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U PANCRACE AU KARATÉ
Ce mois-ci, Henry plée s’est penché sur le pancrace. Discipline olympique dans l’antiquité, le pancrace était une forme de
combat où tout était permis : coups de poings, de pieds, de coudes, de genoux, projections … l’ancêtre du karaté, en
quelque sorte !

L
e pancrace qui fut pratiqué fermé », était également prisé par le l’habitude dans ce genre de finale de
pendant près de 1 100 ans aux peuple (déjà), mais moins que le pan- pancrace, fit ce que l’on est bien forcé
Jeux olympiques antiques, de crace. d’appeler un nūkite de la main droi-
700 avant J-C, à Théodose le Grand qui Une statue grecque au musée du te, juste sous les côtes gauches, et tua
les supprima en 380 après J-C, n’était Vatican représente deux « pancra­ raide le pauvre Creugas, qui passa
pas du sport. Il les supprima parce ainsi à la postérité. Inspirant un
qu’il était devenu Chrétien et que les cekas », Creugas et Damoxenus,
dont l’un tue l’autre d’une pique des sculpteur, il nous a permis d’avoir une
Jeux Olympiques étaient d’origine idée de quelques postures de pan-
païenne. doigts sous les côtes gauches (entrant
au cœur). On a souvent douté, crace. Selon les auteurs grecs, la
Des champions, c'est-à-dire des pénétration varie. Pour les uns, ce fut
délégués de ville et de province, ten- lorsque les Chroniques chinoises
prétendaient que l’on pouvait péné- « jusqu’au   cœur », pour d’autres,
taient des exploits en l’honneur de
Zeus (nom qui deviendra Dieu), dont trer la peau du corps ou de la gorge « avec   les   ongles   acérés,   il   perça
la statue, plaquée or, trônait devant le avec les doigts. Moi-même, j’en doute l’estomac de son adversaire, saisit
stade. encore, pour avoir essayé sur des
les entrailles et les sortit ». Il semble
On ne retenait que les noms des carcasses d’animaux, à l’époque ou je
bien, même, qu’il fut disqualifié
champions. Si bien que l’on ne peut travaillais la pointe de mes doigts.
surtout pour les avoir sorties, ce qui
avoir aucune idée de comparaison sur Époque héroïque ! On essayait tout.
fait désordre. En tout cas, ces années-
les performances. Il est vrai, aussi, Pourtant, l’histoire de ces deux fina-
là, il n’y eut pas de champion olym-
qu’il n’y avait pas de chronomètre (il listes des Jeux Olympiques de pan-
pique de pancrace.
n’apparaîtra que vers le XVIIIème crace est célèbre pour avoir été un
Par ce drame, on voit qu’il n’y a rien
siècle), on en était encore aux cadrans scandale. On ne devait jamais tuer son
de bien nouveau sous le soleil !
solaires (gnomon), aux horloges à eau adversaire volontairement, c’était la
En science, un savant actuel, par
(clepsydre) et aux sabliers. Avec ça, règle Olympique. Lorsque la nuit
rapport à, disons, Archimède, est d’un
allez compter les secondes et les tombait et surprenait les finalistes, le
niveau scientifique mille fois supé-
centièmes de secondes. Puisque ces combat était arrêté. Et chacun avait le
rieur, mais dans le domaine du com-
droit de frapper l’autre, une fois, à
Jeux étaient un « sacrifice » à Dieu, ce bat singulier sans arme … aucun
tour de rôle, sans que l’autre esquive
n’était pas du sport, de moins pas de progrès n’a été effectué, et l’on peut
le moindre geste. L’un devait dire à
la façon dont nous l’entendons même estimer sans se tromper que
l’autre, avant de le frapper, quelle
aujourd’hui, si ce n’est que parfois, on nous sommes inférieurs. Tout comme
posture il devait prendre. On peut voir
y trichait aussi. dans le domaine de la maîtrise inter-
ici le rituel animal. Or, dans l’événe-
Le pancrace était la rencontre la plus ne. Aucun philosophe ou penseur ac-
prisée, avec la course de chars. ment en question, Creugas (au tirage tuel ne dépasse ceux de la Grèce anti-
Le mot signifie en grec, quelque chose au sort) eut droit au premier coup. Il que, de l’Inde ou de la Chine antique,
comme « tout est permis en force ». demanda à Damoxenus de conserver comme Socrate ou Confucius.
L’art du pancrace, qui remontait bien les bras baissés, et lui lança un L’homme, en fin de compte, n’a pas
avant 700 av J-C, comprenait coups formidable coup de poing au visage. changé depuis 5 000 ans, pour ne pas
(poings sous toutes ses formes, Damoxenus ne tomba pas. Je vous dire 50 000 ans.
piques de doigts, coups de coude, l’ai déjà dit et redit, l’attaque au poing Ne l’oubliez jamais : c’est dans le
tête, genou, pied), projections (sans n’est pas décisive à coup sûr, surtout passé que se trouve le vrai karaté.
limitation des prises), clés, strangu- si l’on sait comment encaisser. Il faut également savoir, à propos du
lations, etc. Du karaté authentique Alors Damoxenus demanda à poing, que si le fermer pour en faire
martial, en quelque sorte. une masse, et frapper avec, est
Creugas de lever le bras gauche
Le pancrace avait ses katas (les naturel et fait partie du rituel
(Creugas … en parfait kō­kūtsū, lè- instinctif, frapper du devant du poing
pyrrics), toujours pratiqués (nus) par
ve le bras … en parfait age­ūke, sans ne l’est pas. Il faut apprendre. Le rituel
les juniors, en général dans une
même que l’épaule soit soulevée : animal, dont la règle est « ne pas tuer
ambiance faisant allusion à une
techniquement correct !). Et c’est
homosexualité qui était classique … la même espèce », nous fait fermer le
comme chez les samouraïs. Devenus alors que Damoxenus, qui avait sans poing non pas pour être plus efficace,
séniors, les combattants estimaient doute durci ses doigts ou avait des mais pour l’être moins, pour
ongles comme des griffes, au lieu de
les katas-pyrrics sans intérêt. Le « moucheter » la main comme on
frapper du poing, comme c’était
pugilat, qui signifie « avec   le   poing
mouchète une pointe d’arme blanche portait le titre, la fortune et les hon- cesse. Par contre, les cellules du
pour les assauts courtois. neurs étaient assurés. Des honneurs cerveau sont les seules du corps à ne
Les enfants et les peuplades qui n’ont non négligeables, puisque certains de- pas mourir, et un esprit fort, intuitif,
jamais eu l’occasion de voir de la boxe vinrent maires, et même rois. Aucun reste et se fortifie sans cesse.
ne frappent jamais du devant du autre pays que la Grèce, la Crète, et
poing. Ils frappent avec ce que nous certaines autres cultures méditer-
appelons le tetsūi (marteau de fer), ranéennes, quoiqu’on veuille nous le
de haut en bas, et parfois en ūraken faire croire (absolument aucune trace
(revers du poing) … comme une certaine ailleurs), ne pratiquait cette
bonne gifle retournée, mais jamais du forme de combat à main nues. Zeus
devant du poing, car c’est un geste eut un rôle important. Comme la
non-rituel, celui que l’on emploierait notion de Dieu (Zeus) n’existait pas en
avec une arme pour tuer. Asie, on n’y fit rien de similaire avant
L’Occident utilisait cette technique qu’Alexandre le Grand ne se pointe en
(reste des jeux Grecs ?), mais en Asie, Inde (en 326 av J-C) avec son armée
on ne donnait pas de coups avec le … qui s’entraînait au pancrace,
devant des poings, du moins chez les lorsqu’elle ne combattait pas, pour se
non-initiés. Les initiés fermaient maintenir en forme. Des champions
parfois le poing dans les combats olympiques de pancrace y étaient
courtois, comme c’était le cas à instructeurs.
Okinawa. Au Japon, on ne frappait pas Comme vous le voyez, on peut
non plus du devant du poing, on discuter sur l’histoire du karaté, et en
tirer un enseignement pour notre
préférait prendre sa geta (sandale en
karaté. Avancer sans cesse en
bois) et taper avec.
connaissance est aussi important en
Si on ne frappait pas avec le devant du
art martial qu’en vélo … si on arrête
poing, dans le karaté martial, c’est
de pédaler, on tombe (dans le
aussi parce que ce coup est beaucoup
sommeil).
moins efficace que la main ouverte,
comme je l’ai dit dans une Chronique
précédente. C’est pourquoi, en Chine, Le conseil technique du mois :
lorsque devait avoir lieu un duel à Il y a un vieux proverbe sino-japonais
mort à mains nues entre un karatéka qui dit à peu près ceci : « En
et un homme du peuple, ce dernier peignant un tigre, on peut peindre
s’exerçait à durcir sa « paume la peau, mais pas les os ».
d’acier ». En un mois, c’est possible. Vous pratiquez un style de karaté.
Des Chroniques racontent que des C’est certainement le meilleur. Mais le
non-pratiquants réussirent ainsi à tuer style n’est pas tout. Si vous n’y prenez
des karatékas de leur paume d’acier, pas garde, il peut ne devenir que la
détermination et désespoir aidant peau du tigre, l’apparence du vrai
probablement (dans les Chroniques, karaté.
je parle beaucoup de l’état de déses- Le style, la renommée de votre
pérance, source d’un état de « non professeur ou d’un maître, votre
grade, ne seront rien si vous vous
mental » extrêmement dangereux).
trouvez un jour sur un champ de
Toute surprise est possible dans un
bataille. C’est ce que vous ferez qui
combat à mort de survie sans rituel.
comptera : ce que seront vos os, vos
Le cas est également arrivé, au sabre,
muscles, vos nerfs, votre esprit et
entre des samouraïs et des hommes
votre mental (ce n’est pas la même
du peuple non experts, défiés en
chose), votre intuition. C’est ce que
kenjūtsū (très belles histoires de vous ferez, ce que vous serez qui
psychologie, d’ailleurs). comptera, pas ce que vous saurez.
Quand même, plus de 1 000 ans de Par conséquent, quel que soit le style,
karaté-pancrace et de boxe-pugilat, forcez, ayez le sentiment de n’avoir
cela laisse rêveur. Il devait exister des jamais autant forcé ni souffert … et
styles, puisqu’il y eut des champions d’avoir grignoté quelque chose de
olympiques de pancrace dans une plus à chaque entraînement. Cela rend
même famille : père, fils et neveu. les os forts, l’esprit fort, plus que les
Styles jalousement conservés, secrè- muscles, que l’on surestime toujours.
tement gardés, et qui, par la même, Les cellules des muscles meurent et se
tombèrent dans l’oubli. Si l’on rem- renouvellent ; il faut les éduquer sans