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L’AUTORITÉ DES ARRÊTS DE LA COUR INTERNATIONALE DE JUSTICE

Leonardo Nemer Caldeira Brant'

L’analyse de l’autorité des arrêts de la Cour internationale de Justice doit se focaliser a priori essentiellem ent sur la distinction nette entre le principe de 1’autorité de la chose jugée et le principe de l’exécution1. Destinées toutes deux à assurer l’efficacité du jugement, la force exécutoire et Tautorité de la chose jugée le font à des points de vue divers et manifestent Tautorité des arrêts de la C.I.J. d’une manière complémentaire.

En réalité, Tautorité de la chose jugée représente une qualité spécifique de la décision juridictionnelle de la Cour alors que la force exécutoire est un ordre qui lui est surajouté. Ainsi, si, d’une part, Tétude de la chose jugée des décisions de la C.I.J. porte sur Tinsertion du jugem ent dans Tordre juridique international et constitue le trait spécifique de Tacte juridictionnel, d’autre part, Tanalyse de Texécution de la sentence internationale porte sur la conformation des parties au dispositif de la sentence et ne représente pas une condition sine qua non du rè glem ent ju d ic ia ire . En d ’autres term es, dans le d roit international, la chose jugée se rapporte au caractère obligatoire et définitif de la sentence selon ce qui a été prévu par les articles 59 et 60 du Statut de la C.I.J2, alors que la notion d’exécution relève du fait

que les parties doivent se conformer au jugement et lui donner de bonne

* Juriste Adjoint à la C our international de Justice. Professeur à 1'Université Federale de M inas G erais - Brésil. Les propos tenus et les opinions émises nen gagen t que 1’auteur.

1 « En droit international, la distinction entre autorité de la chose jugée et force exécutoire était alors si nette dans les esprits que la Cour permanente refusa à plusieurs reprises d ’envisager 1’éventualité de l'inexécution d ’un arrêt ». Voir 1’affaire du vapeur Wimbledon, C.P.J.I., Série A, n° 1, p. 32 ; 1’affaire de 1'Usine de Chorzow, C.P.J.I., Série A, n° 17, p. 63 ; 1’affaire des Concessions Mavrommatis à Jérusalem (réadaptation), C.P.J.I., Série A , n ° 11, p. 14. Voir A lain Pillepich, « Comm entaire de 1’article 94 de la Charte des N ations U nies », La Charte des N ations Unies, com m entaire article par article, sous la

direction de Jean-Pierre C ot et Alain Pellet, Econom ica, Paris, 1991,

p. 1276.

2 Selon 1’article 59 du Statu t de la C.I.J. : « La décision de la Cour n’est obligatoire que pour les parties en litige et dans le cas qui a été décidé ». Selon 1’article 60 du Statu t de la C.I.J. : « LIarrêt est définitif et sans recours. En cas de contestation sur le sens et la portée de l’arrêt, il appartient à la Cour de 1’interpréter, à la demande de toute partie ».

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foi les suites nécessaires selon 1’article 94 de la Charte des Nations

Unies3.

D’ailleurs, dans le droit des gens, la séparation entre le prononcé de la sentence et son exécution constitue le postulat essentiel du contentieux international. Le principe de l’autorité de la chose jugée se limite donc à la manifestation, dans 1’univers juridique, de la décision juridictionnelle par laquelle la contestation entre les parties aura pris fin, ce qui permet au juge de se dessaisir de 1’affaire. En rendant son arrêt, la Cour internationale de Justice accomplit son devoir. Sa tâche en tant que principal organe judiciaire de 1’Organisation des Nations Unies s’arrête là. L’exécution de ses arrêts constitue en revanche un tout autre problème qui doit être réglé par des moyens politiques4

Cette approche conduit naturellement à la question préliminaire de savoir quelle est la vraie portée de la notion d’autorité des décisions de la principal juridiction de Nations Unies.

En ce qui concerne 1’autorité de la chose jugée, il est parfaitement accepté qu’en droit international ce principe signifie 1’effet définitif et obligatoire d’une décision juridictionnelle. En outre son application au contentieux international est parfaitement justifié et son caractére relatif également reconnu. En revanche, si on sort du terrain de la définition du principe pour se placer sur celui de la détermination de la portée de ce qui a été jugé de manière obligatoire définitive et relative (petitum, causa petendi, parties), le doute sMnstalle. Ici, le principe de 1’autorité de la chose jugée n’est plus entendu par rapport à l’effet de la sentence internationale, mais par rapport à la détermination du champ de son autorité. Cela signifie que la délimitation de la portée des éléments qui composent la chose jugée cherche précisément à établir 1’étendue de sa force normative, nullement son être, sa réalité ou son contenu sémantique. En fait, quelles sont les limites de la chose jugée ? Quel

3 Selon 1’article 94 : « Chaque membre des Nations Unies s’engage à se conformer à la décision de la Cour internationale de Justice dans tout litige auquel il est partie ».

4 « La fonction du juge se limite, apparemment, au prononcé des décisions. II dit le droit, mais ne fait pas de droit, car 1’exécution volontaire ou forcée des obligations qui incombent à Ia partie qui a succombé en justice semble relever du domaine du règlement politique ». Shabtai Rosenne, « L’exécution et la mise en vigueur des décisions de la Cour Internationale de Justice », R.G.D.I.R, 1953, pp. 532 à 583. Voir également E. Tuncel, LIExécution des décisions de la C.I.J selon la Charte des Nations Unies, Thèse, Neuchâtel, 1960, p. 59.

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danger fait-elle courir aux Etats tiers ? Quelle est sa portée vis-à-vis de la chose demandée ? Quelle est sa portée vis-à-vis de la décision précédente ? (Partie I).

Ensuite, la question centrale sera plutôt celle de savoir de quelle sorte d'autorité la sentence de la Cour bénéficie-t-elle. Cette quête demanderait que l’on s’attache à quantifier en puissance juridique la force de la décision juridictionnelle de la Cour. L’autorité de 1’arrét de la Cour doit être vue ici sur le plan de 1’autorité d’un tiers dans un droit encore décentralisé, faiblement hiérarchisé et limité pour ce qui est de 1’exécution forcée de la sentence juridictionnelle. (Partie II).

Partie I

La portée de 1’autorité de la chose jugée des arrêts de la Cour internationale de Justice

La délimitation de la portée de 1’autorité des arrêts de la Cour internationale de Justice ne constitue pas une tache simple. En effet:

qu’entend-on par autorité, vu que le problème est abordé sous des angles très différents par les juristes anglophones et par les auteurs continentaux ?

II est vraie que sous sa forme négative, 1’autorité de la chose jugée se résume à empêcher que soit jugé à nouveau ce qui aura déjà fait l’objet d’une décision judiciaire de la Cour, une fois que les éléments objectifs et subjectifs qui composent la procédure (petitum, causa petendi, parties) auront été identifiés. En fait, ce principe oblige la Cour à opposer une fin de non-recevoir à toutes requêtes ou toutes conclusions tendant à rem ettre en question ce qui a déjà été définitivement jugé entre les mêmes parties sur le même objet et sur la même cause. Ce ci étant, 1’autorité négative de la chose jugée se présente comme une exception préliminaire qui empêche un nouveau débat, une fois constatée 1’identité des éléments qui composent la chose jugée d’une décision préalable. Ainsi, sous le couvert protecteur de 1’effet obligatoire et définitif d’une décision antérieure, le principe de 1’autorité de la chose jugée préserve le dispositif juridictionnel d’une certaine décision, garantissant la sécurité juridique.

Cette perspective propre au common law méconnaít la discussion relative à 1’autorité de la décision et se limite uniquement au caractère

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procédural du principe de 1’exceptio rei judicatae5. Cela signifie qu’il ne sera pas convenable d’accepter passivement 1’identité entre le principe de la chose jugée et la notion d’autorité en droit international. II est clair que, l’autorité d’une sentence de la Cour est le fruit d’une obligation formelle ayant force de chose jugée, mais la chose jugée n’a pas autorité en soi : 1’autorité découle de la décision juridictionnelle dont elle est une conséquence. En réalité, la chose jugée existe indépendamment des moyens permettant d’exécuter la sentence. Le respect de la régle de droit, son effectivité, voire son efficacité n’influent pas directement sur la préservation des caractères essentiels de la norme et notamment sur sa juridicité6. Entendu notamment du point de vue procédural comme intégrant les qualités propres à un acte juridictionnel, le principe de la chose jugée reste indifférent aux suites de la sentence internationale.

Cela équivaudrait à poser qu’en droit international et tout particulièrement au sein de la C.I.J., la nomenclature idéale serait soit la res judicata, soit la chose jugée. Dès lors, il conviendrait de supprimer le concept d’autorité que le droit international ne reconnaítrait pas

spécialement à la chose jugée. En effet, cette notion d’autorité liée au principe de la chose jugée existe plutôt dans les systèmes de droit interne continental, et ceci parce que les sentences prononcées par des tribunaux nationaux sont rendues au nom d’un Etat souverain qui en assure le respect et confie 1’autorité nécessaire à cet égard soit au juge lui-méme, soit à Tautorité administrative7. D’ailleurs, le droit romain n’a longtemps connu que 1’exception de la chose jugée8qui, au contraire de la notion d’autorité, n’a pour but que d’éviter le renouvellement d’une action dans des hypothèses déterminées. Par conséquent, sa fonction

5 La res judicata apparaít, dans les conditions et selon les modalités fixées par le droit, comme 1’interdiction faite à une personne de contredire ou de contester en justice un point de fait ou de droit précédem m ent tranché par une décision judiciaire. Voir Spencer Bower, George et Turner, The Doctrine o f Res Judicata, Butterworth, Londres, 1969, pp. 17-29.

6 Denys de Béchillon, « Q u ’est-ce qu’une règle de droit », O dile Jacob, Paris, 1997, p. 60.

7 Selon la jurisprudence

la responsabilité de 1’E tat

Recueil des décisions du C onseil d ’Etat, Paris 1923, p. 789 ; Société la Cartonnerie et rim prim erie Saint-Charles, 3 juin 1938, Recueil des décisions du Conseil d ’Etat, Paris 1938, p. 521), C ette solution a été consacrée par une loi du 9 juillet 1991, selon laquelle «L’Etat est tenu de prêter son concours à 1'exécution des jugements, le refus de 1’Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation» Journal Officiel de la République française, Paris, le 12 juillet 1991.

8 H. Roland, Chose jugée et tierce opposition, Paris, 1958, p. 181. Paul, Ulpien, Julien, De exceptione rei judicatae, D. 4 4 .lt. 14.

de justice engage Paris 1923, 789 :

du C onseil d ’E tat français, le défaut d ’exécution d’une décision (C ouitéas - 30 novembre 1992, décisions du Conseil d’Etat.

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est négative et ne pourrait se confondre avec 1’action positive inhérente au concept cTautorité. La confusion entre la notion cTexception et d’autorité a été opérée à 1’origine par Pothier, qui à partir du droit romain, a développé le principe de la res judicata sous le titre de 1’autorité de la chose jugée. Cette notion fut ultérieurement transposée au droit international.

À 1’opposé, cependant on doit également reconnaítre que l’effet positif de 1’autorité de la chose jugée aura pour fonction d ’assurer une fin et une réponse à la demande des parties dans un litige précis. II caractérise le fait que, à partir de cet instant-là, une solution juridictionnelle aura été donnée, ce qui entraínera 1’obligation de 1’exécution9. Comme l’a dit la C.P.J.I. par son arrêt du 15 juin 1939, dans 1’affaire de la Société commerciale de Belgique, « Si les décisions sont définitives, il est certain que le gouvernement hellénique est tenu de les exécuter, et de les exécuter telles quelles »10. Son autorité correspond à la force que 1’ordonnancement juridique accordera au résultat de 1’activité juridictionnelle et, dans ce sens, elle se présente dans le cadre de la C.I.J. comme une présomption de droit rattachée à un acte juridictionnel ayant force de vérité11. En d’autres termes, la chose jugée exprime et matérialise l’attribution d’un droit particulier, reconnu et protégé par les sources du droit international. Dans ce sens, 1’autorité de la chose jugée fonctionnerait comme une justification juridique qui soutiendrait 1’autorité de 1’exécution et l’efficacité de la sentence soit d’un point de vue formei, grâce à l’effet d’autorité de la juridiction, soit d’un point de vue matériel, par 1’interm édiaire de l’application du principe de la bonne foi et de 1’intérêt des Etats à avoir un certain crédit auprès de la communauté internationale.

En effet, ces deux vecteurs répondent à la nécessité sociale qui justifie d’un côté 1’immutabilité du dispositif d’une sentence de la Cour et, d’un autre côté, autorise son exécution. En sachant que 1’autorité de la chose jugée agit dans les lim ites d’un litige donné et touche

9 « Uautorité de la chose jugée met fin au différend ; la sentence dessaisit le tribunal ; elle constate les obligations qui s’im posent aux Etats et s’en rem et à ceux-ci de 1’exécution ». Paul Reuter, D roit international public, P.U.F., Paris, 1983, p. 450.

10 C .PJ.I, Série A /B n_ 78, p. 176.

11 Dans son Dictionnaire de droit international, Basdevant définit 1’autorité de la chose jugée en tant que

de droit exprimée par 1’adage res judicata pro veritate habetur. Basdevant, Dictionnaire de la

présom ption

terminologie du droit international, Sirey, Paris, 1960, p. 114.

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uniquement les parties représentées à 1’instance, il faut reconnaítre la

distinction entre 1’autorité ratione personae (Section I) et 1’autorité ratione materai des arrêts de la Cour (Section II).

Section I

Uautorité ratione personae des arrêts de la Cour

Bien entendu, dans le contentieux devant la C.I.J., la chose jugée entre certaines parties ne peut ni nuire ni profiter à des tiers. La relativité de la chose jugée apparaít ainsi comme un mécanisme de protection des intérêts des tiers qui ne sauraient être liés par le résultat d’une instance à laquelle ils n’étaient pas obligés de participer12. En d’autres termes, on ne peut opposer 1’autorité de la chose jugée qu’aux parties

présentes à 1’instance à 1’issue de laquelle une décision juridictionnelle à été rendue. C’est bien là, semble-t-il, le contenu de l’adage « res interalios judicata aliis neque nocetprodest », qui prévoit que, lorsqu’un Etat n’est pas considéré comme une partie en litige, la décision

juridictionnelle sera pour lui une « res inter alios acta », c’est-à-dire sans aucune existence juridique. Tel est le sens de 1’article 59 du Statut de la C.I.J. selon lequel le prononcé juridictionnel n’est obligatoire et définitif « que pour les parties en litige et dans le cas qui a été décidé ».

Tel est aussi le but ultime de 1’article 36 du Statut de la C.I.J, c’est-à- dire empêcher que les droits des tiers ne soient définitivement tranchés sans leur consentement.

Cela signifie tout simplement que si la compétence de la Cour dépend du consentem ent des gouvernements, ses décisions ne sauraient s’étendre aux prétentions ou aux obligations d’un Etat qui ne serait pas partie au procès et n’aurait, par hypothèse, pas accepté de

se soumettre au futur jugement. Comme le note la C.P.J.I., dans l’affaire de /'Usine de Chorzow « le but de l’article 59 est seulement d’éviter que des principes juridiques admis par la Cour dans une affaire déterminée soient obligatoires pour d’autres Etats ou d’autres litiges »13. Cette règle, en principe, ne pose pas de problème et la Cour dans la

12 Selon Charles Rousseau, cette relativité apparaít à deux points de vue, l’un, pourrait-on dire étant a priori et, 1’autre a posteriori. Voirr C . Rousseau, « Le règlement arbitrai et judiciaire et les Etats tiers », Problèmes de“droit des gens, M élanges offerts à Henri Rolin, Pédone, Paris, 1964, p. 301. 13 Voir 1’affaire de 1’lnterprétation des arrêts 7 et 8 relative à 1’affaire de 1'Usine de Chorzow, C.P.J.I., Serie A n°13, p. 21.

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plupart des cas se contentera d’exclure de son prononcé les questions qui touchent des Etats tiers14.

Toutefois, dans une certaine mesure, il faut poser la question de savoir si Tarticle 59 du Statut offre une protection suffisante à des tiers vue que 1’intérêt juridique d’un Etat tiers n’a pas toujours la même portée. Le problème de 1’étendue de la chose jugée soit aux tiers (§1), soit aux Etats intervenants est alors posé (§2).

§1 - L’étendue de 1’autorité de la chose jugée aux tiers

Pour répondre à la question de savoir quelle est 1’étendue de 1’autorité de la chose jugée vis-à-vis des Etats tiers la Cour a distingué les tiers à une instance qui justifient d’un intérêt juridique constituant « 1’objet même de la décision » (a), des tiers à une instance dont un intérêt juridique est susceptible d’être « touché, ou affecté » par une décision de la Cour (b).

(a) II est certain que le consentem ent est toujours requis pou

que la Cour puisse se prononcer. Cela signifie que “la Cour saisie d’un différend entre deux ou plusieurs Etats, doit décliner sa propre compétence à 1’égard dudit différend ou, selon le cas, de certains aspects de ce même différend si, en s’en tenant aux termes en lesquels le différend lui a été déféré, la Cour était amenée à se prononcer - expressém ent ou im plicitem ent - sur des droits, des prétentions jurídiques ou encore sur des devoirs d’Etats par rapport auxquelles elle n’a pas le pouvoir de juger, étant donné que la base consensuelle fait défaut »15. Ainsi, dans Taffaire de l’Or monétaire pris à Rome en 1943'e la Cour cherche à fixer le principe général de Timpossibilité de sta tu e r sur la re sp o n sa b ilité d ’un tie rs au procès sans son consentem ent, lorsque Fexamen de cette responsabilité constitue « 1’objet même » de la décision future. Ceei étant, la Cour reconnait que « les intérêts juridiques de PAIbanie seraient non seulement touchés par une décision, mais constitueraient 1’objet même de ladite décision »17, elle conclut que « le Statut ne peut être considéré comme

14 Etienne Griesel, « Res judicata : Pautorité de la chose jugée en droit international », M élanges Georges

Perrin, Payot, Lausanne,

1984, "p. 158.

15 Giuseppe Sperduti, « Lintervention de PEtat tiers dans le procès international: une nouvelle orientation »,

A.F.D.I., 1986, p. 291.

16 Rec. 1954, pp. 9ss.

C .I.J.,

17 Rec. 1954, pp. 19 ss.

C .I.J.,

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autorisant implicitement la poursuite de la procédure en 1’absence de 1’Albanie »18. Un nouvel arrêt de la C.I.J. rendu le 30 juin de 1995 dans Taffaire du Timor oriental qui opposait le Portugal à 1’Australieappliquera les bases du principe de l’Or monétaire et de celui de la protection des intérêts de tierces personnes19. En fait la Cour a reconnu qu’elle « ne saurait rendre une telle décision en Pabsence du consentement de

1’lndonésie »20.

(b) En revanche la Cour a considérée que les Etats tiers à une

instance dont un intérêt juridique est susceptible d’être « touché, ou affecté » par une décision de la Cour sont protégés par Tarticle 59 du S tatut. C’est-à-dire que « les intérêts des tiers sont déjà préservés par les frontières assignées à la juridiction du Tribunal »21. Dans ce cas, les Etats tiers ne peuvent empêcher la Cour de statuer sans leur consentement, mais ont la faculté d’intervenir aux débats, comme Tindiquent les articles 62 et 63 du Statut de la Cour.

Dans 1’arrêt du 21 mars 1984 dans Taffaire du Plateau continental (requête de 1’ lta lie à fin d’intervention), la Cour reprend son raisonnement et précise que « les droits revendiqués par 1’ltalie seraient sauvegardés par 1’article 59 du Statut ». Ainsi, selon la Cour, « quand un Etat estime que, dans un différend, un intérêt d’ordre juridique est pour lui en cause, il « peut », selon les termes de 1’article 62, soit soumettre une requête à fin d’intervention et réaliser ainsi une économie procédurière de moyens (comme l’a relevé le Conseil de 1’ltalie), soit s’abstenir d’intervenir et s’en remettre à 1’article 59 »22. Dans Taffaire de Certaines terres à phosphates à Nauru la Cour a considérée que les intérêts de la Nouvelle-Zélande et du Royaume-Uni ne constituaient pas 1’objet même de la décision à rendre sur le fond de la requête de Nauru et 1a situation était à cet égard différente de celle dont la Cour a connu dans Taffaire de l’Or monétaire. La Cour a ainsi soutenue que “dans la présente espèce, la détermination de la responsabilité de la

18 Ibid, p. 32.

19 Jean-Marc Thouvenin, « Uarrêt de la C.I.J. du 30 juin 1995 rendu dans Taffaire du Timor oriental ( Portugal c. Australre) », A.F.D.I., 1995, p. 334.

20 C.I.J. Rec. 1995, p. 102.

21 Etienne Griesel, « Res judicata : 1’autorité de la chose jugée en droit international », Mélanges Georges Perrin, , Payot, Lausanne, 1984, p. 143.

22 C.I.J., Rec. 1984, p. 26.

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Nouvelle-Zélande et du Royaume-Uni n’est pas une condition préalable à la détermination de la responsabilité de 1’Australie, seul objet de la demande de Nauru”.23.

La Cour suit la même ligne d’argumentation dans 1’affaire du Différend Frontalier (Burkina Faso/République du Mali)24. Pour ce qui est de sa compétence, la Chambre a considèrée que «Les droits de 1’Etat voisin, le Niger, sont sauvegardés en tout état de cause par le jeu de 1’article 59 du Statut de la Cour »25. Quant au fait de savoir si des considérations liées à la sauvegarde des intérêts de 1’Etat tiers concerné devraient 1’amener à s’abstenir d’exercer sa compétence, la Cour a soutenue que cela supposerait que « les intérêts juridiques de cet Etat seraient non seulement touchés par sa décision mais constitueraient 1’objet même de la décision. Tel n’est pas le cas en 1’espéce »26. La Cour remarque ainsi que « conformément à 1’article 59, le présent arrêt ne sera pas non plus opposable au Niger en ce qui concerne le tracé de ses propres frontières »27.

(c) La face cachée de cette jurisprudence soulève la question d

savoir si la Cour peut bien être amenée à se prononcer indirectement sur la situation juridique d’un Etat tiers parce qu’elle s’est prononcée sur celle des parties. En réalité, bien que la Cour a insisté à plusieurs reprises sur le fait que les intérêts juridiques du tiers qui sont « touchés » par sa décision sont en tout état de cause sauvegardés par le principe de la relativité de la chose jugée énoncé à 1’article 59 de son Statut, il est clair qu’il y a des situations oü 1’article 59 n’offre qu’une protection

imparfaite aux intérêts des Etats tiers28. Comme le remarque Sir Robert

Jennings, « il est vrai que les droits et obligations particuliers créés par le dispositif visent les parties à 1’instance, et elles seulement, et

seulement pour ce qui concerne 1’affaire jugée[

imprudent, même sur le plan strict des principes juridiques, de supposer

].

II serait néanmoins

23 C.I.J., Rec. 1992, p. 261.

24 Arrêt du 22 décembre 1986. C.I.J., Rec. 1986 , pp. 547ss.

25 Ibid, p. 555.

26 Ibid, pp. 557-559.

27 Ibid, pp. 554-559. Voir aussi Ia jurisprudence de la Cour, C.I.J.» Rec. 1963, pp. 25-33.

28 Selon le juge Mbaye : « II y a en effet des circonstances oü la décision de la Cour pourrait porter un préjudice irréparable à un Etat tiers ». Voirr 1'oppinion individuelle du Juge Mbaye dans1’affaire du Plateau continental, requête de 1’ltalie à fin d'intervention, C.I.J., Rec. 1984, pp. 46-47.

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que les effets d’un arrêt sont parfaitement limités par les dispositions

de Tarticle 59 »29.

La Cour dans Taffaire des Activités militaires et param ilitaires au Nicaragua et contre celui-ci rappelle « qu’elle se prononcé avec effet obligatoire pour les parties en vertu de Tarticle 59 du Statut et que les Etats qui pensent pouvoir être affectés par la décision ont la faculté d’introduire une instance distincte ou de recourir à la procédure de 1’intervention ». Malgré cela, en 1986, la Cour n’a pas hésité à trancher la question de savoir si une attaque armée du Nicaragua contre Tun des trois Etats (Honduras, El Salvador, Costa Rica) avait vraiment existé

et si, par conséquent, Tun d’entre eux avait le droit d’agir en autodéfense. En réalité, lorsque la Cour - a rejeté le droit individuel à Tautodéfense, a défini la nature d’une att aque armée selon Tarticle 51 de la Charte des Nations Unies et a répondu à la question de savoir si Taction du Nicaragua en soutenant les forces rebelles à El Salvador constituait une sorte d’attaque armée, - il sera difficile de ne pas constater une certaine atteinte au droit d’EI Salvador « de voir la Cour s’abstenir de trancher un différend qu’il ne lui a pas soumis ». La Cour en arrive même à remarquer « qu’il est donc indéniable que ce droit d’EI Salvador (et donc cet Etat lui-même) se trouverait affecté par la décision de la Cour »30.

Finalement dans sa requête à fin d’intervention dans Taffaire de la Frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigéria, la Guinée équatoriale cite le § 116 de Tarrêt r endu par la Cour le 11 juin 1998 dans Taffaire de la Frontière terrestre et m aritim e entre le Cam eroun et le N igéria3’. En effet, la Cour note que la situation géographique des territoires des autres Etats riverains du golfe de Guinée, et en particulier de la Guinée équatoriale et de Sao Tomé-et- Principe, dém ontre qu’en toute probabilité le prolongem ent de la

frontière maritime entre les parties [

maritimes dans lesquelles les droits et intérêts du Cameroun et du

Nigéria chevaucheront ceux d’Etats tiers. Ainsi, les droits et intérêts

]

finira par atteindre les zones

29 Voirr 1’oppinion dissidente du Juge Jennings dans Taffaire du Plateau continental, requête de 1'ltalie à fin d’intervention, C .I.J., R ec. 1984, pp. 157-158.

30 C.I.J., Rec. 1986, p. 36.

31 C.I.J. Rec 1999, § 2.

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cTEtats tiers seront touchés, semble-t-il, si la Cour fait droit à la demande du Cameroun »32.

Ceei a conduit une partie de la doctrine à admettre que, dans certaines circonstances, la décision internationale aura une autorité qui dépassera les limites réservées aux parties en litige. Comme le note Georges Scelle, « il est en droit international, comme en droit

interne, des décisions à caractère objectif qui valent pour tous les sujets

de droit

de la comm unauté internationale considérée »33. En effet, bien

qu’en règle générale, le droit international ne connaisse pas la distinction entre les décisions « in personam » et les décisions « in rem »34, Charles de Visscher soutient que « les arrêts qui statuent sur la souveraineté territoriale d’un Etat ou sur la délimitation des frontières entre deux Etats, font exception à la relativité de la chose jugée »35. Selon lui, « la raison en est que ce qui est ici 1’objet de la décision, le statut territorial, se présente dans les rapports internationaux comme

une situation objective ayant effet « erga omnes »36. Ainsi, pour Charles de Visscher, « alors même que du point de vue procédural ou formei, 1’instance ne met en cause que deux Etats, une sentence telle que 1’arrêt de la Cour permanente de Justice internationale dans 1’affaire du Statut juridique du Groenland O riental37 est opposable à toutes revendications d ’Etats tiers ; elle agit « in rem » et non seulem ent « in persònam »38.

Charles de Visscher n’a pas été le seul à suivre cette voie. Ainsi, Charles Rousseau, tout en admettant que la décision rendue par

la Cour n’a pas d’effet juridique à l’égard des Etats tiers, réserve le cas oü celle-ci est relative à une situation objective créée par traité (cas

d’un traité établissant un

statut territorial, d’un traité de lim ites)39.

, 32 C.I.J. Rec 1998, p. 324.

33 G. Scelle, « Essai sur les sources formelles du droit international », M élanges Geny, Paris, 1935, p. 426.

34 Spencer Bower and Turner, « Th e Doctrine of Res Judicata », Butterworths, Londres, 1969, p. 198.

35 Charles de Visscher, « La chose jugée devant la C our internationale de Ia Haye », R.B.D .I., 1965-1, p. 9.

36 Ibid, p. 9.

37 D ans sa plaidoirie dans 1’affaire du Statut juridique du Groenland oriental, Charles de Visscher soutient quer « en droit la question de savoir si une région doit être considérée comme terra nullius ou si, au

contraire, elle doit être considérée comme sujette à une souveraineté, est une question qui, par sa nature même, se pose à 1’égard de tous les États. Elle se pose erga omnes et non dans la perspective des relations particulières qui peuvent exister entre un État et un autre État ». C .P J.L, Série C , n°66, p.

2794.

38 de Visscher, « La chose jugée devant la C our internationale de la H aye* , R .B .D .I., 1965-1, p. 9.

Charles

39 Charles Rousseau, D roit international public, T. V, Sirey, Paris, 1983, p. 143.

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Dans le même sens, mais un peu plus nuancé, Roger Pinto soutient « qu’un arrêt déterminant les limites territoriales d’un Etat peut exceptionnellement avoir force obligatoire pour les Etats tiers. Selon lui « ces lim ites s’im posent aux Etats tiers - sous réserve des

revendications territoriales qu’iIs

prétendraient eux-m êm es faire

valoir »40. En d’autres termes, Roger Pinto prétend que « 1’Etat tiers ne pourrait contester le tracé judiciaire d’une frontière sans contact avec son territoire. Mais il pourrait revendiquer comme relevant de sa souveraineté les territoires - une íle ou des ílots - que la Cour a attribués par un arrêt à l’un des deux Etats parties au différend »41.

Sans doute, comme le fait remarquer Jean Salmon, on voit mal en quoi la détermination par la Cour de La Haye de la frontière terrestre entre deux Etats pourrait intéresser les tiers, « puisqu’ils n’ont aucun droit propre à faire valoir »42. Mais, en considérant que cet intérêt juridique existe, comme c’est bien le cas de la fixation d’un point triple, une partie de la doctrine soutient qu’il serait imprudent, même sur le plan strict des principes juridiques, de supposer que les effets d’un arrêt seront parfaitement limités par les dispositions de Tarticle 59.

A ce sujet, Sir Robert Jennings, dans son opinion dissidente dans Taffaire du Plateau continental, (requête de IMtalie à fin d’intervention), s’interroge sur la question de savoir si le fait de « donner à Tarticle 59 la très large interprétation que la Cour semble retenir - et qui ferait de chacune de ses décisions quelque chose d’analogue à un accord bilatéral, « res inter alios acta » pour les Etats tiers - n’aurait-il pas pour effet d’interdire dorénavant à la Cour tout prononcé utile et concret sur les questions de souveraineté et de droits souverains »43. Selon lui, parler de « droits souverains » opposables à une partie seulement ressemble fort, en effet, à une contradiction dans les termes »44.

Virally va encore plus loin. En effet, dans sa plaidoirie dans Taffaire du Plateau continental, il remarque que « la réalité, c’est que Tarrêt de la Cour, dans un cas de délimitation, crée directement ou

40 Roger Pinto, Jurisclasseur du droit international, fascicule 218, n°28, p. 9.

41 Ibid, p. 9.

42 Jean Salmon, « Autorité des prononcés de la Cour internationale de La Haye », Arguments d ’autorité et arguments de raison en droit, Nemesis, Bruxelles, 1988, -p. 31.

43 Voir 1’opinion dissidente du Juge Jennings. C .I.J., Rec. 1984, p. 158.

44 Ibid, p. 158.

192

.Leonardo Nemer Caldeira Brant

indirectement une situation objective qui se concrétise sur la carte et

c’est à partir de cette présomption qu’il pose la

question de savoir « comment en définitive peut-on soutenir qu’une délimitation de zones de plateau continental est une opération purement bilatérale dans une région comme celle-ci oü s’entrecroisent et se superposent les droits d’une pluralité d’Etats riverains et insulaires dans des espaces maritimes étroits »46.

sur le terrain »45

Cependant, la Cour à juste titre ne semble pas accepter partager 1’opinion d’une partie de la doctrine qui accepte le cas d’exception à la relativité de la chose jugée. Évidemment, comme la Cour arrive même à le reconnaitre, les délimitations judiciaires des frontières terrestres et maritimes apportent en elles-mêmes « un élément inhérent de stabilité et de perm anence »47. Mais adm ettre l’élargissem ent du champ d’application de la chose jugée impliquerait qu’aucun Etat, qu’il soit partie à 1’instance ou tiers, ne pourra plus jamais discuter à nouveau le cas déjà décidé. Cette conclusion n’est pas acceptable. En effet, comment admettre qu’en droit international le jugement rendu sur un point déterminé pourra s’imposer à tous les tiers au procès et que, dans ce cas, lorsqu’un tiers, à 1’occasion d’un litige, souhaite remettre en cause la chose précédemment jugée en son absence se heurtera à une exception de la chose jugée ?

L’idée que la souveraineté d’un Etat a un caractère objectif indéniable et que, de ce fait, elle doit pouvoir être opposée non seulement à ses voisins immédiats, mais aussi aux autres membres de la communauté internationale, n’a rien d’exceptionnel. II est vrai qu’un titre de souveraineté territoriale vaut « erga omnes ». Mais comme le remarque Etienne Grisel, « il ne s’ensuit pas qu’ une décision qui a trait, de près ou de loin, à une délimitation de frontières, soit chose jugée vis-à-vis des tiers. Les deux idées sont bien distinctes et la seconde ne découle nullement de la première. Qu’une frontière ait été fixée par un accord bilatéral, ou par un prononcé juridictionnel, ou encore par un traité fondé sur un jugement, de toute manière, les droits d’autrui ne peuvent pas être affectés; ils sont forcément réservés, et ils

45 C.R. 1984/6, p. 62.

46 C.R. 1984/6, p. 68.

47 C.I.J.,Rec. 1978, p. 36.

193

Revista da Faculdade de Direito da Universidade Federal de Minas Gerais.

pourront toujours être revendiqués devant un tribunal, sans que joue « l ’exceptio rei judicatae ». Le point essentiel est qu’un arrêt, quel que soit son objet, n’a pas de caractère définitif à 1’égard des tiers »48. En fait, la jurisprudence de la Cour renforce le principe de la relativité

juridique de la chose jugée et n’admet pas 1’extension du caractère obligatoire et définitif d’aucune décision juridictionnelle à 1’égard des

tiers49.

§2 - L’autorité de la chose jugée et 1’Etat intervenant

Remarquant donc que la protection des intérêts des tiers en vertu de la relativité de la chose jugée n’est pas absolue, le Statut de la C.I.J. lui-même accepte expressém ent ia possibilité d’intervention d’un

tiers50 lorsque celui-ci « estim e que, dans un différend un intérêt d’ordre juridique est pour lui en cause »S1. Cette faculté est cependant assortie d ’une double lim itation. En effet, à plusieurs reprises, la Cour a insisté

d’abord sur les conditions fondam entales de

et ensuite sur ses conséquences, c’est-à-dire 1’autorité des arrêts vis-

à-vis de la partie intervenante.

la demande d’intervention

a) Les conditions d’admissibilité de i'intervention d’un Etat tiers

sont clairem ent prévues par Tarticle 81, §2, du Règlement de la

Ainsi, lorsqu’un Etat n’arrive pas à établir Texistence d’un intérêt d’ordre

C our52.

48 Eienne Grisel, « Res judicata : 1'autorité de la chose jugée en droit international» , M élanges G eorges Perrin, Payot, Lausanne, 1984, pp. 156-157.

49 Le problème de Teffet juridique d’un arrêt qui statue sur la souveraineté territoriale d’un Etat ou sur la délim itation des frontières entre deux Etats a été posé dans Taffaire du Plateau continental (Tunisie/ Libye). La Cour a rem arquée quaucune inférence ni déduction ne saurait légitimement être tirée de ces conclusions ni de ces motifs pour ce qui est des droits ou prétentions d'Etats qui ne sont pas parties à

Taffaire ». C .I.J., R ec. 1981, p. 20. II est alors clair, que si la décision de la C our peut toucher quelques in térêts juridiques de M alte, elle n ’est pas chose jugée à son égard. D ans 1'arrêt du 21 m ars 1984 dans Taffaire du Plateau continental (requête de TItalie à fin d'intervention), la Cour remarque encore que 1’arrêt à venir ne sera pas seulem ent limité dans ses effets par Tarticle 59 du S ta tu t; il sera exprim é sans préjudice des droits et titres d ’E tats tiers. C .I.J., Rec. 1984, pp. 26-27.

M élan ge M alfred

Lachs, J. M akarczyk 1984, p. 404. G. Sperduti, « La sauvegarde des droits de TEtat tiers dans le procès devant la Cour in ternationale de Justice », R.D.I., vol. 71, 1988, p. 90.

lui en cause, il peut

adresser à la C our une requête, à fin d ’intervention ». A rticle 62 du Statut de la C.I.J.

51 t » L o rsq u u n E tat estim e que, dans un différend, un in térêt d ’ordre juridique est pour

50 G. M orelli, « Fonction et objet de Tintervention dans le procès in ternational »—,

52 Uarticle 81, §2, du

Règlem ent de la Cour prévoit que :t

« La requête (à fin d ’in terven tion fondée sur Tarticle 62 du Statu t) indique le non de Tagent. Elle

précise Taffaire qu’elle concerne et spécifie :

a) - Tintérêt d ’ordre juridique qui selon TEtat dem andant à intervenir, est pour lui en cause ;

b) - Tobjet précis de Tintervention ;

c) - toute base de com pétence qui, selon TEtat dem andant à intervenir, existerait entre lui et les parties. »

194

Leonardo Nemer Caldeira Brant

juridique et lorsque 1’objet de la dem ande est tout à fait étranger au

mode d ’intervention visé à l’article 62 du Statut de la Cour, la Cour rejette la dem ande d’intervention. C ette attitude de la Cour n’est pas

Cour prend soin de

dém ontrer qu’elle entend préserver les intérêts des tiers. En réalité,

1’intérêt juridique

de 1’Etat tiers sera protégé par la relativité de la chose jugée selon 1’article 59 du Statut. Cette attitude cependant soulève encore une fois la question de savoir si la Cour répond de manière suffisante aux besoins qu’ont les Etats tiers d’avoir leurs intérêts juridiques protégés. Le doute pèse sur la coexistence entre les articles 59 et 62 du Statut de la Cour. En réalité, 1’ltalie arrive même à justifier sa requête à fin d ’intervention en argum entant que : « si 1’article 59 fournit toujours une protection suffisante aux Etats tiers et si la protection qu’il donne est telle qu’elle empêche que 1’intérêt de 1’Etat tiers soit réellem ent en

aléatoire. Au contraire, systém atiquem ent, la

lorsque la C our refuse 1’intervention elle souligne que

cause dans une affaire pendante, alors utilité, ni aucun cham p d’application »53.

1’article 62 n’a plus aucune

En effet, la Cour n’éclaircit pas les rapports entre les articles 59 et 62 du Statut et se borne à constater que: « quand un Etat estim e que, dans un différend, un intérêt d’ordre juridique est pour lui en cause, il peut selon les term es de 1’article 62, soit soum ettre une requête à fin d’intervention et réaliser ainsi une économie procédurale de moyens soit s’abstenir d’intervenir et s’en rem ettre à 1’article 59 »54. La Cour essaie, ainsi d’équilibrer la protection des tiers tout en refusant son intervention au procès. Ces raisonnements permettent alors de conclure que la manière dont la Cour a interprété en 1981 et en 1984 l’institution de 1’intervention « tendait à rassurer sa clientèle potentielle qu’il ne serait point question d’une intromission quelconque des tiers dans ce qui devrait être le respect sacré du bilatéralism e juridictionnel »55.

b) Toutefois,

dans

1’affaire

du

D ifférend

frontalier terrestre,

insulaire et m aritim e , une Cham bre de la Cour, pour la prem ière fois

53 C.I.J. Rec. 1984, pp. 69-70

54 C .I.J., Rec. 1984-, pp. 410-411. Pour la Cour « il n’y a pas un droit d ’intervention, m ais seulem ent une facu lté ». Voiir Em m anuel D ecaux, « L’arrêt de la C our in ternationale de justice sur la requête de 1'Italie à fin d ’in tervention dans 1’affaire du Plateau continental entre la Libye et M alte * , A .F.D .I., 1985, p. 298.

55 M arcelo: G. Kohen, « La requête à tfin d’intervention du N icaragua dans 1’affaire du Différend frontalier

insulaire et m aritime(El Salvador/H onduras). L ordon n an ce de la C ou r du 28 février 1990 et 1’arrêt

terrestre,

de la chambre du 13 septembre 1990 ». A.F.D.I., 1990, p. 343.

195

Revista da Faculdade de Direito da Universidade Federal de Minas Gerais.

dans son histoire et celle de sa devancière, a autorisé un Etat à intervenir en vertu de Tarticle 62 du Statut56. La question qui se pose alors est celle de savoir si Tintervention a pour effet d’élargir 1’autorité de 1’arrêt. En effet, étant donné les arguments par lesquels le Nicaragua a justifié sa demande et le succès de Tintervention, au moins en ce qui concerne la situation juridique des eaux du « Golf de Fonseca », on peut penser qu’en autorisant Tintervention, la Chambre de la Cour a reconnu, sinon les limites formelles, du moins les limites matérielles de Tarticle 59 comme moyen de protection des intérêts juridiques des Etats tiers. Mais cela n’est pas tout. La manière dont la Chambre dispose que 1'intervenant n’est pas partie et que, par conséquent, il n’acquiert pas les droits et n’est pas soumis aux obligations qui s’attachent à la qualité des parties57, cherche encore une fois à préserver le formalisme et la relativité.

Ceei étant, la Chambre de la Cour a établit une distinction entre TEtat qui a réussi à intervenir, malgré 1’absence de lien juridictionnel entre lui et les parties à 1’instance, et TEtat intervenant qui a été capable de prouver le lien juridictionnel entre lui et les parties en 1’instance. Dans le premier cas, 1’absence de consentement des parties fait que TEtat intervenant ne devient pas partie à 1’instance et que, par conséquent, il n’acquiert pas les droits ou obligations qui découlent de cette capacité58. Cela signifie que la décision juridictionnelle n’aura pas autorité de la chose jugée à son égard. Les intérêts juridiques de TEtat intervenant sont ainsi protégés par Tarticle 59 du Statut. En revanche, si les parties à 1’instance ne font pas d’objection à Tintervention, TEtat intervenant peut se voir accorder la permission d’intervenir et dans ce cas la décision juridictionnelle lui sera opposable. Cependant, comme le démontre Tintervention de la Guinée équatoriale dans Taffaire de la Frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et la Nigéria, si les parties ne s’opposent pas à Tintervention59 et si TEtat

56 L’arrêt du

1990 a autorisé le Nicaragua à intervenir dans 1’instance, mais a limité son

intervention au régime juridique des eaux du golfe de Fonseca. Voir Taffaire du Diffrérend frontalier terrestre, insulaire et maritime (El Salvador/Honduras), requête à fin d’intervention, C.I.J., 1990 p. 134.

13 septembre

57 C.I.J., Rec. 1990, pp. 134-136.

58 C.I.J., Rec. 1990, p. 135.

59 Voir Taffaire de la Frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigéria, Requête de la Guinée équatoriale àfin d'intervention, C.I.J, Rec. 1999, § 2.

196

Leonardo Nemer Caldeira Brant

intervenant indique expressément qu’il entend ne pas être iié60, la décision juridictionnelle ne lui sera pas opposable.

Section li

L’autorité ratione materiae de 1’arrêt de la Cour Internationale de Justice

II est clair que les décisions précédentes n’assujettit pas la Cour de manière obligatoire, car le droit judiciaire international ne connaít pas le système de précédents au sens du droit anglo-saxon. La règle

de procédure du « stare decisis » demeure donc limitée au « common law », et n’est pas appliquée dans le cadre du droit international61. Ainsi, la Cour ne peut considérer ses décisions antérieures comme faisant loi pour elle dans Tavenir. Cette même règle est partagée par la C.P.J.I. qui, dans 1’affaire des Intérêts allemands en Haute-Silésie polonaise, a considéré que « 1’article 59 du Statut a pour but d’éviter que les principes juridiques admis par elle dans une affaire déterminée soient obligatoires pour d’autres Etats ou d’autres litiges »62. Comme le remarque Jennings,

« cela revient à dire simplement que les principes qui inspirent la

décision de la Cour dans un arrêt ne sont pas obligatoires au sens oü ils pourraient 1’être dans certains régimes de « common law », en vertu d’un système plus ou moins rigide de précédents judiciaires »63.

Les conséquences de 1’impossibilité d’application de la règle du

« stare decisis » en droit international ne sont pas négligeables En

réalité, bien qu’elles ne soient pas dotées d’autorité de la chose jugée,

les décisions précédentes ont une qualité directive considérable, clairement reconnue par 1’article 38, §1, (d) du Statut de la C.I.J., par

les affirmations de la Cour64, par

les plaidoiries des parties65 et par les

60 Ibid, §12.

61 H. Lauterpacht, « The Development o f Internacional Law by the International Courts », Stevens and Sons, Londres, 1958, p. 13.

62 C.RJ.I., Serie A, n°18, pp. 20-21.

63 C.I.J., Rec. 1984, p. 158.

64 Voirr 1’affaire de ilnterprétation de 1'accord gréco-turc du I o décembre 1926, C .P J.L, série B, n°16, p. 15 ; voir 1’affaire de TUsine de Chorzow, C.PJ.L, série A, n°17, p. 7. voir 1’affaire relacive à Certains emprunts norvégiens C .I.J., Recr. 1957,p. 60; voir 1’affaire 1’avis consulracif relacif aux Conséquences juridiques pour les Etats de la présence continue de 1’Afrique du Sud en Namibie (Sud^Ouest Africain), C .I.J., Rec. 1971.p. 19.

65 Voirr 1’affaire du Plateau Continental (Tunisie-Jam ahiriya A rabe Libyenne), C .I.J., Recr. 1981, p.

11 .

197

Revista da Faculdade de D ireito da Universidade Federal de M inas Gerais

o b se rva tio n s de la do ctrin e des p u b liciste s les plus q u a lifié s 66. La question qui se pose alors est celle de savoir quel est le poids et 1’autorité d’une décision précédent vis-à-vis d’une demande postérieure analogue. C om m e rem arque la C o u r: « il ne saurait être question d’opposer [à un E tat partie à un différend] les décisions prises par la Cour dans des affaires antérieures, la question est en réalité de savoir si, dans [1’espèce q u ’elle exam ine] il existe pour la C our des raisons de s’écarter des m otifs et des conclusions adoptés dans ces précédents »67. On com prend tout de suite Tintérêt du sujet qui apparaít en droit international sous une double perspective.

La prem ière met 1’accent sur le fait que 1’autorité des décisions

précédentes est partagée entre la non application de la règle du “stare decisis” en d ro it in te rn a tio n a l et la fo rte va le u r p e rs u a s iv e de la jurisprudence internationale68. Cela veut dire que, bien que le précédent

ju rid ictio n n e l

d’autorité des décisions précédentes se restreint donc aux lim itations

ne sera jam ais négligé, T interprétation du potentiel

im posées par les articles 59 et 38, §1 (d), du Statut de la C .I.J.69.

n o m b re u se s

circonstances, la solution

qui dépassent les lim ites du cas décidé prévues dans Tarticle 38, §1,

les précédents ont une telle

d ’effets

En

re v a n c h e ,

il

e st

in d é n ia b le

que,

dans

de

d’un cas concret entraínera une série

surgit lorsque

(d) »70. La problém atique

66 Voir Sh abtai R osenne, « A rticle 27 o f

*, Virg. J.I.L ., 32, C our in tern ation ale

»,

G .Y .I.L., Berlin, Vol. 32, 1989, p. 398. R.Y. Jen n in gs, « G en eral C ou rse on Prin cipies o f In ternation al

Law », R .C .A .D .I., vol. 121, 1967, pp. 323-606. Ju lie t A . Barberis, « La Jurisprudência Internacional

com o Fuente de D erech o de G en tes Segun Ia C orte

the Statu te o f the International Court o f Justice

dans

de la

la jurisprudence de la

H aya », ZoV, vol. 31,

1991, pp. 230-231. Volker Roben, « Le précédent

1971, pp. 641-670.

67 Voir Taffaire de la Frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigéria, C.I.J. Rec 1998, §. 28.

o f time and accum ulation o f reason ed décision s

of in ternational C o u rt (and other in ternational courts and tribunais following it), in tern ation al case-

a form al sou rce o f in tern ation al law, is becom ing all-persuasive ». S h ab ta i R osen n e, «

A rticle 59 of the S tatu te o f the Internation al Court o f Justice Revisited », Le droit in ternational dans

un m onde en m u tation , L iber A m icorum , E du ardo Jim én ez de A réch ag a, Fu n d ation de C u ltu ra universitaria, M ontevideo, 1991, p. 1133.

6 9 En effet, com m e le rem arqu e L. C on d orelli, « le rapport en tre Tarticle 38 et Tarticle 59 est ain si clair : la référence qui est faite au deuxièm e par le prem ier in dique que Tarticle 38 concerne Teffet des décisions ju diciaires au-delà de la sphère précisée par Tarticle 59, et que cet effet “ exorbitan t ” ne sau rait être

chose ju gé e in tern ation ale, basé sur la vo lo n té com m une

68 Com m e le souligne S h ab ta i R osenne, « with the passage

law, w ithout being

confondu avec celui, obligato ire inter partes de la

des parties en différend ». Voir Luigi C ondorelli, « U autorité de la décision des juridictions in ternationales perm anentes », La juridiction internationale perm anente, C olloque de Lyon, S.F.D.I., Pédone, Paris,

1987, p. 309.

70 Volker Roben, « ^e précédent dans la jurisprudence de la C our internationale », G.Y.I.L., Berlin, VoI32,

398. Com m e le fait rem arquer C h arles de V isscher : « c ’est un fait indéniable que les én o n ciatio n '

de droit contenues dans les arrêts d ’une Cour institutionnalisée comme Test la C.I.J. em portent souvent

1989, p.

198

Leonardo Nemer Caldeira Brant

autorité

internationale

considérer comm e étant de ce type.

qu’ils

peuvent

conditionner

II existe

et

p our 1’avenir.

deux

lier

de

facto

hypothèses

la

ju rid ic tio n

qu ’on

pourrait

§1

- L’interprétation international

des

principes

et

règies

du

droit co utum ier

II est c o n c e v a b le d ’a d m e ttre que lo rsq u e la C our é n o n ce et

explique le contenu d ’une coutum e internationale ou qu’elle interprète une règle de d ro it international général, elle dit ce qu’elle entend par droit in te rn a tio n a l71. A utrem ent dit, lorsque la C our interprète une règle

coutum ière, sa décision affecte la signification du droit international

comm un ou général et projette son

e n tre les p a rtie s en litig e 72. A in si, lo rs q u ’e lle s so n t s u ffis a m m e n t constantes pour refléter Taccord général des Etats, les décisions précédentes s’im poseront sim plem ent com m e élém ents de la coutum e73.

C om m e rem arque Luigi C ondorelli: « Les décisions des ju rid ictio n s

internationales perm anentes, tout en étant dépourvues d’effets

obligatoires pour les tiers, sont incontestablem ent à même de déployer une autorité significative en-dehors des relations interpartes : les juges sont am enés à exercer une « fonction de suppléance législative » dont 1’utilité sociale n ’est nullem ent com prom ise par le fait qu’elle ne repose

pas sur un p o u vo ir

contenu bien au-delà des rapports

correspondant »74.

Dans ce cas, il peut arriver que, lorsque la C our décide en accord avec une décision antérieure, elle ne reconnaít pas forcém ent par là le caractère o b lig a to ire d ’une décision analogue ni n’a pplique la règle du « stare decisis » en droit international. En réalité, la Cour ne fait que

droit international », conform ém ent à ce qui

ju g e r « co nform ém ent au

une force de conviction et, de ce fait, acquièrent une autorité qui va bien au-delà du

«

ca s

décidé ».

C h arles de Visscher, « La chose jugée devant la C o u r Intern ation ale de Ju stice de la

H aye », R .B .D .I.,

1965, p. 7.

 

71 C om m e le rem arque Jen k s : « A décision concernin g the existen ce or scope o f a

rule

o f custum ary

in

ternational law

h as a twofold

character. W hile technically binding only betw een

the

p arties and in

respect of the particulary case

law upon th e su b je c t » W. Jen k s, « T h e

Londres, 1964, p. 671.

(art. 59), it nevertheless tends to settle

(or som etim es to unsettle)

»,

S te v e n s

and

the So n s,

P rospects o f In tern ation al A d ju d icatio n

72 C h arles de Visscher, Problèm es d ’interprétation ju d iciaire en

droit in ternational public, P édon e,

Paris,

1963t , pp. 47-48.

73 Voirr

M ou stap h a Souran g, «

La ju rispru den ce et la d o ctrin e »,

D roit

in tern atio n al. B ilan et p ersp ectiv es,

T.

I,

M oham m ed

B ed jao u i,

Pédon e, Paris,

1991, p.

299.

74 Voir

Luigi

C

o n d o relli,

«

L’au to rité

de

la

d écision

d es ju rid ictio n s

in tern atio n ale s p e rm a n e n te s

»,

La

juridiction internationale perm anente, Colloque de Lyon, S.F.D.I., Pédone, Paris,

1987, p. 312.

199

Revista Ja Faculdade de Direito da Universidade Federal de Minas Gerais

est prévu dans 1’article 38 de son Statut. Cela signifie que dans certains cas, on voit mal comment, dans une affaire postérieure, la Cour peut décider différemment de sa déclaration précédente, car 1’autorité du

précédent est pratiquement obligatoire pour les différends à venir, parce que ces décisions sont 1’expression des règles de droit international75.

La Cour ne reste pas insensible à ces arguments. Comme le fait rem arquer le Juge Azevedo dans Taffaire du Droit d ’a s ile : « n’oublions pas d’autre part que la solution d’un cas d’espèce, en droit international

surtout, a de profondes répercussions ; les concepts retenus vont

prendre une

explications juridiques qui veulent que la sentence ne fasse loi qu’entre les parties (Statut, Art. 59) »76.

va le u r presque législative en dépit de toutes les

Dans son arrêt sur Taffaire du Plateau Continental de la M erEgée, la C.I.J. a explicitem ent admis qu’en dépit de Tarticle 59 de son Statut, un raisonnement et une conclusion juridiques de sa part pourraient être invoques directem ent dans les rapports entre des Etats tiers. Ainsi, pour la C o u r: « il est évident que tout prononcé sur la situation de 1'Acte de 1928 par lequel la Cour déclarerait que celui-ci est ou n’est plus une convention en vigueur pourrait influencer les relations d’Etats autres que la Grèce et la Turquie »77.

Dans Taffaire des Pêcheries Tattorney général du Royaume-Uni, au début de sa plaidoirie devant la Cour a d it : « il est notoire que cette affaire présente non seulem ent une grande im portance pour le

Royaume-Uni et pour la Norvège, mais encore que la décision que rendra la Cour en la m atière sera, elle aussi, de la plus grande importance pour le monde en général, en tant que précédent, étant

donné que la d é cisio n de la C our en Tespèce, co n tie n d ra

nécessairement des déclarations importantes quant aux règles du droit international qui ont trait aux eaux côtières »78. La preuve peut être

75 Comme le remarque Shahabuddeen, « It is not then a question whether the décision per se applies as a

binding precedent, but whether the law which it lays down is regarded as part of international law »

Mohamed Shahabuddeen, « Precedent in the World Court », G rotius Publications, Cam bridee

109.

76 C.I.J., Rec. 1950, p. 332.

77

78 C.I.J. Rec. 1951, p.145.

C.I.J., Rec. 1978;‘ p. 17.

200

1996

p

Leonardo Nemer Caldeira Brant

trouvée dans la rapidité avec laquelle les prononcés de la Cour ont été

transposés vers la Convention de Genève de 195879.

§2 - L’interprétation des principes et règles du droit conventionnel international

Dans le même sens, on constate que, lorsque la Cour interprète des conventions multilatérales, sa décision pourrait influencer d’une manière assez convaincante les relations d’Etats autres que les parties en litige.

Certes, comme le note la Cour : « On ne voit pas pourquoi les Etats ne pourraient pas demander à la Cour de donner une interprétation

abstraite d’une convention ; il semble plutôt que c’est une des fonctions les plus importantes qu’elle puisse remplir »80. Néanmoins, la question qui se pose est celle de savoir quelle sera Tautorité d’une sentence ju rid ictio n n e lle rendue dans un différend entre deux des Etats contractants, vis-à-vis des autres parties contractantes. Ou, comme le

pose là oü il faut déterm iner la

force obligatoire d’un arrêt déclaratoire portant interprétation abstraite d’un traité multilatéral à 1’égard de ceux des cosignataires qui n’auraient

pas exercé leur droit d’intervention au procès81. L’arrêt déclaratoire resterait-il pour ceux-ci une « res inter alios acta » ? Ou faudrait-il attribuer à un tel jugement une force accrue »82?

souligne Scandamis : « le problème se

I Nous nous trouvons ici devant un problème assez épineux qui peut être résum é par une équation antinom ique83. « Si la sentence juridictionnelle entre les Etats A et B, qui donne 1’interprétation des dispositions du traité sur lesquelles ces Etats n’étaient pas d’accord, devait être considérée par les autres Etats contractants comme une « res inter alios acta’, le traité n’aurait plus le même sens pour toutes les

79 Voirr Mohamed Shahabuddeen, « Precedent in the World Court », G rotius Publications, Cambridge,

1996, p. 209. H ubert Thierry, « Llévolution du droit international », R.C .A .D .I., vol. 222,

1990, p. 42.

80 Affaire des Intérêts allemands en 1’Haute'Silésie Jwlonciise, C.P.J.I. Série A, n ° 7, pp. 18-19.

81 Selon 1’article 63 du Statu t de la C .I.J - « Lorsqu’il s’agit de 1’interprétation d’une convention à laquelle ont participé d ’autres Etats que les parties en litige, le Greffier les avertit sans délai. - C hacun d'eux a le droit d’intervenir au procès et s’il exerce cette faculté, 1’interprétation contenue dans la sentence est

également obligatoire à leur égard ».

82 N icolas Scandam is, Le jugement décclaratoire entre Etats ; La séparabilité du contentieux international,

Pédone, Paris,

1975, p. 289.

83 J. Limburg, « LIautorité de Ia chose jugée des décisions des juridictions internationales », R .C .A .D .I., vol.

30, 1929, p. 551.

201

Revista da Faculdade de Direito da Universidade Federal de Minas Gerais.

parties contractantes, et le même article serait interprété peut-être par deux des parties contractantes dans un sens diamétralement opposé à l’interprétation qu’en donnent les deux autres »84. « Si, au contraire, la sentence juridictionnelle ayant autorité de chose jugée vis-à-vis de tous les Etats qui étaient parties au traité, une interprétation sollicitée par deux des parties avait force obligatoire pour toutes les autres parties contractantes, celles-ci pourraient prétendre qu’elles n’ont eu aucune action sur la procédure qui vient d’être terminée; ou bien, qu’elles n’avaient besoin d’aucune interprétation judiciaire ou arbitrale, puisqu’elles étaient d’accord entre elles sur le sens des dispositions qui ont donné lieu au procès de leurs cocontractants»85.

Face à cette impasse, la position de la doctrine est divisée. D’une part, George Scelle soutient que: « Si l’arrêt international aboutit à

1’interprétation abstraite d’une règle de droit positif [

l’on doit admettre que cette interprétation objective s’incorpore à la

règle de droit puisqu’il ne peut pas y avoir ou qu’il n’y a pas interprétation

législative [

d’interprétation des traités à signatures multiples. En ce cas, on aboutit à une autorité absolue de la chose jugée »86.

]

conventionnel,

]

C’est un effet qui tend à devenir la règle en matière

L’opposition à cette thèse paraít avoir plus de crédibilité en droit international. La Cour accorde la préférence à la préservation des limites objectives de la chose jugée, assurant « qu’à défaut d’accord préalable, les non-intervenants ne sont pas tenus par la décision d’une juridiction internationale»87. Donc, ce n’est qu’au cas oü il y a intervention de la part d’un ou de plusieurs cosignataires que la décision de la Cour pourra s’étendre en-dehors du cercle des parties qui avaient mis le procès en train. Autrem ent dit, sans intervention des autres signataires, la sentence entre les parties en litige restera pour elles une « res inter alios acta ». Dans ce cas, bien que 1’autorité de la chose jugée reste limitée au cas décidé, comme 1’affirme Tarticle 59 du Statut de la Cour, 1’autorité de facto d’une décision précédente peut aller bien au-delà d’un simple éclaircissement du droit. Le besoin social plus que jamais

84 Ibid. p. 551

85 Ibid, p. 551.

86 Georges Scelle, Príncipes de droit public, Cours D.E.S., Paris, 1942-43, p. 244.

87 Jean Salmon, « Uautorité des prononcés de la Cour Internationale de la Haye », Arguments d ’autorité et arguments de raison en droit, études publiées par Patrick Vassart, Nemesis, Bruxelles, 1988, p. 27.

202

.Leonardo Nemer Caldeira Brant

augmente la puissance de 1’autorité de la décision antérieure sans obliger pour autant la juridiction internationale à la suivre formellement. La jurisprudence de la Cour démontre clairement cette dualité.

Pour établir la compétence de la C.I.J., dans 1’affaire relative aux actions armées frontalières et transfrontalières (Nicaragua et Honduras) (com pétence et re ce va b ilité )aB, le N icaragua en appelle « aux dispositions de 1’article XXXI du Pacte de Bogota et aux déclarations par lesquelles la République du Nicaragua et la République du Honduras ont respectivement accepté la juridiction de la Cour dans les conditions prévues à l’article 36, paragraphes 1 et 2 respectivement, du Statut de la Cour »89. Pour ce qui est de la déclaration d’admission de la juridiction, le Nicaragua invoque sa déclaration de 1929, acceptant la juridiction obligatoire de la C .PJ.l., dont la validité avait déjà été préalablement analysée et reconnue par la C.I.J. lors de Taffaire des Activités m ilitaires et param ilitaires au Nicaragua et contre celui-ci (compétence et recevabilité). En réalité, comme les relations entre les Etats-parties au Pacte de Bogota sont régies par ce seul pacte, la Cour recherche et établit sa compétence sur la base de Tarticle XXXI du même pacte, évitant ainsi d’être confrontée à une nouvelle analyse de la déclaration d’acceptation de la juridiction obligatoire, en accord avec Tarticle 36, § 2, du Statut.

Dans la décision de la Chambre de la Cour dans Taffaire de l ’Elettronica Sicula S.P.A. (ELSI)90, on retrouve un problème similaire. Ainsi, devant les allégations des Etats-Unis, la Cour analyse et interprète les dispositions contentieuses en question, c’est-à-dire les articles III, V et VII du traité d’amitié, de commerce, et de navigation (FCN) et conclut que la République italienne n’a commis aucune des violations alléguées au regard dudit Traité (FCN), signé à Rome le 2 février 1948, ni de Taccord complétant ce traité, signé par les Parties à Washington le 26 septembre 1951. Or, les dispositions juridiques figurant dans les articles III, V et VII du FCN ont constamment été réaffirmées dans de nombreux traités (FCN) aux caractéristiques semblables et elles ont été ratifiées par les Etats-Unis auprès des

88 C.I.J., Rec. 1988, pp. 69-107

89 Ibid,, p. 70.

90 C.I.J., Rec. 1989, pp. 15-82.

203

Revista da Faculdade de Direito da Universidade Federal de Minas Gerais

différentes parties91. La question qui se pose alors sera celle de savoir jusqu’oü va Tinfluence de 1’interprétation donnée par la Chambre. La Cour n’a pas encore eu 1’occasion de se prononcer à ce sujet, cependant, elle a eu 1’occasion d’analyser diverses dispositions figurant dans différents traités d’amitié, de commerce et de navigation (FCN).

Ainsi, dans Taffaire relative au Personnel diplomatique et consulaire des Etats-Unis à Téhéran, la Cour avait reconnu que le Traité d'amitié, de commerce et de droits consulaires de 1955 entre les Etats- Unis et Tlran était à la base de la compétence de la Cour pour connaítre la demande du plaignant92. Plus récemment, la C.I.J. a eu encore Toccasion d’analyser et d’interpréter différentes dispositions figurant sur des traités (FCN) dans Taffaire de l’lncident aérien du 3 juillet 198833. Dans Taffaire des Activités militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci, le Nicaragua invoque aussi dans son mémoire comme « base subsidiaire » de compétence de la Cour en Tespèce, le Traité d’amitié, de commerce et de navigation qu’il a conclu à Managua avec les Etats-Unis le 21 janvier 1956 et qui est entré en vigueur le 24 mai

195894.

Partie II

L’exécution de la sentence de la Cour International de Justice

Les interrogations et les particularités qui entourent la mise en oeuvre d’une sentence de la Cour dépassent les frontières des

91 Seize instrum ents de le D anem ark, 1’Iran,

E tats-U nis - avec, notam m ent, 1’A llem agne, la C hine, Voir Patrick Juillard, « Uarrêt de Ia C our In ternationale

de Justice (Cham bre) du 20 ju illet 1989 dans Taffaire de UElettronica Sicula (Etats-U nis c. Italie) procès

sur un traité ou procès d ’un traité’ ?, A .F.D .I.,

ce type seront conclus par les TIrlande, TItalie et le Japon ».

1989, pp. 288-289.

92 La Cour considère que « Tattitude des autorités iraniennes constitue une violation grave et m anifeste des obligations dont Tlran est tenu face aux Etats-U nis en vertu, entre autres, de Tarticle II (4) du traité de (FC N ) de 1955 ». A ffaire Relative au personnel diplomatique et consulaire des Etats-Unis à Téhéran, arrêt du 24 mai 1980. Rec. 1980, pp. 28-33, pp. 33-37.

93 Voir G eneviève Guyom ar, « U ordonnance du

1989 dans Taffaire de l'Incidentr aérien du 3

13 décem bre

juillet 1988, Iran c. E tats-U n is », A.F.D .I., 1990, pp. 390-394.

94 La C our conclut qu’elle a com péten ce en vertu du traité de 1956 pour connaítre des dem andes form ulécs par le N icaragua dans sa requête et ajoute que, de son avis, « parce qu’un E tat ne s'est pas expressém en t référé dans des négociations avec un autre Etat à un traité particulier qui aurait été violé par la conduite de celui-ci, il n’en découle pas nécessairem ent que le prem ier ne serait pas admis à invoquer la clause com prom issoire dudit traité. A ffaire des Activités Militaire et Paramilitaire au N icaragua et contre celui-ci, Rec. 1984, pp. 428-429. Voir aussiv Pierre M ichel Eisem ann, « Uarrêt de la C .I.J. du 26 novem bre 1984, (com pétence et recevabilité) dans Taffaire des Activités militaires et paramilitaires au N icaragua et contre celui-ci », A.F.D.I., 1985, pp. 373-390.

204

Leonardo Nemer Caldeira Brant

considérations procédurales au sujet de 1’effet obligatoire et définitif de la sentence et se placent notamment dans 1’analyse des suites de la décision juridictionnelle. Ceei étant, les effets découlant de 1’arrét de la Cour peuvent être également extérieurs à la procédure et son autorité se manifeste non pas uniquement par la reconnaissance des effets procéduraux de Tacte juridictionnel mais, soit par 1’adéquation de 1’action des parties au dispositif de la sentence internationale95, soit par des comportements juridiquem ent motivés par la sentence internationale. Uautorité de la chose jugée reste donc préservée dans les limites du consentement de la décision juridictionnelle, alors que l’efficacité de 1’arrêt est variable et procède des éléments de droit propre à chaque espèce, car elle ne reléve ni d’un ordre souverain ni d’une délégation de justice.

Mais oü réside alors la source de 1’autorité de 1’arrêt de la Cour ? Quels sont les mécanismes adéquats pour améliorer le système d’implémentation de la sentence internationale96 ? En effet, est-il

95

C ertes, il existe des décisions de la C our qui n’im pliquent pas d ’acte positif de la part des p arties et qui se

réalisen t par 1’absen ce de suites.

II en est ainsi le plus souven t des arrêts rejetant les préten tions de

1’E tat requérant. II en e st de m êm e des décisions purem ent déclaratoires co n statan t qu’une action m enée

par un Etat ou une attitude adoptée par lui était ou

n é ta it pas conform e au droit international. Com me

le soutien le juge Jessu p : «si I’on devait considérer que 1’article 60 et Particle 94, b, 1, ne s ’appliquent

en réalité qu’aux arrêts appelant Tadoption d’une mesure positive, la portée de ces articles serait très

dim inuée» A ffaire du Sud-O uest Africain, opinion dissidente Jessup, C .I.J., Rec. 1966, , p. 337. Ainsi, dans 1'affaire du Détroit de Corfou, la C our a décidé q u ’il y avait eu «violation par 1'action de la m arine de

1

guerre britannique de la souveraineté de l’A lbanie». (C.I.J., Rec. 1949, p. 35). C é ta it là un arrêt, bien q u au cu n e m esure d 'exécution n’ait été nécessaire. D an s 1’affaire relative aux Droits des ressortissants des

E tats-U nis

d ’Amérique au

M aroc

(C .I.J., Rec.

1952,

p.

2 1 3 ).

la C our a décidé que les ressortissan ts

am éricains n’étaient pas exem ptés de certains im pôts. C é ta it là une décision définitive qui n’appelait aucune mesure d'exécution si ce n’est un acquiescem ent, lequel est égalem ent requis pour les arrêts affirmant la com pétence. La décision de la Cour dans l'affaire du Cameroun septentrional était définitive mais n’appelait aucune mesure de mise en oeuvre, horm is un acquiescem ent (C.I.J., R ec. 1963, p. 38).

96

L. Goodrich et E. H am bro, Charter

o f United Nations, Colum bia University Press, New York, 1969, p. 263.

«It has been suggested that m easures to secure com pliance with judgm ents o f the C ourt may be of greater

im portance in the future if, because of greater use of the C ourt’s compulsory juridiction, a higher percentage

o f cases are subm ited by unilateral subm issions». S . Rosenne, Law and Practice o f In ternational Court,

M artinus Nijhoff, La Haye, 1997, p. 145. O. Schachter, «The Enforcem ent o f International Judicial and

A rbitrai D écisions», A .J.I.L ., 1960, p. 54. W.M. Reism an a suggéré que 1’article 60 «m ight be am ended to

permit the prevailing party, after the expiry of fixed tim e limits, to apply to the Court for a «déclaration of n on -com pliance». W. M. R eism an, N ullity and R evision, Review and Enforcem ent o f In ternational Judgem ents and Awards, Yale University Press, New H aven and London, 1971, pp. 671-672. E. L. Kerley rem arque que : «It is urged in favor of this proposal that such a déclaration would exert public pressure on the defaulting party, and that it would enable the C ourt to reconsider its judgmrnent or to allow substituted com pliance by the defaulting party. On the other hand, it seem s unwise to establish a procedure where the losing party can seek to change the judgment against it simply by not complying with it. O n balance, the

benefíts flowing from

to am endm ent». E .L . Kerley, «Ensuring C om pliance with Judgem ents of the International C ourts of Justice»,

T he Future of the International Court of Justice, D obbs Ferry, New York, 1974, p. 283.

this proposal seem too questionable to justify the risk of opening the C ourt’s Statute

205

Revista da Faculdade de Direito da Universidade Federal de M inas Gerais

possible cTaccepter que l’efficacité de la norme juridictionnelle réside dans la légalité de la décision, c’est-à-dire dans la norme pacta sunt servanda, ainsi que le souligne A nzilotti97 ? De plus, est-ce possible de justifier 1’autorité de la sentence internationale en prenant appui sur la constatation qu’elle constitue un fait social, comme le prétend S celle98 ? Est-ce qu’on peut considérer encore que 1’autorité d’une sentence internationale se trouve dans 1’abstraction d’une norme d’origine et de base qui constitue le fondem ent du caractère obligatoire des normes

postérieures,

admettre que «les normes constitutives d’un ordre juridique prescrivent la contrainte» et que, «si la société ne connaissait pas la contrainte, le règlem ent des actions hum aines cesserait d’être du droit»100, com m e

le

prétend la doctrine norm ativiste ? Finalement, pouvons-nous accepter

le fait que 1’autorité d’une sentence internationale soit le fruit d’un ordre

naturel, comm e le pensent les jus naturalistes 101?

com m e le préconise Kelsen ? " Ou bien, pouvons-nous

En réalité, bien que chacune de ces propositions apporte des

contributions qui servent en

transcendantal de 1’autorité de la sentence juridictionnelle, le droit international déclenche un m ouvem ent de com pensation que se traduira, en principe, par un minimum de force de coercitive (Section I) et par un m axim um de force contenue dans 1’hom ogénéité de la communauté internationale, capable d’inciter TEtat récalcitrant à se tenir dans les limites de la légalité (Section II).

quelque sorte à dém ontrer

le caractère

Section I

La faiblesse du système d’exécution forcée des arrêts de la Cour

Certes, les jugem ents de la Cour sont obligatoires et définitifs pour les parties et ils constituent sans aucun doute une obligation juridique. Mais, si la Cour tire des articles 59 et 60 du Statut une telle

97 D ionisio A nzilotti, C o rso di D iritto Internazionale, O pere di D ionisio Anziolotti, vol. I, Padova, 1964, p.

45.

98 G eorge Scelle, Précis de droit des gens, vol. I, Sirey, Paris,

99 Hans Kelsen, «Théorie de droit international public», R.C .A .D .I, vol. 84, 1953, pp. 357-358.

1932, p. 31.

100 H. Kelsen, «La validité du droit international», R.C .A .D .I., vol 42, 1932, p. 124.

101 Le Flir, «La Théorie du droit naturel depuis le XVIIèm e siècle et la doctrine m odem e», R .C .A .D .I., vol.

du droit in tern ation al», R .C .A .D .I., vol. 16, 1927. J. L. Brierly,

18, 1927. Alfred Verdross, «Fondem ent

«Le fondement du caractère obligatoire du droit international», R.C.A .D .I, vol. 58, 1936.

206

Leonardo Nemer Caldeira Brant

compétence, elle ne tient du même Statut aucun pouvoir pour prescrire les m esures n é c e s s a ire s à 1’e xé cu tio n de ses a rrê ts. En d ro it international, m algré le fait qu’il soit bien clair qu’une norme obligatoire doit être respectée, que les obligations qui en découlent doivent être exécutées et que la violation d’une obligation internationale constitue un fait illicite sur le plan international102 qui engage la responsabilité internationale de son auteur103, la juridiction internationale dispose de la capacité de dire le droit avec l’autorité de la chose jugée, mais elle est lim itée pour ce qui est du pouvoir de faire sanctionner 1’Etat récalcitrant pour assurer le respect de la règle et garantir son application correcte. En réalité, si d’une part la Cour peut être saisie de 1’inexécution de certaines obligations et ainsi engager la responsabilité de TEtat défaillant, d’autre part, elle n’a pas en théorie le pouvoir de connaítre de 1’exécution de ses propres décisions.

En outre les dispositions de la Charte de Nations Unies ne perm ettent pas de conclure que, dans leurs rapports m utueis les Mem bres de TOrganisation peuvent se faire justice à eux-m êm es ou user individuellem ent de la violence en vue d ’assurer 1’exécution des

sentences ju d ic ia ire s rendues à leur p ro fit104. «Les seules voies

d’exécution à

caractère non collectif qui dem eurent licites dans le

système de la Charte sont celles qui appartiennent à la catégorie des mesures de rétorsion, c’est-à-dire qui, dans leur principe constituent

1’exercice de facultés dont les Etats peuvent user dans leurs rapports en tem ps de paix»105.

Cela ne veut pas dire que le recours à la contrainte n’existe pas

en droit international. En fait, rien dans le Statut de la Cour ni dans la

jurisprudence

établie

ne s’oppose

à

ce

que

les

Etats

parties

à

un

d ifférend

c o n fie n t

par

voie

de

com prom is

à

la

C our

ce rtaines

102 Voir les articies 1 et 3 de la prem ière partie du projet d ’articles sur la responsabilité, adopté en première lecture par la C .D .I. Pour le texte et le commentaire de ces articies, voir le rapport de la C.D .I. sur les

travaux de sa

tren te-deu xièm e session . A nnuaire C .D .I., 1980, vol. II, p. 33 ss.

103 L E tat plaideur, qui ne considérait pas com me lié par la sentence, engagerait sa responsabilité internationale.

La C.P.J.I. en a posé le principe dans son arrêt du 15 juin 1939, dans Taffaire de la Société commerciale de

Belgique.

104 D ans 1’Affaire du Détroit de Corfou, la C .I.J. déclare illicite Topécration de décm inage effectuée par la

m ines subies par

marine de tjguerre britann ique dans les eaux alban aises à la suite des explosions de

deux de ses contre-torpilleurs. C.I.J-, R ec.; 1949, pp. 32-35.

105 Voirr Jean LH uillier, Élém ents de droit international public, céd. R ousseau, Paris,

1950, p. 411.

207

Revista da Faculdade de Direito da Universidade Federal de M inas Gerais

com pétences en ce qui concerne l’exécution des jugem ents106. C om m e le soutient W. Jenks 1’Etat peut d’abord utiliser des mesures d’auto-

tutelle et de rétorsion et que, ultérieurem ent, il pourra dem ander la coopération d’Etats tiers, voire même faire appel aux tribunaux internes

se n tence107. Ensuite on doit

de ces Etats pour obtenir 1’exécution de la

adm ettre aussi que, mêm e si la contrainte internationale est lim itée, la

pression que l’opinion publique peut exercer ne saurait être négligeable.

En fait, le caractère décentralisé de la com m unauté internationale m a rq u é e par 1’a b s e n c e d ’un o rg a n e c e n tra lis a te u r d o té d ’ une com pétence form elle et m atérielle de co e rcitio n 108, bien com m e la nature de 1’article 94, §2, de la Charte, qu’à 1’image de 1’article 13 du P acte de

inadéquat à

1’utilisation de la fo rce pour exiger la m ise en oeuvre de la sentence

internationale110. En fait 1’article 94, §2, de la Charte délègue uniquem ent au C onseil de S écurité, «s’il le juge nécessaire», le pouvoir de faire des recom m andations ou de décider des mesures à prendre pour faire exécuter 1’arrêt. D ’ailleurs, il n’est pas certain que 1’inexécution d’une décision judiciaire constituerait une des situations prévues à 1’article

39 de la Charte, situations qui justifieraient l’application des m esures

la S ociété des N a tio n s109, com posent un environnem ent

--------------------------

106 Voir dan s 1’arbitrage in tern acion al 1'affaire de la frontière Tacna/A rica, sen ten ce du 4 m ars 192^, R ecueil

des sencences arbicrales des N acion s U n ies, vol. II, N ew York, 1949, p. 952. A ffaire de Ia Frontière entre

le Chili et 1'Argentine, R ecu eil des sencences arbicrales d es N acion s U nies, vol X V I, N ew York, 1969, p.

120.

107 C.W . Jenks, «The Prospeccs o f Incem acional

108 «D ans le droic privé, la réalisacion des droics individuels par voie de concraince esc indissolublem enc liée

à 1’incervencion du ju ge. N u l ne peuc user de la violence pour obcenir de ses débiceurs q u'ils exécucenc

de

1’autre jusciciable peuc obcenir le con cou rs de Taucoricé publique en vue d ’obcenir 1'exécucion forcée de

cecce d é cisio n . L es v o ie s d ’e x é c u tio n app araissen c ain si com m e

concencieuse. Cecce concepcion esc longcemps demeurée écrangère aux rapporcs des Ectats encre eux».

écanc le prolongem enc d e 1’accion

A d ju d icatio n », O cean a, N ew York,

1964, pp. 3 0 5ss.

leurs obligacions, m ais couc ju sciciable qui a obcenu une d écision de juscice

définicive à 1’en co n tre

Voirr Jean LH uillier, E lém encs de droic incernacional public, ée-d. R ousseau

ec C o ,

Paris,

1950, p. 406.

109 «L e pacce o bligeaicren effec les m em bres de la Sociécé à soum eccre «soic à la procérdu re de 1’arbicrage ou

à un règlem enc ju d iciaire, soic à 1’exam en du C onseil»

seraienc suscepcibles d ’entraTÍner une rupcure (arc 12). II leur incerdisaic de'recou rir à la q gu erre moins

de trois m ois avan t 1’issue d e I’une q uelco n q ue de ces procéd ures ainsi que contre tout autre m em bre de

(art 13 § 4 )»- Voirr M .O . H u d so n , La

la S o cié té qui se con form erait aux

C ou r perm anente de ju stice in ternationale, Pédone, Paris,

ec qui

les différends qui s’élèveraienc encre eu x

sen ten ces arbitrale o u ju d iciaire,

1936, p. 596.

110 «T he form ula finally agreed upon for A rticle 94, (2) is considerably weaker than the correspon ding

provision in the C oven an t in that the latter placed an obligation on the C ouncil to act, w hereas the

C h arter em phasizes the discretionary authority o f the Secu rity C ouncil. In effect, A rticle 94, (2) merely

assures the aggrieved party o f recourse to the Security C ou n cil in the event the other party fails to perform its obligations under a judgm ent of the C ourt». L.M . G oodrich, E.H am bro, A .P Sim ons, C harter

o f the U nited N ations,

1969, p.

556.

Com m entary

and

D ocum ents, C olum bia U niversity Press, New York,

208

Leonardo Nemer C aldeira Brant

collectives, m ilitaires ou non, que le C onseil de Sécurité est autorisé à prendre en vertu du chapitre VII de la Charte. La Charte n’établit pas de lien entre i’action qui peut avoir lieu en cas de m enace contre la paix et les m esures à prendre à la suite de 1’inexécution d’une décision de la C o u r1" .

Dans la pratique, le Conseil de Sécurité n’a été saisi qu’une seule fois sur la base de Tarticle 94, §2, de la C harte des Nations Unies. C ette saisine a été opérée par le N icaragua à la suite de la décision prise par la C our au fond le 27 juin 1986, dans Taffaire Topposant aux E tats-U nis pour ce qui est de ce rta in e s a ctivité s m ilita ire s et param ilitaires com m ises sur son territoire ou contre celui-ci112. De toute évidence, la résolution proposée par M anagua s’est heurtée à un vote négatif des Etats-Unis et n’a de ce fait pas été adoptée. La question vint alors devant TAssem blée générale qui, sur la base de Tarticle 10 de la Charte, form ula diverses recom m andations à Tintention des parties. La force de ces recom m andations est évidem m ent lim ité e 113. En réalité, on voit mal com m ent un Etat m em bre du Conseil de Sécurité pourrait ne pas opposer de veto à une résolution dont le contenu serait «condam natoire» et destiné à réprimer un com portem ent récalcitrant. De plus, dans un contexte international oü les intérêts des pays m em bres du C onseil de S écurité dépassent les lim ites territoriales, il sem ble naturel de prévoir que, même face à la non-exécution d’une obligation juridictionnelle d’un autre Etat qui n’est pas un mem bre perm anent du C onseil de S écurité, le veto puisse se ju s tifie r par le degré de tutelle ou par de simples intérêts stratégiques, économ iques, com m erciaux ou m ilitaires.

Pour cette raison, le seul exem ple d’une intervention positive des Nations Unies dans le but de vérifier Texécution d’un arrêt de la C .I.J. se trouve dans Taffaire du différend territorial entre la Jam ahiriya Arabe Libyenne et le Tchad'u . Le 4 avril 1994, le Tchad et la Libye ont conclu un accord sur les m odalités pratiques d’exécution de Tarrêt rendu

111

Paul G uggenheim , T raité de d roit in ternation al public, T. II, G eorg &. C ie, G en ève,

1954, p.

170.

112

D ocum ents S/18230, 1 8 2 5 0

et 18428 ; S/P V 2700-2704 et 2718 ; A /41 /L 22,

A / 4I/PV 52-53, A /42/L 23,

A /42/PV 68 ; résolution s 41/31 et 42/18, juillet, octobre, novem bre 1986 et

novem bre 1987.

113

G

ilbert G uillaum e, «D e Texécution des décisions de la

C our In te rn ation ale de Justice», R evue Suisse de

D roit International, 4,

1997, pp. 431-437.

1 14 A rrêt de

la C .I.J.

du

3 février

1994, C .I.J., R ec.r 1994, pp. 6-42.

209

Revista da Faculdade de Direito da Universidade Federal de Minas Gerais,

par la Cour internationale de Justice115. Par cet accord, la Libye a accepté de retirer ses troupes de la Bande d’Aouzou, sous la surveillance d’observateurs des Nations Unies, à la fin du mois de mai

1994. Les deux Etats ont égalem ent convenu de procéder à la

démarcation de la frontière en conformité avec 1’arrêt de la Cour, à la

constitution de patrouilles mixtes afin de contrôler la frontière, à la détermination de certains points de passage et à la définition d’un processus devant permettre le déminage du territoire. Le Conseil de Sécurité a, de son côté, autorisé le déploiement, pour une période de quarante jours, d’une équipe d’observateurs (le Groupe d’observateurs des Nations Unies dans la Bande d’Aouzou - GONUBA), conformément à une recommandation du Secrétaire Général. Par une déclaration com m une du 30 mai 1994, les deux Etats ont constaté que Tadministration et les forces libyennes s’étaient retirées de la Bande d’Aouzou «à la satisfaction des parties»116.

Ceei étant, il semble douteux que le problème de 1’application des sentences internationales puisse être résolu simplement par le recours à des moyens de contrainte117. II faut bien reconnaítre que la sanction n’est pas le seul instrument garant de l’effectivité du droit. Cela pose la question de savoir pourquoi les sentences de la Cour sont exécutées dans la plupart des cas, alors qu’elles peuvent même contrarier la position de 1’une des parties.

Section II

L’autorité de facto d’une sentence de la Cour internationale de Justice

II est vrai que le refus de reconnaissance d’un acte juridictionnel

de la Cour relève de la compétence discrétionnaire conservée par son destinataire118. Ainsi, bien qu’une règle de droit ne cesse pas d’être

une règle de droit parce qu’il n y a pas de moyens pour contraindre à son application et que sa violation peut rester en principe dépourvue

115 S /1994/402 et 424, 13 avril 1994, Texte publié dans la R.G.D.I.R, 1994, pp. 801-802.

116 Martti Koskenniemi, «Laffaire du différend territorial (Jamahiriya Arabe Libyenne c. Tchad, arrêt de la C.I.J. du 3 février 1994». A.F.D.I., 1994, pp. 442-464.

117 Philippe Weckel, «Les suites des décisions de la Cour internationale» de Justice», A.F.D.I., 1996, p. 438.

118 Cependant : «dans la pratique internationale, les Etats ne se contentent pas de refuser purement et simplement d’exécuter un jugement ; ils invoquent toujours un motif particulier que les empêcherait de satisfaire à 1’obligation de droit international qui leur incombe et qu’ils reconnaissent souvent en principe». Paul Quggenheim, Traité de droit international public, T. II, Georg & Cie, Genève, 1954, p. 169.

210

Leonardo Nemer Caldeira Brant

de sanction, le respect ou le non-respect du dispositif de la sentence internationale est une affaire de choix qui dépend évidemment de 1’appréciation subjective de TEtat de ce qu’il perd et de ce qu'il gagne en exécutant la décision juridictionnelle. Comme le souligne Prosper Weil, «dans une conjoncture donnée, un gouvernement pèsera les avantages que peut lui valoir le respect du droit en comparaison du prix que pourrait lui coüter la violation du droit»119.

En effet, Tefficacité de la sentence transcende Tacte juridictionnel et subit les effets de la notion de souveraineté. En droit international, le rôle joué par la notion de souveraineté est inversement proportionnel à sa conception en droit interne. Ainsi, si, en droit interne, la nature de la sentence juridictionnelle correspond à un acte de souveraineté, en droit international les suites des décisions des ju ridictions internationales subiront de façon importante Tappréciation des parties pour ce qui est de Tévaluation des conséquences de son effectivité, justement en fonction des prérogatives de cette souveraineté. Cela signifie que dans des circonstances exceptionnelles, la juridicité de la sentence internationale peut se dissocier largement de son effectivité.

En fait, dans les «highly sensitive issues», Tintérêt bien compris peut peserdavantage dans la balance que les considérations d’éthique ou le souci de la rule of law. Comme le dit Charles de V isscher: «plus on se rapproche des questions vitales, comme le maintien de la paix et la guerre, moins la Communauté exerce d’action sur ses membres ; les solidarités faiblissent à mesure que grandissent les périls qui la menacent»120. A ce propos, comment ignorer la politique des Etats-Unis dans Taffaire des Activités militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci121 ? La position de Tlslande dans Taffaire de la Compétence en matière de pêcheries122 constitue un exemple encore plus singulier de Tappréciation politique de TEtat et de la condamnation d’une sentence internationale123. L'attitude de la France dans Taffaire des Essais Nucléaires124 est tout aussi caractéristique125.

119 Prosper Weil, «Cours général de droit international public », R.C.A .D.I., vol. 237, 1992, p. 50.

120 Charles de Visscher, Théories et réalitécs en droit international public, Pédone, Paris, 1970, p. 112.

121 Affaire des Activités militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci, arrêt du 27 juin 1986. C.I.J. Rec. 1986, pp. 14-150.

122 Affaire de la compétence en matière de pêcheries, arrêt du 25 juillet 1974, C .I.J., Rec. 1974, p.3.

123 En effet, à la suite de Tarrêt ainsi rendu, Tlslande, qui a refusé de participer à Tinstance, a fait savoir par

211

Revista da Faculdade de Direito da Universidade Federal de M inas Gerais

Mais, si 1’effectivité ne constitue pas la condition de la ju rid icité 126,

le com portem ent négatif d ’un Etat n’affecte pas la portée de la sentence, puisque cette portée ne dépend pas de Tacceptation ou de la

ré ception127. Bref, les délits n ’annulent pas

principale alors est celle de savoir pourquoi les Etats viennent plus souvent à la Cour qu’autrefois et exécutent souvent sans difficulté les

le d ro it128. La question

jugem ents rendus129.

II est vrai qu’à Tépoque des tribunaux arbitraux, Louis Renault pouvait déjà noter que les cas d’inexécution étaient rarissimes. En réalité, com m e le rem arque G. G uillaum e : «en ce qui concerne la C.P.J.I., ce fut seulem ent dans le cas du vapeur Wimbledon qu’aucune indemnité ne fut versée au Gouvernement français par le Gouvernement allem and, le Com itê des Garanties de la Commission des Réparations (au sein duquel la France était représentée) n’ayant pas consenti à ce que 1’Allem agne opère le versem ent de Tindemnité fixée. Par ailleurs, du fait de la seconde Guerre mondiale, 1’arbitrage dont la Cour avait confirm é la validité dans Taffaire Société commerciale de Belgique ne fut jam ais exécuté. Malgré ces deux cas très particuliers, le bilan demeure positif»130.

En ce qui concerne la C.I.J. le bilan est également très positif. En fait, seules trois arrêts ont rencontré provisoirement de réelles difficultés d'exécution. Dans Taffaire du Détroit de Corfou, TAIbanie a pendant de longues années refusé de régler Tindemnité attribuée par

portant sur les «différends nés d ’une guerre ou d ’hostilités internationales», les «différends nés à 1’occasion

d ’une crise intéressant la sécurité de la nation ou toute m esure ou action s’y rapportant» et les «différends concernant des activités se rapportant à la défense n ation ale». N onobstant cette dernière réserve, la Cour, en 1973, se reconnut com pétente prima facie. A la suite de cette décision, le G ouvernem ent français

a décidé de procéder au retrait pur et simple de cette déclaration. Affaire des Essais Nucléaires, m esures conservatoires, òrdonnance du 22 juin 1973, C .I.J., Rec. 1973, pp. 328-331.

125 J.F. G uilhaudis, «Essais nucléaires : suspension ? term inaison ? interdiction ?» R.G .D.I.R, 1994, pp. 154-

Vincent Coussirat-Coustère, «La reprise des essais nucléaires français devant la Cour

163. Voir aussi

internationale de Ju stice», A .F.D .I.,

1995, pp. 355-364

126 Denys de Béchillon, Q u e st-c e qu’une règle de droit ?, Ed O dile Jacob, Paris, 1997, p. 61.

127 Philippe Weckel, «Les su ites des décisions de la Cour internationale de Justice», A.F.D.I., 1996, p. 437.

128 Karl Strupp, «Règles générales du D roit de la paix», R .C .A .D .I, vol. 47, 1934, p. 207.

129 Gilbert Guillaume, «La C our internationale de Justice, Q uelques propositions concrètes à 1’occasion du

326. Ju lio D. Gonzalez Cam pos, Luis t I. Sanche:

de D erecho International Público, C ivitas, M adrid,

cinquantenaire», R .G .D .I.R , vol. 100, 1996, 2, p. Rodriguez, Paz A ndres Saenz de S an ta M aria, C urso

1998, p. 851.

130 G ilbert Guillaum e, «D e 1’exécution des décisions de la C ou r iíntern ationale de Justice», R evue Suisse de Droit International, 4, 1997, pp. 431-447.

212

Leonardo Nemer Caldeira Branr

la Cour au Royaum e-Uni. Toutefois, un accord est finalem ent intervenu entre les deux Parties le 8 mai 1992131. Dans l’affaire de la Compétence en matière des pêcheries, les solutions retenues par la Cour ont été rapidement dépassées par 1’évolution du droit de la mer et n’ont de ce

fait pas été mises en application par 1’lslande. Enfin, dans le différend ayant opposé le Nicaragua aux Etats-Unis, le jugem ent de la Cour du

27 juin 1986 n’a été que partiellem ent exécuté et Taffaire ne s’est

conclue par un désistem ent du Nicaragua qu’après un changem ent de direction politique à Managua, une réorientation des relations entre les deux pays et la re p rise de 1’a ide fin a n c iè re a m é rica in e au N icaragua»132.

Face à cette constatation il faut poser la question de savoir oü, en réalité, réside Tautorité de la sentence internationale. Évidem m ent, on peut prétendre que Tautorité n’est pas conçue uniquement comme force brute. Elle peut être soit institutionnalisée (being authority), soit constituée par la position hiérarchique fondée sur la supériorité de fait (being an authority). En effet, dans les deux cas, Tautorité n’est pas

juridiction représente le désir et

Tintérêt de TEtat à résoudre les conflits de m anière obligatoire et

définitive en se soum ettant à Tautorité de Tacte juridictionnel, la

originale de cet intérêt réside moins dans le souci de respecter le droit que dans Tobligation morale de m aintenir la paix et Tintérêt politique d ’obtenir du crédit auprès de la com m unauté internationale.

im posée. En d ’autres term es, si la

source

En Tabsence d’instruments adéquats de sanctions capables de convaincre Tune des parties qu’elle n’a pas intérêt à s’affranchir de la règle, Tautorité de la juridiction reposera plutôt dans Tintérêt qu’a TEtat à démontrer sa bonne foi et à assurer sa coexistence pacifique avec d’autres Etats de la comm unauté internationale. Sa justification dépasse alors les limites de son caractère juridique et permet de constater que

131 «Selon le M ém orandum d ’accord du 8 mai 1992 le gouvernem ent du Royaum e-Uni approuvera la remise

pour attribution à 1’A lbanie sur la corrélativem ent les réclam ations

britanniques par un forfait. En liaison avec la rem ise de l’or, le gouvernem ent de 1’A lban ie versera au

à

m asse d’or conservée par la Com m ission Tripartite.

1’A lbanie d e n v iro n

1574 Kilogram m es d o r précédem m ent réservés

Uaccord

règle

gouvernem ent du Royaum e U ni la som m e de 1 m illion de

à payer 842.142 livres». Le règlement avec les Etats-U nis suit 1'accord de Tirana du 10 m ars 1995, tandis que le règlem ent avec la France suit 1’accord du 22 février 1996 signé à Tirana. Raym ond Goy, «Le sort

390-391.

de l’or m onétaire pillé par 1’A llem agne pendant la second guerre mondiale», A.F.D.L, 1995, pp.

132 G ilbert G uillaum e, «D e 1’exécution des décisions de la C our ifn ternationale de Ju stice», R evue Suisse de

livres, alors que 1’A lbanie av ait été condam née

Droit International, 4, 1997, pp. 431-447.

213

Revista da Faculdade de Direito da Universidade Federal de M inas Gerais.

d ro it

international. A insi, mêm e si nous pouvons affirm er que la source juridique de la res judicata est la même que celle du pacta sunt servanda,

cela ne veut pas dire pour autant que la sentence n’est exécutée que parce que, d’un point de vue formei, elle provient du consentem ent. D ans ce cas, la so urce prim aire de T autorité de la se n te n ce

juridictionnelle est plus proche de Tautorité de la soft law que de la

Com m e le fait

rem arquer Virally : «dans une situation donnée, en tout cas, la garantie résultant d ’un engagem ent politique, sur lequel il n’est pas possible de revenir sans payer un prix politique excessif, peut être beaucoup plus forte que celle dérivant d’un engagem ent juridique (que sanctionne seule une responsabilité difficile à m ettre en oeuvre)»133.

force juridique du pacta sunt servanda proprem ent dite.

1’a u to rité

de

la

ju rid ic tio n

re flè te

la

d im e n s io n

p o litiq u e

du

est

d ire cte m e n t p ro p o rtio n n e lle à T hom ogénéité de la co m m unauté in te rn a tio n a le 134. C e la sig n ifie que, bien q u ’elle so it fo rm e lle m e n t revêtue de Tobligation juridique, Tautorité de fait d ’une sentence internationale se m anifeste par Tintérêt politique de Tappréciation de

deux valeurs distinctes. D'un côté, TEtat se retrouve face à la possibilité d’exécuter la sentence internationale de bonne foi et, par là, de se préserver en se m ettant à Tabri de la légalité, ce qui lui perm et de récupérer ou de garder la confiance des autres acteurs de la scène internationale; d’un autre côté, en ignorant Texécution d’une obligation norm ative juridictionnelle, TEtat opte pour la préservation des valeurs

De cette

m anière,

Tautorité

de

la sentence

internationale

souveraines tenues pour hiérarchiquem ent supérieures à son image et au crédit fondé sur la légalité de son geste. Le leitm otiv de Tefficacité de la sentence internationale paraít partir de la fusion de Tévolution du volontarism e avec Tintérêt social proposé par Scelle. Ce sera donc

’un E tat v is -à -v is de la

après Tanalyse e n tre la

com m unauté internationale et les préjudices causés par une obligation

juridictionnelle, que cet Etat prendra la décision de respecter ou d’ignorer une sentence internationale déterminée.

d é p e n d a n ce

d

133

M

ichael Virally,

«S u r la n otion d ’acco rd », Festschrift fur R u d o lf Bindschedler,

Berne, S taem p fli e Cie,

S .A ,

1980, p. 169.

134

«It is thereforeT hardly su rprisin g th a t th e

heyday o f arb itration

was

the period

between the tw o

World

W áfs, when W estern S ta te s still m ade up

the world com m unity». A n to n io C assese, Internation al Law in a D ivided World, C laredon Press, O xford 1986, p. 202.

a relatively hom ogen eou s group and were still param o u n t in

214

Leonardo Nemer Caldeira Brant

Ceei étant, à 1’exception de cas extrêm es, 1’interdépendance entre les Etats a de nos jours atteint un point tel qu’elle conditionne 1’action des parties en litige de m anière silencieuse m ais rem arquable'35. C elles-

ci préfèrent systém atiquem ent soit exécuter la sentence en affichant

leur bonne foi, soit ignorer la décision juridictionnelle, mais uniquem ent momentanément, dans 1’attente de circonstances plus propices à de nouvelles n é g ociations136.

Cela revient à dire que la notion de chose jugée fonde son autorité m oins sur le fait que la non-exécution de la sentence internationale engagerait la responsabilité internationale de 1’Etat fautif, mais plutôt sur le fait que, loin d’être la négation de la règle de droit, sa violation constitue une occasion et un moyen de confirm er son existence, par un rituel d’affirm ation de sa puissance et par une réparation des conséquences du m anquem ent137. En effet, la réalité du droit ne devient visible que lorsqu’elle est niée par la résistance qu’elle oppose à cette n é g a tio n ’138. C e la sig n ifie que la re la tio n a u to rita ire entre celui qui com m ande et celui qui obéit repose sur la hiérarchie elle-m êm e, dont chacun reconnaít la justesse et la légitim ité, et oü tous deux ont d’avance

leur place fixée. Bref, il existe une autorité qui ém ane de la chose jugée

135 C *e st en partan t de ce principe que, dans Taffaire du Temple de

h ésitait, a v ait fléchi

devan t 1’autorité de la d écision

Préah Vihear, le gouvernem ent de T h aílan d e, juridiction nelle. A u lendem ain du pronon cé

m ême s ’il

de I*arrêt de la C ou r au sujet du temple de Préah-Vihéar, le gouvernem ent thailandais a déclaré qu’il ne pouvait accepter et n’accepterait pas cette décision m ais prendrait au contraire les m esures m ilitaires

nécessaires pour en

relations diplom atiques avec les pays dont le président de la Cour et les avocats de son adversaire étaient les ressortissan ts (le C am b o d ge). Finalem ent, il d éclara, av ec plus de diplom atie, qu ’il se con form erait à la d écision de la C ou r, m ais ne voyait aucun m oyen pratique d ’en assurer Texécution. II m ain tin t sa protestatio n con tre Tarrêt et se réserva le droit d ’en app eler d evan t une autre juridiction in tern ation ale, aussitô t qu ’il en serait créée une. A rrêt du 15 juin 1962. C .I.J., R ec. 1962. pp. 6-36.

Par contre,

em pêcher Texécution. Par la suite, le même gouvernem ent m enaça de rompre les

136

dans certain es occasion s, bien

que les E tats

sem blent répondre à Tappel exécutoired ’une

sentence in ternationale, en réalité ils attendent le m om ent adéquat pour réviser le contenu de Tacte juridiction nel et préserver par là leurs in térêts sou verain s. A in si, après la sentence de la C .I.J. dans

portugaise sur certaines

en claves du territoire indien ainsi que les droits lim ités accordés à son exercice, le gouvernem ent indien annexa ces zones et adopta par conséquent des attitudes militaires contre Tadm inistration portugaise en Inde. Ainsi, bien qu’au sein du Conseil de Sécurité, le représentant français présentât ces faits comme

Taffaire du Droit de passage sur territoire indienqui avait confirm é la souveraineté

m esures de négation du droit, telles qu’elles sont définies par la C our internationale de Justice, une

résolu tion qui d e m a n d a it la fin d es h ostilités

soviétiqu e. A rrêt du

et

le

retrait de Tarm ée indienne s ’est

h eu rtéeau

veto

12 avril 1960. C .I.J., R ec.

1960, pp. 6-46.

137 Prosper. W eil, « Vers une n orm ativité relative en d ro it in tern ation al », R .G .D .I.R , 1982, p. 1. C h arles

Leben, « Une nouvelle controverse sur le positivism e en droit international », Droits, n ° 5, 1987, p. 121.

L. C avaré, « Líidée de sanction et sa mise en ceuvre en D roit international public », R .G .D .I.R , 1937, p.

385.

138 Sur, Systèm e juridique international et utopie, A rchives de philosophie du droit, T

Voir Serge

32, Le

D roit international, Sirey, Paris, 1987, p. 37.

215

Revista da Faculdade de Direito da Universidade Federal de Minas Gerais.

et qui réside dans 1’acceptation du pouvoir hiérarchique du tribunal vis-à-vis des parties. Comme le constate Hannah Arendt : « puisque Tautorité requiert toujours 1’obéissance, on la prend souvent pour une forme de pouvoir ou de violence. Pourtant Tautorité exclut 1’usage de moyens extérieurs de coercition ; là oü la force est employée Tautorité proprement dite a échoué »139.

139 Hannah Arendt, « Q u’est-ce que Tautorité », La crise de la culture, folio Gallimard, Paris, 1972, p. 123.

216