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Tunisie au présent

Une modernité au-dessus de tout soupçon ?

Michel Camau (dir.)

DOI : 10.4000/books.iremam.2539
Éditeur : Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman, Éditions du CNRS
Année d'édition : 1987
Date de mise en ligne : 18 septembre 2013
Collection : Connaissance du monde arabe
ISBN électronique : 9782271081278

http://books.openedition.org

Édition imprimée
ISBN : 9782222040538
Nombre de pages : 420

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Référence électronique
CAMAU, Michel (dir.). Tunisie au présent : Une modernité au-dessus de tout soupçon ? Nouvelle édition
[en ligne]. Aix-en-Provence : Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman, 1987
(généré le 02 octobre 2018). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/iremam/2539>.
ISBN : 9782271081278. DOI : 10.4000/books.iremam.2539.

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© Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman, 1987


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1

SOMMAIRE

Avant-propos
La succession et l’héritage
Michel Camau

1- Tunisie au présent
Une modernité au-dessus de tout soupçon ?
Michel Camau
SUR LA TUNISIE : EXEMPLARITÉ D’UN CAS « A-TYPIQUE »
SUR LE POLITIQUE : PARTICULARISMES ET UNIVERSALISME

I - Racines. Aux origines de la Tunisie contemporaine

2- Espace et société l’équation tunisienne


Moncer Rouissi

3- Elite et société : l’invention de la Tunisie de l’état-dynastie à la nation moderne


Noureddine Sraieb
ÉTAT ET SOCIÉTÉ
KHEREDDINE ET LES « PRÉCURSEURS »
LA SUCCESSION OU EN GUISE D’ÉPILOGUE

4- Économie et société : la formation du « sous-développement ». L’évolution socio-


économique de la Tunisie précoloniale et coloniale
Azzam Mahjoub
Pourquoi deux siècles ?

II - Réformes. L'État tutélaire : système politique et formes sociales

5- L’État tutélaire, système politique et espace éthique


Asma Larif Beatrix
RÉALITÉ HISTORIQUE DE L’ÉTAT
L’ÉTAT BOURGUIBIEN : LE PROJET, LES INSTITUTIONS ET LES ACTEURS
L’ÉTAT, LA SOCIÉTÉ ET LE PROBLÈME DE L’INSTITUTIONNALISATION DU POUVOIR

6- La réforme des mentalités : Bourguiba et le redressement moral


Yâdh Ben Achour

7- L’industrie : mythe et stratégies


Hassine Dimassi et Hédi Zaiem
LES ANNÉES SOIXANTE : UNE TENTATIVE DE « DÉVELOPPEMENT CONSTRUIT »
LES ANNÉES SOIXANTE-DIX : DE LA TENTATIVE D’INDUSTRIALISATION « PAR CONTAMINATION »
À LA TENTATIVE D’INDUSTRIALISATION « SPONTANÉE »
L’ÉQUATION ACTUELLE : LE DUALISME RETROUVÉ
ÉPILOGUE : D’UN MYTHE À L’AUTRE ?
ANNEXES

8. L’agriculture : discours et stratégies


Jean-Paul Gachet
DES CONSTANTES : UNE STRATÉGIE ÉTATIQUE, DES STRATÉGIES PAYSANNES
2

III - Fractures. Aspects de la dynamique sociale

9- Secteur non structuré, politique économique et structuration sociale en Tunisie 1970-1985


Jacques Charmes
I - LE SECTEUR NON STRUCTURÉ : ÉMERGENCE D’UNE RÉALITÉ QUI S’IMPOSE AU PLANIFICATEUR
ET AUX POUVOIRS PUBLICS
II - DIMENSION ET CARACTÉRISTIQUES DU SECTEUR NON STRUCTURÉ EN TUNISIE
III – LES ENJEUX ACTUELS ET LES CONTRADICTIONS DU DÉVELOPPEMENT DU SECTEUR NON
STRUCTURÉ

Bibliographie

10- La réponse de l’État au processus d’urbanisation


Jellal Abdelkefi
DE LA DÉSARTICULATION DE LA TUNISIE COLONIALE À CELLE DE LA TUNISIE NATIONALE
UN EXERCICE DE PROSPECTIVE : LE SCHÉMA NATIONAL D’AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE
STATUT COMMUNAL ET RÉGULATION URBAINE
LES INSTRUMENTS DE PRODUCTION ET DE GESTION DE L’ESPACE URBAIN
GOURBIVILLES, URBANISATION SPONTANÉE, POLITIQUES DE L’HABITAT

11- La question syndicale contradictions sociales et manipulations politiques


Khalil Zamiti

12- La fracture de l’intelligentsia


Problèmes de la langue et de la culture nationales
Aziz Krichen

13- Ordre masculin et fait féminin


Soukaïna Bouraoui
I – L’ORDRE MASCULIN DOMINANT
II – UN FAIT FÉMININ IRRÉVERSIBLE ?

IV - Enjeux. Politique et société : la gestion des conflits

14- L’Islam, les janissaires et le Destour


Abdelkader Zghal
I – LA LAÏCITÉ EN ISLAM : « LES MOTS ET LES CHOSES »
II – SOCIO-GENÈSE DU NOUVEL ÉTAT TUNISIEN : QUATRE MODÈLES CONCEPTUELS-
STRUCTURALS

15- Enjeux : le possible et le probable...


Serge Adda
LE SÉISME DE JANVIER 1984
LE DÉSENCHANTEMENT ÉCONOMIQUE
OCTOBRE 1985 : L’OCCASION MANQUÉE
LA SUCCESSION DE NOUVEAU À L’ORDRE DU JOUR
DU POSSIBLE AU SOUHAITABLE
DU PROBABLE AU POSSIBLE

Post-scriptum
Serge Adda

Ont collaboré à cet ouvrage


3

Avant-propos
La succession et l’héritage

Michel Camau

Mon passage à la tête de ce pays le marquera d’une


empreinte indélébile pendant des siècles
Habib BOURGUIBA Discours prononcé le 12 avril
1973 devant les membres de l’Assemblée Nationale

1 Le 7 novembre 1987, la Tunisie abordait, suivant la terminologie officielle désormais en


vigueur, une « ère nouvelle ».
4

2 Pendant trente années, Habib Bourguiba a présidé aux destinées de la République


tunisienne, le Nouvel État pour l’avènement duquel il avait combattu la France coloniale
et dont il avait élaboré les symboles, forgé les instruments et orienté les interventions,
avec l’espoir non dissimulé de marquer les siècles de son empreinte. Le temps d’une mise
en alerte des forces de police et de la lecture d’une proclamation, il a quitté la scène
politique, victime d’un « coup d’État » apparemment banal mais exceptionnel à plus d’un
titre : le Président de la République tunisienne a été destitué et remplacé par son Premier
Ministre, pacifiquement et dans le respect de la lettre de la Constitution, sans susciter
l’enthousiasme ni l’indignation d’une population partagée – pour autant que l’on puisse
en juger – entre le soulagement et le regret. La destitution de Bourguiba, déclaré
médicalement « empêché » dans l’exercice de la charge présidentielle, lève l’hypothèque
d’une succession et interroge sur le devenir d’un héritage.
3 Conçues et rédigées alors que l’après-Bourguiba relevait encore du futur, les
contributions ici réunies dressent en quelque sorte un inventaire de cet héritage et en
situent les enjeux. Bien évidemment, pas plus que leur objet, elles ne sauraient être
tenues pour « au-dessus de tout soupçon ». En dépit du souci de couvrir un large champ,
elles ne pouvaient être que partielles. A l’instar de toute démarche analytique elles se
devaient, par définition, d’être critiques. Ce qui exclut, nous rappellerait si nécessaire
Albert O. Hirschman1, non seulement la célébration mais aussi les lamentations. Malgré
les précautions méthodologiques qui s’imposent à tous, l’écueil de la première est plus
facile à éviter que celui des secondes. D’autant que chaque auteur par sa trajectoire
individuelle et collective est personnellement et directement impliqué dans les conflits et
enjeux de la modernité.
4 Dès lors que l’ensemble se prêterait à une lecture critique au sens défini ci-dessus,
l’ouvrage aura atteint l’un de ses principaux objectifs en suscitant et stimulant une
discussion à la mesure de l’importance et de l’intérêt de la Tunisie d’aujourd’hui, celle de
l’après-Bourguiba.
5 En tout état de cause, une telle discussion n’aurait pas à pâtir de l’inévitable décalage de
contexte entre le moment de la conception de l’ouvrage et celui de sa parution. La
pertinence des différentes contributions n’est pas affectée, sinon positivement, par
l’actualité la plus récente. C’est dire qu’il n’y a pas lieu de les « actualiser ». Cependant il
est des événements que l’on ne peut se résoudre à passer sous silence compte tenu de leur
importance intrinsèque et de leur charge symbolique. La retraite forcée du « Combattant
Suprême » fait partie de ces moments-clés qui scandent l’histoire immédiate et en
marquent les césures. A ce titre elle appelait un commentaire circonstancié que l’on
trouvera en adjonction de la dernière contribution, la plus directement concernée par la
conjoncture politique (S. Adda, Enjeux : le possible et le probable...). Reste la question
fondamentale de la trace du bourguibisme. Il serait présomptueux de prétendre y
répondre ici et maintenant. D’autant qu’elle ne se résume pas en une alternative simple
entre l’éphémère et le durable mais renvoie au problème général de l’articulation entre
une brève séquence historique, « agitation de surface », et la profondeur du temps. A
défaut de pouvoir trancher sur les modalités de cette articulation, l’on voudrait en
quelques lignes, sans anticiper outre mesure sur le contenu même de l’ouvrage, souligner
l’empreinte des siècles sur le bourguibisme et, partant, relativiser la portée de ce vecteur
de la modernité. Que l’on ne s’y trompe point, notre propos ne saurait être tenu pour
dénonciation d’un prince déchu qui ne se connaissait pas de prédécesseur sinon Jugurtha
(un Jugurtha qui aurait réussi, disait Bourguiba parlant de lui-même) et répugnait à l’idée
5

que l’on puisse un jour lui succéder. Il s’apparente davantage à un hommage rendu, sans
célébration ni lamentation, à un personnage hors du commun qui quoi qu’on en ait dit ou
écrit et en dépit des méfaits des courtisans et des errements de la vieillesse, était
profondément enraciné dans l’histoire et la culture du peuple qu’il dirigeait et
représentait.
6 (...) Je crois que seule la force de l’État peut garantir la sécurité et le bien-être des individus et
donner un contenu réel aux notions de progrès et de civilisation. Ces notions n’ont aucune
signification dans une société où l’individu vit dans l’isolement et la peur du voisin et où règne la
loi de la jungle. L’homme pour s’élever et prospérer doit vivre à l’abri d’un pouvoir juste et fort. (H.
Bourguiba, discours du 1er juin 1959).
7 La profession de foi résume le projet bourguibien, cette tentative d’édification en terre
arabo-musulmane d’un État de type « légal-rationnel » conforme aux canons de la
modernité occidentale. Elle doit beaucoup, il va sans dire, à un mode de socialisation par
l’école et l’université françaises. Elle ne s’inscrit pas moins dans une tradition
intellectuelle réformiste présente et active en Tunisie depuis le XIXe siècle. De ce point de
vue, Bourguiba et la génération d’intellectuels qui ont fondé le Néo-destour et dirigé son
combat étaient, en dépit de leurs réticences à l’admettre ou reconnaître, des successeurs,
les continuateurs d’une lignée et les adaptateurs d’un paragdime préexistant : face au défi
de l’Occident, la défense et la promotion de l’identité passent par l’adoption et
l’appropriation des instruments de la puissance occidentale, au premier rang desquels
l’État rationnel. En un sens, le bourguibisme aura été un chaînon du réformisme tunisien
amorcé par le règne d’Ahmed Bey (1837-1855) et représenté désormais par ceux des
intellectuels qui, non sans avoir milité, pour la plupart, dans l’opposition de gauche au
régime bourguibien, se réclament aujourd’hui de la défense de « l’État moderne »,
autrement dit d’un acquis associé nolens volens au nom de Bourguiba. Pour autant, à
proprement parler, il est difficile de se référer en l’occurrence à un héritage du
bourguibisme. Non point parce que le « Combattant Suprême » n’aurait fait que
transmettre ce qu’il aurait reçu, mais parce que sa relation à l’« État moderne » n’a jamais
été univoque.
8 La notion de pouvoir juste et fort, d’État garant de la sécurité et du bien-être, recouvrait
un projet et la revendication des moyens de sa réalisation : la mise en équation de
l’ensemble tunisien, de l’État et de la personne de Bourguiba. Elle prenait sa pleine
signification par rapport à un autre type d’État dont la dénonciation était à la mesure de
sa prégnance. L’État selon la raison, regroupement à vocation universelle transcendant et
transfigurant les particularismes de la société civile, était dans son énoncé l’antithèse de
l’État comme dynastie, souveraineté d’un groupement particulariste (d’une açabiyya ou
esprit de corps) dépourvue d’autre justification que la loi, nécessaire, du plus fort 2. Alors
que le premier n’était en définitive qu’une construction abstraite érigée en impératif
éthique (un « idéal »), le second était legs d’une histoire de plusieurs siècles.
9 On a dit de la Tunisie, l’ancienne Ifrikiya des Arabes, qu’elle n’avait jamais été qu’un
« sultanat arabe » absorbant et naturalisant ses maîtres3. L’alliage, dans le moule de
l’Islam, de la tradition citadine et villageoise de ses plaines maritimes et du mode de vie
agro-pastoral de la steppe et de l’intérieur des terres y a été garanti et sauvegardé par la
propension de la société citadine, représentée par ses clercs, à s’en remettre à un bras
armé, un pouvoir fort, extérieur à elle-même, pour soumettre les tribus et prévenir les
troubles pourvu qu’il s’engage à respecter et défendre l’Islam. L’accession au pouvoir
6

d’Hussein Ben Ali (1705), fondateur de la dynastie qui a régné en Tunisie jusqu’en 1957,
offre, comme le montre plus loin Abdelhader Zghal, un archétype de cette tendance.
10 Pour Bourguiba, Ben Ali était préisément l’illustration de ce qui ne devait plus être :
11 (Ben Ali) Qui était-ce ? Un aventurier obscur. Dès le premier jour, il a considéré le pays comme son
fief. Sa succession était initialement promise à un neveu. Mais entre temps, il avait eu des enfants.
Ce fut le conflit. Le pays s’est divisé en deux clans ennemis (...). Guerre, dissension et vengeances,
telle était la situation du pays au commencement du règne. Triste débuts ! (1er juin 1959).
12 Lecteur d’Ibn Khaldoun, le fondateur de la République tunisienne était hanté par
l’inclination à l’insubordination, cette « plaie de l’Afrique » dénoncée par l’historien des
Berbères, qui au XIVe siècle observait : Un empire s’affirme difficilement dans les pays occupés
par de nombreuses tribus ou groupes. Cela provient des divergences d’opinions et de tendances.
Derrière chaque opinion et derrière chaque tendance on trouve une açabiyya qui les défend; aussi
les soulèvements et les rebellions sont-ils constants et fréquents contre la dynastie même si celle-ci
s’appuie sur son açabiyya. En effet, l’açabiyya de chacun des groupes qu’elle tient en soumission
trouve en lui-même la force pour préserver son intégrité.
13 Dans le discours bourguibien, la mise en cause des démons de l’anarchie et du tribalisme
apparaît comme une constante voir une obsession que l’on ne saurait imputer au seul
rationalisme de l’intellectuel moderniste. Le verbe du réformateur pour qui l’horizon de
l’État est la totalité hégélienne traduit les inclinations de l’homme d’un terroir, de
l’enfant de Monastir, cité du Sahel, le littoral de la Méditerranée orientale, vieux foyer de
civilisation citadine et villageoise. Pour le sahélien Bourguiba, l’État de la dynastie
husseinite se caractérisait par son incapacité à protéger les cités contre les razzias des
tribus environnantes et par le poids de sa fiscalité et de son armée sur les citadins.
Autrement dit, le contre-modèle, l’État de Ben Ali, était perçu à partir d’un mode
d’insertion dans les clivages de la société tunisienne par ailleurs illégitimés. Il relevait, à
proprement parler du fantasme. Le fils de Monastir ne parvenait pas à se dégager de la
trame des liens primordiaux pour considérer d’un point de vue historique l’œuvre de Ben
Ali et de ses successeurs : la constitution de l’entité étatique tunisienne. Une
représentation totalement négative lui donnait l’illusion d’échapper à l’emprise des
solidarités particularistes pour accéder à l’universel de l’État moderne. Ce qui éclaire sous
un jour particulier la notion de pouvoir juste et fort.
14 A maintes reprises, le Président de la République a fait publiquement observer qu’il aurait
été en mesure, si tel avait été son bon plaisir, de fonder une dynastie, mais qu’il était
animé par une autre idée de l’État. De fait, Bourguiba n’a pas fondé de dynastie au sens
étroit du terme, celui d’un pouvoir se transmettant par les liens du sang. Mais en
succombant à la tentation de la présidence à vie, éventualité qu’il avait longtemps
récusée, et en prétendant se réserver le droit de désigner lui-même son successeur, il a
explicité l’étroite imbrication de la République moderne et de l’État-dynastie. Le
bourguibisme n’a jamais cessé d’être une tension entre deux types d’État et deux
héritages issus respectivement des précurseurs réformistes du XIXe siècle et de la
généalogie du fait étatique tunisien. Le trait tient à la trajectoire non seulement d’un
homme mais aussi d’une société. Les réformes promues par le premier ont réactualisé les
clivages de la seconde et partant avivé les tensions d’un leadership. Le héraut de l’unité
nationale (Il n’y a plus de Beni X ou de Beni Y; il n’y aura que des Tunisiens) a été un gérant du
régionalisme particulièrement attentif à la prééminence politique des Sahéliens et, parmi
eux, des Monastiriens. L’adepte déclaré d’une religion de l’État a manié les symboles
7

universalistes de l’Islam. Le républicain promoteur des principes de légalité et d’égalité a


constamment hissé sa personne au-dessus des lois. Le législateur qui s’enorgueillissait du
contenu novateur du code de statut personnel se considérait comme le « libérateur » de la
femme4.
15 L’ambivalence du leadership n’était pas de nature, il va sans dire, à réduire les fractures
provoquées par le choc de la modernisation : faible intégration de la jeunesse, disparités
régionales, montée en puissance de l’islamisme... Mais elle en a compensé les effets
centrifuges. Le « Combattant Suprême » disposait d’une assise beaucoup plus large que
celle de l’élite dirigeante de l’État. Sa position personnelle ne se réduisait pas à la
direction d’un groupe plus puissant que les autres. Elle le plaçait également au-dessus de
tous les groupes, y compris celui-là, l’État, contre lequel il constituait un recours
éventuel. Paradoxalement, la figure emblématique de l’État moderne était celle du père
juste et fort, manifestation, à l’échelle de l’ensemble de la société, de la vitalité du modèle
familial patriarcal comme forme d’adaptation à un nouveau mode de vie minant les
fondements structurels de la famille patriarcale.
16 L’ambivalence du bourguibisme se manifeste jusque dans les circonstances de la retraite
forcée du « Combattant Suprême ». Celle-ci tient tout à la fois de la procédure
constitutionnelle et de la déposition du Prince par un héritier menacé dans ses droits à la
succession.
17 Comment garantir une succession sans heurts. Comment s’assurer que le meilleur candidat, le plus
compétent sera choisi ? A la question ainsi posée par Bourguiba en avril 1966, Zine el
Abidine Ben Ali a apporté, vingt ans plus tard, la réponse que l’on sait. Bourguiba est
mort, politiquement s’entend, de la présidence à vie, du refus d’admettre qu’on puisse lui
succéder de son vivant. Son aptitude à manipuler les hommes et à dénouer les situations
les plus critiques l’a maintenu au pouvoir alors même que les assises de celui-ci se
fragilisaient. Trois événements majeurs, trois « morts » symboliques, jalonnent son
parcours de trente années à la tête de l’État.
18 3 juin 1970 : dans un « message à la Nation », le Président reconnaît qu’il s’est trompé...
dans le choix de ses collaborateurs et qu’il lui faut prendre davantage de recul en se
déchargeant... d’une partie de ses responsabilités. Par ce repli tactique, il sauve
apparemment son leadership menacé par une crise mettant en cause la tutelle de l’État
sur la société. Le prix apparent en est le reniement de dix ans de dirigisme et
l’incrimination de l’un de ses ministres les plus proches, Ahmed Ben Salah. Mais, en
réalité, Bourguiba entérine lui-même la fin de l’âge d’or du réformisme bourguibien, de
l’État montreur de conduite.
19 26 janvier 1978 : menacée dans son autonomie, la Centrale syndicale UGTT lance un ordre
de grève générale qui est l’occasion d’émeutes sanglantes. Le gouvernement doit faire
appel à l’armée pour rétablir l’ordre. Pour le première fois le régime perd le contrôle de la
rue et doit s’en remettre à la troupe, invitée à faire usage de ses armes. Bourguiba se tait.
Il n’intervient publiquement en aucune façon sinon pour signer un message de
considération aux forces armées et de sécurité. Cette absence immunise sa personne mais
consacre sa dépendance.
20 6 janvier 1984 : dans un discours télévisé, le Chef de l’État annonce qu’il annule la décision
gouvernementale d’augmentation du prix du pain et des céréales qui avait été le
détonateur de nouvelles émeutes nécessitant encore une fois l’intervention de l’armée. Ce
faisant, il met fin à l’agitation et rehausse son image de recours. Mais il avalise un
8

affaiblissement de l’État. Les manifestants et émeutiers ne s’y sont pas trompés, qui
laissent éclater leur joie, en brandissant d’une main le portrait de Bourguiba et en faisant
de l’autre le « v » de la victoire.
21 Ces retrouvailles entre le peuple et le père juste et fort seront les dernières. Bourguiba se
croit encore suffisamment fort pour enrayer, par la répression, la poussée islamiste et
toute les manifestations d’autonomie sociale et en faire endosser la responsabilité par
d’autres. Mais son pouvoir n’est plus désormais synonyme de sécurité et de garantie
contre les troubles. La crainte de nouvelles émeutes et l’éventualité d’une intervention
militaire qui ne serait plus provisoire habitent les esprits, du moins parmi les classes
moyennes citadines. D’autant que la longévité du « Combattant Suprême » avive les
dissensions de la classe politique obnubilée par la succession. Pour reprendre une
formulation d’Aziz Krichen, détournée ici de son contexte, « les fils, dans ce pays, ne
parviennent plus à s’identifier positivement à leur père ».
22 Le 7 novembre 1987 est pour la majorité des Tunisiens gage de ce qu’ils n’osaient plus
espèrer : une succession sans heurt au profit de l’homme qui a pu et su prendre
l’initiative de restaurer la sécurité.
23 La trace du bourguibisme ? Le renouvellement d’une tradition intellectuelle réformiste
par l’adoption des symboles et des instruments de l’État moderne et son enracinement
chez une fraction de l’intelligentsia. Mais aussi une attente envers l’État, non point le
montreur de conduite mais le garant de l’ordre et de la sécurité pour une société jalouse
de son autonomie. Sous cet angle, Bourguiba aura été bien malgré lui le continuateur de
l’œuvre d’Hussein Ben Ali. Vous avez dit, Ben Ali ?
24 19 novembre 1987

NOTES
1. H IRSCHMAN (Albert O.). « L’économie politique du développement en Amérique latine. Sept
exercices de rétrospection ». Le Débat. 46. septembre-novembre 1987 : 153-175.
2. Sur le passage de l’État-dynastie à l’État moderne comme élément central de la problématique
des réformateurs du XIXe, on consultera plus loin la contribution de N. Sraïeb.
3. GAUTIER (E.F.). Le passé de l’Afrique du Nord. Les siècles obscurs, Paris, Payot. 1937 : 155.
4. Sur ce point, voir la contribution de S. Bouraoui.
9

AUTEUR
MICHEL CAMAU
Michel CAMAU, Chercheur (science politique) au CNRS/CRESM, Aix-en-Provence.
10

1- Tunisie au présent
Une modernité au-dessus de tout soupçon ?

Michel Camau

Nous traversons le présent les yeux bandés, tout au plus


pouvons-nous pressentir et deviner ce que nous sommes
en train de
vivre. Plus tard seulement, quand est dénoué le bandeau
et que nous
examinons le passé, nous nous rendons compte de ce que
nous avons
vécu et nous en comprenons le sens
.Milan Kundera Risibles Amours
Dans un coin du désert sans arbres, j’ai sommeillé
Et près de moi se lamentaient les oiseaux
Et le brouillard de la nuit était sombre
Et les éclairs apparaissaient, brillant
En un cumulus clair; les nuages sombres se sont groupés
Montrant la fin des nuits
L’odeur de la brise était bonne
Elle guérissait le corps des malades.
Où se trouve la fin de l’existence ?
Comment sera le visage de l’avenir ?
(La Geste Hilalienne- Version de Bou Thadi –
Lucienne Saada)
1 Seuls les Tunisiens eux-mêmes et quelques chercheurs obstinés prêteraient-ils à la
Tunisie toute l’attention qu’elle mérite ?
2 A quelques exceptions près, les médias internationaux ne s’intéressent
qu’épisodiquement à ce pays pour en diffuser une image stéréotypée. Sur le thème du
carrefour des civilisations, ils ont longtemps célébré une douceur de vivre, une stabilité et
une modernité au dessus de tout soupçon. Lorsqu’ils renoncent, non sans difficultés, à
emboucher la trompette de la renommée, c’est pour sonner l’alarme, hantés par le
11

spectre de l’islamisme, volontiers confondu avec la « khomeinisme », et les foucades du


Colonel Gueddafi.
3 Pour leur part, les chancelleries des puissances engagées en Méditerranée font profession
de réalisme. Mais elles ne dépassent pas toujours les limites de quelques paramètres
réducteurs : un territoire exigu et une population réduite, propices à un étroit contrôle
étatique, de modestes ressources en hydrocarbures et un marché intérieur étroit
imposant un arrimage à la Communauté européenne, un faible potentiel militaire au
voisinage de l’Algérie et de la Libye nécessitant la protection de « parapluies » extérieurs.
4 Quant aux milieux académiques, ils ne sont pas à l’abri des simplifications d’un ideal-type
« arabe », qui, élaboré à partir de références exclusivement moyen-orientales, confèrerait
au Maghreb, en général, et à la Tunisie, en particulier, un caractère très provincial.

SUR LA TUNISIE : EXEMPLARITÉ D’UN CAS « A-


TYPIQUE »
5 Il est vrai que la Tunisie, qui n’a ni l’ambition ni l’envergure d’une Prusse du Monde
Arabe, occupe sur la scène politique et dans l’imaginaire arabes une position en retrait,
comparée à celle de l’Egypte, par exemple. Pour autant, on ne saurait conclure de manière
définitive et péremptoire à sa marginalité du point de vue de la connaissance du Monde
Arabe1. Sauf à fonder un champ scientifique, l’aire culturelle arabe, sur les seules
représentations réputées prévaloir dans les sociétés concernées, l’arabisme et l’arabité.
6 Il existe, de longue date, un particularisme tunisien. De cette profondeur historique
témoigne – pour s’en tenir à la période moderne – la continuité de la dynastie husseinite,
qui, fondée au début du XVIIIe siècle, a régné jusqu’au milieu du XXe siècle. Les Beys de
Tunis, émanation de la domination turque instaurée au XVIe siècle, avaient
progressivement conquis leur autonomie au regard de l’Empire Ottoman, dont la Tunisie
était censée constituer une province. Le Beylik, dans les limites d’un système patrimonial,
consistait en une forme minimale d’organisation centralisée et hiérarchisée, contrôlant,
sous réserve des marges de l’Ouest et du Sud, une population relativement homogène du
point de vue ethnique, à l’intérieur de frontières non étanches mais recouvrant, grosso
modo, le tracé actuel2. A la spécificité de l’entité tunisienne correspondait ainsi un État.
Un État, qui, au XIXe siècle, à la veille de l’instauration du Protectorat français, allait
s’engager dans un processus de réformes tendant à réaménager son rapport à la Société
dans une perspective nationale moderne. Ce réformisme, en dépit de ses avatars, devait
constituer le ferment de la culture politique des élites dirigeantes du Mouvement
National durant l’occupation française.
7 Le régime politique issu de l’indépendance a, dans une certaine mesure, cultivé le
particularisme et tenté de soustraire la Tunisie à l’influence des vents d’Est. Dans
plusieurs domaines, du moins durant les quinze premières années de son existence, il a
cherché à promouvoir une politique novatrice dont les référents culturels tendaient à
l’affirmation d’une tunisianité distanciée de la mystique unitaire de l’Umma musulmane ou
de la Nation Arabe : suppression des tribunaux charaïques et unification de la Justice,
démantèlement de l’Université de la Zitouna et étatisation de l’appareil religieux,
maintien de la langue française aux côtés de l’arabe, langue nationale, réforme du code de
statut personnel et « émancipation » de la femme...
12

8 Pour le sens commun, ce particularisme, de par ses racines anciennes et ses


manifestations récentes, ferait de la Tunisie un cas atypique. En réalité, les particularités
de la Tunisie, qu’elles fussent anciennes et profondes ou récentes et réversibles, ne l’ont
jamais dissociée de la trame commune à l’ensemble de l’aire arabo-musulmane. En dépit
ou à cause – c’est selon – du réformisme de ses dirigeants, elle est, aujourd’hui comme
hier, partie prenante des contradictions qui travaillent les sociétés arabes. A l’horizon des
années 1990, celle qui fait figure de dernière « république civile » du Monde Arabe
connaît des problèmes dont la toile de fond s’avère commune à toutes les sociétés arabo-
musulmanes3. A savoir, la tension entre particularismes et universalisme qui caractérise
le rapport au politique dans l’histoire et la culture arabo-musulmanes. Dans un contexte
spécifique, elle offre une illustration des enjeux du changement social face au problème
non résolu d’un statut du politique recouvrant une formule durable et efficace de gestion
des conflits. La spécificité tunisienne se révèle de ce point de vue, pourrait-on dire,
« typiquement » arabe. Autrement dit, c’est en raison même de son particularisme et de
ses limites indépassables que la Tunisie pourrait constituer un cas « exemplaire », au sens
démonstratif du terme, d’une crise du politique dans le monde arabe contemporain.
9 Tension entre particularismes et universalisme, changement social, statut du politique,
crise du politique, ce sont là autant d’affirmations et de notions dont le pouvoir évocateur
n’est pas évident pour tout un chacun et qui, de toute manière, ne sauraient être
acceptées que sous bénéfice d’inventaire.

SUR LE POLITIQUE : PARTICULARISMES ET


UNIVERSALISME
10 On partira d’une définition minimale du politique4. Toute société, dans la mesure où les
rapports entre les individus et les groupes s’y révèlent inégalitaires, est en proie à des
conflits qui la menacent dans son existence même. A ce titre, elle sécrète une
organisation de la domination susceptible de contenir, par la force, les antagonismes dans
les limites nécessaires à la reproduction de l’ordre social. Le politique apparaît ainsi
comme le domaine de la régulation des conflits par la contrainte organisée. Mais la faculté
de contraindre, le pouvoir, ne se résume pas dans les attributs physiques d’une puissance
qui surclasse les autres. Elle correspond également à une prérogative associée à l’autorité 5.
La contrainte, en effet, ne peut être monopolisée durablement sans un minimum
d’intériorisation de sa nécessité de la part des dominés. Cette deuxième dimension du
politique – la contrainte nécessaire – est celle de la légitimation de la domination par
association du pouvoir, détenteur des moyens de coercition, à un ensemble de symboles,
normes et valeurs transcendant les conflits.
11 Domaine de régulation et de représentations de l’ordre social et de ses conflits, le politique a
acquis, dans le cadre de l’État moderne, un statut spécifique. Il y recouvre un ensemble de
valeurs et de rôles différenciés d’avec les autres champs de la vie sociale, et notamment
de l’économique. En d’autres termes, il donne matière à une activité distincte, dotée de
ses propres règles et acteurs. De la sorte, il fonctionne comme lieu de représentation – au
sens de médiation – de l’ordre social et de ses conflits.
12 Du fait de la double logique de la permanence du conflit et de l’impératif de cohésion, la
représentation combinera deux aspects : l’articulation des intérêts particularistes et la
légitimation / illégitimation de l’autorité par référence aux symboles, valeurs et normes
13

constitutifs d’une communauté abstraite – la communauté politique – transcendant les


clivages de tous ordres6.
13 Comme le souligne Bertrand Badie, « la signification du politique varie profondément
dans l’espace et dans le temps, de même que sont différents les rapports qui le lient aux
autres catégories fondamentales de l’action sociale »7. Produit de l’histoire occidentale, la
conceptualisation du politique comme espace différencié et autonome n’a fait irruption
dans les sociétés arabo-musulmanes qu’avec l’hégémonie de l’Occident et la diffusion du
modèle de l’État-Nation.

Islam et politique

14 L’Islam est censé répudier toute dissociation du temporel et du spirituel, du politique et


du religieux. L’assertion, maintes fois assénée, tire sa force et ses limites d’une tradition
et de sa représentation de l’Umma de l’Islam originel, communauté totalisante à vocation
universelle. Elle renvoie au mythe d’un ordre social conforme à la loi divine, à une cité
idéale qui, gouvernée selon le message prophétique, porterait en elle la négation du
politique pensé comme domaine de la force et du consentement à une autorité humaine.
15 Mais, comme tout idéal, cette conception a-politique ne prend sa pleine signification que
par référence à une histoire non conforme. Elle a polarisé les aspirations d’un ensemble
complexe de communautés diversifiées, engagé dans une longue lutte hégémonique avec
la Chrétienté et gouverné par des pouvoirs sécularisés. Elle figure un dépassement de la
diversité des Islam vécus et des formes despotiques de gouvernement que le Monde
musulman a connues après les premiers Califes. Elle a recouvert dans l’histoire des
sociétés arabo-musulmanes, une dissociation de facto du politique et du religieux, au prix
d’une dévalorisation de l’un par l’autre. Aux différentes communautés se réclamant de
l’appartenance à l’Umma, le pouvoir politique s’est imposé seulement comme puissance,
détentrice des moyens de coercition, et non comme autorité, disposant d’une base de
légitimité8. Le magistère des Ulama, savants de l’Islam, est venu compenser ce déficit de
légitimité, dans le cadre d’une séparation des fonctions de domination et de direction de
la Société. Tout en le cantonnant dans la sphère de la nécessité – la contrainte nécessaire
– et en lui opposant l’idéal du Califat, il a apporté à l’État réel une justification
« islamique », qui souligne ses limites : l’allégeance sera due au gouvernant dans la
mesure où il sera réputé – par les Ulama – se conformer à la lettre de la loi islamique,
c’est-à-dire où il fera lui-même allégeance à la seule autorité qui soit.
16 Ainsi, l’État existant, loin de concilier le particulier et l’universel, la diversité des
appartenances concrètes et l’unité politique, exprime une tension entre particularismes
et universalisme. Produit de la seule nécessité, il renforce la prégnance de l’utopie
universaliste qui le dévalorise. Domaine de la contrainte subie, il valorise les
communautés restreintes que constituent les groupes et solidarités primaires (ethnie,
tribu, lignée, parentèle...)9. Il est ainsi confronté à deux types d’allégeances,
l’appartenance à des communautés infra-étatiques et l’adhésion à un idéal extra-étatique,
qui empêchent un développement autonome et tendent à lui conférer un caractère
« périphérique » aux yeux des gouvernés. Tout pouvoir en place se trouve
potentiellement menacé par une Da’wa, une prédication dénonçant son impiété et
prétendant à la restauration de la cité idéale10 alors même que la prise du pouvoir, au delà
de la référence universaliste, sera le fait d’un groupe particulariste.
14

17 Cette dévalorisation du politique ne saurait prêter à malentendu. Elle renvoie à des


schèmes inscrits dans une histoire, celle des sociétés musulmanes sunnites, et non à des
principes inhérents à une « essence » islamique du politique. « (...) Il n’est pas plus
légitime, souligne Mohammed Arkoun, d’imputer au Coran la non séparation des
instances qu’à Jésus l’éclatement, en Occident, de ces mêmes instances. C’est l’action des
hommes en société, la façon dont ils ont traduit les messages initiaux au cours de
l’histoire, qui ont imposé, de part et d’autre, des conceptions, des définitions, des
institutions divergeantes11 ».
18 Tout en partageant ce point de vue, certains auteurs, dont Asma Larif dans les pages qui
suivent, réfèrent l’hétéronomie de l’État à un « code culturel musulman »12. Chez Clifford
C. Geertz, à qui elle est empruntée, la notion de code culturel désigne un ensemble de
symboles à travers lesquels les individus et les groupes perçoivent et vivent leur
existence. Elle sous-tend une démarche visant à dégager les sens « incarnés » dans les
systèmes symboliques, « construits historiquement, maintenus socialement et appliqués
individuellement »13. Autrement dit, il s’agit d’un code à déchiffrer dans ses modes
d’emploi. L’hypothèse d’un « code culturel musulman » peut s’avérer fructueuse pour
l’analyse politique si elle se propose de repérer la symbolique musulmane dans ses
multiples ramifications et de rendre compte de la polysémie qu’elle recèle en fonction de
la complexité et de la diversité des expériences vécues. En revanche, si l’on identifie
purement et simplement le « code culturel musulman » à une tradition savante, on court
le risque de le réduire aux dimensions d’un ensemble de préceptes qui pèseraient sur
l’État et les gouvernés. Ainsi appauvrie, la notion perdrait de sa pertinence et ne se
démarquerait plus suffisamment d’une interprétation essentialiste14.
19 Le « code culturel musulman », à supposer que l’on parvienne à le repérer et à le
déchiffrer dans sa complexité, ne constitue pas en soi un obstacle à une évolution dans le
sens d’une différenciation du politique. Le changement culturel, à l’intérieur d’un même
code, se joue, en définitive, sur le terrain des expériences sociales, au travers de
mutations affectant la teneur, la prégnance et l’agencement des schèmes. Sa portée
dépend, sans doute, de la nature et de l’ampleur de l’impact des mutations, mais encore et
surtout de la localisation des points d’impact sur le système culturel, dont les
articulations sont relativement lâches, C. Geertz qu’il convient de citer une nouvelle fois,
compare, à cet égard, le système culturel à une pieuvre « dont les tentacules sont en
grande partie intégrés séparément, mal reliés entre eux par leurs nerfs et avec ce qui
chez une pieuvre tient lieu de cerveau »15. L’image, valable pour toute culture, paraît
particulièrement appropriée dans le contexte des sociétés dites « en transition », comme
celles du Monde Arabe contemporain. Le changement y a accentué la discontinuité
culturelle, dans le cadre d’un processus de déstructuration et de restructuration sociales
inachevées, amorcé par une dynamique externe, celle de l’impérialisme. Il s’est traduit
par la combinaison de « faits sociaux apparemment anachroniques »16, la diffusion
partielle et inégale de nouveaux modèles de comportements conférant une actualité
renouvelée à d’anciens schèmes. A juste titre, Aziz Krichen propose de transposer dans le
domaine culturel le concept de transition bloquée, utilisé par les économistes17. La
proposition, ajoutera-t-on, vaut également et simultanément pour le politique.
15

État Nation et unionisme

20 La confrontation avec l’hégémonie occidentale a conféré à l’État un poids nouveau.


Amorcées dès le XIXe siècle dans des pays comme l’Egypte et la Tunisie, les mutations du
fait étatique ont affecté l’ensemble du Monde Arabe avec la désintégration de l’Empire
ottoman et la fin de l’ère coloniale. L’État national est devenu le module de la
configuration politique de l’aire arabo-musulmane et s’est imposé comme le principal
vecteur du changement à l’échelle de « sa » société de référence. Cette primauté du
politique, au double sens de primat du pluralisme étatique sur une communauté de
langue et de culture et de contrôle par l’État des différents aspects de la vie sociale, n’est
pas synonyme de valorisation. L’État est lui-même traversé par les contradictions du
changement. Les blocages de la transition s’avèrent au premier chef les siens. Son
problème majeur réside toujours dans la difficulté de convertir la puissance en autorité 18,
autrement dit, de résorber un déficit de légitimité. Le rapport au politique reste dominé
par la tension entre particularismes et universalisme.
21 L’État se trouve pris entre l’affirmation de sa souveraineté à l’intérieur de ses frontières
et l’adhésion de principe à une communauté trans-étatique dont la dimension politico-
culturelle, la Nation Arabe, interfère avec la dimension religieuse de l’Umma19. Plus l’État
asseoit sa souveraineté, plus il risque de s’affaiblir en termes de légitimité, dans la mesure
où il fige un particularisme faisant obstacle à la réalisation de l’unité. Un particularisme
susceptible, au demeurant d’être tenu pour artificiel et foncièrement illégitime dans les
cas où le tracé des frontières prétend réunir en une même entité des communautés
disparates, elles-mêmes reliées idéologiquement ou culturellement à des groupes
assujettis à d’autres États.
22 Pour sortir du dilemme, l’État peut afficher son déficit de légitimité, en invoquant
l’argument de nécessité; il constituerait un moment inévitable dont la finalité résiderait
dans la réalisation de l’unité, autrement dit, dans son propre dépassement. C’est au nom
de cette dernière qu’il fera alors étalage, voire usage, de sa force face à ses voisins, et
qu’éventuellement une communauté minoritaire monopolisera le pouvoir.
23 Une autre perspective consisterait dans la constitution, à l’échelle de la petite nation,
d’une communauté politique suffisamment attractive pour dépolitiser et étatiser
l’aspiration à l’unité. Il s’agirait, par une réforme en profondeur de la société, d’ériger
l’État en lieu autonome d’identification collective. L’unité relèverait alors de la
souveraineté étatique, dans le cadre d’un réseau de relations privilégiées entre États se
réclamant de valeurs et d’intérêts communs.
24 Les deux orientations, l’État unioniste et l’État-Nation, correspondent davantage à des
ideal-types qu’aux termes d’une alternative20. Elles se combinent, à des titres et des degrés
divers, chez de nombreux régimes. En effet, le poids du « nationalisme romantique » 21
procède tout autant des limites de l’État national qu’il les détermine. Il ne tient pas
seulement à une balkanisation subie et aux défis de la domination occidentale post-
coloniale et de l’expansion israélienne. Il s’avère également le produit des contradictions
des transformations socio-économiques opérées sous l’égide de l’État. L’intervention
étatique a induit des mutations irréversibles mais dont les déséquilibres, en exacerbant
les frustrations, ont avivé les particularismes infra-étatiques et les utopies universalistes
de compensation.
16

25 L’âge d’or du nationalisme arabe, les années 1960, apparaît également comme celui de
l’État national. Durant cette période, sous le leadership de l’Egypte nassérienne, le discours
unioniste est allé de pair avec un dirigisme étatique se fixant pour objectifs, en fonction
du seul cadre national, l’industrialisation et la satisfaction des besoins essentiels de
l’individu. Pour caractériser ces politiques volontaristes de développement national qui
se réclamaient d’un socialisme « spécifique » ou « arabe » suivant les cas Michel Chatelus
a avancé l’heureuse expression de « modèle stalino-rostovien »22. Celle-ci résume les
limites inhérentes à des projets d’accumulation sous l’égide de l’État qui ont débouché sur
des crises de régulation et, à travers elles, sur de nouvelles modalités d’insertion dans
l’économie mondiale.
26 Au reflux du nationalisme arabe consécutif à la guerre des six jours et aux réorientations
de l’Egypte de Sadate a correspondu, durant les années 1970, une ouverture de l’économie
des pays arabes sur l’extérieur. Le relèvement des prix du pétrole a largement contribué à
cette ouverture aux lois du marché et aux impératifs de la division internationale du
travail, se traduisant par une intensification des échanges de marchandises et de
capitaux. Cette phase s’avère également celle d’un affaiblissement de l’État National.
Celui-ci peut certes se prévaloir d’une accélération de la croissance grâce à sa politique
d’ouverture. Mais cette réussite au regard des grands agrégats de la comptabilité
nationale a eu pour contrepartie une aggravation des déséquilibres. Inégalités de revenus,
développement régional inégal, crise de l’agriculture, distorsions entre le système des
besoins et les capacités du système productif... constituent autant de sources de fissures
dans l’édifice social et de traumatismes qui affectent le système culturel. Elles tendent à
déstabiliser l’État d’un double point de vue. D’une part, elles donnent libre cours à
l’expression de particularismes dont les attentes et demandes sont difficilement
compatibles. D’autres part, compte tenu de l’instatisfaction croissante, elles offrent un
terrain favorable à une utopie populiste opposant à l’immoralité de l’État existant la
perpective d’un État selon l’Islam.
27 Dans le contexte des années 1980, la tendance à l’instabilité est accentuée par deux séries
de facteurs. Le Monde arabe s’avère plus que jamais la proie de conflits ouverts ou larvés
qui menacent l’équilibre de l’ensemble de la région : décomposition de l’État libanais et
laminage de l’O.L.P. consécutifs à l’invasion israélienne du Liban, enlisement de l’Irak
dans sa guerre avec l’Iran, coups d’État au Soudan et au Yemen, absence de perspectives
de règlement de la question du Sahara occidental et menées libyennes au Maghreb... Dans
le même temps, la crise de l’économie mondiale et le fléchissement des cours du pétrole
réduisent considérablement la capacité régulative de l’État national. L’impératif de
conversion de l’économie de rente en économie productive se heurte aux tendances
dominantes des économies occidentales, note M. Chatelus, qui ajoute : « Une insertion
croissante dans l’économie mondiale ne peut apporter de réponse satisfaisante » 23. Ces
conflits et contradictions recèlent les germes d’une crise mettant en cause la formule
politique inhérente aux caractéristiques actuelles de l’État national.
28 La Tunisie participe pleinement de cette trame commune. Son particularisme, en
définitive, culmine en un trait majeur : une référence franche et avouée de l’élite
dirigeante au modèle de l’État-Nation, allant de pair avec une réticence non dissimulée à
l’égard de toute forme de nationalisme « romantique ». La République tunisienne
constitue à cet égard un pôle, un cas limite, le versant opposé trouvant son illustration,
par exemple, dans la Syrie baathiste, tandis que l’Egypte occuperait une position
contrastée. Pas plus qu’elle ne l’a retranchée de la scène politique et du marché
17

idéologique arabes, cette orientation ne lui a valu une trajectoire fondamentalement


différente de celle des autres États arabes. Les trois phases d’évolution de l’intervention
étatique en Tunisie, mises en lumière par Hassine Dimassi et Hédi Zaiem dans leur
contribution au présent ouvrage24, illustrent celles que l’on vient d’évoquer de manière
très schématique. Le bilan de la spécificité tunisienne réside dans une stabilité hors du
commun, aujourd’hui confronté à des enjeux communs qui conduisent à s’interroger sur
le devenir de cette « dernière république civile du Monde Arabe ».

La « greffe » de l’État Nation : limites d’une métaphore

29 L’État issu de l’indépendance en 1956 revêtait, entre autres significations, celle d’une
tentative visant à jeter les bases d’une communauté politique de citoyens, lieu de
conciliation de l’universel et du particulier, par une neutralisation des allégeances
particularistes et une étatisation de l’Islam. Force est de constater, cependant, qu’il n’est
pas parvenu à surmonter la tension entre particularismes et universalisme. Dans son
rapport à la Société, il reproduit, suivant des modalités nouvelles, certains des traits de
l’État précolonial, dans un contexte caractérisé par la rupture des équilibres précaires qui
fondaient son devancier et l’absence de nouveaux équilibres susceptibles de lui conférer
la stabilité. Il a impulsé un changement social dont la dynamique échappe à sa maîtrise, se
soldant notamment par une montée des particularismes et d’une utopie politico-
religieuse face à laquelle sa capacité de réponse se trouve amoindrie.
30 Non seulement, le politique demeure englué dans la sphère de la nécessité, le rapport des
intérêts particularistes à l’État s’avérant quasi-exclusivement de type instrumental. Mais
encore, se sont opérées une série de fractures qui mettent en cause l’efficacité de l’État
comme agent de la contrainte nécessaire : exacerbation du régionalisme, difficultés
d’intégration de la jeunesse, cristallisation des clivages culturels... Ces manifestations de
désarticulation sociale, dont l’énumération n’est pas exhaustive, ont largement contribué
dans un passé récent, faut-il le rappeler, à des secousses menaçant la paix civile.
31 Est-ce à dire pour autant que l’on se trouverait en présence d’une « greffe » qui aurait
suscité des réactions de rejet ? La métaphore de la « greffe », souvent utilisée, présente
l’inconvénient de réduire l’État Nation aux seules dimensions d’un produit d’importation
et de favoriser une perception figée de la spécificité des schèmes culturels25. A supposer
que l’on veuille s’y tenir, il convient de se garder de conclure hâtivement au rejet d’un
« greffe » qui, au demeurant, s’inscrit dans une séquence historique dont l’amorce est
antérieure à la colonisation.
32 Le fait que l’État de la décolonisation, le « Nouvel État »26, se révèle décalé par rapport à
son projet fondateur, ne signifie pas nécessairement l’inanité de ce dernier. Les
transformations du paysage tunisien, si elles soulignent les limites du Nouvel État, n’en
confèrent pas moins une actualité renouvelée à ce qui fut sa visée.
33 On trouve l’illustration du phénomène jusque chez les critiques les plus radicaux de
l’aliénation culturelle, les « Islamistes ». Ces derniers dénoncent l’« occidentalisation »
des concepts et des pratiques du pouvoir établi, mais non sans emprunter eux-mêmes à la
conceptualisation et aux pratiques « occidentales » du politique. Leur « prédication » joue
simultanément sur deux registres : la non conformité de l’État existant à l’éthique
islamique, d’une part, et à ce qui était son projet de fondation d’un espace du politique,
d’autre part27. Le paradoxe de la démarche islamiste réside dans une valorisation du
politique, catégorie « occidentale », par l’Islam. Elle récuse l’enfermement du politique
18

dans le domaine de la nécessité, sans postuler une restauration pure et simple de la cité
idéale, qui signifierait l’abolition du politique. Son propos précisément est de réinventer
le politique, de le penser du point de vue supposé de l’Islam. Olivier Roy note à propos de
l’Afghanistan, mais l’observation vaut également, en l’occurence, pour la Tunisie :
« Même si c’est pour récuser les principaux concepts politiques de l’Occident, par refus du
mimétisme qui a trop marqué une certaine forme de réformisme musulman au siècle
dernier, la référence à ces concepts crée un espace du politique nouveau peuplé de
références en fait traditionnelles. L’apport de la pensée occidentale n’est pas dans les
concepts mais dans la notion même d’un espace et d’une autonomie du politique : en fait
une problématique de l’État »28. Libre à chacun d’apprécier selon ses propres critères la
teneur du projet islamiste. A condition de ne pas perdre de vue que la force d’attraction
d’un mouvement réside moins dans la cohérence intrinsèque de son discours que dans
son aptitude, selon Jean-François Bayait, à « imposer à l’ensemble de la société sa propre
énonciation du politique, en tant que problématique légitime au sens où l’entend P.
Bourdieu »29.
34 Quoi qu’on en pense, la modernité de l’Islamisme, pour reprendre une formule d’Olivier
Roy30, rend quelque peu inopérant le recours à la métaphore de la greffe. Dans le cas
d’espèce, on peut considérer tour à tour, suivant le point de vue adopté, que la « greffe » a
irrémédiablement échoué ou qu’elle a, dans une certaine mesure, réussi.
35 Par ailleurs, la poussée islamiste et la charge explosive des particularismes ne résument
pas, à elles seules, l’impact du changement social. Ce dernier a débouché également sur la
conquête de quelques espaces de liberté, tels que, par exemple, la Ligue Tunisienne des
Droits de l’Homme. Pour être exiguës et fragiles, ces antichambres de la citoyenneté n’en
traduisent pas moins la réappropriation par une frange de la Société du projet fondateur
du Nouvel État. A ce titre, elles recèlent des potentialités favorables à une autonomisation
et une valorisation du politique. Là encore, doit-on conclure, en fonction de la modestie
des espaces de liberté, au rejet de la « greffe », ou, à l’opposé, tirer argument du fait
même de leur existence pour constater une certaine forme de réussite ?
36 Les limites de la métaphore médicalo-arboricole dessinent ainsi les contours d’une crise
du politique. La configuration du politique qui a prévalu durant les trente dernières années
se désagrège tandis qu’émergent des mouvements sociaux porteurs de possibles nouvelles
configurations, qu’il s’agisse de l’Islamisme ou du militantisme de la citoyenneté. Mais
l’ancien n’en finit pas de se désagréger et le nouveau d’émerger. L’enjeu de cette crise
réside bien dans une problématique différenciation du politique qui assurerait une
régulation autonome et efficace des conflits qui menacent l’édifice social jusque dans ses
fondations. Ce qui ne veut point dire qu’une telle valorisation du politique corresponde à
une prétendue « nécessité historique ». L’instauration d’une formule alternative de
gestion des conflits suppose la réalisation d’un compromis entre les différents intérêts
particularistes, dont l’éventualité s’avère pour le moins aléatoire. D’autre part, aucune
formule alternative, pas plus que le Nouvel État dans le passé, n’est prémunie contre les
risques de dérive. Enfin et surtout, pour qu’une formule alternative voit le jour, encore
faudrait-il que face à la difficulté de l’enjeu, nul, ici ou là, ne succombe à la tentation des
« solutions » autoritaire ou totalitaire, formes ultimes de dévalorisation du politique.
37 Pour contribuer à une explicitation des dimensions de cette crise du politique se réunissent
ici des auteurs différents à plus d’un titre : nationalité, discipline, spécialité, sites
d’observation, références théoriques, méthodologie... C’est dire que leur unité procède
19

davantage de préoccupations et d’interrogations communes en amont que d’une totale


identité de vue en aval.
38 Leur objectif ne réside pas dans l’établissement d’un bilan définitif et sans appel. Au pari
de l’exhaustivité, ils ont préféré une approche délibérément partielle, fondée sur un choix
raisonné des questions à évoquer, et tendant à poser des jalons, à fournir des repères
pour l’information et, plus encore, pour la discussion.
39 Ils ont mené leur réflexion suivant quatre idées directrices correspondant à autant de
« parties » de l’ouvrage :
• les racines historiques de la Tunisie contemporaine et de ses problèmes;
• le réformisme étatique, qui a contribué au particularisme de la Tunisie indépendante, mais
qui s’est avéré également source de clichés et de malentendus, y compris chez les
« spécialistes »;
• les limites du réformisme étatique telles qu’elles se donnent à voir dans une désarticulation
de la société tunisienne, qu’il a favorisée et dont il subit le contrecoup;
• les enjeux de la crise du politique inhérente aux limites du réformisme étatique et à la
désarticulation sociale.
40 Avant de donner la parole aux uns et aux autres et de laisser libre cours à l’expression de
leurs différences, l’on voudrait préciser plus avant l’objet et les modalités de leur
rencontre, substantif dont la polysémie n’échappera à personne. Etant entendu que,
suivant la formule consacrée, chacune des contributions, à commencer par celle-ci,
engage la seule responsabilité de son auteur.**
41 Dans cette perspective, on évoquera brièvement le statut du politique en fonction de trois
« coupes » successives du Nouvel État tunisien : son code génétique, les tendances
majeures de son rapport à la Société, les enjeux d’une dynamique dont la maîtrise lui
échappe.

1) ÉTATS ANTÉRIEURS : L’INDIFFÉRENCIATION DU POLITIQUE

42 Nouveau de par son projet politique, son degré de centralisation et sa capacité


d’intervention, l’État issu de l’indépendance s’avère le maillon le plus récent d’une chaîne
de près de trois siècles.
43 En imposant leur suprématie sur le Dey et la milice turque, d’une part, et sur les tribus de
l’intérieur, d’autre part, les Beys mouradites ont posé, au XVIIe siècle, les jalons d’un
pouvoir centralisé recouvrant une entité tunisienne. Dans sa contribution au présent
ouvrage, Moncer Rouissi explicite la nouvelle formulation de l’équation tunisienne
consécutive à ce rétablissement d’un État central fort et de l’unité de la communauté
autour des valeurs citadines dans un espace et une société profondément marqués jusque
là par les fractures héritées du XIe siècle31.
44 L’arrivée au pouvoir d’Hussein Ben Ali, à l’orée du XVIIIe siècle, devait asseoir sur des
bases durables ces acquis un moment menacés par une crise dynastique. Abdelkader
Zghal, dans sa recherche d’un « modèle conceptuel-structural » susceptible d’éclairer la
« socio-genèse » de l’État tunisien contemporain, interroge la signification de
« l’événement fondateur » qui a vu la désignation par les notables de Tunis du premier
Bey de la dynastie husseinite32.
45 Le long règne des Beys husseinites a correspondu à un approfondissement du processus de
centralisation étatique au travers de l’État réformateur du XIXe siècle et de l’État colonial.
20

Il témoigne ainsi de l’antériorité et de la continuité du fait étatique. Mais il atteste


également de ses limites.
46 Il se caractérise, en effet, par une indifférenciation du politique d’avec les autres champs
de l’activité sociale, et son corollaire, l’extériorité de l’État au regard des gouvernés. De
l’État patrimonial d’Hussein Ben Ali à l’État réformateur d’Ahmed Bey et à l’État du
Protectorat, le processus de centralisation étatique a donné corps à l’entité tunisienne et
l’a dissociée de l’Empire Ottoman. Mais, simultanément, il a, en s’approfondissant, induit
une rupture des équilibres qui fondaient l’équation tunisienne dans sa nouvelle
formulation. Autrement dit, il a favorisé l’émergence de la Tunisie en tant que force
historique dans le même temps où il contribuait à sa désarticulation en tant qu’ensemble
objectif. Ce faisant, il a renforcé les aspirations unitaires et activé les particularismes,
sans leur offrir de cadre stable et durable de conciliation. Il en est résulté un divorce
entre l’État et la Nation. Le premier n’a joué qu’un rôle de catalyseur à l’égard de la
seconde. Celle-ci n’a pas trouvé de canal d’expression spécifique. Elle s’est affirmée sans
se dissocier de la trame des allégeances infra et extra-étatiques, fondées sur
l’appartenance à des communautés particularistes et l’adhésion à un idéal
communautaire universaliste. De ce point de vue, la Nation s’est, pour ainsi dire,
constitutée contre l’État.
47 Cette dialectique de la centralisation étatique et de la désarticulation sociale présente un
double intérêt pour la compréhension de la Tunisie contemporaine.
48 Elle permet de situer le Nouvel État par rapport à sa généalogie. Celui-ci est redevable de
nombre de ses traits à ses devanciers, alors même que sa visée était celle d’une
dissociation avec le passé. Acte fondateur, l’abolition de la monarchie beylicale en juillet
1957 symbolise tout à la fois la continuité du fait étatique et un projet de réaménagement
du rapport État-Société. Mais la République n’a pas seulement hérité de l’organisation
étatique édifiée par les Beys et la puissance « protectrice ». Dans sa genèse même, elle
porte la marque des limites de ses prédécesseurs. N’est-elle pas issue d’un mouvement
historique caractérisé par l’imbrication du fait national avec les allégeances infra et
extra-étatiques ? C’est dire la contradiction inhérente au projet républicain.
49 D’autre part, les effets pervers de la centralisation étatique sous la dynastie husseinite
figurent un « précédent » par rapport à la trajectoire de trente années d’indépendance
recouvrée. Du fait même du poids de l’héritage, la Tunisie a été, de nouveau, le théâtre,
dans un autre contexte, d’une dialectique de la centralisation étatique et de la
désarticulation sociale, qui ne reproduit pas le passé mais ne peut être saisie
indépendamment des enseignements de celui-ci.
50 Le Beylik de Tunis, tel qu’il se caractérisait au sortir du XVIIIe siècle, a été qualifié d’État
patrimonial33. Asma Larif nuance l’appréciation en se référant à une combinaison « des
traits de gouvernement patrimonial et extra-patrimonial »34.
51 En dépit de sa centralisation et de la réalité de sa bureaucratie et de son armée, le Beylik
ne correspondait pas à la constitution d’intérêts publics au sens où nous l’entendrions
aujourd’hui. Il se confondait avec la « maison » du Monarque et ne recouvrait pas une
hiérarchie dissociée des hiérarchies sociales. La distribution du pouvoir, dans ses
dimensions politique, militaire, administrative et économique, s’opérait entre des
groupes de statut dont les contours épousaient ceux des différences ethniques.
52 L’entourage immédiat du Bey était constitué par les Mamelouk, esclaves affranchis,
convertis à l’Islam et éduqués dans la perspective de la gestion gouvernementale. Les
21

Mamelouk étaient à la dévotion du Bey si l’on considère que leurs carrières étaient
tributaires de la confiance personnelle du Monarque. De par son mode de constitution et
sa fonction, cette caste d’intellectuels produits par et pour l’État s’avérait unie. Elle n’en
était pas moins segmentée, la recherche de la faveur du Prince et, à travers elle, de
l’influence, donnant libre cours à des luttes de factions.
53 Au regard du pouvoir beylical, les Mamelouk contrebalançaient le poids de la milice
turque. Les « Turcs » formaient, en effet, une autre couche aristocratique, confinée, elle
aussi, dans une carrière spécifique, en l’occurence l’encadrement de l’armée.
54 Quand aux Tunisiens de souche, leur participation à l’exercice du pouvoir central était
principalement le fait de clercs, épine dorsale de la bureaucratie civile. Certaines grandes
familles tunisiennes étaient également associées à l’exercice du pouvoir par une activité
d’entrepreneurs exclusivement reliée à l’État : fermes d’impôts, monopoles étatiques,
fournitures diverses de biens et services35.
55 Cette faible différenciation du pouvoir husseinite d’avec la personne du Bey, les
hiérarchies sociales et l’activité économique se doublait d’une coupure entre gouvernants
et gouvernés. Dans la mesure où il exprimait une confusion des attributs publics et privés
de la puissance, l’État n’était point « séparé » de la Société. En revanche, il s’avérait
extérieur aux individus et groupes qui lui étaient soumis. Cette extériorité de l’État
procédait tout autant de ses propres limites que de celles de la Société.
56 Le tissu social tirait sa trame d’une « imbrication de tribus, clans, villages et centres
urbains (où) chaque unité trouvait son identité en opposition aux autres unités, la somme
des parties étant incapable d’articuler une communauté politique »36. Plaqué sur cette
société segmentaire, l’État se révélait, en définitive, peu exigeant et encombrant. « La
nation est pleinement soumise au Bey de Tunis, mais se gouverne elle-même », observait
un témoin français du XVIIIe siècle, cité par Lucette Valensi 37. Les individus et les groupes
ne disposaient d’aucune garantie formelle contre l’arbitraire pas plus qu’ils n’étaient à
l’abri d’éventuelles exactions de la part du beylik et de ses agents. Mais le rôle de l’État se
limitait à un minimum de fonctions : le prélèvement de l’impôt, avec pour contrepartie la
protection des cités et des paysans contre l’anarchie, la défense de l’Islam et
l’administration de la justice38. Il procédait ainsi d’un compromis entre gouvernement et
gouvernés, qui dessinait l’image du « bon » monarque et définissait les conditions de
l’allégeance.
57 Pour autant, on ne saurait suivre Mohamed Hedi Cherif lorsqu’il recourt à la notion de
légitimité pour rendre compte de l’acceptation, sur ces bases, du pouvoir instauré par
Hussein Ben Ali39. Confiné dans un rôle instrumental compatible avec l’autonomie des
communautés restreintes et le respect des particularismes, l’État husseinite n’avait pas, à
proprement parler, de revendication propre de légitimité : il ne prétendait pas à un
magistère idéologique, à l’expression, dirions-nous, d’un universel.
58 Un tel magistère était disjoint de l’État. Il était exercé peu ou prou par les Ulama, docteurs
de l’Islam, qui jouaient un rôle charnière entre les différentes composantes de la Société
et entre celles-ci et l’État. A défaut d’assurer pleinement l’intégration sociale, ces
intellectuels traditionnels transcendaient les clivages internes et externes en exprimant
l’idéal unitaire de l’Umma, dont ils étaient censés constituer l’émanation à l’échelle du
Beylik. Simultanément, ils contribuaient au statu quo entre un État instrumental et une
Société segmentée, en attestant de la conformité de l’État existant non pas à l’idéal
islamique mais à la Loi, pour autant que celui-ci ne portait pas atteinte à leur statut 40. Ils
22

apparaissaient en quelque sorte comme les garants du compromis sanctionnant


l’extériorité de l’État et l’indifférenciation du politique. Abdelkader Zghal soutient sur ce
point une thèse contraire. Il croit pouvoir constater « l’autonomie et la suprématie du
politique » sous le règne husseinite, alors même qu’il reconnaît le partage de la puissance
et de l’autorité entre, d’une part, le Bey et, d’autre part, les Ulama41.
59 On chercherait en vain dans le complexe État – Société du XVIIIe siècle les signes d’un
quelconque « âge d’or ». Néanmoins, force est de constater l’existence d’équilibres,
précaires sans doute, mais réels. L’État patrimonial contribuait à une relative stabilité de
l’entité tunisienne. Mais au XIXe siècle, en tentant de sortir des limites de la domination
patrimoniale, l’État a déstabilisé l’entité qu’il prétendait désormais représenter. Face aux
menaces extérieures – reprise en mains de la Tripolitaine par la Sublime Porte,
occupation de l’Algérie par la France – il s’est livré à une pression accrue sur la Société 42,
introduisant une série de ruptures génératrices d’une crise ouvrant la voie à la
colonisation.
60 Du règne d’Ahmed Bey (1837-1855) au ministère de Khereddine (premier Ministre de 1873
à 1877), les innovations étatiques ont consisté notamment dans la tentative de mise sur
pied d’une armée basée sur la conscription et organisée suivant le modèle européen, et la
création d’industries annexes; la modernisation de la bureaucratie; la réforme de la
Justice (remplacement des cadi par des tribunaux); l’organisation d’un système moderne
d’enseignement pour la formation des élites bureaucratiques et militaires (fondation de
l’Ecole Militaire du Bardo par Ahmed Bey et création du Collège Sadiki en 1876);
l’accentuation de la pression fiscale43.
61 Cet ensemble de mesures participait d’une problématique articulant trois éléments : la
permanence de l’entité tunisienne, la réforme des institutions, la transformation de la
Société dans le sens de la rationalisation. Il tendait ainsi à une refonte de la machine
gouvernementale et de la Société, dont la perspective était celle de l’État moderne. Le
projet réformateur se proposait de conforter la Tunisianité en empruntant à l’Occident ce
qui était perçu comme la base de sa puissance, l’État. Sa force résidait dans l’émergence
d’une nouvelle couche d’intellectuels acquis à sa réalisation, et sa faiblesse dans le
décalage entre ces nouveaux intellectuels et le reste de la Société.
62 La transformation sociale « par le haut » se heurtait aux réactions de rejet d’une Société
ruinée par l’accentuation de la pression fiscale et menacée dans ses particularismes par la
prétention universaliste d’un État qui lui apparaissait comme « un organisme de pillage
au service des étrangers »44. En effet, les innovations étatiques, loin de contrecarrer les
menées des puissances européennes, les favorisaient : elles se soldaient par une crise
financière livrant la Tunisie pieds et poings liés aux spéculations des financiers étrangers.
Il est symptomatique, à cet égard, que la Tunisie se soit dotée, dès 1861, d’une
Constitution – précédée en 1857 par la promulgation d’un Pacte Fondamental, l’Adh el
Aman – et que celle-ci ait été suspendue en 1864 à la suite d’une insurrection dans les
campagnes, les agglomérations du Sahel et la ville de Sfax. Les insurgés mettaient en
cause la Constitution de 1861, la fiscalité, la réforme des tribunaux et l’abolition de
l’esclavage. « L’ordre ancien était préféré aux innovations », note Lucette Valensi 45.
Sursaut des particularismes donc, mais aussi manifestation de la prégnance de la
mystique unitaire de l’Umma face à l’altérité d’un système de valeurs et d’une domination.
63 L’impact de l’État réformateur ne se résume pas dans une crise économique et sociale qui
aurait fait le lit de la colonisation, et qu’évoque ici même Azzam Mahjoub46. Il réside
23

également, comme le montre la contribution de Noureddine Sraïeb, dans le


franchissement d’une étape décisive entre l’État dynastie et la Nation moderne47.
64 Les éléments d’une conceptualisation du politique inspirée de l’État moderne ont été
transmis au futur Mouvement National par une génération d’intellectuels, les « Jeunes
Tunisiens », formés à l’école de Khereddine48. Ironie de l’Histoire, la Constitution de 1861,
rejetée en son temps par la Société tunisienne, est devenue, sous le Protectorat, l’un des
symboles du Mouvement National, dont le parti dirigeant se référait, dans son appellation
même, à la notion de Destour – en français, Constitution —.
65 Pas plus que son prédécesseur, l’État colonial n’a correspondu à une différenciation du
politique. Du moins, a-t-il assuré au projet réformiste les conditions de sa permanence.
Par son centralisme, ses effets dissolvants sur le corps social et sa contribution à la genèse
d’une nouvelle élite, il a élargi l’impact de l’État réformateur dans sa double dimension.
66 En développant la bureaucratie, la colonisation a œuvré partiellement dans le sens d’une
autonomisation du politique. Mais la séparation de la bureaucratie d’avec les moyens de
gestion se doublait d’une mise en tutelle de la Société par l’État. Les réformes coloniales
s’inscrivait dans le cadre d’une « dictature administrative moderne »49. Au demeurant,
pas plus que sous l’État réformateur, cette séparation et cette mise en tutelle n’ont revêtu
de caractère achevé durant le Protectorat. La domination économique s’exerçait
directement par l’État et non par le marché. Son impact sur le tissu social, analysé par
Azzam Mahjoub50, a approfondi le processus de destruction des anciens équilibres sans
opérer de restructuration propice à une stabilisation de l’ordre colonial.
67 Le capitalisme colonial a miné le système de relations entre communautés restreintes –
tribus, villages, cités – qui innervait la société tunisienne. Il a, suivant des modalités
différenciées, subordonné les différentes composantes sociales à un nouveau mode
d’organisation économique et étatique. Par là, loin d’annihiler les particularismes, il en a
renouvelé le contenu. Les formes primaires d’organisation et de représentation sociales –
les communautés restreintes et les engagements et disponibilités y afférents – ont été
altérées dans leurs fondements tout en servant de canaux d’expression à des aspirations
et engagements relevant du nouveau mode d’organisation. Ainsi, le poids des solidarités
régionales a-t-il fortement marqué, dès sa naissance, le Mouvement ouvrier51. De même,
la bourgeoisie tunisienne s’est constituée sur des bases régionalistes; elle a trouvé son
ossature dans les bourgeoisies sfaxienne et jerbienne, sortes de « corporations
ethniques » suivant la formule de Henry de Montety52. En ce sens, le régionalisme,
expression moderne de l’exacerbation des particularismes, s’avère liée à l’accentuation
des disparités régionales par la colonisation et à la modification des relations des
communautés restreintes avec l’État. Avant la colonisation, celles-ci affirmaient leur
identité les unes par rapport aux autres, le repli segmentaire trouvant sa compensation
dans un idéal unitaire transcendant l’État mais sans mettre en cause l’ordre garanti par
celui-ci. Avec la pénétration de l’État colonial, c’est désormais en fonction de celui-ci que
les communautés restreintes affirmeront leur identité : individuellement, par rapport à
l’État, en fonction de leur mode d’insertion dans l’ordre colonial; collectivement, contre
l’État, en référence à un idéal unitaire illégitimant un appareil allogène de domination.
68 Alors même qu’il n’en réunissait pas les conditions de réalisation, le Protectorat a
contribué à la diffusion du modèle de l’État moderne.
69 Les effets conjugués de la désarticulation sociale et du système de formation ont favorisé
la production de nouveaux intellectuels, qui allaient réactualiser le projet réformateur
24

d’Ahmed Bey, de Khereddine et des « Jeunes Tunisiens ». Cette génération d’intellectuels


a pris corps à la faveur de phénomènes simultanés d’ascension sociale, de déclassement et
d’adaptation53 convergeant vers une même filière de socialisation, le système
d’enseignement franco-arabe et, plus particulièrement, le Collège Sadiki, héritage de
l’État réformateur.
70 Dans une société fragmentée par la multiplicité des modes d’insertion dans l’ordre
colonial et dont les Ulama n’étaient plus à même d’exprimer l’idéal unitaire, elle a conquis
une position centrale. Les autorités du Protectorat avaient vraisemblablement nourri le
dessein de constituer un groupe de stabilité à partir de ces « boursiers ». Mais le système
colonial s’est révélé incapable de leur concéder un statut conforme à leurs aspirations et à
ses intérêts. A ceux dont il aurait pu espérer faire ses mameluk il n’a offert d’autre
perspective que celle de la contestation. Bien plus, il leur a donné les armes pour en
prendre le leadership.
71 Imprégnée des idées de progrès, de rationalité et de modernisation, la nouvelle élite
intellectuelle a revendiqué l’expression d’un universel en retournant contre la
colonisation les instruments de sa domination culturelle. Grâce à la diversité de ses
origines géographiques et sociales, elle a su assumer les aspirations des différents
secteurs de la Société. Son aptitude à manier ainsi plusieurs codes culturels lui a permis
d’organiser le Mouvement national autour d’un parti, le Néo-Destour, articulant les
différents particularismes et se réclamant de l’idéal unitaire de l’Umma contre l’État
colonial, tout en se fixant pour objectif, au delà de l’indépendance, l’édification d’un État
nouveau.
72 Ce décalage entre les bases et les objectifs de la mobilisation sociale s’est révélé
particulièrement efficace pour le succès de la cause nationale. Mais il portait en lui les
germes des contradictions du Nouvel État, un État différent de chacun de ses devanciers,
mais dont l’appareil est hérité de l’État colonial, dont le projet, par ses présupposés,
l’apparente à l’État réformateur du XIXe siècle, et dont le fonctionnement tend à
reproduire, dans un tout autre contexte, certains des traits de l’État patrimonial. Un État
qui, à l’instar de tous ses devanciers, se caractérise par son extériorité et un faible degré
de différenciation. De ce point de vue, le Nouvel État correspondrait à une
traditionnalisation du politique.

2) NOUVEL ÉTAT : LA TRADITIONNALISATION DU POLITIQUE

73 La genèse du Nouvel État a correspondu, dans une certaine mesure, à un transformisme, à


ce que Gramsci, analysant le Risorgimento, qualifiait de révolution passive : une révolution
conduite suivant des modalités faisant obstacle à la formation d’une « conscience
populaire-nationale répandue et opérante », les élites dirigeantes s’appuyant sur
« l’intervention populaire », sans que celle-ci pèse sur les objectifs du mouvement 54.
74 Du moins, le Mouvement national tunisien réunissait-il deux des principales
caractéristiques du transformisme ou de la révolution passive.
75 D’une part, l’élite intellectuelle qui constituait le noyau dirigeant du Néo-Destour s’est
employée à occuper tous les champs de la vie sociale et à absorber leurs représentants.
Ainsi, a-t-elle largement contribué à la mise en place d’un réseau d’organisations
professionnelles, qui lui étaient, suivant les cas, organiquement ou idéologiquement
reliées. De même, elle est parvenue à contrôler, au début des années 1950, les groupes de
fellagha du Centre et du Sud du pays, dont l’action, autonome au départ, s’inscrivait dans
25

des traditions paysannes de résistance. Elle a également investi le champ religieux, ne


répugnant pas à la surenchère en matière d’orthodoxie ni aux épreuves de force pour
neutraliser les chioukh et les étudiants récalcitrants de la Zitouna.
76 D’autre part, en quadrillant de la sorte la Société, les intellectuels destouriens se
préoccupaient moins de diffuser et de faire partager une conception du monde que de
tirer parti des potentialités susceptibles de servir un projet qui restait, en définitive, celui
d’une élite. Au delà de l’indépendance, leur objectif résidait dans l’édification d’un État
moderne postulant un nouveau rapport au politique. Mais leur stratégie consistait dans
une récupération des allégeances infra et extra étatiques, qui caractérisaient l’ancienne
configuration du politique. Autrement dit, le Mouvement national a correspondu, non pas
une « levée en masse », fondée sur l’adhésion individuelle, mais à une mobilisation par les
groupes primaires55. Il a assuré une convergence vers le futur État des aspirations et
revendications des diverses composantes sociales, en maintenant la nouvelle
communauté politique dans la trame de l’Umma et des communautés restreintes.
Mohamed Cherif souligne à ce propos l’ambiguité « qui régna toujours dans le discours et
l’action nationalistes, due à la confusion – voulue ou non – des concepts et des
sentiments »56.
77 Enfermé dans les limites d’une révolution passive, le nationalisme n’a donc pas opéré de
transfert des allégeances « périphériques » sur l’État. Tout au plus, il les a canalisées, leur
conférant une fonction de médiation du rapport à l’État. En tout état de cause, il a lui-
même contribué à faire peser sur le Nouvel État le poids de sa généalogie.
78 Au sortir de la colonisation, le phénomène étatique recouvrait, en effet, deux dimensions.
D’une part, il consistait en une entité extérieure aux gouvernés, prolongeant les formes
coloniale et husseinite de la puissance, mais s’identifiant désormais à une élite nationale
jouissant d’une base de soutiens. D’autre part, il correspondait à un projet propre à cette
élite : la fondation d’une communauté politique de citoyens, différenciée de l’Umma et des
communautés infra-étatiques. Corollaire de la révolution passive, ce projet postulait une
tentative de révolution par le haut : une mobilisation descendante visant à assurer, par
atomisation du corps social, une allégeance directe de chaque individu à l’État.
79 Dans cette perspective, il s’agissait de procéder à une réforme intellectuelle et morale,
entreprise qui n’était pas sans évoquer Rousseau avec la transformation de « l’homme
naturel » en citoyen, et d’initier un développement économique de nature à résorber la
désarticulation sociale. Mais, compte tenu de la coupure entre gouvernants et gouvernés,
dont il procédait, le projet s’est altéré au rythme de sa réalisation, reproduisant les
données brutes du rapport au politique qu’il était appelé à transformer.
80 Le Nouvel État a submergé l’ensemble social au nom d’une « tutelle temporaire et
inévitable de l’équipe dirigeante »57. Il a élargi au maximum son contrôle sur les individus
et les groupes aux fins de neutralisation des allégeances « périphériques » et de captation
du potentiel unitaire de l’Islam, dans le cadre d’une plateforme centrée sur la
modernisation, la sécularisation et la tunisianité. Il a quadrillé le pays suivant un nouveau
découpage subordonnant étroitement les instances administratives locales au centre
politique et transcendant les particularismes. D’autre part, à travers des « institutions
missionnaires de modernité »58 telles que, notamment l’école et l’appareil sanitaire, il
s’est proposé de diffuser de nouveaux modèles de comportement. Enfin, il s’est imposé
comme instance d’accumulation du capital, biais par lequel il a tenté un profond
remodelage des structures sociales. A ce mouvement de réformes, faisait défaut la
participation active de ses destinataires. Il s’est soldé par une étatisation de la Société, qui,
26

à rencontre de ses présupposés, fait obstacle à l’autonomie des institutions sociales,


canaux de la citoyenneté.
81 Cette trajectoire de l’État tutélaire est analysée, dans ses différentes dimensions, par les
contributions réunies dans la deuxième partie de l’ouvrage. Tandis qu’Asma Larif
envisage l’État tutélaire du point de vue de la formule politique qu’il recouvre et des
caractéristiques de son élite dirigeante59, Yâdh Ben Achour procède à un examen de la
réforme des mentalités à travers le discours bourguibien60. En tant que système d’action,
l’État tutélaire est, par ailleurs, saisi en fonction de deux aspects majeurs de la politique
de « modernisation ». Hassine Dimassi et Hédi Zaiem traitent de l’industrialisation,
identifiée par l’élite dirigeante au « développement », dans son double aspect stratégique
et mythique61. De son côté, Jean-Paul Gachet appréhende le réformisme étatique au
regard de ses modes d’intervention et de leurs présupposés concernant le secteur agricole
62.

82 En définitive, le projet fondateur du Nouvel État n’aura survécu aux vicissitudes de


l’histoire étatique que sous la forme d’une thématique de la citoyenneté, décalée de la
réalité du processus politique. On pourrait, à cet égard, en paraphrasant Alexandre
Zinoviev, recourir à une distinction analytique entre l’État réel et l’État idéologique. Le
premier désignerait un processus politique caractérisé par la traditionnalisation, tandis que
le second renverrait à la thématique de la citoyenneté en tant qu’élément d’un processus
contradictoire de socialisation politique.
83 L’étatisation de la Société à finalité modernisante a produit du traditionnalisme par un
réaménagement et une réactivation des particularismes. L’exemple fourni par les
disparités régionales et la montée du régionalisme est à cet égard significatif.
84 Par son impact dissolvant sur la structure du pays, la colonisation avait induit une
scission entre la Tunisie « utile » du littoral et la Tunisie « pauvre » de l’intérieur. Loin
d’atténuer ces déséquilibres, l’État indépendant les a aggravés ou, à tout le moins, les a
renouvelés. Le constat en a été dressé par le Planificateur tunisien lui-même. Dans un
document consacré à la préparation du VIe Plan (1982-1986), on pouvait lire : « La
constatation que nous devons faire, aussi cruelle soit-elle, est que le pays se trouve divisé
aux plans de l’infrastructure et du niveau de développement en deux parties : la région
côtière, qui est dotée d’une infrastructure dépassant largement la moyenne nationale et
où est concentrée l’activité économique, qu’elle soit industrielle, commerciale,
administrative ou touristique : les régions de l’Ouest et du Sud, où l’infrastructure est
insuffisante et où l’activité économique est réduite, à quelques exceptions près, à
l’agriculture et au petit commerce... »63. L’industrialisation s’est polarisée sur Tunis et le
littoral, avec pour corollaire une accentuation de l’exode rural de l’intérieur vers ces
régions. D’où une concentration de la demande additionnelle d’emplois sur le littoral, et,
partant, la tendance à une reproduction élargie des déséquilibres. Sans préjuger de la
portée des correctifs apportés par l’État à sa politique industrielle, force est de constater
que ce maintien de la division du pays en deux parties a approfondi les clivages
régionalistes. Il leur a même conféré un contenu explosif, si l’on en juge par la tentative
de coup de force de Gafsa en janvier 1980 et les événements de décembre 1983-janvier
1984, l’improprement nommée « révolte du pain » s’étant propagée à partir des régions
du Centre et du Sud.
85 Sur l’opposition entre la Tunisie du littoral et celle de l’intérieur et sur l’identification des
régions à des « groupes de pression », la contribution de Jellal Abdelkefi sur le processus
27

d’urbanisation apportera au lecteur les illustrations et les commentaires les plus


pertinents64.
86 L’État, lui-même, n’a pas échappé à l’impact traditionnaliste de sa politique de
modernisation. L’étatisation de la Société s’est doublée d’une privatisation de l’État,
évoquée plus loin par Asma Larif65. Se percevant comme le dépositaire exclusif du sens de
l’État par opposition à la masse des gouvernés, l’élite au pouvoir a cru renforcer celui-ci
en le monopolisant, au point de s’y identifier elle-même. Cette appropriation se traduit
par une gestion privée de l’État, autrement dit par un ensemble de pratiques de facture
néo-patrimoniale66, qui transcendent la spécialisation des structures et procédures
officiellement instituées. Le jeu politique assurera néanmoins la médiation des conflits et
contradictions qui affectent la Société. Il repose sur une segmentation de l’élite
dirigeante, qui offre prise aux particularismes de tous ordres. La gestion privée de l’État
canalisera, ainsi, l’expression des allégeances infra-étatiques activées par une
mobilisation censée les neutraliser.
87 Pas plus qu’elle ne l’a libéré des particularismes, la tutelle étatique n’a favorisé
l’autonomie de l’État au regard de l’Islam.
88 Abdelkader Zghal, à partir d’une fine analyse de la notion de laïcité, croit pouvoir
qualifier le Nouvel État de laïc dans la mesure où celui-ci s’est subordonné les institutions
religieuses et aurait revendiqué l’autonomie de la Raison par rapport à la Foi 67. De même,
Yâdh Ben Achour, dans son analyse du discours bourguibien, recourt à cette notion pour
caractériser le système de valeurs du Père fondateur68. Ces observations ne paraissent
fondées qu’au regard du seul projet étatique. En revanche, si l’on envisage l’État dans sa
réalité, force est de contester l’utilisation qui est ainsi faite, même avec toutes les
précautions d’A. Zghal, de la notion de laïcité. En effet, le Nouvel État n’est pas parvenu à
fonder une religion politique autonome par rapport à la Religion.
89 Loin de dissocier le politique du religieux, l’élite dirigeante a joué de leur confusion à des
fins plus politiques que religieuses. L’étatisation de la Société n’a épargné aucun des
aspects de l’Islam, qu’il s’agisse de l’appareil, de la Loi ou de l’éthique. L’État n’a plus
d’interlocuteur religieux au sens où le Bey devait compter avec les Ulama. L’appareil
religieux est devenu un appareil administratif d’État, avec la création de la fonction –
dans une très large mesure, honorifique – de Mufti de la République et l’organisation
d’une Direction du Culte, rattachée au Ministère de l’Intérieur. Le droit positif a pris des
libertés avec la lettre de la Loi islamique, mais a été présenté comme compatible avec elle,
voire conforme à son véritable esprit. Le Président de la République, arguant du droit
d’interprétation de la Loi islamique que lui confèrerait sa charge, a justifié certaines
réformes à partir de considérations tirées du Coran et de la Tradition prophétique. Enfin,
par une problèmatique de la transposition ou le recours à « l’imagerie religieuse » 69, les
gouvernants ont diffusé des symboles tendant à transférer dans le profane, à des fins
modernisantes, des valeurs à connotation religieuse, dont rend compte, par exemple, la
thématique de la lutte contre le sous-développement, assimilée au Jihad. C’est dire que
l’État s’approprie, pour en relativiser la portée sociale et politique, un champ de solidarité
qui le transcende, dans le même temps où il l’active pour bénéficier de l’audience de ses
symboles70. Cette contradiction ne peut produire, au mieux, qu’un Islam selon l’État,
attestant du bien fondé des actions et initiatives du second.
90 En tout état de cause, elle souligne l’hétéronomie de l’État. Ce faisant, elle favorise le repli
des gouvernés sur les particularismes et une perception instrumentale du fait étatique,
qui laissent le champ libre à une utopie de l’État selon l’Islam.
28

91 Bien que, par son extériorité et son faible degré de différenciation, il se solde par une
traditionnalisation du politique, le Nouvel État ne reproduit pas purement et simplement
les caractéristiques de l’ancien Beylik. Au-delà de son mode privé de gestion et des
analogies formelles de l’élite dirigeante avec la caste des Mamelouk, il présente une
différence majeure avec l’État patrimonial, qui tient à son degré de pénétration de la
Société. Le Beylik s’analysait, au XVIIIe siècle, en un État toléré parce que peu exigeant et
encombrant. A la différence de cette forme d’État minimum, le Nouvel État s’insinue dans
les différents domaines de la vie sociale. De ce point de vue, il s’apparente à l’État
réformateur et à l’État colonial. Mais, contrairement au premier, dont il revit les
contradictions, il est parvenu à imposer sa tutelle. Il se différencie également du second,
dont il s’est approprié les moyens de gouvernement, dans la mesure où il incarne une
appartenance nationale. Son intervention est redoutée pour autant qu’elle menace
l’autonomie des groupes et des individus. Mais elle est, aussi, attendue, au sens où elle
apparaîtrait comme un concession nécessaire à l’amélioration des conditions d’existence.
Les attentes diversifiées qui ont conféré sa force au Mouvement national – la mobilisation
par les groupes primaires – à défaut de valoriser le politique, fondent la tutelle étatique
comme nécessité pratique.
92 Cette ambivalence dessine les contours d’un compromis entre gouvernés et gouvernants,
dont le contenu et la portée peuvent être explicités par la notion de clientélisme d’État: une
allégeance passive et distanciée à l’égard d’une puissance extérieure et supérieure,
détentrice des instruments de coercition et régulatrice des moyens de gestion matérielle
de la vie sociale, qui trouve sa contrepartie dans l’allocation de ressources susceptibles de
garantir un mieux vivre. Ce loyalisme sous bénéfice d’inventaire, l’adhésion à l’État, ou,
plutôt, à la personne et à l’action des gouvernants, étant fonction de ses seules capacités
distributives, offre à l’élite dirigeante une possible base de soutiens dans le cadre d’une
citoyenneté passive.
93 S’il rend compte de la modalité de discipline inhérente au processus politique, le
compromis clientéliste ne résume pas, pour autant, à lui seul, le contenu du Nouvel État.
Celui-ci, malgré les avatars de l’État réel, n’a jamais renoncé à une thématique de la
citoyenneté, qui intervient concurremment avec le modèle clientéliste dans le processus
de socialisation politique. Pour illustrer cette permanence de l’État idéologique et sa
relation avec l’État réel, il est possible de se référer à l’un des principaux agents de
socialisation politique, l’école.
94 Instance clé de la citoyenneté, l’école remplit, entre autres, une fonction d’inculcation des
principes d’une unité politique transcendant les différences et génératrice d’une égalité
de droits et de devoirs. Elle remplit également une fonction de démonstration de
l’effectivité et de l’efficacité de ces principes71.
95 La France de Jules Ferry et ses instituteurs, « les hussards de la République », l’avaient
bien compris. Dans son étude sur la modernisation de la France rurale, Eugen Weber note
à ce propos que « la plus grande fonction de l’école moderne » consistait moins à
« enseigner des savoir-faire utiles qu’un nouveau patriotisme dépassant les limites
naturellement reconnues par les enseignés ». Il ajoute, citant un instituteur écrivant en
1861 : « L’école était un grand agent de socialisation (...) Elle devait enseigner aux enfants
les sentiments nationaux et patriotiques : expliquer ce que l’État faisait pour eux et
pourquoi il exigeait d’eux des impôts et le service militaire; montrer enfin que leur
véritable intérêt était la patrie »72.
29

96 Dans un autre contexte mais où le système éducatif n’est pas dépourvu de liens avec
l’école de Jules Ferry, on retrouve, en Tunisie, un écho de cette pédagogie de la
citoyenneté. On pourrait, à cet égard, mentionner l’institution du salut du drapeau, le
matin dans les écoles primaires73, évoquer les fonctions officiellement assignées à l’école
et aux programmes d’instruction civique74, ou citer des prises de position idéalisant le
rôle de l’instituteur, « soldat au service d’une cause noble et sacrée »75.
97 L’école s’avère simultanément un secteur stratégique du clientélisme d’État. Illustration
de la « sollicitude » de l’État, entité extérieure, elle est réputée répondre à l’un des
besoins essentiels de la population, en ouvrant l’accès à l’emploi et en assurant la mobilité
sociale en fonction des dons et des mérites. Elle symbolise tout à la fois une société de
citoyens et une société de « boursiers ». Néanmoins, loin de réaliser une complémentarité
entre les deux modèles, elle fonctionnera suivant plusieurs registres, diffusant des
représentations de l’ordre social et politique s’organisant en une mosaïque plutôt qu’en
un système cohérent.
98 Une dissociation tendra à s’opérer entre socialisation manifeste et socialisation latente,
entre la fonction d’« endoctrinement », assurée notamment par des matières telles que
l’instruction religieuse, l’instruction civique et l’histoire, et la fonction d’inculcation,
diffuse, d’une culture universaliste. De plus, la socialisation manifeste n’échappe pas, elle-
même, à l’ambiguïté, si l’on en juge par le contenu contradictoire de l’instruction
religieuse, d’une part, et de l’instruction civique, d’autre part76. Enfin, compte tenu du
caractère composite des normes et valeurs qu’il diffuse, le système éducatif ne produit
pas des « individus identiquement programmés » et, partant, ne dispose pas d’« agents de
programmation eux-mêmes identiquement programmés ». En d’autres termes, fera
défaut la symbiose entre le système éducatif et le corps enseignant, grâce à laquelle
l’école se révélerait, d’après P. Bourdieu et J. Cl. Passeron, « un chef-d’œuvre de
mécanique sociale », pouvant « en quelque sorte échapper à l’histoire en s’enfermant
dans la production de ses propres reproducteurs comme dans un cycle de l’éternel
retour »77. Le travail pédagogique deviendra le lieu d’un conflit entre les orientations
officielles et celles d’une partie des enseignants, dont on trouve la trace dans le débat
auquel donne lieu la pratique de l’instruction civique et religieuse78.
99 Au-delà de sa spécificité, le cas du système éducatif fournit des indications valables pour
l’ensemble du processus de socialisation politique. Il fait apparaître comment la
contradiction entre le modèle clientéliste et la thématique de la citoyenneté met en cause
l’aptitude du Nouvel État – conçu au départ comme l’éducateur par excellence – à
intégrer les intellectuels qu’il produit. Par là, d’une certaine manière, il met en lumière
les limites du transformisme. Cette « dissidence » des intellectuels n’aura qu’une portée
relativement réduite, tant que l’État sera à même de susciter et de satisfaire des attentes
clientélistes chez la majeure partie de la population. Mais, dès lors que le compromis
clientéliste aurait épuisé ses possibilités, se trouveraient réunies les conditions d’une
crise ayant pour enjeu une nouvelle configuration du politique.

3) ACTUALITÉ DE L’ÉTAT : LA CRISE DU POLITIQUE

100 Lorsqu’on se réfère à l’intégration politique des intellectuels, il faut entendre, dans le cas
d’espèce, l’absorption, au sein de l’élite politique dirigeante, des individus qui, par
qualification – attestée par des diplômes – et/ou par vocation, prétendent à l’exercice d’une
fonction de médiation entre les valeurs sociales communes et les intérêts particularistes 79
30

. Autrement dit, la question posée est celle du maintien du monopole de la médiation et


de la mobilisation détenu par les intellectuels de la domination étatique.
101 Les contradictions du processus de socialisation, par les tensions qu’elles induisent,
jouent à rencontre d’une telle intégration. Mais, en elles-mêmes, elles ne constituent pas
une menace majeure pour le monopole de l’élite au pouvoir, si les « indépendants » se
réclament de valeurs auxquelles le mouvement social n’a pas conféré de position centrale.
Dans cette hypothèse, il s’agira pour le pouvoir de les cantonner dans la marginalité
politique. La situation qui a prévalu en Tunisie jusqu’au milieu des années 1970
correspond, dans l’ensemble, à ce cas de figure. Par la suite, les transformations du
paysage social et la réduction de la capacité distributive de l’État ont miné les assises du
compromis clientéliste et, partant, du monopole de la médiation. C’est dire qu’elles ont
contribué à poser sous un nouveau jour le problème des valeurs communes et du rapport
des intellectuels « indépendants » à la Société.
102 Les intellectuels dont le Nouvel État n’est pas parvenu à assurer l’intégration politique
relèvent schématiquement de deux pôles, qui recouvrent, en partie, la « fracture de
l’intelligentsia » évoquée plus loin par Aziz Krichen, avec, d’une part, « la culture de
l’“ouverture” » et, d’autre part, « la culture de l’“authenticité” »80. Dans une certaine
mesure, ils correspondent également au propos de Lahbib Chebbi lorsque, recourant à la
fiction des mémoires d’un Cheikh du XIXe siècle pour traiter de La Fêlure de la société
tunisienne contemporaine, il se réfère à l’activité de « deux groupes de recherches, l’un
tourné vers la métaphysique et l’autre vers la physique »81. Si l’on raisonne en termes de
« traditions » intellectuelles, c’est-à-dire de systèmes d’orientations à travers lesquels les
intellectuels se présentent leur rapport à la Société82, il est possible de se référer à deux
types relevant respectivement d’une tradition « réformiste » et d’une tradition
« fondamentaliste ».
103 Situer dans le sillage d’une tradition « réformiste » toute une génération d’intellectuels
largement influencée par le marxisme peut sembler paradoxal, si l’on omet de considérer
que les deux termes relèvent de niveaux différents. Le « réformisme » dont il est ici
question désigne un système général d’orientations historiquement situé sur le long
terme, tandis que le marxisme relève des références susceptibles d’être assumées par un
système d’orientations dans une conjoncture donnée.
104 Depuis le XIXe siècle, s’est enracinée en Tunisie une tradition réformiste, à laquelle des
générations successives d’intellectuels ont donné des expressions différentes. Son noyau
dur réside dans la recherche d’une combinatoire des dimensions universaliste et arabo-
musulmane de la culture. Il se caractérise par une perméabilité à la philosophie politique
occidentale telle qu’elle s’est développée depuis les Lumières et, corrélativement, par une
propension à relativiser la portée sociale et politique de l’Islam. Cette tradition
« réformiste » dont le Nouvel État était porteur s’est retournée contre lui du fait de son
inaptitude à en réaliser les présupposés. Le décalage entre l’État réel et l’État idéologique a
produit un clivage durable entre l’élite dirigeante et une nouvelle génération qu’elle avait
contribué à ouvrir à la tradition « réformiste ». A un système qui prétendait réformer la
Société sur la base d’une citoyenneté passive et libérer l’individu sans lui reconnaître les
moyens de s’exprimer, des éléments issus des premières promotions d’étudiants formés
après l’indépendance ont opposé un projet révolutionnaire postulant l’intervention
politique des masses. Leur plateforme, dont l’énoncé était indissociable de la position
prééminente occupée, durant les années 1960, par le marxisme sur les scènes
intellectuelle et politique internationales, procédait d’une tentative de réappropriation
31

des valeurs de progrès, de liberté et d’égalité annexées par l’élite dirigeante. Son
radicalisme était à la mesure du poids de la tutelle étatique sur la Société : dans un
contexte dominé par l’hégémonie de l’État et l’inconsistance des institutions sociales, il
donnait forme à une problématique du tout politique.
105 Le Pouvoir, misant sur leur isolement hors de l’Université, qu’ils ont, pour la première
fois, mobilisée lors des événements de mars 1968, a exercé à l’encontre de ces
intellectuels indépendants une répression sévère, jalonnée par une série de procès
d’opinion. Néanmoins, il n’a pu empêcher qu’à partir du groupe Perspectives et au travers
de diverses organisations dérivées de ce tronc commun, fonctionne une contre-instance
de socialisation de la tradition « réformiste », dominant le mouvement étudiant pendant
près de dix années83.
106 Dans le contexte des années 1980, cette génération d’intellectuels indépendants ne
présente plus les mêmes apparences, du fait des mutations de la Société, auxquelles elle a
contribué. Elle recouvre un large éventail d’appartenances politiques, mais témoigne,
cependant, d’une relative unité. Elle partage une communauté de statut social, fondé sur
une haute qualification, l’expertise allant de pair, en l’occurence, avec une forte insertion
dans les rares institutions sociales autonomes. Sa centralité institutionnelle la place ainsi
dans une position de porte parole d’une société civile embryonnaire.
107 Le décalage entre l’État réel et l’État idéologique a produit également un autre type
d’intellectuels indépendants, se réclamant d’orientations qui relèvent de la tradition
« fondamentaliste » par leur mise en cause de présupposés mêmes du Nouvel État.
108 Durant la lutte nationale, l’élite destourienne avait tenté d’absorber ceux des intellectuels
qui représentaient alors cette tradition, les chioukh et les étudiants de la Zitouna. Elle n’y
était parvenue que superficiellement, au prix d’affrontements parfois violents avec
notamment les éléments réunis autour de La Voix de l’Etudiant Zitounien84.
109 Lors de l’indépendance, la crise de direction, au sein du Néo-Destour, entre partisans
d’Habib Bourguiba et de Salah Ben Youssef, secrétaire général du Parti, devait fournir
l’occasion d’une ultime résistance de ce foyer oppositionnel.
110 Par la suite, la tradition « fondamentaliste » a connu une apparente éclipse. Du moins,
pendant une quinzaine d’années, la liquidation du « yousséfisme », le démantèlement de
la Zitouna, l’étatisation de l’appareil religieux et la polarisation du mouvement étudiant
sur une thématique de gauche ont permis à l’élite dirigeante de contrôler les
représentants de cette tradition.
111 Celle-ci n’a été progressivement réinvestie par des intellectuels indépendants du Pouvoir
qu’aux débuts des années 1970. La mise en échec, en 1969, du « socialisme destourien »,
incarné par Ahmed Ben Salah, révélait au grand jour l’incapacité du Nouvel État à
maîtriser le processus de modernisation qu’il avait impulsé, tandis que le Monde arabe
dans son ensemble subissait le traumatisme de la défaite de 1967 face à Israël.
112 Dans une conjoncture qui réactualisait en termes critiques la question de l’identité
culturelle, quelques jeunes intellectuels, formés, pour certains, au Machrek, ont trouvé un
terrain de rencontre dans une tentative de réévaluation du rapport Islam-Société. Une
association officielle, « l’Association pour la sauvegarde du Coran », a constitué leur
première structure d’accueil. Par la suite, en 1972, ils ont conquis leur autonomie
d’expression en faisant reparaître le mensuel El Maarifa, dont le titre avait été créé dix ans
plus tôt. Leur démarche, essentiellement culturelle au départ, ne s’est pas heurtée à
l’hostilité immédiate du Pouvoir, qui a pu y voir un éventuel pôle de résistance à
32

l’influence des mouvements de gauche sur la jeunesse étudiante. Néanmoins, compte tenu
de la neutralisation de la tradition « fondamentaliste » en Tunisie pendant près de quinze
années, elle allait chercher ses références chez les « Frères Musulmans » d’Egypte, et,
partant, se politiser. Elle donnerait corps à un islamisme militant, une da’wa dénonçant la
crise des valeurs, imputée à l’« occidentalisation » et préconisant le retour à l’Islam
comme solution unique et globale aux problèmes de l’heure85.
113 Le courant « islamiste » est sorti du cantonnement de l’espace de la Mosquée, de la
marginalité de la secte et des simplifications de la da’wa vers le milieu des années 1970,
lorsque les effets pervers de la « démocratisation » de l’enseignement se sont manifestés
dans toute leur ampleur.
114 « (...) L’école n’est pas, en Tunisie, un facteur d’intégration sociale mais un facteur de
désintégration et de marginalisation », observe Aziz Krichen. Il cite, à ce propos, un
pourcentage éloquent : sur cent enfants entrant à l’école primaire, un seul d’entre eux
mènera ses études avec succès jusqu’au baccalauréat86. Or, malgré l’importance
considérable des « déchets » de l’enseignement, la politique de scolarisation s’est soldé
également par une « inflation culturelle »87 au regard des capacités d’absorption du
système productif. Les difficultés considérables d’accès à l’Université se sont doublées
d’une réduction des perspectives de mobilité sociale offertes par celle-ci. Le marché de
l’emploi ne pouvait plus offrir de nouvelles promotions de diplômés88, d’intellectuels par
qualification, que des modalités d’insertion peu gratifiantes sur les plans matériel et
symbolique.
115 Facteur d’exacerbation des contradictions du processus de socialisation, « l’inflation
culturelle » a favorisé une « démotivation » pour les offres du système étatique et la
culture politique héritée des générations étudiantes antérieures. Le discours islamiste
pouvait capter le désarroi et l’indignation d’une jeunesse scolaire et étudiante vivant une
situation d’ascension sociale bloquée. Sa critique radicale de l’aliénation culturelle de
Vestablishment opérait un renversement de la hiérarchie des valeurs et des mérites et
attribuait notamment à des intellectuels menacés de marginalisation une vocation de
porte parole de la société authentique89.
116 En gagnant l’adhésion d’une partie de la jeunesse scolaire et étudiante, le courant
islamiste n’a pas seulement renforcé ses assises. Il a également renouvelé ses méthodes
d’action ainsi que le champ et le contenu de sa réflexion. Le noyau dirigeant initial s’est
scindé, une fraction « progressiste » rompant dès 1978 avec une interprétation
unilatérale et fixiste de l’Islam, tandis que le groupe majoritaire se constituait en une
organisation revendiquant le statut de parti politique, le Mouvement de la Tendance
Islamique (MTI). La montée en puissance du MTI lui a valu de subir un temps la répression
du Pouvoir mais aussi de s’ouvrir à la confrontation avec les autres courants de pensée.
Elle l’a conduit à se distancier des « Frères Musulmans » et à se réclamer des valeurs
démocratiques.
117 Cette trajectoire incite certains analystes à avancer l’hypothèse d’une conversion de
l’Islamisme du MTI en une « force civique »90. Assurément, le discours du MTI n’est plus
celui d’une simple restauration de la cité idéale. Il s’est, pour partie, sécularisé, dans la
mesure, où, face à l’État existant, il déclare faire siennes les aspirations à l’autonomie
sociale. En ce sens, il se prononce pour une différenciation du champ politique. Mais un
fait incontournable demeure : sa problématique ne se borne pas à un réaménagement de
l’espace du politique qui ferait place aux valeurs islamiques : elle prétend à une
33

valorisation du politique par l’Islam. La question de la différenciation des champs


politique et religieux reste pendante.
118 La poussée islamiste et la nouvelle centralité institutionnelle des intellectuels de tradition
« réformiste » participent toutes deux d’un seul et même phénomène, l’ébranlement du
compromis clientéliste, qui assurait à l’élite dirigeante le monopole de la médiation.
119 Le compromis clientéliste s’avère, dans son principe même, éminemment fragile. Il ne
trouve pas son support dans un mode de vie relativement stable et homogène donnant
lieu à des demandes concurrentes mais globalement compatibles avec les capacités et les
besoins du système de production. Il porte, au contraire, sur l’instable et l’hétérogène : les
mutations du mode de vie dans le cadre d’un processus de profondes transformations du
tissu socio-économique.
120 L’amélioration du niveau de vie moyen et la modification de la structure de la
consommation ont correspondu à une différenciation sociale accrue, caractérisée
notamment par la constitution d’une bourgeoisie d’affaires, l’élargissement des classes
moyennes, l’extension du salariat en général et la marginalisation de la fraction de la
population dont les conditions de vie sont demeurées en dessous du « seuil de la
pauvreté »91.
121 Le phénomène a joué simultanément dans quatre directions.
122 « Développement à deux vitesses », il a, comme le souligne Serge Adda dans son
évocation, en fin d’ouvrage, du « possible » et du « probable »92, figé une scission entre
deux types de Tunisie. A la Tunisie reliée positivement aux circuits de production et de
consommation fait face l’autre Tunisie, celle des laissés pour compte de la croissance,
reliés négativement à ces mêmes circuits. Cette bifurcation93 ne saurait autoriser les
simplifications, voire le simplisme. Elle ne recouvre pas purement et simplement la
distinction – économique et statistique – entre « secteur moderne » et « secteur non
structuré ». Jacques Charmes bouscule à cet égard un certain nombre d’idées reçues : le
secteur non structuré ne constitue pas une « poche de chômage déguisé et de sous-
emploi »; l’exode rural ne joue qu’un rôle « marginal » dans son fonctionnement; ses
activités sont devenues une source de revenus plus rémunérateurs que le salariat dans le
secteur moderne; il tend à apparaître comme « une étape vers l’intégration dans
l’économie moderne »94. Sous ces réserves, « l’autre Tunisie » englobe l’agriculture de
subsistance, une partie du secteur non structuré (certains petits métiers) et les éléments
marginalisés par l’économie moderne, qui ne sont pas absorbés par ce secteur :
« défaillants » de l’enseignement primaire – évoqués par J. Charmes – et, suivant la
formule de Jella Abdelkefi95, « paysans sans terre devenus citadins sans emploi ».
123 D’autre part, la croissance dopée par la rente pétrolière a renforcé les particularismes,
voire les corporatismes, par la diffusion – inégale – d’un modèle privatiste (propension à
l’individualisme et au consumérisme) accentuant les écarts sociaux et leur perception. De
cette diffusion inégale, J. Abdelkefi donne une illustration particulièrement éclairante
avec l’accession à la propriété immobilière : les ressources allouées par l’État ont été
concentrées sur les catégories solvables de la population96, les classes moyennes, saisies
par une frénésie d’investissements ostentatoires dans la pierre.
124 Contrecoup de leur impact déstabilisateur, la croissance, et, d’une manière générale, le
processus de développement inégal ont également favorisé un renouveau de l’Islam
comme valeur centrale d’une société à la recherche de références communes. Ils ont, de
ce point de vue, contribué à attiser les contradictions entre des mutations sociales
34

difficilement réversibles et un « stock de traditions » identifiées à l’éthique fondamentale.


Sur ce sujet, on renverra principalement le lecteur à la contribution de Soukeïna
Bouraoui sur « Ordre masculin et fait féminin », qui s’interroge notamment sur l’aptitude
de la Société civile « à porter et à défendre » les acquis de la modernisation97.
125 La croissance a, enfin, par la densification de la sphère privée et la diversification des
intérêts, mis en cause la tutelle exercée par l’État sur les institutions sociales et les
individus. Bien que naissant et cantonné jusqu’ici dans certains secteurs de la Société, le
mouvement associatif apparaît, à cet égard, comme un fait majeur de l’évolution sociale.
126 Cet écartèlement de la Société et des individus entre l’inégalité de développement, le
privatisme, l’exacerbation du sens communautaire et l’aspiration à l’autonomie marque
les limites instrumentales et éthiques du clientélisme d’État : il surcharge l’État de
demandes de valeurs d’usage et le confronte à des recherches de sens qui disqualifient ses
offres.
127 Néanmoins, il n’a pleinement fait sentir ses effets qu’au terme d’une phase de transition
durant laquelle l’État a pu tant bien que mal gérer les différentes demandes. Grâce à la
rente assurée par les cours en hausse du pétrole et des phosphates, ainsi que le montrent
Hassine Dimassi et Hédi Zaiem98, les flux financiers ont compensé les déséquilibres de la
consommation et des échanges de biens et services avec l’extérieur. La capacité
distributive de l’État s’est manifestée notamment sous la forme de politiques de
subventions aux entreprises (mesures d’incitation à l’investissement), de relèvement des
salaires nominaux, de soutien aux prix à la consommation et d’aides à l’accession à la
propriété immobilière. Par ailleurs, le Pouvoir a encouragé ou, du moins, accompagné
pour le canaliser, le renouveau du piétisme et de l’observance religieuse, au prix d’un
revirement de ses orientations initiales : l’interprétation laxiste des obligations
religieuses au nom des nécessités de la vie moderne a fait place à une attitude
conformiste. Enfin, il a tenté de cantonner les aspirations à l’autonomie sociale dans des
espaces de liberté contrôlée : reconnaissance de l’Union Générale des Travailleurs
Tunisiens (UGTT) comme canal d’articulation des intérêts, acceptation de la constitution
de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH), autorisation de parution accordée à
des journaux indépendants ou d’opposition, légalisation de partis d’opposition...
128 Dès lors que la Tunisie a été exposée directement aux contrecoups de la crise mondiale,
cette période de relative aisance financière et de déserrement du contrôle étatique a
débouché sur une série de secousses : 26 janvier 1978, 27 janvier 1980, 3 janvier 1984... 99.
129 Au-delà de leur causes immédiates et de la chronologie des événements, ces secousses qui
ont nécessité, à chaque fois, l’intervention de l’Armée s’inscrivent dans une conjoncture
dominée par une réduction critique de la capacité distributive de l’État, l’émergence de
l’Islamisme comme mouvement disposant d’une base de masse et la revendication d’un
élargissement des espaces de liberté.
130 L’élite dirigeante se trouve confrontée à un dilemme. La logique du type de
développement assigné à la Tunisie se traduit par une plus grande austérité, le
Gouvernement entendant notamment lier l’évolution des salaires à la productivité et se
désengager de sa politique de soutien aux prix. Dans une perspective de régulation des
tensions, elle suppose un consensus minimum des forces sociales et politiques, et, par
voie de conséquence, un élargissement de la participation politique. Mais un tel
élargissement est susceptible de donner libre cours à une mise en cause des orientations
et du leadership de l’élite au pouvoir. Il s’ensuit une oscillation entre « l’ouverture » et son
35

contraire (« la fermeture » ?), scandée par des secousses. On se propose de faire adhérer
l’UGTT, à un compromis durable sur les salaires et, faute de pouvoir y parvenir, on
s’emploie à l’affaiblir en démantelant sa direction élue, ligne de conduite analysée dans
cet ouvrage par Khalil Zamiti100. On retarde l’échéance de mesures impopulaires pour les
imposer soudainement sous la contrainte de paramètres budgétaires et les reporter sous
la contrainte, cette fois, de la rue. On module le contenu et l’étendue des espaces de
liberté en fonction de la raison d’État : chaque concession vise à instaurer une pause
reculant l’échéance de nouvelles concessions, alors que toute revendication satisfaite
constitue une base d’appui pour de nouvelles revendications.
131 Bien qu’évoqués à grands traits, ces symptômes s’avèrent bien ceux d’une crise du
politique, de l’État comme instance de régulation des conflits. A travers la désagrégation
d’une modalité de discipline et l’effritement d’un monopole, ils sont révélateurs d’une
situation où les alternatives à une éventuelle « solution » autoritaire passent par un
réaménagement de l’espace du politique.
132 Non point que le « sens de l’histoire » assigne pour horizon à la Tunisie l’avènement d’un
État dit « islamique » ou l’instauration de l’État de droit. Seul l’irrecevable argument de
nécessité pourrait permettre de considérer les Islamistes ou les « Civilistes » comme de
nouveaux intellectuels organiques. Les premiers ont incontestablement contribué à
réintégrer la dimension islamique dans le débat politique. Leur démarche a accompagné
une résurgence du sacré un temps refoulé par le réformisme étatique. Mais, sauf à
méconnaître la pluralité de l’Islam vécu, on ne saurait les considérer a priori comme les
représentants « naturels » d’une société préoccupée de son identité. Il reste que leur
discours influence une partie de la jeunesse. Quant aux seconds, ils ont, en militant dans
les syndicats et les partis d’opposition, imposé la reconnaissance d’espaces de liberté.
Mais le mouvement associatif, dont ils ont jeté les bases, ne touche directement que les
classes moyennes salariées. Cependant, une institution comme la LTDH, a acquis, en dépit
de sa fragilité, une position charnière. Compte tenu du désenchantement dont pâtissent
les partis d’opposition et de la détérioration des relations entre l’UGTT et le Pouvoir, elle
apparaît comme un médiateur de plus en plus sollicité. D’autre part, elle constitue un lieu
privilégié d’expression du pluralisme, réunissant des citoyens de toutes obédiences
politiques, destouriens et Islamistes du MTI compris.
133 Aucune formule durable et efficace de régulation des conflits ne peut être instaurée
indépendamment d’une contribution de ces intellectuels à l’élaboration d’un compromis
civique. Un compromis dont la signification n’est pas réductible à celle d’un front
d’organisations ou d’alliances de groupes. Son objet porte non pas sur le cours du jeu
politique mais sur les règles du jeu. Il s’agit de la fondation d’une communauté politique,
autrement dit d’un consensus minimum sur les valeurs d’identité et de solidarité, la
mobilisation et l’allocation des ressources, les droits et devoirs...
134 Une telle formule entre dans le champ des possibles. C’est dire son caractère aléatoire.
135 Entre-t-elle dans le champ du probable ?
136 On ne saurait trancher de manière arbitraire et péremptoire entre les différents scenari
avancés par Serge Adda. On observera toutefois que depuis le mois de juillet 1986, le
Gouvernement tunisien, dirigé par M. Rachid Sfar, en remplacement de M. Mohamed
Mzali, démis de ses fonctions de Premier Ministre, affiche une volonté de
« redressement » économique et politique.
36

137 Dans un contexte dominé par la baisse des cours du pétrole et la diminution des revenus
du tourisme et de l’émigration, le VIe Plan (1982-1986) se solde par des résultats lourds de
menaces : baisse du taux de croissance et du taux d’investissement allant de pair avec une
stagnation des créations d’emplois, diminution du taux d’épargne et doublement du taux
d’endettement, déficit accru de la balance des paiements et épuisement des réserves de
changes... Plus que jamais, pour faire face aux « contraintes » de la demande additionnelle
d’emplois, de la balance des paiements et de la charge de la dette extérieure, s’imposerait
la nécessité d’une double réorientation des flux de biens et services vers l’exportation et
des flux monétaires en faveur de l’épargne. Le programme de redressement arrêté par le
Gouvernement, avec le concours du FMI, s’avère particulièrement rigoureux et ambitieux,
bien que ses promoteurs n’en attendent au mieux qu’un « déblocage » de la situation.
Outre l’assainissement financier à court terme et la modération de l’évolution des
revenus, il se propose de stimuler la compétitivité de l’économie tunisienne par un
démantèlement progressif du dispositif de protection du marché intérieur suivant des
modalités dont rend compte la contribution de H. Dimassi et H. Zaiem.
138 Un tel programme de libéralisation, s’il était réalisé, sonnerait le glas du clientélisme
d’État.
139 Paradoxe d’un État tutélaire qui se fait l’avocat des bienfaits du libéralisme auprès du
capital privé, il voudrait imposer à la classe d’entrepreneurs qui s’est constituée et
développée à l’abri des aides et protections étatiques le libre jeu des mécanismes du
marché.
140 Paradoxe d’un désengagement qui impliquerait le maintien d’un dispositif de contrôle des
revenus par l’État, le programme signifie aux salariés, dont le pouvoir d’achat a crû grâce
aux interventions étatiques, l’ardente obligation d’une compression de la consommation
et, partant, de la rigueur salariale.
141 La mise en œuvre du programme risque ainsi de se heurter à une double résistance de la
part du patronat et du salariat, qui attendent de l’État le maintien des situations acquises.
L’avis émis par le Conseil Economique et Social est à cet égard révélateur. 11 met l’accent
sur le risque économique d’une disparition d’une « grande partie des entreprises » par
suite d’un « abaissement excessif des barrières douanières », et le risque social d’une
aggravation du chômage et d’une stagnation, sinon d’une diminution, du pouvoir d’achat
de certaines catégories sociales.
142 L’adoption du programme de redressement ne préjuge donc pas nécessairement de la fin
des tergiversations qui caractérisaient la période antérieure. Assurément, d’un point de
vue de stricte logique économique, la situation tunisienne n’offre pratiquement la
possibilité d’aucune alternative aux réformes préconisées, sinon l’adoption de mesures
d’accompagnement en faveur des milieux les plus démunis. Mais la logique économique
n’a pas de pertinence intrinsèque. Dès lors qu’elle procéderait d’un découpage de la
réalité sociale faisant fi des autres paramètres, elle n’aurait de sens qu’au regard d’une
construction abstraite. Autrement dit, le devenir du programme de redressement s’avère
tributaire du politique au sens où nous l’avons envisagé. Il dépend de la réalisation ou non
du compromis civique auquel nous faisions allusion. La raréfaction des ressources
implique un consensus sur les modalités de leur allocation. Plus encore, la réussite du
processus de libéralisation de l’économie suppose que le dépérissement de la base
matérielle de l’État tutélaire (la distribution de valeurs d’usage) trouve sa contrepartie
dans la constitution d’un nouveau potentiel symbolique susceptible de donner sens à la
37

rigueur et à l’effort. La libération des mécanismes du marché passe tout autant par un
désengagement de l’État conforme aux recettes du FMI que par une valorisation de celui-
ci comme pôle d’identification collective pour le fellah de Kasserine, l’ouvrier de Ben
Arous, l’artisant de Ksar-Hellal ou l’industriel de Sfax.
143 La volonté de redressement économique se double, il est vrai, d’un souci de redressement
politique. Mais, en ce domaine, redressement rime quelque peu avec raidissement.
144 On ne mentionnera que pour mémoire l’intensification de la lutte contre la corruption,
qui, si l’on en juge d’après la personnalité de ses principales victimes, n’est pas toujours
dissociable des lendemains de disgrâce ou des veillées d’armes au sein du groupe
dirigeant.
145 La réactivation des thèmes modernistes du bourguibisme paraît beaucoup plus
significative des orientations du moment. Le Pouvoir a pris conscience de la faible
disponibilité des nouvelles générations envers les mythes fondateurs du Nouvel État, ceux
de la tradition intellectuelle « réformiste ». Du moins, se prononce-t-il pour une
réorganisation du système éducatif dans une perspective de plus grande ouverture des
jeunes au progrès et à la positivité de la science et de la technique. Désaveu prudent de la
politique d’arabisation, dont M. Mzali avait été le principal artisan, ce retour, pourrait-on
dire, à Auguste Comte – que le Chef de l’État se plait à citer publiquement – se manifeste
notamment sous la forme d’un renforcement de la place du français dans les programmes
et horaires d’enseignement (du cycle primaire, dans un premier temps).
146 L’action en direction de la jeunesse vise notamment à stopper la progression de
l’islamisme parmi ses rangs. Elle se double d’un contrôle strict et rigoureux des
mouvements islamistes, contraignant ceux-ci à la défensive ou à la clandestinité. La
priorité affichée est celle d’une ferme reprise en mains, d’un rétablissement de l’ordre
mettant fin aux oscillations de la gestion antérieure. Les partis d’opposition légalement
reconnus conservent la possibilité de se réunir et d’intervenir dans la vie publique, mais
leurs organes de presse se trouvent sous le coup de mesures d’interdiction ou de
suspension motivées par des infractions à la législation. D’ailleurs, faute d’obtenir les
garanties qu’ils jugeaient nécessaires, ils se sont abstenus de participer aux élections
législatives de novembre 1986, considérées par le PSD comme la manifestation éclatante
de la légitimité de son monopole de la représentation politique.
147 Cependant, plusieurs indices témoignent d’une prise en compte par le groupe dirigeant
de l’opportunité d’associer d’autres formations ou tendances à la mise en œuvre du
programme de redressement économique. L’élimination d’Habib Achour de l’UGTT et la
prise de contrôle de l’appareil de la Centrale par des éléments destouriens a fait place à
une tentative d’élargissement de la direction syndicale par réintégration d’anciens
responsables mis, dans un premier temps, sur la touche. D’autre part, il est envisagé
d’offrir la possibilité aux partis d’opposition légalement reconnus de siéger au Conseil
Economique et Social.
148 Ainsi, se profilent à l’horizon de nouvelles oscillations entre « l’ouverture » et son
contraire. Ce cas de figure serait celui d’une navigation à vue entre le laxisme
économique et la contestation sociale. En dépit de ses coûts, il n’est vraisemblablement
par le pire. Il ne mettrait pas le pays à l’abri des secousses sporadiques. Mais, sauf coup de
barre intempestif, il ne l’exposerait pas au risque d’une explosion à une large échelle et
contrarierait, de la sorte, les vocations de prétoriens. Toutefois, plusieurs inconnues
demeurent : l’aptitude de l’équipage à mobiliser – quel que soit le devenir du programme
38

d’ajustement économique – les aides extérieures, l’attitude des voisins immédiats de la


Tunisie, l’évolution de la construction maghrébine... Sans conteste, la principale, celle
dont toutes les autres sont fonctions, à un titre ou à un autre, réside dans le degré de
cohésion du groupe dirigeant à l’heure de la succession.
149 La succession ? Une échéance qui – évoquée ici même par S. Adda – ne cesse de hanter les
professionnels de la politique et... ceux qui font profession du politique.
150 Déjà, en 1966, un spécialiste, Cl. H. Moore, posait la question La Tunisie après Bourguiba ?
Libéralisation ou décadence politique ?
151 Vingt ans après, un autre universitaire, L.B. Ware, s’interroge toujours sur « La Tunisie
après Bourguiba », mais en se référant, cette fois, à l’éventuel rôle de l’armée 101.
152 Au fil des ans, les formulations évoluent en s’efforçant de suivre le rythme de
changements rarement prévus, mais la même question, lancinante, reste posée. Si l’on en
croit le principal intéressé, elle nous promettrait encore de nouvelles analyses dans
quelques années. Le Président Bourguiba ne s’écriait-il pas, en 1986 : « la succession n’est
pas pour demain ».
153 Cette affirmation de la longévité d’un leadership vaut, sans doute, rappel à l’ordre à
l’intention des prétendants. S’il en était besoin, elle soulignerait le caractère inéluctable
de l’échéance et l’hypothèque qu’elle fait peser sur la configuration du politique.
154 Janvier 1986
Janvier 1987

NOTES
1. Gilles Kepel. observe à juste titre que « l’Egypte reste un pourvoyeur de symboles et de
représentations pour les autres pays arabes ». Cependant, la conclusion qu’il tire de ce constat
manque par trop de nuances : « les mouvements qui se produisent en son sein (celui de l’Egypte)
sont aisément lavés de leur limon nilotique pour s’élever à des « types » arabes, alors que tel
phénomène tunisien, koweiti ou libanais ne détache qu’avec la plus grande peine la glèbe qui
colle à ses semelles ». Resterait à définir les paramètres à prendre en compte pour l’élaboration
de ces prétendus « types arabes ». Cf. KEPEL (Gilles). « les Oulémas, l’intelligentzia et les Islamistes
en Egypte. Système social, ordre transcendental et ordre traduit ». Revue Française de Science
Politique. XXXV, (3), juin 1985 : 424-444 (note 5).
2. Voir, à ce sujet, BROWN (L. Carl), The Tunisia of Ahmed Bey, 1837-1855, Princeton, Studies on the
near East, 1974.
3. Plus exactement, devrait-on se référer, en la matière, à l’histoire et la culture musulmanes. Cf.
en ce sens ROY (Olivier). L’Afghanistan. Islam et Modernité Politique. Paris, le Seuil, 1985 : 18.
4. Sur le domaine du politique. Cf. BALANDIER (Georges). Anthropologie Politique. Paris, PUF, 1967.
5. Concernant la distinction autorité/puissance. Cf. BADIE (Bertrand). Culture et Politique. Paris,
Economica, 1983.
6. La double dimension de la représentation est explicitée in NETTL (J.P.). Polilical Mobilization. A
sociologieal analvsis of melhods and concepts. London, Faber and Faber, 1967 : 163-164.
7. BADIE- (Bertrand). – Culture et Politique, op. cit. : 133.
39

8. Voir, à ce sujet l’ouvrage précité de B. Badie.


9. La dissociation de fait entre le politique et le religieux et la dévalorisation du premier par le
second est explicitée notamment in LAROUI (Abdallah). – L’Etal dans le Monde Arabe Contemporain.
Eléments d’une problématique. Louvain-la-Neuve, Centre de Recherches sur le Monde Arabe
Contemporain, s.d.
10. A propos de la Da’wa, Cf. ETIENNE (Bruno). – « La moëlle de la prédication. Essai sur le prône
politique dans l’Islam contemporain ». Revue Française de Science Politique. 33. (4). août 1983 :
706-720.
11. ARKOUN (Mohammed). – «L’Islam dans l’histoire». Maghreb Machrek. 102. octobre-novembre-
décembre 1983 : 21-22.
12. Voir infra LARIF BEATRIX (Asma). – « 5 – L’État tutélaire. Système politique et Espace éthique ».
Sur le « code culturel musulman ». se reporter également a l’ouvrage déjà cité de B. Badie.
13. GEERTZ (Clifford C). – Bali. Interprétation d’une culture. Paris Gallimard. 1983 : 113.
14. « (...) Bien des débats, observe J.F. Bayart. sur la « nature politique » du parti unique, de
l’armée, de l’Islam se clarifieraient si l’on en saisissait l’actualisation plurielle au gré des acteurs
et des contextes ». BAYARD (Jean-François). – « L’énonciation du politique ». Revue Française de
Science Politique. XXXV. (3). juin 1985 : 343-372.
15. GEERTZ (Cl. C). op. cit. : 161.
16. Voir le concept de société composite avancé par PASCON (Paul) in « La nature composite de la
société marocaine». Lamalif (17). décembre 1967 : 18-20; « La formation de la société marocaine ».
Bulletin Economique et Social du Maroc (120-121). janvier-juin 1972 : 1-25.
17. Voir infra KRICHEN (Aziz). – « 12 – La fracture de l’intelligentsia. Problèmes de la langue et de
la culture nationales ».
18. LECA (Jean). – « Le Monde Arabe vingt ans après. Du sommet du Caire (1964) au sommet de Fès
(1982)». Maghreb Machrek, (100). avril-mai-juin 1983 : 18.
19. Sur ce point, voir notamment HERMASSI (Elbaki). – The Third World Reassessed. Berkeley-Los
Angeles-London, University of California Press, 1980: 93-119 (5. « Politics and Culture in the
Middle East »).
20. Dans son étude précitée. Jean Leca explicite les deux modèles dans la perspective de l’unité
arabe.
21. Concernant le « nationalisme romantique». Cf. l’ouvrage précité d’Elbaki Hermassi.
22. CHATELUS (Michel). – « Le Monde Arabe vingt ans après – II. De l’avant pétrole à l’après pétrole
(?) : les économies des pays arabes». Maghreb Machrek. (101), juillet-août-septembre 1983 : 9.
23. ld. : 11-12.
24. Voir infra DIMASSI (Hassine) et ZAIEM (Hédi). – « 7 – Industrie : Mythe et Stratégies ».
25. On trouvera un exemple de recours à la métaphore de la « greffe »in BADIE (Bertrand) et
BIRNBAUM (Pierre). Sociologie de l’État. Paris, Grasset, 1979 : 171 sq.
26. On reprend ici le titre d’un ensemble de textes réunis et présentés dans une perspective
apologétique in Sayah (Mohamed). Le Nouvel État. Tome 1. Tunis, Dar el Amal, 1982.
27. Concernant la thématique islamiste. Cf. HERMASSI (Mohamed Elbaki). – « La société tunisienne
au miroir islamiste». Maghreb Maehrek (103), janvier-février-mars 1984: 39-56; BURGAT (François).
– « Islamismes en Tunisie : la crise ? » Grand Maghreb, (44), 11 novembre 1985 : 445-450; DHAOUADI
(Zouhaïer). – « Islamismes et politique en Tunisie ». Peuples Méditerranéens. 21, octobre-décembre
1982 : 153-169.
28. ROY (Olivier). – L’Afghanistan, Islam et modernité politique, op. cit. : 106.
29. BAYART (Jean-François). – « L’énonciation du politique », étude déjà citée.
30. ROY (Olivier), op. cit.
40

*. L’ensemble des contributions ont été achevées en janvier 1986. Néanmoins, certaines ont été
remaniées, par la suite, en fonction des éléments nouveaux intervenus dans le courant de l’année
1986.
31. Infra ROUISSI (Moncer). – « 2 – Espace et Société : l’équation tunisienne ».
32. lnfra ZGHAL (Abdelkader). – « 14 – L’Islam, les Janissaires et le Destour ».
33. Voir, par exemple en ce sens HERMASSI (Elbaki). – Leadership and National Devlopment in North
Africa. Berkeley, University of California Press, 1972 : 22sq.
34. LARIF-BEATRIX (Asma). – « 5 – L’État tutélaire. Système politique et espace éthique ».
35. BROWN (L. Cari). The Tunisie/ of Ahmed Bey, op. cit.
36. MOORE (Clement-Henry). Politics in North Africa. Boston, Little Brown and Co, 1970 : 23.
37. VALENSI (Lucette). Fellahs Tunisiens : l’Economie rurale et la vie des campagnes aux XVIIIe et XIXe
siècles. Thèse d’État. Paris IV, 1974 : 103.
38. Id. : 547.
39. CHERIF (Mohamed-Hedi). Pouvoir et Société dans la Tunisie dez H’usayn Bin ‘Ali (1705-1740). Tome I.
Tunis, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines. Volume XXIX. 1984 : 243-248.
40. Concernant le rôle des Ulama voir les ouvrages précités de BROWN (L.C.) et de CHERIF (M.H.).
41. ZGHAL (Abdelkader). « 14 – L’Islam, les Janissaires et le Destour ».
42. VALENSI (L.), op. cit. : 548.
43. Voir les observations générales d’A. Laroui sur l’État arabe du « despotisme éclairé » : L’État
dans le Monde Arabe Contemporain, op. cit.
44. LAROUI (Abdallah). L’Histoire du Maghreb, Paris, Maspéro, 1960 : 291.
45. VALENSI (L.), op. cit. : 538.
Sur l’insurrection de 1864. voir SLAMA (Bice). L’insurrection de 1864 en Tunisie. Tunis, Maison
Tunisienne de l’Edition, 1967. Voir également infra. SRAIEB (Noureddine). – «3 – Elite et Société :
l’invention de la Tunisie. De l’État-dynastie à la nation moderne ».
46. MAHJOUB (Azzam). – « 4 – Economie et Société : la formation du « sous-développement ».. L
’évolution socio-économique de la Tunisie précoloniale et coloniale ».
47. SRAIEB (Noureddine). – « 3 – Elite et Société : l’invention de la Tunisie... ».
48. Sur les idées de patrie et d’État chez les «Jeunes Tunisiens», voir BROWN (L.C.). in MICAUD
(Charles). Tunisia. The Polilics of Modernization. New York, London. Praeger, 1964 : 26-30. Sur les
«Jeunes Tunisiens», voir également infra, la contribution de SRAÏEB (N.).
49. MOORE (Clement-Henry). – Politics in North Africa, op. cit. : 108.
50. MAHJOUB (Azzam). « 4 – Economie et Société : la formation du "sous-développement"... ».
51. Voir, par exemple, KRAIEM (Mustapha). Nationalisme et Syndicalisme en Tunisie 1918-1929. Tunis,
UGTT, 1976.
HERMASSI (Elbaki). Mouvement ouvrier en société coloniale : la Tunisie entre deux guerres. Thèse, Paris
Sorbonne, 1966.
52. MONTETY (Henry de). Vieilles Familles et Nouvelles Elites en Tunisie. CHEAM , Documents sur
l’évolution du Monde Musulman. Fascicule n° 3, août 1940.
53. Id.
54. Gramsci dans le Texte. Paris. Editions Sociales, 1975 : 536-547.
55. Sur les deux types de mobilisations dans la France révolutionnaire. Cf. les observations de P.
BIRNBAUM in La logique île l’Elut. Paris, Fayard. 1982 : 193-213.
56. CHERIF (Mohamed). – « L’histoire de l’Afrique du Nord jusqu’à l’indépendance du Maroc, de
l’Algérie et de la Tunisie. Le Maghreb dans l’histoire » in CRESM, Introduction à l’Afrique du Nord
Contemporaine. Paris CNRS, 1975 : 44.
41

57. Formule utilisée par Ahmed Ben Salah, alors Secrétaire d’État au Plan et à l’Economie
Nationale et Secrétaire d’État à l’Education Nationale, lors d’un «entretien-débat» avec les
étudiants de HEC, en février 1969. D’après L’action. 23/2/69.
58. Notion empruntée à COLONNA (Fanny). – « Paysans et encadreurs. A propos des transferts de
savoirs et de modèles entre villes et campagnes en Algérie » in Système urbain et Développement au
Maghreb. Tunis, Cérès Productions, 1980 : 318-340.
59. LARIF-BEATRIX (Asma). – « 5 – L’État tutélaire. Système politique et Espace éthique ».
60. BEN ACHOUR (Yâdh). « 6 – La réforme des mentalités. Bourguiba et le redressement moral ».
61. DIMASSI (Hédi) et ZAIEM (Hédi). « 7 – L’industrie : mythe et stratégies ».
62. GACHET (Jean-Paul). « 8 – L’agriculture : discours et stratégies ».
63. Ministère du Plan et des Finances. Note d’orientation pour la 3e décennie de développement et le VIe
Plan. Tunis, 1980 : III.
Sur la discontinuité spatiale entre un axe littoral dynamique et les régions de l’intérieur, Cf.
SIGNOLES (Pierre). Tunis et l’espace tunisien : capitale et état-région. Paris, Sorbonne, 1984.
64. ABDELKEFI (Jellal). « 10 – La réponse de l’État au processus d’urbanisation ».
65. LARIF-BEATRIX (Asma). « 5 – L’État tutélaire. Système politique et Espace éthique ».
66. Voir CAMAU (Michel). – « L’État tunisien : de la tutelle au désengagement ». Maghreb Machrek,
(103), janvier-février-mars 1984 : 8-38. Voir également BEJI (Hélé). Désenchantement national. Essai sur
la décolonisation. Paris, Maspéro, 1982.
67. ZGHAL (Abdelkader). « 14 – L’Islam, les Janissaires et le Destour».
68. BEN ACHOUR (Yådh). « 6 – La réforme des mentalités. Bourguiba et le redressement moral ».
69. Sur le recours à « l’imagerie religieuse », Cf. BEN SALAH (Hafedh). Système religieux et sixième
politique. Mémoire de DES. Tunis, Faculté des Droit et des Sciences Politiques et Economiques,
1974.
70. CAMAU (Michel). – « Religion politique et Religion d’État en Tunisie » in GELLNER (Ernest) et
VATIN (Jean-Claude) Ed. Islam et Politique au Maghreb. Paris CNRS. 1981 : 224-225.
71. Voir à ce sujet LECA (Jean). – « Questions sur la citoyenneté aujourd’hui ». Les Cahiers de
l’Animation, (38) : 26.
72. WEBER (Eugen). – La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale 1870-1914. Paris, Fayard/
Editions Recherches, 1983 : 480.
73. SRAIEB (Noureddine). – « Laïcisation et/ou religiosité dans l’enseignement secondaire
tunisien » ln Islam et Politique au Maghreb, op. cit.
74. Voir à ce sujet BEN ARAB (Belgacem). – L’encadrement politique des jeunes. Mémoire DES. Tunis,
Faculté de droit et des Sciences Politiques et Economiques, 1981.
LELONG (Michel). – « La formation civique morale et religieuse dans l’enseignement tunisien ».
IBLA, (99), 3, 1962 : 257-270.
75. « A propos de la grève des instituteurs : Non au chantage ». Al Amal, 15/2/84.
76. SRAIEB (Noureddine). article déjà cité.
77. BOURDIEU (Pierre) et PASSERON (Jean-Claude). – La Reproduction. Eléments pour une théorie du
système d’enseignement. Paris. Editions de Minuit, 1970 : 230-238.
78. Cf. en ce sens OMRANE (Nadia). – « La jeunesse en question ». Le Maghreb (87). 28/1/84 : 28-29.
79. Définition inspirée de BOURRICAUD (François). – Le bricolage idéologique. Essai sur les intellectuels
et les passions démocratiques. Paris, PUF, 1980 : 23-25.
80. Voir infra KRICHEN (Aziz). « 12 - La fracture de l’intelligentsia. Les problèmes de la langue et de
la culture nationales».
81. CHEBBI (Lahbib). La fêlure. Mémoire d’un cheikh. Tunis, Editions Salammbo. 1985 : 135.
82. Sur les « traditions intellectuelles ». voir l’ouvrage précité de BOURRICAUD (F.) : 21-22.
42

83. Concernant cette génération d’intellectuels, voir CHERIF-CHAMARI (Alya). L’itinéraire politique de
l’opposition progressiste dans la Tunisie indépendante (1955-1970). Mémoire DES, Paris 1, octobre 1975.
84. Cf. ABDEL MOULA (Mahmoud). – L’Université Zaytounienne et la société tunisienne. Tunis. 1971.
85. Sur la genèse du courant islamiste, voir le témoignage d’Ahmida Enneifer in François BURGAT :
«Aux sources de l’islamisme en Tunisie. Entretien avec Ahmida Enneifer»; in les Intellectuels et le
Pouvoir/ « Cahiers du CEDEJ », (le Caire 1986 : Diffusion : Paris : Librairie Le Point du Jour) (44), 11
novembre 1985 : 446, 450 et 451. Consulter BURGAT (François) « Islamismes en Tunisie : la
crise ? » : Grand Maghreb. 44, 11/11/85 : 445-450, ainsi que l’étude déjà citée de HERMASSI (Elbeki).
« La société tunisienne au miroir islamiste ».
86. KRICHEN (Aziz). – « 12 – La fracture de l’intelligentsia...»
87. A propos de « l’inflation culturelle » en France, Cf. l’ouvrage déjà cité de Bourricaud (F.).
88. Entre 1970 et 1976. l’Université tunisienne a produit 7600 diplômés environ contre 4300 entre
1962 et 1969. D’après tableau statistique annexé in BEN DHIA (Abdelaziz). L’Université Tunisienne : Le
temps des questions. L’âge de nouvelles options. Tunis, juillet 1985 : 141.
89. Concernant les Islamistes et la jeunesse, consulter ZGHAL (Abdelkader) « Le retour du sacré...
et la nouvelle demande idéologique des jeunes scolarisés. Le cas de la Tunisie », ainsi que les
études précitées de Krichen (Aziz) et Hermassi (E.).
90. HERMASSI (E.), BURGAT (F.), articles déjà cités.
91. D’après les enquêtes de TINS sur la consommation des ménages, la proportion de la
population vivant en dessous du « seuil de la pauvreté » (catégorie plancher de dépense annuelle
par personne définie en fonction des critères de la Banque Mondiale) serait de l’ordre de 7,7% en
1985 contre 12.9% en 1980 et 22% en 1975. D’après Institut National de la Statistique. Note sur les
résultats définitifs de l’enquête nationale sur le budget et la consommation des ménages 1985. Tunis,
octobre 1986.
92. ADDA (Serge). « 15 – Enjeux : le possible et le probable ».
93. Sur la « bifurcation » de la société tunisienne, voir CAMAU (Michel). « l’État tunisien : de la
tutelle au désengagement... », étude déjà citée.
94. CHARMES (Jacques). « 9 – Secteur non structuré, politique économique et structuration
sociale ».
95. ABDELKEEI (Jellal). « 10 – La réponse de l’État au processus d’urbanisation ».
96. Id.
L’aide directe de l’État en faveur des classes moyennes s’est doublée, rappelle J.A., d’une aide
indirecte envers des couches populaires exclues du marché immobilier officiel.
Comme le montre Morched Chabbi, l’habitat spontané péri-urbain constitue une voie d’accès
secondaire à la propriété d’occupation. Sous la forme d’un transfert, par des lotisseurs
clandestins, de terres étatiques à la sphère privée, il opère une « redistribution tacite de l’État
envers des clientèles sociales». CHABBI (Morched). Une nouvelle forme d’urbanisation à Tunis, l’habitat
spontané péri-urbain. Thèse de doctorat en urbanisme et aménagement. Paris-Val de Marne, juillet
1986.
97. BOURAOUI (Soukeïna). « 13 – Ordre masculin et fait féminin ». Voir également LABIDI (Lilia).
çabra hamcha et discours médical. Thèse de doctorat d’État ès-lettres et sciences humaines. Paris
VII. 1986.
98. DIMASSI (Hassine) et ZAIEM (Hédi). «7 – L’industrie : mythe et stratégies».
99. Sur ces secousses. Cf. l’analyse de LIAUZU (Claude). « Les mouvements urbains maghrébins :
essai de lecture historique » in Enjeux urbains au Maghreb. Crise, pouvoirs et mouvements sociaux.
Paris, L’Harmattan, 1985. Cahier d’études du Groupe de recherches sur le Maghreb et le monde
musulman : 9-147.
Voir également les chroniques de l’Annuaire de l’Afrique du Nord si BADUEL (Pierre). « Gafsa, lieu
stratégique». Annuaire de l’Afrique du Nord, (XVIII), 1979.
43

Sur les implications des événements de janvier 1984, voir infra la contribution de Serge Adda au
présent volume : « 15 – Enjeux : le possible et le probable».
100. ZAMITI (Khalil). « 11 – La question syndicale : contradictions sociales et manipulations
politiques ».
101. MOORE (Clement Henry). – « La Tunisie après Bourguiba ? Libéralisation ou décadence
politique ? Revue Française de Science Politique, XVII, 4 août 1967 : 645-667.
WARE (Lewis B.). – « The role of the tunisian military in the post-Bourguiba era ». The Middle East
Journal, 39, 1 winter 1985 : 27-47.
WARE (L.B.). – Tunisia in the post-Bourguiba era. The role of the military in a civil arab republic. Air
University Press. Maxwell Air Force Base, Alabama, 1986.

AUTEUR
MICHEL CAMAU
Michel CAMAU, Chercheur (science politique) au CNRS/CRESM, Aix-en-Provence.
44

I - Racines. Aux origines de la Tunisie


contemporaine
45

2- Espace et société l’équation


tunisienne
Moncer Rouissi

1 Considérons cette Jeziret Al Maghrib ou Ile du couchant des Arabes, qui constitue la partie la
plus septentrionale du continent africain. C’est un « vaste quadrilatère de hautes terres » 1
dans lequel les chaînes de montagnes semblent comme dresser un rempart entre les côtes
méditerranéennes ou atlantiques et l’arrière-pays. Il est cependant une région de cette Ile
du couchant où les hauteurs se meurent et laissent ainsi profondément pénétrer les
influences méditerranéennes et sahariennes à la fois.
2 Voici donc un espace allongé et étroit, entre désert, mer et montagnes ou hauts plateaux.
Plat pour l’essentiel, puisque l’altitude moyenne par rapport au niveau de la mer n’y
dépasse guère 300 mètres, sur deux faces baignées par la Méditerranée dont il commande,
avec la Sicile, la communication entre les deux bassins oriental et occidental, et qui
dessine sur ses côtes hospitalières trois larges golfes de Nord en Sud-Est, faisant ainsi face
à l’Europe dont les côtes les plus méridionales ne sont guère qu’à quelques 140
kilomètres, cet espace s’ouvre largement sur le Sahara, le pays des Noirs et le monde de
l’Orient à travers les ramifications de la longue voie qui, du Djérid à Gabès, en passant par
le désert libyen et l’Egypte, atteint la lointaine Asie.
3 Cet espace se subdivise en six grandes régions très fortement individualisées.
4 La première subdivision, c’est le relief, tout autant que le climat, qui la commande. Elle
laisse apparaître très nettement un Nord, un Centre et un Sud. Les massifs montagneux
de la Dorsale qui courent en s’abaissant progressivement de Sud-Ouest en Nord-Est,
depuis Kasserine et jusqu’à l’orée de la presqu’ile du Cap Bon, constituent une frontière
naturelle entre l’Ifriqiya ou région du Tell au Nord, verte et relativement bien arrosée et,
d’une part, la Byzacène, au centre, ou pays des steppes et d’autre part le Sud, pays
saharien parsemé d’oasis et de Ksours, ou villages de montagne, au delà de la ligne Gafsa-
Gabès.
5 La seconde subdivision trouve son fondement dans le contraste entre une étroite bande
côtière qui s’étend de Bizerte à Zarzis et représente moins de 10% de la superficie totale
46

de cet espace, où se pressent villes et villages peuplés de vieux sédentaires vivant de


négoce, d’artisanat, de pêche ou exploitant de riches vergers alentours, et un pays
intérieur peuplé pour l’essentiel de pasteurs et de céréaliculteurs.
6 C’est cette contrée toute en nuances et en contrastes, vouée par sa situation, stratégique,
aux échanges et aux synthèses, qui donna son nom à l’Afrique toute entière. L’Africa des
Romains, devenue l’lfriqiya pour les Arabes musulmans, participe tout à la fois de
l’histoire du Maghreb dont elle est partie, de la Méditerranée et de l’Orient. Située au
carrefour de grandes voies de communication et de commerce, méditerranéen et
saharien, il est peu de civilisations de ce vaste domaine dont elle n’ait participé et qui ne
l’ait durablement marquée de son empreinte.
7 Les origines de son peuplement se perdent dans la nuit des temps. On sait peu de choses
de ces Lebou, ces Grecs, Libyens, Numides et autres Gétules des Romains, devenus
« baraber » ou berbères pour les Arabes, et depuis connus sous ce nom, sinon leur
permanente présence sur le sol de l’Africa et du Maghreb. Eux mêmes ne semblent guère
s’être donnés de nom générique, autrement peut être que comme des Amazighs, ou
hommes libres, et se présentent à nous plutôt comme hommes de tribus, le plus souvent
nomades. De même qu’ils ne semblent guère avoir connu l’écriture ni s’être souciés de
nommer l’espace de leurs ancêtres.
8 Constamment nourri des immigrations les plus diverses, au point qu’il est difficile de
parler à leur propos de race unique, le fond autochtone fait preuve d’une âpre opiniâtreté
à conserver son autonomie, quitte à se réfugier dans le désert ou à peupler les montagnes
les moins hospitalières, et d’une remarquable aptitude à la survie.
9 Il eut fallu, pour que cet espace fût un pays, ou une patrie qu’un projet et une ambition
marient les nuances en une composition originale et unique, trouvent la synthèse des
vocations méditerranéennes et sahariennes toujours potentiellement contradictoires,
fondent sur la complémentarité et les échanges la diversité régionale au lieu que celle-ci
se mue en adversité, réconcilient hommes des villes, des villages, des montagnes et du
désert et assignent à leurs génies comme une commune visée, structurent l’espace autour
d’un centre et d’une capitale, symbole de leur union, bref, que d’une « poussière
d’individus » ou de peuplades et d’une multitude de « nations » naquit un peuple
conscient de sa destinée commune, substratum d’un Etat légitimé et légitime.
10 La solution de « l’équation tunisienne » tourne inlassablement et, pourrait-on dire,
indéfiniment, autour de ces thèmes : quel projet ou quelle vocation ? quel espace ? quelle
légitimité ?
11 Le territoire – Carthage et ses dépendances, Africa, Ifriqiya, Proche Maghreb ou Maghreb
oriental, Berbérie orientale, Sadjak de Tunis, pays barbaresque et enfin Tunisie – naît à
l’histoire avec la Carthage punique. Celle-ci développe une civilisation millénaire, une des
plus vieilles civilisations de l’humanité, sur une étroite bande qui court le long des côtes
maghrébines et qui s’enfle dans l’espace qui va du golfe des Syrtes jusqu’à Tabarka. Elle
porte à son apogée la vocation maritime du pays et dessine les contours de son aire de
mouvance méditerranéenne depuis les côtes andalou-ses et jusqu’à la Sicile. Lebou ou
Libyens sont pour l’essentiel cantonnés dans leur espace intérieur et n’arrivent que
tardivement à se reconnaître en un Chef, Massinissa et à se tourner vers une capitale,
Cirta, l’actuelle Constantine.
12 Le proconsulat romain, s’il agrandit l’espace de domination de Carthage à l’intérieur des
terres africaines, réduit le pays au rang d’une province et d’une colonie. Mais il le
47

structure et il met en place une armature urbaine qui résistera pour l’essentiel aux
vicissitudes du temps. En un demi-millénaire d’une domination par l’une des
administrations les plus efficaces de l’Antiquité, les Africains se latinisent, se
christianisent et donnent à Rome et à la Chrétienté quelques-uns de leurs plus illustres
défenseurs.
13 Cependant, Carthaginois et Romains – comme Vandales et Byzantins – délimitent un
espace utile, parce que facilement colonisable, refoulant au Sud ou dans les montagnes la
berbérité irréductible. Rien ne symbolise mieux cette coupure du pays en deux que le
limès romain, mouvant certes, mais séparant nettement un pays urbanisé et pour
l’essentiel tourné vers la Méditerranée, d’un Sud nomade et toujours à l’affût des
moindres signes de faiblesse du pouvoir étranger et du peuple et de la compromission,
implantés plus au Nord derrière des fortifications.
14 Ce sont les Arabes musulmans qui réalisent pour la première fois dans l’histoire l’esquisse
d’un projet d’unification de l’espace et du peuplement et réconcilient pour ainsi dire
Carthage et la Numidie. Ils structurent l’espace autour d’une nouvelle capitale, Kairouan,
qui constitue à la fois le centre de gravité géographique et sociologique du pays, aux
frontières de la haute steppe et du Byzacium romain tourné vers la mer, sensiblement à
égale distance de Bizerte au Nord et de Gafsa et Gabès au Sud-Ouest et au Sud-Est. Ils
réalisent la synthèse des vocations maghrébine, méditerranéenne, saharienne et
orientale du pays. L’Islam dont ils portent le message, jette les fondements de l’égalité des
hommes en droit. Ce faisant, ils postulent la réconciliation des nomades et des
sédentaires sur la base de la complémentarité et des échanges et créent en un mot les
conditions d’émergence d’un Etat légitime et d’une communauté nationale unie.
15 L’Islam, on le sait, est à la fois une théodicée et un principe de gouvernement. Né dans la
société nomade par excellence, ignorante du commandement et des constructions
étatiques, il est, pour l’essentiel, une propédeutique de la citoyenneté et du civisme à
l’intention des peuples barbares. Il donne à l’Etat son principe de légitimité en même
temps d’ailleurs qu’il fournit à la masse des sujets l’argument du recours contre l’Etat
oppresseur. Cette théocratie égalitaire institue une communauté des croyants, cadre
indispensable de l’exercice de la foi, fondée sur la paix civile et la fraternité religieuse et
garante des conditions de stabilité nécessaires à la bonne administration des hommes. La
foi est bien sûr vécue dans la communion individuelle avec Dieu mais surtout à travers les
manifestations de la vie collective.
16 Tant s’en faut que le message s’impose d’un coup. Mais l’Islam excelle dans l’art
d’aménager les étapes et de s’accommoder des coutumes ancestrales, des spécificités et
des originalités. Comme il excelle dans la technique de la boule de neige. A partir d’un
noyau initial de berbères islamisés et après que les armées venues d’Arabie, de Syrie et
d’Egypte aient balisé l’aire à conquérir en parcourant l’axe principal, ce sont les berbères
eux-mêmes qui étendent l’aire d’influence de cette nouvelle conquête du Dar El Islam et
islamiseront et arabiseront leurs frères de race.
17 L’Ifrikya était tôt ou tard promise à l’autonomie la plus large autant à cause de la faiblesse
numérique du conquérant arabe qu’en raison du caractère propre de cette foi simple et
dépouillée.
18 « Il s’est produit là une révolution immense. Le pays a franchi la cloison, étanche partout
ailleurs, qui sépare l’Occident de l’Orient... C’est la conquête totale jusqu’au fond de l’âme,
de l’Ifrikya, c’est-à-dire des citadins latinisés... Désormais tout ce qui a au Maghreb un
48

cerveau cultivé, tout ce qui sent le besoin impérieux d’une langue écrite, d’une
littérature, tout cela en totalité a passé à l’Islam sans réserve... Si redoutables que
puissent rester les barbares, au point de vue militaire, intellectuellement ils n’existent
pas, ils sont condamnés à suivre »2.
19 La Wilaya Ifrikyenne, l’espace le plus urbanisé du Maghreb, pétri d’histoire, domaine de
contribuables disciplinés et dociles, s’organise en province jouissant d’une très grande
autonomie à partir de l’an 800, sous le commandement d’Ibrahim Ibn Al Aghlab, jusque là
gouverneur du Zab, au sud de Constantine.
20 Trois faits majeurs sont à retenir de l’ère aghlabide :
21 L’espace de l’Ifrikya est délimité. Sa double vocation orientale et méditerranéenne, cette
dernière symbolisée par l’occupation de la Sicile notamment, est établie. Son originalité
islamique et son caractère national propre est affirmé par son adhésion au rite malékite,
le plus rigoriste du sunnisme orthodoxe, sous l’impulsion énergique de l’Iman Sahnoun.
22 L’espace de l’antique Carthage et de l’ancienne Numidie restera uni, sous le contrôle
dynastique stable jusqu’en 910. De plus, le fait est considérable, les changements
dynastiques de 800 à 1050 se passent dans l’ordre en dépit de la prise du pouvoir par les
Fatimides d’abord puis sa transmission des Fatimides aux Zirides. Le Mahdi Fatimide Abu
Abdallah entra dans Kairouan et les « Kairouanais vinrent à sa rencontre. Ils furent bien
reçus et il leur promit la sécurité. Il fit ramasser les biens de Ziayadat Allah (le dynaste
aghlabide vaincu) ainsi que ses armes et ordonna qu’elles soient conservées en même
temps que soient épargnées et préservées ses courtisanes » (3).
23 Le fait marquant de l’ère fatimide fut le transfert de la capitale à Mahdya. « Abu Abdallah
partit lui-même à la recherche (d’un site pour sa capitale). Il passa par Tunis et Carthage
et finit par trouver une péninsule ayant la forme d’une main avec son poignet. Il y traça
les plans de Mahdya et en fit le siège de son gouvernement... Puis il ordonna que l’on
taillât dans la colline un arsenal pouvant contenir 100 galères »3.
24 Une date, 973, est une date capitale entre toutes : elle voit le transfert du pouvoir en
Ifrikya aux berbères Kutama, sédentaires. Lorsque le fatimide Al Moiz résolut de
transférer le siège du califat au Caire « il envoya chercher Bolokkin Ibn Ziri, qui était
engagé dans des guerres avec les Zenata (nomades) et lui confia les affaires de l’Ifrikya et
du Maghreb, en dehors de la Sicile... et de Tripoli... Il lui donna le nom de Youssof au lieu
de Bolokkin, lui accorda le surnom de Abou-l-Foutouh (l’homme des victoires) et le titre
de Seif-ed-Daoula (glaive de l’Etat)... Il lui fit trois recommandations : de ne jamais
renoncer à maintenir suspendue l’épée sur la tête des Berbères, de ne jamais renoncer à
faire payer l’impôt aux nomades et de ne jamais confier un commandement à aucun
membre de sa famille »4.
25 Ce texte d’une grande concision et chargé de toute une symbolique, comporte tout un
programme.
26 Nul doute que les Berbères dont il s’agit ne soient ces Zénètes alors insuffisamment
arabisés et ennemis de tout pouvoir central. Eux et les nomades ne font qu’un et ceux-là
doivent être maintenus sous le joug de la contrainte et de la force. Bolokkin, alias Youssof,
était d’ailleurs invité à les poursuivre jusque dans leur réduit marocain pour parer à leur
péril.
27 Les deux siècles et demi qui vont de 800 à 1050 sont une ère de prospérité jamais égalée
plus tard. Le paysage et la société ont considérablement changé. Une multitude de
travaux hydrauliques et l’introduction de nouvelles cultures impriment à l’agriculture un
49

développement considérable. On voit naître et se développer des spécialisations


régionales et une intense activité d’échanges. Le Sud et le Centre du pays, en particulier,
sont florissants grâce aux progrès de l’agriculture, au développement des activités
artisanales et au commerce caravanier. Le monde urbain s’accroît et les villes,
notamment en bordure de la côte et le long de la route des caravanes, connaissent une
grande animation.
28 En plus des vieux citadins berbères, la population de la Wilaya d’Afrique comprend les
Arabes, les tribus nomades, les Afariq ou chrétiens africains — berbères, descendants des
romains, « roums » ou restes de byzantins – ainsi que des Juifs, qui s’illustrent notamment
dans la médecine et dans l’univers intellectuel.
29 Tous les équilibres sont rompus – et pour une longue période – juste au milieu du XIe
siècle. Une date et un fait, qui valent beaucoup comme un raccourci symbolique de plus
amples changements : 1050 et le déferlement, par vagues successives, des cohortes
d’hommes en armes, de femmes, de vieillards et d’enfants, des tribus des Banu Hilal suivis
des Banu Sulayam. Qu’ils aient été les artisans de la décadence de l’Ifrikya et de la
réémergence des fractures séculaires dans l’espace et la société, on n’en est pas sûr. Mais
à coup sûr ils précipitent une décadence et donnent le coup de grâce à un ordre
largement fissuré.
30 En fait le transfert du siège de la dynastie Fatimide en Egypte et la fondation du Caire ont
considérablement affaibli l’Ifrikya et l’ont privé de toute une élite d’administrateurs, de
techniciens et d’artisans.
31 De même l’éclatement, au tout début du XIe siècle, du royaume Ziride en deux dynasties
rivales – Zirides en Ifrikya et Hammadides, leurs cousins, en Algérie avec la Kalaa des Beni
Hammad comme capitale – a eu entre autres conséquences de perturber le commerce
caravanier qui faisait la prospérité de la Wilaya d’Afrique et d’ajouter ses effets néfastes à
l’émergence en force de royaumes Zénètes plus à l’ouest, aux sources mêmes de ce
commerce caravanier.
32 C’est sur ce fond qu’interviennent les nomades venus d’Est et qui transforment
durablement l’espace et la société Ifrikyennes.
33 Trois ordres de fait méritent d’être relevés à cet égard :
• D’abord ils arabisent à ce point l’Ifrikya que les tribus berbères s’inventent une ascendance
et une généalogie arabes et Ibn Khaldoun consacrera quelques unes des pages de son
histoire des berbères à réfuter ces allégations.
• Ensuite, ils rompent l’équilibre démographique entre citadins et ruraux entre nomades et
sédentaires et désarticulent le tissu urbain. Le nomadisme pénètre les interstices de la
société et de l’espace urbain. Ils asphyxient villes et villages qu’ils refoulent pour l’essentiel
sur la côte et accessoirement dans les réduits montagneux, s’agissant de quelques berbères
irréductibles. Le commerce s’en trouve désarticulé et la terre rendue au troupeau.
• Enfin, et en conséquence de tout cela, l’Etat central est détruit et l’unité politique de l’Ifrikya
est rompue. Le pays éclate en de multiples principautés autonomes, barricadées dans leurs
particularismes et recherchant, chacune selon ses moyens, un modus vivendi avec les
nomades : Banu Khurassan à Tunis, Banu-el-Ward à Bizerte, Banu Jami à Gabès, Banu-er-
Rand à Gafsa et au Djerid, Banu Allai à Tébourba...
34 Qui plus est, les côtes ifrikyennes voient déferler sur eux l’envahisseur normand et Roger
II de Sicile s’installe sur un territoire qui s’étend de Tripoli à Tunis.
50

35 Ainsi donc, une fois de plus, le pays se voit éclaté en trois espaces sociologiquement
différents et pratiquement ennemis :
• une côte dominée par les Chrétiens, tournée vers la Méditerranée Occidentale et formant
une société pluri-ethnique et pluri-religieuse;
• des villages intérieurs, le plus souvent directement administrés par les nomades ainsi que
des réduits montagneux de citadins nomades;
• les plaines du Nord et du Centre entièrement dominées par les tribus arabes ou les tribus
berbères arabisées.
36 Il fallut attendre l’intervention des Almohades venus du Maghreb occidental pour chasser
les Normands et soulager l’Ifrikya d’une partie de ses bédouins, transplantés de force sur
les plaines atlantiques plus à l’ouest. C’est à partir de cette période notamment qu’à
l’arabisation quasi-intégrale du pays s’ajoute l’islamisation totale des Afariq : le
christianisme autochtone disparaît à tout jamais de la terre ifrikiyenne. Les Chrétiens
d’origine européenne continuent cependant à exercer leur commerce sur les côtes et sont
organisés en « nations » sous l’autorité de leurs consuls. On voit même apparaître une
milice chrétienne au service des princes hafçides, gouverneurs almohades de l’Ifrikya.
37 Ce sont les hafçides qui, en l’espace de trois siècles rétablissent, de manière toute relative,
l’unité de l’espace et du peuplement. Ils prennent Tunis pour capitale et proclament en
1236 l’indépendance de l’Ifrikya par rapport à la dynastie almohade.
38 L’administration du pays reflète parfaitement les fractures encore existantes de l’espace
et de la société : à côté des villes de la côte placées directement sous le contrôle du
pouvoir, il y avait d’une part, les tribus qui jouissaient d’une large autonomie et étaient
administrées par les cheikhs cooptés par elles et agréés par le pouvoir central et les villes
du Sud d’autre part qui étaient dirigées par de grandes oligarchies locales dans un
rapport de suzeraineté par rapport au pouvoir central.
39 Les fractures nées du milieu du XIe siècle s’avèreront profondes et durables. Il n’est
jusqu’à l’Islam qui n’éclate entre un Islam citadin fondé sur l’exégèse du texte et un Islam
populaire et maraboutiste, confrérique et mystique. Le danger potentiel était à ce point
sérieux que l’Imam Ibn Arafa, ennemi juré et rival d’Ibn Khaldoun, déclara l’effort
d’interprétation clos.
40 Ce sont les beys mouradides d’abord, hysseynites ensuite et surtout qui déclarent la
guerre aux nomades et tentent vigoureusement de rétablir un Etat central fort et l’unité
de la communauté autour des valeurs de la société citadine. Ils furent aidés dans leur
tâche par une armée régulière utilisant des armes à feu dont étaient dépourvues les tribus
nomades.
41 Ils inaugurent leur règne par une délimitation précise de l’espace de leur Etat : en 1613, ils
récupèrent Jerba sur le beylicat de Tripoli et signent un traité de frontière avec les deys
d’Alger qui pose le principe de la territorialité des populations.
42 Ils intègrent quelques tribus dans le système étatique en en faisant des tribus Makhzen
pourvoyeuses de forces supplétives à l’armée régulière en contrepartie d’exonérations
fiscales et de rémunérations de service.
51

43 Après quoi ils entreprennent de briser, de démanteler et de disperser les puissantes


confédérations tribales des confins ouest et sud de leur Etat, au point que le nom même
de ces tribus disparaît :
• la tribu des Ouled Bellil, au Nord-Ouest est réduite au rang de fraction de tribu sédentarisée
dans les plaines de Béja;
• la confédération des Ouled Channouf, dans la région du Kef, voit son nom disparaître à tout
jamais de la carte tribale de la Tunisie;
• la confédération des Hanancha, dans l’Ouest du pays, est réduite à la vassalité;
• les Oulad Saïd au Sud supportent sur quinze ans les assauts répétés de l’armée régulière
aidée de ses supplétifs et finissent par être vaincus et dispersés. Leur bastion, El Hamma de
Gabès, est rasé en 1636 et la route est ainsi ouverte à une lutte sans merci contre les
Wirghimma et les Matmata du Sud-Est.
44 C’est ensuite la lutte contre les réduits montagneux des Jebels Ouislat, au Centre, Amdou,
au Nord, et Ayach au Sud. Le Jebel Ouislat en particulier est vidé de sa population,
dispersée entre plusieurs localités et ses villages sont détruits.
45 L’Etat pouvait alors réduire les confédérations tribales moins puissantes après les avoir
privées de leurs refuges et de leurs alliés. Il multiplia les garnisons militaires sur les
principaux axes routiers et assigna aux tribus l’aire de leurs déplacements, sous l’autorité
de gouverneurs nommés par lui.
46 Mais les deys mouradites d’abord, les beys husseinites ensuite, entreprennent, plus ou
moins consciemment, de rétablir une construction politique qui leur a largement
préexisté et de parfaire l’unité, fondée sur une somme de diversités complémentaires, des
tribus, des villages et des cités qui investissent, par un réseau de relations aussi variées
que plusieurs fois séculaires, un espace assez fortement individualisé.
47 Car enfin, une entité et une identité proprement tunisiennes s’imposent très tôt dans
l’histoire, dans cet espace qui s’étend de l’Ouest d’Alexandrie jusqu’aux rivages de
l’Atlantique. Dans ce vaste domaine de la berbérité, il n’est « pas de maison plus
nettement délimitée que le vieux pays urbain de l’ancienne Africa, l’Ifriqya des Arabes,
l’actuelle Tunisie... »5.
48 Il a fallu bien des guerres et des souffrances, bien des mutilations et des refoulements,
bien des ruses et des compromis pour que des entités problématiques, constamment en
quête de légitimation, voient le jour. La Tunisie, pourrait-on dire, est le fait du destin et
de la providence; elle préexistait à tout projet et à toute ambition; elle était latente depuis
la nuit des temps. On dirait que, pour s’y accomplir, le destin s’était servi des ambitions et
de la vanité des hommes : « la nature a préparé le logement »6, une lente accumulation de
l’histoire a fait le reste, je veux dire ce patient investissement de l’espace par le travail
des hommes et ce laborieux travail de la société sur elle-même.
49 Considérons en effet le pays que délimite l’occupation française à la fin du XIXe siècle et au
tout début du XXe : l’espace qu’il recouvre est, à peu de choses près, celui de cette
province hafçide qui, au tout début du XIIIe siècle, est promue à l’indépendance par les
princes qui le gouvernent. Le territoire que prennent en charge les Français est, en bien
des endroits, délimité par des frontières dûment attestées par des traités. En d’autres, par
exemple du côté libyen, les frontières alors fixées « traduisent... la réalité profonde du
pays à laquelle les nouveaux venus doivent s’adapter car... (elles) s’inscrivent dans le sens
d’une évolution déjà nettement affirmée au moment de la conquête française »7.
52

50 Sur cet espace aux contours assez bien définis, une manière d’être tunisien, une identité
tunisienne et une entité politique tunisienne s’élaborent patiemment et sûrement.
Essayons d’en recenser les indices les plus incontestables.
51 C’est d’abord l’historiographie qui repère cette entité et cette identité tunisienne et qui
en rend compte. Ibn Abi Dinar inaugure, à compter de 1681, l’histoire d’un domaine
Ifriqya, avec Tunis pour capitale, qui s’étend de « l’Oued Ettin jusqu’au pays de Baja » et
que structure un réseau urbain relativement dense. Son Munis fi Akhbar Ifriqya wa Tunis
fait débuter l’histoire de la Tunisie avec l’arrivée de l’Islam et ne consacre que quelques
passages au Carthaginois et aux Romains : mais c’est que les Arabes musulmans ont
profondément remanié et restructuré l’espace de l’Ifriqya au point que la continuité entre
l’aire de l’Afrique punique et du proconsulat romain d’une part et la wilaya ifriqyenne
d’autre part, en fut devenue difficilement perceptible8.
52 Les historiens qui viendront après lui enrichiront cette histoire proprement tunisienne
et, aux travers de la geste des princes dont ils sont les zélés laudateurs, rendront compte
de l’irrésistible ascension de cette identité tunisienne. Ben Dhiyaf, au XIXe siècle, comme
ceux qui l’ont précédé d’ailleurs, inscrit son histoire dans le droit fil d’une tradition qui,
d’Ibn Khaldun à Zarkachi à Ibn Abi Dinar et au Wazir Sarraj, s’attache à relater les faits
relatifs à « ce royaume de Tunis » ; il a le sentiment d’appartenir à un « pays », un
« terroir », qui, à travers les bruits et les fureurs de l’histoire, constitue une unité.
53 C’est aussi ce « marché tunisien » aux contours bien délimités et dont rend compte si
admirablement l’historien Sghaier Ben Youssef, au début du XVIIIe siècle, dans son
Machraâ El Mulki. Cet espace économique c’est l’aire de relations et d’échanges entre trois
entités régionales complémentaires : L’Ifriqya, pays du blé, le Sahel, pays de l’huile et le
Sud pays des dattes. L’ancienneté, la permanence et la régularité des échanges entre ces
trois ensembles, fondent et légitiment une véritable spécialisation régionale et un réseau
dense de marchés ou souks témoigne de l’importance des relations de complémentarité
entre des populations dont on a si souvent et si indûment souligné la diversité pour ne
pas dire les différences.
54 C’est, de même, ce vaste réseau administratif, judiciaire, confrérique, de medersas, de borjs
ou casernes... qui se tisse et unifie les hommes et leur espace et qui signifie leurs
communes appartenances.
55 C’est, enfin, cette manière d’être tunisien, attestée par des mœurs plus douces qu’ailleurs
en Berbérie, une forme de tolérance, un parler spécifique, un art culinaire, une façon de
se vêtir, une manière d’être musulman... que relèvent les voyageurs venus du Nord de la
Méditerranée et dont rend compte Bayram V dans son Safwat Al I‘Tibar, au point que pour
paraphraser Laroui, on pourrait parler d’un domaine du burnous, de la jebba et de la
chechia.
56 Ainsi, lorsque Ahmed Bey, en 1838, écrit à la Sublime Porte en arabe pour la première fois,
il parlera au nom d’une entité qui a largement pris corps, cette Tunus, qui désigne cette
fois « la Tunisie » et non point Tunis, « dont la superficie habitée est l’équivalent d’un
parcours de six jours et dont les habitants vivent de la production de l’huile et du
froment, de la laine et du poil de chameau ».
57 Certes, cet espace et cette société ne manquent guère de diversités. Mais « toute nation
est divisée, vit de l’être »9.
58 Le même Bayram V, précédemment cité, après avoir souligné que la langue de tous les
habitants est l’arabe et que le parler du pays est le plus proche qui soit de la langue
53

classique, bien qu’il ait fait maints emprunts au berbère, à l’italien et au turc, relève que
l’Ariana, « à quatre lieues de la capitale », se distingue de Tunis par une façon à elle de
dire la langue du pays et ajoute que l’homme averti pourrait aisément reconnaître
l’appartenance villageoise d’un homme à la tonalité qu’il imprime à ce parler commun.
59 Ainsi pour bien délimité qu’il soit, ce pays recouvre bien des « patries » ou watan qui sont
autant de particularismes que nourrissent un genre de vie aussi bien qu’une histoire. Un
watan est un « pays », un district de sédentaires par opposition à une tribu nomade.
Watans et tribus correspondent à des caïdats, les premières territoriales, les secondes
ethniques; Ganiage recense au début du règne de Sadok Bey 22 caïdats de district et une
quarantaine de caïdats de tribus. Fort significatifs à cet égard, sont les documents des
tribunaux charaïques d’Alexandrie et du Caire, publiés par Abderrahman Abderrahim
dans la Revue d’Histoire Maghrébine : un homme se définit comme Un Tel fils d’Un Tel,
maghrébin, de Mahdia (ou de telle ville ou village) et éventuellement de tel rite. Ainsi
donc, pourrait-on dire, entre le Watan, ou la tribu, le Maghreb et la Umma, il n’est point
d’autre pôle d’allégeance où ait pu se loger cette Tunisie.
60 Ce que Khélifa Chater appelle « les pôles affectifs » font que les frontières politiques,
maraboutiques et ethniques ne coïncident jamais.
61 Mais enfin dans cette société plurielle, une construction s’ébauche, qui relève du pari
raisonnable.
62 Dans les interstices de cette société fragmentée à souhait mais qui le plus souvent se
scinde en deux ligues rivales, Youssef et Chaddad, Bachia et Hassania, des minorités
ethniques ou religieuses, des groupes sociaux plus entreprenants que d’autres, des
marabouts et des chefs confrériques, opèrent des jonctions, pratiquent l’art de négocier,
et par la même se trouvent être les tenaces artisans d’une construction proprement
nationale, aux côtés de la double progression du pouvoir politique et du réseau urbain.
« On rencontre des artisans fixés à Djara de Gabès où quelque forgerons fabriquent des
mors et des instruments aratoires, à Menzel où existent des tisserands et à El Hamma où
des selliers-bourreliers confectionnent des harnachements. Toutefois les maréchaux-
ferrants, armuriers, selliers et menuisiers viennent de Sfax travailler saisonnièrement
dans les principaux centres. De même quelques bijoutiers de Djerba, israélites,
s’établissent plus ou moins longuement dans les oasis et le Djerid qu’ils parcourent avec
une pacotille. La plupart de ces objets se vendent sur le marché de Menzel car le pays
Cheddad est condamné à graviter commercialement autour d’un souk Youssef... Lorsque
la moisson ou la récolte de dattes a été satisfaisante, le marché de Menzel connaît une
vive animation. Les tissus fins, les bijoux de Djerba trouvent acquéreurs. De Sfax arrivent,
par caravanes ou par barques, les chéchias ou les vêtements brodés de Tunis, les étoffes,
les armes, la quincaillerie européennes. Les cotonnades et la poudre viennent de Malte,
par de nombreux petits bâtiments que la fin de la course délivre de toute inquiétude. C’est
vers Sfax aussi que partent la laine, l’huile, ou les grains achetés pour le compte des
maisons marseillaises. Mais si l’année est mauvaise on vient emprunter aux boutiquiers
du Souk, des juifs de Djerba souvent... Les possesseurs de chameaux partent alors vers
Gafsa, Kairouan, Sfax pour acheter des grains »10.
63 Autant dire que ce sont les hommes, jouant de leur diversité, plus que l’Etat niveleur, qui
inventent cet espace de cette société.
64 Car enfin c’est un pays de Dhimmi11 que traversent régulièrement les Mahalla ou camps
beylicaux chargés de collecter les impôts du Nord, du Centre et du Sud.
54

65 La révolte de 1864, tribale autant que citadine et villageoise, a failli inaugurer un pouvoir
national et populaire. Le chef de la révolte, Ali Ben Ghdahem, promu à la dignité de « Bey
des Arabes », mit en danger de mort un pouvoir déjà largement affaibli et inféodé aux
puissances européennes. Les tribus et les ruraux fraternisèrent et le peuple de l’anarchie
se révéla capable d’union et de discipline12.
66 L’œuvre coloniale de la France paracheva la tâche du pouvoir beylical : elle brisa
définitivement les structures tribales, soumit la population et l’espace à un contrôle
administratif rigoureux et intégra l’économie, réduite à la stricte dépendance, au système
capitaliste international.

NOTES
1. JULIEN (Ch. A.), Histoire de l’Afrique du Nord, Tome I, Paris, Payot, 1956. 2e édition.
2. GAUTIER (E.F.), Le passé de l’Afrique du Nord. Les siècles obscurs, Paris, Payot, 1937.
3. Ibn Khaldoun.
4. Ibn Khaldoun.
5. BRAUDEL (Fernand), La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Tome II.
Paris. Armand Colin, 1982, 5e édition.
6. BRAUDEL (Fernand), op. cil.
7. MARTEL (André), Les confins Saharo-Tripolitains de la Tunisie (1881-1911), Paris, PUF, 1965, Tome II.
8. LE TOURNEAU (Roger), Les Villes musulmanes d’Afrique du Nord in Annales de l’Institut d’Etudes
Orientales, vol. 12, 1954. Alger, Institut d’Etudes Supérieures Islamiques, La Maison des Livres,
1957.
9. BRAUDEL (Fernand), L’identité de la France, Tome I, Paris, Arthaud-Flammarion, 1986 : « La
division est dans la nation française, dont l’unité n’est qu’une enveloppe, une superstructure, un
pari ».
10. MARTEL : op. cit. Tome I.
11. Dhimmi, protégés non musulmans, soumis à l’impôt. Ce sont les Aghlabides qui introduisent
une innovation impie : l’impôt foncier sur les terres exploitées par les musulmans.
12. Voir infra la contribution de Nourredine Sraïeb.

AUTEUR
MONCER ROUISSI
Moncer ROUISSI, Professeur (sociologie-démographie) à la Faculté des Lettres et des Sciences
Humaines de Tunis.
55

3- Elite et société : l’invention de la


Tunisie de l’état-dynastie à la nation
moderne
Noureddine Sraieb

1 Pour évoluer de l’Etat-dynastie depuis l’installation des Husseinites en 1705 à la nation et


l’Etat-nation de la Tunisie actuelle, la formation économique et sociale tunisienne est
passée par des phases successives de son histoire.
2 Notre objectif est précisément de suivre cette trajectoire et de tenter de percevoir ce qui
pourrait constituer les moments forts de cette évolution d’une part, et les facteurs
endogènes et exogènes qui ont favorisé l’émergence tardive de la nation tunisienne,
d’autre part.
3 Nous avons choisi comme point de départ de cette contribution le premier tiers du XIXe
siècle et comme terme, la naissance du mouvement Jeunes-Tunisiens (1906), car c’est
dans cette période, nous semble-t-il, que le processus de formation est le plus visible et le
plus probant. Remarquable dans sa continuité, il l’est aussi dans ses dénouements.
L’introduction de la Tunisie dans la zone d’influence occidentale a désarticulé la société
tunisienne dans son ensemble mais elle a en même temps engendré la réponse à cela en
déclenchant la prise de conscience collective ou individuelle. Le groupe des Réformistes,
dont nous analyserons l’action de manière prioritaire, est le produit de cette agression.
Même si leur action est demeurée vaine et que la Tunisie fut colonisée par la France, leur
« testament moral » ne fut jamais abandonné, même si au départ il pouvait paraître
inadapté à la nouvelle situation que créa l’institution du Protectorat français en Tunisie.
Il aura, néanmoins contribué à la poursuite d’un combat inégal, certes, contre le
colonisateur dominant après qu’il aura été l’« inventeur » de la Tunisie d’aujourd’hui.
56

ÉTAT ET SOCIÉTÉ
4 Tous les historiens de la Tunisie s’accordent pour signaler l’autonomie acquise par la
dynastie husseinite par rapport aux conquérants ottomans. Sans trop revenir en arrière,
nous pouvons dire que c’est sous Hamouda Pacha (1782-1814) que ce désir s’est confirmé
par une décision, d’apparence symbolique qui a consisté en la substitution de l’arabe au
turc dans les correspondances. A. Rousseau parle dans ses Annales tunisiennes de ce bey
« régénérateur de l’indépendance tunisienne (qui a œuvré) pour assurer la tranquillité de
son pays et le bonheur de son peuple »1, et que M.H. Chérif qualifie de « despote éclairé »2.
5 Malgré l’intermède des règnes et des fluctuations qu’ils apportèrent, la Tunisie du XIXe
reste gouvernée par une dynastie que Ch. A. Julien et Roger Le Tourneau qualifient à leur
tour de « nationale »3. Nous ne reviendrons pas sur les attributs de cette souveraineté
relevés par les historiens, ni sur les relations de vassalité que la Dynastie Husseinite
entretenait avec la Sublime Porte. Disons seulement que la césure commencée dès
l’origine va se perpétuer sans pour autant atteindre le point de rupture totale : il est vrai
que la situation internationale ne favorisait guère une telle rupture avec une puissance
musulmane seule capable de tenir tête, tant bien que mal, aux puissances européennes
pour lesquelles la Tunisie constituait un véritable enjeu en Méditerranée, surtout depuis
l’occupation de l’Algérie par la France en 1830. Dès lors, la dynastie husseinite est allée
même rechercher cette vassalité comme pourrait nous le confirmer la mission de
Khérédine à Istamboul en 1871.
6 Autonome vis-à-vis de l’extérieur, la dynastie husseinite régnait au plan intérieur sur un
territoire qui possédait ses frontières. L’Etat disposait d’une armée, et avait, somme toute,
une autorité sur ses habitants.
7 « En dépit de toutes les limites de son pouvoir, le Bey de Tunis apparaissait cependant
comme un des princes musulmans les mieux obéis de l’Afrique du Nord (...). Les beys,
comme les vice-rois, disposaient d’une masse paysanne étroitement soumise à leur
pouvoir et à leur fiscalité, et pour lointaine et intermittente qu’elle fût, l’action du
gouvernement maintenait la plupart des nomades dans une dépendance et une
soumission relatives. Le Bey leur imposait les Caïds qu’il avait choisis; en temps normal il
obtenait des contributions ou des services qui étaient autant le symbole d’une vassalité
que le paiement d’un impôt régulier. Si l’insécurité restait permanente dans la steppe, du
moins les révoltes étaient-elles rares, étroitement localisées. Aucune des tribus nomades
ne songeait à rejeter l’autorité du Bey (...) », c’est ainsi que Jean Ganiage décrivait l’état du
royaume4.
8 Mais à côté de cette masse paysanne ou nomade pour adopter l’appellation
Khaldounienne de Badw, existait une masse sédentaire ou Hadar.
9 Dans ces mêmes groupes, des catégories sociales se créent. Pour la ville, hommes d’Etat,
hauts fonctionnaires, ‘ulamā, artisans constituent ce qu’on pourrait appeler une élite,
tandis que le reste de la population n’était que la plèbe, le commun des gens du royaume
‘ammat ahl al-mamlaka (B. DHIYAF, V/23) ou la grande masse assawād al-ddam (B. DHIYAF, IV
/74), tandis que l’appartenance à la capitale conférait un titre de gloire supplémentaire
(baldf) par rapport à l’afāqī habitant des autres régions du Royaume.
10 Nous avons donc affaire à une société hiérarchisée où l’élite gravite autour de la Cour et
détient, selon la volonté du Prince, il est vrai, les rênes du pouvoir politique et
57

économique par son commerce avec l’extérieur, tandis que le reste de la population des
villes et des campagnes reste soumis à l’oppression et où le paysannat n’acquiert la
reconnaissance des autorités que lorsqu’il s’est acquitté des charges qui le jugulaient et
qui, en fin de compte, allaient enrichir une administration financière qui n’avait d’autre
souci que de dilapider les deniers de l’Etat à des fins strictement personnelles ou à des
réalisations inutiles et de prestige. Nous ne donnerons en exemple que le cas de Ben Ayed
et de Nessim Shemmama à cet égard, avec la complicité de Mustapha Khaznadar, premier
ministre d’Ahmed Bey. Telle situation devait favoriser la pénétration économique
européenne en Tunisie où les Consuls de France, de Grande-Bretagne et d’Italie avaient
une influence considérable et devaient se plier aux exigences de plus en plus grandes de
leurs puissants protégés que J. Ganiage décrit en ces termes : « [...] Par ses efforts
persévérants, son entente, une génération de négociants européens avait réussi à
organiser un vaste réseau commercial, à s’assurer en même temps une influence
exceptionnelle auprès de la Cour de Tunis. Intermédiaires de toutes les transactions
importantes du Gouvernement, les négociants avaient leurs entrées au Palais; ils
discutaient d’égal à égal avec les ministres tunisiens. Van Gaver, Carcassonne, Sedriani,
les Grecco5 étaient des personnages avec lesquels le Bey devait compter. Il n’était pas de
prêt du gouvernement, pas d’avance sur la récolte qui fut réussi sans leur assentiment;
aucun Consul de Sardaigne, d’Italie ou même de France ne pouvait espérer rester
longtemps en fonction s’il se heurtait à l’hostilité résolue des principaux notables de leur
colonie »6.

La Tunisie dépossédée

11 La Tunisie du XIXe siècle était ainsi l’endroit élu des étrangers qui gouvernaient les
nationaux : mamelouks, commerçants étrangers, « conseillers » consulaires auprès de la
Cour qui n’hésitait pas elle-même à prendre ses hauts fonctionnaires parmi les étrangers 7,
sans omettre un groupe de négociants juifs tunisiens ou étrangers qui commençaient à
prendre une importance telle qu’ils inquiétaient à leur tour les commerçants européens
et leurs chancelleries. C’est ainsi que « les négociants européens qui avaient applaudi aux
réformes libérales8 des beys Mohammed 9 et Mohammed es-Sadok 10 commencèrent à
s’inquiéter d’une concurrence qu’ils n’avaient pas prévue, à redouter des difficultés dont
ils ne pouvaient encore soupçonner la gravité »11.
12 Dans ce cadre, aussi complexe qu’étouffant, comment se manifeste l’existence des
« nationaux » ? Ou bien par la collaboration ou bien par la révolte. Dans le premier cas, la
collaboration se fait au niveau le plus élevé. Le Bey, ses ministres, son armée, consentent,
quand ils n’y sont pas obligés, à exécuter les ordres de leurs « conseillers ». Chacun
d’ailleurs y trouve son compte : les uns s’enrichissent, les autres consolident de mieux en
mieux leurs positions, en vue d’agir plus efficacement. En effet, les navires de guerre
européens en rade au port de la Goulette devenaient spectacle courant. Moyen de
pression sur la cour de Tunis, ou simple mesure de prévention en vue de protéger les
colonies européennes de la Régence ? C’est, en fait, un faux problème étant donné que les
deux éléments n’en font qu’un : une pénétration économique engendre nécessairement,
sinon une main mise du moins une influence et une pénétration politique dont les
conséquences seront visibles plus tard. Une véritable colonisation anglaise, puis italienne
et française s’instaure dans le pays. « Le 10 octobre 1863, la signature de la convention
anglo-tunisienne confère aux sujets anglais le droit d’acheter et de posséder des terres
58

dans toute l’étendue de la Régence : c’est la porte ouverte aux hommes d’affaires anglais :
« chaque courrier dépose à Tunis un capitaliste et un industriel maltais ou juif de
Gibraltar : Wood vient présenter au bey des banquiers et des ingénieurs; l’un veut créer
une banque à Tunis, l’autre développer la culture du coton dans la Régence; le troisième
se charger de l’exploitation des mines »12. On sent de plus en plus que, par leur avance
technique, l’existence de moyens financiers importants mis à leur disposition, l’état de
décadence de la Tunisie à l’époque due en grande partie à la mauvaise gestion du pays par
les ministres et leurs hauts fonctionnaires presqu’exclusivement mamelouks, les Etats
européens voyaient la Tunisie comme une proie facile à atteindre. D’un autre côté, les
Tunisiens se trouvaient de plus en plus étrangers aux affaires de leurs pays, la masse
paysanne étant de plus en plus accablée d’impôts et de charges diverses. Est-elle satisfaite
de sa situation ou au contraire est-elle mécontente ? Possède-t-elle une élite qui puisse
manifester son désaveu à l’égard du gouvernement tunisien d’un côté et de la pénétration
étrangère de l’autre ? En un mot, peut-on dire qu’il existait une conscience nationale à
l’époque ? Un évènement d’une importance capitale, semble-t-il, peut nous fournir
certains éléments de réponse.
13 Le gouvernement tunisien, pour faire face à ses dépenses inutiles, se trouvait souvent en
difficulté. L’un des moyens qu’il utilisait pour alimenter ses caisses consistait à lancer des
emprunts soit locaux (1862) soit internationaux (1863)13. Mais ceci ne résolvait pas les
problèmes; bien au contraire, ceci rendait la situation de la Tunisie de plus en plus
catastrophique. En effet l’emprunt du 6 mai 1863 est de 39 346 000 francs valeur
nominale, amortissable en 15 annuités et demie de 4 200 000 francs l’une. L’Etat s’engage
ainsi à rembourser 65 millions : le produit de l’impôt personnel évalué à 5 millions sert de
garantie à l’emprunt. De tous ces millions le gouvernement beylical ne touche que... 5 640
914 francs. Il est vrai que les banques et Khaznadar ont prélevé leurs commissions. Quant
au Bey, il reçoit « d’avance » un million, « à titre de cadeau, selon l’usage en pareille
matière» [...]. Cet emprunt évidemment ne résoud rien14, car, en même temps que dans les
bureaux du représentant de la maison Erlanger à Tunis, on remboursait les anciens titres,
un courtier du gouvernement installé dans le voisinage, reprenait du public l’argent que
celui-ci venait de recevoir, en échange de nouveaux Teskérès... A la faveur de cette
comédie de remboursement, la dette se trouva simplement augmentée de 15 millions à
peu près... »15. Devant une telle situation, il fallait encore recourir à d’autres procédés et
plus particulièrement à une augmentation d’impôts qui passeraient du simple au double.
Quelle sera la source de ce financement ? Ce seront les paysans, évidemment, mais aussi
les habitants des villes qui en étaient jusque-là exemptés, qui paieront.

Signification d’un soulèvement ?

14 Malgré l’opposition de certains ministres dont Kheredine, Hussein, président du Conseil


municipal de Tunis et d’autres encore, la décision fut prise de doubler l’impôt de la Mejba
qui passerait de 36 à 72 piastres « riyal »16. Un mouvement général s’organisa au sein de la
population : on refusa de payer l’impôt mais, chose plus grave encore, on porta la
contestation sur d’autres points plus intéressants, auxquels nous nous arrêterons en
négligeant les déroulements des événements de cette « insurrection » de 1864, plutôt
connue sous le nom de la révole d’Ali Ben Ghdahem et qui ont été bien rapportés par
d’autres, dans leurs menus détails17.
59

15 Limitons-nous par conséquent aux revendications essentielles des insurgés. La


spontanéité de la réaction montrait que la colère couvait chez les couches paysannes et
de petits artisans du pays qui se trouvaient unis ainsi par un « chef national », Ali B.
Ghdahem, et ses lieutenants locaux dans les diverses régions de Tunisie, auxquels toute la
population obéissait. Ils organisaient la résistance dans tout le pays après avoir isolé le
pouvoir central dans la capitale, tandis que dans toutes les autres régions de Tunisie le
pouvoir était passé entre les mains des hommes les plus en vue de la tribu ou de la ville,
car cette insurrection paysanne put obtenir aussi le soutien de la petite bourgeoisie des
villes telles qu’à Sfax ou à Sousse, soit par crainte de représailles de la part des tribus
nomades, soit pour conserver leurs propres avantages face à l’intrusion étrangère sur le
plan gouvernemental (les Mamelouks) ou sur le plan commercial (pénétration de plus en
plus grande du capital étranger qui dépossédait les Tunisiens même de leur marché
national où ils étaient concurrencés par les commerçants étrangers). Aussi, constituaient-
ils à leur tour de petits gouvernements locaux, formés de notables civils et religieux qui
dirigeaient les affaires en commun. Ces « gouvernements locaux », baptisés chartias, que
Mostefa Lacheraf considéra comme de « véritables comités libres »18, étaient élus et
représentatifs des différents groupes de populations. Ces comités se sont constitués
spontanément parmi les diverses tribus qui ont oublié pour un moment leurs luttes et
leurs inimitiés car elles ont vu que leur « cause était commune »19, et que l’oppression qui
frappait les uns touchait, de la même manière les autres, au point de se sentir solidaires
pour réagir ensemble contre l’ennemi commun : le pouvoir central. Ali Ben Ghdahem le
confirmera à ses compagnons en leur interdisant toute agression contre qui que ce soit,
car, d’après le chef de l’insurrection, tout acte de banditisme ne pourrait que porter
préjudice à leur cause, eux, qui « n’ont affaire qu’au Gouvernement »20.
16 Il semble ainsi se dessiner une certaine « éthique » du pouvoir qui n’était que pour
rassurer les gens. En effet, on commençait à se rendre compte que jamais les caravanes
n’étaient en aussi grande sécurité21. Certaines anecdotes rapportées par Ben Dhiyaf
peuvent nous renseigner sur cet état de fait. Une caravane allant de Tozeur à Tunis a vu
son chargement de dattes diminuer. Ayant appris la nouvelle, Ben Ghdahem obligea ses
compagnons à restituer ce qu’ils avaient pris, malgré le refus du propriétaire qui dit à Ben
Ghdahem : « Je leur pardonne car la faim les a obligés de les manger » et Ben Ghdahem de
répondre : « Il faut absolument que tu récupères ton dû aux prix des ventes des dattes à
Tunis même et non au Djérid ». Aussitôt dit, aussitôt fait22. « Les habitants de Tunis,
ajoutera-t-il, sont nos frères. Nous savons que leurs cœurs nous pardonnent. Ils savent, en
effet, que si nous venions à disparaître, ceci porterait préjudice à leur commerce et à
leurs industries »23.
17 Il s’agissait pour les insurgés et les chartias d’établir un climat de confiance et de
solidarité envers leur mouvement dans les populations, en n’attaquant que les hommes
du pouvoir, caïds, féodaux, terriens et hommes de main. Il s’avère que la révolte était
dirigée par la paysannerie contre ses oppresseurs. Ainsi ils se sont vengés dans la région
de Kairouan, du Caïd Zar-rouk ibn Abi al-Aïssaoui. Après l’avoir obligé à nourrir trois
cents cavaliers et leurs chevaux, ils exigèrent de lui qu’il leur présentât des titres
d’emprunts faits en leur nom. Ils les brûlèrent et lui dirent à leur départ : « Tu ne nous a
pas nourris avec ton argent ni avec celui de ton père. C’est notre argent qu’Allah nous
rend »24. Il semble que les paysans se soient soulevés pour récupérer ce qu’on leur avait
pris auparavant de manière arbitraire. Il semble aussi qu’ils aient pris conscience de leur
condition d’opprimés; chose plus grave, ils n’hésitent plus à mettre en question
60

l’honnêteté des hommes de religion : Si le tombeau de Sidi Abu Zum’a al-Balawî,


compagnon du prophète, a été profané à Kairouan25, ils s’en prennent aussi aux
théologiens « ces savants de la fin du monde, complices des oppresseurs » 26 qui, « s’ils
avaient essayé de corriger les torts [des gouvernants], les choses n’en seraient pas là » 27.
Cette « iconoclastie » se manifestera encore à M’saken qui refusait toute médiation. A
chaque fois qu’un émissaire venait à M’saken en vue de négocier on le repoussait. On
allait jusqu’à dire : « si quelqu’un venait chez nous, fût-il prophète, nous ne l’accepterions
pas » ou encore « qu’ont-ils donc à nous dépêcher des curés alors que dans notre pays il y
en a un qui pleure tous les jours dans sa mosquée »28.
18 Ceci nécessite interprétation. Sans trancher, nous pouvons néanmoins émettre quelques
hypothèses. Il est évident, nous semble-t-il, que les insurgés n’ont jamais remis en
question l’Islam dans son ensemble. Celui-ci fait partie intégrante de leur culture.
Cependant, la situation des hommes de religion se voit remise en question. Les insurgés
voient en eux, incontestablement, des auxiliaires du régime d’oppression qui les accable.
19 D’autre part, dans cette situation précise de troubles, la position des puissances
européennes s’est souvent manifestée aux yeux des insurgés. Ils ont senti que les
interventions étrangères constituaient pour eux un danger réel. Ils en rendent
responsables les autorités tunisiennes et tous leurs hommes de main, y compris les cadis,
muftis et autres fonctionnaires du Charaâ. C’est ce qui explique, à notre sens,
l’identification des hommes de religion à des babbâs ou curés, qui, en tant que
musulmans, auraient dû, dans l’esprit des insurgés être de leur côté au lieu de se placer
dans le camp des « oppresseurs », au même titre que la grande bourgeoisie des villes qui,
au lieu de prendre part à l’insurrection, s’est enfuie à Alexandrie ou à Tunis en vue de
préserver sa vie et ses biens.
20 Un autre phénomène non moins important apparaît dans les revendications des insurgés.
Ils formulent, en effet, le désir ou la volonté que, dorénavant, le Caïd soit un membre de la
tribu et élu par elle. Ceci remet en cause toute la politique du gouvernement qui, jusque-
là, a toujours recruté ses hauts fonctionnaires parmi les mamelouks, étrangers au pays aux
yeux des insurgés, et qui ne se manifestaient que pour percevoir l’impôt ou spolier des
terres.
21 Ainsi donc, à côté de la récupération des biens par les insurgés, on va vers une
récupération du pouvoir à proprement parler, l’instauration des chartias, n’étant en
somme qu’une étape transitoire dans cette récupération. Les insurgés ressentent la
nécessité pour eux de participer à la marche des affaires, qui, jusque là, se faisait contre
eux et à leur détriment.
22 Peut-on alors parler d’une nationalisation du pouvoir ?
23 Il est évident que l’année 1864 marque le début de cette nationalisation. Tribus nomades
et citadins se trouvent unis pour une cause commune; leur chef Ali B. Ghdahem, est
reconnu par tous, tout au moins au début de l’insurrection29, les décisions se prennent en
commun et des accords écrits sont conclus entre les divers chefs de chartias en vue
d’organiser l’insurrection et de gérer les affaires qui ne sont plus, depuis le
déclenchement de la lutte, entre les mains du gouvernement central.
24 D’autre part, si aucune haine contre les étrangers ne s’est manifestée au début,
l’intervention trop visible des puissances étrangères30 dans les affaires du pays la
suscitera, même si certains bourgeois de Sousse ont souvent demandé à d’Espinat 31 une
intervention de l’armée française en vue de rétablir l’ordre dans le Sahel32. On sait par
61

ailleurs les pressions des Anglais sur les chefs de l’insurrection en vue de restaurer
l’autorité du Bey, tout en essayant, par ailleurs, de faire croire aux insurgés que tous leurs
maux viennent de la politique française à l’égard de leur pays. En fait, les Anglais ne font
que renvoyer la balle à De Beauval qui rendait, de son côté, les Anglais responsables de la
politique des Beys.
25 Les insurgés étaient-ils dupes de telles manœuvres ? Il semble que non. Devant le danger
d’invasion du pays par les Etrangers, les insurgés portent leur regard vers la Sublime
Porte et font des appels au Sultan en vue de les protéger. A Sfax, par exemple, le drapeau
du Sultan se substitue à celui du Bey, tandis que la foule crie « vive le Sultan, à bas le Bey »,
dans les villes du Sahel, « on demande la déposition de la famille hussaïnite et la
soumission du pays au gouvernement direct de la Sublime Porte »33.
26 Il s’agit d’un mouvement de patriotisme authentique de populations qui se disent prêtes à
défendre leur pays contre toute invasion étrangère et si « les craintes d’invasion font
naître des aspirations turques »34, les Tunisiens comptent aussi sur eux-mêmes, comme
nous le dira B. Dhiyaf. Certains notables, inquiets des interventions étrangères dans les
affaires du pays et de leurs pressions sur le Bey diront : « nous préférons trahir un faible
contre un fort, comme cela s’est passé en Algérie – et ce, dans le cas où notre Sultan ne
ferait rien pour nous protéger alors qu’il est responsable de nos destinées devant Dieu –
plutôt que l’on dise que notre pays a été conquis par des paroles et des manœuvres » 35.
27 Mais si la « Révolution de 1864 » a échoué, elle n’en a pas moins constitué pour la Tunisie
une étape très importante dans son affirmation politique. Ce mouvement sans précédent
a eu le mérite de faire prendre conscience à la masse paysanne et la petite bourgeoisie des
villes de leur situation d’opprimés par rapport à une cour qui ne se souciait pas d’eux et
qui les accablait. Cette prise de conscience s’est manifestée dans les faits par
l’instauration des Chartias, l’insoumission au pouvoir central, le respect d’une
organisation révolutionnaire qui dénote une intégrité morale certaine, des demandes
précises en vue de l’amélioration des conditions de vie des personnes et une
revendication de nationalité notamment en ce qui concerne la désignation des Caïds qui
juque là étaient tous des mamelouks étrangers qui ne partageaient en rien les joies ou les
malheurs de leurs administrés qu’ils ne connaissaient qu’au moment où ils venaient
percevoir les impôts ou les déposséder de leurs terres.

Genèse d’une conscience

28 Cette conscience politique se manifestera aussi par un refus de l’occupation étrangère et


comme nous l’avons vu par l’appartenance à un pays qu’il faut défendre jusqu’à la mort.
29 Patriotisme ? Nationalisme ? Il est certes difficile de dire que la Tunisie de 1864 était ce
qu’elle est actuellement. Il n’en demeure pas moins que c’est à cette date-là que la Tunisie
a pu s’affirmer, même momentanément, comme une nation soudée, ayant un but à
atteindre, obéissant à une organisation révolutionnaire avec des objectifs politiques
certains.
30 Il est aussi évident que ce nationalisme reste disparate et confus. Il ne se manifestera qu’à
la suite de situations précises et surtout contre tout genre d’occupation étrangère.
L’insoumission des tribus du Sud au Protectorat français est encore une preuve
irréfutable.
62

31 La constante qui se dégage de ce processus c’est une prise de conscience brutale de


personnes mises au ban de la société, à savoir le paysannat, les nomades et aussi les
artisans et petits bourgeois des villes qui se soulèveront contre l’ordre établi et ses abus,
les velléités d’intrusions étrangères et les bourgeois et féodaux terriens qui, jaloux de leur
situation favorisée et de leurs prérogatives, seront presque toujours les alliés soit des
forces oppressives de l’intérieur, soit des forces d’occupation. Une telle prise de
conscience semble cependant confirmée au niveau de l’élite réformiste tunisienne du XIXe
siècle qui l’a exprimée par ses écrits et dans ses discours.
32 Le travail de R.P. Demeerseman nous semble à cet égard fort instructif36. L’auteur part
d’une analyse du vocabulaire politique de trois œuvres capitales de l’historiographie
tunisienne du XIXe siècle3376 bis.
33 Il a bien voulu mettre en évidence les objections qu’on pourrait lui formuler, aussi s’est-il
empressé d’y répondre. « Certes l’attribution aux langues d’un certain lien avec la
mentalité s’avère légitime »38 dira-t-il. Et de citer Darmesteter : « Formes immédiates de
la pensée, instruments créés par elle pour la traduire, ce sont autant de miroirs où
viennent se réfléchir les habitudes d’esprit et la psychologie des peuples »39. L’auteur
ajoutera néanmoins : « Il importe toutefois de s’en aviser, le passage du linguistique au
psychologique n’en reste pas moins des plus délicats et ne va pas de soi. C’est bien
pourquoi, laissant de côté les spéculations hasardeuses, nous porterons notre attention sur
quelques faits précis que notre analyse a dégagés et que le contexte historique a mis en relief » 40.
34 L’auteur essaie d’analyser, à travers les œuvres indiquées, l’emploi et l’évolution des onze
concepts suivants :
35 Tunis, pour laquelle l’auteur se demande si elle doit être traduite par Tunis, capitale du
pays ou Tunisie. Après l’analyse, l’auteur conclut au caractère amphibologique du terme
qui servait à désigner autant la capitale que le royaume dans son ensemble. Mais,
« pouvant désigner l’ensemble du pays, le mot est encore loin d’être synonyme de patrie
encore moins de nation »41.
36 Le terme Balad (pl. bilâd) signifie dans son sens large un lieu délimité, habité, le pays, la
ville ou la cité. « Moins impersonnel que qutr, il évoque une implantation », dira
Demeerseman42.
37 Au pluriel bilâd, il pourra être synonyme de Tunisie, « vrai terroir dont Bayram donne
cette excellente définition : c’est ce pays là (hâdihi’l-bilâd) qui est le lieu où ont prospéré
ses pères (manbat al-ābā) et où se sont fixés ses ancêtres (mustaqarr al-ağdâd, Bayram
I/109)»43. Et l’auteur de citer quelques emplois privilégiés tels que : pacification du pays
(tdmīn al-bi-lâd – Bayram I/21); prospérité du pays (umrān al-bilād, Kheireddine, 4); bien du
pays (hayr al-bilâd; Kheireddine, 57); coutumes du pays (ādāt al-bilâd, Bayram I/136 II/10)...
44
.
38 A côté de qutr qui signifie région ou contrée, le concept Umma ne reprend le sens de
nation que quand il s’agit de nations étrangères. Si ‘Imâla signifie province, iyâla est la
Régence. Bayt a le sens de dynastie (al-bayt al-Husaynî), la maison husseinite (Bayram,
I/153); al-’ā’ ila ‘l-husayniyya fi Tunis, la famille husseinite à Tunis (Bayram, I/128, 133)...
Mamlaka signifie royaume et dawla a le sens général de gouvernement, d’Etat mais il a
signifié aussi : empire, monarchie, dynastie et par excellence le Califat. Quant à Watan,
« vieux mot arabe (pl. awtān) peut signifier lieu où l’on est à demeure fixe, al-watan al-aslī :
lieu natal ou pays d’où l’on tire son origine, patrie, enfin lieu où les troupeaux couchent
habituellement »45. Istiqlāl : indépendance, « nom d’action d’une dixième forme dont on
63

retiendra le sens de : s’emparer exclusivement de quelque chose, par exemple du pouvoir


et être souverain indépendant »46.
39 Tels sont les concepts que l’auteur s’est proposé d’étudier et telles sont leurs
significations étymologiques. Dans une deuxième étape, Demeerseman cherche à dégager
leurs emplois et leurs significations propres, selon les circonstances dans lesquelles ils
ont été utilisés. Il en conclut que l’emploi du qualificatif tunisien (tūnusī, pl. Twānsa) attire
l’attention. L’auteur y voit « en germe, une protestation de l’individualité tunisienne
contre la domination des étrangers »47.
40 Ce même qualificatif précédant le mot Qutr, confère au terme des intentions différentes.
D’une part la manifestation d’une recherche d’indépendance. Aussi Ahmed Bey
s’accordera-t-il en 1842 le titre de Amīr al-Mu’minîn bi l-Qutr at-Tūnusī Emir des croyants de
la contrée tunisienne (B. Dhiyâf, IV/66). D’autre part il souligne l’autorité du Bey sur
l’ensemble du pays. « S’adressant aux habitants de Djerba (14 décembre 1842), il
souhaitera [Ahmed Bey] que Dieu garde cette île, mais se hâtera de mentionner en même
temps toute la contrée tunisienne : sa ir al-qutr at-Tūnusī (B. Dhiyâf, IV/68).
41 L’évolution du mot bilâd est aussi sensible. Ce sera la patrie, le pays, notre pays (bilādunā)
dira B. Dhiyâf (IV/247), que l’on se doit de défendre comme sa propre maison (himāyat
bilādinā wa-dārinā) (Ibid, IV/209). L’appartenance au pays est souvent mentionnée; parlant
des juifs, par exemple, l’auteur écrira « al-yahûd at-tawānisa », les juifs tunisiens (B. Dhiyâf
V/165). Ceci ressemble quelque peu à la nationalité. Ainsi les habitants du pays
deviennent ses fils (abnā al-bilād, B. Dhiyâf IV/210).
42 Si par ailleurs, l’auteur n’a pas rencontré l’expression nation tunisienne al-ummdt-
tûnisiyya, il a par contre relevé l’emploi d’al-Umma dans le sens localisé, tunisien. Les
auteurs diront al-Umma (la nation) ou hâdihi’l-umma (cette nation) et ils traiteront de tout
ce qui la concerne, s’agissant bien entendu de la nation tunisienne; alors que les concepts
de Imâla (province), Iyâla (Régence), Bayt (dynastie) indiquent surtout des rapports entre
la dynastie husseinite et la Sublime Porte.
43 Si le mot dawla (gouvernement) a pris droit de cité pour désigner le gouvernement
tunisien, alors que ce mot était exclusivement employé pour le gouvernement ottoman,
c’est surtout l’apparition du mot watan (patrie) qui est la plus importante pour nous.
44 D’après les textes étudiés, il apparaît de plus en plus que le concept est « entré dans les
mœurs politiques » sinon du pays dans son ensemble, du moins chez certaines personnes
qui constituaient, ce qu’on pourrait peut-être appeler une avant-garde réformiste.
45 S’il paraît inutile de paraphraser Demeerseman, il semble néanmoins intéressant de
reproduire sa conclusion : « l’existence d’un patriotisme sous une forme diffuse, ne
semble pas contestable. La dérivation sémantique des vocables étudiés dans notre
précédent article48 suffirait à elle-seule à le prouver. Il y a une certaine « ferveur »
patriotique dans les différents vocabulaires, des associations typiques, un culte de
drapeau dans l’armée, une mise en relief de l’intérêt supérieur de la patrie, une insistance
louangeuse sur l’amour de la patrie, la condamnation de la trahison de la patrie, un
rappel de l’existence des frontières, une crainte parfois panique de l’invasion. Les
discussions des historiens sur les velléités d’indépendance d’Ahmed Bey montrent à tout
le moins que le problème était soulevé »49.
46 A côté de tout cela, il suffit de noter la présence, dans le vocabulaire de l’époque, d’un
certain nombre de mots qui dénotent l’existence d’une conscience de la nationalité. La
différence entre le ahlî (homme du pays, citoyen...) et le ağnabî (l’étranger) est souvent
64

marquée, tandis que l’idée d’appartenance à une même race, à un même territoire fait son
apparition.
47 « Dans un discours au Bey, Khéreddine louera celui-ci d’avoir fait prédominer son amour
pour la patrie et l’intérêt des fils de sa race (banī ginsihi), (B. Dhiyâf, V/60) 50.
48 Et c’est dans ce contexte général de mobilisation en réaction à la pénétration étrangère et
aux abus qu’elle a pu engendrer, à la destructuration d’une société par l’introduction du
mode de production capitaliste et ses effets aussi bien sur le paysannat que sur la
bourgeoisie et la petite bourgeoisie des villes, qu’un travail en profondeur s’élabore chez
une élite du savoir et du pouvoir dont l’objectif explicite ou implicite est effectivement de
réaliser un changement de l’intérieur et de créer les conditions favorables à la genèse et à
l’affermissement de l’Etat et de la nation modernes. Ce fut l’heure des Précurseurs 51.

KHEREDDINE ET LES « PRÉCURSEURS »


49 Ce groupe de réformistes provenait en fait de deux écoles différentes. Le groupe des
« indigènes », c’est-à-dire Le Cheikh Ibrahim Riahi, Mahmūd Qabadū, Sālim Būhāğib,
Ahmed Ben Dhiyaf, Bayram V sortaient de la Zitouna. Certains des mamelouks, tels que
Hussein et Roustam... étaient les élèves de l’Ecole polytechnique militaire du Bardo. Ils se
retrouvaient, néanmoins, groupés autour d’une œuvre commune qu’ils tenaient à
réaliser. Ils vivaient une période de transition. L’Occident commençait ses pénétrations
aussi bien économiques qu’intellectuelles, en Tunisie et dans le monde musulman en
général, dont l’Empire Ottoman et la Turquie particulièrement subissait les conséquences.
La contestation des régimes politiques despotiques commençait. L’esprit d’indépendance
nationale, la volonté de participer à la gestion des affaires publiques, s’ils n’étaient pas
encore ressentis par la totalité des peuples, devenaient la préoccupation d’une certaine
élite soucieuse dorénavant d’un bien-être commun. L’Etat, pour eux, ne devrait plus être
le bourreau, mais un agent au service des autres. A l’époque, un tel programme
constituait une véritable révolution.
50 Ce groupe prenait, en outre, de plus en plus conscience du retard que le monde musulman
accusait par rapport à l’Occident. Il s’avérait de plus en plus pour eux que le
développement de la science était l’élément fondamental pour le redressement de la
civilisation occidentale, qu’ils étaient souvent tentés de comparer à la civilisation arabo-
musulmane avant son déclin. Leur déduction était nette : si l’Occident atteint un tel
apogée sur le plan politique, social et technique, c’est bien par le développement de la
science et des connaissances. Telle était la situation des pays musulmans. Dès lors,
pourquoi ne pas redonner à la science la place qui lui revient afin de promouvoir une
société nouvelle où les mots de justice, de liberté et de prospérité doivent avoir leur
place ? D’autre part, pourquoi ne pas aller chercher en Occident même les éléments
aidant à ce redressement dans la mesure où ils peuvent être compatibles avec les données
fondamentales de l’Islam ?
51 On se rendait, en effet, davantage compte de l’avance technologique de l’Europe dans tous
les domaines, dès le moment où les échanges de délégations, les voyages commerciaux,
les missions de tout ordre devenaient de plus en plus nombreux. Commerçants ou
hommes d’Etat saisissaient de jour en jour les dangers qu’ils encouraient aussi bien sur le
plan intérieur qu’extérieur.
65

52 Ahmed Bey était conscient de ce retard, aussi avait-il créé l’Ecole militaire du Bardo, le 5
mars 1840, dont il confiait la Direction au Colonel Caligaris, orientaliste italien qui étudia
l’arabe en Syrie et servit dans l’armée turque52. Cette école devait offrir aux éléments de
l’armée du Bey un complément d’enseignement et de méthodes militaires à l’image de ce
qui se faisait en Europe. L’apprentissage de la langue française était inscrit aux
programmes de cette école au même titre que celui des mathématiques, de la géométrie
ou autres sciences profanes... à côté d’un enseignement de l’arabe et de la religion
musulmane, « de sorte que, à sa sortie de l’Ecole, l’élève sût ce qu’il lui fallait en sciences
non militaires, la langue française et les sciences rationnelles nécessaires aux militaires »,
selon Ben Dhiyaf53.
53 La direction des études en langue arabe fut confiée à Mahmūd Qabadū. Il est né en 1813,
d’une famille originaire d’Andalousie qui s’était installée tout d’abord à Sfax, à Tunis
ensuite où son père exerçait les fonctions d’armurier. Le génie de Mahmūd Qabadū se
manifesta dès son jeune âge, où, au Kuttāb, première étape de sa scolarité, il se faisait
remarquer. En effet, il apprenait par ouï-dire les sourates du Coran que son moueddeb lui
dictait ou simplement en écoutant ses camarades les réciter. Lors de ses études
secondaires, Qabadū savait l’arabe à la perfection, au point de dépasser ses professeurs
mêmes54. A l’adolescence, Mahmūd Qabadū fut atteint d’amnésie grave, au point de tout
oublier, jusqu’à rentrer chez lui le soir. Un beau jour il disparut. La nouvelle parvint alors
à son père que son fils était en Libye.
54 Là, « Le Cheikh el-Madani, instructeur réputé et d’une piété exemplaire, l’accueille avec
faveur, le retient longtemps, et s’ingénie à apaiser cette soif désirante qu’aucun
compatriote n’était parvenu à calmer »55.
55 Qabadū mena une vie d’ascète dans cette zaouia de Misurata, et en 1835, il revint à Tunis.
Il reprit ses études à la Zitouna. Son Cheikh, le professeur Ben Tahar le proposera comme
précepteur du fils de Souleimen Kahia, ministre de la guerre. Trois ans après, Qabadū
devait quitter la Tunisie à cause des idées ésotériques qu’il professait pour aller à Rome.
De là, il devait rejoindre la Turquie qui était alors en pleine mutation. L’élément
réformiste du pays avait battu le conservatisme qui lui barrait le chemin du progrès,
tandis que le Sultan Abdelmajid prenait la place de son père Mahmoud II, à la mort de
celui-ci (1er juillet 1839). En Tunisie, Ahmed Bey I er (1836) entreprenait dans le même
esprit, des réformes intérieures, reconstituant l’armée en la modernisant, en ordonnant
de s’habiller à l’européenne... ainsi que par d’autres manifestations qui devaient
confirmer cet esprit de changement dans le pays. Qabadū souscrivait à tout ce
mouvement de réformes. C’était surtout par méfiance qu’il quittait le pays de crainte qu’il
ne tombât victime des intrigues qui commençaient à se nouer dans la Cour.
56 Lors de son séjour à Istambul, Qabadū aurait rencontré des Tunisiens qui lui auraient
conseillé de rentrer en Tunisie pour cautionner la politique de réformes qui commençait
à être appliquée.
57 Qabadū a dû donc regagner Tunis en 1842, il reprit de nouveau ses cours, mais cette fois-
ci à l’Ecole militaire polytechnique du Bardo56. C’est là que Qabadū, le mystique et l’ascète,
devait changer de comportement et devenir un véritable homme politique. Il cautionnera
toute idée de progrès et n’hésitera pas à soutenir l’idée d’une ouverture nécessaire vers
l’Occident. Il applaudira aux idées réformistes du Kalife Abdelmajid et à ses réformes
bienfaisantes, « at-tandh’îmât al-kharyriyya ». Qabadū se fit aussi le défenseur de la
constitution de 1861 à la rédaction de laquelle il aurait contribué57 alors qu’il était mufti
66

du Bardo, c’est-à-dire le principal personnage religieux de la Régence, le Bardo étant le


siège du gouvernement.
58 A la même période, des disciples de Qabadū étaient remarqués par le Bey. Hussein et
Roustam avaient des postes importants au sein du gouvernement. Le premier sera
membre du Haut Conseil, Président du Conseil Municipal de la ville de Tunis, Directeur de
l’Imprimerie officielle, Ministre de l’Education et des Travaux Publics et après diverses
péripéties dans sa vie politique, finira par s’exiler en Italie où il mourra58.
59 Hussein a été souvent secondé dans ses activités diplomatiques et notamment lors de la
poursuite en justice du Caïd Schemmama par un jeune professeur de la Zitouna, originaire
du Sahel, nommé le Cheikh Sālim Būhāğib. Son intelligence, son savoir et son libéralisme
le font accéder, malgré l’opposition déclarée ou tacite des doctes tunisois de la Zitouna, au
grade de Professeur, suivant ainsi le chemin de son maître Qabadū dont il gardera l’esprit
libéral et la dialectique novatrice dans l’enseignement zitounien.
60 Il se fera entourer de disciples fidèles, qui essaieront de leur côté de propager les idées
libérales, réformistes et novatrices du maître qui, contrairement à ses compagnons,
survivra à l’occupation française et nous le retrouverons encore aussi actif à défendre les
intérêts de son pays, à propager ses idées réformistes et à aider son entourage à prendre
conscience des valeurs réelles de l’Islam et des réformes nécessaires à l’évolution du pays.
En effet, Sālim Būhāğib, fidèle collaborateur de Khérédine, de Hussein et de leur équipe
réformiste, restera après la mort de tous ceux-ci le porte-drapeau de cette génération des
précurseurs, qui essaiera de remettre le flambeau aux successeurs.
61 Il consigna ses voyages avec le général Hussein en Italie où il resta environ six ans dans
une Rih’la59, tandis qu’il contribuait à la rédaction du Aqwam al-masâlik... du général
Khérédine. Il laissait néanmoins une œuvre fondamentale pour la connaissance des idées
socio-politiques dans ses discours du mois de Ramadhan où il essayait d’établir les
rapports entre la religion musulmane et la civilisation moderne60.
62 Avec Bayram V et Mohammed es-Senoussi61, ils seront les continuateurs de l’œuvre de
Qabadū, Khérédine et autres réformistes, au-delà même des débuts de l’occupation
française. En effet, Sālim Būhāğib ne mourra qu’en 1924, à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf
ans.
63 Avec Khérédine, ce noyau constituera le groupe des réformistes qui essaieront de
parvenir au pouvoir. La mort d’Ahmed Bey et l’avènement de M’hamed Bey, hostile à
toute réforme à référence occidentale, les mettront en difficulté, mais les événements ne
tarderont pas à leur donner raison et petit à petit, ils s’achemineront vers le pouvoir,
avec, à leur tête, le général Khérédine qui sera leur représentant le plus authentique.

Khérédine, théoricien et homme d’Etat

64 Les troubles de 1864 ont ébranlé les vieilles structures de la Tunisie. Une situation
financière déplorable, des années de sècheresse et de famine, l’augmentation des
emprunts, rendaient le gouvernement incapable de remplir ses engagements envers ses
créanciers étrangers. De nouvelles pressions se feront sur le Bey. On parvint à une
solution en instituant une commission financière, « en vue de régler la dette et de
protéger les intérêts des créanciers du gouvernement tunisien »62. La présidence de cette
Commission Internationale (France-Italie-Angleterre)63 devait revenir à une personnalité
tunisienne. Le Bey choisit Khérédine, circassien d’origine, devenu tunisien par adoption et
67

par la force des choses. Enlevé en très bas âge à sa famille par des marchands d’esclaves, il
aurait été vendu à Istambul à un grand personnage, Tahsin Bey, Syndic des Chérifs, qui
l’aurait vendu à son tour à un représentant du Bey Ahmed (12 octobre 1837 – 30 mai 1855)
qui le prit en charge64 et l’entoura de tous ses égards.
65 Il lui fit faire des études à l’école des jeunes mamelouks, d’où « après avoir appris l’arabe,
et perfectionné ses études religieuses, il passe à celle des cadets... »65. Brillant élève et
probablement bon militaire, il devint général de brigade de l’armée beylicale. Or, vu son
intelligence, son esprit d’organisation et ses autres qualités, Khérédine fut soudain levé
de ses fonctions militaires pour d’autres missions politiques et administratives. « Ma
première mission date de 1270. Le Bey m’envoya à Paris pour défendre les intérêts du
Gouvernement tunisien contre le Général Mahmoud Ben Ayad66. C’était le comité du
contentieux au Ministère des Affaires Etrangères de France, constitué en Tribunal arbitral
qui, par délégation de l’empereur Napoléon III, arbitre dans la question, devait juger
l’affaire », écrit-il67.
66 A son retour à Tunis en 1857, Khérédine est désigné comme Ministre de la Marine et
Président du Grand Conseil électif, organisé par la constitution de 186168. Confirmé dans
sa carrière politique, il devait s’en détacher cinq ans plus tard (1863) à la suite de
malentendus et d’intrigues de palais perpétrés par le ministre Mustafa Khaznadar, beau-
père de Khérédine.
67 Aussi, restait-il éloigné des responsabilités du pouvoir. Cependant, il acceptait
d’accomplir des missions pour le gouvernement tunisien et notamment auprès des Cours
européennes. Ainsi il devait visiter tour à tour l’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Italie,
l’Autriche, la Suède, la Hollande, le Danemark et la Belgique.
68 Ces périples seront très fructueux pour l’homme d’Etat. Ils lui permettront de constater
de visu le degré d’évolution de ces peuples, déceler les causes et les effets de cette
évolution, de comparer les régimes politiques de ces pays avec ceux des Etats musulmans.
Tous ces éléments lui permettront de réunir ses réflexions et observations en son maître-
livre « Aqwam al-Masālik fi mdrifat ah’wâl al-mamālik»69.
69 Outre ces missions en Europe, Khérédine était souvent chargé de missions auprès de la
Sublime Porte, en vue de resserrer les liens entre le Bey de Tunis et le Sultan de
Constantinople. Favorable à ces liens, Khérédine semblait être l’homme désigné pour
l’accomplissement de telles tâches. Il y parvenait d’ailleurs avec succès. Quoique
volontairement éloigné du Gouvernement du pays pendant neuf ans, il devait y retourner
avec la toute puissance d’un premier ministre (1873), après avoir été chargé de la
Présidence de la Commission Internationale de contrôle (1869), et avoir obtenu le titre de
Ministre dirigeant (1870). « Cette dernière fonction fut créée spécialement pour moi, dira
Khérédine, ou plutôt pour ne pas enlever à Mustapha Khaznadar son titre de Premier
Ministre, le Bey ayant voulu absolument conserver son rang à cet homme qui avait ruiné
le pays et qui ne pouvait qu’entraver la tâche qui m’était confiée, car une entente entre
nous était impossible »70. Malgré tout ceci, et dans des conditions vraiment difficiles,
Khérédine, aidé, sans doute par la puissance et les intrigues de Mustapha Ben Smaïl
auprès du Bey, devenait Premier Ministre tandis que le rival Mustapha Khaznadar était
relevé de son poste.
70 Ainsi pour la première fois, le « Parti réformiste » prenait le pouvoir en Tunisie. Quelles
en sont les causes ?
68

71 La mauvaise gestion des affaires publiques par le Bey et son premier ministre Mustapha
Khaznadar a mené le pays à sa ruine. Les agissements de l’administration locale et
provinciale ont exaspéré le peuple, à tous les niveaux. Khérédine, Hussein, Roustam et
autres personnalités bien placées, ont essayé en vain de limiter les dégâts en s’opposant
ouvertement à l’augmentation de la Mejba qui aurait pu éviter les troubles de 1864. Leurs
propos n’ayant pas été pris en considération, la situation empira et la révolution de 1864
fit le reste. Khérédine dira à ce propos : « les Arabes ne pouvant plus supporter le régime
de despotisme et d’injustice qu’on leur imposait, se soulevaient d’un bout à l’autre de la
Régence; cette formidable insurrection mit le gouvernement à deux doigts de sa perte. Le
Bey se trouvait dans la détresse et impuissant à réprimer la révolte, il s’attendait d’un
jour à l’autre à voir les insurgés envahir la ville et sa résidence »71 et Khérédine d’ajouter :
«... la révolte fut domptée et une fois les Arabes réduits à l’impuissance, on les frappa d’un
impôt de guerre de cent millions de piastres (60 millions de francs) »72.
72 Au lieu que le Bey tint compte de la gravité de la situation en adoptant des mesures plus
indulgentes vis-à-vis de ses concitoyens, il profita, en quelque sorte de ce que la situation
se retournât en sa faveur pour se venger de tous ceux qui avaient pris part à
l’insurrection. Il maintint envers et contre tous son ministre Khaznadar et tous ceux qui
gravitaient autour de lui, faisant fi de l’opinion publique intérieure et extérieure.
73 En effet, Khaznadar, impopulaire aux yeux des Tunisiens eux-mêmes, ne l’était pas moins
aux yeux des puissances étrangères et notamment des Français qui voyaient en lui une
personne plus favorable à la pénétration anglaise en Tunisie73. En outre, les puissances
étrangères étaient aussi soucieuses de l’ordre intérieur de la Tunisie, dans la mesure où
un trouble pouvait avoir des répercussions sur les affaires de leurs protégés et des
conséquences dangereuses pour leurs territoires et notamment l’Algérie, alors occupée
par la France, car « les habitants d’un côté et de l’autre de la frontière, étant de même
race et ayant les mêmes intérêts, se communiquent réciproquement l’agitation ou le
calme »74. Ainsi donc une mauvaise situation intérieure pouvait avoir des conséquences
néfastes sur les rapports extérieurs de la Tunisie avec les grandes puissances européennes
et remettre en question son existence en tant qu’Etat constitué et indépendant. Les
réformistes tunisiens en étaient bien conscients. Aussi, pour desserrer l’étau qui les
étranglait, jetaient-ils le regard vers la Sublime Porte, puissance forte et musulmane de
surcroît. Conscient du danger qui guettait son trône, le Bey a dû sans doute penser que le
moment était venu de faire appel à Khéréddine, en qui il voyait un élément qui le
préserverait des instrusions étrangères. Soucieux de l’indépendance de la Tunisie vis-à-
vis des puissances occidentales, celui-ci devait aussi saisir l’occasion, de son côté, pour
mettre en application ses idées en politique étrangère.
74 Mais si ce point semble acquis pour les deux parties (Bey-Réformistes), le Bey ne craignait-
il rien en appelant au pouvoir un personnage dont les idées de politique intérieure ne
pouvaient être qu’un frein à l’action absolutiste du Bey et de son entourage ? Ceci d’autant
plus que les idées de Khérédine étaient rendues publiques par la publication de son livre
« Aqwam al-masâlik... »75 et de ses prises de position à l’intérieur du Conseil Suprême ?
75 Dès lors, on peut penser que le Bey n’avait pas d’autre recours que d’accepter, vu le
rapport des forces des parties en présence, la nomination de Khérédine à la tête du
Gouvernement pour répondre aux exigences du moment et éviter ainsi de nouvelles
catastrophes. Loin d’être un épiphéno-mène, l’arrivée au pouvoir de Khérédine semble
motivée par des données objectives, réelles, dont la Révolution de 1864 n’est pas la
moindre. Elle a pu montrer aux yeux de tous, aussi bien sur le plan intérieur qu’extérieur,
69

les dangers que pouvait encourir la Tunisie si la situation restait inchangée. D’ailleurs,
comment interpréter le fait que, ce même Bey (Mohammed es-Sadok) despote et
autoritaire, qui a rendu caduque la constitution de 1861 qu’il avait juré de préserver, fasse
appel à un homme dont le plus grand souci était de démocratiser le pays et de faire
participer les nationaux à la gestion de leurs propres affaires, contrairement à ceux qui
[le Bey et Mustapha Khaznadar] « ne se prêtaient à ces réformes que pour légitimer leurs
méfaits sous le couvert des décisions émanant de ce conseil [Suprême] »76.
76 Ayant accompli diverses missions auprès des cours européennes et parcouru leurs pays,
Khérédine a pu se rendre compte de l’état d’évolution de ces peuples, de leur confort et
leur prospérité. Appartenant lui-même à un pays où l’état de la société était désespéré et
conscient de cette infériorité aussi bien matérielle qu’intellectuelle, il essaiera d’en
déceler les causes et d’en trouver les remèdes. Aussi le but de son ouvrage était-il double
« convaincre les hommes politiques et les hommes religieux (Ulama) de saisir les moyens
susceptibles d’améliorer la condition de la communauté musulmane, de développer les
facteurs de sa civilisation en élargissant, d’une part, le champs des connaissances et du
savoir et en préparant, d’autre part, les voies de sa prospérité par le développement de
l’agriculture et du commerce, en facilitant l’expansion des industries et en éliminant les
causes du chômage. Ceci nécessite l’existence d’un bon gouvernement, garant de l’ordre,
générateur d’espoir qui engendre l’application dans le travail que l’on constate de visu
dans les pays européens et qui se passe de tout commentaire. La deuxième raison est de
prévenir certains musulmans inconscients qui persistent à négliger tout ce qui dans le
comportement des autres, est compatible avec notre loi islamique (Šar), ceci pour la seule
idée incrustée dans leur esprit que, tout comportement ou toute institution adopté par un
non-musulman, doit être abandonné »77.
77 S’élevant contre le fanatisme aveugle de certains ulama, Khérédine pousse ses
coreligionnaires à savoir discerner, dans ce que produit l’Occident, ce que la communauté
musulmane peut garder et ce qu’elle peut rejeter à l’instar des anciens qui, dès la
naissance de l’Islam, se sont intéressés à la production intellectuelle de tous les pays
limitrophes et ont su en apprécier la portée gardant ainsi ce que bon leur semblait et
réfutant de manière rigoureuse ce qui leur paraissait incompatible. Il était inconcevable,
pour Khérédine, que des échanges ne pussent se faire dans un monde où le
développement économique, technique et scientifique prédominait et où les échanges
étaient devenus de plus en plus indispensables au point que Khérédine s’imaginait le
monde comme « un seul pays habité par plusieurs nations »78.
78 Mais l’auteur pense déceler les causes de ce refus presqu’ostentatoire. Si le manque de
discernement des ulama est reconnu, les raisons qui poussent les hommes d’Etat à cette
répugnance au changement sont non moins visibles. Les hommes politiques qui feignent
d’ignorer ces vérités y trouvent un alibi pour gouverner de manière despotique,
arbitraire et absolue.
79 Or l’aversion de Khérédine pour le pouvoir absolu n’est pas à démontrer tant elle apparaît
au long de son livre de manière nette et précise79. Comment donc éviter que le pouvoir,
concentré entre les mains d’une seule personne, devienne un facteur d’oppression ?
L’Islam semble fournir à Khérédine la première réponse : la sûra, instituée depuis
l’avènement des premiers Kalifes, limite les pouvoirs abusifs du régent en le renseignant
et en lui fournissant des avis. Le pouvoir corrompt, et l’existence d’un groupe de
conseillers (ahl al-h’all wa’laqd) capables de comprendre et de saisir les problèmes ne peut
être que louable. La Sûra corrige les erreurs d’un souverain sans vouloir se substituer à
70

lui. En l’aidant à résoudre les problèmes de la communauté de manière juste et équitable,


les conseillers ne font que le raffermir dans son pouvoir. Ainsi donc, l’existence d’une
assemblée, dirons-nous, consultative est nécessaire pour la bonne marche des affaires et
pour éviter les dangers réels d’un pouvoir personnel. Et Khérédine de prendre l’exemple
de Napoléon cité par Thiers. « Qui aurait pensé, dira-t-il, que l’homme sage des années
1800 deviendrait un homme fou en 1812 ? Or, on aurait pu imaginer tout cela si on avait
pensé que quiconque était capable de faire ce qu’il voulait, portait en lui un mal
incurable, à savoir le désir de faire tout ce qui est possible, fût-ce mauvais... La leçon
qu’un peuple doit tirer d’une telle situation, c’est qu’en aucun cas les affaires d’un pays ne
doivent être mises entre les mains d’un seul homme ». Khérédine avait toute latitude de
souscrire à ce point de vue, lui qui avait toujours combattu le pouvoir absolu dans toutes
ses manifestations et qui avait pu constater et connaître la situation à laquelle était
parvenue la Tunisie, situation ruinée, conséquence d’une gestion monarchique
autoritaire et absolutiste, faite non pas au profit de tous mais seulement dans l’intérêt de
quelques-uns.
80 Le remède réside, selon Khérédine, dans l’instauration du consensus dont la nécessité
était déjà reconnue par Ibn Khaldoun. Un monarque, même essentiellement bon, peut-
être amené à agir selon ses propres désirs contre l’intérêt de ses sujets. Cette situation
pourrait engendrer le mécontentement de ceux-ci et être ainsi cause de désordres très
graves pour la monarchie. Pour pallier le mal, un monarque doit obligatoirement
s’entourer d’une assemblée de notables dont la compétence et la responsabilité sont
incontestables. Une telle assemblée, tout en constituant un frein aux agissements
inconsidérés du monarque, donne son avis et impose ses idées sur les grandes décisions à
prendre. Le monarque n’y perd pas dans la mesure où sa politique répond aux exigences
de la population, tandis que celle-ci devient plus satisfaite de son monarque qui tient
compte des propositions de ses représentants.
81 En somme Khérédine préconise l’instauration d’une monarchie constitutionnelle où « le
roi règne mais ne gouverne pas » ou tout au moins le roi gouverne en fonction de la sûra.
82 Pour confirmer ses opinions, Khérédine puise ses arguments dans l’histoire des pays
occidentaux, mais aussi, comme les docteurs de la loi musulmane « sont gens qu’il
importe de n’avoir pas contre soi »80 dans les écrits des théologiens, prophètes et califes.
Mawardi, le Prophète Mohammed, les Califes Omar ou Ali sont très souvent cités par
Khérédine pour convaincre ses concitoyens de la véracité de ses points de vue et de leur
compatibilité avec la loi musulmane81.
83 Ainsi, institutionnalisé, le pouvoir n’est plus un élément d’oppression, mais de confiance.
Cette confiance engendre l’espoir de la population qui pourrait ainsi, protégée contre
tous les abus qui jusque là l’accablaient, participer à une œuvre de construction et de
civilisation dont les profits seraient nécessairement appréciés par tout le monde. Car de
la justice naît la prospérité, et si les Etats arabes étaient prospères à leur origine c’était
bien parce que les préceptes de l’Islam étaient appliqués de manière précise, mettant le
citoyen à l’abri de tous les abus, et qu’ils étaient tous sous la direction du même Calife. La
division des Etats arabes en dynasties indépendantes (Omeyyades, Abbassides, Fatimides)
a été la cause de leur déclin. La rivalité des princes agissant chacun de son côté et pour
son propre profit épuisa leur puissance et les mit à la merci de l’Europe : le premier
résultat fut la reconquête de l’Espagne.
84 La naissance du Califat ottoman permit à son tour de réunifier le monde musulman avec
lequel les puissances occidentales devaient négocier. La puissance du Califat dura tant
71

que les ambitions personnelles ne se prononcèrent pas. Mais dès lors que celles-ci se
manifestèrent, la condition des citoyens ne fut plus garantie, l’injustice régna et les
désordres s’en suivirent. Les dhimmi82 soucieux et inquiets de leur devenir se dépéchèrent
de se faire protéger par des délégations diplomatiques étrangères installées dans le pays.
Ainsi au danger intérieur s’ajoute un danger extérieur. Les pays, occidentaux notamment,
attendront la moindre occasion pour agir et s’ingérer dans les affaires intérieures du
pays, sous prétexte de sauvegarde de la vie et des biens de leurs protégés. C’est alors que,
outre sa tranquilité et sa prospérité, par la rupture du « contrat social », le pays risque de
perdre sa propre indépendance.
85 Khérédine dégagera clairement les motifs de cette rupture du « contrat social » que
constituent les Tanzimet. Ils sont d’ordre intérieur et d’ordre extérieur. Les personnes au
pouvoir, inconscientes de leur rôle véritable dans une société organisée et au service de
laquelle ils sont, n’hésitent pas à dénigrer, aux yeux de la masse, des institutions qui
limitent leur âpreté au gain. N’appliquant pas eux-mêmes la constitution, ils s’évertuent,
en outre, à la dénigrer aux yeux de la population sous prétexte qu’elle est contraire à la
loi islamique et à l’esprit de l’Islam, que toute nouvelle réforme n’est qu’un produit
d’importation occidental qui ne saurait en aucun cas améliorer la situation de la
communauté musulmane. Ceci sera d’autant plus grave que, les puissances européennes,
hostiles à un redressement du monde musulman, qui était alors leur principal concurrent,
essaieront de saboter à leur tour toute œuvre de réforme en arguant de l’immaturité des
populations musulmanes, de l’incompatibilité d’institutions modernes avec l’esprit de la
loi coranique, de l’incompétence des juges musulmans à régler des conflits surgissant
entre personnes de religions différentes... La position des puissances européennes semble
pour le moins ambiguë. En effet, comment expliquer par exemple qu’elles aient imposé
aux Beys de Tunis ‘Ahd al-amān de 1857 et la constitution de 1861 et que ce soient ces
mêmes puissances qui les aient obligés par la suite à les « déchirer » ?
86 C’est alors qu’intervient le rôle fondamental des Ulama. Il leur appartient, en effet, de
montrer le vrai sens d’institutions établies selon la loi coranique, de démontrer aux gens
que l’amélioration de leurs conditions de vie, la protection de leurs biens et de leurs
personnes ne peuvent être garanties que dans le cadre de ces institutions qui ne laissent
aucune chance à ceux qui ne pensent qu’à s’enrichir de manière malhonnête au détriment
des autres. Une administration dont l’organisation est basée sur des institutions bien
établies et respectées par tous est un barrage contre les abus de toute sorte. Le respect de
ces lois engendre une confiance chez le peuple qui saura si son travail lui profite. Dès lors
il travaillera davantage et de ce travail continu et fructueux naîtra la prospérité.
« L’administration politique et civile, écrit Khérédine, régie par des institutions libérales
constitue un des plus grands avantages pour l’Etat et pour les citoyens; ses heureux effets
sont visibles à tous les yeux dans les gouvernements constitutionnels et si
l’administration politique et civile est exercée sans le contrepoids et le frein salutaire des
institutions, il en résulte les maux les plus frappants et les plus désastreux. L’une et
l’autre conséquences ne peuvent échapper à l’œil vigilant de tout homme qui aime
sincèrement son pays »83.
87 Mais accorder des libertés civiles implique, malgré tout, un certain nombre de
considérations. Le législateur ou le prince doit tenir compte du degré d’évolution de la
société qu’il gouverne. Il serait erroné de vouloir accorder plus de libertés à un peuple
qu’il ne peut en avoir. Par conséquent, la prise de conscience du citoyen de sa condition
de citoyen avec ce qu’elle implique de droits et de devoirs est absolument nécessaire. Or,
72

cette prise de conscience ne peut se faire que par l’instruction qu’on donne au citoyen.
C’est cette instruction qu’il faut par conséquent développer.
88 Un peuple éduqué est plus à même de réfléchir, d’examiner et d’adopter ce qu’on lui
propose. Il sait, en effet, distinguer le bon du mauvais. D’autre part, l’histoire du monde
musulman et celle de l’Europe montrent que ces communautés ne sont parvenues à un
degré d’évolution tel que du jour où l’enseignement et l’éducation se sont répandus et ont
prospéré dans leur pays. La civilisation est tributaire de l’éducation. Elle permet un
développement rapide de l’économie. Là encore Khérédine a su déceler le danger d’un
sous-développement économique dû à la négligence de l’enseignement. Ce sous-
développement peut être, en outre, la cause de l’ingérence des puissances étrangères et
notamment européennes les plus puissantes dans les affaires intérieures du pays. Les
richesses du pays ne pouvant être traitées sur place à cause d’un manque
d’infrastructures, seront vendues à un prix dérisoire aux pays occidentaux. Ceux-ci les
traiteront et exporteront leurs produits finis. Ils les revendront à des prix qui dépassent
de beaucoup leur prix d’achat. Au lieu de profiter des richesses, le Tunisien est ainsi
obligé de payer plus cher des produits étrangers qu’il aurait pu payer beaucoup moins
cher s’il avait pu les traiter sur place. La seconde conséquence c’est que le pays
exportateur de matières premières devient de plus en plus tributaire du pays industrialisé
et l’introduction des produits finis sur le marché national constitue un danger très grave
pour l’industrie locale. La concurrence des puissances étrangères sera un danger constant
pour le pays où, chacun des pays industrialisés, voulant se préserver la part la plus
importante sur le marché, n’hésitera pas à user de tous les moyens pour parvenir à cette
fin. La balance commerciale s’affaiblira, le taux des importations dépassant
nécessairement le taux des exportations. Le pays s’endettera et les dangers peuvent dès
lors être considérables84.
89 Khérédine parle en connaissance de cause. Il a vécu les années troubles en Tunisie. Ce
qu’il dit, peut être considéré comme une analyse a posteriori, non seulement des Etats
musulmans en général, mais de la Tunisie en particulier. Mais alors que faire pour sortir
de cette situation d’infériorité par rapport au monde occidental ?
90 Pour Khérédine, le voisinage des pays occidentaux est en lui-même une sorte de
déterminisme qui impose la solution. Ou bien on suit le mouvement de l’évolution de
l’Occident, ou bien on est englouti par lui. Et de citer l’exemple que lui donne un
personnage éminent d’Europe : « la civilisation moderne est un courant impétueux qui a
creusé son lit, à travers l’Europe, renversant violemment tout ce qui s’oppose à son cours.
Les peuples musulmans limitrophes doivent se tenir en garde contre lui et ils ne peuvent
se garantir de ses débordements qu’en suivant le courant »85.
91 Que fera-t-il donc le jour où il sera au pouvoir ?
92 Avec l’aide de Villet, à la Commission financière, Khérédine est parvenu à assainir la
situation : « les espoirs que Villet et Khérédine avaient placés dans l’avenir se trouvaient
justifiés. Fait qui eut semblé inconcevable deux ans plus tôt, la trésorerie tunisienne était
à l’aise et le crédit de l’Etat assuré »86. La situation financière qui devait mener la Tunisie
à la banqueroute ayant été normalisée, il était possible à Khérédine d’envisager des
réformes qu’il jugeait nécessaires.
93 Son rôle au Conseil Suprême lui a sans doute fait perdre certaines de ses illusions. Aussi
ne fera-t-il rien sur le plan constitutionnel. Conscient de ce que des constitutions calquées
sur le type européen ne peuvent pas, à son époque, porter les fruits qu’on attend d’elles, il
73

se limite à des réformes plus restreintes qui, dans son esprit, pourraient contribuer à
rendre au pays un certain équilibre, voire une certaine évolution à la suite desquels il
serait possible d’envisager des réformes en profondeur, non plus importées mais adaptées
à la situation même du pays.
94 Il y avait, en outre, une priorité à accorder à certains problèmes plutôt qu’à d’autres.
Aussi, Khérédine, conséquent avec lui-même, mettra-t-il en application ce qu’il a formulé
en « théorie » dans Aqwam al-masâlik. Ce sont surtout les problèmes d’ordre administratif
et financier qui le préoccuperont car... « la cause première de tous les maux qui
accablaient la Régence, c’était une détestable administration qui avait eu pour effet
immédiat de faire perdre à l’autorité son prestige et la confiance des populations et qui
préparait la ruine du pays. Il fallait donc en créant un système administratif nouveau,
basé sur la justice et l’équité, détruire les abus et l’arbitraire, et replaçant de la sorte le
gouvernement dans son rôle sacré de protecteur du peuple, lui rendre la considération et
l’ascendant qui lui sont nécessaires pour conduire le pays dans la voie de la prospérité » 87.
95 L’abus et l’arbitraire étaient ressentis surtout dans la perception des impôts. Ne voulant
pas se limiter à la dîme (1/10 de la récolte), les autorités allaient jusqu’à demander 30 à 40
% des récoltes. Il est évident que ceci ne pouvait guère convenir aux paysans qui, pour
payer leur dette, étaient obligés de s’endetter eux-mêmes, leurs produits ne pouvant
suffire à couvrir leurs dépenses, à vivre et à payer leurs impôts.
96 Ajoutons à cela les abus perpétrés par les agents du fisc, qui étaient incontrôlés et qui
imposaient à leur guise et à leur propre profit la population afin de remettre au Palais ce
que celui-ci exigeait d’eux mais aussi pour s’enrichir eux-mêmes. N’ayant pas de contrôle,
ni de barême d’impôts préalablement établi selon les ressources de chacun, les agents du
fisc avaient ainsi toute latitude pour agir de la façon qui leur convenait le mieux. C’est
pourquoi Khérédine s’empressait de prendre un certain nombre de mesures. Il
commençait « par une remise générale et complète de tous les arrièrés d’un poids
inutile »88. D’autre part, les contributions seraient limitées strictement à la dîme qui,
selon les régions, serait payée soit en nature soit en espèces, des agents honnêtes, soumis
à un contrôle strict ayant été recrutés pour remplacer les anciens prévaricateurs.
97 Une mesure originale était également prise en vue d’accroître et d’encourager
l’agriculture. Khérédine affranchit de tout impôt pendant 20 ans toute nouvelle
plantation de dattiers ou d’oliviers.
98 Le système des mehalla établi par les Beys pour la perception des impôts était supprimé. Il
s’agissait de véritables expéditions de corps d’armées commandées par le Bey du camp qui
allait parcourir les régions du pays en vue de percevoir les impôts. Ces expéditions
revenaient trop cher et leurs abus ne pouvaient que surexciter les populations déjà
excédées89.
99 Ces diverses mesures d’assainissement de la situation adoptées par Khérédine auront
permis de calmer les esprits car, souligna-t-il « (...) une fois les impôts rendus
supportables et leur répartition équitablement établie, par l’effet des nouvelles
dispositions que je venais de prendre, les rentrées d’argent devinrent singulièrement
faciles et régulières; car les habitants, heureux d’échapper aux anciens abus, comme aux
désordres et aux dégats qui accompagnent toujours le passage d’un corps d’armée,
venaient spontanément verser dans les caisses des percepteurs locaux le montant de
leurs redevances »90.
74

100 Khérédine s’occupa également de la région du Sahel qui ne pouvait se relever du coup que
lui avait porté le Bey à la suite de la Révolution de 1864. En effet, une fois la région
« pacifiée », la population était frappée d’un lourd tribut de guerre. Pour s’en acquitter, la
population n’ayant pas suffisamment d’argent devait en emprunter à des créanciers
étrangers et juifs, à des taux d’intérêt très élevés (30 à 40 %). Ces redevances et les impôts
réguliers accumulés faisaient en sorte que les gens se trouvaient dans l’impossibilité de
payer ni les créanciers, ni l’Etat. Khérédine, en accord avec les Consuls des pays étrangers
faisait baisser les taux d’intérêt à 6 % par an. Tout ceci diminuait les charges qui pesaient
lourdement sur la population91.
101 La réorganisation des biens habous, les travaux publics, la justice ont préoccupé
Khérédine. Des décrets réglementant la situation des khammès ont été promulgués,
tandis que des terres vacantes tombées dans le domaine public étaient distribuées aux
paysans dans la région de Sfax92.
102 Un problème crucial a particulièrement intéressé Khérédine : l’enseignement. Aussi,
s’était-t-il empressé d’y apporter des modifications. La réforme de l’enseignement de la
Zitouna, et la fondation du Collège Sadiki ont été ses deux réalisations essentielles.
103 Khérédine, tout le long de son gouvernement n’a fait que mettre sur pied une
administration organisée, assainir une situation financière lamentable, créer les
conditions d’un nouveau départ de la Tunisie vers le développement. Cependant, il n’est
pas arrivé à instituer la monarchie constitutionnelle dont il rêvait. Il n’a pas tracé lui-
même le schéma du gouvernement qui conviendrait le mieux à la Tunisie. Mais à travers
Aqwam al-masâlik..., nous pouvons voir clairement par rapport à ce qu’il blâmait et ce qu’il
louait ce que le gouvernement d’un pays pouvait être. C’est par une sorte de maieutique
qu’il nous fait saisir cela.
104 Il semble que si Khérédine n’a pas pu instaurer le régime constitutionnel qu’il préconisait,
ce fut surtout à cause de la résistance du Bey et de son entourage. Si Khérédine avait pu
imposer au Bey une aide tunisienne à la Turquie pendant la guerre de Crimée, en faisant
réunir une Sûra qui avait décidé d’une collecte nationale en faveur de la Sublime Porte, la
Cour ne pouvait aller plus loin dans les concessions : elle était encore assez forte pour
imposer de nouveau sa ligne politique. Les ennemis politiques de Khérédine pouvaient
dorénavant contre-attaquer une politique qui, jusque là, allait contre leurs propres
intérêts. Mustafa Khaznadar continuera à faire propager ses calomnies à travers le pays et
à l’étranger, mais ce sera Mustapha Ben Smaïl qui prendra le pouvoir. Khérédine sera
obligé de démissionner et le Bey ne cachera pas les causes de cette séparation. Répondant
au Chargé d’Affaires de France, le Bey disait ceci : « je ne me suis pas séparé du Général
Khérédine pour les mêmes raisons que j’ai eues à me séparer de son prédécesseur; ce
dernier avait commis des actes coupables. Quant au Général Khérédine, il n’y avait entre
nous que des divergences d’opinion au point de vue politique et vous le savez
parfaitement vous-même »93. A ce propos, Khérédine dira d’ailleurs : « le Bey, tout en se
montrant satisfait en apparence de mon administration, regrettait en secret l’ancien état
de choses qui lui permettait, à lui comme à son entourage, de disposer sans gêne de la
fortune publique et privée et de gaspiller des millions. Il poussa donc sourdement son
favori Mustapha Ben Smaïl, jeune homme obscur, aussi nul et ignorant qu’ambitieux et
corrompu, à intriguer contre moi »94. Il semble en effet, que la conception que Khérédine
avait du pouvoir ne fût pas celle du Bey et de son entourage. Etre limité dans ses actions
par des lois fixes, « propres à assurer le bien-être des habitants »95 n’était pas pour plaire
75

à une pléthore qui, jusque là, imposait ses volontés et n’avait de comptes à rendre à
personne.
105 Cette situation obliga Khérédine à quitter la Tunisie pour aller s’installer à Istambul où il
devint Premier Ministre.
106 Eloigné du pouvoir réel en Tunisie, Khérédine y laissa une œuvre gigantesque. Des plus
importantes, en ce qui nous concerne ici, seront ses réalisations sur le plan intellectuel.
C’était là la garantie de survie de ses idées et aussi la manifestation la plus frappante de sa
perspicacité politique. Il l’a dit et répété que seul l’enseignement était à même de
permettre la solution des problèmes de sous-développement du pays. « Ce ne sont que les
politiques douteuses, les mauvais gouvernements qui reculent devant l’instruction »96.
107 Or, effectivement Khérédine ne reculera pas devant l’instruction à tous les niveaux
pourrait-on dire, puisque après qu’il eut créé une imprimerie officielle, après qu’il eut fait
paraître le Journal Officiel ar-Râid at-Tùnisï, après qu’il eut créé une bibliothèque publique
qu’il dota de plus de mille volumes, il entreprit de réorganiser l’enseignement Zitounien
pour mieux le réadapter aux exigences nouvelles du développement et de créer à côté un
enseignement parallèle plus moderne et permettant une ouverture sur l’Occident tout en
maintenant au départ une part très large à l’enseignement arabo-islamique. Ce fut la
création du Collège Sadiki (1875) qui venait pallier un manque dans l’enseignement et
donner une orientation nouvelle à un enseignement resté trop archaïque ou alors créé de
l’extérieur par des étrangers et qui ne répondait plus aux aspirations des dirigeants
tunisiens de l’époque.

LA SUCCESSION OU EN GUISE D’ÉPILOGUE


108 Nous ne reviendrons pas ici sur ces diverses réformes97. Il est cependant nécessaire de
souligner les effets qu’en tira la colonisation française à ses débuts et le mouvement de
libération nationale par la suite.
109 Ce sont précisément les premières générations d’élèves sortis du Collège Sadiki, ayant
vécu cette période transitoire où l’Etat-dynastie est remis en cause et où l’on s’achemine
petit à petit vers la mise en place de l’Etat « moderne », c’est-à-dire constitutionnel qui
permettait à son tour de favoriser la formation et l’affermissement de la nation, qui
prendront en charge le projet réformiste. Il est vrai que les anciens élèves du Collège
Sadiki n’étaient pas les seuls concernés; des cheikhs de la Zitouna, ayant participé eux-
même à ce mouvement de réforme du temps de Khérédine, étaient là pour les appuyer et
nous n’en citerons en exemple que le cheikh Sālim Būhāğib ou Bayram V ou Muhammed
as-Sunūsī. Premières recrues des autorités coloniales du fait de leur connaissance de la
langue française et de la langue arabe, ces personnalités vont occuper une place charnière
d’intermédiaires entre le pouvoir et leurs concitoyens. En effet, à l’instauration du
Protectorat en Tunisie, et dès 1878, une nouvelle catégorie de fonctionnaires s’était d’ores
et déjà constituée : neuf secrétaires, vingt interprètes, cinq hauts fonctionnaires et
gouverneurs, onze instituteurs et directeurs d’école98. Nous n’intégrons pas dans ce
compte les élèves boursiers du Collège qui poursuivaient alors des études supérieures en
France ou en Turquie, mais à un degré moindre dans ce pays-ci. C’étaient ceux-là mêmes
qui, en fait, devaient constituer le noyau de la nouvelle administration préconisée par
Khérédine et les Réformateurs, chargé d’exécuter le projet de modernisation du pays.
76

110 L’instauration du Protectorat en a fait de simples exécutants d’une nouvelle politique


conçue en dehors d’eux et aux dépens de la population tunisienne dans son ensemble.
111 S’ils adoptèrent au départ une attitude légaliste voire assimilationiste à l’égard des
autorités coloniales, ils devaient affronter par la suite l’hostilité des Prépondérants dont
l’influence sur le gouvernement était déterminante. Ch. A. Julien notait, en effet, que « la
véritable opposition au gouvernement ne [venait] pas des indigènes, qui disposaient de
peu de moyens pour la manifester, mais de la communauté française qui pouvait
exprimer ses exigences dans ses journaux et dans les chambres économiques qui lui
étaient réservées »99. C’est ainsi qu’au fur et à mesure que la colonisation française
s’affermissait, la contestation de l’ordre établi commençait à se faire jour, et que la
riposte s’organisait différemment. D’aucuns préconisaient l’action directe contre le
Protectorat. Ils furent mis hors de combat et ne trouvèrent leur salut que dans l’exil;
d’autres ne réagirent point tandis qu’un troisième groupe reprenait à son compte « le
testament moral de Khérédine » pour reprendre la formule de Chedly Khairallah qui
reproduit ce passage du ministre déchu : « la prospérité de l’Europe est due [...] non à des
avantages naturels, non à sa religion, mais aux progrès dans les arts et les sciences qui
facilitent la circulation des richesses et l’exploitation des trésors de la terre en
encourageant constamment et avec intelligence, l’Agriculture, le Commerce, l’Industrie,
conséquences naturelles de la justice et de la liberté. Ces deux choses qui, pour les
Européens, sont devenues une seconde nature. Dans le passé, le monde musulman a été
grand parce qu’il était alors libéral et ouvert aux progrès. Il a décliné par suite de la
bigoterie et de l’obscurantisme »100.
112 Sadikiens et Zitouniens se trouvèrent réunis autour de ce projet de rénovation de la
société musulmane tunisienne, par l’intérieur. Salim Buhagib et Béchir Sfar collaboraient
ainsi à la rédaction d’al-Hadira que Ali Bouchou-cha fondait en 1888, avec l’aide et l’appui
de la Résidence Générale. Leur action devenait de plus en plus inquiétante dans le cadre
d’associations culturelles telles que la Khaldouniyya fondée en 1896 ou l’Association des
Anciens Elèves du Collège Sadiki fondée en 1906 et qui finirent par constituer ce que
Gramsci appelle des « appareils d’hégémonie ». Les Prépondérants ne se trompèrent pas
sur le danger que de tels appareils pouvaient présenter pour eux. Ainsi Carnières, porte-
parole des Prépondérants, disait à propos de la Khaldouniyya : « Si jamais il y a une
insurrection en Tunisie, c’est à la Khaldounia que se recrutera l’état-major des révoltés »
101, tandis qu’André Servier décrivait en ces termes les cours de Béchir Sfar dans cette

même institution : « [...] Mais en dehors des cérémonies officielles, nos protégés ne
laissaient passer aucune occasion de critiquer les mœurs et les coutumes européennes, de
célébrer les anciennes splendeurs de l’Islam, d’exposer les phases de mouvement de
régénération et d’émancipation qui se manifestait en Turquie et en Egypte. Béchir Sfar
qui s’était chargé à « titre gracieux » des cours d’histoire et de géographie, excellait tout
particulièrement dans ce genre d’exercices. Il s’étendait complaisamment sur les faits qui
pouvaient nuire au prestige et à la dignité de la nation protectrice. Il poussait même
l’esprit combatif jusqu’à s’inspirer des incidents du jour pour dénigrer nos compatriotes
et se moquer agréablement de ce qu’il appelait « leurs préjugés ». Nos colons étaient,
comme bien on pense, l’objet de ses plaisanteries et de ses brocards; il tournait en ridicule
« leur grossièreté », leur « vanité » et leur « ignorance »; et ses jeunes auditeurs déjà
fanatisés par l’enseignement religieux de la mosquée de l’Olivier, s’esclaffaient à la parole
du maître »102.
77

113 C’est à la Khaldouniyya, précisèment, que se manifestait l’influence du mouvement


réformiste de la Salafiyya et du cheikh Mohammed’Abduh qui visita la Khaldouniyya en
1884 et plus tard en 1904. Sadikiens et Zitouniens reprenaient à leur compte la doctrine
du cheikh, somme toute assez proche de celle de Khérédine et selon laquelle :
« l’adaptation à la vie moderne devait s’effectuer grâce à une assimilation par le monde
musulman des apports de l’Occident qui, non seulement, ne heurteraient pas les
croyances fondamentales de l’Islam mais serviraient sa plus grande gloire. Cette
reconnaissance imposait à l’individu et à la société des exigences éthiques et
intellectuelles mais impliquait aussi l’exaltation de l’idée de patrie, le droit des peuples à
réclamer à leurs gouvernements des réformes démocratiques et à résister à l’ingérence
européenne dans les affaires nationales »103.
114 Ainsi s’acheminera-t-on d’un « nationalisme culturel » vers un nationalisme politique
dont les premières manifestations demeureront fort timides si l’on considère l’action du
premier mouvement « nationaliste » organisé autour du journal « Le Tunisien », organe
du groupe Jeunes-Tunisiens qui s’était donné pour tâche essentielle la « défense des
intérêts des indigènes dans le cadre du Protectorat » car « l’absence de toute organisation
constitutionnelle et politique a jusqu’ici privé les indigènes de toute représentation
auprès des pouvoirs publics. Ils ne possèdent aucun corps constitué ayant pour mission de
faire connaître leurs besoins et leurs aspirations. Le Tunisien sera leur porte-parole en
attendant que le libéralisme du Gouvernement français leur donne droit de faire entendre
leur voix au sein d’un Conseil élu... »104.
115 Certes, le ton de la revendication demeure timide mais la revendication en elle-même est
d’importance dans la mesure où elle concerne et désigne la population tunisienne
musulmane, les « indigènes », qui seront désormais au centre de tous les débats
tripartites : colons, pouvoir et nationalistes. Dès lors, ce qui n’était perçu que comme une
entité par les Prépondérants s’affirmait de plus en plus comme une communauté
cherchant à manifester une identité jusque là méconnue mais qui finira par s’imposer par
et dans la lutte anti-colonialiste précisément qui donnera corps à la nation tunisienne
moderne.
116 Les Réformistes tunisiens du XIXe siècle, le mouvement Jeunes-Tunisiens, le Parti
Constitutionaliste tunisien et le Parti Libéral Constitutionaliste tunisien sont autant de
jalons et de moments historiques témoignant du passage de l’Etat-dynastie à l’Etat-nation
dans la Tunisie indépendante.
117 Janvier 1986

NOTES
1. Cité par CHATER Khalifa. – Dépendance et mutations précoloniales. La Régence de Tunis de 1815 à 1857.
Tunis. Université de Tunis, 1984 (Série Histoire, Vol. XXVIII) : 28, note 12.
2. CHERIF M.H. – Hammouda Pacha Bey in Les Africains, VII, Paris, Ed. Jeune Afrique : 125.
3. JULIEN Ch.A. – Histoire de l’Afrique du Nord. De la conquête arabe à 1850. 2e éd. corrigée et remise à jour
par Roger Letourneau, Paris, Pavot, 1964 : 309.
78

4. GANIAGE (Jean), Les origines du Protectorat français en Tunisie (1861-1881), Paris, PUF, 1959 : 174-175.
5. Cf. Biographie de ces personnages dans GANIAGE (Jean), « Les Européens en Tunisie au milieu du
XIXe siècle (1840-1870) ». Cahiers de Tunisie, (11), 3 e trim. 1955 : 393 et 394 (notes 17 et 18).
6. lhid. : 410. Sur la situation économique, voir infra la contribution de Azzam Mahjoub : Economie
et société : la formation du « sous-développement ».
7. lbid. ; 395 (notamment notes 19 et 20 en bas de page).
8. Il s’agit du Pacte Fondamental de 1857 proclamant l’égalité civile et politique de tous les sujets
du Bey et dont les juifs tunisiens seront bénéficiaires.
9. Mohammed Bey (1855-1859), onzième prince de la dynastie husseinite.
10. Mohammed es-Sadok Bey (1859-1882), douzième Bey de la dynastie husseinite.
11. GANIAGE (Jean), art. cité: 411.
12. SLAMA (B.), L’insurrection de 1864 en Tunisie, Avant-propos de Ch. A. Julien, Tunis, Maison
Tunisienne d’Edition. 1967 : 15.
13. Il faudrait préciser, en outre, que cet emprunt fait suite à l’emprunt de 1862 réalisé par
Nassim Shemmama auprès des capitaux locaux. L’emprunt de 1863 avait pour but d’amortir la
dette locale qui était à 12 % d’intérêts, en empruntant à 7 % à l’Europe.
14. SLAMA (B.), op. cit. : 16-17.
15. VILLET, « Notes sur les causes du désordre financier », 19 mai 1972 cité par Ganiage (J.), « La
crise des finances tunisiennes et l’ascension des juifs de Tunis, 1860-1880 ». Revue Africaine, 1er et 2e
trimestre 1955 : 161, cité par Slama (B). op. cit. : 17 (note 1).
16. « La piastre tunisienne qui, jusqu’en 1851 valait 1 franc à 1,10 francs se mit à baisser, le
mouvement était précipité par le peu de confiance dans une monnaie dont le titre variait au gré
des caprices du Bey. La piastre perdait près de la moitié de son pouvoir d’achat et, à partir de
1860, ne s’échangeait plus que sur le taux de 60 à 65 centimes, valeur qu’elle devait conserver
sensiblement pendant une vingtaine d’années ». Ganiage (J.), « Les Européens en Tunisie... » : 420.
17. A ce sujet, la source fondamentale demeure la chronique de BEN DHIYAF, Ithāf ahl az-zamān bi
ahbār muliūk Tunis wa’ahd al-amān. – Tunis, SEAC, 1964, Vol. V, pp. 111-193, ainsi que le volume VI,
p. 30 à 70... Voir aussi Ganiage (J.) Les origines du Protectorat... (ch. V : 217-286). Ce chapitre a été
traduit à l’arabe par une Commission de traduction du Secrétariat d’Etat aux affaires culturelles
et édité en fascicule séparé en 1965 par la Maison Tunisienne d’Edition, dans la collection
« Bibliothèque historique ». La meilleure étude d’ensemble reste, cependant, celle de Slama (B.),
L’insurrection de 1864... qui contient en outre une bibliographie fort importante sur la question
qu’elle a étudiée d’après les documents d’archives. Ce livre porte en outre d’importantes
corrections à l’article de GRANDCHAMP (Pierre), « La Révolution de 1864 en Tunisie ». Cahiers de
Tunisie, 49 à 52, 1965.
18. LACHERAF (Mostefa), L’Algérie, Nation et Société, Paris, Maspéro, 1965 : 61. (Cahiers libres 71-72).
(En effet, en 1871 des chartias ont été constitués en Algérie).
19. BEN DHIYAF (Ahmad). – Op. cit., V/121.
20. Id.
21. Ibid., V/123.
22. Id.
23. Id.
24. Id.
25. Ibid., V/121.
26. Ibid., V/141.
27. Id.
28. Ibid., V/179.
79

29. En effet, Ben Ghdahem sera à un moment donné trompé par les promesses du Bey et du
Khaznadar. Il « tombera dans le piège » et sera isolé de ses compagnons (voir Slama (B.) op. cit., et
Ben Dhiyaf. op. cit.).
30. Voir SLAMA (B.), op. cit. : 104 et suivantes.
31. Agent consulaire à Sousse.
32. SLAMA (B.) op. cit. : 105. Du côté italien voir GRANDCHAMP (Pierre), art. cité.
33. Wood au Bey, lettre en français, 25 janvier 1865, Archives du gouvernement tunisien,
184-1026 (cité par Slama (B.), op. cit. : 105).
34. Le Capitaine de l’Actif au vice-amiral Bouët-Willaumez, 28 juin 1864. Affaires Etrangères
Françaises/Td/23. (cité par Slama (B.), op. cit. : 93).
35. BEN DHIYAF, op. cit. V/63 (cité par Slama (B.), op. cit. : 92).
36. DEMEERSEMAN (A.), « Formulations de l’idée de patrie en Tunisie (1837-1872) ». IBLA (113). 1 e
trimestre 1966. 35-71 et IBLA (114-115) 2 e et 3 e trimestres 1966, 109-142. Voir aussi du même
auteur « Catégories sociales en Tunisie au XIXe siècle d’après la chronique d’Ibn Abi D- Diyaf (A.)».
IBLA (117). 1er trimestre 1967 : 1-12.
37. Aqwam al-masālik fï ma rifai ahwāl al-mamālik [la plus sûre direction pour connaître l’état des
nations] du général Khérédine;
Safwal al-i tibār bi – muslawda‘ al-amsār wa’l – aqtār [La quintessence de l’examen sur ce que
contiennent les capitales et les pays] de Bayram V;
Ithāf ahl az-zamām bi – ahbār mulūk Tunis wa ‘ahd al-amān [Offrande aux contemporains de l’histoire
des rois de Tunis et du pacte fondamental] du cheikh Ahmed Ben Dhiyaf.
38. DEMEERSEMAN (A.), « Formulation... » : 109.
39. DARMESTETER (A.), La vie des mots, Paris, 1941 : 6, cité par Demeerseman in Ibid : 109.
40. Ibid. : 109. C’est nous qui soulignons la phrase de Demeerseman car elle dénote toute la
démarche méthodologique précise de l’auteur qu’il ne faut pas perdre de vue.
41. Ibid. : 39
42. Id.
43. Id. (les chiffres romains indiquent les tomes de l’ouvrage tandis que les chiffres arabes
indiquent la pagination).
44. Id.
45. Ibid. : 43.
46. Id.
47. Ibid., 45.
48. IBLA, 113, 1er trim. 1966.
49. DEMEERSEMAN, « Formulation... » : 128.
50. Ibid. : 131.
51. Nous empruntons le mot à M.S. Zmerli, auteur de l’ouvrage du même titre.
52. ABDELMOULA (Mahmoud). Madrasat Bārdū al-harbiyya, Tunis, Maison Arabe du Livre, 1977, 163
p.
53. BEN DHIYAF – Ith’âf... IV/37.
54. SNOUSSI (Zeinelabdine). «‘Agâ’ib wa-sudùdât Qâbàdū ». al-fikr(7). juillet 1962 : 940; et BENSALEM
(Amor). Qabadū Hayāiuh atāruh wa tafkïruh al-islāhī, Tunis. Université de Tunis. 1975. 356 p., col.
du CERES. (série littéraire n° 1)
.
55. ZMERLI (M.S.). Figures Tunisiennes. Les Précurseurs. Tunis. Ed. Maison Bouslama, sd.; 73.; et
BENSALEM (Amor) – op. cit. : 28-29.
56. C’est ce que confirme Ahmed Ben Dhiyaf dans une note marginale où il écrit : «je trouverai à
Istambul un faqīh tunisien nommé Monsieur Mahmoud Qabadū qui enseignait al-Bayd’awi. Il
désirait regagner sa patrie, je le secourus. Il envoya avec moi environ huit caisses de ses livres,
80

tout en me promettant qu’il me rejoindrait par bateau. Je le retrouvai à Malte où il nous devança,
il rentrera à Tunis quand l’épidémie aura disparu. Cet homme était « moued-deb » à la maison de
Sidi Kahia, il quitta Tunis et s’instruisit et étudia. Actuellement il est parmi les étudiants (t’alaba)
des plus éminents ». C’est lors de la mission que B. Dhiaf fit en compagnie de Khéreddine en mars
1842, à Istambul. Cf. Ithāf, IV/61.
57. Voir SENOUSSI (Zeinelabdine). « Izdiwāg aš-šahsiyya fî šâ’ir Tunis Mahmūd Qâbadû » (dualité
de la personnalité du poète de la Tunisie Mahmoud Kabadou), al-Fikr(1). octobre 1962 : 14.
58. Voir Zmerli (M.S.). op. cit. : 31-40.
59. Rih’la : genre littéraire consistant à consigner toutes les péripéties d’un voyage. Il s’agit d’un
véritable carnet de route avec de nombreuses indications de tout ordre et aussi des réflexions
personnelles. Les rih’la constituent de véritables témoignages.
60. MAKHLOUF (Mohammed b. Mohammed), « Šağ arat an-nûr az-zakiyya fi labaqāt al-mālikivva»
[Biographies des hommes célèbres du rite malékite]. Le Caire, Impr. Salafiyya, 1350/1931-32;
426-428.
61. Sur ces deux personnalités, cf. ABDESSELAM (Ahmed), Les historiens tunisiens des XVIIe, XVIIIe et XIXe
siècles. Essai d’histoire culturelle., Paris, Tunis. 1973, 597 p. Sur Muhammad as-Sunūsī, cf. CHENNOUFI
(Ali) – Muhammad as-Sunūsī. L’homme et l’œuvre. – Tunis, 1971.
62. MZALI (M.S.) et PIGNON (J.), « Documents sur Khérédine. A mes enfants. Mémoires de ma vie
privée et politique. Khérédine Pacha ». Revue Tunisienne (18), 2 e trim. 1934 : 191. Sur la
Commission financière, voir B. Dhiyaf, op. cit.. VI/115-133.
63. Décret du Rabî’ al-awwal 1286/5 juillet 1869.
64. MZALI (M.S.) et PIGNON (J.). « Documents... » : 183. D’autres biographies de Khérédine ont été
faites. Voir notamment ZMERLI (M.S.) – Les Précurseurs... : 43-58; KERROU (Abul-Qacim Mohammed).
Hayr ad-din at-Tûnisî, Tunis, impr. moderne. 1958. 82 p. Nous devons également à DEMEERSEMAN
(A.). «Au berceau des premières réformes démocratiques en Tunisie». IBLA(77). 1er trim. 1957 :
1-12; du même. « Idéal politique de Khéréddine. Sa valeur morale». IBLA(79), 3e trim. 1957 :
179-215; id., « Aspect humain des réformes de Khérédine en Tunisie». IBLA(80). 4e trim. 1957 :
317-350; idem, « La doctrine de Khérédine en matière de politique extérieure». IBLA(81). 1e trim.
1958: 13-29; idem, «Indépendance tunisienne et politique extérieure de Khérédine ». IBLA (83), 3e
trim. 1958 : 229-277; cette série d’articles de A. Demeerseman constitue la seule grande étude
d’ensemble sur Khérédine. Il est évident que nous nous tenons là aux études d’ensemble plus ou
moins complètes sur Khérédine. Toute histoire de la Tunisie au XIXe siècle comporte une élude ou
des indications particulières sur Khérédine. Une analyse de la chronique de B. DHIYAF constitue
une des sources pour l’étude d’une partie de l’œuvre de Khérédine. En effet. Ben Dhiyaf est mort
en 1874. On peut voir en outre GANIAGE (J.). Les origines du Protectorat... : 437-491. Voir aussi BEN
ACHOUR (Mohammed-al-Fadhil), « al’H’araka’l – adahiyya wa’l – fikriyya fi Tunis» [Le mouvement
littéraire et intellectuel en Tunisie]. Le Caire, 1956. 223/193 p. L’étude la plus récente est celle de
BROWN ( L.C. ), The Surest Path. The political teatre of a nineteenth-century muslim statesman. A
translation of Introduction to the Surest Path to Knowledge concerning the condition of countries hy khayr
al-din ai-Tunisie... Cambridge, Mass. USA, 1967. 183 p. Il faut surtout voir l’Introduction. pp. 3-64.
Krieken (Van) – Khayral – Din et la Tunisie (1850-1881). Leiden. E.J. Brill, 1976, 322 p. et SMIDA
(Mongi). – Khérédine. ministre réformateur. – Tunis, MTE, 1970, 423 p.
65. ZMERLI (M .S.) – op. cit. : 44.
66. sur l’affaire Ben Ayed, cf. MZALI et PIGNON, op. cit.
67. Ibid. : 184.
68. Il s’agit du Conseil Suprême ou Grand Conseil. Voir FITOUSSI (Elie) et BENAZET (Aristide). L’Etat
tunisien et le Protectorat français. Paris. Rousseau Ed., 1931 : 72-73.
69. Khérédine aurait confié à Sālim Būhāğib et Mohammad Bayram le soin de rédiger le livre
(voir ZMERLI(M.S.) – Les Précurseurs, pp. 86-87).
81

70. MZALI (M.S.) et PIGNON (J.) – « Documents... », Revue Tunisienne (18), 2e trim. 1934 : 191.
71. Ibid. : 187.
72. Id.
73. Voir GANIAGE (J.), les origines...
74. MZALI (M.S.) et PIGNON (J.) – « Documents... » op. cit., p. 199.
75. « Aqwam al-masâlik... » a été publié en arabe à Tunis en 1867 et une traduction française en a
été publiée à Paris en 1868. Une nouvelle édition que nous utilisons ici est celle de CHENNOUFI
(Moncef), édition annotée. – Tunis, MTE, 1972, 331 p. (index et bibliographie).
76. MZALI (M.S.) et PIGNON (J.) – « Documents», op. cit. : 186.
77. Aqwam al-masâlik... : 90(6) [Les chiffres entre parenthèses correspondent aux pages originales
de l’ouvrage dans l’édition de M. CHENNOUFI].
78. Ibid. : 82 [3].
79. Ceci est également le cas de certains de ses adeptes et nous ne citerons, à titre d’exemple
qu’Ahmed Ben Dhiyaf (cf. Ith’âf...).
80. LE TOURNEAU (Roger) – Compte-rendu du livre de L.C. BROWN, The Surest path... op. cit. in Revue de
l’Occident Musulman et de la Méditerranée (4), 2e sem. 1967 : 194.
81. Voir par exemple Aqwam al-masâlik... : 90 et suiv. [6 sq.].
82. Habitants non-musulmans d’un pays musulman.
83. KHÉRÉDINE, Aqwam al-masâlik.... cité par DEMEERSEMAN (A.). « Au berceau des premières
réformes démocratiques en Tunisie », art. cité : 8 (note 9).
84. Voir KHÉRÉDINE, Aqwam al-masâlik... : p. 93 sq. [7 sq].
85. KHÉRÉDINE, Aqwam al-masâlik... : 34, cité par DEMEERSEMAN (A.).
86. GANIAGE (J.) – Les origines... : 453.
87. MZALI (M.S.) et PIGNON (J.) – « Documents... A mes enfants », op. cit. : 193.
88. Ibid: 194.
89. Voir MZALI (M.S.) et PIGNON (J.) – « Documents sur Khérédine. V. réponse à la calomnie ». Renie
Tunisienne(30), 2e trim. 1937 : 222.
90. Ibid: 196.
91. Sur cette mahalla cf. CHATER (Khalifa), Insurrection et répression dans la Tunisie du XIXe siècle. La
mehalla de Zarrouk au Sahel (1864), Tunis, 1978, 230 p.
92. Sur l’œuvre de Khérédine, cf. GANIAGE (J), op. cit. : 450-457. VAN KRIEKEN , op. cit. et SMIDA (Mongi),
op. cit
93. MZALI (M .S.) et PIGNON (J.) – « Documents... Réponse à la calomnie » : 217.
94. MZALI (M .S.) et PIGNON (J.) – « Documents... A mes enfants» : 201.
95. Id.
96. MZALI (M.S.) et PIGNON (J.) – « Réponse à la Calomnie... », op. cit. : 223.
97. Voir à propos du Collège Sadiki ABESSELAM (Ahmed) – Sadiki et les Sadikiens. – Tunis, Cérès
Productions, 1975 ; et SRAÏEB (Noureddine) – « Enseignement, Elites et systèmes de valeur : le
collège Sadiki de Tunis». Annuaire de l’Afrique du Nord, 1971. A propos de la Zitouna, cf. SRAÏEB
(Noureddine) – « Université et Société au Maghreb : la Qarawiyin de Fès et la Zaytūna de Tunis ».
Revue de l’Occident Musulman et de la Méditerranée (38), 1984, 2 e semestre.
98. Etablie par N. Sraïeb, d’après Archives du Collège Sadiki.
99. JULIEN (Ch. A.), « Colons français et Jeunes Tunisiens (1882-1912) », Revue Française d’Histoire
d’Outre-mer, LIX, 1967 : 97.
100. KHAIRALLAH (Chedly), Le mouvement Jeune-Tunisien, Tunis, Ets. Bonici, sd : 20-23.
101. Cité par JULIEN (Ch. A.), art. cité: 120-121.
102. SERVIER (André), Le péril de l’avenir. Le nationalisme musulman en Egypte, en Tunisie et en Algérie,
Constantine, Ed. 1913 : 91.
82

103. JULIEN (Ch. A.) – art. cité. : 103. Cf. aussi CHENNOUFI (Moncef), « Masādir’an rihlatay as-Sayh
Muhammad’Abdu ilā Tunis »; Hawliyāt al-Gàmi’a t-tūnisiyya, 1966, 71-102 et du même auteur
« ’Alā’iq Rašīd Rida Sāhib magallat al-Manâr ma’a-t- Tūnisiyyîn » – Ibid., 1967 : 121-151.
104. in KHAIRALLAH (CH.) – op. cit. : 90.

AUTEUR
NOUREDDINE SRAIEB
Noureddine SRAÏEB, Chercheur (histoire) au CNRS/CRESM, Aix-en-Provence.
83

4- Économie et société : la formation du


« sous-développement ». L’évolution
socio-économique de la Tunisie
précoloniale et coloniale
Azzam Mahjoub

1 Pour être à même de saisir la nature du passage post-colonial, de dégager le sens de


changements multiformes connus par la Tunisie au cours des trois dernières décades,
l’interrogation de l’histoire n’est pas sans fondement. La Tunisie post-coloniale est le
produit d’un mouvement historique; ce dernier continue dans le présent et préfigure par
certains aspects le futur.
2 On se propose ici, et sans grande ambition du reste, d’essayer de retracer les contours de
ce mouvement, de reproduire, d’une manière certainement partielle et par là partiale, les
traits nous paraissant les plus significatifs des tendances socio-économiques « lourdes »
connues par la Tunisie.
3 Il s’agit donc de faire ressortir les grandes lignes de l’évolution socio-économique de la
Tunisie et ce depuis deux siècles.

Pourquoi deux siècles ?


4 Parce que nous avançons l’hypothèse que le grand tournant historique qui intégrera la
Tunisie au système polarisé de l’économie mondiale capitaliste en opérant des
transformations déstructurantes profondes, ce tournant qui marquera le début du
processus du « sous-développement » en Tunisie se situe au cours des troisième-
quatrième décennies du XIXe siècle. Or, pour comprendre la nature profonde de cette
mutation, il faut revenir quelques décades en arrière et saisir, certes dans le cours
historique d’une tendance baissière depuis les XVe-XVIe siècles le trait majeur de la
84

formation économique tunisienne marquée par un relatif dynamisme non exempt de


pesanteurs et de faiblesses structurelles.
5 Aussi dresserons-nous d’abord rapidement un bref tableau de la matrice socio-
économique nouée autour des rapports de propriété et de l’exploitation fiscale, ceci nous
permettant de saisir, d’une part le caractère plutôt favorable de la conjoncture en cette
fin du XVIIIe siècle, et d’autre part d’esquisser les manifestations socio-économiques
profondes de la crise des années 1930.
6 Par la suite, l’analyse sera centrée sur le fait colonial; ce dernier sera saisi, d’une part, à
travers la mise en lumière du processus de constitution, de consolidation et de crise du
système de l’économie coloniale agro-minière exportatrice, d’autre part, sous l’angle des
processus socio-économiques de destruction opérées par le capitalisme colonial.
7 Ici la crise des années 1930 se prolongeant d’une certaine manière aux années 1950 nous
paraît comme une grande « Rupture », dans le sens de l’exacerbation forte des
contradictions socio-économiques et l’approfondissement du sous-développement; crise
condamnant à terme l’impérialisme français sous sa forme classique et ouvrant sous
l’effet de la résistance sociale et nationale l’ère post-coloniale.

I – LES TENDANCES MAJEURES DE L’ÉVOLUTION SOCIO-


ÉCONOMIQUE DE LA TUNISIE PRÉCOLONIALE

8 Bien que la Tunisie précoloniale de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle se
caractérise par un artisanat relativement diversifié et prospère, l’agriculture représentait
l’activité dominante et faisait vivre l’immense majorité de la population et déterminait la
plus ou moins bonne conjoncture économique du pays : elle était « le baromètre des
affaires du pays ».
9 C’est autour d’elle que se fixaient les rapports sociaux dominants.

1) LES RAPPORTS DE PROPRIÉTÉ ET LES RAPPORTS SOCIAUX DOMINANTS

10 On distingue dans le régime foncier précolonial, les terres mortes, des terres vivantes : les
premières incultes et sans maîtres représentaient essentiellement des terres collectives et
restaient à la disposition du Bey, les deuxièmes cultivées, étaient seules susceptibles d’une
appropriation sous forme de Arch, Habous ou Melk.
11 Les terres Arch appartiennent collectivement aux tribus de pasteurs cultivateurs
essentiellement des steppes et du Sud, et font l’objet d’un droit de jouissance et non de
propriété. La grande partie du domaine tribal dénommé Arch est constituée de parcours
servant de pâturages aux troupeaux.
12 Tout l’intérieur du pays depuis l’Oued Medjerda jusqu’aux confins de la Libye, était le
domaine de parcours de ces tribus de pasteurs cultivateurs : selon les saisons toutes ces
tribus se déplaçaient de façon plus ou moins régulière.
13 Là où prédomine la propriété Arch des tribus, chaque groupement tribal fonctionne
comme une économie autarcique; toutefois les différences naturelles occasionnent les
échanges entre tribus; un équilibre agro-pastoral caractérise l’économie de ces grands
ensembles régionaux : Tell et Steppes.
14 Quant aux terres Habous ce sont celles qui sont rendues inaliénables par leurs
propriétaires et dont la jouissance est affectée à une œuvre pieuse ou d’utilité générale.
85

15 Tant que les bénéficiaires intermédiaires possédaient l’usufruit, elles étaient Habous
privés et répondaient au désir des propriétaires de garantir à leurs descendants une terre
qui restera toujours propriété familiale (vu le caractère inaliénable des institutions
Habous) et qui sera à l’abri des dangers de spoliation par le Bey. Quand l’usufruit de ces
terres passait à l’œuvre pieuse, elles étaient Habous publics.
16 Enfin, les terres Melk font l’objet d’une appropriation privative (le propriétaire a droit
d’user et de disposer de ses terres) et comprennent :
• les terres du Beylik ou domaine privé du souverain,
• les terres des grandes familles, souvent d’origine turque, bénéficiaires de fiefs,
• les terres de paysans depuis longtemps fixés au sol (Tell – Sahel – Oasis du Sud).
17 La propriété Melk prédomine dans la zone à population sédentarisée circonscrite dans les
régions côtières, notamment au Sahel autour des villes et au Jerid, là où les cultures sont
régulières : oliviers, palmiers, arbres fruitiers et culture irriguée. Ici l’économie
marchande est dominante.
18 Sur les terres du Beylik, fiefs des grandes familles et les domaines Habous (publics) vivaient
les métayers fellahs : khammes1 Rebâa, fermiers astreints à des redevances fixées en nature
le plus souvent.
19 Tous ces fellahs métayers, occupants véritables de la terre, bénéficiant de l’ancienneté
(Jeddara), étaient réduits à la condition de colons partiaires et devaient livrer la meilleure
partie de leur récolte.
20 Toutefois, et en dernier ressort, c’est le beylik qui finit par s’accaparer la plus grande part
des richesses produites, grâce au prélèvement fiscal.

2) L’EXPLOITATION FISCALE ET LA POLARISATION SOCIALE

21 En effet, au centre de la matrice sociale de la Tunisie à la fin du XVIIIe siècle, se trouvent


les conditions et les formes de la réalisation de l’exploitation fiscale, exercée par la classe
dominante confondue avec l’Etat beylical.
22 Cet Etat beylical se présentait sous la forme d’une monarchie absolue appuyée sur les
notabilités tribales et religieuses et surtout sur les mameluks, ces aristocrates prébendiers
d’origine étrangère (de Turquie en particulier) monopolisant les fonctions politiques et
militaires.
23 L’assise économique de cette classe sociale dominante exerçant le pouvoir politique et
militaire était en fait intimement liée à la réalisation de l’exploitation fiscale.
24 Le pays était divisé en caïdats, divisions territoriales plus ou moins grandes, que le Bey
mettait à l’enchère, et sur lesquels il délivrait le droit d’administrer la justice et de
procéder aux extorsions multiples, à rencontre des travailleurs paysans ou artisans,
pasteurs ou sédentaires.
25 Là où prévalait la propriété collective des tribus de pasteurs cultivateurs (propriété Arch)
certaines tribus (dites makhzen) recevaient, moyennant le paiement de redevances fixes
au Bey et à ses agents, le droit de faire payer les impôts aux tribus montagnardes
environnantes. Les tribus makhzen recevaient donc une commission d’exploitation fiscale
et étaient exemptes de tout ou partie des impôts.
26 Sur les terres du beylik, des grandes familles et des habous se pratiquait l’affermage des
redevances, à travers la concession dite enzel. Le concessionnaire de l’enzel, le plus souvent
86

héréditaire, auquel était remis la terre moyennant paiement de redevances, se chargeait


du prélèvement fiscal. Les concessionnaires constituaient le personnel dirigeant de
l’administration beylicale et disposaient en maîtres de la levée des impôts, en utilisant
toute la force à leur service. L’existence de cette force militaire était rendue nécessaire
pour la réalisation du rapport d’exploitation fiscale. La reproduction de la classe
dominante était lié à l’exercice direct du pouvoir politique et militaire.
27 C’est donc autour de la réalisation des conditions de l’exploitation fiscale que se nouaient
dans la Tunisie précoloniale les contradictions sociales fondamentales. Toutes les fois
qu’il était possible aux classes dominantes d’inscrire la ponction fiscale dans certaines
limites, elles pouvaient se prévaloir du loyalisme et du pacifisme des populations
exploitées.
28 Ainsi est-il possible de définir le rapport d’exploitation de base de la Tunisie précoloniale,
à travers cette rente extorquée sous forme essentiellement fiscale aux producteurs
directs – paysans et artisans – pasteurs et sédentaires.
29 Ce rapport déterminait les oppositions sociales fondamentales : face à l’ensemble des
producteurs directs, exerçant les activités agricoles et artisanales, se trouvait l’ensemble
de la classe dominante constituée par le Bey, « les dignitaires » du palais, les mameluks, les
caïds et leurs subordonnés (les Khalifats), les chefs des confréries religieuses, les chefs des
tribus makhzen. L’exploitation est si directement liée à l’exercice du pouvoir politique et
militaire et au prélèvement de l’impôt que certains auteurs parlent d’« aristocratie de
fonction », de « féodalité fiscale », de « féodalité de commandement ».
30 Cette « aristocratie » tirait certes une part substantielle de ses ressources de cette rente
d’essence fiscale; toutefois les activités de la mer lui permettaient d’obtenir d’importants
profits.
31 En effet, la classe dominante doit, non seulement, s’appliquer à l’exercice direct du
pouvoir politique et militaire nécessaire au prélèvement de la rente fiscale, mais aussi à
contrôler sous quelque forme que ce soit les flux d’échange intervenant entre l’intérieur
et l’extérieur du pays. Ce rôle de médiation marchande est indispensable du point de vue
des conditions générales de la reproduction de la classe dominante; sa monopolisation,
son contrôle par cette dernière s’avère une caractéristique du mode de reproduction dans
la société précoloniale tunisienne
32 Quand le personnel dirigeant de l’Etat beylical ne participe pas directement à la
réalisation de profits marchands, ne s’assure pas le monopole des transactions entre
l’intérieur et l’extérieur du pays, il se contente de drainer par le biais de la fiscalité une
part des profits réalisés par le capital commercial2.
33 Ainsi, deux formes d’exploitation se conjuguent, l’une résultant de la ponction fiscale,
l’autre du mouvement du capital commercial : prélèvement d’une rente par l’exploitation
fiscale, réalisation d’un profit par l’exploitation commerciale sont donc très liés. Cette
liaison est exprimée socialement par l’alliance nécessaire, – le plus souvent
l’identification – du personnel dirigeant de l’appareil d’Etat (détenteur du pouvoir de
coercition) avec les commerçants.
87

3) DE LA CONJONCTURE POSITIVE DE LA FIN DU XVIIIe-DÉBUT DU XIXe SIÈCLES À


LA RUPTURE DÉCISIVE DES ANNEES 1820-1830

La conjoncture économique de la fin du XVIIIe - début du XIXe siècles

34 Avant l’impact décisif produit au cours de la troisième décennie du XIXe siècle, l’économie
tunisienne avait ses propres structures internes dotées d’une cohérence et d’une logique
relatives résultant de son histoire ancienne.
35 A grands traits et malgré l’évolution générale enregistrée au cours des XVIe et XVIIe siècles,
toutes les branches de l’artisanat étaient encore présentes en cette fin du XVIIIe siècle. Les
besoins de la population étaient quasiment satisfaits grâce à la production locale. De plus,
la Tunisie n’exportait pas seulement les produits de son agriculture (huiles, céréales,
laines, dattes), mais encore et dans une proportion prépondérante ceux de son artisanat
où la chéchia tenait la plus grande place (plus de 50 %).
36 L’importance des exportations des produits de l’artisanat et des importations de matières
premières nécessaires à cet artisanat révèle le degré de dynamisme atteint par l’économie
tunisienne malgré une tendance pluriséculaire plutôt régressive.
37 Avec cette structure productive relativement positive se combinait par ailleurs une
diversification des courants d’échanges (Afrique Noire, pays du Levant et Europe)
consolidant ainsi les tendances équilibrées de l’économie tunisienne. Cela correspondait
au plan intérieur à une certaine complémentarité régionale. Les éleveurs pasteurs des
steppes échangeaient leur cheptel contre les céréales du Nord ou les huiles du Sahel et les
pâturages du Nord permettaient aux éleveurs pasteurs des steppes d’entretenir leurs
troupeaux l’été.
38 Ainsi, au plan économique, nous pouvons convenir qu’il existait en Tunisie en dépit de la
tendance involutive une certaine cohérence d’ensemble qui ne signifie ni l’harmonie
absolue ni la stagnation totale.
39 En bref, donc, la Régence connaissait ver la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle
une certaine dynamique économique attestée par la relative prospérité « persistante » de
son agriculture et de son artisanat, par l’existence d’une complémentarité régionale, et
d’une structure commerciale diversifiée et bénéficiaire.
40 Toutefois des faiblesses structurelles n’en existaient pas moins, rendant possible l’impact
« déstructurant » de l’Europe capitaliste dès l’aube de la Révolution industrielle.
41 L’artisanat était, en effet, fortement dominé par le négoce tant à l’amont
(approvisionnement en matières premières) qu’à l’aval (écoulement extérieur surtout). La
tendance générale était à la subordination au capitalisme marchand : ce dernier enserrait
l’activité artisanale, l’intégrait à lui sans en modifier les formes techniques et sociales; il
constituait plutôt un obstacle à la transformation du mode de production.
42 Le cadre corporatif avec ses règles très strictes était lui aussi un obstacle : il était une
entrave à la cristallisation des rapports sociaux et au changement technique.
43 Au plan politique et institutionnel, l’état de guerre quasi-endémique avec l’Algérie et les
dissensions au sein de pouvoir d’Etat beylical étaient des facteurs d’instabilité.
L’imbrication se faisait de plus en plus forte entre l’intérêt des dignitaires beylicaux et la
prospérité du négoce contrôlé par la colonie étrangère. Ces marchands européens, à la
88

faveur des changements qui vont s’opérer au XIXe siècle seront les artisans actifs de cette
rupture décisive des années 1820-30.

La rupture décisive des années 1820-30

44 En cette fin du XVIIIe - début du XIXe siècles, la conjoncture historique était


particulièrement favorable à la Régence de Tunisie. Les guerres et les difficultés
commerciales que connurent les pays européens furent mises à profit par les groupes
dirigeants du beylik pour fortifier leur indépendance et accroître leurs revenus. Mais
aussitôt les guerres de la Révolution et de l’Empire achevées, le développement
concurrentiel du capitalisme européen va prendre de prime abord un caractère violent et
belliqueux. La politique de la canonnière systématique dès l’aube de la révolution
industrielle permit au capitalisme européen d’affirmer sa suprématie pour dominer les
mers et contrôler le grand commerce maritime. Les expéditions navales anglaise (1826) et
française (1834 et 1830) aboutirent à l’imposition de traités commerciaux assurant des
privilèges exorbitants au négoce européen dans la Régence de Tunis. La colonie
marchande européenne put ainsi se donner les moyens d’une politique tendant à couper
la Tunisie de ses courants d’échange traditionnels, ébranler la relative cohérence interne
préexistante et entraîner une crise généralisée à l’ensemble de la société. Crise qui vit
s’exacerber les contradictions sociales, s’écrouler la base financière du pouvoir beylical,
et permit aux commerçants usuriers et banquiers européens de conjuguer leurs actions
pour entraîner la Tunisie dans la voie du sous-développement.

La crise économique

45 Les premiers effets de la pénétration commerciale européenne dans les années 1820-30
furent la transformation radicale de la structure des échanges et des axes commerciaux
de la Tunisie.
46 La Tunisie se spécialise en fait, durant cette phase directement précoloniale, dans la
production d’articles d’origine végétale et animale destinés à titre principal à servir
d’entrants dans les industries européennes de moyens de consommation : l’huile d’olive
exportée servait à 75 % au cours du XIXe siècle à la fabrication des savons de Marseille et
d’autre part à l’éclairage; la laine, les peaux et les cuirs servaient de matières premières
aux industries du textile et de la chaussure, les os d’animaux aux raffineries de sucre.
47 Toute cette production était réalisée sur une base « traditionnelle », le capital européen
se contentant de procéder à la collecte de ces produits.
48 A l’inverse, la Tunisie devient de plus en plus importatrice de biens manufacturés :
produits de luxe et produits textiles acquièrent une importance grandissante au
détriment des matières premières et des produits jadis destinés à la production artisanale
locale (pour la chéchia surtout). Ce changement profond dans la structure des échanges,
entraîne un déficit croissant de la balance commerciale et constituera désormais, surtout
dans la phase coloniale, une caractéristique structurelle de l’économie tunisienne. De
plus, le capitalisme européen s’attachera à isoler la Régence de l’aire géographique et
économique dont elle était jusqu’alors partie intégrante et où elle jouissait d’un certain
équilibre, pour faire d’elle une annexe du marché capitaliste européen, une « chasse
gardée » servant de débouchés aux produits industriels européens. Tous les secteurs de
l’artisanat tunisien furent agressés par l’irruption de produits industriels similaires
89

(tissus, vêtements, cuir, objets en métal, en faience, en céramique, matériaux de


construction, meubles, etc.)
49 Quand on sait, pour ne citer que l’exemple de la chéchia, l’importance du réseau d’activités
et d’échanges complémentaires qu’elle alimentait, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, son
rayonnement sur tout le pourtour de la Méditerrannée, on mesure d’autant plus cette
grande crise dans laquelle a été plongée la Tunisie au cours du XIXe et qui a frappé toutes
ses activités de production et d’échanges dont, bien sûr, l’agriculture. En effet, l’huile, un
des articles principaux d’exportation vers l’Europe, connut une grave crise dans ces
années 1820-30, son prix a accusé une chute de près des deux tiers au cours de cette
troisième décennie. De plus, non seulement les céréales ne peuvent plus être exportés que
par intermittence après 1820, mais la Tunisie devient importatrice de céréales 3.

La crise sociale

50 Cette rupture des années 1820-30 eut pour effet un aiguisement considérable des
antagonismes sociaux.
51 A défaut des revenus tirés directement ou indirectement de la mer, le pouvoir beylical
s’orientera vers l’intérieur et s’engagera dans la voie de la surexploitation fiscale des
populations paysannes.
52 Par ailleurs, l’ouverture du pays au commerce européen, la fascination des produits de
consommation de luxe, la concurrence des produits industriels et les dépenses
d’armement amenèrent les beys sur la voie de l’endettement croissant; leurs besoins
financiers ne cessant d’augmenter, ils durent recourir à de nombreuses pratiques aux
conséquences désastreuses : aggravation sans mesure de la ponction fiscale, confiscations
et spoliations arbitraires, manipulations monétaires, ventes anticipées du produit (en
nature) des impôts, tentatives avortées d’accaparement du commerce extérieur.
53 Le sort du pouvoir beylical était intimement lié à celui des groupes dirigeants de
l’aristocratie et de la classe marchande, qui pratiquaient le commerce d’exportation.
Toute cette classe liée au pouvoir d’Etat beylical, vit ses bases économiques s’ébranler, ses
sources de profits et d’enrichissement se perdre au profit du négoce européen ou de
l’usure4.
54 Ces groupes marchands qui n’ont jamais pu constituer un véritable embryon de
bourgeoisie ne paraissent avoir eu la tentation de s’opposer au pouvoir beylical que
tardivement, quand leur assise économique commençait à être sérieusement entamée5
par les assauts du négoce européen et les actions spoliatrices du souverain.
55 Quant aux catégories sociales moyennes (artisans, commerçants, agriculteurs), si elles
n’étaient pas liées au pouvoir d’Etat beylical, elles n’avaient pas pu se constituer une base
économique relativement solide leur permettant de lutter contre la désagrégation, voire
la destruction de leur forme d’économie et d’échange; la pénétration commerciale
européenne, l’accaparement direct et indirect (par la fiscalité) de leurs activités par le
pouvoir beylical, et aussi et surtout leur dépendance croissante vis-à-vis des usuriers
locaux, des banquiers et spéculateurs étrangers entraînèrent leur ruine.
56 La catégorie la plus affectée fut celle des paysans qui, du fait de la ruine des activités
productives et du relèvement excessif de la ponction fiscale, durent délaisser leur terroir
et lui « préférer » le nomadisme et la misère des grandes villes. Quand les exigences
fiscales du bey6 devenaient assez grandes, nombres de paysans étaient souvent amenés à
90

donner toutes leurs récoltes pour rester endettés, ou quitter la terre pour devenir des
nomades et se consacrer à l’élevage.
57 Abandon de la terre, chute de la production agricole, développement du nomadisme sont
autant d’indices révélateurs de la régression et de l’aggravation des conditions de vie des
populations rurales. Les classes dominées et pressurées ne manquèrent pas d’opposer une
résistance à cette dégradation de leurs conditions de vie.
58 Ainsi, lors de la grande révolte populaire de 1864, culmina l’opposition des classes
dominées aux exactions fiscales beylicales et par là à la pénétration capitaliste
européenne avec son cortège d’escroqueries, d’endettement, de dilapidations financières 7
.
59 Cette révolte fut la manifestation violente de l’éclatement des antagonismes sociaux
exacerbés au milieu du XIXe siècle. Elle exprime le fait que les rapports sociaux
« traditionnels » et les formes politiques et institutionnelles qui leur correspondaient ont
été mis dans l’incapacité de contenir et d’orienter une évolution économique
relativement autonome, et de maintenir les rapports d’exploitation dans des limites
« acceptables » quant à leurs effets sur les conditions d’existence des populations. Tout
l’édifice social est ébranlé, du fait que « ces limites » ont été nettement dépassées.
L’opposition quasi générale au pouvoir d’Etat beylical fut d’autant plus farouche que ce
pouvoir s’aliénait de plus en plus et devenait le serviteur docile de la colonie européenne
et de ses alliés internes, occupant des positions dominantes dans l’appareil beylical. En
effet, l’imbrication de plus en plus forte entre l’intérêt du pouvoir beylical et la prospérité
du négoce, de l’usure et de la banque européenne a abouti en fait à l’accroissement de la
prépondérance de la colonie étrangère, qui imposera des transformations en sa faveur,
dénaturant et « extravertissant » ainsi le pouvoir beylical. La contexture politique et
institutionnelle interne sera progressivement altérée pour permettre à la domination
extérieure (via la colonnie européenne) d’avoir le maximum d’effets.
60 Tour à tour, le négoce marseillais et génois, l’usure et la banque européenne vont être les
agents décisifs du sous-développement en Tunisie. Les commerçants européens ont mené
une lutte sans merci pour imposer les traités commerciaux les plus favorables et les
transformations politiques et juridiques allant dans le sens de leurs intérêts; ainsi en est-
il du Pacte fondamental de 1857 et de la Constitution octroyée en 1861.
61 L’usure à la faveur de la dégradation économique et des désordres financiers a conjugué
ses actions avec la banque européenne pour conduire la Régence au protectorat financier
tripartite. Grâce aux complicités du personnel dirigeant concussionnaire, les filets de
l’usure et de la banque se tendaient progressivement pour amener le beylik sur la pente de
l’endettement croissant.
62 La dépendance organique et l’extraversion du pouvoir beylical s’accusaient de plus en
plus pour déboucher sur la main-mise financière d’abord et militaire ensuite. Quand bien
même le pouvoir beylical (tel celui du Bey Ahmed) plus ou moins conscient des convoitises
européennes, cherche-t-il à se doter d’une base industrielle moderne pour renforcer son
potentiel militaire, il est, faute de ressources financières, dans un contexte interne
dégradé, amené à recourir à une fiscalité outrancière et à s’endetter auprès de l’usure et
de la banque étrangère.
63 Ainsi le capitalisme marchand, d’usure et de prêt ont été les agents énergiques de la
destruction, satellisation de l’économie tunisienne.
91

64 Donc cette phase historique ouverte vers les années 1820-30 et se prolongeant sur un
demi-siècle environ voit en fait apparaître « le sous-développement ». Le capitalisme sans
prendre encore racine va déjà mettre l’ensemble des rapports sociaux anciens dans
l’incapacité de dominer l’évolution interne et va surtout rendre possible l’implantation
directe du nouveau mode de production à la faveur de la conquête coloniale.

II – LES TRANSFORMATIONS ÉCONOMIQUES ET LES


CHANGEMENTS SOCIAUX DANS LA TUNISIE COLONIALE
1) LE PROCESSUS DE LA MISE EN PLACE ET DE LA CONSOLIDATION DE
L’ÉCONOMIE COLONIALE EN TUNISIE : DE LA FIN DU XIXe SIÈCLE JUSQU’AUX
ANNÉES 1950.

65 L’implantation directe du capitalisme colonial, son essor relatif et sa crise dans les années
1930-40 ont manifestement produit une série de modifications structurelles, de mutations
profondes nouvelles dans l’économie et la société tunisiennes. Ils marquent une nouvelle
étape dans l’évolution du « sous-développement » en Tunisie. C’est au cours du demi-
siècle allant de 1881 aux années 1930, que la Tunisie a connu sa « métamorphose » en
économie coloniale.
66 La première étape qui a directement suivi l’expédition militaire et l’imposition du
protectorat français a été dominée par le capital privé et spéculatif; l’Etat colonial ne
s’attachant qu’à garantir et à consolider le jeu de cette spéculation agraire et immobilière
au profit d’un grand colonat représenté par d’importantes sociétés liées ou créées par la
haute banque française.
67 Dans les années 1880, va s’ouvrir la deuxième étape de cette colonisation agraire;
désormais l’Etat métropolitain décide d’intégrer définitivement la Tunisie à la sphère
économique française, d’aliéner au profit du colonat agraire une grande partie du
domaine beylical, enfin de lever considérablement les obstacles douaniers au
développement des échanges entre la métropole et la colonie.
68 Au cours de cette étape, le colonat agraire verra, d’une part, sa base foncière s’élargir
sous l’égide de l’Etat colonial8, d’autre part, les conditions du marché se transformer
grâce à une nouvelle règlementation douanière (loi du 3 juillet 1890, décrets du 2 mai
1898 et du 19 juillet 1904).
69 Sur cette double base, se produisit un changement profond dans les conditions de
l’exploitation coloniale agraire; le capital colonial dans l’agriculture, absentéiste et
spéculatif, commence à transformer les conditions et les formes de la production dans les
campagnes tunisiennes. Ainsi se constitue en Tunisie au cours de cette phase une
« doctrine agraire » et se forme un « parti agrarien », contrôlant de fait l’appareil d’Etat
colonial, à travers la direction des affaires coloniales et de l’agriculture. Grâce à l’aide de
l’Etat, et au soutien financier des établissements de crédit nouvellement installés, le
colonat agraire européen commence dès la fin du XIXe siècle à transformer le mode de
production dans l’agriculture en introduisant le moyens et les méthodes de production
« modernes », en développant le salariat agricole dans quelques spécialités à productivité
du travail élevée. Ainsi se constitue en Tunisie sur la base du capital colonial un secteur
agricole productif limité à la production de trois grandes cultures : l’huile, la vigne, et les
céréales. D’une manière « périphérique » se créent quelques activités de transformation
industrielle liées à ces cultures.
92

70 La mise en place de ce secteur colonial dans l’agriculture a été rendue possible grâce au
rôle décisif joué par le pouvoir colonial dans la construction d’une infrastructure
routière, portuaire, hydraulique et ferroviaire. Pour financer ces travaux, l’effort a dû
être lourdement supporté par les populations locales.
71 Au cours donc de cette première phase de la colonisation, avant même que la production
capitaliste dans les mines ne prenne racine en Tunisie, l’Etat colonial par la centralisation
des terres, la normalisation financière et l’exploitation fiscale a pu faire œuvre
d’accumulation primitive au profit du colonat agraire français. Certes, des capitaux
monétaires furent importés pour l’acquisition de certaines terres, toutefois ces capitaux
firent œuvre essentiellement spéculative. Et, sans l’intervention directe de l’Etat colonial
pour consolider et renforcer la base foncière du capital colonial, pour pousser à la
constitution d’un réseau bancaire afin de soutenir le colonat agraire, pour entreprendre
enfin les travaux d’infrastructure; sans ce rôle historique fondamental joué par l’instance
politique coloniale, le colonat agraire se serait limité à la spéculation immobilière sans
transformation des modes de production.
72 La centralisation de nombreuses terres et leur rétrocession aux colons furent la
procédure utilisée par l’Etat colonial pour faire œuvre d’accumulation primitive, en ce
qu’elles provoquèrent ce processus conduisant à la séparation des paysans de leurs
conditions essentielles de travail (la terre) et leur paupérisation. Sur cette base,
l’accumulation coloniale devenait possible. En effet, d’une part, le colonat agraire
commencera à introduire des transformations substancielles dans le mode de production,
d’autre part et surtout, le secteur minier connaîtra une forte croissance, la production
extractive constituant une part prépondérante dans les exportations tunisiennes : plus de
40% dans les années 1910.
73 L’avènement et le développement de l’industrie extractive au cours de cette période
marque une transformation profonde de la structure économique de la Tunisie. A cette
transformation correspondait, par ailleurs, l’achèvement de l’édification de
l’infrastructure ferroviaire et portuaire. Cette infrastructure, entreprise par l’Etat
colonial à travers la politique des emprunts dès 1902, a été rendue nécessaire par les
exigences du développement de l’industrie extractive. Seules quelques exceptions ont été
créées pour confirmer cette grande tendance caractéristique de l’appareil de production
colonial : la fonderie du plomb, la fabrique d’engrais chimiques, les entreprises de
matériaux de construction et l’usine de Cheddite.
74 L’appareil de production minier exportateur reste fondamentalement articulé aux
industries européennes de moyens de production. Il est dominé par quelques entreprises
à dimension internationale liées aux grands groupes financiers, qu’il s’agisse de
Pennaroya pour le plomb, de Moktaa el Hadid pour le fer, ou de la Compagnie Sfax-Gafsa
pour le phosphate.
75 Ces grands « trust coloniaux » ont réussi à la faveur de la colonisation et plus
particulièrement au cours de la décennie précédant la première guerre mondiale à
s’implanter en force en Tunisie en y trouvant et développant des conditions extrêmement
avantageuses pour la valorisation de leurs capitaux, conditions qui concernent
fondamentalement les formes exceptionnelles de l’exploitation de la force de travail dans
la colonie.
76 Ainsi, c’est au cours de cette période allant de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1930
que la Tunisie a connu sa métamorphose en économie coloniale soumise à la division
93

impérialiste du travail. Le moteur de cette économie a été cet appareil agro-minier


exportateur. D’une manière générale et surtout dans les années 1925-30 le secteur agro-
minier enregistre un net mouvement d’accumulation productive.
77 Ce mouvement traduisait aussi la plus forte soumission de la Tunisie à la division
coloniale du travail renforcée par l’union douanière de 1928. Cette structure agro-minière
exportatrice ne connut pas de changement profond jusqu’à l’éclatement de la grande
crise des années 1930-409.
78 Au sortir de la guerre, les puissances impérialistes vont saisir l’importance stratégique
des colonies notamment de l’Afrique du Nord, et vont envisager l’industrialisation de
cette dernière dans le cadre d’une politique de défense globale de l’Union française. Après
la guerre, du fait des destructions et de l’extrême usure d’un matériel vétusté et
insuffisamment restauré, s’imposaient la reconstruction de l’outillage public, la
rénovation des ouvrages essentiels, la répartition et la modernisation des installations.
79 A la fin de l’année 1948, la métropole coloniale décide d’associer les pays d’Afrique du
Nord au Plan Monnet. Dans ces conditions, on procéda en Tunisie à la mise en place de
plans d’équipement et de modernisation.
80 En fait, toute une politique fut mise en place pour favoriser une colonisation de type
industriel. Il s’agissait en toute circonstance de trouver au capital européen et français
notamment des placements et des formes d’activités rentables. Ainsi, à la faveur de
l’après-guerre, l’Administration coloniale va donner une certaine impulsion à la création
d’industries nouvelles dans la colonie. De plus, la conjoncture mondiale née de la guerre
de Corée entraîna le transfert momentané de capitaux métropolitains dans les colonies
d’Afrique du Nord et surtout au Maroc.
81 Au sortir de la guerre un processus industriel s’engagea quelque peu à l’échelle nord-
africaine. Toutefois, il faut fortement relativiser un tel processus, surtout pour la Tunisie;
en effet, ce mouvement dont le moteur essentiel fut le capital métropolitain s’essouffle à
partir des années 1950; les anciennes industries jusqu’alors dominantes (traduisant
l’insertion de la Tunisie dans la division coloniale du travail) vont reprendre la
prééminence au détriment des industries créées ou développées entre 1938 et 1950.
82 Par ailleurs, et c’est un fait essentiel dans les années 1950, un net mouvement de
désinvestissement se dessine se traduisant par une fuite substantielle de capitaux.

La formation brute de capital fixe (en milliards de francs)

Source : GUEN (M.) La Tunisie indépendance face à son économie. Tunis. 1961.
94

Les transferts de capitaux

Source : GUEN (M.) op. cit.

83 Ce mouvement de désaccumulation illustre et confirme la crise de l’économie coloniale,


crise dont les origines remontent aux années 1930. Cette crise marque l’accentuation des
distorsions régionales et sectorielles, et apparaît comme celle où le « sous
développement » est accusé par la paupérisation croissante significative des effets
déstructurants du capitalisme colonial.

2) LES EFFETS SOCIO-ÉCONOMIQUES DESTRUCTURANTS DU CAPITALISME


COLONIAL

84 La main mise du colonat sur plus de 800 000 hectares situés dans les régions les plus
favorisées (Nord, bande côtière), les concessions minières établies dans le Centre-Ouest et
le Sud-Ouest sur plusieurs centaines de milliers d’hectares (500 000 hectares pour la seule
concession des mines de phosphates), l’édification de l’infrastructure routière et
ferroviaire se sont traduites, en dernière analyse, par des phénomènes d’expropriation
massive, de refoulement des populations locales dans le Nord, le Centre et le Sud du pays.
85 L’économie et la société des tribus du Haut Tell, des steppes et du Sud ont été touchées
d’un manière frontale. Un processus de désagrégation va se dessiner et s’approfondir
notamment à l’occasion de la crise des années 1930.
86 Dès la fin du XIXe siècle, les mouvements des caravanes de trafiquants du Tell vers les
oasis sont complètement et brutalement arrêtés. L’implantation au Nord du colonat
agraire adoptant la jachère non pâturée comme méthode culturale aboutit à l’interdiction
de la transhumance et des courants d’échanges complémentaires Tell-Steppes.
87 Les phénomènes d’expropriation de fait ou de droit, la rupture des courants d’échanges
traditionnels n’ont pas manqué d’entraîner le dépècement de la société tribale. Par des
procédures de partage progressives entre fractions, sous-fractions et familles, les terres
arch dites « collectives » connurent surtout dans les années 1930 un processus de
démembrement – individualisation.
88 L’effritement tribal se dessine, mais la tendance est plutôt à la désagrégation et non à la
dissolution des structures précapitalistes prévalentes.
89 Dans le Nord, et du fait de l’impact profond de la colonisation agraire, l’effritement tribal
s’est affirmé plus fortement, d’autant plus que les tribus sont ici de dimension réduite.
« Dans le Nord, l’individualisme agraire fait son apparition dès la fin du XIXe siècle et la
propriété privée s’étend, dans le Centre et le Sud sur les terres collectives.
L’appropriation et la transmission privative des terres de culture est jusqu’aux années
1920 un phénomène aberrant »10.
95

90 Parallèlement à ce phénomène, et du fait de l’intensification des échanges extérieurs,


l’économie monétaire et les rapports marchands se développent fortement. Les pratiques
usuraires renforcées11 et les prélèvements fiscaux combinent leurs effets pour entraîner
les petits producteurs du Sahel, du Nord et du Jerid sur la voie de l’endettement,
débouchant souvent à terme sur la ruine et l’expropriation. Ces phénomènes prirent
l’allure de catastrophes notamment dans le Sahel, où une succession de mauvaises
récoltes à la fin du siècle avait entraîné un endettement généralisé et la main mise de
l’usure sur une partie de l’oliveraie sahelienne. Le capital d’usure et de prêt joua ainsi un
rôle important dans le processus de paupérisation de la petite paysannerie dans le Nord
et le Sahel.
91 La grande propriété « indigène » connut légalement des transformations. Une triple
évolution a caractérisé la grande « propriété » gravitant autour du Beylik :
• soit elle a alimenté pour une part les achats du colonat agraire, en profitant de la hausse des
valeurs foncières et de procédures « frauduleuses » d’immatriculation ;
• soit elle a été consolidée tout en continuant à être gérée d’une manière absentéiste par le
recours à la location et au métayage au quint ;
• soit, enfin elle s’est transformée en unité productive mise en valeur directement par
l’exploitation d’une main-d’œuvre de type salarial ou quasi-salarial et l’introduction de
techniques de production capitalistes.
92 Seule en fait une minorité parmi les « prépondérants » du Beylik s’est mise dans les années
1920-30 à l’exploitation directe et se transformera en bourgeoisie agraire.
93 Ainsi donc aussi bien la petite propriété melk que la propriété collective Arch et la grande
propriété (Melk ou Habous) et les catégories sociales qui leur correspondent ont connu un
ensemble de transformations sous l’effet de la colonisation et de la mise en place de
l’économie coloniale en Tunisie.
94 Par ailleurs, l’établissement du Protectorat renforça encore plus le processus de
« délabrement » de l’artisanat entamé depuis les décennies du XIXe siècle. « La
concurrence des produits de l’industrie européenne a été facilitée par le régime douanier
et par l’absence de toute protection, d’autant plus qu’à la concurrence des produits
importés va s’ajouter bientôt celle d’une industrie locale naissante »12. Les conséquences
de cette concurrence et celles de la transformation de la consommation13 entraînent des
modifications concomittantes de la demande et de l’offre des produits traditionnels, ces
modifications agissent cumulativement et aboutissent à une désagrégation progressive du
secteur artisanal et commercial traditionnel14.
95 La tendance à la paupérisation de la petite et moyenne paysanneries a accentué le
processus de désagrégation de l’artisanat et rompu la complémentarité Agriculture –
Artisanat, d’autant que l’industrie européenne n’a pas manqué d’imiter les modèles
locaux et donc d’exercer une concurrence forte grâce à des prix inférieurs aux produits
artisanaux, réduisant encore plus les débouchés de l’artisanat.
96 L’implantation du capitalisme colonial en Tunisie s’est donc traduite par la désagrégation
– déstructuration des modes de production locaux. Toutefois ces phénomènes de
déstabilisation n’ont culminé qu’à l’occasion de la grande crise des années 1930.
Jusqu’alors les processus d’expropriation et de paupérisation ne se sont pas traduits par
une prolétarisation massive. Du reste, la limite rencontrée par la colonisation tant agraire
que minière a été justement le manque d’une force de travail libre et disponible. La
relative résistance des anciens modes de production n’a pas manqué de poser au capital
96

colonial le problème du recrutement de la force de travail jusqu’aux années 1930. Il faut


rappeler à cet effet que jusqu’au début du siècle (1906) le Protectorat a reconnu la
législation en vigueur depuis Khérédine (1874) sur le khamessat instituant la contrainte de
corps. Le colonat s’est accommodé de cette situation où le système des avances et de
l’endettement anticipé fixe le khammes et l’assujettit d’une manière durable.
97 Du reste, par la suite, la mécanisation de l’agriculture coloniale a été combinée à l’emploi
du khamassat. Ce n’est qu’à partir des années 1920 que les colons ont commencé à
généraliser dans leur exploitation l’emploi d’ouvriers agricoles, affranchissant un grand
nombre de khammes. En fait, c’est la carence de la main-d’œuvre qui est à l’origine de la
généralisation de la mécanisation agricole. Ainsi, le travailleur salarié libre, principal
facteur du capitalisme colonial, a constitué un élément limitatif à son développement.
Cette situation se modifiera lors des années 1930. Jusqu’alors une partie de la main-
d’œuvre indigène employée tant dans l’agriculture que dans l’industrie est recrutée sur
place dans la population locale, une autre partie est empruntée à d’autres régions 15.
98 La crise des années 1930 marque l’exacerbation des contradictions sociales et
économiques.
99 Elle provoque des mutations en gestation depuis plusieurs décades. Elle a été le révélateur
catalyseur des effets cumulatifs déstructurants du capitalisme colonial. Le moment de la
crise apparaît comme celui où les distorsions se sont accusées et où les mutations en
cours sont précipitées et éclatées.
100 Ainsi, le processus antérieurement engagé de transformation des structures se trouve
brusquement accéléré à la suite d’une crise coloniale greffée sur la crise générale. En
effet, c’est à partir des années 1930 que l’explosion démographique se conjugue à la
désagrégation de l’économie et de la société traditionnelles et à la crise du capitalisme.
Les statistiques permettent de noter l’écart grandissant entre l’accroissement de la
population et celui de quelques unes des productions connues : blé dur, blé tendre, orge,
vin, alfa, pêche, phosphate, fer, plomb et zinc, ciment, super phosphate. Vibert, dans son
tableau de l’économie tunisienne, les a converties en francs constants 1954. Sur cette
base, nous pouvons dresser le tableau des indices suivants :

101 L’écart ne cessera d’augmenter. La crise est structurelle; les bidonvilles sont le signe le
plus remarquable de la mutation en cours.
102 La société rurale a subi la crise d’une manière différenciée selon la région et son degré
d’intégration à l’économie marchande. Dans la zone à terre melk (le Nord, le Sahel et
l’Oasis), l’aspect majeur de la crise est l’endettement de la petite et moyenne propriétés
marchandes vis-à-vis de l’usure et du crédit, alors que dans le Centre et le Sud, la crise se
traduit par une forte paupérisation, par un nomadisme de la faim et le démantèlement
des structures tribales. Au cours des années de crise la plus grande partie de la population
et du cheptel du Centre et du Sud envahissent le Nord. Les effets conjugués des
conjonctures économiques et climatiques ont abouti à la détresse générale. La famine
menace toute la population, le nomadisme prend l’aspect d’un fléau.
103 La crise des années 1930 a mis aussi un terme à l’expansion foncière de la colonisation
dans les campagnes de Tunisie. L’effondrement des cours des principaux produits
97

agricoles (vin, blé, huile) faillit entraîner la faillite d’un très grand nombre de ces
exploitants lourdement endettés.
104 Cette crise du capitalisme colonial issue des années 1930 condamnera à terme le
colonialisme français traditionnel, en précipitant l’aggravation du « sous
développement » par l’effet d’une paupérisation croissante.
105 En effet, et malgré l’imprécision des données statistiques, il s’avèrera qu’à l’occasion de la
crise des années 1930 et de la deuxième guerre mondiale, l’économie coloniale de la
Tunisie subit une détérioration profonde. Sous le rapport des distorsions de plus en plus
fortes entre la population active potentielle et la population active effectivement
employée. L’accroissement de la population active sans emploi se fait parallèlement à une
régression de l’emploi agricole et s’accompagne donc du grand premier mouvement
massif d’exode rural.
106 Tlatli16 précise que dès 1936 on assiste à un mouvement de sédentarisation important des
nomades dans les lieux où jadis ils ne se rendaient que temporairement dans le Nord. Près
de 38 000 d’entre eux se sont fixés dans le gouvernorat de Bizerte, près de 30 000 dans la
région de Grombalia, 10 000 dans le gouvernorat de Béjâ et surtout 180 000 dans le grand
Tunis. Ce mouvement ne semble pas s’atténuer après la fin de la guerre.

107 En moyenne, 11 200 personnes par an ont quitté le milieu rural pour s’installer dans les
villes entre 1936 et 1956 et 40 % de la croissance démographique rurale se dirige vers les
villes grossissant constamment les rangs du prolétariat urbain. Le nombre de chômeurs
recensés varie au cours de l’année 1955 entre 270-280 000 et 325-340 000. L’Union
générale des travailleurs tunisiens avance que le chiffre réel se rapproche plus de 500 000
que de 300 00017.
108 Par ailleurs, des données, quoique grossières18, confirment plutôt l’idée que dans les
années qui ont précédé l’indépendance, la désaccumulation du capital colonial s’est
traduite par un accroissement du chômage dans l’industrie. Nous avons du reste pu
vérifier pour l’industrie extractive la tendance à la stagnation de l’emploi.

Emploi dans l’industrie extractive

109 Malgré quelques réserves au plan des statistiques, on peut conclure que la crise de
l’économie coloniale dans les années 1930 n’a été que faiblement surmontée après la
guerre : le mouvement anticolonial se développe fortement dans les années 1950 et le
mouvement de désaccumulation du capital colonial dans les années 1954-1956 est
significatif de la crise de l’économie coloniale. Cette crise a été d’autant plus aiguë que la
résistance ouvrière s’est consolidée depuis la fin de la guerre et a pris une dimension
encore plus violente à l’approche de l’indépendance.
110 Il apparaît que c’est au cours de cette période allant de la deuxième guerre mondiale
jusqu’à l’indépendance que le mouvement ouvrier en Tunisie s’est véritablement
98

structuré, organisé et renforcé, notamment dans les années 1950, où la désaccumulation


du capital colonial est significative de l’effondrement d’une économie coloniale dont la
crise majeure remonte aux années 1930.
111 « La crise des années 1930 a été une rupture décisive marquant le début d’une étape de
recrudescence des difficultés : les rapports sociaux critiques qui ont commencé à
transparaître à travers la crise des années 1930 ont été en fait porteurs de mutations
politiques contemporaines. La période de colonisation d’après la guerre en a finalement
aggravé les conditions. Le maintien du pacte colonial n’a fait que retarder la mise à
découvert des rapports sociaux économiques critiques (...).
112 Le fait majeur de cette crise issue des années 1930 et culminant dans le milieu des années
1950 est d’accuser encore des contradictions qui ébranlent les conditions de vie et de
travail des populations, qui confirment la ruine des campagnes, qui grossissent le mal
d’emploi, qui dégagent cette base de masse paupérisées capables de s’affirmer dans le
mouvement de libération sociale et nationale. Parce qu’ils sont critiques, ces rapports
sociaux nés et consolidés par la dépendance coloniale, créent une situation critique » 19.

NOTES
1. Le Khammassat. métayage au quint, serait la « forme nord africaine du servage médiéval ». En
effet, dans ce contrat, le propriétaire fournit la terre, le cheptel et les semences, le métayer son
travail toute l’année durant; à l’heure de la moisson, la récolte est divisée en 5 parts, 4 revenant
au propriétaire, une au métayer, mais cette part ne lui permettra pas de vivre jusqu’à l’année
suivante, force lui est de s’endetter, et les prêts consentis viendront en déduction de sa part à la
récolte prochaine. Comme il ne peut quitter la terre de son maître tant qu’il ne lui a pas
remboursé ses avances, le Khammes se trouve indéfiniment rivé à la terre du propriétaire.
D’autres formes de métayage existent : métayage au quart (Rabâa) les contrats de magharsa
(quand il s’agit de plantations d’arbres...).
2. En fait d’après DESFONTAINES (1783-86) « les marchés publics c’est-à-dire tout ce qui est sujet à
consommation paye un droit affermé annuellement à un caïd ». Les douanes étaient aussi
affermées; par ailleurs le commerce extérieur est régi par le système des teskerés ou licences
d’importation et d’exportation délivrées par l’administration beylicale. DESFONTAINES : Voyages
dans la Régence de Tunis el d’Alger (1783-86), Dureau de la Malle, Paris, 1838, 2 volumes. Mac Gill, en
1811, expliquait aussi que les principaux articles produits dans le pays et destinés à l’exportation
sont affermés : peaux, cire, laine et tabac. Les affermataires appartenaient à une Compagnie
juive, et procédaient à la collecte des produits qu’ils payaient à un prix de misère aux populations
locales. MAC GILL (T.). An accouru of Tunis. Glasgow, Londres, 1811.
3. D’après CHERIF (M.H.), « Expansion européenne et difficultés tunisiennes de 1815 à 1830 ». Revue
d’Histoire moderne contemporaine. Tome XV, juillet septembre 1969.
4. Il faut rappeler que le commerce de l’argent et l’usure étaient considérés comme des pratiques
contraires à la morale religieuse et étaient ainsi réservées de fait aux non musulmans. Les Juifs
s’adonnaient d’autant plus à ces pratiques qu’ils étaient écartés de la propriété de la terre.
5. « Les affaires commerciales qu’ils commanditaient se trouvaient réduites... alors que Y El Jerbi,
par exemple, finançait vers 1800 les affaires de plusieurs centaines de milliers de piastres. De plus
99

sollicités par les produits manufacturés inondant la Régence, alors que leurs trésoreries
s’amenuisaient, les membres de ces groupes s’engageaient dans le processus de l’endettement et
de la faillite. L’endettement et la faillite des notables tunisiens prenaient des aspects divers :
emprunts usuraires, associations d’affaires avec des négociants européens qui s’achevèrent par la
ruine des Tunisiens... Ce sont les faillites en série des Hassen Bach Mameluk, des Landoulsi, des
Rasses et autres commerçants tunisiens ». CHERIF (M.H.), op. cit.
6. Les deux principaux impôts frappant la production agricole étaient :
– l’achour, impôt sur les céréales perçu en nature et frappant surtout les petits fellahs;
– le canoun : impôt sur l’olivier et le dattier (différent selon les régions).
Il faut ajouter à cela, en plus des nombreuses taxes additionnelles, l’impôt de capitalisation – 40
piastres par an et par habitant – (1 piastre = 1,66 F).
7. La mejba, impôt de capitalisation, est doublée en 1864 et elle frappe cette fois-ci les villes,
autrefois exemptées. Ce fut la cause immédiate du soulèvement. Les tribus s’insurgèrent contre le
pouvoir des caïds, symbole de l’oppression, et elles exigèrent la réduction des impôts et la
suppression de l’impôt sur les transactions, sur la production agricole (achour, canoun) aux
monopoles de l’exportation, au système douanier absurde, sur la main mise étrangère, à la
dilapidation financière, et à ses agents intérieurs : les mamelouks. D’après BEN DHIYAF). Sur
l’insurrection, voir supra, la contribution de N. SRAÏEB.
8. D’une part la « beylikisation » ou domanisalisation consista en la centralisation entre les mains
de l’Etat colonial (direction de l’agriculture) de vastes étendues de terres (arch, habous) et
l’allotissement en faveur des colons français moyennant facilités de paiement (terres sialines :
100 000 ha dans la région de Sfax, terres arch de Meknassy – Send – 55 000, terres de la Zaouia de
Sidi Mheddeb, 50 000...)
D’autre part deux procédures juridiques (l’immatriculation et l’enzel) furent introduites pour
aboutir en fait à des spoliations massives des populations tunisiennes, sanctionnées par le droit.
Ces différentes pratiques ont permis de doubler la surface agraire coloniale entre 1892 et 1914
(de 443 000 hectares à 834 000 hectares). D’après PONCET (J.), La colonisation et l’agriculture
européenne en Tunisie depuis 1881. Etude de géographie historique et économique, Thèse de lettres, Paris
(1958), Imprimerie Nationale (1961).
9. Nous reviendrons par la suite sur cette crise.
10. BESSIS (A.) et MARTHELOT (M.). Le territoire des culed sidi Bou Aoun – Paris. PUF. 1968.
11. L’usure devient le recours forcé des producteurs marchands en période de soudure et de
mauvaises récoltes. La forme dominante d’usure est celle du Sellem, prêt en argent sous forme de
vente à l’avance.
12. PENNEC (P.), Les transformations des corps de métiers de Tunis sous l’influence d’une économie externe
de type capitaliste. Thèse ISEA-AN. Tunis, 1964.
13. L’évolution économique et sociale soumet l’ensemble de la population urbaine à un puissant
effet de démonstration exercé par le mode de vie européen. La clientèle de l’artisanat tend donc à
se réduire à la population rurale.
14. PENNEC. op. cit.
15. Si les Africains du Nord ou du Sud du Sahara étaient recrutés pour suppléer au manque de
manœuvres locaux, les Européens, Français, Italiens et Maltais, étaient embauchés pour le travail
nécessitant quelque qualification ou spécialisation : contremaîtres, surveillants, mineurs étaient
donc européens. Ces derniers représentaient de par leur position privilégiée dans le procès de
production ainsi que leur nationalité (notamment française) une sorte d’« aristocratie ouvrière »
de type colonial, séparée, le plus souvent opposée à l’élément tunisien ou africain.
16. TLATLI (S.). Tunisie nouvelle : problèmes et perspectives, Tunis, SEFAN. 1957.
17. Le nombre de personnes ayant travaillé dans les chantiers d’assistance au cours des huit
premiers mois de l’année 1954-1955 atteignait 496 000.
100

18. Un article du Bulletin de la Confédération Générale du Commerce et de l’Industrie de 1954, intitulé


« La machine et le chômage en Tunisie » montre, en ne considérant comme chômeur réel que
celui qui ayant été muni d’un emploi régulier le perd ensuite, que de 1946 à 1951, dans le secteur
industriel et commercial, le nombre moyen de ces chômeurs atteignait 5 000 à 6 000. Depuis 1951,
ce nombre s’est élevé à plus de 10 000. A la fin de 1954, il devait être de l’ordre de 20 000.
19. GALISSOT (R.), « Rapports coloniaux, rapports sociaux et Impérialisme dans l’Afrique française
et la crise de 1930», Revue française d’Histoire d’Outre Mer, volume 3, 1975.

AUTEUR
AZZAM MAHJOUB
Azzam MAHJOUB, Maître de Conférences (économie) à la Faculté des Sciences économiques et de
gestion de Tunis.
101

II - Réformes. L'État tutélaire :


système politique et formes sociales
102

5- L’État tutélaire, système politique et


espace éthique
Asma Larif Beatrix

1 Dire que l’Etat tunisien est tutélaire c’est postuler qu’il a les moyens de s’ériger en tuteur,
donc de s’autonomiser de la société civile et d’établir des relations de domination vis-à-
vis de celle-ci. Mais qu’est ce qui permet à un Etat de s’ériger en régent de ses périphéries
et tout d’abord comment prendre la mesure de l’autonomie de l’Etat ? Quelles sont les
instances critiques à interroger ?
2 Les tenants de la thèse de l’autonomie de l’Etat s’appuient, pour fonder leur point de vue,
sur le concept d’institution largement développé par Huntington1. L’institution, conçue
en termes de rôles spécifiques jalousement préservés et gardés grâce à des règles strictes
de recrutement et d’avancement, serait le lieu par excellence où s’acquiert un nouvel
habitus, lié à l’institution, devant lequel toutes les autres appartenances s’altèrent ou
disparaissent.
3 Les adversaires de la thèse de l’autonomie de l’Etat, avec ou sans référence à certains
écrits de Marx, voient en revanche dans l’Etat et ceux qui l’animent de l’intérieur les
commis des détenteurs des capitaux nationaux ou internationaux. Le concept
d’agglutination de Laswell fournit pour les pays développés un stock d’attributs où
s’additionnent richesse, éducation, pouvoir etc.2. Le concept de dépendance, avec son
cortège de courtiers, de clients et de courtisans, conforte à son tour, dans les pays sous
développés, l’idée de l’interpénétration du pouvoir et de l’argent et annihile l’idée même
d’un Etat autonome et souverain.
4 Notons enfin qu’une autre thèse insiste sur l’idée de séparer l’étude de l’Etat de l’étude
des élites dirigeantes; celles-ci auraient des intérêts spécifiques qui ne se confondraient
pas avec ceux des Etats. Aussi, la force et la faiblesse d’une bureaucratie ne préjugeraient-
elles en rien de la force ou de la faiblesse d’un Etat3.
5 On n’a pas évoqué, très schématiquement, ces thèses pour les critiquer ou pour les
harmoniser mais pour noter que les débats qu’elles suscitent ne peuvent être tranchés
d’une façon purement théorique. L’Etat peut, selon les cas, secréter une élite politico-
103

administrative qui s’identifie à lui et sert son projet (celui, par exemple, de
modernisation, d’accumulation du capital et d’homogénéisation sociale) ou s’ériger lui-
même en force et constituer « ses propres fiefs »4. Chaque cas de figure, et il y en a
certainement de mitigés et d’inédits, obéit à une logique propre où la présence effective
ou non de l’Etat joue un rôle primordial.
6 Par présence effective de l’Etat, on entend essentiellement sa capacité de s’autonomiser
de la société civile. Ceci implique que l’Etat arrive à se doter de moyens d’administration
qui limitent entre autres la latitude du libre jeu des acteurs à travers qui il gouverne. Ces
moyens ne se limitent pas, comme on le verra, à une stricte institutionnalisation du
pouvoir : l’Etat tutélaire tunisien n’ignore pas les institutions mais les transcende, d’où à
la fois sa force et sa fragilité.
7 On ne peut abstraire l’étude de l’élite politico-administrative de l’étude de l’Etat, ni celle
de l’Etat de sa propre histoire5 et de l’environnement socio-culturel sur lequel il agit mais
auquel il réagit aussi. L’Etat s’implante, quand c’est le cas, se renforce ou s’affaiblit en
fonction de contextes historiques particuliers et de rapports de forces particuliers dans
lesquels sa bureaucratie joue le rôle d’indicateur sur la trajectoire qu’il poursuit. L’élite
politico-administrative de la Tunisie contemporaine concrétise une séquence historique
des rapports de l’Etat avec la société civile, dont il importe de tenter de saisir la logique.
Pour ce faire, il convient d’appliquer deux démarches complémentaires, l’une relative à la
réalité historique de l’Etat et l’autre à sa réalité empirique.
8 La première réalité de l’Etat constitue en quelque sorte son héritage et renvoie grosso
modo au mode initial de son implantation et de son fonctionnement dans un
environnement socio-culturel précis que la colonisation française, dans le cas tunisien, a
plus ou moins perturbé.
9 La seconde réalité renvoie au projet de l’Etat bourguibien, à ses institutions et relève des
acteurs, de l’usage que ceux-ci feront de l’héritage en fonction de leurs valeurs et de leurs
moyens d’action. D’où une articulation spécifique de l’élite politico-administrative à l’Etat
et à la société civile qu’on pourrait essayer de dégager à travers leurs circulations dans les
espaces du pouvoir et à travers les rôles qui leurs sont impartis.

RÉALITÉ HISTORIQUE DE L’ÉTAT


L’ÉTAT HUSSAYNITE

10 Tous les Etats ont leur histoire, les uns se sont édifiés sur les ruines de la segmentante
féodale ou tribale au prix d’un combat acharné contre leurs périphéries, les autres sont le
produit d’une sorte de « contrat national »6. A chaque type de construction étatique
correspond un mode particulier de gestion et de résolution des conflits sociaux et
politiques où l’Etat prend, selon les cas, une allure plus ou moins autoritaire et plus ou
moins autonome vis-à-vis de la société civile. Ceci dit, il n’y a pas que la variable relative
aux structures sociales qui entre en jeu pour façonner les rapports entre l’Etat et la
société. La nature du consensus sur la légitimité du pouvoir qui relève à son tour d’une
structure, mais cette fois-ci de « compréhension »7 peut se révéler, à l’occasion, d’un très
grand impact. Ainsi, selon que le consensus, produit d’un ensemble culturel plus vaste,
réfère à une loi immanente ou à une loi transcendante, il serait plus ou moins possible à
l’Etat de désamorcer les conflits ou d’aboutir à leur résolution par l’intermédiaire de la
différenciation des structures et de l’institutionnalisation du pouvoir.
104

11 L’Etat tunisien appartient à la première catégorie d’Etats – ceux qui sont rentrés en lutte
contre leurs périphéries –, et en constitue la variante qui a réussi à consolider son
autonomie et à traiter de manière relativement efficace ses problèmes avec sa périphérie
grâce à la force des armes, tout au moins au départ, à l’intégration des élites et à un mode
de gouvernement personnel.
12 On traitera rapidement ces trois points avant de s’interroger sur la pertinence de
l’introduction de la variable culturelle, sous la forme de l’une de ses principales
dimensions, pour comprendre la logique fusionniste à partir de laquelle l’ancien Etat et,
dans une certaine mesure, le nouvel Etat ont tenté de réaliser leur autonomie.

a) La force des armes dans la soumission du pays

13 Après la conquête turque de 1574 il a fallu plus d’un siècle de lutte à la force militaire
exogène pour soumettre les tribus et jeter les jalons d’une centralisation politique. Aussi,
ce ne fut qu’en 1705 qu’une dynastie put être fondée par Hussayn Ben Ali, elle se perpétua
contre vents et marées jusqu’en 1957. Le pouvoir militaire turc était resté exogène et
plaqué sur la société tunisienne avant que Hussayn Ben Ali ne s’attelât à la tâche de
consolider son pouvoir par un rapprochement avec les élites civiles.

b) L’intégration des élites civiles

14 Chaque système politique, sous peine de se condamner à une extranéité dangereuse, doit
intégrer, d’une façon ou d’une autre, et symboliquement ou réellement, sinon toute la
société du moins certaines de ses composantes. L’intégration réalisée par le système
hussaynite s’est étendue pratiquement à toutes les élites de la Tunisie de l’époque mais
sans laisser à celles-ci la possibilité de le concurrencer par une conversion de leur pouvoir
économique ou religieux en pouvoir politique. Ainsi, par exemple, profitant de ce que les
élites économiques, grands fermiers lazzams et grands artisans, étaient dépourvues
d’assises sociales suffisamment solides pour se passer de leur protection, les beys
entretinrent cette faiblesse structurelle. Ils les incorporèrent dans les rouages de l’Etat
faisant d’eux les compagnons de la fortune et l’infortune de leur système politique et
gardèrent, comme contrepartie à leur protection, la haute main sur la fortune de leurs
protégés.
15 Quant aux élites religieuses, les muftis et les cadis, les beys leur prodiguèrent les marques
d’honneur, mais sans aller au-delà. Au courant du XVIIIe siècle cette élite fut à son tour
fonctionnarisée et enrôlée dans les rangs de l’Etat et son rôle réduit, strictement, à
couvrir du sceau de la légitimité les décisions beylicales8.
16 En résumé, au courant du XVIIIe siècle, les beys, à l’apogée de leur pouvoir, sont parvenus à
se subordonner tous les réseaux de l’influence, qu’elle soit celle de l’argent ou de la
religion et à impliquer toutes les élites dans la marche de leur système et à dominer le
reste de la société. Leur réussite fut si importante que M.H. Chérif a pu noter
« l’émergence d’un zèle nouveau » de la part des cheikhs devenus plus disposés à défendre
les intérêts de l’Etat que celui de leurs contribuables9. « La socialisation » des diverses
catégories d’élite eut aussi pour résultat sinon la raréfaction des actions collectives,
dirigées contre l’Etat, du moins la possibilité de leur dévoiement par l’Etat 10.
105

c) Le gouvernement personnel du bey

17 Le bey, maître de l’ordre économique et social et même de l’ordre rural par la pratique de
l’iqta, gouvernait seul, mais son pouvoir faisait place à des institutions réelles 11. Parmi ces
institutions figurait le Divan, partagé en deux sections, celle des comptes et celle de la
rédaction. L’examen du type de recrutement, d’avancement et de partage des tâches
montre que cette zone se caractérisait par son aspect bureaucratique et par sa fermeture
aux intrus. On peut donc penser que le système hussaynite avait fonctionné en combinant
des traits de gouvernement patrimonial et extrapatrimonial. Les zones qui relevaient du
commandement patrimonial se distinguaient par leur aspect politique (ministres, souvent
d’origine mameluk, gouverneurs de provinces) et étaient soumises à la grâce et disgrâce
du souverain. En revanche, la zone administrative, même très réduite, échappait ou
presque à l’humeur du prince. Nous verrons que cet aspect du gouvernement hussaynite
s’est quelque peu perpétué sous le gouvernement du président Bourguiba.
18 Comme on vient de le voir, le gouvernement hussaynite n’a pas assis son autonomie sur
une différenciation des structures et une institutionnalisation du pouvoir. Il a préservé
son autonomie, qui trouvait son origine première dans la conquête militaire, par la
confusion des pouvoirs et grâce à la haute main qu’il pouvait avoir sur les élites qu’il avait
intégrées. C’est cette autonomie qui lui permettra au cours du XIXe siècle de tenter de
pallier la carence de la société civile à répondre aux défis du monde industriel occidental.
19 Il va sans dire que le régime hussaynite n’a pu établir sa domination, dont on vient
d’évoquer quelques aspects, qu’en vertu de certaines facilités, telles l’étroitesse du pays,
son homogénéité ethnique, l’importance relative de ses villes, la faiblesse de sa matrice
sociale etc. Pour être pertinents, tous ces facteurs n’expliquent cependant pas toute la
logique fusionniste du système beylical. Il semble qu’on puisse soutenir que c’est, au
moins en partie, la nature du consensus sur la légitimité du pouvoir dans le code culturel
musulman, qui, paradoxalement, en bridant le pouvoir étatique le pousse à déborder ses
limites. Cette situation, apparemment, a également prévalu partout au Moyen Age
chrétien tant que l’action législative positive n’existait pas et que le droit restait d’ordre
transcendantal et nimbé de religiosité. La primauté du droit, notion essentielle, selon A.E.
d’Entrèves, dans la conception médiévale de l’Etat a abouti à « une étrange combinaison
de l’impersonnalité du droit et de la personnalité du pouvoir... et l’absence d’une nette
distinction entre l’exercice “privé” et “public” du pouvoir »12.

LA LÉGITIMITÉ DU POUVOIR DANS LE CODE CULTUREL


MUSULMAN : SON IMPACT SUR LES RAPPORTS GOUVERNANTS/
GOUVERNÉS

20 Pour se distinguer d’autres entités, l’Etat doit pouvoir s’attribuer, en plus du monopole de
la force, une autorité qui fonde et légitime celle-ci.
21 Quel cadre éthico-légal la pensée musulmane a assigné au déploiement de la force
étatique ? La réponse est presque entièrement contenue dans un précepte qui prescrit
l’obéissance au détenteur du pouvoir tant que ce dernier obéit lui même à la loi divine 13.
Ce précepte coranique va fonctionner, selon les contextes historiques, tantôt comme une
invitation à la soumission tantôt comme une invitation à la rébellion. Pour comprendre
ces mouvements d’oscillations extrêmes il faut avoir présent à l’esprit ce que la pensée
106

politique musulmane a consacré comme étant la source du pouvoir et de l’autorité, à


savoir la loi d’origine divine ou la char’ia.
22 La char’ia, corpus des lois, marquée par les conditions historiques de son élaboration mais
promue au rang de nette interprétation de l’immuable volonté divine14, va s’imposer avec
la fermeture des portes de l’ijtihad (effort personnel) comme étant à la fois la source du
pouvoir et sa limite. On peut encore débattre sur les conditions et les raisons de cette
fermeture. Serait-elle une ruse de la raison califale pour asseoir son pouvoir et le
légitimer une fois pour toute ? Serait-elle le seul procédé trouvé pour parer à une
anarchie doctrinale meurtrière étant donné que l’empire musulman était une mosaïque
de peuples et que le droit à l’ijtihad n’était le monopole d’aucun magistère ? Serait-elle, au
fond, la marque d’une profonde méfiance des gouvernés vis-à-vis de leurs gouvernants à
qui ils ont arraché le droit de créer le droit en les enfermant dans les limites d’une loi
transcendante et préétablie ? Quoi qu’il en soit des raisons qui ont présidé à la
condamnation des portes de l’ijtihad, notons que cette condamnation a figé pendant des
siècles la pensée politique et religieuse musulmane et qu’elle s’est répercutée
négativement aussi bien sur les gouvernés que sur les gouvernants.
23 En enfermant les aspects les plus quotidiens de la vie dans une loi transcendante, la
pensée musulmane, celle qui a triomphé de ses concurrentes, a :
1. empêché, pour les peuples, la possibilité d’améliorer leur condition terrestre par des lois
positives nécessairement évolutives et immanentes;
2. bloqué toute prétention de l’Etat à la souveraineté et à l’autonomie en l’empêchant de créer
ses propres règles de fonctionnement et ses propres institutions.

24 Ce double blocage imposé à l’Etat et à la société n’a pas été sans impact sur leurs rapports.
25 En effet, l’Etat musulman n’a pratiquement que deux alternatives : – 1 – il se contente
d’appliquer la loi au même titre que l’ensemble de la société et il se réduit à une structure
presque superflue15 ; – 2 – il cherche à s’affirmer, en tant qu’entité autonome de la société,
et il (celui qui gouverne) s’adjuge, en fait, tous les pouvoirs et fait de sa réussite le signe
de sa légitimité et de son autorité.
26 Quant aux gouvernés, la quasi seule alternative qui leur reste pour contester leur
asservissement ou témoigner de toute autre cause de mécontentement, c’est de guetter
les moments de faiblesse ou de difficulté du souverain, de le déclarer inique, hérétique et
de réclamer l’application de la char’ia et le retour à l’âge inaugurateur.
27 Ce hiatus entre l’Etat et la société ne peut être comblé que par l’introduction
d’institutions dans lesquelles le citoyen se reconnaît et auxquelles il adhère; mais pour
que de véritables institutions puissent exister, il faut aussi libérer l’Etat de l’hypothèque
d’un droit transcendantal, fatal à son évolution et à son autonomie. Or, malgré les
tentatives de quelques réformistes, l’Etat continue aujourd’hui comme hier à craindre la
concurrence du religieux, qui ne se limite d’ailleurs pas à l’aspect légitimité que l’on vient
de mentionner. La concurrence peut également s’exprimer en opposant l’umma à l’Etat, le
spirituel au matériel, la souveraineté de Dieu à la souveraineté des hommes, l’identité
permanente à l’identité d’emprunt etc.
28 Si l’on restait dans le cadre d’une dynamique interne et endogène, qui n’est pas exclusive
d’une autre, d’origine exogène, à savoir l’incorporation de la Tunisie dans le système
marchand mondial depuis au moins deux siècles, on pourrait suggérer que la fragilité de
l’Etat hussaynite et dans une certaine mesure de l’Etat tunisien actuel découle, en partie,
de ce qu’ils n’ont jamais pu revendiquer avec succès un nouveau consensus sur la
107

légitimité de leur pouvoir. Aussi, comprend-on pourquoi l’effectivité de l’Etat, en tant que
force autonome, reste largement tributaire de la réussite des dirigeants à maintenir un
certain équilibre politico-économique. Qu’une mauvaise conjoncture s’annonce, qu’un
plan échoue, que le chef ne semble plus guidé par sa bonne étoile et les signes de
désaffection se manifestent, atteignant pendant les crises graves les agents du
gouvernement lui même. D’où le développement d’attitudes cyniques et la recherche de
sorties individuelles menaçant, non seulement le régime, mais l’Etat lui même. L’Etat
personnalisé de Bourguiba n’échappe pas à ce danger. Ceci dit, en dépit de sa fragilité, un
Etat incarné davantage dans un homme que dans des institutions solides et auto-
perdurables, peut, beaucoup plus librement qu’un autre plus institutionnalisé, impulser
une nouvelle dynamique à la société. C’est ce qu’a tenté de faire Ahmed Bey (1837-1855),
c’est ce qu’a poursuivi le gouvernement actuel avec plus de radicalisme. Mais pour que
cette dynamique nouvelle puisse s’instaurer, l’Etat est « condamné » à réussir.
29 Avant d’aborder l’étude de l’Etat bourguibien, voyons, rapidement, ce que l’histoire
coloniale, qui fait partie de l’histoire tunisienne, a apporté comme modification
structurelle et culturelle.

PERTURBATIONS COLONIALES ET RÉPLIQUE SOCIALE

30 Le pouvoir colonial a peut être autant contribué à la continuité qu’à la rupture avec
l’ancien ordre beylical.
31 L’aspect continuité peut être saisi à travers le renforcement du centralisme et la
substitution de fait du Résident général au bey. Les actes législatifs et les actes
réglementaires émanant du Résident général n’étaient pas distingués les uns des autres et
échappaient expressément au contrôle de légalité16. Notons aussi, au delà de tout
juridisme, que le pouvoir colonial est devenu, à la place du bey, le grand concessionnaire
des terres tunisiennes, ce qui n’est pas sans rappeler la pratique de l’iqta. Le pouvoir
colonial s’était, par certaines aspects, comporté comme s’il était le détenteur d’un
pouvoir éminent sur le sol tunisien qu’il concédait à ses propres favoris.
32 L’aspect rupture est presque involontairement induit de la colonisation agricole, de la
diffusion relativement étendue de l’enseignement – désacralisé – franco-arabe, de la
constitution d’un noyau de prolétariat industriel et de l’appartition de structures
syndicales et partisanes. D’où l’introduction d’une nouvelle dynamique sociale de
déclassement/reclassement de certaines catégories sociales et l’émergence de la petite
bourgeoisie qui a envisagé l’école comme un moyen d’ascension sociale et de leadership
politique. C’est d’elle qu’est sorti le leader de la décolonisation, Bourguiba.
33 Cependant, le processus complexe de déstructuration/restructuration qu’engage toute
colonisation ne peut être adéquatement appréhendé si l’on néglige la réplique indigène
au défi culturel que lui inflige le pouvoir colonial par sa seule présence. Comment la
société tunisienne a-t-elle envisagé de relever le défi ? La question n’est nullement
anodine, car c’est entre autres l’inadéquation de la réponse de la base aux sommations du
temps colonial qui déterminèrent l’Etat hussaynite (sur le tard, il est vrai et
maladroitement) et ensuite bourguibien à se substituer à elle, renforçant par la même une
ancienne velléité hégémonique de l’Etat conquérant.
34 Dans un premier temps, au XIXe siècle, on assista à une réactivation du mouvement
confrérique, en qui Berque a vu une mobilisation du « psychisme collectif en vue d’un
108

jihad sublimé et différé »17. Mais ce mouvement n’apporta pas, comme le note l’auteur, de
réponse efficace à la menace coloniale de plus en plus précise. Il a plutôt accentué, chez
ses adeptes, la fuite dans les croyances au miraculeux comme en témoigne cette légende,
accréditée, de tel cheikh qui voyant un bateau chrétien dans les eaux territoriales
tunisiennes, « fixe les infidèles, lance une invocation, et l’on voit le bateau s’engloutir » 18.
35 Ce ne fut qu’après le règne d’Ahmed Bey, qui jeta le premier les bases d’une
modernisation défensive plus « réaliste », que l’on vit apparaître de nouveaux
réformistes. Ceux de la fin du XIXe et du début du XXe siècles axèrent leur discours sur des
revendications institutionnelles, telle l’introduction de structures de participation
politique et de contrôle du pouvoir afin de créer un Etat moderne et de mettre fin au
gouvernement personnel sensé être la source des maux de la Tunisie19. Le deuxième
réformisme, incarné par Haddad dans les années 193020, a fait la réforme de la société son
principal objectif. Selon Haddad, les malheurs de la Tunisie relèvent de son inaptitude à
se transformer parce que, sous couvert du respect du dogme, elle s’est condamnée à
l’immobilisme. Ainsi, de la critique de l’Etat l’on est passé à celle de la Société, mais le
nouveau seuil atteint par la conscience réformiste des années 1930 ne dépassa pas un
petit cercle et ne surclassa aucun autre courant de pensée traditionnel ou moderne. Aussi,
trouve-t-on la Tunisie à la veille de l’indépendance, malgré l’unanimisme réalisé pendant
la lutte anticoloniale, fractionnée d’une façon inégale, entre ceux, majoritaires, qui
continuent à tirer leur référence d’une tradition millénaire, et d’autres, du monde
moderne qui les entoure. D’où une superposition des âges, des allures et des cultures que
tentera d’amener à l’uniformité l’élite victorieuse de l’indépendance.

L’ÉTAT BOURGUIBIEN : LE PROJET, LES


INSTITUTIONS ET LES ACTEURS
LE PROJET

36 H. Bourguiba, issu de la petite bourgeoisie sahélienne et de l’enseignement franco-arabe,


leader du Néo-destour et de l’indépendance nationale, caressait le rêve de tunisifier, de
séculariser, de moderniser et d’homogénéiser le pays.
37 Si le projet était ample, les moyens purement institutionnels ou démocratiques pour le
réaliser ne l’étaient pas. Qu’aurait donné un vote véritablement démocratique, tenant
compte de toutes les sensibilités tunisiennes, sur le code du statut personnel, la
suppression des habous et des tribunaux charaïques, alors que le pays venait de vivre
avec la sédition youssefiste une grave crise d’identité21 ? En dehors de la voie
démocratique, de laquelle le leader s’est préservé, par méfiance et par inclination
personnelle, il ne restait, en fait, que la possibilité de tirer avantage tous azimuts de ce
qui pourrait rendre l’Etat personnalisé par le leader, autonome et maître de ses décisions.
Le but était de procéder sans entrave à l’allocation des nouvelles valeurs, en espérant
qu’un jour la Société les fasse siennes.

LES INSTITUTIONS

38 Les moyens que le chef de l’Etat a mis à sa disposition pour arriver à son but vont de
l’aménagement des institutions de telle sorte qu’elles lui confèrent un pouvoir
prépondérant jusqu’à leur suppléance par des pratiques de facture patrimoniale.
109

39 On se contentera d’aborder les moyens institutionnels (par opposition au moyens extra-


institutionnels qu’on évoquera plus tard) sous l’angle du mode de scrutin qui a prévalu en
Tunisie jusqu’en 197922, de certains aspects significatifs de la Constitution, de
l’Administration et du Parti.

1) Le système électoral

40 Il a constitué l’une des modalités institutionnelles par lesquelles le régime a tenté à la fois
de lutter contre l’opposition et de mobiliser les clivages idéologiques23. Le système
électoral tunisien et la crise youssefiste se sont trouvés historiquement liés lors de
l’élection de l’Assemblée nationale constituante. Aussi, la loi électorale du 6 janvier 1956
avait-elle établi le scrutin de liste majoritaire à un tour sans panachage dans l’optique
évidente de favoriser le Néo-destour et d’écraser toutes les autres tendances politiques.
Cependant, outre le souci d’hégémonie, souvent souligné24, on peut déceler, dans le choix
d’un système électoral aussi simple et brutal que le scrutin de liste majoritaire à un tour,
une volonté de mobiliser les clivages idéologiques qui tournaient à l’époque, et encore
aujourd’hui, autour du nationalisme et du panarabisme, de la tradition et du modernisme
25
. Or, le mode de scrutin choisi a permis d’intégrer et d’exclure les groupes et quasi-
groupes en fonction des seules affinités idéologiques. La collusion idéologique et la
distance idéologique, devenus critères déterminants, ont forcé toutes les tendances
politiques qui n’étaient pas fondamentalement hostiles au Néo-destour à intégrer ses
rangs. D’où le résultat suivant : la constitution d’un groupe majoritaire sous la direction
du Néo-destour et d’un autre, minoritaire, communiste ainsi que l’exclusion des
yousséfistes qui furent ouvertement pourchassés.
41 Le premier groupe réunit des hommes parfois dissemblables par leurs origines sociales et
leurs orientations économiques mais partageant néanmoins les mêmes options
fondamentales du Néo-destour. Il semble qu’à chaque crise majeure, l’Etat tunisien
recourt à la mobilisation des clivages idéologiques. Il en est allé ainsi lorsque, en 1980,
après les événements de Gafsa il a opéré un rapprochement avec la centrale syndicale
(UGTT), quand il a reconnu en 1981 le Parti communiste interdit depuis 1963, et a choisi
l’épreuve de force avec les fondamentalistes. Il a également procédé à une mobilisation
des clivages afin d’isoler ceux-ci, lorsqu’il a reconnu le MDS et le MUP 2 et refusé de
reconnaître le MTI26. Tout se passe comme si le gouvernement éprouvait le besoin de
désigner nommément ceux avec qui il pourrait, ne serait-ce que momentanément,
chercher l’entente avant de faire face au groupe avec qui l’entente n’est même pas
envisageable étant donnée la grande divergence sur les valeurs qui les sépare.
42 La Constitution et le Parti offrent les moyens de faire fusionner les pouvoirs entre les
mains du leader et de renforcer la centralisation. A ce titre, la proclamation de la
République s’avère moins une rupture qu’une reprise du double héritage beylical et
français. Cette reprise ne sera pas significativement affectée par les variations
d’orientation économique. En effet, si l’on peut distinguer deux phases dans
l’organisation administrative, l’une allant de 1956 jusqu’à la crise du socialisme de 1969 et
l’autre de l’édiction du décret du 7 novembre de la même année jusqu’à nos jours, les
deux phases ont en commun le fait que c’est le Président qui reste le vrai détenteur du
pouvoir et la figure de proue du système politique tunisien.
43 Bien que les canaux d’exercice du pouvoir par le Président soient prévus par les textes, et
n’aient à ce titre rien d’occultes, ils n’apportent pas moins une note absolutiste au
110

pouvoir bourguibien. C’est principalement grâce au statut particulier des actes


réglementaires (bien connu et qu’on n’évoquera pas ici) que le Président a pu et peut
encore battre en brèche le principe de séparation des pouvoirs. C’est également à travers
une institution comme le Secrétariat d’Etat à la présidence, devenu en 1969 Premier
ministère qu’il a pu et peut encore exercer son hégémonie ou son arbitrage et asseoir son
autonomie aussi bien vis-à-vis de son gouvernement que de l’Assemblée nationale.

2) Le Secrétariat à la présidence : instance de contrôle et d’arbitrage.

44 Avant sa mutation, en 1969, en Premier ministère, le Secrétariat d’Etat à la présidence,


rattaché, comme son nom l’indique, directement à la présidence, eut un droit de regard
sur tous les autres secrétariats d’Etat, rompant ainsi le principe juridique de leur égalité.
R. Abdallah qui a étudié la lente transformation de ce Secrétariat à la présidence en
Premier ministère suggère d’y voir un héritage structurel de l’époque coloniale27. Le
Secrétaire d’Etat à la présidence serait l’équivalent du second du Résident général qui
contrôlait à l’époque tous les ministères. M. Durupty, y voit, en revanche, un héritage
autochtone et se demande s’il ne fallait pas le rattacher à la tradition beylicale « puisque
l’histoire (montre) que les beys avaient souvent confié la direction des affaires à leurs
mameluks favoris ». Il lui semble en tout cas fort plausible que la rivalité entre le
Secrétaire d’Etat à la présidence et le Secrétaire d’Etat au Plan et à l’économie nationale
ait permis au Chef de l’Etat, par le jeu de l’arbitrage, d’asseoir plus solidement son
pouvoir, tout en incarnant des politiques différentes, selon qu’il soutenait l’un ou l’autre
de ses deux collaborateurs28. On peut abonder dans le sens de Durupty, si l’on décompose
son hypothèse en deux principales idées fort révélatrices du fonctionnement du régime :
le Secrétaire d’Etat à la présidence plonge ses racines dans une pratique de confiance
intuitu personnae, le Secrétariat d’Etat à la présidence permet au Président de jouer le rôle
d’arbitre.
45 En effet, M. Ladgham, à l’époque, Secrétaire d’Etat à la présidence, n’avait acquis sa
préeminence, de fait, sur les autres Secrétaires d’Etat que nanti de la confiance du
Président. Ceci n’est pas sans rappeler le visage du grand vizir qui a toujours été le second
du bey dans la Tunisie précoloniale, sans que ce poste se soit institutionnalisé, peut-être
en raison de la fragilité qu’on voulait entretenir – et qui est encore entretenue – chez le
détenteur d’un poste politico-administratif aussi important. Quant à l’arbitrage
présidentiel qui serait la fonction la plus importante du Secrétariat d’Etat, force est de
constater que le leader l’a faite sienne surtout si l’on se rappelle que le Néo-destour avait
mobilisé les clivages idéologiques au détriment d’autres clivages, en partie à cause de son
engagement dans la lutte antiyoussefiste, que l’Assemblée nationale était moins le lieu de
la confrontation politique qu’une tribune à partir de laquelle le leader transmettait ses
messages à la nation. Ces deux facteurs sont d’ordre à déplacer le jeu des tendances
politico-économiques vers les sommets du Parti et de l’Etat eux-mêmes amalgamés. D’où
la nécessité de trancher entre les uns et les autres. Outre sa nécessité, la faculté
d’arbitrage permet au Président de conserver son groupe de référence aussi large que
possible, de façon à n’être le prisonnier d’aucun groupe de pression ayant le vent en
poupe.
46 L’échec de l’expérience du socialisme et du coopérativisme qui a déterminé son arrêt
brutal en 1969 s’est traduit par une crise politique si grave que le Président a éprouvé lui-
même le besoin, dans son discours du 8 juin 1970, de critiquer l’excès de concentration
des pouvoirs et l’absence de contrôle administratif. La restructuration administrative qui
111

a suivi ces aveux critiques montre que l’Administration tunisienne peut exiger d’elle
même plus d’effort institutionnel ou procédurier, aidée en cela par une tradition
gouvernementale relativement longue, sans pour autant changer le rapport gouvernants/
gouvernés. Le même phénomène peut être observé, mais à un autre niveau, chez l’élite
dirigeante.

3) Le Premier ministère : rationalisation administrative et surcroît d’autonomie


présidentielle.

47 L’institutionnalisation du Secrétariat d’Etat à la présidence, devenu, en 1969, Premier


ministère, illustre ce que Max Weber appelle la transformation par le procédé de la
routinisation d’une relation personnelle de confiance en une « autorité constituée » dotée
d’une « compétence objective »29. La fonction de Premier ministre et les structures du
Premier ministère poursuivent désormais leur vie propre indépendamment de la
personne titulaire du poste. Le même phénomène de routinisation s’observe au niveau
des services (administration des biens, gestion du personnel, services spécialisés etc.) des
autres ministères, qui sont devenus permanents grâce aux règles de recrutement et aux
garanties statutaires accordées à leurs agents. Bien que l’institution d’un Premier
ministère ait permis une meilleure délimitation des tâches et des responsabilités 30, le
gouvernement est resté une entité dépendante du Président. Le pouvoir hiérarchique
exercé par le Premier ministre sur ses collègues reste très partiel dans la mesure où il ne
s’étend ni à leur nomination ni à leur révocation. La qualité même de chef de
l’Administration n’est accordée au Premier ministre qu’en vertu d’une délégation
présidentielle. Le droit qu’a le chef de l’Etat de nommer les membres du gouvernement et
de définir la politique à suivre réduit le rôle de l’Assemblée nationale à « alerter » le
Président sur le déviationnisme éventuel du gouvernement avant tout vote de censure.
Ainsi, le Président se trouve libre vis-à-vis de l’Assemblée nationale qui ne peut définir à
sa place les orientations politiques, et vis-à-vis de son gouvernement de qui il peut se
désolidariser en cas de besoin31. La combinaison originale d’un présidentialisme presque
intact avec quelques éléments du parlementarisme procède de la volonté présidentielle
de faire de l’Assemblée une antenne susceptible de mesurer le degré de popularité d’une
politique. Le but est d’éviter d’aller trop loin dans le divorce entre l’Etat et la société
comme cela s’est produit pendant la période socialiste.

4) Le rôle du Parti dans la centralisation administrative.

48 L’Administration tunisienne se caractèrise par son centralisme, même si l’idée de


déconcentration est formellement admise. Aussi, trouve-t-on consacré le principe de
dédoublement fonctionnel du Gouverneur, à la fois agent de l’Etat et agent de son
gouvernorat ainsi qu’un Conseil de gouvernorat, héritier du conseil de caïdat, doté de la
personnalité politique et de l’autonomie financière. Mais la qualité de Gouverneur, agent
de son gouvernorat n’est au fond qu’un alibi juridique qui permet au Gouverneur d’avoir
les capacités décisoires au sein du Conseil du gouvernorat32. Quant au Conseil de
gouvernorat, il faut croire qu’il entretient vis-à-vis du Gouverneur à peu près les mêmes
rapports qu’on a déjà quelque peu évoqués entre le Président et l’Assemblée nationale.
Hautement dépendant du pouvoir central dont il applique les directives économiques et
politiques, le Gouverneur bénéficie de ce fait de larges compétences décisoires. C’est à lui
112

qu’incombe la tâche d’arrêter le projet définitif de budget quel que soit l’avis du Conseil.
Le Conseil se doit de conseiller le Gouverneur, mais là s’arrête l’initiative laissée à la base.
49 La fusion opérée entre l’appareil étatique et l’appareil partisan en 1964, n’a fait que
consacrer un état de fait. Depuis que le Néo-destour a pris à sa charge de faire sortir le
pays du sous développement comme il l’a fait sortir de la colonisation, il était entendu
qu’il resterait le moteur du changement. Mais en institutionnalisant les rapports déjà
étroits entre l’Administration et le Parti, le Gouvernement a du coup systématisé son
emprise sur tous les aspects de la vie publique. Désormais, le Parti couvre tout le corps
social. L’exemple le plus révélateur de l’ubiquité du Parti est celui du remplacement du
cheikh par le omda, ou chef de secteur. Jugeant désuète l’institution qui brise quelque peu
son élan, le gouvernement décide sa suppression en 1969. La plus petite division
administrative a aujourd’hui à sa tête un omda choisi parmi les membres des comités de
cellules du Parti. On a souvent mis sur le compte de l’économie des élites 33 et sur celui de
la stratégie de mobilisation34 la fusion du Parti et des structures administratives. Or il
semble qu’il s’agit de plus que cela. Le Gouvernement, tout engagé à marginaliser les
vieilles attitudes, nourrissait trop de méfiance à l’égard de la société pour accepter
d’autres relais à son pouvoir que ses préposés. On a déjà fait allusion à une remarque de
M.H. Chérif concernant l’apparition d’un « nouveau zèle », au XVIIIe siècle, qui consiste à
défendre l’Etat contre le citoyen de la part de ceux mêmes qui sont censés être ses
représentants. On peut remarquer la même tendance en citant cette fois-ci J. Duvignaud :
« Nous avons cherché à rencontrer ce qu’on appelle un responsable, un de ces hommes
affables, précis souvent efficaces, mais plus soumis au respect de l’Etat qu’aux exigences
des hommes qu’ils encadrent »35. Mais le « respect » que vouent ses commis à l’Etat
dépend dans une large mesure des signes de santé que celui-ci donne de lui-même. Il est
pour le moins significatif que l’on découvre de plus en plus des affaires de corruption
derrière chaque crise politique.

5) Les voies extra-institutionnelles d’exercice du pouvoir

50 Pendant la première décennie qui a suivi l’indépendance, le Chef de l’Etat s’est servi
surtout de sa stature de chef historique et charismatique pour bousculer les croyances et
les habitudes de la majorité du peuple. Se faisant tour à tour, réformiste, mufti et à
l’occasion cadi, le leader n’a épargné aucun procédé de facture moderne ou traditionnelle
pour authentifier le changement aux yeux de son auditoire. De la tribune de l’Assemblée
nationale ou lors de ses discours hebdomadaires, les Tunisiens ont entendu ses longues
plaidoiries pour un ijtihad qui ne distord la lettre des dispositions charaïques que pour
mieux rendre à l’Islam sa quintessence et son véritable esprit. Mais ni le verbe, ni les
institutions, qui ont fonctionné comme instances de mobilisation politique et non de
participation politique36, n’ont suffi. Depuis l’échec de l’expérience socialiste et à chaque
crise politique d’une certaine importance, le leader éprouve le besoin de transcender des
institutions pourtant faites à sa dimension.
51 C’est à l’occasion du congrès du Parti (depuis 1971) et lors des grandes décisions
économiques, que le leader se montre puissant, grâciant ou châtiant les uns et les autres
en fonction de leur attitude vis-à-vis de la norme qu’il choisit. Lors de trois congrès
successifs, surtout celui de 1971 (le huitième), le Président a non seulement procédé,
selon son habitude, à des rectifications de dernière heure, mais encore il est passé outre
aux décisions des congressistes, empêchant par la même l’institutionnalisation du Parti.
113

Le 8e Congrès s’était rallié dans sa majorité à la ligne libérale de Mestiri qui préconisait,
entre autres, que le Parti ne soit plus un parti présidentiel, qu’une direction collégiale soit
instituée et que la liberté de la presse et de l’individu soit garantie. Le Congrès non
seulement avait approuvé cette ligne libérale, mais il avait aussi, contre le souhait du
Président, décidé que l’intérim, en cas de vacance du pouvoir présidentiel, ne serait pas
assuré par le Premier ministre mais par le Président de l’Assemblée nationale. Pour
empêcher le Congrès de s’engager dans cette voie, le leader suspendit Mestiri de ses
fonctions au sein du Parti et fit élire, dans son palais de Carthage, les quatorze membres
du Bureau politique sur une liste de vingt noms, tous sélectionnés par lui 37.
52 La pérennité d’un mode de gouvernement personnel hostile à l’institutionnalisation dans
un régime politique qui a fait de la modernisation politique et sociale son principal
objectif ne cesse d’interpeller les sociologues et les politologues. On reviendra sur ce
point lorsqu’on aura dégagé les principales caractéristiques de l’élite dirigeante.

LES ACTEURS

53 Dans quelle mesure les élites dirigeantes reflètent-elles les rapports qu’entretient le
système politique fortement articulé autour du Président avec la société tunisienne,
davantage dominée qu’intégrée ? Y a-t-il eu variation dans ces rapports ? Comment et
pourquoi ?
54 Pour pouvoir répondre à ces questions, on a procédé à l’analyse et à l’exploitation des
biographies des diverses catégories dirigeantes depuis 1956 jusqu’au moins en 1979. On se
contentera, pour ce propos, d’illustrer certaines des conclusions auxquelles on a abouti
dans une étude plus détaillée sur l’élite politico-administrative38.
55 L’examen des institutions, autant avant qu’après la période socialiste (1962-1970), ne
révèle pas, comme on vient de le constater, de changement notable dans les rapports
entre l’Etat et la société tunisienne, en dépit d’un mouvement général de restructuration
administrative. Pour voir si l’élite dirigeante a été ou non à son tour affectée par les
changements d’orientation économique, on a étudié, en premier lieu, les deux catégories
dirigeantes qui sont en principe les plus exposées aux retombées des changements
politiques, les ministres et les gouverneurs, en fonction de leur formation scolaire et
universitaire, de leurs origines professionnelles et voies d’apprentissage (les cabinets
ministériels), de leur rotation et de leur recrutement géographique. Divers indices
significatifs serviront à tracer le profil provisoire de ces deux catégories d’élites, on
élargira par la suite l’étude à d’autres catégories dirigeantes et on introduira dans
l’analyse d’autres données susceptibles de nous renseigner sur la division du travail
politico-administratif et les rapports que les diverses élites entretiennent d’une part avec
l’Etat et d’autre part avec la Société.

1) La formation scolaire et universitaire des Ministres et des Gouverneurs

56 Sur les 93 Secrétaires d’Etat et Ministres qui se sont succédés entre 1956 et 1979, aucun
n’est issu de l’enseignement traditionnel zaytounien. Tous les Ministres sont issus de
l’enseignement moderne, sanctionné dans 91,4 % des cas par un diplôme d’études
supérieures. Le pourcentage des diplômés du supérieur augmente d’une période à l’autre.
Soit 76,9 % pour la période I (1956-1962), 87,9 % pour la période II (1962-1970) et 92,6 %
pour la période III (à partir de 1970). On peut également observer que le pourcentage des
114

Ministres issus des grandes écoles, sans supplanter les formations juridiques et littéraires,
augmente, notamment à partir de 1970. Sur 68 ministres de la période III, on compte 9
diplômés des grandes écoles françaises, 7 diplômés HEC et 6 diplômés de l’Ecole Nationale
d’Ingénieurs de Tunis (ENIT).
57 Si l’enseignement zaytounien, banni de la formation des Ministres, apparaît chez les
Gouverneurs (5,1 % d’un ensemble de 78), il n’englobe quasiment que la première
génération de Gouverneurs, issue dans sa majorité de l’enseignement secondaire (56,2 %
entre 1956-1962). Mais le pourcentage des diplômés du supérieur augmente sans
discontinuité. A partir de 1970, sur un total de 57 Gouverneurs, on peut compter 20
juristes, 5 HEC, 5 anciens élèves des grandes écoles, 3 de l’ENA etc.. Le profil universitaire
du Gouverneur s’aligne de plus en plus sur celui du Ministre.

2) Les origines professionnelles des Ministres et des Gouverneurs : haute fonction


publique et cabinets ministériels

58 Les Ministres et les Gouverneurs se recrutent de plus en plus parmi les hauts
fonctionnaires d’origine. Pour les Ministres le pourcentage passe, en fonction des
périodes de 19,3 % à 33,3 % et à 42,2 %. Corrélativement le pourcentage des avocats/
magistrats enregistre une baisse. L’examen des origines professionnelles des Gouverneurs
fait apparaître une progression de la haute fonction publique.
59 Il s’opère en Tunisie, d’une période à l’autre, une sorte de déclassement/reclassement des
filières où l’on fait son apprentissage politique. En plus du déclassement, même relatif,
des professions libérales au profit de la haute fonction publique, on remarque le
pourcentage croissant du passage, préalable, par les cabinets ministériels. Pour les
Ministres, 7,7 %, ensuite 24,2 % et enfin 32,4 %, ont occupé un poste dans un cabinet
ministériel. En revanche, le passage par la diplomatie diminue. Les Gouverneurs
empruntent à leur tour la voie des cabinets ministériels : 28 % des gouverneurs de la
période III (à partir de 1970) sont passés par un cabinet ministériel.

3) Rotation des Ministres et des Gouverneurs

60 A partir de 1970, on a assisté à une intense rotation des Ministres et des Gouverneurs. Sur
un total de 68 Ministres de la troisième période on compte 48 nouveaux venus en moins
de dix ans. Ni la multiplicité des ministères, ni celle des gouvernorats n’explique, à elles
seules, l’accélération de la rotation. Pour comprendre le phénomène, il faut revenir à la
crise politique et sociale des années 1970 qui a ouvert le dossier tabou de la succession du
Président, et à la fragmentation du champ politique et social en ses composantes
traditionnelles. D’où la réemergence des forces suivantes : celle du courant libéral et
constitutionnel, celle de l’Islam et celle de la centrale syndicale (ÙGTT). Le Premier
ministre de l’époque, H. Nouira, s’est trouvé face à toutes ces forces idéologiques et
sociales qui reprenaient de l’assurance. Craignant d’échouer à mettre en branle une
politique cohérente dans un climat de tension hautement répercuté dans le
gouvernement et le Parti, le Premier ministre, muni de l’autorisation présidentielle, a
procédé à plusieurs remaniements ministériels dans le but d’introduire dans le
gouvernement des hommes non impliqués dans les luttes partisanes. C’est cette même
logique qui a commandé la même rapidité de rotation observée chez les Gouverneurs.
115

4) Le recrutement géographique des Ministres et des Gouverneurs

61 La Tunisie est un pays depuis déjà fort longtemps inégalement urbanisé. Le décrochement
des villes côtières de l’arrière-pays depuis qu’elles s’adonnèrent à la course s’est perpétué
après le déclin et la disparition de celle-ci à travers les diverses activités tournées vers
l’extérieur. Pas plus que le pouvoir colonial, le pouvoir actuel n’a modifié l’axe
traditionnellement urbain et actif. Sans rentrer dans les détails des choix politiques et des
contraintes économiques qui font de l’accentuation du déséquilibre régional un des
principaux problèmes de la Tunisie contemporaine, retenons que l’existence d’un
déséquilibre ancestral entre la longue côte et l’arrière-pays n’est pas sans influence sur le
recrutement géographique des élites. Aussi, faudrait-il peut-être nuancer l’idée, fort
répandue, qui fait de l’existence de zones « fournisseurs » d’élites un pur jeu de
solidarités régionales et claniques.
62 Tunis a fourni, dans la première période, jusqu’à 46,1 % de l’effectif ministériel pour
régresser jusqu’à 25 % dans la troisième période au bénéfice d’autres régions. Le Nord du
pays ainsi que le Centre ont vu croître leur « représentativité ». La région de Sfax, qu’on a
isolée du Sud et du Sahel à cause de son poids économique, enregistre le taux de
croissance le plus spectaculaire : de 0 % elle passe à 6,1 % et à 11,8 %. Il y a comme une
sorte de corrélation entre le dynamisme d’une région et sa propension à fournir des
élites. Mais, malgré son dynamisme, Sfax n’a fourni une élite ministrable que dans une
proportion qui dépasse à peine le poids de sa population. Quand au Sahel, bastion de la
résistance et premier fief du Néo-destour, il a été, durant les trois périodes, sur-
représenté. On le trouve à l’origine du recrutement de 30,8 %, 21,2% et 28 % des Ministres
pour un poids de population de 11,5%. Le Sud tunisien enregistre le taux de recrutement
le plus faible et le plus décroissant, soit dans l’ordre des périodes : 11,5 %, 9,1 % et 4,4 %
pour un poids de population de 16,9 %. Pour le recrutement des Gouverneurs, on constate
également que Tunis et surtout le Sahel sont toujours sur-représentés. Le Sud, sous-
représenté au niveau des Ministres, est mieux représenté au niveau des Gouverneurs.
63 De ces données, on peut déjà tirer quelques conclusions sommaires : le changement de
politique économique, s’il s’est avéré source de mobilité au sein de l’élite, ne s’est pas, en
revanche, répercuté sur leur recrutement. On ne constate, ni avant ni après la phase
libérale, l’arrivée de Ministres ou de Gouverneurs issus du milieux des affaires. Au
contraire, le recrutement se fait de plus en plus au sein de la haute fonction publique 39. A
la relative hétérogénéité des origines professionnelles des premiers temps de
l’indépendance succède une plus grande homogénéité due aux diplômes et aux filières
d’apprentissage du métier politique. Si l’on restait au niveau vertical du recrutement et
de l’avancement à l’intérieur du seul champ administratif, rien ne distinguerait la
carrière d’un haut fonctionnaire de celle d’un autre, appelé plus tard à devenir Ministre
ou Gouverneur. L’étude qu’on a consacrée au groupe des hauts fonctionnaires montre en
effet que ceux-ci restent, sauf rares exceptions, régis par leur statut et on n’observe pas
de promotion fulgurante. L’élément politique ne commence à intervenir qu’à partir des
échelons supérieurs de la fonction publique et ne s’accélère d’une façon notable qu’une
fois au sommet de l’administration traditionnelle ou technique. A partir de là, la
circulation des élites de verticale (à l’intérieur d’un même secteur d’activité) devient
horizontale, c’est-à-dire marquée par l’interchangeabilité et l’intercommunication entre
tous les champs d’activité politique, partisane, économique, etc. C’est en introduisant un
autre élément de comparaison, à savoir la circulation entre les divers champs, qu’on
116

arrive à saisir ce qui distingue les élites entre elles et détermine par là même leurs rôles
respectifs.

5) La circulation horizontale : apanage des plus grands commis de l’Etat

64 Les Ministres, contrairement aux hauts fonctionnaires, occupent non seulement plusieurs
positions à l’intérieur d’un même champ d’activité, mais circulent facilement d’un champ
à l’autre. Sur les cinq champs, pris en considération dans l’étude précitée – administratif,
politique, partisan, économique et culturel —40, 52,7 % de la totalité des Ministres en ont
occupé 4 ou 5 et 94,6 % 3 ou plus. Le nombre de champs parcourus par les Ministres aurait
été encore plus élevé si on n’avait pas défini restrictivement le champ culturel et si l’on
avait ouvert à la catégorie des enseignants du supérieur qui sont assez nombreux dans la
profession d’origine des Ministres. Le nombre de champs parcourus par ces derniers
augmente régulièrement d’une période à l’autre. La quasi-absence d’entrepreneurs
économiques dans la profession d’origine des Ministres ne signifie pas l’étanchéité des
secteurs économique et politique. Si en effet le secteur privé ne draine pas vers lui, sauf
exception, de hauts cadres, en partie à cause de sa faiblesse, il n’en va pas de même pour
le secteur public et semi-public où l’Etat entrepreneur ne cesse de placer ses hommes.
C’est dans les secteurs clefs de l’économie tunisienne que l’Etat place ses hauts
fonctionnaires d’origine, choisit ses Ministres ou les affecte une fois qu’ils ont quitté le
gouvernement. En Tunisie, c’est le Président lui même qui nomme les dirigeants des
grandes sociétés, preuve s’il en faut de la politisation de ces postes. On peut constater que
40,9 % de la totalité des Ministres ont effectué à un moment ou un autre de leur vie un
passage par le secteur économique.
65 A l’inverse des Ministres, les Gouverneurs ne se font pas remarquer par l’intensité de leur
circulation ou la multiplicité de leurs positions. Bien que leur recrutement soit laissé à la
totale discrétion du gouvernement depuis 1974, on n’observe pas « d’intrus » dans le
corps des Gouverneurs. Ainsi, à l’exception du champ partisan – le Gouverneur est
membre d’office du Comité Central, la carrière d’un Gouverneur semble de plus en plus se
dérouler à l’intérieur d’un même champ, le champ administratif. Cette première
indication sur la division du travail politico-administratif peut être davantage
approfondie si l’on cherche à dégager la logique qui préside à l’ubiquité des Ministres et
qui ne trouve son corollaire chez aucune autre catégorie dirigeante.
66 On trouve les Ministres partout au sommet de la hiérarchie partisane. L’imbrication des
champs politique et partisan est si forte qu’une étude spécifique du Comité central s’est
révélé inutile. Le Comité est peuplé de Ministres et de Gouverneurs qui peuvent être
étudiés en tant que tels. Les Ministres briguent également souvent un mandat
parlementaire : 60 des 93 Ministres ont été au moins une fois députés. Les Ministres
peuvent appartenir au Comité central et détenir un mandat parlementaire aussi bien
avant, durant, qu’après l’exercice de leur fonction ministérielle. Mais l’on constate, le
plus souvent, que la propulsion au sommet de la hiérarchie du Parti ainsi que la détention
d’un mandat parlementaire se font plutôt simultanément et durant la période d’exercice
de la fonction ministérielle. De même qu’on trouve des « parachutés » de l’Etat au sein de
l’Assemblée nationale, on trouve également des « parachutés » au sein du Comité central.
Quelle signification donner à ce phénomène relatif à l’augmentation de la superficie
politique des Ministres ? Répondre à cette interrogation revient à comprendre
l’articulation spécifique de l’élite dirigeante à l’Etat et à la Société.
117

6) L’Etat « crée » son élite

67 L’Etat tunisien recrute ses grands commis parmi une élite éduquée, souvent expérimentée
et dans sa ligne modernisante. Il place cette élite dans tous les secteurs où il estime sa
présence nécessaire. Mais à cette élite, il dérobe pratiquement tout ce qui est susceptible
de lui conférer un pouvoir autonome. Pouvoir autonome qui peut résulter d’un ancrage
social dans une circonscription électorale ou même d’un militantisme partisan où l’on
gravit peu à peu les échelons de la hiérarchie. Les tentatives d’autonomisation et
d’institutionnalisation de l’Etat qui se sont soldées par l’éviction de ses promoteurs,
constitue la preuve que l’Etat personnalisé par le leader ne veut d’aucune institution
autonome, fut-elle sa créature. Seul le zèle à appliquer ses directives compte. Aussi tout
écart de la norme expose-t-il le sujet à la soustraction de « la plus value » que l’Etat
accorde souvent à ses grands commis, à savoir être membre du Comité central ou mieux
encore du Bureau politique et, éventuellement, détenir un mandat parlementaire. C’est
en effet dans les rapports qu’entretient le Président avec ses plus proches collaborateurs
et avec le Parti dont il est le président que se situe son style « patrimonial ». « La vie
politique tunisienne a été, écrit S. Khalsi, ponctuée d’une série de lapidations
comminatoires et d’excommunications plus ou moins spectaculaires... et de retours
émus»41. Ceci dit, l’évolution des grands commis de l’Etat et du Parti dans la sphère de la
grâce et de la disgrâce présidentielle n’est nullement incompatible avec une propension à
régenter fermement la Société.

7) L’Etat et la Société

68 L’Etat tunisien qu’on a vu jusqu’ici reposer sur ses propres recrues va-t-il au niveau de
l’Assemblée nationale composer avec la société et intégrer, comme sous le gouvernement
beylical, ses notables ? La réponse est pour l’instant négative, mais on ne peut préjuger de
l’avenir. Il se peut que le gouvernement découvre ou expérimente d’autres moyens
d’intégration sociale ou de mobilisation politique qui reposeraient sur les notabilités
locales ou sur une collaboration entre celles-ci et ses propres agents.
69 On peut distinguer dans la représentativité parlementaire, grosso modo, deux types de
députés et deux rôles. L’un est incarné par le grand commis de l’Etat et l’autre par le
député de base. Au premier incombe la tâche de définir la norme, au second (plus ou
moins explicitement) de la légitimer et de la propager. Ce dernier acteur, le député de
base, se recrute parmi les vieux militants du Parti, les moyens et petits agriculteurs, les
moyens commerçants, les moyens et petits fonctionnaires, les instituteurs, toutes gens
plutôt modestes. L’Etat offre, par leur intermédiaire, une existence politique symbolique à
tout le corps social. Les députés de base, qui sont au nombre de 189 sur un total de 306
députés, pour la période allant de la Constituante juqu’à la quatrième législature, ont un
passé de militant local et sont issus du terroir; ils assurent même une certaine sur-
représentation des régions sous-représentées au niveau du recrutement des Ministres et
des Gouverneurs. Chez eux, l’enseignement traditionnel zayounien se fait moins marginal
(23,8 %). Leurs diplômes et leurs fonctions sont plutôt modestes. Le député de base n’a pas
d’assises personnelles; d’où sa rapide rotation et la ténuité de sa chance de briguer un
second mandat42.
70 Pour les grands commis de l’Etat, on a étudié 117 biographies et on a pu établir qu’au
moins pour 107, le mandat parlementaire apparaît comme un attribut supplémentaire
118

octroyé par le pouvoir central pour lui permettre d’être présent. Le grand commis de
l’Etat est un « parachuté » du régime. C’est un député leader, l’un de ceux dont les auteurs
de Contrôle politique et régulations électorales ont pu dire, après l’introduction de la double
candidature en 1979, qu’ils sont « hors compétition », dont « l’élection va de soi (et) a
valeur d’adhésion au Parti-Etat »43. Le grand commis est diplômé et occupe des positions
importantes dans la hiérarchie du Parti, de l’Administration et le plus souvent dans les
deux. Il a deux fois plus de chances de renouveler son mandat parlementaire que le
député ordinaire.

L’ÉTAT, LA SOCIÉTÉ ET LE PROBLÈME DE


L’INSTITUTIONNALISATION DU POUVOIR
71 C’est à la lumière de l’héritage de l’Etat hussaynite, du projet séculier du leader dans un
espace culturel qui ne l’est pas, qu’on a cherché à expliquer comment l’Etat bourguibien
réalise son autonomie et organise sa tutelle vis-à-vis de la société tunisienne. Mais cette
explication, centrée sur une certaine permanence culturelle, ne pèche-t-elle pas par
linéarité ? Ne gomme-t-elle pas beaucoup de changements et de bouleversements – y
compris ceux d’ordre culturel – induits, en partie, de l’action de l’Etat lui-même ? D’après
Bill et Leiden, tous les régimes patrimoniaux ont introduit la modernité mais ont tous
échoué à assumer ses conséquences, à savoir la participation des masses 44. Or, un courant
politique tel que le MDS ne réclame-t-il pas justement ce que le régime lui refuse, la
démocratie, la participation des masses et l’institutionnalisation du régime ? Les
islamistes n’expriment-ils pas à leur manière le souhait de changer le rapport entre l’Etat
et la Société ? Autrement dit, les exigences exprimées en termes séculiers ou non ne
dénotent-elles pas ce que Huntington appelle la fin des sociétés bifurquées, où une fois
l’ordre ancien substantiellement détruit, grâce au leadership charismatique, ce même
charisme tend à devenir dysfonctionnel et échoue à soutenir le nouvel ordre crée par lui ?
45
. On ne peut aussi, dans un ordre d’idée semblable, ignorer que le régime tunisien en
« étatisant la société, ampute les institutions de leur fonction de régulation (et que)
celles-ci deviennent des enjeux... et non des règles du jeu contraignantes par elles
mêmes »46.
72 Ces thèses logiques en elles mêmes devraient être confrontées à la réalité de chaque pays
pour voir dans quelle mesure elles peuvent être entérinées ou amendées. Aussi, faudrait-
il, avant de nuancer ou de rejeter notre lecture des rapports Etat/Société en Tunisie,
creuser davantage l’idée de l’inadaptation, depuis un certain temps au moins, de l’Etat
tunisien à un environnement par lui transformé, ce qui expliquerait l’éclosion de
mouvements de contestation. Pour ce faire, il faut s’assurer au préalable de la nouveauté
des revendications et de leur propre adaptation aux réalités qu’elles prétendent vouloir
changer.
73 Or, à regarder l’histoire tunisienne et les mouvements culturels qui l’ont traversée, force
est de constater que ni le mouvement libéral constitutionnel, ni le fondamentalisme
religieux ne sont des nouveautés. Le premier courant a plus d’un siècle d’existence et
quant au second, il a toujours été présent sous une forme ou une autre.
74 Le fait que le courant islamiste trouve ses adeptes parmi la jeunesse éduquée, notamment
dans les instituts à caractère scientifique, ne doit faire conclure ni à sa rationalité
pratique, ni à sa nouveauté. Ce courant, tapi dans les profondeurs des âmes et réduit au
119

silence par le fracas du verbe présidentiel, se réveille, ambitionne d’exister en tirant


profit des difficultés économiques et politiques du régime bourguibien. Peut-être
faudrait-il attribuer, en partie, au dogmatisme moderniste du régime le dogmatisme de
ses détracteurs islamistes. Mais il serait excessif de déduire le second du premier. Peut-
être faudrait-il rappeler aussi que la pensée rationnelle est fragile et que les instituts et
universités modernes ont moins de trente ans d’existence et qu’ils dispensent souvent
une science où les « vérités » sont extirpées de leur histoire. Aussi, n’est-il pas étonnant
que les instituts les plus scientifiques produisent des hommes munis de recettes, de
vérités totales pour des transformations totales. Que les islamistes s’autorisent de faire
appel aux profondeurs culturelles ne signifie pas pour autant qu’ils sont les plus à même
de trouver la « Voie » et de répondre efficacement aux difficultés du temps. La logique de
leur « idéologie » ne peut mener qu’à la destruction de l’Etat ou à son despotisme; on a
déjà fait allusion à cette alternative.
75 Quant au courant démocrate et institutionnaliste, il faut croire qu’il investit beaucoup
dans les techniques institutionnelles comme mode de régulation politique et sociale. Ses
adeptes postulent, implicitement, qu’il existe un consensus social sur les valeurs à
défendre et qu’ils peuvent poursuivre le projet moderniste par la voie démocratique. Les
institutionnalistes pensent aussi que les partis politiques, autorisés ou non, sont des
partis responsables, c’est-à-dire capables de transcender certains intérêts corporatistes
ou autres en fonction d’une notion comme l’intérêt général. Sans faire preuve
d’optimisme ou de pessimisme excessifs, il faut peut-être noter que gouverner ne se
réduit pas à l’application d’une technique aussi parfaite soit-elle.
76 L’Etat tunisien (le leader) a refusé jusqu’ici une véritable démocratisation. Cherche-t-il à
gagner du temps pour rendre irréversible son projet moderniste encore menacé ? Ce
faisant, a-t-il choisi la meilleure solution ? Ne risque-t-il pas d’exposer ses successeurs
aux plus graves difficultés ? En cette atmosphère de fin de règne les responsables ont-ils
comme priorité absolue de triompher des difficultés économiques internes et externes, en
ont-ils les moyens ?
77 On ne saurait répondre même si l’on peut affirmer que c’est surtout à partir de véritables
réussites économiques que le régime politique peut reconstituer la couche moyenne
apparemment éclatée et sur laquelle il a fondé l’espoir de sa stabilité politique et de sa
modernisation sociale. Le régime tunisien qui a imposé son éthique de sécularisation et
de modernisation doit réussir, sans équivoque, s’il veut que son projet ne soit pas ressenti
comme une agression ou comme une atteinte à la religion.
78 Janvier 1986

NOTES
1. HUNTINGTON (S.H.), Political Order in Changing Societies, New Haven, Yale Universtiy Press, 1968.
2. Pour une étude fouillée et documentée sur les différentes approches des élites dirigeantes, voir
PUTMAN (R.D.), The Comparative study of Political Elites, Prentice Hall, Inc. Englewood, New Jerzy.
1976.
120

3. KRAUSS (R.) and VANNEMAN (R.D.), “Bureaucrats Versus The State In Capitalist and Socialist
Régimes” in Comparative Studies in Society and History, International Quarterly, Vol 27, number I,
January 1985, Cambridge University Press : 112.
4. EISENSTADT ( S.N.), “Bureaucracy and Political Development”, in LAPALOMBARA , Bureaucracy and
Political Development. Princeton University Press, 1963 : 96-119. Voir aussi RIGGS (F.W.),
Administration in Developping Countries : The Theory of a Prismatic Society. Hougton, Mifflin Co.,
Boston 1964.
5. BADIE (B.) et BIRNBAUM (P.), Sociologie de l’Etat. Paris, Grasset, 1979.
6. BENDIX (R.), Kings or People : Power and the Mandate to Rule. London, University of California, 1978 :
193-195.
7. GEERTZ (Cl.), The Interpretation of Culture. New York, Basic Book, 1973.
8. BRUNSCHWIG (R.), “Justice Religieuse et Justice Laïque dans la Tunisie des Deys et des Beys
jusqu’au milieu du XIXe siècle, Studia Islamica, 1965, Fasc, 23-28.
9. CHERIF (M.H), Pouvoir et Société : La Tunisie de Hussayn Ben Ali 1705-1740. Document
dactylographié : 1021.
10. CHERIF (M.H), “Les Mouvements Paysans dans la Tunisie du XIXe siècle, Revue de l’Occident
Musulman, 2e semestre, 1980, n° 30, CNRS, Aix-en-Provence.
11. BROWN (L.C.), The Tunisia of Ahmed Bey, 1837-1855, Princeton University Press, 1974 99 sq.
12. D’ENTREVES (A.P.), la Notion d’Etat. Paris, Sirey, 1969 : 107-108.
13. GARDET (L.), La Cité Musulmane. Paris, Vrin, 1976.
14. ARKOUN (M.), “Autorité et Pouvoir”, in Pouvoir et Vérité. Paris, Cerf, 1981.
15. VON GRUNEBAUM , L’identité culturelle de l’Islam, Paris, Gallimard, 1973 : 143.
16. Voir sur ce point, la thèse de SILVERA (V.), (ancien rédacteur à la Résidence générale de
France en Tunisie) : Le Régime législatif d’un Protectorat de Droit international : Essai sur l’origine du
Droit Public tunisen, Tunis, 1939 : 148-149.
17. BERQUE (J.), L’intérieur du Maghreb, Paris, Gallimard, 1978 : 462.
18. Ibid : 457.
19. DHIYAF (I.A.), Ithaf..., Tunis, MTE, 1977. T.I, Introduction.
20. HADDAD (T.), Notre Femme, la Législation Islamique et La Société, Tunis, MTE, 1978, et aussi
Khawatir, Tunis, 1975.
21. La crise yousséfiste a éclaté en 1955, suite à la signature de la convention franco-tunisienne
accordant l’autonomie interne à la Tunisie. S. Ben Youssef, à l’époque secrétaire général du Néo-
destour, s’est déclaré contre la convention et pour la poursuite de la lutte avec les autres pays du
Maghreb jusqu’à l’indépendance totale. Suite à cette attitude, accompagnée de slogans
panarabes, le pays a failli connaître une guerre civile entre yousséfistes et bourguibistes,
entendons entre nationalistes et panarabes.
22. Avant l’introduction de la double candidature pour un seul siège, lors des élections
législatives de 1979.
23. Pour J.P. Nettl, toute mobilisation consiste en une mobilisation des clivages, tels : privé/
public, Eglise/Etat, voir son ouvrage : Nettl (J.P.), Political mobilization, A sociological Analysis of
Methods and Concepts. London, Faber and Faber, 1967.
24. DEBBASCH (Ch.), « Les Assemblées en Tunisie », in Annuaire de l’Afrique du Nord, 1962 : 85.
25. Ce clivage qui déplait souvent, à cause de ses connotations idéologiques, ne doit pas faire
oublier sa pertinence en tant qu’axe d’un projet ou d’une politique gouvernementale.
26. MDS (Mouvement des Démocrates Socialistes), MUP 2 (Mouvement d’Unité Populaire), né
d’une scission du MUP d’Ahmed Ben Salah, ex-Secrétaire d’Etat à l’Economie Nationale, MTI
(Mouvement de la Tendance Islamique).
27. ABDALLAH (R.). « Du Secrétariat d’Etat à la Présidence au Premier Ministère», Revue Tunisienne
de Droit, 1970.
121

28. DURUPTY (M.), Institutions Administratives et Droit Administratif Tunisien, Paris, CNRS, 1974 : 83.
29. WEBER (M.), Economie et Société, Paris, Plon, 1971 : 235.
30. Ainsi, par exemple, le champ d’intervention des ministres est devenu plus exclusif et plus
limité notamment après l’éclatement du Secrétariat d’Etat au Plan et à l’Economie Nationale qui
regroupait les Finances, l’Agriculture, l’Industrie et le Commerce.
31. CHABAANE (S.). « Le système constitutionnel tunisien à travers la Réforme de 1976 ». in
Développements politiques au Maghreb, Paris. CNRS. 1979.
32. DURUPTY (M.). Institutions.... op cit : 142.
33. DEBBASCH (Ch.), voir sa note introductive, in Pouvoir et Administration au Maghreb, Paris. CNRS.
1975.
34. RUDEBECK (L.). Party and People, A study of Political Change in Tunisia. Stockholm. Almquit and
Wikssell, 1967 : 185 sq.
35. DUVIGNAUD (J.), Chébika, Mutation dans un Village du Maghreb, Paris, Gallimard, 1968 : 326.
36. Selon G. Sartori, la mobilisation est à distinguer de la participation en ce qu’elle implique
l’idée d’une collectivité « malléable et passive », voir son article, « Le Risque de malformation des
Concepts » in DOGAN (M.) et PELLISSAY (D.), La Comparaison Internationale en Sociologie Politique, Paris,
LITEC, 1980 : 78.
37. Maghreb, (48), novembre-décembre 1971 : 20-22.
38. LARIF BEATRIX (A.). Edification étatique et environnement culturel : le cas tunisien, Paris. Publisud.
1987.
39. Sur l’importance et le rôle des hauts fonctionnaires en France, voir BIRNBAUM (P.), La classe
dirigeante française, Paris, PUF, 1978; et aussi Les Sommets de l’Etat, Essai sur les Elites dit Pouvoir,
Paris, Seuil, 1977.
40. On s’est inspiré de la grille de Luc Boltanski, voir sa classification des champs dans son
article : « L’espace positionnel. Multiplicité des Positions et Habitus de Classe », Revue Française de
Sociologie, 1973.
41. KHALSI (S.), « Pouvoir et Société dans les Pays du Tiers Monde : La Tunisie bourguibienne ».
Esprit, 1973 : 839.
42. Pour plus de détails voir A. LARIK BEATRIX. Edification.... op. cit.
43. CAMAU (M.). AMRANI (F.). BEN ACHOUR (R.). Contrôle Politique et Régulations Electorales en Tunisie,
Tunis - Aix-en-Provence. CERP Edisud. 1981 : 352. (Coll. «Maghreb contemporain » du CRESM).
44. BILL (A.) et LEIDEN (C). Politics in The Middle East. Boston. Little Brown, 1979 : 235.
45. HUNTINGTON (S.P.). « Social and Inslitutional Dynamics of One Party System », in HUNTINGTON
(S.P.) et MOORE (CL. H.). Authoriiarian politics in Modem Society, London, Basic Books, N.V., 1970 :
26-27.
46. CAMAU (M.), « L’Etat tunisien. De la tutelle au désengagement ». Maghreb-Machrek, (103), mars
1984 : 13.

AUTEUR
ASMA LARIF BEATRIX
Asma LARIF-BEATRIX, Politologue, Paris.
122

6- La réforme des mentalités :


Bourguiba et le redressement moral
Yâdh Ben Achour

1 Bourguiba a souvent révélé dans ses propos et discours que, bien avant l’indépendance,
ses contacts directs avec les foules, son apprentissage de la nature humaine au cours de la
lutte, son expérience personnelle des grandeurs et misères de la mentalité des Tunisiens,
avaient édifié en lui l’idée que le redressement national est en majeure partie tributaire
du redressement moral de la nation et de la rénovation des mentalités.
2 Ce sera là l’un des objectifs de l’Etat indépendant. L’Etat va donc se trouver investi de
cette mission prioritaire : refaire les mentalités. Pour Bourguiba, l’Etat, ses puissances
coercitives et organisatrices (administration civile, parti, tribunaux, police, armée,
appareil juridique) ne sont pas uniquement de simples forces matérielles d’action sur la
vie sociale, ils constituent également des instruments de persuasion et de sensibilisation
au service du discours éthique de l’Etat1.
3 Mais en Tunisie, comme en d’autres Etats sous-développés, le leadership personnel
éclipsant l’autorité constitutionnelle, cette œuvre de redressement moral va devenir le
domaine d’intervention spécifique du Chef.

LE VERBE BOURGUIBIEN
4 C’est, en tout premier lieu, par la force du verbe puis par la diffusion d’un langage
préalablement codifié et standardisé sur le modèle langagier du Chef, que la campagne
pour la réforme des mentalités va se réaliser. Le langage dans la Tunisie bourguibienne
est à lui seul, comme le note Moncef Khaddar, un système de gouvernement2. Le Chef en
est d’ailleurs conscient, qui confie : « Cette méthode d’action, bien que dangereuse a la
vertu de transformer la mentalité de mes auditeurs... La chaleur de mon verbe et l’efficacité
de mon action ont toujours agi sur les foules. Je crois vous avoir dit que l’année 1933 fut
une période cruciale dans ma carrière politique. C’est en effet à cette époque, que je me
suis découvert des dons d’orateur et que j’ai mis cela au service de notre cause »3.
123

5 « La réforme des mentalités », dans cette optique, sera donc d’abord atteinte par le
discours, les puissances coercitives et organisatrices entreront en jeu ensuite; d’abord la
chaleur du verbe et au premier chef « les discours fleuves, programmatiques et normatifs
du fondateur du parti »4. C’est par ce discours que Bourguiba entend « élever le niveau
moral et intellectuel des Tunisiens »5.
6 Cette stratégie d’action sociale est fondée sur la conviction que le charisme d’un Chef
exceptionnel, comme celui des prophètes, se déploie d’abord dans la pratique discursive
et le tribunat. Vieille conviction politique arabe ! La pensée arabe classique a placé au
sommet de sa littérature la parole tribunicienne des grands chefs, conservée pieusement,
codifiée, apprise aux enfants : Jemal Abd Nasser, Habib Bourguiba se situent dans une
longue tradition oratoire représentée par le prophète lui-même6, ou par Ali Ibn Abi Taleb7
, Mu’awiya, Hajej Ibn Youssef, Tarak Ibn Ziyad, etc. La réforme de l’esprit est donc le
produit du don oratoire, qualité essentielle d’un grand chef, qui est également, par la
force des choses, un grand éducateur. Bourguiba se décrit lui-même en ces termes : « Le
premier, il alla au peuple, lui parla directement dans sa langue, en vue de l’éduquer, de
l’organiser, d’en faire l’artisan de son propre destin »8.

LE DISCOURS ÉTHIQUE
7 Ce qui caractérise en tout premier lieu la parole du chef et de ses disciples, c’est qu’elle
constitue un discours éthique9. Il s’agit, au sens littéral du terme, de faire la morale aux
autres, d’éduquer, de refaire les esprits, de refaire plus exactement l’esprit général du
peuple.
8 L’Etat moralisateur va donc déployer son verbe en vue d’inciter la collectivité, les
groupes, les individus à faire un effort sur eux-mêmes, pour se situer dans le présent,
pour saisir et comprendre les faiblesses de leurs croyances, de leurs représentations et
pour se propulser dans l’avenir le meilleur. Le progrès doit sortir de cette conscience de
soi sur soi. Chacun doit faire son propre jihād et être son propre mujtahid. Chacun doit
adhérer aux recommandations et incitations clamées par la parole du chef, et l’exemple
du chef, posés comme paradigme de la morale publique. Cette morale publique nous
apparaît comme un vrai code de déontologie à l’usage des gouvernés, mais également des
gouvernants, destinée à former et maintenir la santé morale de la nation.
9 S’il est vrai qu’indépendance et souveraineté sont peu de chose, rapportées au Jihad
contre le sous-développement, il est vrai également que rien sinon le chaos n’est possible
avec un peuple miséreux et inculte : ni démocratie, ni droits de l’Homme, ni civisme. Mais
le remède n’est pas exclusivement économique et matériel, il relève comme nous l’avons
indiqué, du domaine de l’esprit.
10 Ce redressement moral dont dépendent toutes les autres formes de progrès n’est donc pas
la simple conséquence des changements matériels de la société (croissance économique,
urbanisation, généralisation du travail de l’homme et de la femme), il serait plutôt leur
cause : point de réformes sociales ni de mieux être sans la préalable action sur l’esprit
général du peuple, qui n’est elle-même, comme nous l’avons indiqué, que la réflexion du
peuple sur lui-même et en lui-même grâce à la « conscientisation » opérée par le Chef :
« Dieu ne modifiera la condition d’un peuple, que si préalablement celui-ci change ce qui
est en son for intérieur »; le président a plus fortement diffusé ce verset que ne l’on fait
des siècles d’école coranique.
124

LA MORALE PRÉSIDENTIELLE : UNE « GUERRE


CONTRE LES MAUVAIS INSTINCTS »
11 Il faut rappeler à ce propos que la morale présidentielle ne dédaigne pas de recourir au
patrimoine culturel islamique quand cela sert sa stratégie. L’Islam a été souvent sollicité
d’intervenir pour soutenir la voix du Président. N’est-il pas, comme il l’a souvent rappelé,
et une fois débarrassé des atavismes de toutes sortes qui l’encombrent et le dénaturent,
n’est-il pas la religion de la dignité, de l’égalité, de la responsabilité, de l’effort
intellectuel (Ijtihad), de la science et du savoir, de la joie de vivre : (farhat al Hayat, maître
mot du Président). Il ne faut donc pas s’étonner de voir le laïc Bourguiba (car il est cela,
fondamentalement) en appeler à l’Islam, quand il s’agit de lutter contre les mauvais
instincts et l’incivisme. C’est encore lui qui écrit : « La véritable guerre sainte, le Jihad al
akbar, c’est la guerre contre les mauvais instincts »10. Mais l’Islam auquel il est ici fait appel
est, pour reprendre la terminologie de Sarah Ben Néfissa, l’Islam-force et non pas l’Islam
institutionnel11, sauf pourrions-nous ajouter, dans le cas où ce dernier pourrait consolider
le pouvoir présidentiel12.
12 La parole bourguibienne se présente comme un tableau à double entrée : l’obscurité et le
jour; ce qu’il faut redouter et abandonner et ce qu’il faut recueillir et développer. Nous y
retrouvons le manichéisme de la morale du maître d’école. Cette représentation des
choses a été forgée au cours de l’histoire du mouvement national. Très tôt au cours de son
combat Bourguiba s’est heurté « aux éléments malsains de la société, ces microbes
destructeurs qui pullulent sur les cadavres des peuples trépassés et se déclarent sur le
corps des peuples entrés en agonie »13. Mais très tôt également il a su qu’il pouvait faire
confiance en l’homme et qu’il y a du grand dans chacun. Tout le problème est de trouver
le « bon berger ».
13 Par conséquent, Bourguiba proclame sa foi en l’homme, sa perfectibilité et son libre
arbitre. Les « mauvaises habitudes » proviennent de l’ignorance et de l’absence d’Etat
intégrateur et éducateur; ce qui explique que l’acquis civique passera par la connaissance
de l’histoire et de ses avatars, qu’il plaît au Président d’évoquer abondamment dans ses
discours.

LE MAL TUNISIEN
14 Ainsi, le citoyen doit d’abord apprendre à connaître ses tares historiques : « Forte
propension à l’anarchie et à la division, individualisme exacerbé et esprit de clan,
impossibilité de se soumettre à la règle et au consentement, et recours, sans scrupules,
des minoritaires à la violence et à l’étranger. C’est ce qu’on pourrait appeler... le mal
tunisien »14. Ce mal tunisien a souvent et abondamment été évoqué par le Président à
différentes occasions.
15 Le Tunisien doit donc apprendre à dominer ses « mauvais penchants » anarchiques, ses
passions, querelles et inféodations, son agressivité et son manque de discipline. Il doit
apprendre le sens de l’Etat et l’esprit civique. Premier pas dans la constitution de la
citoyenneté : savoir que les Tunisiens ne doivent pas être « une poussière d’individus »,
mais une solidarité agissant en vue du bien commun, animée par un Etat national.
125

16 Ces mauvais instincts et atavismes de l’histoire ne se limitent pas à cette propension à


l’anarchie et à la discorde. Cette dernière est certes leur manifestation la plus
caractéristique et la plus grave mais le mal endémique de l’esprit tunisien ne s’arrête pas
là. Il s’y ajoute le fatalisme et l’acceptation du sort comme un irréversible dictat de Dieu,
la résistance aux changements et à l’innovation, le mépris de soi et l’auto-dévalorisation,
l’ignorance et la superstition, la dégradation des mœurs notamment dans le domaine de
l’échange matrimonial et de la sexualité (plutôt bestialité et violence que sexualité) 15. Sur
ce dernier point, le Président a de multiples fois dénoncé les traditions décadentes qui ont
fait de la femme un sous-être charnel, une sorte de marchandise à plaisir, du mariage, un
négoce entre des clans et des patrimoines plutôt qu’une union entre deux êtres libres et
consentants, des enfants, un investissement économique pour le futur incertain.
17 Sur ces points Bourguiba n’a pas hésité à dire les choses telles qu’elles sont : joignant
parfois le geste trivial qu’il voulait visuellement tourner en dérision, à la parole
subversive destinée à secouer cette léthargie intellectuelle dans laquelle le peuple semble
plongé. Tout cela a toujours donné à ses discours un sel inimitable, remarquablement
servi par un réel talent théâtral, une sympathie et une beauté naturelles du regard et des
traits, montés, grossis, puis répandus dans chaque foyer et chaque famille par l’écran.

LES FAMILLES ET LA FEMME


18 Ainsi, concrètement, la famille devenait l’enjeu principal du combat pour le relèvement
de la morale sociale et des mœurs. La famille sera pour Bourguiba le lieu réel de
transformation de la morale générale et abstraite précédemment décrite en morale
usuelle, c’est-à-dire en code pratique de conduites sociales. C’est pour cela que la réforme
de la famille prit un tel lustre dans le bourguibisme. Les coutumes barbares seront
attaquées là où elles produisent leurs plus grands ravages. La mentalité rétrograde,
archaïque, paresseuse, la vulgaire et fausse virilité est d’abord repérée, puis sera
combattue au sein de l’institution familiale.
19 Le train de réformes du statut personnel depuis 1956 jusqu’en 1982 a pour ambition de
libérer la famille de ses carcans traditionnels et en particulier de réformer le sort de la
moitié oubliée du corps social : les femmes. La réforme des mœurs va se focaliser en
dernier lieu sur le problème de la femme. La libération de celle-ci ne se limite pas en effet
au strict sort de la femme. Elle signifie, plus largement, libération des esprits et réforme
des mentalités rétrogrades, ignorantes, brutales, donc libération sociale et progrès.
20 Voilà donc, résumé, le réquisitoire adressé à la nation tunisienne en vue de lui apprendre
et lui signifier clairement ce qu’elle ne doit pas être. Bourguiba et ses appareils veulent
d’abord mettre les Tunisiens devant leur miroir. Mais ce n’est là qu’un aspect de la
déontologie du citoyen. Il reste le code des valeurs à décrire.

LA RAISON
21 Avant d’en arriver aux valeurs positives, Bourguiba va poser leur fondement : la Raison16.
Dans son esprit, cette Raison est en fait la Raison moderne des Philosophes (il ne le dira
jamais ainsi mais c’est un trait latent et implicite de son discours) et des Révolutionnaires,
la Raison technicienne et géométrique, la Raison progressiste et libératrice, la Raison
laïque que rebute l’esprit religieux. La Raison bourguibienne est ce mélange de
126

volontarisme prométhéen, d’individualisme libertaire, de scepticisme scientifique, et de


relativisme. Elle puise aux sources vives du libéralisme occidental débouchant lui-même,
paradoxalement et par excès, dans Marx. Par ailleurs, la Raison bourguibienne est une
intuition des intérêts bien compris et des possibilités réelles que permettent les
environnements. Bourguiba ne sera pas, ne voudra pas être le visionnaire déchaîné. Il se
voudra et se posera comme le visionnaire enchaîné, prudent, sagace. D’où son
malentendu avec Je-mal Abd Nasser, Ahmed Ben Bella ou l’intempérant Gueddafi. La
Raison bourguibienne est également synonyme de vigilance et d’éveil constant de l’esprit,
plus particulièrement de travail des méninges (Dmāgh). Le Président a, d’ailleurs, toujours
été l’observateur inquiet et satisfait de sa propre vigilance intellectuelle qui lui provoque
insomnies, fatigues, malaises. Son corps est souvent las de supporter cet excès
d’intelligence qu’il n’arrive ni à canaliser, ni à arrêter. Il n’en demande pas tant aux
Tunisiens évidemment ! Mais le régime se veut le regénérateur de la capacité cérébrale et
de la « matière grise » (encore un mot du Président !) des Tunisiens.
22 Le fondement du nouveau code moral étant posé, de quoi ce dernier est-il fait?
23 Ici, nous passons aux vertus spécifiques, positives, à la tête desquelles se trouvent la
citoyenneté, le civisme et la responsabilité.

CITOYENNETÉ, CIVISME
24 La citoyenneté, le civisme sont des idées neuves. Ils impliquent essentiellement la
conscience d’une solidarité nationale et la fusion de l’Etat dans la société. Or, dans les
temps obscurs, l’Etat était étranger à la société et celle-ci ne se sentait concernée par
l’Etat que dans la seule mesure du lien d’allégeance et ce sujétion. L’Etat n’était
qu’appareil de coercition et de ponction fiscale, rien d’autre. Bourguiba mettra plusieurs
fois l’accent sur ce fait de l’Etat ancien, exemples historiques précis à l’appui. Joint aux
« mauvais penchants » dont nous avons précédemment parlé, et à la structure de la
pensée juridique islamique qui constamment travaillera dans le sens de la délégitimation
de l’Etat17, ce phénomène devait naturellement déboucher sur des représentations
politiques se situant aux antipodes de ce qui est aujourd’hui appelé civisme et
citoyenneté.
25 Le civisme qui dans l’optique bourguibienne est la caractéristique essentielle de la
citoyenneté est d’abord tissé de discipline et d’obéissance à l’Etat. Seule la discipline
ouvre les portes de la démocratie participative réelle et des libertés. Il faut donc
apprendre à se soumettre à l’Etat et à ses lois. Pour Bourguiba la crise youssefiste ou le
complot de 1962 constituent donc des réminiscences de l’ancien anarchisme tribal ou
factieux qui est lui même assemblage d’envie morbide, de bassesse et de puérilité d’esprit,
de calculs vils et d’intérêts personnels. C’est sur ces cendres que doit se faire la nouvelle
citoyenneté.
26 Il est clair, dans cette optique, que ni la nouvelle citoyenneté, ni le civisme, ni la
démocratie ne sont pour l’immédiat. La société est encore trop fragile, trop imbibée de sa
décadence pour pouvoir espérer accéder de suite au rang des nations fortes et
politiquement civilisées. Refaire des sentiments et des sensibilités n’est pas une œuvre de
courte durée.
27 En attendant, le citoyen apprendra le civisme en démocratie surveillée. Ni pluralisme, ni
élections disputées ne viendront mettre en péril la jeune République. Il faut certes aller
127

aux urnes, mais pour ratifier des choix préparés par une direction responsable et
clairvoyante. Cela fait partie de l’éducation du peuple. Cette éducation se fera par la
parole du Chef mais également grâce au parti unique et aux organisations nationales qui
ont investi la société.
28 Quand le Chef de l’Etat, se déplaçant dans le pays, rencontre « des hommes qui ne sont
pas loin de l’état animal », il ne peut s’empêcher de constater et dire « Pour mettre ces
pauvres gens à même d’exercer le pouvoir n’est-il pas indispensable de les éduquer ? ». La
Tunisie sera donc en démocratie dirigée. Le pluralisme octroyé à partir des années 1980 18
ne doit pas induire en erreur. Il n’a pas modifié le climat politique ni réellement allégé la
monopolisation. On assiste même aujourd’hui à une opération de revigorisation et de
dopage du PSD.

RESPONSABILITÉ
29 La « responsabilité »... Voici l’un des fleurons du vocabulaire politique tunisien.
Responsabilité du citoyen, de la mère, du père, du travailleur, du patron, de l’artisan, de
maître, etc. La « responsabilité » semble être considérée comme la qualité positive
primordiale attendue des Tunisiens, dirigeants et dirigés.
30 Dans le discours politique, cette qualité comme tout ce qui a trait au redressement moral
ne peut être que le produit d’un long et difficile apprentissage; apprentissage, tension,
formation, conscience de ses devoirs envers autrui, perfectibilité, maturation, effort de
soi sur soi et sur les autres, mouvement de tout un peuple vers son propre dépassement,
la responsabilité est posée comme la clé des vertus.
31 Mais alors, qu’est-ce qu’un citoyen responsable et de quoi est faite cette reine des vertus ?
Elle consiste simplement à assumer avec le maximum de sérieux, de conviction et
d’achèvement le rôle ou le travail fixé par le statut de chacun... Comme le ferait un Suisse
ou un Japonais ! Il faut éviter de traîner, de « se tourner les pouces », savoir que le temps
est un ami précieux quand on sait l’utiliser. Cela n’est hélas pas une donnée de la société
tunisienne, que les siècles de décadence ont, au contraire, habituée au travail hâtif,
négligé, à moitié accompli. L’esprit tunisien est frère de la débrouillardise, de la mentalité
roublarde et paresseuse, du vite fait en vue du gain le plus immédiat, et du bricolage. Tout
cela doit être évacué. L’amour du travail et le « don de soi » doivent se substituer à
l’ancien code de conduite.
32 Cette responsabilité doit s’exercer dans un esprit d’ouverture à la modernité, dans le
sillage de l’esprit du siècle. Nouvelles méthodes gestionnaires et didactiques, nouveau
statut de la femme doivent précisément constituer le socle sur lequel seront édifiées les
responsabilités particulières aussi bien que celle découlant de la citoyenneté. Cette
responsabilité doit s’apprendre dès l’école et se poursuivre plus tard à l’université.

ACTION POLITIQUE ET RÉFORME DES STRUCTURES


MENTALES
33 La réforme des mentalités ne s’arrête pas, en effet, à la formation de l’esprit général du
peuple. Elle doit prendre racine dans des actions concrètes destinées à faire de nouveaux
acteurs sociaux dans l’ordre des familles, dans l’ordre des métiers et de leur résultante,
celui de la citoyenneté.
128

34 A tous ces niveaux nous retrouvons le tableau à double entrée du discours politique : d’un
côté les tares sociales, les vicissitudes du sort, les manifestes de la décadence et du
pourrissement social que le nouvel Etat doit balayer, de l’autre les composantes morales,
intellectuelles et psychiques de la nouvelle citoyenneté.
35 Il en est, par exemple, ainsi dans l’ordre des métiers : si la bourgeoisie est un agrégat
d’affairistes et de négociants primaires, « incapables d’animer un développement
capitaliste à l’échelle nationale »19, le nouvel Etat doit faire en sorte que, par « la réforme
des structures mentales », le Tunisien ne soit plus « le négociant rapide mais le producteur,
l’investisseur, le gestionnaire »20.
36 C’est l’Etat qui doit être le promoteur de cette transfiguration du « négociant rapide » en
producteur, investisseur, gestionnaire. Le négociant rapide est un affairiste, avide de
gain, sans souci d’entreprise, de sérieux, d’intérêt général, travaillant dans le désordre et
l’insalubrité, tandis que le nouvel acteur économique est – doit être – un producteur
rationnalisé, technicisé, salubre, en un mot, modernisé.
37 Colloques, séminaires, stages, participation, ouverture sur l’université sont les
instruments privilégiés par lesquels l’Etat va animer cette « campagne pour la réforme
des structures mentales ». L’homo economicus du nouveau régime est le produit de cette
éducation, à coups de séminaires et de campagnes de sensibilisation.
38 Evoquant les grands dossiers de l’éducation nationale et les réformes et expériences
tentées à l’époque, en vue de l’insertion de l’école et de l’université dans le milieu social,
notamment par l’intéressement de l’élève et de l’étudiant et leur « apprentissage de la
responsabilité », M. Ben Salah affirmait : «... l’enfant sortant de l’école, heureux d’avoir
pu gérer sa coopérative, c’était un élément d’éveil de sa famille, il n’était plus l’enfant
consommateur, il devenait producteur d’idées, d’attitudes et de comportements, et ça
c’est fondamental; producteurs de comportements nouveaux... il devenait militant dans
sa famille »21. Cette même idée anime les réformes tentées dans le domaine de la
« cogestion » universitaire, des stages obligatoires d’étudiants dans les coopératives ou
les entreprises, de la régionalisation de l’université, de l’intégration pédagogique, des
coopératives scolaires, etc. Bien que de courte durée, bien que mal comprise et souvent
mal évaluée par les intéressés eux-mêmes (élèves, étudiants et corps enseignant),
l’expérience Bensalhiste est d’une importance capitale parce qu’elle constitue, malgré les
apparences contraires, une expérimentation sérieuse des ambitions et du souffle
bourguibiens.
39 Le raisonnement pourrait être transposé dans la sphère économique. Là aussi,
l’expérience coopérative a subjugué Bourguiba parce qu’il y voyait le moyen pratique
d’insufler en profondeur le redressement moral, la révolution des mentalités; il entendait
par ce moyen institutionnel créer une partie de l’Homme tunisien nouveau, produit du
régime. La citation que nous allons emprunter à Ben Salah démontre que la rencontre des
deux hommes n’est ni fortuite, ni accidentelle : ici et là l’action politique est mise au
service de la trilogie directrice : réforme des mentalités et des mœurs, citoyenneté,
responsabilité. Ecoutons-le parler de la planification familiale : « Je considérais que cela
s’inscrivait dans le cadre de la réforme des structures mentales. Si l’on veut que le citoyen
tunisien ou la citoyenne tunisienne devienne responsable, ou solidairement responsable de
l’avenir du pays, encore faut-il que le premier exercice de cette responsabilité se fasse sur
la personne, sur soi-même . La maîtrise, dans une certaine mesure, de sa destinée
personnelle, de sa descendance, c’est une réforme des structures mentales rejetant les
129

croyances que la vie temporelle de l’être humain est déjà inscrite dans le livre du destin,
appartient à la providence; en cela nous étions parfaitement d’accord Bourguiba et moi. Il
fallait développer le sens de la responsabilité personnelle »22.
40 D’une manière générale, Bourguiba semble avoir passionnément adhéré à l’expérience
planificatrice, coopérative et éducative de Ben Salah. Il l’a soutenue publiquement, a brisé
des résistances, menacé les déviants. Mais l’éternel problème de Bourguiba, c’est qu’en lui
le politicien finit toujours par tuer le politique. C’est peut être cela qu’Ahmed Ben Salah
n’a pas suffisamment mûri, et tant d’autres avant et après lui !

DÉONTOLOGIE DU DIRIGEANT
41 Cette réforme des mentalités ne s’adresse pas uniquement au citoyen. Elle s’adresse
également, et par les mêmes moyens, aux dirigeants eux-mêmes, qu’ils se situent dans la
sphère politique ou administrative.
42 Ici encore nous retrouvons l’image à double face : nouveau et ancien.
43 L’ancien : les griefs articulés sont prévisibles. Le Beylik est synonyme de corps extérieur,
enduré par la société. Ceux qui étaient aux postes d’autorité n’étaient que des
prévaricateurs, des jouisseurs du pouvoir de dominer, des « mauvais bergers » et des
profiteurs, sans conscience d’Etat et pour cause ! Tels sont les éléments essentiels du
tableau exposé et expliqué au peuple.
44 Qu’en est-il à présent ?
45 Ici nous retrouvons en premier lieu les valeurs morales et le discours éthique. Le néo-
dirigeant est un être moral, serviteur de l’Etat, faisant preuve constamment d’abnégation,
de probité, de sincérité, de désintéressement, insensible « aux jouissances, aux passions et
aux partis pris »23.
46 Là encore l’exemple du Chef est la source de l’inspiration puisqu’elle est faite de raison,
de franchise, de lucidité, de sérieux24, de « don de soi ». Le dirigeant ou l’administrateur
doit certes être un homme capable et compétent, comprendre son art, mais il doit avant
tout se pénétrer de valeurs morales25, à l’exemple du Chef. Ici encore la question
primordiale est de refaire les mentalités.

PUISSANCES ÉTATIQUES ET JUSTICIER


47 Toutes les puissances coercitives et organisatrices de l’Etat seront mises en œuvre pour
réaliser ces idéaux.
• L’arsenal juridique tout d’abord qui posera les règles nouvelles du droit familial 26, de la
réforme de l’Etat27 des relations de travail28, de l’éducation29.
• Les administrations et les services publics qui mettront en exécution les règles juridiques
positives et veilleront à la réalisation des objectifs de promotion sociale et de
développement matériel dans le domaine économique, éducatif, sanitaire 30, culturel.
• Le parti du néo-destour, qui détient encore le monopole de l’action publique.
• Les organisations nationales (Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT), Union
Nationale des Femmes de Tunisie (UNFT), Union Tunisienne de l’Industrie, du Commerce et
de l’Artisanat (UTICA), Union Nationale des Agriculteurs Tunisiens (UNAT). Elles diffuseront
les mots d’ordre et mobiliseront les soutiens.
130

• Les mass-média qui administreront auprès de l’opinion la propagande et les campagnes de


sensibilisation.
48 Mais, par dessus tout, se trouve la figure du Chef, « homme de génie », être exceptionnel,
adulé par lui-même et passionnément épris de sa propre personne, chanté, loué, redouté
de tous. La scène politique tunisienne n’est pas fondamentalement différente de celle qui
prévalait dans l’histoire ancienne : courtisans, poètes, chœurs musicaux, ambitieux de
tout genre tournent comme une ruche fébrile autour du Chef ; avec, en plus, les moyens
modernes de communication et d’organisation collective.
49 Son règne se donne à voir comme celui de la souveraineté et de la suprématie : il est le
père de la nation, l’éducateur probe et sincère, le pédagogue franc, la suprême
intelligence. Il est celui qui s’est donné à son peuple par la souffrance, l’endurance, la
vision prophétique; il est le « responsable devant Dieu et l’histoire », l’impeccable
clairvoyance.
50 Il est enfin le redresseur des torts, le justicier dont les sentences bousculent toute
autorité, toute légalité. Sa décision se situe au-dessus de la loi. L’Etat de droit n’existe
qu’en dessous de sa marche. A son niveau, il ne peut y avoir de transcendance. Il a pris
quelque liberté, même avec le Dieu des musulmans et leur prophète. Il est un ordre, au-
dessus des ordres. Pas même l’Etat ne bénéficie de sa légitimité. Au contraire la légitimité
de l’Etat ne s’organise que par et autour de sa personne. Son leadership transcende l’Etat.
51 Le Chef intervient souvent, pour l’exemple, en vue de frapper l’esprit. Plusieurs fois, il est
intervenu à la télévision pour faire lui-même un procès à un tel, coupable d’avoir enfreint
le code de la nouvelle morale conjugale. Aujourd’hui, le voici qui part en guerre contre la
corruption, les corrupteurs et les corrompus. Il y consacrera la fin de sa vie, nous promet-
il en décembre 1985. Il enferme, emprisonne, prend des lettres de cachet, limoge 31. Nul
n’est à l’abri de son incorruptible justice : ni proche32, ni femme33, ni enfant34. Le voici
maintenant qui étend souverainement l’ombre de son équité aux bacheliers de juin 1986,
victimes innocentes d’un taux de réussite anormalement bas (13%). Il ordonne
l’organisation d’une deuxième session pour compenser cette anomalie de la justice
distributive. Quelque temps auparavant il lançait l’Etat dans une vaste campagne de lutte
contre les logements insalubres et malsains.

CONCLUSION
52 Puisque notre propos se rapporte à la réforme intellectuelle et morale, il serait
souhaitable, que nous terminions par une interrogation auprès des Tunisiens eux-mêmes.
Que disent-ils d’eux-mêmes ? Et puisque nous sommes dans le domaine du sentiment, que
ressentent-ils aujourd’hui ?
53 D’abord une sournoise inquiétude. Dans la rue, au café, dans les couloirs, dans les foyers,
le malaise est palpable, jaillissant. Le Tunisien regarde l’avenir avec morosité en se disant,
à peu près : « Tout peut arriver ». Il regarde fonctionner l’Etat avec amertume, pour
certains avec désespoir. Au fond, le moral n’est pas au beau fixe !
54 Il est évident que cela tient à des causes politiques et sociales, excellemment analysées
par Michel Camau : vitalité d’un leadership, déficit de légitimation de l’Etat, survivances
dynamiques des anciens champs de solidarité et des particularismes, absence d’une
véritable communauté politique, citoyenneté négative, atrophie de l’Etat, dévalorisation
des institutions, clientélisme d’Etat35.
131

55 Lorsque les Tunisiens se disent : « Tout peut arriver », cela sous-entend, pour les uns, la
dictature militaire, pour d’autres, un gouvernement islamiste, pour d’autres, encore
l’anarchie, dont les Tunisiens ont encore une fraîche mémoire depuis les événements de
janvier 1984, pour certains, la poursuite de l’interminable agonie du régime.
56 Notre question est plus limitée : dans ce malaise, quelle est la part des déceptions dans le
domaine du redressement moral ? L’image du citoyen et du dirigeant correspond-elle à la
déontologie bourguibienne que nous avons décrite ?
57 Nous sommes très loin du citoyen modèle. Il est vrai que les particularismes sans se
dissoudre ne sont plus que des restes, il est vrai également que le niveau de vie moyen
s’est nettement amélioré et que le Tunisien est mieux nourri, logé, cultivé. Mais, d’un
autre côté, de nouvelles aliénations sont nées qui donnent naissance à de nouvelles
menaces pesant sur l’Etat et la société. Les ambitions développées par Bourguiba sont en
train de générer des frustrations face à l’affaiblissement de la capacité distributive de
l’Etat36, ce qui met ce dernier en état d’insécurité permanente.
58 Les classes aisées et possédantes ont conscience de ce fond de frustration qui se manifeste
par une montée de la délinquance et de l’agressivité, et regardent avec désolation l’Etat
sombrer dans l’usure. Il n’est pas sûr, sur ce point nous sommes tentés d’être un peu plus
pessimiste que M. Camau37, qu’il n’y ait pas une convergence des mécontentements.
59 La société tunisienne est un tissu en lambeaux dont il est téméraire de dire qu’il pourra
favoriser l’éclosion d’une citoyenneté : entre les gens de l’aigreur et les gens du profit,
contre lesquels le Président vient d’entrer en guerre, où se situent le consensus et
l’adhésion ?
60 L’élite au pouvoir ? Loin de répondre à ce qu’on en attendait, elle conjugue les pratiques
néo-patrimoniales, l’occupation des postes, comme enjeux et privilèges; elle est «investie
par les particularismes de tous ordres »38. Entre l’élite républicaine et celle du Beylik, la
moralité sort-elle gagnante ? On est tenté de répondre par la négative, le phénomène
semble être devenu d’une telle gravité que le Chef a promis « d’y consacrer le restant de
sa vie ». Mais le Chef ne se préoccupe que des affaires qui arrivent à lui après avoir
traversé des filtres et des parcours imprévisibles, qui ne sont pas ceux des institutions.
S’est-il préoccupé, (le peut-il ?) d’apprécier certains textes encore plus mortels, à terme,
pour l’Etat que la corruption des grands commis : a-t-il réfléchi au nouveau statut général
de la fonction publique39, à la constitution du corps des conseillers des services publics40,
au décret sur le cumul41, à la réforme de l’ENA et aux risques et dangers que tout cela fait
encourir à l’éthique de la fonction publique et, par derrière elle, à la survie de l’Etat ?
61 Certains rongent l’Etat par en haut, d’autres plus subrepticement, le cassent en son
milieu; on ne peut, en définitive, que constater combien est imaginaire l’image
bourguibienne du dirigeant ou du responsable rationnel, désintéressé, imbu d’intérêt
public. Quant au peuple, il est encore loin d’émerger aux lumières de la citoyenneté. Il ne
peut encore réellement résister aux chants des sirènes qui, encore et toujours, le
rappellent à ses « mauvais instincts ».
132

NOTES
1. Pour Bourguiba « seule la force de l’Etat peut garantir la sécurité, le bien être et donner un
contenu réel aux notions de progrès et de civilisation... L’homme pour s’élever et prospérer doit
vivre à l’abri d’un pouvoir juste et fort ». Discours, T. VI, 1959. Secrétariat d’Etat à l’Information,
1976 : 159.
2. KHADDAR (Moncef), Langage et réalité politique en Tunisie. Thèse, doctorat science politique, Paris I
: 13 et 125.
3. Discours du 2 novembre 1970, rapporté par Moncef Khaddar, Thèse citée : 123.
4. KHADDAR (Moncef), cité, (p. 191) qui écrit par la suite et à juste titre : « ce qui frappe, c’est
moins l’aspect sémantique du discours officiel que l’aspect physique, phonique. Quotidiennement
les masses sont noyées par des flots de signes... Le Chef de l’Etat lui-même... symbolise la
puissance du signe vocal et verbal » (p. 363-364).
5. BEN NEFISSA (Sarah). Islam, autorité et Etat : l’exemple tunisien. Thèse, doctorat en droit, Paris I,
janvier 1986 : 345 s.q.
6. La suprême et surhumaine éloquence du Coran est signe de son caractère révélé. Quant à la
parole prophétique elle est considérée comme modèle locutoire.
7. Dont les discours en particulier, recueillis par le Chérif Erridha au IVe siècle hégirien dans la
fameux « Nahj al Balâgha » (Partie I) constituent l’un des textes de base de la littérature arabe.
8. BOURGUIBA (H.). La Tunisie et la France. Paris, Julliard, 1956 : Introduction.
9. KHADDAR (Moncef), p. 267.
10. La Tunisie et la France, Introduction.
11. Sur cette question, voir : BEN NEFISSA , Islam, autorité et Etat : l’exemple tunisien, voir également
ARKOUN (Mohamed), L’Islam hier-demain, Paris, Buchet-Castel, 1978, 2 e éd.
12. Voir notamment le discours de Kairouan, du 24 mars 1975.
13. Lettre à Zine Abdine Snoussi, 21 août 1939, cité in SAYAH (Mochamed). Histoire du mouvement
national tunisien. Le néo-destour à l’épreuve du pouvoir. Le Nouvel Etat, aux prises avec le complot
yousséfiste 1956-1958. Textes réunis et commentés par Mohamed Sayah. Tunis, Dar El Amal, 1982.
T. 1 : 25.
14. Ibid, T. 3 : 8.
15. Voir notamment le discours du 13 août 1965.
16. Il dira au congrès de Monastir de 1971 : « Dans le présent comme à l’avenir, la nation gagnera
toujours à donner la priorité aux valeurs morales et à soumettre sa conduite à l’empire de la
raison. A ce prix elle sauvegardera ses vertus spécifiques... ».
17. Sur ce point important, on peut consulter notamment les travaux de SHACHT (Joseph),
Introduction au droit musulman, Paris, Maisonneuve et Larose, 1983; ARKOUN (Mohamed), « L’Islam
et la laïcité », Bulletin du Centre Thomas More, Université Catholique de Louvain, n° 24, 1978; TYAN
(Emile), Histoire de l’organisation judiciaire en pays d’Islam, Brill, 1960; CHEHATA (Chefik), « La religion
et les fondements du droit en Islam », Rev. Algérienne de Sc. Jur. Eco. Pol, 1973, p. 563; LAROUI (A.)
L’Etat dans le monde arabe contemporain. Centre de recherche sur l’orient arabe contemporain,
Louvain-La-Neuve; BEN NÉFISSA (Sarah), Thèse citée, notamment p. 117 et suiv.
18. Par la reconnaissance de la Ligue Tunisienne des droits de l’homme en 1977, du Parti
communiste en 1981, du M.D.S. et du M.U.P. (II) en 1983.
19. KHADDAR (Moncef). Langage et réalité politique en Tunisie. Thèse, citée : 352.
20. NERFIN (Marc), Entretiens arec Ben Salah, Paris, Maspéro (Cahiers Libres), 1974 : 113.
133

21. NERFIN (Marc), op. cit. : 119.


22. Id. : 125.
23. Discours au congrès de Monastir, 1971. Cf. également le discours d’ouverture au congrès de
1959.
24. Cf., par exemple le discours d’ouverture du congrès de Bizerte (1964).
25. Cf. KHADDAR, p. 342 et suiv. et l’intéressante quantification du vocabulaire.
26. Code de statut personnel, 13 août 1956.
27. Suppression des tribunaux charaïques, décrets des 25 septembre et 25 octobre 1956.
Proclamation de la République, 27 juillet 1957. Constitution du 1 er juin 1959.
28. Code du travail, 30 avril 1966.
29. Décret du 29 mars 1956 et 1 er octobre 1958 pour l’enseignement secondaire et décret du 31
mars 1960 pour l’université.
30. Sur la question Cf. CHAKER (Mustapha), Administration et développement économique, Thèse, Paris
I; et Association Tunisienne des sciences Administratives, Administration et développement, Tunis,
Cérès Productions, 1985.
31. Voir en particulier l’affaire de la SOTUETEC (fin 1985), de Tunis-Air, de l’Union Internationale
des Banques et du limogeage du gouverneur de la Banque Centrale (mars 1986).
32. Son fidèle de toujours et secrétaire particulier, M. Allala Laouiti, est limogé en 1985.
33. « Répudiée » en 1986.
34. Limogé en tant que conseiller spécial du Président de la République en janvier 1986, mais qui
a, par la suite, connu un retour en grâce.
35. CAMAU (Michel), « L’Etat tunisien : de la tutelle au désengagement ». Maghreb-Machrek, n° 103,
février-mars 1984 : 8.
36. CAMAU (M.), article cité : 26. Voir également ATSA, Administration et développement en Tunisie,
op. cit. : 9.
37. CAMAU (M.) : 29.
38. Id. : 14.
39. Loi du 12 décembre 1983.
40. Décret du 29 octobre 1984.
41. Décret du 17 juin 1985.

AUTEUR
YÂDH BEN ACHOUR
Yâdh BEN ACHOUR, Professeur (droit public) à la Faculté des Sciences juridiques et politiques de
Tunis.
134

7- L’industrie : mythe et stratégies


Hassine Dimassi et Hédi Zaiem

« Soigne moi avec celle qui fut le mal »


ABU NUWAS Poète arabe du VIIIe siècle

1 Quand on parcourt discours et documents officiels tunisiens relatifs aux questions


économiques ou au développement en général, on est frappé de constater à quel point
l’industrialisation s’avère une option solidement ancrée depuis l’indépendance.
2 Le trait tire, sans doute, ses racines de l’idéologie moderniste de l’élite dirigeante 1 : le
«développement» est assimilé à l’industrialisation et celle-ci à une transposition simple et
progressive de ce qui se fait dans les pays industriels avancés. Le Président Bourguiba
énonçait cette problématique, lorsque, en 1961, il déclarait : « Pourquoi nous ne ferions
pas comme eux (les pays industriels avancés) à notre tour, alors qu’ils œuvrent en plein
jour, alors que certains d’entre eux sont disposés à nous aider et à mettre à notre
disposition leurs services et leur expérience acquise au cours des siècles ? Ils ne
demandent qu’à nous initier à leurs techniques »2.
3 Néanmoins, l’idéologie de l’industrialisation se veut paradoxalement refus des idéologies
et se fixe pour objectif l’homogénéisation sociale. Les problèmes des pays sous-
développés se poseraient moins en termes de choix idéologiques que de techniques de
rattrapage des pays industrialisés indépendamment de leur organisation sociale et
politique : « Un simple coup d’œil sur le monde qui nous entoure nous permet de
constater que, indépendamment de la conception du rôle et des droits de l’individu, les
pays développés de l’Est et de l’Ouest on atteint un niveau social et économique qui tend à
s’égaliser. Cet équilibre est dû au progrès technologique »3.
4 Véritable philosophie du développement, l’industrialisation était perçue par les
responsables politiques comme la « solution universelle » à tous les problèmes hérités de
l’époque coloniale. Ainsi, pouvait-on lire dans les Perspectives décennales de développement
1962-1971, document fondateur de la planification tunisienne : « Le développement
industriel prévu par la présente perspective doit assurer une nette amélioration du
niveau de vie de la population et corriger les déséquilibres actuels entre les secteurs et les
régions, tout en contribuant à la solution du problème de l’emploi »4.
135

5 L’option industrialiste témoigne d’une permanence étonnante. Plus précisément, elle a


connu une réelle constance dans le rôle central qui lui a toujours été dévolu pour le
dépassement des contraintes et des blocages du processus d’accumulation. Bien que, à
plusieurs égards, elle ait été le facteur principal de génération de ces contraintes et
blocages.
6 Cette permanence et cette constance, en dépit de schémas de développement
apparemment très différents, confèrent à l’industrie la valeur d’un véritable mythe qui ne
semble pas près d’être remis en question. Encore que l’on puisse se demander dans quelle
mesure elle traduirait moins la survivance d’une aliénation idéologique que la remise à
l’ordre du jour d’une idéologie pour justifier et conserver un édifice par ailleurs
fortement fissuré.
7 Nous nous proposons de faire ressortir la permanence et la centralité du mythe à travers
les mutations de la stratégie et le glissement imperceptible de son statut d’idéologie d’une
élite vers l’idéologie d’une classe.

LES ANNÉES SOIXANTE : UNE TENTATIVE DE


« DÉVELOPPEMENT CONSTRUIT »
8 On se réfère aujourd’hui couramment à la « décennie soixante ». A plusieurs égards, cette
période constitue une entité, en particulier au niveau de la stratégie de développement. Si
l’on devait caractériser celle-ci brièvement, on parlerait de « tentative de développement
construit » : une action volontaire et systématique de transformation de la société, et ce à
travers des réformes structurelles visant à asseoir les bases d’un appareil productif
moderne et à établir un certain équilibre, à la fois, entre les secteurs, les régions et les
catégories sociales.
9 Même si l’héritage colonial était là avec son cortège de chômage et de déséquilibres, ceux-
ci ont constitué le point de départ pour l’élaboration d’une stratégie qui se voulait globale
et cohérente.
10 Cette volonté apparaît, au moins et surtout, au plan des discours et des intentions qu’ils
affichent. La réalité des résultats ne manquera pas de souffrir d’un certain « empirisme ».
L’observation vaut en particulier pour la stratégie industrielle, comme en témoignent les
propos de S. Bahroun : « Pour l’industrie, nous avons retenu tous les projets destinés à
transformer sur place les matières premières exportées à l’état brut dans la mesure
évidemment où ces produits transformés pouvaient être écoulés sur les marchés
extérieurs, ainsi que tous les projets destinés à substituer des produits nationaux aux
produits de consommation jusque là importés dans la mesure également où l’exiguité du
marché tunisien permettait de fabriquer ces produits dans des conditions relativement
compétitives. (...) Cela était dû au fait qu’il n’existait à l’époque que très peu de projets
connus en matière industrielle. (...) Nous ne nous sommes pas par conséquent laissés
enfermer dans de faux dilemmes : faut-il commencer par l’industrie lourde ou l’industrie
légère, faut-il préférer l’industrie à l’agriculture etc. ? A cette époque le problème n’était
pas tellement de choisir entre plusieurs possibilités mais plutôt de rechercher ces
possibilités quelles qu’elles soient »5.
11 Ainsi, la stratégie des années soixante en matière industrielle s’est-elle concrétisée pour
l’essentiel dans la valorisation des principales matières premières exportées auparavant
sous forme brute (phosphates, alfa, minerais de fer et de plomb) et l’implantation de
136

quelques industries dites d’import substitution, en particulier dans les domaines du


textile et des produits alimentaires.
12 Cependant, cette forme d’industrialisation va rapidement atteindre ses limites dans la
mesure où elle s’est affrontée à trois contraintes fondamentales.
13 La première est la faiblesse de la demande solvable. La compression du pouvoir d’achat de
la majeure partie de la population découlant de la faiblesse de la masse des salaires et des
revenus des petits producteurs indépendants, n’a pas permis l’élargissement, voire même
la préservation, de la demande intérieure. La faiblesse de la masse salariale est due à la
fois au blocage presque systématique des salaires et au niveau restreint du nombre
d’emplois créés. En effet, tout au long des années soixante, les salaires ne seront révisés
qu’une seule fois en 1966 ; les créations d’emplois n’ont guère dépassé une moyenne
annuelle de 13000, soit à peine la moitié de la demande additionnelle. Par ailleurs, le
blocage systématique des prix à la production des principaux produits agricoles, et
l’insertion forcée de la petite bourgeoisie commerçante et des paysans dans les structures
coopératives ont entraîné une paupérisation prononcée de ces catégories.
14 Cette compression du pouvoir d’achat a été souvent aggravée par des prix à la
consommation relativement élevés, pour les produits industriels, dus à la faible maîtrise
des moyens de production qui ont entraîné de lourdes charges d’exploitation surtout au
niveau des frais d’amortissement et de maintenance de ces moyens.
15 La deuxième limite est la faiblesse de l’emploi créé. En effet, le recours démesuré au
financement extérieur, surtout sous forme de crédits fournisseurs, a imposé des
techniques de production fortement capitalistiques et par conséquent très peu créatrices
d’emplois. Il faut dire que la techno-bureaucratie promotrice de ces industries, fortement
aliénée par les idées de modernisme et d’efficacité, a été d’emblée prédisposée à ce type
de choix. Il en a découlé une destruction des activités artisanales traditionnelles, non
relayée, du moins au niveau de l’emploi, par les nouveaux projets.
16 Les industries créées ont, enfin, engendré de grandes difficultés au niveau des paiements
extérieurs, dues au recours excessif au financement extérieur, au peu de choix quant à la
taille et la nature des technologies de production et aussi au contenu en importation des
investissements réalisés et des consommations intermédiaires qui leur sont liées.
D’ailleurs, à la fin des années soixante, on assistera à une tendance – apparemment
paradoxale – de retour à la forme agro-minière par un ralentissement des
investissements dans les industries manufacturières et leur réorientation vers les
industries extractives (pétrole, phosphates) et ce, à la recherche du maximum de
ressources en devises. A la fin de la décennie, le taux d’endettement extérieur atteindra
49,8 % contre 21,4 % en 1961, le coefficient de service de la dette extérieure passera lui de
1,4 % en 1961 à 16,5 % en 1966 et 19,1 % en 1970.
17 Ces contraintes de plus en plus étouffantes vont mener vers un blocage du schéma
d’industrialisation et imposer un revirement dans la politique industrielle. Ce blocage est
bien exprimé dans cette déclaration d’un ancien Ministre de l’Economie : « Une
industrialisation destinée essentiellement au marché national a prouvé ses faiblesses par
l’impossibilité d’atténuer l’acuité des problèmes de l’emploi et de réaliser les conditions
de compétition nécessaires pour son propre épanouissement. Le développement de la
sous-traitance ne constitue qu’une solution partielle eu égard à l’effort d’investissement
important qu’elle nécessite sur le plan national et à l’insécurité dans laquelle se trouvent
137

les entreprises exportatrices du point de vue marché. Il est donc indispensable de


rechercher des stratégies qui répondent aux objectifs suivants :
• création du plus grand nombre d’emplois,
• accélération du taux de croissance de l’économie que ne permet pas de réaliser une
industrie dont les objectifs restent limités au marché local,
• amélioration des recettes en devises »6.

LES ANNÉES SOIXANTE-DIX : DE LA TENTATIVE


D’INDUSTRIALISATION « PAR CONTAMINATION » À LA
TENTATIVE D’INDUSTRIALISATION « SPONTANÉE »
18 Ainsi, à partir du début des années soixante-dix la politique industrielle va-t-elle
s’orienter de plus en plus vers l’extérieur afin de résoudre de manière simultanée les trois
contraintes nées de la phase antérieure. L’appel à l’investissement direct des partenaires
étrangers, surtout dans le cadre de la loi d’avril 19727, permettait d’élever le niveau des
investissements et donc de l’emploi tout en levant les contraintes sur les paiements
extérieurs, les partenaires étrangers – en association avec des nationaux souvent –
apportant les capitaux et garantissant les débouchés.
19 Outre cet aspect « recette », cette orientation revêtait, dans l’esprit et le discours des
responsables, l’aspect d’une stratégie c’est à dire d’un processus cumulatif et élargi aussi
bien au niveau quantitatif que qualitatif, par le canal de l’élargissement de la sphère de
circulation (distribution de salaires et, donc, création d’une demande intérieure
substantielle), ce qui offrait marché à d’éventuels investisseurs locaux. Par ailleurs, le
contact de la main d’œuvre locale et des hommes d’affaires avec les technologies ainsi
installées ne manquerait pas de contribuer à constituer une classe d’entrepreneurs, et
une main d’œuvre qualifiés et apte à promouvoir une industrie locale, comme le souligne
un ancien Ministre du Plan : « L’objectif de la loi d’avril 1972 est double. Social d’abord,
car elle promeut l’emploi et permet à nos émigrés éventuels l’économie du déracinement
et de la pérégrination. Economique ensuite, dans la mesure où elle permet à nos
industries naissantes de croiser le fer avec les industries européennes... d’ailleurs cette
disposition législative a d’ores et déjà donné des signes avant coureurs d’efficacité
puisque l’activité économique semble avoir depuis été fouettée et l’esprit entrepreneur
refaire surface »8.
20 Cette stratégie n’aura pas le temps de faire long feu. Les raisons sont multiples 9 (9). Elles
relèvent en premier lieu de la politique protectionniste suivie par les principaux
partenaires commerciaux traditionnels de la Tunisie (la CEE en particulier) confrontés
eux-mêmes à une crise de restructuration10.
21 En second lieu, l’avantage comparatif de la Tunisie dans cette opération – à savoir le
niveau relativement bas du coût de la main d’œuvre – tendait à disparaître. En effet, la
perte de la maîtrise des prix à la consommation des principaux produits servant à la
reproduction de la force de travail imposait objectivement des augmentations fréquentes
et substantielles des salaires nominaux ; augmentations qui entraient en contradiction
avec la tentative d’ouverture sur l’extérieur et la préservation d’un minimum de
compétitivité des produits tunisiens. Cette perte de la maîtrise du coût de reproduction
de la force de travail trouve, en grande partie, son origine dans la marginalisation de
l’agriculture, fruit elle-même d’une obsession aliénante par l’industrie11.
138

22 Enfin, la « contamination » espérée de l’appareil productif local n’aura pratiquement pas


lieu. « La faiblesse des relations d’intégration des industries orientées vers l’exportation
avec les secteurs nationaux explique l’importance des fuites (...) ces industries opèrent en
quelque sorte comme des enclaves »12. Même l’effet sur l’emploi restera limité, puisque
ces industries ne créeront entre 1973 et 1978 que 23000 emplois, soit le quart des emplois
nouveaux dans les industries manufacturières.
23 Par ailleurs, cette stratégie sera en quelque sorte « court-circuitée » par l’augmentation
brutale et substantielle de certaines rentes à partir du milieu des années soixante-dix. En
effet, l’augmentation subite du prix du pétrole, les recettes croissantes du tourisme et de
l’émigration vont permettre, non seulement de déclasser la contrainte des paiements
extérieurs, mais aussi de renfluer les caisses de l’Etat13. Les recettes de celui-ci provenant
de l’exploitation pétrolière14 sont passées, à titre d’exemple, de 16,3 Millions de dinars en
1973 à 66,4 MD en 1974 et 73,5 MD en 1975. Après une relative régression leur croissance
reprendra de plus belle en 1979 pour atteindre le chiffre de 395,5 MD en 1982.
24 Le déclassement de la contrainte sur les paiements extérieurs dans l’échelle des priorités
va permettre aux responsables de se focaliser sur la principale contrainte qui persiste, à
savoir l’emploi. Dès lors ce dernier va devenir le moteur d’une dynamique industrielle
fébrile et spécifique qui donnera libre cours à un nouveau type d’industries : « les
industries relais de consommation » (ensachage, montage, petite transformation), vivant
d’importations massives en amont, du développement du pouvoir d’achat des salariés en
aval, et suscitant souvent de nouveaux besoins.
25 L’implantation de celles-ci sera largement favorisée – toujours au nom de l’emploi érigé
en absolu – par l’instauration d’un système de soutien financier et d’encouragements
fiscaux à la faveur de l’aisance financière de l’Etat. A cet effet, une armada de textes
législatifs et d’organismes spécialisés sera mobilisée (loi d’août 1974. FOPRODI, API, AFI...).
26 Cette dynamique, outre la solution espérée au problème de l’emploi, revêtait la dimension
d’une stratégie. Le mouvement suscité et soutenu au départ s’autonomiserait
progressivement et génèrerait un élargissement entretenu et durable de la base
économique et une plus grande « efficacité ». Dans ce processus attendu, une foi
particulière en les vertus bienfaisantes du libéralisme et de l’initiative individuelle était
affichée15.
27 On a glissé ainsi imperceptiblement, au niveau de la philosophie du développement
industriel, de ce que nous avons appelé « l’industrialisation par contamination » à ce
qu’on pourrait appeler « l’industrialisation spontanée », où l’économie est perçue comme
une culture – au sens bactériologique du terme – où il suffirait de déposer le germe et
d’encadrer l’évolution de la dynamique, la fermentation faisant le reste.
28 Cette politique donnera, certes, quelques résultats au niveau de l’emploi. La part des
industries manufacturières dans la création totale d’emplois passera, en effet, de 34 % en
1974 à 49 % environ en 1980 ; soit une moyenne de 18000 emplois créés par an contre
moins de 4000 pendant les années soixante.
29 Cependant cette industrialisation va s’accompagner d’un remarquable développement
des importations16 et d’une forte croissance de la charge sur les finances publiques.
30 En effet, la nature même des industries implantées, et qui jouaient un simple rôle de
relais entre les importations et la consommation finale, se traduisait par un
alourdissement croissant des importations de biens d’équipement et de demi-produits.
139

Entre le début des années 1970 et celui des années 1980 ces importations ont été
multipliées par sept.
31 D’autre part, les revenus distribués et l’amélioration du pouvoir d’achat et de la demande
intérieure qui en a découlé ont induit un important développement des importations des
biens de consommation alimentaires et non alimentaires, nourri par un grand
bouleversement des normes de consommation de larges couches de la population. En fait,
contrairement aux années soixante, ces industries sont moins venues se substituer à des
importations, qu’y ajouter de nouvelles à travers une demande qu’elles ont souvent
suscitées ; de telle sorte qu’il est strictement impropre de les qualifier d’import
substitution.
32 De la même façon, et afin d’encourager ces industries, l’Etat a été amené à agir à coups
d’exonérations et de subventions. Le code des investissements de 1974 et les différents
textes similaires prévoyaient, non seulement, des exonérations fiscales partielles des
bénéfices provenant de ces industries, mais aussi, des subventions pour leurs promoteurs,
à fonds perdus. Ceci s’est traduit évidemment à la fois par un manque à gagner pour l’Etat
et des charges supplémentaires pour le Budget.
33 Parallèlement, l’Etat s’est chargé, dans une grande proportion, d’assurer une partie du
coût de reproduction de la force de travail, et ce, à travers les dépenses de la Caisse
Générale de Compensation (CGC) et/ou d’énormes subventions aux entreprises publiques
fournissant des biens ou des services de consommation. En effet au cours des années 1970
les dépenses de la CGC servant pour l’essentiel à soutenir les prix à la consommation des
produits alimentaires ont été multipliés par 26 (231,2 MD en 1981 contre 8,9 MD en 1972).
34 En somme, toute cette dynamique industrielle aura abouti à installer une mécanique
tentaculaire dont les différentes rentes constituent le carburant et le lubrifiant. Cette
industrie relais de consommation est aussi une mécanique de recyclage de la rente,
recyclage dont ont, certes, profité les salariés et, surtout, la classe des « industriels » qui a
brutalement émergé à la faveur de tout ce système. On comprend alors que la mécanique
ait commencé à grincer et à se gripper dès que la rente a amorcé une tendance à
l’essoufflement. Sous l’effet de la stagnation et, même, de la régression de la production
de pétrole brut, accompagnée d’une chute de ses prix, la croissance de la rente a
commencé par décélérer pour s’essouffler complètement à partir de 1985 ; de sorte que
l’on a assisté, pour la première fois depuis 1974, à une baisse de celle-ci en termes absolus.
35 Cette tendance a eu un impact négatif, non seulement sur les recettes extérieures en
devises, mais aussi et surtout, sur les recettes du budget de l’Etat. Par ailleurs, la
conjoncture défavorable qui a touché le secteur touristique, combinée avec le phénomène
de retour des émigrés ont contribué à rendre encore plus aigu le problème des recettes
extérieures.
36 Ainsi, le développement croissant des besoins en importations et le ralentissement, voire
le recul, envisagé des ressources extérieures qui l’ont financé, ont amené les autorités à
s’interroger sérieusement sur la possibilité de continuer ce schéma. Des pans entiers de
l’appareil productif sont en question et des industries naissantes sont presque
considérées comme morte-nées, comme en témoigne cette réaction d’un hebdomadaire
indépendant : « L’industrie de montage automobile, officiellement considérée comme un
acquis, a révélé en réalité plusieurs aspects négatifs ; on peut même la considérer comme
une lourde compromission (...). Il ne sera possible de sauver cette jeune industrie que
si... »17.
140

37 En somme, outre la contrainte emploi qui reste plus que jamais pressante, on assiste à la
résurrection brutale de la contrainte des paiements extérieurs qui reprend le devant et
devient le paramètre clé de l’économie dans une conjoncture internationale extrêmement
défavorable.

L’ÉQUATION ACTUELLE : LE DUALISME RETROUVÉ


38 La situation actuelle se caractérise par une double impasse, qui constitue les deux facettes
d’une même contradiction.
39 La première se situe sur le plan strictement économique et consiste en cette contradiction
entre la nécessité de développer, voire même de maintenir, l’emploi et celle de
comprimer les importations. En effet, les importations sont composées pour trois
cinquièmes de matières premières et de biens d’équipement, un cinquième de biens de
consommation non alimentaires et un cinquième de biens de consommation alimentaires
18
. Cette structure leur confère une grande rigidité et rend toute opération de
compression grandement contradictoire. Les importations de matières premières et biens
d’équipement ne peuvent être comprimées sans provoquer de graves perturbations de
l’appareil productif et un ralentissement de l’activité largement préjudiciables à l’emploi.
Celles de biens de consommations non alimentaires ne peuvent être réduites sans causer,
outre leur portée sociale, un grand préjudice à l’équilibre des finances publiques, dans la
mesure où une bonne partie des ressources de l’Etat en découlent (droits de douane, taxes
de consommation à l’importation...). Quant aux importations de produits alimentaires,
leur réduction peut générer de graves problèmes sociaux dans la mesure où elle
entraînerait des pénuries de produits sensibles et vitaux pour la majeure partie de la
population (céréales, produits laitiers...).
40 La catégorie sociale des salariés a profité, dans une certaine mesure, des années de
« vaches grasses » et a été habituée à une amélioration régulière de son pouvoir d’achat.
Elle voit depuis quelques années ses salaires bloqués – et donc son pouvoir d’achat
reculer. Elle n’est pas prête à accepter cette nouvelle réalité qu’on lui impose.
41 D’autre part, la classe des « industriels », produit et principal bénéficiaire de la stratégie
des années 1970, n’est pas, elle non plus disposée à accepter la remise en question d’une
situation d’intérêts acquis et qui ne peut, de toutes les façons, continuer, sans qu’une
nouvelle source de financement vienne remplacer la rente.
42 Entre ces deux catégories, une troisième réunit les exclus du système : la masse croissante
des « laissés pour compte » – jeunes chômeurs et régions défavorisées – qu’il faudrait
intégrer pour ne pas en faire une menace permanente pour l’ensemble de la société.
43 Cette équation sociale, conjuguée à un appareil productif tentaculaire, simple instrument
de recyclage de la rente – considéré comme un acquis au regard des critères de la
croissance19 –, apparaît comme l’héritage le plus lourd des années 1970. Son originalité
tient au fait que les aspirations des deux premières catégories sont moins contradictoires
entre elles – pour ne pas dire convergentes – qu’elles ne sont impossibles à satisfaire
globalement en raison de la défaillance prévisible et déjà perceptible de la source qui
permettait jusque là de les concilier. C’est – on l’a montré précédemment – au nom de
l’emploi que la bourgeoisie industrielle s’est développée, et c’est dans l’amélioration du
pouvoir d’achat des salariés qu’elle a trouvé les débouchés de son activité. Une réduction
de celui-ci ne peut que lui poser de graves problèmes.
141

44 L’inéluctable révision en baisse des réponses aux aspirations des uns et des autres et les
proportions inégales dans lesquelles elle se fera seront fonction du rapport des forces du
moment. Dans ce processus largement entamé – les salaires sont bloqués depuis bientôt
trois ans –, la troisième catégorie sociale jouera le rôle de pressoir et d’alibi. L’industrie y
trouvera comme par magie – étonnante permanence – un rôle central.
45 La bourgeoisie industrielle ne peut plus compter sur le marché intérieur pour écouler un
produit fondamentalement conçu pour celui-ci et ne dispose plus des ressources en
devises nécessaires au financement des importations des intrants de sa production. Pour
surmonter ces obstacles à une activité jusque là avantageuse, il lui faut trouver des
débouchés à l’extérieur. La nature de ses produits industriels ne lui donnant pas
d’arguments suffisants pour conquérir les marchés extérieurs, elle cherchera un palliatif
dans la conjugaison de trois éléments : le recours à la recette désormais traditionnelle qui
consiste à jouer sur la seule composante contrôlée du coût, le coût salarial ; la valorisation
de certaines appartenances géo-politiques de la Tunisie et des solidarités qu’elles
supposent, pour obtenir des marchés en l’absence de l’argument objectif de la
compétitivité ; l’ambition affirmée et érigée en slogan d’assurer une compétitivité
suffisante des produits tunisiens sur le marché mondial par la « maîtrise des technologies
avancées », en faisant référence aux performances de certains pays du Sud Est asiatique.
46 A l’industrie existante, et à développer, est ainsi dévolu le rôle primordial de surmonter la
contrainte extérieure et de financer le reste de l’économie. De ce fait, la solution du
problème de l’emploi, dont l’acuité s’affirme plus que jamais, ne relève plus, pour
l’essentiel, du domaine de l’industrie. La tendance transparaît du discours des dirigeants
politiques, qui réfère la création d’emplois, non plus à la sphère capitaliste de l’économie,
et, en particulier, à celle de l’industrie, mais à des activités relevant, à la limite, de la
sphère pré-capitaliste, et concrétisées par l’instauration d’une multitude de programmes
dits de soutien à l’emploi. On en donnera pour témoignage une déclaration du Premier
Ministre devant les Commissions sectorielles du Plan : « Si nous prenons, par exemple, la
conception courante de l’emploi, nous constatons qu’elle ne recouvre pas toutes les
notions qu’elle devrait comprendre. Nous ne saurions, en effet, continuer à rechercher les
possibilités d’emploi et transformer le pays en un immense chantier exclusivement
peuplé de salariés, alors qu’il est d’autres moyens d’assurer aux citoyens des sources de
revenus et d’en faire des éléments productifs dans les champs, dans les échoppes, dans les
ateliers et même leur logis comme c’est le cas pour nombre de pays évolués d’Europe et
d’Asie »20.
47 C’est dans ce cadre qu’ont été créés ou renforcés : « Le Programme de Développement
Rural » (PDR), « Le Programme de Développement Rural Intégré » (PDRI), « Le Programme
de Soutien à l’Emploi des Jeunes », « Le Programme de la Famille Productive », « Le Fonds
d’Action Conjoncturelle », « Le Fonds National de Promotion de l’Artisanat et des Petits
Métiers »... Ceci dénote, en fait, la résurgence d’une certaine forme de dualisme
volontairement reconstruit ; dualisme auquel était assimilé auparavant le sous-
développement, et qu’il fallait progressivement neutraliser.
48 Ce dualisme consiste donc à séparer presque totalement deux sphères :
• une sphère à la limite pré-capitaliste, végétative assistée – l’agriculture de subsistance et les
petits métiers – à laquelle est dévolu le rôle de résoudre la contrainte sociale de l’emploi. Les
programmes qui constituent l’essentiel de cette sphère ont tous en commun un caractère
d’assistance et, à l’exception peut-être du PDRI, un type d’activité relevant du tertiaire et du
142

petit artisanat à marché localisé, utilisant des équipements et des demi-produits souvent
totalement importés directement ou indirectement ;
• une sphère moderne productive – l’industrie et l’agriculture capitaliste, encore
embryonnaire –, à laquelle est dévolu le rôle de résoudre le problème des ressources
extérieures à travers les exportations espérées. Elle doit aussi financer la sphère pré-
capitaliste, ne serait-ce que pour ses besoins en devises.
49 Tel est, du moins, le rêve des responsables politiques. Or, à l’évidence, cette sphère
capitaliste « dynamique et génératrice de surplus » avait et continue à avoir, elle-même,
besoin, à court et moyen termes, d’une assistance soutenue de la part de l’Etat. Cette
assistance dont l’argument était l’emploi et qui devient l’exportation. En effet, comme
nous l’avons signalé, elle ne peut que jouer du dumping pour réaliser ces exportations.
Celui-ci n’est possible que si un ensemble de conditions sont réalisées, qui consistent à
faire supporter par « la collectivité » une partie du coût, et dont l’essentiel est déjà en
train d’être installé21.
50 La première est matérialisée par l’armada de mesures législatives et fiscales destinées à
assister les exportateurs éventuels : exonérations diverses, prise en charge directe de
certains coûts et de certains risques par l’Etat... Ce qui ne peut se traduire que par un
manque à gagner au niveau des finances publiques ; et on voit mal où l’Etat dont les
ressources s’amenuisent avec la rente ira trouver l’argent nécessaire.
51 La deuxième est la compression inévitable du seul élément contrôlé du coût, à savoir le
coût salarial.
52 En somme c’est la catégorie des salariés qui se trouve « sandwishée » entre deux sphères
qui ont besoin d’être continuellement assistées. Autrement dit, ce n’est que la
compression de manière directe et indirecte du pouvoir d’achat des salariés qui pourra
permettre de résoudre, au moins momentanément, cette équation difficile. C’est dans ce
sens qu’il faut lire la volonté du pouvoir de lier toute amélioration des salaires à
l’amélioration de la production et de la productivité, qui ne peut signifier dans le cas
d’espèce qu’une accélération des cadences. C’est aussi dans le même sens que s’inscrit la
tendance au désengagement de l’Etat de la régulation de la reproduction de la force de
travail à travers la réduction ou la suppression de certains transferts sociaux
(compression de la compensation des prix des produits de base, réduction des
subventions aux entreprises publiques, prise en charge par le citoyen d’une partie des
frais de soins, d’éducation...).
53 Dans le discours officiel cette « austérité » est présentée comme générale et provisoire.
On peut légitimement, et à la lumière du passé et aussi du présent, se poser des questions
sur la réalité de l’un et de l’autre des qualificatifs.
54 Pour ce qui est de sa généralisation à toutes les catégories sociales, la réalité des faits est
que les salaires sont bloqués depuis bientôt trois ans alors que les prix ont augmenté d’au
moins 20 % et qu’au nom de la crise, de nouveaux systèmes de transferts sont installés en
faveur de la bourgeoisie industrielle, en particulier.
55 Quant à son caractère provisoire, il suppose que l’appareil productif, pour l’essentiel
habitué à l’assistance et au gain facile, puisse devenir lui même « assisteur » et compétitif.
Sinon, comme le dit très bien Ch. Ayari22 il connaîtra un dérapage analogue à celui des
années 1970, où le système d’assistance installé a abouti surtout à créer « une classe dite
d’hommes d’affaires sans base financière... cette classe de parasitaires... est devenue l’une
des dimensions de la crise de société que nous vivons aujourd’hui ».
143

56 Dans l’esprit des responsables, cette mutation espérée doit se faire par la « maîtrise de la
technologie avancée ». Le mythe est toujours là, même si les termes et le statut en ont
changé.

ÉPILOGUE : D’UN MYTHE À L’AUTRE ?23


57 Dès la fin de 1985, l’on a assisté à une aggravation des tendances déjà observées :
contrainte des paiements extérieurs, surcharge financière de l’Etat, chômage.
58 Plusieurs événements ont contribué à cette aggravation, dont le plus important s’avère la
vertigineuse chute du prix du pétrole. A mentionner également les effets négatifs de la
rupture tuniso-libyenne sur les recettes extérieures, la baisse des recettes du tourisme et
celle de la production céréalière.
59 L’endettement extérieur24, qui était relativement acceptable à la veille du VIe plan
(1982-1986) avec un encours se limitant à 38 % du PNB et un service de 14% des recettes
courantes, a connu une progression dangereuse. L’encours est passé à 46,8 % fin 1985 avec
un service de 21,6 % à 58,4 % fin 1986 avec un service de 26,3 %.
60 Les avoirs extérieurs nets qui couvraient en 1981 près d’un mois et demi d’importations
de biens et services, ne correspondaient plus qu’à une semaine et demi fin 1985.
61 Le nombre officiel de chômeurs est passé de 170 000 en 1980 à 245 000 en 1984 et 300 000
fin 1986 (soit un taux de chômage de 15 %), dont une grande partie de jeunes à la
recherche d’un premier emploi et un grand nombre de diplômés de l’enseignement
supérieur.
62 Cette situation à atteint son paroxysme à la fin du premier semestre 1986 avec
l’épuisement des réserve des changes. Elle a fait prendre conscience des limites
inhérentes au projet dualiste et a conduit à un important changement de cap caractérisé
par l’affirmation d’une volonté d’un plus grand désengagement de l’Etat et d’une foi
aveugle dans les vertus du libéralisme comme garant d’une plus grande compétitivité et,
partant, du redressement.
63 L’économie tunisienne on le sait, n’a pratiquement pas connu, jusqu’ici de véritable
libéralisme. Du moins, n’a-t-on assisté, depuis le début des années 1970 qu’à une
extension du secteur privé. Celle-ci s’est opérée à la faveur de l’aisance financière et grâce
à l’assistance et la bienveillance particulière de l’Etat.
64 La première des mesures de « redressement » sera la dévaluation de 10% du dinar
tunisien, dévaluation qui est venue consacrer une dépréciation de fait beaucoup plus
grande. Elle n’était que le prélude à un ensemble de mesures structurelles plus
importantes : le « programme d’ajustement », qui préfigure l’ossature de ce qui sera le VIIe
plan (1987-1991)25.
65 Même si ce programme est présenté par les autorités comme « purement national », et
même si le processus qu’il vise à promouvoir a déjà été largement entamé par le
précédent gouvernement (suppression de l’indexation des salaires, démantèlement de la
Centrale syndicale, privatisation...), il n’en porte pas moins clairement la marque du FMI
et de la Banque Mondiale. Le texte du programme ne s’en cache pas en signalant à
plusieurs reprises que les mesures considérées ont été prises « en concertation étroite
avec la Banque mondiale » ou « de concert avec la mission du FMI ».
144

66 Le programme d’ajustement s’articule autour de deux groupes de mesures prévisibles et


désormais « traditionnelles » : la réduction de la demande intérieure et la libéralisation
de l’économie.
67 La demande intérieure désigne une grandeur hétéroclite où se mêlent demande finale,
investissement... ; sa réduction passe par une réduction en termes réels ou en termes de
croissance de la demande des ménages. Elle se réduit pratiquement et souvent à une
inévitable pression sur le salaire : « au niveau de la politique des revenus notamment
salariaux, la situation présente et future exige, à l’évidence, la poursuite de la politique de
rigueur et de modération suivie dans ce domaine, au cours des dernières années, de façon
à lier toute amélioration des revenus à l’accroissement de la productivité et à la situation
financière de chaque entreprise »26.
68 Cette « austérité » vise aussi une réduction du déficit budgétaire et la limitation de la
croissance de la masse monétaire par la limitation des crédits à l’économie.
69 Mais la nouveauté la plus importante par rapport au processus déjà entamé depuis 1983
est constituée par la « libéralisation de l’économie ». Celle ci vise :
• la libération des prix, « de façon à éliminer à l’horizon 1991 tout contrôle de prix, à
l’exception d’un nombre limité de produits pour une période déterminée » 27 ; ce qui suppose
la suppression de toute subvention sauf à un nombre très réduit de produits ;
• la libération des investissements, par une réduction du contrôle de l’Etat sur ceux-ci ;
• la continuation du processus de privatisation des entreprises publiques relevant du
« secteur concurrentiel » ;
• l’aménagement de la fiscalité dans le sens de sa simplification et de l’allègement des taux ;
• enfin et surtout, la libéralisation du commerce extérieur et notamment des importations.
Celles-ci devraient être totalement libérées à l’horizon 1991 à l’exception d’un nombre très
limité de produits de luxe.
70 Cette dernière mesure devrait permettre « au-delà de l’approvisionnement de l’économie
une meilleure compétitivité des entreprises, condition sine qua non au développement des
exportations »28.
71 L’affirmation, qui a l’allure d’une profession de foi, constitue sans doute la clef de voûte et
probablement le talon d’Achille de ce programme.
72 En effet, la situation de blocage dans laquelle s’est trouvée l’économie ne pouvait se
résoudre que par le développement des exportations. La libéralisation de l’économie, et
en particulier des importations, est sensée permettre ce développement en obligeant les
entreprises à une plus grande efficacité, et une plus grande compétitivité. Celle-ci étant
considérée comme la condition nécessaire et suffisante de développement des
exportations.
73 On pourrait, ici, émettre des réserves, devenues aujourd’hui classiques, à rencontre d’un
programme devenu lui-même, et quoiqu’on en dise, un classique du genre. Nous nous
contenterons de relever le caractère extrêmement aléatoire des résultats escomptés.
Croire que la libéralisation est un gage de compétitivité, et que cette dernière est
suffisante pour assurer une place sur le marché international relève d’une tentative d’un
double saut périlleux.
74 C’est oublier que la compétitivité n’est pas seulement une affaire de concurrence, et
qu’au-delà de la forme d’organisation des marchés, elle renvoie à la capacité de l’appareil
145

productif de répondre aux modifications qui affectent l’environnement, surtout en


matière de technologie.
75 Par delà ce premier saut, et à supposer que la libéralisation permette une amélioration de
la compétitivité des entreprises, il n’est pas sûr que cette dernière soit suffisante pour
pouvoir exporter. Le croire c’est ignorer que le marché international est loin d’être
concurrentiel et que les apôtres du libéralisme n’hésitent pas à user des formes les plus
simples du protectionnisme quand leurs intérêts sont menacés.
76 C’est dire que, face à des mesures concrètes et draconiennes, les résultats escomptés
apparaissent singulièrement hypothétiques et minces, comme ne manquent pas de le
signaler les auteurs du programme eux-mêmes : « les résultats attendus ne sont pas,
certes, à la mesure des ambitions et préoccupations du pays : le chômage persistera
probablement, l’amélioration des revenus sera modérée et limitée, le poids de la dette
restera élevé »29.
77 Par delà « l’économique », on pourrait aussi évoquer les émeutes sanglantes ou les
retentissants échecs qu’ici et là de tels programmes ont engendrées ou enregistrés.
Mieux, nous nous référerons pour questionner ce programme à l’avis d’un organe dont on
peut difficilement contester le sérieux, même si beaucoup de réserves planent sur sa
représentativité réelle : le Conseil Economique et Social30.
78 L’avis que le Conseil a émis sur le programme du gouvernement31, exprime, tout le long
de ses trois chapitres, les craintes et les réserves de toutes les catégories sociales ; et en
premier lieu, celles de la bourgeoisie industrielle face aux menaces que fait peser sur elle
la levée projetée des barrières douanières : « Le conseil économique et social exprime la
crainte de voir une grande partie des entreprises – petites et moyennes – disparaître
purement et simplement par suite d’un abaissement excessif des barrières douanières » 32.
79 Plus loin, le Conseil rappelle l’importance du secteur agricole et exprime – sous forme de
vœux – les craintes des agriculteurs : « Son développement (celui du secteur agricole)
reste conditionné par une politique des prix tendant à promouvoir la production agricole.
Le CES recommande en particulier que le problème des arriérés de la dette du secteur
reçoive une solution qui soit à la hauteur des enjeux et espoirs qui sont placés en lui ».
80 Le Conseil reprend, par ailleurs, à son compte une revendication qui a toujours constitué
une des références importantes de la Centrale syndicale en matière de politique salariale :
« Le libre fonctionnement des mécanismes du marché et également le souci de la justice
sociale impliquent que les revenus salariaux puissent évoluer harmonieusement avec les
revenus non salariaux. Si pour stimuler l’épargne des mesures de limitation des revenus
sont envisagées, les sacrifices gagneraient à être partagés entre toutes les couches de la
population ».
81 Enfin le rapport ne manque pas de signaler le danger social que le programme fait courir
au pays et recommande qu’une attention particulière soit accordée aux catégories
sociales les plus démunies.
82 Résultats hypothétiques et en deçà des espoirs du pays, réserves sérieuses de toutes les
catégories sociales, quel avenir pour le programme d’ajustement ?
83 Est-il bon ? Est-il mauvais ? La question est autre : ne constitue-t-il pas un nouveau
mythe, une vision de l’esprit totalement étrangère au corps social ?
146

ANNEXES

Tableau 1 – Importance des recettes rentières dans le total des recettes extérieures courantes
1974-1986

Note*1
Source : Statistiques financières de la BCT. Pour les années 85 et 86 les données sont extraites du
document : Bilan global du 6e plan et orientations générales du T plan.

Tableau 2 – Couverture du déficit de la balance des biens par les recettes rentières nettes
1974-1984

Source : Statistiques financières de la Banque Centrale de Tunisie.


147

Tableau 3 – Importance des recettes pétrolières dans les recettes de l’Etat (titre I du Budget)

Note*2
Source : – Annuaires statistiques de la Tunisie INS.
— Evolution et tendance de la pression fiscale 1976-84. Institut d’Economie quantitative octobre 1984.

Tableau 4 – Structure des importations tunisiennes (produits énergétiques exclus)

Source : Statistiques financières de la Banque Centrale de Tunisie.

NOTES
1. Voir, à ce sujet, CAMAU (Michel). « Le discours politique de légitimité des élites tunisiennes ».
Annuaire de l’Afrique du Nord, (X), 1971 : 26-68.
2. Discours du Président Bourguiba du 6 février 1961.
148

3. Déclaration de M. Bahi Ladgham, alors Secrétaire d’Etat à la Présidence. L’Action, 6/2/69 : 5.


4. Perspectives Décennales de Développement 1962-1971 : 87.
5. BAHROUN (Sadok). La planification tunisienne. Tunis, MTE, 1968 : 74.
6. Conférence de presse de M. Tijani Chelly du 27 décembre 1971.
7. La loi du 27 avril 1972 accorde aux entreprises destinant en totalité ou en partie leur
production à l’exportation, un grand nombre d’avantages fiscaux (exonération de l’impôt de la
patente pendant dix ans, exonération de la taxe sur la valeur locative, de la taxe sur les revenus
des valeurs mobilières, des droits de douane, des taxes sur les chiffres d’affaires pour les achats
de l’entreprise sur le marché local, pendant vingt ans). En outre, la loi permet aux partenaires
étrangers le libre transfert du capital investi et des revenus de ce capital.
8. Conférence de presse de M. Mansour Moalla du 16 janvier 1973.
9. Voir, à ce propos, BEN SLAMA (Moncef). « Croissance économique des pays de petite taille
largement ouverts sur l’extérieur... » Revue Tunisienne d’Economie et de Gestion, (2), juillet-
décembre 1984 : 54-55.
10. Par exemple, en 1977, malgré le fait que la Tunisie était liée par un accord de coopération
économique avec la CEE, celle-ci a pris des mesures unilatérales consistant à contingenter ses
importations de produits textiles en provenance de la Tunisie.
11. Pour preuve, cette déclaration de M. Hédi Nouira, alors Premier Ministre : « L’agriculture
étant fortement conditionnée par les aléas climatiques, nous avons orienté nos efforts
économiques vers d’autres secteurs moins vulnérables tels que l’industrie et les services afin
d’édifier une économie solide et équilibrée qui ne serait pas à la merci d’une ou de deux années
de sécheresse». Discours du 16 décembre 1976 devant l’Assemblée Nationale.
12. BEN SLAMA (Moncef), étude déjà citée : 55.
13. Voir Tableaux I, II et III en annexe.
14. On entend ici par recettes pétrolières, celles provenant de la patente et de l’impôt sur les
revenus des valeurs mobilières payés par les sociétés pétrolières, les bénéfices de l’exploitation
(royalties) et les redevances à la charge des sociétés pétrolières.
15. Pour avoir une plus ample idée sur le cadre idéologique de cette stratégie, voir l’important
discours prononcé le 27 juillet 1973 par M. Hédi Nouira et placé en avant propos du document de
présentation du IVe Plan de développement économique et social 1973-1976.
16. Voir Tableau IV en annexe.
17. Voir Er Raï, (350), 6 décembre 1985 : 3.
18. Voir Tableau IV en annexe.
19. Dans une note récente. Chedli Ayari, Professeur de Sciences Economiques et ancien Ministre
de l’Economie, écrivait : « Aidée par une conjoncture pétrolière favorable, la Tunisie allait
connaître durant une bonne partie des années 1970 un boom économique sans précédent, un peu
à la brésilienne, qui a fini par placer notre pays dans les rangs des pays en développement à
revenus intermédiaires. Un grand acquis pour la Tunisie que les critiques, les exégètes et les
historiens du développement tunisien ne devraient jamais oublier en toute équité ! » Réalités.
(100), 10 janvier 1986.
20. Discours prononcé par M. Mohammed Mzali, Premier Ministre, devant les Commissions
sectorielles du Plan. L’Action, 16 décembre 1980.
21. La loi de finances pour l’année 1986 réunit déjà les prémisses de cette orientation consistant
pour l’essentiel en une réduction de certains impôts et taxes supportés par les industriels
exportateurs et à en aggraver, par contre, d’autres, supportés fondamentalement par les
catégories faibles et moyennes de la population.
22. Ayari (Chedli). note précitée.
23. Cette contribution a été rédigée en janvier 1986. Le dernier paragraphe a été. cependant,
rédigé en janvier 1987 pour rendre compte des importants changements survenus depuis.
149

24. Les données citées sont extraites du document : Ministère du Plan et des Finances. Bilan global
du VIe Plan et orientations générales du VIIe Plan. Octobre 1986.
25. Cf. Situation de l’économie et programme d’ajustement, document en 17 pages du Ministère du
Plan et des Finances. DGP 18/09/1986.
26. Idem : 7.
27. Idem : 11.
28. Idem : 12.
29. Idem : 17.
30. Le Conseil Economique et Social est un organe consultatif en matière économique et sociale. Il
est composé de représentants du gouvernement, des organisations nationales et d’experts.
31. Le rapport du CES sur le programme d’ajustement a été publié par le quotidien
gouvernemental La Presse du 11 janvier 1987.
32. Cette citation et les suivantes sont extraites du rapport du CES.

NOTES DE FIN
1. Un dinar tunisien valait environ 10 FF en décembre 1985. Il ne vaut plus qu’environ 7,5 FF en
décembre 1986.
2. Ces recettes pétrolières comprennent la patente et l’IRVM payés par les sociétés pétrolières,
les bénéfices de l’exploitation pétrolière et les redevances à la charge des sociétés pétrolières.

AUTEURS
HASSINE DIMASSI
Hassine DIMASSI, Maître de Conférences (économie) à la Faculté de Droit et des Sciences Politiques
et Economiques de Sousse.

HÉDI ZAIEM
Hédi ZAIEM, Statisticien-économiste, Assistant à la Faculté des Sciences économiques et de gestion
de Tunis.
150

8. L’agriculture : discours et stratégies


Jean-Paul Gachet

DES CONSTANTES : UNE STRATÉGIE ÉTATIQUE, DES


STRATÉGIES PAYSANNES
1 Pour un observateur superficiel il apparaît évident que la politique agricole mise en
œuvre durant près de trois décennies s’est caractérisée par une allure cahotique, des
orientations successives assez contradictoires.
2 Je voudrais défendre ici la thèse que sous la paille des vicissitudes et des fluctuations
conjoncturelles il y a le grain des constantes.
3 Ces constantes concernent, d’une part, la perception de la place de la paysannerie dans la
société tunisienne et, d’autre part, le rôle du secteur agricole dans le développement
économique du pays.
4 Ces constantes peuvent être, dans une certaine mesure, considérées comme l’expression
de l’idéologie des couches sociales qui ont conduit la lutte d’Indépendance, conquis le
pouvoir, édifié l’État et confié à celui-ci un rôle central dans le développement
économique et social du pays.
5 Trois constantes essentielles peuvent être dégagées en première analyse :
6 1 – la paysannerie a toujours été considérée, dans son immense majorité comme une force
d’inertie, de blocage, comme un frein à la modernisation de l’agriculture. Sur elle se
cristallisent toutes les insuffisances, les faiblesses de la société traditionnelle.
7 La paysannerie ne pourra véritablement être le sujet de son propre devenir que si elle est
radicalement transformée. Pour cela elle doit être éduquée, guidée, orientée, aidée.
8 Ce qu’elle est : son histoire, sa culture, son organisation sociale, sa relation à l’espace, son
savoir-faire, ne présente aucun intérêt.
9 2 – l’agriculture, en tant que secteur économique, a toujours été asservie (au sens
cybernétique du terme) à une logique de fonctionnement, à des objectifs économiques qui
lui étaient extérieurs et découlaient de la stratégie de développement mise en œuvre.
151

10 Les intérêts divers et multiples des producteurs agricoles ne sont pas immédiatement pris
en compte. Il est posé comme un postulat que la politique agricole mise en œuvre les
satisfera.
11 3 – la modernisation de l’agriculture – qui est au centre de la thématique du discours
officiel – est essentiellement conçue comme un problème d’adaptation : il s’agit de
transformer les structures de production, les mentalités, pour que les technologies les
plus performantes soient appliquées avec efficience et rentabilité.
12 Efficience et rentabilité sont d’ailleurs les seuls critères qui sont pris en compte en
matière de choix technologique. La maîtrise sociale, l’adéquation par rapport à
l’organisation sociale, à l’aménagement de l’espace, aux contraintes du milieu physique
ne font pas l’objet d’interrogation.
13 L’agriculture coloniale est perçue comme un modèle technique.
14 Moyennant un ensemble de mesures appropriées : incitations, encouragements
économiques et financiers, et l’encadrement renforcé des producteurs la modernisation
diffusera spontanément et rapidement.
15 Mais à l’analyse, les transformations, les mutations de la société rurale et de l’agriculture
au cours des trois décennies révèlent une quatrième constante tout autant déterminante :
16 4 – les différentes fractions de la paysannerie n’ont jamais cessé de mettre en œuvre des
stratégies économiques et sociales satisfaisant leurs intérêts immédiats. Ces stratégies se
sont déployées :
• en interaction constante avec la stratégie de l’État dans la mesure où celle-ci laissait ouverts
des espaces de liberté et d’initiative et ne s’accompagnait pas d’un contrôle social
empêchant tout détournement légal des moyens mis en œuvre : crédit, subventions,
fourniture d’intrants
• sous l’impact des transformations économiques, sociales mais aussi culturelles et
idéologiques qui ont marqué l’ensemble de la société tunisienne : scolarisation massive,
urbanisation croissante, croissance des revenus, évolution des modes de comportement, de
consommation, des systèmes de valeurs, etc.
17 C’est donc l’ensemble de ces constantes qui a constitué la trame de l’évolution de la
société rurale, de l’agriculture.
18 Stratégie étatique, stratégies paysannes – qui ont été clairement mises en évidences par
de nombreux travaux d’agronomes, de sociologues, de géographes, d’économistes et
auxquels je ferai référence – se sont jusqu’à présent déployées à travers un jeu subtil
d’actions et de réactions marquées par l’ignorance et l’incompréhension réciproques des
différents acteurs.
19 C’est cette combinatoire non maîtrisée d’alliances, de contradictions qui explique à mon
sens les échecs répétés de la stratégie étatique qui n’a jamais atteint les objectifs
essentiels qu’elle visait : autosuffisance alimentaire, intégration économique et sociale de
la population rurale et paysanne.
20 Elle explique également les effets pervers des stratégies paysannes développée
exclusivement sur des bases individuelles et familiales – réduction de l’emprise sur le
milieu physique (érosion, désertification, épuisement des nappes phréatiques
surexploitées), approfondissement de la déstructuration de la société rurale – et qui
risquent de compromettre à terme la pérennité de l’activité agricole dans les régions
écologiquement fragiles.
152

21 L’enjeu pour l’avenir est bien là : la stratégie étatique peut-elle et à quelles conditions –
sociales, économiques, politiques – s’élaborer et se concrétiser sur la base des stratégies
paysannes, c’est-à-dire sur la prise en compte de la réalité rurale et paysanne dans toutes
ses dimensions ?
22 Mais pour que la paysannerie devienne un acteur à part entière ne faut-il pas que celle-ci
s’autonomise économiquement, socialement, politiquement par rapport à l’État ? Et ceci
sans nier ou effacer la diversité qui la constitue.
23 La politique mise en œuvre depuis 1980 – mais qui était déjà en germe à la fin des années
1970 – ne vise-t-elle pas bien plutôt et selon des modalités très diverses mais
complémentaires : soutien systématique à l’émergence d’une nouvelle « race
d’entrepreneurs agricoles », fixation des populations rurales, (ces modalités apparaissent
comme la synthèse des tentatives qui ont caractérisé les deux premières décennies) à
mettre l’ensemble de la paysannerie au service du projet étatique ? Projet qui apparaît
lui-même asservi à la reproduction de l’ordre social existant.
24 Pour étayer mon propos et bien mettre en évidence les constantes qui sous-tendent et
inspirent la stratégie étatique, j’analyserai rapidement la thématique du discours officiel
sur l’agriculture ; je montrerai en quoi il est constitutif du discours plus global sur
l’évolution de la société tunisienne et déterminé par ses conditions sociales, historiques et
politiques de production.
25 Puis je reprendrai les grandes périodes qui ont marqué l’histoire récente de la Tunisie
pour identifier l’évolution de la stratégie agricole étatique sous la pression de la
conjoncture et en liaison avec l’évolution de la stratégie globale de développement, les
stratégies paysannes et apprécier les conséquences des unes et des autres au regard des
objectifs d’autosuffisance alimentaire et de réduction des disparités sociales et régionales.

I – LES DÉTERMINANTS DE LA STRATÉGIE ÉTATIQUE


1) LE DISCOURS OFFICIEL SUR L’AGRICULTURE

26 Il ne s’agit pas d’entreprendre ici une analyse structurale de ce discours, des variations de
son contenu selon les locuteurs ni de s’interroger sur la perception qu’ont de ce discours
les différentes catégories sociales. De telles études mériteraient d’être entreprises pour
mieux comprendre comment est perçue et assumée la réalité rurale et agricole du pays.
27 Dans l’immédiat, il s’agit de dresser le cadre idéologique à l’intérieur duquel est pensée et
élaborée la politique agricole étatique. Ceci, dans le but de mieux fonder ma thèse sur la
permanence du projet étatique malgré les variations apparentes et importantes de sa
traduction opérationnelle.
28 Le discours dont il est question est celui qu’expriment le Président Bourguiba, ses
Premiers Ministres, les Ministres de l’Agriculture, et qui est constamment repris et
prolongé par les responsables du Néo-Destour puis du PSD, les cadres techniques, les
mass-media.
29 Il se caractérise par la permanence de sa structuration thématique qui se déploie sur trois
axes.
30 Un axe central en constitue, en quelque sorte, la charpente. Il est constamment présent. Il
transcende les vicissitudes de tous ordres. Il représente la quintessence de la
« philosophie agricole » du pouvoir : « il faut moderniser l’agriculture ».
153

31 Un deuxième axe représente le passé, le négatif, ce contre quoi il faut lutter pour
moderniser l’agriculture. Il est très fréquent dans le discours, mais il est plus ou moins
exprimé selon le public concerné, selon aussi le contexte politique, économique et social
et la nécessité de trouver un écho favorable auprès de la paysannerie.
32 Un dernier axe représente les perspectives d’avenir et explicite de façon plus ou moins
détaillée les objectifs assignés au secteur agricole, la stratégie et les moyens que l’État est
décidé à mettre en œuvre pour que ces objectifs soient atteints.

L’axe central du discours

33 Il se développe autour de trois thèmes :

L’exigence de la modernisation de l’agriculture

34 C’est la condition incontournable de son développement. Cette affirmation va de soi. C’est


une évidence.
35 Pour la justifier, on invoquera l’importance économique et sociale de l’agriculture pour
l’avenir du pays. Selon les époques on parlera de l’agriculture comme « la colonne dorsale
de l’économie nationale », « la priorité des priorités ». On dira aussi qu’elle est « un gage
de la stabilité sociale et politique ». Ces derniers temps, on souligne « la vision
révolutionnaire et civilisationnelle et non seulement économique » qu’exprime la
« priorité accordée à l’agriculture» (M. Mzali, le 22/6/1982, dans son discours de
présentation des orientations du VIe Plan devant l’Assemblée Nationale).
36 On se référera également aux objectifs économiques et sociaux qu’elle permettra
d’atteindre : autosuffisance alimentaire, – gage d’indépendance – création d’emplois,
contribution à l’équilibre régional et social.
37 Le contenu et la signification de la modernisation ne sont pas clairement définis,
explicités. On peut seulement les appréhender indirectement : par les connotations qui
accompagnent le terme de modernisation ou se substituent à lui (rationalisation,
nouvelles méthodes, méthodes scientifiques de gestion, de travail de la terre,
industrialisation) ; par les exemples d’agriculture moderne qui sont fréquemment cités
(grandes exploitations mécanisées, périmètres irrigués, élevages industriels ou intensifs,
serres) ; par les comparaisons qui sont faites entre l’agriculture et l’industrie. La
production industrielle, comme le soulignait M. Hédi Nouira devant l’Assemblée
Nationale, le 17/12/1975, « a le mérite d’être régulière et de se prêter à une planification
précise, quasi-mathématique... Certes la production doit être écoulée mais elle est
maîtrisée ».
38 Du point de vue de la maîtrise du processus de production, l’agriculture et plus
particulièrement l’agriculture sèche, apparaît relever du domaine de l’impondérable, de
l’aléatoire, du non planifiable, du non reproductible. Il faut donc « la soustraire autant
que possible à l’influence négative des conditions climatiques » dira M. Nouira dans le
même discours.
39 Toujours dans le cadre de cette opposition agriculture-industrie, celle-ci apparaît aussi
comme le domaine de l’extrême diversité, de l’hétérogénéité non saisissable alors que la
production industrielle peut se reproduire identiquement à elle-même quels que soient
les lieux.
154

40 L’agriculture est donc regardée à travers le prisme déformant d’une vision taylorienne de
l’organisation industrielle dans laquelle les producteurs sont totalement asservis au
processus de production.
41 Enfin l’agriculture est perçue comme l’expression d’une société rurale frustre, brutale,
quelque peu indisciplinée, anarchique. C’est sans doute pourquoi, comme ne cesse de le
dire M. Mzali : « il faut civiliser, moderniser le monde rural et non plus ruraliser la cité »
(interview à l’Agence UPI, le 19/7/1981).

L’État fait tout ce qu’il faut dans le sens de la modernisation

42 Il assure le financement et la mise en place des infrastructures de production : barrages,


périmètres irrigués ; de transformation et de stockage de la production. Il accorde le
crédit et les subventions. Il élabore et conduit les programmes de vulgarisation, de
recherche. Il assure la formation des cadres. Il contribue à organiser les producteurs, les
aide à écouler leurs productions. Il crée des pôles de modernisation sur les exploitations
étatiques et coopératives.
43 En un mot, l’État, à l’image du Président, « ne cesse de manifester sa sollicitude active à
l’égard des agriculteurs ».

La concrétisation des objectifs dépend essentiellement des agriculteurs.

44 Certes les conditions climatiques sont loin d’être toujours favorables. Mais les aléas du
climat ne doivent pas être une excuse, un alibi pour justifier les insuffisances, les
faiblesses du secteur agricole et les écarts entre les objectifs visés et les résultats obtenus.
45 Tout dépend de la volonté, du dynamisme, de la compétence, de la capacité d’initiative,
d’organisation des agriculteurs afin que soient bien valorisés tous les moyens que l’État ne
cesse de mettre à leur disposition.
46 Pour que les agriculteurs soient à la hauteur de leurs responsabilités vis-à-vis de la
collectivité nationale et de la grande confiance que leur témoigne l’État, il est
indispensable qu’ils changent de mentalité. Ils doivent devenir de véritables
entrepreneurs.
47 C’est ce que disait M. Hédi Nouira lors d’un meeting à Béjà en janvier 1971 :
48 « Les agriculteurs sont invités à s’atteler à la tâche avec enthousiasme et courage, dans la
confiance retrouvée.
49 ... Ils doivent prendre conscience du rôle qui leur échoit dans le décollage économique, la
prospérité du pays et son développement qui ne sont convenables que si le secteur
agricole est florissant.
50 A cet effet ils doivent se débarrasser des mentalités rétrogrades et des méthodes archaïques de
culture pour adopter les procédés modernes de mise en valeur basés sur des techniques
scientifiques. La paresse, la passivité et surtout cette tendance à tout attendre de l’aide de l’État
doivent disparaître.
51 L’amélioration du rendement dépend en premier lieu et davantage de la volonté de
l’exploitant que de crédits qui ne peuvent suppléer l’ardeur et les efforts individuels ».
52 C’est ce qu’il redira en décembre 1978, en présentant le budget pour 1979 devant
l’Assemblée Nationale :
155

53 « Il nous faut d’abord moderniser l’exploitation de la terre.


54 ... Le problème, actuellement, est de faire de telle sorte que l’élément humain tunisien
s’adapte aux réalisations considérables faite par l’État chaque année.
55 Il est donc nécessaire de former une main d’œuvre agricole, des agriculteurs au fait des
méthodes modernes et convaincus de leur efficience ».
56 C’est enfin ce qu’il répétera peu de temps avant son remplacement, à Jendouba à la
clôture des Journées d’Etude pour le Développement Agricole (La Presse du 11/1/1980) :
57 « L’essentiel est de mettre en œuvre la compétence de l’homme et la volonté de l’agriculteur
pour mobiliser au maximum les potentialités que l’environnement naturel recèle en vue
de produire davantage de richesses.
58 Il faut vulgariser dans cette région l’usage des techniques les plus modernes afin de faire
progresser l’agriculture jusqu’à en faire une agriculture entièrement mécanisée et
industrialisée... ».
59 Ce sont des termes très analogues qu’utilisera Mohamed Mzali devant l’Assemblée
Nationale, en juin 1982, en présentant la politique agricole du VIe Plan :
60 « La promotion de l’agriculture est liée étroitement à l’évolution des mentalités. Elle exige
nécessairement une révolution psychologique et culturelle de nature à éliminer les
habitudes archaïques et les modes de pensée figée, accumulés au fil des ans qui inhibent
l’imagination et la créativité et les figent dans des moules stéréotypés qui ont perdu tout
rapport avec la réalité vivante et ne sont plus que formes vides entravant toute réforme
et toute innovation ».

L’axe négatif des contraintes du passé et du présent

61 Beaucoup d’obstacles se dressent sur la voie de la modernisation. Deux d’entre eux sont
systématiquement cités, comme nous venons de le voir : l’archaïsme des techniques de
production, mises en œuvre dans des structures foncières inappropriées ; le
vieillissement de la population agricole aggravé par la désaffection des jeunes pour le
travail de la terre.
62 Ceci explique le maintien d’un esprit plus ou moins fataliste, attentiste et méfiant à
l’égard des techniques modernes de production, d’un esprit individualiste qui va à
rencontre de l’organisation coopérative.
63 Les jeunes « fascinés par les lumières de la ville » trouvent que le travail de la terre est
socialement et économiquement dévalorisant surtout lorsqu’ils ont été scolarisés. Ils
préfèrent aller grossir le flot des sans-emploi urbains plutôt que s’adonner aux travaux
des champs.

L’axe positif des perspectives d’avenir

64 Il a pour fonction de préciser les objectifs à atteindre et les moyens qui sont et seront
mobilisés à cet effet. Les objectifs témoignent d’une relative constance : renforcer
l’intégration du secteur agricole dans le tissu économique national, c’est-à-dire
intensifier, diversifier, les liaisons avec les secteurs industriels en amont et en aval (il faut
« industrialiser » l’agriculture comme il faut « urbaniser » la société rurale) ; assurer
l’autosuffisance alimentaire, condition vitale de l’indépendance nationale ;- contribuer à
la création d’emplois valorisant au maximum les potentialités physiques et en particulier
156

les ressources hydrauliques mobilisées à grand renfort d’investissement financés par


l’État ; dégager des excédents exportables ; contribuer à un meilleur équilibre régional et
social.
65 Concernant les moyens, la thématique s’avère plus sujette à variation car elle exprime
très directement les options qui structurent la stratégie globale de développement du
pays.
66 Elle met donc en relief les éléments qui sont jugés déterminants pour assurer la
modernisation de l’agriculture.
67 Comme nous le verrons plus avant en analysant l’évolution opératoire de la stratégie
étatique l’accent au cours des années passées a été mis successivement sur la réforme des
structures agraires, le crédit, l’aide aux investissements et l’intégration agro-alimentaire
comme élément moteur et vecteur de la modernisation.

2) ORIGINES SOCIALES ET HISTORIQUES DU DISCOURS - SA FINALITE POLITIQUE

68 Comme de nombreuses études l’ont très clairement mis en évidence, le thème de la


modernisation est un élément central du projet bourguibien1. L’idéologie modernisatrice
concerne tous les aspects de la société tunisienne : institutions politiques, structures de
production, relations sociales et économiques, mentalités.
69 Ce thème sera donc au centre du discours du Néo-Destour dès sa création. Il deviendra
celui de l’État une fois l’Indépendance acquise. Il constituera le leitmotiv et l’argument
légitimant les interventions de l’administration et du pouvoir technocratique dans les
différents secteurs économiques.
70 Mais il est important de mettre en évidence dans quel contexte idéologique ce thème s’est
développé et la fonction politique du discours dans lequel il est intégré.

Un discours socialement et idéologiquement polarisé

71 C’est celui des couches sociales induites par la pénétration de la société industrielle sous
l’impact de la colonisation, et des nouvelles élites issues pour l’essentiel du collège Sadiki.
72 Les unes et les autres constituent ce que certains ont appelé « le pôle extraverti
modernisé » et au sein duquel le Néo-Destour va recruter la majorité de ses dirigeants et
militants.
73 Ce pôle se caractérise par ses origines urbaines ; son « attachement aux normes et valeurs
instrumentales occidentales de rationalité, d’efficacité, de rentabilité » ; « son aspiration
au progrès économique, au développement, à la croissance industrielle »2.
74 La modernisation de l’agriculture aura donc une connotation quelque peu anti-paysanne,
dans la mesure où les pratiques paysannes n’apparaissent pas guidées par la rationalité
technicienne et économique.
75 La modernisation sera conçue comme la transposition de la rationalité industrielle.
76 « La terre ne doit plus être exploitée selon les procédés archaïques, les domaines
modernes doivent désormais s’apparenter aux usines employant ingénieurs,
contremaîtres et main-d’œuvre spécialisée » dira le Président Bourguiba le 21/10/1961 à
Korba.
157

77 Le modèle technique qui sera le vecteur opérationnel de la modernisation est fourni, dans
une certaine mesure, par l’agriculture coloniale, comme le dira à Tozeur, en octobre 1964,
le Président Bourguiba :
78 « Pour tirer de la terre ce qu’elle peut donner il est nécessaire de mettre à profit les
techniques modernes... L’exemple des anciens colons français est là pour nous édifier ».

Un discours de « rassemblement consensuel »

79 Pour mener le combat politique le Néo-Destour et son leader vont développer un discours
permettant de rallier la majorité de la population tunisienne et principalement la
paysannerie qui était très attachée « au système de normes et de valeurs traditionnelles ».
80 Dans ce but est élaboré une « thématique du consensus ou de l’organisation de la
différence » qui va gommer ou minimiser les différences, les disparités économiques et
sociales, c’est-à-dire les conditions concrètes de vie et de travail. Cette thématique va
s’articuler autour de notions très générales telles que le progrès social, la transformation
des mentalités, la croissance économique, la justice sociale.
81 La modernisation apparaît tout à la fois comme la condition et le moyen de concrétisation
de cette constellation consensuelle. Ses conditions sociales et économiques d’effectuation ne
sont jamais définies. C’est fondamentalement une affaire de bonne volonté, de courage, de
détermination.
82 Ce qu’il est important de souligner ici, selon les auteurs déjà cités, c’est que l’État se voit
confier la fonction d’effectuation, de concrétisation du consensus. « L’État est posé
comme agent conciliateur des intérêts politiques, économiques et culturels des
Tunisiens »3.
83 L’État transcende les intérêts catégoriels et particuliers. Il sera seul en mesure d’apprécier
le contenu, les formes, les modalités de la modernisation qu’il veut appliquer à l’ensemble
de la société.
84 La pertinence de celle-ci sera essentiellement appréciée par ses caractéristiques
techniques intrinsèques : efficacité, productivité, rentabilité (souvent déterminée dans un
autre environnement social, économique et technique) et donc sa cohérence par rapport
au projet global dont l’État a la charge.
85 S’interroger sur le contenu de la modernisation, mettre en doute sa non-neutralité
sociale, son inadéquation par rapport aux contraintes sociales et physiques seront perçus
comme une remise en cause de la validité du projet étatique, comme une menace pesant
sur le consensus social et finalement comme une attaque à l’encontre de la légitimité du
pouvoir.

Un discours au service de la « mobilisation étatique descendante »

86 Cette exigence de mobilisation découle logiquement du rôle de conciliateur dévolu à


l’État.
87 Pour éviter les interrogations, les doutes quant à la validité des interventions
modernisatrices de l’État celui-ci doit mobiliser la population derrière lui. C’est-à-dire
susciter et entretenir un climat d’adhésion et d’enthousiasme favorable à ses
interventions.
158

88 Pour cela l’État doit apparaître comme le fidèle interprète « des besoins, aspirations et
frustrations en termes de normes et de valeurs à promouvoir, combattre et
sauvegarder », c’est-à-dire dans des termes déconnectés de tout ancrage matériel concret.
89 La responsabilité du citoyen, du producteur ne peut se manifester que par l’intensité de
son adhésion, de sa participation, de sa mobilisation au service du projet modernisateur.
90 La finalité mobilisatrice du discours sur la modernisation entraîne une confusion entre
les orientations proprement politiques de la stratégie de développement et les modalités
techniques de sa concrétisation.
91 C’est ce qui explique les tendances autoritaires que manifestent souvent nombre de
cadres techniques dans leurs rapports avec les agriculteurs.
92 D’autant plus qu’un discours mobilisateur tend, dans sa logique même, à simplifier, pour
ne pas dire caricaturer les enjeux et à procéder par oppositions quelque peu
manichéennes : moderne-archaïque, rationel-irrationnel.

3) LA TRADUCTION TECHNIQUE DU DISCOURS SUR LA MODERNISATION

93 A partir de ce que nous avons mis en évidence nous sommes en mesure de dégager les
postulats conceptuels implicites qui vont sous-tendre la stratégie étatique, à savoir :
• la dualité structurelle, économique, technique, sociale, culturelle de l’agriculture (comme de
toute la société). A une agriculture « moderne », mécanisée, exploitant de grandes surfaces,
orientée vers le marché national et international est opposée une agriculture traditionnelle,
pratiquant des techniques archaïques dans des structures inadaptées, enfermée dans une
économie de subsistance ;
• la réalité autour de laquelle s’articule le discours pour susciter l’adhésion, pour mobiliser,
est essentiellement une réalité économique. L’agriculteur est perçu – ou voulu – comme un
pur entrepreneur schumpétérien mû, dans ses décisions, ses choix techniques, uniquement
par la recherche du gain, de la rentabilité économique ;
• le processus technique et organisationnel qui doit conduire la paysannerie sur la voie de la
modernisation est conçu comme unique, homogène, indépendant des conditions concrètes dans
lesquelles vivent les agriculteurs.
94 Cette conception univoque du processus technique de modernisation n’est certainement
pas indépendante de la perception qu’a l’État de l’ensemble de la population et du rôle de
rassembleur unanimiste qu’il s’attribue en liaison avec le Parti. Face à une société perçue
comme un « tout indifférenciable » pour reprendre les termes de F. Amrani, ou comme
une grande famille, l’État et le Parti ne peuvent « qu’extérioriser une formulation unique
et globale » du processus de modernisation4.
95 Prisonnier de sa vision homogénéisante de la société et de son projet de rassemblement
consensuel le pouvoir tend à « illégitimer » les clivages sociaux et économiques. Il se
refuse plus ou moins consciemment à les prendre en compte pour élaborer et mettre en
œuvre ses propositions et orientations modernisatrices.
96 Se refusant à ausculter la réalité sociale pour la mieux comprendre et donc mieux maîtriser sa
transformation, le pouvoir l’occulte.
97 Ces postulats sont d’autant plus prégnants que la majorité des cadres techniques, comme
nous l’avons montré par ailleurs5 n’acquièrent pas au cours de leur formation, ni
l’ancrage historique et culturel, ni les outils méthodologiques et critiques leur permettant
de véritablement comprendre la société rurale, les logiques paysannes.
159

98 Ils reproduisent souvent « l’idéologie du mépris ». Ils se font inconsciemment les


propagandistes de la modernisation mimétique.
99 Ils ne sont pas en mesure de dialoguer avec les paysans pour faire avec eux, œuvre de
discernement technologique et être ainsi des vecteurs, des promoteurs d’alternatives
appropriées c’est-à-dire répondant d’abord aux besoins des producteurs et respectueuses
des contraintes du milieu.
100 Ce syndrome de la malformation transparait dans les programmes de développement
rural, de vulgarisation, de recherche.
101 L’agriculteur comme l’a bien mis en évidence A. Chennoufï à propos de l’information
agricole « est presque toujours considéré comme un acteur qui a à apprendre le rôle qu’il
doit jouer »6.
102 L’État se considère légitimement comme son tuteur. Il doit l’éduquer, le guider, l’orienter.
103 Prisonnier de la vision, quasi schizophrène, qu’il projette sur la réalité rurale et agricole,
perçue comme absence de rationalité, refus de l’innovation, immobilisme, l’État n’est pas
en mesure de saisir les dynamiques économiques et sociales qui y sont en œuvre.
104 Et s’il les saisit ce n’est que dans la mesure où elles apparaissent susceptibles de remettre
en cause le consensus politique qui est l’objectif constamment poursuivi. Mais cela ne
modifie en rien les constantes idéologiques qui inspirent son action. Ce sont les moyens
mobilisés, les modalités des interventions étatiques qui seront modifiés afin de rétablir le
consensus.
105 C’est ce que nous allons montrer à présent en explicitant les différentes expressions de la
stratégie étatique et en identifiant par quelques exemples les contre-stratégies paysannes
qui se sont progressivement élaborées au cours des deux dernières décennies.

II - LA MODERNISATION IMPOSÉE, CENTRALISÉE DE LA DÉCENNIE


1960
1) COURTE PRÉFACE LIBÉRALE : PRIVATISATION ET ÉTATISATION DES TERRES

106 Durant les premières années de l’Indépendance l’État se veut libéral et intervient peu
dans les différents secteurs économiques.
107 Dans le domaine agricole il va chercher par la voie législative à modifier les structures
foncières.
108 Il favorise l’appropriation et l’exploitation privatives de la terre : suppression des habous
privés et mixtes (loi de juillet 1957), modification du régime des terres collectives
permettant leur lotissement aux bénéfices des ayant-droit (lois de septembre 1957 et
juillet 1959).
109 Il s’assure également le contrôle d’une partie du patrimoine foncier : suppression des
habous publics en mai 1956 et incorporation aux terres domaniales ; rachat de terres
coloniales.
110 Il est cependant envisagé qu’une partie de ces nouvelles terres domaniales pourra être, à
terme plus ou moins rapproché, rétrocédée à des particuliers.
111 Ces diverses mesures vont déclencher dans la paysannerie une dynamique d’attachement
sécurisant à la terre qui va accélérer le processus déjà bien avancé d’éclatement des
communautés villageoises et pastorales.
160

112 Parallèlement, commencera à se constituer une nouvelle catégorie de propriétaires


fonciers avec le rachat de terres coloniales par des commerçants, des professions
libérales. Sur le moment ces nouveaux propriétaires réalisent un placement de sécurité.
Ils n’exploitent pas directement leurs terres mais les donnent en métayage ou en
fermage. Du fait de leur assise financière ils auront aussi la possibilité d’étendre leur
contrôle foncier par l’acquisition et la location de matériel agricole.
113 Pour résorber en partie le chômage dans les zones rurales l’État va ouvrir des chantiers
pour des travaux de reboisement, de conservation des eaux et du sol. Ces chantiers seront
destinés aux « sans terre » qui constituent la majorité de la population rurale. Mais de
nombreux petits agriculteurs y trouveront une opportunité pour améliorer leur situation.
Pour se libérer dans ce but d’une partie de leurs activités agricoles ils commenceront à
avoir recours à la location de matériel. Ce processus de contrôle indirect sur le foncier par
la possession des moyens mécaniques de production contribuera à polariser socialement
la paysannerie.

2) L’INTERVENTIONNISME DE L’ÉTAT DÉBOUCHE SUR LA COO-PÉRATIVISATION

114 Devant les réticences des entrepreneurs et agriculteurs privés à investir et à moderniser
leurs entreprises et exploitations, l’État se décide à intervenir plus directement :
115 En 1958 est instaurée la réforme agraire dans les périmètres publics irrigués de la Basse
vallée de la Mejerda.
116 L’État étend ses travaux de mise en valeur, de drainage et d’irrigation dans le Centre et le
Sud.
117 Plus significatif et décisif pour l’avenir : en 1961, sont publiées les Perspectives Décennales
qui fixent le cap du développement coopératif de l’agriculture.
118 C’est un tournant qui consacre l’émergence et l’extension du pouvoir des planificateurs.
Alliés à la nouvelle génération de cadres techniques et administratifs et sensibles comme
ces derniers à l’influence des syndicalistes ils vont s’engager résolument dans la voie
coopérative.
119 Toute une série de mesures sont alors prises dans ce sens :
120 En 1961, est créé l’Office des Terres Domaniales qui doit gérer les terres de l’État soit
directement, soit en les louant à des agriculteurs en ayant les moyens. Cet Office
manquera de moyens pour gérer effectivement l’ensemble du patrimoine foncier.
121 La loi du 27 mai 1963 institue le système coopératif en permettant la création de
coopératives de production dans le Nord, de coopératives de polyculture et de mise en
valeur dans le Centre et le Sud, de coopératives de service.
122 La même loi étend à l’ensemble des périmètres publics irrigués la loi de réforme agraire
de 1958.
123 Enfin, en mai 1964, l’État nationalise l’ensemble des terres coloniales.
124 Les planificateurs et les technocrates ont désormais en mains les moyens fonciers pour
engager sérieusement la réforme des structures agraires.
125 Cette réforme vise fondamentalement à absorber la petite et moyenne paysanneries dans
des structures de production suffisamment importantes pour être économiquement
modernisées. Cette restructuration foncière et technique doit permettre d’atteindre
plusieurs objectifs nationaux : une modernisation accélérée de l’agriculture susceptible
161

d’assurer les besoins alimentaires du pays et d’intensifier l’accumulation économique,


condition de financement de l’industrialisation du pays ; l’intégration économique et
sociale de la paysannerie.
126 Comme le précisaient les Perspectives Décennales : « seule une organisation collective est à
même de concourir à la révolution décisive et irréversible de l’agriculture en vue d’une
symbiose complète avec les autres secteurs de l’économie nationale »7.
127 Il ne s’agit pas ici de reprendre l’historique de la réforme des structures agraires.
D’excellents et passionnants travaux lui ont été consacré. Nous essaierons d’en dégager
les conclusions essentielles qui éclairent notre propos sur la stratégie étatique et les
stratégies paysannes.

3) LES STRATÉGIES

128 La stratégie étatique visait à faire disparaître la paysannerie traditionnelle en la


transformant en une « unique et nouvelle classe paysanne »8.
129 On a voulu faire de la masse paysanne une sorte d’entrepreneur collectif mû
essentiellement par une préoccupation d’efficacité technique de rentabilité économique,
capable de l’initiative que lui permettait théoriquement le cadre coopératif.
130 Mais ce projet de rénovation radicale de la paysannerie assurant son assujettissement aux
objectifs de l’État a finalement achoppé sur ses conditions politiques, économiques et
sociales de mise en œuvre.
131 La mise en coopérative a été le plus souvent vécue comme une spoliation, une véritable
dépossession et non comme une sorte d’élargissement de la propriété et d’accès au statut
d’entrepreneur collectif, surtout après l’exacerbation de l’attachement à la terre qu’avait
suscitée la législation foncière des années précédentes. Elle s’est avérée, d’autre part,
synonyme de paupérisation pour une partie importante des petits et moyens agriculteurs
dépossédés de leurs terres, en totalité ou partiellement et qui n’ont pu être intégrés aux
coopératives comme actifs. Ils sont allés alimenter les chantiers de lutte contre le sous-
développement mais aussi l’exode rural et le flot migratoire qui commencèrent à croître
au cours des années 1965-669.
132 Enfin, elle s’est traduite par une démobilisation croissante des coopérateurs actifs du fait
de la précarité de leurs revenus, de la dévalorisation de leur statut social pour ceux
d’entre eux qui étaient auparavant petits et moyens propriétaires et disposaient de ce fait
d’une certaine autonomie et capacité d’initiative dans la conduite de leur exploitation,
l’organisation de leur travail.
133 L’ensemble des coopérateurs est de plus en plus marginalisé dans leur pouvoir d’orienter
le fonctionnement des unités de production. Celui-ci est progressivement accaparé par les
cadres techniques et administratifs. Les interventions des différentes instances politiques
et administratives d’orientation et de contrôle se multiplient.
134 A ces raisons internes au système coopératif s’en ajoutent d’autres non moins
déterminantes et qui ont, dans une certaine mesure, conditionné les premières.
135 Les coopératives se sont heurtées à des difficultés de financement et, partant,
d’investissement et d’équipement du fait des réticences de la Banque Nationale de Tunisie
et de la Banque Mondiale lorsque, en 1968, a été prise la décision d’étendre le système
coopératif à l’ensemble de l’agriculture. Elles ont rencontré également une hostilité
162

croissante de la part de couches sociales se sentant menacées dans leurs intérêts,


moyenne et grande paysanneries, bourgeoisie capitaliste naissante.
136 Les stratégies paysannes ont été, pour l’essentiel des stratégies de résistance passive, de
survie, de sortie temporaire ou définitive, partielle ou totale de l’agriculture, qui
n’excluaient pas des explosions de violences sporadiques.
137 Les principales voies de sortie ont consisté dans le salariat, occasionnel ou permanent,
dans le cadre des chantiers de lutte contre le sous-développement, dans les activités
extra-agricoles qui se développaient alors (bâtiment, travaux publics), et, enfin, dans
l’émigration, pour les paysans sans terre et la fraction de la petite paysannerie non
intégrée dans les coopératives.
138 Quant à la moyenne et à la grande paysanneries, leur méfiance croissante à l’égard de la
politique étatique s’est traduite par une activité agricole « ralentie » et une limitation des
investissements. Ont été privilégiés les investissements à productivité différée, ceux
bénéficiant des aides de l’État (arboriculture) ou permettant une décapitalisation plus
facile et rapide en cas de coopérativisation forcée (achat de bétail).
139 Ces mêmes fractions ont développé une stratégie de sortie partielle de l’agriculture (par
la location de matériel agricole dans la limite émanant de la partie non-coopérativisée de
la paysannerie) ou totale (investissements extra-agricoles : immobilier, agro-alimentaire).
140 Mais quelles qu’aient été ces stratégies, l’ensemble de la paysannerie a été profondément
meurtrie, traumatisée par «l’expérience coopérative »10. C’est ce qui explique le joyeux
soulagement qui accompagna la chute de celui qui symbolisait une politique honnie.
141 Le syndrome coopératif sera long a disparaître. La méfiance à l’égard de la politique
officielle se dissipera avec difficulté. Elle se traduira, comme nous le verrons par la suite,
par une grande réserve vis à vis des techniciens du ministère de l’Agriculture et de leurs
propositions techniques. Une partie de la paysannerie est prête à saisir toutes les
opportunités qui s’offriront à elle pour s’autonomiser par rapport aux incitations
étatiques. C’est ce qui caractérisera l’évolution de l’agriculture durant la décennie 1970.
142 Le développement du système coopératif a suscité l’émergence d’une nouvelle force sociale
concernée par le devenir de l’agriculture. Cette force a été constituée par les nombreux
techniciens et administratifs qui ont encadré l’appareil coopératif.
143 La majorité de ces cadres se sont activement mobilisés dans la mise en œuvre du projet
coopératif. « Ils ont tous reproduit l’idéologie technico-modernisatrice des
planificateurs »11.
144 Ils n’ont pas compris les réactions des coopérateurs. Ils n’ont pas non plus perçu
« l’inadéquation entre le projet coopératif et le tissu social dans lequel ce projet devait
s’inscrire ». Cela n’a fait que renforcer leur méfiance à l’égard des coopérateurs et ils ont
eu « tendance à reproduire les relations d’autorité dans lesquelles ils étaient insérés » 12.
D’autant que l’extension du système coopératif a contribué à accroître leur pouvoir social
dans les campagnes et à assurer à certains d’entre eux des possibilités d’ascension sociale
importantes.
145 Une fois remis en cause le projet coopératif cette force technocratique ne disparaît pas. Elle
va, pour l’essentiel, se redéployer dans les différents services et organismes du Ministère
de l’agriculture. Regrettant le pouvoir perdu et le projet modernisateur avorté elle ne
modifiera guère sa perception de la paysannerie, de l’agriculture, sa conception du
163

contenu et des modalités de la transformation et de la modernisation de l’une et de


l’autre.

4) L’IMPACT DE LA MODERNISATION IMPOSÉE

146 En dépit de son échec et de son arrêt brutal la modernisation imposée de la décennie 1960
a initié un processus de transformation profonde de la société rurale, de l’agriculture.
147 Elle a remodelé les structures agraires et réaménagé les paysages, qui portent encore les
traces de ce qui a été entrepris en matière de reforestation, de lutte contre l’érosion, de
plantations arboricoles. Elle a également accru le potentiel productif avec l’extension des
surfaces irriguables, qui atteignaient 110 000 hectares à la fin de la décennie contre 65 000
estimés en 1965. Elle a, par ailleurs, amorcé une diversification des systèmes de
production, avec l’accroissement des surfaces fourragères entraîné par le développement
de l’élevage. Elle a, enfin, initié une politique active de recherche et de formation des
cadres.
148 Mais l’ensemble de ces mesures et actions n’a pu être mené à bien en raison des difficultés
de financement déjà signalées.
149 Après une évolution satisfaisante durant le premier Plan Triennal (1962-1964) où ils ont
atteint 21,7 % des investissements totaux13, les investissements agricoles ont stagné en
valeurs absolue et relative durant le Plan Quadriennal 1965 – 1968 en raison des
réticences du secteur privé et d’une crise de financement de l’État.
150 Durant toutes ces années, l’État et les entreprises publiques ont assuré l’essentiel des
investissements : 70,9 % au total, mais 89,9 % des investissements productifs à long terme
et seulement 10,1 % des investissements à productivité immédiate. L’affectation
sectorielle des investissements illustre bien les stratégies précédemment évoquées.
151 L’État et les entreprises publiques se sont principalement concentrés sur les secteurs
permettant de créer le maximum d’emplois : aménagement de l’espace, hydraulique,
plantations (le budget de l’État leur a consacré respectivement 35,4 %, 42,5 % et 9,9 % de
ses moyens) et d’accroître à terme la production.
152 Le secteur privé s’est limité, du fait de la conjoncture incertaine, à investir à court terme
en préservant l’avenir : 86 % de ses investissements ont été consacrés à la mécanisation et
à l’arboriculture.
153 La structure du financement est également très révélatrice des ambiguïtés de la stratégie
mise en œuvre : le budget de l’État a financé 54,2 % du total des investissements, l’aide
extérieure hors budget 18,4 %, l’autofinancement 19 % et les crédits bancaires 8,4 %. 70 %
des crédits bancaires ont été destinés au secteur coopératif durant la décennie 1962-71 14
et se sont concentrés sur la mécanisation (36 %), les plantations (34 %), l’élevage (10,1 %).
154 L’effort de l’État dans les secteurs où il a concentré ses interventions a été
systématiquement appuyé par l’aide extérieure : pour les trois secteurs de l’aménagement
de l’espace, de l’hydraulique et de la recherche et des études, cette aide a représenté
24,5 % du financement. Ces trois secteurs ont consommé 84,2 % du total de l’aide. M.
Boudhiaf estime que la part de celle-ci dans les investissements a été supérieure 15.
155 C’est l’ensemble de ces éléments qui explique que si l’agriculture s’est transformée, les
résultats obtenus en termes d’accroissement de la production, de renforcement de
l’intégration du secteur agricole dans le tissu économique national n’ont pas été à la
hauteur des objectifs fixés.
164

156 Alors que de 1960 à 1964 la production agricole avait crû à un rythme soutenu de 4 % par
an elle a stagné durant les années suivantes. En 1969 la valeur de la production – au prix
de 1960 – retrouve tout juste le niveau moyen de la période 1960-64. Pour la période
1965-69 la valeur de la production agricole représente 18,2 % du PIB contre 23,7 % durant
la période 1960-64.
157 Comme l’a montré Boudhiaf16, en reconstituant les tableaux d’échanges intersectoriels
pour les années 1957 et 1972, l’évolution du secteur agricole durant la décennie 1960 s’est
traduite par la réduction de sa place dans l’économie nationale et par un renforcement de
ses relations avec les différentes branches de l’économie nationale.
158 Le secteur agricole reste « un secteur clé en termes de sa contribution à la production
nationale et pour la consommation finale ». Il continue d’employer près de 30 % de la
population active17.

III - LA MODERNISATION ENCOURAGÉE PAR LE CRÉDIT


1) UN NOUVEAU CONTEXTE - UNE NOUVELLE STRATÉGIE DE DÉVELOPPEMENT AU
SEUIL DES ANNÉES 1970 UNE SITUATION NOUVELLE EST CRÉÉE.

159 Le processus de coopérativisation a été définitivement stoppé. La loi de septembre 1969


permet aux agriculteurs qui le désirent de récupérer leurs terres et de quitter les
coopératives. Un très grand nombre d’entre elles sont dissoutes.
160 L’État est décidé à limiter son emprise directe sur le secteur agricole. Il va se dessaisir
progressivement par la vente et la location de la plus grande part de son patrimoine
foncier. En 1974 le Ministre de l’Agriculture annoncera que le secteur domanial se
limitera dans l’avenir à 330 000 hectares.
161 Les procédures de liquidation et de privatisation des terres collectives sont accélérées. Le
secteur privé des moyens et grands agriculteurs va se renforcer à cette occasion. De
même, s’étendra le contrôle foncier de ce que nous avons précédemment identifiés
comme les nouveaux entrepreneurs agricoles. Ces phénomènes seront renforcés par
l’incapacité où se trouvera une partie de la petite paysannerie de reconstituer et
d’exploiter ses terres et qu’elle louera aux moyens et grands agriculteurs ou qu’elle
exploitera en ayant recours à leurs services. Durant les premières années de la décennie
1970 on assistera donc à un certain accroissement de la concentration foncière18.
162 L’État modifie radicalement sa stratégie globale de développement. Après la stratégie
relativement autocentrée et d’import-substitution de la décennie précédente, il s’oriente
résolument vers l’intégration de l’économie tunisienne à la division internationale du
travail fondée sur la promotion de l’export-substitution et le développement de la sous-
traitance19.
163 La nouvelle politique agricole sera assujettie aux contraintes découlant de cette stratégie :
c’est-à-dire assurer autant qu’elle le pourra la reproduction à faible coût de la force de
travail pour permettre le maintien du seul avantage comparatif dont dispose la Tunisie
pour la concrétisation de cette stratégie extravertie : le faible niveau de rémunération de
la main d’œuvre. Il faudra donc limiter les prix à la consommation en pesant sur les prix à
la production, et en ayant recours aux importations.
165

164 Pour que la production agricole soit cependant stimulée et que le secteur se modernise
l’État met en place une politique de subventions, de stimulations, d’encouragements. Sa
philosophie est désormais : la modernisation par le crédit.

2) LA STRATÉGIE AGRICOLE DE L’ÉTAT

165 Les objectifs de l’État dans le domaine de l’agriculture sont donc assez profondément
modifiés mais son analyse de la réalité rurale et agricole reste fondamentalement la
même.
166 Aussi est-ce seulement la méthode d’intervention qui va changer pour promouvoir la
modernisation : elle sera plus incitative, moins autoritaire. Mais elle n’accordera pas plus
de place et d’intérêt aux situations réelles, aux besoins et attentes des agriculteurs.
167 L’orientation générale est définie très rapidement après le changement de cap de 1969
comme en témoigne la conférence donnée à Béjà en mars 1971 par M. Mustapha
Zaanouni, alors Secrétaire d’État à l’Agriculture, sur le thème « Forces et faiblesses de
l’agriculture tunisienne ».
168 Il est significatif que l’échec de la coopérativisation soit présenté comme « dû, moins aux
principes de la réforme, qu’aux nombreuses erreurs commises dans son application ».
C’est-à-dire essentiellement « l’insuffisance des cadres et des ressources financières par
rapport au programme de 1969 ».
169 L’objectif fondamental de restructuration foncière et sociale par le regroupement des
exploitations traditionnelles afin d’ouvrir la voie de la modernisation continue donc
d’être perçu comme judicieux. Il eut suffi d’aller moins vite avec un meilleur
encadrement pour que la paysannerie y adhère.
170 Les nouvelles orientations qui sont ensuite présentées confirment le peu de cas que l’on
fait de la majorité de la population paysanne : « la nouvelle politique agricole s’oriente
grosso modo vers trois directions : l’intensification de l’agriculture dans les exploitations
privatives modernes (400 000 ha d’exploitations individuelles) et domaniales
(coopératives et agro-combinats : 300 000 ha) et cela grâce aux prêts et subventions du
Fonds Spécial de Développement Agricole (FOSDA) ; la modernisation des exploitations
traditionnelles moyennes de 20 à 100 ha en favorisant leur exploitation dans le cadre de
coopératives de service toujours sur crédits FOSDA ; la résorption des exploitations trop
morcelées et disséminées selon des modalités actuellement à l’étude ».
171 Ces orientations sont doublement révélatrices.
172 Le pouvoir a pris acte de la « consistance » d’une partie du corps social paysan et s’affirme
décidé à s’appuyer sur elle, tout au moins à compter avec elle. Mais la solution envisagée
se résume à faire du crédit l’outil principal de l’intensification et de la modernisation.
Rien n’est dit des problèmes spécifiques des différentes catégories de producteurs et de
leurs besoins ou attentes.
173 La petite paysannerie – qui si l’on s’en tient au critère de 20 hectares représente environ
83 % des agriculteurs et 35 à 40 % de la superficie agricole – doit être « résorbée » c’est-à-
dire regroupée, remembrée pour la faire accéder au statut de paysannerie viable. Là
encore, il n’est pas question de demander leur avis aux intéressés.
174 D’ailleurs, plus avant dans son propos, M. Zaanouni signifie assez clairement que ce projet
ne peut être le fait que de la puissance publique et de l’État. En effet les moyens à mettre
en œuvre sont de deux types : les moyens d’encadrement et les moyens financiers :
166

175 « Les moyens d’encadrement sont de deux ordres : les cadres supérieurs du niveau ingénieur
et les cadres moyens du niveau d’adjoint et d’agent technique ».
176 Les premiers sont destinés à prendre en main le secteur moderne étatique et privé. En
effet « environ 90 % des grands exploitants sont analphabètes et 1 000 d’entre eux sont
âgés de plus de 50 ans... Il faudrait donc à la fois intensifier l’action de vulgarisation dans
ce milieu et préparer la relève des exploitants qui quitteront inéluctablement ce monde
dans les 20 années à venir ».
177 Ce sont donc les ingénieurs qui « changeront la face de l’agriculture ». Quant aux cadres
moyens, ils seront recyclés « au moins 6 mois dans les techniques agricoles et formés dans
les techniques d’animation. Un programme est envisagé pour assurer ce recyclage et cette
formation en utilisant notamment le cadre des agro-combinats. Ainsi pourra-t-on disposer
dès 1972 d’éléments susceptibles d’encadrer intensivement les attributaires des périmètres
irrigués et extensivement les agriculteurs en sec ».
178 Les agriculteurs continuent donc d’apparaître comme incapables d’assurer eux-mêmes la
transformation de leurs exploitations : ils doivent être assistés, intensivement éclairés.
179 Concernant les moyens financiers, « l’élément marquant de la nouvelle politique agricole
est le rôle fondamental que le FOSDA commence à jouer pour stimuler l’initiative des
agriculteurs pour la mise en valeur et l’intensification de l’exploitation agricole ».
180 Voilà donc le deuxième élément stratégique de la nouvelle politique : le crédit. En
facilitant ses conditions d’octroi il doit permettre à la majorité des agriculteurs
« intéressants » c’est-à-dire ceux qui disposent de plus de 20 ha d’acquérir les moyens de
production, les facteurs d’intensification indispensables pour moderniser leur
exploitation. Là encore, aucune interrogation sur les objectifs économiques et sociaux que
poursuivent les agriculteurs : il va de soi qu’ils sont prêts à s’engager grâce au crédit sur
la voie de l’intensification et de la transformation de leur exploitation dans le sens désiré
par le pouvoir.
181 Durant toute la décennie 1970 l’État ne vas cesser d’intervenir pour accroître le volume des
crédits, simplifier les procédures d’octroi des crédits à l’agriculture tant pour le court terme
que pour le moyen et le long termes.
182 Dans ce but, il va multiplier et diversifier ses moyens institutionnels d’intervention,
d’encadrement afin de mieux assurer sa politique de crédit en se rapprochant des
agriculteurs, en contrôlant mieux son utilisation dans le sens de ses préoccupations :
aménagement de l’espace, développement de certaines productions, amélioration des
techniques de production.
183 A travers sa politique de crédit, l’État a finalement cherché à accroître son contrôle sur la
petite et moyenne paysanneries pour accélérer leur intégration économique et sociale.
D’autant qu’une meilleure prise de conscience (qui s’accentuera tout au long de la
décennie sous la double pression des tensions sociales et des recommandations des
bailleurs de fonds – principalement la Banque Mondiale —) des exigences du
développement rural va tendre à lier plus opérationnellement amélioration de
l’environnement socio-économique des campagnes (aménagements des pistes, points
d’eau, électrification, écoles, dispensaires, etc.) et incitations à la transformation des
techniques et systèmes de production.
167

3) LA POLITIQUE DE CRÉDIT

184 Jusqu’au début des années 1970 le crédit à court terme était dispensé uniquement par la
Banque Nationale de Tunisie, anciennement Banque Nationale Agricole, selon un barème
établi par spéculation et tenant régulièrement compte de l’évolution des charges. Seuls
les grands agriculteurs en bénéficiaient.
185 En 1973 sont créées les Sociétés de Caution Mutuelle Agricole (SCMA) qui permettent aux
petits et moyens agriculteurs d’accéder aux crédits de campagne à condition qu’ils soient
adhérents d’une telle société qui se porte garant pour eux20.
186 En 1979 il y avait 126 SCMA regroupant près de 30 000 adhérents. En 1981 il y en avait 213
avec 54 000 adhérents21.
187 A partir de 1975 les Offices sectoriels de production, les Offices de mise en valeur des
Périmètres Publics Irrigués, enfin les Offices régionaux sont invités à fournir aux
agriculteurs disposant d’une superficie minimale (au moins 10 ha en sec et 6 ha en
irrigué) des crédits dits assistés. Ces crédits sont fournis exclusivement en nature
(semences, engrais, produits phytosanitaires) ou sous forme de prestation de service pour
le travail du sol par exemple22.
188 La formule de crédit assisté mise en œuvre par les Offices étant apparue relativement
bien adaptée à l’intervention auprès des petits et moyens agriculteurs, bien que les taux
de recouvrement aient été très faibles, l’État va chercher à l’étendre et à l’améliorer pour
en accroître l’efficacité technique et financière.
189 L’octroi du crédit sous forme d’intrants et de service s’accompagne d’un encadrement
spécifique et d’une assistance technique pour mieux orienter les agriculteurs et améliorer
les taux de recouvrement. Depuis lors deux projets dits de crédit supervisé ont été mis en
place23.
190 Les crédits d’investissement, pour leur part, proviennent, durant les années 1970, de deux
sources. L’État assure la dotation budgétaire de trois types de fonds spéciaux, gérés par la
BNT24. Celle-ci dispose également de ressource spécifiques : fonds propres ou fonds
spéciaux résultant des prêts souscrits auprès des différentes agences internationales
(BIRD, AID...).
191 Tout au long de la décennie, l’État a modifié les textes régissant l’octroi de ces crédits afin
de tenir compte de l’évolution du rythme du développement agricole et de mieux orienter
les investissements vers les productions considérées comme prioritaires.
192 Le financement global de l’agriculture au cours de la décennie a considérablement évolué.
Mais ses orientations sont encore restées très sélectives et déterminées par la conception
qui n’a cessé de prévaloir quant au contenu de la modernisation.
193 C’est pour l’essentiel la paysannerie aisée, offrant des garanties, qui bénéficie très
prioritairement et massivement des crédits de campagne comme le montrent les données
relatives aux différents crédits de campagne accordés en 197825 : la BNT a accordé 3700
prêts à ses clients pour un montant de 9,9 MD soit 2675 D par prêt ; à travers les Caisses
locales de crédit mutuel dont elle a la tutelle et sur les crédits extérieurs dont elle
disposait, la BNT a accordé 7000 prêts pour un montant total de 2,1 MD soit 300 D par
prêt ; sous la caution des SCMA la BNT a accordé 10800 prêts pour un montant de 4,9 MD
soit 450 D par prêt ; dans le même temps les Offices accordaient environ 0,8 MD de crédit
assisté.
168

194 Ces crédits sont en grande partie orientés vers la céréaliculture et dans une moindre
mesure vers les productions maraîchères.
195 Les crédits d’investissement ont considérablement augmenté26.
196 La répartition de ces crédits selon leurs origines et leurs affectations est très indicatrice
des priorités de la politique agricole.
197 En 1977, le FOSDA représentait 71,5 % des sources de financement et les fonds spéciaux
correspondant à des aides extérieures 10,7 %. En 1980 il n’en représentait plus que 66,6 %
contre 20 % pour les fonds spéciaux.
198 Durant le Ve Plan, près de 40 % des crédits du FOSDA ont été affectés à l’élevage mais dans
une proportion de 75% ces crédits ont été orientés vers le secteur avicole, contre 14 % pour les
productions bovine et ovine et 1,7 % à la production fourragère27.

4) LE RENFORCEMENT DE L’APPAREIL INSTITUTIONNEL D’ENCADREMENT

199 Tout au long de la décennie, l’État va renforcer et diversifier ses moyens d’intervention et
d’encadrement, mais en multipliant les conflits de compétence entre les Directions
Centrales, les Offices spécialisés, les Offices de mise en valeur des Périmètres irrigués,
puis les Offices régionaux de développement.
200 Les Directions centrales du Ministère, représentées au niveau des Gouvernorats, par les
Commissariats Régionaux de Développement Agricole, ont la responsabilité d’élaborer les
politiques sectorielles mais sont le plus souvent dépourvues des moyens pour les mettre
en œuvre.
201 Les Offices spécialisés deviendront de plus en plus les opérateurs principaux sur le terrain
et se verront confier des fonctions de plus en plus nombreuses allant de la vulgarisation à
l’organisation des producteurs en passant par la prise en charge de programmes
d’expérimentation, la fourniture de moyens de production aux agriculteurs, la
distribution du crédit assisté.
202 Sur ces Offices convergeront progressivement les moyens financiers et matériels
mobilisés par les différents projets d’aide bilatérale ou multilatérale qui se multiplieront.
C’est à travers les Offices et souvent dans le cadre de ces projets d’assistance technique
que seront élaborées et diffusées auprès des agriculteurs les nouvelles références
techniques. Ils seront véritablement les opérateurs de la modernisation mimétique.
203 Tout une dynamique sociale va se nouer autour de ces Offices, dans la mesure où ils ne
sont pas prisonniers des contraintes de l’Administration classique et peuvent offrir aux
cadres techniques des perspectives plus attrayantes de rémunération et de promotion,
perspectives confortées par l’aide extérieure.
204 Avec l’extension des périmètres publics irrigués vont se multiplier en fin de décennie les
Offices de mise en valeur. Ces périmètres s’étendent sur près de 70000 ha en 1981 contre
45000 ha environ en 1971 et sont encadrés par neufs Offices qui ont en charge l’entretien
des infrastructures, la distribution d’intrants, du crédit, la fourniture de services, la
vulgarisation, l’organisation des producteurs.
205 A partir de 1978, afin de mieux conduire ses actions de développement rural dans les
régions déshéritées, l’État crée de nouvelles structures d’intervention : les Offices
régionaux de Développement qui auront une vocation régionale s’étendant sur plusieurs
Gouvernorats et des attributions multisectorielles dépassant le strict secteur agricole.
169

206 Le premier de ces Offices est l’Office de Développement de la Tunisie Centrale qui se voit
confier le développement rural intégré des régions marginales des Gouvernorats de
Kasserine, Sidi bou Zid et Gafsa.
207 Cette prolifération de structures d’intervention, source de conflits de compétence, va
engendrer une certaine concurrence et incohérence au niveau des agriculteurs, dans la
mesure où chacun de ces opérateurs intervient sectoriellement et sans prendre en
compte l’ensemble des contraintes auxquelles l’agriculteur doit faire face. Une étude
réalisée en 1980 dans l’ensemble du Gouvernorat de Jendouba28 a montré que les
agriculteurs situés en plaine et en périmètre irrigué étaient visités par les techniciens de
cinq organismes différents : Société tunisienne du Sucre pour la culture et la betterave
sucrière ; CRDA et Office de mise en valeur du périmètre au titre de la vulgarisation, du
crédit, des productions maraichères ; Office de l’Elevage et des Pâturages pour l’élevage et
les productions fourragères ; éventuellement, Office des céréales pour les productions
céréalières.
208 Par contre, les agriculteurs situés dans les régions montagneuses difficile d’accès
n’étaient pratiquement pas visités.

5) PERMANENCE DE LA VISION RÉDUCTRICE DE LA RÉALITÉ AGRICOLE

209 Avant de présenter quelques exemples de contre-stratégies paysannes face au


renforcement institutionnel de l’État et à l’accroissement relatif des moyens mis à la
disposition des agriculteurs, il est nécessaire de mettre en évidence la perception des
problèmes à résoudre qui sous-tend les interventions étatiques.
210 Pour cela, nous nous réfèrerons à des documents officiels définissant les orientations de
la politique de vulgarisation et à des études concernant les modalités concrètes
d’intervention des structures d’encadrement auprès des agriculteurs.

Les objectifs de la vulgarisation

211 Dans le rapport de synthèse du Sous-Comité de la vulgarisation agricole présentant les


orientations de celle-ci durant la période 1973-76 sont successivement abordées les
différentes productions. Pour chacune sont passées en revue les différentes opérations
culturales et sont déterminées les normes qui constitueront les thèmes des futures
campagnes de vulgarisation29.
212 Ce document évoque : « l’attitude hésitante de l’agriculteur face aux nouvelles techniques
de l’exploitation et son attachement à ses méthodes traditionnelles» ; « la mauvaise gestion
des centaines d’exploitations modernes qui disposant d’un équipement important
manquent d’information quant à son utilisation rationnelle ».
213 Sur quelques thèmes techniques précis le document mérite d’être également cité. C’est le
cas pour les problèmes d’assolement – ce terme étant d’ailleurs entendu de manière
erronée au sens de succession de cultures sur une même parcelle et non de répartition
spatiale des cultures – :
214 « la plupart des agriculteurs suivent des assolements très diversifiés basés sur des règles
parfois imprécises, ce qui reflète des formules irrationnelles d’exploitation du sol ».
215 Pour remédier à cette situation déplorable il est suggéré aux services compétents
« d’entamer des campagnes d’envergure pour développer la notion d’assolements dans les
170

milieux ruraux. Ces campagnes auront pour but d’attirer l’attention des agriculteurs sur
les avantages économiques d’un bon assolement et leur incidence sur les autres domaines de
l’agriculture (élevage, conservation des eaux et du sol) ; d’organiser dans chaque région
une ou deux fermes ou parcelles-pilotes où le système d’assolement pratiqué sera
conforme aux recommandations techniques ».
216 En matière de fertilisation, « la vulgarisation doit s’efforcer d’inciter les agriculteurs et
les entraîner à répondre aux objectifs du Plan ».
217 Il n’est pas nécessaire de multiplier les citations pour bien percevoir la conception
réductrice et mécaniste qui préside à l’analyse de la réalité. L’exploitation agricole est
perçue comme la juxtaposition de parcelles, de moyens sans aucune relation les uns avec
les autres, et les décisions techniques et économiques de l’agriculture comme devant être
orientées essentiellement vers la maximisation de la production et la seule rentabilité
économique. Enfin, le message technique est véhiculé sous forme de norme obtenue dans
des contextes totalement déconnectés des conditions concrètes des producteurs.
218 Il n’est pas inutile de souligner que ce que l’on attend des producteurs c’est de répondre
positivement à la mobilisation que cherche à susciter la vulgarisation.
219 Comme nous l’avions indiqué précédemment, il n’est porté aucune attention à la situation
réelle des agriculteurs, aux objectifs qu’ils poursuivent et donc aux moyens qu’ils
mobilisent à cet effet, aux décisions techniques et économiques qu’ils prennent.
220 C’est bien ce que confirment un certain nombre d’études, d’enquêtes réalisées sur les
pratiques concrètes d’encadrement et de vulgarisation.

Les pratiques concrètes de vulgarisation, d’encadrement

L’encadrement des périmètres publics irrigués

221 En 1975, R. Billaz, au terme d’une mission auprès de l’Office de Mise en valeur de la Basse
Vallée de la Mejerda et concernant les orientations de la vulgarisation soulignait :
222 Le programme de vulgarisation ne vise que les productions agricoles irriguées alors que la
majorité des agriculteurs ont aussi des parcelles en sec et que leur production en sec joue
un rôle important dans l’économie globale de l’exploitation, dans la gestion de la force de
travail familiale.
223 Le comportement paysan vis-à-vis de l’innovation ne peut pas être compris si l’on n’essaie
pas de mesurer quelle est la part de risque qu’il est prêt à assumer.
224 La non prise en compte de la réalité économique et sociale qui constitue la trame de la
société rurale exclut que la vulgarisation s’adapte aux situations concrètes ; or il est
douteux que l’on puisse appliquer une vulgarisation uniforme à des situations
économiques et sociales extrêmement différentes.
225 Les relations de vulgarisation sont descendantes : elles ne favorisent pas une maîtrise sociale des
projets par les agriculteurs »30.
226 Cette analyse était confirmée par une enquête de T. Gallali, en 1976, concernant
« l’évaluation de l’impact des actions d’encadrement dans les Périmètres Publics
Irrigués »31.
227 Pour cet auteur le « message innovateur est conçu à l’image que l’on a de l’exploitation
agricole, c’est dire une somme de techniques indépendantes reproductibles d’une situation à une
autre»32.
171

L’aménagement des parcours

228 Vision réductrice de la réalité agricole appréhendée d’un point de vue étroitement
techniciste, non prise en compte des logiques sociales et économiques qui déterminent les
comportements des agriculteurs : ce syndrome est bien mis en évidence par l’analyse qu’a
faite P.R. Baduel des présupposés qui inspirent les projets d’aménagement des parcours
dans la Tunisie steppique33 : on méconnait le statut coutumier des terres ; on ignore le
producteur, le pasteur, la société pastorale et l’aménagement de l’espace qui
préexistaient au projet que l’on met en place ; on développe une « logique d’exploitation
rationnelle des parcours » en limitant l’espace de déplacement des troupeaux
contrairement à l’expérience des pasteurs qui intégrait la dispersion spatiale comme un
moyen de tamponner les effets des aléas pluviométriques et les qualités des sols ; « on
fonde la logique d’aménagement pastoral » sur une dichotomie « élevage-culture » alors
que depuis près d’un siècle (et cette tendance n’a fait que s’accentuer ces dernières
années) les pasteurs sont devenus agro-pasteurs en se sédentarisant » ; enfin la « vision
archaïsante de la nature des groupes tribaux » a tendu à substituer l’autorité
administrative au pouvoir notable. Mais « la rupture des relais institutionnels » ne
permet plus aux aménageurs, aux vulgarisateurs de mobiliser la population.
229 Le diagnostic de Baduel peut se traduire par une question fondamentale qui interroge
l’ensemble de la stratégie étatique :
230 Comment faire pour qu ‘une collectivité satisfasse ses besoins et s’intègre à une économie d’échange
marchands en gérant un espace fragile ?
231 La stratégie étatique a, jusqu’à présent (prisonnière qu’elle est de ses fausses
conceptualisations) donné des réponses essentiellement techniques à des questions à
traduction technique telles que l’érosion, la désertisation, le surpâturage, mais à
fondement économique et social.

Les projets de crédit supervisé de développement rural

232 L’orientation fondamentale de ces projets est d’inciter via des formules assouplies et
simplifiées de crédit et avec l’appui d’un encadrement renforcé (mettant en œuvre la
méthode de vulgarisation chère à la Banque mondiale de « formation-visite ») les petits et
moyens agriculteurs à utiliser le paquet technologique de la révolution verte : variétés de
céréales à haut rendement, engrais minéraux et désherbants ou bien à reconvertir leur
système de culture et de production pour développer l’élevage et contribuer aux actions
d’aménagement de l’espace.
233 A aucun moment on ne cherche à comprendre les systèmes en place, à identifier leur
logique. C’est bien ce qu’exprime le premier rapport d’évaluation du projet Apmane de
crédit supervisé quand il est dit :
234 « La catégorie petits et moyens exploitants agricoles n’est pas homogène eu égard aux
objectifs socio-économiques qu’ils poursuivent, aux situations dans lesquelles ils se trouvent, ce qui
engendre des pratiques différenciées de gestion et un pluralisme en matière de rationalité.
235 Toute planification et intervention des pouvoirs publics, pour avoir assez de chance de
succès doit avoir pour point de départ et d’appui la connaissance préalable de ces
rationalités qu’il est possible d’identifier par enquête avant l’élaboration des
projections ».
172

236 Deux questions posées dans ce même rapport méritent d’être retenues car elles
interrogent très directement les bases de la stratégie étatique :
237 « Dans quelle mesure les techniciens vulgarisateurs et responsables du projet sont à
même de prendre de la distance vis-à-vis du modèle technico-économique prédominant
de référence ? ».
238 « Dans quelle mesure la technologie existante n’est pas jugée par les techniciens par
rapport à une technologie de référence au lieu d’être appréciée selon son efficacité
actuelle et ses propres perspectives d’amélioration ? »34.
239 L’État peut-il reprendre à son compte ces questions sans remettre radicalement en cause
son projet sur la paysannerie ? Dans quelle mesure, la technocratie peut-elle les assumer
dans sa pratique sans se mettre en porte à faux par rapport à la logique étatique
d’intervention ?
240 C’est à des questions identiques qu’aboutissait à la même époque l’étude déjà citée
entreprise dans le gouvernorat de Jendouba :
241 « Il semble que l’essentiel de la vulgarisation se cantonne dans la propagation de
techniques ou de cultures au moyen de parcelles de démonstration ou de journées
d’information. Cela est sans doute insuffisant car les innovations ne sont pas suffisamment
replacées dans le contexte des exploitations. Pour l’agriculteur une parcelle de démonstration
et bien plus encore une ferme-pilote font partie d’un autre monde très éloigné de sa
réalité quotidienne.
242 Pour gagner en efficacité et profiter des vertus d’exemple accessibles à la masse des
agriculteurs il serait peut être souhaitable d’insister plus sur une forme de conseil
s’intéressant à la transformation de l’ensemble de l’exploitation, car le problème qui se pose
aujourd’hui aussi bien dans les zones de montagne que sur les périmètres irrigués n’est
pas celui de l’acquisition de nouvelles techniques mais celui bien plus vaste de l’adoption
de nouveaux systèmes de cultures.
243 La conception de l’exploitation comme une entité propre ayant son histoire et ses possibilités
d’évolution et de développement pourrait accroître l’efficacité du crédit et la vitesse de
propagation des modèles vulgarisés »35.
244 Les enjeux sont bien situés : prise en compte de l’exploitation comme une entité ; mise en
évidence de sa logique sociale de fonctionnement et des objectifs économiques et sociaux
poursuivis par l’exploitant et sa famille ; recherche des voies et moyens de l’améliorer,
voire de le transformer en respectant et sa logique et ses objectifs.
245 L’analyse des stratégies paysannes va nous confirmer que c’est l’ensemble de
l’exploitation dans ses relations sociales, ses relations à l’espace, ses orientations
productives qui est modifié quand est entrepris un processus de transformation en vue de
satisfaire les objectifs économiques et sociaux de l’agriculteur et de sa famille.

6) DES STRATÉGIES PAYSANNES

246 Les quelques exemples que nous allons évoquer mettront clairement en évidence le
potentiel d’évolution que recèle la paysannerie et combien il est indispensable et essentiel
de s’appuyer sur lui.
247 Sous la pression des nécessités matérielles (croissance démographique, diffusion de
nouvelles normes de consommation, pénétration de l’économie d’échange dans
173

l’ensemble des régions, même les plus reculées) les agriculteurs ont cherché, tant bien
que mal, en mobilisant différemment les ressources dont ils disposaient, à satisfaire leurs
besoins matériels.
248 Pour ce faire, ils ont transformé leurs systèmes de production : répartition spatiale des
productions, techniques de production, orientations productives, mobilisation de la force
de travail familial. Cela a entraîné de nouvelles relations avec leur environnement social
et physique.
249 Globalement on peut dire que les stratégies mises en œuvre se sont appuyées sur deux
éléments essentiels : diversification des sources de revenus ; polyfonctionnalité des
productions.
250 A ces deux éléments pourrait être ajouté pour les régions où prédomine la micro-
exploitation : le maintien des formes d’organisation sociale, de structures agraires plus
solidaires.

Les nouveaux systèmes des montagnes Kroumires

251 S’intéressant aux problèmes des glissements de terrain dans les montagnes Kroumires, J.
Bonvallot36 a mis en évidence une profonde transformation de l’utilisation de l’espace au
cours des dernières années.
252 Tant que la pression démographique n’a pas été trop forte et que l’évolution des besoins
n’a pas été ressentie comme trop contraignante, les formes traditionnelles
d’aménagement et de gestion de l’espace ont subsisté. Elles étaient fondées sur un
contrôle étroit et subtil des ressources en eau permettant l’irrigation de champs vivriers
au printemps et en été et le drainage en hiver ce qui limitait les risques de mouvements
de sols. Les pentes n’étaient pas cultivées mais exploitées par le cheptel.
253 La surpopulation, l’éclatement des familles ont entraîné une rupture de l’équilibre que les
communautés entretenaient avec leur espace.
254 Dans le but de diversifier les sources de revenus pour pouvoir subsister, une partie de la
force de travail disponible s’est orientée vers le travail extra-agricole souvent hors de la
région.
255 Les ouvrages de drainage, les sources n’ont plus été entretenus : l’eau s’écoule de façon
désordonnée et non contrôlée, ce qui tend à favoriser les glissements de sol.
256 Les replats autrefois consacrés aux cultures vivrières sont désormais exploités par des
productions jugées plus rentables car permettant de répondre aux besoins monétaires.
Parmi ces nouvelles productions il faut citer le « souak » qui est la racine de jeunes noyers
arrachés à l’âge de 5-6 ans et dont les fibres sont vendues pour blanchir les dents ; le gain
peut atteindre jusqu’à 100 D par arbre. Des arbres fruitiers ont aussi été plantés.
257 Les pentes accessibles sont désormais cultivées en céréales. Les techniques mises en
œuvre contribuent à réduire l’écoulement des eaux et donc à aggraver les mouvements de
terrain.
258 La transformation du système de production sous la pression des nécessités a certes
permis aux populations concernées de survivre tant bien que mal, mais cela a été au prix
d’une réduction de l’emprise sur le milieu physique. A terme ces systèmes d’adaptation
précaire ne pourront subsister.
174

259 Comme le propose J. Bonvallot une nouvelle relation à l’espace – par des aménagements
anti-érosifs, une nouvelle occupation du sol permettant une meilleure protection des sols
et liée au développement d’un élevage adapté – ne pourra être acceptée par les
populations que si l’ensemble de ses mesures s’intègre dans un véritable plan de
développement régional créateur d’emplois extra-agricoles, condition indispensable pour
alléger la pression démographique sur un milieu fragile.
260 C’est la même problématique articulant développement rural - création d’emplois extra-
agricoles-urbanisation qui sous-tend les propositions faites par H. Attia pour un Plan de
Développement régional du Nord-Ouest37.

La nouvelle économie paysanne de polyculture-élevage de la Tunisie steppique

261 H. Attia a bien mis en évidence la mutation profonde qui a transformé la société pastorale
de la Tunisie steppique et sa relation à l’espace38. C’est à lui que nous empruntons les
données qui suivent.
262 Sous l’impact de la colonisation l’économie pastorale avait déjà été sérieusement atteinte.
263 Le déplacement des hommes allant vendre leur force de travail durant les moissons
n’étant plus nécessaire avec l’extension de la mécanisation la réduction des ressources
impose la pratique de la céréaliculture. Cette même mécanisation liée au mouvement
d’appropriation des terres favorise l’extension des cultures et la réduction des zones de
parcours.
264 La société tribale et pastorale entre en crise, se désagrège.
265 Les orientations et interventions étatiques de la décennie soixante accentuent ce
processus, avec le développement des plantations arboricoles et la création de périmètres
irrigués dans les régions de Sidi Bou Zid et Kairouan.
266 Ces dernières années, une nouvelle dynamique s’est faite jour dans le prolongement mais
aussi en rupture avec les évolutions passées.
267 Les sources de revenus extra-agricoles sont devenues très importantes ; elles assurent
près de la moitié des revenus familiaux des populations rurales.
268 Les plantations arboricoles sont entrées en phase de pleine production. La production
arboricole représenterait près de 70 % de la valeur de la production végétale en sec.
269 L’accroissement du prix de la viande ovine a donné un nouvel essor à l’élevage ovin qui
représente environ 40 % du revenu agricole des steppes.
270 L’explosion des puits de surface : 15 000 puits ont été creusés et équipés (ce qui
représente de 50 à 60 000 ha soit près du tiers des surfaces irriguées du pays). Cette
orientation serait le fait d’environ 17 % des 89 000 agriculteurs de la région et assurerait
20 à 25 % de l’emploi.
271 C’est donc un système radicalement nouveau qui s’est constitué dans les régions centrales
de la Tunisie. A l’économie pastorale s’est substituée une agriculture familiale associant
étroitement polyculture et élevage, combinant cultures sèches et irriguées, cultures
maraichères et arboriculture. A travers ce système les familles sont en mesure d’assurer
leur autoconsommation, de diversifier leurs productions destinées à la
commercialisation, de valoriser leurs excédents éventuels de céréales grâce à l’élevage.
272 H. Attia souligne que ce système s’est mis en place sur la base d’un intense effort
d’autofinancement et d’épargne qui aurait représenté 40 % du revenu annuel depuis cinq
175

ans. Cet effort a pu se maintenir grâce aux revenus extra-agricoles. Mais en retour
l’accumulation qui a pu ainsi se réaliser a été propice à d’autres secteurs : immobilier,
services, artisanat.
273 Cette dynamique remarquable illustre bien que le développement agricole est d’autant mieux
assuré qu’il est mis en œuvre sur la base des initiatives paysannes et qu’il s’intègre dans une
interdépendance étroite avec les autres secteurs économiques. Il est essentiel que des revenus
extra-agricoles viennent conforter l’économie paysanne. Et celle-ci est d’autant plus forte
qu’elle est plus diversifiée.
274 Mais, comme dans le cas des montagnes Kroumires, le nouveau système en instaurant de
nouveaux rapports à l’espace physique induit des risques qui peuvent compromettre à
terme sa pérennité. Certes la précarité n’est pas la même. Le risque majeur se situe au
niveau de l’épuisement des nappes exploitées de façon anarchique et du coût croissant du
pompage.
275 Les agriculteurs de la steppe sont donc appelés à gérer plus collectivement leurs
ressources rares.
276 L’accroissement du coût des facteurs de production exige une amélioration de la maîtrise
des techniques d’intensification.
277 Dans sa dynamique propre le nouveau système agricole de la steppe doit être amélioré.
Cette dynamique pourra-t-elle être prise en compte par la stratégie étatique ? Car conclut
H. Attia : « tout projet de développement rural doit prendre en considération la maitrise
de l’ensemble des contraintes qu’elles soient d’ordre écologique ou socio-économique afin
de préserver et de renforcer le dynamisme actuel du secteur agricole »39.

Les systèmes agro-pastoraux des régions arides du Sud

278 Une dynamique assez analogue à celle qui vient d’être analysée s’est développée ces
dernières années dans les régions arides du sud tunisien, comme l’ont bien montré les
travaux conduits par les chercheurs de l’Institut des régions arides de Médenine 40.
279 Sous l’impact des revenus de l’émigration, de la pénétration de l’économie de marché, les
systèmes pastoraux ont connu une profonde mutation, du fait de l’extension des cultures,
grâce à la mécanisation que permettent d’acquérir les revenus extra-agricoles, et de la
sédentarisation, qui entraîne l’accroissement des superficies en oliviers. Cette production
au-delà de sa fonction de matérialisation de l’appropriation du sol joue un rôle important
dans l’autoconsommation.
280 L’élevage régresse dans les activités agricoles, les agriculteurs estimant que cette
spéculation est trop contraignante et ne permet pas de mener d’autres activités
saisonnières, contrairement à l’arboriculture et l’aridoculture.
281 Les auteurs de l’étude soulignent le « dosage sans cesse équilibré entre économie de
subsistance et économie de marché ». Ce dosage s’effectue à travers la part relative des
revenus agricoles et extra-agricoles. Il apparaît des différences marquées entre les
régions de ce point de vue41.
282 La conclusion réside, encore, dans une interrogation de la stratégie étatique : est-il
possible de concilier la stratégie des populations qui exploitent cet espace fragile et celle
des aménageurs essentiellement guidée par le souci de préservation du milieu ?
283 La chose est possible à trois conditions : « accepter le développement des cultures en
raison de leur rôle social capital et de leur rôle économique non négligeable » ; « réduire
176

les risques de dégradation du milieu physique en localisant les cultures dans les zones les
moins sensibles à l’érosion et en utilisant des techniques et des outils adaptés »,
substituer « des actions d’animation rurale créant un dialogue entre le paysan et le
vulgarisateur aux actions de développement »42.
284 L’État aura-t-il donc ici et là la capacité méthodologique mais surtout la volonté politique
de prendre sérieusement en compte les stratégies paysannes ?
285 Tout ce que nous venons de voir de son discours, de sa pratique de vulgarisation,
d’encadrement juqu’au seuil des années 1980 incite à en douter. D’autant plus que la
stratégie qu’exprime le VIe Plan ne diffère pas fondamentalement de celle qui a prévalu
depuis 1970. Je serais même tenté de dire qu’elle en accentue les tendances.
286 Mais avant d’en arriver là il est nécessaire de caractériser rapidement l’évolution de
l’agriculture durant les années 1970.

7) L’IMPACT DE LA MODERNISATION ENCOURAGÉE PAR LE CRÉDIT

287 L’évolution de l’agriculture s’est révélée relativement contradictoire par rapport à ce


qu’espérait l’État.
288 M. Ben Romdhane a montré que durant la décennie écoulée l’agriculture familiale s’est
consolidée43.
289 Le potentiel de productions s’est considérablement renforcé, avec l’extension des
périmètres irrigués sur 70 000 hectares nouveaux, l’accroissement de plus de 300 000
hectares des superficies complantées et le développement du parc de serres (1 000
hectares).
290 L’État et les entreprises publiques ont assuré près des deux tiers des investissements 44.
291 Les productions ont, dans l’ensemble, augmenté de façon très sensible, particulièrement
les productions maraichères et fruitières, qui ont été stimulées par une politique de prix
non contrôlés.
292 Par contre, les productions de base (céréales, produits animaux – hors viande de volaille
et œufs – huile d’olive) on souffert jusque vers 1978 d’une politique de prix très
défavorable, tendance analysée par H. Dimassi45 et M. Ben Romdhane46.
293 Ces productions, et particulièrement la production céréalière, ont connu des fluctuations
importantes entre le début et la fin de la décennie47.
294 Ces variations traduisent, à mon sens, une certaine absence de maîtrise technique sur le
processus de production, en dépit de l’utilisation croissante de facteurs d’intensification.
Comme nous l’avons montré dans une étude concernant la viabilité des rendements
céréaliers dans les Unités Coopératives de production des régions de Béjà et Mateur 48 il
existe des réserves importantes de productivité mais pour être exploitées elles exigent un
effort intense de formation et de motivation des producteurs.
295 La même observation doit être faite en ce qui concerne la sous-exploitation du potentiel
productif des périmètres irrigués49. Cela renvoie à ce que nous avons dit précédemment
des méthodes de vulgarisation et d’encadrement qui ne sont pas orientées vers le
diagnostic technique et le conseil aux agriculteurs en tenant compte de l’ensemble de
leurs contraintes afin d’élaborer avec eux des cheminements appropriés d’amélioration
de leurs productions.
177

296 Par sa politique de subventions aux intrants, ses a priori intensivistes, l’État a eu
tendance à orienter une partie des producteurs vers des systèmes mal adaptés et dans
une certaine mesure incompatibles avec le niveau moyen de maîtrise technique de ceux-
ci : vaches de race pure, serres par exemple50.
297 Le résultat final et global a été un approfondissement du déficit agroalimentaire qui a
pratiquement doublé tous les deux ans à partir de 1975 et semble être devenu structurel 51.
298 Certes, ce déficit n’est pas indépendant de l’évolution sociale et économique du pays. Mais
il traduit, cependant, une certaine incapacité de la politique étatique à mobiliser
activement le potentiel de production dont le pays est doté52.
299 Enfin, et ce constat n’est pas le moindre, la majorité de la population rurale a vu
s’accroître sa marginalisation économique et sociale. Cette écharde dans le corps social
tunisien n’est certainement pas indépendante du constat précédent. Ce sont les deux
fruits amers d’une même politique qui a voulu orienter l’agriculture en oubliant les
producteurs53.
300 La nouvelle politique mise en œuvre depuis le printemps 1980 va-t-elle enfin considérer
la paysannerie comme le seul opérateur social déterminant de la transformation de
l’agriculture qu’elle affirme vouloir promouvoir ?

IV - LA MODERNISATION FINANCÉE : L’INTÉGRATION AGRO-


ALIMENTAIRE DE LA PAYSANNERIE
1) LE DIAGNOSTIC ÉTATIQUE

301 A lire les documents du Ve Plan, et en mettant en perspective l’ensemble des mesures
institutionnelles prises depuis 1980 trois constatations semblent pouvoir être dégagées.
302 L’État s’avère incapable de raisonner l’évolution qu’a connue l’agriculture en termes de
stratégies différenciées des différentes catégories d’agriculteurs. Il continue de parler de
« secteur agricole », de producteur, mais, à aucun moment, il n’évoque l’agriculture
familiale, ne prend en considération la diversité des systèmes de production. Il reste
prisonnier de sa vision idéologique de la réalité agraire et agricole. Ne sont prises en
compte que les variables instrumentales.
303 L’État a pris une conscience plus claire des liaisons organiques qui doivent s’établir entre
développement rural et développement agricole. Mais, c’est une approche
essentiellement fonctionnelle et l’exigence du maintien du consensus social qui l’ont
conduit à un tel diagnostic.
304 La crise de l’agriculture, la crise du monde rural sont finalement analysées comme
l’expression diverse d’une seule et même crise qui est celle du financement de
l’agriculture et de l’absence d’esprit d’entreprise parmi les agriculteurs.

2) UNE STRATÉGIE EN DEUX VOLETS

305 Mobiliser et accroître les capacités productives constitue un premier volet de la stratégie
étatique.
306 Dans cette perspective, il faut accroître massivement les investissements dans le secteur
moderne et modernisable, seul susceptible de les valoriser pleinement.
178

307 Autrement dit, il convient de susciter la constitution et l’équipement de grandes unités de


production très équipées qui pourront mettre en œuvre des procédés d’intensification
maximale (mécanisation, irrigation).
308 Il y a lieu également de favoriser une intégration agro-alimentaire intense permettant
tout à la fois un effet d’entraînement sur la production agricole et une meilleure
valorisation de celle-ci par la transformation et la création d’une forte valeur ajoutée.
309 Les secteurs de production qui semblent le mieux correspondre à ces orientations sont
l’élevage laitier intensif et les productions maraichères irriguées.
310 Les structures de production susceptibles de « porter » ce processus sont assez clairement
identifiées : les coopératives et agro-combinats souvent accusés d’être sous-exploités.
311 Mais l’État ne peut assurer seul la tâche de financement. Il doit y associer le secteur
bancaire. Mais pour que celui-ci soit suffisamment intéressé il faut créer un
environnement législatif et institutionnel motivant ; permettre la création de nouvelles
structures de production plus favorables à la concrétisation de cette orientation.
312 Il faut que cette dynamique s’étende à toute l’agriculture comme le disait M. Mzali dans
son discours de présentation du budget 1981 devant l’Assemblée Nationale :
313 «... Il est nécessaire de s’atteler à inculquer une vision dynamique du développement et
de l’exploitation de notre patrimoine agricole, dégagée des contraintes d’ordre structurel ou
idéologique et s’appuyant sur une stratégie énergique d’investissement à l’instar des autres
secteurs économiques... » (La Presse Au 27 décembre 1981).
314 C’est dans cette logique que s’inscrivent une série de mesures : l’adoption du Code des
Investissements agricoles par le conseil des ministres du 12/11/198154 ; la création de la
Banque Nationale de Développement Agricole, de l’Agence de promotion des
Investissements Agricoles55 ; la promulgation du statut des Unités Coopératives de
Production, qui confirme le « droit d’usufruit » des coopérateurs et permet aux UCP de
bénéficier des avantages du Code d’Investissement ; la constitution de Sociétés de mise en
valeur et de Développement agricole associant divers partenaires institutionnels, publics
(Office des Terres Domaniales principalement mais aussi Office de l’Elevage et des
Pâturages) ou privés (Société Poulina), tunisiens et les banques tuniso-arabes créées ces
dernières années56.
315 Dans l’immédiat, l’ensemble de ces mesures se traduit par la mise en œuvre d’un véritable
plan de restructuration du patrimoine domanial. Il est entrepris et il s’étend sur les
périmètres irrigués nouvellement créés dans les régions de Mejez el Bab, Kairouan, mais
aussi dans le Sud.
316 L’ampleur de ce programme est révélée par M. Mzali lors de la présentation du budget
1985 devant l’Assemblée Nationale :
317 « Nous concevons les mêmes espoirs en ce qui concerne les sociétés de mise en valeur et
de développement dont les financements bancaires importants vont permettre la
création. Ainsi sera assurée la mise en œuvre de techniques modernes et la mise en place
d’équipements nécessaires à l’irrigation, à l’élevage et à l’amélioration de la production.
318 D’ores et déjà il a été procédé à la création de trois sociétés de mise en valeur et de
développement dans les régions du Nord-Ouest. De plus nous allons œuvrer à la
réalisation d’un programme ambitieux qui prévoit la création au cours des deux prochaines
années de 20 sociétés de ce type dont la société de mise en valeur des Oasis de Rajir
179

Maatoug, à l’extrême Sud-Ouest, et de la société de mise en valeur des terres de Sidi Saad
dans la région de Kairouan » (La Presse du 28 novembre 1984).
319 C’est le nombre de 21 sociétés de développement agricoles qui est cité, dans un article de
La Presse du 29 janvier 1985 rapportant les propos du PDG de la BNDA. Il est précisé :
320 « Toutes ces sociétés seront implantées sur des UCP ayant brillé par une sous-exploitation
des potentialités qui leur sont offertes. Il s’agit d’une revalorisation des terres domaniales.
321 Ces 21 sociétés occuperont 90 000 ha et nécessiteront un financement de 160MD »57.
322 Nous sommes donc en face d’un axe stratégique qui va marquer pour longtemps le visage
de l’agriculture tunisienne. Nous y reviendrons.
323 Le second volet de la stratégie consiste dans la fixation et la modernisation de la petite et
moyenne paysannerie.
324 Il peut être considéré, dans une certaine mesure, comme la condition de possibilité de
réalisation du premier.
325 L’axe lourd, intensiviste, capitalistique, visant à une intégration agroalimentaire se
déploiera massivement dans les régions de plaine et les périmètres irrigués. Dans
l’immédiat les premières sociétés créées (la SMA-DEA, la SEDAN, le projet de Mejez el Bab)
se sont installées sur les périmètres de la moyenne et basse vallée de la Mejerda. D’autres
sont envisagées sur le périmètre du barrage de Sidi Saad, les nouveaux oasis en cours de
création dans le Sud.
326 Certaines de ces sociétés vont exploiter les réserves hydrauliques accumulées derrière les
barrages implantés dans ces régions et en particulier les plus récents d’entre eux, ceux de
Sidi Salem et de Sidi Saad. Il est indispensable que les bassins versants de ces barrages
soient aménagés pour contrôler et limiter les phénomènes érosifs qui pourraient
compromettre à terme leurs fonctions.
327 Il est donc impératif d’entreprendre un vaste programme de développement rural dans
les régions montagneuses dans ce but. Cette préoccupation croise la contrainte de
« démarginalisation » économique et sociale de ces régions montagneuses dont le flux
migratoire intense a contribué à grossir la population tunisoise.
328 Il apparaît essentiel, du double point de vue de la cohérence du projet de modernisation
de l’agriculture et d’une plus grande intégration économique et sociale des populations
rurales marginalisées, de mettre en œuvre un programme systématique de
développement rural intégré visant un double objectif. Il s’agit, d’une part, d’aménager
l’espace et améliorer les infrastructures économiques. Cela veut dire reconversion de
l’utilisation de l’espace par la reforestation, l’installation de prairies qui implique le
développement de l’élevage.
329 Ces orientations techniques iront de pair avec la création d’un réseau de pistes
permettant de désenclaver ces régions ; l’aménagement de points d’eau, la construction
d’écoles, etc.
330 Il s’agit, d’autre part, de mettre en place des structures rapprochées d’encadrement pour
mieux orienter les agriculteurs et les inciter à transformer leurs exploitations, à les
moderniser en facilitant l’accès au crédit. Les interventions envisagées concernent aussi
l’organisation de l’écoulement des productions encouragées et principalement du lait.
331 Pour mener à bien ce vaste programme il est indispensable de disposer d’institutions
spécialisées. De nouveaux Offices régionaux de Développement vont donc être créés58.
180

332 Mais l’ensemble de ces projets sont conçus dans une optique étroitement agricole : ils
visent à faire émerger une couche de petits entrepreneurs agricoles et à améliorer les
conditions de vie et de revenu agricole pour juguler l’exode rural.
333 Ils se situent en porte à faux par rapport à ce que nous avons pu identifier précédemment
des stratégies paysannes, surtout dans les régions marginales : la diversification des
sources de revenus par le recours systématique, autant que le permet le marché du
travail, aux activités extra-agricoles. On cherche donc à enfermer les populations rurales dans
leurs activités agricoles alors qu’elles cherchent à en sortir au moins partiellement.
334 C’est bien ce que confirment pour le Nord-Ouest des données recueillies à différents
niveaux.
335 L’étude générale sur l’ensemble de l’agriculture du gouvernorat de Jendouba a mis en
évidence que 50 % seulement des chefs d’exploitation consacrent tout leur temps à leur
exploitation59.
336 Selon les petites régions une fraction plus ou moins importante d’exploitants considèrent
qu’ils n’ont plus d’avenir dans l’agriculture et sont donc disponibles pour les opportunités
qui pourraient s’offrir à eux dans ce sens : ils sont 24 % par exemple dans ce cas dans la
plaine cultivée en sec ; 35 % dans la zone forestière à population dense.
337 Une fraction toute aussi variable selon les régions est décidée à transformer son
exploitation si on lui fournit les moyens.
338 Une enquête réalisée en 1982 dans le cadre du Projet clairières forestières et citée par H.
Attia60 mettait bien en apparence la précarité des familles qui vivent dans ces clairières
sur des micro-exploitations et dont « le quart des 8 000 jeunes recensés sont salariés,
autant journaliers et chômeurs. 50 % des jeunes sont des émigrés définitifs à l’étranger ou
à Tunis ».
339 Une des premières enquêtes réalisées dans le cadre de l’Office du Nord-Ouest, dans
l’arrière-pays de Teboursouk, a montré que là où il y avait une forte offre de travail, ce
qui était le cas avec la présence d’une mine, on observait une très forte corrélation entre
un âge relativement jeune (moins de 40 ans), une double activité salariée temporaire ou
permanente et agricole, et le maintien du patrimoine foncier dans l’indivision61.
340 On peut donc difficilement envisager que les doubles actifs quelle que soit la précarité ou
la durée variable de leur activité extra-agricole remettent en cause leurs stratégies de
diversification des revenus. Stratégies qui se développent au niveau des groupes
familiaux élargis comme le prouve le maintien de structures indivises, qui ne sont
d’ailleurs pas prises en compte par les propagandistes du crédit, du remembrement.
341 Nous touchons là, à nouveau, une certaine impossibilité conceptuelle pour l’État,
prisonnier de sa logique d’intervention bureaucratique, de percevoir et de prendre en
compte la dynamique sociale. Cette logique est tout à fait illustrative du « biais
bureaucratique » qu’a analysé M. Labonne en Afrique Noire62 : « l’habitude a été
contractée de ne pas rechercher une information différenciée, explicative de la réalité
sociale, pour se cantonner à la quantification d’agrégats économiques pas toujours
pertinents, ou à des analyses ponctuelles et sommaires de coûts-bénéfices. Le
fonctionnement de la machine sociale n’intéresse que peu, puisque la gestion de l’économie est
d’ordre réglementaire ».
342 En paraphrasant ce propos, on pourrait dire que le fonctionnement réel de l’agriculture
n’intéresse que peu le développeur, le vulgarisateur, pour qui le développement de
181

l’agriculture est une affaire de normes à respecter, d’aménagements rationnels à mettre


en place dans un espace socialement neutre.
343 Si, comme nous le pensons, la logique qui prévaut en matière de développement rural va
à rencontre des buts recherchés, qu’en sera-t-il du premier volet de modernisation
intensive ?
344 Mais ce volet lui-même pourra-t-il donner les fruits qu’on en espère ?
345 Il nous parait intéressant au terme de notre réflexion sur les stratégies de nous arrêter un
instant sur ce qu’un opérateur important de cette orientation en dit. Il nous apparaîtra
qu’au terme de trois décennies d’intervention étatique nous sommes presque revenus à
notre point de départ, lorsque, dans un autre contexte économique et social, la
modernisation était véhiculée par de grandes exploitations très mécanisées et devait
servir de modèle à l’ensemble de la paysannerie.

3) LE MODÈLE DE LA GRANDE EXPLOITATION AGRO-INTÉGRA-TRICE

346 En 1984 est créée la première Société de développement et de mise en valeur agricole, la
SMADEA qui dans la région de Bou Salem va exploiter près de 4 000 ha dont 1 200 ha
irrigués appartenant jusque-là à des coopératives.
347 Cette société est dotée d’un capital de 2 MD. L’essentiel de celui-ci a été fourni par la
Société Tuniso-Saoudienne de Développement créée en 1982, l’Office des Terres
Domaniales et enfin l’Arab Investment Company.
348 Dans les numéros de La Presse des 23 mai et 6 juin 1984, M. Sadok Bahroun, PDG de la
STUSID, a consacré une tribune à cette nouvelle forme de société agricole. Son
argumentation mérite attention.
349 M. Bahroun justifie tout d’abord l’utilité de telles sociétés en posant comme principe que
« parmi les problèmes qui entravent le développement agricole, il en est un qui semble
très important, sinon le plus important et dont découlent beaucoup d’autres : celui de
l’introduction dans l’agriculture tunisienne de la meilleure technologie possible, celle qui s’adapte
le mieux aux conditions naturelles de notre pays.
350 Pour introduire une technologie de ce type il faut des capitaux, il faut des cadres
compétents, il faut un « management » efficace. Toutes ces conditions peuvent être
avantageusement réunies dans les exploitations relativement importantes et gérées dans
le cadre d’une structure juridique appropriée ».
351 L’articulation technologies intensives-grandes exploitations-structure juridique
appropriée est identique à celle qui prévalait dans les années de la coopérativisation.
352 M. Bahroun présente ensuite les grands traits du système de production et les
orientations productives qui seront mises en œuvre63.
353 Il s’agit de mettre en place un système très intensif en recourant systématiquement aux
techniques les plus performantes actuellement disponibles et utilisées dans les pays ayant
une agriculture intensive.
354 Cette exploitation mobilise « pour la première fois en Tunisie un capital de 8 millions de
dinars consacrés aux infrastructures de production, à l’acquisition du cheptel (une jeune
génisse, non pleine, revient, coût du transport aérien compris, à plus de 1 000 D rendue
sur place) et du matériel ».
182

355 Au-delà de sa contribution à l’accroissement de la production nationale de produits


agricoles de base (les estimations de production permettent d’estimer une augmentation
de l’ordre de 800 % en année 6 du projet par rapport à la situation de départ), M. Bahroun
justifie un tel investissement (de l’ordre de 2 000 D/ha) par trois effets d’entraînement.
356 Il favorisera l’intégration agro-alimentaire des agriculteurs de la région puisque
parallèlement à l’exploitation sera installée une centrale laitière d’une capacité de 80 000
l par jour qui traitera non seulement le lait de la SM ADEA mais celui des éleveurs de la
région.
357 Par ce biais, la SMADEA « aidera les éleveurs à améliorer leurs performances en leur
apportant une assitance technique en vue de répondre à la demande de la centrale laitière ».
M. Bahroun précise alors : « Nous aurons ainsi fait d’une pierre deux coups : d’abord faire
en sorte que la SMADEA ne soit pas une citadelle isolée mais au contraire lui faire jouer
un rôle de rayonnement sur toute la région, sécuriser ensuite les éleveurs en leur
garantissant l’achat de leur production dans les meilleures conditions possibles ».
358 Plus globalement le succès d’une telle opération (qui ne fait aucun doute dans l’esprit de
son promoteur) « fera petit à petit tache d’huile. Pour le petit exploitant il est beaucoup plus
facile « de copier » ce qui réussit que d’assimiler d’une façon abstraite n’importe quelle
méthode nouvelle ».
359 M. Bahroun conclut : « A côté de grandes exploitations il y aura place pour les petites
exploitations, et les relations entre les unes et les autres devraient être étroites de
manière à ce que l’effet d’entraînement joue à plein ».
360 C’est pourquoi M. Bahroun suggère : « chaque fois que cela sera possible, en particulier
sur les fermes appartenant à l’État, on devrait essayer de mettre en place des Sociétés de
Développement et de mise en valeur agricole, avec pour objectifs d’augmenter bien sûr la
production agricole sur les fermes mises à leur disposition, ensuite d’avoir le maximum
d’impact sur les exploitations environnantes en essayant de les impliquer dans
l’approvisionnement d’une unité de transformation à mettre en place : laiterie usine de
conserve ».
361 Il faut ajouter, pour ne pas trahir sa pensée, que l’auteur reconnaît « qu’il y a d’autres
problèmes à résoudre pour permettre aux petits exploitants de progresser et
d’augmenter au maximum leur production : moyens financiers à mettre à leur disposition
à temps, approvisionnement régulier en intrants, maintenance du matériel et des
équipements, disponibilité en pièces détachées, commercialisation de la production,
politique de prix incitatifs ».
362 Ces réserves sont révélatrices d’une certaine prise de conscience des problèmes des petits
exploitants. Bien que la plupart des problèmes évoqués concernent l’ensemble des
agriculteurs, ceux des petits exploitants résident justement dans des modalités d’accès
spécifiques à ces services. Néanmoins l’analyse développée par S. Bahroun exprime bien
toute la conception du processus qui a commencé à se concrétiser.
363 Autrement dit, il faut intensifier la production partout où cela est possible rapidement et
facilement en ayant recours aux techniques les plus intensives : les terres domaniales, les
périmètres irrigués sont les plus concernés.
364 Ces techniques sont disponibles sur le marché international. Elles peuvent être
transférées sans difficulté en Tunisie, dans la plupart des structures de production à la
condition d’assurer un encadrement adéquat, d’assister et de sécuriser les agriculteurs
183

dans l’écoulement de leurs productions et de prendre diverses mesures


d’accompagnement.
365 Le transfert sera d’autant mieux assuré qu’il y aura une meilleure relation entre les
agriculteurs et des unités agro-industrielles. Celles-ci doivent être les vecteurs de la
modernisation et de l’intensification de l’agriculture.
366 Nous nous sommes attardés sur ce texte car il illustre le nouveau cours que l’on cherche à
donner à l’agriculture depuis 1980 même si certains de ses éléments étaient déjà en germe
auparavant.
367 Il s’agit, en fait d’intégrer la petite et moyenne agricultures au secteur modernisé de pointe
qui ne peut être constitué que par de grandes exploitations dont le modèle est désormais
donné par les Sociétés de développement et de mise en valeur agricole. Ces sociétés
seront étroitement liées à des unités agro-industrielles financées par les mêmes
institutions bancaires.
368 On peut se demander si ce modèle d’intégration agro-alimentaire ne sera pas généralisé à
l’ensemble de l’agriculture grâce au Code des investissements, aux projets agréés par
l’APIA et financés par les différentes banques de développement au travers des sociétés
civiles dont la création est suggérée pour pallier les défaillances des grands agriculteurs
absentéistes et les déficiences de ceux que l’on appelle « les ouvriers-paysans » parce
qu’ils ne se consacrent qu’à temps partiel au travail agricole64.V – ESSAI DE CONCLUSION
369 Nous manquons encore de recul pour apprécier les effets de la nouvelle politique.
370 Pour les trois premières années du VIe Plan, le déficit agro-alimentaire s’est encore
aggravé ; il a atteint 171,4 MD soit 25,6 % du déficit commercial total contre 65,7 MD en
année moyenne durant le Ve Plan. Les prévisions du VIe Plan fixaient un objectif de 83 M D
65.

371 Les productions céréalières ont augmenté sensiblement par rapport à la moyenne du Ve
Plan, dont les trois premières années avaient été, il est vrai, difficiles. Pour les trois
années 1982 à 84, la production céréalière moyenne a été de 10 millions de quintaux 66.
372 Les investissements dans l’agriculture ont manifesté une légère tendance à
l’augmentation puisque la FBCF dans l’agriculture a représenté 14,6 % de la FBCF totale
pour les trois années 1982 à 84 contre 13,1 % en moyenne durant le Ve Plan.
373 Les crédits d’investissement à l’agriculture semblent avoir légèrement régresses en valeur
relative pour les trois premières années du VIe Plan ; ils ont atteint 146,6 MD soit 12,6 %
des crédits à moyen et long termes accordés à l’ensemble de l’économie contre 72,1 MD et
14,4 % en moyenne durant le Ve Plan.
374 Ces données chiffrées ne permettent pas d’identifier les stratégies en cours67.
375 Assiste-t-on à l’émergence de cette nouvelle race d’entrepreneurs agricoles qui doivent
être les modernisateurs de l’agriculture ?68.
376 Quelles vont être leurs orientations productives ? N’assistera-t-on pas dans le domaine
agricole à ce qui s’est passé dans le secteur manufacturier avec la tendance induite par les
modalités d’aide aux investissements à promouvoir des formes très capitalistiques de
production aux dépens de l’emploi ?
377 Compte tenu de l’évolution favorable des rapports de prix ces nouveaux agriculteurs
s’orienteront-ils vers les productions de base dont le pays a besoin : céréales, produits
animaux ? Mais cela sera-t-il compatible avec le niveau de maîtrise technique dans la
184

mesure où l’aide aux investissement ne s’accompagne d’aucune contrainte et exigence en


matière d’aptitude technique et gestionnelle ni d’aucune procédure pour apprécier
l’utilisation optimale des crédits ?69.
378 La logique agro-alimentaire puisée par les Sociétés de développement et de mise en
valeur agricole, les fortes incitations concernant la promotion des exportations ne
risquent-elles pas d’induire une sorte d’extraversion croissante de l’appareil de
production agricole soit vers les marchés intérieurs porteurs (transformation à forte
valeur ajoutée des produits laitiers, par exemple), soit vers les marchés extérieurs comme
le montre déjà l’exemple de la SEDAN qui produit des légumes et des fruits destinés à être
déshydratés, surgelés et exportés ?
379 Cette orientation très capitalistique permettra-t-elle d’engendrer une dynamique de
relations moins inégales entre villes et campagnes ou ne risque-t-elle pas d’accroître les
disparités et la soumission d’une partie croissante de la paysannerie à une logique qui
n’est pas la sienne ?
380 N’assistera-t-on pas en dépit des projets de développement rural à la multiplication des
stratégies de diversification et de sortie partielle de l’agriculture ?
381 L’accroissement de la maîtrise sur le milieu physique qui est indispensable à l’expression
de la modernisation intensive ne risque-t-il pas d’être impossible ?
382 Et dans la logique de la stratégie qu’il poursuit depuis trois décennies l’État ne sera-t-il
pas tenté de se substituer de plus en plus aux agriculteurs pour assurer cette fonction
indispensable à sa propre reproduction sociale ?70.
383 Décembre 1985

NOTES
1. AMRANI (Fadila). Réforme agraire et système politique : le cas de la Tunisie 1960-1969. Thèse de
Doctorat d’État en Science Politique. Paris, 1979.
ZAMITI (Khalil). Culture, idéologie et obstacles à la modernité. Thèse de doctorat ès-lettres. Paris, 1973.
BROWN (L.C.), MICAUD (Ch.), MOORE (Cl. H.). Tunisia, the politics of modernisation. London, Pall Mail
Press, 1964.
2. CAMAU (Michel). AMRANI (Fadila), BEN ACHOUR (Rafâa). Contrôle politique et régulations électorales en
Tunisie. Tunis, Aix-en-Provence. CERP-Edisud, 1981 : 62-64.
3. Id.
4. AMRANI (F.), op. cit. : 393.
5. GACHET (Jean-Paul). « Choix technologiques et formation dans l’agriculture tunisienne » in La
politique de l’emploi-formation au Maghreb 1970-1980. Paris, CNRS, 1981.
6. CHENNOUFI (Amhed). « Problématique de l’information agricole et du développement de
l’agriculture». Conférence nationale sur l’information agricole. La Presse, 27 mars 1982.
7. Secrétariat d’État au Plan et aux Finances. Perspectives décennales de développement 1962-1971.
Tunis, Imprimerie Officielle, 1961 : 82.
8. AMRANI (F.), op. cit. : 794.
185

9. KAMELGARN (Daniel). «Stratégies de self-reliance et système économique mondial: l’expérience


tunisienne dans les années 1960». Peuples Méditerranéens, 13, octobre-décembre 1980. L’auteur
rapporte que le nombre de travailleurs émigrés passe de 15 000 en 1954 à 46 000 en 1962 et à 196
000 en 1969.
10. Sur l’expérience des coopératives, voir notamment : ZAMITI (Khalil). « Les obstacles matériels
et idéologiques à l’évolution sociale des campagnes tunisiennes ». Revue tunisienne des sciences
sociales, 21, mai 1970 : 9-55. Makhlouf (Ezzedine). « Les coopératives agricoles en Tunisie.
Structure et difficultés ». Revue tunisienne des sciences sociales, 26, octobre 1971 : 79-114.
11. AMRANI (F.), op. cit. : 615 et 624.
12. AMRANI (F.), op. cit. : 615 et 624.
13. BOUDHIAF (Messaoud). Stratégies de développement agricoles en Tunisie depuis l’Indépendance.
Thèse doctorat 3e cycle ès Sciences économiques, Lyon II, 9 novembre 1979.
14. Note du Ministre de l’Agriculture en date du 25 mai 1972.
15. BOUDHIAF (Messaoud), op. cit.
16. BOUDHIAF (Messaoud), op. cit. p. 6 à 15 et 165 à 172.
17. BOUDHIAF (Messaoud), op. cit. p. 168.
18. BOUDHIAF (Messaoud), op. cit. p. 178.
19. FETTINI (Habib). Recherche sur les deux modèles coopératif et d’import-substitution 1960-1970. Thèse
doctorat de 3e cycle. Université Aix-Marseille II, 1er juillet 1981. BEN RHOMDANE (Mahmoud). Classes
sociales, type d’accumulation du capital et formes de dépendance. CEDEC, Université Aix-Marseille II,
70p. 1981. KAMELGARN (Daniel) «Tunisie (1970-1979), le développement d’un capitalisme
dépendant », Peuples Méditerranéens. 14, juillet-septembre 1978.
20. Les crédits accordés par les SCMA le sont au taux de 6 % dont 2 % contribuent à alimenter le
Fonds de Garantie des Crédits Agricoles qui prend en charge les crédits impayés à hauteur de
70 %. Le reste des crédits irrecouvrables étant assumé à proportion de 5 % seulement par la BNT
et 25 % par les SCMA.
Au départ les SCMA ne sont ouvertes qu’aux agriculteurs disposant de 20 à 100 ha. ou possédant
des parcelles à vocation agricole répondant à des normes de superficie.
En 1977, les limites d’adhésion aux SCMA et donc d’éligibilité sont réduites à 10 ha pour
l’ensemble des gouvernorats du Nord. En 1979, cette limite est étendue à certaines délégations
des gouvernorats du Centre.
21. Note émanant de la Direction de l’Assistance aux Petites et Moyennes Exploitations : « Les
différentes formes du crédit », 1982.
22. Leur volume est passé d’environ 0,75 MD en 1976-77 à près de 1,1 MD pour la campagne
1978-80. Document cité à la note précédente.
23. Le projet APMANE financé par l’US-AID et qui concerne les gouvernorats du Nord-Est. 11
s’adresse aux agriculteurs ayant moins de 50 ha en sec ou 8 ha en irrigué. En 1979 il a accordé 970
prêts pour un montant de 0,26 MD sur 18 332 ha soit 270 D par agriculteur et 14 D/ha. Le projet
FIDA qui concerne certaines délégations des gouvernorats du Kef et de Siliana. Il est orienté vers
les agriculteurs ayant moins de 50 ha. Ce projet financé par le Fonds International de
Développement Agricole a démarré durant la campagne 1979-80.
C’est la Direction de l’Assistance aux Petites et Moyennes Exploitations, créée en 1978, qui a en
charge l’élaboration et le suivi de ces Projets.
24. Ces ressources alimentent trois fonds :
Le FOSDA : Fonds Spécial pour le Développement de l’Agriculture.
Le FOSEP : Fonds Spécial pour l’Encouragement de la Pêche.
fonds spéciaux dont bénéficie l’État par l’aide extérieure : fonds allemands pour l’irrigation,
fonds des projets de crédit supervisé.
La BNT est essentiellement gestionnaire de ces fonds moyennant une commission de 2 % sur les
186

encours. Le risque est entièrement assumé par le budget de l’État.


Ces crédits sont mis à la disposition des agriculteurs ou des détenteurs de parcelles agricoles,
sous forme de prêts et de subventions.
Les dossiers sont instruits par les services du Ministère de l’Agriculture.
25. World Bank. Report 2934a-TUN Staff Appraisal Report Tunisia Third Agricultural credit Project.
Mai 1980.
26. Ces dernières années, le rythme d’octroi des prêts s’est intensifié avec près de 10 000 prêts
octroyés annuellement contre quelques milliers au début de la décennie. Les trois quarts de ces
prêts ont contribué à financer des investissements immédiatement productifs.
A la fin de 1981 les engagements à moyen et long terme de la BNT sur fonds propres étaient de 9.3
MD.
Pour l’ensemble du Ve Plan les crédits accordés sur les fonds d’État atteignaient 79,1 MD et
avaient pratiquement doublé entre 1977 et 1981.
27. Les autres secteurs ayant bénéficié d’une aide substancielle aux investissements ont été les
productions irriguées (19 % des crédits), les plantations (17,1 %) et le matériel (15,7 %).
28. Ministère de l’Agriculture, Direction de la Planification des statistiques agricoles et de
l’Evaluation des Projets. CRDA de Jendouba, FAO Suivi et Planification Régionale du Gouvernorat de
Jendouba-Tunisie. Octobre 1980.
29. Ministère de l’Agriculture, Perspectives Quadriennales 1973-76 : Rapport de synthèse du Sous-Comité
Vulgarisation Agricole. Janvier 1973.
30. BILLAZ (René). Rapport de mission auprès de l’OMVVM-PPI du 18 au 25 juin 1975. Ministère de
l’Agriculture OMVVM.
31. GALLALI (Tahar), « Degrés de l’intensification au niveau des Périmètres Publics Irrigués. Essai
d’évaluation de l’impact des actions d’encadrement » Cahiers du CRGR. 2, septembre 1976.
32. GALLALI (Tahar) « Transplantation et homothétie en agriculture : réflexions sur quelques
modes d’intervention publique dans la diffusion des innovations techniques » Bulletin ASDEAR.
1977.
33. BADUEL (Pierre-Robert) « Rationalité scientifique, rationalité agro-pastorale et développement
en Tunisie aride » in Innovations et technologie dans les pays méditerranéens XVIe-XXe siècles. Actes des
journées de Bandol. 22-24 avril 1982.
34. — Ministère de l’Agriculture – DAPME. Rapport d’évaluation dit Projet APMANE N° 660-0302. mai
1980.
35. Ministère de l’Agriculture-DPSAEP, CRDA Jendouba-FAO : op. cit. 51-52.
36. BONVALLOT (Jean). « Glissements de terrain et aménagement du milieu naturel dans une
montagne méditerranéenne humide. Le cas des Atatfa, Kroumirie, Tunisie septentrionale ». in Le
développement rural en questions. ORSTOM, 1984 : 29-54.
37. ATTIA (Habib). Propositions pour l’élaboration d’un plan de développement régional du Nord-Ouest de
la Tunisie. Commissariat Général au Développement Régional, janvier 1983.
38. ATTIA (Habib). « Réflexions à propos du développement régional de la Tunisie intérieure et
méridionale » in Le développement rural en questions (p. 205-223) ORSTOM, 1984, et aussi
Commissariat Général au Développement Régional. Développement de la région du Centre-Ouest.
Etude d’un plan de développement régional. Termes de référence. 23 novembre 1982.
39. ATTIA (Habib), op. cit. : 215.
40. HADJEI (M.S.), HADJI (A.), BOUCHAWACH (T.). L’intégration des économies de marché et de subsistance
dans les terres à pâturage et les terres marginales des zones arides de Tunisie. Institut des Régions
Arides. Conférence-Exposition UNESCO-CUS. L’écologie en action. Recherche d’une base scientifique
pour l’aménagement du territoire. Paris 22-29 septembre 1981.
41. Les auteurs cités ci-dessus ont étudié deux périmètres :
Celui de Bir Lahmar – représentatif des milieux agro-pastoraux de la Djeffara – couvre près de 25
187

000 ha. Dans ce périmètre 42 % des ménages sont concernés par les courants d’exode rural et
d’émigration, dont les revenus représentent 81,2 % des revenus totaux des familles. Une bonne
partie des revenus extra-agricoles s’est investie dans la mécanisation qui a permis l’extension des
cultures. La part de l’élevage dans les revenus familiaux n’est plus que de 3,4 %.
Celui de Zougrata d’une superficie de 80 000 ha est représentatif des Basses Plaines Orientales. La
croissance démographique y a précipité l’intensification de l’utilisation du sol. L’impact de
l’émigration y est moins important puisque les revenus qui en sont issus ne représentent que
15 % du revenu des familles ; par contre l’élevage qui a cependant régressé en assure 19,3 %.
L’arboriculture est pratiquée par 88 % des familles sur Zougrata et 73 % à Bir Lahmar.
42. HADJEJ (M.S.), HADJI (A.). BOUCHAWACH (T.), op. cit : 15.
43. BEN RHOMDANE (Mahmoud). « L’État et la paysannerie » in Le Mensuel, 2, juillet 1984 : 34-51.
44. République Tunisienne. VIe Plan de Développement Economique et Social 1982-86. Agriculture et
pêche. Version définitive (juin 1982).
Les investissements réalisés durant le Ve Plan ont été consacrés pour près de 44 % à l’hydraulique
agricole. Le matériel agricole et l’élevage bénéficiaient de 17,4 et 12 % de ceux-ci alors que les
actions d’aménagement de l’espace et le secteur Etudes-Recherche-Vulgarisation n’en obtenaient
respectivement que 7,5 et 2,4 %.
45. DIMASSI (Hassine). Forme d’accumulation et dépendance alimentaire, le cas de la Tunisie, Tunis.
Faculté des Sciences Economiques, septembre 1983.
46. BEN ROMDHANE, op. cit.
47. La production céréalière moyenne durant le IVe Plan (1972-76) a été de 11,2 millions de
quintaux par an.
Durant le Ve Plan elle n’a été que de 9,9 millions de quintaux par an.
48. GACHET (Jean-Paul). « Intérêt de quelques acquis agronomiques pour l’élaboration d’une
stratégie d’autosuffisance alimentaire au Maghreb » Colloque international. Problèmes et
perspectives de l’autosuffisance alimentaire dans le monde arabo-africain. Tunis 29-31 mars 1984.
49. DIMASSI (Hassine). op. cit. ; et aussi EL AMAMI (Slaheddine). « la crise de l’eau en Tunisie ». in Le
Mensuel, 2, juillet 1984.
50. EL AMAMI (Slaheddine), GACHET (Jean-Paul), GALLALI (Tahar). « Choix techniques et agriculture
maghrébine : le cas de la Tunisie » Peuples Méditerranéens, 8, juillet-septembre 1979, 119-152.
Elloumi (Mohamed) Histoire et développement technique et économique de l’agriculture en sec dans le
Nord de la Tunisie de 1956 à 1980. Mémoire DEA d’Economie rurale, Université Montpellier I, octobre
1980.
51. Statistiques Financières de la Banque Centrale de Tunisie. Ce déficit pèse de plus en plus lourd
dans l’équilibre des échanges extérieurs : en moyenne annuelle le déficit agro-alimentaire
représentait 13,7 % du déficit commercial total au cours du IVe Plan ; pour le Ve Plan il atteignait
24,7 % de celui-ci. Ce déficit concerne des produits essentiels : céréales, produits laitiers et sucre
ont représenté plus des deux tiers de la valeur totale des importations alimentaires à partir de
1975.
52. EL AMAMI (Slaheddine), GACHET (Jean-Paul). « Agriculture et Développement : pour une
exploitation rationnelle de nos richesses» Démocratie, mars 1981. GANA (Alia). Stratégie de
développement agricole et crise de l’agriculture : le cas de la Tunisie. INRAT, octobre 1983. EL AMAMI
(Slaheddine). « Technologie et emploi dans l’agriculture » in Tunisie : quelle technologies ? quel
développement ? UNIT-Faculté des Sciences Economiques GREDET, 1983. Voir aussi ROSIER
(Bernard). Choix techniques et stratégies de développement. Réflexion méthodologique et étude de cas: une
comparaison Algérie/Tunisie. UNESCO, Division pour l’étude du Développement. Rapport STY.22 F.
Juillet 1982.
53. INS. Enquêtes de consommation 1975 et 1980. Les éludes du Commissariat Général au
Développement Régional.
188

54. Ce code prévoit que l’investissement peut être réalisé dans le cadre d’exploitation par des
sociétés civiles ou des sociétés à responsabilité limitée dont les associés sont des personnes de
nationalité tunisienne ou bien encore dans le cadre de sociétés anonymes d’exploitation et de
développement de nationalité tunisienne dûment autorisées.
55. L’Agence de Promotion des Investissements Agricoles (APIA) reproduit dans le secteur
agricole la démarche initiée avec succès par l’Agence de Promotion Industrielle au début de la
décennie 1970. Il s’agit de promouvoir auprès des investisseurs potentiels les avantages offerts
par le nouveau Code des investissements, d’instruire les demandes d’agréments de projets
d’investissement, de suivre ces projets.
La Banque Nationale de Développement Agricole dotée à sa création d’un capital de 40 MD a pour
vocation de financer les projets ayant reçu l’agrément de l’APIA.
56. La première Société de mise en valeur et de Développement Agricole a été la SMADEA. Créée
en 1982 par l’Office des Terres Domaniales et la Société Tuniso-Saoudienne d’Investissement et de
Développement comme principaux partenaires.
Depuis ont été créées la SEDAN – Société de Développement Agricole du Nord – avec une
participation de la Banque de Développement Economique de Tunisie ; la Société des Fermes de
Mejez El Bab avec une participation de la Banque Tuniso-Koweitienne de Développement ; la
Société de Développement « El Hamra » entre l’Office de l’Elevage et des Pâturages, la Société
Poulina et la Banque tunisienne et des Emirats de Développement.
57. Ces quelques données situent bien l’ampleur du projet de restructuration :
90 000 ha représentent un peu moins de la moitié du patrimoine foncier des UCP
160 MD, c’est un peu plus de 10 % de l’enveloppe des investissements destinés au secteur agricole
durant l’ensemble du VIe Plan.
58. En 1981 c’est l’Office de Développement sylvo-pastoral du Nord-Ouest qui a vocation à assurer
le développement rural intégré des régions montagneuses des gouvernorats de Bizerte, Béjà,
Jendouba et du Kef.
En 1984 c’est l’Office de Développement des Souassis.
Le premier projet bénéficie d’un financement important de la Banque Mondiale et, dans une
moindre mesure, de l’assistance allemande.
59. Ministère de l’Agriculture-DPSAE, CRDA de Jendouba, FAO, op. cit.
60. ATTIA (Habib), op. cit.
61. GACHET (Jean-Paul), CHATTOUNA (Hedi). Premiers résultats de l’enquête exploitation réalisée sur la
micro-zone de Rihana. Office de Développement sylvo-pastoral du Nord-Ouest, DERV, ronéo, 17 p.,
mars 1983.
62. LABONNE (Michel). « Développement rural et biais bureaucratique dans les pays pauvres »
Revue Tiers-Monde, t. xxi, 84, octobre-décembre 1980. Voir aussi : GU-KONU (Emmanuel Y.) « Le
développement rural : que recouvrent les mots ? » in Le Développement rural en question, ORSTOM
1984.
63. « Un élevage bovin laitier de haute performance de 2 400 vaches en année de croisière,
devant produire 40 000 litres de lait par jour.
« Cet élevage sera constitué pour la première fois en Tunisie de vaches Holstein originaires des
États-Unis. Cette race s’adapte à tous les climats mais demande à être traitée suivant des règles
précises et scientifiques que la SMADEA a pu assimiler grâce à une assistance technique appropriée
la constitution d’un cheptel ovin de l’ordre de 3 000 brebis mères ;
l’introduction de nouvelles méthodes et techniques culturales et d’irrigation adaptées aux
grandes superficies ». Et M. BAHROUN précise : « en matière d’irrigation la SMADEA a introduit,
pour la première fois en Tunisie, un système adapté aux grandes cultures et permettant de
programmer l’apport d’eau en fonction du strict besoin, ce qui permet à la fois d’économiser au
maximum l’eau et d’en obtenir le maximum de résultats quant aux rendements ».
La race Holstein dont il est question représente le « haut de gamme » des races laitières avec un
189

potentiel de production très élevé de l’ordre de 15 à 20 000 litres par lactation. A titre de
comparaison la production moyenne laitière en Tunisie est de l’ordre de 1 000 l et les meilleures
étables laitières ont une moyenne de production qui se situe entre 5 000 et 6 000 l par lactation.
64. Ministère de l’Agriculture-DPSAE : «Préparation du VIe Plan (1982-86) Rapport du Sous-
Comité de la Vulgarisation Agricole», février 1981.
65. VIe Plan de Développement Economique et social 1982-86.
Avec les excellentes récoltes de 1985 il est prévisible que ce déficit sera plus faible en 1986.
66. L’année 1985 a atteint des niveaux très exceptionnels puisque l’on parle de 20,8 millions de
quintaux. Cette récolte record ne doit pas masquer les problèmes de fond qui subsistent et qui
ont trait à l’insuffisante maîtrise technique des producteurs qui se manifeste dès que les
conditions climatiques deviennent plus contraignantes.
67. D’après des données récentes, l’APIA depuis sa création « a agréé 428 projets dont 215 de la
catégorie « B » des petits et moyens projets et 213 de la catégorie « C » des grands projets.
L’ensemble représente un investissement de 148 MD dont 123 MD ont déjà été libérés.
« Ces projets ont permis de créer 10 125 nouveaux emplois. 38,3 % des projets promus l’ont été
par de jeunes agriculteurs » (Dialogue, 585, 9/12/1985).
68. 55 % des bénéficiaires d’agréments de l’APIA en 1985 sont de jeunes agriculteurs. Ils n’étaient
que 22 % en 1983. (Dialogue, 589. 20/1/1986. « 3e Anniversaire de l’APIA. Au Service du
Département de l’Agriculture »).
69. D’après le même article des projets agréés par l’APIA depuis sa création se répartissent pour
60 % à l’élevage intégré à l’arboriculture et aux grandes cultures ; 6,5 % aux productions
végétales ; 10 % à l’agroalimentaire et aux activités de service, 15 % à la pêche et l’aquaculture,
enfin 9,5 % aux petits élevages. Ces projets concernent très inégalement les différentes régions :
32 % pour le Nord-Ouest. 30 % pour le Nord-Est, 20 % pour le Centre-Ouest, 13 % pour le Centre-
Est et 4 % pour le Sud.
70. Il est intéressant de noter qu’au moment où est mise en œuvre cette stratégie de
modernisation capitalistique une étude de la Banque Mondiale consacrée à une évaluation des
politiques agricoles des trois pays maghrébins recommande de s’orienter vers une politique
accordant plus d’importance à la petite hydraulique, à toutes les techniques qui conservent le sol,
réduisent le ruissellement et l’érosion, de développer la recherche agricole pour élaborer des
systèmes de production qui répondent mieux aux problèmes auxquels, sont confrontés les agriculteurs.
Or l’enveloppe des investissements prévus pour le VIe Plan prévoit certes un accroissement en
valeur absolue des investissements destinés d’une part aux actions de conservation des eaux et
des sols et d’autre part à la recherche mais leur importance relative décroitra par rapport à ce
qu’elle était dans le Ve Plan (Soit au total 141 MD et 9,1 % des investissements au lieu de 57,8 MD
et 9,9 %).
CLEAVER (Kevin M.). The Agricultural Development Experience of Algeria, Morocco and Tunisia. A
comparison of strategies for growth. World Bank Staff Working Paper, Number 552, 1982.

AUTEUR
JEAN-PAUL GACHET
Jean-Paul GACHET, Chargé de Recherches (agronomie) à 1TNRA, Paris.
190

III - Fractures. Aspects de la


dynamique sociale
191

9- Secteur non structuré, politique


économique et structuration sociale en
Tunisie 1970-1985
Jacques Charmes

1 On définit généralement le secteur non structuré comme étant constitué par l’ensemble
des activités non agricoles à n’être pas saisies distinctement et régulièrement par les
statistiques classiques, qu’elles soient d’origine administrative ou issues d’enquêtes. Ce
concept a émergé dès le début des années 70, avec les travaux du Programme Mondial de
l’Emploi, lorsque les premières investigations et analyses sur l’emploi montrèrent à
l’évidence qu’une large fraction de la main-d’œuvre non agricole n’était pas absorbée par
le secteur moderne de l’économie. Cette main-d’œuvre, principalement issue de l’exode
rural, mais pas uniquement, s’occupait et tirait sa subsistance dans ce que l’on convint
d’appeler le secteur informel ou non structuré.
2 Considéré à la fois comme un secteur permettant à d’importantes couches de la
population urbaine de subsister, et comme une source recélant de réelles potentialités de
développement et d’accumulation sur une base graduelle et sur une petite échelle, le
secteur non structuré retint rapidement l’attention des organismes internationaux qui,
très tôt, proposèrent aux responsables politiques nationaux de prendre des mesures en
faveur de la promotion de ce secteur. Les résultats furent cependant loin d’être à la
hauteur des ambitions, et les recommandations alors émises ne furent guère entendues.
3 Car enfin, la définition même du secteur non structuré ne signifie-t-elle pas qu’il s’agit
d’activités non enregistrées, échappant donc totalement ou principalement à l’emprise de
l’État ? De ce fait, pourquoi l’État devrait-il promouvoir, reconnaître et même tolérer un
secteur d’activité qui est la négation même de son existence et de sa légitimité et qui, en
tant que tel, devrait donc être voué à disparaître ? Et en général, le choix s’est porté vers
une attitude d’ignorance ou de négligence.
4 Et c’est en effet dans une indifférence générale de la part des planificateurs et des
décideurs politiques que la plupart des enquêtes sur ce secteur furent réalisées en
192

Afrique. Elles ne dûrent qu’à des financements du Bureau International du Travail d’être
mises en œuvre et les recommandations de politique dont elles furent assorties se
trouvèrent rapidement mises au rencart.
5 Il en est allé différement en Tunisie. Certes, la petite entreprise et les petits métiers y
étaient tenus pour négligeables alors même qu’au lendemain de la période des
coopératives, la nouvelle politique de libéralisation les laissait délibérément se
développer, pratiquement sans entraves et sans se soucier de l’application des
règlementations. Mais, au milieu de ce désintérêt général qui pourrait être interprété
comme une volonté d’ignorer, stade suprême du laisser faire, et alors que la question de
l’emploi et du chômage était sur le point de devenir l’un des problèmes cruciaux de
l’économie et de la société tunisiennes, l’Institut National de la Statistique décidait, de sa
propre initiative, et avec ses moyens propres et ordinaires, d’entreprendre une enquête
sur le secteur non structuré.
6 Cette volonté est d’autant plus notable que la statistique n’est pas, par nature et sous
toutes les latitudes, portée aux innovations et que la collecte de l’information y est
surtout un instrument destiné à fourbir les techniques du planificateur, les décisions du
politique et les théories des économistes, non à les remettre en cause1. Or l’enquête sur le
secteur non structuré en Tunisie va être, bien au contraire, une illustration de la
dépendance des théories et des politiques à l’égard des méthodologies de collecte.

I - LE SECTEUR NON STRUCTURÉ : ÉMERGENCE


D’UNE RÉALITÉ QUI S’IMPOSE AU PLANIFICATEUR ET
AUX POUVOIRS PUBLICS
1) LES RAISONS D’UNE IGNORANCE

7 Dans un pays aussi anciennement urbanisé que la Tunisie, l’artisanat de production et de


service, et le petit commerce, ont toujours représenté une fraction importante de l’emploi
non agricole, depuis des dates très anciennes. Pour autant que l’on puisse utiliser les
sources statistiques disponibles à diverses périodes2, l’artisanat de production – seul
susceptible de faire l’objet d’estimations jusqu’à une date assez reculée dans le temps, et
défini ici comme l’ensemble des activités employant moins de 10 personnes, travailleurs
non salariés compris – représentait près de 76,8 % de l’emploi des branches
manufacturières en 1956, 56,1 % en 1966, 50,8 % en 1975 et 46,4 % en 1980. Ces chiffres
peuvent paraître étonnants dans la mesure où l’on attribue l’intérêt actuellement porté
au secteur non structuré, au volume d’emploi qu’il représente certes, mais aussi à ses
performances en matière de créations d’emplois. Le caractère paradoxal de ces
statistiques vient du fait qu’elles ne portent que sur le seul secteur manufacturier et sans
doute serait-il atténué s’il était possible de prendre en compte le commerce et les
services; mais les sources disponibles ne le permettent pas en deçà de 1975.
8 Il faut bien comprendre cependant que si l’artisanat de production représentait à
l’origine une forte proportion de l’emploi urbain, c’était à une époque où l’industrie était
quasi inexistante et où l’administration n’était pas aussi développée qu’aujourd’hui et ne
s’était pas attribué les fonctions économiques qu’on lui connaît actuellement. La part
relative de l’artisanat n’a donc pu que décroître avec la construction de l’État moderne et
d’une industrie nationale.
193

9 Cette tendance générale, qui peut être plus ou moins accentuée selon les pays (mais on
dispose rarement des données statistiques nécessaires pour la faire ressortir), va
évidemment dans le sens de la logique du développement et de l’idée que l’on s’en fait.
C’est pourquoi les politiques de développement entreprises dès l’Indépendance ont donné
la priorité aux grands projets industriels. Une telle priorité ne s’est pas seulement
traduite par des avantages accrus consentis à l’industrie, mais aussi par la mise en
veilleuse ou le renoncement au maintien de structures spécifiques à l’artisanat qui
avaient pourtant fait leurs preuves mais que l’on considérait désormais comme
surannées. En d’autres termes, un secteur destiné à dépérir ne pouvait faire l’objet de
politiques d’incitation ou de protection.
10 La période de développement des coopératives au cours des années soixante va provoquer
une accélération du processus de décroissance de la part relative de l’artisanat, sinon
toujours en s’attaquant directement à lui, du moins en faisant planer l’ombre d’une
menace sur l’initiative privée. De sorte qu’à la fin des années soixante, lorsque prend fin
l’expérience des coopératives, le planificateur en est venu tout naturellement à négliger
le secteur de l’artisanat et des petits métiers, considéré comme marginal : les instruments
de planification des ressources humaines et de la production (Comptabilité Nationale)
ignorent totalement une réalité qui va connaître un essor considérable dès le début de la
nouvelle politique de libéralisation économique, et amorcer un redressement de la
tendance précédemment mise en relief, émoussant par là même les techniques de
prévision du planificateur.
11 Ce n’est cependant qu’au bout de plusieurs années que l’on va prendre conscience de
cette tendance et, du point de vue de la politique économique officielle, une telle
évolution s’interprète comme un tassement de la croissance industrielle. Ainsi s’explique
l’intérêt nouveau accordé au secteur non structuré : il est l’envers de la déception
occasionnée par l’incapacité du secteur industriel à absorber les nouvelles générations de
travailleurs de plus en plus nombreuses à se présenter sur le marché du travail.
12 Cependant la planification de l’emploi continuait à reposer sur des méthodes
insatisfaisantes : alors que la prévision de la demande d’emploi se fonde sur les données
de population active des recensements et enquêtes de population auprès des ménages,
donc sur des données exhaustives, la prévision de l’offre d’emploi se fonde sur
l’investissement et les ratios de création d’emplois par branche. Or au niveau macro-
économique, l’investissement est sous-estimé dans la mesure même de la sous-estimation
du Produit National, lequel ne prenait pas en compte la contribution du secteur non
structuré, jusqu’à la fin des années 70; et au niveau sectoriel, dans les branches
manufacturières particulièrement, les prévisions d’investissement ne peuvent être faites
et ne sont connues que pour le seul secteur moderne : à partir des demandes d’agréments
à l’Agence de Promotion des Investissements (API) et des budgets prévisionnels des
grandes entreprises.
13 Sans doute n’est-il pas possible de faire des prévisions sur ce que l’on ne connaît pas. Mais
l’ignorance dans laquelle fut longtemps tenu le secteur non structuré ne peut s’expliquer
que par l’influence pernicieuse des théories qui en faisaient une poche de chômage
déguisé et de sous-emploi3, alors que l’observation courante ne pouvait que constater
l’activité et le dynamisme de ce secteur.
14 Précisément, depuis quelques années, la Tunisie s’est dotée d’un système d’investigation
et d’information statistiques sur le secteur non structuré qui devait permettre de cesser
194

de le traiter par solde, et autoriser à une meilleure prise en compte de sa contribution à la


richesse nationale et à la création d’emplois.

2) LES ENQUÊTES DE L’INSTITUT NATIONAL DE LA STATISTIQUE


SUR LE SECTEUR NON STRUCTURÉ

15 C’est en 1976, aussitôt après le recensement de la population de 1975, qu’est lancé le


premier recensement général des établissements en milieu urbain, premier volet d’un
système d’enquêtes qui va largement innover dans ce domaine puisqu’il constitue l’une
des rares expériences à avoir été réalisée au niveau national. Procédant à un véritable
porte à porte et dénombrant tous les établissements, quelle que soit leur taille ou leur
activité, cette opération permit, pour la première fois, de prendre la vraie mesure du
phénomène : les petits établissements de moins de 10 emplois représentaient près de 54 %
de l’emploi du secteur privé non agricole. Grâce à l’analyse comparative des sources
démographiques (Recensement de la population de 1975) et des sources d’entreprises
(recensement des établissements de 1976, recensement des activités industrielles) qui
permet de faire ressortir, par solde, l’emploi s’exerçant en dehors des établissements, on
s’apercevait alors que l’ensemble des activités du secteur non structuré s’exerçant dans
de petits établissements, des domiciles, sur les chantiers ou dans les rues, représentait
près de 40 % de l’emploi non agricole, et près du quart de l’emploi total 4. Ce fut une
révélation que vinrent consolider les premiers résultats des enquêtes sectorielles sur la
production et les revenus.
16 Le système d’observation mis en place par l’INS comprenait en effet un volet d’enquêtes
statistiques par sondage dont les questionnaires avaient pu être élaborés et faire l’objet
d’une adaptation systématique grâce à des monographies de métiers. C’est là une seconde
innovation du système d’enquêtes tunisien : fonder les enquêtes statistiques quantitatives
sur une démarche anthropologique qui consiste à comprendre préalablement comment,
dans les divers corps de métiers ou branches d’activité, s’organisent les relations de
travail au sein des petites activités du secteur non structuré et entre elles, quelles sont les
déterminations et les contraintes qui pèsent sur le comportement du petit entrepreneur,
quels sont les dynamismes et les potentialités qu’il est susceptible de générer. Ces
méthodes ont permis d’évaluer la production et les revenus sur des bases plus sûres et
plus appropriées que les techniques d’enquêtes traditionnelles dont les faibles
estimations n’étaient jamais mises en doute puisqu’elles ne faisaient que confirmer les
thèses ou hypothèses courantes. C’est ainsi que les premières enquêtes sur le secteur du
bois et de l’ameublement révélèrent que les comptes nationaux, ignorants du secteur
non-structuré, sous-estimaient, en 1977, la production du secteur de plus de moitié et, par
voie de conséquence, le PIB de près de 0,5 % (pour ce seul secteur).
17 Ces résultats dans les domaines de l’emploi et de la production commençaient à être
connus au moment de la préparation du VIe Plan de Développement (1982-86) et lorsque
le planificateur, au terme de ses projections de main-d’œuvre, débouche sur un déficit de
près de 70 000 créations d’emplois, il en vient tout naturellement à se demander si le
secteur non structuré ne pourrait pas combler ce déficit. C’est de cette période que datent
la volonté d’encourager et de promouvoir le secteur, et la création du Fonds National de
Promotion de l’Artisanat et des Petits Métiers.
18 Mais déjà avait été décidée la généralisation des enquêtes sur le secteur non structuré. Le
recensement des établissements est renouvelé en 1981 : il porte alors sur l’ensemble des
195

agglomérations de plus de 300 habitants et permet de reconstituer les entreprises à partir


de leurs établissements5. Sur la base du recensement de 1981 est réalisée l’enquête
nationale sur les activités économiques (ENAE 81) qui va fournir pour le secteur non
structuré des résultats strictement complémentaires de ceux qui sont collectés sur le
secteur moderne, pour toutes les branches manufacturières et commerciales, et les
principales branches de services.
19 Cette enquête permet désormais d’intégrer la contribution du secteur non structuré dans
les comptes nationaux sur des bases plus sûres, et le niveau du Produit National est ainsi
mieux estimé. Mais l’un de ses résultats majeurs aura été de montrer que le revenu brut
des entrepreneurs du secteur non structuré était nettement plus élevé que le salaire
moyen dans le secteur moderne.

II - DIMENSION ET CARACTÉRISTIQUES DU SECTEUR


NON STRUCTURÉ EN TUNISIE
1) L’EMPLOI DANS LE SECTEUR NON STRUCTURÉ

20 Les trois tableaux ci-après donnent les principales informations disponibles sur l’emploi
dans le secteur non structuré et sa répartition par branche d’activité et par mode
d’exercice en 1980.
21 Le tableau 1 en particulier montre que l’emploi non agricole en Tunisie peut être réparti
entre cinq composantes d’importance à peu près comparable : l’Administration, le secteur
à participation publique, le secteur privé moderne, le secteur non structuré localisé
(petits établissements de moins de 10 emplois) et le secteur non structuré non localisé :
chacune de ces composantes représentait en 1980, 18 à 20 % de l’emploi non agricole.
L’évolution constatée entre 1975 et 1980 est difficilement attribuable à de véritables
changements structurels. Compte tenu du faible nombre d’années à s’être écoulées entre
les deux dates, il est plus probable que les écarts observés sont dûs à des changements de
concepts, de nomenclatures, de méthodes de collecte et de calcul.

Tableau 1 – Le secteur non structuré dans l’emploi non agricole en Tunisie (1975 et 1980)

Source : CHARMES (J.), « Place et rôle du secteur non structuré dans la planification du développement
et les politiques d’emploi en Tunisie». Cf. World Bank. Tunisia. Industrial Employment. Report n° 5564
– TUN – June 1985.

22 Le tableau 2 permet de voir quelles sont les branches d’activités où le secteur non
structuré pèse d’un poids particulièrement lourd, représentant de 40 à 90 % de l’emploi
total de la branche : ce sont les branches du textile et de la confection (62 %), du bois et de
196

l’ameublement (61 %), du commerce (80 %), des réparations (88 %), de la restauration
(41 %) et des autres services (coiffeurs, blanchisseurs... 48 %) : dans le seul secteur
secondaire, 40 % de l’emploi relève du secteur non structuré en 1980.
23 Dans l’ensemble, le secteur non structuré est constitué pour 54 % d’activités secondaires,
pour 24 % d’activités commerciales et pour 22 % d’activités de services. Mais dans les
activités secondaires, le textile et la confection pèsent pour près de 53 % et le bâtiment
pour près de 21 %, branches dans lesquelles les activités non localisées représentent plus
des 6/7 de l’emploi du secteur non structuré.
24 C’est pourquoi il est utile d’opérer une répartition de l’emploi selon la branche d’activité
afin de faire ressortir les principales composantes du secteur non structuré susceptibles
de présenter des caractéristiques sensiblement différentes et de se traduire par des
comportements contrastés.
25 L’enquête de l’INS (ENAE 1981) a porté sur un échantillon représentatif (près de 6 000
entreprises) des seules activités localisées des secteurs secondaire et tertiaire (commerce
et services). Les résultats de cette enquête, et en particulier les caractéristiques que nous
allons présenter, concernent donc ces seules activités : ils sont cependant extrapolables à
certaines activités non localisées qui ne sont ainsi qualifiées que parce qu’elles ne sont
pas déclarées. Au total, on peut ainsi affirmer que ces caractéristiques s’appliquent
directement à plus de 53 % de ce que nous avons appelé le secteur non structuré, ainsi
que cela ressort du tableau 3.

Tableau 2 – Composition du secteur non structuré par branche d’activité en 1980

Source : CHARMES (J.) – op. cit.


197

Tableau 3 – Les grandes composantes du secteur non structuré en 1980

Note(*)1

26 Les monographies réalisées auprès de petits marchands ambulants, de petits métiers de la


rue, et de tâcherons du bâtiment permettent d’indiquer que ces activités sont loin de
constituer un sous-emploi donnant lieu à de faibles rémunérations. Rappelons en outre
que les manœuvres occasionnels du bâtiment ne sont pas inclus dans la statistique de
l’emploi du secteur non structuré. Mention particulière doit cependant être faite du
travail à domicile des femmes dans le textile et la confection. Dans de nombreux pays, les
emplois qu’elles représentent sont exclus de la population active par défaut de la
méthode de collecte. Dans le recensement de la population de 1975 et l’enquête
population-emploi de 1980, les statisticiens tunisiens se sont efforcés de réintégrer dans
la population active une partie de ces femmes qui se déclarent spontanément « au foyer »
et sont donc classées comme inactives : il est ainsi apparu qu’une proportion importante
d’entre elles exerçait des activités de tissage et de confection à domicile. S’agit-il de sous-
emploi ? Deux remarques s’imposent à ce sujet : en 1980, tout d’abord, le critère
d’intégration dans la population active impliquait l’exercice d’une activité marginale par
les femmes au foyer sur une durée de plus de 15 heures au cours de la semaine précédant
l’enquête, ce qui est plus exigeant même que pour la population active effective. En
second lieu, l’emploi du temps d’un certain nombre de ces femmes actives marginales se
partage entre des tâches ménagères et l’activité marginale proprement dite : pour autant
que ces femmes ne désirent pas se présenter sur le marché du travail si elles en ont
l’occasion, il s’agit d’un travail à temps partiel, et non de sous-emploi.
27 Cette mise au point effectuée sur la question du travail à domicile qui représente près du
quart de l’emploi dans le secteur non structuré et qui reste, il est vrai, une zone d’ombre,
quelles sont les principales caractéristiques à ressortir des enquêtes ?

2) CARACTÉRISTIQUES DU SECTEUR NON STRUCTURÉ

28 Nous en présenterons plus particulièrement trois concernant la main-d’œuvre, les


revenus et la croissance des entreprises.
198

29 — Des modalités particulières d’utilisation de la main-d’œuvre : Il est bien connu que le secteur
non structuré est un utilisateur privilégié de la main-d’œuvre constituée par les apprentis
et les aides familiaux. Globalement, ce type de main-d’œuvre représentait en 1980 près de
8 % de l’emploi non agricole, contre 1,6 % seulement en 1966. La période de libéralisation
postérieure aux coopératives s’est traduite par un très fort développement de
l’apprentissage dont le taux de croissance annuel s’est élevé à 22 % entre 1966 et 1980
(Charmes – 1982).
30 Dans les branches où le secteur non structuré est dominant, la proportion de cette main-
d’œuvre varie de 19 % (textile, cuir) ou 20 % (réparations, services) à 34 % (bois,
ameublement). Si l’on s’en tient aux seuls petits établissements de moins de 10 emplois du
secteur non structuré, l’apprentissage représente en moyenne 25 % de l’emploi dans ces
établissements, contre 31 % à la main-d’œuvre salariée, le reste étant constitué par l’auto-
emploi (patrons, indépendants) et les aides familiaux (Charmes – 1983).
31 Une part non négligeable de la force de travail nécessaire est en outre mobilisée par le
biais du tâcheronnage qui peut prendre des formes extrêmement diverses : variantes du
salariat, de la sous-traitance ou du métayage (Charmes et Kamoun – 1985).
32 Si le niveau des salaires dans le secteur non structuré est notablement inférieur à ce qu’il
est dans le secteur moderne (76 % pour les ouvriers qualifiés, 51 % pour les manœuvres et
demi-ouvriers dans les branches manufacturières), il faut garder à l’esprit que l’âge
moyen de cette main-d’œuvre est beaucoup plus bas que celui de la population salariée
dans son ensemble. Et contrairement à une idée fort répandue mais qui a l’avantage
d’entrer dans les schémas d’explication classiques, la rémunération moyenne des salariés
du secteur non structuré n’est pas inférieure au SMIG, ainsi qu’il ressort du tableau 4.

Tableau 4 – Salaires moyens du secteur non structuré en proportion du SMIG (1981)

Source : INS - ENAE 81.


Notes : En 1981, le SMIG s’élevait à 64 D par mois pour le régime des 48 heures. La subvention
accordée aux boulangers en proportion de la masse salariale déclarée, explique le niveau relativement
élevé des salaires dans la branche IAA.

33 Dans le commerce le salaire moyen s’établissait à 107 % du SMIG également.


34 Un récent rapport de la Banque Mondiale, signé de Bela Balassa6 est pourtant venu nier
cette évidence empirique, alors même que ces données avaient été présentées et
analysées dans un rapport antérieur de la Banque (Charmes in World Bank 1985). De tels
procédés ne peuvent s’expliquer que par la force des idées reçues ou par la volonté
opiniâtre d’appliquer des schémas préconçus : le SMIG comme niveau de référence pour
la fixation des rémunérations dans le secteur non structuré concurrenciel et comme point
199

d’équilibre du marché du travail irait à l’encontre de l’hypothèse de surévaluation des


salaires dans le secteur moderne que voulait faire passer l’auteur.
35 Même les apprentis du secteur non structuré ont un niveau de rémunération équivalent à
ce qui leur est versé dans le secteur moderne. Ce phénomène est le résultat d’une
évolution récente et la preuve inquiétante d’une transformation des apprentis en une
simple main-d’œuvre salariée. Une telle évolution porte en elle les germes d’une
contradiction particulièrement grave pour l’avenir du secteur non structuré, ainsi que
nous le verrons plus loin.
36 — Des niveaux substantiels de revenus : Si les salaires versés par le secteur non structuré sont
plus élevés qu’il n’est généralement admis, les revenus générés par ses activités ne sont
pas moins substantiels, ainsi que l’attestent les résultats de l’ENAE 1981 présentés au
tableau 5 ci-après. Le revenu brut de l’entrepreneur, c’est-à-dire avant impôts directs et
non déduit l’amortissement du capital, s’élève dans les branches manufacturières à plus
de 5 fois le SMIG et près de 3 fois le salaire moyen du secteur moderne (avec un maximum
dans le secteur du bois : plus de 7 fois et 4 fois respectivement).

Tableau 5 – Revenus des entrepreneurs du secteur non structuré en 1981

Sources : INS - ENAE 81.


Note (1) 2
Note (2) 3
Note (3) 4

37 Dans les branches commerciales, ces proportions sont de 4,4 fois le SMIG et 2,6 fois le
salaire du secteur moderne. Enfin le secteur des services présente les performances les
plus élevées avec un revenu brut de près de 9 fois le SMIG et de plus de 5 fois le salaire du
secteur moderne (avec des maxima pour l’hôtellerie, les cafés-restaurants et les autres
services rendus aux ménages : blanchisseries, bains maures...).
38 Si l’on approxime par l’investissement réalisé en 1981 la part du revenu brut que
l’entrepreneur devra consacrer à l’amortissement et au renouvellement du capital, on
constate que l’investissement ne représente guère que 8,6 % du revenu brut dans les
branches manufacturières. Et si l’on approxime ensuite la rémunération du travail de
l’entrepreneur par le salaire moyen du secteur moderne7, on constate alors qu’il reste une
200

marge confortable susceptible de faire l’objet de placements divers (consommation de


biens durables, immobilier, mais aussi investissement ou placement dans d’autres
affaires). Or précisément, comment s’opèrent la croissance et l’accumulation dans le
secteur non structuré ?
39 — Un type de croissance et d’accumulation fractionnée : On a longtemps considéré et on
considère encore souvent aujourd’hui qu’il existe un hiatus entre secteur non structuré et
secteur moderne et l’on en veut pour preuve le nombre relativement faible des
entreprises de taille intermédiaire qui ne permettrait pas d’assurer la continuité du tissu
des activités : le passage d’activités de petite taille à des activités de taille plus importante
ne pourrait ainsi se réaliser graduellement.
40 En abandonnant l’hypothèse simplificatrice selon laquelle tout établissement du secteur
non structuré est autonome, et en s’efforçant de reconstituer les entreprises à partir de
leurs établissements, le recensement des établissements de 1981 à montré au contraire
qu’il ne s’agissait là que d’une simple illusion statistique et qu’il existait bel et bien un
secteur intermédiaire illustrant les diverses formes classiques de la croissance des
entreprises : croissance verticale par intégration d’activités d’amont et d’aval, croissance
horizontale, diversification... Simplement, et conformément à la logique, les bénéfices
réalisés à partir d’une activité sont placés dans des activités similaires, complémentaires
ou totalement différentes, mais de taille comparable dans tous les cas : plus de 21 % des
entreprises employant de 10 à 49 personnes se révélèrent ainsi constitutées par de petits
établissements de moins de 10 personnes (Charmes in World Bank 1985). Le petit
engendre le petit, et c’est la multiplication qui crée l’effet de masse.
41 Mais si en définitive, et en dépit de certaines contradictions de son développement, le
secteur non structuré se caractérise par un tel dynamisme et une réelle croissance, quelle
pourrait être la justification d’une politique de promotion de ce secteur, de la part des
pouvoirs publics ?

III – LES ENJEUX ACTUELS ET LES CONTRADICTIONS


DU DÉVELOPPEMENT DU SECTEUR NON STRUCTURÉ
42 La meilleure connaissance du secteur non structuré résultant des enquêtes qui viennent
d’être décrites s’est-elle traduite par une meilleure perception des problèmes de
l’économie et de la société tunisiennes, par une réduction de leurs contradictions, et par
des décisions et des mesures politiques adaptées ?
43 La réponse à cette question n’est pas simple. Lorsque, à la veille du VIe Plan, et comme il a
déjà été dit, le planificateur s’inquiète de savoir si le secteur non structuré pourrait venir
combler le déficit des créations d’emplois auquel parvenaient ses projections de main-
d’œuvre, on pouvait être tenté de répondre que, en toute hypothèse, c’était son rôle et
qu’il le remplirait.
44 Mais pour le planificateur, d’un point de vue intellectuel et conceptuel, la création
d’emplois se doit d’être un processus contrôlé. Cette remarque peut paraître étonnante
dans une économie libérale, même planifiée : mais il est vrai que si le processus de
création d’emplois doit bien être autonome et spontané, il doit aussi pouvoir faire l’objet
d’un certain contrôle, ne serait-ce qu’afin d’être mesuré, orienté, maîtrisé. De sorte que la
volonté de promouvoir le secteur non structuré n’est sans doute pas exclusive d’une
201

certaine velléité de le « structurer », c’est-à-dire de le faire entrer dans le cadre de


l’économie officielle.
45 Mais surtout le chômage se posant essentiellement en terme d’insertion des jeunes à la
recherche de leur premier emploi, il était clair qu’un objectif de la politique de promotion
à mettre en œuvre devait être de développer sa capacité d’absorption des jeunes
défaillants ou sortants du système scolaire.

1) LA POLITIQUE DE PROMOTION DE L’ARTISANAT ET DES PETITS


MÉTIERS, ET SES RÉSULTATS

46 La politique de promotion de l’artisanat et des petits métiers date précisément de cette


période de préparation du VIe Plan. La législation mise en place en 1981 n’intervient
cependant pas sur un terrain totalement vierge. Depuis 1973, et avec des résultats divers,
le Programme de Développement Rural (PDR) dont l’un des objectifs est de freiner l’exode
rural, a permis de distribuer près de 8 millions de dinars à près de 51 000 bénéficiaires
dans les domaines de l’artisanat (tissage) et des petits métiers. On estime qu’entre 1973 et
1982, près de 12 000 emplois ont ainsi été créés et près de 6 000 emplois ont été consolidés
(estimations du Commissariat Général au Développement Régional, citées dans Charmes
et Sanaa – 1985). A partir de 1976, le projet de la Famille Productive va permettre de venir
en aide à des familles particulièrement nécessiteuses en leur distribuant des moyens de
production et des matières premières. Par ailleurs, à l’autre extrêmité du champ
d’intervention, le Fonds de Promotion et de Décentralisation Industrielles (FOPRODI)
permet l’attribution de dotations en capital et de crédits à taux d’intérêt avantageux pour
les projets d’investissement inférieurs à 500 000 dinars, et en particulier à ceux inférieurs
à 75 000 dinars.
47 Il s’en fallait de beaucoup cependant que l’ensemble des possibilités d’investissements sur
une petite échelle soient couvertes, et entre les deux catégories de Fonds (PDR, famille
productive d’une part, FOPRODI d’autre part) il existait un vide qu’est venu combler le
Fonds National de Promotion de l’Artisanat et des Petits Métiers (FONAPRAM).
48 Créé par la loi 81-76 du 9 août 1981, le FONAPRAM a été conçu au bénéfice de personnes
en quête d’emploi, de salariés désireux de s’installer à leur propre compte et
d’entrepreneurs cherchant à étendre leurs activités : dans tous les cas, les promoteurs
doivent justifier de leur qualification et s’engager à se consacrer à plein temps au projet.
Les projets peuvent être de deux sortes : d’un montant inférieur à 10 000 dinars, ou d’un
montant compris entre 10 000 et 20 000 dinars. Comme pour le FOPRODI, l’aide consiste
en une participation aux fonds propres sous forme de dotation en capital, et en crédits à
moyen terme à faible taux d’intérêt.
49 Entre 1982 et 1984, selon les statistiques de la Banque Centrale de Tunisie, le FONAPRAM a
permis d’accorder 3 511 agréments (2 625 financements) représentant plus de 19 000
emplois et 29 millions de dinars d’investissement. Le projet moyen s’établit à près de
8 500 dinars d’investissement (on voit donc que ce sont les petits projets qui ont
prédominé) et à 5,5 emplois créés, soit un coût moyen de création d’emploi d’un peu plus
de 1 500 dinars. Mais il s’agit de statistiques établies à partir des dossiers présentés à
l’agrément. Cependant une enquête réalisée en fin 1984 par la Direction des Programmes
et des Interventions de l’Office de Promotion de l’Emploi (OPETTE) a montré, sur la base
d’interviews auprès des promoteurs, que le nombre moyen d’emplois créés s’élevait en
202

réalité à 2,9 et que 25 % de ces emplois concernaient des apprentis et 59 % des salariés.
Parmi les promoteurs, on ne compte que 4 % d’anciens chômeurs, mais 52 % d’anciens
salariés. De sorte que l’on peut se demander s’il ne s’agit pas là d’une simple émergence
de l’économie cachée qui trouverait désormais les avantages consentis à l’économie
officielle plus intéressants que ceux qu’elle retirait de sa « non structuration » : on sait en
effet qu’une proportion non négligeable de salariés du secteur moderne (dont la fonction
publique) exercent une double activité dans le secteur non structuré. En tout état de
cause, on est encore loin d’un système visant à dynamiser « l’industrialisation rampante »
et l’innovation, que Moncef Bouchrara (1984) appelle de ses vœux.
50 Bien que l’on ne soit pas encore en mesure de dire si les objectifs de la politique de
promotion de l’artisanat et des petits métiers ont été réellement atteints et si les projets
financés seront viables, il est clair cependant que le Fonds a connu un réel succès, à telle
enseigne que les Programmes de Développement Rural et de la Famille Productive ont
orienté leur aide dans ces domaines vers la constitution de fonds propres en vue de
parvenir à l’éligibilité au FONAPRAM. De même, le Programme National pour l’Emploi des
Jeunes à orienté plus de 61 % de ses fonds dans ce sens en 1984, et l’on peut dire que
l’enjeu est désormais d’inverser les proportions présentées plus haut : les jeunes à la
recherche de leur premier emploi constituant ainsi la première préoccupation de la série
de mesures prises en faveur du secteur non structuré.
51 La politique de promotion de l’artisanat et des petits métiers est ainsi au cœur de deux
problèmes d’importance pour l’économie et la société tunisienne d’aujourd’hui : la
formation d’une classe moyenne de petits entrepreneurs et l’insertion des jeunes sur le
marché du travail, deux processus qui portent en germe des contradictions essentielles
pour la formation sociale tunisienne contemporaine.

2) LA CONSTITUTION D’UNE CLASSE MOYENNE ET L’OPPOSITION


CAPITAL-TRAVAIL

52 Les activités du secteur non structuré sont devenues – si elles ne l’ont toujours été – une
source de revenus relativement importants, plus rémunérateurs en tout cas que le
salariat dans le secteur moderne. Nous avons vu également que le dynamisme de ces
activités était bien réel et qu’une accumulation pouvait y prendre naissance.
53 On observe que les petits entrepreneurs du secteur non structuré sont généralement issus
de couches sociales ou du moins de catégories socioprofessionnelles semblables à celles
qu’ils représentent aujourd’hui : mais si l’on continue à être entrepreneur de père en fils,
les jeunes poursuivent de plus en plus fréquemment leurs études et le salariat dans le
secteur moderne ou la fonction publique peut représenter une ambition neuve pour la
génération nouvelle aussi bien que pour ses aînés. C’est ainsi que depuis quelques années,
et notamment à partir des années 70, on a assisté à une diversification du recrutement
des entrepreneurs.
54 L’apparition, qualifiée parfois d’intrusion, de couches sociales nouvelles s’est opérée de
diverses façons et a contribué à déstabiliser un secteur qui fonctionnait largement jusque
là sur le modèle des corporations. Dans ce processus, et contrairement à une idée fort
répandue, l’exode rural n’a joué qu’un rôle marginal : son débouché reste essentiellement
le travail non qualifié dans le bâtiment et les travaux publics, et ce sont seulement les
203

enfants de la seconde génération qui accèdent à l’apprentissage dans le secteur non


structuré.
55 La diversification de l’origine des entrepreneurs s’est réalisée par l’ouverture de l’accès
aux professions. Non que les patrons ne se soient pas efforcés de maintenir le numerus
clausus qui était pratiqué dans les corporations, mais les règles du jeu ayant changé, le
système concurrentiel a prévalu et a poussé les jeunes gens qui avaient terminé leur
apprentissage à s’installer rapidement à leur compte. Le faible encouragement qu’ils
reçoivent en tant que salariés – simple conséquence du jeu du marché concurrentiel qui
amène toutefois le salaire d’équilibre au niveau du SMIG, comme nous l’avons vu – les
incite à ouvrir leur propre entreprise. Et l’on a effectivement constaté que l’âge moyen
des salariés du secteur non structuré (non compris les apprentis) est relativement bas, ce
qui signifie que l’on ne demeure pas dans ce statut mais qu’il s’agit d’une étape vers
l’installation à son propre compte. Et si l’on demeure salarié dans le secteur moderne,
c’est bien parce que la position stable ainsi acquise est recherchée comme plus
valorisante sur le plan social. Les jeunes qui, sous l’effet du développement de la
scolarisation, poussent de plus en plus leurs études jusqu’au secondaire, n’ont pas pour
ambition de s’engager dans des activités ou des entreprises du secteur non structuré : du
moins en était-il ainsi jusqu’à une date récente, car nous verrons que cette attitude est en
train de changer sous la pression du chômage.
56 La faiblesse relative des rémunérations dans le secteur moderne, comparativement aux
gains permis par l’initiative privée, a tendu à transformer ces emplois en positions à
partir desquelles des activités multiples vont pouvoir être entreprises. Mais comment
cela se peut-il étant donné que le niveau des rémunérations ne permet pas en principe la
réalisation d’une épargne suffisante ? En 1981, les crédits institutionnels jouaient encore
un rôle très peu important dans le financement des investissements du secteur non
structuré (9 % dans les branches manufacturières d’après l’ENAE – 1981). Ce n’est donc
pas l’accès à ces circuits financiers qui explique l’intervention des acteurs du secteur
moderne dans le secteur non structuré. Sans vouloir nier le rôle joué par les gains
occultes que génèrent les positions dans le secteur moderne, c’est plutôt le crédit à la
consommation (achat de véhicules de transport) et surtout le crédit d’accession à la
propriété immobilière qui ont joué un rôle important. Largement ouvertes aux salariés du
secteur moderne, à des conditions très avantageuses, ces sources de financement leur ont
permis d’entrer en force dans le secteur non structuré, par le biais d’associations capital-
travail.
57 S’il est très facile de s’installer à son propre compte dans le secteur non structuré (cela ne
nécessite pas d’immobilisations très importantes), la disposition d’un local est sans doute
la condition la plus difficile à remplir. Pour les salariés du secteur moderne ayant un
métier susceptible d’être exercé individuellement, la pratique de la journée continue
facilite l’ouverture d’un petit atelier. Quant à ceux dont la qualification ne peut être
directement utilisée en vue de satisfaire les besoins du consommateur final, il leur suffit
de débaucher des salariés du secteur non structuré en leur proposant la mise à
disposition d’un local (garage ou pièce d’habitation aménagée) sous la forme
d’associations capital-travail au terme desquelles le propriétaire des murs se fait
rémunérer par un certain pourcentage des recettes réalisées sur l’activité entreprise. Ce
qui n’est au départ qu’une simple forme de métayage en milieu urbain (Charmes et
Kamoun – 1985) prend progressivement l’aspect d’une véritable participation au capital
de l’entreprise et l’associé apportant le travail n’est souvent qu’un simple salarié,
204

rapidement tenté d’aller chercher fortune ailleurs : l’institution du FONAPRAM pourrait


bien avoir permis à ces associés-apporteurs de travail, de mobiliser les circuits de
financement dans cette optique. Ainsi s’expliquerait la proportion importante d’anciens
salariés parmi les bénéficiaires du Fonds.
58 L’on assiste de la sorte à un véritable brassage dans le recrutement de cette classe de
petits entrepreneurs : à côté des artisans que l’on peut qualifier de traditionnels,
nombreux sont désormais les salariés ou anciens salariés des secteurs public et privé à
s’être transformés en hommes d’affaires ou entrepreneurs.
59 Sans doute cette classe d’entrepreneurs a-t-elle des intérêts divergents : les dispositions
du FONAPRAM sur les qualifications requises des bénéficiaires et l’engagement qu’ils
doivent prendre d’exercer à plein temps l’activité ont été dictées par les artisans
traditionnels évidemment désireux de limiter la concurrence et de se réserver le bénéfice
des mesures de promotion. La loi de 1983 portant statut de l’artisan (cf. Charmes et Sanaa
– 1985) va dans le même sens. Mais cette nouvelle classe moyenne a aussi des intérêts
communs déterminés, dans une situation de forte concurrence, par le niveau des revenus,
la recherche du profit et la volonté d’accumuler. Ces intérêts communs expliquent les
transformations récentes qui se sont opérées dans le processus d’absorption des jeunes
sur le marché du travail.

3) L’ABSORPTION DES JEUNES DÉFAILLANTS SCOLAIRES ET DES


JEUNES DIPLÔMÉS

60 Le rôle d’absorption des jeunes défaillants du système scolaire a été l’une des principales
raisons qui ont suscité l’intérêt pour le secteur non structuré. Par le biais de
l’apprentissage, une part importante des jeunes non diplômés trouvait ainsi une modalité
commode et efficace d’insertion sur le marché du travail.
61 Nous avons vu que le secteur non structuré consacrait en moyenne 25 % de ses postes de
travail à une main-d’œuvre relevant de ce statut. Selon le recensement des
établissements de 1976 (INS – 1980), près des 3/4 des apprentis étaient employés par de
petits établissements de moins de 5 personnes. Ces derniers jouent donc un rôle essentiel
dans le processus d’insertion; mais le rôle des établissements de taille plus importante (5
à 9 emplois) n’en a pas été moins important, puisque 30 à 40 % de leurs effectifs sont
constitués par de jeunes apprentis qui dépassent de loin leurs besoins propres de
formation : la rotation de cette main-d’œuvre est donc organisée, de façon à minimiser
son coût et à maximiser sa productivité (Charmes - 1979 et 1982).
62 La mise en relation des données statistiques sur les effectifs d’apprentis, la rotation de la
main-d’œuvre et le niveau des rémunérations d’une part, et des données qualitatives,
issues des monographies de métiers, sur le contenu de l’apprentissage d’autre part, nous
avait conduit à identifier deux types contrastés d’utilisation de la main-d’œuvre en
apprentissage. D’une part les ateliers de petite taille étaient susceptibles de dispenser une
formation sur le tas, classique et complète en ce sens que les apprentis pouvaient y
acquérir non seulement les techniques du métier, mais aussi les connaissances pratiques
(en matière d’approvisionnements, de débouchés) qui les rendraient aptes à devenir
artisans à leur tour; le système était très sélectif et la faible rémunération versée à
l’apprenti était le prix que celui-ci devait payer pour apprendre le métier. Dans les
ateliers de taille intermédiaire d’autre part, les apprentis étaient rapidement spécialisés
205

dans des tâches parcellaires, permettant ainsi une utilisation productive de la main-
d’œuvre en formation; les rémunérations consenties pouvaient alors être plus
importantes, mais au prix d’un abandon de l’apprentissage du métier.
63 Bien que l’on en soit réduit aux conjectures, un certain nombre d’indices amènent à
penser qu’entre ces deux types de comportements, c’est le second qui l’a finalement
emporté au détriment du premier qui apparaissait comme une survivance du système
traditionnel. Tout d’abord, la rémunération moyenne versée aux apprentis du secteur
non structuré atteint le même niveau que celle qui est consentie à ce type de main-
d’œuvre dans le secteur moderne (21 D mensuels dans les branches manufacturières selon
l’ENAE 81, soit 1/3 du SMIG). Dans certaines branches, cette rémunération en proportion
du SMIG a augmenté par rapport à ce qu’elle était quelques années auparavant (1977); elle
est d’autre part supérieure à son niveau dans le secteur moderne (dans la branche des
industries métalliques par exemple), ce qui semble montrer que l’équilibre concurrentiel
s’établit au-dessus du niveau réglementaire (Charmes in World Bank – 1985).
64 Si ces résultats sont bien la conséquence du jeu de la concurrence sur le marché du
travail, ils sont aussi la conséquence du relèvement général du niveau d’éducation sous
l’effet de la politique de scolarisation et de l’incitation à recruter des jeunes sortants du
secondaire (les apprentis placés par l’Office de l’Emploi doivent en effet justifier d’un
niveau d’éducation secondaire) : or ces jeunes n’acceptent plus d’être traités comme
pouvaient l’être de jeunes analphabètes ou défaillants du primaire; ils réclament la
rémunération à laquelle ils peuvent prétendre légalement et font jouer la concurrence.
Dès lors l’employeur en est réduit à les traiter comme une simple main-d’œuvre qu’il
s’agit de faire produire le plus rapidement possible; l’on assiste ainsi à une uniformisation
des comportements vis-à-vis de l’apprentissage et cette parole n’est plus de mise
aujourd’hui d’un père réprimandant son fils apprenti qui avait accepté une rémunération
en argent de son patron : « C’est le travail qu’il faut prendre et non l’argent ». (Charmes –
1982).
65 On peut ainsi penser que le secteur non structuré joue de moins en moins son rôle
d’absorption et d’insertion des défaillants du primaire. La question se pose dès lors de
savoir qui va assurer la relève, car c’est une main-d’œuvre spécialisée qui est ainsi
formée, non des hommes de métier. Le risque était grand d’assister en conséquence à un
abaissement du niveau général de qualification dans le secteur non structuré, et à une
diminution de la qualité des produits fabriqués et des services rendus.
66 Un phénomène nouveau s’observe cependant depuis quelques années : la lente et
progressive intégration des jeunes diplômés du secondaire, titulaires du brevet
professionnel, dans le circuit économique par l’intermédiaire du secteur non structuré.
Une enquête de suivi, réalisée en 1981 par le Ministère de l’Education Nationale et
l’Institut National du Travail sur les sortants de la promotion 1978 de l’enseignement
secondaire professionnel, avait révélé que 33 % de ces jeunes sortants étaient encore en
chômage et que 44 % de ceux qui avaient trouvé un emploi avaient été embauchés par de
petites entreprises du secteur non structuré, à des salaires inférieurs au SMIG. C’est à
l’intention de ces jeunes qu’ont été institués en 1981 les contrats emploi-formation au
terme desquels l’État prend en charge une partie des salaires consentis aux jeunes ainsi
recrutés. Bien qu’il ait été proposé que les petites entreprises du secteur non structuré
soient aussi susceptibles de bénéficier de ces avantages, il semble que celles-ci se soient
acquittées, spontanément et au-delà de toute attente, de cette tâche d’insertion. Pour les
employeurs, cette main-d’œuvre qui accepte des taux de salaire relativement bas, est
206

immédiatement productive et rentable. Mais il est beaucoup plus difficile – et d’ailleurs


cela ne présente pas d’intérêt – de la spécialiser dans des tâches parcellaires. Du fait de
leur formation initiale, ces jeunes sont susceptibles d’acquérir rapidement l’ensemble des
techniques du métier tout en étant capables de gérer une entreprise selon les règles plus
proches de la comptabilité classique : ils constituent donc une population-cible pour le
FONAPRAM et il est probable qu’une proportion non négligeable d’entre eux a bénéficié
du Fonds. Car le système de rotation de la main-d’œuvre qui caractérisait l’apprentissage,
s’applique désormais à eux et ils ont très rapidement tendance à s’installer à leur propre
compte.
67 Le secteur non structuré, tel qu’il a été défini et caractérisé, est donc soumis actuellement
à de profondes transformations. Des processus contradictoires y sont à l’œuvre qui vont
bouleverser ses structures et ses comportements au cours des années à venir. Le brassage,
qui concerne aussi bien les employeurs que la main-d’œuvre, est porteur de
contradictions, mais il signifie surtout que le secteur non structuré qui se met en place
aujourd’hui est extrêmement différent de celui d’hier et qu’il constitue une étape vers
l’intégration dans l’économie moderne.
68 Décembre 1985

NOTES
1. En Afrique toutefois, la statistique tunisienne est certainement l’une des plus solidement
établies sur la base de grandes enquêtes nationales.
2. Recensements Généraux de la Population de 1956, 1966, 1975 et Enquête Population-Emploi de
1980.
Recensements des Activités Industrielles de 1957, 1966, 1975, 1980. Recensements des
Etablissements de 1976 et 1981.
3. On peut en trouver un malheureux exemple récent dans l’article d’Anne RAULIER : « La Tunisie
emportée dans la tourmente néo-libérale », in Le Monde Diplomatique – Décembre 1985, n° 381.
L’auteur, citant des chiffres approximatifs, y assimile abusivement le secteur non structuré au
sous-emploi.
4. Ces proportions sont calculées par rapport à la population active occupée; les chômeurs ne
sont pris en compte ni dans le numérateur, ni dans le dénominateur. D’autre part, emploi non
agricole n’est pas synonyme d’emploi urbain : les activités rurales non agricoles sont prises en
compte dans ces chiffres. Ces précisions sont destinées à éviter les nombreux contre-sens
provenant d’acceptions approximatives des concepts utilisés.
5. On verra plus loin l’importance de ce point.
6. Cf. « L’économie tunisienne malade de son protectionnisme » (extrait d’un rapport de la
Banque Mondiale) in Journal de l’Economie Africaine (Jeune Afrique) n os 70 et 71 du 26 septembre et
du 10 octobre 1985.
7. Qui a été trouvé égal à 109 dinars pour les ouvriers qualifiés dans une exploitation particulière
du Recensement des Activités Industrielles de 1981 (cf. note 2 du tableau 5).
207

NOTES DE FIN
1. Activités sur lesquelles a porté l’enquête ENAE 1981. ou pour lesquelles les résultats sont
directement extrapolables : ces activités représentent 199 900 emplois et 53,5 % de l’emploi du
secteur non structuré.
2. Il s’agit du revenu brut de l’entrepreneur individuel, avant impôts directs et amortissements,
incluant donc la rémunération du travail de l’entrepreneur et du capital mis en œuvre.
3. Le salaire moyen de l’ouvrier qualifié dans le secteur moderne des branches manufacturières
est pris ici comme indicateur de comparaison (cf. CHARMES – in World Bank – 1985).
4. La distorsion déjà signalée sur les salaires versés par les boulangers se répercute sur le revenu
brut des boulangers qui est sous-estimé d’autant.

AUTEUR
JACQUES CHARMES
Economiste de l’ORSTOM auprès de l’INSEE, Paris.
208

Bibliographie

BOUCHRARA (M.), (1984), « L’innovation technologique parallèle ». Le Mensuel – Tunis, n° 2, juillet


1984 : 13-24. (de larges extraits ont été publiés dans Nouvelles de l’Ecodéveloppement. Paris, MSH-
EHESS, n° 32-33, mars-juin 1985 : 71-80, sous le titre «Comment dynamiser l’industrialisation
rampante et l’innovation en Tunisie ? »)
CHARMES (J.), (1980), « Les contradictions du développement du secteur non structuré» – in Tiers
Monde. Vol. XXI n° 82 : 321-335.
CHARMES (J.), (1982), « L’apprentissage sur le tas dans le secteur non structuré en Tunisie», in «La
politique de l’emploi-formation au Maghreb – 1970-80». CRESM-CNRS. 472 p. (357-396). Collection
« Etudes de l’Annuaire de l’Afrique du Nord » Annuaire de l’Afrique du Nord – Année 1980.
CHARMES (J.), (1983), « Le secteur non structuré en Tunisie : son importance, ses caractéristiques
et ses possibilités de promotion ». Cahiers ORSTOM – Série Sciences Humaines. Vol XIX, n° 1 : 107-117.
CHARMES (J.), (1984), « Deux estimations du secteur non structuré en Tunisie. Résultats de
l’analyse comparative », in Séminaire sur les statistiques de l’emploi et du secteur non structuré. Rabat
10-17 octobre 1984 – INSEE – 2 tomes – 584 p. (435-464).
CHARMES (J.) et KAMOUN (A.), (1985), « Emploi et sous-emploi dans le secteur non structuré des
pays en développement. Concepts et méthodes d’observation ». Communication à la session
centenaire de l’Institut International de Statistique. Amsterdam 12-22 août 1985 – Multigr. 22 p.
CHARMES (J.) et SANAA (A.), (1985), « La promotion de l’artisanat et des petits métiers en Tunisie. Une
politique compréhensive à l’égard du secteur non structuré ?». Rapport pour le Bureau International du
Travail et le Ministère des Affaires Sociales. Multigr. 86 p.
INS, (1979), Recueil d’interviews auprès de menuisiers et ébénistes de Tunis et de Sfax. – Multigr. 200 p.
INS, (1979), Recueil d’interviews auprès de mécaniciens et garagistes de Tunis. – Multigr. 300 p.
INS, (1981), Recueil d’interviews auprès de fabricants de chaussures de Tunis et de Sfax – Multigr. 160 p.
INS, (1980), Recensement des établissements en milieu urbain. – 163 p. INS, (1984), Enquête Nationale
sur les Activités Economiques – 1981.
I – Méthodologie, 367 p.
II – Premiers résultats sur le secteur industriel non structuré, 38 p.
III – Résultats de l’enquête commerce, 91 p.
World Bank, (1985), Tunisia. Industrial Employment. Report n° 5564-TUN Washington, multigr.
151p.
209

(Cf. Annexe par CHARMES J. « Place et rôle du secteur non structuré dans la planification du
développement et les politiques d’emploi en Tunisie ». Multigr. 83 p.)
210

10- La réponse de l’État au processus


d’urbanisation
Jellal Abdelkefi

1 Le territoire de la Régence de Tunis de l’époque pré-coloniale, marqué au sceau de


l’économie agro-pastorale, façonné par le régime tribal de la société rurale, commandé
par une capitale aux pouvoirs politiques et religieux historiquement bien établis, desservi
par un réseau urbain ancien, est souvent présenté, de nos jours, comme un espace
géographique où les hommes et les activités se distribuaient dans des formes
harmonieuses et coexistaient dans des rapports équilibrés.
2 Le passé ayant été volontiers dévalorisé tant par le discours colonial que national,
l’histoire si souvent ré-interprétée au profit de l’autorité en place, il n’est pas étonnant
que cette image passablement idéalisée de l’univers pré-colonial ait émergé par
contrecoup et imprègne peu ou prou la pensée contemporaine : la valorisation a contrario
du passé traduit un certain réflexe de défense devant « la cassure du moi collectif »
qu’évoque Aziz Krichen, dans les pages qui suivent, à propos de la culture nationale. Au
cours de séminaires organisés par le Groupe de Recherche et d’Etudes sur la Technologie
et le Développement (GREDET) animé par l’Université, de nombreux orateurs ont tenu à
rappeler, quel que soit l’objet de l’exposé, industrie ou habitat, que la Régence de Tunis
n’était pas, au milieu du dix-neuvième siècle, « un désert technologique »1. Si la société
maghrébine pré-capitaliste était « ankylosée », si le mode de production était
« archaïque » comme en a émis l’hypothèse Lucette Valensi2, paysans et artisans
maîtrisaient des savoir faire que leur conférait une relative indépendance. C’est ce que
beaucoup d’universitaires rappellent avec force devant les difficultés actuelles du
transfert de technologies et les distorsions croisantes qu’impliquent le processus de
modernisation. Aussi n’est-il pas étonnant que tel agronome critique sévèrement la
politique des grands barrages et plaide pour que l’Etat assiste les paysans dans la mise en
place d’un réseau de petite hydraulique, technique qu’ils savent manier de façon
ancestrale. Dans les pages qui précèdent, J.P. Gachet évoque l’incitation aux « stratégies
paysannes » comme passage obligé du projet étatique de modernisation.
211

3 Dans ce contexte où l’Université investigue les capacités d’organisation de la société


traditionnelle et réhabilite ses savoir-faire, l’introduction de la Tunisie pré-industrielle et
pré-capitaliste, par le biais du capitalisme colonial, dans le monde économique moderne
est étudiée, sinon ressentie, comme une perturbation. La mise en place d’un système
agro-minier de production à l’exportation puis le développement tardif, après 1945, d’un
timide processus d’industrialisation ont eu pour effet, comme l’on montré géographes et
économistes, de désarticuler le territoire. On s’accorde également à considérer que
l’entrée imparfaite, boîteuse, dans le jeu de la division internationale du travail
accompagnée du blocage de l’économie coloniale a eu pour résultat la formation du sous-
développement. « Ce qu’on appelle sous-développement, nous dit Philippe Aydalot, c’est
cette phase intermédiaire où une part de l’économie a été entraînée dans le circuit des
mobilités internationales, sous des impulsions étrangères, avec les conséquences que l’on
sait au niveau de la destruction des cultures traditionnelles et de la clochardisation d’une
partie de la population. C’est à ce propos que l’on parle de dualisme »3. La désarticulation
du territoire et le sous-développement, thèmes majeurs exploités par le mouvement
national contre l’administration du Protectorat, ont été politiquement stigmatisés par
l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens, lors de son sixième congrès, en 1956 : dans le
rapport économique4 était publiée la carte des « zones d’exploitation française » du
territoire national. Le syndicat constatant la mise en valeur de la Tunisie du Nord et le
sous-développement de la Tunisie du Centre et du Sud, s’insurgeant devant la misère et la
détresse des populations, réclamait, toute affaire cessante, la mise en œuvre d’une
politique de planification économique visant la correction radicale du dualisme et le
rétablissement des équilibres régionaux : les autorités du Nouvel Etat étaient sommées
d’élaborer une politique d’aménagement du territoire pour combattre le sous-
développement. Ainsi identifiés comme le résultat des malformations coloniales, le
dualisme économique et la désarticulation spatiale demeureront, par la suite, la pierre
d’achoppement des actions de l’Etat planificateur, mais également de l’Etat libéral. Ces
malformations auraient-elles acquis une dimension structurelle ? Pour Pierre Signoles,
elles sont capables de perdurer « alors que la formation sociale qui les a façonnées s’est
dissoute ou transformée »5.
4 A la fin du Protectorat, la Tunisie était encore profondément rurale puisque plus de 60 %
de la population vivait encore à la campagne. Cependant la crise du système colonial
aggravée par une puissante poussée démographique entre les deux guerres avait
engendré des migrations vers les villes, migrations particulièrement intenses, toute
proportion gardée, vers la capitale. Le processus d’urbanisation ainsi initié à l’époque
coloniale n’a pas cessé, par la suite, de s’amplifier au point que la Tunisie contemporaine
est plus urbaine que rurale : 52 % de la population vit actuellement dans les villes.
5 Cette inversion de la répartition des populations entre le rural et l’urbain s’est ainsi
accomplie au moment où la Tunisie a recouvert la maîtrise de son espace national.
Concomitamment à cette inversion, les activités économiques se sont concentrées sur
l’axe Bizerte-Gabès au point que la désarticulation territoriale Nord-Sud observée à
l’époque coloniale s’est transformée en une autre : celle de la Tunisie intérieure
déshéritée opposée à la Tunisie littorale en expansion économique. Cette croissance et
cette concentration des hommes et des activités dans des espaces urbains proliférants,
dans bien des cas, au détriment des terres agricoles ou de l’environnement, est, en
Tunisie, une évolution récente. Elle s’est accomplie en moins de trente ans. Analysés à
l’échelle du Maghreb, les formes et les rythmes de l’urbanisation ont conduit les
212

géographes à parler « d’explosion urbaine »6. Résultat d’un transfert plus ou moins
continu des populations des zones d’économie de subsistance vers les zones d’économie
intégrée au marché national ou international, l’explosion urbaine serait un avatar du
sous-développement, lui-même défini par Yves Lacoste « comme une distorsion durable
entre une croissance démographique relativement forte et une augmentation
relativement faible de ressources »7. Dans ces conditions de déséquilibre structurel, se
développerait une « crise urbaine » de plus en plus complexe dont les effets
engendreraient, aux dires des sociologues, des mouvements sociaux8 débordant les
régulations institutionnelles et fragilisant les pouvoirs en place.
6 Explosion et crise urbaines, thèmes que la littérature socio-géographique développent
actuellement, connotant, implicitement ou explicitement, la capacité de l’Etat à les
juguler.
7 En Tunisie, comme dans d’autres pays du Maghreb, l’Etat n’a cessé d’intervenir car le
refaçonnage du territoire était partie intégrante du discours nationaliste : il s’agissait par
la voie de la réforme agraire et par celle du développement industriel de corriger
l’extraversion coloniale. La tentative de créer des pôles d’industries industrialisantes et
des unités régionales de développement, dans la Tunisie des années soixante, relevait de
cette problèmatique ; le maillage du territoire algérien par mille villages socialistes s’y
apparente également.
8 Or, cette « géographie volontaire » a été tenue en échec autant par les contradictions
propres à la formation sociale que par celles de la formation économique en mal
d’intégration à la division internationale du travail.
9 Cet échec a été interprété par les uns comme le fruit amer de l’inadéquation des
stratégies de développement rural, par les autres comme la conséquence du processus de
modernisation d’une économie de plus en plus assujettie au marché mondial. Or, en tout
état de cause, l’observation des phénomènes de l’urbanisation montre qu’ils se sont
accélérés quelles qu’aient été les politiques, volontaires ou libérales, mises en œuvre. Et
aux dires des démographes, ils vont vraisemblablement s’accélérer encore jusqu’au milieu
du siècle prochain9.
10 Pour identifier les politiques mises en œuvre, je propose, pour simplifier l’analyse, de
distinguer les interventions de l’Etat selon les échelles territoriales :
• à l’échelle du territoire national, les phénomènes de l’urbanisation étant directement liés
aux évolutions démographiques et économiques, ressortissent de la politique
d’aménagement du territoire visant la régulation des processus et la répartition régionale
des différentes formes de croissance.
• à l’échelle du territoire communal, la problèmatique se pose en termes de production et de
contrôle de l’espace habité intégrant des politiques sectorielles de l’habitat, des transports,
des équipements, etc... et des politiques d’organisation spatiale. Politiques sectorielles et
politiques d’organisation spatiale constituent la politique urbaine dont la responsabilité
incombe à l’Etat mais également à la commune.
11 Saisir les caractères propres aux phénomènes de l’urbanisation contemporaine (avec
toutefois des retours à la période du Protectorat afin de les situer dans leurs dimensions
historiques), décrypter les réponses de la société institutionnalisée – instances étatiques
et collectivités publiques régionales et locales – tel est le propos des lignes qui suivent.
213

DE LA DÉSARTICULATION DE LA TUNISIE COLONIALE


À CELLE DE LA TUNISIE NATIONALE
12 La prééminence de la capitale qui caractérisait déjà la Régence de Tunis au dix-neuvième
siècle s’est transformée, pendant la période coloniale, en macrocéphalie sous l’effet des
intenses migrations de l’entre deux guerres : le gonflement démographique de Tunis
coïncide avec l’entrée de la Tunisie dans l’ère du sous-développement.
13 L’analyse de la démographie tunisoise, sur une longue période, analyse que nous
empruntons à P. Signoles10, permet de distinguer trois rythmes d’évolution :
• de 1921 à 1936, la part de la population de Tunis par rapport à celle de la Tunisie demeure
stable et inférieure à 10 %. Le rapport de la population de Tunis à la population urbaine
totale demeure lui aussi constant; il s’établit à environ 40 %.
• de 1936 à 1946, ces deux rapports augmentent brutalement. Tunis devient
démographiquement prépondérante : elle représente 14 % de la population totale et 47 % de
la population urbaine.
• de 1946 à 1975, la population tunisoise continue de croître mais la courbe de croissance
s’infléchit toutefois : la capitale abrite 16 % de la population totale. Quant à la part de Tunis
dans la population urbaine elle n’a cessé de décroître pour s’établir à 34 %.
14 Selon le dernier recensement de 1984, Tunis compte 1 082 940 habitants et la Tunisie 6
966 173. La capitale ne représente donc que 17% de la population tunisienne ce que les
géographes considèrent, par comparaison à d’autres processus d’urbanisation dans le
Tiers-Monde, comme tout-à-fait raisonnable.
15 A cette modération de la croissance démographique de la capitale, deux raisons :

• La volonté politique d’administrer le territoire :

16 Après avoir réactivé le réseau urbain en déclin qu’elle avait hérité au moment de son
installation, l’administration du Protectorat a rapidement créé des ports à Sousse, Sfax,
Bizerte et finalement Tunis; l’effort d’encadrement urbain s’était limité à la seule Tunisie
septentrionale où la création de communes était nécessaire au peuplement européen
dense. Par contre, la Tunisie centrale et littorale souffraient d’un net déficit
d’urbanisation ; quant au Sud, enfin, territoire sous contrôle militaire, il n’était que peu
intégré à la dynamique coloniale.
17 Les autorités issues de l’Indépendance, pour administrer le territoire, ont assuré la
création de communes et de chefs lieux de gouvernorat. Ainsi, depuis 1956, au rythme des
réformes communales et régionales, une importante maille de villes administratives,
relais de la capitale, a été mise en place ce qui explique la décroissance de la part de Tunis
par rapport à la population urbaine.

• L’effet de la croissance économique :

18 Deux chiffres illustrent la situation particulière de Tunis par rapport à la Tunisie : la


capitale concentre 40 % de l’emploi tertiaire et 50 % de l’emploi industriel. Premier pôle
d’emplois, aire de consommation la plus importante, la capitale connaît, en raison du
niveau incomparable d’intégration économique par rapport aux autres villes du pays, une
214

avance décisive dans le processus de développement. C’est à Tunis que l’on enregistre la
mortalité infantile la plus faible, la diminution de la fécondité la plus sensible, le contrôle
des naissances le plus efficace. Des comportements nouveaux ont vu le jour et l’on peut
dire avec P. Signoles qu’il y a une démographie propre à la ville de Tunis; elle se
caractérise par un accroissement naturel (2,4 %) inférieur à la moyenne nationale (2,9 %).
Ajoutons à cette donnée fondamentale que la migration interne ne contribue à la
croissance de Tunis que pour une valeur inférieure à celle de la croissance naturelle. C’est
dire que, depuis 1956, la croissance démographique s’est répartie relativement
correctement sur tout le territoire.
19 Ainsi donc le phénomène de macrocéphalie de la capitale a été réduit et pondéré au cours
des trente dernières années ; cette pondération du déséquilibre territorial hérité du
capitalisme colonial pourrait être prise comme illustration de la thèse d’Yves Lacoste : la
croissance économique modifierait le régime démographique et partant enrayerait le
sous-développement.
20 Mais si cette thèse semble se vérifier, dans ses grandes lignes, pour le cas tunisois, qu’en
est-il de la correction de désarticulation du réseau urbain ?
21 L’urbanisation de la Tunisie intérieure et littorale, fruit, pour une large part, de la volonté
politique d’encadrer et d’équiper le territoire, n’a pas été soutenue par un effort
concomitant de développement industriel. Le rééquilibrage du réseau urbain a, en effet,
souffert des changements brutaux d’orientation politique. Si l’Etat planificateur a su créer
les conditions d’une certaine déconcentration industrielle, l’Etat libéral n’a pas poursuivi
cette politique volontaire de sorte que l’essor des petites villes considéré comme « le trait
le plus original de l’urbanisation en Tunisie »11, n’a pas de base productive : plus du tiers
des emplois sont fournis par l’administration publique, le reste des actifs émargeant aux
petits métiers ou au chômage. Prenant conscience de cette distorsion, les autorités ont
pris récemment des mesures de décentralisation industrielle par le décret du 8 juillet
1977 ; on en attend cependant les effets.
22 Mais entre temps, la mise en valeur touristique du littoral oriental, initiée pendant la
période d’économie planifiée, a eu pour résultat d’engendrer une puissante urbanisation.
En favorisant la mise en place d’infrastructures de base (énergie, eau potable,
assainissement) le tourisme a entraîné une incontestable amélioration des villes support,
créant ainsi de Tunis à Nabeul-Hammamet et Sousse-Monastir un tissu urbain favorable
aux implantations industrielles notamment des manufactures de transformation (bois,
textile, agro-alimentaire, électronique). En outre, le flux touristique sur le littoral a
nécessité la création d’un axe autoroutier, réalisé actuellement jusqu’à Hammamet et
l’amélioration du réseau jusqu’à Sfax. Cet axe de communication est un exceptionnel
privilège du littoral et a pour conséquence une indéniable polarisation des activités
économiques.
23 On mesure ce privilège par comparaison aux tentatives actuelles d’insuffler des industries
dans la région Jendouba-Le-Kef et aux essais de développement d’une zone touristique à
Aïn Draham-Tabarka. Faute d’un réseau routier adéquat, faute d’infrastructures, faute de
matériaux de construction qu’il faut aller chercher à Bizerte, Tunis, Sousse ou Sfax, la
réalisation des opérations projetées est rendue difficile par un milieu peu propice à
l’investissement.
24 Articulées autour du pôle tertiaire et industriel de Tunis, les activités touristiques de
Nabeul-Hammamet et Sousse-Monastir, les industries lourdes de Bizerte-Menzel
215

Bourguiba, les industries de transformation de Sousse et de Sfax, enfin les industries


chimiques de Gabès constituent la première zone d’expansion économique et le premier
pôle d’emplois du pays.
25 L’opposition de la Tunisie littorale à la Tunisie intérieure est désormais une réalité.

UN EXERCICE DE PROSPECTIVE : LE SCHÉMA


NATIONAL D’AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE
26 Prenant conscience des inégalités régionales en matière de développement économique
et social, le Ministère de l’Equipement et de l’Habitat a pris l’initiative, en 1982, de lancer
une étude d’évaluation des tendances de l’urbanisation accompagnée d’un montage de
scénarios d’évolution aux horizons 2001 et 2025. L’objectif de cette analyse et de cet
exercice prospectif est « la mise en évidence des options essentielles que doivent prendre
la conception du Schéma National d’Aménagement du Territoire (SNAT) »12.
27 Le lancement d’une telle étude est un évènement politique; notons que c’est la seconde
fois que les autorités manifestent leur intérêt pour l’élaboration d’un tel schéma, la
première tentative ayant été formulée en 1970 par une Direction de l’Aménagement du
Territoire mal née et ballotée, quatre années durant, au gré des remaniements
ministériels entre les départements du Tourisme, de l’Economie Nationale et des Travaux
Publics...
28 Evénement politique car c’est au Ministère de l’Equipement— ministère technique au
demeurant – que l’on évalue les distorsions spatiales de la démarche économique et
sociale menée par le Ministère du Plan. Cela signifie que, si le Ministère du Plan a tenté,
depuis 1961, de planifier le développement économique et social en termes macro-
économiques, il ne s’est guère préoccupé de la spatialisation des investissements. La
nécessité d’utiliser l’espace – denrée non renouvelable dont on commence à saisir la
fragilité (érosion, désertification, destruction de l’environnement, etc...) – selon des
critères techniques et des méthodes rationnelles est désormais une préoccupation des
autorités. Pour assurer le succès de leur démarche, elles ont soumis leurs analyses et leurs
propositions à un Comité Inter-départemental de Coordination (CIDEC) : le débat
technique a ainsi pris une certaine forme institutionnelle. L’Etat, en donnant une réponse
officielle à la question de l’aménagement du territoire – traitée jusqu’ici comme une
question mineure – laisse percer une certaine inquiétude quant aux efforts à déployer
pour conjurer les menaces de déséquilibres régionaux annoncés pour la fin du siècle : « la
poursuite de la croissance démographique à un rythme voisin de 2,5 % par année peut
entraîner à elle seule des effets déstabilisateurs sans précédents, sur le plan
géographique. En effet, cette croissance dépasse dans presque toutes les régions du pays
les possibilités d’augmenter la production de l’agriculture et obligera une part toujours
plus grande de la population à tirer sa subsistance des autres secteurs d’activité ».
29 Cette mutation sectorielle clairement annoncée, place les autorités, aux dires de la
Direction de l’Aménagement du Territoire, devant un choix simple :
• « accepter une concentration croissante dans les régions urbaines du littoral Nord-Est, où
existe un tissu économique intégré, ce choix ayant pour conséquence une forte
augmentation des disparités inter-régionales et d’importantes migrations, ou
• créer des conditions qui permettent une diffusion des activités secondaires et tertiaires à
l’ensemble des régions, en favorisant une urbanisation décentralisée ».
216

30 Le dossier analytique qui sous-tend l’alternative proposée est présenté de façon sobre; le
discours dont le ton n’est pas alarmiste, se présente comme une assistance technique au
processus politique de décision. Les caractéristiques des tendances d’évolution d’ici la fin
du siècle ont, cependant, de quoi inquiéter; qu’on en juge :
• En 2001, la Tunisie compterait, selon l’étude 10 900 000 habitants à condition d’admettre une
baisse sensible du taux de fécondité (de 14,8 % à 8 %) et du taux brut de natalité (de 32,8 % à
21,3 %). Dans cette perspective le taux d’accroissement annuel moyen serait de 2,2 %. Mais si
la baisse des taux de fécondité et de natalité n’était pas réalisée, le taux d’accroissement de
la population serait de 2,8 % par an ce qui donnerait une population de 11 300 000 habitants
à la fin du siècle.
• En 2001, sur la base de 10 900 000 habitants, les classes d’âge actif (18-59 ans) seront en
progression rapide : leurs effectifs doubleront pour représenter à la fin du siècle la moitié de
la population totale. En matière d’emploi, la Direction de l’Aménagement du Territoire
s’interroge sur la capacité de promouvoir un développement économique capable de
répondre à la demande d’emplois de la population d’âge actif (18-59 ans). Comme il est peu
vraisemblable de satisfaire la demande d’emplois, les auteurs du rapport considèrent que le
chômage persistera; dans cette perspective pour que la population soit simplement occupée,
en 2001, dans la même proportion qu’aujourd’hui (25 % pour la population totale, 57 % pour
la population active), il faudra créer 70 000 emplois par an dont 65 000 dans les activités
industrielles et tertiaires et 5 000 dans l’agriculture.
• En ce qui concerne l’évolution de la population rurale, les deux hypothèses présentées, en
conformité avec la politique gouvernementale, sont particulièrement volontaristes :
l’augmentation de la population rurale est projetée dans une fourchette de 10 à 20 % alors
que les études antérieures admettaient, une régression à un rythme annuel proche de 1 % à
partir de 197613.
• Dans l’hypothèse particulièrement favorable d’une augmentation de 20 % de la population
rurale, la population urbaine s’établirait à 7 230 000 c’est-à-dire qu’elle doublerait en vingt
ans. Toutes les villes actuelles doubleraient également de taille.
31 « Le rythme d’augmentation de la population urbaine peut-être estimé à environ 200 000
habitants par an. La production d’espace urbain de logements et d’équipements constitue
un défi considérable et la maîtrise de ce raz-de-marée urbain sera l’une des tâches
principales de l’aménagement du territoire ».
• En matière de répartition régionale du développement et de la population, la croissance
passée (1956- 1980) s’est réalisée, nous dit-on, dans un « remarquable équilibre entre
régions » mais au prix de « disparités sociales » de plus en plus marquées entre ce que la
Direction de l’Aménagement du Territoire appelle « les régions avancées » (Tunis et le
littoral) « la périphérie intérieure » (le Nord-Est) « les périphéries dominées » (Nord-Ouest-
Centre-Ouest-Sud). Notons que les auteurs du rapport emploient pour les disparités
régionales le même concept que pour les disparités internationales, celui de centre et
périphérie.
32 Ce constat de la situation antérieure est énoncé pour expliquer qu’il ne sera plus possible
de maintenir l’équilibre régional au prix de disparités sociales. Désormais, le transfert
massif des populations du secteur agricole vers les secteurs secondaire et tertiaire
impliquera une concentration des nouveaux emplois. Cette contrainte de la concentration
des emplois aura pour conséquence une déstabilisation de la répartition régionale « si des
mesures efficaces ne sont pas prises pour imposer une autre évolution ».
217

33 La Direction de l’Aménagement du Territoire ne mâche pas ses mots : il s’agit d’imposer si


l’on veut éviter que plus de sept millions de Tunisiens soient concentrés sur le littoral
dans une urbanisation quasiment continue entre Bizerte et Sfax, dans une bande de
territoire d’une dizaine à une vingtaine de kilomètres de large.
34 Les deux contraintes fondamentales – le ralentissement de la croissance démographique
et la répartition équilibrée des emplois à créer – ne sont pas aisément maîtrisables, peut-
on lire dans le rapport, car le contexte international caractérisé par « une conjoncture
soumise à des fluctuations brusques » laisse planer une « inévitable incertitude quant aux
moyens disponibles pour réaliser la politique choisie ». Dans ce contexte international qui
s’impose au planificateur, comment élaborer un schéma d’aménagement du territoire qui
soit « un équilibre acceptable entre la rentabilité à court terme de projets individuels et
l’optimalisation globale à long terme » ?
35 Ne s’interrogeant pas sur le modèle économique fondé sur la croissance de la production
et des revenus, ne remettant pas en cause les modèles de comportement impliquant la
modernisation des modes de vie et de consommation, l’insistance technique pose « la
problèmatique du Schéma d’Aménagement du territoire comme celle de la répartition
spatiale de la population et des activités ».
36 Le Schéma National est ainsi présenté comme une simple réponse technique et une
simple tentative de rationalisation des tendances de l’urbanisation sans que les
problèmes généraux de la société tunisienne n’aient été abordés : ils sont du ressort de la
société elle-même dans la mesure où les instances politiques jugent opportun d’ouvrir le
débat économique et social dans une perspective d’amélioration du fonctionnement de la
démocratie si souvent évoquée par les autorités gouvernementales14.
37 Le mérite du document présenté par la Direction de l’Aménagement du Territoire est de
revendiquer clairement son fondement technocratique et de ne pas donner d’illusions
politiques quant aux scénarios possibles. En somme les auteurs du Schéma National se
présentent comme d’honnêtes courtiers recherchant un équilibre entre efficacité
économique et équité inter-régionale. Tel est le sens des deux scénarios proposés.

— Scénario A : équilibre inter-régional :

38 Fondé sur l’hypothèse d’une solde migratoire nul – chaque gouvernorat conservant une
population correspondant à sa croissance naturelle – ce scénario « le plus
décentralisateur que l’on puisse imaginer jusqu’à la fin du siècle », suppose :
• l’augmentation de 20 % de la population rurale jusqu’en 2001 et ceci sans diminution du
nombre d’actifs employés; pour ce faire, la création massive d’emplois dans l’agriculture par
intensification des modes de faire valoir est une condition préalable. Toutefois, même en
prévoyant « l’augmentation de la charge humaine des campagnes, nous dit la Direction de
l’Aménagement du Territoire, le mouvement d’urbanisation se révèle quasiment irrésistible
et, en particulier, dans les régions les plus rurales de la Tunisie ».
39 Comment régionaliser cette urbanisation ? Il est recommandé de poursuivre la
diversification du réseau urbain actuel en facilitant la diffusion de l’urbanisation dans les
campagnes ce qui permettrait une meilleure valorisation des produits agricoles. Il
218

faudrait également équiper les zones de population dispersée en créant des centre ruraux
capables de mieux distribuer les services publics.
• L’arrêt de la concentration des populations dans la capitale et sur le littoral. Pour ce faire il
faut urbaniser massivement la Tunisie intérieure dont les villes actuelles devront tripler
d’ici la fin du siècle. Cependant, malgré cet effort décisif, et particulièrement volontaire,
Tunis et le littoral continueront à s’urbaniser de manière relativement soutenue.
40 Par ailleurs, la répartition homothétique de l’augmentation de population urbaine devrait
laisser la possibilité d’un développement différencié des villes moyennes pour créer des
pôles de croissance capables de favoriser l’intégration industrielle.
41 Ce scénario d’équilibre inter-régional implique un infléchissement réel de la politique
économique en faveur de la décentralisation industrielle : « la convergence d’actions
économiques et la mise en place d’équipement d’importance nationale, capable
d’atténuer, puis de renverser, la tendance à l’accumulation dans la zone littorale ».
42 Pour mener à bien ce scénario, il faut revoir les liaisons routières et ferroviaires afin de
desservir correctement la Tunisie intérieure notoirement sous-équipée. Il faut également
séparer les fonctions portuaires des fonctions industrielles pour que les principaux ports
puissent assurer les transbordements et la répartition des produits vers l’intérieur du
pays. « Les changements ne résultent pas d’une demande imposée par l’évolution spontanée
mais d’une volonté délibérée de développement décentralisé. Cela signifie, nous disent les
auteurs du rapport, que « les transformations de l’infrastructure doivent précéder et
orienter le développement économique ».

— Scénario B : concentration :

43 Fondé sur l’hypothèse d’un transfert de la moitié environ de l’augmentation naturelle de


population de la Tunisie intérieure et du Sud vers la capitale et le littoral oriental, ce
scénario admet une aggravation des tendances observées depuis 1970. La Direction de
l’Aménagement du Territoire ne considère pas cette évolution comme « catastrophique »
ou « inacceptable ». Pour fixer les idées, le transfert porte sur plus de trois millions de
personnes de sorte que la population urbaine du seul littoral serait, en 2001, équivalente à
la population actuelle de la Tunisie.
44 Avec une telle charge de population, le littoral de Bizerte à Sousse prendra l’allure d’une
« nébuleuse urbaine » où la concentration des hommes et des activités sera telle que les
paysages seront radicalement transformés. Dans une telle perspective de concentration,
la distinction, à l’intérieur de cette nébuleuse, entre populations urbaine et rurale
n’aurait plus guère de sens; et à l’échelle de la Tunisie, la notion de réseau urbain serait
probablement réduite à sa plus simple expression.
45 Ce scénario de concentration n’implique pas de modification de la politique économique
actuelle : il est à son image. La décentralisation industrielle et la promotion des
investissements à l’exportation telles qu’elles sont pratiquées de nos jours continueront à
diffuser les entreprises dans les périphéries proches de Tunis et de Sousse puis de Bizerte
et de Zaghouan. A la fin du siècle la région Est, avec neuf gouvernorats captant une part
essentielle des budgets d’équipement et de fonctionnement constituera une puissance
politique et économique telle que toute tentative de diffusion du développement en
direction du Sud ou de l’Ouest sera probablement enrayée.
219

46 L’originalité de ce scénario est de profiter des avantages acquis depuis l’Indépendance


pour poursuivre l’intégration économique du littoral oriental ; mais la Tunisie intérieure
qui ne retiendrait que 10 % de l’augmentation de sa population rurale évoluerait
lentement tandis que « les îlots de pauvreté ne se résorberaient que par une émigration
accélérée ».
47 La concentration des hommes et des activités sur le littoral posera à la Direction de
l’Aménagement du Territoire un formidable problème de production et de gestion de
nouveaux espaces urbains. Il s’agira, nous dit-on, de « construire ex-nihilo, chaque anné,
une ville comme Sousse entre 1983 et 1990 puis une ville comme Sfax de 1991 à 2001 soit
au total huit fois Sousse et dix fois Sfax ».
48 La pression sur les terres agricoles, l’eau et l’énergie, les spéculations foncières et
immobilières, les conflits d’occupation du sol, la dégradation de l’environnement et du
cadre de vie seront des questions quotidiennes à traiter par les autorités politiques
régionales et locales. Par référence à l’histoire de l’urbanisation des pays développés, les
auteurs du rapport estiment que ces autorités échoueront probablement à donner une
réponse positive; elles se contenteront à organiser « la survie du système urbain ».
49 Au-delà du satisfecit accordé aux autorités pour « la remarquable modération des
évolutions passées », la volonté d’élaborer un Schéma National d’Aménagement du
Territoire montre que la planification spatiale n’est plus, dans la Tunisie des années
quatre-vingt, une question mineure. Mais que signifie l’émergence de ce schéma près de
vingt ans après la mise en place d’un cadre de planification économique ? Est-ce une
simple façon d’affronter les difficultés que l’administration régionale rencontre lors de la
mise en œuvre du plan national de développement économique et social ? Ou bien
correspond-elle à une réelle prise de conscience des enjeux spatiaux de la croissance
démographique et de la concentration des activités économiques ? En bref, la démarche
se situe-t-elle dans l’ordre du technique ou dans celui du politique ?
50 Aussi bien les circonstances que la façon de procéder pour élaborer ce schéma
renseignent sur les intensions effectives.
51 La consultation du Comité Inter-Départementale de Coordination – utilisé pour
neutraliser les divergences et harmoniser les points de vue au sein de l’administration
elle-même – n’a pas servi à ouvrir les débats : les instances politiques nationales n’ont pas
saisi l’occasion que leur offrait le rapport préliminaire (1983) pour lancer à l’échelle
régionale une interrogation critique approfondie; les conseils de gouvernorat dans la
mesure où ils savent ce que représentent les disparités sociales que les rapports d’experts
ou les travaux d’universitaires identifient comme des obstacles au développement, n’ont
pas dit ce qu’ils en pensaient. Les petits drames de la vie quotidienne des régions sous-
équipées et mal gérées – qu’ils aient pour noms chômage endémique, malnutrition, échec
scolaire, hospitalisation défectueuse – constituent un état de fait que le conseil du
gouvernorat gère pour qu’ils ne perturbent pas l’ordre des choses politiques à l’échelle
nationale.
52 La sous-information sur les réalités régionales est telle que les instances
gouvernementales ne se sont rendues compte de l’importance du prix du pain que
lorqu’elles ont voulu l’augmenter ! Seul un grand drame – les émeutes de décembre 83 -
janvier 84 – ont attiré l’attention sur Kebili et Douz où la contestation a commencé.
53 En temps normal, le conseil de gouvernorat – en fait le Gouverneur – répond aux
problèmes sociaux par divers programmes que le Gouvernement met à sa disposition : la
220

dégourbification, le développement rural, etc. Dispensés à doses homéopatiques ces


programmes permettent de contenir la demande sociale plus qu’ils ne la traitent
réellement. Le programme d’emploi des jeunes, par exemple, nouvelle version des
chantiers de chômage des années soixante, est une illustration classique de la capacité
des autorités à occuper une partie des nouvelles générations à ne pas faire grand chose,
du moins quelque chose ayant un sens économique. Si l’on concède à ces programmes
qu’ils absorbent une main-d’œuvre inoccupée, ils ont d’abord une finalité politique de
conservation de l’ordre social plutôt qu’un objectif de développement.
54 Le malaise des autorités régionales sous tutelle du Ministère de l’Intérieur est cependant
devenu une réalité politique au point que le Gouvernement a mis à l’étude la révision de
la loi du 30 décembre 1963 relative aux conseils de gouvernorat. Reconnaissant devant le
Conseil des Ministres, le 23 janvier 1986, que « ces conseils ne répondent plus aux besoins
du pays », le Premier Ministre a souligné la nécessité d’en faire « un instrument efficace
au service du développement économique et social »15. Les élus, les compétences et les
forces vives de la région nous dit La Presse devront faire partie du conseil qui examinera le
programme social d’aménagement du territoire ; mais c’est au Gouverneur, dont les
prérogatives seront étendues par délégation de pouvoir des administrations centrales,
que sera attribué le rôle « d’animateur de l’action de développement ».
55 Cette évolution de l’organisation administrative du territoire signifie qu’aussi bien la
planification socio-économique que la planification spatiale seront plus que jamais
assujetties à l’autorité centrale ; mais à l’intérieur de cette même autorité, on assiste, sous
couvert d’ouverture aux « forces vives », à un renforcement de l’autorité du Ministère de
l’Intérieur sur les régions. Ce renforcement du pouvoir central sur les régions traduit des
préoccupations de politique interne. Car en Tunisie actuellement les régions ne
s’identifient pas seulement à un espace géographique mais surtout à un groupe de
pression. Ceci a été clairement explicité par le Président de la République dans son
discours de clôture de la consultation nationale pour l’élaboration du sixième plan : le
Schéma National d’Aménagement du Territoire devrait contribuer « à écarter les raisons
qui pourraient inciter certains à la pratique d’un régionalisme générateur de
conséquences funestes sur l’unité nationale »16. Par ailleurs, des considérations géo-
stratégiques, sous-tendent l’intérêt renouvelé de l’Etat au territoire national. L’expulsion
de plus de trente mille travailleurs tunisiens de Libye, en octobre 1985, ont conduit le
Premier Ministre à annoncer à Médenine l’injection de 658 milliards de dinars
d’investissement dans le Sud afin de créer quinze mille emplois17. Le développement de la
coopération tuniso-algérienne en matière de développement économique des villes
frontalières relève des mêmes préoccupations. En somme, par crainte ou amitié de nos
voisins, nous assistons à une relance du développement régional et de l’aménagement du
territoire.

STATUT COMMUNAL ET RÉGULATION URBAINE


56 Pour comprendre le fonctionnement communal de la Tunisie contemporaine, un détour
par l’histoire de la législation municipale est nécessaire.
57 Comme cela a été montré par de nombreux auteurs, l’organisation politique des Etats
musulmans à l’époque classique n’admettait pas de statut particulier pour la ville. Le
concept de commune – territoire autonome géré par un corps indépendant du pouvoir
central – n’aurait, aux dires des historiens, jamais existé dans les pays arabes et
221

musulmans. Et la création à Tunis, le 30 août 1858, d’un majlis el baladi, bien que ce soit un
événement exceptionnel, doit être considérée comme une réforme du système étatique
de gestion de la capitale : le beylik ne se départit pas de ses pouvoirs, « le conseil de la
ville » étant chargé, sous son autorité, d’administrer la capitale18.
58 Le statut communal mis en place par la Puissance Protectrice, par décret du 1er avril 1885,
s’inscrit dans le droit fil de cette conception étatique de la gestion du fait urbain. La loi
communale française du 6 avril 1884, qui a servi de modèle technique à la rédaction du
statut communal de la Régence de Tunis, a été vidée de son contenu politique. « Le
législateur tunisien, nous dit Arthur Pellegrin, a conçu le régime municipal dans un autre
esprit que le législateur français. La loi de 1884 en effet, a investi le conseil municipal de
pouvoirs très étendus justifiés par la politique séculaire des franchises communales,
consacrant ainsi le principe d’une large décentralisation et de l’autonomie de la commune
à l’égard de l’Etat. La loi tunisienne, au contraire, a voulu que la commune, organisme
nouveau dans un pays très centralisé où l’autorité s’est toujours exercée de haut en bas et
où les sujets n’avaient aucune expérience des affaires publiques, soit soumise d’une façon
étroite à l’autorité supérieure et contrôlée par elle »19.
59 En vertu de cette conception, les conseillers municipaux ne sont pas élus mais choisis sur
une liste approuvée par « l’autorité supérieure » ; le président et les vices-présidents de la
municipalité sont quant à eux désignés par décret.
60 La Direction Générale de l’Intérieur et celle des Travaux Publics exercent une double
tutelle politique et technique sur le fonctionnement de la commune.
61 Ce statut exceptionnel a perduré jusqu’à la réforme du régime du Protectorat après la
seconde guerre mondiale. Le décret du 20 septembre 1952 établissait, finalement, le
système d’élection au suffrage universel direct pour la minorité française et restreint
pour la majorité tunisienne.
62 Par décret du 20 mars 1957, le statut communal a été révisé pour ajuster le
fonctionnement municipal aux nouvelles réalités politiques. Mais les autorités issues de
l’Indépendance n’ont pas cru devoir alléger la tutelle de l’Etat sur la commune. Elles ont
préféré conserver à l’administration centrale « ses pouvoirs de commandement » la
mettant, comme l’explique B. Tekari, « hors du droit commun »20.
63 Le statut communal, hérité du régime du Protectorat, perdure donc dans ses grandes
lignes jusqu’à nos jours. En témoigne les dispositions de la loi organique des communes
de 1975 :
• En ce qui concerne le fonctionnement politique, l’article 36 de cette loi fait du Conseil
Municipal une instance de consultation « sur tout projet devant être réalisé par l’Etat ou
tout autre collectivité ou organisme public sur le territoire de la commune ». Si la
consultation est obligatoire cela ne signifie pas que la décision appartienne à la Municipalité.
Pour ne laisser aucun doute sur le pouvoir de la décision, l’article 47 stipule qu’« il est
interdit à tout conseil municipal soit de publier des proclamations ou adresses, soit
d’émettre des vœux politiques ». Cet énoncé intégralement puisé dans le décret du 20
septembre 1952 met en évidence la continuité de conception du rôle de la Municipalité :
aussi bien les autorités du Protectorat que celles du Nouvel Etat considèrent la commune
comme une instance politique mineure.
• En ce qui concerne le fonctionnement technique, la commune est dépouillée de toutre
prérogative d’aménagement : les articles 129 et 134 de la loi cantonnent les services
municipaux dans le rôle d’exécutants techniques, l’établissement des Plans Directeurs
222

d’Urbanisme (PDU) des Plans d’Aménagement Communaux (PAC) étant du ressort des
services de l’Etat. Cette disposition a été confirmée par le code de l’urbanisme paru le 15
août 1979 : la Direction de l’Aménagement du Territoire se voit confier la responsabilité de
l’établissement et de la promulgation des documents d’urbanisme, les collectivités publiques
locales ou régionales n’ayant qu’un avis consultatif. Mineure politiquement et par la loi, la
commune est également dominée par le Parti Socialiste Destourien, force politique
longtemps unique, désormais majoritaire. Comme l’énonçait le Premier Ministre lors du
séminaire sur « la Municipalité et la Cellule Destourienne », en octobre 1983, « la réussite
des édiles municipaux ne peut se faire que par et avec le PSD » 21.
64 Ainsi coincée entre l’Administration Centrale et le Parti majoritaire, la Commune n’est
qu’un simple rouage dans le fonctionnement de l’Etat-Parti. On ne s’étonnera pas dans ces
conditions que les questions d’aménagement ne puissent être réellement débattues, le
seul débat possible étant celui de l’Administration Centrale avec les Cellules
Destouriennes.
65 Les citadins concernés par tel aspect du plan d’aménagement ne peuvent faire entendre
leur voix que par l’intermédiaire d’un groupe de pression agissant sur tel conseiller
municipal. Dans ce contexte de clientélisme, la dérogation aux dispositions des
documents d’urbanisme est devenue la règle; elle a un prix en argent ou en nature...
66 Dans les lointaines provinces qui viennent d’être dotées de municipalités, le clientélisme
fait rejaillir les particularismes régionaux : on peut aisément observer comment se
distribuent les conseillers municipaux selon la ligne de partage des tribus.
67 Si l’on considère maintenant les communes de l’agglomération tunisoise dans leur
rapport avec l’Etat, on peut remarquer qu’elles n’obéissent que partiellement au régime
général prévu par la loi de 1975. De par son histoire, la capitale jouit de privilèges
particuliers. Tout d’abord, elle est sous les yeux de l’Administration Centrale qui tend à
faire des problèmes d’aménagement tunisois, son problème.
68 Ensuite, la loi organique des communes, renouant avec la désignation du Cheik el Médina
par le Bey, a confié au Président de la République le soin de désigner le Président du
Conseil Municipal de Tunis. Par ailleurs, depuis Novembre 1981, ce personnage jouit d’un
statut particulier : il a été désigné par le Chef de l’Etat pour siéger au Conseil des
Ministres; en vertu de cette désignation, ii est considéré comme un membre du
Gouvernement. On serait tenté de dire qu’en raison de l’importance politique, reconnue
ou signifiée, au premier magistrat de la Municipalité de Tunis, la loi organique des
communes ne peut effectivement s’appliquer. Ajoutons à cela que la plupart des autres
communes de l’agglomération sont présidées par de hautes personnalités ou des
Ministres du Gouvernement. Sans aucun doute, le contrôle politique exercé sur les
communes de la Capitale est-il exceptionnel.

LES INSTRUMENTS DE PRODUCTION ET DE GESTION


DE L’ESPACE URBAIN
69 Durant toute la période du Protectorat, la production et le contrôle de l’espace urbain
était sous l’autorité technique de la Direction des Travaux Publics qui pourvoyait aux
voiries et réseaux divers nécessaires aux centres de colonisation et aux soixante-cinq
communes de la Régence. Au-delà des raisons politiques évoquées précédemment, cette
223

centralisation trouvait également sa justification dans la faible diffusion communale et


surtout la dimension restreinte des espaces urbains.
70 Seules les municipalités des « grandes villes » (Tunis, Bizerte, Sousse, Sfax) étaient dotées
de services techniques appropriés ; ils étaient, en général, dirigés par un ingénieur en
chef détaché de la Direction des Travaux Publics.
71 La commune de Tunis, en raison de son poids démographique et de sa dimension
économique, a été pourvue d’une Direction des Travaux de la Ville, qui, dès 1890, a fait la
preuve de son efficacité pour l’organisation de l’espace urbain.
72 Tout d’abord, par le système des concessions et régies co-intéressées confiées à des
sociétés françaises, la Direction des Travaux de la Ville a eu la haute main sur
l’assainissement, les adductions d’eau, d’électricité et de gaz, les transports en commun
(tramways et trolleybus).
73 Ensuite, à partir de 1930, un service d’urbanisme a permis de planifier la croissance
urbaine.
74 En raison de ses instruments techniques, la Municipalité de Tunis était un cas
exceptionnel : la gestion de l’ensemble des services publics et le contrôle effectif des
demandes de permis de bâtir lui ont permis d’assurer une bonne régulation de l’espace
urbain dont on ne doit pas perdre de vue cependant la faible dimension : en 1956, la
commune de Tunis comptait 410 000 habitants, les communes limitrophes 150 000 et
l’agglomération 560 000.
75 A l’Indépendance, en raison du démantèlement des sociétés françaises qui bénéficiaient
des concessions de services publics, la Municipalité de Tunis a été dépouillée de ses
pouvoirs techniques sur l’espace tunisois. De nouveaux opérateurs à vocation nationale –
la STEG (électricité, gaz), la SONEDE (eau potable), la SNT (transport en commun) l’ONAS
(assainissement) ont pris la relève de la Municipalité. La Direction des Travaux de la Ville
est marginalisée : la gestion autrefois unitaire de l’espace urbain est fractionnée au point
que les techniciens parlent volontiers de « gestion en miettes ». C’est donc au moment où
la capitale connait une poussée de croissance urbaine et d’étalement spatial que
l’instrument technique entre en crise.
76 Par ailleurs, l’urbanisation généralisée qu’a connue la Tunisie à partir des années soixante
ne s’est pas accompagnée d’une structuration technique des municipalités. Le Secrétariat
d’Etat aux Travaux Publics et à l’Habitat, héritier de la Direction des Travaux Publics, a
continué à gérer de façon très centralisée la croissance urbaine. La tâche principale
pourtant n’était plus uniquement la construction de ports et de routes mais surtout la
production de logements et d’équipements, la création de zones industrielles et d’espaces
touristiques.
77 Pour expliquer comment naissent les difficultés de la planification urbaine, nous allons
illustrer notre propos par la présentation du cas du District de Tunis. Au début des années
soixante-dix, l’agglomération tunisoise souffrait à la fois d’un étalement spatial de plus en
plus conséquent et d’un engorgement du centre. Pour remédier au dysfonctionnement de
la capitale, la Municipalité de Tunis avait, à plusieurs reprises, demandée une
restructuration des instruments de planification. C’est la Banque Mondiale qui a obtenu
224

gain de cause en provoquant la création du District de Tunis, en 1972, pour assurer un


cadre de cohérence à la politique de transport public dont elle assumait le financement.
78 Entre 1975 et 1985, le District de Tunis a produit quatre documents d’aménagement :
• le Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme (SDAU, 1975)
• le Plan Régional d’Aménagement (PRA, 1977)
• le Plan Directeur d’Urbanisme (PDU, 1981)
• le Plan d’Aménagement de la Commune de Tunis (PACT, 1985).
79 C’est à l’examen de ces documents que l’on peut mesurer l’intérêt que les autorités
accordent à la planification urbaine.
80 — En décembre 1975, le District de Tunis soumet à l’attention des autorités le SDAU de
l’agglomération. L’analyse des mécanismes sectoriels du dysfonctionnement et des
tendances de l’urbanisation met en évidence deux difficultés fondamentales à résoudre :
• un problème de structure de gestion qui conditionne la réponse aux demandes solvables de
la population en matière de logement et de transport.
• un problème de coordination qui conditionne la mise en place des infrastructures de base.
« L’organisation très verticale des administrations fait que celles-ci agissent de façon peu
concertée, sans plan d’ensemble » nous disent les auteurs du rapport d’orientation.
81 Ce constat livré sobrement sans plus de commentaires aux autorités – à elles d’en tirer les
conclusions politiques qui s’imposent – s’accompagne d’une proposition des actions
sectorielles à mener en priorité : l’emploi, l’assainissement, le logement et les transports
en commun sont énoncés en ordre décroissant.
82 Mais les auteurs du rapport n’oublient pas de mettre en garde les autorités envers la
poursuite de l’urbanisation non contrôlée sous forme de tâche d’huile. Trois scénarios
alternatifs de contrôle de l’urbanisation et d’organisation spatiale sont proposés à la
discussion dans le but d’établir « un consensus sur les grandes lignes du développement
et de l’aménagement futurs, entre les différentes instances gouvernementales, les
communes et les sociétés nationales concernées ».
83 Comment cette attitude non directive, invitant à la recherche d’un consensus, a-t-elle été
reçue par les autorités ? Aucune des trois alternatives proposées n’a été retenue ! Le
Conseil Supérieur du District présidé par le Premier Ministre s’est prononcé pour
« l’amélioration de l’urbanisation existante » ce qui ne veut pas dire grand chose. Le
simplisme de « cette orientation gouvernementale » donne à penser que le Conseil
Supérieur n’a pas voulu s’engager dans un choix d’organisation spatiale comme si les
seuls moyens de contrôle suffisaient à orienter et à limiter la croissance urbaine de la
capitale.
84 Sur la base de cette orientation, le District a rédigé un Plan Régional d’Aménagement,
approuvé par une simple circulaire d’application le 14 mars 1977.
85 Les dispositions contenues dans le PRA doivent s’imposer aux services de l’Administration
Centrale, aux organismes para-étatiques, aux collectivités publiques, locales et régionales.
Mais la circulaire ne dit pas comment juridiquement, le PRA doit « s’imposer ». Est-ce par
la seule vertu des instructions données par le Premier Ministre. Tout donne à le penser
bien que la circulaire prévoie que « des dérogations motivées peuvent être envisagées sur
certains points lorsque les circonstances l’exigent ».
86 De telles dispositions traduisent, de façon exemplaire, l’indécision politique et
l’opportunisme administratif. Bien que le Conseil Supérieur du District se propose de
225

contrôler l’urbanisation, il rappelle, à son instance de planification, par la circulaire


d’application elle-même, que tout est possible : des dérogations au PRA sont admises à
l’avance dans la mesure où elles sont formulées dans les formes appropriées...
87 On ne s’en privera pas : l’application du PRA est jalonnée d’une série d’entorses tant
publiques que privées de sorte que les « actions prioritaires de développement » prévues
à l’horizon 1986 sont presque immédiatement devenues caduques : ni la réorientation de
l’habitat vers le Sud, ni le développement prioritaires des zones industrielles à l’Ouest, ni
la mise en œuvre du plan vert ne sont devenues des réalités. Aucune mesure concrète
d’allègement de la centralité n’est, à ce jour, décidée : « le centre urbain Nord » prévu au
PRA comme une action prioritaire est toujours à l’étude. Le rééquilibrage souhaité de
l’agglomération est demeuré une hypothèse d’école, d’autant que des dérogations
spectaculaires ont mis à mal le projet d’organisation spatiale : on ne citera à cet effet que
l’accord donné à la « Coopérative la Gazelle » de construire un millier de logements dans
la plaine de l’Ariana, hors périmètre d’assainissement. Une telle opération a contraint à
une révision, financièrement douloureuse pour la collectivité, du Plan Directeur
d’Assainissement.
88 On pourrait multiplier les exemples. Ils montreraient comment l’autorité politique ne
cesse de contredire sa propre instance de planification...
89 Finalement, en mai 1981, les autorités se décident à approuver le PRA dans les formes
légales. Il se nomme désormais Plan Directeur d’Urbanisme. Mais cette légalisation vient
bien sûr après la bataille, après les dérogations.
90 En 1985, la Municipalité de Tunis n’a toujours pas de Plan d’Aménagement communal
approuvé. Car le PRA, devenu PDU, n’a pas encore donné naissance à un document
communal juridiquement opposable au tiers ! La Direction de l’Aménagement du
Territoire ne l’a pas encore approuvé. C’est dire qu’on ne tient guère compte de la
dimension légale des démarches d’urbanisme. Dix ans de planification viennent donc de
s’écouler sans que les distorsions constatées au début de la démarche n’aient été
corrigées ! Mais ce dérapage du processus d’organisation spatiale dont personne ne
mesure le coût financier pour la collectivité, n’empêche aucunement les autorités de
s’alarmer devant les menaces qui pèsent sur les périmètres irrigués de la région de Tunis.
On essaye de se protéger à coup de loi de protection des terres agricoles, c’est-à-dire par
la voie règlementaire, alors que l’organisation des phénomènes de l’urbanisation a été
négligée !
91 L’échec de la planification de la région de Tunis donne à réfléchir quant aux chances de
succès de la planification régionale que se propose la Direction de l’Aménagement du
Territoire à l’horizon 2001.
92 Quoi qu’il en soit, une question s’impose : Que signifie la méfiance implicite des autorités
vis-à-vis de la planification urbaine ? Quel sens donner au désaveu infligé à leur propre
outil d’intervention ? Comment comprendre que les excellents documents techniques du
District, notamment le SDAU, qui se proposaient la recherche d’un consensus
administratif n’aient pas eu de suite politique ? Je postule sans plus d’explication faute de
place, que la politique de modernisation de la capitale conduite au gré des opportunités
foncières et financières, a été implicitement une politique alternative. Les objectifs de
cette politique de modernisation, qui n’ont pas été débattus publiquement, supposaient la
226

mise en veilleuse de la démarche de planification initiée par le District de Tunis en 1975.


C’est dans cette perspective que l’on peut comprendre l’émergence :
• des opérations immobilières publiques, notamment celle de l’avenue Mohamed V, et semi-
publiques notamment celles des Berges du Lac.
• des opérations immobilières des banques arabes de développement à savoir Mechtel, Tunis-
Center, Centre International des Congrès, Biat-Center.
93 La caractéristique de ces opérations immobilières publiques et privées est de déroger aux
orientations et aux règlements d’urbanisme ! Elles renforcent toutes l’engorgement du
Centre-Ville alors que les planificateurs proposaient un desserrement de la centralité.
94 Pour généraliser le cas de Tunis, on pourrait dire qu’en ce qui concerne la régulation des
phénomènes de l’urbanisation, les distorsions spatiales sont observées par une instance
technique et approuvées par les instances politiques. Cela ne signifie pas que l’Etat ait une
obligation pour intervenir. La correction des disparités spatiales est une hypothèse
envisagée – puisque l’Etat met en place des instruments de planification urbaine et de
planification régionale – mais cette hypothèse ne se concrétise que dans la mesure où les
facteurs économiques s’y prêtent. Cela signifie que la planification spatiale est totalement
assujettie aux mécanismes économiques, notamment aux spéculations foncières et
immobilières. Dans cette perspective, l’Etat ne se considère pas comme politiquement
engagé; à meilleure preuve c’est qu’il n’a pris, à ce jour, aucune mesure de régulation du
marché foncier et immobilier.
95 Le non engagement de l’Etat dans les politiques de planification urbaine et régionale, ou
du moins son engagement conditionnel, ne signifie pas qu’il n’intervient pas. Confronté
aux disparités sociales et spatiales, l’Etat a choisi de répondre en priorité à la question du
logement. Mais cette réponse a pris des formes contradictoires.
96 Devant la multiplication des tâches, le Secrétariat d’Etat aux Travaux Publics et à l’Habitat
a été rapidement débordé ce qui a justifié la création d’une panoplie d’organismes para-
étatiques : la mobilisation de l’épargne (CNEL) et la mobilisation des sols (Agences
Foncières pour l’Habitat, l’Industrie et le Tourisme) ont été organisées en 1973. Quant à la
SNIT promoteur immobilier étatique depuis 1957, il n’a plus le monopole de la production
de logements : de nouveaux promoteurs officiels apparaissent, CNRPS, SPROLS,
FOPROLOS.
97 En résumé, la centralisation de la production de l’espace urbain entre les mains de
l’Administration centrale, telle qu’elle était pratiquée par la Puissance Protectrice, n’est
plus possible à partir des années soixante en raison des poussées de croissance urbaine et
de sa diffusion dans tout le pays. Des organismes para-étatiques prennent le relais mais
les communes ne sont pas structurées, techniquement, en conséquence. Car
l’Administration Centrale, qui entend maintenir sa tutelle sur les communes, conserve :
• l’établissement des plans d’aménagement par la Direction de l’Urbanisme
• le contrôle des lotissements et du permis de bâtir à travers les commissions régionales du
Ministère.
98 Devant l’accélération des processus d’urbanisation, les autorités ont tardé à restructurer
les services de l’Administration Centrale; elles ont en même temps, pour des raisons
économiques et politiques, démobilisé les structures techniques des grandes villes,
notamment Tunis ; elles ont ignoré les petites villes en expansion. Notons que pendant
toute la période d’économie planifiée (1961-1969), l’attention étant focalisée sur les
campagnes, la question urbaine a été marginalisée.
227

99 Dans les quinze ans qui ont suivi l’Indépendance, le hiatus entre la démarche
d’organisation de l’espace urbain formulée par les communes et la capacité de
l’Administration Centrale à y répondre s’est singulièrement agrandi au point qu’au milieu
des années soixante-dix les grandes agglomérations, notamment Tunis, entrent en
dysfonctionnement ; quant aux petites villes et aux villes moyennes, elles souffrent de
mauvaises infrastructures et d’une mauvaise structuration spatiale.
100 Dans cette perspective, il est possible d’identifier une crise urbaine en Tunisie : la réponse
de l’Etat aux phénomènes de l’urbanisation est politiquement inadéquate et
techniquement insuffisante. En témoigne la valse-hésitation des autorités quant à la
définition d’une politique d’aménagement du territoire. La Direction chargée de la
question dont nous avons dit précédemment qu’elle était mal née, a connu d’incessantes
pérégrinations, de ministère en ministère, comme si on ne savait pas réellement quel
destin politique lui donner.
101 Au moment où l’activité touristique prenait son essor, un Ministère du Tourisme et de
l’Aménagement du Territoire voyait le jour en novembre 1969 pour disparaître en
novembre 1970, lors de la création du Gouvernement Nouira. A l’heure où la politique
tunisienne était réorientée vers le libéralisme économique, ce Gouvernement n’a
probablement pas ressenti le besoin d’un instrument technique de planification
régionale. Aussi la Direction de l’Aménagement du Territoire après un rattachement au
Ministère de l’Economie Nationale a-t-elle achevée ses pérégrinations en 1974, au
Ministère des Travaux Publics et de l’Habitat, où elle a retrouvé la mission fort classique
d’élaboration des plans d’aménagement stricto sensu. Pourtant, les études entreprises par
la DAT montraient la nécessité d’une politique « d’armature urbaine »22. Elle n’a pas été
entendue, de même que le Comité Inter-Ministériel d’Aménagement du Territoire créé en
1970 n’a pas examiné les projets que lui soumettaient diverses institutions23. « Il ne s’est
réuni qu’une seule fois, en avril 1979, pour élaborer le rapport sur l’aménagement du
territoire et la décentralisation industrielle »24.
102 Quant au Fonds d’Intervention d’Aménagement du Territoire (FIAT) prévu au titre 4 du
code de l’urbanisme, il n’a jamais été doté de ressources financières. Il faudra attendre
1982 pour que les autorités montrent à nouveau leur intérêt à la planification régionale
en conviant la DAT à mettre à l’étude le Schéma National d’Aménagement du Territoire.
103 Parallèlement, un Commissariat Général au Développement Régional (CGDR) voit le jour
en 1983, mais il disparait presqu’aussitôt : la DAT absorbe le CGDR, quitte le Ministère de
l’Equipement pour être rattachée au Ministère du Plan en septembre 1985.
104 Planification économique et planification spatiale sont donc réunies à nouveau au sein
d’un même ministère. Devant la valse-hésitation à laquelle les autorités nous ont
habitués, on peut se demander jusqu’à quand durera ce rattachement. Ces incessantes
fluctuations d’attributions et de prérogatives, ces découpages continuels de missions
techniques des ministères auxquels on assiste depuis 1970 donnent à penser que les
autorités n’ont pas vraiment pris la mesure des difficultés techniques de la politique
d’aménagement du territoire et de la complexité des politiques urbaines. L’établissement
et l’approbation de quelque quatre autres plans d’aménagement communaux, souvent
présentés comme une performance, pourrait toutefois faire penser le contraire.
105 Documents formels insuffisamment débattus par les conseillers municipaux, souvent
impraticables en raison des dispositions arbitraires de l’affectation des sols, les plans
d’aménagement communaux ne sont guère respectés, et, en premier lieu par
228

l’administration elle-même qui, pour toutes sortes de raisons politiques conjoncturelles,


n’hésite pas à déroger ; en second lieu par les organismes para-étatiques, notamment
l’Agence Foncière d’Habitation et la Société Nationale Immobilière de Tunisie, qui
achètent les terrains, lotissent et construisent en fonction de leurs seules politiques
sectorielles sans plus tenir compte du cadre de cohérence des documents d’urbanisme.
106 Par comparaison, notons que la planification spatiale des activités touristiques aboutit à
de bien meilleurs résultats : les plans d’aménagement sont respectés, la construction est
contrôlée, les réserves foncières constituées.
107 Comment expliquer cette distorsion entre planification touristique et planification
urbaine. Pourquoi les services de l’Etat sont-ils dans un cas performants et pas dans
l’autre ?

GOURBIVILLES, URBANISATION SPONTANÉE,


POLITIQUES DE L’HABITAT
108 La déstructuration des campagnes et le déracinement de la paysannerie par le capitalisme
colonial tel que l’analysait Jean Poncet25, ont eu pour effet d’engendrer des migrations
vers la capitale. Entre les deux guerres les va-et-vient entre les régions et Tunis so