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LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE

DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE


ARTHALA

ARTHALA
LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE
DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

IRMC Karthala
20, rue Mohamed 22-24,
Ali Tahar boulevard Arago
1002 Tunis 75013 Paris
« Le Maghreb revisité. Nouvelles lectures en sciences sociales et humaines »
« Nouveaux paradigmes maghrébins »
« Savoirs maghrébins : Nouvelles lectures en sciences humaines et sociales »

La particularité de cette collection, dirigée par l’Institut de Recherche sur le


Maghreb Contemporain (IRMC) est de diffuser des travaux, inédits sur le Maghreb,
réalisés par de jeunes chercheurs dans le cadre de leur travail doctoral. Elle
s’inscrit solidement dans une perspective pluridisciplinaire et territoriale. Les
ouvrages proposés sont tous issus de travaux de thèses et de réflexions
académiques, validés par un jury d’universitaires garant de la qualité et de
l’exigence des savoirs produits. Le but de cette nouvelle collection, outre qu’elle
promeut une version plus courte et vulgarisée d’une thèse de doctorat, entend
valoriser des approches réflexives originales et des objets et des terrains de
recherche qui renouvellent les paradigmes de la connaissance sur le Maghreb. Elle
représente la vitrine actualisée et dynamique de la nouvelle recherche en sciences
sociales et humaines telle qu’elle se déploie et s’anime dans les universités
françaises et maghrébines.

Préparation éditoriale : Romain Costa.


PAO et couverture : Besma Ouraïed.
Préface

AMAU
Professeur émérite des universités, spécialiste du
monde arabe et musulman, Ex directeur de l’IRMC

Le titre d’un livre n’est jamais qu’un choix parmi d’autres possibles
dans une quête du meilleur. Il lui faut, en effet, concilier précision et
concision, description et « séduction ». Son énoncé produit des effets
d’annonce qui orientent la lecture, à moins qu’ils n’en dissuadent. Le titre,
résume Gérard Genette, « est un relais, et, comme tout relais, il lui arrive
parfois, si l’auteur a la main trop lourde, de faire écran et finalement
obstacle à la réception du texte ». Et de conclure, « Moralité : ne soignons
pas trop nos titres – ou, comme disait joliment Cocteau, ne parfumons pas
trop nos roses ». Prolongeons le propos, les bons livres offrent toujours
plus que ce que leur titre promet. Pour tenir la promesse, ils construisent
et mettent en œuvre des catégories de pensée, des « notions communes »
dans l’acception spinozienne d’idées générales ou généralisables.
Autrement dit, leur relation avec le titre dépasse la simple littéralité.
Le prix de l’engagement politique dans la Tunisie autoritaire est de ceux-là.
Michaël Ayari, oserais-je, n’a pas trop parfumé ses roses. Il a adopté un
titre d’une grande sobriété, qui ouvre sur une série d’inter-rogations. Le
livre y apporte des réponses précises et circonstanciées, fondées sur les
résultats d’une vaste enquête et l’analyse de données biographiques de
près de 250 militants « gauchistes » et « islamistes ».
L’accroche du titre fixe notre attention sur « le prix de l’engagement ».
Avec le référent « de Tunisie autoritaire », elle sollicite notre imaginaire de
la répression et de ses victimes ou ses héros. Tout honnête homme – le
français, langue masculine, n’offre pas d’équivalent féminin dépourvu
d’équivoque – entend une petite voix intérieure laissant planer le doute
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sur sa propre aptitude à s’acquitter du « prix » en de telles situations.


De fait, celui-ci s’affiche, de la manière la plus crue, dans les épreuves de
la torture, de la prison et de l’exil, traversées par nombre de militants et,
pour certains, à plusieurs reprises. Toutefois, derrière celles-ci, et après
elles, se profile une autre dimension non moins attentatoire aux droits et
aux libertés. Dans quelle mesure les interruptions de trajectoire
consécutives à l’incarcération ou à l’exil hypothèquent le devenir social et
professionnel des personnes ? L’analyse des « conséquences bio-
graphiques » de l’engagement démontre que dans la majorité des cas celui-
ci ne se paie pas au prix exorbitant de « la perte de tout ». L’engagement
permet, en effet, l’accumulation de ressources politiques, professionnelles
et relationnelles. Le sujet est susceptible de les valoriser à la faveur d’une
nouvelle conjoncture, une fois achevé le cycle de contestation dont il était
partie prenante.
Mais que veut donc dire « s’engager » ? La question, ou plutôt la
réponse, interfère avec celle du prix. L’engagement n’est point affaire
d’improbables prises de cartes de militants ni même de résolutions ou
de stratégies individuelles. Il relève de logiques de situations qui
exposent à des coûts et à des risques. Les coûts se rapportent aux
« sacrifices » personnels de tous ordres liés à l’activité au sein d’un
groupe : temps investi, relations familiales, moyens de subsistance, etc.
Quant aux risques, ils tiennent principalement à la répression policière et
judiciaire. Les variations des coûts et des risques sont fonction des
dispositions des individus, de la ligne de conduite du groupe et de la
gestion de la conflictualité politique par l’appareil gouvernemental.
L’engagement consiste dans le cas de figure où le sujet ne lésine pas sur
les coûts alors même que le risque « objectif » augmente. Le qualificatif
« objectif » dessine en creux la part du « subjectif ». Tous les militants ne
perçoivent pas les risques de la même manière ; au demeurant, leurs
perceptions peuvent évoluer au fil de leurs parcours. La marge entre
risques « objectifs » et « subjectifs » donne prise à d’éventuels
malentendus, qui produisent des « malgré eux », non point de
l’engagement mais de l’héroïsme. Subir la répression vaut brevet de
militantisme au regard du groupe, qui pour les besoins de son action et
de sa cohésion se livre le cas échéant à une héroïsation. Il reste que la
répression en régime autoritaire, du moins en Tunisie, s’avère
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sinusoïdale. Il est des périodes de décompression autoritaire, où le risque


objectif apparaît relativement faible. La participation aux activités du
groupe crée alors des liens affectifs et moraux qui pèseront de tout leur
poids, le moment de l’engagement venu, autrement dit de l’augmentation
des risques. Ils tendent à inhiber la tentation de la défection en mettant
en cause l’estime de soi et la reconnaissance par les pairs. À cet égard, les
coûts et les risques du désengagement relèvent du même registre que
ceux de l’engagement.
Les modalités de l’engagement dépendent des rapports différenciés
des militants au binôme coûts-risques. Le livre en dresse une typologie
dont les critères combinent les caractéristiques des trajectoires
individuelles et le degré d’intensité de la militance.
Cette approche de l’engagement transcende le clivage politique entre
« gauchistes » et « islamistes ». Certes, l’appartenance de groupe compte,
mais de manière contre-intuitive. Tout semble séparer ces cohortes de
militants, de la chronologie des engagements et des événements à
l’idéologie des collectifs et des individus. Or, à la lumière de l’analyse
diachronique et synchronique de la population militante, l’appartenance
à l’un ou l’autre des deux groupes ne constitue qu’une variable
intervenante. À plusieurs reprises, le traitement des données permet
d’identifier un « effet de groupe », mais celui-ci ne joue qu’à titre
secondaire. Sans doute, observera quelque lecteur de Jean-Claude
Passeron, « ce que dit un tableau et ce qu’on en dit » ne peuvent être
abstraits des conditions de production des données et de leur
catégorisation. Le fait même de réunir en un même échantillon, sous le
label « révolutionnaires-contestataires », des militants recensés les uns
comme « gauchistes » et les autres comme « islamistes » procède d’un
préalable méthodologique. Celui-ci oriente l’ensemble des questions et
des réponses. Jusqu’à preuve du contraire, la démarche conserve toute sa
pertinence. Elle est, en effet, étayée par le recours à des « notions
communes » qui tout à la fois justifient et démontrent. Je ne saurais entrer
dans les détails de ce modus operandi. Une préface, au mieux, ouvre sur le
livre ; elle n’en assure pas plus « l’introduction » que le résumé. Dans cet
esprit, je me bornerai à préciser en quoi, à mes yeux, cet ouvrage offre plus
que les promesses de son titre.
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Au-delà d’une sociologie du militantisme contestataire, Le prix de


l’engagement en régime autoritaire revisite la question des élites en
Tunisie. Le trait ne tient pas seulement au fait qu’un grand nombre
d’anciens « contestataires-révolutionnaires » jouent les premiers rôles sur
la scène politique tunisienne post-autoritaire. Plus fondamentalement, il
procède d’une approche des militants suivant un protocole transposable
à l’ensemble des élites.
D’une manière générale, les élites vivent une contradiction inhérente à
leur statut réel ou supposé. Quelle que soit leur revendication de
légitimité, avant-garde des masses, porte-parole des dominés ou
défenseurs des valeurs centrales de la société, elles prétendent tout à la
fois s’identifier à une totalité et s’en distinguer. « Mystère du ministère »,
disait Pierre Bourdieu. Michaël Ayari évoque, pour sa part, la position de
l’étranger au peuple qui aspire à le façonner à sa propre image alors qu’il
éprouve les plus grandes difficultés à le trouver. Le peuple, en
l’occurrence, figure une insoutenable altérité dans la bonne ou mauvaise
conscience du sujet.
« Aller au peuple », le mot d’ordre bourguibien des années de lutte pour
l’indépendance constitue le paradigme missionnaire du politique chez les
élites, tous courants confondus. Pour les « gauchistes » comme pour les
« islamistes », il s’imposait d’autant plus que leur engagement et leur
audience avaient initialement l’Université pour terreau. La thématique de
« la jonction », avec les « masses laborieuses » puis avec « le prolétariat »,
s’est imposée dans les débats et les publications du mouvement
« Perspectives » et de ses avatars. La ligne, à vrai dire les lignes
successives, qu’elle a inspirées ont desservi le maintien de la position
dominante des « gauchistes » sur la scène universitaire et lycéenne sans
pour autant leur en assurer de solides au sein de « la classe ouvrière ». En
dépit ou en raison, c’est selon, des « rectifications », le mouvement, éclaté
en plusieurs groupes, est demeuré pris en étau entre la répression et le
conservatisme social. Le « Mouvement de la tendance islamique », devenu
par la suite Ennahda, a mieux réussi sa sortie de l’enceinte universitaire.
Il a essaimé en occupant l’espace de la prédication, de l’entraide et de
l’accompagnement des pratiques rituelles. Il a mis en place un réseau de
zaouïas d’un nouveau type, d’ailleurs préfiguré par les cellules du parti
destourien sous la colonisation. Pour autant, il n’est pas sûr qu’il ait opéré
PRÉFACE 11

« la jonction ». Porté par une demande d’islam, il n’en a pas retiré des
ressources politiques suffisantes pour rallier à lui l’ensemble des
composantes sociales et notamment le salariat ouvrier, jalousement
encadré par la Centrale syndicale, l’UGTT.
Le dépassement de la contradiction intrinsèque au phénomène élitaire
dépend, dans une large mesure, d’une circulation des élites, entendue ici
au double sens d’élargissement et de renouvellement. Les élites
nourrissent le dessein d’aller au peuple, mais dans quelle mesure en
proviennent-elles ? En Tunisie, elles sont majoritairement issues des
bourgeoisies des villes anciennes ainsi que des sociétés villageoises du
littoral oriental. Michaël Ayari ne se borne pas au rappel de cette
pesanteur sociale, qui recoupe largement la « ségrégation régionale » dont
parlait le regretté Habib Attia. Il spécifie la teneur et la portée de l’origine
sociale à partir de l’élaboration et de la mise en œuvre d’une catégorie
synthétique, dite « origine socio-identitaire ». Celle-ci lui permet de cerner
l’espace de socialisation primaire des militants contestataires. Elle se prête
néanmoins à une montée en généralité sur les caractéristiques de
l’ensemble des élites tunisiennes. Notre auteur, à bon droit, ne s’en
prive pas.
Entrons librement dans l’atelier du chercheur pour comprendre
comment il élabore l’artefact « origine socio-identitaire ». Dans les
pratiques sociales, le nom de famille et l’origine géographique opèrent
comme marqueurs identitaires. À propos d’un tout autre objet d’étude –
Proust et les noms ! – Roland Barthes faisait état de « l’épaisseur
sémantique » du nom et, plus encore, de son « feuilleté ». Retenons la
formule pour souligner combien le nom de famille est chargé de
significations. Il renvoie à l’origine géographique de la parentèle et avec
elle, à des relations affinitaires saisies généralement en termes de
localisme ou de régionalisme. De plus, ce « feuilleté » incorpore des
référents de statut et des signes de distinction, liés aux transformations de
la société tunisienne durant la période coloniale. Par définition, il
fonctionne tel un raccourci, qui fait fi de la complexité des trajectoires
individuelles. Le prendre au sérieux suppose de le déconstruire et de le
recomposer sur la base de récurrences observables. Du moins, est-ce ainsi
que j’interprète la démarche qui a présidé à la fabrication de la catégorie
« origine socio-identitaire ». Celle-ci saisit ce que j’appellerais le capital
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familial, pour ne pas dire « social » compte tenu des acceptions multiples
du « capital social » dans la littérature sociologique. Elle combine, à
l’échelle de la parentèle, l’origine géographique avec les parcours scolaires,
professionnels et éventuellement politiques avant l’indépendance.
L’analyse des données biographiques afférentes à ces indicateurs permet
de dégager quatre types d’origine. Vraisemblablement, les dénommer n’a
pas été la tâche la plus aisée, étant donné la nécessité d’adopter des noms
qui ne soient pas pures conventions mais témoignent, eux aussi, d’une
« épaisseur sémantique ». L’auteur a opté pour les appellations élites
médinales, médinaux, publiciens et extra-muros.
Les deux premiers profils, qui en définitive ne se distinguent que par la
variable professionnelle et les ressources associées à celle-ci,
correspondent aux anciennes élites de la société précoloniale. Ils ont pour
attaches, et non point nécessairement pour lieux de résidence, des villes
anciennes dites « traditionnelles ». Ils recouvrent des trajectoires
d’ajustement, sous peine de déclassement, aux nouveaux fondements de
la hiérarchie sociale générés par le choc colonial. Avec les « publiciens»
nous avons affaire à des familles qui ont pu et su saisir les opportunités de
mobilité ascendante offertes par ce même choc, avec notamment les
filières d’enseignement bilingue. Le néologisme « publicien » vise, de mon
point de vue, à rendre compte de la conquête de positions de médiation
entre les formes de vie de la société tunisienne et les dispositifs ou
référents de « l’espace public » colonial. Il en allait ainsi d’un large éventail
de professions, depuis l’administration jusqu’au barreau en passant par
le journalisme. Autant de fonctions propices à la revendication de rôles
de porte-parole des sans-voix. Tout Tunisien y reconnaîtra volontiers « les
Sahéliens », bien que ces lignées de promus ou de grimpeurs sociaux ne
proviennent pas toutes du littoral oriental.
Le quatrième type d’origine, le moins fréquent, se révèle
particulièrement instructif sur le problème de la circulation des élites. Les
« extra-muros » se définissent par un faible capital familial, dépourvu des
ressources dont les trois autres ensembles sont dotés à des titres divers.
Ces outsiders sociaux renvoient l’image de l’autre Tunisie, celle des
« classes inférieures », des régions de l’intérieur et des périphéries des
grandes agglomérations. D’évidence, une telle origine offre beaucoup
moins de chances de mobilité. La scolarisation massive et l’élargissement
PRÉFACE 13

de l’accès à l’Université ont partiellement compensé ces handicaps


sociaux. Ils ont permis l’émergence d’élites issues de familles « extra-
muros ». Néanmoins, le mur de la distinction sociale demeure, qui confine
ces élites pas-comme-les-autres dans des rôles de challengers.
Les élites « circulent » peu. Le système politique assure une sur-
représentation aux éléments dotés d’un important capital familial. Les
élites issues de l’autre Tunisie, de parentèles « extra-muros », ne peuvent
se satisfaire d’être réduites à la portion congrue. Le clivage, facteur
d’exacerbation des régionalismes, s’avère, d’après Michaël Ayari, plus
prégnant et préoccupant que celui opposant islamistes et sécularistes. Nul
doute que ce diagnostic, que je suis enclin à partager, donne lieu à
disputes. Dès lors qu’elles se conforment à l’acception première d’échange
d’arguments, il n’est pas de meilleur hommage.
La lecture de ce livre était, jusqu’à présent, réservée aux happy few qui
parvenaient à consulter sa version initiale en bibliothèque. Par ouï-dire,
beaucoup d’autres en connaissaient l’existence. Mais ils n’en savaient
guère sur son contenu, sinon des bribes de seconde main. L’ouvrage, d’une
actualité brûlante, devient enfin accessible à un large public, grâce à
l’heureuse initiative de l’IRMC et de sa direction. Désormais, Le prix de
l’engagement en régime autoritaire désignera communément une
incontournable contribution à la sociologie du militantisme contestataire
et, de surcroît, des élites en Tunisie.
Au tout début de cette préface, je me référais à Gérard Genette, l’auteur
de Seuils. Pour clore mon propos et en résumer la signification, je lui
emprunterai une citation de Thomas Stearns Eliot : « Les rares livres qui
méritent des préfaces sont précisément ceux qui n’en ont pas besoin ».

Michel Camau
Novembre 2015
Introduction

« Je me mis à méditer sur la société tunisienne : de quelque côté que je l’examine,


je trouve de l’activité, du mouvement et de l’éveil ; choses qui nous prouvent que
nous sommes entrés dans une ère d’évolution et de progrès qui englobera tous
les aspects de la vie en Tunisie. Puisse Dieu exaucer cet espoir. Les ténèbres ont
trop duré. Actuellement je me sens étranger dans ce monde. Chaque jour ma
solitude est plus grande parmi les êtres humains, et je prends davantage
conscience du sens profond de cette douloureuse solitude. C’est la solitude d’un
homme qui erre dans des contrées mystérieuses […] pour revenir parmi les siens
parler de ses voyages lointains, sans pour autant trouver une personne apte à
saisir le sens intime de son langage […]. Maintenant je m’aperçois que je suis
étranger parmi mes compatriotes. Un jour viendrait-il où mes rêves toucheront le
cœur de mes semblables ? Alors, des jeunes à l’esprit éveillé réciteront mes
poèmes, des têtes bien faites, qu’engendrera l’avenir lointain, comprendront la
plainte lyrique et les soupirs étouffés de mon cœur » (Cheraït, 2002, 84-85).

L’extrait du journal du poète tunisien, Aboul Kacem Chebbi 1, en date du


6 janvier 1930, par lequel nous ouvrons cette introduction, ne décrit pas
seulement les tribulations d’un poète romantique. Il éclaire le sentiment
éprouvé par les élites politiques depuis le milieu du XIX e siècle : être
étranger parmi ses compatriotes. À la tête de son cénacle d’« élites
éclairées », Ahmed Bey (1806-1855), premier réformateur, était
véritablement « fasciné » par la technologie européenne. Les réformes
qu’il avait tentées contrastaient avec l’héritage politique de la société
beylicale. Ces dernières étaient impopulaires et ne permettaient pas au
souverain d’accroître son pouvoir politique. Toutefois, elles étaient
conformes à l’image qu’Ahmed Bey se faisait de lui-même et de son rôle.
Il désirait tant le respect de ses mentors européens qu’il pouvait prendre
des initiatives n’apportant aucun bénéfice apparent, excepté celui de

1. « […] Mystique, nationaliste, révolutionnaire et philosophe ». Selon Abderrazak Cheraït (2002, 115),
Aboul Kacem Chebbi est le poète romantique le plus connu dans le monde arabe.
16 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

gagner ce respect. Tout comme le calviniste qui cherche dans son activité
professionnelle et dans sa réussite économique les signes de son élection,
il avait besoin de prouver au monde et à lui-même qu’il était un élu de la
modernité. Il était convaincu que le peuple, conforme à son image allait le
soutenir dans cette tâche. Finalement, le fait de ne trouver aucun groupe
social pour réaliser ses desseins renforça son sentiment de séparation vis-
à-vis de la société. Or, cela était l’inverse du but poursuivi (Brown, 1974,
315-363). Et depuis l’époque du premier bey réformateur, les élites
politiques tunisiennes se sont senties en mesure de traduire les
aspirations du peuple et de s’ériger en avant-garde imaginant que l’alter
« peuple » était identique à leur ego. Puis, elles ont toutes réalisé le
décalage qui les en séparait et tenté de le remodeler à leur image.
Le 20 mars 1956, la France reconnait solennellement l’indépendance
de son protectorat. Durant les décennies qui suivirent, plutôt que
d’attendre, à l’instar d’Aboul Kacem Chebbi, le jour où des têtes bien faites
auront compris le sens intime de leur révolte, des étudiants, « combattants
du savoir », demeurent persuadés que le mouvement de libération
nationale n’est pas achevé. Mieux, ils pensent que, jeunes, instruits,
maitrisant les doctrines politiques « à la page », la véritable indépendance
ne peut avoir lieu que sous leur égide. Les fondateurs des groupes que,
faute de mieux, nous nommerons contestataires/révolutionnaires 2 , ont
puisé leur inspiration de leurs voyages d’études « lointains » à Paris,
Damas ou le Caire. Ils ont erré dans des « contrées mystérieuses »,
découvrant des idéologies fortement mobilisatrices 3. De retour en Tunisie

2. C’est à dire dont le discours anti-régime est en règle générale perçu comme subversif par les autorités
et dont les modes d’action politique bien que largement non violents en Tunisie, sont considérés comme
transgressifs par ces mêmes autorités. Nous faisons référence aux groupes nationalistes arabes,
gauchistes et islamistes. Nous n’appliquerons pas ce qualificatif au parti communiste tunisien (PCT) qui,
bien que clandestin de 1963 à 1981, met en œuvre une politique de « soutien critique » à l’égard du
régime. Comme nous le verrons, cette perception des autorités est évolutive. Le traitement sécuritaire
que leur réserve le pouvoir est inconstant. Il n’évolue pas en fonction directe de la radicalité de leur
discours et de leurs modes d’action politique, lesquels changent au fil du temps.
3. Nous emploierons le terme « idéologie » dans le sens synchrétique de Gerald M. Platt et de Rhys
H. Williams (2002, 333) : « Ideology is an assemblage of ideas about the construction of activities and
circumstances oriented to achieve interests and life experiences as visualized in an idealized past,
present, and future. Ideology comes into play when cultural meanings and the structuring of the social
world run into trouble. […] Ideologies arise when cultural meanings and practices become inadequate,
indifferent, or in dispute ».
INTRODUCTION 17

et, afin de ne pas se sentir étrangers parmi leurs compatriotes, ils créent,
de concert avec les étudiants de l’Université moderne, des collectifs
politiques dont les positions à l’égard de l’État ont évolué en fonction,
sinon de l’origine familiale et des parcours politique et professionnel des
militants qui les ont composés, du moins de la nécessité d’opérer la
jonction avec un « peuple » que le régime autoritaire rendait quasiment
introuvable.
Cet ouvrage est tiré d’une thèse de doctorat en science politique
soutenue en janvier 2009 à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-
Provence sous la direction de Michel Camau (Ayari, 2009a). Destiné à un
lectorat plus large que le public universitaire, il tente de comprendre sous
un angle sociologique le sens de cette quête de « peuple », ainsi que les
obstacles auxquels celle-ci s’est heurtée. Il apporte également des
éléments permettant de comprendre les limites du politique dans la
Tunisie post Ben Ali. En effet, le milieu politique élitaire des années 2010
est un petit monde où la plupart des individus, non seulement se
connaissent, mais partagent un passé commun de militantisme étudiant.
Les conflits passés entre anciens activistes d’extrême-gauche et islamistes,
les rapports entre les organisations contestataires/révolutionnaires et le
pouvoir, les traumatismes cumulés, les rancœurs personnelles, les secrets
partagés au sein du microcosme étudiant déterminent parfois certaines
prises de position publiques qui ont une influence sur la vie de millions
de citoyens.
C’est ainsi, que la polarisation entre islamistes et anti-islamistes de
2012-2013 ne peut véritablement s’appréhender sans comprendre
l’histoire des groupes antagonistes, celle de leurs militants ainsi que
l’évolution de leur positionnement par rapport à l’autoritarisme. Car, à
bien des égards, anciens gauchistes des années 1960-1970 devenus
proches du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) – parti
hégémonique du président Ben Ali, héritier du Parti socialiste destourien
(PSD) de Bourguiba – ou militants des droits de l’Homme dans les années
1990-2000, gauchistes, islamistes et ex-islamistes, semblent régler leurs
comptes politiques tout en exprimant une lutte plus profonde. Celle-ci est
au cœur même des tensions sociales et politiques que connaît le pays
depuis le départ de Ben Ali : une lutte entre élites clivées sur le plan social,
géographique et identitaire, rappelant parfois la lutte entre élites
18 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

kémalistes d’Istanbul et élites islamistes d’Anatolie centrale dans la


Turquie des années 1980-2000 (Nilufer, 2010, 41-53).
Sur le plan plus académique, il montre ce qui pousse des individus à
lutter contre l’autoritarisme malgré les risques encourus et ce que signifie
l’engagement contestataire/révolutionnaire dans une société où les
clivages identitaires régionaux sont aussi importants que les clivages
sociopolitiques et professionnels. Comment dans la Tunisie de Bourguiba
et de Ben Ali un citoyen devient-il militant ? Pourquoi s’oppose-t-il au
régime ? Comment son histoire individuelle et familiale indissociable
d’une histoire sociale, économique et politique, plus globale, sans en être
le simple reflet, s’exprime-t-elle à travers son militantisme ? Quelles sont
les conséquences de son engagement sur sa vie personnelle, notamment
professionnelle ? Peut-on affiner la compréhension de la société
tunisienne à travers la sociologie de ses activistes, en majorité étudiants,
et l’analyse de leur parcours biographique ? Comment est-ce que les
groupes contestataires/révolutionnaires interagissent-ils avec le régime
autoritaire ? Comment ce dernier tente-il de les contrôler ? Quid du
recours à la répression ? Quand se produit-il et quels sont ses effets ?
Ce livre entend par ailleurs enrichir la compréhension de
l’autoritarisme, en particulier les relations que celui-ci entretient avec ses
propres contestataires/révolutionnaires. Il entend également combler un
certain vide historiographique persistant. En effet, six ans après la chute
du régime autoritaire, aucune étude tentant d’embrasser dans un même
mouvement l’histoire de l’extrême-gauche et de l’islamisme sous
Bourguiba (1957-1987) et Ben Ali (1987-2011) et la sociologie de leurs
militants n’a été publiée.
Le principal matériau empirique de cette étude croisant des éléments
qualitatifs et quantitatifs, se compose des récits de vie des principaux
acteurs de l’extrême-gauche des années 1960-1980 et de l’islamisme
tunisien des années 1970-1990. Peu connus du grand public avant le
soulèvement de décembre-janvier 2010-2011, malgré leur implication
dans l’opposition des années 2000, ceux-ci jouent un rôle cardinal dans la
transition tunisienne depuis le départ du président déchu. Ils forment, en
effet, la majeure partie des élites politiques entrée aux affaires après la
révolution, notamment sous la Troïka (2011-2014).
INTRODUCTION 19

Sous Bourguiba et Ben Ali, la plupart étaient étudiants de tendance


gauchiste 4 ou islamiste 5. Ils ont été condamnés par contumace,
emprisonnés, condamnés à du sursis et rarement acquittés. Durant notre
travail de doctorat, nous avons rassemblé un certain nombre d’éléments
biographiques sur ces individus, à l’aide de traces écrites mais surtout de
témoignages d’acteurs recoupés. Au principal, ces éléments concernaient
l’origine sociale et géographique, le moment et les conditions du passage
à l’acte militant et, éventuellement, de la défection, la ou les profession(s)
exercée(s), ainsi que les modalités de réinvestissement dans des
organisations politiques ou para-politiques diverses. Nous avons construit
une base de données prosopographiques de 244 militants d’extrême-
gauche et islamistes, dont les trois quarts figurent sur les listes des acteurs
comparus aux principaux procès politiques entre 1968 et 1992
(cf. annexe). Le quart restant, même s’il a échappé aux procès, a contribué
à fonder les groupes d’extrême-gauche et le mouvement islamiste 6.
Nous avons saisi cette base dans un logiciel d’analyse statistique
multivariée 7. Puis, nous avons « laissé parler » les données sous la forme
d’écarts aux effectifs théoriques et d’analyses factorielles privilégiant une
démarche largement inductive. 60 militants parmi ces 244 ont été l’objet
d’entretiens biographiques approfondis entre 2003 et 2007 dont
l’intégralité a été enregistrée. Les questions étaient regroupées en série
thématiques tels que l’origine sociale, la biographie familiale, l’évolution
des relations affinitaires, les contextes sociopolitiques, l’offre politique, la
socialisation « scolaire » et politique, les formes différenciées prises par

4. Le terme « gauchiste » servira de terme générique pour dénommer les organisations et les individus
situés à gauche du Parti communiste tunisien (PCT), clandestin entre 1963 et 1981 mais situé, en un
sens, à la lisière de la contestation/révolution. Nous le préférerons à « gauche radicale » ou « nouvelle
gauche arabe ».
5. Nous retiendrons la définition de Olivier Roy même si celle-ci ne s’applique pas de manière exacte
à l’islamisme tunisien « mouvements qui voient dans l’islam une idéologie politique et qui considèrent
que l’islamisation de la société passe par l’instauration d’un État islamique et pas seulement par la
mise en œuvre de la charia » (Roy, 2004, 33).
6. Notre échantillon compte plus d’un militant sur quatre ayant effectué plus de cinq ans de prison
ferme. Seul un activiste sur cinq n’a jamais été condamné par la justice tunisienne pour son
engagement politique. En outre, les militants sont parfois condamnés plusieurs fois à l’occasion de
procès politiques différents. 191 individus de l’échantillon forment ainsi 272 occurrences parmi les
noms figurant sur les listes des procès politiques.
7. Le logiciel Sphinx.
20 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

l’engagement dans le temps, coûts, risques de l’engagement, la sociali-


sation professionnelle, les changements et les bifurcations dans la carrière
professionnelle.
Certains entretiens avec des acteurs ont duré plus de douze heures
compilées sur plusieurs rencontres. Afin de ne pas nous priver d’éléments
informatifs importants, nous avons également effectué des séries
d’interviews avec d’anciens ministres et responsables du parti au pouvoir
ainsi que certaines figures d’opposition qui n’étaient pas à proprement
parler issues de l’extrême-gauche ou du mouvement islamiste. Nous avons
ainsi cumulé près de deux mille pages de récits de vie.
L’idée de l’émergence d’une nouvelle élite dont la famille élargie
provient en grande partie de l’intérieur du pays, face à une élite composite
en majorité originaire des centres villes de vieille urbanisation et du
littoral est du Sahel et du Cap-Bon constituera le fil rouge de notre
réflexion. Chacune est dépositaire d’un champ d’expérience nationaliste
passé que le gauchisme et l’islamisme ont tenté d’actualiser à différentes
époques, 1963-1976 pour le premier, 1976-1992 pour le second,
exprimant, en quelque sorte, de manière plus radicale, les différentes
déclinaisons du récit de légitimité du régime.
Dans cette mesure, nous n’opposerons pas – comme on le fait
traditionnellement – l’extrême-gauche au mouvement islamiste. Nous
considérerons plutôt que l’un et l’autre se sont transmis le monopole de la
« subversion » comme un témoin dans une course de relais, même si les
deux courants ont coexisté et se sont affrontés. L’extrême-gauche
tunisienne naît avec le Groupe d’études et d’action socialiste tunisien
(GEAST, dit groupe « Perspectives » du nom de sa publication Perspectives
tunisiennes pour une Tunisie meilleure) entre juillet et octobre 1963.
Le GEAST est d’abord un groupe d’expertise développementaliste tiers-
mondiste francophile, ressemblant en cela aux groupuscules étudiants
libanais de la même époque, tel « Liban socialiste » (Favier, 2004).
À partir de 1967, on pourrait qualifier ce groupe d’organisation
d’extrême-gauche à cheval entre le trotskisme de la IV e Internationale, le
maoïsme du Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF) et
de la Gauche prolétarienne (GP) – développant sur la question
palestinienne des analyses avoisinant celles du Front démocratique pour
la libération de la Palestine (FDLP), parfois les préfigurant – et du
INTRODUCTION 21

mouvement marocain du 23 mars. À partir de 1972, la nouvelle ligne


politique du GEAST représentée par le journal El Amel el Tounsi
(Le travailleur tunisien), ressemble à celle du groupe Ilal Aman (En avant)
au Maroc, et est proche de celle du Front populaire de libération de la
Palestine (FPLP). Par ailleurs, le collectif Cho’la (La Flamme), un peu moins
influent, est créé en 1974. Particulièrement arabiste, il voit le jour à la suite
de l’unification du Groupe marxiste-léniniste tunisien (GMLT) et des
Cercles marxistes-léninistes tunisiens (CMLT) – petits groupes issus du
GEAST, fondés en 1971. Cho’la enfantera le Watad 8, le Wataj 9 et le
Mawad 10 qui perdureront sur les campus après le début des années 1980.
L’islamisme tunisien apparaît, quant à lui, en 1971 sous les traits de la
Jama’a al islamiyya (Groupe islamique). Entre 1978 et 1981, cette
organisation prend le nom de Mouvement de la tendance islamique (MTI),
avant de devenir en 1988, le parti Ennahdha 11. Depuis sa structuration
sous une forme piétiste, quiétiste et politique, le mouvement islamiste
tunisien a prôné tout à la fois ou successivement le mot d’ordre des Frères
musulmans égyptiens, al-islam din wa dawla (Zghal, 1995, 98 ; Harbi,
1991, 179) 12, misant sur l’éducation des esprits et la création d’instances
de socialisation politique, rejetant la position de Hassan el Banna sur la
notion de démocratie et invoquant dès 1984 la légitimité des partis
politiques dans les sociétés musulmanes. Enfin, l’islamisme tunisien ne
s’est pas constitué par opposition au nationalisme arabe (Kerr, 1971). Au
contraire, il a intégré l’arabisme en dosant soutien aux États champions de
l’arabité (Égypte, Syrie, Libye, Irak) et islamisme de type « Frères
musulmans ».
Reste que le gauchisme et l’islamisme ont tour à tour été dominants au
sein de l’espace contestataire/révolutionnaire, en grande partie cantonné au
sein des universités, des lycées et des mosquées. En témoigne la répression
ouverte des groupes qui a touché de manière alternative le premier puis le

8. El Wataniyyoun el Demoqratiyyoun – Les patriotes démocrates.


9. El Wataniyyoun Chebab Democratiyyoun – Les jeunes patriotes démocrates.
10. Mounadhiloun Wataniyyoun Demoqratiyyoun – Les militants patriotes démocrates.
11. Littéralement, Renaissance.
12. C’est-à-dire la « fusion du politique et du religieux et la stricte application par l’État de la loi
religieuse de la Charia ».
22 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

second. Les grands procès politiques de la fin des années 1960 à celle des
années 1970 ne concernent pratiquement que des militants d’extrême-
gauche. Il en va ainsi du procès de 1968 (principalement des activistes du
GEAST), de ceux dits des « 202 » et des « 101 » de 1974 et 1975 et de celui
de 1979 (dit Echa’ab es serri 13) regroupant des membres de Cho’ola. Par
ailleurs, le mouvement islamiste, pourtant déjà structuré, a été toléré
jusqu’en juillet 1981. À partir de cette date et jusqu’en 1994, les gauchistes
encore actifs à la fin du cycle de contestation au début des années 1980 ne
seront pas traduits en justice. En revanche, les comparutions d’islamistes
s’enchaîneront à un rythme régulier (1981-1983-1986-1987) pour
culminer entre 1989 et 1992 avec l’emprisonnement ou l’exil de la majorité
des activistes. Les gauchistes et les islamistes se sont ainsi alternativement
présentés – alors qu’ils étaient sensiblement du même âge (18-30 ans) –
devant les différentes juridictions avec une décennie d’écart. En
conséquence, il n’est pas exagéré d’affirmer, d’une part, que l’islamisme a
pris le relais du gauchisme et, d’autre part, que ces mouvements ont été les
deux principales forces contestataires/révolutionnaires et transgressives,
organisées, depuis le début des années 1960, c’est-à-dire après la réduction
des derniers yousséfistes et la stabilisation de l’État indépendant 14. De ce
point de vue, les salafistes jihadistes, que nous nous contenterons d’évoquer,
remplaceront, à bien des égards, les islamistes de type « Frères musulmans »
à partir de la deuxième moitié des années 2000, comme nous le verrons.
En ce sens, les étudiants, ont été les principaux citoyens à avoir milité
activement contre le régime et à en avoir payé le prix. En effet, si l’on
retranche les syndicalistes de l’Union générale tunisienne du travail
(UGTT) traduits en justice au lendemain de la grève générale du 26 janvier
1978 (Yousfi, 2015), la majorité des inculpés des procès politiques tenus

13. Echa’ab clandestin (Le peuple clandestin), un journal créé par Cho’la détournant le nom de celui
de l’UGTT (Echa’ab – Le peuple).
14. Les yousséfistes désignent les partisans de Salah Ben Youssef. De 1934 à 1955, celui-ci dirige
l’appareil du Néo-Destour (le principal parti politique qui a encadré le mouvement national, créé par
Habib Bourguiba en 1934). Les yousséfistes s’opposent aux conventions franco-tunisiennes du 3 juin
1955 qui spécifient que la France contrôlerait la sûreté intérieure et extérieure de la Tunisie pendant
dix ans. Ils préconisent l’indépendance totale et immédiate du pays. La lutte entre yousséfistes et
partisans de Habib Bourguiba faillit dégénérer en guerre civile. Salah Ben Youssef a été étroitement
soutenu par Ahmed Ben Bella et un temps par Gamel Abdel Nasser. Il sera assassiné en 1961 à
Francfort-sur-le-Main (Allemagne) sur l’instigation, entre autres, de Habib Bourguiba.
INTRODUCTION 23

entre 1968 et 1992 étaient étudiants 15 de tendance gauchiste ou islamiste


au moment de leur comparution 16. Ce travail porte donc en grande
majorité sur des militants étudiants, eussent-ils quitté l’université,
continuant à prêcher la parole contestataire/révolutionnaire au-delà.
Le lecteur pourra le constater, cet ouvrage est assez syncrétique sur le
plan conceptuel. Il est à l’image du doctorat dont il récupère le contenu
dans un langage moins « théoriciste » – ce qui constituait l’un de ses
défauts majeurs. Plutôt foucaldien dans sa conception de l’ordre du
discours politique (Foucault 1969 ; 1971), il s’inspire de John Elster
(1986) au niveau de l’analyse de la rationalité des acteurs. Il entend
réconcilier différents niveaux d’analyses montrant que les variations
d’échelles macro (structure sociale, récurrences statistiques, macro-
histoire) meso (organisations, rapports sociaux) micro (individus, micro-
expérience, éléments psychosociologiques) (Sawicki, Siméant, 2006)
influent sur le contenu des grilles explicatives (Revel, 1996). Il conjugue
ainsi le temps long de l’analyse sociohistorique avec le temps court des
dimensions psychosociologiques de l’engagement individuel. Il revient
aux auteurs nord-américains de sociologie des mouvements sociaux 17,
souvent lus à travers le prisme des auteurs francophones qui les utilisent
dans une optique parfois exclusivement microsociologique, pragmatique

15. Ou lycéens en classe de terminale.


16. Entre 2003 et 2008, plus de 1 100 Tunisiens ont été emprisonnés sous couvert de la loi anti-
terroriste du 10 décembre 2003 (ALTT, 2008). Ce nombre avoisine les 1349 inculpés des cinquantes
et un procès politiques tenus entre 1968 et 1978 (Kraïem, 2003, 93). Il reste toutefois bien en deçà
de celui des partisans du mouvement islamiste jugés et emprisonnés entre 1989 et 1992. [Depuis le
départ de Ben Ali en janvier 2014, nous savons qu’environ 20 000 citoyens ont comparu devant des
juridictions ordinaires et dans une moindre mesure devant des tribunaux militaires (Procès de
Bouchoucha de juillet 1992) pour leur activité politique islamiste. Près de 12 800 ont été emprisonnés.
Par ailleurs, 18 500 personnes ont obtenu un certificat d’amnistie dans le cadre du décret-loi de février
2011 portant amnistie. Selon ce décret est amnistiée, toute personne ayant fait l’objet avant le
14 janvier 2011 d’une condamnation ou d’une poursuite judiciaire auprès des tribunaux en raison
notamment d’atteinte à la sûreté de l’État, violation des dispositions de la loi anti-terroriste de 2003,
violation des dispositions relatives à la presse, aux réunions publiques, cortèges, défilés,
attroupements, aux associations, partis politiques et à leur financement. Cf. le décret-loi n° 2011-1 du
19 février 2011 portant amnistie. Militants associatifs islamistes, entretiens avec l’auteur, 2015.
17. C’est le cas notamment d’Antony Obserschall (1973), de Sydney Tarrow (1994), de Doug McAdam
(1986 ; 1989), de Doug McAdam, John McCarthy et Mayer Zald (1996), de Marco Giugni, Doug McAdam
et Charles Tilly (1998), de John P. Mayer et Natalie J. Allen (1996), de Gregory Wiltfang et Doug McAdam
(1991), de John Wilson (1977), de Jack P. Gibbs (1977) et d’Helen Rose Fuchs Ebaugh (1988).
24 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

et interactionniste. Il marque ainsi une certaine distance vis-à-vis des


travaux francophones dominants en sociologie du militantisme ou
sociologie de l’engagement dans les années 2000 (Mathieu, 2001 ; 2002 ;
2004 ; Fillieule, 2001 ; 2005), bien que son objet en soit directement issue.
Ces écrits ont plutôt tendance à se focaliser sur le « moment » et le
« comment » des mobilisations les plus diverses et à évacuer les outils
théoriques trop macro ou trop connotés « choix rationnel ». Ceux-ci sont
pourtant utiles pour appréhender, sur le long terme, les transformations
socioéonomiques, idéologiques et politiques, les relations entre
institutions publiques, discours et groupes qui les remettent en cause, de
même que l’évolution de l’engagement militant en fonction des
changements du contexte répressif.
Ce livre est loin de réviser le texte original à la lumière des nouveaux
développements politiques en Tunisie. Au contraire, il prétend rester
fidèle à l’époque où il a été écrit (2006-2008). Aucun itinéraire individuel
n’a été réduit ou développé en fonction de l’importance et de la visibilité
politiques du militant dans la Tunisie de l’après Ben Ali. Les mises à jour
post-révolution sont signalés à l’aide de crochets […]. Il est d’ailleurs assez
cocasse que les trajectoires politiques et professionnelles de futurs
ministres, membres du cabinet présidentiel sous la Troïka (2011-2014),
de députés de l’Assemblée nationale constituante (ANC) (2011-2014) et
de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) (2015-...), de
personnalités politiques de premier plan, soient décrites comme des
parcours d’anciens militants étudiants dont rien ne laissait présager à
l’époque de la rédaction de la thèse qu’ils occuperaient quelques années
plus tard des postes politiques clés au niveau national.
Quatre chapitres composent cet ouvrage, le premier « Les origines
socio-identitaires (OSI) des militants : enfance et champ d’expérience
politico-familial » est consacré à la construction d’une nouvelle catégorie
dont l’ambition est d’enrichir la variable « origine sociale » habituellement
utilisée en sociologie, afin de mieux comprendre les itinéraires politiques
et professionnels, ce qui offre la perspective d’appréhender certaines
luttes politiques comme des luttes entre élites au sens large. Un second
chapitre, plus historiographique, « Du GEAST à Ennahdha (1963-2008) :
l’évolution des discours contestataires/révolutionnaires » tente de croiser
les itinéraires individuels, les transformations des groupes et des discours
INTRODUCTION 25

politiques. Le troisième chapitre « Qu’est-ce qui fait courir les militants en


régime autoritaire ? », analyse l’engagement politique en termes de coûts
et de risques, comme l’attachement à un groupe et à la cause que celui-ci
défend. En étudiant l’engagement en régime autoritaire, il conclut,
notamment, que cet engagement n’est pas, contrairement à une idée reçue,
systématiquement transgressif et à haut risque. Il identifie ainsi une série
de facteurs favorisant l’entrée en militance, l’attachement et le
détachement au collectif.
Enfin, le quatrième chapitre évoque « les conséquences biographiques
du militantisme et l’opposition à Ben Ali ». En analysant les destinées
politiques professionnelles des activistes après la fin du cycle de
contestation gauchiste en 1981 et l’éradication d’Ennahdha de Tunisie en
1992, il montre que l’opposition au régime de Ben Ali, en particulier
durant les années 2000, constitue un espace de reconversion des
ressources politiques et professionnelles, accaparé par des acteurs
socialisés à une autre époque, et appartenant à une certaine élite établie.
Une telle perspective permet d’appréhender les limites des mouvements
d’opposition et des mobilisations professionnelles durant cette décennie.
Elle permet également de comprendre en quoi la révolution de 2010-2011
et la dite « transition démocratique » révèlent les limites du politique et de
la citoyenneté dans une Tunisie où le « peuple » n’a jamais cessé d’être
étranger à ses élites politiques.
Les origines socio-identitaires (OSI)
des militants : filiation familiale et
socialisation primaire

Les 244 militants de l’échantillon sont nés entre 1934 et 1974. Au cours
de leur enfance respective qui s’étend des années 1930 aux années 1980 1,
la société tunisienne a connu de profondes transformations. Si la
hiérarchie sociale et la manière dont les citoyens se la représentent ont
évolué, des constantes demeurent toutefois. L’origine géographique et la
trajectoire éducative et sociopolitique de la famille élargie – ou parentèle –
définissent le statut prescrit 2 d’un individu ainsi que le cadre dans lequel
il acquiert d’éventuelles dispositions politiques au cours de son jeune âge,
de manière plus précise que la simple origine sociale (profession des
parents dans une famille nucléaire).
La société tunisienne apparait beaucoup plus homogène culturel-
lement, religieusement et linguistiquement que la société libanaise
(Picard, 1988), marocaine (Waterbury, 1975), algérienne (Leca, Vatin,
1975 ; Laroui, 1982) ou syrienne (Dupret et al., 2007) où les clivages
ethniques, communautaires, linguistiques et confessionnels sont bien plus
manifestes. Or, les clivages régionaux et identitaires y sont importants et

1. Nous pourrions fixer la limite de l’enfance à l’âge de douze ans. Cet âge correspond aux premières
années de l’enseignement secondaire (entrée au lycée en Tunisie, quasi systématiquement des années
1960 au milieu des années 1970, début de l’internat, et entrée au collège en France). Par ailleurs, sur
le plan psychologique, comme le note Annick Percheron (1993), c’est le moment où l’enfant peut
relativiser les informations venant de différentes sources, établir des relations logiques entre les
choses et classer les éléments de son environnement les uns par rapport aux autres.
2. Yves Schemeil (1978 ; 1982) utilise cette notion dans le cadre de la société libanaise. Elle signifie :
naissance dans une famille, une ethnie ou une communauté.
28 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

recoupent des clivages économiques et sociaux. En Tunisie, l’on peut


distinguer plusieurs origines géographiques qui renvoient dans
l’imaginaire social à des identités. Dans la conscience collective, la filiation
familiale est intimement associée à un lieu d’origine. Des repères spatiaux
porteurs d’identité correspondent à des régions. Les noms de famille
référent à une lignée et constituent, en quelque sorte, « la carte d’identité
de l’individu » (Mayer, 2002). Une famille élargie originaire d’une cité de
vieille urbanisation (intra-muros) ou d’un village du littoral oriental,
notamment du Sahel, bénéficiera d’un plus grand pouvoir de distinction
sociale qu’une parentèle qui provient de l’intérieur du pays (Centre, Sud,
Ouest), et ce jusqu’aux années 2010.
La Tunisie des années 2010, peuplée de près de onze millions
d’habitants, compte tout au plus quelques milliers de noms de famille.
Ceux-ci sont connus et correspondent à un ou plusieurs espaces
géographiques identifiables par le citoyen ordinaire. Certains patronymes
renvoient à l’appellation traditionnelle d’un village ou à des noms de tribus
ou de sous-tribus dont les manières d’être sont essentialisées. L’origine
régionale d’un individu, plus exactement le lieu de provenance historique
de sa parentèle, attesté par la société, révèle une filiation familiale. Celle-ci
constitue une sorte de raccourci de pensée qui permet de prescrire une
identité, laquelle, quelle que soit ses fondements, est réelle dans ses
conséquences. Elle augmente ou diminue les chances de mobilité sociale
ascendante de celui qui en est porteur. Elle détermine plus exactement une
communalité – partage d’un attribut commun – et une connexité – attaches
relationnelles fantasmées ou réelles – qui lient les individus entre eux.
Les solidarités politiques et professionnelles, par exemple, semblent en
partie conditionnées par le partage d’une même origine régionale ainsi que
d’attaches relationnelles plus ou moins fortes. Dans une organisation
hiérarchisée, l’acteur qui contrôle les nominations aura tendance à faire
appel à un acteur originaire de la même parentèle, du même quartier ou du
même village (Huckfeldt, 1984). Si personne n’a les capacités « minimales »
pour remplir la fonction destinée, il cherchera quelqu’un d’un quartier ou
d’un village voisin, c’est-à-dire de la même région, ou résidant ailleurs, mais
apparenté à quelqu’un en étant originaire. L’objectif est de court-circuiter
le réseau individuellement construit, plus aléatoire. Ce n’est ni par devoir
moral ni simplement pour entrer dans un rapport de réciprocité de type
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 29

« don contre don » qu’il effectue ce choix. L’enjeu est de « contrôler » les
actes de la personne à travers un réseau affinitaire ou familial élargi. Ceci
rappelle les « réseaux particuliers de confiance » décrits par Charles Tilly 3.
L’attachement mutuel cimente la relation tout autant que l’intérêt (Lenclud,
1993). On pourrait pour être plus précis, parler de relations clientélaires à
base régionale, de clientélisme régional, de groupes de coopération ou de
solidarité à base de contiguïté territoriale. Autrement dit, sur le plan
sociologique, l’identité prescrite par le nom de famille et l’origine régionale
de la parentèle désignent de manière métonymique un éthos qui partagé
par les acteurs d’une relation de réciprocité est l’indice du respect des
normes définies par la nature de cette relation.
Cette manière de considérer les rapports sociaux en Tunisie semble
renvoyer ce pays dans le champ des sociétés « pré-modernes ». À bien des
égards, la majorité des chercheurs en sciences sociales connaissant le
terrain tunisien considèrent cette caractéristique comme un tabou. D’une
part, cela rappelle une conception intellectuelle qui prévalait sous la
colonisation. La plupart des historiens coloniaux considéraient, en effet, la
Tunisie comme une société mosaïque, divisée sur le plan géographique,
social et culturel et largement tribale (Gautier, 1952). D’autre part, cela
va à l’encontre du mythe d’une Tunisie « moderne », unie et homogène,
entretenue durant les années 1960-1980 par nombre de chercheurs qui se
faisaient en cela les relais des thèses bourguibistes considérant les clivages
identitaires régionaux comme des survivances tribales appelées à
disparaître avec la modernité.
Pourtant, nous le verrons au cours de ce travail, malgré les mutations
de la société tunisienne au cours desquelles les distinctions sociales se
sont construites autour des hiérarchies socioprofessionnelles et de la
possession de capital culturel et surtout économique, le référent
identitaire de la parentèle continue de faire sens pour la plupart des
Tunisiens, exerçant, par ce fait même, des effets bien concrets tant sur le
plan de la classification sociale que des destinées individuelles au niveau
politique et professionnel.

3. « Trust networks […] consist of ramified interpersonal connections, consisting mainly of strong
ties, within which people set valued, consequential, long-term resources and enterprises at risk to
the malfeasance, mistakes, or failures of others » (Tilly, 2005, 12).
30 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Dans ce chapitre, nous nous attèlerons à la construction d’une nouvelle


catégorie sociologique permettant de rendre compte à la fois du statut
social et de l’identité dont hérite le militant que de son cadre de
socialisation primaire. Nous la nommerons « origine socio-identitaire
(OSI) ». Cette catégorie prendra en considération les quatre éléments
suivants : l’origine géographique de la famille élargie – laquelle s’avère
significative, mais réductrice sur le plan de l’analyse – ensuite, la
trajectoire éducative, la profession des ascendants immédiats (parents,
oncles et tantes maternels et paternels, grands-parents, grands-oncles et
tante maternelle et paternelle), enfin, leur éventuel parcours politique
avant l’indépendance en 1956.
La référence à l’origine socio-identitaire (OSI) a pour ambition
d’adapter la variable « origine sociale » à la société tunisienne ; en
particulier celles des années (1930-1980) où l’individu est, toutes choses
égales par ailleurs, davantage associé à une famille, un village ou une
région, qu’au sein des sociétés hautement différenciées comme l’Europe
occidentale ou l’Amérique du Nord de la même époque. De plus, cette
catégorie vise à rendre compte d’un certain nombre de facteurs micro et
macrosociologiques qui participent de ce phénomène de prescription
identitaire. C’est le cas du parcours éducatif, professionnel, et le cas
échéant, politique, de la parentèle, ainsi que des changements sociétaux
plus globaux qui expliquent la correspondance relative entre origine
géographique, statut social et perspectives de mobilité sociale ascendante.
Nous évoquerons les transformations socio-économiques qui ont
affecté la Tunisie du beylicat à l’indépendance et présenterons quelques
itinéraires familiaux permettant d’illustrer l’évolution des distinctions
sociales durant cette période. Nous montrerons dans quelle mesure quatre
origines socio-identitaires (OSI), élite médinale, médinale, publicienne et
extra-muros délimitent un premier espace de socialisation primaire chez
les militants de l’échantillon et déterminent une posture émotionnelle et
cognitive familiale, une sorte de vision du monde au sens large se
transmettant sous forme de dits et non-dits lors de l’enfance (Sherkat,
Blocker, 1994). Nous verrons que les dispositions acquises au cours du
jeune âge font partie plus précisèment d’un champ d’expérience politique
et familial que l’activiste reformulera au cours de sa vie en fonction de son
horizon d’attente.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 31

De l’État beylical à la Tunisie indépendante :


la valse des élites
Dans la Tunisie ottomane (1574-1881), les petites unités familiales,
claniques, tribales, confrériques ou villageoises entretiennent tour à tour
un rapport de coopération et de défiance à l’égard des institutions sociales
et politiques (Bargaoui, 2005). Historiquement constitué et contrôlé par
une élite quasiment étrangère à la société, l’État beylical se construit en
jetant hors de son giron une large frange de la population en économie de
subsistance (Laroui, 1982). Il mate les tribus récalcitrantes et les dressent
les unes contre les autres pour mieux asseoir son autorité. La classe
politique s’en accommode volontiers et dirige une société de sujets qui ne
se conçoivent pas comme des citoyens. Tout ceci forme un agencement
peu susceptible d’être déstabilisé. Les sujets sont partagés entre la peur de
la circonscription militaire et la crainte de nouveaux impôts (Laroui, 1982,
95). Les groupes sociaux indépendants de l’État sont rares, les contra-
dictions qui les agitent n’ont pas pour enjeu le contrôle de cet État, mais
l’obtention de ses faveurs (Camau, Geisser, 2003).
Dès le XVIIIe siècle, les beys issus de la dynastie Husseinites acquièrent
une quasi-indépendance vis-à-vis du sultan d’Istanbul. Le régime beylical
se transforme en monarchie dont le bey est le souverain. En règle générale,
les plus hautes charges sont remplies par des Mamelouks. Les Turcs et les
Koulouglis (métis issus de pères turcs et de mères indigènes) servent dans
l’armée. Les Tunisiens d’origine exercent dans les chancelleries, les
administrations de collecte d’impôts ou dédiées à la gestion des tribus
locales (Bargaoui, 2005).
La centralisation étatique s’effectue par l’intermédiaire d’une élite
traditionnelle (Khâçça) et à son profit (Henia, 1997). Celle-ci se compose
d’oulémas (théologiens) et d’autres détenteurs de fonctions juridico-religieuses
(cadis, muftis, cheikhs) ainsi que de grands propriétaires fonciers, de commerçants
et de personnalités des différents corps de métiers et de quartier. Elle est
enracinée dans la médina de Tunis à l’intérieur des remparts en conformité avec
les règles et les pratiques sociales de la vie citadine traditionnelle 4. Oulémas,

4. Spécifiquement une homogamie stricte et toute une panoplie de comportements extrêmement


codifiés. Notons que la citadinité avait accueilli plusieurs vagues d’immigrations successives,
andalouses, turques muradites et bédouines.
32 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

enseignants à l’Université Zitouna ou Az-zaytûna 5, cadis, muftis et cheikhs,


en majorité proche de la famille du bey et de sa cour (Chérif, 1999, 99-
111), jouent le rôle de médiateurs entre la société tunisienne et le pouvoir
ottoman. Être membre de cette Khâçça suppose avoir suivi l’enseignement
arabe dit « traditionnel » de la Zitouna et posséder un capital économique
issu du commerce, de l’artisanat et de la rente foncière.
Dès le milieu du XIX e, à la suite du développement des nouvelles
institutions d’enseignement sous l’égide des réformateurs héritiers
d’Ahmed Bey (Brown, 1974), une partie de cette élite se reconvertit en
une élite dite makhzenienne, en suivant les nouveaux cursus scolaires
bilingues (français et arabe) (Henia, 1997 et 2006). Sous le protectorat
(1881-1956), la République française crée des directions générales pour
les questions techniques, dirigées par des fonctionnaires français.
Le nombre d’administrateurs traditionnels (cadis, muftis, cheikhs) est
réduit et une structure de contrôle se superpose à l’administration
indigène. Des communes avec leurs organes municipaux sont mises en
place. Les services publics traditionnels sont réaménagés en directions
techniques. Le caïd devient une sorte d’informateur qui seconde le
contrôleur civil français qui fait office de préfet, et le caïdat, département
(Mouilleau, 2000).
Dès 1883, parallèlement à l’enseignement traditionnel dispensé aux
Tunisiens musulmans 6, la direction de l’Instruction publique et des Beaux-
arts 7 ouvre des écoles primaires franco-arabes à Tunis, Kairouan, Sousse
et Sfax, ainsi que des écoles primaires françaises dans les zones de
présence européenne et sur le littoral. Dans le Sud, le Centre et le Nord-
Ouest, le nombre d’écoles primaires créées est assez restreint. Des
sections du collège Sadiki (premier établissement d’enseignement
secondaire moderne franco-arabe) (Sraïeb, 1995a), dites « sections
tunisiennes », sont instituées dans les collèges et les lycées. Les Tunisiens

5. Az-zaytûna est la plus ancienne université arabe et islamique. La grande mosquée de Tunis, qui
abrite l’établissement Zitouna, a été construite en l’an 116 de l’Hégire correspondant à l’an 734.
Les enseignements ont commencé trois ans plus tard.
6. Appelé enseignement traditionnel de la Zitouna pour le primaire, les enquêtés emploient le terme
« école coranique » que l’on ne doit pas confondre avec les koutteb.
7. Qui deviendra la direction de l’Instruction publique (DIP) en 1934.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 33

peuvent désormais se présenter à la première partie du baccalauréat en


tant que candidats libres 8.
À cette époque, dans la fonction publique, une catégorie d’emploi est
commune aux Français et aux Tunisiens – les Français bénéficient
cependant du tiers colonial et d’avantages supplémentaires. Les
fonctionnaires administratifs tunisiens sont essentiellement des
traducteurs, des employés aux écritures, des préposés, des facteurs, des
agents de service, cantonnés dans des catégories B intermédiaires. Puis,
dans les années 1930, des fonctions à la direction des finances et dans les
municipalités se multiplient. Les écoles primaires franco-arabes, les
enseignements sadikiens, le collège Sadiki et le séjour d’études à Paris, « à
la Sorbonne », deviennent les principales filières permettant d’y accéder.
Suivre un cursus moderne et maîtriser le français et l’arabe est loin
d’être réservé aux membres de l’élite traditionnelle qui se reconvertissent
afin d’occuper ces nouvelles fonctions. Les membres des parentèles
originaires de petits villages du Sahel et du Cap-Bon sont nombreux à
miser sur ce type de filière. La presse coloniale qualifie même leur
engouement pour l’école de « fureur scolaire » (Tridon, 1913, cité par
Movilleau, 2000, 318). La propension des habitants de cette partie de la
côte orientale à investir dans l’éducation a des causes à la fois
géographiques et historiques. Contrairement à la plaine de la Medjerda et
la région fertile de Béja, l’appropriation foncière coloniale y a été quasi
nulle. Si au XIXe siècle le Sahel constitue la plus riche région de Tunisie,
l’émigration saisonnière et l’exode rural restent importants. En effet, la
pression démographique y est forte, en particulier en raison de la présence
d’une paysannerie enracinée de longue date et confinée sur des espaces
inextensibles, renforçant la micropropriété. De plus, par deux fois, à la
suite de la répression de la révolte de 1864 puis des conséquences
économiques de la crise économique de 1929, nombre de petits
propriétaires agricoles sont ruinés.

8. Les Tunisiens admis aux deux parties du baccalauréat vont de 27 par an en 1927 à 96 en 1954,
moins d’une dizaine sont certifiés en 1948 de l’Institut des hautes études. On compte 64 étudiants
tunisiens en France en 1934 et 163 en 1946. Pour les données sur l’enseignement secondaire et
supérieur durant la période coloniale le lecteur peut utilement se référer aux travaux de Noureddine
Sraïeb (1974, 1995a).
34 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Bénéficiant en premier lieu du développement des écoles primaires


franco-arabes ainsi que de la politique de bourses mise en place avant et
pendant le Protectorat, les Sahéliens confluent vers la capitale pour se
disperser dans les professions libérales ou dans l’administration (Signoles,
1985, 45). Ils s’engagent en masse dans le mouvement de libération
nationale et le dominent à partir de 1934, date de la création du parti Néo
Destour 9. Au début des années 1950, ces nouvelles élites du littoral ou ces
« gens de l’olivier » (Berque, 1962, 149-167) ont tout à gagner de
l’indépendance dans la mesure où la présence des Français dans l’appareil
d’État les empêche d’accéder à des fonctions de haute responsabilité.
L’édification de l’État moderne indépendant leur offre la possibilité de
rentabiliser leur investissement scolaire.
En 1954, alors que le futur président de la République tunisienne, Habib
Bourguiba, sahélien d’origine, négocie l’autonomie interne, ces nouvelles
élites ont déjà commencé à prendre, parfois par la force, la majorité des
postes de la fonction publique laissés aux Tunisiens ainsi que les plus
hautes responsabilités partisanes et syndicales. En quelques années, le
Néo-Destour s’assure progressivement le contrôle de la jeunesse scolarisée.
En bénéficiant du soutien de la centrale syndicale (l’Union générale
tunisienne du travail – UGTT) qui représente une force nationaliste très
combative 10, il verrouille les espaces d’expression des voix discordantes,
particulièrement celle de la bourgeoisie foncière et commerçante,

9. Le Néo-Destour est fondé en 1934 par Habib Bourguiba. L’Archéo-Destour, a été créé en 1920 par
Abdelaziz Tha’albi. La composition sociologique du Néo-destour par rapport à l’Archéo-Destour reflète
un changement sociodémographique notable des responsables nationalistes, principalement un
rajeunissement qui attestait de l’entrée des nouvelles élites sahéliennes sur la scène du mouvement
national, lesquelles remplacent les élites traditionnelles. Par rapport à l’Archéo-Destour, il se caractérise
par « un plus grand ancrage populaire, une relative prédominance des éléments provinciaux, une
meilleure ventilation régionale, moins de méfiance et de réticences à l’égard des masses et moins de
retenue – voire une certaine aisance – dans leurs rapports mutuels, et, à partir de 1937-1938, une nette
propension à l’activisme, au recours à la propagande et à l’action directe » (Hamza, 1985, 69).
10. Au début des années 1950, l’UGTT encadre les ouvriers et employés tunisiens (80 000 adhérents)
ainsi qu’une partie du lumpen-prolétariat des périphéries urbaines. Elle organise de nombreuses
grèves et manifestations – dont un important rassemblement le 1er mai 1951. Elle prend en quelque
sorte le relais du Néo-Destour lorsque ses dirigeants sont emprisonnés par les autorités coloniales.
Elle apporte une dimension économique et sociale aux revendications nationalistes. C’est par
l’intermédiaire de son fondateur et secrétaire général Ferhat Hached, que la question tunisienne est
présentée pour la première fois à la tribune de l’Organisation des nations unies (ONU), le 4 décembre
1952. Ce dernier sera assassiné le lendemain par une organisation de colons liée aux services français.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 35

historiquement dépendante de l’État beylical et limitée dans sa puissance


par l’inexistence d’une base sociale paysanne qui pourrait l’aider à résister.
Sur le plan politique, cette petite bourgeoisie sahélienne, oléicole et
arboricole n’est pas menacée dans ses intérêts par une classe ouvrière et
une grande bourgeoisie traditionnelle – foncière et commerciale
puissantes. Elle est ainsi en mesure d’assumer un « programme unifiant et
totalisant » et d’être un « trait d’union entre les différents secteurs de la
population » (Zghal, 1968, 130-131 ; Camau, 1981).
De plus, la petite bourgeoisie sahélienne sort vainqueur du conflit
violent, aux limites du la guerre civile, qui, de 1954 à 1961, oppose les
partisans de Habib Bourguiba (originaire du Sahel) à ceux de Salah Ben
Youssef (originaire de l’île de Jerba dans le Sud du pays) et fait près d’un
millier de victimes. Cette victoire renforce son ascendant sur les autres
franges de la population. Durant cette confrontation, les Tunisiens qui
perçoivent une menace pour leurs intérêts dans la croissance du parti
(Néo-Destour), préfigurant celle de l’appareil d’État moderne, sont incités
à rejoindre le camp de Salah Ben Youssef 11. C’est le cas des grandes
familles traditionnelles dont la reconversion n’est pas acquise à travers
leurs fils, de la bourgeoisie commerçante et foncière jerbienne et tunisoise
et des « citadins intra-muros ». C’est le cas, de même, de la jeunesse
scolarisée proche de l’Archéo-Destour et de certaines tribus de l’Ouest
tunisien et surtout du Sud, en voie de sédentarisation. Au cours de cette
période critique, tous les clivages sociaux et territoriaux s’expriment
brusquement en un « front de refus » (Camau, Geisser, 2003, 143) qui met
au jour la fragilité du « programme unifiant et totalisant » porté par cette
petite bourgeoisie.
Outre ses soubassements idéologiques et politiques, Salah Ben Youssef
apparaît, en effet, plus attaché qu’Habib Bourguiba à Gamel Abdel Nasser
et à l’indépendance totale et surtout immédiate du Maghreb. Le conflit
entre yousséfistes et bourguibistes oppose les représentants d’une
conception médinale, celle du Souk et de la bourgeoisie commerciale et
foncière, laquelle entretient un rapport distant avec l’État moderne, aux
tenants d’une vision plus étatiste reflétant la position des acteurs – sorte
d’intermédiaires entre la société coloniale et les autochtones – qui vivent

11. Notamment la fédération de Tunis du Néo-Destour.


36 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

de/et par cet État, notamment les franges de la population en train de


gravir la hiérarchie sociale (Hermassi, 1975, 166), et dont Habib Bourguiba
représente l’archétype.
Certes, la Tunisie possède une vieille « tradition » étatique ; elle n’a pas
eu à découvrir qu’elle est un État et a pu se concentrer sur la seule tâche de
devenir un État moderne (Brown, 1964). Le mouvement national, en
tentant de dépasser les clivages sociaux, a été solidement aidé dans sa tâche
par leur propre faiblesse, c’est-à-dire la concordance entre une relative
homogénéité linguistique et culturelle et un territoire historiquement
délimité. Néanmoins, à l’indépendance en 1956, l’Assemblée Constituante
et le gouvernement d’Habib Bourguiba tentent de doter la Tunisie de
nouvelles caractéristiques qui seraient propres à sa personnalité nationale.
Or, ses composantes sont alors portées par des forces en opposition :
l’État beylical représente la continuité étatique du pays – malgré son
caractère partiellement turc – et son « islamité » (en tant que partie
intégrante de la communauté des musulmans – oumma), les structures
héritées de l’influence européenne incarne l’« occidentalité », enfin le
yousséfisme, qui puise ses référents dans le discours politique nassérien
alors dominant en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, défend l’« arabité »
(koïne arabe). Le faible « prix du sang » payé par la Tunisie par rapport à
l’Algérie, malgré le millier de morts de la crise de Bizerte en 1961 12, ne
l’encourage pas à se démarquer aussi radicalement de l’ex-colonisateur,
autrement dit de l’« occidentalité ». Le nouveau pouvoir essaie plutôt de se
placer au-dessus de la mêlée des forces de cette époque en promouvant une
synthèse culturelle (Lelong, 1958, 16 et 65) qui exclut le yousséfisme et plus
largement le nationalisme arabe en tant que discours d’État. Dans le même
mouvement, il discrédite le passé des notables religieux, leur imputant
immobilisme de la pensée, opportunisme politique, voire collaboration avec
l’occupant et fait de la lutte contre l’obscurantisme et le sous-développement
un véritable récit de légitimité étatique 13.

12. Le 17 juillet 1961, le refus de la France de quitter la base navale de Bizerte à la demande du
président tunisien, Habib Bourguiba, provoque une crise. Un blocus par les Tunisiens entraîne une
intervention en force des Français. Le communiqué officiel tunisien fera état de 630 morts et
1 555 blessés (Belkhodja, 1998).
13. Le combattant suprême en arabe, El moujahid el Akbar, signifie le combattant le plus grand d’où
le combattant suprême et également celui qui réalise le grand combat, en l’occurrence, poursuivre le
développement national qui est l’affaire de tous.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 37

Dès 1956, le nouvel État indépendant supprime les tribunaux


charaïques 14 et intègre le système d’enseignement zitounien dans
l’université séculière naissante. En 1957, il abolit le beylicat et proclame
la République. Habib Bourguiba en devient le premier président.
Le nouveau pouvoir fonctionnarise ou remercie les agents du culte. Il met
à la retraite 80 % des caïds. Il renforce et tunisifie l’appareil administratif.
Il remplace 12 000 fonctionnaires français. Le nombre d’agents de l’État
tunisien est ainsi multiplié par plus de 6 en cinq ans, passant de 12 900 en
1955 à 81 000 en 1960 15. L’extension de l’appareil étatique permet la
mobilité sociale ascendante et la consolidation de la position de la petite
bourgeoisie sahélienne 16. De nombreux bourguibistes sont appelés à
occuper des postes de responsabilité dans l’administration. La plupart
possèdent un capital scolaire bilingue et un diplôme de l’enseignement
supérieur – obtenu à l’étranger, en France particulièrement, notamment
dans les filières universitaires comme le droit, les sciences politiques, les
lettres, les sciences économiques, voire dans des grandes écoles
françaises.
Les nouvelles élites du littoral prédominent à tous les niveaux de prise
de décision. Elles tendent à jouer la carte du régionalisme. Elles captent
des fonds publics pour développer les infrastructures de leur région. Elles
évitent la « prolifération » des anciennes élites aux postes de
responsabilité, même si, entre 1956 et 1962, la nouvelle classe
dirigeante 17, soit un peu plus de 500 individus, issus majoritairement des
rangs du Néo-Destour 18, compte autant de Tunisois que de Sahéliens

14. Ceux qui appliquent la « loi religieuse » (charia).


15. Documents du Premier ministère cités dans Fadila Amrani (1980, 105).
16. Entre 1956 et 1962, les principaux organismes publics et parapublics à rayon d’action national
(offices et sociétés nationales) destinés à gérer, contrôler et développer la production et à organiser
la commercialisation des produits et les transports sont créés : citons l’Office des terres domaniales,
l’Office national des pêches, ceux des mines, de l’artisanat, du tourisme, du thermalisme, l’Office des
céréales, ceux du vin, de l’huile d’olive, l’Office des travailleurs tunisiens à l’étranger, à l’emploi et à la
formation professionnelle, des sociétés nationales comme la Société tunisienne d’électricité et du gaz
(STEG), la Régie nationale des tabacs et des allumettes, la Société nationale des chemins de fer
tunisiens (SNCFT).
17. Soit les PDG d’entreprises publiques et semi-publiques, députés, gouverneurs, membres du comité
central, directeurs de l’administration centrale, ambassadeurs, ministres (Larif-Béatrix, 1988, 192 ;
Ben Salem, 1976).
18. Plus de 90 % pour les ministres et plus de 55 % pour les gouverneurs.
38 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

(trois quarts contre un quart pour les individus issues d’autres régions),
et forme ainsi une « élite composite » (Vermeren, 2002).
Sur le plan socioéconomique, depuis la pénétration du capital financier
et commercial européen au début du XIXe siècle, les enjeux de contrôle des
ressources rares liés aux divergences des niveaux de développement
régional et local, a reconfiguré les particularismes traditionnels 19. Durant
la période précoloniale, le pays était bien plus urbanisé que le reste du
Maghreb. Tunis, Nabeul, Hammamet, Soliman, Zaghouan, Kairouan, Sousse,
Monastir, Mahdia, Sfax, Gabès, Gafsa, Tozeur, Nefta, Béja, Testour, Tebourba
et Bizerte constituaient de véritables villes. Or, au début du XIXe siècle, les
clivages traditionnels intra et extra-muros ont été exacerbés par le
développement de la bourgeoisie commerçante et la crise concomi-tante de
la petite paysannerie. L’économie citadine a subi l’ouverture aux échanges
internationaux, ce qui a entrainé une crise de l’artisanat et une
concentration de la collecte et de la commercialisation des produits
agricoles dans les ports. Le commerce caravanier dans le Sud du pays, à
Tozeur, à Nefta dans le Nefzaoua et à Gabès a fortement décliné.
Les principaux centres d’artisanat traditionnel ont été contraints de réduire
drastiquement leur activité. Les intérêts européens réorientant les
courants d’échanges traditionnels, ont concentré la vie urbaine sur le
littoral 20, conférant à Tunis le monopole de l’importation des marchandises
étrangères.
Le protectorat a essentiellement mis en place une économie coloniale
extravertie s’appuyant sur les mines de phosphate, les exploitations
agricoles, les chemins de fer et les ports. Le système agraire colonial a
rompu les bases de l’économie traditionnelle, fondée sur la complémen-
tarité « céréales-élevage ». Avant la colonisation, les steppes du Sud-Est, de
vastes zones de pâturage, domaines de tribus nomades 21 constituaient les
principaux nœuds des routes de la Tunisie méridionale. La France en fit
des territoires militaires. Les officiers des affaires indigènes s’appuyèrent

19. Notamment les conflits dynastiques du début du XVIIIe siècle agrégeant des tribus, quartiers et
villages en çoffs (clans) qui se sont réactivés lors de l’insurrection de 1864.
20. La concentration sur le littoral des principales villes est un fait antérieur à la colonisation (Signoles,
1985, 126).
21. Les Touazine entre Médenine et Ben Gardane, les Khazour au Nord-Ouest de Médenine, les
Ouderna, Accara et Jebelia qui formaient la confédération des Ouerghamma.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 39

sur des notables ruraux pour gérer les « affaires » quotidiennes, en


particulier la fixation forcée des anciens nomades. Les problèmes liés à
cette sédentarisation, le manque d’eau et la réduction des cheptels
conduisit les nomades à migrer vers les centres urbains. Ces évolutions
forcées ont nourri le complexe d’abandon du Sud du pays (Signoles, 1985,
284), de même que sa défiance à l’égard du pouvoir, de la capitale et du
Sahel. Quant au Centre et au Nord-Ouest, ancien territoire des nomades de
la Friguia, ils forment, depuis la sédentarisation de ceux-ci, au début du
XXe siècle 22, un espace de chômage, d’exode rural et saisonnier 23, qu’aucun
plan de développement initié depuis l’indépendance n’a transformé.
À ce titre, il parait logique que, dans l’imaginaire collectif, l’origine
régionale de la parentèle recoupe l’origine sociale, de même que le
régionalisme fasse sens. Or, cette filiation géographique demeure un
raccourci de pensée qui offre seulement la possibilité à tout un chacun de
décrypter de manière approximative le statut d’un individu. Les parcours
individuels présentent de nombreux contre-exemples permettant de
relativiser le poids du déterminisme géographique. Mais si les trajectoires
politiques et professionnelles des membres des parentèles sont loin d’être
homogènes tant chez les élites du littoral que chez les élites traditionnelles
des constantes se dégagent clairement. Ces régularités demeurent
suffisantes pour dégager des héritages sociaux, géographiques et
identitaires que nous qualifierons d’origines socio-identitaires (OSI) et
classeront en quatre catégories (élite médinale/médinale/publicienne/
extra-muros).
Comme nous allons l’illustrer à l’aide de trajectoires biographiques
familiales, les activistes d’OSI élite médinale sont issus de grandes familles
de la bourgeoisie commerçante et terrienne et/ou de l’élite traditionnelle
(oulémas, cadis, muftis). Leur parentèle provient en général des centres
(intra-muros) des cités de vieille urbanisation et occupant le haut de la
hiérarchie sociale traditionnelle sous le Beylicat (en dessous des colons
dans une certaine mesure) – et le protectorat, vu que le Beylik y existait

22. Les anciens pasteurs, les Ouled Ayar, les Ouled Naji et les Ouled Ali, nomadisent au début du siècle
dans le Sud-Ouest du Tell.
23. La colonisation s’est particulièrement étendue et a provoqué l’extension de la céréaliculture, la
sédentarisation des nomades et le recul de l’élevage traditionnel.
40 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

toujours. Ajoutons que le terme médinal ne saurait se confondre avec


l’adjectif urbain. Une parentèle d’origine élite médinale n’est pas une élite
urbaine stricto sensu. Elle n’élit pas forcément résidence en milieu urbain.
C’est le cas de certains grands propriétaires fonciers du Sud ou de membres
de l’élite traditionnelle occupant des postes de responsabilité locales 24.
Les militants d’extraction médinale appartiennent à des familles
élargies moins dotées en ressources matérielles et symboliques que les
parentèles de filiation élite médinale, mais partageant les mêmes
caractéristiques. Avant l’indépendance, les premières tout comme les
secondes sont, en règle générale, intégrées au sein de l’économie citadine
traditionnelle. Elles résident dans un vieux quartier intra-muros depuis
plusieurs générations, y possèdent, par exemple, un petit commerce leur
conférant une certaine distinction sociale. Elles peuvent, de même, habiter
dans un village et y occuper des responsabilités locales traditionnelles au
demeurant moins importantes que celles détenues par les membres de
parentèles de lignée élite médinale. Les acteurs d’origine médinale ont des
pères ou grands-pères qui, sous le protectorat, sont, par exemple, cafetiers,
tenanciers de bain maure, magistrats, imams, artisans renommés, moyens
propriétaires fonciers et/ou agricoles établis la plupart du temps dans les
centres des vieilles villes. Notons que les individus de filiation élite
médinale et médinale résidants à Tunis sont généralement attestés beldi 25
par la société tunisoise.
Les individus d’origine publicienne sont ceux dont une partie plus ou
moins importante de la famille élargie a pu connaître sous le Beylik et le
protectorat, une mobilité sociale ascendante grâce à leur passage par un
cursus scolaire moderne bilingue – se positionnant comme intermédiaire
entre la société coloniale et les autochtones (d’où le terme publicien dérivé
de « publiciste »). Ces parentèles proviennent majoritairement du
Sahel/Cap-Bon, mais pas exclusivement.

24. De surcroît, depuis le début du XIXe siècle, les migrations successives dans les centres villes et les
faubourgs ont battu en brèche l’opposition urbain/rural.
25. Le beldi, le « bourgeois véritable », selon Jacques Berque, celui qui demeure dans la médina de
Tunis où il est généralement propriétaire, est par son métier typiquement urbain et par sa
participation à la « vie collective et sa symbiose avec la cité ». Trois attributs le caractérisent
principalement dans l’imaginaire social de cette époque et encore de la nôtre : la possession d’une
maison, d’une olivette et d’un coin de cimetière (Ben Achour, 1989, 74).
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 41

Enfin, nombre de familles élargies ne partagent ni filiation citadine et


côtière, ni maitrise du bilinguisme, ni diplôme de l’université Zitouna et
donc aucune fonction de responsabilité dans l’administration beylicale ou
coloniale. Nous qualifierons leur origine socio identitaire (OSI) d’extra-
muros (Afa’aqiyyin – littéralement ceux originaires des horizons, de
l’improbable). Sur le plan social, les membres qui les composent sont
généralement proches des « classes » désignées comme « inférieures ».
Jusqu’à l’indépendance, ce sont de petits commerçants ou artisans dans
un village non côtier, des petits propriétaires agricoles assurant
difficilement l’autosubsistance 26 ou des ouvriers sur des grandes
exploitations ou dans l’industrie naissante. Au cours du processus d’exode
rural, certains ont grossi les rangs des habitants des gourbivilles
(bidonvilles) et exercé des « petits métiers » comme vendeurs de rue au
détail. Les parents et grands-parents des activistes de cette ascendance
proviennent en majorité du Sud, du Centre et du Nord-Ouest du pays et,
pour partie, des zones périurbaines des grandes villes où leurs ascendants
ont migré au cours du XIX e ou au début du XXe siècle. Si les chances de
mobilité sociale ascendante des membres de cette filiation sont plus
réduites que celles des acteurs d’extraction publicienne, celles-ci ne sont
pas nulles, notamment aux lendemains de l’indépendance.
Nous verrons ainsi que l’appartenance à l’une de ces catégories
implique certains types de choix politiques durant le mouvement de
libération nationale et dans l’immédiat après-indépendance (soutien à la
tendance Bourguiba ou Ben Youssef du Néo-Destour ou proximité avec
l’Archéo-Destour) et détermine une posture émotionnelle et cognitive
familiale transmise au militant de l’échantillon sous forme de dits et de
non-dits lors de sa socialisation primaire.

26. Nous avons rangé les familles de grands et moyens propriétaires agricoles sous la catégorie élite
médinale. Au niveau de la superficie de terres cultivées par la famille, la variable climatique joue
puisqu’avant l’indépendance, dans les régions au climat méditerranéen comme celles du littoral
méridional ou dans la presqu’île du Cap-Bon, quatre hectares environ suffisaient à assurer la
subsistance. Dans d’autres régions, la même superficie conduit souvent à l’exode vers les centres
urbains en tant qu’ouvriers dans l’industrie embryonnaire ou vers des propriétés agricoles plus
grandes, en tant qu’ouvriers agricoles ou khamesset (métayage au Quint).
42 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Élites médinales et médinaux : s’adapter


ou disparaître
Les membres des parentèles d’origine élites médinales connaissent plus
exactement des itinéraires différenciés selon les ressources qu’ils
réussissent à mobiliser pour se reconvertir et faire face aux trans-
formations socioéconomiques qui affectent la Tunisie durant le
Protectorat, puis surtout, à l’indépendance. Ces ressources leur évitent
d’être « dépossédés » par le nouveau pouvoir bourguibien, contraints à
l’exil s’ils affichent trop ouvertement leurs éventuelles sympathies
« yousséfistes », leur attachement au bey, voire leur intérêt de position les
amenant, pour la plupart, à se garder de considérer avec enthousiasme le
renversement de l’ordre ancien. Les membres d’une même parentèle
peuvent connaître des trajectoires fortement divergentes qui peuvent
même relever d’une division des tâches familiales nécessaire à la
reconversion du patrimoine. Cependant, pour l’ensemble de la famille
élargie, l’incertitude domine. Du protectorat jusqu’à la consolidation de
l’État indépendant, la société tunisienne a rapidement évolué vers un
nouvel ordre où la notoriété citadine assurée depuis de longs siècles – au
moins depuis le XIe – a perdu de son pouvoir de distinction sociale.
L’itinéraire de cette catégorie de familles et ainsi, pour partie, la posture
émotionnelle et cognitive qui les caractérise, porte la marque de stratégies
de repositionnements politiques et économiques.
Les familles de lignée élite médinale, historiquement dépendantes de
l’État beylical dans le cadre d’activités commerciales ou dans l’exercice de
leur fonction d’administrateurs et de notables religieux, n’ont pas pour
autant développé un comportement homogène de subordination à la
puissance publique, ni un réflexe de lutte contre son emprise. Leur rapport
à la logique institutionnelle est, d’une manière générale, lié à leur
possibilité de reconversion au sein de l’État indépendant. La parentèle
peut subir un déclassement économique à cause des effets conjoints du
bouleversement du statut de la propriété foncière, de la nature des
activités commerciales, du pouvoir politique traditionnel ou en raison
d’une opposition à l’entreprise de construction étatique moderne sous
l’égide de la tendance bourguibienne du Néo-Destour. L’indépendance et
la politique volontariste du nouvel État n’ont représenté une « victoire »
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 43

et un reclassement qu’au prix d’une allégeance tacite ou ouverte envers le


nouveau pouvoir bourguibien. Dans ce cas, l’on peut parler d’une défaite
objective et subjective que les jeunes représentants atteignant l’âge adulte
du milieu des années 1950 au milieu des années 1960, devront
transformer en victoire, notamment par une reconversion heureuse.
À chaque étape décisive de la trajectoire familiale des choix sont fixés.
Ces possibles peuvent être réalisés au cours d’une période déterminée, à
l’issue de laquelle : « il est trop tard », autrement dit il n’est plus possible
de se reconvertir sans subir de fâcheuses conséquences économiques ou
sociales. La reconversion peut être amorcée lors de la période
« adéquate », ou à défaut « rattrapée » à l’indépendance par une sorte de
militantisme ostentatoire au sein du parti au pouvoir voire une fascination
pour le bourguibisme.
À l’indépendance, on l’a vu, le nouveau régime supprime la majorité des
assises du pouvoir matériel et symbolique de ces parentèles d’extraction
élite médinale. Celles-ci perdent une part essentielle de leurs fonctions
administratives traditionnelles. Une partie des oulémas prend le chemin de
l’exil. Ceux qui refusent de se soumettre tombent en disgrâce ou sont
traduits devant la Haute cour de justice. H’mida Enneifer, par exemple, qui
sera le cofondateur historique de la Jama’a al islamiyya en 1971, né à Tunis
en 1942, appartient à l’une des plus grandes familles de savants zitouniens.
La reconversion de sa parentèle à l’indépendance est le fruit d’une
allégeance envers le nouveau pouvoir. Chedli Enneifer, un ascendant
immédiat d’Hamida, est élu à l’Assemblée constituante (1956-1959). Trois
autres Enneifer demeurent muftis après 1956 (Henry Moore, 1965, 52-60).
De manière générale, se soumettre à l’État bourguibien est la condition sine
qua non du maintien d’une partie des ressources économiques et politiques.
La famille Charfi, à laquelle appartient Mohamed, l’un des cofondateurs
du groupe d’extrême-gauche Perspectives en 1963 [décédé en 2008] de
filiation élite médinale provient du Sfax intra-muros et possède de
sérieuses lettres de noblesses citadines. Les ascendants de Mohamed ont
tous étudié à la grande mosquée de Tunis. Dans les années 1940, son père
enseigne à l’annexe de la Zitouna à Sfax et remplit des fonctions de cheikh.
Son grand-père est premier imam de la mosquée de Sfax dont le prestige
est comparable à celles de Kairouan et de Tunis. En 1954, lors du conflit
opposant Salah Ben Youssef et Habib Bourguiba, le père de Mohamed
44 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

reste dans une position distanciée qui témoigne d’une faculté de


repositionnement familial 27.
Une autre parentèle, les Chebbi, subit, au contraire, les conséquences de
son manque de pragmatisme. Au XVIe siècle, les Chebbi avaient fondé une
confrérie soufie qui, profitant de la fin de la domination hafside (XIII e-
XVIe siècle), avait institué une principauté avec Kairouan pour capitale. Un
siècle plus tard, à la suite de la conquête ottomane, les Chebbi se sont
réfugiés dans la région de Tozeur dans le Sud-Ouest. On compte parmi ses
rangs des poètes – dont le célèbre Abou Kacem Chebbi – des écrivains, des
lettrés, des muftis, des cheikhs et des cadis. Peu avant la fin du protectorat,
l’oncle de Najib Chebbi [ancien baathiste et militant d’extrême-gauche
figure de l’opposition légale sous Ben Ali, député à l’Assemblée nationale
constituante (2011-2014) et président du Parti Al-Joumhouri en 2015 est
condamné à mort pour ses activités nationalistes : en l’espèce, un acte de
sabotage dans le Sud tunisien. Sa peine est commuée en cinq ans de travaux
forcés. En 1962, six ans après l’indépendance, il est incarcéré de nouveau,
cette fois-ci par les autorités tunisiennes pour yousséfisme. Il finit par être
libéré, grâce à son frère avocat, le père de Najib, qui lui compose un dossier
de démence. Lui-même, bâtonnier de l’ordre des avocats pour trois mandats
successifs, s’engage pareillement aux côtés de Salah Ben Youssef au milieu
des années 1950. Après la reddition de Tahar Lassoued en juillet 1956 (un
chef yousséfiste qui coordonnait les activités de guérilla), il parvient à
joindre la Libye puis retourne en Tunisie en 1957. Dès lors, il renonce à
l’activité politique, se contente d’une neutralité bienveillante à l’égard du
Néo-Destour « bourguibisé » et se consacre à sa famille et à sa profession.
À l’aube des années 1960, il défend de nombreux yousséfistes et devient
« très riche en se donnant entièrement à l’avocature 28 ». Lamine Chebbi, un
proche cousin, devient ministre de l’Éducation nationale. La famille Chebbi,
malgré ses démêlées avec le nouvel appareil d’État, réussit sa reconversion.
Aucun membre n’est exilé ni tué, mais au prix d’un repli sur la vie privée ou
d’une intégration au sein du nouveau pouvoir, laquelle semble davantage
résulter d’un compromis que d’un engagement à servir l’État.

27. Au début de la décennie 1950-1960, le cousin du père de Mohamed devient responsable du Néo-
Destour à Sfax. Mohamed Charfi, entretien avec l’auteur, 2005.
28. Najib Chebbi, entretien avec l’auteur, 2005.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 45

L’itinéraire d’une branche de la famille Horchani 29 montre qu’occuper


un poste dans l’appareil d’État à l’indépendance n’est pas particulièrement
valorisé au sein des familles d’origine élite médinale. À mesure que le Néo-
Destour devient un parti de gouvernement et que les « idéaux » de
l’indépendance s’étiolent (Béji, 1982) les membres des parentèles de
lignée élite médinale et médinale considèrent les individus d’OSI
publicienne, notamment les Sahéliens les plus bourguibistes des premières
années de l’indépendance, comme des « opportunistes » instrumentalisant
leurs réseaux de connaissance à des fins de réussite sociale, tentant de
reconvertir en avantages concrets le prestige qu’eux-mêmes ou leur
famille élargie ont gagné à l’issue de la lutte nationale. Servir ce nouvel
ordre est perçu comme une soumission plutôt qu’une reconversion
nécessaire. Dans les années 1950, le père de Malika Horchani 30 s’installe
à Tunis pour s’occuper du magasin d’exportation de dattes, la famille,
« réduite », déménage à Salammbô près de Carthage où elle entretient des
contacts étroits avec des représentants du nouveau pouvoir comme le
jeune Mohamed Sayah 31 . Au début des années 1960, un Horchani,
ingénieur hydraulicien, devient secrétaire d’État. Toutefois, le père de
Malika utilise avec mépris la formule « le ministre de Bourguiba » pour le
qualifier. La famille n’est pas très fière de ce secrétaire d’État qu’elle
considère comme un « domestique » de l’État, un homme de peu.
Cette soumission, somme toute symbolique chez les Horchani, peut se
traduire comme chez les Saddam 32 par une perte significative de
ressources économiques, certes différenciée, au sein même de la
parentèle. Durant les années 1940-1950, les parents et oncles de

29. Une grande tribu de la Tunisie centrale qui s’était convertie à la commercialisation de produits
issus de l’agriculture (dattes). La famille compte également des cheikhs de la Zitouna et des magistrats
au sein des tribunaux chariaïques.
30. Malika Horchani voit le jour dans le Sud tunisien en 1941. Elle est une des primo-militantes du
groupe Perspectives. Elle jouera un certain rôle au sein du mouvement féministe tunisien dans les
années 1970-1980.
31. Mohamed Sayah, né en 1933, d’abord proche du Parti communiste tunisien (PCT) et président de
l’Union générale des étudiants tunisiens (UGET), a été directeur du PSD de 1964 à 1969 et de 1973 à
1980. Il a également dirigé de nombreux ministères de 1969 à 1987. « Mémorialiste » et historien du
mouvement national, il est considéré communément comme représentant l’aile autoritaire du
bourguibisme. Il a joué un rôle clé au niveau des querelles de palais et supervisé les services d’ordre
musclés du parti au pouvoir (Disney, 1978, 12).
32. Une grande famille kairouannaise intra-muros de muftis, caids et imams à la Zitouna.
46 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Mohamed Saddam, militant d’extrême-gauche dans les années 1960-


1970 33, possèdent un verger de 1 000 hectares dans la région de
Kairouan – ce qui est assez important pour une famille de propriétaires
terriens autochtones. À la suite de l’abolition des Habous semi-privés 34 , le
caractère indivisible de la terre est supprimé et la famille procède à un
partage égal entre membres de la fratrie. Le père de Mohamed Saddam
est le dernier garçon d’une fratrie de quatre garçons et deux filles. Les
quatre garçons obtiennent le certificat d’études primaires à l’école franco-
arabe, entrent au collège Sadiki 35, mais sont réorientés vers l’enseigne-
ment zitounien plutôt que vers des études supérieures à Paris comme
nombre d’élites nationalistes de l’époque. À l’indépendance, l’aîné, Tahar
Saddam, devient mufti de Kairouan. Le cadet (le père de Mohamed)
« prédestiné » à gérer les biens familiaux, hérite de la même parcelle de
terre que ses frères et arrête ses études. Aussi manque-t-il sa
reconversion. Il doit se contenter de cultiver sa parcelle de terre,
pratiquement comme un « simple fellah ». Dans le cadre d’une stratégie
parentale « moderne », le cadet aurait suivi une formation d’ingénieur

33. Mohamed Saddam est né à Kairouan en 1940. Dans les années 1970, il est un des leaders en exil
d’El Amel el Tounsi (Le travailleur tunisien, nouvelle appellation, datant du début des années 1970,
du GEAST dit groupe Perspectives), principale organisation d’extrême-gauche tunisienne dont nous
parlerons longuement au cours de ce travail. Mohamed Saddam, entretien avec l’auteur, 2005.
34. À l’indépendance, les terres agricoles relèvent des régimes juridiques suivants : 750 000 hectares
de propriété étrangère, 400 000 de terre Melk, 1 600 000 Habous publics et semi privés et 3 000 000
de terres collectives. Les terres Melk sont des propriétés privées qui se définissent par le plein droit
d’exploitation, de jouissance et de disposition. Les Habous publics et semi privés sont théoriquement
« inaliénables » et placés sous l’autorité des instances religieuses, un droit d’usufruit est conféré aux
exploitants jusqu’à extinction de la descendance. Les terres collectives appartiennent aux tribus, sans
titre de propriété individuelle, se caractérisant par une gestion collective indivisible. Entre mai et
juillet 1956, les Habous semi privés et privés sont abolis ainsi que la tenure collective des terres qui
ont maintenu une certaine forme d’organisation tribale. En septembre 1957, le gouvernement procède
au partage des terres collectives. Un nombre notable de propriétaires fonciers sont accusés de
collaboration avec la colonisation et leurs biens mis sous séquestre (Kraïem, 2003, 192). Entre 1958
et 1963, les 750 000 hectares les plus fertiles qui fournissent 40 % de la production nationale
agricole – en l’occurrence les terres des colons – sous le protectorat, sont nationalisés et gérés par
l’Office national des terres domaniales avant d’être intégrés en grande partie dans les unités
coopératives de production. La loi du 7 mai 1959 sur les terres insuffisamment exploitées en confisque
de facto un bon nombre, notamment dans la région de Kairouan, dont certaines sont vendues à bas prix
à des leaders fellagas ayant rendu les armes au moment opportun.
35. Deux oncles de Mohamed Saddam appartiennent à la promotion sadikienne de Habib Bourguiba
au début des années 1920.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 47

agricole mais la famille privilégie une conception traditionnelle de la


scolarisation. Le père de Mohamed se lie d’amitié avec Habib Bourguiba
dès la fin des années 1940 à l’occasion des tournées de propagande du
zaïm à Kairouan et compose des poèmes à la gloire du combattant
suprême 36. Comme le note Mohamed : « Il a été utilisé en fin de compte par
Bourguiba et il a utilisé un peu Bourguiba pour combler le déséquilibre
social qu’il avait avec ses frères 37 ». En ce sens, l’alliance pouvoir
traditionnel et nouveau pouvoir s’apparente à un jeu gagnant-gagnant où
les deux parties s’instrumentalisent mutuellement. Les représentants du
nouveau pouvoir tentent de se rapprocher de la notabilité traditionnelle
séculaire et de son assise foncière. Les membres de l’élite traditionnelle,
eux, cherchent la reconnaissance du nouvel appareil d’État.
Néanmoins, le fait de déchoir du rang d’élite traditionnelle à celui de
catégorie sociale menacée par les réformes du gouvernement indépendant
ne conduit pas toutes les parentèles de lignée élite médinale à vivre la
consolidation de l’État comme l’emprise d’un nouveau pouvoir. Avoir pris
le parti de Salah Ben Youssef et/ou perdu une fraction prépondérante de
sa notabilité locale à la suite de « mauvais choix » de reconversion scolaire
ou politique ne sont pas forcément l’indice d’un déclassement ou d’un
compromis perçu comme une compromission. Parfois, la parentèle à
travers les jeunes descendants tire avantage des affinités entretenues avec
les nouvelles élites politiques. De plus, la famille élargie ne stigmatise pas
forcément ses membres bourguibistes, comme le montrent les relations
entre Omar S’habou et son paternel. Omar, ancien dignitaire du parti au
pouvoir tombé en disgrâce, opposant indépendant dans les années 1980,
[journaliste critique de l’alliance gouvernementale (2011-2014),
fondateur du quotidien francophone Le Maghreb] appartient à une famille
tunisoise de l’économie traditionnelle, en déclassement.
Tunisois de la médina aux ancêtres andalous, il naît en 1948 à Tunis.
Son père possède un atelier de menuiserie. Il avait appris le métier auprès
de maîtres italiens. Il possède le certificat d’études primaires, connaît

36. Ce qualificatif désigne Habib Bourguiba. Le combattant suprême en arabe, El moujahid el Akbar,
signifie le combattant le plus grand d’où le combattant suprême et également celui qui réalise le grand
combat qui est l’affaire de tous.
37. Mohamed Saddam, entretien avec l’auteur, 2005.
48 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

l’italien, le français et l’arabe. Alors qu’Omar poursuit sa scolarité


secondaire, son père s’avère incapable de s’adapter à l’industrialisation.
La famille manque de moyens, Omar doit travailler. Pourtant, il entre au
collège Sadiki. Il est orienté vers une licence de lettres françaises.
Le baccalauréat en poche, il s’inscrit à l’Institut de presse et des sciences
de l’information (IPSI), en droit et en sociologie. À partir de 1969, il envoie
des piges au journal La Presse (quotidien gouvernemental francophone).
Durant l’entretien, Omar affirme avoir été dès son plus jeune âge un grand
admirateur de Bourguiba, « un inconditionnel, enfin c’est à la limite
physique 38 ». Mais c’est en rentrant, en 1970, encore étudiant, au journal
L’Action tunisienne, le quotidien en langue française du parti, qu’il passe de
bourguibiste affectif à bourguibiste militant. C’est d’ailleurs à ce moment
que le père d’Omar exhibe « fièrement » la signature de son fils au bas des
éditoriaux de L’Action. L’adverbe « fièrement » montre qu’être fils d’un
artisan d’origine andalouse possédant un atelier de menuiserie dans la
Médina de Tunis est aussi prestigieux que le fait d’être proche du nouveau
pouvoir central. Omar S’habou en signant les articles de L’Action
représente la « voix du pouvoir ». Le passage semble aller de soi entre
l’allégeance du grand artisan au bey et celle du jeune journaliste au
président de la République.
Les militants de l’échantillon de lignage élite médinale ont, plus
exactement, vécu une succession de petites humiliations liées à la
consolidation du pouvoir économique et politique des familles d’origine
publicienne. À leurs yeux, ces nouveaux venus, en général, fils de la petite
bourgeoisie arboricole et oléicole, ne possèdent aucune assise sociale
historique, base d’une notabilité locale pluriséculaire dans le cadre de la
société beylicale. La reconversion des parentèles d’ascendance élite
médinale, parfois forcée, a pu être perçue comme un compromis ou une
compromission nécessaire et générer des non-dits à l’occasion de
discussions familiales. Être d’origine élite médinale en Tunisie à l’issue de
l’indépendance est donc moins une condition sociale partagée qu’une
trajectoire sociale commune faite de stratégies de repositionnement
hétérogènes mais nécessaires pour ne pas heurter de front les nouvelles
élites et risquer un déclassement soudain.

38. Omar S’habou, entretien avec l’auteur, 2005.


LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 49

Sur le plan politique, il n’est pas rare que les membres des parentèles
de filiation élite médinale, encore enfants au lendemain de l’indépendance,
soient socialisés dès leur plus jeune âge au nationalisme arabe, en
l’occurrence le yousséfisme. Ils se souviennent, par exemple, avoir lu le
journal Es Sabah 39 et écouté l’émission de radio qui rapporte les « hauts
faits des frères algériens », Saout el Arab (La voix des Arabes) 40. Le cas de
Noureddine Ben Kheder, future figure emblématique du groupe
Perspectives, [décédé en 2005,] est, à cet égard, édifiant. Noureddine naît
à la fin des années 1930 à la Hamma de Gabès, un village du Sud tunisien,
sorte de petit watan contestataire ; c’est en effet un district de sédentaires
nourrissant une tradition intellectuelle et d’opposition aux pouvoirs en
place 41. Son grand-père paternel possède à cette époque une palmeraie
et un magasin de produits agricoles. Après avoir obtenu le diplôme
supérieur d’enseignement de la Zitouna, il est nommé cheikh par les
autorités du protectorat. Le père de Noureddine suit sa scolarité primaire
dans une école franco-arabe et obtient le certificat d’études primaires, ce
qui est l’indice d’une stratégie familiale d’adaptation aux nouvelles réalités
sociales. Après l’acceptation de l’autonomie interne par Habib Bourguiba
en 1955, il rejoint les positions de Salah Ben Youssef. Il milite activement
avec les yousséfistes de la Hamma. Lettrée, sa défense de la cause
yousséfiste ne s’explique pas uniquement par un intérêt de position
menacée. Il s’engage pour la libération du Maghreb et attaque

39. Un quotidien de langue arabe qui a défendu ouvertement Salah Ben Youssef.
40. Fondée en 1953 un an après la chute de la Monarchie en Égypte, cette radio a joué le rôle de
porte-voix en Égypte et dans le monde arabe, du nouveau régime des officiers libres de Gamal Abdel
Nasser.
41. La Hamma de Gabès, un village près de Gabès dans le Sud tunisien répond aux caractéristiques du
watan décrites par Moncer Rouissi : « Ainsi pour bien délimitée qu’il soit, ce pays recouvre bien des
« patries » ou watan qui sont autant de particularismes qui nourrissent un genre de vie aussi bien
qu’une histoire. Un watan est un « pays », un district de sédentaires par opposition à une tribu
nomade », (Rouissi, 1987, 63). De la Hamma de Gabès provient également Tahar Haddad, un poète et
militant nationaliste tunisien membre de la direction de la Confédération générale du travail
tunisienne (CGTT) dans les années 1920. Tahar Haddad a poursuivi un travail intellectuel sur l’idée
de régénérescence de la société par la promotion de ses différents secteurs (syndical, féminin,
éducatif) et a joué un rôle déterminant dans la formalisation de la pensée « éducationniste » tunisienne
en actualisant l’idée des premiers réformateurs (Ahmed Bey, Khereddine) selon laquelle l’arriération
et la dégradation de la population étaient l’explication ultime de la « colonisabilité » de la Tunisie.
Mohamed Ali, un des fondateurs de la CGTT et Rached Ghannouchi, dirigeant historique du parti
islamiste Ennahdha, sont originaires de ce watan.
50 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

politiquement les positions « conciliatrices » d’Habib Bourguiba. À l’issue


de la défaite des yousséfistes, il est tué en plein centre de la Hamma par
des militants bourguibiens. La portée symbolique de cet événement
politique et familial est ici forte.
Avant l’indépendance, les membres des parentèles d’origine médinale
sont insérés dans une économie citadine qui parait sous certains aspects
immuable. C’est le cas de Gilbert Naccache, dirigeant du groupe
Perspectives à la fin des années 1960 42, né en 1939 à Tunis à la limite
extérieure de la Hara, le quartier populaire juif non loin de Bab El Khadra
à Tunis. Son père, qui possède un café à la Marsa, meurt dans les
bombardements alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. Sa mère
reprend le commerce, un moment aidée de ses tantes, dont deux sont
respectivement institutrice et employée de banque. Khaled Faleh,
fondateur historique du groupe gauchiste Cho’la (La flamme), important
groupe d’extrême-gauche dans la deuxième partie des années 1970, est
né en 1947 dans la médina de Tunis d’un père tenancier de bain maure
qui, au moment de l’indépendance, « était content, point à la ligne » –
autrement dit qui n’a pas spécialement milité au sein du Néo-Destour. De
même, Abdelfattah Mourou, naît en 1948, d’une famille tunisoise, beldi, de
père cafetier et de mère couturière, cofondateur de la Jama’a al islamiyya
en 1971 [vice-président de l’Assemblée des représentants du peuple et
vice-président d’Ennahdha en 2015].
De nombreux ascendants des militants d’origine médinale sont
partisans de Salah Ben Youssef durant les affrontements du milieu des
années 1950. Par exemple, sous le protectorat, le père de Hicham
Abdessamad 43, magistrat et Zitounien de formation sympathise avec les
yousséfistes. Son oncle paternel était meddeb, imam d’une des mosquées
de Kebili. Figure yousséfiste à Kebili, il a néanmoins échappé à la
répression grâce à la protection de bourguibistes locaux.

42. Gilbert Naccache, est juif-tunisien. Il est l’un des six activistes d’extrême-gauche tunisiens détenus
pendant plus de dix ans dans différentes prisons du pays. Il a notamment écrit un roman en prison,
devenu classique, intitulé Cristal du nom des paquets de cigarettes qui lui servaient de papier.
Cf. Gilbert Naccache, Cristal, Tunis, Éditions Salammb, coll. « Identités » (1982).
43. Il est né en 1953 à Kebili dans le Sud tunisien. Dans les années 1970, Il milite au sein du groupe
d’extrême-gauche El Amel el Tounsi (Le travailleur tunisien).
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 51

Mokhtar Trifi, activiste d’extrême-gauche dans les années 1970,


président de La Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme (LTDH)
dans les années 2000, est né en 1950 à Hajeb El ayoun, un village de la
région de Kairouan. Sa famille élargie est la seule des villages alentours à
envoyer la jeune génération à l’école primaire franco-arabe, privilégiant
un investissement scolaire bilingue, autrement dit à se « payer le luxe » de
ne pas retenir les enfants à la garde du troupeau 44 . Le père de Mokhtar,
sous le protectorat, réussit l’Ahlia 45 de la Zitouna puis suit un cursus
supérieur dans l’enseignement traditionnel. Il apprend à lire et écrire à son
jeune frère qui, après l’indépendance, devient magistrat à la Cour de
cassation. La famille de Mokthar est engagée dans la lutte de libération
nationale. Ses grands-pères maternel et paternel fondent les premières
cellules destouriennes au village au début des années 1920. Ils aident les
fellagas à coordonner certaines activités de sabotage. Menacé de mort par
la Main Rouge 46, le père de Mokthar vit quelques mois en semi-
clandestinité. En 1954, alors que l’oncle maternel de Mokhtar est resté
fidèle à Salah Ben Youssef, son père s’est plutôt positionné du côté de Habib
Bourguiba. Du reste, il devient cheikh à l’indépendance et conserve la
présidence du comité de coordination des cellules destouriennes locales.
On peut également citer le cas de Ridha Driss, militant islamiste
d’Ennahdha. Né en 1962 à Sfax intra-muros, il avait un grand-père paternel
zitounien et un grand-père maternel yousséfiste. Son père, menuisier dans
les années 1930-1940, a représenté la corporation auprès de l’administra-
tion. De son côté, le père de Salim Ben Hamidane – responsable régional
de l’Union générale tunisienne des étudiants (UGTE – syndicat
d’obédience islamiste fondé en 1985) à la fin des années 1980 47 [dirigeant

44. Mokhtar Trifi, entretien avec Éric Gobe, 2007.


45. Un diplôme sanctionnant l’entrée dans un cycle d’études zitouniennes supérieures.
46. La Main Rouge est une organisation de colons français liée aux services secrets français qui s’est
structurée au début des années 1950. On lui attribue de nombreux attentats et contre attentats,
notamment l’assassinat de Ferhat Hached, fondateur de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT)
qui a joué un rôle de premier plan dans le mouvement national tunisien.
47. Il est né dans les années 1960 au centre de l’île de Jerba. Celle-ci comprend quelques
berbérophones ou bilingues. Les deux tiers de l’île sont restés fidèles à la doctrine ibadite. Malgré les
jardins vergers, la culture de l’olivier et la pratique du cabotage dans le golfe, c’est avant tout
l’émigration temporaire des commerçants et des épiciers, en particulier dans les centres du Tell et
dans l’agglomération de Tunis, et le contrôle des circuits commerciaux qui ont permis aux familles
52 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

du Congrès pour la République (CPR) parti du président de la République


Moncef Marzouki (2011-2014), ministre des domaines de l’État sous la
Troïka (2011-2014)] – était imam de la mosquée principale de Jerba. Il
était membre d’une fratrie majoritairement incarcérée pour yousséfisme
à la fin de l’année 1959.
Si les parentèles de lignée élite médinale et médinale ont été placés
devant la nécessité de repositionnements en chaînes plus ou moins
frustrants, les familles de filiation publicienne, quant à elles, en cumulant
du capital scolaire, ont, en règle générale, pu tirer profit, dans un premier
temps, des recompositions sociales et économiques initiées notamment
durant la période coloniale et, dans un second temps, des changements
politiques de l’après indépendance, qu’ils impulsèrent, pour la plupart.
Cela les a conduits à produire ou du moins à instrumentaliser une vision
politique se confondant avec le récit de légitimité républicain du nouvel
État indépendant.

Des publiciens éducationnistes


Au sortir du protectorat, la plupart des individus d’origine publicienne
semblent se percevoir comme des élites légitimes en mesure d’accomplir
la mission historique de « guider le peuple » dont ils se considèrent
volontiers l’émanation attitrée ou les représentants. Ils considèrent les
membres des parentèles de filiation élite médinale et médinale, dans une
moindre mesure, comme des conciliateurs timorés, proches du bey voire
des colons, historiquement privilégiés d’un point de vue économique et
social. Les recompositions économiques et sociales antérieures à
l’indépendance ont été assurément anticipées par les familles de cette
filiation, qui, mieux que d’autres, s’y sont adaptées.
C’est le cas de celle d’Abdelwahab Majdoub 48. Ses parents sont originaires
d’Akouda, un village du Sahel à quelques kilomètres de Sousse. Sous le
protectorat, son père est enseignant au lycée technique Émile Loubet de

jerbiennes, via le « rapatriement » d’une fraction des bénéfices, de se maintenir dans l’île. Notons
qu’en 1860, 65 % des Jerbiens ont quitté Jerba. Les Jerbiens établis à Tunis ou demeurés à Jerba ont
particulièrement sympathisé avec Salah Ben Youssef, Jerbien et issu lui-même de la bourgeoisie
commerciale de filiation élite médinale.
48. Militant d’extrême-gauche du milieu des années 1960 au début des années 1980.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 53

Tunis. Il ne milite pas activement au Néo-Destour 49, mais sa présence dans


le mouvement de libération nationale est attestée par son implication dans
le syndicat de l’enseignement technique. Les grands-parents d’Abdelwahab
étaient agriculteurs au Sahel, possédant à ce titre des parcelles d’oliviers.
Abdelwahab est le troisième de la famille 50. Il étudie à l’annexe du collège
Sadiki (Khaznadar) à côté de la casba de Tunis, puis au lycée Alaoui.
Sa trajectoire scolaire et l’origine de sa parentèle revêtent ainsi de nombreux
traits de l’idéal-type du Sahélien en ascension sociale. Le parcours familial de
Salem Rejeb 51 est également exemplaire. Salem naît à Mahdia dans le Sahel
en 1939. Son grand-père du côté maternel a été tisserand avant de devenir
« l’infirmier de Mahdia » sans avoir fait d’études, mais grâce à la maîtrise de
la langue française. Rapportons cette anecdote qui montre comment le
bilinguisme peut favoriser la mobilité sociale ascendante :
Comment il est devenu infirmier ? Je ne sais pas exactement, l’histoire raconte que
dans les années 1930-1940 il y eu un crime à Mahdia. Le médecin français de
Monastir, il n’y avait pas de médecin à Mahdia, est venu pour faire l’autopsie. Il
cherchait quelqu’un qui parlait français, je ne sais pas comment mon grand-père
parlait français mais il a servi d’interprète à cette occasion. Quelques années après,
ce médecin est retourné à Mahdia, il a pris mon grand-père comme interprète. On
raconte qu’il y avait plus tard un hémiplégique à l’hôpital. Ce médecin français le
considérait comme incurable. Mon grand-père l’a massé et l’aurait guéri. Depuis ce
jour-là, les gens de Mahdia appelaient mon grand-père, Ali Rejeb le médecin.
Finalement, mon grand-père a été recruté à l’hôpital où il a assisté ce médecin. Il
a ensuite fait rentrer toute sa famille à l’hôpital : sa sœur, analphabète, comme
lessiveuse, son frère, comme cuisinier, son neveu, forgeron, comme infirmier. Mon
père est devenu infirmier par la pratique, il n’avait que le certificat d’études.
Presque toute la famille Rejeb travaillait à l’hôpital de Mahdia 52.

L’oncle maternel de Salem Rejeb, Tahar Belkhojda est, à la même époque,


secrétaire général du comité de coordination du Néo-Destour à Mahdia et
député représentant son village. Il accédera par la suite à de hautes fonctions

49. Ni à l’Archéo-Destour. [Majdoub est né en 1938 à Tunis].


50. Son frère aîné de quatre ans sera ambassadeur aux États-Unis, en Angleterre et en Italie et
représentera la Tunisie auprès des Nations-Unies. Deux de ses frères deviendront directeur d’hôtel,
l’un en Tunisie, l’autre à Paris, son frère cadet, chirurgien, directeur d’un hôpital.
51. Militant de Perspectives dans les années 1960, député remarqué par ses prises de positions
contestataires au sein de l’assemblée nationale de 1994 à 1999.
52. Salem Rejeb, entretien avec l’auteur, 2005.
54 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

au sein du gouvernement tunisien. Une famille originaire de la côte Est peut


connaître une mobilité ascendante grâce à sa maîtrise d’un savoir bilingue
et moderne. Cela ne signifie pas pour autant que l’allégeance au Néo-Destour
aille de soi. Les père et oncles de Hachemi Ben Frej, (qui sera le cofondateur
du journal d’extrême-gauche El Amel el Tounsi en 1968 53), illustrent le fait
que la fidélité à l’Archéo-Destour 54, et donc l’opposition à Habib Bourguiba,
est tout à fait possible, en dépit d’une filiation publicienne.
Le père de Hachemi Ben Frej (né en 1941), notable local de Moknine,
un village du Sahel, instituteur bilingue de la deuxième génération des
diplômés de l’École normale de Tunis des années 1920. Ses deux oncles,
également instituteurs, militent avec son père à l’Archéo-Destour. L’un
d’eux est même rédacteur en chef du journal de ce parti. Une fois de plus,
la notabilité locale conférée à la parentèle est surtout le produit de la
possession d’un savoir de type bilingue. Le statut d’instituteur bilingue est
en effet, sous le protectorat, la position par excellence de médiateur entre
l’État colonial et la société tunisienne ; un enseignant dans le primaire
gagne quelques années avant l’indépendance environ 48 000 anciens
francs et bénéficie du tiers colonial. Son salaire lui permet, en règle
générale, d’acheter des terres à bâtir ou à cultiver. La fratrie paternelle
milite activement à l’Archéo-Destour, et par conséquent s’oppose à Habib
Bourguiba. Hachemi Ben Frej, jeune représentant de la parentèle, élève
au lycée Alaoui dans les années 1950, dit alors défendre des positions
bourguibiennes contre son père et son oncle. Dans une large mesure,
Hachemi, alors scolarisé dans l’enseignement secondaire, personnalise le
début du processus de la reconversion politique de la parentèle.
Radhia Nasraoui, figure de l’opposition tunisienne dans les années 1990-
2000 55, est, quant à elle, née à Tajerouine dans le gouvernorat du Kef dans

53. À partir de 1971-1972, ce journal désignera le GEAST. Dans les années 1960, le GEAST était appelé
du nom de sa revue, Perspectives tunisienne pour une Tunisie meilleure, abrégé en Perspectives.
54. Les rapports entre Archéo et Néo-Destour étaient particulièrement conflictuels. Rappelons le
« sabotage » du congrès de l’Archéo-Destour du 26 avril 1934 par l’intervention musclée de militants
du Néo-Destour, les rixes à l’arme blanche, à l’arme à feu pour faire capoter la tournée de propagande
entreprise par Abdelaziz Tha’albi en 1937. Notons également que durant le conflit entre yousséfistes
et bourguibistes, l’Archéo-Destour était considéré comme allié des yousséfistes, notamment en raison
de son soutien au mouvement des étudiants zitouniens (Moula, 1971, 162).
55. Radhia Nasraoui, militante d’extrême-gauche dès les années 1970, est avocate, particulièrement
médiatisée en France, et engagée depuis les années 1980 dans différentes organisations de lutte pour
le respect des libertés publiques.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 55

le Nord-Ouest du pays. Sous le protectorat, son père est instituteur. Sa mère,


née en 1929, suit une scolarité jusqu’à la sixième année primaire. Cela est
rare pour une femme de Tajerouine de cette époque 56. Son père a créé au
village la première cellule du Néo-Destour 57. Radhia Nasraoui est d’OSI
publicienne parce que le statut socioprofessionnel de son père, de même
que son militantisme néo-destourien contrebalancent, pour ainsi dire, son
origine géographique tandis que la culture scolaire bilingue acquise sous le
protectorat par une partie de la famille élargie rapproche les membres qui
en sont dotés du Sahélien en ascendance sociale sous la colonisation.
Les familles publiciennes ont tendance à glorifier la réussite sociale par
l’école, ce qui cadre parfaitement avec le discours bourguibiste des années
1960-1970. Cette vision que nous appellerons « éducationniste » désigne
une tendance à mythifier l’école républicaine : la situation des acteurs
d’origine publicienne, en mobilité sociale ascendante dans la Tunisie des
années 1920 aux années 1970, est homologue à celle de la petite
bourgeoisie paysanne dans la France de la IIIe République.
En France, au début du XXe siècle, la possession du baccalauréat joue le
rôle de barrière entre la bourgeoisie et le peuple ainsi que de niveau entre
les membres de cette bourgeoisie (Goblot, 1925) qui préserve sa position
dominante, en multipliant les barrières distinctives et en interdisant
l’entrée dans ses rangs à ceux qui n’auraient pas suivi son « école ».
À l’inverse des ouvriers de l’industrie, la petite bourgeoisie et la
paysannerie, principales bases sociales de l’État républicain, ont accès à la
mobilité ascendante et sont encouragées par le gouvernement, lequel
cherche à légitimer son discours démocratique et méritocratique 58.
Les projets de réussite sociale sont dirigés vers les emplois de la fonction
publique et les professions libérales. Celles-ci confèrent, outre une
certaine sécurité et une proximité avec l’État pour la première, un prestige
non négligeable via le diplôme élevé nécessaire à leur exercice, pour la
seconde. L’École publique est censée servir deux objectifs principaux : le

56. Sous le protectorat, les femmes tunisiennes scolarisées sont encore plus rares dans le Nord-Ouest
du pays que dans les zones urbaines.
57. Radhia Nasraoui, entretien avec Éric Gobe, Tunis, mai 2007 et Michaël Ayari, base prosopo-
graphique, 2007.
58. Ainsi que le développement du civisme républicain composé de morale sociale et d’exaltation du
sentiment national.
56 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

développement économique, par une instruction de base des salariés et


une intégration « civique » et « culturelle » à la nation. Instance de
légitimation du pouvoir de la bourgeoisie républicaine, laquelle doit lutter
contre l’Église, alliée de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie tout en
contenant les luttes ouvrières, l’École propage ainsi le rationalisme
positiviste en position dominante dans le champ scientifique qui
subordonne le changement social à l’éducation de l’esprit humain. La
trajectoire éducative de la petite bourgeoisie et de la paysannerie leur
permet de gravir la hiérarchie sociale leur fournissant du même coup la
preuve des vertus de l’instruction. Ceci les encourage à entretenir une
croyance immodérée envers le mythe éducatif.
De manière similaire en Tunisie, le collège Sadiki et les filières
sadikiennes ont représenté pour les fils de la petite bourgeoisie paysanne,
principalement sahélienne, une réponse aux recompositions socio-
économiques leur offrant la possibilité de s’extraire des activités
arboricoles et oléicoles traditionnelles perçues comme en voie
d’extinction. L’École devient la condition nécessaire de la mobilité sociale
vers les professions libérales et les emplois publics ouverts aux Tunisiens.
La partie francophone de l’enseignement des écoles primaires franco-
arabes et du secondaire de type sadikien est calquée sur le programme
français. De fait, l’attachement au mythe éducatif répond des mêmes
facteurs qu’en France. Il est même exacerbé par la soumission de l’élite
indigène à l’élite coloniale 59. Les « armes du savoir » offertes par les
professeurs français permettent à ces catégories en ascension de
renverser beaucoup plus radicalement que dans la France du XIXe l’ordre
traditionnel et les distinctions séculaires établies par « l’aristocratie » des
oulémas et la grande bourgeoisie foncière et commerciale des grandes
familles 60 (élites médinales). La filiation publicienne établit donc un rapport

59. Complétons en signalant que l’instruction était l’axe central de la revendication réformiste dès le
début du XXe siècle. L’hebdomadaire Le Tunisien, sous la direction d’Ali Bach-Hamba, revendiquait en
1908 dans le sillage des lois Ferry l’instruction primaire gratuite et obligatoire, en arabe et en français,
dans les agglomérations d’au moins 5 000 habitants, déjà avec l’idée sous-jacente de bataille contre
l’ignorance qui sera profondément exploitée les premières années de l’indépendance. La question de
l’instruction a également été abordée dans le neuvième point du programme du l’Archéo-Destour de
1920, puis récupérée par le Néo-Destour en 1934.
60. Qui plus est, cette perception s’est également construite sur une tradition « islamique » de
valorisation sociale du alim (savant), de la science et de l’éducation de la jeunesse qui se manifestait
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 57

particulier à l’investissement scolaire, lequel est à même de développer


une conception « éducationniste » en phase avec le récit de légitimité
républicain de l’État indépendant 61.
L’origine publicienne établit un rapport différencié à l’investissement
scolaire en mesure de renforcer la vision « éducationniste ». Ce rapport
est également partagé par certaines familles de lignée extra-muros, la
différence étant que les militants originaires de ce type de parentèles
et/ou leurs frères ou cousins sensiblement du même âge – sont les
premiers à suivre un cursus scolaire bilingue et moderne et donc à
augmenter de manière significative leurs chances de mobilité sociale
ascendante.

La filiation extra-muros : l’héritage d’un stigmate ?


Les militants d’origine extra-muros, héritent d’une identité lignagère
perçue dans l’imaginaire social comme « inférieure » à celle des autres
catégories décrites. Les trajectoires sociales et politiques de leurs
parentèles sont pourtant extrêmement diversifiées, ayant, certes, pour
point de départ une origine géographique défavorisée (Ouest, Centre, Sud,
zones périurbaines) et une absence de capital scolaire moderne bilingue
(français-arabe) des ascendants immédiats. Certains militants de filiation
extra-muros achevant leur socialisation primaire au cours des années
1950-1960, sont les premiers de leur famille élargie à suivre un cursus
d’enseignement moderne et bilingue. D’autres, n’accéderont pas à
l’enseignement supérieur, effectueront leur scolarité primaire et
secondaire après l’arabisation de l’enseignement dans les années 1970 ou
suivront un cursus supérieur unilingue au Moyen-Orient. Le patrimoine
familial, la notabilité locale, le militantisme au sein du mouvement
national, le choix opéré à l’issue du conflit yousséfiste, la capitalisation du
réseau de connaissances et des liens par une partie de la parentèle
empêchent de parler de condition sociale partagée. En effet, ces différents

notamment au sein des groupements à tendance religieuse, les zaouïas, les confréries et des
associations parascolaires durant la période coloniale.
61. Les exemples de réussite sociale sans diplôme, légitimés socialement par la participation, plus ou
moins avérée, au combat nationaliste n’entament pas cette vision.
58 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

éléments augmentent ou diminuent les chances de monter dans la


hiérarchie sociale. Ces chances dépendent, pour partie, du niveau de
mobilité structurelle de la société 62 et son inférieures à celles des
activistes d’extraction publicienne de niveau social comparable.
Parmi eux, Rached Ghannouchi, leader historique du mouvement
islamiste tunisien [président d’Ennahdha en 2015], est né en 1941 à la
Hamma de Gabès, le même village que Noureddine Ben Kheder, militant
d’extrême-gauche d’extraction élite médinale. Rached appartient à une
fratrie de dix enfants, dont six garçons. Son père possède quelques terres
suffisantes pour l’autosubsistance familiale. L’oncle maternel de Rached
est, dans les années 1950, chef fellaga. Dirigeant de la cellule néo-
destourienne bourguibienne à la Hamma il a été arrêté par l’armée
française alors que Rached était âgé de dix ans. Deux des frères aînés de
Rached sont respectivement juge et avocat. Ce faisant, ils se distinguent
de leurs ainés ne possédant pas de capital scolaire bilingue et du reste de
la fratrie attachée à l’exploitation agricole familiale 63. Si les ascendants de
Rached Ghannouchi avaient occupé ce type de professions, nous l’aurions
rangé dans la catégorie publicienne, ce qui n’est pas le cas. Il reste que
malgré son origine extra-muros, la profession de ses frères et le
militantisme de son oncle au sein du Néo-Destour montrent que la famille
bénéficie d’une certaine notabilité locale au demeurant liée au récent
bilinguisme de la jeune génération.
Être de filiation extra-muros ne signifie pas se situer en marge des
réseaux clientélistes patronnés par les élites de l’appareil d’État
indépendant. C’est le cas, par exemple, de Chérif Ferjani, dirigeant d’El Amel
el Tounsi dans la seconde moitié des années 1970. Né à la fin des années
1940, Chérif Ferjani a des origines a priori on ne peut plus « populaires ».
En effet, Chérif, durant son enfance, nomadise avec sa famille élargie,
composée d’une grand-mère veuve, mère de trois garçons, dont son père,
et de deux filles. Les gendres et belles-filles nomadisent également en
compagnie de leurs enfants. Ce clan migre périodiquement vers le versant
sud de la dorsale sur la route de Kairouan et pratique l’élevage de moutons.

62. La mobilité structurelle désigne les mouvements entre catégories sociales liées à la modification
des places à pourvoir d’une génération à l’autre.
63. Rached Ghannouchi, entretien avec Vincent Geisser et Choukri Hamrouni, Londres, 2002.
Cf. également Abdelkader Zghal (1995, 197-212).
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 59

L’oncle, chef de famille, envoie trois enfants, dont Chérif, à l’école primaire
du village le plus proche. Cela est singulier puisque ces trois enfants sont les
seuls « nomades » de l’école. À ce moment, alors qu’une partie de la famille
continue son errance, l’autre se sédentarise et vit sous la tente à quelques
kilomètres de l’école, en l’occurrence à Blata à 30 km au nord de
Kairouan 64. Au début des années 1960, Chérif, qui sait lire et écrire, devient
« l’écrivain public » du village. Il rédige les lettres collectives destinées à
l’administration. Il s’éloigne ainsi de la condition du simple nomade illettré.
En outre, son grand-père maternel est un « grand ami » de Hassan
Abdelaziz Ouardani. Celui-ci, bandit de grand chemin qui s’est attaqué à
plusieurs reprises pendant les années 1940-1950 aux fermes des colons, a
rejoint le mouvement national, où il a dirigé des troupes de choc du Néo-
Destour. Le grand-père de Chérif semble avoir suivi un itinéraire
semblable, à la différence près qu’il n’a pas capitalisé cette notoriété après
l’indépendance. Toutefois, le père de Chérif contactera cet Hassan
Abdelaziz Ouardani dans les années 1970 lors de l’incarcération de son fils.
À défaut d’une libération, il obtiendra l’ajournement de la procédure
d’expulsion de la femme de Chérif, de nationalité française.
Ici, malgré une origine extra-muros, le réseau de relations familiales dont
bénéficie Chérif le met en contact avec des militants bourguibistes d’origine
nomade que l’indépendance a véritablement « surclassés » sur le plan
sociologique. Les cas de mobilité ascendante de grande amplitude ont été
fréquents au sortir du protectorat. Les familles d’ascendance extra-muros,
dont certains membres avaient coordonné les activités de terrorisme
urbain durant le mouvement national et fourni des éléments d’information
aux comités de vigilance anti-yousséfistes, aux milices et autres services
d’ordre du parti, ont pu bénéficier, en guise de récompense pour services
rendus, de postes de responsables au sein de la garde nationale et de
l’armée ou, plus généralement, dans les instances gouvernementales
régionales et locales. En outre, le réseau de relations constitué durant les
activités nationalistes les a mis en contact avec des futurs dignitaires du
régime en mesure de les gratifier par différents procédés.

64. À la fin des années 1960, la famille devait remonter vers le Nord pour échapper à la mise en
coopérative du cheptel. Le père de Chérif vit sous la tente jusqu’en 1985, refusant de se départir de
l’attribut principal de la fierté nomade. Chérif Ferjani, entretien avec l’auteur, 2005.
60 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

C’est le cas dans une certaine mesure de Sadok Marzouk, un militant


du Groupe d’études et d’action socialiste tunisien (GEAST) dit Groupe
perspectives, devenu, en 2008, avocat d’affaires. Il est originaire de Mahres,
un village côtier proche de Sfax. Sadok est fils d’armurier. Son père
réparait dans les années 1940 les pièces mécaniques des fusils de chasse
et les mitraillettes allemandes que des fellagas algériens et tunisiens lui
confiaient 65. Cette proximité avec les fellagas avant l’indépendance,
capitalisée, peut augmenter les ressources affinitaires de la famille que
celle-ci peut mobiliser si besoin est. Un acteur comme Abdellatif el Mekki
peut être rangé dans la catégorie extra-muros. Secrétaire général de
l’UGTE, à la fin des années 1980, [ministre de la Santé sous la troïka (2011-
2014), député Ennahdha à l’Assemblée des représentants du peuple en
2014], il est né en 1962 au Ksour dans le Nord-Ouest du pays. À l’aube des
années 1950, son père, petit agriculteur, s’était engagé activement dans
le mouvement national et avait été décoré par Habib Bourguiba. Son oncle
maternel avait été tué par l’armée française 66. Parmi les militants de
filiation extra-muros de notre échantillon, une majorité significative a au
moins un grand-père, père ou oncle, fervent militant du Néo-Destour sous
le protectorat, dans la tendance yousséfiste pour ceux originaires du Sud
et bourguibienne pour ceux du reste du pays. À mesure que
l’indépendance s’éloigne, la densité des réseaux de connaissance
favorisant la réussite sociale n’est plus directement liée au militantisme
des ascendants au sein du mouvement national. La mobilité sociale
ascendante des individus de lignée extra-muros dépend donc, dans ces
conditions, d’une pluralité de facteurs dont le niveau de mobilité
structurelle de la société ainsi que le développement de relations
affinitaires, par exemple, au sein du parti au pouvoir.
Le cas d’Ahmed Ben Othman, figure de l’extrême-gauche tunisienne,
décédé en 2004, montre l’importance de cette mobilité structurelle au
lendemain de l’indépendance. Ahmed est né en 1943 dans la région de Sidi
Bouzid (Sud du pays). Il appartient à la tribu des Othmania, une sous-tribu
des Hammama 67. À l’indépendance, ses deux frères aînés sont déjà

65. Sadok Marzouk, entretien avec Éric Gobe, 2007.


66. Abdellatif el Mekki, entretien avec l’auteur, 2006.
67. Dans les steppes, les Hammama nomadisaient jusqu’à ce que la pâture recule devant les céréales,
puis que les céréales cèdent la place aux oliviers et aux amandiers.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 61

instituteurs bilingues. Ils ne partagent plus rien du mode de vie nomade.


À l’âge de douze ans, Ahmed Ben Othman quitte le campement pour Tunis.
Là-bas, il est directement pris en charge par ses frères aînés, dont l’un est
membre du Néo-Destour. Son origine semi-nomade qui devrait, a priori, le
situer au plus bas de l’échelle sociale dans la Tunisie de l’indépendance ne
permet pas, en fait, de mettre au jour sa condition sociale. Ahmed effectue
des retours périodiques durant sa scolarité, côtoyant deux mondes avec
leurs règles propres, Tunis, notamment la Goulette, et le campement de Sidi
Bouzid, où la famille continue de vivre « sous les tentes » 68. Au demeurant,
l’enfance d’Ahmed Ben Othman n’est pas celle d’un fils de bédouin que
l’absence de capital scolaire ou de notabilité de la parentèle condamne à
l’exode rural, en raison des politiques de sédentarisation forcée à
l’indépendance ou à la suite de la déstructuration du mode de vie nomade.
En règle générale, la scolarisation des enfants n’est pas délaissée. Par
exemple, le père d’Abdelatif Ben Salem, militant d’extrême-gauche, né en
1953, est un petit commerçant sahélien qui a rejoint Tunis dans les années
1960 afin de travailler comme ouvrier dans une usine. Abdelatif déménage
ainsi dans un quartier populaire de la capitale tout en étant admis au
prestigieux collège Sadiki. Cet itinéraire rejoint celui de Mohamed Jmour,
un des cofondateurs du Watad 69 au début des années 1980, né en 1953 à
Ksar Hellal dans le Sahel. Au début de 1956, Mohamed Jmour déménage
avec sa famille réduite dans un quartier populaire de Tunis, Melassine, où
son père, ancien boulanger dans l’armée beylicale, devient ouvrier. Aussi,
Mohamed Jmour et ses frères sont tous admis au collège Sadiki, leur mère
leur imposant d’étudier « bien qu’elle soit analphabète ».
Hamma Hammami, [future figure d’extrême-gauche, secrétaire général
du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT) dans les années
1980-2000, dirigeant du Front populaire en 2012-2015 et candidat à la
présidentielle de 2014] né en 1952, à El Aroussa un village dans le Nord-
Ouest de la Tunisie. Son père possède 4 hectares de terres agricoles, n’a
suivi aucune scolarité et n’a pas milité au Destour. Il a été enrôlé dans
l’armée française pendant la Deuxième Guerre mondiale en Alsace

68. Ahmed Ben Othman, entretien avec l’auteur, 2004.


69. El Wataniyyoun el Demoqratiyyoun (Les patriotes démocrates), un groupuscule d’extrême-gauche
particulièrement actif sur les campus dans les années 1980. Nous évoquerons à plusieurs reprises ce
collectif.
62 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Lorraine. De retour en Tunisie il aurait décidé, « impressionné par le


niveau civilisationnel de la France et de l’Allemagne » d’envoyer ses
enfants à l’école. Le frère aîné de Hamma 70 rentre à l’école primaire
franco-arabe du village l’année de l’indépendance en 1956 et Hamma deux
ans plus tard. Mohamed Ben Salem est né à Sghriba, à 60km de Tunis dans
une région montagneuse. Son grand-père possède des terres, des oliviers,
un petit cheptel de brebis sur 5 hectares éparpillés. Son père s’occupe de
la terre, mais est contraint lors des années de sécheresse de travailler à
30km du village pour ramener plus de liquidités au foyer. Le père de
Mohammed n’a pas spécialement milité au sein du mouvement national.
Mohammed est l’un des premiers enfants du village à « sortir » faire des
études secondaires à l’extérieur.
En résumé, nous avons rangé les parentèles, en général originaire des
centres des villes de vieille urbanisation, notamment Tunis, c’est-à-dire des
membres de l’élite religieuse traditionnelle, de la bourgeoisie ou de la petite
bourgeoisie commerçante et foncière traditionnelle insérés dans les
activités économiques citadines, sous les catégories élites médinales et
médinaux. Ces dernières, tentées par le yousséfisme, ont connu à
l’indépendance, sinon une forme de déclassement, du moins la nécessité
d’entamer ou de poursuivre un processus de reconversion professionnelle
à travers un investissement éducatif par l’intermédiaire de leurs jeunes
membres. Dans le même temps, elles ont tenté de se rapprocher des réseaux
du nouveau pouvoir « bourguibien », dont les représentants pouvaient
paraître illégitimes du point de vue de leurs critères. L’issue du conflit
yousséfiste, la destruction des assises de l’autorité foncière et religieuse
traditionnelle accélérée par les nouvelles élites gouvernantes et le nouveau
discours de légitimité du pouvoir en ont fait les victimes d’une série de
petites humiliations qui se sont transmises à leurs descendants sous forme
de dits et non-dits au cours de leur socialisation primaire.
À l’issue des recompositions socioéconomiques, de la victoire de la
tendance de Habib Bourguiba sur celle de Salah Ben Youssef et de leur
accès à des postes publics créés par la croissance de l’appareil d’État, les
familles d’origine publicienne issues en majorité du Cap-Bon et du Sahel,
en ascension sociale pendant la colonisation, ont en règle générale tiré un

70. Ce dernier est un poète et homme de lettres connu en Tunisie.


LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 63

profit direct de l’indépendance. Leurs membres ont hérité d’une posture


cognitive « éducationniste » qui cadrait parfaitement avec l’idéologie et les
politiques publiques de l’État indépendant. Les parentèles provenant du
Centre, du Nord-Ouest ou du Sud du pays, c’est-à-dire des régions clivées
par des particularismes traditionnels recomposés à l’issue des inégalités
de développement interne, dont les ascendants immédiats du militant n’ont
pas investi dans une éducation moderne et bilingue, sont « dominés » en
termes de possession de différents capitaux. Elles représentent ainsi, en
un sens, le bas de la hiérarchie sociale et sont davantage contraintes de
s’insérer dans les réseaux de patronage pour accomplir une mobilité
sociale ascendante. Corrélativement, elles sont à même de nourrir des
frustrations sociales à mesure que les chances de gravir les échelons dans
la société se réduisent. Nous les avons considérés d’origine extra-muros.
Ainsi, si l’origine géographique pourrait suffire pour observer
certaines régularités, celle-ci demeure insuffisante. Rappelons-le, elle
constitue davantage un raccourci de pensée permettant de situer parfois
à raison – mais uniquement parfois – les individus dans la hiérarchie
sociale. Au sein de notre échantillon, tout d’abord, de nombreuses
familles de la bourgeoisie commerçante et terrienne et/ou de l’élite
traditionnelle religieuse proviennent du Sud du pays. Elles résident sur
leurs terres dans des villages ou au sein des centres villes des cités de
vieille urbanisation comme Tozeur. 78 % des militants de filiation extra-
muros sont originaires du Sud, du Centre et du Nord-Ouest du pays. Nous
comptons près de 85 % d’origines publiciennes du le Sahel/Cap-Bon.
Les militants d’origine tunisoise sont, pour un peu moins de la moitié,
d’extraction élite médinale et, pour près d’un tiers, médinale. Chez les
militants du Sud, on trouve près de 43 % de lignée extra-muros contre
30 % médinale, 33 % élite médinale et à peine 2 % publicienne, ce qui
révèle un profond clivage Nord/Sud (tableau 1).
Le seul critère véritablement déterminant sur le plan géographique est
l’enracinement de la parentèle au sein du centre d’une ville de vieille
urbanisation. Celui-ci suffit pour définir une origine socio identitaire (OSI)
élite médinale/médinale. Concernant les familles élargies du Sahel/Cap-
Bon, la distinction sociale liée au lieu d’origine ne rend pas compte de la
diversité des parcours. Certaines de ces familles élargies ne possèdent
aucun membre ayant investi dans une scolarité moderne et bilingue
64 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

jusqu’à l’indépendance, et, ainsi, connu de mobilité sociale ascendante – ils


sont donc de filiation extra-muros. Les cas de figure d’un individu ayant
suivi ce type de cursus sans avoir connu ce type de mobilité sont très rares.

Tableau 1. Origine géographique selon l’OSI en %

Élite Médinale Publicienne Extra-muros


médinale
Tunis 40 28 6 12
Sahel, Cap-Bon 8 4 85 6
Sfax 13 21 0 4
Centre, Nord-Ouest, 6 17 7 35
reste de la côte
Sud 33 30 2 43
Total 100 100 100 100

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

En outre, la possession d’un lopin de terre de quelques hectares n’est


pas un critère de distinction entre parentèle de lignée publicienne et
extra-muros du Sahel/Cap-Bon. La scolarité des ascendants immédiats
l’est beaucoup plus. Elle atteste, d’une part, d’une position d’inter-
médiaire entre la société indigène et les autorités du protectorat, gage
d’une notabilité locale qui va généralement de pair avec un militantisme
au sein du mouvement national. D’autre part, sous la colonisation, le
bilinguisme implique de manière quasi systématique la promotion sociale
de ceux qui le maîtrisent. La différence entre un individu de lignage
publicienne et un de filiation extra-muros du Sahel dépendent ainsi de
l’acquisition de ce bilinguisme par une partie de la parentèle, que le
militant ait suivi ou non un cursus moderne et bilingue. La distinction
entre un acteur d’origine publicienne et un acteur d’origine extra-muros
provenant de l’intérieur du pays – hors des centres villes de vieille
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 65

urbanisation – est également liée à la trajectoire scolaire moderne et


bilingue des ascendants immédiats. Que la fratrie du militant ou le
militant lui-même aient suivi un cursus moderne et bilingue ne suffit pas
à qualifier son OSI de publicienne.
Sur le plan professionnel enfin, plusieurs lignes de démarcation
séparent les individus d’extraction élite médinale/médinale, publicienne
et extra-muros. Les types de métiers exercés par les ascendants des
individus d’origine élite médinale/médinale sont traditionnels et urbains
ou liés à la possession d’un important capital économique et foncier
(bourgeoisie commerciale et agricole). Les professions occupées par les
acteurs d’extraction publicienne sont liées à l’État moderne (fonction
publique, profession libérale). Celles des membres des parentèles de
filiation extra-muros sont situées au bas de la hiérarchie sociale : petite
agriculteur assurant plus ou moins l’autosubsistance, ouvrier agricole,
ouvriers dans l’industrie embryonnaire, ou lumpenprolétariat, tel petit
vendeur de détail résidant dans les périphéries urbaines.
Enfin, sur le plan des postures émotionnelles et cognitives familiales
transmises, les variations au sein des catégories dépendent des choix de
reconversion ou de mobilité sociale ascendante opérés par les membres
de la famille élargie. Les parentèles d’origine élite médinale et médinale,
quels que soient les itinéraires de leur membre, se distinguent – outre par
leur prestige social, plutôt important en dehors des premières années de
l’indépendance – par des facultés de repositionnement socio-politique
(« il faut s’adapter pour maintenir son statut social intact ») ainsi que par
la transmission de petites humiliations sous forme de dits et non-dits lors
de l’enfance. Les militants d’OSI publicienne et extra-muros dont les
ascendants respectifs ont gravi de manière quasi systématique la
hiérarchie sociale grâce à un cursus scolaire moderne et bilingue après
l’indépendance, partagent la même conception « éducationniste ». Certes,
les individus d’origine extra-muros possèdent des chances de mobilité
sociale ascendante moins importantes que ceux de lignée publicienne.
Leurs chances dépendent de nombreux facteurs parmi lesquels le degré de
mobilité structurelle et la force de leurs relations affinitaires (notamment
leur insertion dans les réseaux clientélistes du parti au pouvoir). Et, en cas
de mobilité sociale ascendante compromise, les frustrations sont d’autant
plus prononcées que la croyance envers le mythe éducatif est forte.
66 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

A. Filiation élite médinale/médinale


Origine géographique : en majorité des centres villes de Tunis, Sfax
ou d’autres cités de vieille urbanisation notamment dans le Sud du
pays ;
Profession des membres de la parentèle avant l’indépendance :
oulémas, cadis, muftis, cheikhs grands et moyens propriétaires
fonciers, grands ou moyens commerçants dans l’import-export,
imams, artisans renommés (métiers typiquement urbains) ;
Éducation des membres de la parentèle avant l’indépendance : en
majorité diplôme de l’Université Zitouna et dans une moindre mesure
de l’enseignement secondaire et supérieur, moderne bilingue ;
Choix politique de certains membres de la parentèle durant le
mouvement national : tendance à rejoindre la tendance yousséfiste
puis bourguibienne à l’issue de la victoire de cette dernière ;
Posture émotionnelle et cognitive familiale transmise au militant
durant l’enfance : série de petites humiliations. Sentiment d’avoir
été déclassé ou contraint de se repositionner pour éviter de l’être.

B. Filiation publicienne
Origine géographique : En majorité du Sahel/Cap-Bon ;
Profession des membres de la parentèle avant l’indépendance: petits
agriculteurs, fonctionnaires de catégorie B ou C dans l’administration
française, professions libérales ;
Éducation des membres de la parentèle avant l’indépendance :
Scolarité secondaire ou supérieure moderne et bilingue ;
Choix politique de certains membres de la parentèle durant le
mouvement national : militantisme au sein du Néo-Destour
(tendance Bourguiba) et plus marginalement au sein de l’Archéo-
Destour ;
Posture émotionnelle et cognitive familiale transmise au militant
durant l’enfance : éducationnisme prononcée (croyance immodérée
en un mythe éducatif), vision en phase avec l’idéologie de l’État
indépendant (républicanisme, modernisme, développementalisme) ;
Perspectives de mobilité sociale ascendante fortes.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 67

C. Filiation extra-muros
Origine géographique : en majorité de l’Ouest, du Centre et du Sud du
pays en dehors des centres-villes de vieille urbanisation ;
Profession des membres de la parentèle avant l’indépendance :
petits agriculteurs, ouvriers, ouvriers agricoles ou dans l’industrie
naissante, petits métiers proches du lumpenprolétariat dans les
périphéries urbaines ;
Éducation des membres de la parentèle avant l’indépendance :
aucune ou éducation primaire voire secondaire unilingue ;
Choix politique de certains membres de la parentèle durant le
mouvement national : militantisme au sein du Néo-Destour tendance
Habib Bourguiba et Salah Ben Youssef pour celles issues du Sud et
dans une moindre mesure du Nord-Ouest ;
Posture émotionnelle et cognitive transmise au militant durant
l’enfance : stigmate (descendants de tribus nomades, gens de
l’intérieur, etc.), éducationnisme et vision en phase avec l’idéologie
de l’État indépendant (républicanisme, modernisme, dévelop-
pementalisme), frustrations sociales ;
Perspectives de mobilité sociale ascendante faibles, dépendantes en
partie du degré de mobilité structurelle et du réseau de relations
affinitaires.

Ainsi sur le plan historique, l’origine socio-identitaire (OSI) offre la


perspective de comprendre de manière plus précise le statut social et
l’identité prescrite des militants nés entre les années 1930 et 1970, que la
simple origine sociale, peu adaptée à la société tunisienne, en particulier,
de cette époque. Certes cette société et donc les hiérarchies socio-
professionnelles ont changé depuis. Les mobilités sociales ont été très
nombreuses et par moment spectaculaires. Les industries manu-
facturières (textile, habillement, cuir, chaussure, industrie agro-
alimentaire, mécanique), les activités tertiaires (transport et
télécommunication, tourisme, commerce et administration, services
personnels), le secteur des travaux publics (travaux d’infrastructure,
construction de bâtiments administratifs, logements populaires) se sont
68 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

relativement développés. Les emplois dans l’agriculture ont baissé 71. Dans
les années 2000, le sous-emploi (travail à temps partiel, emplois générant
des revenus « insignifiants ») représente encore plus de 20 % de la
population active occupée et le chômage environ 20 % de la population
active (Letaief, 2000, 30-35 ; 46). Toutefois, l’OSI et notamment l’origine
géographique de la parentèle continue toujours de jouer un rôle majeur
dans le processus d’identification sociale. Si les individus d’origine extra-
muros ont majoritairement accédé à l’éducation moderne et bilingue, le
stigmate demeure.
Dans le cadre de cette étude, nous généralisons ces OSI, en l’état, –
celles-ci demanderaient à être affinées – au-delà de notre population
d’enquête, afin d’analyser, notamment, les conflits inter-élites au sein du
parti au pouvoir durant les années 1960 et de comprendre les
caractéristiques sociodémographiques assez homogènes des opposants
de la moitié des années 1990 à la fin des années 2000. Ces catégories sont
loin d’expliquer à elles seules les trajectoires professionnelles et
politiques. Toutefois, elles définissent en premier lieu le cadre de
socialisation au sein duquel le militant qui vient au monde à un instant
précis évolue. Celui-ci, nous le verrons, est autant héritier qu’interprète
d’un champ d’expérience politique et familial. Il se forge sa propre vision
du monde tout au long de sa vie, notamment sa jeunesse, au cours d’une
socialisation politique secondaire davantage structurante sur le plan
idéologique que sa socialisation politique primaire.

Les origines socio-identitaires et l’engagement


contestataire/révolutionnaire
Sur le plan sociologique, la socialisation politique au cours de l’enfance
est indissociable de l’origine socio-identitaire (OSI) puisque cette dernière
en délimite le premier espace 72. Peut-on affirmer pour autant que

71. Néanmoins en 1989 l’agriculture fournit encore 25 % de l’emploi total (Letaief, 2000, 30).
72. En Tunisie, l’entrée au lycée (collège et lycée ne sont pas dissociés) va souvent de pair, notamment
dans les années 1960 et 1970, avec l’accès à l’internat, c’est-à-dire l’expérience d’une décohabitation
parentale précoce. Le fait de ne plus vivre au sein de l’espace familial marque dans une certaine
mesure les débuts du processus de socialisation secondaire de l’enfant ou du jeune individu.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 69

l’appartenance à l’une de ces OSI augmente les chances d’entrée en militance


au sein d’un groupe contestataire/révolutionnaire ? Il semble que non. Les
militants de l’échantillon proviennent à quasi-égalité de chacune des
catégories construites – seulement six points d’écarts entre les deux couples
équivalents « extra-muros/médinal » et « publicienne/élite médinale ». Nous
ne pouvons conclure à une quelconque surreprésentation.
En revanche, l’origine géographique des parentèles semble plus
pertinente. Un peu moins du tiers des militants sont originaires du Sud du
pays 73, ce qui est supérieur au poids démographique de cette région au
niveau historique (Signoles, 1985). Dans une certaine mesure, on pourrait
conclure qu’être issue d’une parentèle provenant du Sud du pays
prédispose à entrer en militance tant dans l’extrême-gauche que dans le
mouvement islamiste puisqu’un nombre égal de gauchistes et d’islamistes
proviennent de cette partie de la Tunisie 74. Nous pourrions remarquer
que les militants de l’échantillon qui en sont originaires appartiennent
pour près de la moitié à la catégorie extra-muros. Considérant que le Sud
a été une région occupée militairement par la France, qu’elle a abrité de
nombreux yousséfistes et maquisards socialisés au discours nationaliste
arabe et qu’elle a été délaissée par les différents plans de développement
depuis l’indépendance. L’idée d’un « sudisme contestataire » est donc
somme toute pertinente, tout comme, d’ailleurs, celle d’un watan
contestataire (district de sédentaire nourrissant une tradition
intellectuelle et d’opposition aux pouvoirs en place) (Rouissi, 1987). En
revanche, il serait réducteur d’imputer cette surreprésentation sudiste à
celle d’extra-muros dans le Sud même si ces derniers représentent 43 %
contre 35 % pour le Centre et le Nord-Ouest.
Nous l’avons vu, le nombre d’individus de filiation élite médinale,
médinale, publicienne et extra-muros quels que soient la période et le type
d’organisation politique auquel appartiennent les militants, est
sensiblement identique dans l’échantillon. Toutefois, comme le montre le
tableau 2, le nombre d’activistes d’origine élite médinale est

73. Cette « provenance » rappelons-le n’a rien à voir avec le lieu de résidence, elle désigne autant le
lieu de naissance que l’origine géographique de la parentèle.
74. Notons également qu’il n’y a pas de pic de surreprésentation de militants originaires du Sud du
pays au sein de l’extrême-gauche après 1973, année où l’extrême-gauche est autant marxisante que
pro-palestinienne et nationaliste arabe.
70 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

particulièrement élevé chez ceux nés entre la fin des années 1930 et la fin
des années 1940, avec un pic pour ceux nés entre 1955 et 1959, tandis que
les militants de lignée extra-muros sont largement majoritaires parmi les
individus les plus jeunes. Cependant, le glissement n’est ni graduel ni
linéaire.

Tableau 2. OSI selon l’année de naissance en %

Fin an. 1940- 1945- 1950- 1955- 1960- 1965- 1970-


1930 1944 1949 1954 1959 1964 1969 1974
Extra-muros 6 13 17 35 24 41 73 0
Publicienne 22 33 28 21 20 18 9 33
Médinale 28 23 27 28 29 35 18 67
Élite médinale 44 31 28 16 27 6 0 0
Total 100 (18) 100 (39) 100 (40) 100 (57) 100 (34) 100 (17) 100 (22) 100 (3)

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

D’après le tableau 3 qui croise l’OSI et les années d’entrée en


militance 75, la diminution du nombre de militants d’origine élite médinale
et l’augmentation proportionnelle de ceux de lignée extra-muros sont plus
significatives. Les effectifs théoriques construits à partir du logiciel Sphinx,
c’est-à-dire les effectifs que nous aurions dû observer théoriquement si
aucun lien n’existait entre les variables, montrent des écarts importants,
donc une forte corrélation. Notons particulièrement les deux pôles +10 et
-10 d’écarts aux effectifs théoriques (tableau 4) au niveau des individus de
filiation extra-muros et des périodes d’entrée en militance, soit 1982-1985
et 1950-1965 :

75. Ces dates d’entrée en militance délimitent, plutôt que des générations, des micro-cohortes
générationnelles. Comparativement au concept de génération, celui de micro-cohorte permet de
souligner le faible laps de temps (comparé aux trente ans généralement retenues pour une génération)
séparant les « grappes d’acteurs » qui passent à l’acte (Favier, 2004 ; Whittier, 1997).
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 71

Tableau 3. Entrée en militance selon l’OSI en %

1950- 1966- 1971- 1973- 1978- 1982-


1965 1970 1972 1976 1981 1985
Extra-muros 6 21 29 27 37 62
Publicienne 34 32 11 31 17 7
Médinale 27 26 36 19 26 24
Élite médinale 33 21 24 23 20 7

Total 100 (52) 100 (34) 100 (45) 100 (26) 100 (35) 100 (29)

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Tableau 4. Écarts rapportés aux effectifs théoriques de l’entrée


en militance formelle selon l’OSI

1950- 1966- 1971- 1973- 1978- 1982-


1965 1970 1972 1976 1981 1985
Extra-muros -10 -1 1 0 3 10
Publicienne 6 3 -4 2 -1 -4
Médinale 0 0 4 -1 0 0
Élite médinale 5 0 1 0 0 -4
Total 52 34 45 26 35 29
Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Si l’on croise l’OSI avec le groupe politique simplifié (tableau 5), nous
constatons que les islamistes comprennent près de 45 % de militants
d’origine extra-muros contre 18 % pour la gauche, 15 % d’acteurs
d’ascendance publicienne contre 28 % pour la gauche, ce qui constitue une
différenciation fondamentale du point de vue du recrutement sociologique
des mouvements. Nous avons ainsi un écart aux effectifs théoriques
de +14 pour les islamistes de lignée extra-muros (-13 pour les gauchistes
d’ascendance extra-muros), +7 pour les gauchistes d’origine élite médinale
contre -6 pour les islamistes du même type de parentèle (tableau 6).
72 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Tableau 5. Courant d’appartenance selon l’OSI en %

Gauche Islamistes
Extra-muros 18 45
Publicienne 28 15
Médinale 28 27
Élite médinale 26 13
Total 100 (148) 100 (82)

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Tableau 6. Écarts rapportés aux effectifs théoriques du courant


d’appartenance selon l’OSI
Gauche Islamistes
Extra-muros -13 14
Publicienne 7 -6
Médinale 0 0
Élite médinale 7 -6
Total 148 82

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Peut-on lier cette augmentation du nombre d’activistes de filiation


extra muros avec la croissance du mouvement islamiste et la décroissance
quasi proportionnelle de l’extrême-gauche au fil des décennies qui
séparent de l’indépendance en 1956 ? Tout d’abord, parmi les islamistes,
comme le montre le tableau 7 ci-dessous, les deux pics d’entrée en
militance correspondent à la période comprise entre 1978 et 1985
regroupant plus de 75 % des militants de l’échantillon.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 73

Tableau 7. Entrée en militance des islamistes selon l’OSI en %


1966- 1971- 1973- 1978- 1982- 1986-
1970 1972 1976 1981 1985 1988
Extra-muros 50 17 34 41 62 29
Publicienne 0 33 0 16 7 29
Médinale 25 17 33 25 24 42
Élite médinale 25 33 33 18 7 0

Total 100 (4) 100 (6) 100 (3) 100 (32) 100 (29) 100 (7)

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

De plus, en nous référant au tableau 8, nous observons, du moins au


niveau des occurrences significatives (au moins 6 individus), un pic
d’activistes d’OSI extra-muros pour la période comprise en 1982 à 1985,
avec une baisse corrélative du nombre d’individus d’extraction
élite médinale, lequel n’atteint même pas les 10.

Tableau 8. Écarts rapportés aux effectifs théoriques de l’entrée en


militance des islamistes selon l’OSI

1966- 1971- 1973- 1978- 1982- 1986-


1970 1972 1976 1981 1985 1988
Extra-muros 0 -1 0 -1 5 0
Publicienne 0 1 0 1 -1 1
Médinale 0 0 1 0 0 1
Élite médinale 0 1 0 2 -1 0
Total 4 6 3 32 29 7
Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.
74 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Concernant la gauche, le plus grand nombre d’entrées en militance


concerne la période comprise entre 1950 et 1966, soit 35 %, tandis que
celle entre 1950 et 1976 rassemble près de 98 % de l’échantillon.
Le tableau 9 montre qu’entre 1950 à 1966, plus précisément de 1958 à
1966 puisque seulement trois personnes ont commencé à militer avant
1958, le nombre de militants d’origine extra-muros atteint à peine les 6 %
tandis que celui d’élites médinales dépasse les 33 % contre 27 % pour les
médinaux, ce qui donne près des deux tiers d’élites médinales et de
médinaux. A contrario, le nombre d’activistes de lignée extra-muros, sans
être jamais prépondérant au cours d’une période, atteint néanmoins les
31 % entre 1971 et 1972 et 26 % de 1973 à 1977.

Tableau 9. Entrée en militance des gauchistes selon l’OSI en %


1950- 1966- 1971- 1973- 1978-
1965 1970 1972 1976 1981
Extra-muros 6 17 31 26 0
Publicienne 34 36 8 35 34
Médinale 27 27 38 13 33
Élite médinale 33 20 23 26 33
Total 100 (52) 100 (30) 100 (39) 100 (23) 100 (3)
Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Tableau 10. Écarts rapportés aux effectifs théoriques de l’entrée


en militance des gauchistes selon l’OSI
1950- 1966- 1971- 1973- 1978-
1965 1970 1972 1976 1981
Extra-muros -5 0 5 2 0
Publicienne 3 3 -7 2 0
Médinale 0 0 4 -2 0
Élite médinale 3 -1 0 0 0
Total 52 30 39 23 3

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.


LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 75

Quel que soit le courant, le nombre de militants d’origine élite médinale,


si important durant la première décennie des années 1960, se réduit au fil
du temps. Corrélativement, les activistes d’ascendance extra-muros
viennent grossir les rangs de la contestation. Même si nos données ne
prétendent pas refléter la composition sociologique exacte de l’extrême-
gauche et du mouvement islamiste au cours du temps, nous pouvons
déduire, tout d’abord, que le groupe «Perspectives de 1963 (date de sa
création) à 1966, est composé d’une majorité d’individus d’origine
médinale et surtout élite médinale, que ses successeurs et avatars d’El Amel
el Tounsi à Cho’la rassemblent relativement plus de militants de lignage
extra-muros et publicienne. Plus le temps de l’indépendance s’éloigne et
plus les activistes d’origine extra-muros rejoignent les rangs de la
contestation. Ceux-ci se substituent graduellement aux militants d’origines
élites médinales, médinales et publiciennes. L’islamisme socialisant un
nombre important d’individus d’ascendance extra-muros dans les années
1980 prend en quelque sorte le relais du gauchisme des années 1960-1970.
La surreprésentation d’acteurs de filiation extra-muros au sein du
mouvement islamiste est en effet flagrante par rapport à l’extrême-gauche.

Figure 1. Analyse factorielle des correspondances entre courant


d’appartenance et OSI

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.


76 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

D’un point de vue strictement statistique, les individus d’origine


élite médinale au début des années 1960 sont donc davantage susceptibles
de se mobiliser. Les acteurs de filiation extra-muros le sont, de même, dans
les années 1980. Nous pourrons constater que cette surreprésentation de
lignage extra-muros parmi les militants dans les années 1980 est liée en
grande partie à la multiplication des espaces de socialisation politique
contestataire/révolutionnaire (mosquées, établissements d’enseignement
secondaire et supérieur). De même, nous verrons que l’origine socio-
identitaire (OSI) ne détermine pas un rapport au politique. Elle trace les
contours d’un espace familial de socialisation politique qui a peu à voir
avec une prédisposition à adopter tel ou tel idéologie. Les dispositions
acquises durant l’enfance expliquent en partie l’engagement
contestataire/révolutionnaire à partir du moment où un discours donne
un sens aux événements vécus durant le jeune âge.

Socialisation politique primaire et travail


de mémoire
Les acteurs de l’échantillon, quelle que soit la vision du monde qu’ils
diront partager lors de leur activité militante, n’ont pas reçu de leur
parentèle un ensemble d’idées politiques « clés en main » qu’ils
confirmeront ou réfuteront au cours de leur socialisation politique
ultérieure. Une socialisation politique primaire dans le cadre familial n’est
pas une succession de cours théoriques sur une doctrine politique. Ce qui
est en jeu dans la socialisation précoce au discours nassérien, par exemple,
c’est la trajectoire sociale de la parentèle que celle-ci sous-tend et surtout
les conséquences au sein de la famille élargie de l’engagement de l’un de
ses membres dans un groupe nationaliste arabe ou que le pouvoir
politique considère comme tel.
Il est tentant de raisonner en termes de « culture familiale héritée » et
« acquise ». Le terme « culture héritée » sous-entend l’idée d’une
transmission dans les manières de faire, voire de penser. Cette dernière
s’opérerait directement à travers le processus de socialisation primaire,
entendu comme la première socialisation que l’enfant subit et grâce à
laquelle il devient un membre de la société (Berger, Luckmann, 1986,
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 77

179). Dans son environnement immédiat, l’enfant rencontrerait, dès son


plus jeune âge, des « autrui significatifs » (Dubar, 1992) auxquels il
pourrait s’identifier, voire qu’il imiterait. Ces derniers, oncles, parents ou
frères aînés seraient des « figures légendaires » voire des ancêtres réels ou
« présomptifs » qui joueraient le rôle de figure « fondatrice » et
intégratrice de l’histoire et des projets familiaux (Percheron, 1993).
L’enfant pourrait également choisir un modèle extérieur au noyau familial
et s’en imprégner davantage au cours de sa socialisation secondaire 76. De
ce point de vue, si l’on suit la perspective inter-actionniste, il pourrait se
produire des intériorisations contradictoires entre contenus intériorisés
dans différents « sous-mondes sociaux », ce qui aboutirait à une
incohérence du contenu transmis 77. Cette idée de contradiction, de
tension, entre une nouvelle représentation du monde, souvent acquise au
collège ou au lycée, et des modèles d’identification antérieurs (Favier,
2004, 357) semble insuffisante pour expliquer les ressorts de l’engage-
ment acquis durant l’enfance. L’idée d’une transmission « culturelle »
directe a été infirmée par de nombreuses études qui ont pu montrer que,
tout au plus, la préférence politique ou religieuse se transmettait comme
n’importe quelle autre pratique sociale, c’est-à-dire sans être liée au type
de pédagogie familiale et à condition que ces pratiques aillent dans le sens
de « l’évolution des mœurs de la société ». On ne peut soutenir l’idée selon
laquelle la culture militante se transmet intégralement, ni prétendre le
contraire, « rien ne se transmet ».
Il est vrai que des figures familiales reviennent dans les récits de vie,
particulièrement l’oncle maternel et, dans une moindre mesure, le cousin.
On pourrait les considérer comme des personnages légendaires qui
toutefois n’ont pas tous le même poids dans la socialisation politique. En
effet, cela dépend en premier lieu de l’âge du « modèle ». Un oncle peut
appartenir à la même classe d’âge que l’enfant. Un cousin peut être plus
jeune que lui ou plus vieux que son père. Dans le cas des ancêtres que
l’enfant n’a connus qu’au travers des récits familiaux, la socialisation
politique est indirecte et appartient à la mémoire familiale. L’enfant y est

76. Entendu comme le processus postérieur à la socialisation primaire, qui permet d’incorporer un
individu déjà socialisé dans de nouveaux secteurs du monde objectif de sa société (Berger, Luckmann,
op.cit., 186).
77. Dans le même ordre idée, certains auteurs parlent également d’identité instable.
78 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

bien sûr réceptif, particulièrement à travers les fréquentes apologies, au


sein du microcosme de la famille élargie, du militant nationaliste, du chef
de tribu, du leader de révoltes, de l’opposant à Habib Bourguiba, par
exemple.
Par ailleurs, en dehors de ces ancêtres symboliques, on trouve des
ascendants en mesure d’entrer dans des relations de face à face avec
l’enfant, et plus tard bien sûr avec celui-ci, devenu jeune adulte. C’est le
cas de l’oncle, militant, qui peut être craint parce que recherché par les
autorités et/ou admiré parce que défendant une idéologie à ses risques et
périls. La manière dont, lors des situations d’entretiens, les enquêtés
évoquent ces figures légendaires fournit des éléments sur le rôle que ces
personnages ont pu jouer durant leur enfance.
Lorsque « spontanément », c’est-à-dire à l’issue d’aucune question
directive ou de relances, le militant interviewé évoque ces figures, ceci
signifie qu’il tente d’adapter son passé à ses projets futurs, en rendant
celui-ci cohérent avec son présent 78. Ainsi, Moncef Marzouki, un médecin,
président de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH) de 1989
à 1994 et fondateur d’un parti politique d’opposition non reconnu, le
Congrès pour la République (CPR), [président de la République (2011-
2014)] souligne dès le début de l’entretien, sans qu’aucune question ne
l’appelle à le faire, le rôle qu’a joué son père parmi les partisans de
Salah Ben Youssef, le décrivant même comme son « bras droit » 79. Salah
Ben Youssef joue au cours de l’entretien, à travers la mise en mots de la
trajectoire politique du père de Moncef Marzouki, le rôle, d’une part, de
figure légendaire et, d’autre part, de représentant du projet politique porté
par son parti politique (le CPR, de tendance nationaliste arabe
islamisante). À l’inverse, un activiste gauchiste, Noureddine Ben Kheder,

78. Effectivement, lors d’un entretien biographique, le narrateur sélectionne et ordonne les
événements qu’il juge importants. Il met en œuvre un code narratif qui préexiste partiellement à la
situation d’entretien et est affiné au cours de l’entretien lui-même. En déployant un code narratif il met
en intrigue, il « organise les éléments consécutifs d’un récit de manière à ce qu’ils constituent une
énigme ou un problème à résoudre, il les introduit comme autant de pièces à conviction dans un
procès, d’arguments dans une démonstration. Il transforme une suite chronologique en une
argumentation logique (une série d’ « après », « ensuite », un enchaînement de « donc », « parce que »,
« de ce fait ») et fait une histoire à raconter avec une thèse à défendre » (Dubar, Demazière, 1997).
79. Moncef Marzouki insiste également sur les souffrances familiales qui ont résulté de l’exil marocain
forcé de la famille. Moncef Marzouki, entretien avec l’auteur, 2004.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 79

n’a parlé « publiquement », qu’à la fin de sa vie, de son père « yousséfiste »


(i.e. combatif mais réactionnaire dans la terminologie d’extrême-gauche,
cf. infra), tué en plein centre de la Hamma de Gabès par des bourguibiens.
Certes, ses amis proches étaient au courant mais, selon eux, il ne s’était
jamais étendu sur le sujet.
Un nombre significatif d’ex-militants d’extrême-gauche énoncent de
manière spontanée l’histoire d’un parent, « grand militant nationaliste »,
proche de Habib Bourguiba, incarcéré sous le protectorat par les autorités
coloniales. Par ce fait même, ces derniers tentent de « boucler la boucle »
de leur militantisme d’extrême-gauche décrédibilisé dans les années
2000 – en se recréant une généalogie militante au sein de laquelle Habib
Bourguiba, désormais perçu comme un despote éclairé dont les qualités
« intellectuelles », « morales » et « politiques » sont sans commune mesure
avec celles du président Ben Ali, a une place de choix. Dans d’autres cas, la
figure légendaire n’apparaît qu’au bout d’une demi-heure, voire deux
heures d’entretien ou même lors de discussions informelles, particulière-
ment lorsque l’enquêté est encore engagé publiquement et que les
convictions idéologiques que l’enquêteur est censé prêter à cette figure
entrent en contradiction avec les projets politiques que l’enquêté tente de
justifier dans la construction de son récit de vie en situation d’entretien.
Parfois, même en ce qui concerne les leaders islamistes les plus connus,
comme Rached Ghannouchi ou Salah Karker, le militant nationaliste
bourguibiste de la famille est mis en avant, puis, il est critiqué car associé
aux positions dites « anti-islam » de Habib Bourguiba 80.
La manière dont le militant interprète l’histoire et a perçu ou perçoit
encore la société au moment de l’entretien détermine en partie la manière
dont il va reconstruire son propre passé, le plus souvent de manière
inconsciente. Les entretiens, entendus comme des récits de pratiques
(Bertaux, 1997), ne sont pas que de pures reformulations du passé qui
n’informent pas sur celui-ci de manière objective. Ils apportent des
éléments précis quant à la présence d’actants (Greimas, 1995 ; Dubar,
Demazière, 1997) dans la vie de l’enquêté. On comprend alors que des
membres de la parentèle ont pu avoir une influence directe sur la

80. Rached Ghannouchi, entretien avec Vincent Geisser et Choukri Hamrouni, Londres, 2002 et
Salah Karker, entretien avec Vincent Geisser et Choukri Hamrouni, Digne, 2002.
80 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

socialisation politique de l’enfant 81 au cours, par exemple, de discussions


familiales, voire en lui prêtant un livre ou en laissant « traîner » par acte
manqué des brochures militantes ou des journaux plus ou moins
contestataires. À ce titre, les frères sont bien, en règle générale, les
personnes les plus susceptibles d’entrer dans des relations de face à face
répétées avec l’enquêté. Quand bien même un des frères, engagé, tenterait
d’influencer l’acteur durant son enfance, la nature de l’engagement du
frère ne dépendrait plus du cadre de socialisation primaire de la parentèle
mais des modalités de son processus de socialisation secondaire, i.e. de
ses rencontres ultérieures et de sa traversée d’espaces de socialisation
politique (notamment mosquées, lycée et université). Enfin, il est peu
fréquent de trouver deux frères engagés dans le même groupe politique.
Les exemples de frères « ennemis » ou militant dans des groupes
politiques apparentés sont les plus nombreux.
Salah Zeghidi, d’OSI publicienne, est un ex-militant du Parti communiste
tunisien (PCT), leader au sein du mouvement étudiant de mars 1968,
syndicaliste connu et en 2008 membre de l’Initiative démocratique 82. Il est
originaire de Jbeniana, un petit district de nourrissant une tradition
intellectuelle et d’opposition aux pouvoirs en place (watan contestataire),
sur le littoral au sud du Sahel. Après l’indépendance, son père exerce la
profession d’officier d’état civil et est responsable du Néo-Destour à
Jbeniana. Salah appartient à une fratrie de sept garçons et deux filles. Né en
1940, il est l’aîné des garçons. Ainsi, les sept garçons ont au moins été
incarcérés une fois pour leurs activités politiques et ont tous appartenu à
des groupes différents, en l’occurrence, le Parti communiste tunisien (PCT),
Perspectives, El Amel el Tounsi, Mouvement des démocrates socialistes
(MDS), groupe trotskiste, ou ont été arrêtés en tant que meneurs de
manifestations lycéennes et étudiantes 83. Ici, on peut imaginer que

81. Les éléments que nous développons à propos de la socialisation primaire sont valables également
lorsque l’acteur a dépassé les douze ans. Tant que l’espace familial demeure le principal cadre de
sociabilité, les interactions sociales avec des membres de la parentèle sont plus nombreuses par
rapport à d’autres interactions (camarade de quartier par exemple).
82. Un groupe d’une centaine de personnes en majorité proches ou membres de l’ex-PCT, devenu
Ettajdid (Renouveau) deux ans après la chute du mur de Berlin. L’Initiative démocratique se constitue
en 2002 à la suite de la réforme constitutionnelle autorisant le président de la République à briguer
plus de deux mandats. Nous la qualifierons de tentative de regroupement de l’opposition « de gauche ».
83. Salah Zeghidi, entretiens avec l’auteur, Tunis, Paris, 2005-2007.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 81

l’itinéraire de Salah a eu un effet d’entrainement sur les autres, synthétisant


militantisme néo-destourien du côté paternel, origine publicienne et
filiation territoriale au sein d’un (watan contestataire).
L’exemple de la famille Chebbi confirme en partie cette idée
d’entrainement et met en évidence une certaine mémoire historico-
familiale. En effet, sur les vingt-sept membres du comité tunisien du Ba’ath
condamnés en février 1969, quatorze appartiennent à la parentèle des
Chebbi de la région de Tozeur et entretiennent des liens familiaux 84.
Le champ politico-historique de la parentèle cumulant une histoire
politique (fondateurs d’une principauté à Kairouan sous les Hafsides), une
lignée d’oulémas particulièrement prestigieuse et un engagement
yousséfiste prononcé peuvent expliquer cette surreprésentation au sein
du Ba’ath. Tout comme le fait qu’un représentant de la parentèle, quelques
années plus âgé que Najib Chebbi 85, Messaoud Chebbi, était membre de la
direction nationale du Ba’ath avant la scission. Très lié à Michel Aflak,
fondateur du parti Ba’ath, il avait suivi ses études avec Saddam Hussein au
Caire avant de retourner en Tunisie dans les années 1960 « avec la
mission » d’y organiser le parti nationaliste arabe.
Le contact direct entre les activistes d’une même parentèle est loin
d’expliquer les entrées en militance conjointe, comme le souligne l’absence
de relations entre Ahmed Smaoui, d’origine élite médinale, un des
cofondateurs de Perspectives à Paris en 1963 et son cousin germain issu de
Ridha Smaoui de dix ans son cadet, militant de Perspectives puis leader
d’El Amel el Tounsi à Lyon en 1974. Ridha n’a pas fréquenté Ahmed durant
son enfance étant donné la différence d’âge, pourtant tous deux se
retrouvent ensemble en prison et apprennent alors qu’ils appartiennent
à la même organisation.
L’exemple de deux frères, Abdelaziz [principal conseiller du président
de la République de 2011 à 2013] et Zyed Krichen [journaliste anti-
islamiste sous la troïka 2011-2014], de filiation élite médinale, dont la
parentèle compte de grands lettrés, montre les différenciations inter-
fratries du point de vue de l’engagement idéologique. En effet, Abdelaziz

84. En outre, un frère de Najib Chebbi a été également membre du PCT et d’autres cousins membres
de Perspectives après avoir rompu avec le Ba’ath ou dès leur premier engagement.
85. Nous avons déjà fait référence à ce militant.
82 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Krichen, l’aîné de Zyed de dix ans, est l’un des « théoriciens » et dirigeant
d’El Amel el Tounsi entre 1972 et 1974, jouant un rôle de premier plan
dans les querelles doctrinales au sein de Perspectives à la fin des années
1960. Leader étudiant, il a été arrêté une première fois en 1966, puis
condamné lors du procès de septembre 1968 avec les Perspectivistes. Son
frère, quant à lui, entre à l’université environ dix ans plus tard, c’est-à-
dire en 1976. Il devient rapidement leader du mouvement islamiste à la
Faculté des sciences de Tunis. Il quitte toutefois la Jama’a al islamiyya
avant les premières répressions, non sans avoir entretenu des relations
très proches avec ses dirigeants historiques. Dans le même temps, il
cofonde le Mouvement des islamistes progressistes (MIP) à la fin des
années 1970 86.
Citons, enfin, Salah Karker, sahélien, de lignée médinale, aux ascendants
professeurs à la Zitouna 87, leader de la tendance « putschiste » 88 au sein
d’Ennahdha dans les années 1980 [décédé en 2012]. Il a un frère de sept
ans son aîné, Hassan Karker, militant de Perspectives à Paris en 1968, des
Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR), puis du PCT. Les exemples
sont nombreux, comme Habib Mokni, d’origine publicienne, également
leader d’Ennahdha, dont le frère est engagé au PCT. Slaheddine Jourchi,
d’origine médinale, l’un des premiers militants de la Jama’a al islamiyya,
début des années 1970, cofondateur du Mouvement des islamistes
progressistes (MIP), journaliste-écrivain connu dans le monde arabe dans
les années 2000, a un cousin germain incarcéré en septembre 1968 pour
avoir participé à la création d’une cellule du PCT interdit en janvier 1963,
à Bab Souika dans les faubourgs de Tunis. Nabil A. dont les deux jeunes
frères sont, selon ses termes, « intégristes » dans les années 1980 alors
que lui milite au sein du Watad, groupuscule d’extrême-gauche,
particulièrement virulent sur les campus à l’encontre des militants

86. Zyed Krichen, entretien avec l’auteur, 2005.


87. Salah Karker naît en 1948 à Boudher dans le Sahel tunisien à proximité de Monastir. Il est issu
d’une famille de petits agriculteurs dont un des membres est néanmoins un cheikh, militant au sein du
Néo-Destour. Il fait ses études au lycée de garçons de Sousse et obtient son baccalauréat en 1968.
88. Salah Karker se présente publiquement comme un ex-partisan du recours à la force au sein
d’Ennahdha. Il est le seul leader d’Ennahdha [avant 2009] à avoir confirmé publiquement les rumeurs
de préparation d’un coup d’État pour le 8 novembre 1987 et à ne pas démentir l’existence de groupes
armés au sein du mouvement.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 83

islamistes. Nous avons également des fratries divisées sur le plan politique
comptant un frère dans l’« opposition », recherché par la police, et un autre
responsable local du parti au pouvoir. De même, nous dénombrons de
nombreuses parentèles comptant autant de militants d’« opposition » que
de membres du parti unique ou hégémonique. Mais, sur ce point, aucune
régularité n’est observable.
D’après ces quelques exemples qui peuvent être multipliés, l’origine
socio-identitaire (OSI) n’explique pas l’orientation idéologique du militant.
L’idée de transmission culturelle et politique directe semble peu
pertinente, bien que durant l’enfance le rôle des autruis significatifs et des
modèles d’identification politique soient loin d’être négligeables. Plus
précisément, le militant reformulera l’histoire de son enfance et de sa
parentèle en fonction des éléments de langage qui vont structurer son
système de représentation au cours de sa socialisation politique
secondaire. Ces différentes représentations expriment, en fait, un horizon
d’attente, lié à un champ d’expérience politique et familial, constitué dans
les frontières tracées par les OSI.

Horizon d’attente, sentiment nationaliste et discours


constituants
L’origine socio-identitaire (OSI) détermine les limites du premier
espace de socialisation politique et dresse les contours d’un champ
d’expérience passé. Celui-ci se transmet au militant sous forme de dits et
des non-dits au cours de sa socialisation primaire. Ce champ d’expérience
est réinterprété en fonction d’un horizon d’attente structuré par le
langage. Selon Reinhardt Koselleck (1990), les individus disposent d’un
champ d’expérience vécu à partir duquel ils agissent et dans lequel ce qui
s’est passé est présent de manière inconsciente – ou remémoré – lorsque
cette expérience s’est exprimée par le langage – et des horizons d’attente
en fonction desquels ils agissent. Ces derniers peuvent se transmettre
d’une génération à l’autre, ne serait-ce que par des silences, au-delà de
toute volonté délibérée. Mais l’expérience est avant tout une expérience du
passé, d’un passé actuel ou d’un « passé-présent » dont les événements
ont été intégrés et peuvent être remémorés ou rendus au souvenir. Quant
84 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

à l’horizon d’attente, il se « tourne vers ce qui n’est pas encore, mais peut
être envisageable ; l’espoir et la crainte, le souhait et la volonté, le souci,
l’analyse rationnelle, la contemplation réceptive ou la curiosité », comme
l’écrit Paul Ricœur (1985, 313) expliquant Reinhart Koselleck. Le fait de le
déployer transforme, par choc en retour, le champ d’expérience dans
lequel « se sont déposés les acquis du passé » (ibid, 379). Autrement dit,
les événements politico-historiques vécus au cours de l’enfance peuvent
avoir des conséquences concrètes sur la vie du militant et de sa famille
élargie (transformation des conditions matérielles d’existence,
arrestations, maltraitance policière, torture). Le fait qu’un discours
idéologique donne sens à ces traumatismes politico-familiaux favorise les
postures contestataires/révolutionnaires et réordonne l’échelle de valeurs
de l’individu (Jasper, Poulsen, 1995). Précisons que si naître à la même
époque prédispose à partager des expériences similaires qui forment
« contemporanéité » (Drouin, 1995), les événements n’affectent pas toutes
les générations à un instant T sans distinction d’âge (effet de période) ni
ne s’imposent à une même cohorte de naissance de manière homogène
(effet de génération) (Percheron, 1985). À l’intérieur d’une génération
existe un certain nombre d’unités générationnelles qui vivent la base de
leur expérience commune de différentes manières (Mannheim, 1990). Des
événements de portée nationale et internationale jugés marquants durant
l’enfance reviennent de manière récurrente dans les entretiens. On
pourrait les classer en différentes catégories :
Événements liés au mouvement de libération nationale : répression
des militants nationalistes par les autorités du protectorat et
assassinat de Ferhat Hached 89 ;
Événements liés au conflit entre yousséfistes et bourguibistes, lui-
même symptôme de la consolidation de l’appareil d’État et du
pouvoir des nouvelles élites : assassinats de yousséfistes, procès des
« collaborateurs » et mainmise du Néo-Destour sur les organisations
nationales ;

89. Ferhat Hached, secrétaire général de l’UGTT, a joué un rôle de premier plan dans le mouvement
national tunisien. Le 5 décembre 1952, il est assassiné par l’organisation de colons « La main rouge ».
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 85

Événements politico-militaires nationaux et internationaux : guerre


d’Algérie, « crise » de Bizerte en 1961, défaite arabe lors de la guerre
israélo-arabe de juin 1967, coup de Gafsa de janvier 1980 90,
bombardement de Hammam Chott en octobre 1985 par l’aviation
israélienne ;
Phénomènes économiques et culturels : politique des coopératives,
développementalisme et progressisme bourguibien et ses attaques
symboliques à l’égard des signes du sous-développement et de la
« religiosité populaire » (1960-1970) ; renforcement des inégalités
régionales de développement, népotisme et régionalisme dans
l’accès à l’emploi (1970-1980) ;
Émeutes et mouvements sociaux : mouvement étudiant de mars
1968, février 1972, grève générale de 1978 et émeutes du pain de
1984 pour les plus jeunes activistes.

Même si ces évènements conduisent à la mort d’un des parents, comme


c’est le cas avec Noureddine Ben Kheder, ils ne revêtent une signification
que lorsqu’ils sont interprétés à travers un prisme idéologique particulier,
c’est-à-dire en fonction d’un horizon d’attente qui exprime un champ
d’expérience politique et familial. Après tout, un individu peut très bien
justifier la confiscation des terres agricoles de la famille, l’arrestation d’un
parent proche voire, malgré la charge morale que cela comporte, son
assassinat, à partir du moment où un discours idéologique peut le
légitimer. En somme, les acteurs construisent la « réalité » sociopolitique
à l’aune de leur horizon d’attente. Leurs expériences vécues ne les
politisent que lorsqu’elles sont formulées par un discours qui les explique
sur le plan politique (montée en généralité) et les rend injustifiables (elles
« n’auraient pas dû – et ne devraient plus – se produire »).
Dans le cas d’un pays affranchi depuis peu de la domination coloniale, à
peine plus de dix ans à la fin des années 1960 et moins de soixante au début
des années 2010, l’horizon d’attente de la « véritable indépendance »
alimente un sentiment nationaliste en mesure d’encourager l’engagement
contestataire/révolutionnaire. Durant le mouvement national, on l’a vu, si

90. L’attaque de la ville minière par un commando de trois cents Tunisiens armés par la Libye et
soutenus par les renseignements militaires algériens.
86 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

les clivages sociaux et territoriaux n’étaient pas assez prononcés pour


provoquer l’éclatement de l’unité territoriale revendiquée, ces clivages se
sont exprimés de manière violente dans la dernière phase de la lutte de
libération nationale en 1954, avec le conflit yousséfiste. À la suite de la
victoire de la tendance bourguibienne, le nouveau pouvoir a entrepris un
travail sémantique et politique censé distinguer l’authentique et
l’inauthentique de la « personnalité nationale tunisienne ».
Comme si les nouvelles élites n’étaient pas assurées de leur légitimité,
le passé et notamment l’histoire du mouvement national sont devenus une
affaire d’État. Comme le note Hicham Jaït, « le président Bourguiba a
pratiquement gouverné le pays par un discours d’historien (de 1960 à
1980) consistant à rappeler les hauts faits et la lutte pour l’indépendance
nationale que par un discours de type législatif ou politique dur »
(Jaït, 1988, in par Abassi, 2001, 16). Mohamed Sayah – détenteur de
plusieurs portefeuilles ministériels de 1969 à 1987 – et son équipe de
« mémorialistes » ont achevé une histoire du mouvement national en vingt
tomes. Le mouvement national commence officiellement en 1934, c’est-
à-dire à Ksar Hellal lors de la formation du Néo-Destour. Il est à tel point
marqué par la personnalité de Habib Bourguiba que dans les manuels
d’histoire « les différentes étapes de la conquête de la souveraineté
nationale se confondent avec la lutte d’un seul homme : Bourguiba »
(Abassi, 2005, 72).
La réduction violente du yousséfisme et la rapidité des transformations
socio-économiques et politiques dans le cadre de la lutte pour l’indépendance,
et surtout la tension constitutive entre « occidentalité », « arabité et
islamité » dans la personnalité nationale 91 créent un déficit de légitimité

91. En Tunisie, d’une part, seuls l’islam – dont l’assise territoriale imaginée se projette dans une
Oumma (communauté) – et l’arabité – dont l’horizon d’attente transcende la personnalité nationale –
offrent aux gouvernés « des pôles d’identification collective dépassant les clivages ». D’autre part, seul
le réformisme tunisien, c’est-à-dire la « tentative d’adaptation de la civilisation occidentale à la société
et la culture “arabo-musulmane” », constitue pour les élites nationalistes, le seul véritable champ
d’expérience. En ce sens, nous pouvons mieux comprendre cette analyse de l’historien tunisien
Mohamed Chérif : « Le nationalisme tunisien n’abolit pas au niveau des masses populaires la
conscience d’appartenance à une Oumma musulmane et à une Koïne arabe, il enrobe, modèle et colore
un substrat arabo-musulman dont il s’est nourri et fortifié. D’où une certaine ambiguïté dans le
discours et l’action nationaliste, due à la confusion voulue ou non des concepts et des sentiments »
(Chérif, 1975, cité in Camau, Geisser, 2003, 227). En d’autres termes, « la communauté de langue et
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 87

structurel et permanent qui doit sans cesse être comblé. Ce déficit est perçu
comme d’autant plus menaçant que l’arrivée au pouvoir des nouvelles élites
et la construction de l’État moderne sont simultanées. La contestation des
dirigeants est ainsi ressentie comme la tentative de déstabilisation d’un édifice
étatique récent. L’effort continu pour imposer un consensus sur l’histoire du
mouvement national a donc pour fonction de délégitimer les dissensus
politiques, sociaux, culturels, et de consolider la position des nouvelles élites
à la tête de l’État.
De fait, tout discours qui traite du passé du mouvement national ou du
présent de la gestion des affaires publiques, quel que soit son cadre
énonciatif et son rayonnement, est potentiellement politique et clivant.
L’autoritarisme, dans la version d’État démiurgique mise en œuvre par le
projet bourguibien, est dans une certaine mesure à la fois la cause et la
conséquence de ce phénomène. Il investit les champs de la narration
collective d’une signification politique, y compris ceux traitants de sujets
anodins, et tente de limiter la diffusion des discours qui attaquent la
légitimité historique des gouvernants.
À titre de comparaison, la société française, dans les années 2010,
malgré la réactivation périodique de ses névroses nationales –
particulièrement la violente centralisation jacobine, la collaboration
pendant la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’Algérie, etc. – n’est pas
véritablement l’objet de discours, lesquels produits de récents
traumatismes politico-familiaux, remettent en cause les gouvernants dans
leur principe même de légitimité. À l’inverse, dans la société tunisienne, les
discours politiques éveillent le sentiment nationaliste, justifient ou
rendent intolérable le présent vécu, tout en atteignant la légitimité des

de culture du monde arabe confronte l’État « national » à un autre type de tensions entre
particularismes et universalismes. Cet État est en lui-même symptôme de la fragmentation d’une
« nation arabe » dont la dimension politico-culturelle est plus ou moins démarquée de la dimension
religieuse de l’Oumma. Il se trouve pris entre l’affirmation de sa souveraineté à l’intérieur de ses
frontières et l’adhésion de principe à une communauté transétatique. Plus cet État, dont le caractère
« provincial », prétend asseoir sa souveraineté, plus il risque de s’affaiblir en termes de légitimité,
dans la mesure où il figerait un particularisme faisant obstacle à la réalisation de l’unité. Pour sortir
du dilemme, il peut afficher son déficit de légitimité, en invoquant l’argument de nécessité : il
constituerait un moment inévitable dont la finalité résiderait dans la réalisation de l’unité, autrement
dit dans son propre dépassement. Une autre perspective peut consister dans la constitution, à l’échelle
de la petite nation, d’une communauté politique susceptible d’étatiser l’aspiration à l’unité » (Flory
et al., 1990, 414).
88 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

élites politiques. Ils mobilisent davantage, créent davantage d’émotions,


composantes affectives de ces discours (Klandermans, 2005, 97), mais
surtout, donnent sens aux expériences vécues durant l’enfance,
notamment les traumas familiaux causés par la colonisation, la lutte
nationale et le conflit yousséfiste.
Différentes versions du mouvement national traitent du présent et des
projets politiques futurs (bourguibisme, socialisme, nationalisme arabe,
islamisme) par l’intermédiaire du passé. Ils forment des discours que les
élites gouvernantes ont tendance à considérer comme subversifs. Les
individus et les groupes politiques qui les tiennent estiment ainsi que
l’indépendance n’a pas encore eu lieu et qu’il appartient à l’action politique
d’actualiser les promesses contenues dans cette notion. Nous les
nommerons « discours constituant » empruntant l’expression des
sociolinguistes Dominique Maingueneau et Frédéric Cossutta, pour qui ce
type d’énoncé discursif est au fondement des « valeurs » fondatrices d’une
société, de son « archéion », plus précisément lié à :
l’arché, « source », « principe », et à partir de là « commandement », « pouvoir »,
l’archéion, c’est le siège de l’autorité, un palais par exemple, un corps de magistrats,
mais aussi les archives publiques. L’archéion associe ainsi intimement le travail de
fondation dans et par le discours, la détermination d’un lieu associé à un corps
d’énonciateurs consacrés et une élaboration de la mémoire. (Maingueneau,
Cossutta, 1995, 112)

Plus exactement, ces discours ne se donnent que très rarement à lire ou


à entendre dans leur pure expression. Ils reflètent les champs d’expérience
nationalistes reformulés par les attentes du « bourguibisme », du gauchisme,
de l’islamisme et du nationalisme arabe. À partir des entretiens avec les
militants – y compris destouriens, nationalistes arabes ou ex-nationalistes
arabes – des archives des groupes d’extrême-gauche et islamistes et du
journal francophone du Parti socialiste destourien, nous en avons construit
quatre. Nous les colorerons de marqueurs modaux 92 de manière
volontairement caricaturale. Le premier que nous qualifierons « d’officiel
bourguibien » répond à cet enchaînement chronologique et sémantique :

92. En sociolinguistique, la modalité est la forme linguistique d’un jugement intellectuel ou d’une
volonté qu’un sujet pensant énonce à propos d’une perception ou d’une représentation de son esprit.
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 89

L’obscurantisme dans lequel le peuple, en proie à toutes les divisions, sommeillait


depuis des siècles, a rendu la colonisation possible. La France a colonisé la Tunisie.
Elle a diffusé contre son gré les idées des lumières et un esprit de progrès grâce à
sa contribution à l’introduction de l’éducation moderne. Les vieux turbans
réactionnaires [élites traditionnelles] sont restés enkystés dans la société
précoloniale et décadente. Grâce aux réformateurs éclairés, comme Khereddine
Pacha qui ont posé les jalons d’une culture constitutionnelle et d’une éducation
civilisée, le réveil nationaliste a pu s’amorcer. En 1934, le Néo-Destour a été fondé
par Habib Bourguiba. Ce parti a rompu définitivement avec les vieux turbans
réactionnaires. Il s’est nourri de ce qu’il y avait de plus moderne et progressiste
dans la pensée politique et culturelle tunisienne (Khereddine, Tahar Haddad,
Mohamed Ali). Sous le commandement de Habib Bourguiba, il a impulsé le combat
libérateur en regroupant le peuple. Le génie du combattant suprême, notamment
sa stratégie de la politique par étapes, a évité que la libération ne s’accompagne
d’un bain de sang comme le voulait les maquisards jusqu’au-boutistes
(yousséfistes). Même si tous les réactionnaires pilotés par des États étrangers se
sont regroupés autour de la sédition yousséfiste, Habib Bourguiba en maintenant
contre vents et marées l’union nationale (UGTT comprise) a libéré le pays. Il a pu
faire entrer la Tunisie dans le siècle (alphabétisation, émancipation de la femme,
etc.) en évitant qu’elle sombre de nouveau dans l’anarchie moyenâgeuse.

Ce discours constitue la version officielle du mouvement national. On


y retrouve l’apologie de l’« éducationnisme » et du progressisme, seuls en
mesure de révolutionner les structures mentales du peuple tunisien.
Habib Bourguiba et son parti sont présentés comme les dignes héritiers
des premiers réformateurs tunisiens. Salah Ben Youssef est dépeint
comme le chef d’une conjuration étrangère. Le peuple, entité fondue dans
la communauté nationale, est guidé et éclairé par un homme et son parti.
Ce discours stigmatise l’ennemi intérieur de la même manière que le
pouvoir, durant les années 1960-1990, les étudiants « communistes,
ba’athistes » en 1967-1968, les étudiants « agents du sionisme » en février
1972, « intégristes » en 1980-1990, lesquels brisent l’unité nationale.
Le second, « gauchiste » comprend, quant à lui, les invariants énonciatifs
qui suivent :
Le Maghreb a raté le coche de la révolution industrielle. Ceci a contribué à rendre
la colonisation possible. Celle-ci, avec son cortège d’atrocités a sous-développé le
pays au lieu de le développer. Les prolétaires français et tunisiens se sont
organisés pour améliorer leurs conditions de travail et, dans ce cadre, les
90 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

prolétaires tunisiens se sont heurtés au colonialisme français 93. Grâce au travail


de Mohamed Ali et Tahar Haddad, les ouvriers tunisiens ont rallié le mouvement
de libération nationale. Le Parti communiste tunisien (PCT) révisionniste allié au
Parti communiste français (PCF), a raté le coche de la décolonisation.
Salah Ben Youssef, bien que réactionnaire a été conséquent. Grâce au soutien de la
classe ouvrière et au travail du martyr Ferhat Hached, le peuple tunisien a obtenu
l’indépendance politique formelle. Bourguiba s’est accaparé le pouvoir et
représente un frein à la véritable indépendance (révolution socialiste ou
démocratique et nationale).

Ce discours est très populaire et mobilisateur parmi les étudiants


contestataires des années 1960-1970. On remarquera qu’il encense une
figure du mouvement national comme Ferhat Hached, pourtant non
communiste 94. Les partis communistes pro-russes à l’instar du PCT sont
qualifiés de révisionnistes dans la lignée du discours pro-chinois qui a
suivi la rupture sino-soviétique de juillet 1963 (Baby, 1966).
Salah Ben Youssef n’est pas discrédité, au contraire il est considéré comme
un partisan de la rupture radicale avec le colonialisme. Enfin, on notera
que l’indépendance n’est que formelle, dans le sens où seul le socialisme
apportera la véritable indépendance.
Le troisième, le « yousséfiste/arabiste » se décompose comme ceci :
Le monde arabe a perdu son unité à cause des manœuvres des Britanniques et des
Français. Les colonisateurs ont occupé la Tunisie, tentant de détruire les
fondements de sa personnalité arabo-islamique 95 . L’héroïque Sud tunisien a
résisté, ses frères algériens et libyens également. En 1948, l’Occident a divisé le
monde arabe en créant Israël. Les Tunisiens combattent armes à la main contre
l’occupant avec l’espoir d’un Maghreb uni. Alors que le Maghreb allait se libérer,
Bourguiba a fait massacrer des tribus entières en déclenchant l’épuration des
patriotes yousséfistes. Bourguiba, le Sahélien, a pris le pouvoir et laissé dépérir le
Sud tunisien. Il faut reconstruire la nation arabe.

93. Sur cette thématique – expérience de la première et seconde confédération générale du travail
tunisienne (CGTT) –, cf. Mustapha Kraïem (1976, 355).
94. L’un des premiers numéros du journal du Groupe d’études et d’action socialiste tunisien
(Perspectives tunisiennes), consacre une édition spéciale à Ferhat Hached.
95. Ici cet enchaînement renvoie à la trame « islamiste ».
LES ORIGINES SOCIO-IDENTITAIRES (OSI) DES MILITANTS 91

Remarquons que le terme manœuvre particulièrement utilisé dans les


écrits des groupes nationalistes arabes tend à souligner l’idée selon laquelle
tout était possible, mais tout le monde a été trahi. La grande catastrophe
(création de l’État d’Israël) est l’aboutissement d’une manipulation
séculaire. Le Sud tunisien est davantage héroïsé que dans le discours
islamiste (le vocable « épuration » est même employé pour qualifier la
répression des yousséfistes). La dimension « arabiste » est omniprésente.
Les marqueurs modaux appartenant au champ lexical de la lutte armée
font écho aux discours de la résistance palestinienne « armes à la main,
occupant, tribus, dépérir, héroïque, résistance, frères, détruire ».
Enfin, le quatrième, l’« islamiste », se construit ainsi :
Oubliant les valeurs portées par le message coranique, le monde musulman s’est
assoupi sur son glorieux passé. Les Français ont occupé la Tunisie et tenté de
détruire les fondements de sa personnalité islamique. Le Sud tunisien a résisté.
Les savants et les étudiants de la fière Zitouna ont impulsé le combat libérateur.
L’union de tous les musulmans tunisiens a permis de chasser l’occupant impie.
Bourguiba, pour prendre le pouvoir, a massacré les yousséfistes. En 1956, une
élite occidentalisée a confisqué le pouvoir. Habib Bourguiba, qui se dit
« combattant suprême », a trahi la religion et usurpé le pouvoir suprême qui
n’appartient qu’à Dieu. La solution à la déchéance imposée par le colonialisme et
l’impérialisme c’est la restauration de l’islam dans sa grandeur originelle.

Ce discours est dominant sur les campus dans les années 1980.
Les marqueurs modaux exprimant la combativité sont nombreux.
Le vocable « musulman » est davantage structurant que celui de
« Tunisien », même si l’idée de personnalité nationale est présente. Les
cheikhs et étudiants de l’enseignement traditionnel zitounien sont
présentés comme des libérateurs. On notera l’apologie des Sudistes.
Les yousséfistes semblent plus respectueux de l’« arabité » et de
l’« islamité » de la personnalité nationale que Habib Bourguiba le
« confiscateur » de la libération.
Ainsi, si ces discours constituants peuvent paraître simplificateurs,
ceux-ci font sens pour nombre de militants. Excepté « l’officiel
bourguibien » qui est une version du mouvement national destinée, en
particulier, à légitimer la classe politique issue de l’indépendance, ce sont
des discours contestataires/révolutionnaires qui au nom du communisme,
du nationalisme arabe ou de l’islamisme tentent d’expliquer et/ou
92 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

affirment qu’il est nécessaire de lutter contre le régime en le forçant à


s’ouvrir voire en le renversant. Ils reflètent les horizons d’attentes de ces
courants idéologiques, horizons en quelque sorte, adaptés à la société
tunisienne car limités par l’expérience du mouvement national. D’une part,
c’est à leur lumière qu’il faut comprendre la reformulation de l’histoire
familiale des activistes ainsi que les événements que ceux-ci définissent
comme marquants lors des entretiens. D’autre part, excepté l’« officiel
bourguibien », ceux-ci remettent en cause la légitimité historique des élites
gouvernantes tout en alimentant le sentiment nationaliste (la recherche de
la « véritable indépendance »). Cela explique, en partie, l’engouement des
militants contestataires/révolutionnaires à les diffuser tout comme la
volonté du pouvoir politique de les contrôler.
Du GEAST à Ennahdha (1963-2011) : l’évolution
des discours contestataires/révolutionnaires

Un régime autoritaire même s’il ne prétend pas contrôler tous les


aspects de la vie sociale, tente de se donner les moyens de sa propre
reproduction par l’encadrement plus ou moins coercitif de la vie publique
(Linz, 2000). Il tente également de détenir le monopole du discours
politique légitime. Dans ces conditions, comment se construit un discours
contestataire/ révolutionnaire ? Est-il déterminé par les restrictions que
le régime impose aux acteurs « non légitimes » qui tentent de le diffuser ?
Se développe-il de manière autarcique et endogène dans les espaces clos
dans lesquels il est assigné, à partir de visions idéologiques et politiques
évolutives ? Dans quelle mesure s’adapte-t-il aux possibilités offertes par
les changements de stratégie du pouvoir ? Les interférences entre les
évolutions de l’environnement international et les enjeux nationaux ont-
elles une influence ?
Dans une perspective foucaldienne (Foucault, 1969), un discours ne se
contente pas de relier des symboles (mots) qui n’entretiennent aucun lien
avec la réalité matérielle. Il a une influence sur celle-ci, car il est
indissociable des groupes politiques, des institutions, des lois, des
décisions réglementaires ou des mesures administratives (Foucault, 2005,
299) qui peuvent le mettre en œuvre en tant que pratique et qui en retour
le transforment en tant que discours. Le fait qu’un discours soit produit à
un instant T renvoie à ses conditions de possibilité (Foucault, 1971). Ceci
conduit à s’interroger de la sorte : qu’est-ce qui le rend possible ? Qui le
prononce ? Qui aux yeux de la société et du régime est légitime pour le
prononcer ? Quels sont ses objets ? Quelles sont ses scènes d’énonciation,
autrement dit d’où est-il tenu ?
94 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Les discours constituants représentent dans cette optique une série


d’hypothèses sur la politique et la société et expriment un ensemble de
rapports particuliers entre institutions et normes sociales. Leur condition
de possibilité et leur évolution permettent de comprendre la fluctuation
des causes (Siméant, 1998) et de l’offre politique (Fillieule, 2001). Non
seulement, ces discours naissent et se diffusent dans plusieurs secteurs
de la société, mais se concurrencent jusqu’à devenir hégémonique sur des
scènes d’énonciation qu’ils changent par ce fait même en espaces de
socialisation politique.
En Tunisie, ces scènes et espaces sont relativement confinés. Ils se
confondent d’un côté avec les lieux liés de près ou de loin à l’éducation
nationale (lycées, universités, activités culturelles extrascolaires) et de
l’autre avec les lieux de culte. Du point de vue de la géographie humaine
et sociale, ces espaces, sont des topoï, indissociables des rapports sociaux
qui leur sont associés, territorialisés et re-territorialisables matériel-
lement ou symboliquement par des acteurs individuels ou collectifs
(organisations). Ils s’élargissent spatialement et sociologiquement au fil du
temps, socialisant dans leur sillage un nombre grandissant d’individus,
notamment d’extraction extra-muros qui sont plus nombreux à accéder à
l’enseignement secondaire et supérieur au fil du temps. En ce sens, ces
lieux sont les principales instances de socialisation politique contestataire/
révolutionnaire en Tunisie.
Ouverts aux courants idéologiques qui circulent en France ou au
Moyen-Orient, ils ont ainsi fait accéder à un universel politique tant les
individus d’origine élite médinale, dans un premier temps, que ceux de
filiation extra-muros, dans un second. Apprendre à exprimer – et
exprimer – son horizon d’attente sous la forme de critiques de la politique
de l’État – dans une autre terminologie, acquérir un certain niveau de
compétence politique ou une aptitude à concevoir sa « situation » en
termes politiques – est avant tout, en Tunisie, une affaire de possibilité
d’accès à ces espaces, par-delà les époques et les causes. Les étudiants,
notamment, en véritable baromètre de la société, ont plus grande latitude
pour s’y organiser, formuler des revendications et tenter de bâtir une
scène politique en dehors de l’université où celle-ci pourrait « prendre de
la voix » malgré l’autoritarisme.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 95

À un niveau d’analyse macro, il semble que le succès des discours


gauchistes et islamistes, en termes de diffusion et de capacité à susciter
l’adhésion, dépendent de la phase du cycle de contestation international
durant laquelle les individus et les groupes politiques les expriment.
La notion de cycle de contestation, rappelant la notion marxiste de « vague
révolutionnaire », est plus précisément pour Sydney Tarrow :
[Une] phase d’intensification des conflits et de la confrontation dans le système
social, qui inclut une diffusion rapide de l’action collective des secteurs les plus
mobilisés au moins mobilisés, un rythme d’innovation accéléré dans les formes
de confrontation, cadres nouveaux ou transformés pour l’action collective, une
combinaison de participation organisée et non organisée, et des séquences
d’interaction intensifiée entre des dissidents et des autorités qui peuvent terminer
dans la réforme, la répression et, parfois, dans une révolution. (Tarrow, 1994, 25)

Nous distinguerons deux cycles de contestation transnationaux au sens


de cet auteur : un gauchiste (1963-1981) (Sommier, 1994 ; Berdouzi,
2000 ; Santiso, 2002 ; Ross, 2005), et un islamiste de type frère musulman
(1979-2008). Au niveau national, le pic d’un cycle transnational ne
correspond pas à un instant T au paroxysme d’un ensemble de
mobilisations. Plus précisément, plusieurs vagues de mobilisation – deux
pour l’extrême-gauche (1968 et 1972) et deux pour l’islamisme (1987 et
1990) – délimitent le pic des cycles, lesquels pourraient être représentés
graphiquement par une courbe sinusoïdale.
Si dans le cadre de ces cycles, le contenu des discours contestataires/
révolutionnaires évolue en fonction de nombreux paramètres, on pourrait
avancer l’hypothèse qu’en Tunisie, depuis l’indépendance, ce contenu a
surenchéri plus ou moins radicalement sur les inflexions successives du
récit de légitimité du régime (anticolonial, libéral, socialiste, arabo-
islamiste, démocratique). En résonance plus qu’en opposition
antinomique avec le discours officiel, les discours contestataires/
révolutionnaires profitent des possibilités ouvertes par l’élargissement
de l’espace public à tel ou tel registre idéologique pour se diffuser et tenter
de négocier une part de légitimité.
Plus exactement, rappelle Sydney Tarrow (op.cit.), les interactions
entre les autorités et les « collectifs protestataires » augmentent à mesure
que l’action collective – entreprise sur plusieurs fronts et par différents
96 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

groupes pas forcément coordonnées – s’intensifie. Ajoutons que lorsque le


régime autoritaire fait preuve d’ouverture institutionnelle (organisation
d’élections, mais le plus souvent consultations informelles et tentatives
de cooptation), les groupes ont tendance à cadrer leurs discours afin que
ceux-ci lui soient audibles, espérant, par exemple, que le pouvoir leur
permettra de les mettre en pratique, en les laissant, par exemple,
participer à la prise de décision politique. Ceci, en un sens, encourage la
contestation mais limite sa radicalité. Inversement, lorsque le régime se
ferme, les groupes entrent parfois dans une fuite en avant sur le plan du
langage et sont tentés par la violence, laquelle appelle la répression de
manière plus ou moins préventive et justifie en retour la radicalisation.
Les changements de la « structure des opportunités politiques » (SOP)
influent sur la perception qu’ont les acteurs des chances de succès ou
d’échec de leur mobilisation (Tarrow, op.cit., 85 ; McAdam, McCarthy,
Zald, 1996). Selon Sydney Tarrow, une telle structure comprend une large
variété de processus en interaction telles que le degré d’ouverture des
institutions politiques (accès différencié à la participation politique), le
consensus ou le dissensus au sein des élites politiques (stabilité, instabilité
des alignements politiques) et la présence ou l’absence d’alliés
appartenant au système « en place (Tarrow, op.cit.) ». À ceci s’ajoutent les
ressources économiques et politiques de l’État, i.e. sa capacité à initier des
politiques publiques, son degré de tolérance institutionnelle à la
contestation et l’étendue de ses possibilités de contrôle social et/ou sa
propension à la répression (Giugni, McAdam, Tilly, 1998, 94). En ce sens,
les changements de configuration de ces facteurs créent des déséquilibres
institutionnels qui, connus des « challengers » hors système, encouragent
(ouverture) ou découragent (fermeture) le recours à la contestation, c’est
le cas particulièrement des conflits entre élites, notamment la lutte entre
acteurs d’origines élite médinale/médinale et publicienne au sein du parti
au pouvoir, laquelle met au jour leur vulnérabilité.
De son côté, le régime entretient un rapport ambivalent avec les
groupes contestataires/révolutionnaires. Parfois, il semble leur couper
l’herbe sous les pieds, en faisant sien une partie de leurs revendications –
sans que l’on sache au juste, si le régime a, au départ, encouragé ces
groupes à formuler leurs revendications ou s’il a anticipé cette
formulation. Il peut exclure un discours du champ politique en le
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 97

criminalisant, à l’instar du discours yousséfiste/arabiste durant les années


1960 ou de l’islamiste de 1990 à 2005 (année où le pouvoir commence à
désserer son étau sur les activistes d’Ennahdha). En changeant son récit de
légitimité selon les configurations géopolitiques et la prédominance de
tels ou tels éléments de langage, notamment chez les bailleurs de fonds
(grandes puissances, instances financières internationales), il peut se faire
« prendre au mot » par des challengers qui pointent ses contradictions
entre ce qu’il dit et ce qu’il fait.
En recourant au discours développementaliste et socialiste dans les
années 1960, il se fait dépasser sur sa gauche par des groupes marxistes-
léninistes. Durant les années 1970, en misant sur l’« arabité » (solidarité
entre les États arabes, arabisation de l’enseignement, etc., intégration de
symboles de l’arabisme dans les manuels scolaires, etc.) et l’« islamité »
(perméabilité à l’influence culturelle des pays du Golfe, construction de
mosquées, aménagement des horaires pendant le ramadan, changement
des programmes scolaires, intégration de davantage de référentiels
islamiques dans les manuels, etc.), il ouvre la voie à des contestations plus
arabistes et islamistes. En adoptant un langage démocratique dans les
années 1980, il légitime ceux qui le contestent sur le plan de la démocratie
et des droits de l’Homme. Dans sa lutte contre le gauchisme puis
l’islamisme, il semble instrumentaliser tour à tour le second contre le
premier et le premier contre le second, comme s’il s’inspirait du proverbe
« les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Ainsi, alors que durant les
années 1970 les activistes d’extrême-gauche étaient sévèrement réprimés,
les militants islamistes étaient tolérés. Inversement, du milieu des années
1980 au milieu des années 1990, les groupuscules gauchistes n’ont pas
véritablement été inquiétés par le pouvoir. Les islamistes, eux,
criminalisés, ont fini par être pratiquement tous emprisonnés ou
contraints à l’exil entre 1991 et 1994.
Les discours que les collectifs contestataires/révolutionnaires diffusent
lors d’un cycle transnational, tendent également à converger, en partie
sous l’effet de la concurrence. Durant la phase ascendante de ces cycles,
notamment au moment où les vagues de mobilisations atteignent leur
paroxysme dans l’espace national, les groupes font rapidement des
émules. Durant leur phase descendante, à l’inverse, les militants doivent
redoubler d’efforts pour se faire entendre de leur auditoire et recruter de
98 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

nouveaux activistes. Afin de gagner un maximum de « clients » pour mener


à bien leurs projets, telles des entreprises, les groupes alignent leurs
discours sur les thématiques qu’ils perçoivent les plus mobilisatrices.
Parfois, lorsqu’un activiste note qu’au cours de l’une de ses
interventions publiques, un aspect de son discours suscite davantage
d’enthousiasme qu’un autre, il va avoir tendance, à l’avenir, à insister sur
celui-ci. Lorsque plusieurs militants se retrouvent dans le même cas, le
groupe peut justifier un changement doctrinal qui valorise cet aspect du
discours. C’est ainsi que la plupart des collectifs perdent de vue leurs
principes politiques. Préserver son influence et éviter la marginalisation
au sein de la scène contestataire/révolutionnaire paraît souvent plus
important que la fidélité à une doctrine.
Certains activistes, surtout les dirigeants, anticipent l’évolution des
rapports de force politique à l’échelle internationale, et changent – parfois
inconsciemment – leur discours en conséquence, afin de maximiser la portée
de leur action politique sur la scène nationale ou locale. D’une part, certains
financements dépendent de ce changement de configuration internationale,
bien que ceci soit difficilement prouvable. D’autre part, l’image publique des
discours, la manière dont ceux-ci se déclinent sur le plan culturel
(iconographie, mode vestimentaire) ou intellectuel (influence dans le champ
scolaire et académique notamment) varient souvent en conséquence des
changements politiques à l’échelle internationale, tant dans le champ du
pouvoir que celui de la contestation. Les soutiens internationaux des
collectifs diffusant ces discours se diversifient ou se tarissent en fonction.
Le nombre de personnalités ou de médias qui en sont solidaires tant en
Tunisie qu’à l’étranger varie également de la même manière.
Les discours contestataires/révolutionnaires évoluent donc dans le
cadre d’un corpus doctrinal, et finissent par converger de groupes à
groupes à l’échelle nationale et internationale, la plupart du temps, sans
que ceux-ci ne soient entrés en contact de manière directe. D’autant que
le pays se situe au carrefour de plusieurs zones d’influences idéologiques
(Afrique du Nord, Europe de l’Ouest, Moyen-Orient) dans lesquels ses
ressortissants se déplacent, important à leur retour, des modes de faire
et de penser le politique, à bien des égards transnationaux. En définitive,
les discours suivent une trajectoire somme toute comparable. Ils perdent
par exemple de leur radicalité lorsque le cycle de contestation s’achève.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 99

En outre, la Tunisie, petit pays à revenu moyen, est souvent contrainte


à un jeu d’équilibrisme sur le plan diplomatique. Ceci conduit les élites
gouvernantes à reproduire parfois à la lettre, les énoncés des grandes
puissances occidentales, des instances financières internationales et/ou
des pays arabes plus puissants – les bailleurs de fonds – du moins à les
réinterpréter à des fins de légitimation interne et externe. Sur le plan
macro, c’est-à-dire sur une période d’une cinquantaine d’années, les
discours qui circulent au niveau national semblent donc épouser un air
du temps. Ils donnent l’impression que les acteurs qui les tiennent
(groupes contestataires, institutions publiques) ne font que les saisir dans
un espace discursif sur lequel ils n’ont pas prise.
Or, ceci ne constitue qu’une vue partielle de l’analyse. Dans le sillage de
Michel Foucault, nous pourrions affirmer que chaque époque réunit les
éléments de différents ensembles hétérogènes. Chaque ensemble comporte
des discours de différents ordres, des rapports de force géopolitiques, des
transformations socio-économiques, des politiques publiques, des normes
sociales, culturelles et religieuses, des échanges de manière de faire et de
penser le politique sur le plan international et des horizons d’attentes
individuels qui se restructurent et modifient des champs d’expérience
politico-familiaux. Ces éléments sont en relation les uns les autres. Ils
forment une sorte de réseau, mieux un dispositif (Foucault, 2005, 299) qui
détermine le cadre spatial, temporel et idéologique de l’engagement
politique des acteurs de l’échantillon. Ceux-ci, nous le verrons, ont tendance
à forger des loyautés politiques (se regrouper politiquement et partager
des conceptions communes à ce niveau) et extrapolitiques en fonction de
leur origine socio-identitaire (OSI).

Les années 1960 : du développementalisme


au marxisme-léninisme
Au moment de l’indépendance en 1956, l’État, on l’a vu, ne cherche pas
à se démarquer de l’« occidentalité » de sa personnalité nationale.
Le discours constituant yousséfiste/arabiste et donc l’horizon d’attente
qu’il structure est quasiment criminalisé. Inversement, tout énoncé
politique formulé au nom des valeurs que l’État défend pour se légitimer
100 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

réunit des conditions de possibilité suffisantes. Les premières critiques


publiques du régime sont plutôt libérales. Elles naissent d’un jeu fermé
entre élites dans le sillage des règlements de compte entre dits
« collaborateurs de l’ancien régime beylical » de lignée élite médinale/
médinale d’un côté et bourguibistes de filiation publicienne de l’autre. C’est
le cas, notamment entre 1958 et 1961 dans le sillage du procès marquant
de l’ancien chef du gouvernement (1954-1956), Tahar Ben Ammar,
d’origine élite médinale, grand propriétaire terrien. Quelques voix
s’élèvent et dénoncent le « pouvoir de plus en plus personnel » de
Bourguiba ainsi que les atteintes à la liberté d’expression. C’est le cas par
exemple de Béchir Ben Yahmed, fondateur du journal Afrique Action, qui
deviendra Jeune Afrique, Mohamed Ben Smaïl, deux membres de parentèle
de filiation élite médinale de Jerba, et Mohamed Masmoudi 1.
Il faut attendre la fin de la guerre de l’Algérie en 1962 pour que le
gouvernement mette en place une véritable stratégie économique
nationale. Plutôt libéral à la fin des années 1950, il vire à gauche et adopte
alors les perspectives décennales de développement 2. Celles-ci,
d’inspiration socialiste (réforme agraire, industrialisation progressive et
nationalisation des grandes entreprises) 3 , reprennent le programme
économique et social de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) 4 ,
acteur central du mouvement national. La centrale syndicale rejoint le
Néo-Destour en tant qu’organisation. Son Secrétaire général devient
secrétaire d’État à la Santé publique et aux Affaires sociales. En novembre

1. Cf. par exemple l’éditorial d’Afrique Action, Tunis, 7-18 octobre 1961.
2. Ces dernières prévoient la création d’un système coopératif dans l’agriculture, la mise en valeur des
terres domaniales, la modernisation des techniques agricoles, et la création de grands ensembles
industriels (Poncet, 1970, 164).
3. Le secteur privé malgré les incitations répétées ne se dynamise pas. L’État prend alors en charge le
développement de l’économie. Cf. le Rapport économique et social du congrès de l’UGTT de 1956,
in (Granai, 1965, 589). Cf. également Azaiez Boubaker Letaief (1980, 219).
4. L’UGTT créée en janvier 1946, est née de la fusion trois syndicats autonomes issues de la
Confédération générale du travail (CGT) française, la Fédération générale des fonctionnaires tunisiens,
l’Union des syndicats autonomes du Sud tunisien et l’Union des syndicats autonomes du Nord. Elle
intégre la Fédération internationale des syndicats libres en mars 1951 (monde libre pendant la guerre
froide) et rompt avec la Fédération mondiale des syndicats (FMS) associée à Moscou. Elle est
également héritière de la Confédération générale du travail tunisienne (CGTT), une organisation
nationale de défense des travailleurs autochtones créée en octobre 1924 (réprimée en 1938) et
entretenant des liens avec le mouvement communiste (la Fédération communiste de Tunisie).
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 101

1960, il est nommé secrétaire d’État au Plan – subordonné au ministère


des Finances – puis obtient les portefeuilles des Finances et du
Commerce 5. Le gouvernement entame une politique de développement
des unités de production agricole, soutenue notamment par la Banque
mondiale. Dans le même temps, les autorités répriment violemment une
émeute populaire à Kairouan – émeute symbolisant sous une forme
religieuse la résistance à la construction de l’État moderne – 6 et déjouent
en décembre 1962 un coup d’État militaire organisé notamment par des
anciens maquisards yousséfistes (Ben Brahem, 1963).
Début 1963, le régime se durcit. Il interdit le Parti communiste tunisien
(PCT) bien que groupusculaire et peu contestataire – celui-ci le soutient,
en effet, de « manière critique ». Il suspend la publication de son organe de
presse Et Talia ainsi que La tribune du Progrès, un mensuel dirigé par le
Docteur Ben Sliman, l’un des fondateurs du Néo-Destour, proche des
communistes. Fin 1964, le parti unique s’institutionnalise. Les structures
administratives et partisanes fusionnent à l’échelle nationale, régionale et
locale. Le Néo-Destour devient le Parti socialiste destourien (PSD), Habib
Bourguiba, président du parti et de la République, la doctrine officielle, le
socialisme destourien. Un conseil de la République où siègent tous les
membres du gouvernement et du bureau politique du parti est créé.
Désormais, les gouverneurs cumulent leur fonction avec celle de délégué
régional du parti 7. Les membres des comités de coordination du parti sont
intégrés dans les conseils de gouvernorats composés en outre des
représentants de chaque « organisation nationale ». Les chefs de secteurs,
les agents d’information et d’exécution du délégué (sous-préfet) auprès
de la population sont nommés par arrêté du ministère de l’Intérieur parmi
les membres des comités des cellules du PSD sur la proposition du
gouverneur de la région.

5. En 1961, se rajoute l’Industrie puis en 1964 l’Agriculture.


6. En 1960, le gouvernement décide de fixer la date du calendrier lunaire qui marque chaque année
la fin du ramadan. Les imams à Sfax et à Kairouan refusent d’abandonner le calendrier fixé par le
Caire. Un membre de la famille Enneifer, premier imam de la Zitouna à Tunis, est renvoyé sur le champ
et remplacé par le frère du gouverneur de Tunis. Le mécontentement populaire, à la suite de
mauvaises récoltes interprétées comme des avertissements divins contre l’« hérésie » de Habib
Bourguiba, pousse à l’emeute, laquelle sera violemment réprimée (Henry Moore, 1965, 59).
7. À partir de 1971, le gouverneur ne préside plus le comité de coordination du parti mais les comités
régionaux continuent à jouer un rôle important.
102 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Dans le même temps, des discours plus radicaux se développent dans


le milieu des étudiants tunisiens de Paris. Ceux-ci font écho au récit de
légitimité de l’État : anticolonialisme, réformisme tunisien, constitution-
nalisme et sortie du sous-développement. Ils reprochent au gouvernement
son attachement au « monde libre » « impérialiste », malgré sa politique
économique et sociale de plus en plus socialisante. À cette époque, le
milieu étudiant est très élitaire malgré les bourses substantielles
accordées aux nouveaux bacheliers 8. Les étudiants sont plus nombreux
en France (3500) qu’en Tunisie (1500) 9. À Paris, entre 1961 et 1964, une
cinquantaine d’étudiants d’origine élite médinale/médinale et publicienne
non bourguibiens, perçoivent, mieux que d’autres, le caractère de plus en
plus « autoritaire » du régime, en raison, avant tout, de la trajectoire socio-
politique de leur parentèle. Ils militent dans la fraction dite
« progressiste » de la section parisienne de l’Union générale des étudiants
tunisiens (UGET) 10, syndicat fortement imprégné d’un langage anti-
colonial et anti-impérialiste 11. Certains, parmi les plus âgés se sont
engagés au PCT 12, au groupe trotskiste 13 ou à l’Union socialiste arabe de
Gamel Abdel Nasser.

8. Nous ne disposons pas de l’origine socio-identitaire, mais de statistiques sur l’origine géographique.
Nous avons respectivement pour la rentrée 1963-1964 des étudiants originaires de Sousse/Cap-Bon
(31 %), Tunis (20 %), Sud – l’ensemble des gouvernorats de Gabès, Gafsa et Médenine – (17 %), Sfax
(17 %), Nord-Ouest (6 %), Centre (4 %) et Bizerte (4 %) (Signoles, 1985, 463).
9. L’Institut des hautes études de Tunis (IHE) et l’École nationale d’administration (ENA) sont les seuls
établissements d’enseignement supérieur tunisien – excepté la Zitouna qui n’est pas encore intégré
dans l’université moderne.
10. Sur cette période, une seule étude fournit des éléments contextuels précis sur le GEAST, celle de
l’épouse d’un des premiers militants du groupe (Khémais Chammari) (Chérif-Chammari, 1975).
11. Malgré certaines revendications inspirées de la charte de Grenoble de l’Union nationale des
étudiants de France (UNEF) (à cette époque plutôt corporatiste). Les comptes-rendus d’une partie
importante des travaux de l’UGET ont été publiés au Centre de documentation nationale, Tunis, tomes
1, 2 et 3. Leur lecture donne un aperçu de la tournure des résolutions.
12. Ils avaient achevé leur scolarité secondaire sous le protectorat, directement socialisés
politiquement par les structures « indigènes » du PCF.
13. Dès 1958, à Paris, les dirigeants du groupe de « langue tunisienne » (sorte de section tunisienne
du PCF) orientent les militants vers des lectures de Trotski, se faisant de plus en critique vis-à-vis de
la position du parti sur la guerre d’Algérie. En effet ce dernier refuse de se prononcer pour
l’indépendance totale. En janvier 1959, les militants de la section de langue tunisienne sont exclus, la
cellule est dissoute. Ils forment un groupe trotskiste. Une partie des militants de ce collectif
entretiendra des contacts réguliers avec le GEAST, quelques uns y entreront comme Hafedh Setom,
Dalila Ben Othman ou Gilbert Naccache.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 103

Avant de se retrouver en France, les plus jeunes avaient effectué leur


scolarité secondaire dans les lycées franco-arabes ou français des grands
centres urbains tunisiens comme le lycée de garçons de Sousse, le lycée de
Sfax, le collège Sadiki et son annexe Khaznadar, le lycée de jeunes filles
Armand Vallières, le lycée Alaoui, le lycée Carnot et celui des Pères blancs.
Ils y fréquentaient les ciné-clubs 14, les clubs de théâtre, contribuant
parfois à leur création. Ils lisaient Le Monde, le Canard Enchaîné¸ Afrique-
Action/Jeune Afrique, dans les cours de récréation et écoutaient avec
attention les cours de leurs professeurs français souvent « marxistes » et
« structuralistes ». La plupart avaient entamé un cursus supérieur à
l’Institut des hautes études de Tunis (IHE) où certains avaient
expérimenté une bastonnade initiatique donnée par les forces de l’ordre
en février 1961 lors d’une manifestation de protestation contre
l’assassinat de Patrice Lumumba, la figure de l’indépendance du Congo 15.
Au début de 1963, le ministère de l’Intérieur suspend L’étudiant
tunisien, le journal de l’UGET qui servait de temps à autre de vitrine aux
étudiants de la fraction progressiste de ce syndicat. Les étudiants
destouriens (militants du Néo-Destour) recourent de plus en plus à des
méthodes « musclées » pour faire taire les « progressistes ». En février
1963, les autorités tunisiennes dissolvent la section de Paris de l’UGET 16.
Ils la divisent en quatre corporations (lettres, médecine, sciences et droit),
officiellement afin de mieux gérer l’organisation face à l’afflux des
nouveaux étudiants. Au printemps, le vol de l’urne à la cité universitaire
Montsigny à Paris, lors de l’élection des délégués pour le congrès national
de l’UGET, marque les esprits. D’après les protagonistes de l’époque, la
fraction progressiste était sur le point de prendre la tête de la centrale
étudiante, l’arrêt brutal du scrutin met un terme à cette possibilité.

14. Ces ciné-clubs sont centralisés au sein de la Fédération tunisienne des ciné-clubs créée en 1949
et/ou sont liés à la Fédération tunisienne des cinéastes amateurs (FTCA), fondée en 1962.
Cf. Jeune Afrique, dossier « Le cinéma tunisien » (27 mai 1968).
15. Le 21 février 1961, les corporations de l’UGET décident de se réunir à la bourse du travail pour
protester contre l’assassinat de Patrice Lumumba. Après avoir interpellé la centrale syndicale, l’UGTT,
lui reprochant de rester inactive, une partie des étudiants entame un meeting où, pour la première fois,
des discours anti-impérialistes sont tenus. La police intervient et les bouscule assez vivement.
16. Les étudiants font circuler une pétition dénonçant la dissolution. Ils obtiennent les signatures de
deux cent ving-deux adhérents sur les quatre cents de la section de l’UGET. En mars, sept progressistes
sont élus au Comité de section mais celui-ci est de nouveau dissous.
104 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Le congrès étudiant, tenu au Kef en Tunisie, l’été 1963, confirme


l’hégémonie destourienne au sein de l’UGET.
Entre juillet et octobre 1963, une vingtaine de jeunes étudiants de la
section de Paris dissoute rédigent une déclaration appelant l’ensemble
des courants de l’opposition (communistes, trotskistes et socialistes
arabes) à tirer les conséquences de leur éparpillement. Ils proposent la
création d’une nouvelle structure politique 17. L’appel reste sans réponse.
Ces étudiants, en particulier les élites médinales 18, décident de créer une
organisation autonome, « leur » groupe d’études d’action et de recherche,
le Groupe d’études et d’action socialiste tunisien (GEAST, dit groupe
Perspectives du nom de sa publication Perspectives tunisiennes pour une
Tunisie meilleure) 19. Des étudiants plus âgés et plus politisés,
communistes 20, trotskistes et socialistes arabes se joignent à eux.
Tous se retrouvent dans l’espace cosmopolite parisien. Ils fréquentent
et/ou logent dans les cités universitaires, comme celles de Montsigny, du
boulevard Jourdan ou d’Antony, fréquentée par de nombreux communistes
et trotskistes français 21. L’Association des étudiants musulmans nord-
africains (AEMNA) à Paris est leur « lieu de passage obligé ». Ils y côtoient
les étudiants de l’Union nationale des étudiants algériens (UNEA) pro-FLN,
de l’Union nationale des étudiants marocains (UNEM) 22. Les étudiants
tunisiens partagent avec leurs homologues français les mêmes lieux
d’étude, les mêmes influences idéologiques, notamment celles des cercles
de l’École normale supérieure (ENS) rue d’Ulm dans le Quartier Latin.

17. Ahmed Smaoui, Hassan Ouardani, Hachemi Jgham, Mohamed Charfi et Salah Zeghidi, entretiens
avec l’auteur, 2004-2006.
18. Ces acteurs se partagent entre 70 % d’origine élite médinale et 30 % d’origine publicienne. Très vite
ce chiffre redescend de moitié.
19. La réunion constitutive du GEAST aurait eu lieu à Montreuil en juillet 1963 dans une petite maison
louée par Mohamed Charfi, la deuxième à la maison des provinces située dans la cité universitaire du
boulevard Jourdan et la troisième à la cité universitaire Antony. Hachemi Jgham, entretien avec
l’auteur, 2007.
20. Ils avaient achevé leur scolarité secondaire sous le protectorat, directement socialisés
politiquement par les structures « indigènes » du PCF.
21. Pour une description de l’ambiance à la cité universitaire d’Antony dans la première moitié des
années 1960, cf. Didier Fisher (2000, 286-290).
22. Elle regroupe notamment des étudiants du Parti communiste marocain et de l’Union des forces
socialistes progressistes (UFSP).
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 105

Les premières Perspectivistes assistent également à des réunions féministes


en compagnie de Simone de Beauvoir.
Le groupe Perspectives se positionne en tant que groupe d’experts en
« développement socialiste » puis adopte un discours de plus en plus
révolutionnaire. Selon le GEAST, le gouvernement empêche les citoyens
de s’organiser sur le plan politique et met en place de manière inadéquate
sa politique de développement des coopératives agricoles. Le groupe
oppose au socialisme destourien la voie authentiquement socialiste qui
est la seule, selon lui, en mesure d’emporter l’adhésion des masses et de
réaliser le développement économique sans que l’État n’ait, par exemple,
à regrouper les terres agricoles d’autorité dans les coopératives 23.
Il promeut ainsi l’adhésion volontaire aux coopératives, qu’il ne remet pas
fondamentalement en cause et analyse d’ailleurs comme le moyen de
développer l’accumulation primitive du capital, c’est-à-dire de
transformer les petits paysans en ouvriers agricoles. Durant ses deux
premières années d’existence (1963-1965), le journal Perspectives a une
tonalité davantage académique que révolutionnaire, faisant penser à une
revue d’expertise critique en matière de développement économique et
de planification dont les auteurs seraient des technocrates « socialistes »
en réserve de l’État.
En juillet 1964, après avoir achevé leurs études universitaires, la plupart
de ces jeunes militants quittent le territoire français. De retour à Tunis, ils
socialisent politiquement leurs homologues tunisiens ayant débuté leurs
études dans les premières promotions de l’Université moderne dite
bourguibienne (1962-1965). Dès la rentrée universitaire d’octobre 1964,
le GEAST s’implante à Tunis et s’organise par faculté 24 . Les sympathisants
sont encadrés dans des cercles, puis des cellules qui sont rapidement
chapeautées par un comité directeur, une commission idéologique et un
comité central. Le groupe commence à recruter de jeunes étudiants à
l’École normale supérieure (ENS) de Tunis, l’un des bastions de l’opposition
progressiste de l’UGET en Tunisie, et aux Facultés des sciences et de

23. On peut déceler également dans les écrits du groupe des éléments autogestionnaires : des slogans
du type « la terre aux paysans » et des mots d’ordre de défense de la petite paysannerie apparaissent
au fil des mouvements de résistance à la mise en coopératives.
24. Une cellule aux facultés de sciences, de droit, de lettres et de médecine.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 107

Le recrutement sociologique des militants change rapidement.


Les étudiants contactés à Tunis comptent davantage d’individus d’origine
publicienne et d’extra-muros qu’élite médinale/médinale 26. On trouve
même dans les cellules du GEAST des étudiants comme Hachemi Troudi et
Mohamed Ben Jannet, quasi exclusivement arabophones, étudiants à la
Faculté de théologie de Tunis, contrastant avec le profil bilingue de la
grande majorité des membres du groupe.
Au sein du parti au pouvoir, les conférences périodiques et les
discussions à tous les niveaux, véritables traditions (Henry Moore, 1965,
119-122), font place à un système de consultation plus élaboré (Signoles,
1985, 665-666). Entre 1964 et 1968, Ahmed Ben Salah, le « super-
ministre », met en place des commissions économiques et sociales sous
forme de réunions publiques ouvertes 27. La tenue de ces réunions aboutit
à la promotion de quelques jeunes « intellectuels » à des postes clés dans
l’appareil politico-administratif. Parallèlement, des tractations entre
l’initiateur de ces consultations et des militants du PCT, entre autres,
débouchent sur la cooptation de quelques universitaires communistes 28 .
En 1964, le PCT clandestin négocie avec le PSD en vue d’une éventuelle
intégration en son sein 29. Mais les discussions n’aboutissent pas. La même
année, un activiste du groupe trotskiste de Tunis, Ezzdine M’Barek, entre
dans le parti au pouvoir au nom d’une stratégie d’entrisme et finit
rapidement par s’aligner sur ses positions 30. En mai 1966, Gilbert
Naccache, ingénieur agronome, influent au sein du GEAST, rédige une
tribune libre dans le numéro 9 du journal Perspectives tunisiennes sur la

26. Les militants d’origine extra-muros passent de 4 % à 12 % pour les périodes 1950-1965 et 1966-
1970, ceux de filiation publicienne de 33 % à 38 %, médinale de 27 % à 21 % et élite médinale de
36 % à 29 %.
27. « C’était une brèche dans le monolithisme du parti. Tous les mardis, que je sois là ou non, la réunion
se faisait et les portes étaient ouvertes, n’importe qui pouvait venir. Qui peut dire que quelqu’un a été
inquiété ? Cela a duré cinq ans. Il y a des gens qui sont devenus ministres parce que Bourguiba les a
écoutés […] ». Ahmed Ben Salah, entretien avec l’auteur, 2005.
28. Deux géographes, Mohamed Tahrouan et Habib Attia et un linguiste, Salah Guermadi rejoignent
le cabinet d’Ahmed Ben Salah qui, un an avant sa disgrâce en septembre 1969, détient alors le
portefeuille ministériel de l’Éducation nationale. Ahmed Ben Salah, entretien avec l’auteur, 2005.
29. Ces dernières auraient eu lieu à l’instigation de Noureddine Bouarouj un membre du bureau
politique du PCT. Salah Zeghidi, Mohamed Sayah et Ahmed Ben Salah, entretiens avec l’auteur, 2005.
30. Gilbert Naccache et Mohamed Sayah, entretiens avec l’auteur, 2005-2006.
108 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

facilité d’adopter une politique d’entrisme au sein du régime. Ceci montre


que celui-ci demeure ouvert à l’intégration de compétences, même
connues pour leurs positions critiques, comme le sont les membres du
GEAST.
Toutefois, cette attitude du pouvoir change rapidement. Les hautes
fonctions disponibles au sein de l’appareil de l’État semblent de plus en
plus rares (Jaït, 1967, 57). Les étudiants qui ne militent pas activement au
sein du PSD éprouvent de grandes difficultés à accéder à des postes clés.
Donner son avis et, de fait, participer indirectement au politique n’est
possible qu’en intégrant le parti unique et en faisant allégeance tacite à
Habib Bourguiba, « le patriarche autour duquel tout le politique tourne ».
La protestation se radicalise à mesure que les étudiants destouriens
accaparent les emplois dans la haute fonction publique. L’accès
démocratique à la participation politique se verrouille. Perspectives de plus
en plus influent dans un milieu étudiant davantage mobilisé, n’a d’autre
choix que de durcir ses positions à l’égard du gouvernement. D’autant que
les rumeurs sur la fragilité de l’état de santé du président de la République
se multiplient, indiquant sinon une certaine faiblesse du régime, du moins
la possibilité d’une succession à la tête de l’État.
Au cours des années 1966-1967, le maoïsme est de plus en plus
populaire dans les facultés. La direction tunisienne du GEAST, qui a
néanmoins intégré en partie des thèses trotskistes, salue la révolution
culturelle chinoise. La ligne politique de Perspectives rejoint le discours
constituant gauchiste et formule une critique marxiste-léniniste de l’État
et de la société tunisienne qui double le régime et son discours
développementaliste sur sa gauche – mécanisation de l’agriculture qui ne
détruise pas les techniques agricoles ancestrales, défense du travail
associé, volonté de construire un marché intérieur, apologie du
progressisme, stigmatisation de l’obscurantisme moyenâgeux et féodal,
dont la « révolution idéologique » ou « culturelle » viendra à bout. En mars
1967, les représentants du GEAST sont invités à la conférence d’Alger des
partis socialistes arabes. L’objectif de l’intervention d’Alger 31 est de
défendre la thèse selon laquelle les « régimes arabes ne sont pas

31. Le groupe n’y est finalement pas allé.


DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 109

socialistes […] le socialisme ne peut exister que s’il y a destruction de


l’appareil d’État capitaliste, les régimes dits “socialistes” s’abritent
derrière ce mot pour mieux opprimer les masses 32 ». Cette position
devient la plate-forme programmatique du groupe, servant de base
d’adhésion jusqu’en février 1968, moment où l’éditorial du numéro 17 du
journal Perspectives définit le collectif comme une organisation marxiste-
léniniste embryon de parti prolétarien.

Perspectives Tunisiennes, brochure n° 2 dite « La brochure jaune »

32. Compte rendu du séminaire d’Alger, Perspectives Tunisiennes, document interne.


110 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

En 1967, dans le sillage des mobilisations internationales contre la


guerre du Vietnam, le GEAST crée un Comité Vietnam sur le modèle des
Comités Vietnam français et un Comité Ben Jannet 33 luttant pour la
libération de Mohamed Ben Jannet, condamné à vingt ans de travaux
forcés suite à sa participation aux émeutes du 5 juin 1967 marquant le
début de la guerre des 6 jours au Moyen-Orient. Au cours de l’année, à
Tunis, les cercles atteignent le nombre de quinze. Les cellules encadrent
plus de cent étudiants dans la capitale tunisienne et une cinquantaine à
Paris 34.
Au début de mars 1968, une grève de quatre jours s’étend dans toutes
les facultés et touche les lycées. La centrale étudiante, le Comité Ben Jannet
et le Comité Vietnam encadrent officiellement le mouvement. Même si la
direction de l’UGET est destourienne et si ces deux comités comprennent
des libéraux, des communistes et quelques sympathisants ba’athistes, les
leaders du mouvement appartiennent presque exclusivement au groupe
Perspectives. Les membres du comité directeur de ce collectif ainsi que la
quasi-totalité des militants « organisés » sont arrêtés dès la retombée de
la mobilisation au milieu de mars. Ils sont libérés deux ans plus tard, au
printemps 1970, à la suite d’une grâce présidentielle amnistiante. En
Tunisie, les dirigeants de Perspectives sont assignés à résidence et
éparpillés sur le territoire tunisien. À ce moment, les activistes astreints à
des mesures de surveillance plus légères sont censés réorganiser le
groupe en France. En effet, entre 1968 et 1970, il ne reste à Paris que
quelques militants du GEAST. Le journal Perspectives tunisiennes continue
de paraître. Mais, il se transforme en une tribune destinée à soutenir les
militants incarcérés.

33. Le Comité Ben Jannet comprend des membres du PCT, des libéraux (pas en milieu étudiant
néanmoins), des perspectivistes et des ba’athistes. Des militants du PCT et de Perspectives se côtoient au
sein des Comités Vietnam et Ben Jannet, le mouvement étudiant de mars 1968 étant orchestré à travers
ce dernier (« le Comité de libération de Mohamed Ben Jannet »). Les communistes actifs dans ces comités,
comme Abdeljawad Jouneidi, ne sont pas tous étudiants. Leur audience à l’université est assez faible par
rapport à celle des perspectivistes. Le Comité Vietnam est créé pendant l’été 1967. On y trouve des
membres de Perspectives comme Hafedh Sethom et Mohamed Charfi, du PCT tel Abdelhamid Ben
Mustapha ainsi que des personnalités médiatiques comme le docteur Ben Sliman et Béchir Ben Yahmed,
le directeur et fondateur de Jeune Afrique qui avait à l’époque une audience certaine.
34. Note interne du 18 mars 1968 de la direction de Paris à la direction de Tunis, document ronéotypé.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 111

Procès des perspectivistes septembre 1968


devant la cour de sûreté de l’Etat

Années 1970 : conflits entre élites, ouvriérisme


et arabisme
À la fin de la décennie 1960, dans un contexte international marqué
par la fin du développementalisme, le pouvoir ranime les discussions sur
l’authenticité du pays et pour la première fois depuis l’indépendance
penche pour plus d’« arabité » et d’« islamité ». U Thant, le secrétaire
général de l’ONU, évoque de manière régulière à la tribune des Nations
Unies, la faillite des politiques de développement stimulées par l’État.
Ahmed Ben Salah tombe en disgrâce et est emprisonné 35. La politique de
développement des coopératives de production est assimilée à une

35. Ahmed Ben Salah est traduit en justice et incarcéré. Une partie de ses partisans, les « bensalistes »,
militeront au sein du Mouvement de l’unité populaire (MUP). Ce parti non reconnu est né en mai 1973,
trois mois après l’évasion d’Ahmed Ben Salah de la prison civile de Tunis. Son programme politique
(en 1977) est ici résumé en cinq points : libération de tous les détenus politiques, respect total de
toutes les libertés démocratiques, constitution d’un gouvernement de solidarité et populaire
transitoire, élaboration d’une charte constitutionnelle démocratique soumise au referendum, élections
présidentielles libres. Cf. la déclaration du MUP « luttons pour un changement démocratique » du
24 mars 1977.
112 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

collectivisation effrénée et les coopératives à des Kolkhozes. Le PSD


évoque de moins en moins le socialisme destourien et promeut une
politique d’ouverture économique relative (Infitah) laissant plus de place
à l’initiative privée. Pour certains militants marxiste-léninistes, c’est un
retour en arrière, symbolisant la résurrection de la vieille aristocratie
foncière et de la grande bourgeoisie compradore (liée à l’impérialisme et
peu autonome). D’après eux, désormais, les discours du GEAST sur la
supériorité du socialisme scientifique et l’avènement de la révolution
socialiste sont inaudibles. Il faut revenir au stade des années 1960 et
parachever l’indépendance grâce à une révolution démocratique et
nationale (sortir de la féodalité et unir le peuple contre les compradore).
Le régime, de son côté, est plongé dans un vide idéologique. Afin de se
relégitimer, il desserre donc son étau sur le discours constituant
yousséfiste/arabiste, associé jusque-là à la réaction et à l’obscurantisme
voire au putschisme. Des figures maquisardes du Sud du pays et des héros
de la résistance palestinienne apparaissent dans les manuels scolaires
d’arabe de l’école primaire 36 – ils en étaient absents dans les années 1960.
La couverture des livres d’histoire et de langue arabe sont marquées du
slogan « cadeau offert par l’Irak au territoire tunisien frère » (Abassi, 2005,
115). Sur le plan diplomatique, le gouvernement joue de plus en plus le
jeu de la solidarité politique arabe, en tenant le rôle de médiateur, par
exemple, lors du conflit entre Palestiniens et Jordaniens à Amman en 1970
(Belaïd, 1985). Il ratifie une série d’accords avec la Libye auxquels fera
suite le 12 janvier 1974, une déclaration de fusion des deux États en un
État unique appelé « République arabe islamique » – projet encouragé en
particulier par le ministre des Affaires étrangères tunisien Mohamed
Masmoudi – mais qui sera abandonné moins de quinze jours plus tard.
Le pouvoir fait preuve d’une sorte d’arabisme culturel (Belaïd, 1985),
en promouvant l’arabisation. Il semble reléguer au second plan
l’ « occidentalité » de sa personnalité nationale. En décembre 1970, un
député du Parti socialiste destourien (PSD), Béchir Ben Slama, déclare à
l’Assemblée nationale qu’« il conviendrait d’enseigner dans le cycle
primaire la seule langue arabe afin de parvenir à une éclosion heureuse de
l’esprit du jeune et lui inculquer les principes du concept de la

36. C’est le cas notamment du livre de langue arabe de 4ème année primaire, « Le Jardin (el riyadh) ».
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 113

personnalité authentique tunisienne. Cette action est de nature à libérer


du colonialisme culturel, à susciter l’esprit de création chez l’enfant et à
mettre à l’abri de la confusion dans le raisonnement » 37.
Durant la même période, la résistance palestinienne s’organise au
Moyen-Orient et les luttes des travailleurs immigrés tunisiens se
multiplient sur le territoire français. La semi « victoire » arabe, lors de la
guerre du Kippour 1973 en Palestine, nourrit par procuration le sentiment
nationaliste tunisien et encourage la diffusion du discours constituant
yousséfiste/arabiste. En Tunisie, la centrale syndicale tunisienne, l’UGTT,
devient plus combative, obtenant des augmentations de salaire et de
nouveaux droits sociaux qui agissent tels des catalyseurs de nouvelles
mobilisations syndicales.
L’UGTT joue plus exactement le rôle de gardien du système (gate
keeper) 38. En effet, le développement d’un capitalisme autarcique dans les
années 1970 (Waisman, 1992, cité in Camau et Geisser, 2003, 57-61), c’est-
à-dire l’établissement d’une classe rentière à l’abri de la compétition
internationale par la protection de l’État, en lieu et place de la constitution
d’une véritable « classe capitaliste » aspirant à l’autonomie, tend sur le
long terme à favoriser la stagnation économique et, partant, exacerber les
conflits sociaux. Ainsi, le retournement de la conjoncture économique
dans la deuxième moitié des années 1970 durcit les rapports entre le
gouvernement et les dirigeants de l’UGTT, eux-mêmes impulsés par les
luttes de clan autour de la succession de Habib Bourguiba.
Les revendications syndicales des salariés, à défaut d’être cadrées
politiquement par le discours des groupes d’extrême-gauche, le sont en
termes d’autonomie syndicale par l’UGTT. Les gauchistes doivent donc
innover face à ce concurrent de taille. Depuis sa création, l’UGTT est
tiraillée entre une « tentation [politique] travailliste [créer un parti du
travail] et un syndicalisme social-corporatiste » (Ben Dhiaf, 1983, 612).
Son rôle économique et politique est important, du moins jusqu’au milieu
des années 1980. Elle participe aux organismes économiques et sociaux du
PSD et aux conseils municipaux. Elle présente des candidats aux élections

37. L’Action tunisienne des 27-28 décembre 1970 cité par Taoufik Monastiri (1971, 418).
38. A l’instar des gate keepers théorisés par David Easton comme le soulignent Michel Camau et
Vincent Geisser (Easton, 1974, cité in Camau, Geisser, 2003, 183).
114 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

législatives et municipales. Ses dirigeants régionaux sont régulièrement


cooptés à des postes de gouverneurs, délégués de gouvernement, hauts
responsables dans les administrations et les entreprises publiques.
La centrale possède des sociétés touristiques et de travaux publics,
employant plusieurs milliers d’ouvriers. Par ailleurs, le recrutement des
responsables nationaux est clairement régionaliste 39. Elle pratique le
closed shop 40 et bénéficie de la retenue des cotisations à la source dans le
secteur public (système du Check off 41), ce qui en fait un interlocuteur de
poids dans toute négociation salariale et sociale. Et chaque fois que la
direction de l’UGTT resserre ses liens avec le parti au pouvoir sous la
forme de « Fronts » ou de « Pactes nationaux », les étudiants se mobilisent
pour d’autres raisons 42. De ce point de vue, la centrale est donc une sorte
de « gardien du temple » qui, dans son propre intérêt, isole les groupes
d’extrême-gauche issus du mouvement étudiant tentant d’opérer une
« jonction avec la classe ouvrière ».
Au sein du parti au pouvoir, les dissensions sont nombreuses. En 1971,
une aile libérale regroupant des destouriens d’origine élite médinale/
médinale est sur le point de prendre le contrôle du PSD. Durant les années
1960, les ministères de souveraineté revenaient aux bourguibistes qui se
sont illustrés lors de la lutte de libération nationale. Les postes clés de

39. Ces derniers proviennent des îles Kerkennah, de Gabès ou de Gafsa, les villes d’extraction et de
raffinement du phosphate. Près de la moitié des 142 membres des différents bureaux exécutifs de la
centrale entre 1956 et 1984 sont en effet originaires de Sfax-Kerkennah ou de la région de Gafsa
(Hamzaoui, 1989, 53). Récemment, depuis 2008, la domination historique des axes Kerkennah-Sfax,
Gabès-Gafsa commencerait à être remise en cause. M.H., responsable des publications de l’UGTT,
entretien avec l’auteur, 2008.
40. Pratique plus ou moins institutionnalisée qui permet à une personne d’obtenir ou de conserver un
emploi si elle appartient ou devient membre d’un des syndicats représentés dans l’entreprise.
41. Système de retenue des cotisations syndicales qui est opérée directement à la source par
l’employeur. Pratique admise en 1963 et suspendue en 1985 (Chekir, 1989). La retenue à la source
se pratique de nouveau dans les années 2000, notamment dans le secteur public. Dans les années
1960-1970, l’employeur présentait à l’employé la fiche d’inscription à l’UGTT en l’incitant de manière
prescriptive à y adhérer. Salah Zeghidi, entretien avec l’auteur, 2008.
42. Comme le note René Galissot lorsque le syndicat (union ou centrale) abandonne sa position
« combative », le mouvement étudiant prend le relais. Au moment où le syndicat, hypertrophié,
s’ossifie en appareil d’État, la protestation s’exprime à l’extérieur. Le militantisme se déplace, se
transportant vers l’agitation étudiante. Cf. le chapitre intitulé « Au Maghreb : le syndicalisme national
entre le Parti, l’État et les masses » de René Galissot (2000, 111-167).
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 115

l’économie étaient contrôlés par les partisans de la politique d’Ahmed Ben


Salah (développement des coopératives de production), c’est-à-dire à des
individus d’origine publicienne, la plupart sahéliens. Or, l’application des
politiques publiques dans le cadre des perspectives décennales dépendait
de l’appui du ministère de l’Intérieur et du PSD 43, lesquels étaient dominés
par le réseau « tunisois » proche de l’épouse de Habib Bourguiba, Wassila
Ben Ammar, de filiation élite médinale de Tunis, autrement dit par des
parentèles d’ascendance élite médinale/médinale.
À la suite de l’abandon de la politique des coopératives, se pose au sein
du PSD le problème de la succession au poste de président de la
République. Lors du congrès du PSD d’octobre 1971, dit « congrès de
Monastir », les congressistes proposent contre l’avis d’Habib Bourguiba,
que « le président de l’Assemblée nationale soit désigné en cas de vacance
du pouvoir jusqu’à ce que des élections générales soient tenues pour
choisir un nouveau chef de l’État » (Toumi, 1989, 87). Un nouveau comité
central est élu, cinquante-huit membres sur une liste de cent soixante et
onze candidats. Les quinze qui recueillent le plus de voix sont à 90 %
d’origine élite médinale et médinale 44. Habib Bourguiba invalide l’élection
des membres du bureau politique. Quatre ministres démissionnent dont
Hassib Ben Ammar (ministre de la Défense), cousin germain de la femme

43. Les partisans d’Ahmed Ben Salah ont imposé leur programme économique sans disposer du
« pouvoir » au sein du parti.
44. C’est-à-dire par ordre décroissant de voix : Bahi Laghdram, né en 1913, originaire de Tunis, fils
d’un boulanger, laitier dans un quartier populaire ; Ahmed Mestiri est né en 1925 à Tunis (La Marsa),
issu d’une famille bourgeoise qui a fourni des cadres du Vieux-Destour. Il appartient à la même
parentèle que Mahmoud Mestiri fils d’un professeur à la Zitouna qui devient mufti de Tunisie sous le
protectorat, militant de l’Archéo-Destour. Sadok Mokaddem né en 1914 à Tunis d’une famille originaire
de Jerba, Jellouli Fares en 1909 à la Hamma de Gabès, Hedi Nouira en 1911 à Monastir, Mohamed Ben
Amara, en 1920 à Jerba. Caid Essebsi (proche ami et camarade de promotion au collège Sadiki de Taïeb
Mehiri, chef de cabinet de Mongi Slim entre 1954 et 1956) voit le jour en 1926 dans la zaouia de Sidi
Bou Saïd. Son grand-père maternel était un « grand bourgeois » de Tunis, son frère avocat international,
son père grand propriétaire. Mohamed Masmoudi naît en 1937 dans le Sahel/Cap-Bon. Hassib Ben
Ammar naît en 1924. Issu de la grande bourgeoisie de Tunis (commerçant et grand propriétaire dans
les activités d’import et d’export avec l’Europe), il est cousin de Wassila Ben Ammar la femme du
président de la République. Taïeb Slim est né en 1914 à Tunis d’une famille aisée, d’origine grecque. Il
est le frère cadet de Mongi Slim, célèbre leader du mouvement national. Rachid Driss naît en 1920 à
Tunis, Ferjani Bel Hadj Ammar, en 1916 à Tunis, d’un père cafetier, Taïeb Sahbani, en 1925 à Tunis,
Habib Boularès, en 1933 à Tunis, d’un charpentier militant nationaliste, créateur des premières cellules
du Néo-Destour. Enfin, Sadok Ben Jema’a naît en 1932 à Jerba d’un père grand commerçant, militant
du Néo-Destour. Cf. L’Action tunisienne du mois d’octobre 1971 et Ursel Clausen (1976).
116 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

du président de la République et Ahmed Mestiri (ministre de l’Intérieur,


ex-ministre de la Défense de juin 1966 à janvier 1968). Entre 1972 et 1974,
Habib Boularès, Béji Caid Essebsi [premier ministre de février à décembre
2011 et président de la République (décembre 2014- )], Ahmed Mestiri,
Hassib Ben Ammar et Mohamed Moada sont exclus du parti. Habib
Bourguiba, lors d’un nouveau congrès du PSD en septembre 1974 (dit
« Monastir II »), s’arroge la désignation du bureau politique. Il est proclamé
président à vie du Parti et de la République et marginalise nombre de
militants historiques du Néo-Destour au profit de « technocrates ».
Un groupe de libéraux se forme 45. Ahmed Mestiri, Hassib Ben Ammar
et Béji Caid Essebsi le dirigent. En septembre 1976, il demandera aux
autorités compétentes l’autorisation ministérielle pour une publication,
Er Raï, dont l’optique serait de diffuser des idées « démocratiques et
libérales » (position de Hassib Ben Ammar et de Béji Caid Essebsi) et de
créer un parti politique (position d’Ahmed Mestiri). Il s’élargira à des
« personnalités extérieures », projetant la création d’un Conseil national
pour les libertés en Tunisie. En mai 1977, l’initiative aboutira à la
constitution d’une association, la Ligue tunisienne des droits de l’Homme
(LTDH), qui obtient dans la foulée le visa du ministère de l’Intérieur. En
octobre 1977, le journal Er raï sera autorisé à paraître. Au mois de juin
1978, Ahmed Mestiri fondera un parti, le Mouvement des démocrates
socialistes (MDS) 46, légalisé en 1983. Béji Caid Essebsi, préférant lutter à
l’intérieur du régime, retournera dans son giron au début des années 1980
en tant que « ministre sans portefeuille », puis ministre des Affaires
étrangères et tête de liste du parti au pouvoir contre le MDS toléré
d’Ahmed Mestiri, dans la circonscription de Tunis.
D’une part, au début des années 1970, la perception de la vulnérabilité
du régime, suscitée par les conflits entre élites au sein du pouvoir,
encourage le recours à l’action collective. D’autre part, le changement de
discours de l’État, l’attrait de la résistance palestinienne et la

45. La « doctrine » libérale ne se limite pas libéralisme économique. Elle prône la limitation des
obligations imposées à la société par l’État. Au sein du PSD cela revient à privilégier la logique « légale
rationnelle » des institutions sur la logique clientéliste et népotiste du chef de l’État et du Parti. À cette
époque en Tunisie, elle ne revét pas une forme démocratique au sens strict.
46. Le MDS s’exprime à travers une publication, El Moustaqbel (L’avenir), qui devient organe du parti
en 1983.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 117

multiplication des mouvements ouvriers, fait glisser l’extrême-gauche vers


l’arabisme et l’ouvriérisme. Ce glissement débute en France étant donné,
en particulier, la facilité d’accès aux luttes des ouvriers immigrés
(en Tunisie l’accès aux ouvriers est quasiment contrôlé par l’UGTT) et la
présence de nombreux groupes pro-palestiniens. La création à Paris du
journal El Amel el Tounsi (Le travailleur tunisien) qui deviendra la plate-
forme programmatique du GEAST nouvelle formule, dit groupe El Amel
el Tounsi, remonte à 1968. En mai, Hachemi Ben Frej avait découvert au
stand de l’Humanité rouge à la Sorbonne, un tract en langue tunisienne sur
la question palestinienne développant des thèses proches de celles de la
« brochure jaune ». Pour mémoire, la « brochure jaune » intitulée
« La question palestinienne dans ses rapports avec le développement de
la lutte révolutionnaire en Tunisie » 47, rédigée en 1967 et publiée en 1968,
se place à contre-courant de la conception stalinienne de la nation
reconnaissant comme telle une communauté de langue et de culture. En se
situant dans une optique léniniste admettant que seule la liberté de
séparation rend possible une libre et volontaire union entre les nations,
elle développe une thèse sur la question palestinienne proche de celle que
devait formuler le Front de libération de la Palestine (FDLP) deux ans plus
tard en 1969 48.
Hachemi Ben Frej prend donc contact avec l’auteur du tract proche des
positions de la « brochure jaune », un ouvrier immigré, Mouldi Zalila (dit
Am Khémais), originaire des îles Kerkennah au large de Sfax, militant du
PCT, syndicaliste dans les années 1930 et poète auteur de nombreuses

47. « […] Il est nécessaire de lutter farouchement contre ces tentatives qui détournent le prolétariat
et les autres classes opprimées du front principal des luttes et leur font oublier que leurs luttes doivent
nécessairement être menées sur le terrain de chaque État aujourd’hui constitué. Or, nous attachant à
ce principe fondamental, il nous suffit de rappeler d’une part que la “nation arabe” ne dispose d’aucun
appareil d’État stable et que bien au contraire il existe une multitude d’États nationaux (Tunisie, etc.)
et d’États de nationalités (Israël, Irak, etc.) nés sur ce qui fut l’empire arabe du Moyen Âge […]. Il ne
s’agit donc pas de revendiquer une autonomie culturelle et religieuse des Palestiniens arabes d’Israël,
mais une totale émancipation politique passant par la destruction de l’actuel État d’Israël, quitte à ce
qu’ensuite on aboutisse à une fédération librement consentie entre l’État palestinien juif, l’État
Palestinien arabe et éventuellement d’autres États arabes » « La question palestinienne dans ses
rapports avec le développement de la lutte révolutionnaire en Tunisie », Perspectives Tunisiennes,
brochure n° 2, (1968, 22 et 25-26).
48. Cf. Projet de résolution soumis au 6e CNP sous le secrétariat général d’Hawatmeh, cité in Alain
Gresh (1983, 57).
118 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

malzoumat (poèmes populaires). Hachemi Ben Frej, deux étudiants


trotskistes et six ouvriers, dont un militant ouvrier du Parti communiste
marxiste-léniniste de France (PCMLF), se joignent à Am Khémais. Ensemble,
ils forment un noyau de dix personnes, trois étudiants et sept ouvriers. Dès
octobre 1969, ils rédigent les trois premiers numéros d’un journal en langue
dialectale, El Amel el Tounsi 49. Au bout du troisième numéro, d’autres
étudiants de Perspectives rejoignent le groupe, saisissant l’occasion d’entrer
en relation étroite avec le milieu des ouvriers immigrés. Alors que les
ouvriers quittent progressivement ce noyau, Mohamed Saddam et Brahim
Razgallah 50, deux figures du GEAST des années 1960, le renforcent.
Abdelaziz Krichen, leader du mouvement de mars 1968 avec Khémais
Chammari, Brahim Razgallah et Salah Zeghidi, gagne Bruxelles en 1970
puis est « rappelé » 51 à Paris par la direction du collectif (le Comité
d’organisation provisoire – COP). Abdelaziz Krichen prend rapidement la
tête du groupe en France. Il marginalise progressivement la vieille garde
des militants qui s’occupe de la confection du journal El Amel el Tounsi en
réactivant les conflits doctrinaux abandonnés par la majorité des
personnes prises dans l’« ouvriérisme » ambiant (la théorie est en effet
considéré secondaire par rapport à l’ouverture de points de jonction avec
la classe ouvrière). Il coopte Najib Chebbi – future figure de l’« opposition
légale » dans les années 1990-2000 – à la direction du collectif.
En France, à la suite de la promulgation de la circulaire Marcellin-
Fontanet 52, les grèves de la faim des ouvriers sans papiers se multiplient.
Les Tunisiens, les premiers concernés par la mesure, se mobilisent. Dans

49. Le premier numéro d’El Amel el Tounsi paraît en France en août 1969. Six mois plus tard la
publication de Perspectives tunisiennes cesse. Le journal, en langue dialectale de 1972 à 1974 puis en
arabe classique de 1974 à 1977, est composé de caricatures, de poèmes populaires d’Am Khémais
(malzoumat et gsims) qui décrivent les conditions des travailleurs dans l’immigration.
50. Celui-ci vient de quitter clandestinement la Tunisie avec la mission de réorganiser le groupe sur
les mêmes bases idéologiques que celles établies en 1967.
51. Sans nul doute pour qu’il contribue à fournir une ligne idéologique claire.
52. Selon cette circulaire du nom du ministre de l’Intérieur (Marcellin) et du ministre des Affaires
sociales (Fontanet), les travailleurs étrangers non déclarés ne peuvent plus prétendre à l’obtention
d’une carte de séjour. Perdre son emploi revient à perdre sa carte de séjour. Il n’est plus possible
d’être régularisé a posteriori. Les Tunisiens sont les premiers immigrés maghrébins touchés par la
circulaire. Les Algériens bénéficient d’un statut dérogatoire en matière d’immigration (Siméant, 1998,
15 et 131).
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 119

la région de Lyon, un petit groupe de Tunisiens, très actifs dans les grèves
de la faim des sans-papiers, en contact plus ou moins rapproché avec la
direction française d’El Amel el Tounsi, se forme. Il est constitué par
Hmaied Ben Ayada (dit Mohamed Croix Rousse), Ridha Smaoui 53, Chérif
Ferjani dit Mohamed le noir et Zine Madhkouri, ouvrier immigré, d’origine
extra-muros, dit Mohamed le rouge. Ce noyau opère des va-et-vient à Paris
afin de prêter main-forte à El Amel el Tounsi, marginalisé par le
Mouvement des travailleurs arabes (MTA) 54. En effet, contrairement aux
leaders d’El Amel el Tounsi trop centrés sur la Tunisie, ces acteurs
bénéficient d’une influence notable dans le milieu des grévistes de la faim.
Le MTA, dirigé entre autres par un Tunisien, Saïd Bouziri, se focalise sur
les problèmes de l’immigration et la question palestinienne. Il ne se
préoccupe guère de la situation politique tunisienne.
En France, au mois de mars 1972, le reflux du cycle de contestation
gauchiste est perceptible 55. Les groupes d’extrême-gauche sont
profondément affectés par les mesures répressives du ministre de
l’Intérieur Raymond Marcellin (Rajsfus, 1998). La défense des sans-
papiers, les débats sur la meilleure manière de soutenir la résistance
palestinienne, l’autodissolution des collectifs gauchistes, le recours ou
non à l’action armée ou au terrorisme témoignent de l’entrée dans la
phase descendante du cycle (Sommier, 1998). Comme pour rivaliser avec
le discours de plus en plus mobilisateur de défense des droits des
étrangers et de l’appui aux « frères palestiniens », El Amel el Tounsi insiste
de plus en plus sur la nation arabe et les intérêts immédiats des cols bleus
immigrés.

53. Perspectiviste condamné au procès de septembre 1968, cousin d’Ahmed Smaoui un des
cofondateurs du GEAST.
54. Sur les rapports conflictuels entre le MTA et El Amel el Tounsi (Siméant, 1998, 101).
55. En témoigne la confusion régnant au sein des groupes d’extrême-gauche français lors de
l’enterrement d’un militant de la Gauche prolétarienne (GP) tué aux portes de l’usine Renault à
Boulogne-Billancourt. L’enterrement de cet activiste, Pierre Overney, rassemble plus de 120 000
personnes au cimetière du Père Lachaise à Paris. Jean Antoine Tramoni, le vigile qui l’avait tué, sera
assassiné en 1977 par les Noyaux armés pour l'autonomie populaire (NAPAP) composés pour partie
d’anciens militants de la Gauche prolétarienne (GP) (Sommier, 1998, 201 et 208).
120 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Journal El Amel El Tounsi, numéro 28, juin 1973

Le journal El Amel el Tounsi atteint l’apogée de son rayonnement, 5 000


exemplaires mensuels pendant quelques mois dont 500 sont envoyés
clandestinement à Tunis. Par la suite, le « groupe de Lyon », prend
davantage d’importance au sein d’El Amel el Tounsi et entretient des
contacts plus étroits avec des groupes pro-palestiniens notamment le
General Union of Palestinian Students (GUPS - Union générale des étudiants
palestiniens). En octobre 1973, il prend la tête du collectif (Abdelaziz
Krichen quitte El Amel el Tounsi, les autres activistes sont renvoyés à la
base). Chérif Ferjani devient l’un des principaux rédacteurs du journal.
Il est remplacé par Najib Chebbi, davantage arabiste – ce dernier est en
effet, ancien membre du comité tunisien du parti Ba’ath.
Parallèlement, que ce soit en France ou en Tunisie, des personnages
comme Brahim Toubal, ancien yousséfiste, réfugié à Alger et proche des
réseaux du Ba’ath irakien entretiennent des contacts de plus en plus suivis
avec des membres d’El Amel el Tounsi (octroi de passeports irakiens,
soutien financier, etc.). Quinze militants joignent le Liban pour suivre un
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 121

stage de maniement d’armes dans un camp du FPLP. Zine Madhkouri


(Mohamed le rouge) crée le Parti du peuple révolutionnaire tunisien. Pour
« se joindre au peuple sur la base d’une action armée », il regroupe même
quelques ouvriers de Lyon, rassemble des armes et tente de pénétrer sur
le territoire tunisien par la frontière algérienne. Il est arrêté en 1976 à son
entrée en Tunisie et écroué.
Entre 1972 et 1974, années de son apogée, El Amel el Tounsi compte
de nombreuses sections en Europe, regroupant une majorité d’étudiants
(entre deux cents et deux cent cinquante). Ses analyses se rapprochent
étroitement de celles du FPLP 56. Il tire profit de l’onde de choc
mobilisatrice créée par les luttes syndicales, le mouvement étudiant
tunisien de février 1972, la multiplication des luttes immigrées
tunisiennes mais surtout la résistance palestinienne. Il remet en cause les
positions de la « brochure jaune » du GEAST de 1967, jugées désormais
trotskistes et quasiment pro-israélienne. Durant les années 1960, le
journal Perspectives tunisiennes était rédigé en français. De 1969 à 1972,
El Amel el Tounsi l’est en dialecte tunisien afin d’opérer la « jonction avec
la classe ouvrière » (« langue de la jonction) ». Le 12 janvier 1974, à
l’occasion de l’unité tuniso-libyenne, le journal passe de l’arabe dialectal
à l’arabe classique (« langue de la nation arabe »). Corrélativement, dès
les débuts de 1974, le journal El Amel el Tounsi fait de la construction de
la nation arabe une priorité, au même titre que l’action révolutionnaire.
La direction, à Paris, décide ainsi d’appuyer l’unité tuniso-libyenne de
janvier 1974 et de créer des comités de soutien à la fusion 57.

56. « Aguerris par des années de lutte, nos peuples sauront déjouer toutes les manœuvres impérialo-
sionistes. Désormais, les peuples arabes sont prêts à tenir, cinq, dix, vingt ans de guerre populaire
jusqu’à la libération complète des territoires occupés et des pays de la férule impérialiste et sioniste
[…] ». Déclaration d’El Amel el Tounsi dans un tract, El Amel el Tounsi, Gloire à l’héroïque lutte des
peuples arabes, 9 octobre 1973. D’autres tracts distribués à Paris et à Tunis vont même jusqu’à faire
de Salah Ben Youssef un des hérauts de la construction de la Oumma el Arrabiyya (nation arabe).
« L’assassinat de Ben Youssef n’était que le couronnement de la répression du mouvement populaire
armé qui combattait pour la liberté et l’indépendance. La répression de l’avant-garde révolutionnaire
et démocratique n’est que la continuation de la répression du mouvement revendicatif ouvrier et
populaire qui s’est développé aussi bien à l’intérieur que dans l’émigration ». Extrait d’un tract de la
section de Saint-Étienne d’El Amel el Tounsi, Les assassinats et la répression de Bourguiba ne pourront
jamais arrêter la lutte du peuple (1973).
57. Lorsque l’union est annulée le lendemain, les comités de soutien sont censés devenir des comités
d’« imposition de l’union ».
122 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Journal El Amel El Tounsi numéro 36 août 1974

L’évolution des positions du GEAST se fait quasiment de manière


simultanée à Tunis, même si l’abandon des positions de la « brochure
jaune », lequel symbolise pour nombre d’activistes, l’adoption de
l’arabisme, s’opère d’abord à Paris. En Tunisie, les contacts avec les
représentants du Ba’ath se multiplient. Quelques militants ont créé un
comité de coordination censé réunir le matériel nécessaire à la confection
de tracts et faire circuler les informations entre les dirigeants du GEAST
assignés à résidence dans différentes régions. Ces derniers polémiquent
par écrit sur des questions théoriques 58. Ahmed Ben Othman (dit H) –
avait créé le secteur H, une structure clandestine promouvant l’agitation
et la « propagande de masse ».

58. Notamment Gilbert Naccache et Abdelaziz Krichen. La majorité de ces débats théoriques a été
publiée à la fin des années 1980 (GEAST, 1989).
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 123

Parallèlement, les effectifs étudiants commencent à croître de manière


notable 59 et les mobilisations se multiplient à l’université. Au début de la
décennie 1970, le recrutement sociologique des étudiants s’élargit. Un
nombre plus important d’individus d’origine extra-muros accèdent à
l’enseignement supérieur, confinés dans des disciplines plus ou moins
dévalorisées comme les humanités qui ont perdu leurs lettres de
noblesse 60 par rapport au début des années 1960. Dès la rentrée d’octobre
1971, l’université tunisienne est particulièrement agitée. Le 21 janvier
1972, une grève a lieu à la faculté des sciences pour protester contre
l’exclusion d’un étudiant qui avait « manqué de respect » envers une
assistante 61. Le 29 janvier, un meeting se tient à la faculté des lettres
contre l’expulsion de Tunisie de Simone Ben Othman, née Lellouche 62.
Le 1er février 1972, la grève s’étend aux autres facultés.
Le 2 février un groupe d’étudiants de la faculté de Droit rédige une
motion exigeant le droit d’organiser un congrès extraordinaire de l’UGET
afin d’annuler les décisions du 18 e congrès de la centrale syndicale
étudiante à Korba qui avait consacré la mainmise destourienne sur la
direction du syndicat 63. En réponse à une fin de non-recevoir, les étudiants

59. Le nombre d’étudiants passe de 5 000 en 1964-1965 à 10 000 en 1970-1971 (Signoles, 1985, 445).
60. L’augmentation des effectifs étudiants se fait sans bouleversement des positions des grands
ensembles régionaux. Les écarts interrégionaux se réduisent néanmoins. Les zones littorales (Sahel,
Cap-Bon, Bizerte) fournissent encore plus de 70 % des étudiants en 1972 (Signoles, 1985, 446).
61. Equivalent d’un assistant à la même époque en France, en général titulaire d’une thèse de 3e cycle.
62. Perspectiviste, Simone Lellouche est « juive tunisienne » et ne possède pas la nationalité tunisienne.
Déclarée en fuite, elle est condamnée à cinq ans de prison par contumace lors du procès de septembre
1968. Après la grâce présidentielle de mars 1970, elle obtient la levée de sa mesure d’expulsion. Elle
se marie avec Ahmed Ben Othman après son retour en Tunisie en juillet la même année.
63. En juillet 1971, lors du congrès de Korba, les étudiants progressistes non destouriens (perspectivistes,
étudiants communistes et indépendants) sont renforcés par les étudiants partisans d’Ahmed Ben Salah.
Au cours des discussions, la tendance libérale du PSD, les « mestiristes » se joignent également à ceux
qui contestent l’hégémonie destourienne sur la centrale étudiante Alors qu’on compte cent-vingt-un
délégués non destouriens et quatre-vingts destouriens, les discussions s’éternisent jusqu’à ce que le
congrès soit stoppé sur l’intervention des forces de l’ordre. Le lendemain, les étudiants du PSD se
réunissent de leur côté et élisent une direction totalement destourienne. Les délégués non destouriens
ne reconnaissent pas le leadership du parti et créent une commission provisoire pour gérer l’UGET. Lors
du mouvement étudiant de février 1972, cinq commissions composées chacune de quatre étudiants de
chaque faculté sont mises sur pied et forment le Comité universitaire provisoire (CUP) afin de préparer
un nouveau congrès de Korba, c’est-à-dire un 18e congrès extraordinaire qui élira une direction « non
inféodée au parti unique ». Le CUP centralise les « structures provisoires », qui forment en quelque sorte,
une centrale syndicale étudiante parallèle non reconnue par le régime. La revendication de la tenue de
ce 18e congrès sera continue en milieu étudiant jusqu’à sa tenue en 1988.
124 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

votent la grève illimitée à main levée. L’idée de tenir le congrès de Korba


sur le campus se répand. Le congrès n’a pas lieu, mais l’initiative se
transforme en une « fête » de trois jours au sein de l’université encerclée
par la police. Le troisième jour, la police investit le campus, appuyée par
l’armée. Pour la première fois, le mouvement atteint les lycées de
province ; la direction de l’UGTT, en la personne du secrétaire général
Habib Achour, se désolidarise des étudiants, le PSD évoque un complot
sioniste. Puis le 8 février, Hedi Nouira, le premier ministre, annonce la
fermeture de toutes les facultés pour le restant de l’année. L’agitation se
renforce jusqu’à ce que des centaines d’étudiants soient arrêtés 64.
Les principaux leaders de ce mouvement de février 1972 sont encadrés
par le secteur H 65. Avant d’être arrêté en décembre 1973, Ahmed Ben
Othman nomme Hamma Hammami à la direction provisoire du secteur H
qui se revendique du GEAST et de la ligne politique du journal El Amel el
Tounsi. Le GEAST est désormais désigné par le nom de son nouvel organe
de presse El Amel el Tounsi. À Paris, la direction du GEAST, dit le Comité
d’organisation provisoire (COP), réussit à communiquer avec cette
structure. Celle-ci ne se différencie plus d’El Amel el Tounsi. Le groupe
entretient des rapports de plus en plus étroits avec le FPLP et le bureau de
l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à Tunis. Au début de
l’année 1974, alors que Hamma Hammami, Sadok Mhenni et Mohamed
Kilani prennent la tête du collectif à Tunis, pratiquement tous les individus
« organisés » sont arrêtés et jugés aux procès dits des « 202 » et des
« 101 » de juillet 1974 et d’octobre 1975.
Sur le plan sociologique, les nouveaux étudiants en France et en Tunisie
qui se regroupent au sein d’El Amel el Tounsi, notamment dans le sillage du
mouvement étudiant de février 1972, ont suivi leur scolarité secondaire
dans les mêmes lycées que les premiers Perspectivistes mais aussi au sein
des nouveaux établissements secondaires qui se construisent rapidement
sur le territoire tunisien. Ils lisent davantage Mao Tse Toung et le journal
clandestin El Amel el Tounsi que Frantz Fanon ou Jean Paul Sartre. Ils

64. El Amel el Tounsi, Bulletin d’information (février 1972) ; (Monastiri, 1971) ; L’Action tunisienne du
1er au 10 février 1972.
65. À Paris, un groupe se crée dans son sillage, le Mouvement démocratique de masse (MDM).
Il disparaît rapidement au fil des querelles doctrinales entre les différents militants qui l’investissent,
chacun appartenant en même temps à une autre organisation politique.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 125

participent aux activités des différents clubs culturels (cinéma, théâtre),


montent des petits cercles de réflexion et de philosophie au sein des
lycées. La France reste pour eux un lieu de migration universitaire et
militante privilégié. Les activistes à l’étranger (en France) demeurent
majoritairement d’origine élites médinales. En revanche, ceux de Tunis,
entrés en militance dans le sillage du mouvement étudiant de février 1972,
regroupent davantage d’acteurs d’origine extra-muros 66.
Au début de la décennie, un autre groupe se crée, Cho’la. Il accomplit
une évolution idéologique similaire, quoique plus rapide. Il intègre
l’arabisme avant El Amel el Tounsi. Les groupuscules d’extrême-gauche
qui survivront sur les campus dans les années 1980 après la fin du cycle
de contestation en sont directement issus. Sa genèse remonte à 1971,
lorsque Khaled Faleh, un militant du GEAST, rejoint Paris après sa
libération de Borj Erroum 67 et constitue des groupes de réflexion
autonomes qui rompent avec le GEAST, les Cercles communistes Georges
Dimitrov (CCGD) rebaptisés un an plus tard Cercles marxistes-léninistes
tunisiens (CMLT) et Groupe marxiste-léniniste tunisien (GMLT). Ces
derniers remettent en question la « brochure jaune » et adoptent les lignes
dites Révolution démocratique et nationale (RDN) 68 puis Révolution
nationale et démocratique (RND) 69.
Khaled Faleh encourage les militants ayant terminé leurs études à
rentrer en Tunisie. Certains y constituent des petits groupes, notamment
à Sfax. En 1974, le GMLT et les CMLT s’unifient autour d’une publication
Cho’la. À l’instar du GEAST et de son journal, le GMLT et les CMLT sont
désormais désignés du nom de leur organe de presse ; Cho’la. Comme

66. Quelques ouvriers des mines sont recrutés en Tunisie.


67. La prison de Borj Erroumi est une ancienne caserne de l’armée française, à Bizerte, à l’extrême
pointe de la Tunisie du Nord.
68. Notamment dans une petite brochure ronéotypée, intitulée « Vive la lutte héroïque du peuple
palestinien. Les peuples arabes et tous les peuples du monde vaincront » et datée du 11 juin 1972. La
position RDN considère la Tunisie comme une société semi-féodale au sein de laquelle la prochaine
révolution ne sera pas socialiste, mais démocratique et nationale (ou démo-bourgeoise), parachevant
ainsi l’indépendance. Cette position, développée initialement par Abdelaziz Krichen est proche de
celle de Mao-Tse-Toung sur le bloc des quatre classes (union de la « bourgeoisie nationale » et de la
« petite bourgeoisie urbaine » sous le commandement de la « paysannerie » et du « prolétariat »).
69. La position RND accentue l’importance de l’union des classes dans les différentes « formations
nationales ».
126 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

El Amel el Tounsi, Cho’la encadre l’envoi de quelques Tunisiens dans des


camps d’entraînement militaire du FPLP au sud du Liban. En outre, une
quinzaine de militants de Cho’la sont condamnés lors du procès de 1974.
Durant la deuxième moitié des années 1970, étant donné, en partie,
son discours arabiste et ouvriériste plus muri qu’El Amel el Tounsi, Cho’la
commence à avoir un écho de plus en plus important au sein de
l’Université tunisienne. En 1976, elle donnera naissance au Watad
(El Wataniyyoun el Democratiyyoun, Les patriotes démocrates) 70, et au
Wataj (El Wataniyyoun Chebab Democratiyyoun, Les jeunes patriotes
démocrates), davantage implanté dans les lycées qu’à l’université, lesquels
perdureront dans les années 1980-2000. À la suite de la répression des
manifestations accompagnant la grève générale du 26 janvier 1978, Cho’la
crée en Tunisie un journal (Echa’ab Es Serri, Le peuple clandestin)
détournant le nom de celui de l’UGTT (Echa’ab, Le peuple). En 1979, en
Tunisie, la plupart des militants de Cho’la sont arrêtés, jugés et condamnés
puis libérés assez rapidement au début des années 1980, à la fin du cycle
de contestation gauchiste, comme nous le verrons. Les premières années
de la décennie, un groupe se détachera du Watad, le Mawad 71.
Dès 1972, si la montée des luttes palestiniennes dynamise le discours
arabiste, différents signes montrent que le gauchisme décline. Les ouvriers
tunisiens en contact avec les groupes d’extrême-gauche sont de moins en

70. Trois personnes fondent le Watad à Tunis en 1976 (sa création aurait été annoncée dans un
numéro du journal du Front populaire de libération de la Palestine – FPLP – El Hadaf – La cible). Alors
étudiants en maîtrise lorsqu’ils intègrent Cho’la, les deux premiers rejoignent Paris (Hamadi Redessi
et Zouhair Daouendi), tandis que le troisième, Mohamed Jmour, reste en Tunisie.
71. Le Mawad, Mounathiloun Wataniyyoun Demoqratiyyoun – Les militants patriotes démocrates – est
créé en 1980. Il quitte les structures provisoires de l’UGET en 1984, alors que le Watad y demeure. Il
soutient la thèse d’une nécessaire révolution nationale et démocratique (RND) déclenchée
simultanément dans le monde arabe. Sur la Palestine, il défend l’idée de la révolution avant la
libération. Le Mawad échafaude sa ligne politique à partir du bulletin d’information d’Ahmed Jibril
qui entre en Tunisie par l’intermédiaire d’étudiants tunisiens partis étudier en Syrie, proches du Ba’ath
syrien. Le Mawad est représenté par Ahmed Kahlaoui. Le collectif est particulièrement présent à Sfax
dans les ciné-clubs du lycée et contrôle même une association, l’Organisation tunisienne pour
l’enfance. Le Mawad, à la suite du soutien inconditionnel d’une partie de l’UGTE (syndicat d’obédience
islamiste) à la tendance « achouriste » (i.e. ceux qui soutiennent Habib Achour, leader historique de
la centrale) de l’UGTT et au ralliement d’Ahmed Jibril aux islamistes palestiniens du Hamas, quitte
l’UGET et rejoint l’UGTE à l’occasion de son quatrième congrès au mois de décembre 1990. Notons
qu’Ahmed Jibril est le fondateur et chef du mouvement d’extrême-gauche Front populaire pour la
libération de la Palestine-Commandement général (FPLP-CG). Il se rapproche des « mouvances »
islamistes dans les années 1980, notamment du Jihad islamique palestinien et du Hezbollah.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 127

moins réceptifs au langage de la révolution. En février 1974 Cho’la essaie


de porter le débat sur l’unité tuniso-libyenne en milieu ouvrier en appelant
à une réunion à Belleville, rue La Fontaine Roi. Les ouvriers immigrés
présents interviennent pour affirmer que cette question ne les intéresse
pas, mais qu’en revanche, ils sont préoccupés par la défense de leurs
conditions d’ouvriers immigrés. À la suite de cette réunion, Cho’la crée
l’Union des travailleurs immigrés tunisiens (UTIT) 72 une association de
défense de leurs intérêts immédiats. Cette organisation centralise les
initiatives en matière d’alphabétisation, d’aide juridique et de soutien aux
grèves des sans-papiers. Dans la deuxième moitié des années 1970, les
binationaux franco-tunisiens sont de plus en plus nombreux. Au début des
années 1980, à la suite de la promulgation de la loi du 9 octobre 1981 qui
facilite la constitution d’associations étrangères (Milza, 1985), l’UTIT
s’intègre dans le paysage associatif français. Elle laisse de côté son
engagement marxiste-léniniste tunisien au profit de la seule défense des
droits des immigrés.
En 1974, nous l’avons souligné, le journal El Amel el Tounsi, passe du
dialecte tunisien à l’arabe classique. Il multiplie ses appels à la
construction de la nation arabe dans la lignée du discours constituant
yousséfiste/arabiste. Ce changement de ton marque le début d’une lutte
entre les différentes composantes du GEAST. Celle-ci se concrétise en
1977, en raison de la crise idéologique au sein du Parti communiste
chinois (PCC) la même année, par la scission d’El Amel el Tounsi en quatre
tendances 73 : El Amel el Tounsi El Khatt ath Thaouri (La ligne révolution-
naire), un petit groupuscule créé par Omar Mestiri, El Amel el Tounsi

72. C’est à la suite de cette réunion que Cho’la crée l’UTIT. Celle-ci est constituée entre autres par
Khaled Faleh. Ses leaders les plus connus, Kamel Jendoubi (futur fondateur du Comité pour le respect
des libertés et des droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT), association très active sur le plan
politique, dénonçant notamment les violations des libertés en Tunisie et défendant les militants
tunisiens réfugiés en France – gauchistes et islamistes compris durant les années 2000, organisant des
collectes d’argent pour les familles des activistes du bassin minier en 2008) et Mohieddine Cherbib
(en 2008, président de la Fédération tunisienne des deux rives, un prolongement de l’UTIT),
l’intégreront entre un et deux ans plus tard.
73. On pourrait même en compter une cinquième regroupant quelques militants en prison autour de
Gilbert Naccache et Noureddine Ben Kheder. Ces derniers considèrent que depuis le début de l’année
1974 (le journal passe à l’arabe classique et les appels à la construction de la nation arabe oblitèrent
toutes les autres préoccupations politiques), l’appelation GEAST a été détournée par des activistes
n’ayant plus rien de commun avec les « perspectivistes » des années 1960 (GEAST ancienne formule).
128 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

El Khatt es Sa’id (La ligne dominante), formé par Najib Chebbi, après son
retour clandestin sur le territoire tunisien (elle rejoint le courant albanais
après la rupture sino-albanaise de 1977) qui se subdivise en deux
mouvances et La tendance des trois mondes à Paris qui en Tunisie prend le
nom d’El Amel el Tounsi 77. Cette dernière fraction demeure fidèle à la
position officielle du PCC après la mort de Mao Tse Toung en 1976 et
l’éviction de la bande des quatre en 1977. Elle remet en cause la révolution
culturelle et abandonne toute référence maoïste.
Entre 1979 et 1980, après cinq-six ans passés sous les verrous pour plus
d’une cinquantaine d’entre eux, les détenus d’El Amel el Tounsi, ainsi que six
activistes du GEAST des années 1960 dont la grâce avait été retirée en 1973
sont libérés à la suite d’une « amnistie de fait ». La majorité des militants
exilés condamnés par contumace lors des procès précédents rentrent
individuellement sur le territoire. Généralement, ils passent quelques
heures ou jours au ministère de l’Intérieur, demandent à « faire opposition
à leur jugement » et sont remis en liberté. Une partie de El Khatt es Sa’id
regroupe les militants emprisonnés durant la deuxième moitié des années
1970 et finit par se confondre avec Hamma Hammami et Mohamed Kilani 74
avant de devenir le Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT) dans
la deuxième moitié des années 1980. Un autre groupe au sein d’El Khatt es
Sa’id rassemble les activistes en clandestinité entre 1977 et 1979. Proches
de Najib Chebbi, ces derniers formeront le noyau de base du
Rassemblement socialiste progressiste (RSP – créé en 1983) qui deviendra
en 2001 le Parti démocrate progressiste (PDP), le parti d’opposition légale,
le plus important sur le plan numérique et le plus indépendant du régime.
La tendance des trois mondes ou El Amel el Tounsi 77 continue ses réunions
jusqu’en 1983, puis se saborde. Excepté le PCOT qui se réclame encore, en
2008, du marxisme-léninisme, les autres fractions rompent avec le discours
révolutionnaire avant le début des années 1980. L’Union des travailleurs
immigrés tunisiens (UTIT) donnera naissance à la Fédération des Tunisiens
citoyens des deux rives (FTCR), au sein de laquelle évoluent en 2008
d’anciens militants d’El Amel el Tounsi et de Cho’la. Un des dirigeants
historiques de Cho’la, Kamel Jendoubi, [président de l’Instance supérieure

74. Mohamed Kilani quittera le PCOT pour former El Kotla qui deviendra le Parti socialiste de gauche
(PSG), une formation partisane sans base militante.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 129

indépendante pour les élections (ISIE) en 2011 et ministre chargé des


relations avec la société civile en 2015] créera à Paris, au milieu des années
1990, le Comité pour le respect des libertés et des droits de l’Homme en
Tunisie (CRLDHT), une association destinée, entres autres, à « gagner
l’approbation et la solidarité européenne et internationale » dans le cadre
de la lutte contre la dictature (CRLDHT, 3 janvier 2008). En 2006 deux
leaders de Cho’la, Khaled Faleh et Mohamed Jmour (avocat, ancien
secrétaire général du Conseil de l’ordre des avocats) créeront un parti
politique (non reconnu) sans base militante, le Parti du travail patriote et
démocrate (PTPD), pratiquement sur les mêmes bases idéologiques que
Cho’la. [En 2012, le Watad entrera au sein du Front populaire dont Chokri
Belaïd, assassiné en février 2013 par des salafistes jihadistes].
C’est ainsi, en d’autres termes, que le discours contestataire/
révolutionnaire d’extrême-gauche émerge à la faveur de la polarisation
internationale (guerre froide) et de l’orientation socialisante du
bourguibisme au début des années 1960. Il évolue en fonction des
nécessités de conquête de nouveaux militants tant en France qu’en
Tunisie, et passe du développementalisme à l’ouvriérisme et à l’arabisme.
En un sens, sa sophistication doctrinale est inversement proportionnelle
à sa capacité à susciter l’identification et l’adhésion populaire pour
exprimer son attitude par rapport à l’État. Expression radicale du récit de
légitimité du régime. Il s’épuise à mesure que le cycle de contestation
gauchiste s’achève au niveau international. Il s’épuise également au
moment où, sur le plan national, ses ressources symboliques et sa capacité
à formuler un terrain de négociation avec le régime s’amenuisent et
lorsque le discours islamiste parvient mieux que lui à « parler au peuple »
et emporter son adhésion. Le discours de légitimité étatique accorde, en
effet, une place plus importante à l’« islamité » et le cycle de contestation
islamiste poursuit sa phase ascendante à l’échelle internationale.

La diffusion du discours islamiste (1967-2011)


À la fin des années 1960, on l’a vu, l’État tunisien ranime les discussions
sur l’authenticité du pays. Il promeut plus d’« arabité », comme nous l’avons
noté, mais également plus d’« islamité ». Quelques jours après l’arrêt de
130 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

l’expérience des coopératives, au cours de septembre 1969, le journal du


parti unique (PSD), l’Action tunisienne, publie en première page : « Sommet
islamique, un point de départ pour la consolidation de la position des
musulmans dans le monde ». L’article rappelle que le roi Fayçal avait lancé
un appel pour la tenue d’un tel sommet à Mogadiscio en 1964 et à La Mecque
en 1965 et qu’il s’était rendu à Kairouan en septembre 1966 où Habib
Bourguiba en sa présence s’était déclaré « acquis à tout ce qui est de nature
à favoriser le rapprochement et l’entente des musulmans ». L’Arabie
Saoudite se positionne sur le plan diplomatique en Afrique du Nord et au
Moyen-Orient dans le cadre de la « guerre froide arabe » avec l’Égypte (Kerr,
1971). Elle promeut son modèle religieux rigoriste (wahhabisme) à l’échelle
internationale, ce qui donne un nouveau souffle à la confrérie des Frères
musulmans, réprimée au pays du Nil sous Nasser. D’autant que le choc
pétrolier de 1973 multiplie les ressources financières saoudiennes et donc
ses capacités de rayonnement international. La Tunisie signe des accords
de coopération financière avec les pays du Golfe, notamment les Saoudiens
et le Koweitiens, ce qui permet la constitution de quatre banques arabo-
tunisiennes et donc accroît de manière indirecte l’influence culturelle des
États de la péninsule arabique (Bleaïd, 1985).
En Tunisie, en juin 1967, le gouvernement crée l’Association de
sauvegarde du Coran (ASC). Au départ, la mission de cette structure
paraétatique est d’œuvrer pour l’augmentation du nombre d’heures
d’enseignement religieux dans les établissements scolaires et d’apprendre
les règles de récitation du Coran aux enfants ou aux adultes. En 1971,
L’Action tunisienne, la présente comme une organisation cherchant à
« préserver l’identité nationale et à prémunir la jeunesse contre d’éventuelles
influences néfastes résultantes du contact avec les différents courants
idéologiques qui traversent le monde » 75. Dans ce contexte de relégitimation
du régime, liée au vide créé par l’échec du socialisme destourien, le discours
contestataire islamiste trouve ses conditions de possibilité. Une tendance
« islamo-destourienne » (Camau, Geisser, 2003, 272-275) au sein du PSD,
dont Béchir Ben Slama (défenseur de l’arabisation de l’enseignement) fait
partie, devait jouer un rôle indirect dans sa diffusion. L’État entame une
politique de construction de nombreuses mosquées (notamment dans les

75. L’Action tunisienne du 19 janvier 1971, cité in Taoufik Monastiri (1971, 442).
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 131

lycées qui se multiplient), aménage les horaires de travail dans la fonction


publique lors du ramadan (Camau, 1981, 222-241), intègre l’éducation
religieuse en tant que discipline dans les programmes scolaires et insère de
nombreuses références religieuses dans les manuels. Il règlemente la
consommation d’alcool. De même, pour l’anecdote, des militants d’extrême-
gauche emprisonnés de 1968 à 1970 affirment avoir assisté, à leur sortie de
prison, à des scènes où des polices para-politiques peignaient en blanc les
jambes découvertes des Tunisiennes portant des jupes.
Au début des années 1960, les précurseurs de l’islamisme en Tunisie
entament leur socialisation politique au Moyen-Orient, après un cursus
scolaire secondaire zitounien (arabe) ou franco-arabe. En 1962, la Faculté
des lettres de Damas en Syrie accueille environ cent cinquante étudiants
tunisiens 76. Ces derniers fréquentent des étudiants Frères musulmans, des
nationalistes arabes et des communistes, tant machrékins que maghrébins.
À Damas, les étudiants tunisiens politisés appartiennent à différentes
factions du Ba’ath et à l’Union socialiste arabe nassérienne. Ils se côtoient au
sein de la Ligue des étudiants du Maghreb arabe (Rabitat Tulleb el Maghreb
el Arabiyya), une association de défense des étudiants qui remplace l’UGET
dont les activités sont interdites par les autorités syriennes.
L’année universitaire 1967-1968, une vingtaine d’étudiants, qui avaient
débuté leur cursus en Syrie, s’inscrivent à Paris en troisième cycle d’études
islamiques. Nassériens ou ba’athistes, ils se rendent régulièrement au
Centre culturel égyptien au 111 boulevard Saint-Michel et à l’AEMNA, au
115 du même boulevard. Parmi eux, Rached Ghannouchi, de filiation extra-
muros du Sud, et H’mida Enneifer, d’origine élite médinale de Tunis, les
deux précurseurs de l’islamisme tunisien, à ce moment proches de l’Union
socialiste arabe. Rached Ghannouchi se rapproche de la Jama’a al Tabligh
à Paris, prêche auprès d’ouvriers immigrés et milite au sein l’Association
des étudiants islamiques de France (AEIF) 77. En 1969, des écrits des

76. H’mida Enneifer, entretien avec l’auteur, 2005.


77. L’AEIF est une association qui s’inscrit dans le courant Tablighi. Elle est fondée à Paris en 1962 par
une première génération d’étudiants issus de différentes aires culturelles groupés autour d’un
professeur indo-pakistanais de la Sorbonne, Mohamed Hamidullah, moins dans une perspective
politique – action syndicale estudiantine – que dans un esprit d’accompagnement des étudiants
étrangers de confession musulmane afin de vivre et approfondir leur religiosité dans le contexte français.
L’investissement par l’association du milieu universitaire revêt un aspect foncièrement intellectuel.
132 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Frères musulmans commencent à circuler par l’intermédiaire d’étudiants


tunisiens affluant régulièrement vers Paris en provenance d’Égypte et de
Syrie : on trouve des ouvrages de Sayyed Qutb, Mohamed Qutb et
Mohamed al Ghazali 78 ainsi que des témoignages sur le régime nassérien
et ses « scandales ».
En 1972, des étudiants tunisiens de retour du Moyen-Orient 79 – ils y
ont terminé leurs études supérieures et se sont rapprochés idéologi-
quement des Frères musulmans et des prédicateurs Tablighi 80 à la suite
de la défaite arabe de juin 1967 – et des étudiants de l’Université
bourguibienne intègrent ensemble l’Association de sauvegarde du Coran
(ASC). Un clivage s’approfondit au sein de l’organisation entre « jeunes »
étudiants et « vieux » cheikhs. Las de faire des compromis et de rendre des
comptes aux « vieux » dirigeants de l’association lorsqu’ils abordent des
questions politiques, les « jeunes » demandent la tenue d’élections qui,
jusqu’à présent, n’étaient que formalités cooptant les cheikhs pour leur
autorité morale 81. À l’issue de ces élections, le bureau exécutif est pris en
main par les « jeunes », Rached Ghannouchi et Abdelfattah Mourou, de
filiation médinale de Tunis. Le groupe commence à tenir des conférences
à l’intérieur de l’association et y fait participer des élèves de terminale et
des étudiants. Ces derniers sont généralement contactés via Rached
Ghannouchi et H’mida Enneifer, professeurs dans le secondaire et
Abdelfattah Mourou, magistrat. Le cadre de l’Association de sauvegarde
du Coran apparaît bientôt trop étroit. En 1971, à Tunis, Rached
Ghannouchi et H’mida Enneifer rejoints par le jeune Salah Karker, militant
de lignée publicienne du Sahel, décident de structurer la Jama’a al
islamiyya 82. Le groupe commence à prêcher dans les villages du Sahel et

78. Pour une biographie de ce penseur musulman, cf. le site http://www.islamophile.org/spip/


article151.html.
79. Du Caire et/ou de Damas plus précisément. Comme nous le verrons, certains ont entre-temps vécu
un séjour d’études parisien.
80. Tablighi Jama’at est un mouvement fondé à la fin des année 1920 dans la province indienne de
Mewat par Muhammad Ilyas Kandhlawi (1885-1944). En arabe, tabligh signifie « délivrer [le message] ».
Le Tablighi Jama’at considère cette « obligation » comme fondamentale (Khedimellah, 2001).
81. Le journal français Le Monde a vent de l’histoire et publie le 4 avril 1970 un article affirmant qu’une
« tendance islamique cherche à prendre le contrôle de l’association ».
82. Le groupe se serait constitué pendant la « réunion des quarante de Mornag » en avril 1972 et se
serait d’emblée aligné sur la doctrine des Frères musulmans. Au niveau organisationnel, il aurait
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 133

à Tunis en se déplaçant, à la manière des tablighis, d’un point A à un point


B, puis préfère une tactique de prosélytisme local afin de recruter des
membres dans des petits cercles et cellules 83.
Les tablighis présents à Tunis essaient en vain d’empêcher leur
politisation 84. À ce moment, en effet, les personnes composant le groupe
sont déjà imprégnées de la littérature des Frères musulmans. Les conflits
avec les représentants des tablighis sont quotidiens. La Jama’a al islamiyya
s’éloigne du strict piétisme et aborde déjà frontalement des sujets
politiques, même si entre 1972 et 1978, moins de 10 % des thèmes de la
revue de la Jama’a al islamiyya, Al Ma’arifa, sont directement politiques 85.
Le groupe islamiste reprend les analyses des Frères musulmans égyptiens
sur la défaite de juin 1967 86. Il construit le discours constituant islamiste
et, à l’instar des Frères musulmans égyptiens et soudanais, dont ils
s’inspirent, diffuse les thèmes de l’islamisme classique. En octobre 1977,
il publie une deuxième revue Al Mujtamma, qui tire, cette fois, à plus de
50 000 exemplaires 87. Dans le numéro 3 de novembre 1979, celle-ci
consacre de longues pages à l’apologie du régime iranien 88. Dans le sillage
de la grève générale du 26 janvier 1978, du retour triomphant de
Khomeiny en 1979 et de la proclamation de la République islamique
d’Iran, plus du tiers des sujets d’Al Ma’arifa attaquent le régime sur le plan
politique.

adopté un schéma pyramidal à direction tripartite avec Rached Ghannouchi, Émir, H’mida Enneifer,
adjoint de l’Émir et Salah Karker, adjoint de l’adjoint de l’Émir (Allani, 1993). Salah Ben Abdallah,
Fadhel Baldi, Saïd Merkarzi, Hassan Ghodbani, Habib Mokni intègrent le groupe au cours de l’année.
Salah Karker, entretien avec Vincent Geisser et Choukri Hamrouni, Aix-en-Provence, août 2002.
83. Entretien avec Rached Ghannouchi (Nsiri, 1989) et Salah Karker, entretien avec Vincent Geisser
et Choukri Hamrouni, juillet 2001 (Camau, Geisser, 2004).
84. Slaheddinne Jourchi, entretien avec l’auteur, 2005.
85. En l’occurrence des articles qui mettent en cause la politique intérieure ou étrangère du
gouvernement (Nsiri, 1989).
86. Ces derniers avaient conclu que le fiasco n’avait pas été la conséquence d’une infériorité militaire
mais le fruit d’une crise identitaire.
87. Al Mujtamma cesse de paraître en mars 1982. Une autre revue islamiste très populaire en Tunisie,
El Fajr, organe du mouvement islamiste, sera légalisée un court temps au début de l’année 1990.
88. À ce propos, cf. Rached Ghannouchi (1988, 83) ; cet article a été originellement publié dans
Al Ma’arifa, n° 3, 1979.
134 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Journal Al Maa’rifa numéro 5, Journal Al Ma’arifa, numéro 8,


avril 1979 décembre 1979

Durant les années 1970, à mesure que le cycle de contestation


gauchiste poursuit sa phase descendante et que le cycle de contestation
islamiste entame sa phase ascendante, l’image publique de l’islamisme
devient de plus en plus positive, ce qui l’aide à conquérir de nouvelles
scènes d’énonciation et à les transformer en espaces de socialisation
politique. En retour, ses conquêtes rehaussent le crédit de la cause au
niveau local. Sur le plan international, dès 1975, la critique du gauchisme
et du tiers-mondisme prend la forme d’une critique de l’idéologie au sens
général. C’est le cas en France, par exemple. Parler de « peuples
opprimés » et de « tiers-monde » commence à être stigmatisé
négativement dans le champ médiatique 89. Le communisme est associé à

89. Notamment par Jacques Julliard et Bernard Kouchner sous la forme d’une polémique dans les
pages du Nouvel Observateur en 1978. Ce récit servira de base à un ouvrage intitulé Le tiers monde et
la gauche. Quelques années plus tard suivra le Sanglot de l’Homme Blanc de Pascal Bruckner. L’ouvrage
de Soljenitsyne, l’Archipel du Goulag a également un impact très fort. Sur ce point cf. Kristin Ross
(2005).
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 135

une idéologie n’engendrant, comme toute idéologie, que totalitarisme et


« barbarie à visage humain ». Les mouvements de libération nationale,
sortes de moteurs des mobilisations d’extrême-gauche, s’achèvent
« morts-nés » avec l’indépendance de l’Angola et du Mozambique 90. Les
« nouveaux philosophes » exhortent les intellectuels à s’engager de
manière an-idéologique sur la scène locale, nationale et internationale et
à utiliser les médias de masse pour construire une cause dont la dimension
morale et éthique doit prendre le pas sur la dimension politique. Ceci en
faisant, pour partie, écho à l’islamisme (anticommunisme, retour à l’âge
d’or de l’Islam, vertus de l’éthique religieuse et de l’ordre moral etc.),
contribue à le légitimer. De manière concomitante, la quasi-totalité des
groupes gauchistes entrent en crise à l’échelle mondiale (Europe, Asie,
Amérique Latine, Moyen-Orient et Afrique du Nord) et les partis
communistes perdent nombre de leurs militants. La révolution iranienne
suscite des passions y compris chez les intellectuels de gauche. Elle
montre, en quelque sorte, que la religion peut être une force dans la lutte
des « peuples opprimées ». Enfin, l’URSS entame la perestroïka et envahit
l’Afghanistan.
La croyance en l’imminence de la révolution s’estompe graduellement
au profit d’un « présentisme » 91. La notion téléologique de temps nouveau
ou de rupture radicale est discréditée sur le plan collectif, il en résulte une
crise du futur qui se manifeste par l’impossibilité de penser avenir et long
terme. Dans le même temps, le nationalisme arabe perd de son attrait au
moment où l’Égypte, champion de la cause, normalise ses relations avec
Israël à la suite des accords de Camp David de septembre 1978 92.
L’islamisme trouve dans ce contexte les conditions de son épanouis-
sement. Il propose de renouer avec le passé (âge d’or de l’islam) pour, en
un sens, mieux aborder le futur.

90. L’indépendance de ces deux pays acquise respectivement en 1974 et 1975 débouche rapidement sur
une guerre civile. Pour une chronique « à chaud » des événements, cf. Thomas H. Henriksen (1977).
91. Nous empruntons cette expression, non sans l’extraire de son contexte d’énonciation, à François
Hartog (2003).
92. Les accords de Camp David sont signés le 17 septembre 1978 par le président égyptien Anouar el-
Sadate et le premier ministre israélien Menahem Begin sous la médiation du président des États-Unis
Jimmy Carter. Ils sont suivis de la signature du premier traité de paix entre Israël et un pays arabe :
le traité de paix israélo-égyptien de 1979.
136 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Plus les années 1960 s’éloignent, autrement dit plus le cycle de


contestation islamiste remplace le gauchiste et plus le MTI se structure en
investissant les espaces liés à l’éducation nationale. Ces derniers croissent
de manière exponentielle. Le nombre d’étudiants passe de 10 000 en
1970-1971 à 26 000 en 1977-1978 et à 32 000 en 1980-1981 (Signoles,
1985, 445). Le gouvernement fait construire de nombreux lycées dans les
régions intérieures du pays. En conséquence, la proportion d’élèves et
étudiants d’origine extra-muros grimpe en flèche. Durant les années 1970,
à l’instar des gauchistes, les leaders du mouvement islamiste ont eu
tendance, à se recruter parmi les individus de lignée publicienne et élite
médinale/médinale – catégories plus élitaires à l’image de la composition
sociologique de l’enseignement supérieur de cette époque. La tendance se
renverse dans les années 1980. Nombre d’étudiants de filiation extra-
muros rejoignent l’islamisme intégrant ainsi un nouveau cycle de
contestation dans sa phase ascendante. Notons que malgré les politiques
d’arabisation de l’enseignement 93, le faible capital bilingue (franco-arabe)
des étudiants d’origine extra-muros – voire son absence – constitue un
obstacle à leur mobilité sociale ascendante. Revendiquer davantage
d’arabisation au nom de la défense de l’identité arabo-islamique, comme
le fait le mouvement islamiste, représente, en un sens, une tentative
d’augmenter ses chances d’insertion professionnelle. Ceci pourrait
expliquer également, mais en partie seulement, le fait que l’ascendance
extra-muros soit étroitement corrélée au militantisme au sein du MTI.
En un laps de temps relativement court, les lycées du Centre, du Nord-
Ouest et surtout du Sud du pays connaissent, parallèlement aux politiques
publiques de construction de mosquées lycéennes (encouragement de
l’« islamité » par l’État), la constitution de petits groupes mi-tablighis mi-
Frères musulmans, entrés en contact avec des étudiants de la capitale 94 qui
effectuent la migration estivale dans leurs villages d’origine. Ces derniers
avaient été recrutés au sein de la Jama’a al islamiyya à la faveur de leur
fréquentation des lieux de cultes. À la rentrée 1972-1973, par exemple, au
lycée de Médenine, dans le sud de la Tunisie, quelques élèves commencent
à prier en groupe. Le proviseur encourage la construction d’une mosquée et

93. Sur les politiques d’arabisation en Tunisie, cf. Pierre Vermeren (2002).
94. Et dans une moindre mesure de Sousse dans le Sahel.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 137

les élèves eux-mêmes y prennent part 95. Certains d’entre eux fréquentent
déjà des étudiants de Tunis encadrés par la Jama’a al islamiyya. Ils créent
une petite bibliothèque de livres « islamiques » au lycée. Dès l’année scolaire
1974-1975, plus de trois cents lycéens font, semble-t-il, la prière
collectivement dans la mosquée du lycée, soit 10 % des élèves.
Grâce à la multiplication des établissements d’enseignement
secondaire sur le territoire tunisien, la Jama’a al islamiyya élargit les
scènes d’énonciation de son discours 96. Les lycées où de nombreuses
mosquées s’érigent durant toute la décennie 1970-1980 jouent un rôle
essentiel de socialisation politique. Quelle que soit la période, les
islamistes commencent à militer majoritairement dès le secondaire, à
l’inverse des activistes d’extrême-gauche (tableau 11) qui débutent leur
engagement quasi systématiquement à l’université.

Tableau 11. Entrée en militance dans l’enseignement secondaire


selon le courant d’appartenance en %
Gauche Islamistes
Pas de militantisme 86 41
Militantisme 14 59
Total 100 (122) 100 (61)
Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Les vieux lycées de la capitale et des grands centres urbains, qui ont
scolarisé la plupart des « Perspectivistes » des années 1960, n’hébergent
pas particulièrement, dans les années 1970, de lycéens proches de la
Jama’a al islamiyya. Les acteurs entrés en militance durant les années 1970

95. Dhaou Meskine, entretien avec l’auteur, 2004.


96. En 1956, 53 établissements secondaires sont répartis entre 19 centres urbains : 22 à Tunis, 12 à
Sfax, Sousse, Bizerte. 80 % des lycées sont situés sur le littoral oriental du pays. En 1962, on en
compte 77, en 1970, 155, en 1977 193 sur 85 agglomérations différentes possédant au moins un
établissement secondaire, en 1983 on en compte 326. On dénombre 51 000 lycéens en 1962, 100 000
en 1967, 180 000 en 1970, 185 000 en 1976, 200 000 en 1978 et 380 000 en 1983 (Signoles, 1985,
434-448).
138 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

qui y avaient suivi leur scolarité 97 n’ont pas été recrutés dans l’enceinte de
leur établissement. Ils n’ont pas dirigé des mouvements de protestations
d’élèves sous la supervision de la Jama’a al islamiyya, contrairement à ceux
scolarisés dans les nouveaux lycées dès les années 1970, particulièrement
les lycées techniques 98 du Sud du pays et du grand Tunis 99.
Au vu des données sur les 855 condamnés lors des deux grands procès
islamistes de 1992 (Tribunaux militaires de Bouchoucha et de Bab
Sa’adoun) 100, on constate que la quasi-totalité des individus, quelle que
soit leur profession au moment de l’arrestation, sont passés au moins par
l’enseignement secondaire (figure 1).

Figure 1. Niveau d’études des islamistes aux deux procès de 1992

Source : Association internationale de soutien aux prisonniers politiques (AISPP), 2002.

97. Les cheikhs « anti-bourguibiens » Abderrahman Khelif et Taïeb el Ouartani enseignent durant les
années 1960 au lycée de garçon de Sousse. Ils auraient à ce titre sensibilisé certains lycéens à un
discours yousséfiste teinté de religiosité. Salah Karker affirme en effet que ces derniers (Ouartani et
Khelif) « furent nommés au lycée des garçons de Sousse à partir de 1962, où ils pratiquèrent leur
enseignement en littérature arabe, éducation civique et religieuse. Je les ai eus personnellement comme
enseignants et j’ai pu constater l’influence qu’ils exerçaient sur les élèves du lycée. Ils avaient gardé une
rancune contre Bourguiba et nous le sentions. Entre 1962 et 1963 ils firent pression sur la direction du
lycée pour obtenir une salle de prière, pour que les horaires du ramadan soient respectés et pour avoir
un imam attaché à l’établissement. On peut dire qu’ils avaient une marge de manœuvre par rapport aux
autorités éducatives. Ce fut en quelque sorte le noyau de l’identité morale à l’origine du mouvement
islamiste tunisien ». Salah Karker, entretien avec Vincent Geisser et Choukri Hamrouni, Digne, 2002.
98. Précisons que les lycées techniques ne regroupent pas des élèves qui n’ont pas respecté les règles
du jeu de la scolarité « générale ». Les lycées techniques préparent à des cursus supérieurs moyens
et longs et ne sauraient se confondre avec des filières professionnelles « dévalorisées ».
99. Taïeb el Ouartani et Rached Ghannouchi étaient enseignants au lycée de Zahra dans la banlieue de
Tunis durant la deuxième moitié des années 1970. Abdelwahab el Hani, entretien avec l’auteur, 2005.
100. Effectifs construits par l’Association internationale de soutien aux prisonniers politiques (AISPP),
2002. Ces tris plats étaient un temps disponibles sur Internet dans un bulletin en ligne de l’association.
Nous avons récupéré les données et converti les effectifs bruts en pourcentage.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 139

En outre, en observant les classes d’âges (figure 2), nous remarquons


que 95 % des condamnés relèvent des tranches 20 et 40 ans, ce qui veut
dire que théoriquement les plus vieux (40 ans) sont nés en 1952, ainsi
entrés dans le secondaire à l’âge de 12 ans en 1964 101. Les plus jeunes, quant
à eux, sont nés en 1972 et ont entamé leur scolarité secondaire en 1984 et
ont donc été socialisés politiquement dans les lycées et les universités à une
époque où le discours contestataire islamiste y était dominant.

Figure 2. Islamistes condamnés lors des deux procès de 1992


selon la classe d’âge

Source : AISSP, 2002.

Les premiers étudiants islamistes qui, au début de l’année 1970,


occupaient de petites salles de prière dans les facultés, étaient souvent
qualifiés de réactionnaires et traditionalistes. Ils pouvaient s’attirer la
risée des autres étudiants qui pour plus du tiers, affirmaient qu’ils se
retrouvaient « politiquement » dans la résistance palestinienne d’extrême-
gauche (Entelis, 1974, 534) 102. Dès 1972-1973, plus nombreux et donc
plus dangereux aux yeux des gauchistes, les étudiants habillés d’une

101. Si l’on considère l’année 1971 comme marquant les débuts de la présence du discours islamiste
et de la religiosité dans les lycées et que la scolarité secondaire dure en moyenne six ans, on peut
déduire que la quasi-totalité des individus ont été lycéens à partir de l’année 1971. En effet, selon la
loi de probabilité uniforme – p (j) = b – a –, parmi les 394 ayant entre 30 et 40 ans en 1992 (nés
théoriquement entre 1952 et 1962), en supposant que l’acteur entre au lycée à l’âge de 12 ans,
l’intervalle comprenant ceux qui étaient lycéens en 1971 est p [1952 ; 1962]. Donc on estime à 331 –
p (j) = 1 – 0,16 – le nombre d’étudiants étant lycéens à ce moment.
102. Cf. l’enquête par questionnaire de John P. Entelis (1974) (la seule à notre connaissance réalisée
auprès des étudiants tunisiens dans les années 1970).
140 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

gandoura blanche – comme Habib Mokni, premier « islamiste » à prendre


la parole lors des assemblées générales de la Faculté des lettres et sciences
humaines de Tunis ou Hassan Ghodbani de celle de droit et des sciences
politiques et économiques – sont assimilés à des « briseurs de grève créés
par l’aile fasciste du parti au pouvoir ». En 1973-1974, les premiers
étudiants organisés au sein de la Jama’a al islamiyya sont élus aux conseils
scientifiques des facultés, tels Habib Ellouz en physique chimie ou Salah
Karker en économie.
En 1975, l’imam Ibn Bâz est nommé par le roi d’Arabie Saoudite chef du
conseil pour la recherche islamique, les fatwas et la da’wah. Il lance une
fatwa excommuniant Habib Bourguiba. Hind Chelbi, professeure de
philosophie dans le secondaire, esquive publiquement à la télévision
nationale le baiser paternel du président de la République et se lance dans
la critique de la condition des femmes tunisiennes, peu conforme, selon elle,
à l’esprit de l’islam. L’épisode marque les esprits et constitue un tournant
majeur pour les militants islamistes, leur montrant, en quelque sorte, qu’ils
travaillent dans le sens de l’histoire. En 1977 un rassemblement islamiste à
la faculté des sciences de Tunis intimide les gauchistes pour la première fois.
À partir de 1979, le rapport de force s’égalise. En 1980-1981, les batailles
rangées se multiplient et culminent avec l’affrontement de la faculté de la
Manouba en 1981 où les islamistes sortent vainqueurs à coup de chaines
de vélo. Les années suivantes, les gauchistes perdent leur suprématie mais
demeurent très actifs. Lors des débats animés sur les campus, certains
islamistes les appellent parfois à rallier l’identité musulmane qui serait leur
« seule perspective historique », à défaut ils risqueraient de « devenir un
simple élément dans la machine de l’impérialisme et du sionisme » qu’ils
combattent. Parallèlement, la Jama’a al islamiyya se structure davantage en
dehors de l’université, prend le nom de Mouvement de la tendance
islamique (MTI) 103 et élit une nouvelle direction 104.

103. Du point de vue organisationnel, les statuts prévoient l’élection d’une assemblée législative, le
Majlis al Choura, tous les trois ans (14 membres élus par congrès) qui se réunit tous les trois mois. Un
bureau exécutif composé de différentes commissions est dirigé par un émir (qui met en œuvre les
décisions du majlis). Un gouverneur est élu à la tête de chaque région divisée en circonscriptions
dirigées par des délégués (Kraïem, 2003, 138-139).
104. L’Émir est Rached Ghannouchi (d’origine extra-muros du Sud), l’adjoint Salah Karker (Sahélien
de filiation publicienne). Le Bureau exécutif est composé de Rached Ghannouchi, Salah Karker (d’OSI
publicienne du Sahel), Abdelfattah Mourou (d’origine médinale de Tunis), Dhaou Meskine (d’extraction
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 141

Tout ceci montre que le cycle de contestation d’extrême-gauche


s’achève. Et le pouvoir ne tarde pas à percevoir l’islamisme comme le
nouveau danger 105. Il tolère désormais les discours gauchistes, même les
plus révolutionnaires – au demeurant moins populaires que cinq années
plus tôt – et instrumentalisent même quelques militants issus « de la
gauche ». À la fin des années 1980, ceux-ci intégreront des cellules dites de
« droits de l’Homme », dans plusieurs ministères sensibles (Intérieur,
Justice, Enseignement supérieur, Affaires étrangères) où ils travailleront
avec les forces de sécurité. Y.N., figure emblématique du Watad dans les
années 1980, devient par exemple, chef du bureau des analyses politiques
au ministère de l’Intérieur en 1991. M.H.A., proche du Watad à la Faculté
de droit de Tunis, devient le bras droit du directeur de la sûreté nationale,
Mohamed Ali Ganzoui.
Dans le cadre de la crise ouverte par la grève générale de janvier 1978
et le coup de Gafsa de janvier 1980, le pouvoir essaie de rétablir le contact
avec les populations en s’ouvrant sur le plan politique (Camau, Geisser,
2003, 187). Les gauchistes reviennent d’exil. Les détenus politiques
(gauchistes et syndicalistes) sont libérés. Le MTI, sentant une opportunité
politique et institutionnelle – sans doute suite à des négociations
discrètes – émet une demande officielle de visa au ministère de l’Intérieur
afin de rendre ses activités légales. Suite au rejet de cette requête, la police
arrête 107 cadres du mouvement (la quasi-totalité), le 18 juillet 1981,
ironie du sort révélatrice, le jour même de la légalisation du Parti
communiste tunisien (PCT) 106, interdit depuis 1963.
Car, en réalité, le régime accordera une plus grande latitude politique
aux anti-islamistes souvent d’origine élite médinale/médinale, même s’il
conduit des négociations avec le MTI, d’abord en 1981 à travers les

extra-muros du Sud), Salah Ben Adballah, Abdelmajid Najer, Fadhel Baldi (de parentèle élite médinale
de Mejaz el Bab), Najib Ayari et Abderraouf Boulabi. Le conseil consultatif comprend Habib Mokni
(de filiation publicienne du Sahel), Abdelfattah Mourou, Fadhel Baldi, Salah Ben Abdallah, Salah Karker,
Hamadi Jbeli (d’OSI publicienne du Sahel ), Salah Hichri et Najib Ayari.
105. Cf. Tahar Belkhodja, entretien avec Michel Camau et Vincent Geisser (2004, 563-576).
106. Ce dernier est de nouveau légalisé le 18 juillet 1981. Les anecdotes sur les circonstances de sa
légalisation abondent dans les entretiens. Celle qui revient de manière récurrente présente Habib
Bourguiba, sénile, convoquant Mohamed Harmel (leader historique du PCT) au palais présidentiel et
lui disant : « Je ne me souviens pas vous avoir interdit, mais de toute façon, vous ne les aimez pas les
islamistes, moi non plus, dans ce cas, je vais vous légaliser ».
142 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

réseaux libéraux tunisois puis à travers les réseaux sahéliens du premier


ministre Mohamed Mzali, notamment entre 1984 et 1985 (Burgat, 1995,
219-226). Le pluralisme politique ne touche donc que le MDS (libéraux
membres de parentèles d’origine élite médinale), le PCT (composé
également d’une majorité d’acteurs d’extraction élite médinale entrée en
communisme dans les années 1950-1960), le MUP2 ou MUP-Comité
provisoire (MUP-CP) – une scission du Mouvement de l’unité populaire
d’Ahmed Ben Salah qui, selon ce dernier, serait le fruit d’un noyautage des
services de sécurité 107.
Une dizaine de cadres de la Jamah al islamiyyah, dont l’un de ses
cofondateurs H’mida Enneifer, de lignée élite médinale de Tunis, forme le
Mouvement des islamistes progressistes (MIP) ou 15/21 du nom de leur
journal. Ce collectif créé le 18 mai 1980, compte au départ, une trentaine de
personnes. C’est une sorte de groupe de réflexion islamiste structuré sur
une base partisane. Il exercera une influence notable sur le plan idéologique
(rationalisme, historicisation du message coranique, critique de la doctrine
des Frères musulmans égyptiens, etc.) auprès des étudiants, notamment
islamistes. Il regroupe une majorité de militants de filliation médinale et
élite médinale dont Zyed Krichen, jeune étudiant islamiste et Slaheddine
Jourchi. Il est proche des milieux politiques libéraux ou progressistes
tunisois (MDS et PCT) et exerce ses activités de manière légale.
Les tendances politiques au sein du MTI recoupent en grande partie
sinon les origines socio-identitaires (OSI) des militants, du moins leurs
origines géographiques. Une tendance orthodoxe regroupée notamment
autour de Salah Karker et Habib Mokni, comprend en majorité des
Sahéliens d’origine publicienne. Celle-ci est alignée sur la doctrine des
Frères musulmans égyptiens. Elle est intransigeante, voire « putschiste » –
du moins dans les années 1980 (dans les années 2000 elle formera l’aile

107. En mars 1977, 23 militants du MUP sont arrêtés et emprisonnés, parmi lesquels trois des quatre
précurseurs du MUP2 ou MUP Comité provisoire (MUP-CP) : Ces derniers déposent le 20 janvier 1980,
une demande de visa pour un nouveau parti le MUP2 (ou MUP-CP) qui devient le Parti de l’unité
populaire (PUP) en 1985, l’idéal type du parti/client, selon Michel Camau et Vincent Geisser (2003).
Si l’on en croit Ahmed Ben Salah : « En 1977, lorsque nous avons rédigé les cinq points du MUP tout
le monde a été emprisonné. Les services secrets tunisiens se sont alors occupés de noyauter en prison,
ceux qui probablement étaient déjà noyautés, pour faire cette scission […]. Les scissionnistes ont
ensuite été présentés à Bourguiba comme fruit du formidable travail destiné à casser le MUP et par
la même occasion Ahmed Ben Salah ». Ahmed Ben Salah, entretien avec l’auteur, 2005.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 143

dite de « réconciliation nationale »). Le mouvement comprend également


une fraction plus légaliste, plutôt influencée par l’arabisme et les écrits de
Rached Ghannouchi. Elle regroupe une majorité d’acteurs de filiation
extra-muros originaires du Sud du pays et/ou marqués par l’héritage
maquisard et yousséfiste. Enfin, le dernier groupe fait davantage preuve
de légalisme. Il est le plus rationaliste sur le plan de la pensée et
revendique davantage son ancrage dans sa personnalité nationale
(leg d’un islam tunisien transmis par les grands oulémas, parentèles de
filiation élite médinale, de la mosquée Zitouna, retour sur la tradition
religieuse tunisienne malékite, soufisme, etc.). Il est représenté par
Abdelfattah Mourou 108, porte-parole des Tunisois au sein du
mouvement 109, plus que des militants d’origine élite médinale/médinale
non tunisoises, tel le sfaxien, Habib Ellouz ou le jerbien Sadok Chourou.
Tout comme les islamistes progressistes, il est proche des réseaux
politiques tunisois de la capitale. Notons qu’en 1991, Abdelfattah Mourou
quittera officiellement Ennahdha (nouvelle appellation du MTI à partir de
1988), avant la grande répression, avec quelques acteurs dits « modérés »,
la quasi-totalité d’origine médinale ou élite médinale 110.
Entre 1985 et 1991, l’islamisme réussit ainsi à acquérir une sorte
d’« hégémonie idéologico-culturelle » (Gramsci, 1971, 200), dans les lieux
de l’éducation nationale et élargit son influence en dehors grâce aux
mosquées. Contrairement à l’extrême-gauche restée prisonnière de
l’étroitesse de ces espaces – et à bien des égards à la recherche d’un peuple
introuvable (encadré par l’UGTT, peu réceptif au discours révolution-
naire) – il bénéficie de leur multiplication et de l’élargissement de leur
recrutement sociologique. Il s’en assure la mainmise en contrôlant, peu à
peu, et mieux que l’État, la symbolique religieuse. Les mosquées sont un
espace privilégié de socialisation politique islamiste dans l’ensemble du

108. Abdelfattah Mourou a en effet fait campagne au sein du mouvement pour la demande de
reconnaissance légale en 1981 et proposera de saborder le mouvement en 1991 après l’affaire de
Bab Souika. Il finira par faire défection à cette occasion.
109. Citons par exemple Fadhel Baldi, Hicham Ben Youness et Zyed Doulatli.
110. Abdelfattah Mourou prend publiquement ses distances avec Ennahdha le 14 février 1991 dans
une interview au quotidien français La Croix. Il les réitère après les événements de Bab Souika
(un local du parti au pouvoir avait été incendié par des militants d’Ennahdha, un gardien était mort à
la suite de ses blessures). Le 7 mars, il est suivi par Noureddine Bhiri, Aissa Demni et Fadhel Baldi
(Daoud, 1993, 943).
144 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

monde arabe et musulman (Parsa, 1989, cité in Wiktorowicz, 2004, 10 ;


Burgat, 1995, 97-98) 111. En Tunisie, elles représentent pendant vingt ans
(1970-1990), des scènes d’énonciation essentielles du discours islamiste.
Elles font véritablement figure d’espaces de formation doctrinale : vie de
l’organisation, informations sur les aspects politiques internationaux,
critique des options politiques et législatives du gouvernement à partir de
1980 (Hermassi, 1984), commentaires de livres, prêches enflammés qui
lient versets du Coran et questions politiques 112.
Ahmed Ben Amor, par exemple, est recruté à la mosquée et sensibilisé
à l’université par les premiers dazibaos 113 islamistes qui apparaissent dès
1974 sur les murs des campus. Étudiant en sciences économiques, il
remarque cette année-là que ses frères aînés se lèvent à cinq heures pour
aller à la mosquée à Hammam Lif. Il réalise qu’ils vont suivre un cours
matinal de Rached Ghannouchi, qui, à cette époque, réside à Hammam Lif
et enseigne au lycée Zahra. Ahmed apprend que Rached Ghannouchi doit
donner une conférence dans une salle de l’établissement secondaire Zahra,
s’y rend et réalisera plus tard que toutes les personnes présentes sont
membres ou sympathisantes de la Jama’a al islamiyya. Ahmed, qui
fréquente régulièrement les mosquées et participe de manière assidue
aux discussions, devient à son tour membre du groupe (il est intronisé et
fait serment d’allégeance). Il commence à prononcer des conférences,
notamment le dimanche matin dans une mosquée du centre-ville de Tunis.
D’intenses discussions sur l’islam et le politique s’engagent dans les
mosquées ou sur leur parvis – dans les années 1970 mosquée Sidi Mahrez
ou Sobhan Allah, dans les faubourgs de Tunis – ou devant la librairie
Dar Raï dans la vieille médina de la capitale. La popularisation de la
cassette audio et du radiocassette, permet au MTI de diffuser son discours
(conférences de Rached Ghannouchi par exemple) sur une scène plus
large, en quelque sorte désinsérée de son ancrage spatial. Mais la

111. Tous les auteurs s’accordent sur ce point. Cf. également pour l’Algérie Smaïl Hadj Ali (1999, 69-
75). Dans le cas du Maroc, on peut consulter Raffaele Cattedra et Mahamed Idrissi Janati (2003).
Cf. également Guilain Pierre Denoeux (1990, 459).
112. Les prêches sont parfois enregistrés et se passent de mains en mains, notamment ceux de Rached
Ghannouchi, Abdelfattah Mourou et Hassan Ghodbani.
113. Affichettes murales écrites à la main particulièrement utilisées en Chine de 1966 à 1979 traitant
de manière critique de sujets politiques et sociaux.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 145

rencontre physique se fait au sein des lieux de culte. De jeunes Tunisiens,


à l’instar de Ali Bessrour, entrent en contact pour la première fois avec la
Jama’a al islamiyya à l’occasion de Dourous dans les lieux de culte
musulman 114. De même, Slaheddine Jourchi, abordé par un passant dans
les rues de Bab Souika, entre dans un lieu de culte, assiste à un prêche de
Rached Ghannouchi, et dit « fréquenter la mosquée depuis ce jour » 115.
Les activités extrascolaires à dominante scientifique se déroulant au
sein d’espaces liées à l’éducation nationale, semblent avoir été les
premières dont les gauchistes ont été « chassés ». Ceci n’est finalement que
le fruit de l’implantation précoce du mouvement islamiste dans les facultés
scientifiques et les écoles d’ingénieurs. Les organisations de jeunesse du
parti au pouvoir, quant à elles, ont connu leurs heures de gloire en même
temps que celui-ci, c’est-à-dire dans les années 1960 116. Dès la première
moitié des années 1970, l’organisation de jeunesse du Parti socialiste
destourien (PSD), la Jeunesse scolaire, filiale de la Jeunesse destourienne,
sort des enceintes des établissements d’enseignement primaire et
secondaire tandis que le scoutisme recouvre une certaine autonomie
(Camau, Geisser, 2004, 182). Aucun activiste d’extrême-gauche, lycéen
durant les années 1960 et 1970 n’aurait fait partie de la Jeunesse
destourienne ou des scouts tunisiens (louveteaux de la République). En
revanche, quelques militants islamistes (6) parmi les plus jeunes de
l’échantillon ont pratiqué le scoutisme avant ou pendant leur cursus
universitaire – scoutisme dont les référents culturels et politiques transmis
aux jeunes dépendent étroitement du récit de légitimité de l’État – « Dieu
et ma patrie » est son adage, dans les années 1970, certains chefs scouts
apprennent aux jeunes des chansons de la résistance palestinienne.

114. Il assistait aux prêches de Mohamed Salah Enneifer le vendredi à la mosquée Abay Mohamed.
115. Slaheddine Jourchi, entretien avec l’auteur, 2006.
116. La plus importante organisation de jeunesse du parti est la Jeunesse destourienne rebaptisée
étonnamment en 1977 Jeunesse socialiste destourienne (JSD). Toute personne âgée de 15 à 25 ans
pouvait y adhérer à condition qu’elle accepte la charte du parti et prête serment de fidélité. La JSD est
dépendante des cellules destouriennes. En 1980, le nombre d’adhérents aurait atteint les 220 000
(Dasser, 1986, 320). On pourrait même parler d’une crise de la Jeunesse destourienne et du
mouvement scout. Le mouvement scout atteint ainsi les 25 000 adhérents en 1964, descend à 3 285
en 1971 (le nombre de 25 000 adhérents ne sera plus jamais atteint). De même, l’organisation de la
Jeunesse scolaire perd une grande partie de son influence en milieu scolaire à partir de 1970 (Dasser,
1986, 317-329).
146 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Le mouvement islamiste donne directement des consignes


d’orientation scolaire stratégiques pour sa croissance 117. Les militants se
nomment « frères » et « sœurs ». Leur mariage est parrainé par des
personnalités religieuses du mouvement intervenant en cas de problèmes
conjugaux (Darghouth, 1984). Des prix sont distribués aux personnes se
rendant régulièrement à la mosquée. Le MTI offre un logement à ses
cadres étudiants. Il dispense même une solide formation partisane par
l’intermédiaire de son appareil. Il est assez puissant pour diffuser son
discours au cours de représentations sportives populaires via des sportifs
connus. À Hammam-lif, par exemple, entre 1981 et 1984 lors des mi-
temps des matchs de football, les spectateurs et les joueurs prient. Un
footballeur, militant affiché du MTI, Halila Sadikh joue avec un short
jusqu’aux genoux pour montrer sa piété. Ce dernier instaure même un
système de soutien scolaire pour les nouveaux venus au club sportif.
La majorité des établissements secondaires abritent des groupes qui lui
sont organiquement reliés. Des élèves proches du mouvement contrôlent
même la qualité de la nourriture servie à la cantine des lycées. Cela est
hautement révélateur de la forte structuration du mouvement. En effet,
jusque-là aucun groupe d’élèves ne se permettait de « contrôler » la
nourriture, les jeunes étudiants contestataires se contentaient d’entamer
une grève pour protester contre sa mauvaise qualité, vivant, par-là, une
action militante initiatique – ceci revient fréquemment dans les récits de vie.
Dans nombre d’universités, la vie estudiantine avec ses rites et sa
temporalité propre est prise en charge par les sections étudiantes du MTI
(MTI-étudiant) 118, mais pas exclusivement. Il en va par exemple des
« Journées culturelles » ou de la « Semaine de l’université » 119 consacrée à
l’intégration des nouveaux étudiants au sein de l’enseignement supérieur 120.

117. Comme s’inscrire à l’académie militaire. Une structure au sein du MTI centralise les activités en
matière d’éducation, le complexe éducatif (Morabek Tahlim). Abdelwahab el Hani, Choukri Hamrouni
et Mohamed Ben Salem, entretiens avec l’auteur, 2005-2006.
118. Le MTI étudiant s’est également impliqué dans les activités pédagogiques : constitution d’annales
vendues au prix de revient avec l’aide de professeurs proches du mouvement.
119. Mise sur pied par le comité des élèves de l’École d’ingénieurs de Tunis.
120. Une sorte de semaine d’introduction à la vie étudiante où les activités culturelles
(cinématographiques, théâtrales, musicales) et intellectuelles de caractère politique (conférences
diverses, cercles de discussions, clubs de philosophie) sont présentées par faculté.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 147

Sur les campus, les troupes de théâtre, les groupes de musique pro-islamiste
mais également gauchistes et nationalistes arabes sont légions 121.
Les troupes musicales pro-islamistes se produisent, notamment à la maison
de la culture de Den-Den, une ville de la banlieue ouest de Tunis.
Les étudiants proches ou membres du MTI étudiant assistent également aux
colloques organisés autour des journées cinéma-tographiques de Carthage,
rendez-vous incontournables des « Perspectivistes » et des activistes
d’El Amel el Tounsi des années 1960-1970.
Suivant cette logique d’encadrement de la jeunesse, un syndicat
étudiant d’obédience islamiste se constitue au milieu des années 1980,
l’Union générale des étudiants tunisiens (UGTE). Il sera légalisé en 1988.
Cette centrale crée des « ligues d’action estivale » 122 qui coordonnent des
activités sociales et culturelles 123. Celles-ci s’étendent à une grande partie
des gouvernorats. L’UGTE crée un fond de solidarité estudiantine ainsi
que différents comités de soutien comme celui destiné aux victimes des
inondations de Tunis en 1990. Elle dispose d’un organe de presse, une
revue murale, Nachra, qui traite de politique nationale et internationale,
centralise et diffuse les informations concernant la vie estudiantine 124.
Dans la deuxième partie des années 1980, le mouvement islamiste élargit
son recrutement au-delà du milieu lycéen ou étudiant grâce notamment
aux mosquées et au prosélytisme de voisinage. C’est le cas dans quelques
périphéries urbaines, notamment du grand Tunis (Ben Arous, cité
Ettadhaman etc.). En revanche, il ne réussit pas à investir l’Union générale
tunisienne du travail (UGTT) (Alexander, 2000), quasiment imperméable
à l’islamisme, ou la Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme
(LTDH) 125, même s’il n’est pas totalement absent de ces organisations.

121. On peut citer les Pigeons Blancs, Ba’th el Musiki, Chems el Musika, Aouled Bou Makhlouf ou Aouled Gafsa.
122. Ces ligues sont constituées en partenariat avec les secrétaires généraux des comités culturels,
sortes de délégués régionaux à la culture, des gouverneurs, préfets, sous-préfets du MTI.
123. Comme les campagnes d’alphabétisation, de collecte de vêtements usagers et de médicaments
périmés.
124. La revue se compose de caricatures, de poèmes dans la lignée du journal d’El Amel el Tounsi dans
les années 1970 et est confectionnée à la cité universitaire Ras Tabia où, vingt-cinq ans plus tôt, avant
de devenir militant du GEAST, Brahim Razgallah écoutait à travers les murs de sa chambre les
étudiants « perspectivistes » débattre de la réforme agraire.
125. Nous reviendrons sur cette association, centrale dans la vie politique tunisienne dans les années
1980-1990.
148 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

La LTDH, en effet, se compose quasi-exclusivement à cette époque,


d’anciens d’extrême-gauche, de libéraux souvent d’origine élites médinale/
médinale et de destouriens.
La ligne idéologique du MTI évolue, en particulier, en fonction du
discours de légitimité du régime, des aléas entourant les négociations pour
sa légalisation, de l’entrée dans ses rangs des jeunes lycéens et étudiants
plus enthousiastes et jusqu’au-boutistes et des nécessités de combattre
l’extrême-gauche, si possible en récupérant une partie de son discours.
La veste « combat », un manteau militaire marron orné d’une capuche de
même couleur, commence à être portée dès 1971 par les étudiants
gauchistes. Les islamistes la revêtiront à leur tour dans la deuxième moitié
des années 1970. Ils délaisseront alors la gandoura blanche mais gardent
la barbe bien taillée de tendance « Frères musulmans » ou celle plus longue
du genre tablighi. La grève générale du 26 janvier 1978, réprimée dans le
sang (plusieurs centaines de morts), sensibilise le MTI au pouvoir
mobilisateur de la question sociale – bien qu’il ait condamné ces
manifestations par l’UGTT, au moment des faits. Le MTI fêtera notamment
la fête annuelle du travail chaque 1er mai. Enfin, les discussions internes
entre rationalistes plus ancrées dans la personnalité nationale et orthodoxes
attachés à la doctrine des Frères musulmans, aboutissent à la victoire des
premiers ou des seconds en fonction des nécessités du contexte.
Le multipartisme des années 1980 s’accompagne d’un changement de
discours du régime. Au moment où le président américain Jimmy Carter
s’engage politiquement en faveur des droits de l’Homme à l’échelle
internationale, le gouvernement tunisien ratifie le Pacte international
relatif aux droits civils et politiques et le Pacte international relatif aux
droits économiques, sociaux et culturels (Waltz, 1995). Il fait désormais
appel au référentiel des droits de l’Homme et de la démocratie. Ce discours
se change en un nouveau récit de légitimité à l’aune duquel les discours
contestataires/révolutionnaires tentent désormais de se modeler.
Les droits de l’Homme qui « avaient le statut idéal commun vers quoi on
se promettait d’aller » deviennent « des principes fondamentaux sur
lesquels la pratique politique, sociale, administrative [doit] se fonder »
(Thibaud, 1980, 5 ; Lefort, 1980).
Le MTI de son côté, tente à plusieurs reprises une reconnaissance légale
et s’adapte à cette évolution de discours. Il rejette la position du fondateur
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 149

des Frères musulmans, Hassan el Banna, sur l’illégitimité fondamentale


de la démocratie occidentale. Il justifie la nécessité du pluripartisme dans
les sociétés musulmanes. Il s’oriente vers l’affirmation du principe
d’égalité des sexes et de participation des femmes dans la sphère politique.
Rached Ghannouchi traduit en arabe un texte français du penseur
réformiste musulman algérien Malek Bennabi, « La démocratie en Islam »
(Tamimi, 2001, 32) et entame la rédaction d’un ouvrage qui paraîtra en
1993, Al-Hurriyat al-’Ammah Fid-Dawlah al-lslamiyyah (Les libertés
publiques dans l’État islamique) (Ghannouchi, 1993). Durant trois années
passées en prison (1981-1984), il élabore une conception de la
« démocratie islamique », très libérale du point de vue « Frère
musulman », qui provoque un fort retentissement dans les mouvances
islamistes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
En août 1987, un groupe dissident du MTI, qui aurait continué
d’entretenir des liens avec celui-ci, le Jihad Islamique, revendique deux
attentats qui font des blessés graves à Sousse et à Monastir, dans deux
hôtels de la zone touristique du Sahel. Rached Ghannouchi considéré par
le pouvoir, comme l’un des responsables de ces violences est condamné à
la prison à vie en septembre 1987. Quatre dirigeants du MTI, Ali Larayedh,
Hamadi Jebali, Salah Karkar, Abdelmajid Mili et l’auteur présumé de
l’attentat, Fethi Maatoug, un proche de Hamadi Jebali, sont condamnés à
la peine capitale. Dans l’ensemble du pays, de nombreuses manifestations
de rue organisées par le MTI dégénèrent en violences contre les forces de
l’ordre. L’université est également agitée et de nombreuses contestations
éclatent – notamment contre l’interdiction de la prière sur les campus.
L’étau se resserre sur le mouvement. Des centaines de militants sont
arrêtés. Une aile armée (groupe sécuritaire) s’y développe et prépare un
putsch pour le 8 novembre 1987.
Le coup d’État médical de Ben Ali le précède d’une journée
(le 7 novembre 1987) et inaugure une période de décompression
autoritaire 126 de deux ans qui se transforme en printemps islamiste.
Le régime proclame l’amnistie générale pour les détenus du MTI, excepté
la plupart des membres de l’aîle armée (Groupe sécuritaire) qui sont

126. L’expression « décompression autoritaire » désigne une relative ouverture de l’arène politique et
une tolérance de certaines expressions publiques d’opposition en régime autoritaire (Bayart, 1991, 12).
150 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

arrêtés et sévèrement torturés avec l’accord plus ou moins tacite de la


direction du mouvement. Le ministère de l’Intérieur autorise la
publication du journal du MTI, El Fajr. Il légalise le syndicat étudiant
d’obédience islamiste (UGTE) – et permet également la tenue du
18e congrès extraordinaire de l’UGET (syndicat contrôlé par l’extrême-
gauche). Il intègre le Secrétaire général du MTI, Abdelfattah Mourou,
d’origine médinale de Tunis, au sein du Haut conseil islamique, un organe
consultatif chargé des affaires religieuses, créé expressément par le
nouveau gouvernement.

Journal El Fajr, 5 mai 1990

Même s’il reste fidèle à la doctrine islamiste, le MTI rédige un nouveau


manifeste appelant à la préservation du régime républicain et de ses bases,
au respect de l’État civil et à la mise en pratique de la souveraineté
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 151

populaire et de la Choura. Il accepte, officiellement, le Code du statut


personnel, une série de lois promulguée au lendemain de l’indépendance,
particulièrement « progressiste » sur le plan du droit de la famille. Afin de
se rendre conforme à la nouvelle législation sur les partis, interdisant aux
formations partisanes d’appellation religieuse de concourir aux élections,
il change son appellation en Hizb el Ennahdha (Parti de la renaissance).
Il ratifie le « Pacte national », une sorte de « code d’honneur devant édicter
les normes de conduite politique, économique et sociale et promouvoir la
concertation » (Daoud, 1991). Ses nouveaux statuts limitent l’usage du
terme Islam.
La première semaine de campagne des élections législatives d’avril
1989 se déroule dans une ambiance démocratique. Au cours de ce scrutin,
Ennahdha, bien que non légalisé, présente des candidats sur des listes
indépendantes dans la majorité des circonscriptions du pays. À Kairouan,
les candidats obtiennent l’autorisation de se regrouper pour la première
réunion de la campagne dans une grande salle des fêtes de la ville. La salle
est comble, des haut-parleurs extérieurs disposés sur les devantures.
Le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) – nouvelle
appellation du Parti socialiste destourien –, depuis 1988, tient également
des réunions, met en place un réseau de bus gratuits et invite des groupes
de musique. La deuxième semaine, les témoignages concordent pour
décrire un brusque changement d’attitude de la part des autorités.
Les passages à tabac d’activistes et de colleurs d’affiches proches de la
formation islamiste deviennent fréquents pendant que des indicateurs
de la police mettent en garde les familles de certains militants.
La parenthèse démocratique se ferme. Malgré ses 30 % de suffrages
(Burgat, 2007), le parti n’obtient aucun siège, en raison du mode de
scrutin majoritaire à un tour et des falsifications. En février 1990, les
mobilisations étudiantes s’intensifient. Les revendications sont diverses :
retrait du projet de transfert de l’Université Zitouna, récemment
rouverte, vers des locaux « vétustes », retrait du projet de loi visant à
« interdire toute activité politique ou syndicale au sein de l’université
tunisienne et réglementer la présence de postes de police dans tous les
établissements universitaires », non augmentation des frais d’inscriptions
à la faculté, des prix du ticket restaurant et du loyer des résidences
universitaires (UGTE ).
152 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Le ministère de l’Intérieur interdit les activités estivales extra-


universitaires de l’UGTE. Celle-ci décide d’occuper les universités,
finalement évacuées par la police. Six cents étudiants islamistes et quelques
gauchistes/nationalistes arabes sont enrôlés dans l’armée. Une partie est
transférée vers Jem’atoun dans l’extrême sud du pays (200) et une autre à
Fort Leclerc (400). Les étudiants, majoritairement issus de la Faculté des
sciences, y restent un mois, de mars à avril 1990. En avril 1990 tous les
étudiants de Jem’atoun et de Fort Leclerc sont réunis à Mateur, certains
(240) sont transférés sur l’île de Zambra dans le nord-est du golfe de
Tunis 127. En décembre de la même année, deux cents militants d’Ennahdha
sont arrêtés. En février 1991, les locaux du comité de coordination du RCD
de Tunis-ville à Bab Souika sont incendiés par des militants d’Ennahdha 128.
La télévision tunisienne montre des cocktails Molotov saisis dans les locaux
de l’UGTE. Les activités du syndicat sont gelées. En mai, le MTI-étudiant
organise des manifestations dans toutes les universités. La police investit
l’École nationale d’ingénieurs de Tunis (ENIT), bastion islamiste, et la
plupart des facultés, met en joue et tire, faisant plusieurs morts et blessés.
Le nouveau régime, en pleine crise algérienne (Kéfi, 1999), lance une vaste
campagne d’arrestations (entre 10 000 et 30 000 personnes selon les
sources). En 1992, Ennahdha est éradiquée du territoire tunisien 129.
Parallèlement, au début de 1990, les autorités décident de « tarir les
sources de l’extrémisme religieux », notamment expurger les manuels
scolaires de langue arabe des références jugées trop politiques et/ou
islamiques. Mohamed Charfi, d’origine élite médinale, ancien dirigeant du
GEAST dans les années 1960 est nommé à la tête du ministère de
l’Éducation nationale afin d’appliquer ce programme. Dans les années
1995-2008, le régime continue de recourir au discours démocratique. Il
poursuit sous de nouvelles formes la valorisation de l’« islamité » entamée
depuis 1970 : développement de la finance islamique, ouverture de radios

127. L’UGTE mène une campagne pour la libération de ces étudiants (publication de photos, prise de
contact avec Amnesty International). Le ministère de l’Intérieur a sans doute opté pour cette solution
inaugurée en 1966, moins risquée que le procès politique ; il n’a d’ailleurs pas arrêté les membres du
bureau exécutif de la centrale étudiante (UGTE). Cf. Abdelwahab el Hani, Abdellatif el Mekki, N.A. et
M.E., entretiens avec l’auteur, Paris, Tunis, 2004-2005.
128. Un des deux gardiens décède de ses blessures quinze jours plus tard.
129. Le ministère de l’Intérieur annonce le démantèlement d’Ennahdha le 22 septembre 1992 (Erdle,
2006).
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 153

coraniques, diffusion des prières à la télévision nationale, tolérance à


l’égard des petits groupes salafistes quiétistes, etc. Il reconstruit une
histoire nationale articulée autour de la défense de la patrie et du sol en
mettant en avant les attaches méditerranéennes du pays (Bras, 2002 ;
Abassi, 2005). Il fonde sa légitimité, d’un point de vue économique, sur la
promotion des classes moyennes (Bras, 1996), et politique sur deux
termes antinomiques ; la stabilité régionale dans le cadre de la lutte contre
le terrorisme – notamment depuis les attentats du 11 septembre 2001 –
et le respect des droits de l’Homme. Dans le même temps, il affirme
partager la vision des « organisations internationales bailleurs de fonds,
renvoyant à celles-ci l’image d’une Tunisie en phase avec les défis et
enjeux du XXIe siècle » (Camau, Geisser, 2003, 217) 130.

Militants d’Ennahdha, Procès du tribunal militaire de Bouchoucha,


juillet 1992

130. C’est le cas par exemple du discours sur la mise à niveau des administrations et des entreprises.
154 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Dès 1990, il crée un poste de conseiller présidentiel aux droits de


l’Homme. En 1991, il constitue un Comité supérieur des droits de l’Homme
et des libertés fondamentales. À peine Ennahdha éradiquée du territoire
tunisien et ses militants en partie exilés ou mis en prison, la Tunisie est élue
(le 1er février 1993) à l’unanimité à la présidence de la commission des
Nations-Unies des droits de l’Homme lors de sa 49e session (Sraïeb, 1995b,
599). En décembre 1992, le Comité supérieur des droits de l’Homme et des
libertés fondamentales institue la médaille du président de la République
pour les droits de l’Homme 131. Au cours des années 1990, la Tunisie
accueille de nombreux colloques, forums en tout genre sur la citoyenneté
locale, développement durable, coopération décentralisée, lutte contre la
pauvreté, droits de la femme, de l’enfant, intégration sociale des handicapés,
préservation du patrimoine, etc. En 1999, la présidence crée un ministère
chargé des droits de l’Homme et de la communication et un secrétariat
d’État pour les Affaires islamiques qui se change en ministère au début de

131. Décret n° 92-2142 portant statut du Comité supérieur des droits de l’Homme et des libertés
fondamentales (Sraïeb, 1995, 599).
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 155

1992. Le régime se pose également en protecteur du progressisme


bourguibien et promoteur du féminisme d’État en créant en décembre de la
même année un Centre de recherches de documentation et d’information
sur la femme (CREDIF). En août 1993, il instaure un secrétariat d’État pour
les femmes et les familles. Dans le même temps, il fait ratifier de nouvelles
lois « en faveur de la femme » (Sraïeb, 1995b, 636-640).
Au sein d’Ennahdha dont la direction est transférée à Paris et à Londres
où Rached Ghannouchi est réfugié, l’heure est aux bilans critiques et à la
défense des prisonniers politiques. Durant les années 2000, le parti
islamiste multiplie ses déclarations d’attachement au principe de l’État de
droit et renchérit sur son rejet de toute forme de « violence politique, de
terrorisme, d’hégémonie et d’exclusive ». En 2005, le pouvoir semble
desserrer son étau sur lui. Des représentants d’Ennahdha participent à
une grève de la faim pour les libertés publiques, regroupant huit
personnalités de l’opposition, dont sept appartiennent à notre
échantillon 132. La grande majorité des militants emprisonnés achèvent
leur peine (les derniers quitteront la prison en 2008). Des tractations
portent sur le devenir des exilés. Rached Ghannouchi déclare, à demi-mot,
son intention de revenir sur la scène politique tunisienne à l’issue d’une
transition démocratique qui maintiendrait Ben Ali à la présidence de la
République (Ghannouchi, 2002, cité in Camau, Geisser, 2003). Révélateur,
en juin 2008, le huitième congrès d’Ennahdha se déroule dans un contexte
où le parti semble survivre uniquement sur l’aura de son leader historique.
Le congrès adopte une ligne de réconciliation nationale (appuyé
notamment par les sahéliens d’origine publicienne) dans la tradition de la
démocratie consensuelle promue par le régime 133. Ceci crée une
polémique dans les milieux d’opposition (Geisser, Gobe, 2008).

132. En l’occurrence Maître Najib Chebbi, secrétaire général du PDP, Hamma Hammami, porte-parole
du PCOT, Maître Abderraouf Ayadi, vice-président du CPR, Maître Mohamed Nouri, président de
l’AISPP, Maître Samir Dilou, membre de l’AISPP, Maître Ayachi Hammami, coordinateur du Comité
de défense de Maître Mohamed Abbou (CDMA), et Lotfi Hajji, président du Syndicat des journalistes
tunisiens (SJT) Le huitième gréviste est le juge Mokhtar Yahyaoui, président du Centre tunisien pour
l’indépendance de la justice et membre de l’association internationale de soutien aux prisonniers
politiques (AISPP). Il n’appartient pas à notre échantillon.
133. Déclaration finale du 8e Congrès du mouvement d’Ennahdha, 2008.
156 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Comme dans le cas de l’extrême-gauche, les changements du cadre


spatial, temporel et idéologique de l’engagement des activistes sont donc
indissociables de l’évolution des relations entre les éléments des
ensembles hétérogènes qui forment contemporanéité, c’est-à-dire, des
dispositifs propres à chaque époque. En ce sens, les salafistes-jihadistes
remplacent les islamistes au même titre que ceux-ci avaient remplacé les
gauchistes. Le discours islamiste de type « Frère musulman » (Ayari,
2009b) céde le terrain à d’autres discours plus radicaux qui se nourrissent
des expériences contemporaines de la nouvelle génération islamiste
(deuxième Intifada, 11 septembre 2001, rébellion sunnite anti-américaine
en Irak) qu’aucun groupe politique prêt au compromis n’a la possibilité
d’encadrer, ni même de représenter.
À partir de 2005, nous pouvons ainsi observer chez les islamistes le
même phénomène mis en évidence chez les gauchistes à la fin de leur cycle
de contestation entre 1979 et 1981. Les prisonniers quittent l’espace
carcéral et les exilés rentrent à titre individuel. Au même moment, près
de 1100 supposés salafistes-jihadistes, dont plus du quart sont étudiants
(ALTT-CRLDHT, 2008, 17), et nombres originaires de régions de
l’intérieur du pays et de zones péri-urbaines déshéritées [(ICG, 2013)],
prennent le relais au sein des prisons. Ennahdha qui, à un moment donné,
représentait le fer de lance de la subversion semble dépassé dans son
radicalisme par une forme d’islamisme plus violent et davantage
transnational, comme en témoigne le départ de nombreux volontaires
tunisiens au sein de la résistance irakienne contre les États-Unis ou la
fusillade de Soliman de janvier 2007 134.
Dans le temps politique arrêté en 2008, le cycle de contestation
islamiste type frère musulman représenté en Tunisie par Ennahdha
semble arrivé à son terme. L’amnistie de fait peut signifier que le régime,

134. Au mois d’avril 2006, environ vingt jihadistes tunisiens, coordonnés par un ancien garde national
recruté à Milan dans le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien, infiltre la
Tunisie depuis l’Algérie par la région montagneuse du Djebel Chambi. Une quinzaine de jeunes
originaires de la côte est n’ayant pu joindre la résistance irakienne contre les États-Unis se joint à lui.
Ils stationnent dans un massif dans la région de Grombalia à quelques heures de marche des zones
touristiques qu’ils entendent prendre pour cible. La traque du groupe dure dix jours et se termine le
3 janvier 2007 par une fusillade à Soliman, au sud-est de Tunis. Elle fait plusieurs victimes, dont une
parmi les forces de l’ordre.
DU GEAST À ENNAHDHA (1963-2011) 157

percevant la menace d’un nouvel ennemi, cherche des alliés pour y faire
face. Des militants d’Ennahdha négocient avec les autorités à propos de
l’éventualité de la création d’un parti islamiste légal sur le modèle du Parti
de la justice et du développement (PJD) marocain (Hamrouni, 2007).
Certains dirigeants du parti récemment sortis de prison en 2008, sont
reçus régulièrement par des ambassades étrangères qui verraient en eux
des « modérés » en mesure, si une grave crise sociale éclatait, de
discipliner les salariés et les chômeurs, de juguler l’immigration
clandestine et de couper l’herbe sous le pied des salafistes-jihadistes
(Ayari, 2008).
[Après le départ de Ben Ali en janvier 2011, Ennahdha parviendra à
réactiver son réseau de militants – celui de ses prisonniers politiques et
des exilés – ainsi que ses canaux d’intégration au jeu politique
institutionnel, déjà ouvert depuis le début des années 1980, et surtout
durant la deuxième moitié des années 2000, afin de prendre part à la
compétition électorale et se poser comme alternative au gouvernement.
Vainqueur du scrutin pour une Assemblée nationale constituante (ANC)
en octobre 2011, leader de la troïka (2011-2014) puis membre de la
nouvelle coalition gouvernementale (2015-) et première force politique
représentée au parlement (2016-), le parti islamiste consacrera sa sortie
du champ de la contestation/révolution malgré son double discours
ambiguë à l’intention d’une partie de ses militants ainsi qu’aux salafistes-
jihadistes (Ayari, 2012) qu’il tentera, en vain, de 2011 à 2013
d’accompagner de manière pragmatique vers le légalisme (ICG, 2013)].
Qu’est-ce qui fait courir les militants
en régime autoritaire ?

Changeons maintenant d’échelle et essayons de comprendre « qu’est-ce


qui fait courir les militants ? » 1 en régime autoritaire ? Plus exactement,
qu’est-ce qui caractérise l’engagement contestataire/révolutionnaire dans
ce type de système politique ? Qu’est-ce que militer veut dire, lorsque le
risque individuel est, en règle générale, plus important qu’en régime dit
démocratique ? Y a-t-il différentes manières de s’engager ? En Tunisie, au-
delà de l’origine socio-identitaire (OSI) et de la socialisation primaire et
secondaire, qu’est-ce qui pousse à s’engager malgré les risques ? Ces risques
sont-ils constants ? De quelle manière l’activiste les perçoit-il ? Comment les
autres dimensions de la vie sociale entrent-elles en interaction avec le
militantisme ? Quid de la trajectoire scolaire, universitaire et profession-
nelle du militant ? Parvient-il à concilier ses différentes activités ? Qu’est-ce
qui le conduit à se désengager, à quitter son collectif ? En d’autres termes,
quels sont les facteurs qui favorisent l’entrée en militance, l’attachement et
le détachement à un groupe politique ?
L’engagement militant, tel que nous l’avons évoqué, s’entend comme
« forme de participation durable à une action collective visant à la défense
ou la promotion d’une cause » (Sawicki, Siméant, 2006, 1). S’« engager »
renvoie en langue française, du XIVe au XIXe siècles, aux faits d’entrer dans
une situation qui ne laisse pas libre, de recruter quelqu’un, et de prendre
position sur des problèmes politiques. Au XIX e siècle, le « militant » est
celui qui a une attitude combative pour faire triompher une cause (Rey,
1992). Au XXe siècle, le terme « engagement » qualifie une personne « mise
par son engagement au service d’une cause ».

1. L’expression est d’Yvon Bourdet (1976).


160 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Depuis la Révolution française, militer désigne le fait d’agir, de lutter


pour une conviction politique. La définition sociologique est en ce sens
peu éloignée des conceptions usuelles. L’idée d’engagement sous-tend
ainsi celles de durabilité et d’attachement, celle de militantisme souligne
la force de la conviction et de la cause. Dans le sillage de William F. Sewell
(1992), lorsque les individus s’engagent, les relations qu’ils entretiennent
avec le groupe dont ils font partie (meso) et le mouvement contestataire
(macro) modifient le cadre de significations en mesure d’orienter leurs
décisions futures. La participation durable à une activité politique n’est
pas fondée sur une décision « stratégique ». Elle est sujette à reformulation
et négociation. Elle relève d’un phénomène processuel (Snow et al., 1986),
comme le note Olivier Fillieule (2001), lequel tisse une analogie entre
militantisme et carrière déviante au sens de Howard S. Becker (1985).
L’entrée en militance ne marque le début d’une « véritable » carrière
qu’une fois que l’acteur est authentifié par ses pairs 2. Cette authentifi-
cation ne correspond pas forcément au « passage à l’acte » ou au
« recrutement ».
Les auteurs américains tels Doug McAdam (1986) ou Eric L. Hirsh
(1990) emploient volontiers le terme de recrutement (recruitment) qui
en français et en anglais ont des sens similaires. Or, le mot recruitment est
souvent associé à social movement, protest et activism (mouvement social,
protestation, militance). Les travaux parlent davantage de recrutement
dans une action collective qu’au sein d’une organisation. Être « recruté »
par un collectif est analysé à travers un prisme fortement sociologique qui
met sur le devant de la scène explicative, à juste titre, les liens et les
attaches entre individus au sein des groupes. De surcroît, le terme
recruitment est dissocié de celui de commitment (engagement). Le tout un
chacun identifie souvent le début de la militance avec le « recrutement »
dans une organisation politique. Définir avec exactitude qui appartient ou
non à un groupe gauchiste ou islamiste au moment de son passage à l’acte
(première action militante) est plutôt délicat. Nous considérerons

2. Howard S. Becker précise ainsi : « Ce n’est pas tant l’auteur d’un acte déviant exceptionnel qui nous
intéresse, que celui qui maintient sur une longue période une forme déterminée de déviance, qui fait
de la déviance un genre de vie, et qui organise son identité sur la base d’un mode de comportement
déviant » (Becker, 1985, 53).
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 161

toutefois que la date d’entrée en militance rapportée par l’enquêté ou


définie à partir de traces écrites et autres témoignages, constitue une
entrée, certes formelle dans un groupe, mais suffisamment significative
pour être retenue comme point de départ de la trajectoire militante.
En effet, la différence entre participer à des manifestations, distribuer
des tracts, prendre part à des clubs de réflexion et appartenir
formellement à un groupe, y être engagé et attaché est difficile à
déterminer. En Tunisie, de nombreux cercles de discussions lycéens ou
étudiants, au cours desquels les participants abordent des sujets
« politiques », se sont montés spontanément. Lorsque l’un de ces cercles
dépasse la dizaine de participants, il signe parfois ses tracts du nom de
l’organisation dont il se réclame. D’une manière générale, un leader
entreprend un pèlerinage dans une faculté de Tunis qui « bouge » afin de
prendre contact avec des figures emblématiques de la contestation
estudiantine. De nombreux petits collectifs se montent sur ce mode. En
France, la « section de Saint-Etienne d’El Amel el Tounsi » s’est dénommée
ainsi sans que la direction de Paris ne connaisse son existence. En Tunisie,
dans les années 1980, il n’est pas rare que de jeunes élèves ou étudiants
participent aux activités culturelles des maisons de jeunes, montent des
petits groupes « islamistes », même si aucun de ces acteurs n’a entretenu
de contact prolongé avec un membre du MTI. Dans certains cas, l’individu
qui entre dans un cercle finit par être arrêté, torturé, parfois jugé et
emprisonné. À sa sortie des locaux des polices politiques ou d’une prison
du pays, il se retrouve authentifié militant. La violence subie est donc, de
ce point de vue, un élément fondamental dans l’authentification militante,
celle-ci contribuant à attacher au groupe politique, aux individus et à la
cause qu’il défend. Être authentifié notamment par son groupe de pairs
pourrait certes représenter le début de la carrière au sens littéral, mais
surtout, pour ce qui nous importe, attache à l’organisation, et, de fait,
encourage à y demeurer. Suivant la perspective de John P. Meyer et Natalie
J. Allen, l’engagement s’entend, plus exactement, comme attachement
affectif à l’organisation, coût perçu d’une éventuelle défection et obligation
de demeurer dans le collectif (Mayer, Allen, 1996). Comme nous le
verrons, l’individu s’engage lorsqu’il ne diminue pas ses coûts
(investissement dans le collectif, efforts fournis) lorsque le risque objectif
augmente.
162 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Coûts et risques du militantisme en régime


autoritaire
Sur le plan micro, les concepts de coût/risque de l’engagement
paraissent pertinents même si ceux-ci ne sont présents que de manière
transversale et implicite dans les travaux francophones dominants de
sociologie du militantisme. Ils renverraient trop aux théories du choix
rationnel peu prisées dans l’univers académique francophone. Or, les
coûts et les risques n’ont rien à voir avec les coûts et les avantages.
À l’inverse d’une théorie du choix rationnel qui considère les
comportements des acteurs comme produit d’un calcul, nous observons
d’une part, que les acteurs ne « raisonnent » en termes de coût / avantage
qu’à certains moments de leur trajectoire militante, et d’autre part que
leur comportement est plutôt chaotique. De plus, comme le montre John
Elster certaines situations profitables (bénéfices) sont obtenues sans
volonté et calcul, voire en tant qu’effet secondaire d’une action entreprise
intentionnellement à une autre fin, à l’instar des fils du laboureur, avides
et paresseux qui cherchent un soi-disant trésor enterré dans leur champ,
et, qui à force de retourner la terre, finissent par rendre le sol si fertile
qu’ils deviennent effectivement riches, mais pas comme ils l’avaient prévu
(Elster, 1986).
L’engagement n’est pas une activité sociale, fruit d’un calcul plus ou
moins rationnel – même si la perception d’opportunités institutionnelles
et politiques peut l’encourager dans certaines conjonctures. Selon Albert
Hirschman, le bénéfice individuel de l’action collective n’est pas la
différence entre le résultat qu’espère le militant et le coût, mais la somme
des deux grandeurs (Hirschman, 1983). Howard S. Becker (1960 ; 1985)
qualifie l’engagement (commitment) au sens général de « processus par
lequel divers types d’intérêt sont progressivement investis dans l’adoption
de certaines lignes de conduite avec lesquelles ils ne semblent pas avoir de
rapports directs » (Becker, 1985, 50). En ce sens, les intérêts n’orientent
pas l’engagement au sens strict et la maximisation des ressources est
davantage un effet secondaire que le produit d’une volonté et d’un calcul –
ie. un bénéfice souvent accidentel et non pas le produit d’un calcul
rationnel ou d’une stratégie, comme l’analyse souvent les sociologues dans
la lignée de Pierre Bourdieu (Elster, op.cit.).
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 163

Le binôme coût/risque de l’engagement ne désigne donc pas un raison-


nement stratégique au sens étroit du terme. Les risques du militantisme
sont, plus précisément, les dangers anticipés, sociaux, physiques ou
financiers. Les coûts du militantisme s’entendent comme les sacrifices
(Hirsch, 1990) qu’une personne est en mesure de consentir pour
accomplir son action. Ils incluent les dépenses nécessaires en termes de
temps, d’argent ou d’énergie (McAdam, 1986, 67). Au sens large, ils sont
tout ce qui peut être « dépensé, abandonné, perdu ou expérimenté
négativement (déception, souffrance) » (Wiltfang, McAdam, 1991, 989)
par les activistes durant leur participation aux activités du groupe. Nous
ne considérerons que les coûts intentionnels et non les coûts subis. Nous
pourrions les mesurer travers le temps passé et/ou la profondeur de
l’investissement au sein d’un collectif et les considérer synonymes
d’efforts fournis ou d’investissement militant.
Alors que les coûts dépendent de l’individu lui-même, les risques lui sont
extérieurs. L’activiste sait qu’il encourt des risques, sans les connaître tous.
Il peut également les refouler (Gaxie, 2005) et bien sûr en inhiber la
perception de manière plus ou moins volontaire. Doug McAdam et Gregory
Wiltfang distinguent deux dimensions du risque, l’objective et la subjective
(Wiltfang, McAdam, op.cit., 990). La première, imposée par l’environ-nement
extérieur, fait partie intégrante de l’action militante. Nous pourrions la
définir à l’aide d’un indicateur sociopolitique de risque. La seconde est une
perception qui varie selon les individus et évolue au cours de leur trajectoire
militante. La participation à un mouvement réprimé violemment est, de fait,
un indicateur a posteriori de risque objectif (ibid., 994). Mais, si tout risque
est anticipé subjectivement, celui-ci a plus ou moins objectivement des
raisons de l’être. Le raisonnement est valable pour les coûts. Leur perception
change d’activiste à activiste et fluctue lors du parcours militant.
La manière dont les autorités tunisiennes recourent à la violence contre
ses contestataires/révolutionnaires étonne les observateurs étrangers.
Depuis l’indépendance, cette violence est en effet diffuse et cyclique.
Les organisations de défense des droits humains le répètent souvent lors
des symposiums internationaux ou devant le Parlement européen : la
violence en Tunisie est sourde. La Tunisie sur ce point, ressemble
davantage à l’Espagne de Franco de la décennie 1960-1970 qu’au Chili de
Pinochet, au Maroc des années de plomb ou à la Syrie des Assad. Si le
164 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

régime tue rarement en masse, comme lors de la grève générale du 26


janvier 1978, la rumeur fait au moins état d’un mort à chaque
manifestation. Le sang coule lors des rassemblements de protestation ou
des règlements de comptes entre différents groupuscules sur les campus.
Les tortures de militants d’extrême-gauche et islamistes ont été
systématiques. Les témoignages des acteurs incarcérés font état de plus de
10 000 individus détenus entre 1990 et 1992, certainement torturés 3. Par
ailleurs, entre 2003 et 2008, plus de 1 000 personnes ont été arrêtées en
vertu de la loi anti-terroriste de 2003.
Plus précisément, l’État recourt à des activités de « contrôle social de la
protestation » (Tarrow, 1994, 24 ; Wilson, 1977 ; Gibbs, 1977) qui ne sont
pas forcément violentes (Earl, 2003). C’est seulement de manière
périodique que ce contrôle social fait place à une répression ouverte qui
éradique les groupes en transférant la majorité de leurs membres dans
l’espace carcéral ou en les contraignant à l’exil. Depuis l’indépendance, ces
activités de « contrôle social de la protestation » sont régulières – rôle de
gardien du système de l’UGTT, travail des services de renseignement de la
police et des activistes/indicateurs du parti, cooptations de leaders et
reprise de leur discours (phénomène du « couper l’herbe sous le pied ») 4.
Les épisodes de répression ouverte bien que soudains et violents ne sont
que conjoncturels. Le pouvoir tend à arbitrer les crises politiques de
manière despotique mais également libérale. Ceci est important : des
moments d’ouverture – libéralisation politique, respect relatif des libertés
publiques, contrôle social non violent de la protestation – alternent avec des
moments de fermeture – délibéralisation politique et répression ouverte
très brutales ou peu de voix discordantes sont tolérées, parfois aucune.
Sur le plan individuel, les périodes d’ouverture ou de fermeture au
cours desquelles les activistes commencent à militer constituent des
phases différenciables selon leur risque objectif. Celles-ci encouragent ou

3. Selon les témoignages de plusieurs nahdaouis incarcérés en 1991-1992, ayant passé plus d’une
dizaine d’années dans les geôles tunisiennes, plus de 10 000 personnes auraient fait de la prison ferme.
A.M., A.H. et S.D., entretiens avec l’auteur, Tunis, mai 2005. Ennahdha parle de 30 000 personnes,
Amnesty international de 8 000 et la Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme (LTDH) de
3 000 qui seraient passés entre 1990 et 1991 par les locaux de la police (Daoud, 1993, 950).
4. Anthony Oberschall (1973) qualifie ce rapport ambigu que l’État entretient avec les groupes
contestataires/révolutionnaires, nous l’avons déjà évoqué, d’activités de « channeling » qui affectent
l’offre politique : financement de collectifs, interdiction de certains, etc. (Earl, 2005).
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 165

découragent l’engagement. On l’a vu, le militantisme contestataire/


révolutionnaire en Tunisie commence souvent en milieu lycéen ou
étudiant, c’est-à-dire au sein d’espaces plus ou moins confinés que l’on
pourrait qualifier d’espaces de semi-liberté, en ce sens où il échappe, en
partie, à la logique autoritaire. Ceux-ci bénéficient d’une sorte de statut
d’extra-territorialité. C’est le cas des lieux de culte, libres, du moins lorsque
l’État ne parvient pas à les contrôler (nomination d’imams, présence
d’indicateurs de la police, etc.). C’est le cas également des universités qui
sont, certes investies par la police lors des grands mouvements étudiants,
mais qui jusqu’au début des années 1990, étaient plus ou moins
épargnées – le régime créera une police universitaire en 1990-1991 qui
mettra en grande partie fin à ce statut privilégié (Geisser, 2015). C’est le
cas, de même, des établissements secondaires.
Le militantisme au sein de ces espaces de semi-liberté est plus ou moins
risqué selon les périodes, notamment au sein des lycées et des universités
qui représentent à la fois des lieux de protestation (les activités militantes
se font en grande partie au sein de ces espaces, contrairement à la
mosquée) et des lieux de socialisation à cette protestation (on y apprend
à formuler des critiques politiques et à lutter contre le régime).
À l’université, à l’ordinaire, les étudiants qui organisent les grèves et les
manifestations sont parfois traduits devant les conseils de discipline.
Certains peuvent être renvoyés. Puis, ce quotidien change. Plusieurs signes
montrent pour ceux qui savent ou veulent les interpréter qu’une phase de
répression ouverte s’amorce. La police arrête des militants organisés à la
sortie des établissements. Les mises en garde d’amis ou de parents
proches du palais présidentiel, du gouvernement ou de l’appareil
sécuritaire se multiplient. Les forces de sécurité investissent les
établissements, tabassent et raflent les étudiants de manière peu ciblée.
À ce stade, le militantisme peut être considéré comme à haut risque.
L’entrée en militance gauchiste entre 1967-1970 et 1972-1979 5
représente un engagement à haut risque. Durant ces années, la majorité
des dirigeants des groupes sont en prison et les structures organisation-
nelles quasiment démantelées. À l’inverse, les périodes pré-1966,
septembre 1970 à mi-février 1972 sont à faible risque. De même, militer au

5. Avec un pic entre 1972 (mi-février) et 1976.


166 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

GEAST avant 1966 n’est pas transgressif. Le journal Perspectives tunisiennes


est vendu « à peine clandestinement » à la sortie de réunions de l’UGET.
Les opérations les plus risquées consistent à faire parvenir les exemplaires
du journal de Paris à Tunis, les fouilles méthodiques sont de rigueur à la
douane et le journal sans être interdit n’est pas légal – car « il parle de
politique ». Au cours de 1966, quatre militants du GEAST, agitateurs
étudiants, sont arrêtés et incorporés dans l’armée. En 1967, de nombreux
activistes sont avertis par des proches des risques qu’ils courent. Au début
de 1968, Ahmed Smaoui, l’un des dirigeants du groupe, est capturé par une
police para-politique et torturé. En mars, la quasi-totalité des
« Perspectivistes » est emprisonnée. Entre mars 1968 et mars 1970,
distribuer un tract soutenant les membres du GEAST incarcérés peut
conduire à une comparution immédiate et un emprisonnement. Khaled
Faleh, par exemple, est incarcéré au Borj Erroumi 6 pour simple distribution
de tracts. La justice assimile cette activité à de la propagation de fausses
nouvelles de nature à troubler l’ordre public et condamne en fonction.
Entre 1971 et 1972, parallèlement aux conflits au sein du parti au
pouvoir, notamment entre acteurs d’origines élites médinale/médinale et
publicienne, le régime tolère certaines voix discordantes. Plusieurs
observateurs parlent même de libéralisation politique. Le mouvement
étudiant de février 1972 s’amorce dans ce contexte. Il ressemble à une
« fête » malgré les bastonnades assez violentes lors des manifestations de
rue. La « fête » est stoppée mi-février, entre 200 et 1 000 étudiants sont
arrêtés. Plusieurs leaders étudiants, membres du PCT ou des structures
provisoires (sorte de syndicat étudiant parallèle toléré mais non reconnu)
de l’UGET sont incorporés de force dans l’armée. Les individus organisés
au sein d’El Amel el Tounsi sont retenus à la DST (Direction de la
surveillance du territoire) et jugés lors des procès de 1974 et 1975. Deux
des trois membres du comité directeur du GEAST de l’été 1967,
Gilbert Naccache et Noureddine Ben Kheder, sont arrêtés à cette époque
après l’interception d’un paquet de journaux d’El Amel el Tounsi.
Jusqu’en 1979, début de la fin du cycle gauchiste – s’étendant sur deux
ans – et de la montée concomitante de l’islamisme, l’engagement au sein

6. Un bagne traditionnellement réservé aux grands condamnés qui devait accueillir les « perspectivistes »
en 1968, les militants du comité tunisien du Ba’ath en 1969 et nombre d’islamistes vingt ans plus tard.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 167

de l’extrême-gauche est particulièrement risqué. Pendant cette période,


être organisé au sein d’El Amel el Tounsi ou de Cho’la est un délit passible
d’une peine de prison ferme appliquée dans les faits. Le militantisme est
ainsi clandestin et à haut risque. Notons qu’en 1979 dans le sillage de la
répression de la grève générale de janvier 1978, les militants de Cho’la
seront arrêtés, jugés et condamnés pour propagation de fausses nouvelles,
en raison de la création d’un journal illégal (Echa’ab es Serria). Ils seront
libérés un an plus tard en même temps que les activistes des différentes
tendances d’El Amel el Tounsi. Dans les années 1980, s’il subsiste des
groupes d’extrême-gauche au sein des campus dans l’ensemble du pays,
aucun procès politique ne leur sera intenté. Toutefois, dès 1994, des
étudiants du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT) seront
incarcérés à l’instar de Najib Baccouche 7. Ainsi de 1981 à 1994, le
militantisme au sein de l’extrême-gauche est beaucoup moins risqué que
l’engagement au sein du MTI-Ennahdha 8.
De même, durant les années 1970, militer au sein de la Jama’a al
islamiyya est loin d’être transgressif, même si l’organisation n’est pas
reconnue et légalisée en tant que telle. Aucun activiste n’est condamné ou
maltraité par les forces de sécurité. L’engagement islamiste ne devient
risqué qu’à partir de l’arrestation des cadres du Mouvement de la
tendance islamique (MTI – en juillet 1981), de plus, au gré des transactions
entre le premier ministre Mohamed Mzali et les leaders du mouvement,
notamment entre 1984 et 1986. Les années 1987-1989 sont également
peu risquées contrairement aux années 1990 où l’activisme islamiste est
criminalisé. En résumé, pour les gauchistes, nous qualifierons les périodes
pré-1966, 1971-1972 et post-1980 de moments d’entrée en militance à
faible risque (FR) et celles de 1967-1970, post-février 1972 à 1979 comme
des périodes de haut risque (HR). Pour les islamistes, les moments de
faibles risques (FR) correspondent aux années antérieures à 1981, celles
comprises entre 1984 et 1986 et 1987-1989. Les périodes de haut risque

7. Adel H., porte-parole du PCOT, entretien avec l’auteur, 2004.


8. Selon certains témoignages, lors des arrestations massives d’étudiants, les militants du PCOT sont
interpellés puis relachés assez rapidement. De toute évidence, aucun n’est emprisonné durant la
répression ouverte des islamistes. De même, seuls quelques militants du Mawad accompagnent les six
cents étudiants proches ou militants de l’UGTE (le syndicat islamiste) incorporés de force dans
l’armée.
168 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

(HR) sont respectivement 1981-1983, 1986-1987 et 1989-1994. Notons


que les dates d’entrée en militance des activistes de l’échantillon s’arrêtent
à 1985.
Si nous regroupons les périodes de haut (HR) et faible risques (FR)
significatives pour l’extrême-gauche avec les dates d’entrée en militance,
nous obtenons plus de trois-quarts d’entrée en militance lors d’une
période à faible risque (FR – figure 3) 9. Relèvent de ce cas de figure
respectivement 61 % des islamistes (figure 4).

Figure 3. Périodes significatives de faible et haut risques pour l’extrême-


gauche selon les dates d’entrée en militance

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Figure 4. Périodes significatives de faible et haut risques pour les


islamistes selon les dates d’entrée en militance

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

9. Les levées de grâce concernent les six militants « perspectivistes » condamnés en septembre 1968
et libérés en mars 1970, dont la grâce a été retirée par le président de la République en 1974.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 169

Les entrées en militance en période de faible risque (FR) pour chaque


courant idéologique sont donc plus fréquentes qu’en période de haut
risque (HR), en moyenne, un peu plus de 6 sur 10 s’opèrent en période de
faible risque (FR). En conséquence, même si le degré de risque objectif ne
se mesure pas à la violence réelle censée attendre les acteurs, le caractère
risqué de l’activisme gauchiste ou islamiste a bel et bien un effet inhibant
sur l’engagement.
En règle générale, le militantisme commence dans des espaces de semi-
liberté (lycées, université) où le risque objectif est moins élevé que dans
d’autres espaces, excepté durant les périodes de répression ouverte. Il
convient de distinguer les lieux qui se situent à l’étranger. Nous les
qualifierons d’espaces extra-nationaux (hors territoire tunisien) où le
risque est quelles que soient les périodes, relativement faible malgré les
cas de « représailles à distance » sur les familles. Les activistes passés à
l’acte au sein de ces espaces seront, somme toute, considérés comme
entrés en militance à faible risque (FR). Précisons que les coûts du
militantisme, i.e. les dépenses nécessaires en termes de temps, d’argent
ou d’énergie qu’un individu est en mesure de consentir pour accomplir
son action, sont par définition faibles au moment de l’entrée en
militance 10. Ainsi, nous partirons du postulat suivant : le début du
militantisme se caractérise par un faible coût et un faible risque (FC-FR)
ou par un faible coût et un haut risque (FC-HR). Les acteurs qui entrent
en militance au sein d’un espace extra-national (Faible risque extra-
national – FRen), quelle que soit la période (faible risque ou haut risque),
seront regroupés sous la catégorie FC-FR. Ainsi, de 6 sur 10, nous passons
à 7,5 sur 10. Plus de trois quarts des activistes d’extrême-gauche et
islamistes commencent donc leur engagement par une séquence faible
coût/faible risque (FC-FR) (figure 5) 11.

10. Même si l’acteur s’investit « totalement » au sein du collectif très rapidement, par exemple au bout
de quelques jours.
11. On notera quelques écarts inter groupes. De nombreux nahdaouis entrent en militance entre 1978
et 1981, période de faible risque pour le mouvement islamiste. Le chiffre d’islamistes s’engageant à
faible risque est de dix points plus important que celui de l’extrême-gauche (83 % contre 73 % environ).
170 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Figure 5. Entrée en militance

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

La proportion restante d’entrées en militance (23 %) en période de


haut risque – dont la moitié concerne les militants d’El Amel el Tounsi
passés à l’acte dans le sillage du mouvement de février 1972 – montre que
la répression ouverte ne la décourage pas totalement. Comme, en règle
générale, le militantisme commence dans une période de faible risque
(FR), l’augmentation du risque objectif et subjectif devrait logiquement
conduire à une réduction des coûts. Or, à partir de l’analyse factorielle 12
suivante (figure 6), on constate que les moments de passage à l’acte
précèdent d’à peine quelques années (de un à quatre ans) les pics de
mobilisation (1968 et 1972 pour l’extrême-gauche ; 1981, 1987 et 1990
pour le mouvement islamiste) et les procès politiques.
D’une part, cela montre que l’augmentation du risque objectif peut très
bien ne pas être perçue, étant donné la rapidité des répressions ouvertes.
D’autre part, cela met en lumière le fait qu’au moment où une vague
d’activistes se retrouve en prison ou en exil, une autre la remplace. On
parlera plus précisément de micro-cohorte ou de « générations
étudiantes » (Fisher, 2000) qui se succèdent. Nous y reviendrons. Les
espaces liées à l’éducation nationale socialisent politiquement – en
d’autres termes fabriquent des militants – en fonction de leur propre

12. Effectuée également à l’aide du logiciel Sphinx, l’analyse factorielle des correspondances, c’est-à-
dire la représentation graphique des écarts aux effectifs théoriques allégeant la présentation des
occurrences significatives, le montre assez clairement. Précisons qu’une analyse factorielle des
correspondances est une simple projection graphique de variables sur un espace déterminé par deux
axes. La taille du carré reflète le nombre d’observations ou d’individus statistiques. Lorsque deux
carrés sont proches l’un de l’autre, cela signifie que la corrélation est forte. Plus ceux-ci sont éloignés
du centre et plus les variables sont significatives et vice versa.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 171

temporalité, c’est-à-dire tous les cinq ans (ceci correspond au temps


moyen pour compléter un cursus universitaire). Cette période correspond
à la durée moyenne de l’engagement des activistes d’extrême-gauche. Celle
des islamistes semble supérieure, bien qu’il soit difficile de la calculer avec
précision. En effet, 20 % des militants islamistes étaient encore en prison,
en 2007, moment où nous avons construit notre base prosopographique.
On ne peut savoir s’ils appartiennent toujours au mouvement islamiste.
De plus, on ne peut considérer la durée de détention des islamistes comme
une période d’engagement politique. À partir de 1992, les conditions
d’incarcération tranchent avec celles en vigueur depuis la fin des années
1960. Elles ne permettent que très difficilement aux militants d’entretenir
des contacts. Arrêtons-nous un moment sur ce point. Comme le décrit
Abdellatif el Mekki, ancien secrétaire général de l’UGTE, incarcéré en 1991
pour plus de dix ans.

Figure 6. Analyse factorielle des correspondances entre dates d’entrée


en militance et condamnations lors des procès politiques

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.


172 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

À la prison civile de Tunis, il y a des cellules prévues pour cent. On était trois cent
cinquante. À l’intérieur, il n’y avait que deux toilettes et deux robinets. Une toilette
et un robinet étaient occupés par une vingtaine de bandits qui y avaient toujours
accès. Les trois cent trente autres n’avaient droit qu’à une toilette et un robinet,
divisez ça par le nombre, vous n’avez que quelques minutes par jour et, à partir, de
minuit il est interdit d’aller aux toilettes et au robinet, les gens doivent dormir. Pour
nous, c’était le régime d’isolement, mais ils nous sanctionnent en nous transférant
dans les chambres des droits communs. Dans les deux, il y a du positif et du négatif.
Dans l’isolement, le minimum est respecté, vous êtes avec trois ou quatre
prisonniers avec des stylos et tout, c’est mieux qu’une chambre de trois cent
cinquante où il y a de la saleté, des poux, des tiques, des vols […]. Je pensais
beaucoup, je réfléchissais beaucoup, je n’avais pas d’espace, donc je mettais un petit
sceau en plastique entre deux lits en guise de chaise. Je m’assoie, je ferme les yeux,
je pense. J’ai passé sept ans en isolement et le reste comme ça [trois ans]. Parfois il
y a un isolement très particulier. On est déplacé dans des chambres de pervers
exprès pour nous intimider psychologiquement. Mais la majeure partie s’est passée
en isolement, soit avec une ou deux personnes, soit tout seul. À la prison du 9 avril,
à Sfax, à Monastir, je me rappelle qu’on était tout seul dans une cellule de deux
mètres et demi sur trois où il y a un trou pour les toilettes et une porte en fer. Pour
l’aération et la lumière, il y avait un petit trou de douze centimètres 13.

Auparavant, les directions des groupes politiques étaient transférées


en prison. Les militants étaient regroupés au sein d’un même espace,
poursuivant, la plupart du temps, plus efficacement qu’à l’extérieur, leur
formation doctrinale. Mohamed Ben Salem, responsable régional du MTI,
est emprisonné de mars à décembre 1987 avec les cadres dirigeants du
parti, [ministre de l’agriculture sous la troïka (2011-2014), député
Ennahdha à l’Assemblée des représentants du peuple (2014-], il décrit la
vie communautaire en ces termes :
On était dans des petites cellules mais il y avait dans notre pavillon une grande
salle où on est arrivé à tenir jusqu’à cent vingt ensemble. J’y suis resté la plupart
du temps, et là j’ai fait la connaissance de beaucoup de dirigeants du mouvement.
On était à part, il n’y avait pas de droits communs. On s’organisait comme on le
voulait. On discutait vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour organiser notre
journée. On votait sur tout et n’importe quoi, est-ce qu’on fait la prière avant ou
après le repas, etc. […] On recevait les couffins, quelqu’un de minutieux était
désigné pour les répartir en commun 14.

13. Abdellatif el Mekki, entretien avec l’auteur, 2006.


14. Mohamed Ben Salem, entretien avec l’auteur, 2006.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 173

En prison, entre 1968 et 1970, les « Perspectivistes » tenaient de


véritables cours magistraux. Par exemple, Hafedh Sethom, avait entamé
pendant trois mois une série de cours sur l’histoire du Maghreb à raison
d’une heure par jour et Gilbert Naccache, un exposé doctrinal sur la pensée
de Rosa Luxembourg. Entre 1973 et 1979, les militants d’extrême-gauche
se mobilisaient constamment pour revendiquer de meilleures conditions
de détention. À partir du milieu de la décennie, ils réussirent à obtenir de
nombreux livres, à dormir dans des lits superposés et obtinrent même une
télévision. Ils pouvaient communiquer via des messages dans les couffins
avec les individus non incarcérés, en clandestinité 15. Afin de délimiter une
limite chronologique à l’analyse, nous considérerons donc, de manière
arbitraire, que les trajectoires militantes des islamistes emprisonnés en
1991-1992 s’arrêtent au moment de leur entrée dans l’espace carcéral.
Nous traiterons la suite de leur parcours après cette période (arrêt,
reconversion ou poursuite de leur militantisme) dans le chapitre consacré
aux conséquences biographiques de l’engagement.

Le temps des études (disponibilité biographique et


cognitive)
L’entrée en militance correspond pour les gauchistes aux premières
années d’université. Pour les islamistes – quasi-totalité des occurrences
de 1976 à 1985 – celle-ci a lieu, le plus souvent, durant les années lycée,
plus précisément deux ans avant le baccalauréat (tableau 12).
Les lieux de l’éducation nationale sont des espaces de semi-liberté.
Comme y militer est moins risqué qu’au sein d’autres espaces, il parait
logique, on l’a vu, qu’ils soient prisés par les activistes. Or, ceci demeure
insuffisant sur le plan de l’analyse. Il est nécessaire de faire varier l’échelle
et de descendre au niveau micro et individuel. De ce point de vue, la quasi-
totalité des acteurs de la population ont été étudiants et ont vécu à ce titre

15. Pour un récit détaillé des conditions carcérales des gauchistes en 1968-1970 et 1973-1979,
cf. Bessis et Othmani (2002), Fethi Belhaj Yahia (2010) et Mohamed Cherif Ferjani (2014), Gilbert
Naccache (2009). Pour les islamistes, cf. Sami Ben Gharbia (http://www.kitab.nl/borj-erroumi-xl/),
Se référer également au rapport d’Human Right Watch (2004), ou aux témoignages d’islamistes
emprisonnés publiés régulièrement sur le site de Tunis News.
174 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

une période de « disponibilité biographique » (biographical avaibility) qui


se définit comme un laps de temps au cours duquel les chances d’entrée
dans un groupe militant sont favorisées 16 parce que les contraintes
personnelles (Oliver, 1984) augmentant les coûts de l’engagement (emploi
à plein temps [McAdam, 1986 ; Verba et al., 1990], vie de couple et/ou de
famille [McAdam, 1986, 70]) sont inexistantes.

Tableau 12. Correspondance entre l’entrée en militance et les premières


années de scolarisation en %

Non 1986- 1982- 1976- 1973- 1971- 1967- Jusqu’en Total


EU 16 1989 1985 1981 1975 1972 1970 1966
1986-1988 0 63 25 0 0 0 0 12 100 (8)
1982-1985 3 50 29 14 4 0 0 0 100 (29)

1976-1981 21 3 21 40 5 2 0 8 100 (38)

1973-1975 17 0 0 30 4 36 9 4 100 (23)

1971-1972 11 0 0 2 3 60 9 15 100 (55)

1967-1970 33 0 0 0 0 7 20 40 100 (14)

Jusqu’en 0 0 0 0 0 2 3 95 100 (74)


1966

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Les étudiants 17, en tant que groupe social, possèdent plus que d’autres
catégories de la population une ressource assez vite épuisée par
l’engagement politique : le temps 18. Il paraît logique, à première vue, que
leur propension à militer soit forte. Cette disponibilité en termes de temps

16. Non EU signifie « pas d’études universitaires ».


17. Cf. la dernière étude sur le sujet, une régression logistique à partir des données d’une enquête
quantitative sur un échantillon de 15 053 individus (l’étude American Citizen Participation).
Les indicateurs sont affinés à l’aide d’un corpus de plus de 2 500 entretiens semi directifs (Schussman,
Soule, 2005).
18. Durant les années 1970-1980, les lycées sont de mini-campus comparables aux universités sur
de nombreux plans.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 175

va de pair avec une absence d’insertion dans l’espace professionnel. Ne


pas avoir de vie professionnelle limite par exemple la portée des sanctions
(Snow et al., 1986) (renvoi, blocage de carrière, mutation, etc.)
susceptibles de frapper l’activiste en régime autoritaire.
De nombreuses études sur les conditions de vie des étudiants en France
(Coulon, 1997) l’attestent, l’entrée à l’université, en particulier lorsqu’elle
se traduit par une décohabitation parentale, peut entraîner une distance
envers le milieu familial. Cette distance n’est pas simplement
géographique, elle est sociale, au sens où elle facilite l’inculcation des
normes propres au milieu étudiant, plus précisément à la discipline suivie,
laquelle agit comme véritable matrice socialisatrice (Coulon, 1997 ;
Francès, 1990). Résider en cité universitaire accentue ce phénomène en
insérant l’étudiant dans un lieu où tout rappelle la faculté et sa temporalité
propre 19. Dans les cas où la famille proche de l’étudiant n’a pas eu
l’occasion d’être socialisée dans un établissement d’enseignement
supérieur, l’étudiant se coupe de son milieu d’origine à mesure qu’il
poursuit son cursus, la profondeur de cette coupure variant d’un individu
à l’autre. Les exemples sont très fréquents au sein de notre population,
notamment dans les années 1970, lorsque les établissements
d’enseignement et leurs structures d’hébergement (internats, résidences
universitaires) étaient concentrés dans les grands centres urbains.
Sur ce plan, l’« irruption » dans l’espace universitaire représente un
turning point (carrefour biographique) majeur autorisant sinon
l’affranchissement du moins la distanciation vis-à-vis des modalités de la
socialisation primaire. Ces turning points rythment le cycle de vie qui se
définit comme une combinaison de contraintes biologiques et
d’assignations institutionnelles et sociales (Kessler, Masson, 1985). Ce sont,
en d’autres termes, des étapes charnières à l’issue desquelles les individus
cherchent à s’adapter à leurs nouvelles conditions sociales. En ce sens, les
acteurs tentent de maintenir une certaine cohérence de leur conception du
« soi » et de leur système de pratiques. Peter L. Berger et Thomas Luckman,
dans la tradition interactionniste, qualifient ce travail de double processus
d’« adaptation » et d’« alternation » (Berger et Luckmann, 1986, 198). Plus
précisément, l’« adaptation » consiste à réduire la tension existante entre

19. C’est même la seule variable sociologique qui justifie leur qualificatif de groupe social (OVE, 2000).
176 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

les conditions sociales créées par les turning points et la représentation de


ces conditions. Elle se traduit par une redéfinition des pratiques et leur
réinterprétation positive (justification). L’« alternation » est une
« adaptation » à un changement plus brutal. Ces deux processus sont dans
l’absolu émotionnellement couteux pour l’acteur 20. En effet, celui-ci doit
mobiliser des ressources sociales et cognitives afin de reconstruire une
vision du monde aussi cohérente que celle dont il a généralement héritée
durant l’enfance (Voegtli, 2004).
Aussi, ces turning points créent-ils des zones de turbulences
identitaires et sociales. Linda K. George qualifie ces périodes de
« disponibilité cognitive » (cognitive avaibility) (George, 1993) où le
caractère structurant des micro-socialisations est particulièrement
prononcé (Hogan, 1978). Les rencontres avec des « autruis significatifs »
(Dubar, 1992), c’est-à-dire avec les individus qui influencent et participent
de la construction/re-construction identitaire, sont plus nombreuses, la
taille du réseau de sociabilité augmente, et les interactions sont plus
marquantes. Dit plus simplement, durant cette période, les acteurs sont
davantage influençables. Eric Agrikoliansky arrive à des conclusions
similaires, remarquant que l’« engagement moral » « intervient à une
étape spécifique de la trajectoire de vie, surgissant souvent dans les
interstices qu’ouvrent dans une biographie les moments de rupture »
(Agrikoliansky, 2001, 39). Il affirme notamment que « c’est dans les
interstices qu’ouvrent les aléas de l’histoire individuelle (déménagement,
retraite 21, évolution de la situation familiale) que l’attrait pour
l’association [Ligue des droits de l’Homme en France] semble le plus fort »
(Agrikoliansky, 2002). Dans la même perspective, Ziad Wael Munson va
jusqu’à faire de la période de disponibilité cognitive le facteur principal
qui expliquerait, à caractéristiques sociodémographiques et pré-
dispositions égales, l’attachement à une cause. L’auteur compare les
biographies de deux acteurs des mouvements anti-avortement – l’un,

20. Selon Mara Loveman (1998), ils entrent dans la définition des coûts du militantisme.
21. En effet, en France, le temps de la retraite se caractérise par un accroissement des activités
associatives et politiques. Celui-ci s’accompagne de l’augmentation de la taille du réseau de sociabilité,
du moins chez certaines catégories sociales (cadres supérieurs et professions libérales). Cf. les
enquêtes de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), notamment la
collection « Données sociales ».
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 177

simple sympathisant, l’autre, extrêmement mobilisé dont l’engagement a


débuté dans une période de cognitive avaibility – et conclut que cette
variable est discriminante (Munson, 2002, 103-104 et 249-250). Aussi, les
moments étudiant et dans une certaine mesure lycéen 22 constitueraient-
ils une période de disponibilité biographique et cognitive fondamentale
augmentant la propension à se forger une vision politique du monde
(socialisation politique secondaire) et à s’engager politiquement au sein
d’un collectif militant.
En outre, de nombreux éléments pourraient contribuer à expliquer ce
penchant étudiant vers l’activité politique. En France, en règle générale, les
étudiants sont d’autant plus politisés qu’ils appartiennent à des catégories
sociales susceptibles de recourir à l’action politique (cadres supérieurs,
professions libérales) (Dubet, 1994). Dans la plupart des pays en voie de
développement, les étudiants se sentent en quelque sorte investis d’une
mission d’avant-garde et d’éducation 23. Le sentiment nationaliste jouant
de concert, la variable origine sociale est beaucoup moins discriminante.
Nous retiendrons qu’être étudiant diminue coûts et risques objectifs
associés à l’entrée en militance en d’autres états, et réduit la perception
négative de l’investissement militant (coûts) et du risque objectif de
l’engagement – cela inhibe en quelque sorte cette perception. Nous
remarquerons que les étudiants « non organisés » au sein des groupes
gauchistes ou du mouvement islamiste pouvaient s’impliquer au sein des
structures provisoires de l’UGET dans les années 1970 ou dans l’Union
générale des étudiants tunisiens (UGTE) dans les années 1980. En règle
générale, ils participaient aux élections des conseils scientifiques et
assistaient aux assemblées générales (AG). Les moins investis se
contentaient d’aller jouer au football lorsque les grèves générales,
fréquentes à l’époque, étaient votées. On notera, également, la présence
importante, dans les années 1960, d’étudiants destouriens engagés ou non
dans les organisations de jeunesse du parti. Ceux-ci dans la première
moitié de la décennie étaient en majorité partisans du socialisme

22. C’est-à-dire en règle générale les deux dernières années d’enseignement secondaire.
23. Cette variable faisait d’autant plus sens à l’aube des indépendances. Le milieu étudiant était
davantage élitaire et la mission d’avant-garde perçue dans une plus large mesure (Waardenburg,
1966, 73-118).
178 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

destourien (développement des coopératives de production) à l’instar de


Mustapha Ben Ja’afar, cofondateur de la LTDH et du Forum démocratique
pour le travail et les libertés (FDTL) [Président de l’Assemblée nationale
constituante (ANC) de 2011 à 2014. Son parti le FDTL, Ettakatol en arabe,
arrivera en troisième position aux élections d’octobre 2011. Il sera
membre de la troïka.] Des années 1960 aux années 1990, outre les
partisans de la tendance libérale destourienne et ceux de l’ancien « super
ministre » Ahmed Ben Salah regroupées au sein du Mouvement d’unité
populaire (MUP), des petits groupes pro-libyens, notamment dans le Sud
du pays, ba’athistes irakiens ou syriens étaient également présents.

Affiliation au milieu universitaire et types


d’engagements militants
Lors de sa période lycéenne ou estudiantine, l’acteur s’insère dans un
processus d’affiliation au milieu scolaire. À ce titre, son militantisme peut
très bien faire partie intégrante de ce mécanisme d’intégration. Le temps
des études s’apparente à une pré-socialisation professionnelle. Plus la
discipline suivie est professionnalisée, plus son pouvoir de socialisation est
important. Dans certains cas, notamment en sciences humaines, la
socialisation universitaire conduit l’étudiant à miser sur les pratiques
extrascolaires qui l’affilient au rôle d’intellectuel et lui font vivre cette
intégration comme une aventure 24. L’apprentissage du discours gauchiste
et/ou du syndicalisme étudiant développe des compétences qui participent
du rattachement au milieu universitaire. De même, cet apprentissage est
une forme d’accumulation de capital militant (Matonti, Poupeau, 2004)
transposable dans d’autres domaines de la vie sociale. La possibilité de
valoriser ce capital militant – plus que l’intention de le mettre en valeur –
pourrait constituer un élément favorable à l’engagement politique
contestataire/révolutionnaire. Parfois cet engagement peut faire partie d’un
style de vie (Juhem, 1999) qui participe d’une aventure intellectuelle.

24. Cf. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (1964). Les auteurs notent ainsi que les étudiants en
lettres et sociologie des années 1960, confrontés à l’absence de débouchés professionnels, sont parfois
contraints afin de sauver le sens de leur entreprise (études supérieures), de la considérer comme une
aventure intellectuelle.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 179

En Tunisie, il faut attendre les années 1966-1967, c’est-à-dire les


débuts de l’iconographie guévariste et de la mode vestimentaire mao
européennes, pour repérer des signes de distinction pouvant participer
d’un style de vie militant. Les premiers posters de Che Guevara tapissent
alors les murs des appartements étudiants engagés. De rares étudiants
arborent la tenue de garde rouge. À partir de 1973, dans les chambrées, les
portraits de Che Guevara, toujours à l’honneur, côtoient ceux de Georges
Habbache et Ghassan Kanafani 25. Dans les cités universitaires, les posters
sont remplacés par de petites photos discrètes en raison des contrôles
furtifs des femmes de chambre. À la même époque, au niveau musical,
Saliha, Abdelhalim el Hafez, le Ma’alouf, Mouloudji et Georges Brassens
perdent de leur charme au profit de Cheikh imam et de Marcel Khalifa 26
puis de troupes musicales étudiantes louant la résistance afghane ou
palestinienne (Aouled Bou Makhlouf ou Aouled Gafsa). Dans les années
1980, les activistes du MTI-étudiant placent, parfois sur les mêmes murs
des chambres universitaires, qui entre dix et quinze ans plus tôt
accueillaient les photos des héros de la révolution cubaine ou de la
résistance palestinienne du FPLP, des posters du commandant Massoud,
de Mohamed Baqir Sadr 27, de Malek Bennabi 28, de l’Ayatollah Khomeiny.
Dans certaines chambres, on peut voir des portraits de Rached
Ghannouchi et autres leaders du MTI côtoyant des images plus réduites
d’étudiants emprisonnés, « tabassés » ou torturés par les forces de l’ordre.
Le cas de Nabil A, étudiant tunisien entré au Watad (extrême-gauche)
au début des années 1980 à la fin du cycle de contestation gauchiste,
illustre la relation entre style de vie et militantisme. Alors qu’il atteint l’âge
de seize ans, sa mère commence à porter le hijab et se met à « parler de
religion » à la maison. Il prie quelques mois puis cesse. Le premier frère,
militant dans un petit groupe islamiste, est contraint à l’exil en 1989.
Le second, militant actif du MTI, est resté membre d’Ennahdha en exil
jusqu’à la fin des années 2000. Au lycée, initié par un professeur qui lui

25. Écrivain palestinien activiste du Front populaire de libération de la Palestine.


26. Compositeur inspiré des poèmes de Mahmoud Darwich, chanteur oudiste libanais.
27. Penseur chiite irakien (1935-1980), auteur notamment d’Iqtisadouna (notre économie) et de
Falsafatouna (notre philosophie).
28. Penseur algérien (1905-1973), inventeur du concept de « colonisabilité », auteur de nombreux
ouvrages sur le monde musulman.
180 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

offre le Manifeste du Parti communiste, il découvre peu à peu Karl Marx et


Lénine. Avec un ami dont le frère semble proche d’une tendance d’El Amel
el Tounsi, il crée un cercle de discussion où une poignée d’élèves discutent
des meilleures manières de quitter discrètement le lycée afin de se joindre
aux manifestants lors des mouvements sociaux 29. D’abord orienté en
section scientifique, il insiste, malgré les pressions familiales, pour « aller
en lettres rejoindre ses amis ». Il porte cheveux longs, rangers, bretelles
américaines sur le t-shirt : Ses amis se disent blousons noirs. Au lycée,
certains le surnomment le françaoui (français). Un camarade d’école lui
fait découvrir Cheikh imam 30, « cette arabité » qu’il dit négliger, et
l’encourage à entrer au ciné-club, au cinéma de Carthage. Il se souvient de
films de Costa Gavras, de l’affaire Matttei, de discussions sur le capitalisme,
de la pression du président du ciné-club pour imposer l’arabe comme
langue exclusive de débat. Il lit La nausée de Jean-Paul Sartre puis des
ouvrages d’Albert Camus. Les sorties au ciné-club sont l’occasion de
« virées » juvéniles. Maîtrisant mal l’arabe, l’arabisation de la philosophie
(1976) l’aurait fait échouer au baccalauréat. Il commence à s’intéresser
aux poètes arabes et s’éloigne de ses amis « blousons noirs ». En 1980, il
obtient son baccalauréat de lettres avec une « bonne moyenne » en
histoire géographie qui lui permet de s’orienter en histoire à l’École
normale supérieure (ENS) de Sousse 31. Il loge à la cité universitaire et
entre au Watad. Il est renvoyé de l’ENS après sa participation à une rixe
plus intense que d’ordinaire entre étudiants du MTI et du Watad.
Comme le montrent les tableaux 13 et 14, la surreprésentation de
militants d’extrême-gauche ayant suivi un cursus supérieur en sciences
humaines et sociales (+6) et en droit (+5) est manifeste. Les islamistes,
quant à eux, se trouvent davantage au sein des écoles d’ingénieurs, de
commerce, d’architecture, et dans les facultés de théologie et en sciences.

29. Par exemple, lors de la grève générale de janvier 1978, il manifeste devant son établissement
secondaire avec des amis qui se font arrêter.
30. Cheikh imam, de son vrai nom Iman Issa, joueur de oud, a été très populaire dans le monde arabe,
notamment dans les années 1970 parmi les gauchistes. Chanteur égyptien engagé, emprisonné à
plusieurs reprises, c’est d’ailleurs Hachemi Ben Frej, le cofondateur d’El Amel el Tounsi qui a enregistré
et produit son premier disque.
31. En Tunisie, l’orientation à l’université est prescriptive, l’élève et/ou sa parentèle ne peuvent choisir
la filière qu’à partir du moment où les résultats scolaires le lui permettent. L’OSI joue probablement,
dans la même mesure que l’origine sociale en France, sur le choix d’une filière revalorisée socialement.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 181

Tableau 13. Type d’études suivies selon le courant


d’appartenance en %
Gauche Islamistes
Sciences humaines et sociales 25 10
Médecine 14 16
Droit 20 7
Sciences (physique-chimie- 14 17
maths-biologie)
Lettres 12 7
École d’ingénieurs ou de 2 17
commerce
Pas d’études universitaires 7 9
Philosophie 6 5
Théologie 0 12
Total 100 100

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Tableau 14. Écarts rapportés aux effectifs théoriques du type d’études


suivies selon le courant d’appartenance
Gauche Islamistes
Sciences humaines et sociales 6 -5
Médecine 0 1
Droit 5 -4
Sciences (physique-chimie- 0 1
maths-biologie)
Lettres 2 -1
École d’ingénieurs ou de -5 6
commerce
Pas d’études universitaires 0 1
Philosophie 0 0
Théologie -4 5
Total 133 58

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.


182 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Partie prenante d’un style de vie, le militantisme durant le temps des


études peut, à ce titre, participer du processus d’affiliation à l’université.
En milieu étudiant, le type d’études suivies détermine en grande partie ce
style de vie. Le sexe et la situation familiale, tout comme le niveau d’études
et l’origine sociale (profession du père) sont, en règle générale, moins
influents. Le type d’établissement supérieur et la filière choisie constituent
de véritables matrices socialisatrices déterminant jusqu’aux modalités
d’inscription socio-spatiales dans la ville (Felonneau, 1994, 557) (endroits
où on se déplace). La discipline étudiée définit un style de scolarité et un
style d’existence, lequel dans certains cas préfigure celui que déterminera
l’éventail des professions auquel la discipline ouvre l’accès. Et plus cette
discipline est professionnalisée, on l’a vu, plus celle-ci gagne en pouvoir
socialisant. À l’inverse, l’incertitude qui pèse sur l’avenir professionnel
conduit certains étudiants à se construire une identité d’intellectuel qui
peut comporter des éléments tels que le refus du scolaire – une sorte
d’anti-conformisme de gauche (Delsaut, 1970). L’ensemble des
comportements des étudiants (affiliations politiques, goûts esthétiques
d’avant-garde, rythme de vie à contre temps, lieux de fréquentations
obligés) marquerait une volonté de rupture avec certaines règles du jeu
scolaire ayant pour corollaire l’hyper-adhésion au rôle d’intellectuel
« engagé » dont l’intégration au monde de l’université en constitue,
paradoxalement, l’effet secondaire (Elster, 1986).
Les loisirs culturels à tonalité politique (ciné-clubs, clubs de théâtre)
sont des sortes de rites plus ou moins imposés par des groupes
intellectuelle-ment légitimes (étudiants initiés, professeurs). En France,
du milieu des années 1950 à la fin des années 1970 environ, faire partie
du ciné-club et être étudiant en lettres ou sciences humaines, était une
étape de la construction de l’identité estudiantine, ce qui fut aussi le cas en
Tunisie. En France, les ciné-clubs ont été fréquentés par la majeure partie
des militants anticolonialistes et anti-impérialistes de 1954 à 1976 32 .

32. Les différents récits biographiques ou autobiographiques d’ex-soixante-huitards français font


référence aux ciné-clubs et plus généralement au cinéma engagé. François Maspero, étudiant en
ethnologie, par exemple attribue son futur « engagement dans l’édition » à l’expérience d’un « grand
choc » au moment de la projection du premier film ethnologique de Jean Rouch et au débat qui
s’ensuivit (Ross, 2005, 89).
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 183

Dans les années 1950, le ciné-club de Tunis 33, installé dans la salle du
cinéma « Le Paris », est contrôlé par les professeurs du lycée Carnot
proches des partis communistes français ou tunisien. Tous les dimanches
matins s’y réunissent les « intellectuels progressistes » majoritairement
français ou juifs-tunisiens, des professeurs de lycée ou de l’Institut des
hautes études, des avocats, des médecins, des psychiatres et des élèves du
lycée Carnot. À la même époque, Mohamed Charfi, l’un des fondateurs du
GEAST en 1963, élève dans la section sadikienne du lycée de Sfax, retrouve
ses professeurs, les époux Gilles et Tahar Cheria’a 34, au ciné-club de Sfax.
Le lycée de garçons de Sousse abrite également durant cette période un
ciné-club. Quelques années plus tard à Tunis, le lycée Alaoui accueille une
panoplie d’activités culturelles, dont un ciné-club qui projette tous les
samedis un film suivi d’un commentaire et d’un débat animé par un
professeur de français du lycée. Les deux maisons de la culture de Tunis,
Ibn Khaldoun et Ibn Rachik, hébergent également des activités
cinématographiques. La fin des projections appelle des débats sur
l’esthétique et, bien sûr, sur le politique d’une manière générale. De
nombreux militants évoquent l’influence de ce genre de loisir culturel sur
leur « prise de conscience politique ». Ciné-clubs, clubs de théâtre, voire
cercles de philosophie ou de réflexion sont, quelles que soient les périodes,
indissociables des cursus scolaires et supérieurs. Généralement, les
pratiques culturelles (lectures, arts, etc.), politiques ou non, sont fortement
développées chez les étudiants lorsqu’elles fournissent des savoirs
directement mobilisables dans le cadre des études. Sur ce point, la
concordance entre la France et la Tunisie est étonnante.
Le marxisme structuraliste était dominant dans le champ académique
français du début des années 1960 environ jusqu’à la fin des années 1970
(Anderson, 1977 ; Dosse, 1992), notamment en histoire, économie et
sociologie. En Tunisie, cette période s’est prolongée et il n’est pas rare de
lire des articles de la Revue tunisienne des sciences sociales rappelant, dans

33. Ses activités sont liées à celles de l’Université nouvelle, une association du PCF qui organise dans
la salle des fêtes du lycée Carnot des rencontres avec des écrivains français anticolonialistes et des
séminaires sur des thèmes divers.
34. Tahar Cheria’a crée en 1966 les journées cinématographiques de Carthage, un festival de cinéma
principalement africain dans les années 1960 qui se tient tous les deux ans. D’abord directeur du
cinéma au ministère de la Culture, il devient un cinéaste tunisien de renom.
184 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

les années 2000, les notions de « lutte des classes », de « formation


économique et sociale », d’« impérialisme », d’« échange inégal », etc.
Les mémoires de diplôme d’études supérieures (DES) de certains militants
tunisiens d’extrême-gauche des années 1960 ne diffèrent pas véritable-
ment des analyses socioéconomiques publiées dans le journal Perspectives
tunisiennes. Les concepts sont similaires, seule la tonalité générale change,
moins pamphlétaire dans les travaux universitaires. En 1964, le premier
article que publie Salem Rejeb dans Perspectives plagie le cours de
sociologie de la coopération qu’il suit à l’École pratique des hautes études
à Paris 35. Ahmed Smaoui, étudiant en géographie, traite au sein du journal
les questions de réforme agraire avec des outils théoriques acquis à
l’université. Quant à Mohamed Charfi et Mohamed Marfoudh, étudiants
en droit, ils se chargent des analyses à la croisée du politique et du
juridique. Par ailleurs, notons que les activistes d’extrême-gauche
soulignent leurs bons résultats académiques par rapport aux
« destouriens ». Ils réussissent « en travaillant moins que les autres » :
rupture avec les règles du jeu scolaire mais attachement à la performance
académique ; en voici quelques illustrations :
J’allais rarement en classe, j’y allais pour faire un exposé parce que les militants de
gauche de l’UGET des années 1970 étaient parmi les meilleurs étudiants. Ce sont
eux qui étaient lauréats, qui gagnaient les prix Bourguiba de fin d’études, de
maîtrise, en français comme en arabe. C’est vrai qu’on n’allait pas beaucoup en
classe, mais on lisait tout le temps, on discutait tout le temps […], ce qui fait que j’ai
réussi mes études sans aucun problème 36.
Il s’est avéré que les destouriens étaient des étudiants qui ne réussissaient pas,
qui n’étaient pas brillants dans leurs études, nous étions plus brillants qu’eux 37.
On réussissait nos études, on était brillant, ce qui tranchait terriblement avec les
destouriens qui, eux, ne comprenaient pas comment on réussissait à avoir des
filles, de l’argent, à faire de la politique et à réussir, ça leur échappait […]. Inutile
de te dire que les gens du Destour de l’époque étaient dans l’indigence idéologique.
Réalisant ma formation théorique tout en étant en même temps fonctionnaire chez
Delouvrier, faisant un troisième cycle en géographie, j’avais tous les atouts de mon

35. Salem Rejeb, entretien avec l’auteur, 2005.


36. Hamma Hammami, entretien avec l’auteur, 2006.
37. Mohamed Saddam, entretien avec l’auteur, 2005.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 185

côté du point de vue consistance, matière, et on était tous comme ça.


Mohamed Charfi était dans la même situation, Sadok Marzouk était major chaque
année à la Faculté de droit et Brahim Razgallah en médecine 38.

En outre, l’activité syndicale étudiante, quasi systématique, chez les


gauchistes de l’échantillon, constitue en règle générale quel que soit le
contexte, un indice d’affiliation au milieu universitaire 39. Enfin, et cela est
une constante y compris chez les islamistes tunisiens durant les années
1980, la manière de présenter les exposés doctrinaux, les précautions de
langage pour exprimer son désaccord sur un point théorique, les
constructions d’argumentaires destinés à emporter l’adhésion, les
aptitudes à la prise de parole publique lors des assemblés générales
universitaires et les capacités à défendre becs et ongles un point de vue,
même s’il paraît faux, forment un capital militant qui peut être réinvesti
dans d’autres domaines de la vie sociale. Quant aux livres commentés et
présentés lors des réunions de cellules, ils font parfois partie du
programme de philosophie de terminale ou des cours dispensés dans les
établissements d’enseignement supérieur. La frontière entre travail
universitaire et travail intellectuel militant est, en ce sens, poreuse. Durant
les années 1960-1970, Karl Marx et Lénine peuvent être réinvestis en
histoire, économie et sociologie tout comme Hassan el Banna et Hassan
Hanafi 40 en théologie ou en philosophie à partir de son arabisation en 1976.
Chez les militants islamistes des années 1970-1980, la dimension
académique des ouvrages étudiés dans les cellules n’est pas négligeable,
même si les islamistes suivent davantage des cursus scientifiques où les
connaissances théologiques et politiques cumulées ne sont directement
valorisables. À la fin des années 1960, H’mida Enneifer étudie en troisième
cycle d’études islamiques à la Sorbonne. Au début des années 1980,
Mohamed Goumani s’inscrit en histoire. À force de suivre de manière
assidue les réunions du MTI puis celles du Mouvement des islamistes
progressistes (MIP), il se réoriente en théologie, discipline qui permet de
réinvestir ses connaissances cumulées en cellules. Il deviendra d’ailleurs

38. Ahmed Smaoui, entretien avec l’auteur, 2005.


39. Y compris lorsque les étudiants s’opposent à la ligne officielle du syndicat.
40. Hassan Hanafi est professeur de philosophie à l’université du Caire. Islamiste hétérodoxe, ses
travaux ont notamment influencé le MIP en Tunisie.
186 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

enseignant en théologie. L’engagement de Zyed Krichen au sein du MIP, se


différencie guère d’une aventure intellectuelle. Cas rappelant celui des
communistes français décrits par Bernard Pudal 41, Houcine Jaziri
[Secrétaire d’État chargé de l’Immigration (2011-2014), député Ennahdha
à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) en 2015] a été
véritablement formé intellectuellement par « le parti » (MTI) et semble
utiliser ces connaissances dans le cadre de ses cours de philosophie au
lycée et à l’université. La littérature étudiée au sein des cellules du MTI
est assez éclectique. On trouve des écrits comme ceux de Mohamed Baqir
Sadr, Abou al a’la al Mawdoudi (théoricien islamiste indo-pakistanais),
Redouane Sayed (professeur d’études islamiques à l’Université libanaise
depuis 1977), Tarik el Bishri (juriste et historien égyptien contemporain),
Hassan Tourabi (leader des Frères musulmans soudanais) et bien sûr
Hassan al Banna, Sayed Qutb et, surtout, son frère Mohamed Qutb.
Mais ces cas sont loin d’être majoritaires. À la différence des gauchistes,
plus nombreux à suivre des cursus de droit et de sciences humaines où
l’apprentissage du rôle d’intellectuel engagé est important, les islamistes,
plutôt scientifiques vivent une socialisation universitaire différente.
La maitrise de ce type de connaissance est secondaire – l’étudiant en
sciences ou en école d’ingénieurs n’a pas besoin de maîtriser les codes du
ciné-club ou avoir lu le capital de Marx pour s’affilier à son identité
estudiantine. Au lieu d’intégrer au milieu de l’université, la maîtrise des
penseurs islamiques et bien sûr du Coran et de la Sunna permet à l’étudiant
islamiste, notamment lorsqu’il est d’origine extra-muros, de rester proche
de la tradition et du « peuple » que l’université est censée préparer à
quitter. Cela lui offre également la possibilité de transformer les rapports
de force traditionnels au sein de la famille, parfois en inversant les
hiérarchies à son profit. La connaissance du discours théologique confère
une légitimité intellectuelle qui rappelle celle de l’imam. Il est celui qui sait,
celui qui est à même de trancher entre le licite et l’illicite. Combinée au
statut d’étudiant, encore associé dans les années 1980 à la réussite sociale,
cette maitrise du discours religieux est valorisante au sein de certaines
familles, en particulier de filiation extra-muros, mais pas seulement.

41. Pour des jeunes faiblement pourvus en capitaux culturels et scolaires, la formation intellectuelle
donnée par le parti apparaît comme le substitut d’une culture légitime (Pudal, 1989).
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 187

Dans ma famille, personne ne faisait la prière. Avec Bourguiba, la religion avait


une force individuelle, notre mouvement a donné un sens social, la religion a été
mêlée avec des revendications culturelles, politiques, avec tout ce qui est social.
Dans la famille, je suis devenu le plus grand ; j’étais presque le plus petit, le sixième.
Mais mon père m’écoute, ma mère m’écoute et mes sœurs m’écoutent jusqu’à
aujourd’hui. Je suis considéré comme leader dans la société et dans la famille 42.
Quand tu embrasses une nouvelle philosophie, cela a des répercussions sur ton
comportement et cela se traduit sur tes rapports y compris avec les plus proches.
Moi, vu que ma famille était plutôt pratiquante, le fait que je me sois davantage
engagé m’a donné un statut privilégié dans ma famille. Pour moi, l’engagement
musulman, c’était plutôt un enracinement. Ça m’a donné un statut de référence.
Les gens, petit à petit, reviennent vers moi pour s’expliquer, pour me demander
“est-ce que ça c’est Hallal [licite] ou Haram [illicite] ?”. J’étais donc conforté 43.

L’étudiant militant au sein du mouvement islamiste bénéficie ainsi,


surtout en période de faible risque (FR), d’une sorte d’autorité
intellectuelle et religieuse. La maitrise du discours islamiste est occasion
de valorisation de l’estime de soi (Traïni, 1998 ; Juhem, 1999) tant dans
l’espace universitaire et familial que dans les quartiers et les villages. Dans
certaines localités, des étudiants en groupe de deux ou trois s’immiscent
dans des conversations populaires autour d’une tasse de thé et rappellent
aux chouyoukh (vieux, dans le sens de sages) leur devoir d’aller prier :
« Oncle Ali, on ne vous voit pas à la mosquée, par contre l’oncle untel, on
le voit, quand même à votre âge !». Mohamed Ben Salem, président
d’Ennahdha en 1990 [ministre de l’agriculture sous la troïka (2011-2014),
député à l’ARP depuis 2014 ], précise par exemple qu’étant les premiers
à faire des études en dehors du village, lui et ses amis étaient « respectés »,
bien que « donner des conseils à un plus vieux, ne soit pas vraiment
accepté ». Et d’ajouter « mais nous, étudiants, on a cette faveur d’être un
peu l’élite, on peut se permettre de prêcher la bonne parole » 44.
Ainsi, des facteurs propres au temps des études expliqueraient dans
une certaine mesure la propension à entrer dans un groupe
contestataire/révolutionnaire. Traverser des espaces de semi-liberté

42. Houcine Jaziri, entretien avec l’auteur, 2005.


43. Habib Mokni, entretien avec l’auteur, 2004.
44. Mohamed Ben Salem, entretien avec l’auteur, 2006.
188 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

augmente les chances de s’engager vu que le risque y est plus faible et que
la socialisation politique secondaire s’effectue majoritairement au sein de
ces espaces. Être lycéen mais surtout étudiant ouvre une période de
disponibilité biographique et cognitive qui augmente le poids des micro-
socialisations – les rencontres influencent davantage. Par ailleurs, en
militant, l’étudiant semble gagner sur trois plans. Premièrement, il s’affilie
au milieu académique en adhérant au rôle d’intellectuel engagé (cas des
gauchistes). Deuxièmement, il acquiert une autorité intellectuelle et
religieuse valorisable en particulier en dehors de l’enceinte universitaire
(majorité des islamistes). Troisièmement, il cumule un capital qu’il pourra
investir dans d’autres domaines de la vie sociale. Tout ceci encourage son
entrée au sein d’un collectif contestataire/ révolutionnaire, même si les
motifs de son passage à l’acte militant sont autres.
Or, les répressions ouvertes qui surviennent sans signes annonciateurs
clairs au moment où les contestations atteignent leur paroxysme,
démantèlent très rapidement les groupes contestataires/révolutionnaires.
En entamant leur engagement, la plupart des acteurs ont des difficultés à
percevoir distinctement les risques auxquelles ils s’exposent,
contrairement au chercheur qui, lui, les reconstruit a posteriori. Un certain
nombre de facteurs réduit, en effet, la perception des coûts et des risques.
Sur le plan individuel, le sentiment nationaliste motive et contribue à
inhiber cette perception. Lors d’intenses mobilisations, c’est-à-dire durant
la phase ascendante des cycles, le militantisme est souvent vécu comme
une période d’effervescence créatrice durant laquelle les militants ne
saisissent plus les tenants et aboutissements de leur activité (Dobry, 1992,
155). La défense de la cause est satisfaisante à part entière et constitue sa
propre récompense (Hirschman, 1983). Les coûts et les risques sont peu
perçus, voire carrément inhibés.
Au moment où le cycle de contestation transnational entame sa phase
descendante, c’est-à-dire, en Tunisie, après une phase de répression
ouverte, l’activité militante constitue de moins en moins une récompense
en elle-même. Passée l’euphorie et étant donné l’augmentation du risque
objectif, le calcul coût/avantage peut reprendre ses droits, affaiblir la
disposition à supporter les coûts (efforts fournis) et conduire à leur
diminution voire à une défection. Le problème est que la grande majorité
des activistes passent à l’acte durant la phase ascendante du cycle et se
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 189

retrouvent à subir les conséquences de la répression ouverte au moment


où ils prennent davantage conscience des coûts et des risques. Ils payent
le prix fort de leur militantisme, alors qu’au départ, pour certains, c’était
seulement l’affiliation au milieu universitaire qui était, sinon recherché de
manière intentionnelle, du moins obtenu en tant qu’effet secondaire
(Elster, 1986) de l’adhésion au rôle d’intellectuel engagé.

Les intellectuels engagés


Les acteurs de l’échantillon n’entretiennent pas tous le même rapport
au militantisme. Plus d’un quart sont entrés en militance, soit parce qu’ils
ont adhéré au rôle d’intellectuel engagé, état intermédiaire permettant de
s’affilier au milieu universitaire, soit parce qu’endosser ce rôle est une fin
en soi dont l’intégration à l’univers de la faculté ne constitue que l’effet
secondaire non intentionnel. Nous les nommerons, sans surprise, les
intellectuels engagés. Deux attributs les caractérisent en propre :
préférence nettement marquée pour les activités culturelles et les loisirs
en relation avec leur activité militante et leurs études (militantisme
comme style de vie), diminution systématique des coûts lorsque le risque
objectif augmente (défection en période de haut risque (HR) ou prise de
distance avec le collectif pour différents motifs). Ils sont pratiquement
tous étudiants, ceux qui ne le sont pas, gravitent autour du milieu. Une
grande partie d’entre eux se qualifient de sympathisants et le sont
effectivement, comme nous le verrons. Pourtant, certains ont atteint des
postes de responsabilité au sein des groupes, notamment grâce à leur
connaissance des théories et des concepts politiques.

S’insérer professionnellement

En général, l’augmentation de la probabilité d’exercer une activité


professionnelle en dehors du cadre militant à mesure que le moment
étudiant, et partant, la période de disponibilité biographique et cognitive,
touche à sa fin (ouverture de la structure des opportunités
professionnelles) (Gottraux, 1997, 198), diminue la propension à
supporter les coûts et accroit la perception du risque objectif.
190 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Ce phénomène conduit les intellectuels engagés, plus que les autres, à


diminuer leur investissement au sein de leur collectif mais surtout à le
quitter 45. La quasi-totalité arrête, en effet, de militer au moment de leur
insertion professionnelle ou dans l’année qui suit. Ceci paraît logique, en
particulier pour les militants dont l’affiliation au milieu universitaire était
d’emblée recherchée, celle-ci représentant, en effet, l’étape indispensable
vers l’accès à une profession valorisante sur le plan social. La grande
majorité a arrêté toute forme de militantisme après avoir rompu avec
l’extrême-gauche ou le mouvement islamiste. Ils ont, pour la plupart,
disparu de la scène publique contestataire, soit après la fin du cycle
gauchiste en 1981, soit après l’éradication d’Ennahdha du territoire
tunisien en 1992.
La profession qu’ils occupent après avoir fait défection se situe en
général en haut de la hiérarchie sociale. La moitié de l’échantillon global
exerce un métier de la catégorie socioprofessionnelle 46 « cadres et
professions intellectuelles supérieures » : cadres supérieurs du public et
du privé 47, professeurs et professions scientifiques 48, professions libérales
ou assimilées 49 ou professions de l’information 50. Seul, le sixième occupe
une profession intermédiaire – notamment des enseignants du secondaire
public ou privé (14 %) 51. Les catégories socioprofessionnelles « employés »
et « ouvriers » sont fortement sous-représentées (respectivement 4 %
et 1 %) (figure 7).

45. 70 % des intellectuels engagés font défection lorsque le risque objectif augmente et 100%
diminuent leurs coûts au même moment.
46. Nous avons utilisé la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles ( 2003) de
l’INSEE pour certaines professions et regroupé les autres selon le domaine d’activités afférent. À ceci
nous ajouterons l’item « militant de métier », non répertorié par l’INSEE.
47. 5 % de hauts fonctionnaires voire ministres, 7 % de PDG, directeurs ou chefs de service.
48. 10 % de professeurs du supérieur ou chercheurs.
49. On dénombre principalement des médecins (8 %), des avocats (11 %) et d’autres professions
comme architecte ou notaire (5 %).
50. 6 % de journalistes et deux cinéastes.
51. Le reste comporte quelques techniciens (3), un traducteur, un correcteur et une animatrice socio-
culturelle.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 191

Figure 7. Profession exercée

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Lorsqu’on compare les catégories socioprofessionnelles des 26 %


d’intellectuels engagés avec les autres militants de l’échantillon, nous
pouvons observer une forte surreprésentation de cadres et de professions
intellectuelles supérieures (tableau 15). Par ailleurs, le détail des
professions exercées montre une prépondérance de médecins,
professeurs du supérieur/chercheurs, haut fonctionnaires-ministres,
cadres supérieurs et professions libérales hors avocats (tableau 16).
On pourrait se demander si le courant idéologique d’appartenance ne
joue pas sur la profession exercée. Nous avions relevé un « effet groupe
politique » majeur sur l’origine socio-identitaire (OSI – élite médinale pour
les gauchistes contre extra-muros pour les islamistes) et le type d’études
(droit et sciences humaines et sociales pour les gauchistes contre école
d’ingénieur, de commerce, théologie et sciences pour les islamistes).
Manifestement, l’effet « groupe politique » sur la profession exercée est
important (tableau 17). Les commerçants/entrepreneurs (+9), les sans
emploi (+5), dans une certaine mesure, les journalistes (+2) et les
employés/techniciens (+1) se retrouvent davantage chez les islamistes.
En revanche, les avocats (+5), professeurs du supérieur/chercheurs (+5),
hauts fonctionnaires/ministres (+4) et enseignants dans le public/privé
192 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

(+2) proviennent dans une plus grande mesure de l’extrême-gauche. Ainsi,


provenir de l’extrême-gauche et y avoir milité en tant qu’intellectuel
engagé va de pair avec une bonne insertion dans la hiérarchie sociale.
Nous aborderons plus tard l’OSI qui, comme nous le verrons, exerce un
effet plus notable sur la profession exercée que l’appartenance au groupe
politique.

Tableau 15. Écarts rapportés aux effectifs théoriques des professions


agrégées exercées par les intellectuels engagés et les autres militants

Intellectuels Autres types


engagés

Médecin 3 -2
Professeur du 2 -1
supérieur/Chercheur
Avocat 0 0
Journaliste -2 3
Enseignant dans le public/privé -2 3
Sans emploi -1 2
Haut fonctionnaire/Ministre 3 -2
Domaine de l’édition 0 0
Cadre supérieur 4 -3
Entreprenariat/Commerce -3 4
Militant de métier -2 3
Professions libérales hors 3 -2
avocats (architecte, notaire, etc.)
Employé/Technicien 0 0
Total 61 165

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.


QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 193

Tableau 16. Écarts rapportés aux effectifs théoriques des professions


détaillées exercées par les intellectuels engagés et les autres militants

Intellectuels Autres types


engagés
Médecin 3 -2
Professeur du 2 -1
supérieur/Chercheur
Avocat 0 0
Journaliste -2 3
Enseignant dans le public/privé -2 3
Sans emploi -1 2
Haut fonctionnaire/Ministre 3 -2
Domaine de l’édition 0 0
Cadre supérieur 4 -3
Entreprenariat/Commerce -3 4
Militant de métier -2 3
Professions libérales hors 3 -2
avocats (architecte, notaire, etc.)

Employé/Technicien 0 0
Total 61 165
Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Sur les 55 individus sur 244 n’ayant pas comparu à un procès politique,
34 sont des intellectuels engagés. Près de la moitié sont entrés en militance
au sein du Groupe d’études et d’action socialiste tunisien (GEAST) avant
1966. Seuls 14 % ont milité au sein du mouvement islamiste (neuf sur
soixante-quinze). Ces intellectuels engagés sont surreprésentés parmi les
acteurs d’origine élite médinale/médinale 52 et dans une moindre mesure

52. Notons que les catégories élite médinale et publiciennemontrent des écarts aux effectifs théoriques
relativement faibles.
194 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

publicienne. Ils sont particulièrement sous représentés chez les militants


de filiation extra-muros. Parmi ces acteurs, on citera notamment une partie
des cofondatrices du GEAST, comme Faouzia Rekik, l’épouse de Mohamed
Charfi, l’un des leaders du groupe jusqu’en 1967 53. Mongi Azzabou un des
premiers « Perspectivistes » contactés à Tunis par les militants parisiens
dès leur retour à Tunis. Il comparaît au procès de septembre 1968 bien
qu’il ait pris ses distances dès 1967. C’est le cas également de Sadok
Marzouk, arrêté en mars 1968 mais rapidement libéré. De même, Ali
Cheikh Khalfallah militant en faible risque extra-national (FRen) à Paris de
1964 à 1972. Pris par ses études (École centrale de Paris), il assiste
néanmoins aux réunions du GEAST. Citons Ali Mahjoubi, membre d’une

Tableau 17. Écarts rapportés aux effectifs théoriques des professions


détaillées exercées selon le courant d’appartenance
Gauche Islamistes
Enseignant dans le public/privé 2 -1
Entreprenariat/Commerce -8 9
Avocat 5 -4
Professeur du supérieur/Chercheur 5 -4
Médecin 0 0
Sans emploi -4 5
Cadre supérieur 0 0
Journaliste -1 2
Professions libérales hors avocats 0 0
(architecte, notaire, etc.)
Haut fonctionnaire/Ministre 4 -3
Militant de métier 0 0
Employé/Technicien 0 1
Domaine de l’édition 0 0
Total 151 77
Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

53. On pourrait citer également Françoise Valensi, juive tunisienne, cofondatrice du GEAST, sœur de
Lucette Valensi, historienne spécialiste de l’islam méditerranéen.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 195

cellule à Paris et Houcine Ali Saïdene, chef de la cellule de la Faculté des


sciences à Tunis. Condamné à une peine légère, Houcine prend rapidement
ses distances alors qu’il purge sa peine à Borj Erroumi ; Abdelmajid Daoud,
étudiant en médecine, comparu au procès de septembre 1968 mais
« relâché » rapidement ; Fathi Mseddi chez qui le journal El Amel el Tounsi
était confectionné en France ; Zouzi Bel Hassan Chebbi incorporé dans
l’armée en 1966, arrêté en 1968 puis immigré en France, arbore la tenue
hippie et devient une figure « folklorique » de l’Université de Vincennes.
Hassan Karker, frère aîné de Salah Karker, l’une des figures historiques
du mouvement islamiste, rejoint les Jeunesses communistes
révolutionnaires (JCR) à Paris dans le sillage du mouvement de mai 1968.
Aïcha Ben Abed, future épouse de Noureddine Ben Kheder, l’un des
dirigeants GEAST, organise les liens entre les militants de Paris et de Tunis
au début des années 1970. Le sociologue Elbaki Hermassi, ministre de la
Culture dans les années 1990 et pendant la première moitié de la décennie
2000, milite dans une cellule à Paris entre 1965-1966 avant l’obtention
de son doctorat aux États-Unis. Parmi les islamistes, on mentionnera M.,
activiste de l’Union générale tunisienne des étudiants (UGTE – syndicat
étudiant islamiste), membre de cercles de réflexions liés au MTI, ou des
militants dits de base comme Mohamed Harbaoui, condamné à deux ans
au procès de Bab Sa’adoun en 1992, ou Lazram Gallouz, le frère de Mounir
Gallouz, condamné à perpétuité pour l’attentat de Bab Souika. Lazram
Gallouz, lycéen, assiste aux dourous dans les mosquées, s’implique dans
les activités culturelles de la maison de jeunes de Den-Den (Banlieue ouest
de Tunis), puis immigre en France dans les années 1980 avant les
arrestations massives de 1990-1992 54.
Si les intellectuels engagés ont tendance à privilégier un militantisme
de type faible coût (FC) et faible risque (FR), ils ne sont pas tous dans le
même cas. Ils peuvent être traduits en justice et condamnés à de la prison
ferme. Mais, en règle générale, leur rapport au militantisme est distancié :
d’une part, ils privilégient leurs études et d’autre part, ils arrêtent pour
près de 70 % de militer lorsque le risque objectif augmente. Être
intellectuel engagé revient à s’affilier à son identité estudiantine. Diminuer
ses coûts (efforts fournis) lorsque le risque augmente est le corollaire de

54. Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.


196 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

ce processus d’intégration même si les autorités ne font pas la distinction


et condamne le plus souvent à des peines de prison ferme tous les
militants sur la base de leur attitude durant le procès et de leur place au
sein de la hiérarchie du collectif.

Se détacher du groupe
Les intellectuels engagés perçoivent plus que les autres types
d’activistes (engagés politiques équilibrés et totaux) les pressions directes
de leur parentèle ou de leur conjoint, les enjoignant à cesser leur
militantisme lorsque celui-ci devient hautement risqué. Cette pression
familiale existe, que les membres de la parentèle entretiennent ou non des
relations affinitaires avec les élites gouvernantes ou qu’ils fassent eux-
mêmes partie de ces élites, comme cela est le cas pour une dizaine
d’activistes d’extrême-gauche. Il n’est guère étonnant que ce processus
ayant pour effet d’augmenter la perception des couts et des risques, se
retrouve chez les parentèles d’origine élite médinale/médinale dont la
posture émotionnelle et cognitive porte la marque de stratégies de
repositionnements politiques et économiques. C’est le cas notamment de
Malika Horchani, qui dès ses premiers engagements au sein du Groupe
d’études et d’action socialiste tunisien (GEAST) en milieu étudiant en
1963-1964 fait l’objet de remarques anodines de la part de son oncle
maternel, militant destourien.
On militait à l’UGET [Union générale des étudiants tunisiens]. On était de ceux qui
essayaient de lutter contre les destouriens, et je me rappelle que Mohamed
Sayah 55 allait voir mon oncle. Il lui disait : qu’est-ce que c’est cette nièce que tu as ?
Elle n’a pas honte ! Son oncle vote dans un sens et elle, elle vote dans l’autre [rires].
En effet, dans les congrès de l’UGET, quand il y avait des motions à voter, il essayait
de faire pression sur moi 56.

Peu avant l’entrée dans la période de haut risque, alors qu’elle a déjà
pris des distances avec l’extrême-gauche, elle reçoit même des
avertissements explicites de la part d’inconnus :

55. Proche des instances dirigeantes du Parti socialiste destourien (PSD).


56. Malika Horchani, entretien avec l’auteur, 2005.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 197

C’était quelques temps avant le procès de septembre 1968, j’enseignais à la fac


des lettres, il y avait quelqu’un, un flic ou un indic, je me rappelle, j’avais un amphi
plein et puis à la fin du cours, quelqu’un vient me dire : « madame, je vous respecte
beaucoup mais dites à vos amis d’être prudents ». J’avais perdu un peu le contact
avec mes amis, je me suis dit qu’est-ce que ça veut dire et puis il a disparu 57 .

Salem Rejeb également, neveu de Tahar Belkhodja, directeur général de


la sûreté nationale en 1967, prend ses distances avec Perspectives cette
année (début d’une période de haut risque) 58, après que son oncle l’a fait
muter 59 de Tunis à Mahdia pour « l’éloigner » 60 du GEAST. D’autres
acteurs, à l’inverse, dont certains membres de leur famille élargie ont
occupé des postes ministériels, se sont pourtant engagés et ont milité à
haut risque, à l’instar de Rachid Bellalouna, neveu de Mohamed Bellalouna,
ex-ministre de la Justice, ou Morched Chebbi, fils de Lamine Chebbi, ancien
ministre de l’Éducation nationale. Notons que d’autres types de militants,
particulièrement les leaders du groupe étaient également en mesure d’être
informés des risques qu’ils encouraient. Cela ne les pas conduits pour
autant à faire défection : le père de Noureddine Ben Kheder était un ami
intime du directeur de la Direction de la sûreté du territoire (DST) ; Hassan
Ouardani avait un cousin germain très introduit au sein des forces de
sécurité 61. Enfin, le père de Khémais Chammari était proche d’Ahmed
Mestiri, ministre de la Défense fin 1960 et de l’Intérieur début 1970.
La quasi-totalité des intellectuels engagés entrent en militance en
période de faible risque (FR). Toutefois, quelques-uns entrent à haut
risque (HR). C’est le cas de Béhija B., qui en pleine répression ouverte en
1973, fait passer des messages aux dirigeants de Tunis d’El Amel el Tounsi,
Hamma Hammami et Mohamed Kilani. Au moment des entretiens, ceux-
ci ont tendance à insister sur les coûts subis de leur engagement.

57. Malika Horchani, entretien avec l’auteur, 2005.


58. Ce qui, par ailleurs, lui a valu de nombreux rappels à l’ordre, comme des visites de militants à son
domicile le sommant d’expliciter ses relations avec son oncle « flic » ou de prouver son attachement
à l’organisation. Salem Rejeb, entretien avec l’auteur, 2005.
59. Il travaillait à l’Union centrale des coopératives de la chaussure.
60. Salem Rejeb, entretien avec l’auteur, 2005.
61. Ce cousin avait participé à l’assassinat de Salah Ben Youssef à Francfort-sur-le-Main en 1961.
198 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Béhija B., née en 1954 62, d’origine élite médinale, poursuit sa scolarité
secondaire au lycée de Montfleury à Tunis. Au lycée, Béhija qui souhaite
devenir violoniste, participe aux activités de la maison de la culture. Son
oncle, algérien, militant FLN, monte des pièces de théâtre engagées. Béhija,
durant ses études secondaires, fait partie d’un club culturel où, avec ses
camarades, elle prépare une représentation théâtrale. Mohamed Salah
Fliss, un « Perspectiviste », entretient des relations avec la troupe de
théâtre. Il fait circuler des journaux du Groupe d’études et d’action
socialiste tunisien (GEAST) parmi les jeunes lycéennes. À la suite de
l’interdiction de la représentation de la pièce au théâtre de Tunis, Hamma
Hammami, leader d’El Amel el Tounsi, prend contact avec Béhija qui entre
dans un cercle clandestin. Elle est très vite arrêtée, condamnée à une peine
de prison avec sursis puis interpellée de nouveau et emprisonnée un an
dans une prison de femmes à la Manouba (banlieue de la capitale). Par la
suite, elle occupera un poste de responsabilité nationale au sein du
syndicat des transports maritimes. Elle s’impliquera dans le mouvement
féministe, notamment le club Tahar Haddad, qui regroupe des femmes
passées par l’extrême-gauche, en étant sorti déçues. À la fin des années
1980, Béhija immigre en France et milite en 2008 au sein de la Fédération
des Tunisiens des deux rives (FTCR).
Béhija B. présente son engagement « post-gauchiste », à savoir défense
des prisonniers, syndicalisme, féminisme, luttes pour le droit des
immigrés, comme l’activité l’ayant véritablement motivée. Elle décrit son
militantisme au sein d’El Amel el Tounsi comme une aventure politique
qui n’était pas désirée, et qui est l’effet secondaire d’une disposition aux
activités culturelles « légitimes » en milieu bourgeois (théâtre, violon)
« C’est par accident, le militantisme, ce n’était pas un truc dans lequel je me
suis décidée à rentrer, c’était un peu les circonstances, le hasard. Je voulais
faire de la musique, du violon 63 ». En 1973, alors que l’ouvriérisme et
l’arabisme bat son plein au sein de l’extrême-gauche, Béhija évolue dans
un cercle bien qu’elle cumule deux handicaps : être femme et
« bourgeoise », ie. d’extraction élite médinale. Elle dit avoir dû faire face

62. Béhija B., entretien avec l’auteur, 2004.


63. Idem.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 199

aux remarques déplacées de ses camarades la traitant de « fille de grand


propriétaire » amatrice de culture bourgeoise (pratique du violon) :
Je ne faisais pas partie des gens actifs. À un moment, quand il y avait des
divergences, on sortait des choses sur les origines sociales. Par exemple, on m’a dit
« tu es la fille d’un grand propriétaire », du coup, je devais faire plus d’efforts pour
être reconnue comme réellement militante engagée […]. On nous rappelait tout le
temps nos origines sociales. Alors être fille de grand propriétaire terrien, c’était
une insulte. Donc c’était quelque chose de difficile à vivre. En fait, on était tous
plus ou moins issus de familles bourgeoises, il y avait très peu de prolétaires.
C’était un discours un peu simpliste et culpabilisateur » 64.

En sortant de prison, elle est héroïsée, considérée en milieu étudiant


comme une grande militante.
Beaucoup de gens autour de moi ont voulu faire de moi une sorte de symbole à un
moment. J’étais la militante, la torturée, etc. Cet aspect des choses ne m’intéressait
pas du tout. J’étais gênée parce qu’en sortant de prison il y avait des tracts, des
affiches même ici en France il y avait mon nom écrit sur les murs, il y avait des
choses qui se sont faites, alors que moi j’étais en prison. Je n’ai pas suivi ces trucs
que je n’ai jamais maîtrisés et qui ne me ressemblaient pas du tout. Ils ont fait ce
qu’ils ont voulu en fait. J’ai compris aussi que quand on milite et qu’on a une vie
publique, quelque part on ne maîtrise rien du tout. Jusqu’à maintenant les gens
que je croise ont l’impression que je suis une grande militante. En réalité, c’était
un truc fabriqué 65.

Son engagement féministe la conduit, en un sens, à reformuler son


expérience gauchiste à travers le prisme du discours féministe: les
hommes l’ont instrumentalisé. Au moment de l’entretien, elle insiste sur
les éléments extérieurs qui l’ont poussée à militer contre son gré : elle
n’aurait rien choisi et se serait retrouvée par hasard ou par accident, au
sein de l’extrême-gauche, alors qu’elle voulait devenir musicienne. Ce récit
rappelle qu’effectivement en régime autoritaire, les répressions assez
soudaines qui s’abattent sur les militants brisent parfois les parcours
scolaire ou professionnel – nous aborderons ce sujet plus en détail.

64. Idem.
65. Idem.
200 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Il n’est pas rare qu’emprisonnés, les intellectuels engagés fassent


rapidement défection, saisis d’un « dégoût » pour l’action militante qu’ils
interprètent avec le recul – la fin du cycle de contestation dans lequel se
situait leur engagement aidant 66 – comme le fruit d’une expérience
carcérale douloureuse (conflit avec d’autres membres du groupe, etc.).
Ainsi, en 1972, Nouri Bouzid, d’origine élite médinale, cinéaste tunisien de
renom dans les années 1980, étudie le cinéma à Bruxelles et réalise des
documentaires sur les conditions de travail des ouvriers. Militant au sein
de la section de Bruxelles d’El Amel el Tounsi, il est chargé de faire le lien
entre les directions française et tunisienne du groupe. En 1973, il entre
clandestinement en Tunisie. Arrêté à la fin de l’année, il passe quatre ans
en prison, durant lesquels ses conflits avec les autres militants sont
quotidiens. Il prend rapidement ses distances avec l’extrême-gauche
durant sa période carcérale. À sa sortie, il cesse toute activité politique et
poursuit sa carrière cinématographique.
Dans le cas de Béhija B. et de Nouri Bouzid, les activités militantes
s’imbriquent avec les activités culturelles engagées (cinéma, théâtre). En
régime autoritaire, faire du cinéma ou du théâtre engagé peut conduire à
un militantisme à haut risque, sans que l’acteur n’ait eu le temps de
prendre conscience des conséquences biographiques négatives qui
l’attendent. Le contexte autoritaire de fluctuation des risques objectifs, à
la différence du contexte français à faible risque constant des années
1965-1975 67, montre que les facteurs qui conduisent un acteur à sacrifier
une partie de sa vie au militantisme ne peuvent être que le produit d’un

66. En effet, une fois l’image publique de la cause devenue peu légitime à la fin du cycle de contestation
ou à une fois celui-ci terminée, il est plus aisé de « prendre du recul » et de discréditer l’ancienne
croyance sans se sentir en situation de « dissonance cognitive » – éprouver des difficultés à maintenir
une vision de soi et du monde (idéologique) cohérente et légitime par rapport à soi même et à autrui.
Ceci est classique chez les militants d’extrême-gauche à l’échelle internationale (Bessis, Othmani [Ben
Othman], 2002, 242). On pourrait songer par ailleurs aux autobiographies d’activistes américains
comme Eldrige Cleaver, Jerry Rubin, Rennie Davis ou Tom Hayden (Fillieule, 2005, 22) ; aux
témoignages d’anciens soixante-huitards français comme Daniel Cohn-Bendit et Serge July (Cohn-
Bendit, 1992) ; de même qu’aux récits d’ex-révolutionnaires chiliens, Hernan Biichi, Carlos Ominami
et Vargas Llosa (Santiso, 2002) ; ou à ceux d’ex-gauchistes marocains tels Hassan Bennadi, Hamid
Berrada (Berdouzi, 2000).
67. Notons néanmoins une augmentation du risque objectif après la nomination de Raymond
Marcellin à l’Intérieur, en juin 1968. Sur la période mai 1968 à mars 1974, cf. Maurice Rajsfus (1998).
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 201

engrenage l’attachant à un groupe et non le fruit du dévouement à une


cause. En effet, en participant à des réunions de cellule, un militant peut
très bien chercher de manière intentionnelle à accumuler de simples
ressources intellectuelles à investir dans le cadre de son processus
d’intégration au milieu universitaire et/ou pour les transposer dans le
champ professionnel. De même, il peut seulement chercher à s’affilier au
rôle d’intellectuel engagé et bénéficier de manière secondaire des
avantages que cela procure, sans en avoir nourri l’intention.
Le cas d’Abderraouf Ayadi, avocat et l’un des principaux membres du
collectif du 18 octobre 68 [député du Congrès pour la République (CPR) au
sein de l’Assemblée nationale constituante (2011-2014)] est à ce titre
intéressant 69. Abderraouf d’origine élite médinale de Sfax entre en
militance en période de faible risque (FR) peu après le congrès de Korba
de l’UGET en 1971. Il s’inscrit en droit. À la suite de sa participation au
mouvement de février 1972 et de son militantisme au sein du secteur H
d’El Amel el Tounsi, il est exclu de la faculté et passe six mois en détention.
À sa sortie de prison, il se réinscrit en sociologie, discipline qui lui permet
de réinvestir les connaissances cumulées en réunion de cellules 70, mais,
arrêté à nouveau, ne peut se présenter aux examens. Cette fois, il passera
plus de cinq ans en prison où, à de maintes reprises en conflit avec d’autres
militants incarcérés, il propose de signer une lettre de demande de grâce,
ce qui est considéré alors comme un acte de trahison par les camarades
(Naccache, 2009). À sa sortie en 1978, il reprend ses études de droit et
devient avocat. Les premières activités militantes d’Abderraouf Ayadi sont
syndicales et plutôt intellectuels (lecture d’ouvrage de Marx). Ce n’est que

68. Le 4 décembre 2005, dans le sillage de la grève de la faim d’un mois de huit « personnalités de
l’opposition tunisienne » initiée à la mi-novembre lors du Sommet mondial de la société de
l’information (SMSI) à Tunis, le « Collectif du 18 octobre pour les droits et les libertés » voit le jour. Il
se fixe pour but de poursuivre l’action amorcée par les grévistes de la faim « avec pour objectif – sous
des formes d’interventions rénovées et audacieuses et dans un cadre unitaire intégrant sans exclusive
toutes les sensibilités politiques intéressées y compris des militants du Parti islamiste Ennahdha – la
lutte pour la liberté d’association, la liberté d’information, la libération des détenus politiques et
l’amnistie générale au profit des victimes de la répression politique ». Déclaration du comité du
18 octobre à l’occasion du premier anniversaire du mouvement du 18 octobre.
69. Abderraouf Ayadi, entretien avec Éric Gobe, Tunis, mai 2007 ; Michaël Ayari, base
prosopographique, 2007 ; Gilbert Naccache (2009).
70. Notamment des écrits d’Althusser et de Samir Amin (1996).
202 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

peu à peu que son engagement s’intensifie et atteint une sorte de point de
non-retour. Il subit la répression ouverte de 1972 et supporte mal la
prison, sur le plan psychologique, ce qui pourrait s’expliquer en partie par
le fait qu’il la perçoit subie, comparée aux ressorts de son militantisme
initial plus portés vers l’intégration au milieu universitaire ou à l’affiliation
au rôle d’intellectuel engagé.
Plus exactement, quels que soient les déterminants du passage à l’acte
d’Abderraouf, retenons que la logique autoritaire, en l’occurrence la
répression policière, transforme l’étudiant contestataire/révolutionnaire
en militant reconnu par ses pairs. Autrement dit, l’authentifie comme tel.
En règle générale, lors de l’accroissement du contrôle social de la
protestation plus ou moins violent, le réseau affinitaire de l’activiste
commence à se transformer. De nombreuses anecdotes dans les récits de
vie évoquent des individus qui arrêtent de fréquenter le militant et
d’autres qui s’en rapprochent. Lorsque celui-ci a atteint une certaine
visibilité publique (il est connu), en marchant dans la rue, par exemple,
des quidams le saluent discrètement, d’autres changent de trottoir. Dans
les périodes de haut risque et notamment durant les répressions ouvertes,
un simple membre de son réseau (collègue, ami) peut être menacé de
sanctions dans le domaine universitaire ou professionnel 71 s’il ne
collabore pas épisodiquement avec les services de sécurité.
Cette authentification s’accompagne d’une perception assez claire du
risque de subir la violence des autorités. Ces risques sont connus de
l’entourage. La violence des forces de sécurité ou des agents du parti au
pouvoir peut tout autant contribuer à attacher l’acteur au collectif, aux
individus qui le composent et à la cause qu’il défend que de le pousser à
faire défection. La première fois qu’un activiste est exposé à ce type de
violence, une sorte de socialisation accélérée facilite la structuration de
son horizon d’attente. Cette exposition individuelle – laquelle peut
découler d’un évènement de portée nationale ou internationale – agit tel
un révélateur, qui peut provoquer un choc moral – lorsqu’un discours
politique intériorisé l’a rendu illégitime – et réordonner l’échelle de
valeurs du militant (Jasper, Poulsen, 1995). Lors des interrogatoires, des

71. En l’espèce, des mutations dans une zone reculée du pays lorsque l’individu exerce dans la fonction
publique.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 203

séances de torture, voire des simples interpellations dans les


commissariats, les forces de l’ordre cherchent par tous les moyens à faire
« perdre la face » aux interpellés. Pour ce faire, elles multiplient les
techniques d’« humiliation » censées les « déshonorer » : gifles et insultes
à répétitions pour infantiliser, atteintes répétées à la virilité (sodomie,
sévices sexuels divers). L’État autoritaire montre ainsi sa supériorité
paternaliste (Sharabi, 1996) à travers ses agents, alors que la violence
dont il fait preuve authentifie le militant sur le plan social ou le pousse
vers davantage d’engagement – notamment si un horizon d’attente
structurée par un langage idéologique a rendu cette violence injustifiable
à ses yeux. Comme le dépeint de manière romancé Abdeltatif Ben Salem,
un ancien militant d’El Amel El Tounsi :
Toute cette représentation du pouvoir de Bourguiba, on sentait qu’il y avait du
faux là-dedans, on sentait qu’il y avait une dictature, on sentait que derrière, se
cachait l’humiliation de tout un peuple. Je le sentais, jusqu’à ce que j’en aie la
preuve. Le premier choc que j’ai eu avec la police, la violence, c’était lors des
événements de juin 1967 à Tunis. Pendant la guerre des Six jours, il y avait eu des
manifestations extrêmement violentes dans la capitale. Je sillonnais Tunis. Je
regardais les manifestations. J’ai assisté à des scènes extrêmement violentes où la
police n’y allait pas de main morte. C’était une découverte. Je ne comprenais pas.
Je savais qu’il y avait la guerre. Je savais que les manifestations étaient liées à un
mouvement de colère, de rage, mais je ne savais pas pourquoi la police avait cette
attitude inqualifiable. C’est très important parce qu’on ne naît pas avec un tract
dans les mains. José Valenti, un grand poète espagnol, dit qu’il se produit un
phénomène de sécrétion. Un peu comme l’arbre qui sécrète de la colle, il y a un
phénomène de sécrétion de la conscience politique. Chaque fois, quelque chose
s’ajoute, sort, jusqu’à ce que tu acquières une conscience politique. Par ailleurs, il
y a des moments où il peut y avoir des poussées de chaleur, c’est-à-dire où il y a
beaucoup plus de sécrétions. À l’âge de quatorze ans, j’ai été arrêté à tort par les
barbouzes du régime. J’ai été arrêté, kidnappé et mis dans une cellule pendant une
journée entière. Pourquoi ? C’est tout bête. C’était un jour où Bourguiba devait
passer dans les rues saluer son peuple. Je suis sorti devant chez moi au moment
où ils mettaient des barrières pour bloquer la rue. Une prostituée m’a accusé
bêtement de lui avoir marché sur le talon. Je lui avais déchiré un soulier, c’est
complètement idiot. Donc, c’est là que j’ai vu la violence. Tu vois des gorilles qui
tombent sur toi. J’ai été arrêté mais pas torturé. J’ai été tabassé et laissé pour mort
dans cette cellule-là qui était à deux cent mètres de chez moi. […] J’ignorais que
c’était le parti unique qui gouvernait. Je n’avais pas les instruments d’analyse
politique mais j’avais une conscience diffuse. Et donc, j’ai été libéré grâce à
l’intervention d’un voisin qui était militant du PSD. Après cela, c’était la haine.
204 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

La rupture était consommée, totale. Cinq ans plus tard, à l’âge de dix-neuf ans, j’ai
commencé à faire des problèmes au collège Sadiki, à organiser des piquets de
grève. J’ai organisé, une fois, une grève de façon très idiote, j’avais eu vent d’un
mouvement étudiant à l’université, j’ai crié « grève générale jusqu’à nouvel ordre »,
tout le monde m’a souri 72.

Après avoir crié « grève générale » (première action militante), tout le


monde le reconnaît (« lui sourit »). Ceci contrecarre, en quelque sorte,
l’effet traumatique de l’humiliation adolescente, la boucle est pour ainsi
dire bouclée, l’horizon d’attente constitué et le nouveau rôle de militant
légitimé. Ainsi, lorsque l’individu milite déjà au sein d’un groupe – ce qui
n’est pas le cas d’Abdelatif – il débuterait sa véritable carrière au moment
où il est étiqueté activiste, d’un côté, par son collectif, et, de l’autre, par
son réseau affinitaire extra-militant, même si celui-ci se réduit par effet.
L’identification par les pairs attache au groupe même si les calculs de
l’acteur sont plutôt portés vers la défection, du moins la diminution des
coûts. Quant à la violence de la répression subie sur le plan individuel,
celle-ci renforce l’engagement à condition qu’un discours idéologique lui
donne un sens, en la rendant illégitime.
De ce qui précède, nous pourrions tirer plusieurs conclusions. Tout
d’abord, l’accumulation de capital militant peut être motivée par
l’intégration à la discipline suivie ou tout simplement représenter l’effet
secondaire d’une volonté d’affiliation au rôle d’intellectuel engagé, laquelle
peut participer d’une socialisation pré-professionnelle. Dans la mesure où
le militantisme cesse au moment de l’entrée dans la vie active, nous
pouvons arguer que cette forme de socialisation prime sur l’activité
politique. Lorsqu’il y a le militantisme participe de la socialisation pré-
professionnelle et que le risque objectif est faible l’acteur s’investit.
Lorsque le risque objectif augmente, l’acteur se désinvestit.
Sous le régime autoritaire tunisien, l’entrée dans une période de haut
risque (HR) peut pousser à une diminution des coûts voire à la défection.
L’approche de l’insertion socioprofessionnelle contribue principalement
au désengagement des intellectuels engagés, dans la mesure où ceux-ci

72. Abdelatif Ben Salem, entretien avec l’auteur, 2004.


QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 205

perçoivent, mieux que les autres activistes, l’augmentation du risque


objectif, lequel, en retour, est décelé avec d’autant plus d’acuité que
l’insertion sur le marché du travail se fait plus probable. Si les phases de
hauts risques et/ou de répressions ouvertes surviennent trop rapidement
et que l’intellectuel engagé n’a pas pu faire défection, celui-ci va entrer
dans un processus de désengagement qui sera extrêmement couteux sur
le plan cognitif et émotionnel puisqu’authentifié militant (il a été arrêté,
torturé et détenu) malgré lui, il ne pourra plus quitter son groupe, à moins
d’entrer en conflit ouvert avec lui et subir les effets négatifs des techniques
de rétention en vigueur au sein des organisations. Nous reviendrons sur
ce dernier point.
Deux tiers des intellectuels engagés font défection lorsque le risque
objectif augmente. Le tiers restant est, pour ainsi dire, pris dans une
spirale de répression et d’authentification militante qui peut l’attacher
davantage au collectif, aux individus qui le composent et à la cause qu’il
défend, sans pour autant le conduire à augmenter ou à maintenir au même
niveau ses coûts lors de l’accroissement du risque objectif. Ceci les
distingue fondamentalement des autres militants. En résumé, les
intellectuels engagés ont tendance à mieux percevoir l’augmentation du
risque objectif et à privilégier leur affiliation au milieu universitaire et leur
insertion socioprofessionnelle sur leur militantisme, même si c’est cette
intégration intentionnelle ou non-intentionnelle au monde de la faculté
qui les a conduits à s’engager.

Engagement équilibré et engagement total


Sur le plan de leur rapport au militantisme, le reste des activistes de
l’échantillon se partagent en deux catégories : engagés politiques équilibrés
(30 %) et engagés politiques totaux (40 %). Nous définirons la première
catégorie à partir de deux indicateurs : ne pas être intellectuel engagé et
exercer une profession rémunérée (hors poste de permanent de parti)
durant une partie – ou la totalité – de sa trajectoire militante. Quant à la
seconde, elle regroupera les autres activistes. Engagés politiques équilibrés
et engagés politiques totaux peuvent partager certains traits des
intellectuels engagés – sans pour autant posséder les deux attributs, qui
206 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

réunis, caractérisent ces derniers 73. Ils s’en distinguent également par leur
propension à anticiper les répressions ouvertes et les tolérer en tant que
coût/risque connu de l’engagement. Ils semblent également entamer leur
activité politique avec un horizon d’attente plus clairement structuré
(Zwerman, Steinhoff, 2005), en particulier ceux entrés en militance en
période de haut risque (HR). Annette Linden et Bert Klandermans (2006)
observent un phénomène similaire dans un autre contexte. En s’inspirant
de John P. Mayer et Natalie J. Allen (1996), on pourrait affirmer que leur
engagement suppose un degré d’attachement affectif à l’organisation, un
coût perçu d’une éventuelle défection et un sentiment d’obligation de
demeurer dans le collectif, plus élevés que ceux de l’intellectuel engagé.
Comme le montre le tableau 18 l’intellectuel engagé est quasiment le propre
des gauchistes. L’engagement politique total est surreprésenté chez les
militants d’extrême-gauche (+7). Quant à l’engagement politique équilibré,
il est fortement corrélé à l’appartenance à l’islamisme (+18), même si on
compte plus de 30 % d’islamisme parmi les engagés politiques totaux.

Gauche Islamistes
% écarts théo. % écarts théo.
Intellectuels engagés 34 13 11 -12
Engagement politique total 45 7 32 -6
Engagement politique 19 -17 51 18
équilibré
Équilibré → total 2 -1 6 2
Total 100 157 100 84

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

73. C’est-à-dire, préférence nettement marquée pour les activités intellectuelles et les loisirs en relation
avec l’activité militante (militantisme comme style de vie) et diminution des coûts lorsque le risque
objectif augmente (défection en période de haut risque (HR) ou prise de distance avec le collectif pour
différents motifs). Ils peuvent en effet réunir le premier mais non les deux. Sur le plan statistique, notons
que 5 % des engagements totaux et 15 % des engagés équilibrés font défection lorsque le risque
augmente et, à ce titre, diminuent leur coût au moment de l’accroissement du risque objectif.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 207

Les engagés politiques équilibrés peuvent gérer de front, militantisme,


études et/ou activité professionnelle. Après leur passage à l’acte – faible
coût (FC), faible risque (FR) ou haut risque (HR) – ils ont tendance à
privilégier une séquence militante à coût équilibré (CE) en faible risque
(FR) ou haut risque (HR), contrairement aux engagés politiques totaux qui
partant d’une séquence FC/FR ou HR militent une partie plus ou moins
importante de leur trajectoire en haut coût (HC), faible risque (FR) ou haut
risque (HR). Ceux-ci sont, en effet absorbé par l’activité militante et
laissent de côté les autres dimensions de leur vie sociale et de leur identité.
Les engagés politiques équilibrés peuvent perdre leur emploi à cause de la
répression et passer en engagement politique total ou la plupart du temps
se retrouver en prison – c’est le cas des islamistes incarcérés en 1991-
1992. À l’instar de la quasi-totalité des acteurs de l’échantillon, ils entrent
en militance au lycée ou à l’université. Leur rapport au politique semble
raisonné même s’il se caractérise par une forte prise de risque. À aucun
moment de leur trajectoire, ils ne délaissent leur engagement, leurs études
ou leur profession, même sous l’effet de la répression. Quelques engagés
politiques équilibrés sont recherchés par la police, continuent de militer et
poursuivent clandestinement leurs études à l’université même s’ils
risquent la torture et la prison, à l’instar de Sami B, militant islamiste dans
les années 1980 :
J’étais le recherché numéro 1, j’allais en cours en sautant le mur, je faisais attention,
je n’habitais pas au foyer universitaire, j’habitais chez des copains ou dans un autre
foyer. […] Finalement, j’ai passé mes examens après avoir escaladé le mur de
l’ENIT [École nationale des ingénieurs tunisiens], j’ai eu 10 et quelque 74.

L’engagé politique total peut-être révolutionnaire professionnel (cas de


gauchistes), une condition difficile que décrit ici Brahim Razgallah,
militant du GEAST :
De 1972 à 1973, c’était du militantisme pur et dur à 100 %, on ne travaillait pas,
on était 100 % militant. C’était une application de ce qu’on avait lu dans le
Que faire de Lénine. Il faut des révolutionnaires professionnels, donc j’étais
révolutionnaire professionnel. Pour manger, nous avions les cotisations de
l’organisation. Et puis, on avait loué un local qui servait de base pour préparer le

74. Sami B., entretien avec l’auteur, 2004.


208 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

journal El Amel el Tounsi. Cette base servait pour tout. Je logeais là-bas et en même
temps je confectionnais le journal. On se débrouillait, je n’avais pas besoin
d’argent pour vivre, on recevait 150 ou 200 francs par mois, en fait on s’organisait.
Il y avait des gens qui travaillaient normalement. Ils nous aidaient financièrement
pour acheter les provisions. Puis, on ramassait des fruits et légumes sur les
marchés. Nos besoins se limitaient à manger, on n’avait pas d’autres besoins ; des
gens fumaient, buvaient, moi je ne fumais pas, je ne buvais pas, je mangeais et je
militais, c’est tout 75.

L’engagé politique total peut être permanent du parti (cas des


islamistes). Dans ce cas, il perçoit un salaire et bénéficie d’avantages en
nature tels une voiture ou un logement. Dès la fin des années 1970, un
journaliste à Al Ma’arifa 76 comme Habib Mokni était rémunéré par le parti.
Au début des années 1980, au sein des islamistes progressistes,
Zyed Krichen était permanent chargé de la confection du journal. À partir
de 1984, le recours au permanent rémunéré s’élargit au sein du MTI-
Ennahdha. Lotfi Zitoun, Ameur Larayedh, Ali Larayedh, Abdelhamid Jelassi
ou Jamel Ben Taher Alaoui sont salariés du MTI ou du MTI-étudiant.
Toutefois l’engagé politique total n’exerce en règle générale aucune
activité lucrative. À l’étranger, il peut néanmoins tirer sa subsistance de
« petits boulots » (surtout veilleur de nuit dans un hôtel) mais il n’est
souvent qu’étudiant. Sur le territoire tunisien, il vit la plupart du temps en
clandestinité totale (dans ce cas il a quitté les études) ou semi-
clandestinité. Nous obtenons un pourcentage de 40 % d’engagés politiques
totaux contre 30 % d’engagés équilibrés.
Seuls 4 % des individus passent d’un engagement équilibré à un
engagement total au cours de leur trajectoire. Ce chiffre étonnamment bas
s’explique en partie par le fait que nous n’avons pas considéré la période
carcérale des islamistes emprisonnés en 1991-1992 comme une période
militante. Au-delà des conséquences de ces types de militantisme sur la
trajectoire biographique des activistes, que nous aborderons dans le
prochain chapitre, nous pouvons désormais proposer une définition de
l’engagement politique contestataire/révolutionnaire en régime autoritaire.
Celui-ci suppose une obligation de demeurer dans le collectif et la

75. Brahim Razgallah, entretien avec l’auteur, 2005.


76 Organe de presse de la Jama’a al islamiyya.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 209

perception des coûts d’une éventuelle défection. Il se manifeste par la non-


diminution de l’effort fourni au sein du groupe (coût) lorsque le risque
objectif augmente. Même s’il peut être motivé par l’affiliation à un rôle
d’intellectuel engagé et/ou au milieu universitaire, l’engagement politique
contestataire/révolutionnaire en régime autoritaire est le produit d’un
processus d’authentification par la répression, d’un attachement en partie
affectif au groupe aux individus qui le composent, et à la cause poursuivie
(horizon d’attente).

La dialectique de l’engagement
On pourrait se demander si l’engagement n’est pas de ce point de
vue ― attachement en partie affectif au groupe aux individus qui le
composent, et à la cause poursuivie (horizon d’attente) ― l’opposé du
désengagement (Klandermans, 2005, 99 ; Gottraux, 1997). Les facteurs
qui poussent un militant à diminuer son investissement et à quitter son
groupe pourraient être, en règle générale, l’opposé plus ou moins exact
des facteurs le conduisant à s’y attacher. Se détacher serait une forme
atténuée de défection, s’attacher, le début de la carrière militante au sens
plein du terme. S’engager et se désengager seraient ainsi les deux
moments d’un processus dialectique. Les facteurs en rendant compte se
situeraient sur une échelle d’analyse tant macro que meso et micro. Ils
208renverraient, au niveau le plus élémentaire, au coût évolutif de
l’activité militante, aux transformations du risque objectif et surtout aux
modulations de la perception des coûts et des risques. Nous raisonnerons
en termes de facteurs favorisant et défavorisant l’attache-ment : cet
attachement cachant aux yeux de l’engagé l’augmentation du risque
objectif, en d’autres termes l’inhibant. Nous nous focaliserons notamment
sur les techniques de mobilisation et de rétention en vigueur au sein des
collectifs. Nous verrons que l’adéquation entre des dispositions militantes
constituées avant le passage à l’acte et pendant le militantisme et celles
attendues par le groupe, explique en grande partie cet attachement.
Les groupes militants encouragent l’engagement par une série de
techniques de mobilisation et de rétention visant à réduire la perception
des coûts et des risques du militantisme. La finalité de ces techniques est
210 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

de faire demeurer l’activiste dans le collectif – structure pyramidale


fortement centralisée, utilisation de pseudo, notes explicites des directions
empêchant des relations amicales de se tisser entre militants, valorisation
des militants « courageux », obligation de justifier par écrit son départ du
groupe, culpabilisations en cas de prise de distance (« ça y est, tu quittes
le navire quand ça devient sérieux ! »), octroi de postes de responsabilité –
nous verrons toutefois que l’accès à ces postes relève d’un phénomène
plus complexe. Le travail symbolique – dont les acteurs n’ont pas
forcément conscience – de glorification du héros militant, en fait
également partie. Au sein d’El Amel el Tounsi en Tunisie entre 1973 et
1977, ces techniques ressemblaient à s’y méprendre à celles en usage dans
les groupes d’extrême-gauche aux États-Unis et au Japon à la même
époque (Zwerman, Steinhoff, della Porta, 2000, 93). Elles participaient de
la même sacralisation du héros, la même apologie du sacrifice et du don de
soi. En Tunisie, les écrits sur la prison d’Ahmed Ben Othman relatent la
manière dont il contrôle sa respiration lors des tortures (Bessis, Othmani
[Ben Othman], 2002). Ceux de Hamma Hammami abondent également
(Hammami, 2002) 77 en description de sévices divers qui se concluent par
la glorification de celui qui garde le silence et ne trahit pas 78. L’un et l’autre
étaient en excellente forme physique, pratiquaient l’athlétisme auquel
s’ajoutait, pour Hamma Hammami, le karaté.
Or, les groupes ne sont pas de grands appareils partisans qui recrutent,
font adhérer, distribuent des cartes de membres, convoquent aux réunions
à l’instar, par exemple, du Parti socialiste français. Certes, dès le début des
années 1970, la Jama’a al islamiyya (futur MTI et Ennahdha) avait ritualisé
ses procédures d’adhésion sur le modèle tablighi puis « Frères musulmans
égyptiens », affirmant d’emblée sa volonté de prévenir les défections.
L’organisation se voulait secrète. Avant de devenir membre, il fallait

77. Cet ouvrage est un livre de référence pour tout militant du PCOT sur les campus universitaires
tunisiens.
78. Citons, en outre, ce passage de l’entretien : « Le 28 septembre 1974 dans la rue, encore une fois
j’étais sauvagement torturé, tu peux lire ça dans le récit [Le chemin de la dignité], mais cette fois pour
moi c’était un grand tournant dans ma vie de militant, parce que j’étais arrêté en tant que membre de
la direction de El Amel el Tounsi. Et le grand tournant, c’était qu’après vingt-huit jours de tortures les
flics ne sont pas arrivés à m’arracher un mot, et depuis jusqu’à maintenant ils ne sont pas arrivés à
m’arracher un mot. C’était pour moi la rupture avec l’expérience de février 1972, c’était pour moi un
regain de dignité ». Hamma Hammami, entretien avec l’auteur, 2006.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 211

passer par toute une série d’étapes : assister de manière assidue aux
dourous (séance d’études) dans les mosquées, participer à des cercles de
discussion, y commenter des ouvrages de penseurs musulmans. À ce stade,
l’individu appartient à la deïra (cercle). Au bout d’un certain temps, un
Émir dont l’identité est inconnue (même si l’individu le fréquente par
ailleurs) le convoque et lui fait prêter le serment d’allégeance (la bey’a).
Dans les années 1980, le Mouvement de la tendance islamique (MTI) de
plus en plus structuré, à l’instar d’un parti politique assez important,
possède un petit comité qui examine les demandes d’adhésion, a priori,
afin d’éviter les infiltrations. Celui-ci effectue notamment une enquête sur
les mœurs du prétendant.
Mais, ce sont moins ces techniques de mobilisation et de rétention dont
le travail symbolique de glorification du héros militant fait partie, qui
jouent le rôle de facteur favorisant de l’engagement, que la force des liens
entre les membres des collectifs. La valorisation de certaines qualités
militantes est liée, en un sens, à des nécessités pratiques auxquelles le
collectif est confronté – c’est le cas par exemple de l’éloge des attributs
« héroïques » et « guerriers » que nous venons d’évoquer. Les dispositions
militantes, objets de gratifications symboliques ou matérielles au sein du
groupe de pairs, sont un aspect de l’intégration au sein de ce groupe. Plus
que des compétences militantes, ces dispositions reflètent en quelque
sorte la manière dont le parcours personnel de l’individu reflète les
relations (dispositifs au sens de Michel Foucault) entre les différents
éléments des ensembles hétérogènes propres à chaque époque. Pour
prendre un exemple concret, un acteur de filiation extra-muros, originaire
du Sud, issue d’une parentèle yousséfiste et, en même temps, fils d’ouvrier
ou de petit agriculteur, sera plus valorisé au sein des groupes d’extrême-
gauche, toute chose égale par ailleurs, au début des années 1970 c’est-à-
dire au moment où l’État tunisien desserre son étau sur le discours
constituant yousséfiste/arabiste et où les collectifs gauchistes deviennent
plus ouvriéristes et nationalistes arabes. Plus ces dispositions
correspondent à celles qu’attendent les autres individus du groupe, plus
l’intensité des liens entre l’acteur qui les possèdent et les autres membres
du collectif se renforce. Ceci même si ces derniers raisonnent à l’aide de
raccourcies de pensées tels « un Sudiste est plus courageux qu’un
bourgeois de Tunis » ou « moins porté vers l’intellectualisme », etc.
212 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

La force d’un lien se mesure dans le sillage de Mark Granovetter par la


combinaison de temps, d’intensité émotionnelle et de services réciproques
qui caractérisent le lien (Granovetter, 1973, 1361). Celle-ci peut
s’objectiver de même, en termes de fréquence des contacts, de densité de
connections, de volume d’informations échangées entre alter (Carley,
1986 ; McPherson, Popielarz, Drobnic, 1992). Comme le montrent J. Miller
McPherson, Pamela A. Popielarz et Sonja Drobnic, plus ego a des contacts
à l’intérieur d’un groupe, plus il est susceptible d’y demeurer. A contrario,
plus les liens sont nombreux 79 à l’extérieur du groupe, moins
l’engagement est supposé durer. Il demeure qu’en règle générale, « les
membres qui entretiennent de nombreux liens avec les autres membres et
très peu de contacts en dehors du groupe sont moins susceptibles de
quitter le groupe que les membres connectés à l’extérieur et non
connectés à l’intérieur » (McPherson, Popielarz, Drobnic, op.cit., 158).
De ce fait, la force du lien interne pourrait se mesurer à partir du poste
atteint au sein du collectif plutôt que de la durée de l’engagement qui est
parfois difficile à définir clairement. Cette force du lien se manifeste sur le
plan psychologique par le sentiment d’une dette morale (Fuchs Ebaugh,
1988) à l’égard des camarades. Ce n’est pas un hasard si les engagés
politiques équilibrés et totaux occupent en majorité des postes de
responsabilité au sein des collectifs, tels chefs de cellule, membre des
directions locale, régionale ou nationale. Ce n’est pas un hasard non plus
si les intellectuels engagés se retrouvent davantage dans les catégories
« sympathisants » et « membres d’une cellule » (tableau 19).
Notons que la grande majorité des activistes sont emprisonnés ou
contraints à l’exil avant que les cycles ne commencent leur phase
descendante. Du point de vue de la composition des groupes, les nouveaux
militants issus la plupart du temps de l’université ne sont pas assez
nombreux pour remplacer les anciens (McPherson, Popielarz, Drobnic,
op.cit., 157). Un fossé générationnel (generation gap) (Whittier, 1997 ;
McNeil, Thompson, 1971) émerge. Un espace vide apparait entre les micro-
cohortes et accentue les différences de vision politique (horizon d’attente
et discours idéologique) entre celles-ci. Chacune interprète les événements

79. Si nous suivons fidèlement la perspective de Mark Granovetter (1973), nous devrions préciser :
plus les liens sont nombreux et faibles.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 213

politiques extérieurs « à sa manière » – c’est-à-dire la plupart du temps en


fonction de ce qui permet de recruter davantage de « clients », nous l’avons
vu – et redéfinit l’identité politique de l’organisation. Dans une perspective
interactionniste qui n’est pas contradictoire avec l’affirmation précédente,
chacune construit de nouvelles réponses à la situation présente étant
donné les nouvelles interactions sociales au sein du collectif (qui sont les
nouveaux membres ? Qu’est-ce que le fruit de leurs échanges va engendrer
comme prise de décision collective ?, etc.). Pour plusieurs militants,
notamment d’extrême-gauche, la transmission politique ne s’opère pas,
l’identité politique des groupes changent. Les nouveaux activistes ne
reconnaissent plus les anciens. Comme le formule Gilbert Naccache,
dirigeant du groupe Perspectives à la fin des années 1960.

Intellectuel Engagement Engagement Équilibré →


engagé total équillibré total

Direction nationale -18 13 2 4

Direction locale, -7 3 3 1
régionale
Chef de cellule -2 4 0 0
Cellule 10 -5 -1 -1
Sympathisant 80 23 -14 -6 0
Compagnon de route 81 -2 0 4 0

Total 63 97 72 8

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

80. Sympathisant signifie participant aux cercles de discussion (étape avant la participation régulière
aux activités de la cellule ou l’introduction dans le cercle – deïra).
81. Compagnon de route signifie un individu rendant des services ponctuels au groupe.
214 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

La Tunisie est frappée de la Malédiction de Caton : « il faut détruire Carthage ».


Chaque homme politique qui entre en scène efface ce qui l’a précédé. Ceci est valable
aussi bien pour le pouvoir que pour les groupes d’opposition. Chaque collectif
démarre sur un terrain qu’il décide vierge. « Tous ceux qui sont venus avant moi ce
sont trompés. Moi j’apporte la vraie vérité » affirme le leader d’un nouveau groupe,
ou le nouveau leader d’un groupe déjà existant. Il n’y ni transmission, ni continuité.
Résultat on a ce qu’on a aujourd’hui : des islamistes qui n’ont plus de programme
politique et idéologique, des oppositions qui n’ont pas de programme à part le départ
de Ben Ali – ce qui n’est pas un programme – et des activistes qui, parce qu’ils veulent
faire quelque chose, s’investissent dans la vie associative 82.

Sur le plan individuel, plusieurs activistes des « anciennes » micro-


cohortes subissent ce que l’on pourrait appeler un effet de sélection. Ils
sont relégués à des tâches subalternes parce que leurs dispositions
militantes ne sont plus en phase avec la nouvelle identité politique du
collectif (Pudal, 1989, 15). Sur le plan individuel, le lien notamment affectif
qui les relie au groupe se délite, le calcul coût/avantage reprend ses droits
et affaiblit leur propension à supporter les coûts (efforts fournis). À
l’inverse, que ce soit à l’issue d’une vague d’arrestations touchant
l’ensemble de la direction d’un collectif et/ou à la suite de l’ évolution de
l’identité politique de l’organisation, un acteur peut très bien être propulsé
rapidement à un poste de décision. Occuper une position de leadership
attache davantage au groupe, aux individus qui le composent et à la cause
défendue. Nous parlerons dans ce cas-là d’« effet de propulsion ».
Ces « effets de sélection » et de « propulsion » se produisent générale-
ment lors des changements d’identité politique des groupes – identités
déterminées par les dispositifs propres à une époque, nous l’avons vu. Ces
changements se manifestent par un changement de l’appellation usuelle
des groupes gauchistes 83 et l’adoption d’un nouveau nom officiel pour les
islamistes. Les cofondateurs du GEAST sont globalement marginalisés par
les étudiants plus révolutionnaires et maoïstes s’engageant entre 1966 et
1968. Ces derniers sont mis à l’écart par des militants plus arabistes entrés

82. Gilbert Naccache, entretien avec l’auteur, 2004.


83. Ainsi jusqu’en 1966, les activistes se dénomment membres du GEAST, à partir de 1967,
« Perspectivistes » et à partir de 1972-1973, militants d’El Amel el Tounsi ou de « Ti-ti » (abréviation
du Travailleur tunisien, traduction française d’El Amel el Tounsi).
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 215

en militance dans le sillage du mouvement étudiant de février 1972


(El Amel el Tounsi et Cho’la). Entre 1979 et 1981, la Jama’a al islamiyya
devient plus contestataire/révolutionnaire en se changeant en
Mouvement de la tendance islamique (MTI). Plusieurs militants le quittent
pour former le groupe des islamistes progressistes ou faire défection. En
1988, le MTI se transforme en Ennahdha. Un certain nombre d’activistes
entrés en militance au début des années 1980 peinent à se retrouver dans
son discours trop légaliste. Cela ne les empêche pas d’être touchés par la
répression ouverte de 1990-1992. Quelques-uns réussissent à fuir à
l’étranger ou, demeurés sur le territoire, à échapper à la prison, s’ils n’ont
pas quitté officiellement le mouvement, notamment avec Abdelfattah
Mourou. Deux exemples, dans un premier temps, nous permettront
d’illustrer ces « effets de propulsion » et de « sélection », Chérif Ferjani,
activiste d’El Amel el Tounsi, éclairera le premier et H’mida Enneifer,
cofondateur de la Jama’a al islamiyya, le second.
Chérif Ferjani, d’origine extra-muros, a déjà une certaine expérience
militante lorsqu’il intègre El Amel el Tounsi en 1973. Entre 1971 et 1972, il
est présent à Lyon dans les comités pour la création du journal Libération et
entretient des contacts très étroits avec l’Agence de presse libération (APL).
Par son intermédiaire, il fait circuler les informations à propos du
mouvement étudiant tunisien de février 1972 84 à des membres d’El Amel el
Tounsi rencontrés durant les grèves de la faim des sans-papiers. Par ailleurs,
il crée les premiers Comités français immigrés avec des militants des
Comités intermouvements auprès des évacués (CIMADE), du Parti socialiste
unifié (PSU), de la Confédération française démocratique du travail (CFDT)
et du Front rouge 85. Il constitue également les premiers comités populaires
(comités de quartier) à la Croix-Rousse à Lyon avec un activiste tunisien de
Charara, un groupuscule lié à El Amel el Tounsi, proche du Parti communiste
marxiste-léniniste de France (PCMLF). Chérif a lié des contacts assez étroits
avec les ouvriers tunisiens à Lyon, notamment lors des grèves « immigrés »
de 1972 contre la circulaire Marcellin-Fontanet. Il est également parti en
Irak dans le but de rejoindre la guérilla du Front de libération du golfe au
Dhofar et a participé à des réunions de Charara. Son expérience dans les

84. Chérif Ferjani et Brahim Razgallah, entretiens avec l’auteur, 2005.


85. Parti communiste révolutionnaire marxiste-léniniste, né d’une scission du PCMLF en 1970.
216 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

luttes immigrées à Lyon l’amène à s’éloigner des positions du PCMLF qu’il


juge dogmatiques et insuffisamment axées sur la défense des intérêts
immédiats des ouvriers. Ainsi, se présente-t-il à une réunion du comité
directeur d’El Amel el Tounsi à Paris en 1972 avec de nombreux atouts. Tout
d’abord, il est d’origine extra-muros, ce qui est particulièrement valorisé à
cette époque au sein des groupes d’extrême-gauche. Il s’est également
illustré dans des manifestations à la Faculté du 9 avril à Tunis en 1970. Il est
enfin « organiquement relié » au milieu ouvrier – ce qui fait écho à
l’ouvriérisme des collectifs durant cette période – grâce à des grèves de la
faim victorieuses à Lyon. Sa tentative de joindre la lutte armée du Dhofar
est une sorte d’indicateur de son côté « héroïque » et « guerrier ». De plus,
il participe aux grèves de la faim de Saint-Etienne début 1973, au cours
desquelles il recrute le principal animateur, Zine Madhkouri (dit Mohamed
le rouge) 86.
Un noyau de cinq personnes entame une activité militante sur la région
de Lyon et participe à l’encadrement des luttes de sans-papiers,
notamment aux usines Pena-Roya. Ces cinq activistes commencent à
signer les tracts du nom d’El Amel el Tounsi, section de Lyon 87. La section
de Lyon se rend aux assises nationales de l’immigration à la Mutualité à
Paris pour mener les débats et renforcer El Amel el Tounsi concurrencé
par le Mouvement des travailleurs arabes (MTA). En octobre 1973, Chérif
Ferjani perd son titre de séjour en raison de ses activités militantes. Il se
retrouve sans papiers et déménage à Paris où il devient l’un des principaux
rédacteurs du journal puis dirigeant du groupe. Dans la foulée, Abdelaziz
Krichen – engagé total somme toute proche de l’intellectuel engagé – est
évincé, le reste de la direction, composée de « vieux » « Perspectivistes »
est « renvoyé à la base 88 ». Durant sa trajectoire biographique, Chérif
Ferjania hérité et acquis des dispositions militantes en adéquation totale
avec les nouveaux attributs attendus et valorisés au sein d’El Amel
el Tounsi. Il est, de ce fait, « propulsé » à la direction du groupe de manière

86. Nous avons déjà évoqué le cas de cet acteur fondateur du parti du peuple révolutionnaire tunisien.
Il avait réuni un petit groupe armé et tenté d’entrer sur le territoire tunisien par la frontière algérienne.
87. Chérif Ferjani, entretien avec l’auteur, 2005.
88. Être renvoyé à la base signifie perdre toutes ses responsabilités au sein du collectif, redevenir un
militant « de base ». Chérif Ferjani, Najib Chebbi, Abdelwahab Majdoub, Mohamed Saddam et Brahim
Razgallah, entretiens avec l’auteur, 2005-2006.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 217

quasi-naturelle. Devenant leader, son attachement au groupe, aux


individus qui le composent et à la cause qu’il défend augmente. Notons
qu’à ce stade de responsabilité, il contribuera à valoriser ce type de
dispositions au sein du groupe.
Dans un autre contexte, plus précisément au sein de la Jama’a
al islamiyya, en 1977, les postes de responsabilité sont déjà occupés. Les
promotions internes tendent à se raréfier et à être contrôlées strictement
par les « oblats 89 » qui promeuvent les activistes cumulant deux attributs :
être formé dans l’orthodoxie « Frères musulmans » par l’appareil et être
proche d’un point de vue affinitaire des cadres contrôlant l’accès à un
poste plus élevé. La même année, le mouvement crée une structure
transversale sur le plan national, une « commission politique » dirigée par
H’mida Enneifer. Cette commission indépendante des structures
pyramidales aurait pour fonction de drainer et de canaliser les jeunes, le
plus souvent lycéens ou étudiants, les plus actifs et les plus virulents qui
se sentent être « à la mesure des nouveaux défis posés au mouvement 90 ».
H’mida Enneifer et Slaheddine Jourchi conduisent une réflexion au sein
des instances dirigeantes sur la question de la formation idéologique 91.
H’mida Enneifer participe à la rédaction d’un texte intitulé L’autocritique
refusé par les instances du parti après sa présentation officielle en 1976. En
1977, il est toujours responsable de la revue Al Ma’arifa. Après trois
éditoriaux qui pointent des erreurs stratégiques commises par Hassan El
Banna (fondateur des Frères musulmans égyptiens) 92, il quitte la Jama’a al
islamiyya et forme le mouvement des islamistes progressistes (MIP).
Exclusion ou départ volontaire, le fait est qu’il est remplacé par son second
Slaheddine Jourchi, qui tente de tempérer le ton anti-Sayyed Qutb au sein de
la revue, avant d’être à son tour évincé quelques mois plus tard. C’est alors

89. L’expression « oblats » est empruntée à Pierre Bourdieu (1981). Bernard Pudal (1989) utilise
également ce terme. Il désigne les militants formés par l’appareil nourrissant une « dette » à son égard.
90. Zyed Krichen, entretien avec l’auteur, 2005.
91. Ils redécouvrent Mohamed Abdou (réformiste musulman du XIXe siècle) en allant directement aux
textes originaux. Ils commencent à situer géographiquement et historiciser l’expérience des Frères
musulmans.
92. En l’occurrence « son jusqu’au-boutisme qui a mené à sa mort et au démantèlement du groupe »
et sa tendance à « réduire les conflits doctrinaux à des problèmes de plus ou moins bonne religiosité ».
Ces éditoriaux ne seront pas publiés. H’mida Enneifer, entretien avec l’auteur, 2005.
218 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

que Habib Mokni, sur une ligne beaucoup plus frère musulmane, laquelle
s’impose davantage dans le groupe, prend la relève à la tête d’Al Ma’arifa 93.
Au sein de l’échantillon, les exemples d’activistes propulsés à des
postes de décision, notamment pendant les périodes de répressions
ouvertes ou lorsqu’ayant été condamnés à des peines plus légères, la
direction leur confie la mission de réorganiser le collectif 94, sont
nombreux. L’« effet de propulsion » attache davantage le militant au
groupe. Il agit, de même, comme un révélateur des nouveaux attributs
revalorisés au sein des organisations. À l’inverse, sans que cela n’aboutisse
nécessairement à des défections, les « effets de sélection », se manifestant,
la plupart du temps, par la rétrogration officielle dans la hiérarchie de
l’organisation, détachent le militant tout en mettant en lumière les
nouvelles dispositions attendues par le groupe. Ces acteurs se sentent
floués comme Mohamed Charfi, marginalisé en 1966 par des activistes,
plus jeunes, davantage tournés vers l’action militante que l’étude des
textes marxistes et développementalistes, comme Brahim Razgallah. Les
répressions ouvertes créent donc un espace vide entre les micro-cohortes
ou les générations étudiantes (environ cinq ans) lequel renforce les effets
de propulsion et de sélection. Sur le plan individuel, les motivations du
militantisme quittent les « vieux » pour rejoindre les « jeunes ». C’est ainsi
que tout semble s’emboiter à différentes échelles afin que les identités
politiques des groupes changent dans la lignée de l’évolution des relations
(dispositifs) au sein des ensembles hétérogènes propres à chaque époque.

A. Facteurs favorisant l’entrée en militance



Être originaire du Sud du pays ou d’un watan contestataire (district de
sédentaires nourrissant une tradition intellectuelle et d’opposition aux
pouvoirs en place) ;

Être d’origine élite médinale/médinale (années 1960) ;

Être d’origine extra muros (années 1970 et surtout 1980) ;

93. Peu de temps après, en 1981, la Jama’a al islamiyya change son nom en MTI, demande une
reconnaissance légale, comme nous l’avons noté, et modifie ses statuts.
94. Cela est le cas par exemple d’Abdelaziz Krichen en 1969, Brahim Razgallah en 1971, Hamma
Hammami en 1973 ou Hicham Abdessamad en 1975.
QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LES MILITANTS EN RÉGIME AUTORITAIRE ? 219


Trauma politico-familiaux ;

Sentiment nationaliste.


Phase ascendante des cycles de contestation et donc augmentation de
l’offre politique contestataire/révolutionnaire ;

Période de faible risque objectif et de conflit inter-élites ;

Perception d’opportunités institutionnelles et politiques.


Accès aux espaces de socialisation politique, mosquées, lieux liés à
l’éducation nationale (lycée, universités, activités extrascolaires) ;

Disponibilité biographique et cognitive (temps des études) ;

Propension à s’affilier au milieu universitaire ou au rôle d’intellectuel
engagé ;

Choc moral et horizon d’attente structurée par un langage idéologique
qui rend la violence subie injustifiable.

B. Facteurs favorisant l’attachement (attachement qui masque l’augmenta-


tion du risque objectif).

Authentification militante par la répression ;

Choc moral et horizon d’attente structurée par un langage idéologique
qui rend la violence subie injustifiable ;

Adéquation entre dispositions militantes et dispositions attendues
par le groupe ;

Effet de propulsion (accès à des postes de responsabilité) lié notamment
à un fossé générationnel et un changement d’identité des groupes ;

Perception des coûts d’une éventuelle défection et d’une obligation
de demeurer au sein du collectif (accès à des postes de responsabilité) ;

Sentiment nationaliste.

C. Facteurs défavorisant l’attachement (donc favorisant le détachement


lequel augmente la perception du risque objectif).

Être d’origine élite médinale/médinale (facultés de repositionnements
politiques et économiques) et dans une moindre mesure publicienne ;
220 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE


Être intellectuel engagé (forte propension à l’affiliation au milieu
universitaire ou au rôle d’intellectuel engagé, plus grande perception
des risques et réceptivité aux pressions familiales, tendance à
privilégier la socialisation pré-professionnelle et l’insertion socio-
professionnelle sur le militantisme) ;

Inadéquation entre dispositions militantes et dispositions attendues
par le groupe ;

Effet de sélection (rétrogradation dans la hiérarchie du collectif) lié
notamment à un fossé générationnel et un changement d’identité des
groupes.
Les conséquences biographiques du
militantisme et l’opposition à Ben Ali

Dans ce dernier chapitre nous aborderons ce que Doug McAdam


(1989) nomme les « conséquences biographiques du militantisme », les
conséquences personnelles et politiques de la participation à des activités
militantes et leur impact sur la vie de l’activiste. Dans notre cas, analyser
l’influence de l’engagement contestataire/révolutionnaire sur les autres
dimensions biographiques du militant, notamment la professionnelle,
conduit à se pencher sur ce que l’on qualifie communément d’ « opposition
à Ben Ali » des années 2000 (partis politiques, associatif civil, instances
de défense des professions). Nombre de gauchistes et dans une moindre
mesure d’islamistes se sont, en effet, reconvertis sur le plan politique après
la fin du cycle d’extrême-gauche pour les premiers (1981) et l’éradication
d’Ennahdha du territoire tunisien (1992) pour les seconds, même si
certains ont cessé toute forme d’activité militante avant ou à l’issue de ces
deux dates charnières.
Contrairement à une idée reçue nous verrons que s’engager en régime
autoritaire ne conduit pas « à la perte de tout ». Même si la répression
frappe à intervalles réguliers, beaucoup de militants parviennent à lutter
contre le déclassement professionnel et à occuper des professions se
situant en haut de la hiérarchie sociale. Certains semblent a priori cooptés
par le régime, en particulier ceux qui ont cessé de militer au moment où
le risque a augmenté. Nous verrons comment le professionnel et le
politique s’articulent sur le plan micro (trajectoires individuelles). Au
niveau meso, cela nous permettra de caractériser les nouvelles formes de
222 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

contestation au régime de Ben Ali et de comprendre pourquoi, celles-ci


sont en grande partie organisées par des individus ayant été socialisés
politiquement à une autre époque (1960-1980), notamment au sein de
l’extrême-gauche. À bien des égards, plutôt qu’une contestation radicale et
révolutionnaire, l’opposition des années 2000 – forme la plus visible de
dissidence – constitue un espace de valorisation des ressources
professionnelles et militantes rassemblées durant la jeunesse de ses
acteurs.
Ces ressources n’ont pas forcément été cumulées de manière
intentionnelle durant leur parcours militant gauchiste ou islamiste. Leur
acquisition constitue souvent l’effet secondaire d’un engagement
politique pouvant être perçu au niveau individuel comme le strict
dévouement à une cause. Ces ressources sont constituées tout d’abord
par le capital militant, lequel désigne un ensemble de « savoirs et savoir-
faire mobilisables lors des actions collectives, des luttes inter ou intra-
partisanes, mais aussi exportables, convertibles dans d’autres univers, et
ainsi susceptibles de faciliter certaines reconversions » (Matonti,
Poupeau, 2004, 8). Le réseau de sociabilité militant représente
également une ressource importante, notamment afin de lutter contre
le déclassement et/ou accéder à des positions valorisantes dans la
société. S’y ajoute ce que l’on appellera la notoriété militante.
Acquise durant la trajectoire militante, elle peut continuer d’être
accumulée à l’issue d’une reconversion politique. Elle facilite la
constitution du réseau de sociabilité militant. D’autres ressources sont
également fondamentales, à savoir l’expérience professionnelle que
l’acteur a acquise durant son parcours d’activiste, ainsi que la notoriété
professionnelle qui facilite la construction d’un réseau de sociabilité
professionnelle. Nous pourrions y ajouter le capital scolaire et, enfin,
l’origine socio-identitaire (OSI). Sur ce dernier point, nous verrons
comment l’opposition des années 2000 constitue un espace à la fois
politique et professionnel, ce qui explique en grande partie pourquoi les
jeunes activistes, notamment d’origine extra-muros sont, en quelque sorte,
exclus de cet espace qui fonctionne au niveau macro selon les règles de la
reproduction sociale.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 223

S’engager : des répercussions personnelles inégales


d’un acteur à l’autre
Nous considérerons qu’un acteur a été bloqué dans sa trajectoire
scolaire ou professionnelle lorsque son activité militante a infléchi son
parcours scolaire et/ou professionnel de manière notable et dans un sens
négatif : exclusion des établissements d’enseignement public,
réorientation dans une autre discipline universitaire moins exigeante en
termes de travail, renvoi de son emploi, impossibilité légale de le
réintégrer à sa sortie de prison, etc. Toutefois, même si un militant a été
déplacé manu militari de l’espace de l’éducation nationale à l’espace
carcéral ou contraint à l’exil, nous ne le tiendrons pas systématiquement
comme « bloqué ». En effet, ces blocages conjoncturels n’empêchent pas de
reprendre les parcours là où ils ont été stoppés. De plus, nous ne
prendrons pas en considération les blocages peu significatifs telle ceux se
caractérisant par un retard de carrière au sein du métier exercé (McAdam,
1989). Comme nous le verrons le blocage ne signifie pas forcément
déclassement, au sens où nous l’entendons « situation des personnes qui
possèdent un niveau de formation supérieur à celui normalement requis
pour l’emploi qu’elles occupent » (Fondeur, Minni, 1999).
Les engagés politiques équilibrés et totaux ont pratiquement tous été
traduits en justice, la plupart condamnés (par contumace ou non)
incarcérés ou contraints à l’exil. Équilibrés et totaux ont été emprisonnés
à hauteur de 64 % et 68 % contre 58 % pour l’échantillon global et 35 %
pour les intellectuels engagés. Seuls 10 totaux (9 %) et 10 équilibrés
(14 %) n’ont jamais comparu à un procès politique contre 17 % pour
l’ensemble de la population. Or, dans certains cas, après une période
carcérale, la plupart des activistes sont en mesure de reprendre leurs
études, s’insérer professionnellement ou réintégrer leur emploi.
[Ce constat a été établi avant le soulèvement de décembre-janvier 2010-
2011 et donc avant l’arrivée d’Ennahdha à la tête de la coalition
gouvernementale (2011-2014) et de l’accès de plusieurs des militants de
l’échantillon à des postes de ministre et de députés]. Les blocages de
trajectoire sans déclassement sont beaucoup moins nombreux que les
blocages suivis de reconversions professionnelles réussies sans
déclassement. 50 % des islamistes n’ont pas connu de blocage contre
224 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

70 % des gauchistes et, seul 25 % de la population totale a connu un


déclassement au sens de posséder un niveau de formation supérieur à
celui normalement requis pour l’emploi occupé. Autrement dit, la
répression en régime autoritaire, ne « détruit pas la vie » de tous les
militants. Dans le cas où l’activiste a cessé de militer, nous y reviendrons,
si l’on rapporte le blocage aux professions exercées on s’aperçoit que ces
dernières ne diffèrent pas beaucoup de celles occupées durant le
parcours militant, excepté pour quelques avocats.
Contrairement aux trajectoires scolaires et professionnelles des
intellectuels engagés, celles des engagés politiques totaux sont
fréquemment infléchies négativement. En règle générale, l’engagé total ne
milite de manière totale qu’après s’être désinvesti graduellement de ses
études ou après avoir été bloqué sur le plan scolaire/universitaire
(exclusion du lycée ou de l’université) ou professionnel (perte de
l’emploi) – c’est d’ailleurs ce qui le distingue, en un sens, de l’engagé
équilibré et de l’intellectuel engagé. Souvent, il ne parvient pas à gérer de
front les différents domaines de sa vie sociale. Mais plus rarement, certains
militants d’extrême-gauche ont abandonné leurs études ou leur travail
pour se consacrer intégralement au militantisme à l’issue d’une décision
politique de leur collectif. C’est le cas de Sihem Ben Sedrine 1, cofondatrice
en 1998 du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT)
[présidente de l’Instance vérité et Dignité (IVD) en 2015]. D’origine élite
médinale, Sihem Ben Sedrine naît en 1950 à la Marsa (banlieue nord de
Tunis). Elle rejoint Toulouse pour ses études universitaires, y organise
une section d’El Amel el Tounsi en 1973. Sur ordre de la direction du
groupe, Sihem abandonne ses études afin de s’impliquer dans les luttes
des travailleurs immigrés. Elle coordonne les grèves de la faim dans la
région de Toulouse. En 1974, Sihem est renvoyée à la base (effet de
sélection). La direction lui demande de quitter la France pour la Libye afin
de monter une nouvelle section d’El Amel el Tounsi. Elle travaille comme
caissière dans un café, finit par retourner à Paris, puis Tunis à la fin des
années 1970. Elle intégrera le noyau fondateur du Rassemblement
socialiste progressiste (RSP) de Najib Chebbi et y militera avec son futur

1. Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.


LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 225

mari, Omar Mestiri 2, également ex-révolutionnaire professionnel au sein


d’El Amel el Tounsi.
Généralement, les trajectoires universitaires ou professionnelles,
notamment des militants d’origine extra-muros, sont pratiquement
bloquées avant que la direction du collectif ne les encourage à militer de
manière totale notamment en devenant « révolutionnaire professionnel ».
Parmi eux, citons Hedi Lafi, fils de mineur, qui abandonne ses études pour
s’occuper du « secteur ouvrier » d’El Amel el Tounsi (il est proche de ce
milieu, étant lui-même fils d’ouvrier) ; Mohamed Khemili, également fils
de mineur ou Mohamed M’aali, d’extraction extra-muros, journaliste à
Echa’ab, organe de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT),
cofondateur du syndicat des journalistes dans les années 2000 avec
Lotfi Hajji 3.
Lorsqu’on croise les professions exercées avec les types d’engagement,
nous nous rendons compte que s’engager de manière totale diminue
grandement les probabilités d’appartenir à la catégorie cadres et
professions intellectuelles supérieures (tableaux 20 et 21). Précisons par
ailleurs que cela n’est pas lié à l’origine socio-identitaire (OSI) car,
étonnamment, nous n’observons pas de corrélation particulièrement
significative entre OSI et type d’engagement, excepté, dans une certaine
mesure pour les intellectuels engagés, plutôt gauchistes de lignée élite
médinale, et les engagés politiques équilibrés plutôt islamistes d’ascendance
extra-muros.
En croisant « blocage » et origine socio-identitaire (figure 8), nous
constatons qu’être d’origine élite médinale diminue les probabilités de
blocage de la trajectoire. À l’inverse, être d’origine extra-muros les
augmente.

2. Omar, neveu d’Ahmed Mestiri (chef de files des libéraux au sein du PSD et fondateur du MDS) est
d’origine élite médinale. Il est activiste d’El Amel el Tounsi en clandestinité durant la deuxième moitié
des années 1970. D’abord révolutionnaire professionnel et leader d’El Amel el Tounsi El Khatt ath
Thaouri, il se rapproche d’El Amel el Tounsi El Khatt Es Sa’id dirigé par Najib Chebbi, puis rejoint le RSP
(futur PDP), constitué par ce dernier. Il est en outre cofondateur du FDTL (Ettakatol) avec Mustapha
Ben Ja’afar. Sa sœur est mariée à Najib Chebbi.
3. Ancien activiste du MTI, cofondateur des islamistes progressistes. Il est l’un des plus plus jeunes
militants du MTI arrêté le 18 juillet 1981.
226 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Tableau 20. Profession exercée selon le type d’engagement en %


Élite médinale Médinale Publicienne Extra-muros
Entreprenariat/Commerce -2 0 1 3
Enseignant dans le -2 -1 0 5
public/privé
Avocat 1 3 2 -5
Professeur du supérieur/ 2 0 0 0
Chercheur
Sans emploi 0 0 1 0
Cadre supérieur 0 2 0 0
Médecin 2 0 0 0
Journaliste 0 0 0 2
Professions libérales 2 0 1 -1
(architecte, notaire)
Haut-fonctionnaire/Ministre 1 0 1 -1
Militant de métier 0 -1 0 2
Employé/Technicien 0 0 0 2
Domaine de l’édition 1 2 0 -1
Total 49 59 51 57

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Tableau 21. Écarts rapportés aux effectifs théoriques de la profession


exercée selon le type d’engagement
IE Total Equilibré Équilibré → total
Cadres et professions 12 -11 3 -1
intellectuelles supérieures
Professions intermédiaires -2 3 1 0
Domaine de l’édition 0 2 -1 1
Entreprenariat/Commerce -2 3 0 1
Sans emploi -1 0 3 0
Militant de métier -2 5 -2 1
Ouvrier 0 2 0 0
Employé 1 0 0 0
Domaine de l’associatif 0 0 0 0
Total 61 94 69 8

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.


LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 227

Figure 8. Conséquences biographiques du militantisme selon l’OSI

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Figure 9. Conséquences biographiques du militantisme


selon la profession exercée

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.


228 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Figure 10. Analyse factorielle des correspondances entre OSI, type


d’engagement et type de défection

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

L’acteur dont la trajectoire n’a pas été bloquée exerce une profession
relevant des catégories socioprofessionnelles « cadres et professions
intellectuelles supérieures » ou « professions intermédiaires » (figure 9).
Il était plutôt intellectuel engagé ou engagé politique équilibré. Il a cessé
de militer lorsque le risque a augmenté (figure 10) – passage de FR à HR.
C’est le cas de Malika Horchani 4, intellectuelle engagée d’origine élite
médinale, primo militante de Perspectives. Elle se désinvestit graduel-
lement du GEAST avant la fin de son cursus universitaire. Son engagement
n’empiète pas sur ses études, qu’elle achève en 1967 par un doctorat de
psychologie. De retour en Tunisie, elle obtient très rapidement un poste de
maître-assistante (maître de conférences) à l’Université de Tunis. À la fin
des années 1970, elle intègre Amnesty international. Puis, elle rejoint un
club informel de réflexion sur la condition des femmes (Club Tahar
Haddad), avant d’adhérer, en 1990, à l’Association tunisienne des femmes
démocrates (ATFD). La même année, elle devient la première présidente

4. Malika Horchani, entretien avec l’auteur, 2005.


LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 229

de l’Association des femmes pour la recherche et le développement


(AFTURD). Depuis sa retraite, elle milite toujours à l’AFTURD et à Amnesty
international.
C’est le cas également de H’mida Enneifer 5, de lignée élite médinale,
co-fondateur de la Jama’a al islamiyya et engagé équilibré. En 1971, après
sa soutenance de thèse, il retourne en Tunisie et obtient un poste
d’enseignant dans le secondaire. De 1978 à 1981, il enseigne à la Faculté
des lettres d’Annaba en Algérie avant d’être recruté en tant que professeur
à la Faculté de théologie 6. Entre-temps, en 1980, il quitte le Mouvement
de la tendance islamique (MTI) et cofonde le Mouvement des islamistes
progressistes (MIP) peu avant l’augmentation du risque objectif. En 1990,
il devient membre du cabinet du ministre de l’Éducation nationale,
Mohamed Charfi, chargé de « tarir les sources » de l’intégrisme musulman.
Un an plus tard, au moment de la répression ouverte contre Ennahdha, le
groupe des islamistes progressistes se saborde. Dans les années 2000,
arrivé à l’âge de la retraite 7, H’mida fonde une association culturelle, le
forum Jahidh, une sorte de club de réflexion où se réunissent une partie
des ex-islamistes progressistes. H’mida Enneifer n’a jamais été incarcéré
ni comparu à un procès politique.

Du « col mao au Rotary Club » ou de l’extrême-


gauche au régime de Ben Ali ?
Si l’engagement en régime autoritaire ne conduit pas « à la perte de
tout », peut-il au contraire ouvrir des horizons et à l’instar de certaines
figures du Mai 68 français (Hocquenghem, 2003) conduire par exemple à
de hautes fonctions au sein de l’appareil politico-administratif ? Deux
leaders du GEAST dans les années 1960, Mohamed Charfi et

5. H’mida Enneifer, entretien avec l’auteur, 2005.


6. La grande mosquée de la Zitouna, comparable à la faculté d’Al Azhar au Caire, avait été fermée durant
les premières années de l’indépendance. L’enseignement traditionnel avait été intégré dans l’Université
bourguibienne et dénommé enseignement de théologie. Après l’arrivée du nouveau président de la
république en 1987, les cours de théologie sont transférés de nouveau au sein de la Zitouna.
7. Nouvelle période de disponibilité biographique et cognitive et d’augmentation de la taille du réseau
de sociabilité.
230 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Ahmed Smaoui 8 semblent a priori répondre à ce cas de figure. Toutefois,


leur « cooptation » par le régime, plutôt que d’être liée à leur parcours au
sein de l’extrême-gauche, semble davantage déterminée par une
accumulation de ressources de natures diverses, qui, en quelque sorte, ne
demandaient qu’à s’investir. Mohamed Charfi 9, d’origine élite médinale,
est né en 1936. Il milite au sein de Perspectives durant ses études
universitaires à Paris. L’été précédant la rentrée universitaire 1964-1965,
il retourne en Tunisie afin d’implanter le groupe à Tunis. Ahmed Smaoui 10,
d’ascendance élite médinale est né en 1939. Il entame des études de
géographie à l’Institut des hautes études de Tunis (IHE). Durant son
parcours universitaire, il travaille à l’Institut supérieur d’économie
appliquée en Afrique du Nord (ISEA-AN). En 1961, une licence de
géographie en poche, il part pour la France, s’inscrit en géographie à Paris
où il obtient successivement une licence, une maîtrise et un DES. En 1966,
il rentre en Tunisie.
Mohamed Charfi, de retour en Tunisie, docteur en droit, est recruté
comme assistant à la Faculté de droit de Tunis. Parallèlement, le GEAST
« Perspectives » le charge de s’investir dans la création du syndicat de
l’enseignement supérieur. Réunissant les caractéristiques de
l’« intellectuel engagé », il entre en conflit avec un autre leader du groupe,
subit un « effet de sélection » et finit par demander une « permission » de
six mois afin de préparer son agrégation de droit. Malgré son retrait
temporaire de l’activité militante, il est arrêté en mars 1968, condamné à
une lourde peine et incarcéré. En prison, il finit par signer la lettre de
grâce, objet de toutes les polémiques à cette époque. Mohamed Charfi
quitte l’espace carcéral quelques mois avant la grâce amnistiante sans être
astreint à des mesures d’assignation à résidence comme les autres figures
emblématiques du GEAST. Signer la lettre de grâce lui a permis de
réintégrer ses fonctions au sein de la faculté de droit et de préparer
l’agrégation, qu’il obtient à Paris deux ans plus tard. Ayant cumulé un fort
capital scolaire et une expérience professionnelle dans le domaine
universitaire, il devient graduellement rédacteur en chef de la

8. Notons que ces deux acteurs, mariés à deux sœurs de la famille Rekik, sont beaux-frères.
9. Mohamed Charfi, entretien avec l’auteur, 2005.
10. Ahmed Smaoui, entretien avec l’auteur, 2005.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 231

Revue tunisienne de droit, directeur du centre de recherche en droit et


président du département de droit privé de la Faculté de droit de Tunis.
Parallèlement à sa trajectoire professionnelle, Mohamed Charfi
continue de militer au sein du syndicat de l’enseignement supérieur et de
la recherche scientifique. Il s’implique également dans le domaine des
advocacy NGOs 11. En 1981, il crée l’association Rencontres maghrébines
puis entre à la Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme (LTDH).
Un an plus tard, il en devient vice-président jusqu’en 1988, puis président
durant un an.
Ayant acquis une importante notoriété militante et professionnelle, il
participe à la rédaction du texte du Pacte national, sorte de manifeste du
nouveau régime promouvant la démocratie consensuelle (Guiter, 2000).
Au mois d’avril 1988, le président de la République, investi dans une série
de réformes, prend contact avec lui. Mohamed Charfi est alors président
de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH). Ben Ali lui demande
ce que pourrait proposer l’association des droits humains à l’« Ère du
changement » 12. Au cours des six mois suivants, il rédige un rapport sur
l’état de l’éducation. En avril 1989, le président le nomme ministre de
l’Éducation nationale, poste qu’il occupe jusqu’en 1994.
Durant son mandat, il entame une réforme de l’enseignement afin de
diminuer le poids accordé à la religion 13. Dans ce cadre, il fait appel à
quelques personnalités islamistes ou ex-islamistes comme H’mida
Enneifer et Mohamed Goumani, chargés de réformer le programme des
études islamiques ou Hamadi Jaballah celui de philosophie. Il appelle

11. Michel Camau définit ces collectifs comme des organisations non gouvernementales qui : « […]
Se fixent pour objectif la défense de causes qui peuvent être qualifiées de “politiques” au sens où elles
ont trait au fonctionnement et aux orientations de l’ordre politique : les droits de l’Homme, la condition
féminine, l’environnement, la “transparence”… Au-delà des différences de contexte, elles se prêtent à
des rapprochements avec les associations de militance morale observables en France et en Europe.
À l’instar de celles-ci, elles interviennent dans des domaines relevant traditionnellement du
champ d’action des partis politiques et des syndicats » (Camau, 2002, 227).
12. Terminologie officielle qui caractérise le nouveau régime.
13. Les programmes scolaires seraient contraires à l’esprit de tolérance de l’Islam et aux principes
démocratiques. Le nouveau ministre déclare impossible de laisser se poursuivre de tels enseignements
qui relèvent d’une orthodoxie étroite, figée et révélatrice de l’endoctrinement de la jeunesse (Daoud,
1991, 687). La loi du 29 juillet 1991 relative au système éducatif prévoit qu’il est nécessaire de « lutter
contre l’intégrisme en protégeant les jeunes contre l’obscurantisme » (Van Buu, 1994, 999).
232 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

également Mohamed Mahfoudh, cofondateur du GEAST, un ami proche


dont l’itinéraire militant est quelque peu similaire au sien, pour réformer
le programme d’instruction civique 14 .
Mohamed Charfi est diabolisé par les militants islamistes qui l’accusent
notamment d’avoir cautionné la répression en 1991, en accordant
l’autorisation aux forces de l’ordre de pénétrer dans les enceintes
universitaires pour arrêter les activistes. À partir de 1995, après sa
démission, Mohamed Charfi, étroitement surveillé par la police, observe
un silence de plusieurs années. À la fin des années 1990, il commence à
dénoncer le caractère autoritaire du régime. Il s’implique ainsi avec Tahar
Benhassine dans une chaîne de télévision contestataire « laïque » et anti-
islamiste, El Hiwar. En 2001, il crée un groupe d’opposition, reprenant
l’appellation usuelle du GEAST des années 1960 Perspectives tunisiennes ,
et destiné à soutenir une initiative de ralliement autour de sa personne 15
.
Ahmed Smaoui, quant à lui, acquiert déjà, durant ses études
universitaires à Paris, de l’expérience professionnelle dans son domaine
de formation initiale (géographie). Pendant ses deux dernières années
d’université à Paris, il effectue un stage à l’Institut d’aménagement et
d’urbanisme sur la création des villes nouvelles comme Cergy Pontoise.
En 1966, de retour en Tunisie, il trouve un emploi à la municipalité de
Tunis, alors sous la direction de Hassib Ben Ammar 16 et devient, au bout
de trois mois, chef de service des études générales de la ville. Toujours
engagé de manière équilibrée au sein de Perspectives, il est arrêté dès le

14. Mohamed Mahfoudh, de filiation élite médinale, est né à Sfax en 1934. Membre du noyau fondateur
du GEAST, rédacteur de nombreux articles de Perspectives tunisiennes, il fait le lien entre les directions
de Tunis et de Paris en période de haut risque (HR), après les émeutes de juin 1967. En 1968, il est
emprisonné et quitte l’espace carcéral en même temps que Mohamed Charfi, par ailleurs, son ami
intime. Il fait son stage d’avocat au cabinet de Mohamed Chakroun, ancien ministre de la Justice, avocat
et enseignant à la Faculté de droit. Il arrête de militer à sa sortie de prison, peu avant son insertion
socioprofessionnelle. Après l’arrivée de Zine el Abidine Ben Ali au pouvoir, il travaille un temps au sein
du Haut comité des droits de l’Homme, une instance créée par le régime.
15. Ce collectif « lutte pour empêcher la présidence à vie en Tunisie, instaurer la démocratie et les
droits de l’Homme et restaurer la noblesse politique » (Perspectives tunisiennes, www.perspectives
tunisiennes.net/nous07.htm).
16. Un des chefs de file des libéraux d’origine élite médinale, au sein du PSD, cofondateur de la LTDH,
cousin de Wassila Ben Ammar, l’épouse de Habib Bourguiba.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 233

début de l’année 1968 et torturé par une milice para-politique. Il


comparaît au procès de septembre 1968 et reste en prison jusqu’à la fin de
1969.
À sa sortie, le frère d’Ahmed Ben Salah le « super-ministre », Hedi Ben
Salah, lui propose de travailler avec lui à l’Institut national de la
productivité. Il y exerce pendant six mois. En 1970, Hassib Ben Ammar,
son ancien supérieur à la municipalité de Tunis, lui conseille de contacter
son cousin Mondher Ben Ammar, le beau-frère de Habib Bourguiba, sur le
point de mettre en œuvre une politique de développement des
infrastructures touristiques. Fort de son expérience sur les villes
nouvelles, Ahmed Smaoui propose à Mondher Ben Ammar d’intégrer le
tourisme dans la politique de développement du pays en créant des
espaces d’aménagement et un ministère du tourisme et de l’aménagement
du territoire. Deux jours plus tard, le ministère est créé. Ahmed Smaoui
intègre la direction de l’aménagement du territoire et six mois plus tard en
devient le directeur.
En 1987, Ben Ali, le nouveau président de la République, qu’il avait
connu adolescent au lycée de garçons de Sousse, le contacte et le nomme
directeur général de l’Office du tourisme. En 1988, il devient secrétaire
d’État du tourisme et, six mois après, ministre des Transports, portefeuille
qu’il occupera durant trois ans. À partir du moment où il exerce
directement des fonctions ministérielles, Ahmed Smaoui intègre le Comité
central du parti au pouvoir. Par la suite, il devient PDG de la Société
nationale des chemins de fer tunisiens (SNCFT) pendant trois ans. De 1992
à 1994, il hérite du portefeuille des Affaires sociales. Pourquoi ministre
des Affaires sociales ? Précise-t-il :
Parce qu’un jour on commençait à discuter avec le gouvernement sur la nécessité
d’indexer les salaires sur l’évolution du niveau de vie. Puis, ils m’ont dit : il vaudrait
mieux un cadre contractuel pour éviter tous les ans des grèves et des négociations
interminables. Je leur ai répondu : il faut négocier tous les 3 ans, les syndicats et
les patrons signeront un contrat pour 3 ans, comme ça on ne négociera que 6 mois
tous les 3 ans. Là, ils ont été impressionnés par mes capacités de négociation parce
que, franchement, quand on a été dans ces mouvements, qu’on a roulé sa bosse
politiquement […]. Ils ont dit, celui-là, on va l’envoyer aux affaires sociales 17.

17. Ahmed Smaoui, entretien avec l’auteur, 2005.


234 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

En 1994, il est démis de ses fonctions. Contrairement à Mohamed


Charfi, Ahmed Smaoui, après avoir quitté son ministère, n’a pas subi de
persécutions de la part du pouvoir. En effet, il est « repêché » et nommé
PDG de Tunis Air pendant un an avant de prendre sa retraite, il participe
alors à la réalisation de projets pour un groupe privé tunisien et réalise
parfois des consultations pour l’UNESCO.
En somme, les trajectoires d’Ahmed Smaoui et de Mohamed Charfi
montrent qu’un fort capital scolaire et une importante expérience
professionnelle permettent d’acquérir de la notoriété professionnelle et
un réseau de sociabilité professionnelle. S’y ajoute un important capital
militant et l’acquisition d’une notoriété militante. Ces attributs, conjugués
à une origine élite médinale, partant d’une « connexité » entre acteurs bien
positionnés dans la hiérarchie sociale, facilitent une carrière profession-
nelle à hautes responsabilités publiques. Le passé gauchiste et la vision
anti-islamiste de Mohamed Charfi n’expliquent donc qu’à la marge, la
disposition du pouvoir à le charger de « tarir les sources de l’extrémisme
religieux ».
Certains acteurs, sont en revanche cooptés pour des raisons plus
directement politiques. Plusieurs activistes continuent, en effet, de militer
au sein de l’extrême-gauche durant les années 1980 au moment où le cycle
de contestation islamiste atteint son paroxysme. On citera M.A.A. (dit
Mongi Cho’la) 18 cofondateur du Watad et dirigeant de ce collectif dans les
années 1980. Il développe une ligne « droitière » au sein du groupe avec
un camarade, F. E. Dans la dernière phase du règne de Habib
Bourguiba, les deux se rapprochent de la tendance socialiste progressiste
de Hedi Baccouche, alors directeur du Parti socialiste destourien (PSD) et
ancien partisan d’Ahmed Ben Salah dans les années 1960. Ils en
deviennent les deux principaux conseillers. Après le coup d’État médical
de Ben Ali, 7 novembre 1987, Hedi Baccouche devient premier ministre.
M.A.A. et F.E. sont exclus du PSD devenu Rassemblement constitutionnel
démocratique (RCD) mais sont « repêchés » à la direction de l’Agence de
presse officielle : Tunis Afrique presse (TAP).

18. Khémais Ksila, J.B.H., H.J. et T.B., entretiens avec l’auteur, 2005-2007.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 235

Zouhair Daouendi 19, fondateur du Watad en 1976 avec Mohamed Jmour


et Hamadi Redissi, entre au sein du Rassemblement constitutionnel
démocratique (RCD) à la fin des années 1980 et devient ambassadeur de
Tunisie au Pakistan. Habib Ben Mhrez, Abou Saoud Hmidi, militants
d’El Amel el Tounsi 77 entrent au RCD par l’intermédiaire de Khémais Ksila.
Moncef Gouja, engagé politique total au sein d’El Amel el Tounsi intègre le
parti au pouvoir en 1988 affirmant clairement qu’il entend lutter contre l’
« intégrisme musulman » (islamisme). Il réalise à cette époque un DES sur
le courant ibadite, ramification du kharijisme, « grand pôle de la pensée
islamique » (Gouja, 2006) et devient rédacteur en chef de La Presse, le
premier quotidien tunisien de langue française, puis, dans les années 2000,
consul général de Tunisie à Paris. Il est nommé président-directeur général
de l’établissement de la télévision tunisienne en août 2007. Rappelons
également le cas des quelques gauchistes appelés pour épauler les forces
de sécurité durant leur lutte contre l’islamisme à l’instar de Y.N., figure
emblématique du Watad qui devient, en 1991, chef du bureau des analyses
politiques au ministère de l’Intérieur ou M.H.A., proche du Watad à la
Faculté de droit de Tunis, qui assistera le directeur de la sûreté nationale,
Mohamed Ali Ganzoui, lors de la répression ouverte contre Ennahdha.
Soulignons que, sur le plan statistique, la plupart des gauchistes qui
occupent des postes de responsabilité politique sous Ben Ali, sont plutôt
des intellectuels engagés, n’ayant pas accédé à des fonctions de direction
au sein des collectifs d’extrême-gauche. Toutefois font exception
Tajeddine Errahel et Houcine Baouendi, deux des cinq membres du comité
directeur du GEAST avant l’été 1967. Le premier avait affirmé pendant le
procès de septembre 1968 qu’il avait quitté le groupe et appartenait déjà
au parti au pouvoir, laissant planer le doute sur son éventuelle infiltration
au sein de Perspectives. Le second, après avoir fait défection, avait attaqué
politiquement le GEAST dans de nombreux articles de presse durant la
première moitié des années 1970.
On citera ainsi Elbaki Hermassi, intellectuel engagé par excellence,
sociologue puis ministre de la Culture au début des années 1990 ; Moncer
Rouissi, intellectuel engagé dans des cercles du GEAST, militant de la

19. Khémais Ksila, J.B.H., H.J. et T.B., entretiens avec l’auteur, 2005-2007 et Michaël Ayari, base
prosopographique, 2007.
236 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

LTDH, occupe plusieurs portefeuilles ministériels à partir de 1989 20.


Soulignons également les cas de Salah Bakkari, chef de cellule d’El Amel
el Tounsi à l’ENS en 1972-1973 en période de haut risque, ministre de la
Culture à la fin des années 1980 puis ambassadeur de Tunisie au Maroc ;
Mohamed Salah Gharbi, membre d’une cellule du GEAST dans les années
1960 condamné au procès de septembre 1968, directeur d’une clinique
privée et responsable du club de football, le Club athlétique Bizertin (CAB),
dans les années 2000 21 ; Fathi Mseddi, intellectuel engagé d’El Amel el
Tounsi dans les années 1970 durant ses études en France, statisticien,
directeur de cabinet du premier ministre Mohamed Ghannouchi dans les
années 1990, puis ministre de la Coopération internationale. Enfin, un
acteur comme Mondher Friji côtoie l’extrême-gauche en tant
qu’intellectuel engagé durant les années 1970, entre au parti au pouvoir
sur les mêmes bases que Moncef Gouja. Marié à la fille de Taïeb Mehiri –
de filiation médinale de Tunis, responsable au sein du Néo-Destour à la fin
des années 1950, ministre de l’Intérieur durant la première moitié des
années 1960 – participe aux forums de réflexion du PSD au cours de
l’année 1988 et devient gouverneur de l’Ariana dans la banlieue de Tunis.
À la lumière de ce qui précède, il semblerait que, sauf exceptions, les
militants d’extrême-gauche ne soient pas « cooptés » en tant que leaders
de groupes d’opposition. Ce ralliement à l’élite gouvernementale participe
de la volonté du régime d’associer symboliquement toutes les forces
politiques qui s’entendent pour s’unir contre un ennemi commun
(Ennahdha), même lorsque celles-ci sont faibles sur le plan politique. De
plus, ce registre du « pactisme » (Pacte national, démocratie consensuelle)
(Guiter, 2000), producteur de consensus et d’unité nationale, va davantage
de pair avec l’idée de performance technicienne que de vision politique et
idéologique, fût-elle de gauche et anti-islamiste. Les cooptations d’ex-
militants d’El Amel el Tounsi 77, groupe dont l’influence à l’université a
fortement décliné quelques années avant la fin du cycle gauchiste ou du
Watad, qui regroupe des militants à contre-courant du cycle de

20. Ministre des Affaires sociales (1989-1991), ministre-conseiller à la présidence (1991-1992),


ministre de l’Emploi et de la formation professionnelle (1992-2002) et ministre de l’Éducation et de
la formation (2002-2003).
21. Poste proto-politique en Tunisie.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 237

contestation islamiste durant les années 1980, en sont le révélateur.


De surcroît, les figures emblématiques du GEAST devenus ministres,
Mohamed Charfi et Ahmed Smaoui, réunissent les caractéristiques d’élites
sectorielles qui trouvent leur place de manière quasi naturelle au sein du
régime issue du coup d’État du 7 novembre 1987, plus technocratique que
celui de Bourguiba.
Finalement, être d’origine élite médinale, détenir un bon capital
scolaire, bénéficier d’une notoriété professionnelle et d’un dense réseau
de sociabilité professionnelle, avoir développé un capital militant qui n’a
pas conduit à un engagement politique total, jouir d’une notoriété
militante et d’un dense réseau de sociabilité militant sont des facteurs
qui favorisent l’accès des activistes à des postes à hautes responsabilités
au sein de l’appareil politico-administratif. Certes, des individus ne
réunissant pas ces propriétés ont ouvertement proposé leurs services au
gouvernement en pleine répression ouverte contre les islamistes entre
1989 et 1992. Toutefois, la majorité des ex-gauchistes qui ont accédé à de
hautes fonctions publiques ne l’ont fait que parce que leur investissement
militant d’intellectuel engagé leur a permis de réunir les ressources
nécessaires à leur insertion dans un espace socioprofessionnel ouvert
par une période de renouvellement d’une partie des élites gouvernantes
(1987-1992) 22. Cela confirme ce que montrent par ailleurs Michel Camau
et Vincent Geisser (2003) selon qui être ministrable sous Ben Ali doit
beaucoup plus à un parcours technocratique qu’à une formation militante
apprise sur le tas.

Combattre le déclassement
Si le militantisme de près de la moitié des islamistes et d’un tiers des
gauchistes a eu pour effet de bloquer leur trajectoire scolaire/
universitaire et/ou professionnelle, ces activistes ne sont pas forcément
déclassés. On se rend compte que nombre d’entre-eux réussissent à
combattre avec succès le déclassement et le sous-emploi.

22. Pour une étude approfondie du processus de changement des élites sous l’ère Ben Ali, cf.
Stephen Erdle (2006).
238 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Les déclassés

Plusieurs activistes ont, certes, été littéralement déclassés. Ahmed


Ben Amor 23 était militant de la Jama’a al islamiyya et du MTI de 1974 à
1994. En 1981, afin d’échapper aux arrestations des leaders du
mouvement, il s’exile à Paris en compagnie de Habib Mokni, mettant un
terme à son parcours universitaire alors qu’il préparait un DEUG
d’économie. Sa trajectoire professionnelle est faite d’emplois précaires et
peu rémunérateurs, trouvés parfois par l’intermédiaire de son réseau de
sociabilité militant. De son côté, Abdelmajid Kidhaoui, l’un des rares
activistes d’Ennahdha originellement militant syndicaliste UGTT, à la fin
des années 1970, responsable régional du syndicat de l’enseignement
technique, a enseigné au lycée de Radès. Arrêté en 1992, il ne peut
réintégrer l’enseignement secondaire à sa sortie de prison une dizaine
d’années plus tard. Le cas de Choukri Bahria 24 est encore plus parlant : né
à la fin des années 1950 à Hammam Lif, fils d’un cheminot syndicaliste, il
entre en militance à l’université dans les années 1980. En 1987, il est
membre du bureau exécutif du MTI et devient coordinateur général des
activités du mouvement pour le grand Tunis. Il travaille à l’Institut de
financement du développement du Maghreb arabe et dans le secteur des
banques et obtient un doctorat en théologie après un passage par un
cursus supérieur de gestion à Sfax. Il est condamné à quatorze ans de
prison en 1992. Alors qu’il avait une assise locale à Hammam Lif, dans les
années 2000, il vit de « petits boulots » (plonge, par exemple).
De même, Abbas Chourou subit encore en 2008 les conséquences
professionnelles de son militantisme. Membre de la direction nationale
du MTI-étudiant au début des années 1980, il est condamné en 1983 puis
libéré en 1984 avec les autres cadres du mouvement. Après des études
de physique à Strasbourg, il devient, à Tunis, enseignant de physique
dans le supérieur. En 1987, son poste lui est retiré. En 1992, il n’est
condamné qu’à une peine légère mais ne récupérera jamais son emploi.
Il réside à Tunis, a monté une petite entreprise dans le domaine agricole.
Notons qu’il est le cousin de Sadok Chourou, figure du MTI à la fin des

23. Ahmed Ben Amor, entretien avec l’auteur, 2004.


24. Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 239

années 1980, chercheur en chimie condamné à plus de dix ans de prison


en 1992.
En 1991, Mohamed Ben Najma, originaire de Tunis, est condamné à
cinq ans de prison. Radié de l’ordre des médecins, il ne peut plus exercer
sa profession de psychiatre. Slaheddine Aloui, quant à lui, est condamné en
1987. Syndicaliste, il était membre du bureau exécutif de l’union régionale
de l’UGTT de Jendouba. Ingénieur adjoint dans une société agricole, il est
licencié en 1985 en raison de son appartenance au MTI. Par ailleurs on
pourrait citer Ajmi Lourimi, responsable du journal El Fajr (organe
d’Ennahdha) dans les années 1980, qui entre au MTI au lycée. Il est
contraint de poursuivre ses études supérieures de philosophie à Rabat au
Maroc parce qu’un professeur sympathisant d’extrême-gauche, l’aurait
fait échouer en Tunisie à cause de son militantisme islamiste. Puis il
retourne en Tunisie et s’inscrit en thèse. Ne pouvant enseigner dans le
public, il se reconvertit dans le privé jusqu’à sa condamnation au procès
de Bouchoucha en 1992. Il sera libéré de prison en 2007. [Après le départ
de Ben Ali, il deviendra membre du bureau politique d’Ennahdha, porte-
parole du parti (2012) et député à l’Assemblée des représentants du
peuple (2014)].
Le cas d’Abdelwahab el Hani 25 est également très parlant. Il montre en
quoi déclassement et rupture d’avec le réseau de sociabilité militant vont
souvent de pair. D’origine publicienne, il est né en 1965 d’un père
responsable régional du PSD. Il effectue sa scolarité secondaire au lycée
technique de Radès où il obtient un baccalauréat scientifique en 1985.
Durant ses études secondaires, il fréquente la maison de la culture,
s’implique dans la mosquée, accompagne parfois le cheikh dans les lectures
du coran, le remplaçant lorsque celui-ci ne peut faire le prêche. En 1981, il
organise une manifestation contre l’arrestation de la direction du MTI. À la
suite de cette initiative, un sportif islamiste connu prend contact avec lui
pour intégrer le parti islamiste, où il milite en tant que responsable du
conseil d’établissement du lycée. De 1985 à 1987, il poursuit des études
d’architecture. De 1987 et 1991, il suit un cursus de technologie
alimentaire. Durant ses études universitaires, il devient rédacteur en chef
du journal de l’UGTE, le syndicat d’obédience islamiste. En 1988, il est élu

25. Abdelwahab el Hani, entretiens avec l’auteur, 2004-2007.


240 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

membre du bureau exécutif de la centrale étudiante. Lors des arrestations


de 1991, il fuit la Tunisie par l’Algérie et se rend en France. Au début de
son exil à Paris, il vit d’emplois précaires. En 1993, il s’inscrit en biologie,
étudie jusqu’au 3e cycle, donne des cours et enseigne dans une école privée.
Il finit par entrer en conflit avec son directeur de thèse. Parallèlement, il
intègre l’Association arabe des droits de l’Homme et crée un collectif des
demandeurs d’asile et des réfugiés tunisiens qui fera long feu. Peu après, il
part pour Genève afin d’y suivre un master en action humanitaire.
De retour en France, fort de son expérience professionnelle, Abdelwahab el
Hani fait plusieurs demandes pour travailler dans l’action humanitaire ou
l’aide au développement mais ses démarches n’aboutissent pas. Il travaille
en tant que veilleur de nuit dans un hôtel à Paris.
À partir de 1985-1986, les rapports entre Abdelwahab et le MTI
deviennent très conflictuels. Abdelwahab est proche de certains cadres du
mouvement islamiste originaires comme lui de Hammam Lif (banlieue de
Tunis). Il est considéré comme indiscipliné par la direction 26 – dès le lycée,
notamment parce qu’il tente à plusieurs reprises de court-circuiter la
hiérarchie partisane en s’appuyant sur ses contacts de Hammam Lif. Au
sein de l’UGTE, il s’oppose au leadership de Nejmeddine Hamrouni, le
Secrétaire général de la centrale étudiante nommé par le MTI [conseiller
spécial du chef du gouvernement Hamadi Jebali (2011-2013), secrétaire
d’État au ministère de la santé publique (2014-)]. Au début des années
2000, il intègre le CPR de Moncef Marzouki, puis le quitte. Il publie quelques
numéros d’un journal (Le Tunisien) 27 et vit de de petits emplois précaires.
Parmi les activistes d’extrême-gauche, Abdelwahab Majdoub
représente le cas de déclassement le plus flagrant lié de manière directe
à l’activité militante. Cet engagé politique équilibré puis total est l’un des
rares à avoir milité pratiquement de la création du GEAST en 1963 à la fin
du cycle de contestation gauchiste, au début des années 1980 28. Il est l’un
des premiers docteurs en droit de la Tunisie indépendante. Son OSI

26. Il refuse notamment de diriger une cellule à Hammam-Lif au sein de laquelle un de ses supérieurs
chez les Scouts évolue.
27. Cela pourrait s’expliquer notamment par ses origines publiciennes et la forte implication de son
père au sein du PSD durant les années 1970-1980.
28. Il rejoint El Amel el Tounsi 77, appelé en exil La tendance des trois mondes. Rappelons qu’El Amel
el Tounsi 77 continue ses réunions jusqu’en 1983 avant de se saborder.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 241

publicienne confine à l’archétype. Il appartient en effet à une parentèle de


propriétaires d’oliveraies du Sahel qui ont intégré les professions libérales
et les postes de la fonction publique réservée aux Tunisiens sous le
protectorat. Durant la colonisation, son père était fortement impliqué dans
le syndicat de l’enseignement technique. Enfin, Abdelwahab Majdoub a
effectué un parcours secondaire et supérieur réunissant tous les critères
de l’excellence pour l’époque. Diplômé au sortir du protectorat, il aurait
possédé tous les atouts pour devenir ministre du gouvernement
indépendant. D’ailleurs son frère aîné de quatre ans a été ambassadeur de
la Tunisie aux États-Unis puis représentant aux Nations-Unies. Né en 1938,
Abdelwahab Majdoub effectue ses études primaires à l’école franco-arabe.
Il poursuit sa scolarité secondaire à l’annexe du collège Sadiki (Khaznadar)
puis au lycée Alaoui où il obtient son baccalauréat en 1959. Il se rend par
la suite à Paris pour poursuivre ses études. Il s’inscrit en lettres et à
l’Institut d’études politiques de Paris. En 1967, il y soutient une thèse de
droit. Trois ans plus tôt, en 1964, il a intégré Perspectives à la manière d’un
intellectuel engagé sauf qu’il ne diminuera pas ses coûts lors de
l’augmentation objective du risque. Il fréquente l’AEMNA, participe aux
réunions du GEAST, milite à l’UGET. En 1967, de retour en Tunisie son
doctorat en poche, il obtient un poste d’assistant à la Faculté de droit de
Tunis où il exerce jusqu’aux événements de mars 1968 (engagement
équilibré), moment où il est arrêté, emprisonné puis libéré en 1970. À sa
sortie de prison, il réintègre son poste à la faculté et continue de militer.
Au cours de l’année, des indicateurs de la police à l’université l’aperçoivent
dans une manifestation. Sous peine de licenciement, Abdelwahab Majdoub
doit écrire une lettre où il s’engage à abandonner toute activité
contestataire. Il refuse d’obtempérer et est congédié. Par la suite, toujours
actif au sein de Perspectives, Abdelwahab travaille dans un lycée privé où
il enseigne le français jusqu’en 1972. À cette date, il décide de partir
clandestinement en France. À Paris, il poursuit son militantisme au sein
d’El Amel el Tounsi tout en travaillant dans un hôtel en tant que veilleur de
nuit. Bien qu’Abdelwahab ait à plusieurs reprises posé sa candidature
d’enseignant à l’université, il ne sera jamais recruté et continuera son
activité de veilleur de nuit. L’épisode du refus de la signature de la lettre
qui le différencie d’un intellectuel engagé, constitue, en quelque sorte, le
point de non-retour qui le conduit sur la pente du déclassement.
242 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Reprendre ses études et récupérer son emploi

Après un engagement total, voire parfois équilibré, certains militants


sont exclus du système éducatif mais parviennent à s’inscrire dans un
autre établissement où ils achèvent leur cursus secondaire. Mohamed
Goumani 29, par exemple, débute son cycle secondaire à Mejaz el Bab, puis
au centre du gouvernorat de Beja. Renvoyé du lycée à la suite de sa
participation remarquée à une grève, il se réoriente en lettres dans une
école privée de Tunis et obtient son baccalauréat en 1981. Par la suite, il
s’inscrit en histoire à la Faculté des lettres de la capitale puis choisit la
théologie un an plus tard. Dès 1981, il participe aux activités du MTI-
étudiant jusqu’en 1984, année où, après avoir échappé au procès de 1983,
il intègre le groupe des islamistes progressistes (MIP) et participe
activement à la rédaction d’articles de leur organe de presse, 15/21. Il
entame un troisième cycle en théologie et commence à enseigner dans le
secondaire. Sa candidature à un poste d’attaché d’enseignement en
théologie n’ayant pas été retenue, il enseigne dans un lycée. Parallèlement,
Mohamed milite au sein de la LTDH, du Parti démocrate progressiste
(PDP) et s’implique dans le forum Jahidh.
L’ouverture politique de 1981 et la fin du cycle de contestation
gauchiste permet à un certain nombre de militants d’extrême-gauche de
reprendre leurs études ou, s’ils étaient déjà diplômés, de s’insérer
professionnellement. L’engagement total de Chérif Ferjani ne l’a pas
empêché d’achever ses études en France dans les années 1980 et de
devenir professeur à l’Université de Lyon II. Mohamed Jmour et Najib
Chebbi, de leur côté, reprennent leurs études de droit à Tunis et finissent
par exercer la profession d’avocat.
Des islamistes condamnés à de lourdes peines peuvent réussir à
poursuivre leurs études supérieures ou réintégrer leur travail à leur sortie
de prison, à condition la plupart de se temps de se mobiliser à cette fin, à
l’instar d’Abdellatif el Mekki et de Lamine Zidi. Ce dernier, né en 1962, est
d’origine extra-muros. Il entame ses études secondaires dans un collège au
Ksour (Nord-Ouest du pays) puis les poursuit dans un lycée du Kef
(également dans le Nord-Ouest) où il obtient en 1981 un baccalauréat

29. Mohamed Goumani, entretien avec l’auteur, 2005.


LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 243

scientifique avec mention très bien . Il s’inscrit ensuite à la Faculté de


médecine. Durant ses études, son engagement équilibré au sein du MTI puis
de l’UGTE (il en est le secrétaire général pendant la période de légalisation
à la fin des années 1980) le conduit à une première arrestation et un
emprisonnement de huit mois sans toutefois qu’à sa sortie il soit exclu de
l’université. Poursuivant conjointement ses études et ses activités
syndicales étudiantes en « bon » engagé équilibré, il est condamné en 1991
et incarcéré jusqu’en 2001. À sa sortie de prison, il ne peut reprendre ses
études. Il réussit néanmoins à s’inscrire secrètement en cinquième année
de médecine puis décide de faire une grève de la faim avec des collègues
dans la même situation que lui. Cette grève lui permet de compléter ses
études et ainsi de devenir médecin [il deviendra ministre de la santé après
le départ de Ben Ali de 2011 à 2014]. Lamine Zidi, un militant originaire de
Béja, condamné à quatorze ans de prison au procès de Bouchoucha en 1992
(néanmoins libéré en 2001) entame également une grève de la faim aux
côtés d’Abdellatif el Mekki et réussit à réintégrer la profession de médecin.
Citons également Samir Dilou, d’origine médinale de Tunis, responsable
régional du MTI-étudiant à la fin des années 1980, actif dans le collectif
du 18 octobre 2005 30 et au sein du barreau entre 2005-2008 [ministre
des droits de l’homme et de la justice transitionnelle, porte-parole du
gouvernement, constituant (2011-2014) et député Ennahdha à
l’Assemblée des représentants du peuple (2014-). Il avait obtenu son
certificat d’aptitude à la profession d’avocat (CAPA sur le modèle français)
en 1990 et s’était inscrit au tableau de l’ordre des avocats. Condamné à
dix ans de prison en 1991, il est libéré en 2001 puis réincarcéré huit mois.
À la suite d’une mobilisation internationale, il finit par retrouver la liberté.
Ayant obtenu son diplôme avant d’être emprisonné, il réintègre le barreau.
Il effectue son stage dans le même cabinet qu’Abdelfattah Mourou 31,
cofondateur de Jama’a al islamiyya et de Noureddine Bhiri, signataire du
Pacte national au nom d’Ennahdha en 1988, actif également dans le
collectif du 18 octobre.

30. Un collectif constitué dans le sillage de la grève de la faim initiée à la mi-novembre 2005 lors du
Sommet mondial de la société de l’information (SMSI). Samir Dilou était l’un des huit grévistes de
la faim.
31. Notons qu’Abdelfattah Mourou à la suite de la politisation de la Jama’a al islamiyya dans la seconde
moitié des années 1970 est contraint de quitter sa profession de magistrat pour se consacrer à l’avocature.
244 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Créer une entreprise en exil

D’autres militants ont tenté de combattre le déclassement en se lançant


dans le domaine de l’entreprenariat avec plus ou moins de succès,
notamment en exil. « Monter une affaire » est souvent la conséquence d’un
parcours brisé. La réussite de l’entreprise dépend le plus souvent d’aléas
qui ont peu à voir avec le politique. En revanche, l’importance du réseau
de sociabilité militant dans la reconversion professionnelle est loin d’être
négligeable. Mentionnons Salah Karker, [décédé en 2012] figure islamiste
et principal théoricien du MTI-Ennahdha 32 avec Rached Ghannouchi.
D’origine publicienne du Sahel, il termine des études de gestion dans les
années 1970 et intègre l’Institut d’économie quantitative de Tunis tout en
militant activement à la Jama’a al islamiyya. Il devient permanent du
groupe puis, contraint à l’exil, il ouvre, à Paris dans le quartier
La Couronne, une librairie islamique qui fait faillite. Il est assigné à
résidence à Digne par Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur
français, en accord avec le président de la République tunisienne (Toscane,
2007). On peut également évoquer le parcours de Ridha Barouni 33,
d’ascendance extra-muros originaire de Jendouba dans le Nord-Ouest du
pays. Ce dernier, entré en militance au sein du MTI dans les années 1980
au lycée, suit une académie militaire en Espagne avant d’intégrer le corps
des officiers de l’armée tunisienne. Il échappe aux arrestations et parvient
à rejoindre la France. En exil, il ouvre successivement un café, une agence
de voyages et une société d’import-export. En 2008, il est actif au sein de
la communauté musulmane à Valence en Espagne 34.

32. Notamment sur l’économie en islam.


33. Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.
34. Mentionnons aussi les cas de Mohamed Trabelsi, ancien professeur d’éducation islamique en
Tunisie, à la fin des années 2000 et de Samir Hanachi, condamné à sept ans de prison en 1992 par le
tribunal de Bouchoucha, ancien technicien supérieur à la SNCFT qui a ouvert un petit commerce en
Tunisie. Fadhel Baldi, de son côté, figure emblématique d’Ennahdha, d’abord condamné en 1981, finit
par démissionner du parti en 1991 avec Abdelfattah Mourou. Fadhel Baldi, l’un des rares militants
islamistes d’origine élite médinale. Ancien instituteur, il possède aujourd’hui une entreprise
relativement importante d’import/export de produits agricoles. Quant à Tahar Boubahri, ex-dirigeant
du MTI-étudiant, ancien technicien supérieur de la santé, il s’est exilé à Paris et a monté une société
de travaux publics. En 2007, il est toujours membre de la direction d’Ennahdha.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 245

Gilbert Naccache 35, leader du groupe Perspectives, né en 1939 et


d’origine médinale, est également représentatif de ce type de trajectoire
tout en réunissant les caractéristiques du déclassé. Il effectue sa scolarité
secondaire au lycée Carnot en sciences et obtient son baccalauréat en 1956.
Au lycée, il milite à l’UGET et intègre le Parti communiste tunisien (PCT) en
1954. Il se rend à Paris en 1956 au lycée Louis le Grand en classe
préparatoire puis s’inscrit à l’École nationale supérieure d’agronomie de
Paris, où il obtient son diplôme d’ingénieur en 1962. Une fois diplômé, il
milite au sein de l’UGET et de l’Association des étudiants musulmans nord-
africains (AEMNA), quitte le PCT puis cofonde le groupe trotskiste. Après
ses études, il obtient un poste au bureau des études coopératives du
ministère de l’Agriculture en tant qu’ingénieur principal (poste de
responsabilité dans la fonction publique). Parallèlement, il milite au sein
du groupe trotskiste et crée en 1965 un syndicat d’agents techniques de
l’agriculture (engagement équilibré). En 1966, à la suite d’un article critique
sur les coopératives dans un numéro de la revue du ministère de
l’Agriculture, il est mis « au placard ». En octobre 1967, il intègre le Centre
d’études et de recherches économiques et sociales (CERES) de l’Université
de Tunis. L’engagement politique équilibré de Gilbert devient total dès sont
entrée officielle au sein de Perspectives en juin 1967 en période de haut
risque. Il est arrêté en 1968 et jusqu’en 1979 36, alterne prison, détention
dans les geôles de la DST, assignation à résidence et incarcération. Dans les
années 1980, son engagement politique est très distancié. Il signe quelques
pétitions et se rapproche du mouvement féministe via son épouse. Il essaie
d’entrer au sein d’une grande maison d’édition tunisienne (Cérès Éditions)
mais n’y parvient pas, contrairement à Noureddine Ben Kheder, autre
leader de Perspectives qui la rejoint, à sa sortie de prison, la même année.
Gilbert crée alors sa propre maison d’édition qui finit par faire faillite assez
rapidement. Par la suite, il travaille dans une imprimerie avec le frère de
Mohamed Charfi, autre figure de Perspectives, ministre de l’Éducation
nationale durant la première moitié des années 1990, puis dans un bureau

35. Gilbert Naccache, entretiens avec l’auteur, 2004-2005.


36. En 1970, il sort de prison une première fois. Assigné à résidence à sa sortie, il continue de militer
au sein de Perspectives. Il est de nouveau emprisonné de février à avril 1972 et assigné à résidence
d’avril à décembre 1972 avant d’être emprisonné une fois de plus de 1973 à 1979.
246 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

d’études avec un ami. En 2000, il crée une entreprise de mise en page, mais
tombe malade en 2002. Après cet incident, il « laisse tout tomber » en
Tunisie et décide de partir en France avec sa femme et son fils.
Dans le domaine de l’entreprenariat, les destinées varient. Certains
réussissent mieux que d’autres. C’est le cas de Tahar Benhassine 37. Né en
1946, il poursuit ses études secondaires au sein de l’annexe Khaznadar du
collège Sadiki à Tunis, où il obtient un baccalauréat scientifique en 1966.
Puis, il s’inscrit en médecine et intègre le GEAST. Arrêté durant les
événements de mars 1968, il est condamné et détenu jusqu’en 1970. À sa
sortie de prison, assigné à résidence à Mahdia, il s’exile en 1971 en Libye
où il travaille en tant qu’enseignant dans un lycée. En 1972, il gagne Paris
et crée, quelques années plus tard, une société de traduction particulière-
ment lucrative.
C’est le cas également de Mohamed Ben Salem 38. Mohamed Ben Salem,
d’origine extra-muros, est né en 1953. Après des études primaires, il intègre
le lycée technique de Nabeul en tant qu’interne, puis le lycée agricole de
Mograne, où en 1973 il obtient l’habilitation à poursuivre des études
supérieures (l’équivalent du baccalauréat). Ensuite, il s’inscrit à l’École
supérieure d’agriculture de Mejaz El Bab où il reste jusqu’à la validation de
son diplôme d’ingénieur des travaux (bac+4). Durant ces années, déjà
sensibilisé à l’islamisme au lycée, il fréquente les mosquées, assiste à des
conférences, puis intègre la Jama’a al islamiyya durant l’année universitaire
1977-1978, après une période de spiritualité soufie. Parallèlement, il est
assistant à l’université jusqu’à ce qu’il décroche une bourse de coopération
pour suivre un 3e cycle à Strasbourg en 1982. Il réussit son diplôme
d’ingénieur en hydraulique (bac+6) et dans la foulée retourne en Tunisie où
il obtient un poste d’enseignant à l’École d’ingénieurs de Mogranne.
Conjointement, il poursuit ses activités militantes. Il monte, parallèlement
à sa carrière d’enseignant, une entreprise de bâtiment en prévision d’un
éventuel renvoi. Son engagement équilibré aboutit à une condamnation au
procès de 1987 et un emprisonnement de 9 mois. À sa sortie, ne pouvant
réintégrer son poste d’enseignant, il s’occupe de son entreprise de bâtiment
tout en continuant de militer. Durant la répression ouverte de 1990-1992,

37. Tahar Benhassine, entretien avec l’auteur, 2005.


38. Mohamed Ben Salem, entretien avec l’auteur, 2006.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 247

il est détenu pendant un peu plus d’un mois puis relâché. Cet épisode
marque le début de quelques mois de clandestinité au cours desquels il
deviendra président du parti islamiste avant son exil à Paris. En France,
avec un ingénieur, également militant Ennahdha qu’il a connu en
clandestinité, il crée une entreprise spécialisée dans l’exportation de
machines industrielles d’occasion vers des pays du Golfe. Il milite toujours
à Ennahdha où il représente, à la fin des années 2000, l’une des principales
figures du bureau politique. [Il sera ministre de l’Agriculture sous la troïka
(2011-2014) et député (2014-)]. Enfin, soulignons que Mohamed occupe
une position centrale au sein de son réseau de sociabilité militant, dans la
mesure où il embauche régulièrement des militants et ex-militants
islamistes.
Houcine Jaziri 39 [Secrétaire d’État chargé de l’Immigration (2011-
2014), député Ennahdha à l’Assemblée des réprésentants du peuple (ARP)
en 2014] a également réussi sa reconversion dans l’entreprenariat. Né en
1968 et de filiation médinale, il prend la tête de quelques manifestations
au lycée puis commencé à fréquenter des militants du MTI. En 1987, il
obtient un baccalauréat littéraire qui lui permet de s’inscrire en
philosophie à la Faculté des lettres de Tunis. Au moment des arrestations
de 1990-1992, Houcine fuit la Tunisie pour se rendre au Maroc où il milite
au sein d’Ennahdha et se réinscrit à l’université. En 1993, après avoir
obtenu une licence de philosophie, il part pour Paris. Tout en continuant
son engagement au sein du mouvement islamiste, il poursuit ses études
jusqu’à l’obtention d’une maîtrise. Il travaille dans un hôtel jusqu’à son
licenciement en 1998. Considérant que son renvoi est injustifié, il saisit
les prud’hommes et obtient une indemnisation. Avec cet argent, il ouvre
une pizzeria qui « marche bien ». En 2008, Houcine est toujours membre
du bureau politique d’Ennadha.
Parfois, le réseau de sociabilité militant joue le rôle de « filet de
protection ». Si dans certaines circonstances son absence peut conduire
au déclassement, comme avec Abdelwahab el Hani, sa présence peut, au
moins, préserver du sous-emploi. Salim Ben Hamidane 40 [ministe des
domaines de l’État et des affaires foncières et constituant Congrès pour la

39. Houcine Jaziri, entretien avec l’auteur, 2005.


40. Salim Ben Hamidane, entretien avec l’auteur, 2004.
248 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

République (CPR) 2011-2014], de lignée médinale, né en 1969, entame


des études secondaires au lycée de Jerba en tant qu’interne puis intègre le
lycée de Mateur, où il obtient un baccalauréat littéraire en 1987. Il s’inscrit
par la suite à la Faculté de droit de Sousse. Durant ses études
universitaires, il s’implique dans le syndicat étudiant d’obédience islamiste
(UGTE) et milite à la section étudiante du Mouvement de la tendance
islamique (MTI étudiant). Lors de sa quatrième année d’université (qu’il
ne validera pas) il devient responsable régional du syndicat. Lors des
arrestations de 1990-1992, Salim Ben Hamidane entre en clandestinité
quelques mois. Condamné par contumace, il réussit à s’enfuir via la Libye
vers le Liban puis la France. Il séjourne une année à Beyrouth, où il termine
une maîtrise de droit à l’Université libanaise. Exilé à Paris, il poursuit ses
études universitaires jusqu’à l’obtention d’un doctorat en droit.
Entretenant des liens avec les militants islamistes en exil, il épouse la fille
de Mohamed Ben Salem, dirigeant d’Ennahdha, gendre de Rached
Ghannouchi. Malgré son manque d’expérience professionnelle, Mohamed
Ben Salem l’emploie dans sa société d’import-export. [Il réussit son
certificat d’aptitude à la profession d’avocat (CAPA) en France, mais après
le départ de Ben Ali, malgré son poste de ministre de 2011 à 2014, il ne
parvient pas à intégrer le barreau tunisien].
Ridha Driss 41, né en 1962, d’extraction médinale. Il poursuit ses études
secondaires au lycée du 9 avril à Tunis où il obtient un baccalauréat en
lettres-philosophie en 1982. Il se rapproche du MTI. Il rédige et diffuse
des communiqués de soutien aux prisonniers de juillet 1981. Son
baccalauréat en poche, il s’inscrit en philosophie à la Faculté des lettres
de Tunis où il entreprend un DEUG qu’il ne validera pas. En 1985, il part
pour le Maroc. Il y poursuit ses études et obtient deux maîtrises, l’une de
philosophie et l’autre de droit public. Durant son séjour, il continue de
militer et reçoit des aides financières du MTI. Suite aux arrestations
courant 1987, avant l’arrivée de Ben Ali au pouvoir, il rejoint Paris,
s’inscrit à l’université en philosophie et obtient un DEA. En 1990, il crée
une revue théorique islamique, Insan (L’homme) avec Habib Mokni. Il en
devient le rédacteur en chef, puis travaille un moment dans une entreprise
de promotion immobilière, avant de devenir formateur dans l’école créée

41. Ridha Driss, entretien avec l’auteur, 2004.


LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 249

par Habib Mokni. Comme pour Salim Ben Hamidane, le réseau de


sociabilité militant de Ridha Driss, dont Habib Mokni est un acteur central,
lui permet de se spécialiser dans le domaine de la formation sans qu’il y
n’ait pour autant acquis d’expérience dans ce secteur.
Citons enfin, Hicham Abdessamad 42, un militant d’El Amel El Tounsi.
Né en 1953, d’ascendance médinale de Kebili (bien qu’originaire d’un
oasis, petit district de sédentaires contestataire, son père est diplomé de
la Zitouna), il effectue sa scolarité primaire à Gabès, avant d’entamer ses
études secondaires à Sfax où il obtient un baccalauréat littéraire en 1972.
Titulaire d’une bourse pour l’École nationale supérieure (ENS) de Tunis en
histoire, il entre au sein d’El Amel el Tounsi dans le sillage du mouvement
étudiant de février 1972. En 1975, il est arrêté et écroué neuf mois. En
sortant de prison, il est exclu de l’ENS et milite en engagement total au
sein d’El Amel el Tounsi 77 jusqu’en 1980. Il réintègre alors l’ENS et obtient
une maîtrise. La même année, il rejoint Paris et s’inscrit à l’université. En
1983, Il y obtient un DEA d’histoire. En 1987, tout en travaillant dans
l’hôtellerie pour subvenir à ses besoins, il intègre une association
tunisienne, la Fédération tunisienne pour une citoyenneté des deux rives
(FTCR) – héritière de l’UTIT, association créée par des militants d’extrême-
gauche en 1974 – en tant que bénévole. Au sein de la FTCR, il s’investit
dans le domaine de la formation professionnelle des immigrés et apprend
du même coup la Publication assistée par ordinateur (PAO). Cette
expérience lui permettra graduellement de se spécialiser dans le domaine
de la reprographie et dans la traduction de livres de l’arabe au français 43.
Ici, le réseau de sociabilité militant permet d’acquérir une spécialisation
dans un domaine particulier.
D’autres activistes optent pour une formation directement
professionnalisante. En l’espèce, citons le cas de Sami B 44. Né en 1970, il
effectue sa scolarité secondaire au lycée de Jerba où, en 1989, il obtient
son baccalauréat. Par la suite, il s’inscrit à l’École nationale d’ingénieurs de
Tunis (ENIT). Impliqué dès le lycée dans les manifestations d’élèves, il
débute réellement son militantisme à l’ENIT, après avoir flirté avec le

42. Hicham Abdessamad, entretien avec l’auteur, 2004.


43. Notons également qu’il intervient parfois dans des conférences en tant qu’historien.
44. Sami B., entretien avec l’auteur, 2004.
250 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Hizb et Tahrir 45. Il est blessé à la jambe lors d’une intervention de police
à l’ENIT. Deux ans après le début de ses études universitaires, il est arrêté
et incarcéré pendant cinq ans, de 1991 à 1996. À sa sortie de prison, le
ministère de l’Enseignement supérieur lui interdit de reprendre ses
études. Sa trajectoire universitaire est donc bloquée. Il rejoint la France
où, après l’obtention du statut de réfugié politique, il effectue une
formation directement liée à l’exercice d’une profession. En effet, il
s’inscrit en informatique à l’université, suit parallèlement une formation
en base de données, réalise un stage dans une entreprise puis est
embauché dans une société d’ingénierie informatique.
Mentionnons enfin le cas d’Imad Daïmi. Né en 1970, d’origine médinale
du Sud (son père est zitounien, professeur de civilisation arabo-islamique
au lycée), il termine ses études secondaires au lycée de Médenine et
obtient un baccalauréat scientifique en 1988. Entre-temps, il entretient
des liens avec des militants du MTI. Il s’inscrit à la Faculté des sciences de
Tunis, où il redouble sa première année. À l’université, il s’engage dans le
syndicat étudiant d’obédience islamiste, participe aux activités du MTI-
étudiant puis, en 1990, en devient responsable de l’information. Quelques
mois plus tard, il est arrêté, torturé et détenu pendant quatre-vingts jours.
Il s’exile en France où en poursuivant ses activités au sein d’Ennahdha, il
s’inscrit à l’université et obtient un DEA d’économie. Toutefois ne trouvant
pas de travail même intérimaire, il intègre, à l’instar d’autres activistes
cités précédemment, la société d’import-export de Mohamed Ben Salem.
N’ayant pas acquis d’expérience professionnelle pouvant être réinvestie
dans un domaine d’activité, il suit une formation professionnelle (stage
d’ingéniorat informatique). En 2002, Imad Daïmi rejoint le Congrès pour
la république (CPR) et s’occupe de la maintenance du site Internet du parti.
Par ailleurs, il devient ingénieur d’études et de développement dans une
société d’informatique. [Après le soulèvement de décembre-janvier 2010-
2011, il sera élu constituant (2011-2014) d’une circonscription des
Tunisiens à l’étranger (France). Il deviendra directeur de cabinet du
président de la République Moncef Marzouki de 2011 à 2013, Secrétaire
général du CPR (2013-) et député CPR de Médenine (2014-)].

45. Parti de la libération islamique (PLI), un groupuscule prônant l’instauration de l’État et de la société
islamiques.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 251

La reproduction sociale : un phénomène majeur


À un niveau macro, la variable « origine sociale », ici « origine socio-
identitaire (OSI) » et partant la communalité et la connexité qu’elle
suppose, est fondamentale pour comprendre les modalités de l’insertion
ou de la réinsertion socioprofessionnelle. Quels que soient leur courant
politique d’appartenance et les spécificités de leur parcours militant et
professionnel, l’OSI joue un effet notable sur le type de profession occupée
par les activistes, notamment à l’issue de leur engagement. Les militants
d’origine élite médinale se concentrent majoritairement dans la catégorie
« cadres et professions intellectuelles supérieures » à l’opposé des
activistes de filiation extra-muros qui se répartissent en plus grand
nombre dans l’enseignement primaire et secondaire ou le commerce. Les
individus de lignée médinale et publicienne occupent une position médiane
par rapport à ces deux pôles regroupant un nombre significatif d’avocats
(figure 11 et tableau 22).

Figure 11. Analyse factorielle des correspondances entre profession


exercée et OSI

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.


252 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Tableau 22. Écarts rapportés aux effectifs théoriques


de la profession exercée selon l’OSI

Élite Médinale Publicienne Extra-muros


médinale
Entreprenariat/Commerce -2 0 1 3
Enseignant dans le public/privé -2 -1 0 5
Avocat 1 3 2 -5
Professeur du 2 0 0 0
supérieur/Chercheur
Sans emploi 0 0 1 0
Cadre supérieur 0 2 0 0
Médecin 2 0 0 0
Journaliste 0 0 0 2
Professions libérales 2 0 1 -1
(architecte, notaire)
Haut-fonctionnaire/Ministre 1 0 1 -1
Militant de métier 0 -1 0 2
Employé/Technicien 0 0 0 2
Domaine de l’édition 1 2 0 -1
Total 49 59 51 57

Source : Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.

Nous avons noté un effet groupe politique majeur sur l’origine socio-
identitaire (élite médinale pour les gauchistes contre extra-muros pour les
islamistes) et le type d’études (droit et sciences humaines et sociales pour
les gauchistes contre école d’ingénieur, de commerce, théologie et sciences
pour les islamistes). Nous avons observé par ailleurs un effet groupe
politique important sur la profession exercée. Les entrepreneurs/
commerce, les sans emploi (+5), dans une certaine mesure, les journalistes
et les employés techniciens (+1) se retrouvent davantage chez les
islamistes. À l’inverse, les avocats, professeurs du supérieur/chercheurs,
hauts fonctionnaires/ministres, enseignants dans le public/privé
proviennent en plus forte proportion de l’extrême-gauche. Les conclusions
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 253

semblent sans appel : l’OSI corrélée à la profession exercée éclaire un


mécanisme de reproduction sociale. Celle-ci épouse également des
clivages générationnels et politiques. Les gauchistes, parce qu’ils sont
d’origine plus élevée que les islamistes, occupent des positions plus hautes
dans la hiérarchie sociale.
Par ailleurs, devenir islamiste n’augmente ni ne réduit les chances de
mobilité ascendante, beaucoup plus limitées structurellement dans les
années 1980 qu’aux lendemains de l’indépendance. Le fait que les acteurs
d’origine élite médinale se concentrent dans la catégorie « cadres et
professions intellectuelles supérieures » montrerait que les parentèles
issues de la bourgeoisie traditionnelle, des grandes familles d’oulémas et
des centres des villes de vieille urbanisation ont réussi leur reconversion
socioéconomique en partie grâce à l’État. Leurs membres se retrouvent
davantage dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche,
de la médecine et de la haute fonction publique. Si le journalisme,
l’entreprenariat/commerce et le militantisme de métier apparaissent
légèrement surreprésentés chez les individus de filiation extra-muros,
l’enseignement secondaire dans le public et le privé semble en être une
spécialité (+5). Les membres de ces parentèles dominées ont accompli une
mobilité sociale ascendante relative 46, changeant les attributs des OSI de
leurs fils et filles, les rapprochant de celles de la catégorie publicienne
malgré le stigmate qui perdure et les, sans doute, nouvelles postures
émotionnelles et cognitives et familiales transmises durant l’enfance de
leurs descendants, qu’il resterait à mettre en lumière. En un sens, à défaut
de s’être investi au sein du Néo-Destour durant le mouvement national,
comme les ascendants des acteurs de lignée publicienne, ils auront été
islamistes ou gauchistes dans la Tunisie indépendante.
Il convient de même, toutes choses égales par ailleurs, de relativiser la
portée du parcours militant sur les modalités de l’insertion socio-
professionnel. Les OSI, à un niveau macro, reprennent leur pouvoir
explicatif. Malgré quelques cas de figure significatifs, les blocages de
trajectoire professionnelle ne conduisent pas le militant vers le
déclassement. Pour plus de 40 % des islamistes et 70 % des gauchistes, le
militantisme n’entrave pas le déroulement de la trajectoire profession-

46. Excepté pour les professeurs d’arabe unilingue.


254 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

nelle et scolaire ; il se limite, du moins, pour la plupart à la retarder


(McAdam, 1986). En fin de compte, la profession exercée est en
adéquation avec la formation universitaire ou, dans le cas où l’acteur
l’exerçait déjà durant son engagement gauchiste ou islamiste, semblable.
La catégorie socioprofessionnelle du militant est directement corrélée
au blocage de sa trajectoire professionnelle. C’est ainsi que les acteurs
situés dans la catégorie « cadres et professions intellectuelles
supérieures » n’ont que très marginalement été bloqués. En règle générale,
ce genre d’acteur était intellectuel engagé ou plus rarement engagé
politique équilibré. Il a généralement quitté son groupe à la faveur de
l’augmentation du risque objectif – et parfois continué à l’étranger lorsque
le risque objectif était relativement faible, comme en France – ce qui ne
l’a pas empêché de se réinvestir durant les années 1980 dans le domaine
de l’associatif civil. Par ailleurs, être d’origine élite médinale préserve du
blocage professionnel. D’une part, ceci semble lié à leur tendance à militer
en tant qu’intellectuel engagé, à arrêter leur activité à l’augmentation du
risque objectif ainsi qu’à leur plus grande possession de différents
capitaux (social, culturel, économique). D’autre part, ceci s’explique par
les attaches relationnelles qui les lient, sachant que nombre de Tunisiens
d’origine élite médinale – loin d’être gauchistes ou islamistes – occupent
des positions situées en haut de la hiérarchie sociale. Ceci augmente ainsi
leur chance d’accéder à une profession valorisante malgré les
conséquences négatives de leur militantisme.
Une situation d’exil, le renvoi d’un établissement d’enseignement
secondaire ou supérieur ou d’un corps de métier ne conduit pas
automatiquement à un déclassement/sous-emploi. Le domaine de
l’entreprenariat apparaît dans cette optique comme un moyen de
contourner le blocage. De fait, les déclassements sont loin d’être
systématiques, même s’ils sont spectaculaires. Eclairer à un niveau micro
les mécanismes complexes de réinfléchissement des trajectoires
professionnelles ne doit pas conduire à surestimer l’importance
statistique des parcours brisés. En définitive, contrairement à une idée
reçue, militer en régime autoritaire dans un groupe d’extrême-gauche ou
islamiste ne conduit pas automatiquement à la perte de « tout ». L’OSI, le
type d’engagement (intellectuel engagé, engagement politique équilibré et
total), plus que le courant idéologique d’appartenance est à prendre en
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 255

compte. Les activistes ne sont pas tous des engagés politiques totaux ayant
sacrifié les autres domaines de leur vie sociale et payé le prix fort de leur
activisme, d’autant que le militantisme islamiste mais surtout gauchiste
permet d’accumuler des ressources qui peuvent être réinvesties, ce qui
peut conduire, au contraire, à mieux se placer sur le plan socio-
professionnel, tout en se reconvertissant parfois politiquement, à défaut
d’avoir cessé toute forme d’activisme.

Exercer une profession en osmose


avec le militantisme
Parfois, certaines professions semblent faites pour accueillir des
militants. De la même manière que certaines disciplines universitaires et
pratiques culturelles « engagées » entretiennent des affinités électives
avec le militantisme, certaines professions entretiennent des proximités
culturelles avec l’univers politique. À la différence qu’elles reposent sur
des savoir-faire professionnels immédiatement convertibles en savoir-
faire politiques : prendre la parole, raisonner juridiquement, etc., et non le
contraire (savoir-faire politiques permettant l’affiliation au monde de
l’université ou au rôle d’intellectuel engagé). Celles-ci appartiennent en
règle générale aux domaines du verbe et de la plume : avocature,
professorat, journalisme (Dogan, 1999), et dans une moindre mesure de
l’industrie culturelle. Mattéi Dogan (1999) souligne que la mobilité entre
ces espaces professionnels et le champ politique s’effectue de manière
latérale, c’est-à-dire par osmose. Il affirme par exemple qu’entre le barreau
et le parlement, il y a osmose, tout comme, aurions-nous pu préciser dans
un précédent chapitre qu’il y a osmose entre monde de l’université et
engagement intellectuel au sein de l’extrême-gauche et dans une moindre
mesure du mouvement islamiste. Ces professions en osmose avec le
militantisme permettent à l’activiste de valoriser son capital militant et
parfois de contourner le blocage de sa trajectoire et de lutter contre un
éventuel déclassement. Celles-ci pourraient se diviser en professions à
« entrée ouverte », c’est-à-dire ouvertes aux autodidactes (journalisme,
enseignement privé et industrie culturelle) et en professions à « entrée
régulée » (ici l’avocature), c’est à dire des professions dont l’accès est
256 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

conditionné par l’obtention d’un diplôme nécessaire et suffisant à son


exercice. Nous aborderons enfin les cas des militants de métiers,
autrement dit les activistes qui se sont spécialisés dans l’activisme
syndical ou l’associatif civil.

Professions à entrée ouverte : journalisme, enseignement privé et


industrie culturelle

Slaheddine Jourchi est né en 1954, il réalise sa scolarité secondaire dans


un lycée technique puis au lycée Ibn Charaf de Tunis mais sans obtenir le
baccalauréat. Pendant ses études, il fréquente les mosquées, devient imam
puis intègre la Jama’a al islamiyya peu de temps après sa création. En 1975,
il travaille à la Société nationale des chemins de fers tunisiens (SNCFT)
pendant environ deux ans en tant que technicien supérieur. Au sein de la
Jama’a al islamiyya, il devient rédacteur en chef d’Al Ma’arifa, puis
cofondateur et rédacteur en chef du journal 15/21 du groupe des islamistes
progressistes. En 1991, en pleine répression ouverte d’Ennahdha, à la suite
de l’autodissolution du collectif des islamistes progressistes et fort de son
expérience journalistique acquise lors de son militantisme, il est engagé
comme journaliste à Er Raï par Hassib Ben Ammar (chef de file des libéraux
de filiation élite médinale/médinale), le fondateur du journal. Après avoir
quitté Er Raï, il rejoint la revue Réalités, un hebdomadaire plutôt proche
du régime, jusqu’en 1998 où il est renvoyé, sous les pressions du
gouvernement pour ses activités à la LTDH. Dans les années 2000, il
collabore avec plusieurs journaux moyen-orientaux et bénéficie d’une
notoriété certaine dans la presse arabe.
Si Slaheddine, d’origine médinale de Tunis, a pu intégrer Er Raï, c’est
grâce à H’mida Enneifer, d’ascendance élite médinale et tunisoise,
cofondateur de la Jama’a al islamiyya puis des islamistes progressistes.
H’mida entretient des relations amicales avec Hassib Ben Ammar et est
lui-même contributeur à Er Raï. Slaheddine qui milite dans le même
groupe que H’mida utilise son réseau de sociabilité militant afin de se
professionnaliser dans le domaine du journalisme en investissant son
capital militant. Lotfi Hajji et Zyed Krichen, également membres du groupe
des islamistes progressistes, le suivront dans une voie similaire.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 257

Lotfi Hajji 47, né en 1962, d’origine extra-muros de Bizerte, commence


à militer au lycée au sein du Mouvement de la tendance islamique (MTI).
En 1981, il est arrêté et condamné à dix-huit mois de prison mais n’y
restera que quelques mois (les islamistes mineurs sont graciés).
Cet épisode ne l’empêchera pas d’obtenir un baccalauréat littéraire en
1982. Quant à Zyed Krichen 48, né en 1957, il est de lignée élite médinale
de Sfax. Après avoir effectué sa scolarité secondaire au collège Sadiki, il
obtient en 1975 un baccalauréat scientifique. La même année, il entre au
sein de la Jama’a al islamiyya, s’inscrit à la Faculté des sciences de Tunis
mais quitte l’université en 1979 (en deuxième année) en raison de son
engagement total.
Lotfi Hajji, ancien secrétaire de direction de la revue 15/21, devient
journaliste à Réalités en 1989. Un an plus tard, il est nommé rédacteur en
chef de la partie arabe du journal. En 1991-1992, afin d’acquérir une
légitimité académique, il passe le concours d’entrée de l’Institut de presse
et des sciences de l’information (IPSI). Il y obtient un diplôme de journaliste
tout en continuant de travailler à Réalités. En 2004, après avoir été plus ou
moins poussé à quitter la revue suite à des pressions au sein du journal, il
est embauché correspondant local par la chaîne d’information qatarie
Al Jazeera à Tunis 49. Toutefois, Lotfi Hajji n’est pas autorisé à exercer ses
activités sur le territoire tunisien. L’autorité tunisienne de communication
extérieure (ATCE) refuse de lui accorder une accréditation. Il publie par
ailleurs un ouvrage sur le rapport de Habib Bourguiba à l’islam et tente de
mettre sur pied un syndicat des journalistes autonomes dans les années
2000 ; nous reviendrons sur ce point. Zyed Krichen est ancien contributeur
régulier de la revue 15/21, journaliste à Er Raï puis rédacteur en chef de la
partie francophone du journal Réalités, qu’il rejoint grâce à Slaheddine
Jourchi. Dans ces deux cas, l’ouverture vers le champ journalistique a été
possible grâce au réseau de sociabilité militant. Le journalisme semble être
l’un des débouchés offerts par la trajectoire militante. En outre, la situation
d’exil ouvrirait certains possibles latéraux différenciables selon le groupe

47. Lotfi Hajji, entretien avec l’auteur, 2005.


48. Zyed Krichen, entretien avec l’auteur, 2005.
49. Notons qu’un proche cousin de Zyed Krichen, Mohamed Krichen, d’ailleurs militant dans les années
1980 au sein des islamistes progressistes (MIP), est présentateur TV et membre du conseil de rédaction
de la chaîne qatarie. Peut-être est-il intervenu pour faciliter l’accès de Lotfi Hajji à Al Jazeera ?
258 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

politique d’appartenance des activistes. Bien qu’exilés, certains anciens


militants d’extrême-gauche investissent le champ professionnel et
associatif (notamment la défense des immigrés) alors qu’une partie des
islamistes investissent le champ éducatif. Ce type d’investissement se
caractérise par le déplacement du capital militant vers le développement
d’une trajectoire professionnelle liée à l’éducation islamique. L’imbrication
entre la trajectoire militante et la trajectoire professionnelle est très forte,
comme l’illustrent les parcours de Dhaou Meskine, Habib Mokni et, dans
une certaine mesure, celle de Hachemi Ben Frej, capitaine d’industrie
culturelle.
Dhaou Meskine, né en 1954, est d’origine extra-muros. Après sa
scolarité secondaire au lycée de Medenine, il s’inscrit en médecine puis en
théologie. Il s’engage à la faculté de théologie et participe aux consultations
internes pour la constitution du mouvement de la tendance islamique
(MTI) en 1979 50. Durant ses études à Tunis, Dhaou Meskine devient
directeur d’une école et imam de la mosquée de l’Ariana dans la banlieue
de Tunis. En 1981, au moment des arrestations, il s’exile à Paris. Il est
condamné à onze ans de prison par contumace. En France, il s’inscrit en
3e cycle à Paris 3 puis obtient une bourse en sciences du hadith en Arabie
Saoudite pour rédiger une thèse, qu’il soutient en 1987 ; il en entame une
autre à la Sorbonne, la soutient en 1992. Tout en cumulant un fort capital
scolaire avec ces deux thèses, il continue à être actif dans l’islam de France
et devient imam à la mosquée de Clichy. Puis, en 1992, il crée un collège
musulman privé, le premier en France.
Habib Mokni, né en 1952, est de filiation publicienne. Après avoir
terminé sa scolarité secondaire au lycée de Monastir en tant qu’interne, il
s’inscrit en 1972 à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Tunis
et intègre la Jama’a al islamiyya où il sera vite coopté à la direction centrale
« effet de propulsion ». À partir de 1975, ayant complété un DEUG, il
abandonne ses études et se consacre entièrement au militantisme. Il
s’investit totalement au sein de la revue Al Ma’arifa et parvient à rejoindre
la France à la suite de la répression ouverte de 1981 (il est condamné par
contumace au procès de 1981). Exilé, il continue de militer activement au

50. Toutefois, son nom n’apparaît pas dans le texte de demande de reconnaissance légale de 1981.
Document reproduit dans Mohamed Harbi (1991, 176-177).
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 259

sein du MTI, dont il devient porte-parole à l’étranger. Parallèlement, il


mène de front une campagne pour défendre les militants emprisonnés en
tissant des liens avec les médias, les ONG, le monde politique français ; il est
l’un des principaux fondateurs de l’Union des organisations islamiques de
France (UOIF 51). Puis, commençant à prendre certaines distances vis-à-
vis du MTI, notamment en raison des pressions de la Direction de
surveillance du territoire (DST) française, il réinvestit son expérience
militante dans la création d’une école destinée à enseigner l’arabe et l’islam
aux enfants. Son école fonctionne de 1985 à 1990 jusqu’à ce que ses locaux
soient saisis par la mairie à des fins de démolition. Après la fermeture de
l’école, il réinvestit son expérience journalistique en créant le journal Insan
avec Ridha Driss, également militant actif d’Ennhada. Nous pouvons
constater que l’investissement dans le journalisme fait partie d’une
stratégie de reconversion professionnelle consécutive à un blocage de
trajectoire. Toutefois, en 1996, Habib Mokni peut rouvrir les portes de son
école. Ainsi, grâce à une solide assise constituée durant son militantisme
(expérience militante et fort réseau de sociabilité militant), s’ouvre à lui
un possible latéral (Bourdieu, 1997, 310) consécutif au cumul de son
capital militant réinvesti dans le cadre d’un projet « éducationniste »
islamique (partir de la foi pour passer par l’homme et aboutir à la société).
Dans le même ordre d’idée, s’investir dans l’industrie culturelle peut être
le pendant d’une activité militante destinée à « conscientiser les masses »
dans le cadre d’un projet « éducationniste » légitimité par une conviction
« maoïste spontanéiste » 52. L’imbrication entre les trajectoires profession-
nelle et militante de Hachemi Ben Frej l’illustre. Né en 1941, également
d’origine publicienne, Hachemi effectue ses études primaires dans une école
coranique. Puis, il intègre l’école franco-arabe de Moknine dans le Sahel, et
entame sa scolarité secondaire à l’annexe Khaznadar du collège Sadiki en

51. L’UOIF a été fondée par des étudiants maghrébins, notamment tunisiens liés à Ennahdha, et par
des étudiants frères musulmans syriens et égyptiens. L’UOIF est en grande partie issue du
Groupement islamique en France (GIF), un groupe qui a fait sécession en 1979 de l’AEIF fondée par
Mohamed Hamidullah en 1962.
52. Le courant maoïste spontanéiste (dit Mao Spontex) est incarné en France notamment par le groupe
de Roland Castro, Vive la révolution. Il se constitue autour du noyau de militants pro-chinois de
l’Université de Vincennes. Il s’oppose au courant dit Dogma privilégiant la clarification théorique sur
les activités dites de conscientisation des masses. Cf. notamment Marianne Debouzy (1995).
260 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

tant qu’interne et termine au lycée Alaoui, où il obtient un baccalauréat


scientifique en 1962. Durant sa scolarité au collège Sadiki, il est délégué de
l’Union générale des étudiants tunisiens (UGET). Il crée un ciné-club et un
journal. Après avoir obtenu son baccalauréat, il s’inscrit à la faculté des
sciences de Tunis. Parallèlement, il enseigne les mathématiques dans le
secondaire. Il intègre le GEAST après avoir lu le premier numéro du journal
Perspectives tunisiennes. Il devient rapidement chef de la cellule de la faculté
des sciences. En 1965, le groupe l’envoie à Paris avec pour mission de
réorganiser la direction parisienne « indisciplinée ». Il entame un cursus
supérieur en mathématiques, obtient une licence de techniques
audiovisuelles puis, en 1969, un diplôme d’ingénieur du son à la toute
nouvelle Université de Vincennes. Dans le même temps, à la suite du procès
de septembre 1968, où il est condamné par contumace, il constitue, un
comité de défense des prisonniers politiques tunisiens et crée le journal El
Amel el Tounsi. Ingénieur du son à l’Université de Vincennes, il réalise des
opus de théâtre populaire de 1970 à 1977, notamment dans le cadre d’un
comité culturel lié à El Amel el Tounsi.
Toutefois Hachemi Ben Frej prend des distances avec le groupe
d’extrême-gauche dès 1972. En effet, il ne suit pas le virage vers le
nationalisme arabe et demeure fortement attaché à l’« éducationnisme »
et au maoïsme spontanéiste. De fait, il subit un « effet de sélection » et, en
conséquence, s’investit davantage dans les activités culturelles « destinés
à conscientiser les masses », « créer et trouver le souffle prolétarien » 53.
Rentré en Tunisie à la fin du cycle gauchiste, il obtient très vite un emploi
d’ingénieur du son à la Radio-télévision tunisienne grâce à un camarade
du collège Sadiki retrouvé dans une réception d’anciens élèves. Ce dernier
point montre que sa réinsertion socioprofessionnelle en Tunisie n’est pas
directement liée à son réseau de sociabilité militant. Il rend service au
président-directeur général (PDG) de la Société tunisienne de diffusion
(STD) en réglant un problème technique sur une machine. À la suite de
cette intervention remarquée, le PDG lui offre le poste de directeur
d’Ennaram, une société nationale d’édition musicale, qu’il occupera
pendant quatre ans. En 1980, il crée la société SOCA Cassettes, première
entreprise tunisienne de création et de diffusion de cassettes audio. En

53. Programme du Comité culturel (comité lié au GEAST), document interne, 1972.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 261

1984, il reprend une société du même genre, Africa Voice, jusqu’en 1990,
année durant laquelle il fait faillite. En 1991, fort de son expérience dans le
domaine culturel, il est nommé secrétaire général du festival de
Hammamet, un événement culturel d’importance. Puis, en 1996, il crée une
autre société, Technosen, spécialisée dans les appels d’offres et la vente
d’appareils audiovisuels. Parallèlement, il milite à la section tunisienne
d’Amnesty international et intègre en 2003 la direction nationale de
l’Initiative démocratique, un regroupement d’anciens militants du Parti
communiste tunisien (PCT) et d’extrême-gauche anti-islamistes.

Professions à entrée régulée : l’avocature

Dans le sillage des travaux de Laurent Willemez, notons que l’idée


d’osmose entre avocature et politique a été historiquement véhiculée par
les avocats eux-mêmes, participant de leur construction en groupe
professionnel unifié et homogène (Willemez, 1999, 229). Soulignons donc
d’emblée que la profession d’avocat ne prédispose pas à l’activité
contestataire/révolutionnaire (Israël, 2005). Elle constitue plutôt un
refuge pour le militant et fait figure d’espace politique de substitution.
Notons qu’aucun gauchiste ou islamiste de l’échantillon n’exerce la
profession d’avocat pendant une période de haut risque, excepté
Abdelfattah Mourou. Si l’activité journalistique est propice à un
engagement équilibré à haut risque (HR), voire total à haut risque (HR)
lorsque le journal est l’organe du collectif, contrairement à une idée reçue,
l’avocature est un corps de métier peu compatible avec les activités
politiques fortement transgressives.
L’avocature sous Ben Ali est une profession littéralement politisée
(Gobe, Ayari, 2007), même si comme nous le verrons, le militantisme des
avocats paraît en réalité davantage orienté vers la défense de leur secteur
et de leur profession que vers une cause à visée aussi universaliste que le
gauchisme ou l’islamisme.
Avant de devenir avocat, l’acteur peut vivre une expérience dans le
journalisme, autre champ professionnel en osmose avec le politique, mais
plus ouvert aux autodidactes – aucun diplôme n’est nécessaire et n’est
suffisant pour son exercice. Citons Mokhtar Trifi, président de la LTDH en
2008, engagé équillibré en 1972-1973, puis en 1977-1978. Mokhtar Trifi,
262 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

né en 1950, est d’origine publicienne. Interne au lycée de Kairouan, il


obtient son baccalauréat en 1970, puis s’inscrit à la Faculté de droit et de
sciences économiques de Tunis 54. Durant les premières années, il
s’implique au sein de l’UGET et participe activement au mouvement
étudiant de février 1972. N’étant pas considéré comme « organisé » au
sein du GEAST 55, il n’est qu’enrôlé dans l’armée à l’instar de Mohamed
Jmour, un futur confrère. En 1972, Mokhtar Trifi est exclu de la faculté. Il
entame une activité journalistique en tant que pigiste à Es-Sabah
(Le Matin, premier quotidien tunisien en langue arabe) jusqu’à son renvoi
en 1982. Secrétaire de rédaction de la partie arabe de l’hebdomadaire
Le Maghreb, il devient de 1984 à 1986, rédacteur en chef d’Al-Maoukif,
organe du Rassemblement socialiste progressiste (RSP) de Najib Chebbi.
Il milite d’ailleurs au sein du parti, légalisé en 1983. En tant que
journaliste, il s’implique un moment dans le syndicat du groupe Es-Sabah.
Il sera membre de la Fédération de la culture et de la presse au sein de
l’UGTT. En 1980, il devient secrétaire général de l’Association des
journalistes tunisiens (AJT), membre du bureau de la Fédération
internationale des journalistes et secrétaire général de l’Union arabe des
journalistes. Expulsé de l’université à la fin de l’année 1975, il est réintégré
après un recours devant le tribunal administratif et obtient sa maîtrise. Il
réussit son CAPA en 1986. À la fin des années 1980, il s’implique au sein
de la LTDH, puis en devient le président en 2000.
On pourrait également citer Jeddi Jilani, ex-gauchiste en espace extra-
national à faible risque (FR en) d’El Amel el Tounsi. En 1973, ce dernier,
obtient le CAPA français à Grenoble. En engagement politique total, il ne
s’inscrit pas au barreau. Au bout de cinq ans, son certificat n’est plus
valide. De fait, il effectue des permanences juridiques et devient pigiste au
journal Le Progrès de Lyon. À la fin du cycle de contestation gauchiste
(1981), il retourne en Tunisie, obtient une équivalence et finit par ouvrir
un cabinet avec un confrère, ancien dirigeant d’El Amel el Tounsi 77,
Lamine Zgolli.

54. Mokhtar Trifi, entretien avec Éric Gobe, 2007 et Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.
55. À ce moment le secteur H qui se revendique de la ligne du journal El Amel el Tounsi et le comité de
coordination de Perspectives.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 263

Celui-ci, dès son retour au pays, au début des années 1980, est conduit
au ministère de l’Intérieur où il s’entretient avec un responsable politique.
Au cours de la discussion, il exprime sa nouvelle position politique,
consistant à ne plus considérer le régime comme un « ennemi ». Puis il
postule en tant que conseiller juridique à la Banque centrale et dans
plusieurs ministères. Sa candidature est retenue dans chaque secteur. Il
décide d’intégrer le ministère de l’Économie en tant que conseiller
juridique dans un organe chargé des études stratégiques tout en devenant
secrétaire général d’un syndicat au sein de ce ministère. Parallèlement à
cette activité, il rejoint le RCD en 1988. La même année, il quitte le
ministère et ouvre un cabinet d’avocats avec Jeddi Jilani, qui lui de son
côté signe des pétitions pour la défense des libertés publiques et défend à
l’occasion des personnalités de l’opposition.
Sadok Marzouk 56, avocat d’affaire, principal fondateur de la section
tunisienne d’Amnesty international à la fin des années 1970. Intellectuel
engagé au sein du GEAST dans la deuxième moitié des années 1960, il est
arrêté en mars 1968, comparaît au procès de septembre mais est
rapidement libéré. Auparavant, il avait étudié à l’ENA et à la Faculté de
droit de Tunis. Il avait obtenu deux DES en science politique et en droit
public. À la suite de sa libération, il s’éloigne de Perspectives, devient
assistant à la Faculté de droit et s’inscrit au barreau. Au début des années
1970, sa condamnation au procès du GEAST engendre des conséquences
professionnelles : il est radié de l’ordre des avocats jusqu’à l’arrivée d’un
nouveau bâtonnier qui lui permet de quitter l’enseignement supérieur et
de se consacrer entièrement à l’avocature.
Évoquons également le cas de Hachemi Jgham, cofondateur du GEAST
entre juillet et octobre 1963. Après des études de droit à Paris, il s’inscrit
en 1965 à Strasbourg en troisième cycle d’économie et de sciences
juridiques. Durant ces années, il prend graduellement ses distances avec
le collectif d‘extrême-gauche. En 1971, il rentre en Tunisie et devient
avocat. Tout comme Sadok Marzouk, il participe à la création de la section
tunisienne d’Amnesty international. Membre de la LTDH, il s’est constitué
à plusieurs reprises pour des affaires « politiques », notamment pour
Moncef Marzouki.

56. Sadok Marzouk, entretien avec Éric Gobe, 2007.


264 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Samir Dilou, de filiation médinale de Tunis, responsable régional du


Mouvement de la tendance islamique (MTI) à la fin des années 1980,
obtient son CAPA en 1990 quelques mois avant la répression ouverte des
islamistes. Il ne réussira à intégrer le barreau qu’à sa sortie de prison en
2001. Il s’investit dans les mobilisations d’avocats et au sein de
l’Association internationale de soutien aux prisonniers politiques
(AISPP) puis d’Amnesty international, tout en gardant sans nul doute de
fortes affinités avec Ennahdha, laquelle n’existe plus officiellement sur le
territoire tunisien depuis 1992 [le parti se reconstruira durant la
deuxième moitié des années 2000 mais surtout après le départ de Ben Ali
en janvier 2011. Il sera légalisé en mars 2011].
Mohamed Jmour 57, d’origine publicienne, né en 1953, effectue ses
études primaires à Tunis. En 1972, il s’inscrit à la Faculté de droit et des
sciences politiques et économiques de Tunis. Il se rapproche d’El Amel el
Tounsi lors du mouvement de février 1972 et n’est qu’enrôlé de force dans
l’armée à l’issue des arrestations massives de 1973. En octobre 1974, il se
réinscrit à l’université en droit et y obtient une maîtrise. Il commence à
s’investir totalement au sein de Cho’la. À côté de cette activité militante
clandestine à haut risque (HR), il travaille quelques mois au ministère de
la Jeunesse, à la société nationale de distribution des eaux et au groupe
des assurances de Tunisie pour recueillir quelques subsides destinés au
collectif d’extrême-gauche. Parallèlement, il milite au sein de l’UGTT ce
qui le met en difficulté au sein de la société publique d’assurances qui
l’emploie. Il est emprisonné à la suite du procès dit d’Echa’ab es Serri de
1979. À sa libération, à la fin du cycle de contestation gauchiste, il reprend
ses études, intègre le barreau, se constitue pour des affaires « politiques ».
Citons le cas de Najib Chebbi, leader du premier parti politique
d’opposition légale, le Parti démocrate progressiste (PDP). Après une
période d’engagement total au sein d’El Amel el Tounsi El Khatt Essa’id, il
reprend ses études de droit à la fin du cycle de contestation gauchiste et
s’inscrit au barreau dans les années 1980.
On pourrait mentionner enfin Ayachi Hammami, l’un des huit grévistes
de la faim de novembre 2005 lors de la tenue du Sommet mondial de la
société de l’information (SMSI) à Tunis ou Radhia Nasraoui, figure de

57. Mohamed Jmour, entretien avec l’auteur, 2005.


LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 265

l’opposition à Ben Ali, très médiatisée sur le plan international, épouse


de Hamma Hammami. Ayachi Hammami est plus jeune que ses
camarades, Mohamed Jmour, Mokhtar Trifi, Fadhel Ghedamsi ou Radhia
Nasraoui. Il n’a pas vécu le mouvement étudiant de février 1972. Né en
1959, il suit le premier cycle de l’ENA de Tunis. Il est renvoyé à la fin des
années 1970 à la suite de ses activités au sein des structures provisoires
de l’UGET. Il devient instituteur à Gafsa dans le sud du pays où il milite
activement au Syndicat de l’enseignement primaire. En 1987, fort de son
expérience syndicale, il s’inscrit en droit à Tunis et intègre le barreau en
1996. Ayachi Hammami n’a fait que flirter avec El Amel Tounsi, en tant
qu’intellectuel engagé de surcroît au moment de la fin du cycle de
contestation gauchiste.
De son côté, Radhia Nasraoui, d’origine publicienne a obtenu son
baccalauréat littéraire en 1970, Radhia s’inscrit à la Faculté de droit et des
sciences politiques et économiques de Tunis. En 1974, elle obtient une
licence en droit. En 1976, avant d’obtenir son CAPA, elle entame à l’instar
de Mokhtar Trifi ou Jeddi Jilani une activité journalistique et s’inscrit dans
une école de journalisme. Durant ses études, elle s’implique dans les
structures provisoires de l’UGET. Elle sympathise avec le groupe El Amel
el Tounsi. Parallèlement, elle travaille un an à l’agence Tunis Afrique presse
(TAP). Devenue avocate dès le mois d’avril la même année, elle s’illustre
dans la défense d’étudiants condamnés à la suite du mouvement
estudiantin de décembre 1975-janvier 1976 58. Elle se constituera
également pour les syndicalistes jugés à l’issue de la grève générale du
26 janvier 1978 et pour quelques dirigeants du MTI. À partir de la
deuxième moitié des années 1990, elle défendra les activistes,
majoritairement étudiants, du mouvement dirigé par son époux Hamma
Hammami, le PCOT. Des années 1990 à 2000, Radhia milite au sein de la
LTDH, de l’ATFD, de l’Association de lutte contre la torture en Tunisie

58. À la rentrée 1975-1976, Driss Guiga, ministre de l’Éducation nationale aurait renforcé la sélection en
« dressant de nouvelles barrières à l’entrée et à la poursuite des études universitaires ainsi qu’aux
épreuves du baccalauréat ». Ce dernier remplace les élections dans les facultés par des désignations et
institue le système des vigiles baptisé « gardes universitaires ». Selon El Amel el Tounsi, les étudiants se
mobilisent pour la défense de leurs « conditions matérielles » et de conditions d’études convenables et
pour l’exercice de leurs « droits syndicaux et démocratiques, la libération des détenus politiques et plus
généralement contre la réforme Guiga ». Cf. El Amel el Tounsi, Bulletin d’information, février, 1976.
266 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

(ALTT) 59, des instances de représentation et de défense de la profession


tels l’Association des jeunes d’avocats et le Conseil de l’ordre et participe
à la création du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT) 60.

Les professionnels du syndicalisme et de l’associa f civil

Certains activistes deviennent des professionnels du militantisme


syndical ou associatif civil 61. Leur professionnalisation militante répond
à des logiques identifiables. Dans certains cas, la trajectoire profession-
nelle permet de développer la trajectoire militante et vice versa ; dans
d’autres, la trajectoire militante au sein du groupe gauchiste ou islamiste
permet de poursuivre un parcours syndical qui, dans le contexte tunisien,
revêt une forte dimension politique . La professionnalisation dans le
militantisme s’opère lorsque l’acteur n’a pas cumulé d’expérience dans un
domaine professionnel et ne possède qu’un faible capital scolaire. Sur ce
plan, on s’aperçoit qu’il a souvent privilégié un engagement total. En outre,
s’il a suivi des études universitaires, le diplôme obtenu ne lui permet pas
d’exercer une profession à « entrée régulée » mais sanctionne un niveau
d’études plus qu’un titre directement valorisable sur le marché de
l’emploi. Dans certains cas, la professionnalisation dans le militantisme
résulte d’une trajectoire scolaire ou professionnelle bloquée. De fait, le
processus qui conduit à devenir militant de métier consiste à réinvestir
les seules ressources accumulées : le capital militant et le réseau de
sociabilité militant. Ce dernier a par ailleurs une importance déterminante,
notamment en France, société d’accueil de nombre d’activistes, où les

59. Selon ses statuts, l’ALTT est une association « dont la création a été annoncée le 26 juin 2003 à
l’occasion de la journée internationale des Nations-Unies pour le soutien aux victimes de la torture.
Elle s’est fixée pour objectifs de promouvoir la législation locale de protection contre la torture,
recenser et faire le suivi des cas de torture et fournir une assistance aux victimes sur le plan médical,
ainsi que sur le plan judiciaire en vue du dépôt de plaintes auprès des instances nationales et
internationales. L’ALTT n’a pas pu être enregistrée légalement du fait du refus qui lui a été opposé par
les autorités » (ALTT- CRLDHT, 2008).
60. Sorte d’association de défense des droits de l’Homme plus radicale que la LTDH, sur laquelle nous
reviendrons.
61. « Les associations civiles sont des associations qui, par définition, s’appuient sur un mode
d’adhésion contractuel combiné à la défense de causes à caractère général, collectif à la communauté
des citoyens ; d’autre part, ce sont des organisations qui agissent dans l’antichambre du politique, ou
qui se situent par rapport aux structures étatiques et politiques existantes » (Karam, 2006, 93).
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 267

métiers liés au champ de la défense des droits divers y sont mieux


constitués qu’en Tunisie.
Paradoxalement, nous commencerons par la trajectoire biographique
de Moncef Marzouki 62, médecin, fondateur du CPR mais n’appartenant
pas à notre échantillon de gauchistes et islamistes. À rebours d’une
implication causale entre trajectoire militante et professionnelle, certains
acteurs peuvent développer, cas plutôt rare, une trajectoire militante par
l’intermédiaire de leur trajectoire professionnelle. Ainsi, Moncef Marzouki
entame un militantisme associatif civil par l’intermédiaire de sa
profession. Il n’a jamais été véritablement engagé politiquement durant
ses études. Il débute sa carrière de médecin en se spécialisant dans le
domaine des enfants handicapés, ce qui le conduit à créer une association
de défense des droits de l’enfant en Afrique. Contacté par la LTDH pour sa
notoriété professionnelle, il y milite à partir de 1981, devient membre du
comité directeur en 1984 puis, en 1989, remplace Mohamed Charfi, entré
au gouvernement, à la présidence de l’association. Sur ce point, notons
que certains comités directeurs des associations de défense des droits
humains en régime autoritaire ont tendance, selon les périodes, à préférer
la cooptation aux postes de direction d’individus sans « passé » ni
« ambition » politique, « respectables » professionnellement et jamais
« compromis ». Comme le note Suzan Waltz, « leur réputation les précède,
minimisant de ce fait les intentions contestataires [de l’association] »
(Waltz, 1995, 158). C’est le cas avec Moncef Marzouki.
Cela ne l’empêche pas de s’opposer à la nouvelle politique de la LTDH
entérinée à son congrès de 1994. En effet, à la suite de la loi sur les
associations du 2 avril 1992, la LTDH, pour échapper à la dissolution, doit
s’ouvrir à toutes les adhésions, autrement dit aux militants du parti au
pouvoir (RCD) ce qui a pour effet de la noyauter et de l’empêcher de
dénoncer les nombreuses atteintes aux droits de l’Homme perpétrées par
le régime. Au cours du congrès de la LTDH en 1994, Moncef Marzouki
annonce sa candidature à l’élection présidentielle de 1994. Cet acte public
de dissidence lui conférant un « charisme situationnel » (Dobry, 1992) qui
lui vaut quatre mois en prison. En 1997, il crée une formation de médecine
préventive à Sousse et dénonce de plus en plus publiquement les atteintes

62. Moncef Marzouki, entretien avec l’auteur, 2004.


268 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

aux libertés publiques en Tunisie. En 2000, il est bloqué dans sa trajectoire


professionnelle, exclu de toutes les cliniques et des facultés du pays. En
2001, faute de ressources financières, il quitte la Tunisie pour la France.
Il réussit, en partie grâce à sa notoriété professionnelle (il est considéré
comme un spécialiste de renommée mondiale en médecine communau-
taire) qui lui vaut notamment le soutien de Jack Lang, nouveau ministre de
l’Éducation nationale, à obtenir un poste de professeur invité à Paris VIII.
En 2002, dans le même temps, il crée le CPR.
Les trajectoires de Salem Rejeb 63 et Salah Zeghidi 64, montrent comment
certains militants se spécialisent dans le syndicalisme. Les deux débutent un
parcours syndical dès leurs insertions socioprofessionnelles respectives
durant la première moitié des années 1970. Salem quitte le GEAST lorsque
le risque objectif augmente au cours de 1967. Il intègre la Banque du Sud
grâce à son oncle maternel Tahar Belkhojda, alors directeur général de la
sûreté nationale. Salah entre dans la BDET (Banque de développement
économique de Tunisie), grâce à son réseau de sociabilité militant du PCT.
Il est à cette époque membre du parti communiste clandestin, même si ses
prises de position durant le mouvement étudiant de mars 1968 l’avaient
rapproché du GEAST 65 et conduit à entrer en conflit avec la direction du
parti. Tous deux ne possèdent qu’une licence, ce qui est néanmoins non
négligeable durant les années 1960. En 1966, Salem Rejeb rentre en
Tunisie, une licence de sociologie de la coopération en poche. Salah Zeghidi
retourne au pays la même année après avoir obtenu une licence de lettres
modernes en six ans. Salem devient secrétaire général du syndicat de la
Banque du Sud, poste qu’il occupera durant vingt-cinq ans et secrétaire
général adjoint de la Fédération des syndicats des banques pendant douze
ans. Salah Zeghidi, quant à lui, participe à la création d’une organisation
syndicale du secteur bancaire. Il en devient le premier secrétaire général.
Par la suite, tout comme Salem Rejeb, il devient secrétaire général adjoint
de la Fédération des syndicats des banques 66.

63. Salem Rejeb, entretien avec l’auteur, 2005.


64. Salah Zeghidi, entretiens avec l’auteur, 2005-2008.
65. Rappelons qu’il avait été emprisonné deux ans à la suite du procès de 1968.
66. À titre indicatif, il est possible que Salah ait recruté Salem à la Fédération des syndicats des banques
puisque c’est par l’intermédiaire du réseau de sociabilité militant du PCT que tous deux y adhèrent.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 269

Conjointement au syndicalisme, Salem Rejeb et Salah Zeghidi


s’investissent dans la LTDH durant les années 1980. Salem, fortement
inséré dans les réseaux de notabilité locale à Mahdia, y facilite grandement
l’implantation de la LTDH 67. Dans la foulée, il mène campagne pour une
liste indépendante non islamiste créée lors des élections législatives de
1989. En 1994, il est élu député de Madhia sur une liste d’Ettajdid (ex PCT).
Il est d’ailleurs connu, à cette époque, comme l’un des rares députés aux
prises de position contestataires. Toujours membre de la LTDH, il devient
un temps membre de son comité directeur puis, dans les années 2000,
intègre l’Initiative démocratique. De son côté, Salah s’était illustré à la fin
des années 1970 dans la mobilisation pour la libération des membres de
la direction de l’UGTT emprisonnés à la suite de la grève générale du
26 janvier 1978, dans le cadre d’un collectif créé pour l’occasion : l’inter-
syndicale. Dans les années 1980, il milite au sein de la LTDH. En 1994, il
devient membre de son comité directeur. Dans les années 2000, il se
rapproche tout comme Salem de l’Initiative démocratique.
Les cas de Salem Rejeb et Salah Zeghidi montrent comment la
trajectoire syndicale (non étudiante), rendue possible par l’insertion
socioprofessionnelle, permet de développer un militantisme multi-
positionné (Massardier, 1996 ; Lagroye, 1997). Dans une certaine mesure,
le syndicalisme permet de maintenir au même niveau le capital militant
constitué durant la période universitaire, voire de l’accroitre. Chez Salah
Zeghidi, l’engagement « communiste » a certes toujours perduré dans les
limites de l’évolution idéologique du Parti communiste tunisien (PCT) 68.
Enfin, la carrière professionnelle des deux n’a pas été bloquée de manière
notable, ils accèdent à des fonctions de directeurs dans le secteur bancaire.
Le parcours syndical peut s’initier sur décision du groupe politique,
comme en témoignent les itinéraires de deux syndicalistes d’El Amel el
Tounsi 77, Khémais Ksila et Tarek Benhiba. Né en 1956, Khémais Ksila est
d’origine médinale. Après avoir été bloqué dans sa trajectoire scolaire en
raison de ses activités contestataires au lycée, il est contraint d’intégrer
le régiment d’infanterie du Kef dans le Nord-Ouest de la Tunisie durant
un an. Il n’atteindra pas le niveau du baccalauréat. En 1977, un an après

67. Il y crée une section en 1988.


68. Salem Rejeb devient député pendant une législature.
270 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

son incorporation de force dans l’armée, il entre en militance au sein


d’Amel El Tounsi puis s’y engage totalement. Selon les directives du groupe,
Khémais Ksila rejoint la SNCFT en tant que contrôleur des trains, grâce à
un membre de son réseau de sociabilité militant, directeur du personnel
de l’entreprise publique et proche d’El Amel el Tounsi, puis il se syndique
et s’illustre au sein du syndicat des cheminots. Il est nommé secrétaire
général de la section de Radès. Dans le même temps, il collabore avec
l’organe de presse, Er Raï, puis le journal Le Maghreb d’Omar S’habou 69 –
en tant que responsable de la rubrique syndicale. En 1985, à cause de ses
activités syndicales, il est arrêté, condamné et détenu durant huit mois.
Tarek Benhiba 70, quant à lui, né en 1954, est d’origine publicienne.
À partir de 1972, il s’engage de manière totale au sein d’El Amel el Tounsi
durant ses études universitaires à Nice, vite abandonnées. En octobre
1974, de retour en Tunisie après un bref séjour dans un camp
d’entraînement militaire du FPLP au sud du Liban, il entre en clandestinité.
Arrêté en février 1975 et condamné à quatre ans de prison au procès des
« 101 » d’octobre 1975, il n’en effectue que deux. À sa libération , Tarek
Benhiba trouve un emploi dans une société pétrolière, filiale d’Elf
Aquitaine. Il milite toujours à El Amel el Tounsi, plus précisément El Amel
el Tounsi 77. La direction du groupe lui demande de s’investir dans le
milieu syndical. Il participe à la reconstruction d’un syndicat de la
pétrochimie, « tombé en désuétude » selon son expression, en devient très
vite le secrétaire général. Il finit par être élu membre de la direction
nationale de la Fédération des syndicats de pétrochimie.
De son côté, après un séjour en prison, Khémais Ksila est exclu de la
SNCFT sans cesser de militer au syndicat. Il décide de créer un comité
national des syndicalistes exclus de leur travail. Par l’intermédiaire de ce
comité, il rencontre Zine el Abidine Ben Ali récemment parvenu à la tête de
l’État. Il conclut avec ce dernier un accord selon lequel il adhèrera au RCD
(nouvelle appellation du PSD) une fois que tous les syndiqués auront
retrouvé leur travail. Après concrétisation de l’accord au courant de l’année
1988, Khémais adhère au parti hégémonique. Débute une période durant
laquelle, en tant que membre du RCD, il doit gérer des conflits avec certains

69. Un ancien destourien tombé en disgrâce, opposant indépendant.


70. Tarek Benhiba, entretien avec l’auteur, 2004.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 271

membres de la LTDH, proches de son réseau affinitaire. Son groupe ayant


initié la mainmise du parti sur des sections de base, il est réélu en 1994 au
comité directeur de la LTDH. Bien qu’il ait « servi » le RCD durant cet
épisode, il est tout de même exclu du parti en 1995 71. Commence ainsi une
série de harcèlements 72 qui aboutissent en 1997 à son incarcération pour
une durée de deux ans. À sa sortie de prison, il quitte la Tunisie et s’exile à
Paris. Il demande le statut de réfugié politique. Ensuite, il vit d’emplois peu
qualifiés, peu rémunérés et poursuit son parcours militant en tant que
secrétaire général de la Fédération internationale des droits de l’Homme
(FIDH) [En octobre 2011, Khemais Ksilla est élu sur une liste du Forum
Démocratique pour le travail et les libertés (FDTL), plus connu sous le nom
Ettakatol, à l’issue des élections d’octobre 2011. En 2012, il démissionnera
de ce groupe politique, membre de l’alliance gouvernementale (Troïka) et
rejoindra les instances dirigeantes du parti Nida Tounes.]
Pour sa part, Tarek Benhiba, bloqué dans sa carrière syndicale, quitte
la Tunisie pour la France en 1988 73. Après une période de « galères », il
réussit le concours de contrôleur des impôts. Dès son premier jour
d’affectation, il participe à une grève. Graduellement, il devient secrétaire
de l’Union départementale de la CGT-Essonne. Il s’investit par la suite dans
l’Association des Tunisiens en France (ATF), acquiert des responsabilités,
finit par adhérer à la FTCR puis participe à la création du Comité pour le
respect des libertés et des droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT). En
1995, avec deux amis, il constitue une liste indépendante, « citoyenne de
gauche », pour les municipales. Il crée l’association « changer Massy »,
brigue un mandat aux cantonales et aux régionales de 1998 et s’investit
également dans la lutte des sans-papiers dans le « Troisième collectif des
sans-papiers » 74. Dans le cadre de la FTCR, il s’implique dans la campagne

71. Il serait hasardeux d’en déméler les causes. L’intéressé affirme avoir eu des difficultés à se départir
de ses attaches amicales avec d’anciens camarades d’El Amel el Tounsi, militants de la LTDH, ce qui
s’est traduit par un certain manque de zèle. Cela expliquerait qu’il ait été accusé d’indiscipline par la
commission disciplinaire du bureau politique du parti au pouvoir et partant exclu du RCD. Khémais
Ksila, entretien avec l’auteur, 2005.
72. À partir de 1996, il est harcelé par la police. Il finit par être condamné pour avoir causé un accident
de la route au cours duquel un homme a trouvé la mort.
73. Cet exil volontaire est facilité par la nationalité française de sa mère.
74. Organisation créée par les associations issues de l’immigration.
272 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

pour le droit de vote des immigrés 75. En 2000, il devient secrétaire général
de la FTCR. En 2005, il est élu conseiller régional d’Île de France, tête d’une
liste « gauche populaire et citoyenne ». En 2008, il exerce toujours son
mandat. Notons que la spécialisation de Tarek Benhiba dans les domaines
associatif et politique en France est directement liée au réseau de
sociabilité militant des anciens gauchistes exilés.
Sur ce plan, citons également Nabil A., qui bénéficie du même réseau, ou
Lakhdar Ellala, l’un des leaders du mouvement étudiant de février 1972,
sympathisant du PCT, militant d’Ettajdid et de l’Initiative démocratique
dans les années 2000. Nabil A., d’origine publicienne, est né en 1959. Il
milite au Watad durant la fin de ses études secondaires et le début de ses
études universitaires. En 1984, il est renvoyé de l’ENS. Lakhdar Ellala, de
lignée médinale, fils d’un moyen propriétaire oasien de Nefta, naît en 1949.
Il commence à s’engager au lycée dans le syndicalisme étudiant.
À l’université, il se rapproche du PCT après avoir sympathisé avec le
GEAST. Il est arrêté en mai 1973 puis libéré fin juin. Lors du procès des
« 202 » de juillet 1974, les activistes n’étant pas censés appartenir à El
Amel el Tounsi sont incorporés dans l’armée ; c’est le cas de Lakhdar Ellala.
Après son service militaire forcé, il continue à militer dans les structures
provisoires de l’UGET jusqu’en octobre 1975, date de son exclusion
définitive de l’université.
Leur renvoi du système éducatif les incite à quitter la Tunisie. Tous deux
se rendent à Paris où ils poursuivront des études universitaires. Nabil A.
s’inscrit en histoire à Paris. Peu à peu, il s’intéresse aux droits de l’Homme ;
en témoigne la réalisation de ses mémoires de maîtrise et de DEA sur ce
sujet. Lakhdar parvient par l’intermédiaire de Serge Adda 76, militant du
PCT, personnage central du réseau de sociabilité des communistes

75. Votation citoyenne, un mouvement créé à l’initiative de Saïd Bouziri, membre du comité central
de la Ligue des droits de l’Homme.
76. Serge Adda, juif-tunisien d’origine médinale, est né en 1948. Il est le fils de Georges Adda, célèbre
militant communiste. En 1963, Serge Adda devient représentant du Parti communiste tunisien à Paris
au sein de l’Union des étudiants communistes (UEC). Sur le plan des questions politiques proprement
tunisiennes, il adopte les positions du GEAST, il s’oppose notamment à la politique communiste de
soutien critique vis-à-vis du développement des unités de production. Il entretient des contacts
réguliers avec les militants perspectivistes. Toutefois, il n’a jamais appartenu à une cellule du groupe.
Il est le principal dirigeant du Parti communiste tunisien de 1967 à 1981. Après son départ du PCT
dans les années 1980, il milite à la LTDH au sein de laquelle il entre en conflit ouvert avec l’avocat
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 273

tunisiens, à s’inscrire à la Sorbonne où il obtient un doctorat d’économie.


Progressivement, ils se spécialiseront dans le domaine associatif.
De son côté, Nabil A. s’investit sur le terrain de l’immigration. Avec un
ami, il crée une association de lutte contre le sida en milieu immigré, puis
devient porte-parole d’un collectif « un résident, une voix » luttant pour le
droit de vote des immigrés et vice-président du Réseau européen contre
le racisme (ENAR) 77. Militant de l’Union des travailleurs immigrés
tunisiens (UTIT) puis de son avatar la FTCR, il se professionnalise par son
intermédiaire dans le milieu associatif tout en conservant jusqu’au début
des années 1990 un poste de vacataire dans les services administratifs de
l’Université Panthéon-Sorbonne-Paris I. Il y travaille jusqu’en 1997 où il
devient salarié de la FTCR, puis directeur quelques années plus tard. En
2002, Nabil rentre en Tunisie et décide de cesser toute forme de
militantisme. Il finit par intégrer le lycée français de Mutuelleville en tant
que professeur d’histoire.
Lakhdar Ellala, pour sa part, déjà impliqué dans des structures proto-
syndicales comme le collectif du 26 janvier 1978 pour la défense de la
direction légitime de l’UGTT emprisonnée, concrétise son projet de créer
une nouvelle association pour la défense des immigrés tunisiens,
l’Association des Tunisiens en France (ATF). En 1984, il est élu président
de l’ATF puis secrétaire général en décembre 1985, enfin délégué général,
poste qu’il occupe encore en 2008. En 1994 et 2004, il se présente en tête
de liste d’Ettajdid pour les législatives dans le gouvernorat de Tozeur. En
2002, il participe à la création de l’Initiative démocratique.
Les trajectoires de Nabil A. et Lakhdar Ellala illustrent l’importance du
capital militant et du réseau de sociabilité militant pour la profession-
nalisation dans l’associatif immigré en situation d’exil. Selon les mêmes
logiques, Kamel Jendoubi, fondateur du Comité pour le respect des libertés

Béchir Essid, dirigeant d’un groupe pro-libyen. Par l’intermédiaire de la LTDH, il entre en contact avec
André Rousselet, ministre de l’Intérieur du gouvernement Mendès France (juillet 1954-février 1955)
et fondateur de la chaîne de télévision Canal + en 1984, qui lui propose en 1990 la direction générale
de Canal+ Horizons. D’octobre 2001 à sa mort en novembre 2004, il prend la présidence de TV5 Monde.
La sœur jumelle de Serge Adda, Leïla Adda, a été l’épouse de Salah Zeghidi. Cf. Michaël Ayari, base
prosopographique, 2007 ; Gilbert Naccache (2009) ; George Adda, entretien avec l’auteur, 2005.
77. L’ENAR est un « réseau de plus de six cents ONG européennes œuvrant pour lutter contre le
racisme dans tous les États membres de l’Union européenne et la voix du mouvement antiraciste en
Europe » (www.enar-eu.org).
274 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

et des droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT), réinvestit son capital


militant dans le domaine de la formation professionnelle des immigrés.
Né en 1952, d’origine extra-muros, il effectue sa scolarité secondaire et
obtient un baccalauréat scientifique. Ensuite, il s’inscrit à la faculté des
sciences de Tunis en physique chimie, puis à Paris. Mais il n’obtiendra
aucun diplôme. Il commence à militer dans la capitale française au sein
des structures provisoires de l’UGET. Il y rencontre Khaled Faleh,
fondateur historique de Cho’la, puis intègre ce groupe. Par la suite, il se
réinscrit à l’université où il obtient une licence, une maîtrise, deux DEA et
deux DESS. Durant un an, entre 1984 et 1985, il travaille dans un bureau
d’études en économie. Graduellement, il met à profit l’expérience acquise
pendant sa période militante en se spécialisant dans la formation
professionnelle des immigrés.
Sur ce plan, nous l’avons vu, l’investissement de l’espace des luttes
immigrées est dans un premier temps indissociable du militantisme
d’extrême-gauche. À Paris, le Mouvement des travailleurs arabes (MTA)
encadre les premières grèves de la faim des sans-papiers (Siméant, 1998).
Il est dirigé par Saïd Bouziri, un tunisien proche de la Gauche
prolétarienne (GP) et n’appartenant pas à El Amel el Tounsi ou Cho’la. En
revanche Cho’la, en créant l’UTIT en février 1974, commence à exercer
une influence non négligeable dans les milieux immigrés de la capitale
française. Dans la première moitié des années 1970, des militants
d’El Amel el Tounsi comme Hmaied Ben Ayada (Mohamed Croix Rousse),
Zine Madhkouri (Mohamed le rouge), Chérif Ferjani (Mohamed le noir),
Ridha Smaoui, ou Sihem Ben Sedrine avaient encadré avec succès de
nombreuses initiatives de sans-papiers. Sur ce point, investir les luttes
immigrées était l’occasion d’entrer en contact avec la classe ouvrière.
En d’autres termes, il s’agissait d’élever le niveau de conscience politique
des ouvriers, et d’en recruter certains au sein de groupes d’avant-garde
du prolétariat 78. On l’a vu, durant les années 1970, à mesure que le cycle
de contestation gauchiste s’achève, ce mode d’action militant perd
graduellement de sa centralité au profit de la défense pure et simple du
droit des immigrés.

78. C’est-à-dire contribuer à la formation d’une élite ouvrière et paysanne [au XIX e en Russie], se
mettre au service de ses intérêts immédiats, ne plus lui parler de révolution en général mais tenter de
susciter peu à peu sa lutte (Venturi, 1972, 932).
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 275

À la fin du cycle, les collectifs de défense des sans-papiers, anti-


chambres de groupes d’extrême-gauche, comme l’UTIT, s’institution-
nalisent. En 1981, les étrangers obtiennent le droit de constituer des
associations. Par ailleurs, des leaders de quartier, souvent nés en France,
entrent en concurrence sur le terrain avec les militants d’extrême-gauche
immigrés qui demeurent attachés à un discours gauchisant suscitant de
moins en moins d’émules et aux problèmes politiques de leur pays
d’origine, secondaires pour les bi-nationaux. En cela, le MTA était en
avance sur El Amel el Tounsi ou Cho’la, dans le sens où les « luttes
immédiates » et le soutien à la résistance palestinienne occultaient
totalement la question politique tunisienne. Dans un premier temps, au
début des années 1980, le Parti socialiste français récemment arrivé au
pouvoir et les nouvelles associations d’immigrés partagent un discours
socialiste. Puis, la rupture se consomme entre les deux parties à l’issue de
l’épisode de la « marche des beurs » 79.
Au demeurant, les modes de reconversion du capital militant dans un
domaine professionnel sont similaires chez les activistes communistes et
gauchistes français et maghrébins. L’importance des réseaux de la
Confédération française démocratique du travail (CFDT), de la Ligue
française des droits de l’Homme (Agrikoliansky, 2002), du Centre
d’information et d’études sur les migrations internationales (CIEMI), de
la Fédération des associations de solidarité avec les travailleurs immigrés
(FASTI) fédérant le mouvement des associations de soutien aux
travailleurs immigrés (ASTI) est sans équivoque. Des acteurs comme
Kamel Jendoubi, pour ne citer que lui, se professionnalisent dans la
formation des immigrés au moment même où le cycle gauchiste touche à
sa fin. En ce sens, ils sont « orphelins d’un cycle de contestation »
(Sommier, 1998, 217) mais poursuivent une trajectoire professionnelle
grâce au capital militant accumulé dans un autre état de l’espace social et
politique, au moment où ses possibilités d’accumulation étaient plus
nombreuses. Le cycle achevé, les possibilités de transfert de ce capital
dans un domaine plus ou moins rentable financièrement se multiplient
pour un temps.

79. Pour avoir une idée de la terminologie par laquelle les associations immigrées mettent à l’index
les coups politiques du Parti socialiste français, cf. Mogniss H. Abdallah et le réseau No Pasaran (2000).
276 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

On pourrait citer également Ahmed Karaoud 80 et Ahmed Ben Othman,


deux engagés politiques totaux d’extrême-gauche qui illustrent
l’importance du réseau de sociabilité militant dans la professionnalisation
militante. Ahmed Karaoud, cofondateur d’Amnesty international en
Tunisie, ancien leader d’El Amel el Tounsi et « véritable » militant de
métier, est, depuis 2001, dirigeant du bureau d’Amnesty international de
Beyrouth. Ahmed Ben Othman est le premier prisonnier d’opinion adopté
par la section française d’Amnesty international. À la suite de la répression
ouverte de mars 1968, il est arrêté et condamné à douze ans de
réclusion 81. Libéré en mars 1970 avec les autres leaders Perspectivistes, il
est alors assigné à résidence dans le Sud puis arrêté de nouveau en avril
1971 avec d’autres camarades. En décembre 1972, il est libéré avant d’être
écroué une nouvelle fois jusqu’en août 1979. Durant sa longue expérience
carcérale, un mouvement de solidarité internationale pour la libération
des prisonniers politiques tunisiens, initié par son épouse, Simone
Lellouche Ben Othman 82, puis relayé par les réseaux affinitaires des
dirigeants Perspectivistes, se met en œuvre. Grâce à ce réseau, Ahmed Ben
Othman réussit à faire publier dans Les Temps Modernes un « Témoignage
de la prison ». Cet article le projette un temps sur le devant de la scène
intellectuelle française, sensibilisant du même coup l’« opinion
internationale » à la « réalité de la torture et de la répression » en Tunisie.
En prison, il prend de moins en moins part aux débats théoriques entre les
différents courants qui composent l’extrême-gauche. À sa sortie, il
participe à la création de la section tunisienne d’Amnesty international.
En 1984, il part pour Londres après avoir obtenu un poste de
responsabilité au secrétariat international d’Amnesty. En 1989, il participe
à la création de Penal reform international (PRI) 83 puis travaille au bureau
régional de PRI à Paris dont il devient président 84.

80. Michaël Ayari, base prosopographique, 2007.


81. Ahmed Ben Othman, entretien avec l’auteur, 2004.
82. Simone Lellouche Ben Othman, entretien avec l’auteur, 2004-2006.
83. Le PRI est une ONG internationale qui lutte pour la réforme des systèmes de justice pénale et
criminelle à l’échelle internationale.
84. Il décèdera d’un accident de la circulation en 2006.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 277

Le parcours d’Ahmed Ben Othman suggère que le capital militant, la


notoriété militante et le réseau de sociabilité militant peuvent directement
être transposés dans le secteur des associations civiles ou advocacy NGOs,
au demeurant beaucoup plus développé à l’étranger qu’en Tunisie.
La trajectoire de Khémais Chammari 85, ancien leader du GEAST des
années 1960, illustre également ce processus.
Né en 1942, d’origine médinale de Tunis, il réalise sa scolarité secondaire
au lycée Carnot. Ensuite, il se rend à Paris et s’inscrit en classe préparatoire
au lycée Saint-Louis. Il est élu à la corporation de droit et de sciences
économiques de l’UGET et adhère à Perspectives moins d’un mois après sa
création. Il retourne en Tunisie, poursuit ses études mais est enrôlé dans
l’armée en 1966 à la suite de sa participation à une manifestation. Principal
tribun d’extrême-gauche durant le mouvement étudiant de mars 1968, il
est arrêté le même mois et emprisonné à Borj Erroumi jusqu’en 1970. À sa
sortie de prison, il est exclu de toutes les universités du pays. Toutefois, Il
trouve un emploi à la Banque du Sud, grâce à Serge Adda, dont la mère est
directrice à la Société tunisienne des banques (STB). Dans le cadre de son
travail, il est envoyé à Paris mais est rapidement licencié.
Dans la capitale française, grâce à un dense réseau de sociabilité
militant constitué à l’Union des étudiants communistes (UEC) et à l’UNEF
dans les années 1960, il est embauché comme responsable administratif
à Politique Hebdo en 1973 puis en 1975 à Afrique-Asie jusqu’en 1980, deux
revues connues pour leurs positions tiers-mondistes.
Cette phase de la trajectoire de Khémais Chammari relève du cas des
activistes entrées dans le domaine du journalisme (profession à « entrée
ouverte »). Il retourne en Tunisie en 1979 vers la fin du cycle de
contestation gauchiste. Outre son travail de journaliste, il occupe un
emploi dans une société de produits insecticides. Dans le même temps, il
est animateur de la commission d’amnistie de la LTDH, avant d’être élu, au
premier congrès, secrétaire général adjoint. Il milite au sein du MDS,
devient rédacteur en chef de son organe de presse en langue française puis
représente le mouvement au sein de la LTDH. Par la suite, en 1983, il
intègre l’Institut de financement et de développement (IFID) en tant que
formateur de cadres des banques et d’assurances, jusqu’en 1987. Après

85. Khémais Chammari, entretiens avec l’auteur, 2004-2005.


278 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

l’obtention du prix de la Commission française des droits de l’Homme à la


fin des années 1980, il bénéficie d’une formation aux procédures
internationales des Nations-Unies et part à Genève pour quinze mois.
C’est à ce moment-là que Khémais Chammari entame sa profession-
nalisation en tant que consultant dans le domaine des droits de l’Homme
en réinvestissant son capital militant acquis au sein de la LTDH 86. En 1993,
en tant que représentant du MDS, il participe aux négociations pour la
modification du code électoral sous l’égide de la présidence. Tête de liste
du MDS à Ben Arous dans la banlieue de Tunis, il deviendra député
jusqu’au printemps 1995. Durant cette période, il est, avec Mohamed
Moada, le principal leader d’un MDS très proche du régime depuis le
retrait de son fondateur historique, Ahmed Mestiri, en 1989. Khémais
Chammari est alors vice-président de la fondation euro-méditerranéenne
des droits de l’Homme. Proche d’instances du Parti au pouvoir comme le
Conseil économique et social, il facilite, avec Khémais Ksila, l’implantation
des membres du RCD (le parti au pouvoir) dans les sections locales de la
LTDH. En 1994, il s’oppose par ailleurs à Moncef Marzouki, alors président
de la LTDH, au cours de son congrès national, défendant la nouvelle
politique de l’association.
Lors des élections municipales du printemps 1995, les quatre partis de
l’opposition n’obtiennent que 6 sièges sur 4090. Le lendemain du scrutin,
Mohamed Moada dénonce les pressions dont ont été victimes les
candidats du MDS durant la campagne. Dans un mémorandum d’une
dizaine de feuillets adressé le 21 septembre 1995 au président de la
République, le bureau politique du MDS fustige le « gouffre entre le
discours officiel et la pratique quotidienne du pouvoir », la « corruption »
qui gangrène l’économie, et enfin le « quadrillage de la société plus
systématique que sous le régime précédent » (Beau, Turquoi, 1999).
Mohamed Moada est interpellé, Khémais Chammari l’est dans son sillage.
Le premier est condamné à onze ans de prison ferme pour « intelligence
avec un État étranger (la Libye) et trafic de devises », le second à cinq ans
pour « divulgation du secret de l’instruction » mais n’en effectuera qu’un.
Entre 1997 et 2004, Khémais Chammari devient consultant à titre

86. Lui-même qualifie cette expérience « d’initiation à un nouveau métier », à savoir consultant en
droits de l’Homme. Khémais Chammari, entretiens avec l’auteur, 2004-2005.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 279

individuel pour les Nations-Unies et l’Union européenne. En 2005, il fait le


va-et-vient entre Paris et Tunis, a créé un cabinet, et élargit ses
consultations au Haut commissariat des Nations-Unies aux droits de
l’Homme (OHCHR) et au programme des Nations-Unies pour le
développement (PNUD).

Se reconver r poli quement

Sur le plan statistique, 48 % de l’ensemble des acteurs de l’échantillon


ont cessé toute forme de militantisme avant 1981 pour les gauchistes et
avant 1992 pour les islamistes. 52 % ont poursuivi une activité politique
après ces deux dates charnières. Parmi eux, 9 %, dont un nombre très
faible d’islamistes, ont rejoint le parti au pouvoir et/ou des associations
civiles proche du régime à un moment ou un autre de leur trajectoire. Les
gauchistes qui ont quitté l’extrême-gauche avant l’« amnistie de fait » de
1981 n’avaient comme possibilité de reconversion politique
contestataire/ révolutionnaire que la centrale syndicale, le MUP, la Jama’a
al islamiyya et dans une certaine mesure le PCT toujours cantonné à la
lisière de la contestation. Nous constatons que dans les années 1970
pratiquement aucun gauchiste n’a rejoint le PSD (parti au pouvoir) tandis
qu’aucun n’a intégré le PCT, le MUP ou le mouvement islamiste.
Le syndicalisme serait a priori un espace de reconversion. Toutefois, les
acteurs de notre échantillon qui adoptent des postures contestataires au
sein de la centrale syndicale, gardienne du système (gate keeper),
notamment dans les périodes précédant et suivant la grève générale du
26 janvier 1978, n’ont pas quitté l’extrême-gauche ou appartiennent
au PCT.
À la fin des années 1970, période d’affrontement la plus intense entre
l’UGTT et le PSD, on notera la présence de quelques gauchistes mais surtout
d’activistes du PCT au sein de l’UGTT 87. Les activistes d’extrême-gauche ont
pratiquement tous milité au sein de l’UGET, la centrale étudiante. En
revanche, peu ont atteint des postes de responsabilité de niveau national

87. En tant que tels ils ne font pas partie de notre échantillon sauf s’ils se sont rapprochés de l’extrême-
gauche en tant qu’agitateurs étudiants, comme Salah Zeghidi ou Lakhdar Ellala.
280 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

au sein de l’UGTT dans les années 1980 88. On remarquera l’itinéraire


syndical de cinq militants. Habib Marsit, ex-leader du mouvement étudiant
de février 1972, membre du secteur H, très actif dans la grève des
enseignants du secondaire en 1977 ; Béchir Arjoum, activiste à El Amel el
Tounsi lors de ses études de médecine entre 1972 et 1974, puis secrétaire
général du bureau national des médecins de la fonction publique en 1977 ;
Moncer Rouissi, proche de l’extrême-gauche, secrétaire général du syndicat
de l’enseignement supérieur et conseiller de la direction de l’UGTT en 1977 ;
Ahmed Kahlaoui, engagé au Watad, futur fondateur du Mawad, militant actif
du syndicat national de l’enseignement primaire ; enfin, Zeineb Bent Saïd
Cherni, militante d’El Amel el Tounsi. Arrêtée en 1973, elle subit une période
de détention durant un an et demi. Professeur de philosophie à la faculté de
la Manouba à Tunis en 2008, elle milite activement au sein du syndicat de
l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique et dans l’AFTURD.
Dans les années 1980, les ex-étudiants communistes ont été
particulièrement actifs au sein du syndicat de l’enseignement secondaire ;
c’est le cas de Mohamed Salah el Keriji, secrétaire général du syndicat de
l’enseignement secondaire. Citons également Nazet Mizouni, ex-activiste
des structures provisoires de l’UGET en 1973-1974, membre du PCT et du
conseil national de l’UGTT, Jouneida et Mehdi Abdeljaouad, militants
communistes membres du syndicat de l’enseignement supérieur et de la
recherche scientifique.
Seul 6 % des gauchistes ont continué de militer dans un parti politique
se revendiquant du marxisme léniniste (PCOT, PTPD ou PSG) entre 1981
et 2008, c’est-à-dire dans la période post-gauchiste. Leurs reconversions
militantes s’échelonnent entre 1977 et 1983. Certains, notamment
quelques primo-militants du GEAST des années 1960 ont repris du service
au début des années 2000 au sein de l’Initiative démocratique. En règle
générale, le gauchiste « reconverti » commence son processus de
reconversion pendant la phase de décomposition de l’extrême-gauche.
Quelques islamistes militaient au sein de la centrale, parfois avant d’avoir

88. Ce n'est pas le cas des activistes d'extrême-gauche qui ont commencé à militer sur les campus
dans les années 1980 mais qui ne font pas parti de notre échantillon. Nombre d'entre eux atteindront
des postes de responsabilité régionale et nationale au sein de la centrale syndicale. C'est le cas par
exemple de Jilani Hammami, Hafeidh Hafeidh ou Abid el Briki.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 281

intégré le MTI, comme Abdelmajid Kidhaoui, responsable régional du


syndicat de l’enseignement technique ou Slaheddinne Aloui, ingénieur et
membre du bureau exécutif de l’Union régionale de l’UGTT à Jendouba.
D’autres s’y investissaient parallèlement à leur engagement au sein du
mouvement islamiste 89 comme Mohamed Kaloui, professeur d’éducation
islamique dans le secondaire responsable régional du syndicat de
l’enseignement secondaire dans les années 1980 aux côtés de Mohamed
Trabelsi et Abdelhamid Abdelkrim.
Les défections islamistes ont lieu de manière régulière aux périodes où
l’identité politique du mouvement change 90. Quelques figures embléma-
tiques de l’islamisme tunisien l’ont quitté de manière marquante comme
Hassan Ghodbani ou Abdelfattah Mourou, mais très peu de militants se
sont reconvertis politiquement. Seuls les fondateurs des islamistes
progressistes, tous anciens militants de la Jama’a al islamiyya, pourraient
être qualifiés de « reconvertis ». Un activiste de notre échantillon est entré
au Front islamique tunisien (FIT) mais généralement, au-delà de notre
population, les cas relèveraient de l’exceptionnel 91. Nous pouvons estimer
à plus de 38 % le nombre d’islamistes de notre échantillon qui ferait
encore partie officiellement ou officieusement du parti islamiste, même si
plus de 20 % des nahdaouie étaient encore en prison au moment où nous
avons construit notre base prosopographique. La plupart sont des exilés
dont l’investissement politique est assez faible. Enfin, il convient de
souligner qu’en Tunisie, aucun activiste d’extrême-gauche des années
1960-1970 92 ne rejoint le mouvement islamiste durant les années 1980-
1990. Ceci, à notre connaissance, serait unique à l’échelle du monde arabe
et musulman.

89. Certaines sections régionales de l’UGTT, notamment à Béja et Tataouine, avaient commencé par
être investies par des militants du MTI dans les années 1980. Mais, en règle générale, excepté
Abdelmajid Kidhaoui qui demeure une figure emblématique de l’islamiste syndicaliste, aucun
nahdaouie n’a occupé de poste de responsabilité nationale dans la centrale syndicale.
90. La Jama’a al islamiyya créée en 1972 se mue en MTI entre 1979 (constitution) et 1981 (demande
de reconnaissance légale). Le MTI devient Ennahdha en 1988.
91. Nous savons qu’une poignée d’islamistes de notre échantillon a rejoint le CPR à Paris en 2002 de
même qu’Abderraouf Ayadi, ancien engagé total à El Amel el Tounsi...
92. C’est toutefois le cas de militants étudiants sur les campus durant les années 1980. Ces derniers
sont, par exemple, proches d’un groupuscule d’extrême-gauche en entrant à l’université puis
rejoignent le MTI. Le cas contraire est possible, du moins durant cette décennie.
282 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Dans le tiers des cas, les militants de l’échantillon sont engagés dans
plusieurs types d’activités : syndicalisme, instances de représentation et
de défense de la profession, militantisme partisan et associatif. On ne peut
compter avec précision le nombre d’acteurs engagés dans telle ou telle
organisation. En effet, le militantisme est multipositionné. Autrement dit,
ces activistes occupent des positions diverses dans le champ de
l’« opposition ». De plus, on ne peut se contenter d’énumérer leurs
appartenances organisationnelles à un instant T, des individus ayant pu
s’affilier au fil du temps à des collectifs différents, en quitter et en rejoindre
de nouveaux. Nous pouvons toutefois regrouper ces activités militantes
en pôles plus ou moins étanches. En effet, les collectifs ne forment pas un
secteur ouvert au sein duquel les acteurs se déplaceraient de manière
aléatoire. Nous soulignerons que le militantisme à la LTDH, le plus
fréquent dans le domaine associatif 93, est corrélé avec l’appartenance au
MDS, au RSP-PDP, au régime, au MIP, au PCOT, au syndicalisme et au
CNLT. Le militantisme syndical, lui, va de pair avec l’appartenance à
Ettajdid (ex PCT) pratiquement indissociable de l’affiliation à l’Initiative
démocratique. Nous retrouvons également dans ce pôle les associations
de défense des immigrés sur le territoire français (l’ATF et la FTCR), la
LTDH, Amnesty international et les associations de défense des
prisonniers d’opinion, les quelques femmes de notre échantillon se
trouvant au sein de l’ATFD et de l’AFTURD. Enfin appartenir ou avoir
appartenu au MTI-Ennahdha exclut des activités précédemment citées.
Ennahdha est simplement corrélé au CPR 94, au PDP 95, aux instances de
représentation et de défense de la profession 96, à l’AISPP et à
Liberté et Équité.

93. Nous avons déjà présenté l’historique de sa création, en étroite relation avec les élites médinales
libérales issus du PSD.
94. Le CPR compte des anciens militants d’Ennahdha exilés en France, notamment des ex-responsables
régionaux de l’UGTE.
95. Le PDP (ex-RSP) rassemble huit anciens d’extrême-gauche de notre échantillon, plus précisément
des proches de Najib Chebbi, son créateur, ayant milité jusqu’à la fin du cycle gauchiste au sein
d’El Amel el Tounsi El Khatt es Sa’id et un ancien islamiste progressiste, Mohamed Goumani.
96. Notamment le Conseil de l’ordre des avocats, l’ancienne association des journalistes tunisiens
(AJT), le Syndicat des journalistes tunisiens (SJT) non reconnu et les associations de défense des
prisonniers d’opinion, notamment l’AISPP.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 283

S’opposer dans les années 1990-2000 ou comment


valoriser ses ressources militantes
La scène politique d’« opposition » des années 1990-2000 semble
divisée en deux espaces dont la sur-visibilité de l’un est le corollaire de la
sous-visibilité de l’autre. Le premier rassure les observateurs qui y
retrouvent leurs repères. Il se compose notamment des partis politiques
d’ « opposition », des instances de défense des professions et des advocacy
NGO’s. Le second, conglomérat complexe de groupuscules jihadistes et de
collectifs opaques, est, sinon jugé moins digne d’intérêt par les analystes,
du moins difficilement accessible au regard extérieur.
Les militants trop jeunes pour avoir vécu le cycle de contestation
gauchiste et connu le mouvement islamiste avant son éradication du
territoire tunisien en 1992 sont absents de cet espace « visible ». Celui-ci
parait littéralement saturé par des activistes nés entre les années 1930 et
1950 et appartenant à notre échantillon. Les jeunes étudiants des années
2000 continuent de militer mais leurs actions collectives sont très peu
médiatisées au niveau national et international. De plus, depuis 1994,
l’université n’est plus un espace de semi-liberté, elle ressemble beaucoup
plus à une « citadelle assiégée » étroitement contrôlée de l’intérieur. En
2008, plus d’un quart des 1 100 individus condamnés en vertu de la loi
anti-terroriste de 2003 sont étudiants (ALTT-CRLDHT, 2008, 17), la
plupart ont tenté de joindre ou joint la résistance palestinienne et
irakienne (id.). Ces jeunes, pour nombre d’entre eux, sans doute d’origine
extra-muros, étant donné leur nom de famille et leurs quelques éléments
biographiques disponibles (id.), ont été socialisés politiquement dans des
lieux liés à l’éducation nationale et sans doute, pour une partie, au sein de
groupuscules jihadistes clandestins. On pourrait les considérer comme les
militants ayant pris le relais des gauchistes et des islamistes de notre
échantillon.
Entre ces deux espaces se trouve l’UGTT. Celle-ci, malgré son rôle
historique du début des années 1950 au milieu des années 1980, est moins
remarquée par les observateurs internationaux que les formations
partisanes et les advocacy NGO’s, [du moins jusqu’à l’obtention du prix
Nobel de la Paix, le 9 octobre 2015 en tant qu’organisation membre du
quartet initiateur du dialogue national de la deuxième moitié de 2013.]
284 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Pourtant, la centrale syndicale n’est pas totalement mise au pas. Lors du


congrès du RCD, le 30 juillet 2008, alors que de nombreux responsables
syndicaux locaux ont été arrêtés à la suite des événements de Redeyef 97,
son secrétaire général, Abdessalem Jerad, n’a pas soutenu la candidature
du président de la République pour les élections présidentielles de 2009 98
contrairement à 1994, 1999 et 2004.
En fait, l’opposition « visible » à Ben Ali est, en général, moins radicale
sur le plan du langage que ne l’était la gauchiste ou l’islamiste. Elle forme
plus exactement un secteur multi-organisationnel, politique et
professionnel, plus ou moins indépendant du régime, au sein duquel
gauchistes, ex-gauchistes, islamistes et ex-islamistes semblent y investir
leurs ressources militantes et professionnelles cumulées 10 à 30 ans
plus tôt.
À partir de 1981, on l’a vu, les autorités ont été plus ou moins
contraintes de rompre avec le parti unique en autorisant d’autres
formations partisanes que le PSD à concourir aux élections municipales
et législatives 99. L’État autoritaire a également créé de nombreuses
associations civiles proches du régime qui se rattachent à l’administration
publique jusqu’à s’y diluer 100. Plus autonomes et contestataires, les
organisations associatives (advocacy NGOs), syndicales ou partisanes qui
forment la « société civile » s’appuient en grande partie sur les principes
de justice et de démocratie (droit des femmes, des diplômés chômeurs,
des prisonniers politiques, lutte pour l’autonomie de certaines
professions – avocature, journalisme –, etc.). Dans une certaine mesure,
ces collectifs interpellent les autorités pour qu’elles reconnaissent les
intérêts de certains secteurs de la société tunisienne. En transaction plus
ou moins soutenue avec le régime, les plus radicaux, c’est-à-dire ceux qui
dépassent les lignes rouges fixées par le pouvoir, essaient de jouer sur
l’« effet boomerang » (Keck, Sikkink, 1998 ; Garon, Moalla, Broustau,
2005), i.e. atteindre le régime au niveau de sa crédibilité internationale,

97. De janvier à juillet 2008, cette ville, de la région minière de Gafsa dans le Sud du pays, a été le
théâtre d’un important mouvement social (Gantin, Seddik, 2008).
98. H.J., entretien avec l’auteur, 2008.
99. Et depuis 1994 aux présidentielles.
100. Des sortes de Governement-organized non governemental organisations (GONGOs) et de Quasi-
autonomous national government organisations (QUANGOs)
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 285

en montrant aux bailleurs de fonds que l’État tunisien ne respecte ni


l’alternance politique, ni les droits de l’Homme et les libertés publiques,
alors qu’il ne cesse de les proclamer – un peu comme le gouvernement
d’Ahmed Ben Salah qui se disait « socialiste » dans les années 1960 et que
les militants du GEAST prenaient au mot, montrant qu’il ne l’était pas.
En fait, ces luttes « démocratiques » pour la défense des intérêts des
différents secteurs sont une affaire d’organisations et d’individus insérés
dans des espaces où le professionnel et le politique, le public et le privé, le
local, le national et l’international s’interpénètrent de plus en plus. Ceci
tranche avec la contestation des années 1960-1980, plus idéologique, et
davantage focalisée sur le milieu étudiant. Les opposants des années 1990-
2000 sont ensuite insérés dans des espaces professionnels et extra-
professionnels, politiques et extra-politiques que l’on pourrait qualifier
d’espaces de valorisation des ressources militantes et professionnelles.
Il n’est guère étonnant à ce titre que ceux-ci soient clivés en termes
d’origine socio identitaire (OSI) étant donné le phénomène de
reproduction sociale mis au jour.
Présentons tout d’abord cette opposition. Notons d’emblée que la
formation partisane la plus importante, le Parti démocrate progressiste
(PDP), compte environ mille encartés. Les formations les plus
groupusculaires telles le Parti du travail patriote démocrate (PTPD) et le
Parti socialiste de gauche (PSG) totalisent moins d’une centaine de
membres à eux deux. Au-delà de leur faiblesse numérique, les partis se
divisent en trois catégories : les illégaux, ceux qui bénéficient d’un statut
légal et d’une représentation parlementaire, et ceux qui bénéficient d’une
reconnaissance légale sans avoir jamais été représentés au parlement.
Soulignons que le fait de posséder des députés est un indice de faible
autonomie vis-à-vis du pouvoir et inversement que l’illégalité sous-tend
une posture politique plus autonome et donc davantage contestataire.
Dans la catégorie des illégaux, outre le parti islamiste Ennahdha –
pratiquement absent du territoire tunisien depuis son éradication en
1992, si ce n’est à travers les réseaux de soutiens aux prisonniers
politiques et les associations de défense des professions, notamment les
journalistes et les avocats, quelques étudiants et dirigeants en contacts
depuis leur sortie de prison en 2006-2008 – se trouve, tout d’abord, le
PCOT (dit le POCT de Hamma Hammami). Il se revendique de l’héritage
286 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

d’El Amel el Tounsi. En 2008, il se réclame encore du marxisme-léninisme.


Notons l’existence du Parti socialiste de gauche (PSG) (ex-El Kotla) créé
par Mohamed Kilani, alter ego de Hamma Hammami au sein d’El
Amel el Tounsi dans les années 1970. En 2006, le Parti du travail patriote
et démocrate (PTPD) se posant en concurrent leur emboîte le pas. Ce
collectif créé par trois dirigeants de la mouvance Cho’la-Watad compte
quelques militants. Sa ligne politique est plus orthodoxe que celle du
PCOT ou du PSG. En témoigne, par exemple, son site internet qui
reproduit en arabe des écrits de Staline et de Mao Tse Toung
(www.hezbelamal.org).
Dès sa création en 2002, le Congrès pour la République (CPR) [futur
parti de la troïka de 2011 à 2014] fondé par Moncef Marzouki, mène
campagne contre la réforme constitutionnelle de 2002 qui autorise le
président de la République à briguer un nouveau mandat en 2004.
Le CPR est tout autant arabiste qu’inspiré d’un discours jacobin
radical 101. Par ailleurs, il n’a jamais été reconnu. Il est le seul, avec le
PDP, à regrouper dans une même formation anciens islamistes et ex-
gauchistes. Il convient enfin de citer Tunisie verte, fondée en 2004 par
Abdelkader Zitouni. Cette formation affiliée au Parti vert européen (PVE)
demeure illégale.
La catégorie des partis reconnus et représentés au parlement
comprend tout d’abord le MDS dont nous avons parlé à plusieurs reprises.
Durant les années 1980, il était le parti le plus important en termes
d’influence politique après le MTI. Il publiait de nombreux communiqués
communs avec le parti islamiste. Il l’aurait même soutenu tacitement aux
législatives de 1981 dans certaines circonscriptions. Il possédait plusieurs
publications. Par ailleurs, à cette époque, il contrôlait les flux d’adhésions
à la LTDH, laquelle bénéficiait d’une notoriété internationale (première
ligue des droits de l’Homme au Moyen-Orient et en Afrique du Nord). À la
suite de la « grande désillusion » des élections législatives d’avril 1989
(élections falsifiées et raz de marée du parti au pouvoir), son fondateur
historique, Ahmed Mestiri, se retire de la vie politique 102. Le MDS se

101. Sa déclaration constitutive stipule par exemple comme objectif politique: « Instauration d’un
tribunal constitutionnel pour protéger les libertés individuelles et collectives, mise en place d’une
structure nationale contre la corruption dont les prérogatives seront étendues pour éduquer, surveiller
et traîner en justice [...] ». Déclaration constitutive du Congrès pour la République, 24 juillet 2001.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 287

rapproche alors du régime ce qui lui permet d’entrer au parlement en


1994 dans le cadre d’un quota de sièges réservés à l’opposition quel que
soit son score électoral 103.
Si le MUP d’Ahmed Ben Salah, de son côté, ne sera jamais légalisé, une
scission du MUP, le MUP2, sera reconnue en 1983, la même année que le
MDS. En 1985, le MUP2 se change en PUP. En novembre 1988, un autre
parti, l’UDU, est créé sous impulsion de la présidence de la République. Il
s’affiche volontiers nationaliste arabe. Son fondateur, Abderrahmane Tlili,
a été de 1981 à 1988 un membre actif du comité central du PSD 104. En
1988, un parti client du régime, le PSP est constitué de manière similaire
par Mounir Béji. En 1993, Il devient le PSL. En 2005, l’un de ses
cofondateurs, Mongi Khamassi, fait sécession pour constituer le PVP, un
parti écologiste, que le régime reconnait en en mars 2006 sans doute pour
qu’il concurrence Tunisie verte.
Quant au PCT, légalisé le 18 juillet 1981 après dix-huit ans d’interdiction,
il fait son aggiornamento au début des années 1990. En effet, lors de son
congrès du 22-23 avril 1993, il affirme vouloir accorder son action avec la
« nouvelle situation du pays » et l’évolution politique internationale depuis
l’effondrement de l’Union soviétique. Sa nouvelle appellation, Ettadjdid,
signifie renouveau. En 2002, on notera la création de l’Initiative
démocratique, une tentative de regroupement de l’opposition « de gauche ».
L’Initiative démocratique apparaît surtout comme un rassemblement de
militants d’Ettajdid, d’anciens gauchistes ou de communistes et
d’indépendants anti-islamistes. Elle a fait campagne aux élections
législatives et présidentielles de 2004 avec l’intention de réunir les forces
d’opposition et de conserver les « acquis parlementaires » d’Ettajdid
(quelques députés par quota) ainsi que ses financements publics.
Le RSP (futur PDP) est créé par Najib Chebbi en 1983. Il rassemble dans
un premier temps des militants d’El Amel el Tounsi appartenant à la
tendance El Khatt es Sa’id 105 parmi laquelle on retrouve Mongi Ellouz et

102. Il la quitte définitivement en juin 1990. Mustapha Ben Ja’afar, entretien avec l’auteur, 2005.
103. L’ensemble des partis de l’opposition reconnue a obtenu officiellement 2,7 % des voix.
104. Sur l’itinéraire de cet acteur, cf. Éric Gobe et Larbi Chouikha (2000).
105. La ligne dominante, plus précisément la tendance des activistes en clandestinité à la fin de la
décennie 1970.
288 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Rachid Khechana 106 ainsi que quelques activistes d’un groupuscule


trotskiste 107. En 1988, le RSP est légalisé par le nouveau régime. En juin
2001, il devient le PDP (effaçant de son intitulé l’ancrage socialiste), le parti
légal le plus critique à l’égard de la politique du gouvernement. Le RSP est
d’abord un projet de rassemblement des forces d’extrême-gauche, initié au
moment de leur décomposition à la fin des années 1970. Dès le début des
années 1980, le noyau fondateur du RSP, fait le deuil de son engagement
gauchiste au sortir de la clandestinité ou de prison. L’évolution du discours
du RSP – PDP amène ce parti, dès le début des années 2000, à concurrencer
directement le régime sur sa faculté à capter les énoncés des bailleurs de
fonds et des organisations internationales. De même, est-il à l’affût des
éléments de discours de légitimité de l’État autoritaire. Par exemple, il est
la première formation partisane d’opposition non islamiste à utiliser un
discours identitaire religieux, en commençant ses communiqués par « Au
nom de Dieu le Clément et le miséricordieux ». En 2006, une femme, Maya
Jribi, a été nommée secrétaire générale du parti, ce qui, en un sens, fait écho
au féminisme d’État promu par Ben Ali.
En 1994, Mustapha Ben Ja’afar rassemble d’anciens membres du bureau
politique du MDS – Abdellatif Abid, Mohamed Bennour et Mouldi Riahi –
autour d’un Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL)108
[futur parti de la troïka de 2011 à 2014] qui profite du mouvement
pétitionnaire 109 d’avril 1993 (l’appel des 200 110) où 200 personnalités, la
plupart indépendantes, dénonçaient la « réduction au silence des voix
discordantes » au sein de la « société civile ». De même, il tire parti de
l’éviction d’une partie des achouristes au sein de l’UGTT – partisans d’Habib
Achour, secrétaire général historique de la centrale (1963-1965, 1970-
1978, 1984-1989 –, ainsi que de la confusion qui règne au sein du PUP et

106. Celui-ci ne milite pas en clandestinité mais participe aux débats constitutifs du RSP dès 1979.
107. Notamment Sadri Khiari, futur fondateur du Rassemblement pour une initiative internationale
de développement (RAID).
108. Le FDTL se veut un parti travailliste moderne promouvant l’alternance démocratique, la justice
sociale et la solidarité sans décourager l’initiative privée. Le parti est membre de l’internationale
socialiste. Il est légalisé en 2002 mais il n’est pas représenté au parlement (Erdle, 2006, 226).
109. Nous ne décrirons pas l’historique de ce type de mouvements. Le lecteur peut se référer à
l’ouvrage de Michel Camau et Vincent Geisser (2003, 256-261).
110. Le texte et le nom des signataires est disponible sur le site www.tunisitri.net.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 289

du RSP à la suite de leur échec électoral en 1994. Il intègre dans ses rangs
Ali Ben Romdhane, ancien secrétaire général adjoint de l’UGTT, considéré
par les Kerkénniens comme le fils spirituel de Habib Achour, Tijani Harcha,
ancien partisan d’Ahmed Ben Salah dans les années 1970 puis dirigeant du
PUP qu’il quitte à l’issue des législatives d’avril 1989, et Omar Mestiri qui
à cette époque s’était éloigné du RSP de Najib Chebbi, son beau-frère.
Le FDTL entend renouer avec la tradition libérale critique des fondateurs
du MDS, Son dirigeant, Mustapha Ben Ja’afar, était dans les années 1960, un
ardent défenseur de l’orientation développementaliste bourguibienne 111
mais proche des libéraux du PSD de part son OSI élite médinale. Proche des
milieux tunisois, en 1977, il participe à la création de la LTDH 112 et du MDS.
La même année, il fonde le Syndicat des médecins hospitalo-universitaires
(SMHU) et prend position notamment dans Er Raï 113 pour les dirigeants
légitimes emprisonnés de l’UGTT. Durant les années 1980, il est membre du
bureau politique du MDS, puis en devient le secrétaire général jusqu’à son
éviction en juillet 1989 114.
En 1998, le Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT),
advocacy NGO’s, est créé par un groupe de militants de divers horizons,
dont Moncef Marzouki, Mustapha Ben Ja’afar et Sihem Ben Sedrine.
L’organisation qui n’a jamais été reconnue, intègre la défense des droits de
l’Homme dans un faisceau de revendications démocratiques (Garon,
Moalla, Broustau, 2005). Elle franchit les lignes rouges que la LTDH n’ose
plus outrepasser après 1992 de peur d’être interdite 115. De fait, le CNLT
est à l’origine des campagnes publiques de dénonciation de l’autoritarisme
les plus médiatisées en Europe. Ces dernières sont relayées en France par
le Comité pour le respect des libertés et des droits de l’Homme en Tunisie
(CRLDHT), fondé à Paris en 1996 par Kamel Jendoubi, un des dirigeants de

111. Mustapha Ben Ja’afar, entretien avec l’auteur, 2005. Sur la biographie de Mustapha Ben Ja’afar,
cf. également Ridha Kéfi (1999).
112. Il en est le vice-président de 1986 à 1994.
113. Quotidien légalisé et créé par Hassib Ben Ammar, élite médinale libérale, fondateur de la LTDH.
114. En mai 1992, les activités partisanes de Mustapha Ben Ja’afar sont suspendues.
115. En effet, la loi sur les associations du 2 avril 1992 promulgue une nouvelle classification des
associations en huit catégories dont une à caractère général. Selon la loi, il est interdit de cumuler des
responsabilités dans différents groupements politiques et/ou associatifs. Il est également défendu à
toute personne privée de ses droits politiques et civiques d’y adhérer. Enfin, aucune demande d’adhésion
ne peut être refusée. Les associations doivent se conformer à ces dispositions sous peine d’être dissoutes.
290 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Cho’la dans la deuxième moitié des années 1970. L’« effet boomerang » se
produit en 2000 avec la large médiatisation des revendications de la grève
de la faim de Taoufik Ben Brik, correspondant tunisien du quotidien
français La Croix (Ben M’Barek, 2003). En 2005, la grève de la faim de huit
personnalités de l’opposition 116 lors du Sommet mondial sur la société de
l’information à Tunis (SMSI) a eu un effet presque comparable 117.
Par ailleurs, on trouve parmi ces advocacy NGO’s deux organisations
reconnues, l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) – une
organisation féministe – et l’Association des femmes tunisiennes pour la
recherche et le développement (AFTURD) – un collectif de Gender
development – créées et légalisées en 1989. Elles accueillent la plupart des
féministes d’extrême-gauche reconverties qui ont fait leurs armes au sein
du GEAST. Citons, en outre, le Rassemblement pour une initiative
internationale de développement (RAID), créé en 1999 par Sadri Khiari,
d’OSI élite médinale, militant trotskiste dans les années 1980, membre actif
du CNLT et cofondateur du groupe « Les Indigènes de la République » en
France, en 2005. Citons également, le Centre tunisien pour l’indépendance
de la justice (CTIJ) fondé en 2002 par un magistrat dissident, Mokhtar
Yahyaoui 118, et enfin l’Association internationale pour le soutien des
prisonniers politiques (AISPP) constituée en 2002 et légalisée en 2004.
Présidée jusqu’en août 2007 par l’avocat Mohamed Nouri, cette dernière
s’occupe de la défense des prisonniers politiques, presque intégralement
islamistes. Elle est secondée par une organisation de défense des droits de
l’Homme indépendante, Liberté et Équité, dirigée, en septembre 2008, par
Mohamed Nouri et Karim Harouni, ex-secrétaire général de l’UGTE,
islamiste libéré en novembre 2007 [ministre du transport de 2011 à 2014].

116. Dont sept appartiennent à notre échantillon.


117. Les principaux animateurs de cette mobilisation avaient tenté, sur une idée de Khémais
Chammari, de jouer sur l’« effet boomerang » en entamant une grève de la faim. L’avocat Mohamed
Abbou, quant à lui est membre d’un parti non reconnu, le CPR. Le 28 février 2005, il publie une tribune
sur la liste de diffusion internet Tunis News dans laquelle il dénonce l’invitation adressée au premier
ministre israélien et compare le président Ben Ali à Ariel Sharon. Il est condamné le 29 avril à trois ans
et six mois de prison. Il est libéré le 24 juillet 2007 (Geisser, Gobe, 2007).
118. En juillet 2001, le magistrat, président de chambre au Tribunal de première instance de Tunis,
avait adressé une lettre ouverte au président de la République pour dénoncer le manque d’autonomie
de la justice en Tunisie. Cette prise de position avait entraîné des sanctions disciplinaires puis sa
révocation de la magistrature tunisienne.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 291

L’opposi on des années 1990-2000 : un pe t milieu


assez homogène

La plupart des figures de l’opposition des années 1990-2000


appartiennent aux mêmes cohortes générationnelles (nées entre 1934 et
1958), et donc, en un sens, aux mêmes réseaux. Nombre d’entre elles sont
entrées en contact à un moment ou un autre de leur trajectoire avec
Ahmed Mestiri et/ou Hassib Ben Ammar, chefs de file militants
d’ascendance des élites médinales/médinaux libéraux au sein du PSD dans
les années 1970, cofondateurs de la LTDH 119 en 1977, promoteurs des
premiers journaux non destouriens peu avant ou peu après l’avènement
du multipartisme (Er Raï, Démocratie, Le phare, L’avenir 120 ).
Ettajdid, le parti communiste tunisien rénové, regroupe une majorité
d’anciens militants du Parti communiste clandestin dont beaucoup sont
de lignée médinale ou élite médinale. Najib Chebbi regroupe au sein du
Rassemblement socialiste progressiste, au début des années 1980, les
militants proches de sa tendance d’El Amel el Tounsi, El Amel el Tounsi
El Khatt es Sa’id dont la plupart sont d’ascendance élite médinale à l’instar
d’Omar Mestiri (neveu d’Ahmed Mestiri) ou de Sihem Bensedrine 121.
Le Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL) de
Mustapha Ben Ja’afar, de filiation élite médinale tunisoise, rassemble une
majorité d’anciens militants du Mouvement des démocrates socialistes
(MDS) d’Ahmed Mestiri et/ou des instances dirigeantes de la LTDH, dont

119. Les modes de cooptation à la LTDH font apparaître des clivages politiques et extra-politiques. Au
début des années 1980, malgré les communiqués communs entre MDS et MTI, seul le MDS contrôle
les flux d’adhérents à la LTDH, du moins jusqu’en 1994. Seuls les islamistes proches des réseaux élites
médinales et médinaux du MDS, ont occupé des positions de responsabilité. Quelques sections locales
comme celle du Bardo dans la banlieue de Tunis comptent des islamistes progressistes sous la
houlette de Slaheddine Jourchi, membre du comité directeur. Un seul nahdhaoui a fait partie de la
direction nationale de la LTDH, Sahnoun Jouhri Ben Aissa Demni, responsable régional d’Ennahdha,
médinal de Bizerte, qui se sépare du MTI en 1991 avec Abdelfattah Mourou, est membre du conseil
national de la LTDH la même année. De même, Walid Bannani, président d’Ennahdha en 1991, en
2008 vice-président du parti exilé à Bruxelles, a créé une section locale à Kasserine dans les années
1980, en partenariat avec le MDS.
120. Nous pourrions ajouter l’hebdomadaire Le Maghreb d’Omar S’habou, élite médinale de Tunis, se
considérant comme libéral. Omar S’habou, entretien avec l’auteur, 2005.
121. Rappelons, afin de nuancer nos propos, la présence d’un ancien islamiste progressiste d’origine
extra-muros, Mohamed Goumani au bureau politique du PDP.
292 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

la plupart sont d’origines médinale et élite médinale de Tunis. Notons,


toutefois, la présence de personnalités d’horizons plus larges parmi les
cofondateurs de ce parti, comme Ali Ben Romdhane, syndicaliste
kerkennien, Tijani Harcha, cofondateur du Mouvement de l’unité
populaire (MUP) d’Ahmed Ben Salah puis dirigeant du Parti d’unité
populaire (PUP) et celle d’Omar Mestiri, qui bien que d’origine élite
médinale, et neveu d’Ahmed Mestiri et provient de l’extrême-gauche.
Le Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT) tend également à
privilégier les individus d’extraction élite médinale. Nous pourrions aussi
citer l’ATFD qui compte nombre de femmes d’origine élite médinale
comme Sana Ben Achour, [sœur de Yadh Ben Achour président de
l’Instance supérieure pour la réalisation des objectifs de la révolution, de
la réforme politique et de la transition démocratique (ISROR) en 2011],
membre de la plus grande parentèle d’oulémas en Tunisie.
Au contraire, dans l’immigration, notamment à Paris, les acteurs
d’origine extra muros sont sur-représentés au sein des collectifs de
défense des droits des immigrés et de lutte contre l’autoritarisme. Ceci
s’explique sans doute par leur plus faible connexité avec les individus
controlant les circuits clientélistes et népotistes et occupant des positions
importantes dans la hiérarchie sociale en Tunisie. Leurs chances de réussir
une mobilité sociale ascendante demeurent, somme toute, plus
importantes dans l’émigration. Autour de Kamel Jendoubi, de filiation
extra-muros, fondateur du Comité pour le respect des libertés publiques et
des droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT), acteur central des réseaux
politiques et professionnels liés à la défense des immigrés, gravitent des
anciens de Cho’la. Lakhdar Ellala, peu influent en Tunisie, d’origine
médinale, agrège à Paris des membres du Parti communiste tunisien
rénové (Ettajdid) autour de l’Association des Tunisiens en France (ATF),
qui sert de relais parisien à l’Initiative démocratique. Par ailleurs, Rached
Ghannouchi, dirigeant historique du mouvement islamiste tunisien,
accueille quelques permanents du parti à Londres, à l’instar de Lotfi
Zitoun, son secrétaire particulier, d’origine extra-muros. Enfin, Mohamed
Ben Salem, « numéro 2 » du bureau politique d’Ennahdha en 2008, de
filiation extra-muros, regroupe autour de lui une poignée de médinaux de
Jerba et, plus généralement, des individus d’ascendance extra-muros ayant
appartenu ou appartenant au mouvement islamiste. Enfin, si le
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 293

recrutement sociologique du CPR marque un net penchant pour les


individus originaires du Sud du pays, notamment des acteurs d’origines
médinale et extra-muros de Jerba/Médenine marqués par le yousséfisme
et l’arabisme, la plupart des membres du PCOT de Hamma Hammami
appartiendraient à des lignées extra-muros, notamment du Nord-Ouest du
pays.
Ainsi, la saturation de l’opposition par les acteurs de filiation élite
médinale/médinale, excepté au sein d’Ennahdha, du CPR et du PCOT, n’est
pas seulement liée à la variable autoritaire qui amène Michel Camau et
Vincent Geisser à conclure que « pour être un opposant indépendant en
Tunisie, il faut d’abord appartenir à l’élite, bénéficiant d’une possibilité de
“repli” sur ses sociabilités professionnelles et familiales : la répression
policière a un prix (au sens propre comme au sens figuré), que seules
certaines élites socioprofessionnelles sont en mesure de payer » (Camau,
Geisser, 2003, 259). Cette saturation s’explique également par la
constitution des réseaux au sein du Néo-Destour-PSD depuis notamment
la fronde des libéraux de filiation élite médinale (Ahmed Mestiri, Hassib
Ben Ammar) au début de la décennie 1970. De même, bien que non dénué
de risque, en témoignent les fréquents passages à tabac, harcèlements et
arrestations périodiques des activistes, l’accès à cet espace de valorisation
des ressources politiques et professionnelles, fonctionne sur le même
mode que l’accès à un simple espace professionnel : inclusion/exclusion en
fonction des règles de la reproduction sociale.

Contesta on poli que ou défense des intérêts sectoriels


et professionnels ?

Au sein de cet espace de valorisation des ressources politiques et


professionnelles, les mobilisations des journalistes et des avocats occupent
une place de choix. Depuis la deuxième moitié des années 2000, celles-ci
apparaissent parfois plus critiques à l’égard du régime que les partis
d’opposition. Or, il convient de ne pas oublier qu’elles demeurent
corporatistes, défendant les intérêts de secteurs bien particuliers
(avocature, champ journalistique). Elles sont limitées dans leur radicalisme
et peinent à refléter un horizon d’attente contestataire/ révolutionnaire
294 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

faisant appel au sentiment nationaliste. En décembre 2003, l’Association


des journalistes tunisiens (AJT) décerne la « Plume d’or » au président Ben
Ali. Au mois de mars, pour cet acte, elle est exclue de la Fédération
internationale des journalistes. Lors d’une assemblée générale
extraordinaire de l’AJT, quelques journalistes reprochent ouvertement à
l’association de ne pas défendre la profession de journaliste et la liberté
d’expression. Lotfi Hajji, ancien militant du MTI, cofondateur du groupe des
islamistes progressistes alors journaliste à l’hebdomadaire Réalités et
également secrétaire général de la section de Bizerte de la LTDH, décide de
créer un syndicat des journalistes dont la vocation serait la défense effective
de la profession. Le nouveau collectif propose de « relever la situation
matérielle [de permettre aux journalistes] d’exercer leur métier, sans avoir
à subir de pression, d’oppression, ou d’arbitraire, ni encore d’atteinte à leur
liberté individuelle 122 ». Puis, Lotfi Hajji quitte Réalités et accepte le poste
de correspondant local à Al Jazeera. Il ne peut exercer ses activités et se
retrouve au chômage. Par ailleurs, il est constamment surveillé par la police
depuis qu’il a été gréviste de la faim lors du SMSI. Le champ professionnel
au sein duquel Lotfi Hajji poursuit sa socialisation professionnelle avec
difficulté puisqu’il ne peut exercer son nouveau métier de journaliste de
télévision – est à « entrée ouverte », et demeure particulièrement propice
à la valorisation des ressources militantes. Le métier de journalisme est en
France, si l’on suit Jérôme Bourdon, une profession en voie de constitution
perpétuelle, contrainte de « réaffirmer continuellement les progrès de la
professionnalisation » (Bourdon, 1992, 57).
En Tunisie, le journalisme relève de la même logique. L’achèvement du
processus de professionnalisation du champ journalistique suppose la
revendication des valeurs libérales qui constituent la charpente de son
modèle professionnel, à savoir le droit à la liberté d’opinion et
d’expression. Cette revendication, ô combien politique dans un régime
autoritaire, participe de la professionnalisation de la profession. Le terrain
d’action du syndicat créé par Lotfi Hajji est clairement corporatiste, il s’agit
en priorité d’améliorer la situation matérielle et morale des journalistes et
de contrôler les attributions des cartes de presse 123 – cartes d’identités

122. Déclaration de constitution d’un syndicat de journalistes tunisiens, 27 mai 2002.


123. Lotfi Hajji, entretien avec l’auteur, 2005.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 295

professionnelles par excellence – distribuées par les autorités


compétentes proches du parti au pouvoir sur des critères clientélistes
(Chouikha, 1992). En conséquence, ce dernier type de revendication
strictement professionnel est une manière de réclamer davantage de
fermeture dans l’accès à cette profession à « entrée ouverte ». En contexte
autoritaire d’atteinte aux libertés d’opinion et d’expression, la
revendication de la professionnalisation du métier de journaliste constitue
une demande éminemment politique. Lotfi Hajji s’était inscrit à l’Institut
de presse et des sciences de l’information (IPSI) parallèlement à ses
activités dans le groupe des islamistes progressistes. Toutefois, il était
entré en journalisme de manière autodidacte grâce à son engagement au
sein de la revue 15/21 et son réseau de sociabilité militant. Reconverti
dans l’opposition, gréviste de la faim, il participe par son activité politique
à la défense des intérêts de son secteur, comme s’il tentait d’en fermer
l’accès à ceux qui partagent un parcours de militant formé au journalisme
sur le tas, comparable au sien.
C’est le cas également avec la profession d’avocat. Celle-ci est une
profession à « entrée régulée », du moins davantage que celle de
journaliste, la sélection à l’entrée demeurant plutôt faible malgré les
procédures formelles 124. L’ordre – véritable arène politique où s’affrontent
une partie des gauchistes, ex-gauchistes, islamistes et ex-islamistes de
l’échantillon ainsi que les membres de la cellule professionnelle du parti
au pouvoir (la Khaliyya) – ne cesse de demander un accès plus régulé au
barreau. Le gouvernement a proposé la création d’un Institut du barreau
qui fixerait le nombre d’entrants dans la profession (Gobe, Ayari, 2007, 5).
En 2006, une loi a été votée, dans cette optique. Elle a été suivie d’une
mobilisation des avocats protestant contre son application, laquelle
« entraînerait la mainmise du pouvoir exécutif sur la profession » (id.,).
Les avocats n’hésitent pas à prendre des risques et à descendre dans la rue.

124. Depuis le début des années 1990, le nombre d’inscrits au tableau de l’ordre augmente de façon
significative ; un DEA de sciences juridiques suffit en effet pour y accéder. La croissance des effectifs des
avocats stagiaires, plus particulièrement dans la capitale, inquiète les dirigeants de l’ordre qui
commencent à évoquer l’encombrement du barreau. Face à l’afflux de nouveaux arrivants, les bâtonniers
successifs ne cessent de demander au ministère de la Justice de mettre en œuvre une réforme donnant
les moyens de contrôler et d’homogénéiser les entrants. Pour ce faire, ils réclament l’unification de
l’accès à la profession et la création d’un institut autnome du barreau (Gobe, Ayari, 2007).
296 LE PRIX DE L’ENGAGEMENT POLITIQUE DANS LA TUNISIE AUTORITAIRE

Ils cadrent leurs revendications à l’aide des éléments de langage de leur


modèle professionnel libéral : respect des droits universels, protection des
libertés fondamentales, liberté d’opinion, d’expression, séparation des
pouvoirs, autonomie de la justice. Toutefois, les principales revendications
que les instances dirigeantes de l’ordre adressent aux institutions étatiques
concernent la fermeture du corps, l’autonomie de la profession par rapport
au pouvoir exécutif et l’élargissement du champ d’intervention de
l’avocat 125. Ces prises de parole contestataires expriment par excellence la
volonté d’une plus grande professionnalisation de ce groupe professionnel.
En régime autoritaire, la défense de la profession, partie intégrante de son
exercice est directement politique.
D’une manière générale, les luttes s’appuyant sur les principes de
démocratie et de justice s’accroissent à mesure que la société tunisienne se
sectorialise et que les groupes professionnels se professionnalisent en
défendant leurs identités sectorielles et leurs intérêts corporatistes. En ce
sens, les avocats tentent de participer davantage à la reconnaissance de
leurs intérêts par le droit. Ils érigent leurs intérêts de corps en valeurs
universelles. Leurs propres revendications de groupe professionnel
deviennent ainsi plus politiques que celles des journalistes. Bien que se
heurtant aux autorités, elles participent finalement et essentiellement d’une
demande de sectorialisation accrue d’un groupe professionnel médiateur
des valeurs centrales de la société et du discours de légitimité du régime.
Nous pourrions recourir au même raisonnement en ce qui concerne les
métiers liés à la défense des droits humains – et à prétention universaliste –
ou à la promotion d’identités particularistes et sectorielles – comme le
gender development (égalité des chances voire affirmative action 126). Ces
métiers plus ou moins lucratifs sont en voie de constitution, i.e. de
professionnalisation dans un espace politico-socioprofessionnel trans-
national. En conséquence et compte tenu du mécanisme de reproduction
sociale mis au jour, il n’est pas étonnant que les acteurs d’OSI extra-muros

125. Les avocats revendiquent aussi la mise en œuvre d’une politique législative permettant
d’accroître leurs revenus en élargissant leur champ d’intervention. Ils revendiquent également la mise
en place d’une couverture sociale au profit de la profession et un accroissement des ressources
destinées au financement de la caisse de retraite et de prévoyance des avocats (Gobe, Ayari, 2007).
126. On pourrait citer notamment le programme européen « Actions positives pour les droits de
citoyenneté des femmes et l’égalité des chances au Maghreb » auquel participe activement l’AFTURD.
LES CONSÉQUENCES BIOGRAPHIQUES DU MILITANTISME ET L’OPPOSITION À BEN ALI 297

soient exclus non pas de l’opposition, mais des métiers en voie de


professionnalisation plus poussée qui la composent. De ce fait, il est
compréhensible qu’ils n’aient guère la possibilité d’y accéder. Même s’ils
ont pu acquérir des compétences politiques à l’université par exemple, ils
ne sont pas mûs par les ressorts propres aux groupes professionnels dont
ils sont, de fait, exclus. Il est dans ce cas difficile pour eux de se « motiver »
pour une contestation de types : défense des droits de l’Homme, lutte
contre l’autoritarisme d’un point de vue démocratique libéral 127, défense
de l’autonomie des professions face à l’arbitraire étatique. En un sens,
l’opposition « visible » est un champ politico-professionnel traversé par
des rapports de force entre des acteurs aux ressources différenciées. Ceux-
ci, tentant d’y conquérir des positions de pouvoir, rejettent dans la loyauté
au régime, la clandestinité totale voire la tentation terroriste, les individus
qui cumulent les handicaps suivants : être jeune, proche de l’islam
politique et d’origine extra-muros.
En fin de compte, pour contester le régime de manière « visible » sans
être criminalisé, dans les années 1990-2000, un gauchiste ou un islamiste
socialisé dans un état antérieur de l’espace socia