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LE CRIME

Le crime évoqué dans L'Amante anglaise s'est


produit dans la région de l'Essonne, à Savigny-
sur-Orge, dans le quartier dit de « La Montagne
Pavée » près du Viaduc du même nom, rue de
la Paix, en décembre 1949.
Les gens s'appelaient les Rabilloux. Lui était
militaire de carrière à la retraite. Elle, elle avait
toujours été sans emploi fixe.
Il y avait eu deux enfants, deux filles.
Le crime avait été commis par la femme Rabil-
loux sur la personne de son mari : Un soir, alors
qu'il lisait le journal, elle lui avait fracassé le
crâne avec le marteau dit «de maçon» pour
équarrir les bûches.
Le crime fait, pendant plusieurs nuits, Amélie
Rabilloux avait dépecé le cadavre. Ensuite, la
nuit, elle en avait jeté les morceaux dans les
trains de marchandises qui passaient par ce via-

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À Savigny-sur-Orge personne ne se souvient
duc de la Montagne Pavée, à raison d'un mor-
plus. Le dossier du crime d'Amélie Rabi lioux
ceau par train chaque nuit.
rejoint définitivement les Archives Judiciaires
Très vite la police avait découvert que ces
trains qui sillonnaient la France avaient tous ceci Nationales en Indre-et-Loire.
en commun : ils passaient tous justement sous
C'est dans la chronique de Jean-Marc Théol-
ce viaduc de Savigny-sur-Orge.
leyre que j'ai appris l'existence du crime d' Amé-
lie Rabilloux. Le génial chroniqueur du Monde
Amélie Rabilloux a avoué dès qu'elle a été
disait qu'Amélie Rabilloux, inlassablement,
arrêtée.
posait des questions pour essayer de savoir le
pourquoi de ce crime-là, qu'elle, elle avait
Je les ai appelés les Lannes. Elle, Claire, Claire
commis. Et qu'elle n'y était pas parvenue.
Lannes. Lui, Pierre, Pi~rre Lannes.
Je dois dire que c'est aussi la grâce- magique
-de Madeleine Renaud qui s'est emparée de ce
J'ai changé aussi la victime du crime; elle est
crime et l'a fait sien, sacré à l'égal de la vérité.
devenue Marie-Thérèse Bousquet, la cousine
germaine de Pierre Lannes, celle qui tient la
M.D.
maison des Lannes à Viorne.

Je crois que la peine d'Amélie Rabilloux a été


considérablement écourtée. Au bout de cinq ans,
en effet, on l'a revue à Savigny-sur-Orge. Elle
était revenue dans sa maison, rue de la Paix.
Quelquefois on l'a encore revue. Elle atten-
dait l'autobus en bas de sa rue.
Toujours elle était seule.
Un jour on ne l'a plus vue.

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Le théâtre du roman de L'Amante anglaise a
été tiré du roman du même nom paru en 1967.
Le théâtre de l'Amante anglaise n'avait jamais
été publié jusqu'à ce jour.

La création de la pièce a eu lieu au Théâtre


Gémier avec Madeleine Renaud, Claude Dau-
phin et Michaël Lonsdale.
Ensuite, pour quelques semaines, la pièce a
été jouée au Théâtre Récamier, rue Barat.
Claude Dauphin était mort, Jean Servais le rem-
plaçait.
C'est en 1976 et 1977 que la pièce a été jouée
au Théâtre d'Orsay, dans sa distribution défi-
nitive, avec Madeleine Renaud, Pierre Dux et
Michaël Lonsdale. Ensuite, pendant près d'un
an, entre 1989 et 1990, elle a été jouée dans la
petite salle du Rond-Point.

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La mise en scène de L'Amante anglaise a été
celle de Claude Régy, que ce soit en France ou
à l'étranger 1 •
L'Amante a toujours été jouée en français et,
par les mêmes comédiens, Renaud, Dux, Lons-
dale à New York, à San Francisco, à Los Angeles,
à Berkeley, à Québec, Ottawa, Toronto, Mon- LE SPECTACLE
tréal et Londres au Royal Court Theater.

La représentation de L'Amante anglaise doit


être sans décor aucun, sur un podium avancé,
devant le rideau de fer baissé, dans une salle
restreinte, «sans décor ni costumes».
La pièce est précédée par le texte suivant,
écrit et enregistré par l'auteur:

«Le 8 avril1949 on découvre en France, dans


un wagon de marchandises, un morceau de corps
humain.
Dans les jours qui suivent, en France et ail-
leurs, dans d'autres trains de marchandises, on
continue à découvrir d'autres morceaux de ce
même corps. Puis ça s'arrête. Une seule chose
manque : la tête. On ne la retrouvera jamais.
1. L'Amante angla!se a aussi été jouée au Théâtre populaire de Grâce à ce qu'on appelle le recoupement fer-
Thi~nv!lle sou~ la directiOn de Charles Torjman avec un grand roviaire l'enquête permet de découvrir que tous
sucees. Et repnse ensuite - l'année d'après je crois me souvenir
au Théâtre de Malakoff avec le même succès. les trains qui ont transporté les morceaux de ce

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corps sont passés - quelle que soit leur desti- tait, repart, s'adosse aux portes, aux murs, quel-
nation - par un même point, à savoir : sous le quefois il se tait pendant de longues secondes.
Pont de La Montagne Pavée, à Viorne, circons-. L'interrogateur est complètement «en allé»
cription de Corbeil. dans le crime commis par cette femme. De temps
Très vite, la commune de Viorne, 2 500 habi- à autre il revient vers nous, on se regarde, puis
tants, 7 5 Portugais, investie de fond en comble il repart. Il est désespéré par elle, pour elle - il
par la police, livre son dépeceur de cadavres: a la lenteur du désespoir, celle, religieuse, d'un
une autre femme, Claire Amélie Lannes, 51 ans, croyant. Au Théâtre Gémier, parfois il montait
ressortissante de Viorne depuis vingt ans, depuis sur la scène et, lentement, il allait derrière elle
son mariage avec Pierre Lannes. et posait ses mains sur ses cheveux et il restait
Dès qu'elle se trouve en face de la police, là jusqu'à la fin. Et elle, elle parlait sous ses
Claire Lannes avoue son crime. Elle dit avoir mains, tout à coup heureuse.
assassiné sa cousine Marie-Thérèse Bousquet,
sourde et muette.
Malgré son évidente bonne volonté tout au
long du procès, Claire Lannes n'a jamais réussi
à donner d'explications à ce crime.»

*
Le premier acteur à entrer sur scène est Pierre
Lannes. Il s'assied, il attend. C'est quand il est
assis que l'Interrogateur apparaît : il était dans
la salle parmi les spectateurs. Il n'a pas de place
fixe au cours de la représentation. Il fait ce qu'il
veut.
Il marche. Il revient sur ses pas, il s'arrête, se

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PIERRE LANNES

L'INTERROGATEUR : Vous voulez bien dire qui


vous êtes?
PIERRE: Je m'appelle Pierre Lannes. Je suis
originaire de Cahors. Je suis fonctionnaire au
ministère des Finances.
L'INTERROGATEUR: Vous habitez Viorne
depuis 1944, depuis vingt-deux ans.
PIERRE : Oui. À part deux ans à Paris, après
notre mariage nous sommes toujours restés ici.
L'INTERROGATEUR : Vous vous êtes marié à
Claire Amélie Bousquet, à Cahors, en 1942.
PIERRE : Oui.
L'INTERROGATEUR: Avant de commencer je
vous rappelle que vous n'êtes pas obligé de
répondre aux questions et que vous pouvez par-
tir quand vous le voudrez.
PIERRE : Oui.
L'INTERROGATEUR: Vous savez sans doute par

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l'instruction qu'elle dit avoir agi seule et que forêt, mais dans une cave, à quatre heures du
vous n'étiez au courant de rien. matin.
L'INTERROGATEUR: Avant ce soir-là, vous
PIERRE: C'est la vérité. . ,, . '';)
L'INTERROGATEUR : Vous avez tout appris ~n n'avez rien soupçonné de ce qm s etait passe.
même temps que la police? PIERRE: Non. Rien.
PIERRE: Oui. J'ai tout appris lorsqu'elle a L'INTERROGATEUR: Je voudrais que VOUS me
avoué, au café Le Balto, le soir du 13 avril. répétiez ce qu'elle vous a dit pour justifier l'ab-
L'INTERROGATEUR: C'est elle qui avait voulu sence de sa cousine Marie-Thérèse Bousquet.
aller au Balto? PIERRE: Elle m'a dit:« Tu sais, Marie-Thérèse
PIERRE: Oui. C'était la première fois qu'on y est partie pour Cahors, très tôt ce matin.» C'était
retournait depuis le crime. Elle m'avait dit d'al- vers sept heures, quand je me suis levé.
ler de l'avant, qu'elle m'y rejoindrait. Elle est L'INTERROGATEUR: Vous l'avez crue?
arrivée avec une valise en déclarant qu'elle par- PIERRE: Je n'ai pas cru qu'elle disait toute _la
tait pour Cahors le soir même. Depuis vingt ans vérité, mais j'ai cru qu'elle en disait une parue.
elle n'était plus allée à Cahors. Je n'ai pas cru qu'elle mentait. .
L'INTERROGATEUR: Vous avez toujours cru ce
Silence. qu'elle vous racontait? . .
Il y avait un policier en civil au Balto. On a PIERRE : Oui. Ceux qui la conna1ssa1ent la
commencé à parler du crime. À faire des sup- croyaient. Je croyais que si, autrefois, elle m'~vait
positions. Quelqu'un, pour faire le malin, a dit menti sur certains points de son passé, mamte-
qu'il savait, que le crime avait été commis dans nant elle ne mentait plus du tout.
la forêt, à cinquante mètres du Pont de la Mon- L'lNTERROGATEUR : Sur quel passé?
tagne Pavée. PIERRE: Celui d'avant notre rencontre. C'est
L'INTERROGATEUR: Qui? loin, ça n'a rien à voir avec le crime.
PIERRE: Moi. (Arrêt.) Je ne sais pas ce qui m'a L'INTERROGATEUR : Vous n'avez pas été étonné
pris. (Un temps.) Alors elle est allée vers le policier par le départ de votre cousine? . .
et elle a dit que non, que ce n'était pas dans la PIERRE: Si. Très. Mais j'avoue que J'al surtout

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pensé à la maison, à ce qu'elle allait devenir L'INTERROGATEUR : Et avec Alfonso, auntit-
pendant son absence, une catastrophe. j'ai ques- elle pu partir? , . .
tionné ma femme. Elle m'a raconté une histoire PIERRE: Non, même avant, non, ça na Jamais

qui tenait debout, que Marie-Thérèse était par- • été sentimental ce qu'il y a eu entre Marie-
tie voir son père, qu'elle voulait le revoir avant Thérèse et Alfonso. C'était une sorte de commo-
sa mort, qu'elle reviendrait dans quelques jours. dité, vous comprenez. Ce que je n'ai pas pensé
L'INTERROGATEUR : Ces quelques jours passés, du tout c'est qu'elles avaient pu se disputer.
vous lui avez rappelé la chose? L'INTERROGATEUR: Qu'est-Ce que VOUS avez

PIERRE : Oui. Alors elle m'a dit : « On est aussi compté faire?
bien sans elle, je lui ai écrit de ne pas revenir. » PIERRE: M'arranger pour faire mettre Claire

L'INTERROGATEUR: Vous l'avez encore crue? dans une maison de repos avant d'aller à Cahors
PIERRE: J'ai cru qu'elle me cachait quelque rechercher Marie-Thérèse. De cette façon j'au-
chose mais je n'ai pas cru qu'elle me mentait, rais pu annoncer à Marie-Thérèse que j'étais
toujours pas. seul désormais, que le travail serait moins dur.
L'INTERROGATEUR: Mais plusieurs supposi- L'INTERROGATEUR: Autrement dit ce départ

tions vous ont traversé l'esprit? était pour vous une aubaine pour vous séparer
PIERRE: Oui. La seule que j'ai retenue était de Claire?
celle-ci : que Marie-Thérèse était partie parce PIERRE: Oui. Pénible, mais quand même. Je

qu'elle avait eu assez de nous tout d'un coup, peux·aller jusqu'à dire une aubaine inespérée.
qu'elle n'avait pas osé nous le dire. L'INTERROGATEUR: Et si Marie-Thérèse Bous-

L'INTERROGATEUR: Quelles autres supposi- quet avait refusé de revenir malgré le départ de
tions auriez-vous pu faire, connaissant Marie- Claire? Vous y aviez pensé?
Thérèse comme vous la connaissiez? PIERRE : Oui. j'aurais pris quelqu'un d'autre.

PIERRE: Qu'elle avait pu partir avec un homme, Je ne peux pas tenir ma maison tout seul.
un Portugais; les Portugais s'en fichent qu'elle L'INTERROGATEUR: Mais en vous débarras-

so~t sourde et muette. Ils ne parlent pas le fran- sant de Claire de la même façon?
çais. PIERRE: Oui. Encore davantage. Une per-

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sonne nouvelle n'aurait pas pu se faire à la pré- L'INTERROGATEUR: Elle allait rarement à
sence de Claire dans la maison. Paris?
L'INTERROGATEUR: C'est pour toutes ces, rai- PIERRE : Depuis quelques années, oui, rare-
sons que vous n'avez pas insisté pour en savoir ment.
davantage sur le départ de Marie-Thérèse? À part ce voyage à Paris, que ce soit pendant
PIERRE : Peut-être. Mais il y a aussi que j'ai ou après le crime, elle a dû passer ses journées
très peu vu Claire pendant ces jours-là. Il a fait dans le jardin.
beau, elle est restée dans le jardin. C'est moi qui L'INTERROGATEUR: Il paraît qu'elle a toujours

suis allé faire les courses en rentrant du bureau. passé beaucoup de temps dans ce jardin. Alors,
L'INTERROGATEUR: Elle ne mangeait pas? qu'elle est la différence? .
PIERRE: Pas beaucoup. Je crois qu'elle man- PIERRE: C'est-à-dire aucune. Il n'y avait plus
geait la nuit. d'heures dans la maison sans Marie-Thérèse, elle
Un matin j'ai vu que le pain avait diminué. pouvait y rester autant qu'elle voulait, jusqu'à
L'INTERROGATEUR: Elle était très abattue pen- la nuit.
dant ces cinq jours? L'INTERROGATEUR: Vous ne l'appeliez pas?

PIERRE : Quand je partais elle était dans le PIERRE: Je n'avais plus envie de le faire.

jardin. Quand je rentrais elle y était encore. Elle Elle me faisait un peu peur depuis quelque
ne me voyait pas, je lui étais devenu étranger - temps, depuis qu'elle avait jeté le transistor dans
tout à fait. Je ne crois pas qu'elle était abattue. le puits. Je croyais que c'était la fin. .
Je parle de la période qui a suivi le crime. Pen- L'INTERROGATEUR: Cette peur n'était pas aussr

dant la période du crime, si je me souviens bien, un soupçon?


une fois, oui je l'ai trouvée endormie sur le banc, PIERRE: Peut-être mais pas sur ce qui s'est

dans le jardin, elle paraissait exténuée, morte. passé. Comment voulez-vous? .


Le lendemain, je l'ai trouvée tout habillée vers L'INTERROGATEUR: Vous l'avez revue depms

deux heures de l'après-midi. Elle m'a dit qu'elle qu'elle est arrêtée? .
allait à Paris. Elle est revenue tard, vers dix PIERRE : Oui, je suis allé à la pnson le lende-

heures du soir. main, on m'a laissé la voir.

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L'INTERROGATEUR: Elle a dit, paraît-il, qu'elle
L'INTERROGATEUR: Quel effet VOUS fait-elle
maintenant? a rencontré Alfonso une fois, vers deux heures
PIERRE: Je ne comprends plus rien, même à
du matin, quand elle allait au Pont de la Mon-
moi-même. tagne Pavée avec son sac à provisions.
L'INTERROGATEUR: Vous aviez peur de quoi? PIERRE : Alors je ne sais pas.

PIERRE: En l'absence de Marie-Thérèse, de


On a interrogé Alfonso avant son départ?
L'INTERROGATEUR: Oui. Il a nié l'avoir ren-
tout.
L'INTERROGATEUR: Marie-Thérèse la surveil-
contrée depuis le crime. Mais il dit qu'il la ren-
lait? contrait souvent dans le village, la nuit, cela
PIERRE : Oui, il le fallait. Gentiment, n'ayez depuis des années. .
PIERRE: C'est vrai? Ce n'est pas possrble.
crainte. J'avais peur qu'elle fasse un scandale,
L'INTERROGATEUR: À moins qu'Alfonso ne
qu'elle se supprime ... Vous savez après des évé-
nements pareils, on croit se rappeler de choses dise pas la vérité? .
PIERRE: Non, s'il l'a dit c'est vra1.
qu'on n'a peut-être pas pensées.
L'INTERROGATEUR: Qu'est-ce qu'elle disait
L'INTERROGATEUR: Vous n'êtes pas allé à la
cave pendant ces jours-là? d'Alfonso?
PIERRE: Elle n'en parlait pas plus que du reste.
PIERRE: J'y vais pour chercher du bois l'hiver.
Là, il faisait chaud, on ne faisait plus de feu. Quand il venait couper du bois el~~ était contente,.
D'ailleurs, elle m'à dit: «Marie-Thérèse a Elle disait : « Heureusement qu rl y a Alfonso a
emporté la clef de la cave, n'y va pas. » Viorne.»
L'INTERROGATEUR: je ne suis pas là pour VOUS
L'INTERROGATEUR: Vous aviez peur qu'elle se
supprime ou bien vous l'espériez? interroger sur les faits, comme vous le savez~
PIERRE : Je ne sais plus.
mais sur le fond. C'est votre avis sur elle qur
L'INTERROGATEUR: Je voudrais VOUS deman- importe.
der votre avis : vous croyez qu'elle a agi seule PIERRE : Je comprends.
L'INTERROGATEUR: Pourquoi, d'après vous, a-
ou que quelqu'un l'a aidée?
PIERRE: Je suis sûr : seule.
t-elle dit qu'elle avait rencontré Alfonso?

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PIERRE : Peut-être au fond, oui. Mais elle était
PIERRE: Elle l'aimait beaucoup, alors norma-
le~:~t elle aurait dû ne rien dire là-dessus pour
plus fine que lui quand même.
Qu'est-ce qu'on dit d'elle, vous vous êtes ren-
lm eviter des ennuis. Je ne sais pas.
L'INTERROGATEUR : Le soir du 13 avrÜ, au seigné?
Balto, vou~ avez dit - devant le policier- qu, Al- L'INTERROGATEUR: Maintenant on dit ce
fonso savait tout sur le crime. Pourquoi? qu'on dit toujours: qu'un jour ou l'autre ... elle
P!ERRE: Je ne réponds pas à cette question. devait passer aux actes ... Avant, je ne sais pas
, ~ INTERRO~ATEUR: Si quelqu'un, dans Viorne, ce qu'on disait d'elle.- Personne ne dit que vous
etait susceptible de savoir' qui était-ce? avez été malheureux avec elle.
PIERRE : Lui - Alfonso. Elle sait qu'il a quitté PIERRE: J'ai toujours caché la vérité sur la vie

la France? qu'elle me faisait mener. C'était l'indifférence


L'INTERROGATEUR: Non. Je cherche qui est complète depuis des années.
cett.e femme, Claire Lannes, et pourquoi elle dit Elle ne nous regardait plus. À table elle tenait
avOlr commis ce crime. Le reste m'est égal. Elle, les yeux baissés. On aurait dit qu'on l'intimidait,
~Ile ne donne aucune raison à ce crime. Alors, qu'elle nous connaissait de moins en moins à
Je cherche pour elle. mesure que le temps passait. Quelquefois j'ai
E~t-ce que vous compreniez qu'elle ait de l'af- pensé que ç'avait été la présence de Marie-Thé-
fection pour Alfonso? rèse qui l'avait habituée à se taire, et même, il
PIERRE: C'était un homme qui vivait dans une m'est arrivé de regretter de l'avoir fait venir.
caba~e dans la forêt, en haut, vous savez. Il Mais comment faire autrement? Elle ne s'occu-
travaillait chez les uns et chez les autres. C'est pait de rien. Sitôt les repas terminés elle retour-
comme ça qu'on l'a connu. À Viorne on disait nait dans le jardin ou bien dans sa chambre, ça
qu'Alfonso éta~t un peu simple - vous compre-
dépendait du temps.
nez. Il ne. p~rlait.pas beaucoup lui non plus. Elle, L'INTERROGATEUR: Qu'est-ce qu'elle faisait
elle, devait Imagmer des histoires sur lui.
dans le jardin ou dans sa chambre?
L INTERROGATEUR : Ils ne se ressemblaient pas
PIERRE: Pour moi elle devait dormir.
un peu?
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L'INTERROGATEUR: Personne. Elle non plus
Un temps.
peut-être. , . ,
L'INTERROGATEUR: Vous n'alliez jamais la Elle dit qu'une fois- elle n'a pas precise quand
voir, lui parler? c'était- elle vous a demandé s'il vous était déjà
PIERRE: Non. Il aurait fallu vivre avec elle arrivé de rêver que vous commettiez un crime.
pour le comprendre. De temps en temps c'était Vous vous en souvenez?
quand même nécessaire que je lui parle. Pour PIERRE : Le juge m'a déjà posé la question .. Il

les gros achats, les réparations de la maison, je y a deux ou trois ans il me semb,le. Un, matm;
la mettais au courant, j'y tenais, elle était tou- Je me suis souvenu vaguement quelle rn a parle
jours d'accord, remarquez, surtout pour les d'un rêve de crime. j'ai dû lui répondre que ça
réparations. Un ouvrier dans la maison, ça lui arrivait à tout le monde, que ça m'était arrivé
plaisait beaucoup, elle le suivait partout, elle le à moi aussi.
regardait travailler. Parfois même c'était un peu L'INTERROGATEUR: Et vous disiez la vérité?
gênant pour l'ouvrier, enfin le premier jour, PIERRE: Oui. Une fois surtout. Un cauchemar.
après il la laissait faire. Au fond, c'était une L' INTERROGATEU R: Quand?
PI E RRE: Un peu avant qu'elle pose cette ques-
espèce de folle qu'on avait dans la maison, mais
tranquille, c'est pourquoi on ne s'est pas méfié tion, je crois. j'appuyais sur un bouton, tout
assez. Au fond, oui. Il ne faut pas chercher ail- sautait et ...
leurs. L'INTERROGATEUR: Qui était tué?
Vous voyez c'est à ce point que je me suis P IERRE: ...

demandé si elle n'avait pas tout inventé, si c'était L'INTERROGATEUR: Vous n'êtes pas forcé de
bien elle qui avait tué cette pauvre fille ... Les répondre, je vous le rappelle. . .
PIERRE: Je sais. Mais il faut b1en, une foi~,
empreintes digitales concordent? N'est-ce pas?
répondre. C'était Marie-Thérèse Bousquet. Ma1s
L'INTERROGATEUR :Je ne sais rien sur ce point.
e n même temps, dans le cauchemar, je pleurais
PIERRE : Elle, une femme, où a-t-elle trouvé la
parce que je m'apercevais que je m'étais trompé
force? ... Il n'y aurait pas les preuves, vous ne le
de personne. Je ne savais pas clairement qui
croiriez pas vous non plus?
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devait mourir mais ce n'était pas Marie-Thérèse. Dans ce récit imaginaire que vous avez fait le
Il me semble que ce n'était pas ma femme non soir de l'aveu qui c'était?
plus. PIERRE: Ce n'était plus personne. C'était la
L'INTERROGATEUR: Vous n'avez pas cherch~
forme du rêve seulement.
à vous rappeler? L'INTERROGATEUR: Est-ce que vous avez parlé
PIERRE: Si, mais je n'ai pas réussi. de ce rêve à votre femme, je veux dire dans le
Ça n'a rien à voir avec ce qui vient de se passer, détail?
pourquoi me questionnez-vous là-dessus?
L'INTERROGATEUR: Je VOUS rappelle que VOUS
Pause.
n'étiez pas forcé de répondre. Je remarque que PIERRE: Surtout pas, non. Je ne lui racontais
vous avez tué tous les deux la même personne, rien de pareil. Si je lui ai parlé de ce rêve c'était
vous en rêve, elle en réalité. pour la tranquilliser, parce qu'elle m'avait ques-
PIERRE: Mais moi je savais que je me trompais.
tionné.
L'INTERROGATEUR: L'erreur ne devait pas
Et puis, elle était indiscrète, elle ne compre-
faire partie de votre rêve de crime, c'est tout de nait pas qu'il y avait des choses à ne pas dire. Si
suite après que vous avez dû la corriger. je lui avais raconté mon rêve de Marie-Thérèse,
PIERRE : Comment?
elle aurait été capable d'en parler à table, devant
L'INTERROGATEUR: Par un deuxième rêve.
elle, la pauvre.
Vous avez dû faire un deuxième rêve dans lequel L'INTERROGATEUR: Elle n'entendait pas.
vous avez pleuré. PIERRE: Mais elle comprenait tout au mou-
PIERRE: C'est possible. Je n'y suis pour rien. vement des lèvres, tout. Rien ne lui échappait
L'INTERROGATEUR: Bien sûr. D'ailleurs vous
de ce que vous disiez. Tandis que ma femme, il
n'avez pas dû commettre le même crime, votre fallait un temps fou pour lui raconter une his-
femme et vous- à travers Marie-Thérèse - que toire très simple. Des heures. Elle oubliait tout
ce soit en rêve ou en réalité. Vos véritables vic- du jour au lendemain.
times devaient être différentes. j'étais un homme très seul avec elle.

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qu'elle n'avait jamais existé. C'était une enfant
L'INTERROGATEUR: Elle n'oubliait pas tout de
la même façon? par certains côtés.
La télévision, elle la comprenait à sa façon,
PIERRE: Non, je simplifie ... Elle avait sa
bien sûr, mais au moins elle ne posait pas de
mémoire à elle. De Cahors, par exemple, elle 6e
question.
souvenait comme si elle l'avait quitté la veille, L'INTERROGATEUR : Elle lisait le journal?
oui c'est vrai. PIERRE: Elle prétendait qu'elle le lisait, en fait,
L'INTERROGATEUR : Vous la trompiez beau- elle lisait les titres et puis elle le posait. Moi qui
coup? la connais je vous dis qu'elle ne lisait pas le
PIERRE : Tous les hommes l'auraient trompée.
journal.
Je serais devenu fou si je ne l'avais pas trompée. L'INTERROGATEUR: Elle faisait semblant?
Elle devait le savoir, ça lui était égal. PIERRE: Non, elle ne faisait pas semblant. Elle
L'INTERROGATEUR: Et elle, de son côté? ne faisait semblant de rien. Même pas. Elle
PIERRE: Je ne crois pas qu'elle m'ait trompé croyait qu'elle lisait le journal, c'est diffé;,en~.
jamais. Non pas par fidélité mais parce que pour Une fois, il y a bien dix ans de ça, elle s etait
elle tout se valait. Même au début, quand on ... mise à lire avec passion vous savez ces bêtises,
j'avais le sentiment qu'un autre aurait été à ma ces petits illustrés pour les enfants. Ça m'avait
place, il aurait fait l'affaire, sans différence. agacé. Elle les chipait dans les pupitres des élèves
L'INTERROGATEUR: Elle aurait donc pu passer quand elle était femme de service à l:école. Je
d'un homme à l'autre tout aussi bien? lui avais interdit d'en rapporter et pms comme
PIERRE : Oui, mais tout aussi bien elle pouvait elle avait continué je les avais déchirés. Après
rester avec le même. j'étais là. elle s'est découragée, elle n'a plus rien lu.
L'INTERROGATEUR: Vous pouvez me donner
Pour les illustrés, c'est donc à cause de moi si
un exemple de ce qu'elle comprenait le moins? elle n'en lisait plus. C'était pour son bien.
Que c'est triste, quand même, pauvre femme.
PIERRE: Les choses de l'imagination surtout.
L'INTERROGATEUR: Qui?
Une histoire inventée, une pièce à la radio par
PIERRE: Claire, ma femme.
exemple, on n'arrivait pas à lui faire admettre
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Un jour, c'était vers cette époque des illustrés, façon curieuse, un peu comme si elle avait récité
je l'ai forcée à me lire un livre à voix haute, un des phrases écrites.
peu chaque soir, des récits de voyages. Un livre Je me souviens, sur les fleurs du jardin. Elle
instructif et amusant. Ça n'a rien donné. j'ai' disait: «La menthe anglaise est maigre, elle est
abandonné. La moitié de ce livre c'est tout ce noire, elle a l'odeur du poisson, elle vient de
qu'elle a lu de sérieux dans sa vie. l'île des Sables. »
L'INTERROGATEUR: Ça ne l'intéressait pas?
Silence.
PIERRE: C'est-à-dire, elle ne voyait pas l'inté-
rêt d'apprendre, elle ne savait pas apprendre. L'INTERROGATEUR: Qu'auriez-VOUS fait si VOUS
On décrivait un pays, elle oubliait celui de la aviez continué vos études?
veille. j'ai laissé aller. On ne peut pas s'opposer PIERRE: j'aurais aimé entrer dans l'industrie.
à quelqu'un qui ne veut pas se relever. L'INTERROGATEUR: Vous avez dit qu'elle était
L'INTERROGATEUR: Vous avez fait quelles sans imagination ou ai-je mal compris?
études? PIERRE: Vous avez mal compris. Non. Elle ne
PIERRE: J'ai la première partie du baccalau- comprenait pas l'imagination des autres. Ma~s
réat. J'ai dû abandonner mes études quand mon son imagination à elle était très forte. Elle devait
père est mort. Mais j'ai toujours essayé de me tenir une place plus grande que tout le reste.
tenir au courant. J'aime la lecture. L'INTERROGATEUR : Vous ne connaissiez rien
L'INTERROGATEUR: Est-ce que vous pourriez de cette imagination?
dire d'elle qu'elle est sans intelligence aucune? PIERRE : Presque rien. Ce que je crois pouvoir
PIERRE: Non. Je ne le dirai pas. Tout d'un dire c'est que les histoires qu'elle inventait
coup, sur quelqu'un, elle faisait une remarque auraient pu exister. Elles partaient d'une base
qui étonnait. Il lui arrivait aussi- dans ses crises juste, elle n'inventait pas tout. Par exemple, _il
- d'être très drôle. Quelquefois elles faisaient lui arrivait de se plaindre de reproches que Je
les folles avec Marie-Thérèse; je vous parle du ne lui faisais pas, mais que j'aurais très bien pu
début, quand Marie-Thérèse venait d'arriver lui faire, qui auraient été justifiés. Comme si elle
chez nous. Quelquefois aussi elle parlait d'une avait lu dans ma pensée.

36 37
Les gens l'intriguaient en bloc et pas dans le
Il lui arrivait aussi de nous rapporter des
détail. Je crois que pendant tout un temps Marie-
conversations qu'elle croyait avoir eues avec des
Thérèse l'a intéressée. Au début surtout. Elle
passants. Personne n'aurait pu croire qu'elle les
se demandait comment elle faisait pour vivre.
inventait. '
Elle se l'était demandé pour Alfonso aussi.
Pause. L'n~TERROGATEUR: Elle devenait Alfonso? Elle
L'INTERROGATEUR: Elle ne souffrait pas de devenait Marie-Thérèse?
PIERRE: Presque. Elle coupait du bois pendant
vieillir à votre avis?
deux jours comme Alfonso. Ou bien elle se met-
PIERRE: Pas du tout. C'était son meilleur côté.
tait de la cire dans les oreilles pour être sourde,
Ça réconfortait quelquefois.
et elle faisait des gestes comme Marie-Thérèse.
L'INTERROGATEUR: Comment le saviez-vous?
Il aurait fallu la voir. C'était difficile à supporter.
PIERRE: Je le savais.
L'INTERROGATEUR: Est-ce qu'elle ne voyait pas
Pause. les autres comme incomplets, vides, avec l'envie
de les remplir, de les finir, avec ce qu'elle inven-
L'INTERROGATEUR: Que diriez-VOUS d'elle?
PIERRE: Rien ne restait en elle, c'était impos- tait, elle?
PIERRE: Je vois ce que vous voulez dire. Non,
sible qu'elle apprenne quoi que ce soit. Elle était
ç'aurait été plutôt le contraire. Elle devait voir
comme fermée à tout et comme ouverte à tout
' les autres comme s'ils avaient été impossibles à
on peut dire les deux choses, rien ne restait en
connaître par les moyens habituels, la conver-
elle, elle ne gardait rien. Elle fait penser à un
sation, le sentiment. Justement comme des blocs.
endroit sans portes où le vent passe et emporte
L'INTERROGATEUR: Elle était pleine de quoi?
tout.
Dites le premier mot qui vous vient à l'esprit?
Je me demande encore comment elle a réussi
PIERRE: Je ne sais pas. Je ne peux pas. D'elle?
à apprendre à lire, à écrire.
L'INTERROGATEUR: Pourrait-on dire qu'elle
D'elle-même, pleine d'elle-même.
L'INTERROGATEUR: Mais elle, qui?
était sans curiosité aucune?
PIERRE : Peut-être elle ne savait pas qui.
PIERRE: Non plus. Sa curiosité était à part.

39
38
Un temps. naux elle pouvait écrire tout ce qui lui passait
par la tête.
L'INTERROGATEUR. Ç a vous ennme. ou ça vous L'INTERROGATEUR: Elle n'a jamais revu cet
. , .
mteresse de parler d'elle? . agent après son mariage avec vous?
PIERRE : À ma connaissance, non, jamais.
PI~RRE: Ça m'intéresse. Plus que je n'aurais
pense. Elle avait été très malheureuse avec lui. Je
L'INTERROGATEUR.· Et de vousr"' crois qu'elle voulait l'oublier.
PIERRE: Oui. L'INTERROGATEUR: Quand?
PIERRE : Quand elle m'a connu, elle voulait
L'INTERROGATEUR. Elle n'' . . . .
lettres? . ecnvait Jamais de l'oublier.
PIERRE . Ell ' . . L'INTERROGATEUR: C'est pour l'oublier qu'elle
Ma· . . ~ a ecn~ aux JOurnaux, autrefois.
s'est mariée?
[; . Is depms dix ans, Je crois qu'elle ne l'a plus
PIERRE: Je ne sais pas.
,ait.· Non., .Elle ne devait presque plus savoir L'INTERROGATEUR: Pourquoi l'avez-vous
ecnre.
C h D ailleurs
f elle n'avait pl us personne à
épousée?
a ors, sau cet oncle - le père de M . Th, PIERRE : Physiquement elle me plaisait beau-
' A' . ane- e-
rese. qm aurait-elle écrit;J coup. Je peux dire que j'étais fou d'elle de ce
L'INTERROGATEUR: À ce~ homme l'a d point de vue. Ça m'a sans doute empêché de
Cahors? , gent e
voir le reste.
PIERRE .. Comme n t connaissez-vous
. son e . L'INTERROGATEUR: Le reste?
tence? xis-
PIERRE: Son caractère tellement bizarre, sa
,.L'INTERROGATEUR: Ell e en a parlé au J·uge folie.
d mstruction. L'INTERROGATEUR: Avez-vous réussi à lui faire
. . Non ' J·e n e cr ms
PIERRE. . pas. Imaginer qu'elle oublier l'agent de Cahors à votre avis?
pouvai~ donner des nouvelles, en demander, c'est PIERRE: Je ne crois pas, c'est le temps, à la
I~pos~Ible quand on la connaît. Autant ue de longue, ce n'est pas moi. Et même si c'était moi,
1 Imagmer en train de lire • Tandis qu' aUXjOUr-
q . je ne l'ai pas remplacé.

40 41
. L'INTERROGATEUR: Elle n PIERRE: Je l'ai appris deux ans après notre
Jamais? e vous en parlait
manage.
PIERRE . jamais
M . . L'INTERROGATEUR: Comment?
Et qu'en ~ême t~m ais J~ savais ~u'elle y pensait. PIERRE: À ce moment-là j'étais militant dans
savais aussi. ps e e voulait l'oublier.je le un parti politique. Je voulais me présenter aux
C'est à cause de lui qu'on n'est ·am . , élections municipales. Ce souvenir est lié à la
passer nos vacances 1,a- b as On m' J . dais
" alles politique parce que c'est un copain originaire
avait cherché à . · avait It qu'il de Cahors qui l'avait su par hasard qui me l'avait
avoir son adress .
L'INTERROGATEUR. V _e,je me méfiais. dit. Dans le parti on avait très peu de conver-
la perdre? . ous temez donc à ne pas sations personnelles. On a vite parlé d'autre
.PIERRE : Oui, malgré tout rn A , chose.
miers temps du . , erne apres les pre- L'INTERROGATEUR: Vous ne lui en avez pas
' manage.
LINTERROGATEUR: Vous parlé, à elle?
parlé de l'agent de Caho ;. ne lui avez jamais PIERRE: Non.
rs.
PIERR E : Non. L'INTERROGATEUR: Votre attitude avec elle
d L'INTERROGATEUR: El le vous avait demande' n'a pas été modifiée?
e ne pas le faire? PIERRE : Si, dans le mauvais sens, forcément.

PIERRE: Non M . Je savais qu'elle ne se serait pas tuée si moi je


u'elle l'a· . . ais pour m'entendre dire
q , Imait encore ' ce n',e t a1t
. pas la pe · l'avais quittée.
L INTERROGATEUR. V me. L'INTERROGATEUR: Avant de l'apprendre, est-
, , . . ous etes d'un c
A
,
a eviter de parler d . aractere ce que vous auriez pensé que c'était une femme
e ce qm vous fa "t ff .
PIERRE . Ou. . . I sou nr?
. I, Je sms comme ça. capable de se suicider?
PIERRE: Ça ne m'a pas tellement frappé de
, Un temps. l'apprendre. Alors c'est que je devais l'en croire
L INTERROGATEUR: Vous . ' capable. Mais pour ce qu'elle vient de faire, non,
essayé de se tuer , sa~Iez qu elle avait bien entendu.
. , a cause de lm;> Q • 11 , , .
jetee dans un étan g.;. . u e e s etait L'INTERROGATEUR : Vous êtes sùr?

42 43
PIERRE: ... . sars
nantje . quej·e n'ai jamais aimé aucune femme
L'INTERROGATEUR: Pourquoi ne l'avez-vous ·e l'ai aimée elle.
jamais quittée? comme J . Elle ne le sait pas.
L'INTERROGATEUR.
PIERRE : Elle tenait mal la maison mais très vite
PIERRE: Non., . Vous connarsslez l'exis-
Marie-Thérèse est venue et ça n'a plus été un
L'INTERROGA rE UR . nt de VOUS marier
problème. (Un temps.) Il y a eu une période où je tence de cet autre homme ava
l'aimais encore trop pour la quitter- même si je
souffrais de son indifférence. Ensuite, quandj'ai avec elle? t as empêcher une
PIERRE .
. 0 u1.· On ne peu . P , Et pms
.
eu d'autres femmes, cette indifférence, au lieu e de trente ans d'avorr un passe. ,.
de me faire souffrir, me charmait. Elle avait femm . , . ''aurais passé sur n lm-
·e voulais l'avoir a m~l, J
J
encore des moments de coquetterie. Elle jouait · l'avmr
à être une visiteuse. Longtemps elle a gardé un porte qum pour
L'INTERROGATEUR.
.V 0
us auriez pu éviter de
sourire très jeune. Et puis un jour ça a été fini. vous marier avec elle. ,
L'INTERROGATEUR: Vous êtes marié sous le
PIE RRE :Je n'y ai pas pense.
régime de la séparation de biens? .
Il y a mainte~ant vmgt-qua tre ans, comme
PIERRE : Oui. De mon fait à moi.
dans une autre vle. . Vous regrettez de l'avoir
Elle avait le revenu d'une maison à Cahors.
L'INTERROGATEUR. à votre existence?
L'INTERROGATEUR: Aviez-vous peur de ce
épousée quand vous pensez ., . fait
qu'elle aurait fait si vous l'aviez quittée? rette tout ce que J al ·
PIERRE : J e reg . Mais elle plus que le reste?
PIERRE: Non. Elle serait sans doute retournée
L'INTERRO~ATEUR. elle des moments de bon-
à Cahors. Il n'y aurait pas eu de quoi avoir peur.
PIERRE :J'al eu avec ne ne pourrait
L'INTERROGATEUR: Il n'a jamais été question heur personnel que person
de divorce entre vous?
PIERRE: Non. regretter. . eux vous dire, c'est
À travers tout ce que Je p . , essez n'est-
Peut-être que je n'ai jamais rencontré de à elle seulement que vous vous mter '
femme que j'aime assez pour la quitter, elle. J'ai ce pas? .
cru le contraire une ou deux fois mais mainte- L'INTERROGATEUR : 0uL

44 45
P!ERRE : À cause de ce crime?
L'INTERROGATEUR: Elle ne parle jamais de
[;L .INTERROGATEUR.
. ,. · · C'est -a' -d'Ire que ce cnme
.
cette façon j'imagine?
a ait que Je rn Intéresse à elle.
PIERRE : Pourquoi? PIERRE : Non. Elle ne fait jamais de réflexions
sur la vie.
~'INT~RR~GAT~UR: Parce que c'est quelqu'tin
qm ne s est Jamais accommodé de la vie. Est-ce que je vous apprends quelque chose sur
elle?
Un temps . L'INTERROGATEUR: Et moi?
. PIERRE : Ce qu~ je :ous dis d, elle vous amène- PIERRE: ...
t-I! ,vers une explicatiOn d u cnmer
. " L'INTERROGATEUR: Je ne comprends pas
. L INT.ER,ROGA TEUR : Vers plusieurs ex lica- pourquoi vous êtes resté vingt-deux ans avec
tiOns, differentes de celles qui m', t . p elle.
, l' . e aient venues
a espnt avant de vous entendre Ma' . , . PIERRE: Avec elle j'étais libre. Cette liberté-là
1 d · , · Is Je n ai
pa~ e roit d .en retenir une seule dans le texte je ne l'aurais eue avec personne d'autre. Per-
qm est en tram de se faire. sonne. Je sais que ce ne sont pas des motifs très
PIERRE : Ça ne sert à rien, ce sont des mots brillants mais c'est la vérité. Je me disais que si
On, ne peut pas revenir en arrière. . je l'avais trompée, elle, elle que j'avais tellement
là ~<:~TERROGATEUR: Ce que vous venez de dire aimée, j'aurais trompé les autres encore bien
. . : sont ?es mots. On ne peut pas revenir davantage mais beaucoup moins librement. Et
e? arnere » fait partie de votre langage habituel puis longtemps elle m'a plu, c'était plus fort que
n est-ce pas? '
moi. Une fois, dans ce parti politique, j'ai ren-
d'~I~~R~: Il me semble, oui, j'ai parlé comme contré une femme avec qui j'aurais aimé vivre.
~ Itu e. Comme un imbécile. Elle était libre. Elle m'a attendu deux ans.
L INTER.ROGA TEUR : Pourquoi dites-vous ça~ Je disais à Claire que j'allais en déplacement
~ou.s le dites machinalement comme vous ave~ et c'était avec l'autre que j'étais. Une fois nous
dit 1autre phrase?
sommes allés sur la Côte d'Azur. Quinze jours.
PIERRE: Oui, c'est vrai.
À Nice. Il était entendu qu'après ce voyage je

46
47
L'INTERROGATEUR: Si on vous demandait quel
devais décider soit de quitter Claire, soit de
rompre avec cette femme. J'ai rompu. rôle vous avez eu dans la vie de Claire Bousquet,
L'INTERROGATEUR: Pourquoi? que répondriez-vous?
PIERRE: Peut-être parce qu'elle était jalouse. Un temps.
Toutes les confidences que je lui avais faites sur
Claire, elle s'en était servie ensuite pour l'ac- PIERRE: Je ne me suis jamais posé la questi?n.
cabler. Ça m'a dégoûté. L'INTERROGATEUR, lent: C'est une question
L'INTERROGATEUR: Vous n'avez jamais été qui n'a pas grand sens. Mais on peut quand même
tenté ... Il n'y a jamais rien eu entre Marie-Thé- y répondre.
rèse Bousquet et vous?
Un temps.
PIERRE: Mettons que ça m'ait traversé l'esprit
quelquefois, mais sans plus. Je ne suis pas un
PIERRE: Je ne vois pas le rôle que j'ai eu dans
homme à avoir des histoires de ce genre.
L'INTERROGATEUR: Des histoires de ce sa vie. .
L'INTERROGATEUR: Que serait-elle devenue Sl
genre? ...
vous ne l'aviez pas épousée?
PIERRE : Oui, avec quelqu'un qui travaillait chez
PIERRE: Un autre homme l'aurait épousée.
moi et qui, de plus, était la cousine de ma femme.
Elle aurait eu la même vie. Elle aurait décou-
C'était très facile avec Marie-Thérèse, on a
ragé tous les hommes comme e.lle, m'a déco~­
dû vous le dire?
ragé. Ils l'auraient sans doute qmttee, eux.' ma~s
L'INTERROGATEUR: On m'a dit qu'on l'avait
elle en aurait retrouvé d'autres. De cela Je sms
souvent vue avec des Portugais, le soir, dans
la forêt. Mais elle n'a jamais eu d'aventure sui- sûr. . . ' 11
Vous vous souvenez, je vous a1 d1t qu e e
vie? .
m'avait menti sur certames choses de son passe.
';J

PIERRE: Non. A ma connaissance, non. Elle


L'INTERROGATEUR: Oui. ·
était heureuse ici, je crois. PIERRE: C'étaitjustement sur ce point qu'avant
notre rencontre elle avait eu beaucoup d'amants.
Un temps.

48 49
L'INTERROGATEUR: Tout de suite après son L'INTERROGATEUR: Les gens de Viorne, les
suicide? commerçants, vos voisins, disent qu'il n'y avait,
PIERRE: Oui, pendant deux ans. Je l'ai apptis apparemment, jamais de drames entre vous.
après le mariage. PIERRE: C'est vrai, jamais.- Même pas.
L'INTERROGATEUR : Elle vous a menti? Ou elle Qu'est-ce qu'ils disent d'autre? .
ne vous en a pas parlé? L'INTERROGATEUR: Ils disent que VOUS avtez,
PIERRE: Elle ne m'en a pas parlé comme ç'au- effectivement, des liaisons avec d'autres femmes,
rait été normal et ensuite, quand je l'ai ques- et même avec des femmes de Viorne. Que votre
tionnée, elle a nié. femme l'admettait.
L'INTERROGATEUR: Donc, il vous est arrivé de Avant l'arrivée de Marie-Thérèse Bousquet,
lui parler de son passé? elle s'occupait quand même un peu de votre
PIERRE : Cette fois-là, oui. ménage?
L'INTERROGATEUR: Après, plus jamais? PIERRE : Oui mais sans goût, vous voyez. Elle
PIERRE: Non. Un rôle dans sa vie ... nettoyait très bien. La cuisine, elle n'a jamais su
la faire.
Silence.
PIERRE: Si personne ne l'avait épousée, elle
Un temps.
aurait continué à coucher avec tout le monde L'INTERROGATEUR: Après l'arrivée de Marie-
jusqu'à la vieillesse, et alors? Je n'ai pas de pré- Thérèse que faisait-elle dans la maison?
jugés comme les putains ou les femmes qui font PIERRE : De moins en moins de choses chaque
la vie. Ça n'aurait pas été plus mal.
année.
L'INTERROGATEUR: Ç'aurait été mieux? . ";l
L'INTERROGATEUR: Ma1s qu01.
PIERRE: Oh, vous savez, même avec l'agent de PIERRE: Elle faisait sa chambre. Uniquement.
Cahors je suis sûr qu'elle n'avait pas d'idées sur Elle l'a toujours faite, très bien, à fond, tous les
la vie qu'elle aurait voulu avoir avec lui, je veux
jours. - Trop. . . .
dire sur une façon de vivre plutôt qu'une autre Elle faisait sa toilette. Ça lm prenait au moms
qu'elle aurait choisie. une heure le matin.

50 51
Pendant. des PIERRE: Sûr. Pourquoi?
mené , années,
. elle s'est b eaucoup pro-
. e:
smt a Vwrne, soit à Paris - Elle Il .
au cmema à Paris. . a att
L'INTERROGATEUR: Jamais Marie-Thérèse
Bousquet n'a pris de vacances?
PIERRE: Elle n'était pas domestique chez nous,
Ou bien elle allait voir Alfon so couper . du bo·
- El! e regardait la t, 1, . . ts. ne confondez pas, elle aurait voulu s'en aller
affaires elle ne 1 _e evlSlon. Elle lavait ses quinze jours, elle aurait pu. Elle était tout à fait
• vou att pas q M ·
les touche Q · . ue a ne-Thérèse
était d · m . satt. ce qu'el! r: · ·
e latsatt encore? elle libre.
L'INTERROGATEUR: Mais elle ne l'a jamais fait?
ans ce Jardm et puis ';l on ne .
Depuis des années dès 1 ·. satt plus. PIERRE: Non jamais. La vraie maîtresse de
dans ce J·ardin s ' 1 b e prmtemps, elle était maison c'était elle.
' ur e anc 1 . Depuis vingt et un ans
difficile à croire mat·s c' . -. e sats que c'est L'INTERROGATEUR :
, est vrat.
L INTERROGATEUR . Ma . Th, , . Claire, votre femme, mangeait donc la cuisine
bien la c . . "" . ne- erese fatsait très de Marie-Thérèse Bousquet; à l'exclusion de
msmer
PIERRE:
• . ., À mon a vi s, c ',etatt . une excellente toute autre?
PIERRE: Oui, pourquoi?
Cmsmtere. ·
C'était une cuisine très bonne, variée, saine.
L'INTERROGATEU . S · .
u'au R . a cmsme était meilleure L'INTERROGATEUR: Il n'y avait jamais de
q cune autre?
PIERRE .· Oui 'J., e't ats
· souvent dehor . drame non plus entre les deux femmes?
. PIERRE: Non. Bien sûr,je ne pourrais pas tout
comparer. C'était chez . . S,Je pouvats
mieux. · mot que Je mangeais le à fait vous l'affirmer, je les laissais toute la jour-
née seules et souvent plusieurs jours d'affilée -
L'INTERROGATEUR. V ~
elle la cuisine de sa . ~tre"" emme appréciait- mais je ne crois pas.
cousiner L'INTERROGATEUR: Cherchez bien.
PIERRE : 1e crois oui El! • ·
là-dessus. ' · e n a Jamais rien dit PIERRE: Je cherche.
Non, je ne vois rien.
L'INTERROGATE UR . 0 R"ten, vous êtes sûr? L'INTERROGATEUR: Comment Claire en par-

Silence. lait-elle?

52 53
PIERRE: Normalement. Une fois, elle m'a PIERRE: Marie-Thérèse.
appelé et elle l'a montrée du doigt de loin, de L'INTERROGATEUR : Et le calme de la maison
la porte de la cuisine. Elle riait. Elle m'a dit : n'en était pas dérangé pour autant? .
«Regarde-la, de dos elle ressemble à un· petit PIERRE : On pensait qu'il aurait été dérangé SI
bœuf.» On a ri sans méchanceté. C'était vrai. on l'avait laissée faire.
Quelquefois, l'hiver, je les retrouvais le soir L'INTERROGATEUR: Quoi par exemple?
en train de jouer aux cartes toutes les deux. PIERRE : Elle brûlait tous les journaux à la fois
Non, tout allait bien. dans la cheminée. Elle cassait des choses, des
L'INTERROGATEUR : Cette entente est très rare assiettes, souvent. Elle cachait, elle enterrait. Sa
entre des gens qui habitent ensemble. ' montre, son alliance qu'elle prétendait avoir
_PIERRE: Je sais. II aurait mieux valu qu'il en perdues, je suis sûr qu'elles. sont dans, le jar,din.
smt autrement. Elle découpait aussi. Une fms, elle a decoup~ ses
L'INTERROGATEUR: Vous le pensez vraiment? couvertures. Mais il suffisait de ne pas laisser
PIERRE.: Oui. J'ai peut-être été bercé par ce traîner les allumettes, les ciseaux, c'est tout.
calme .. Aill~urs que c.hez moi je dormais mal, je L'INTERROGATEUR: Mais quand Marie-Thé-
trouvais qu on parlait trop, que ce n'était pas rèse était absente?
propre. On dirait que je viens de me réveiller. PIERRE: Nous ne la laissions jamais seule dans
L'INTERROGATEUR: Vous avez dit tout à la maison. Nos chambres étaient fermées à clef.
l'heure que Marie-Thérèse surveillait Claire. Elle aurait fouillé partout.
.-;J
Vous avez ajouté : gentiment. L'INTERROGATEUR: Pour trouver qum.
PIERRE: Surtout les derniers temps, oui, c'était PIERRE: Ça c'était la folie, la vraie. Pour trou-
néce~saire. ~laire faisait parfois des ... bêtises, qui ver ce qu'elle appelait« des traces», qu'il fallait
auraient pu etre dangereuses. Marie-Thérèse me faire disparaître.
prévenait. Je 1'envoyais dans sa chambre ou dans L'INTERROGATEUR: La nuit, rien n'était fermé?
le jardin. Le mieux c'était de la laisser seule. PIERRE: Il me semble que, parfois, Marie-Thé-
L'INTERROGATEUR: Quand VOUS n'étiez pas là rèse fermait la cuisine. Lorsqu'elle passait la nuit
qui l'envoyait dans sa chambre? avec des Portugais, peut-être.

54 55
L'INTERROGATEUR: Elle les recevait dans sa L'INTERROGATEUR: Que comptez-vous faire,
chambre? vous y avez pensé? . .
PIERRE: Ça a dû arriver. Une fois monté dal)s PIERRE: Je vais vendre la maison. Je vais aller
ma c~ambre je ne m'occupais plus de ce qui se vivre ailleurs. Dans le Midi.
passait en bas.]' estime que Marie-Thérèse était
libre de recevoir qui elle voulait. Silence.
L'INTERROGATEUR : Vous n'avez rien entendu
la nuit du crime? Elle était indifférente, mais elle n'était pas
~a ~hambre était au second étage.
, PIERRE =. cruelle, n'est-ce pas?
J entendais a peme les bruits du rez-de-chaussée. PIERRE: Jeune fille, elle était très douce au
L'INTERROGATEUR: Vous n'avez rien entendu? contraire. Je crois qu'elle l'était restée. .
PIERRE: J'ai entendu quelque chose comme L'INTERROGATEUR: Quels étaient les senti-
un bruit de porte. ments de Marie-Thérèse à son égard?
L'INTERROGATEUR: Donc vous n'avez rien PIERRE: Elle devait bien l'aimer. Mais elle s'en
entendu la nuit du crime. occupait moins que de moi . Claire ne pousse pas
PIERRE: Il n'y a pas eu de cris. les gens à s'occuper d'e~le.
L'INTERROGATEUR: Et maintenant, vous avez L'INTERROGATEUR: A parler d'elle comme
quitté votre maison? nous le faisons, il ne vous apparaît pas que cer-
PIERRE: Oui. J'ai pris une chambre à l'hôtel taines choses auraient pu être évitées?
des Voyageurs. PIERRE: Un autre que moi, plus attentif, plus
L'INTERROGATEUR: Vous êtes retourné au sensible aurait peut-être compris qu'elle allait à
Balto? la catastrophe. Mais je crois qu'il n'aurait pas
PIERRE: Non. Je vais au bar de l'hôtel. pu l'empêcher de se produire.
L'INTERROGATEUR: Pourquoi n'y êtes-vous pas L'INTERROGATEUR : Vous ne vous souvenez de
retourné? rien qui aurait pu annoncer le crime ces der-
PIERRE :Je veux rompre avec mon passé, même ni ères années?
avec les bonnes choses. PIERRE : De rien, non.

56 57
. ';>
Parce que, à mon avis, voyez, une minute avant L'INTERROGATEUR: Elle l e salt.
de la tuer elle ne pensait pas qu'elle allait la PIERRE: Je ne crois pas. Non.
tuer. Vous ne croyez pas? Ils se connaissaient depuis l'enfan~e. Et. ce
qu'elle était à vingt ans, lui seul po~valt le .dire.
Un temps.
À bien réfléchir, remarquez que Je ne vm~ pas
L'INTERROGATEUR : Elle ne vous avait pas qu'elle ait beaucoup changé dep~is que Je ,la
demandé de renseignements sur le recoupement connais. Comme si la folie l'avait conservee
ferroviaire? jeune. . . ,
PIERRE: Non. Contrairement à ce qu'on croit, L'INTERROGATEUR: Comment Imagmer a par-
cette solution elle a dû la trouver sur le moment. tir de ce qu'elle est aujourd'hui comment elle a
Elle cherche la nuit dans Viorne, avec son sac pu avoir un si grand amour avec cet homme de
elle va vers le Pont de la Montagne Pavée, un Cahors?
train passe et - voilà - elle trouve. Je la vois PIERRE: Seule, de son côté, sans doute. Comme
comme si j'y étais. le reste.
L'INTERROGATEUR: La tête, vous n'avez
aucune idée? Un temps.
PIERRE: Aucune. j'ai cherché à tout hasard • ';>
L'INTERROGATEUR: Elle s'ennuyait.
dans le jardin. Rien. PIERRE: Non. Elle ne s'ennuyait pas. Que pen-
L'INTERROGATEUR: Qu'est-Ce que VOUS diriez
sez-vous?
sur les raisons? Co mme vous, Je crois
L'INTERROGATEUR :
PIERRE: Je dirais la folie.Je dirais qu'elle était
qu'elle ne s'ennuyait pas.
folle depuis toujours. Que sa folie se montrait à Vous savez, il paraît qu'elle parle beaucoup
elle quand elle était seule dans sa chambre, dans
quand on l'interroge: , .
le jardin surtout. Là des choses terribles devaient PIERRE : Tiens. Mals c est possible.
lui traverser l'esprit. Ce qu'il aurait fallu c'est
interroger cet homme, l'agent de Cahors. Mais Silence.
il est mort l'année dernière.

58 59
. Je dois vous dire que lorsqu'elle a jeté le tran- L'INTERROGATEUR : Si quelqu'un dans Viorne
Sistor dans le puits, j'ai demandé au docteur de était susceptible de deviner ce qu'elle avait fait
venir la voir. Il devait passer cette semaine. qui était-ce?
L'INTERROGATEUR: Elle avait aussi jeté vos PIERRE : Si Alfonso avait été intelligent il l'au-
lunettes dans le puits? rait deviné. Il était sans doute plus près d'elle
PIERRE: Oui. Les siennes aussi. que n'importe qui d'autre dans Viorne.
L'INTERROGATEUR: Comment le savez-vous? L'INTERROGATEUR: Vous n'avez pas de papiers
PIERRE: Je l'ai vue de la fenêtre de ma écrits par elle, même il y a longtemps?
chambre. PIERRE: Non, je n'ai rien.
. Et .elle a dû jeter la clef de la cave. On ne l'a L'INTERROGATEUR: Nous n'avons pas le
Jamais retrouvée. moindre papier écrit par elle.
L'INTERROGATEUR: Pourquoi à votre avis a- PIERRE: Il y a deux ou trois ans, j'ai trouvé
t-elle jeté les lunettes? des brouillons de ces lettres qu'elle écrivait aux
PIERRE: J'ai pensé que c'était pour m'empê- journaux. C'était à peine lisible, criblé de fautes.
cher .de lire le journal, donc d'apprendre qu'il Je les ai jetés.
Ya~ait eu u.n crime à Viorne. Maintenant je crois L'INTERROGATEUR: De quoi s'agissait-il?
qu elle avait une autre raison. PIERRE : Elle demandait des conseils pour la
L'INTERROGATEUR : Pour que le désastre soit menthe anglaise, comment la garder dans la mai-
complet aussi? son, l'hiver. La menthe, elle écrivait ça comme
PIE.RRE : Pour qu'il soit enfermé est le mot qui amante, un amant, une amante.
me vient. Mais elle a écrit sur le corps?
Elle avait traîné le poste de télévision dans le L'INTERROGATEUR: Oui. Toujours les deux
couloir, contre la porte de la chambre de Marie- mêmes mots. Sur les murs aussi : le mot Alfonso
!hérèse et elle l'avait recouvert d'une vieille sur un mur. Et sur l'autre mur le mot Cahors.
JUpe à elle. Je l'ai remis où il était. Elle ne s'en Sans faute.
est même pas aperçue. Le lendemain elle était PIERRE, lent : Alfonso. Cahors.
arrêtée. L'INTERROGATEUR: Oui.

60 61
PIERRE : Oui. Vous avez dans l'idée que j'ai souhaité ce
L'INTERROGATEUR: Vous avez encore quelque drame qui me débarrasse de Claire n'est-ce pas?
chose à dire sur le crime? L'INTERROGATEUR: Oui.
PIERR.E : C' ~st très difficile de vous exprimér PIERRE : Mais qui m'aurait soigné, qui aurait
ce que Je crois. continué à faire la cuisine après la mort de Marie-
Je crois que si Claire n'avait pas tué Marie- Thérèse?
Thérèse, elle aurait fini par tuer quelqu'un L'INTERROGATEUR: Une troisième femme.
d'autre. Vous l'avez dit.
L'INTERROGATEUR: Vous? C'est ce qui va se passer. Vous allez acheter
PIERRE: Oui. Puisqu'elle allait vers le crime une nouvelle maison et prendre une domes-
. '
peu Importe qui était au bout, Marie-Thérèse tique.
ou moi ... PIERRE: C'est vrai, oui.
L'INTERROGATEUR: La différence entre Marie- Je vous demande de continuer. Je voudr~is
Thérèse et vous quelle était-elle? que vous alliez jusqu'au bout de votre pensee.
PIERRE: Moi je l'aurais entendue venir. Je suis prêt à tout croire, et des autres et de
L'INTERROGATEUR: Qui aurait-elle dû tuer mor.
dans la logique de sa folie? L'INTERROGATEUR: Je crois que VOUS ne SOU-
PIERRE : Moi. haitiez pas seulement vous débarrasser de. Claire,
L'INTERROGATEUR : Vous venez de dire Marie- mais aussi de Marie-Thérèse - vous devtez sou-
Thérèse ou moi. haiter que les deux femmes disparaissent de votr:
PIERRE: Je viens de découvrir le contraire - vie afin de vous retrouver seul. Vous avez du
là- maintenant. rê;er de la fin d'un monde. C'est-à-dire du
L'INTERROGATEUR: Pourquoi vous? recomm~ncement d'un autre. Mais qui vous
PIERRE: Je le sais. aurait été donné.
L'INTERROGATEUR: Comment êtes-vous à
l'hôtel?
PIERRE : Pas mal.

62
CLAIRE LANNES

L'INTERROGATEUR: Claire Lannes, vous habi-


tez Viorne depuis quand?
CLAIRE: Depuis que j'ai quitté Cahors- à part
deux ans à Paris.
L'INTERROGATEUR: Depuis votre mariage avec
Pierre Lannes.
CLAIRE: Oui, c'est ça.
L'INTERROGATEUR: Vous n'avez pas d'en-
fants?
CLAIRE : Non.
L'INTERROGATE U R: Vous ne travaillez plus?
CLAIRE: Non.
L'INTERROGATEUR: Quel était VOtre dernier
travail?
CLAIRE : Femme de service à la communale.
On rangeait les classes.
L'INTERROGATEUR: Vous avez reconnu être

65
l'auteur du meurtre de Marie-Thérèse Bous- CLAIRE: Il était sur la route, assis sur une
quet, votre cousine. pierre, à fumer. On s'est dit bonsoir.
CLAIRE : Oui. L'INTERROGATEUR : Quelle heure était-il?
L'INTERROGATEUR: Vous reconnaissez aussi CLAIRE : Entre deux heures et deux heures et
n'avoir eu aucun complice? demie du matin je crois.
CLAIRE: ...
L'INTERROGATEUR: Il n'a pas eu l'air étonné?
L'INTERROGATEUR: Avoir agi seule? Il ne vous a pas demandé ce que vous faisiez là?
CLAIRE : Oui.
CLAIRE: Non, lui-même était sur la route, alors.
L'INTERROGATEUR: Vous persistez à dire que
L'INTERROGATEUR: À quoi faire d'après VOUS?
votre mari ignorait tout de ce que vous avez
CLAIRE : À attendre le jour peut-être.
fait?
L'INTERROGATEUR: Vous ne trouvez pas
CLAIRE: Il ne s'est jamais réveillé. Je ne
extraordinaire qu'il ne vous ait pas posé de ques-
comprends pas ce que vous voulez.
L'INTERROGATEUR: Parler avec vous.
tions?
CLAIRE: Non.
CLAIRE : Du crime?
L'INTERROGATEUR : Il ne VOUS a pas fait peur
L'INTERROGATEUR: Oui.
CLAIRE: Ah. quand vous l'avez vu?
CLAIRE: Non. Qui êtes-vous, un autre juge?
L'INTERROGATEUR: Nous allons commencer
par ces tr.Yets la nuit, entre chez vous et le Pont L'INTERROGATEUR : Non.

de la Montagne Pavée. Vous voulez bien? CLAIRE: Est-ce que je suis obligée de vous

CLAIRE : Oui. répondre?


L'INTERROGATEUR : A vez-vous rencontré L'INTERROGATEUR: Non. Pourquoi, cela vous

quelqu'un pendant ces trajets? ennuie de répondre?


CLAIRE: Je l'ai dit au juge. Une fois j'ai ren- CLAIRE: Non, je veux bien répondre aux ques-
contré Alfonso. C'est un homme qui coupe du tions sur le crime et sur moi.
bois à Viorne. L'INTERROGATEUR: Vous avez dit au juge ceci:
L'INTERROGATEUR: Je sais. « Un jour, Marie-Thérèse Bousquet faisait la

66 67
cmsme ... » vous n'avez pas fini la phrase et je CLAIRE: Non. Je l'ai vue parce qu'elle venait
vous demande de la finir avec moi. de changer sa coiffure. Son co~ était à l'air. .
CLAIRE: Je veux bien ... Elle faisait la cuisinç, L'INTERROGATEUR: Cette coiffure changeait-
c'était le soir, je suis rentrée dans la cuisine, je elle aussi son visage?
l'ai vue de dos et j'ai vu qu'elle avait comme une CLAIRE: Non, pas son visage.
tache sur le cou, là. ' .
L'INTERROGATEUR; Quan d etait-Ce.
';l

Qu'est-ce qu'ils vont me faire? CLAIRE : Il faisait encore froid.

L'INTERROGATEUR: On ne sait pas ~ncore. L'INTERROGATEUR: Qui était Marie-Thérèse

C'est tout ce que vous vouliez dire sur ce jour- Bousquet? . , . , .


là? CLAIRE: C'était une cousme a mo1. Elle etait

CLAIRE : Quand elle était morte la tache était sourde et muette de naissance. Il avait bien fallu
encore là, sur le cou. Je me suis rappelée l'avoir lui trouver quelque chose à faire. Elle était très
vue avant. forte. Elle était toujours contente.
L'INTERROGATEUR: Pourquoi en avez-vous On m'a dit que du moment que je suis .u ne
parlé au juge? femme on va seulement me mettre en pnson
pour le restant de mes jours. .
CLAIRE: Parce qu'il me demandait des dates.
L'INTERROGATEUR : Vous trouvez JUSte ou
J'ai essayé de me rappeler quand et quand. Entre
injuste d'être enfermée?
les deux moments où j'ai vu cette tache il a dû
CLAIRE: Juste. Et injuste.
se passer quelques nuits peut-être. • • • ';l
L'INTERROGATEUR: Pourquoi InJUSte.
L'INTERROGATEUR: Pourquoi n'avez-vous pas
CLAIRE: Parce que. Ce n'est pas la peine d'ex-
fini cette phrase avec le juge?
pliquer. .
CLAIRE : Parce que ça n'avait rien à voir avec
L'INTERROGATEUR: Pour votre man vous ne
le crime. Je m'en suis aperçue au milieu de ma trouvez pas ça injuste? Je veux dire de votre
phrase.
part? .
L'INTERROGATEUR: Vous n'aviez jamais vu CLAIRE: Non, pas vraiment. C'est mieux que
cette tache avant? la mort. Et puis ...

68 69
L'INTERROGATEUR: Quoi? L'INTERROGATEUR : Pourquoi pas?
. CLAIRE: Je n'aimais pas tellement cet homme, CLAIRE : Pourquoi?
Pierre Lannes. L'INTERROGATEUR: Ce n'est que lorsque la
L'~NTERROGATEUR: Pourquoi avait-il fait ~enir tête sera retrouvée qu'on sera tout à fait sûr que
Mane-Thérèse Bousquet? c'est bien elle qui a été tuée.
C~AIRE: Pour aider. Et ça ne coûtait rien. CLAIRE: Avec seulement ses mains retrouvées
L ~~:ERROGATEUR: Ce n'était pas pour faire
ce serait suffisant. On les reconnaît. Demandez
la cmsme?
à mon mari.
CLAIRE: Quand il l'a fait venir, non, il ne savait
L'INTERROGATEUR: Sans dire où vous l'avez
pas qu'elle faisait bien la cuisine. C'est parce que
A • •
cachée, pouvez-vous dire quand vous l'avez
ça ne coutalt nen. Après seulement il a
co~mencé à lui donner de l'argent. cachée.
CLAIRE: Je me suis occupée de la tête en der-
L INTERROGAT~UR: Vous dites toujours que
nier, une nuit. Quand tout a été fini. j'avais
vous avez tout dit à la justice mais ce n'est pas
tout à fait vrai. cherché très longtemps quoi en faire. Je ne trou-
CL_AIRE : Vous me questionnez pour savoir ce
vais pas. Alors, je suis allée jusqu'à Paris. Je suis
que je n'ai pas dit? descendue à la porte d'Orléans. J'ai marché jus-
L'INTER.ROGATEUR.: Non. Vous me croyez?
qu'à ce que je trouve et j'ai trouvé. Alors je suis
CLAIRE. Je veux bien vous croire. j'ai tout dit devenue tranquille. Je ne comprends pas ce que
sauf pour la tête. vous voulez .
. Quand j'aurai dit où est la tête, j'aurai tout Qu'est-ce qu'il a dit de moi mon mari?
dit. L'INTERROGATEUR: Plutôt du bien. Il a dit que

L'INTERROGATEUR: Quand le direz-vous? vous aviez changé depuis quelque temps. Que
c.LAIRE: Je ne sais pas. Pour la tête j'ai fait ce vous parliez très peu. Un jour vous lui avez dit
qu'Il fallait. J'ai eu du mal. Encore plus que pour que Marie-Thérèse Bousquet ressemblait à une
le reste. bête.
Je ne sais pas si je dirai où est la tête. CLAIRE : J'ai dit «à un petit bœuf». Si vous

70 71
cr~yez que c'est parce que je l'ai dit que je l'ai L'INTERROGATEUR: Non.
tuee, vous vous trompez. Je l'aurais su. CLAIRE : Alors, écoutez-moi. Il y a eu deux
L'INTERROGATEUR: Comment? choses: la première c'est que j'ai rêvé que je la
c~AIRE: Au moment où le juge m'en a pa;lé. tuais. La deuxième c'est que lorsque je l'ai tuée
.L INTERROGATEUR: Vous n'avez pas rêvé une je ne rêvais pas .
fms que vous étiez une autre personne? C'est ce que vous vouliez savoir?
CLAIRE: Mais non. L'INTERROGATEUR: Non.
cLAIRE : Si je savais comment répondre je le
J'ai rêvé, c: ~ue, j'ai fait. ~ais, très longtemps
av.a~t.Je 1 a.I dit a mon man. Il m'a dit que ça ferais. Je n'arrive pas à mettre de l'ordre dans
lm etait arnvé aussi, que tout le monde rêvait mes idées.
de crime. L'INTERROGATEUR: Peut-être y arriverons-

L'I~'_"ERROGATEUR: Avez-vous dit au juge que nous quand même?


vous etiez comme dans un rêve lorsque vous avez CLAIRE : Peut-être.
tué Marie-Thérèse Bousquet? Si j'y arrivais, qu'est-ce qu'on me ferait?
CLAIRE: Non. On me l'a demandé et j'ai dit L'INTERROGATEUR: Cela dépendrait de vos

que ç'avait été pire. raisons.


L'INTERROGATEUR: Pourquoi pire qu'un rêve? CLAIRE :Je sais que plus les criminels sont clairs

CLAIRE : Parce que je ne rêvais pas. dans ce qu'ils disent plus on les tue.
Qu'est-ce que vous voulez savoir? Alors, qu'est-ce que vous me répondez à ça?
L'.INTERROGATEUR: j'essaie de savoir pour- L'INTERROGATEUR: Que malgré ce risque VOUS

qum vous avez tué Marie-Thérèse Bousquet. avez envie que toute la lumière soit faite.
CLAIRE : Pourquoi? CLAIRE: C'est vrai ça.

L'INTERROGATEUR: Pour le savoir, moi. Je dois dire que j'ai rêvé que je tuais tous les
CLAIRE: C'est votre métier? gens avec qui j'ai vécu y compris l'agent de
L'INTERROGATEUR: Non. Cahors, mon premier homme. Et plusieurs fois
CLAIRE: Vous ne faites pas ça tous les jours? chacun. Donc, je devais arriver à le faire - vrai-
et avec tout le monde? ment, une fois.

72 73
L'INTERROGATEUR: La propreté prenait la
'L'~NTERROGATEUR: Votre mari dit que vous
place de quelque chose d'autre?
n'aviez aucun motif d'en vouloir à Marie-Thé-
CLAIRE : Peut-être?
rese ~ous~uet, qu'elle faisait bien son travail. L'INTERROGATEUR: De quoi? Dites le premier
Que Jamais, à sa connaissance, il n'y a eu .de
mot qui vous vient.
drame entre vous deux, jamais en dix-sept ans.
CLAIRE : Du temps?
CLAIRE: Elle était sourde et muette, personne
L'INTERROGATEUR: La propreté prenait la
ne pouvait se disputer avec elle. place du temps, c'est bien ça?
L'INTERROGATEUR: Mais elle ne l'aurait pas
CLAIRE : Oui.
été, vous auriez eu des reproches à lui faire? L'INTERROGATEUR: Et la cuisine délicieuse?
CLAIRE: Je ne peux pas le savoir. CLAIRE : Encore plus.
L'INTERROGATEUR: Mais vous êtes de l'avis de Maintenant le fourneau est froid. Il y a de la
votre mari sur elle? graisse froide qui traîne sur les tables et par-
CLAIRE: La maison lui appartenait. Je n'aurais dessus la graisse il y a la poussière. Les vitres,
pas pensé à trouver ce qu'elle faisait bien ou on ne voit plus à travers. Quand il y a un rayon
mal. de soleil on voit tout, poussière et gras. Il n'y a
L'INTERROGATEUR: Maintenant qu'elle n'est plus rien de propre, plus un verre. Toute la
plus là? vaisselle a été sortie du buffet .
. ,CLAIRE: Je vois la différence. Il y a de la pous- L'INTERROGATEUR: Vous dites: maintenant,

siere. mais vous n'y êtes pas?


L'INTERROGATEUR: Vous préférez qu'il y ait CLAIRE: Je sais comment la maison est deve-

de la poussière? nue.
c~AIRE: C'est mieux quand c'est propre, non?
L'INTERROGATEUR: Si ça avait continué, qu'est-
L .INTERROGATEUR : Mais vous, vous préférez ce qui se serait produit?
CLAIRE : Mais ça continue, il ri'y a personne.
qum?
Ça a commencé quand j'étais là. Sept jours sans
CLAIRE : ~a propreté tenait beaucoup de place
dans la maison, elle prenait trop de place. faire la vaisselle.

75
74
L'INTERROGATEUR: Qu'est-ce qui va arriver? L'INTERROGATEUR: Oui.
CLAlRE : On ne verra plus rien, très vite. Il y CLAIRE: Vous savez, dites-le-leur, s'ils croient
aura de l'herbe entre les moellons; et puis il n'y qu'il faut me mettre en prison pour le res;.e de
aura plus la place où se mettre. Très vite. Ce ne mes jours, qu'ils le fassent, allez, allez, qu Ils le
sera plus une maison. Ça commençait à bien
fassent. .
faire quand j'ai été arrêtée. L'INTERROGATEUR: Vous ne regrettez nen de
L'INTERROGATEUR: Vous n'avez rien fait pour
votre vie passée? .
arrêter ça?
CLAIRE: Je suis bien ici. Toute ma famille est
CLAIRE :J'ai rien fait. Ni pour ni contre. j'ai
partie. Je ne serai pas mal ici.
laissé faire. On va voir jusqu'où ça va arriver. L'INTERROGATEUR: Mais est-ce que vous
L'INTERROGATEUR: Vous étiez en vacances? regrettez quelque chose de votre vle · p asse' e~.
CLAIRE: Quand?
CLAIRE ; De laquelle?
L'INTERROGATEUR : Depuis que la maison était L'INTERROGATEUR: Par exemple, de celle des
sale?
dernières années.
CLAIRE: C'est-à-dire je n'ai jamais pris ·de CLAIRE : Alfonso.
vacances. Ce n'était pas utile. J'avais tout mon Alfonso et Cahors. Tout.
temps, le traitement de mon mari est bien suf- L'INTERROGATEUR: Elle était le dernier
fisant et de mon côté, j'ai le revenu d'une maison membre de votre famille?
de Cahors.
CLAIRE: Pas tout à fait. Il reste son père, Alfre~
L'INTERROGATEUR : Comment trouvez-vous la Bousquet. Tous les Bousquet sont morts exce~te
nourriture de la prison? Alfred, son père. Il n'avait que cette fille, Mane-
CLAlRE: Il faut que je dise si elle me plaît? Thérèse, sourde et muette, pas de chance, sa
L'INTERROGATEUR: Oui.
femme est morte de chagrin.
CLAIRE : Elle me plaît.
Mon mari, je ne le compte pas.
L'INTERROGATEUR : Elle est bonne?
Elle, vous comprenez, elle était de mo?, sang.
CLAIRE : Elle me plaît.
L e nom final était le même, Cahors dernere, et
Je réponds comme vous voulez? on mangeait les mêmes aliments, sous 1e meme
A

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toit, et elle était sourde et muette. On disait sortais dans le jardin. Des fois j'ai vomi. Surtout
qu'elle était très gaie pour une sourde et muette, quand il y avait de la viande en sauce. La viande
plus gaie qu'un être normal. Vous savez elle en sauce, pour moi c'est terrible, terrible. Je ne
jouait sur le trottoir avec les chats. ' comprends pas pourquoi. Pourtantà Cahors on
L'INTERROGATEUR: La voyiez-vous différente
en mangeait souvent, quand j'étais petite, ma
de vous malgré son infirmité?
mère en faisait parce que c'était moins cher que
CLAIRE : Mais non, voyez, morte, non.
la viande pure.
L'INTERROGATEUR: Et vivante?
L'INTERROGATEUR : Pourquoi Marie-Thérèse
CLAIRE : Vivante, elle était très grosse, elle
en faisait-elle si vous n'aimiez pas ça?
dormait très bien tous les soirs et elle mangeait cLAIRE: Elle en faisait pour en faire, elle en
beaucoup. Quand elle mangeait, quand elle mar- faisait pour lui, pour elle, pour moi, pour rien,
chait, quelquefois je ne pouvais pas le supporter. elle en faisait.
Je ne l'ai pas dit au juge.
L'INTERROGATEUR : Elle ne savait pas que vous
L'INTERROGATEUR: Vous pouvez essayer de
n'aimiez pas la viande en sauce?
dire pourquoi? Pourquoi vous ne l'avez pas dit CLAIRE : Je ne leur ai jamais dit.
au juge?
L'INTERROGATEUR: Et ils ne pouvaient pas le
CLAIRE : Il se serait trompé, il aurait cru que deviner?
je la détestais, je ne la détestais pas. Je n'étais CLAIRE: Non. Si je ne les regardais pas en
pas sûre de savoir lui expliquer, j'ai préféré me manger eux, j'arrivais à en manger, moi.
taire. Ce que je vous dis là, ça a un rapport avec L'INTERROGATEUR: Pourquoi ne lui avez-vous
mon caractère, rien de plus. Je dis que j'ai un jamais dit que vous détestiez la viande en sauce?
caractère à ne pas supporter les gens qui mangent CLAIRE : Ça ... je ne sais pas.
beaucoup et qui dorment bien. Pas plus. Un L'INTERROGATEUR : Cherchez.
autre aurait dormi ou mangé comme elle je ne CLAIRE: Je ne pensais pas: «Je n'aime pas la
l'aurais pas supporté pareil. Donc ce n'était pas viande en sauce», alors je ne pouvais pas dire :
parce que c'était elle. C'était parce que je ne le «Je n'aime pas la viande en sauce.»
supportais de personne. Quelquefois à table je L'INTERROGATEUR: C'est moi qm vous

78 79
apprends maintenant que vous auriez pu le leur L'INTERROGATEUR: Dans le jardin, ils ne
dire? venaient pas?
CLAIRE: Peut-être. j'en ai avalé des tonnes. Je CLAIRE : Non.
ne comprends pas très bien. L'INTERROGATEUR: Parlez-moi de ce jardin.
L'INTERROGATEUR: Pourquoi en mangiez~vous CLAIRE : Il y a un banc en ciment et des pieds
au lieu de la laisser? d'amante anglaise. C'est ma plante préférée.
CLAIRE : Dans un sens, ça ne me déplaisait pas C'est une plante qu'on mange, qui pousse dans
de manger cette sale sauce de graisse. les îles où il y a des moutons. Je dois vous dire
Je vous ai dit que j'aimais bien le jardin? Là que quelquefois je me suis sentie très intelligente
j'étais tranquille. Quand j'étais dans la maison sur ce banc. À force de rester immobile, j'avais
je n'étais jamais sûre qu'elle ne viendrait pas des pensées intelligentes.
m'embrasser tout d'un coup, je n'aimais pas L'INTERROGATEUR: Comment le saviez-vous?
qu'elle m'embrasse. Elle était très grosse et les CLAIRE : On le sait.
pièces sont petites. Je trouvais qu'elle était trop Maintenant je suis la personne que vous voyez
grosse pour la maison. devant vous, rien d'autre.
L'INTERROGATEUR: Vous le lui disiez? L'INTERROGATEUR: Qui étiez-VOUS dans le jar-
CLAIRE: Non. din?
L'INTERROGATEUR : Pourquoi? CLAIRE : Celle qui reste après ma mort.
CLAIRE: Parce que c'était seulement pour moi, L'INTERROGATEUR : Est-ce que vous faisiez
moi, quand je la voyais dans la maison, qu'elle beaucoup de choses qui vous déplaisaient et vous
était très grosse. Autrement non. D'ailleurs ce plaisaient à la fois?
n'était pas elle seulement. Mon mari est comme CLAIRE : Quelques-unes.
un échalas et lui, moi, je le trouvais trop haut L'INTERROGATEUR: Et cela vous plaisait
P?ur la maison. Quelquefois j'allais dans le jar- comment?
dm pour ne pas le voir se balader sous les pla- CLAIRE : j'y pensais après dans le jardin.
fonds, c'est vous dire. Voyez, il y avait déjà des L'INTERROGATEUR: Chaque jour de la même
choses qui n'allaient pas dans la maison. façon.

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CLAIRE: Non, jamais. voyais que par lui après Dieu. Je n'écoutais que
L'INTERROGATEUR: Vous pensiez à une autre lui, il était tout pour moi et un jour il n'y a plus
maison? eu de Dieu mais lui seul. Lui seul. Et puis un
CLAIRE: Non, à celle qui était là. jour il a menti. Le ciel s'est écroulé.
L'INTERROGATEUR: Mais sans eux dedans?
Silence. Elle pense à son suicide à cette
CLAIRE: Non, avec eux.
époque.
Je cherchais des explications, des explications
auxquelles ils n'auraient jamais pensé, eux, Trois ans après, j'ai rencontré Pierre Lannes.
Jamais. Il m'a emmenée à Paris. Je n'ai pas eu d'enfants.
L'INTERROGATEUR : Des explications à quoi? Je me demande bien à quoi j'ai passé ma vie.
CLAIRE : Oh, à bien des choses. L'INTERROGATEUR: Vous n'avez jamais revu
Je ne sais pas à quoi j'ai passé ma vie jusqu'ici. l'agent de Cahors?
j'ai aimé l'agent de Cahors. CLAIRE : Si, une fois, à Paris. Il est venu de
Qui a intérêt à ce que j'aille en prison? Cahors pour me voir. Il est arrivé chez moi. En
L'INTERROGATEUR: Personne, et tout le l'absence de mon mari. Il m'a emmenée dans
monde. un hôtel près de la gare de Lyon.
CLAIRE: Ça m'est égal. Mon mari vous a parlé Il voulait me reprendre mais c'était trop tard.
de l'agent de Cahors? L'INTERROGATEUR: Pourquoi trop tard?
L'INTERROGATEUR: Très peu. cLAIRE: Pour s'aimer comme on s'était aimés.
CLAIRE : Moi telle que vous me voyez là, j'ai Je me suis arrachée de lui, il ne pouv.ait p~s me
eu vingt-cinq ans et j'ai été aimée par cet homme laisser. Je me suis habillée dans le noir et je me
superbe. Je croyais en Dieu à ce moment-là et suis sauvée.
je communiais tous les jours. Lui vivait marita- Après il me semble que j'ai moins pensé à lui.
lement avec une femme et d'abord je n'ai pas C'est dans cette chambre de la gare de Lyon
voulu de lui à cause de ça. Nous nous sommes qu'on s'est quittés pour toujours.
aimés à la folie pendant deux ans. Je dis à la L'INTERROGATEUR : Marie-Thérèse Bousquet
folie. C'est lui qui m'a détachée de Dieu. Je ne était déjà chez vous quand c'est arrivé?

82 83
CLAIRE: Non. Elle est venue l'année d'après. berais dans le bonheur complet, mais ils ne me
Mon mari l'a ramenée de Cahors le 7 mars 1945, le rendront jamais, et moi je préfère, je préfère
elle avait dix-neuf ans. C'était un dimanche cette tristesse.
matin. Je les ai vus arriver par l'avenue. De loi'n, Si j'avais mon jardin ce ne serait pas possible,
elle ressemblait à tout le monde. De près, elle ce serait trop. Non. Alors ils disent quoi?
ne parlait pas. L'INTERROGATEUR: Que VOUS aviez tout pour
La maison était silencieuse, surtout le soir en être heureuse.
hiver, après la sortie des écoles. CLAIRE: C'est vrai.
L'hiver, je ne pouvais pas aller dans le jardin. Dans ce jardin j'ai pensé au bonheur. Main-
Je restais dans ma chambre. tenant que c'est fini je ne comprends plus ce que
Vous avez questionné des gens de Viorne sur je pensais. . .
le crime? L'INTERROGATEUR: Pourquoi dites-vous:
L'INTERROGATEUR: Ils disent qu'ils ne « Maintenant que c'est fini?» Vous le croyez?
comprennent pas. CLAIRE: Qu'est-ce qui commencerait? Alors,
CLAIRE: Dans le car de police, j'ai oublié de c'est fini. Pour elle qui est morte c'est fini. Pour
regarder Viorne pour la dernière fois. On n'y moi qui ai fait ça, aussi.
pense pas. Ce que je revois, c'est la place la nuit, La maison c'est fini. Ça durait depuis vingt-
et Alfonso s'amène en fumant, il sourit quand deux ans, maintenant c'est fini.
j'arnve. C'est un seul jour très long -jour - nuit et
L'INTERROGATEUR : Des gens disent que vous puis il y a le crime.
aviez tout pour être heureuse. D'autres gens L'INTERROGATEUR : On se souvient de quoi?
encore disent qu'ils s'y attendaient. CLAIRE : De l'hiver quand on est privé du jar-
CLAIRE : Tiens. din, autrement tout est pareiL
L'INTERROGATEUR : Vous êtes malheureuse en Sur ce banc je crois bien que j'ai pensé à tout.
ce moment? Des gens passaient et je pensais à eux. Je .pen-
CLAIRE: Non. Je suis presque, je suis sur le sais à Marie-Thérèse, à comment elle fa1sait. Je
bord d'être heureuse. Si j'avais cejardinje tom- me mettais de la cire dans les oreilles. Ce n'est

84 85
avec l'agent de Cahors, on peut d~r~ : rie~
pas arrivé souvent, une dizaine de fois peut-être,
n'existe à côté. Mais c'est faux. Je n a1 Jamais
c'est tout. Est-ce que mon mari a dit qu'il allait
vendre la maison? été séparée du bonheur de Cahors, il a débordé
L'INTERROGATEUR: Je ne sais pas.
sur toute ma vie. Ce n'était pas un bonheur de
CLAIRE: Oh, il va la vendre. Et les meubles quelques années, ne le croy~z pas .• ~'éta~t un
aussi, qu'est-ce que vous voulez qu'il en fasse bonheur fait pour durer tOUJOurs. J a1 tOUJOU~S
maintenant? Il en fera une enchère dans la rue. eu dans l'idée d'expliquer ça à quelqu'un ma1s
Tout sera dehors. Les gens viendront voir les à qui parler de cet homme?
lits dans la rue. Les lits dans la rue. Ils verront Écrire des lettres sur lui, j'aurais pu, mais à
la poussière et les tables pleines de gras, et la qui? , .
vaisselle sale. Il faudra. L'INTERROGATEUR: A lm?
Peut-être qu'il aura du mal à vendre la maison CLAIRE: Non, lui, il n'aurait pas compris.
vu le crime. Peut-être qu'ilia vendra au prix du Non, il aurait fallu les envoyer à n'importe
terrain. Maintenant, à Viorne, ça vaut dans les qui. Mais n'importe qui ce n'est pas fa~ile à tro~­
sept cents francs le mètre carré; remarquez, avec ver. Non, pour que ce soit tout à fa1t compns,
le jardin, ça fera un bon morceau. il aurait fallu les envoyer à quelqu'un qui n'au-
Mais l'argent, qu'est-ce qu'il en fera? rait connu ni lui ni moi.
L'INTERROGATEUR : Vous, vous ne croyez pas L'INTERROGATEUR: Au journal peut-être?
que vous aviez tout pour être heureuse? CLAIRE: Non. j'ai écrit au journal deux ou
CLAIRE : Pour les gens qui le disent et qui le trois fois pour différentes raisons mais jamais
croient, je le crois. Pour d'autres non.
pour une raison aussi grave.
L'INTERROGATEUR : Lesquels?
L'INTERROGATEUR: Entre le jardin et le reste
CLAIRE : Vous.
qu'est-ce qu'il y avait? . ,
L'INTERROGATEUR : Mais en pensant que vous
CLAIRE : Le moment où on commençait a sen-
n'étiez pas heureuse d'après vous, je me trompe
tir les odeurs de cuisine. Il n'y en avait plus que
aussi?
pour une heure avant le dîner, il fallait penser
CLAIRE: Oui. Quand on pense à ce que c'était

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très vite à ce qu'il fallait parce qu'on n'avait plus bonheur, sur les plantes en hiver, certaines
qu'une heure avant la fin du monde. plantes, certaines choses ...
Dans le jardin, vous savez, Monsieur, j'avais L'INTERROGATEUR: Quoi?
un couvercle de plomb au-dessus de ma tête. Les CLAIRE: La nourriture, la politique, l'eau, sur
idées que j'avais auraient dû traverser ce cou- l'eau, les lacs froids, les fonds des lacs, les lacs
vercle pour ... pour que je sois ... du fond des lacs, sur l'eau qui boit, qui prend,
L ' INTERROGATEUR: Tranquille?
qui se ferme, sur cette chose-là, l'eau, beaucoup,
CLAIRE: Oui. Mais elles n'y arrivaient que très
sur les bêtes qui se traînent sans répit, sans mains,
rarement. Le plus souvent les idées restaient à sur ce qui va et vient, beaucoup aussi, sur la
grouiller. C'était si pénible que plusieurs fois j'ai
pensée de Cahors quand j'y pense, et quand je
pensé à me supprimer.
n'y pense pas, sur la télévision qui se mélange
L'INTERROGATEUR: Mais parfois elles traver-
avec le reste, une histoire montée sur une autre
saient le couvercle de plomb?
montée sur une autre, sur le grouillement, beau-
CLAIRE : Parfois, oui, elles sortaient pour
coup, grouillement sur grouillement, résultat:
quelques jours. Oh, je savais bien qu'elles n'al-
laient nulle part. Mais au moment où elles sor- grouillement et caetera, sur le mélange et la
taient, j'étais si ... , le bonheur était si fort que séparation, beaucoup beaucoup, le grouille-
j'aurais pu croire à la folie. Je croyais qu'on ment séparé et non, vous voyez, détaché grain
entendait, que ces pensées éclataient comme des par grain mais collé aussi, sur le grouillement
coups de feu. Quelquefois les gens se retour- multiplication et division, sur le gâchis et tout
naient sur le jardin comme si on les avait appelés. ce qui se perd, et caetera et caetera, est-ce que
Je veux dire que j'aurais pu le croire. Je sars.
L'INTERROGATEUR: Ces pensées avaient trait L'INTERROGATEUR: Sur Alfonso?

à quoi? À votre vie? CLAIRE : Oui, beaucoup, beaucoup. Il est sans


CLAIRE: À ma vie, elles n'auraient fait se limites. Le cœur ouvert. Les mains ouvertes. La
retourner personne. Non, elles avaient trait à cabane vide. La valise vide. Et personne pour
bien d'autres choses. j'ai eu des pensées sur le voir qu'il est idéal.

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L'INTERROGATEUR: Sur les gens à qui il est sions, et voilà que je deviens le chiffre trois et
arrivé de tuer? c'était vrai.
CLAIRE : Oui mais je me trompais, maintenant
Un temps.
je le sais. De ça je ne pourrais parler qu'àvec
quelqu'un à qui c'est arrivé aussi, qui m'aiderait, CLAIRE : Sur le crime je ne sais presque rien.
vous comprenez. Avec vous, non. On a dû vous prévenir.
L'INTERROGATEUR : Vous auriez aimé que les L'INTERROGATEUR: Pourquoi avez-vous fait
autres connaissent les pensées que vous aviez
ça?
dans le jardin? CLAIRE : De quoi parlez-vous?
CLAIRE : Oui.
L'INTERROGATEUR: Pourquoi l'avez-vous tuée?
J'aurais désiré les prévenir, qu'ils le sachent CLAIRE: Si j'avais su le dire, vous ne seriez pas
que j'avais des réponses pour eux. Mais com-
là à m'interroger. Pour le reste je sais.
ment?
L'INTERROGATEUR: Le reste?
L'INTERROGATEUR: En parlant?
CLAIRE : Si je l'ai découpée en morceaux et
CLAIRE: Non. Je n'étais pas assez intelligente
que j'ai jeté ces morceaux dans des trains c'est
pour l'intelligence que j'avais et dire cette intel-
ligence que j'avais, je n'aurais pas pu. Pierre que c'était un moyen de la faire disparaître, met-
Lannes lui, par exemple, il est trop intelligent tez-vous à ma place, quoi faire?
pour l'intelligence qu'il a. j'aurais voulu être D'ailleurs on dit que ce n'était pas mal trouvé.
complètement intelligente pendant tout ce temps Avant d'être prise par la police, je ne voulais
de ma vie. Je n'y suis jamais arrivée. Maintenant pas me faire prendre par la police. Alors je l'ai
je sais que c'est trop tard. fait disparaître.
L'INTERROGATEUR: Ça a commencé quand? L'INTERROGATEUR: Et maintenant que vous

CLAIRE : Dans les classes vides, je faisais le avez été prise par la police?
ménage. Il fait encore chaud des enfants,je suis CLAIRE: Oh, maintenant, j'irais au poste. C'est
là avec les chiffres au tableau, divisions comme trop fatigant, toute cette boucherie. Il vaut
multiplications, multiplications comme divi- mieux aller au poste tout de suite. Vous savez,

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L'INTERROGATEUR: Qu'est-ce qu'elles ont de
il y en a, on les met à dormir tout de suite au
faux ces questions-là?
poste.
cLAIRE : Elles sont séparées.
L'INTERROGATEUR: Qui VOUS a dit ça?
L'INTERROGAT EUR: La bonne question
CLAIRE: C'est connu.
comprendrait toutes ces questions et d'autres
L'INTERROGATEUR: Vous ne savez pas pour-
quoi vous l'avez tuée? encore?
CLAIRE: Peut-être. Vous, ça vous intéresse de
CLAIRE: Je ne dirai pas ça, voyez.
savoir pourquoi j'ai fait ça?
L'INTERROGATEUR: Qu'est-ce que VOUS diriez?
L'INTERROGATEUR: Oui. Vous m'intéressez.
CLAIRE: Ça dépend de la question.
Alors tout ce que vous faites m'intéresse.
L'INTERROGATEUR : On ne vous a jamais posé
CLAIRE: Si je n'avais pas commis ce crime, je
la bonne question sur ce crime?
serais encore là, dans mon jardin à me taire.
CLAIRE: Non. Si on me l'avait posée j'aurais
Parfois ma bouche était comme le ciment du
répondu .
L'INTERROGATEUR: Vous ne cherchez pas
banc.
L'INTERROGATEUR: Quel serait d'après VOUS
vous-même cette bonne question?
un exemple de bonne question? Parmi celles que
CLAIRE: Si, mais je ne l'ai pas trouvée. Je ne
vous, vous pourriez me poser?
cherche pas beaucoup.
CLAIRE : Vous poser pour quoi faire?
. Ils m'ont fait défiler des questions, et je n'en
L'INTERROGATEUR: Par exemple, pour savoir
ar reconnu aucune au passage.
pourquoi je vous interroge? Comment vous
L'INTERROGATEUR: Aucune? ...
m'intéressez? Comment je suis?
CLAIRE : Aucune. Ils demandent : Est-ce que
cLAIRE: Je le sais comment je vous intéresse.
c'est parce qu'elle est sourde et muette qu'elle
Comment vous êtes, je le sais déjà un peu.
vous tape sur les nerfs? ou bien : Est-ce que vous
Avec Alfonso, quand il passait parler à Pierre
êtes jalouse de votre mari? ou bien: Est-ce que
du travail ou de n'importe quoi , j'allais derrière
vous vous ennuyez?
la porte et je l'écoutais. Pour vous ça devrait
Vous, au moins, vous n'avez rien demandé de
pareil. être pareil.

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L'INTERROGATEUR: Je devrais parler loin de la mort? oui, dans la mort. À force de chercher
vous? sans trouver, on dira que c'est la folie, je le sais.
CLAIRE: Oui et à quelqu'un d'autre.
L'INTERROGATEUR: Sans savoir que vous
. Tant pis.
L'INTERROGATEUR: Ne pensez pas à ça .
cLAIRE: C'est vous qui y pensez. Je sais quand
écoutez?
les gens pensent que je suis folle, au son de leur
CLAIRE: Sans le savoir. Il faudrait que ça arrive
par hasard. voix je le sais.·
L'INTERROGATEUR: Qu'est-ce que VOUS faisiez
L'INTERROGATEUR: On entend mieux der-
dans la maison?
rière les portes?
CLAIRE : Rien. Les courses un jour sur deux.
CLAIRE: Tout. C'est une merveille de la vie.
Marie-Thérèse me donnait une liste.
De cette façon j'ai vu Alfonso jusqu'au fond, où
L'INTERROGATEUR: Mais vous vous occupiez
lui ne voit pas.
à quelque chose?
L'INTERROGATEUR: Quelle voix avait Pierre
CLAIRE: Non.
derrière la porte? L'INTERROGATEUR : Mais le temps passait
CLAIRE : Lui, la même que devant.
comment?
Écoutez, je ne peux pas dire mieux : si vous, CLAIRE: À cent à l'heure, comme un torrent.
vous trouvez la bonne question, je vous jure de L'INTERROGATEUR: Votre mari a dit que vous
vous répondre. faisiez votre chambre chaque jour.
L'INTERROGATEUR: Et s'il y avait une raison CLAIRE: Pour moi, je faisais ma chambre, je
mais inconnaissable. Une raison ignorée? me lavais, je lavais mon linge et moi. De cette
CLAIRE : Ignorée de qui? façon, j'étais toujours prête, vous comprenez, la
L'INTERROGATEUR: De tous. De vous. De moi. chambre aussi. Propre et coiffée, le lit fait. Je
CLAIRE : Où est cette raison ignorée? pouvais aller dans le jardin, aucune trace der-
L'INTERROGATEUR: En vous? rière.
CLAIRE: Pourquoi en moi? Pourquoi pas en Quand même, si les autres sont folles, qu'est-
elle, ou dans la maison, dans le couteau? ou dans ce que je vais devenir au milieu?

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L'INTERROGATEUR: Votre chambre une fois CLAIRE : Oui.
faite, vous lavée, vous étiez prête à quoi? L'INTERROGATEUR: Vous êtes allée à la cui-
CLAIRE: À rien, j'étais prête. Si des événe- sine pour boire. Vous avez regardé autour de
ments avaient dû se produire, si quelqu'un' était vous.
venu me chercher, j'étais prête, si j'avais dis- CLAIRE : Oui. Au fond des assiettes je vois le
paru, si je n'étais jamais revenue, on n'aurait dessin des assiettes achetées à Cahors trois jours
rien trouvé derrière moi, pas une trace spéciale, avant le mariage. Bazar de l'Étoile 1942. Ça
rien que des traces pures.
arrive souvent. Je sais que je vais être emportée
Un temps. vers les assiettes, vers ces choses-là.
Alors voilà, moi j'en ai assez. Je veux qu'on
L'INTERROGATEUR: Parlez-moi de la maison.
vienne et qu'on m'emmène. Je désire trois ou
Où étaient les chambres?
quatre murs, une porte de fer, lit de fer et fenêtre
CLAIRE: Il y avait deux chambres au premier
étage et au rez-de-chaussée il y avait la salle à avec grilles et enfermer Claire Lannes là-dedans.
manger et la chambre de Marie-Thérèse. Alors j'ouvre la fenêtre et je casse les assiettes
L'INTERROGATEUR: Vous vous étiez endormie
pour qu'on entende et qu'on vienne me cher-
avant de descendre dans sa chambre? cher. Mais tout à coup c'est elle qui est là dans
CLAIRE: Du moment que je n'ai pas eu besoin le courant d'air, elle me regarde.
d'allumer l'électricité, il devait déjà faire jour. L'INTERROGATEUR: Quand était-ce? (Jl pense

Alors j'avais dû dormir. au crime.)


Je me réveillais souvent au petit jour, je traî- CLAIRE: Les assiettes cassées, c'était il y a trois

nais dans la maison. ans ou cinq.


Il y avait du soleil entre la salle à manger et L'INTERROGATEUR : Comment votre mari a-
le couloir. t-il pu vous croire lorsque vous lui avez dit que
L'INTERROGATEUR: ... La porte de sa chambre Marie-Thérèse était partie pour Cahors?
était ouverte et vous l'avez vue endormie sur le CLAIRE: Oh, laissez-moi un peu.
côté, elle vous tournait le dos. Qu'est-ce que vous voulez savoir?

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L'INTERROGATEUR: Qu'est-Ce que VOUS avez L'INTERROGATEUR: Vous étiez de leur côté
dit à votre mari quand il s'est levé? avant le crime?
CLAIRE: J'ai dit ce que vous venez de dire, CLAIRE: Non, jamais je n'ai été de ce côté-là.
qu'elle était partie pour Cahors. Mon mari ne L'INTERROGATEUR : Marie-Thérèse Bousquet
m'a pas crue. était-elle «de l'autre côté»?
L'INTERROGATEUR: Il ne VOUS a posé aucune CLAIRE: À cause de son infirmité, non. Elle
question? était sourde et muette, c'était une énorme masse
CLAIRE : Aucune. de viande sourde mais quelquefois des cris sor-
L'INTERROGATEUR: Alors qu'est-ce qu'il a cru? taient de son corps.
CLAIRE : Je ne sais pas. Dans la cave j'ai mis des lunettes noires et j'ai
L'INTERROGATEUR: Alfonso avait deviné éteint l'électricité, j'ai éteint et j'ai mis les
d'après vous? lunettes. Je l'avais assez vue depuis cent ans.
CLAIRE : Quand je lui ai demandé de jeter la
Un temps.
télévision dans le puits j'ai vu qu'il avait deviné.
Alfonso ... Il chante la Traviata en rentrant chez Vous avez entendu ce que je viens de dire.
lui quelquefois. Autrement il coupe du bois tout Je ne parle plus comme tout à l'heure.
le temps, quelle barbe. Il y a douze ans, j'ai eu N'allez pas croire que je ne sais pas quand ça
l'espoir qu'il m'aime, Alfonso, qu'il m'emmène m'arrive.
dans la forêt avec lui, mais cet amour ne sera Je m'arrête de parler pour toujours.
jamais arrivé. Toute une nuit, une fois, je l'ai L'INTERROGATEUR : Sur un mur de la cave on
attendu, j'ai écouté tous les bruits, on aurait a trouvé le nom d'Alfonso écrit par vous avec
repris l'amour de Cahors ensemble. un morceau de charbon. Vous vous souvenez
L'INTERROGATEUR: Il n'est pas venu? l'avoir écrit?
CLAIRE: Non. Peut-être il est mort lui aussi. CLAIRE : Non.
Ils vont tous dire que je suis folle maintenant. Peut-être que j'ai voulu l'appeler pour qu'il
Qu'ils disent ce qu'ils veulent, eux ils sont de vienne à mon secours? Je ne pouvais pas crier,
l'autre côté du monde. alors j'ai écrit.

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Ça m'est arrivé d'écrire pour appeler. «Avant qu'ils arrivent dans les caves j'ai le temps
L'INTERROGATEUR: Qui par exemple? d'aller à Cahors pour quelques jours. »
CLAIRE: Un homme de Cahors qui n'es~ pas Je serais allée à l'Hôtel Crystal, rue des Pyré-
venu. nées à Cahors.
L'INTERROGATEUR: Sur l'autre mur il y avait
L'INTERROGATEUR: Pourquoi vous n'êtes pas
le mot Cahors. partie?
CLAIRE : Tiens, voyez ...
CLAlRE: Je suis passée au Balto. On parlait du

Un temps. crime. Ça m'a intéressée, j'ai oublié l'heure. Ils


s'entêtaient. Ils croyaient que c'était dans la forêt
L'INTERROGATEUR: Vous ne pouvez pas par-
qu'elle avait été tuée.
ler de cette cave ou vous ne voulez pas?
L'INTERROGATEUR: Qu'est-ce que VOUS leur
CLAIRE: La cave n'explique rien.
avez dit?
Un temps. CLAIRE: J'ai dit à Alfonso:« Dis-leur que c'est

C'était seulement des efforts fantastiques pour moi.» Alors Alfonso s'est avancé au milieu du
essayer de me débarrasser. café et il a dit:« C'est Claire Lannes.» Il y a eu
Comment porter un corps de quatre-vingts d'abord un silence. Puis des cris.
kilos dans un train? Comment couper un os sans Et puis on m'a emmenée.
la scie? On dit:« Il y avait du sang dans la cave.» Silence.
Mais comment éviter, vous et moi, qu'il y ait du
Dans le silence l'interrogateur
sang? Je mourrai avec les souvenirs de la cave.
branche le magnétophone. Une bande
Je les emporterai avec moi.
se déroule. Voix enregistrées.
L'INTERROGATEUR: Vous étiez prête à partir
pour Cahors? PIERRE: Vous savez, Monsieur, elle va revenir
CLAIRE : Oui. La police était partout, partout de Cahors Marie-Thérèse, n'est-ce pas, Claire?
dans les rues, dans les cafés, dans les cimetières, Vous voyez, elle ne répond pas, il faut la
avec leurs chiens. Alors moi, je me suis dit : connaître ... Mais elle m'a raconté ... elles se sont

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quittées sur le pas de la porte. Claire est restée CLAIRE: Je me serais promenée dans les rues,
là jusqu'au départ du car. Claire, dis-le. j'aurais contemplé Cahors.
CLAIRE: Alfonso! Alfonso! L'INTERROGATEUR: Mais lui, l'agent de
LE POLICIER : Madame, je suis là pour vous. Cahors, vous l'auriez recherché?
N'ayez pas peur. Dites-nous ce que vous avez à CLAIRE: Peut-être pas. Pourquoi, maintenant?

nous dire. Puis ils seraient venus me prendre.


PIERRE: Claire ! Claire! L'INTERROGATEUR: Pour la tête ...
CLAIRE: Ne recommencez pas avec la tête ...
Silence.
L'INTERROGATEUR: Je voudrais savoir quel
CLAIRE: Ce n'est pas dans la forêt qu'elle a problème elle posait pour vous?
été tuée, Marie-Thérèse Bousquet, c'est dans CLAIRE: De savoir quoi en faire, où la mettre.
une cave à quatre heures du matin. Une tête ne se jette pas dans un train.
Silence. Arrêt de la bande. Claire est J'ai fait tout un enterrement pour elle. Et j'ai
figée. dit ma prière des morts, bien que l'agent de
Cahors m'ait séparée de Dieu.
CLAIRE: Qui a dit ça?
Voyez, j'ai fini par dire quelque chose
L'INTERROGATEUR: Claire Lannes peut-être?
là-dessus et je ne voulais pas.
CLAIRE : Peut-être. J'ai reconnu la voix. Alors,
L'INTERROGATEUR: C'est à ce moment-là de
qui a menti?
votre crime que vous avez compris que vous
L'INTERROGATEUR: Aucune, toutes les deux
l'aviez tuée?
ont dit la vérité.
CLAIRE: Vous l'avez deviné?
CLAIRE: Ah, alors, qui ment?
Oui, c'est à ce moment-là. Vous me croyez?
L'INTERROGATEUR: Pierre Lannes peut-être?
L'INTERROGATEUR : Oui.
CLAIRE : Peut-être.
CLAIRE: Il y a eu la tache sur le cou d'abord
Un temps. -quand j'ai vu la tache sur le cou, elle est res-
L'INTERROGATEUR: Qu'est-ce que VOUS auriez sortie un peu de la mort. Puis, avec la tête, quand
fait à Cahors? je l'ai vue, elle est ressortie tout à fait de la mort.

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n'oubliez pas de dire que le sens des portes -
Ils devraient me décapiter moi aussi pour ce
quand on descend l'escalier- n'ajamais été bon.
que j'ai fait. Œil pout œil. Dans la cour de la
L'INTERROGATEUR: Pour qui le dire?
prison il n'y a pas d'herbe. .
CLAIRE : Pour celles qui viendront plus tard.
L'INTERROGATEUR: Vous aurez un autre jar-
C'est chaque fois la même chose pour les autres
din bientôt.
qui ont fait ce que j'ai fait?
CLAIRE : VOUS croyez?
L'INTERROGATEUR: Oui.
L'INTERROGATEUR: Oui.
CLAIRE: Ce n'est pas une explication?
CLAIRE: C'est triste.
L'INTERROGATEUR: Non. Vous êtes fatiguée,
L'INTERROGATEUR : Oui.
CLAIRE: Je me sens folle quelquefois.
maintenant?
CLAIRE: Oui, c'est une fatigue qui repose. Je
C'était ridicule cette vie.
suis très près d'être folle peut-être. Ou morte.
L'INTERROGATEUR: Vous vous sentez folle?
CLAIRE: La nuit. Oui. J'entends des choses. Il
Ou vivante. Qu'en pensez-vous?
L'INTERROGATEUR: Vivante.
m'est arrivé de les croire.
CLAIRE: Ah.
La nuit oh bat des gens à mort dans les caves.
Est-ce que je vous ai dit pour la tête où je
Une fois il y a eu des commencements d'incendie
partout. La pluie les a éteints. l'avais mise?
L'INTERROGATEUR: Non.
L'INTERROGATEUR : Qui battait qui?
CLAIRE : Bon. Je dois garder ce secret. Je parle
CLAIRE : La police. La police battait des étran-
trop. On ne m'a jamais posé de questions avant
gers dans les caves de Viorne, ou d'autres gens.
aujourd'hui. Ma route est allée droit vers ce
Ils repartaient au petit jour.
crime. Il faut me garder. Je suis dans la section
L'INTERROGATEUR: Vous les avez vus?
des criminelles de Droit commun. Un avocat est
CLAIRE: Non. Dès que je venais, ça cessait.
venu et m'a dit que j'allais aller dans une maison
Mais bien souvent je me trompais, c'était
où j'oublierai. Je ne l'ai pas cru. Je me conduis
calme, tranquille, très tranquille.
Si des recherches sont faites dans la maison, très bien.

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Je sais qu'Alfonso ne viendra pas en pnson Qu'est-ce que vous répondrez, vous, si je vous
avec moi. Tant pis. dis que c'est à l'asile psychiatrique de Versailles
Vous ne dites plus rien? qu'ils vont me mettre?
On m'a donné du papier pour écrire et un' L'INTERROGATEUR: Je VOUS réponds OUi.
porte-plume. Je vous ai répondu.
J'ai essayé mais je n'ai pas trouvé le premier CLAIRE: Alors c'est que je suis folle? Qu'est-
mot à mettre sur la page. ce que vous répondez si je vous demande si je
Pourtant j'ai écrit aux journaux, avant, oh, suis folle?
très souvent, des lettres très longues. Au fait, je L'INTERROGATEUR :Je VOUS réponds aussi: Oui.
vous l'ai dit ça? CLAIRE: Alors vous parlez à une folle.
L'INTERROGATEUR: Dans une de ces lettres
L'INTERROGATEUR : Oui.
vous demandiez comment garder la menthe CLAIRE : Alors pourquoi me demander où est
anglaise en hiver.
la tête. Peut-être que je ne sais plus où je l'ai
CLAIRE: Ah oui? J'en mangeais quelquefois.
mise; que j'ai oublié l'endroit?
j'ai écrit beaucoup de lettres. Cinquante-trois.
L'INTERROGATEUR: Une indication, même
J'étais un égout avant le crime. Maintenant,
moms. vague, suffirait. Un mot. Forêt. Talus.
CLAIRE : Pourquoi?
Jamais je n'aurais cru que c'était possible.
L'INTERROGATEUR: Pour le dire.
Vous ne dites plus rien.
L'INTERROGATEUR: Maintenant il faut que CLAIRE: À VOUS?

vous disiez où est la tête. L'INTERROGATEUR: Oui.

CLAIRE: C'est pour en arriver à cette question CLAIRE : En souvenir?

que vous m'avez posé toutes les autres? L'INTERROGATEUR : Oui.

L'INTERROGATEUR: Non.
Elle hésite.
CLAIRE: Si c'est le juge qui vous a demandé
de me poser cette question vous n'aurez qu'à lui CLAIRE: Non. Vous entendez?
dire que je n'ai pas répondu. L'INTERROGATEUR: Oui.

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CLAIRE : Il y a d'autres choses que je ne vous alors on pouvait croire que la maison penchait
ai pas dites. Vous ne voulez pas savoir lesquelles? de ce côté-là et que la morte avait roulé au fond,
L'INTERROGATEUR: Non. entraînée par la pente, le long des portes, il
CLAIRE : Tant pis. fallait se tenir à la rampe.
Si je vous disais où est la tête, vous me par- Moi à votre place, j'écouterais. Écoutez-moi ...
leriez encore? je vous en supplie ...
L'INTERROGATEUR: Non.
CLAIRE: Vous êtes découragé. C'est ça?
L'INTERROGATEUR : Oui.
CLAIRE: Si j'avais réussi à vous dire pourquoi
j'ai tué cette grosse femme sourde, vous me par-
leriez encore?
L'INTERROGATEUR : Non, je ne crois pas.
CLAIRE: Vous voulez qu'on essaye encore?
Qu'est-ce que j'ai dit qui vous a découragé
tout à coup?
L'heure est passée?
C'est toujours la même chose, qu'on ait commis
un crime ou rien.
Quelquefois ma bouche était comme le ciment
du banc, je vous l'ai dit?
Au rez-de-chaussée, quand on descendait l'es-
calier il y avait trois portes, la première est celle
de la salle à manger, la deuxième celle du cou-
loir, la troisième celle de sa chambre, elles étaient
toujours ouvertes, en rang, et toutes du même
côté, elles pesaient sur le mur du même côté,

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