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j’ai vu sur les réseaux sociaux que certaines personnes


traversaient la mer pour aller en Europe, je me suis
En Tunisie, les femmes migrantes sont les
dit pourquoi pas moi ? »
plus fragiles
PAR LILIA BLAISE C’est le début de la descente aux enfers pour Annie,
ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 31 JUILLET 2019
qui trouve de l’argent pour prendre un bus vers le
Sénégal, puis le Mali, pour arriver à Niamey au Niger
et ensuite Agadez. Un passeur la met alors dans une
voiture pour traverser le désert jusqu’à la Libye où
elle arrive sans plus aucun sou. « J’ai commencé à
travailler comme aide domestique dans une maison à
Tripoli, mais l’endroit où j’étais a été bombardé [en
Maryama veille sur ses deux jumeaux, nés en 2019. © Lilia Blaise 2018] alors je suis partie à Zouara avec ce que j’avais
Réparties entre plusieurs centres d’accueil du Sud gagné pour tenter d’aller vers l’Europe », raconte-t-
tunisien, des femmes originaires d’Afrique de l’Est elle.
et de l’Ouest attendent de trouver un travail ou Son récit de migration, elle l’a déjà raconté plusieurs
d’obtenir un statut de réfugié. Beaucoup ont vécu des fois ; les traumatismes qu’elle a endurés lui reviennent
traumatismes en Libye après avoir quitté leur pays à chaque fois. « On m’a kidnappée dans la rue à
d’origine. Zouara, un homme était persuadé que j’avais aidé une
Médenine (Tunisie), envoyée spéciale.– Lorsque amie à moi, qu’il avait violée, à s’enfuir de chez lui.
Annie est partie de Gambie à 23 ans, elle a tout Elle avait son bébé et du coup, elle était en grand
laissé derrière elle. Ses études en management, une danger. » Après l’avoir torturée pensant plusieurs
famille avec qui elle ne s’entendait plus, et surtout jours avec des câbles électriques, son geôlier commet
des blessures difficiles à refermer. Aujourd’hui, avec une erreur en l’emmenant aux toilettes : Annie arrive
une trentaine d’autres femmes, elle attend que lui soit à s’enfuir.
délivré un statut dans le centre d’accueil pour migrants « Je n’avais rien pour prendre la mer, alors on m’a
du Haut-Commissariat des Nations unies pour les dit qu’à Tunis, il y aurait peut-être une place pour
réfugiés (HCR), à Médenine dans le sud de la Tunisie. moi dans un camp de réfugiés. Quand je suis arrivée
Elle connaît peu le pays, parle seulement anglais. Parce à la frontière, les gardes nationaux tunisiens m’ont
qu'elle est lesbienne, cette footballeuse amateure avait aidée, moi et mon amie qui avait un enfant. » Pour elle,
déjà été ostracisée par sa famille après avoir refusé un la Tunisie n’est qu’une étape. Elle s’est renseignée
mariage dans son village. « De là où je viens, tu as 80 sur l’état des droits LGBT dans le pays : ils sont
% de chances de te marier avec quelqu’un que tu n’as inexistants et tabous et elle sait qu’elle ne pourra pas
pas choisi, sans compter les mutilations génitales que y vivre en étant pleinement elle-même. « J’espère
l’on peut t’infliger très jeune. J’ai eu de la chance car encore partir mais j’attends », confie-t-elle.
j’ai pu aller à l’école et suivre une scolarité jusqu’à Beaucoup d’autres femmes migrantes sont arrivées
postuler à l’université », déclare-t-elle sans hésiter. dans les centres de Médenine et Zarzis, coordonnés
Le choix de partir de Gambie était forcé. « Ma famille par le HCR et l’Organisation internationale pour
a demandé à ma tante de ne plus m’héberger lorsque les migrations (OIM), après avoir connu des
je suis partie à la capitale pour faire mes études. Je routes migratoires difficiles, souvent exposées à
me suis retrouvée à la rue quelques jours puis chez des violences basées sur le genre, sans compter
ma copine, mais ce n’était pas vivable… Alors, quand l’exploitation et parfois, la traite humaine. Elles
représentent 25 % des migrants hébergés dans les
centres (1 100 personnes).

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Dans le centre du HCR, elles peuvent bénéficier d’un « J’aimerais bien trouver du travail mais ça reste
soutien psychologique mais beaucoup sont exposées à compliqué, on ne sait pas sur qui on peut tomber »,
des problèmes du quotidien, notamment nourrir leurs dit-elle. Son expérience en Libye a été traumatisante.
enfants en bas âge et les élever dans le centre où Elle a été violée et a dû accoucher de ses deux enfants
un seul espace est dédié aux loisirs des enfants. Le en Tunisie. Elle souhaite refaire sa vie, en Tunisie ou
Conseil tunisien pour les réfugiés (CTR) aide pour dans un autre pays africain.
leur éducation et intégration, et l’association Tunisian
Association for Management and Social Stability
(TAMSS) les soutient dans le cadre de la création
de microprojets ou en trouvant des formations (en
coiffure, par exemple) pour celles qui étaient femmes
au foyer dans leur pays d’origine.
Maryama veille sur ses deux jumeaux, nés en 2019. © Lilia Blaise
Mais la réalité du quotidien dans les centres d’accueil
et l’éloignement du pays d’origine sont des priorités À ses côtés, Nadège, 32 ans, les yeux soulignés d’un
parfois difficiles à gérer. trait d’eye-liner bleu vif, la voix déterminée, parle avec
animation en français. Originaire de la République
démocratique du Congo, elle a fui son pays car
elle travaillait à la Commission électorale nationale
indépendante (CENI) en charge des élections, qui s’est
retrouvée sous pression après les résultats électoraux.
« Nous avons été visés par la population. Je suis partie
Un enfant joue dans oes couloirs du centre tenu par l'OIM. © Lilia Blaise et je suis arrivée ici en avril 2019. C’est un ami qui m’a
Au centre tenu par l’OIM à Médenine, une quarantaine aidée à aller en Libye mais j’ai eu du mal à y travailler.
de femmes vivent sur plusieurs étages avec leurs Du coup, une femme ivoirienne m’a emmenée vers
enfants et des mineurs non accompagnés, tous en Zarzis. Je suis vraiment prête à travailler, le ménage,
situation de vulnérabilité. Des jeunes regardent des la couture, même les champs, ça ne me gêne pas. J’ai
vidéos sur leur téléphone tandis que les plus petits même été aide médicale avant donc je peux le refaire
jouent entre les escaliers. Dans chaque chambre, une », déclare-t-elle.
à trois femmes se partagent une pièce d’une quinzaine Mais à Médenine, beaucoup de l’entraide entre
de mètres carrés. les migrants fonctionne sur la base de réseaux
Maryama, 28 ans, originaire du Sierra Leone, tente de communautaires, il faut connaître les bonnes
rafraîchir l’air au moyen d’un ventilateur au-dessus personnes, les bons tuyaux. « Nous les aidons comme
d’une tente moustiquaire dans laquelle elle a déposé on peut, soit en leur donnant du lait, soit en les
ses deux bébés, nés le 30 juin 2019, à Zarzis. « J’ai orientant vers des femmes qui sont là depuis plus
pu accoucher ici, à l’hôpital, et on m’a bien traitée longtemps, mais ça reste très provisoire », déclare
mais c’est difficile d’élever des enfants dans un centre Mongi Slim, président de la section régionale du
d’accueil. Mon principal problème, c’est d’arriver à Croissant-Rouge à Zarzis, une ONG tunisienne.
leur trouver du lait », témoigne-t-elle. Avec l’aide Selon un rapport de 2016 de Médecins du monde,
financière de l’OIM de 30 dinars par semaine (9 les femmes migrantes se retrouvent souvent dans une
euros), elle arrive à se nourrir et à acheter du lait, mais forme de précarité socioéconomique car elles n’ont pas
parfois les temps sont durs. le titre de séjour leur permettant de travailler.

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Si au centre du HCR, certaines femmes demandeuses personnes, comme le soulignait dès 2013 un rapport
d’asile ont pu bénéficier de formations, la demande de l’OIM sur la traite en Tunisie. De nombreux cas
porte surtout sur les femmes de ménage, un travail d’esclavage moderne ont été dénoncés ces dernières
qui, à Tunis, n’est pas bien contrôlé et où les femmes années dans les médias tunisiens et étrangers, sans
migrantes sont souvent victimes d’abus. Les femmes que de réels efforts ne soient faits pour régulariser la
migrantes sont également exposées à la traite des situation de ces femmes et leur accès au marché du
travail.

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