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THIBAUDET ET L’HISTOIRE LITTÉRAIRE


Henryk Chudak

Luc Fraisse, L'histoire littéraire à l'aube du XXIe siècle

Presses Universitaires de France | « Hors collection »

2005 | pages 335 à 346


ISBN 9782130547266
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/l-histoire-litteraire-a-l-aube-du-xxie-
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face à l’histoire littéraire
Les penseurs
IV
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Thibaudet et l’histoire littéraire


HENRYK CHUDAK
Université de Varsovie, Pologne

S’agissant de reconstituer une théorie de l’histoire littéraire, dans ses tenants et ses
aboutissants, la présente étude se propose de visiter un lieu un peu oublié mais qui
mérite d’être traversé à l’occasion de ce colloque dont les orientations de
recherche s’ouvrent également sur les moments décisifs de l’histoire de l’histoire
littéraire. Thibaudet marque assurément le moment bergsonien de cette histoire et
rien ne caractérise mieux sa conception de l’histoire littéraire, de ses méthodes et
ses pratiques, que le postulat de saisir la littérature dans sa continuité. Cette idée, il
l’a parfaitement bien exprimée dans ce propos sur son premier grand livre La
Poésie de Stéphane Mallarmé (1912) : « Quand j’ai écrit un livre sur Mallarmé je pen-
sais moins l’étudier en lui-même qu’en fonction de cet être réel qu’est la littérature
française. Il m’intéressait moins comme individu que comme pointe extrême de la
poésie française dans une des directions de logique et de vie. »1 Cet axiome quasi
nécessaire est la conséquence de son bergsonisme, car il est évident que cette phi-
losophie incite à appréhender les phénomènes littéraires dans leur dynamisme
évolutif, en termes d’élan vital, de durée, de radiation et de continuité. Toutes ces
notions sont d’ailleurs présentes dans les réflexions de Thibaudet dès le début.
L’idée d’évolution, inséparable de la notion du temps, l’incitait à une réflexion his-
torique, dans la mesure où l’histoire pour lui, c’est « l’évolution dans le temps » ou
tout simplement « la réalité temporelle ». Fidèle à la philosophie de Bergson, il
pense que l’histoire ne concerne que ce qui dure. « Une philosophie de la durée
vivante est par définition une philosophie historique. Et une philosophie qui nie la
durée est amenée nécessairement à nier l’histoire. »2
Bien que la notion de durée puisse s’appliquer à ce qui change aussi bien qu’à ce
ne change pas, Thibaudet pense que ce n’est qu’une aporie. « Tout changement
continu, dit-il, implique une loi de ce qui change et un détail de ce qui change

1. Albert Thibaudet, Paul Valéry, Paris, Grasset, 1923, p. 2.


2. Albert Thibaudet, Le Bergsonisme, Paris, Gallimard, 1923, t. II, p. 151.
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338 Les penseurs face à l’histoire littéraire

c’est-à-dire comporte du permanent et du mobile. »1 L’histoire conçue dans cet


esprit est un mouvement qui incorpore le passé remémoré, le présent de l’action
en cours et l’avenir ouvert et indéterminé. Au point d’intersection de ces plans se
trouve la pointe extrême de la durée vivante, concrète et historique. L’histoire, à
l’instar de la vie, est le registre où les hommes inscrivent le temps de leurs actions.
Cette perspective situait dans un éclairage nouveau l’histoire littéraire, le classe-
ment des phénomènes et la périodisation, elle mettait en cause les méthodes appli-
quées jusque-là de façon systématique et ouvrait la possibilité d’éliminer les divi-
sions trop catégoriques, le morcellement arbitraire et l’isolement de certaines
étapes de l’évolution historique.
Pour satisfaire la postulation bergsonienne, Thibaudet va recourir au concept
de « construction critique » fondé sur l’idée de génération et de série considérées
d’ailleurs comme complémentaires. Ainsi se forge la vision de l’évolution litté-
raire « comme suite générationnelle », comme relais de générations qui revalorise
le caractère dynamique de la tradition, restitue la continuité naturelle et le caractère
osmotique des phénomènes. La première esquisse « du problème » est présentée
dans Idée de génération (1921) où on retrouve les échos de la lecture du livre de Fran-
çois Mentré Les Générations sociales (1920). Il semble donc intéressant de voir ce que
Thibaudet a pu trouver dans cet ouvrage qui s’inscrit dans un horizon méthodolo-
gique plutôt sociologique que psychologique.

*
* *
Selon Mentré, les individus constituent une collectivité mobile dont les oscilla-
tions sont marquées par les générations. Une génération est donc une variation de
cet ensemble dynamique parce que ses représentants se sentent liés par les mêmes
idées, les mêmes goûts, les événements historiques et culturels qu’ils ont vécus
ensemble. Une des caractéristiques majeures est donc cet « état d’âme collectif »,
ce sujet collectif qui assure le progrès des idées. Le rôle de chaque génération est
d’objectiver les aspirations du groupe humain. Les frontières qui séparent les
générations marquent un changement des aspirations, ce qui suscite des conflits.
Parmi tous les phénomènes sociaux, la littérature semble à François Mentré
particulièrement intéressante, dans la mesure où elle exprime tous les aspects de la
vie collective, les mutations des mentalités, bref la transformation spirituelle de la
nation. En expliquant les changements dans la littérature, Mentré insiste sur le
caractère continu de ce procès et introduit la notion de série :
Elle est située en quelque sorte au carrefour de toutes les influences qui
s’entrecroisent dans une société. Les écrivains se recrutent dans tous les milieux et

1. Albert Thibaudet, Les Idées de Charles Maurras, Paris, Gallimard, 1919, nouvelle édition, 1920,
p. 164.
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Thibaudet et l’histoire littéraire 339

s’adressent à tous leurs contemporains ; ils expriment donc les aspirations et les inquié-
tudes de tous les groupements sociaux. D’autre part la littérature reçoit l’appoint de
toutes les séries : théologie, morale, droit, philosophie, sciences, techniques1.
Les générations jalonnent la série qui ne cesse de progresser, autrement dit mar-
quent les moments importants de la série : « Les hommes qui font partie d’une
série et les œuvres qu’ils élaborent sont fonction du moment, de la date de leur
apparition. »2 Cette opinion nous renvoie à Taine et Brunetière. Le premier conce-
vait le moment comme le point atteint de l’évolution et le second pensait que
chaque œuvre résume tous les moments de l’évolution antérieure d’un genre
donné. Mentré éludait ainsi les ruptures de séquences et soutenait que le dévelop-
pement de la série est régi par un déterminisme interne et la tendance à maintenir
l’équilibre entre la continuité et la discontinuité :
Au principe de tradition s’ajoute un principe de discontinuité qui communique à
chaque génération sa physionomie propre. Toute la raison d’être des disciples est de se
distinguer de leurs maîtres, d’être différents d’eux. Et comme il n’y a pas cent façons
d’être original, ils retombent forcément sur de vieilles conceptions, amendées par un
travail ultérieur des esprits. Ils n’est pas rare que les petits-enfants ressemblent à leurs
grands-parents, les générations littéraires obéissent aussi à une sorte d’atavisme social3.
Mentré arrive ainsi à cette conclusion que la littérature, en remembrant le passé,
le présent et l’avenir, saisit le temps dans son unité indécomposable. Bien que
chaque génération pratique la philosophie du présent, il n’empêche qu’elle élabore
une nouvelle conception de la vie et ne rompt pas tout à fait avec ses prédécesseurs.
L’héritage littéraire est par conséquent constamment révisé et assimilé. Chaque
créateur est un intermédiaire mobile, un intercesseur entre les prédécesseurs et les
successeurs. Dans toutes les périodes, on observe des différences, mais en même
temps quelque chose ne cesse de durer. Cependant, ni le contraste ni la similitude
ne se manifestent de façon tranchée, car ce sont des phénomènes graduels. « Le jeu
des générations n’est pas réglé par une dialectique abstraite, et ne consiste pas dans
une alternance pure de destructions et de restaurations totales. Plusieurs rythmes
d’amplitude inégale s’enchevêtrent et dessinent leurs arabesques capricieuses. »4
C’est dans cet éclairage que Mentré envisage la recherche sur les filiations et les
influences qu’il considère comme une des tâches fondamentales de la critique litté-
raire. Dans ces cadres, il postule aussi l’analyse des décalages au sein des séries, car
dans chaque période il y a des précurseurs des générations futures et des épigones
des générations révolues. Autrement dit, il y a toujours le problème des écrivains
qui sont nés trop tôt ou trop tard. Ainsi l’idée de génération devient-elle pour Men-
tré un véritable fil conducteur qui débrouille le chaos des faits.

1. François Mentré, Les Générations sociales, Paris, Éditions Bossard, 1920, p. 317.
2. Ibid., p. 231.
3. Ibid., p. 244.
4. Ibid., p. 458.
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340 Les penseurs face à l’histoire littéraire

Il est certain que les considérations de Mentré, centrées sur la question de durée
sociale, n’ont pas échappé à Thibaudet et venaient curieusement compléter la
durée bergsonienne, par définition psychologique. Une des conclusions possibles
qui s’imposaient alors était celle que l’homme est le produit d’une longue durée, ce
qui signifie qu’il est fonction de l’histoire des générations.
Lorsque Thibaudet se penche à son tour sur toute cette problématique, la ques-
tion qu’il se pose tout d’abord est de savoir comment discerner les générations,
comment délimiter leurs frontières dans la durée sociale. Pour saisir ce phéno-
mène de changement insaisissable, il propose d’adopter le point de vue vitaliste :
« Cette absence d’un commencement et d’une fin marqués, cet écoulement régu-
lier et cette gradation insensible, ce sont des caractères de la vie. Tout problème du
vivant est un problème du continu. »1 Thibaudet se met, comme on le voit, au dia-
pason de Bergson, il se conforme surtout à la thèse selon laquelle tout est diffus
dans tout. Il en résulte le caractère relatif et même conventionnel du cloisonne-
ment des générations, bien que l’arrangement trouve un appoint dans la réalité. En
recourant à l’idée de simultanéité, il lui semble possible de dégager « l’ordre
contemporain », c’est-à-dire la génération, sans oublier toutefois qu’il ne s’agit que
d’un instrument que la critique se donne pour systématiser les faits :
Une génération ne commence pas et ne finit pas à un point précis. Elle appartient à
un continu. Penser le continu c’est le morceler par des divisions qui existent en nous,
pour notre commodité, et non en lui. Les générations littéraires sont obtenues par des
abstractions de la critique, dont le métier est de construire des réalités idéales, pensan-
tes, maniables. Mais la critique se livrerait à un vain jeu si ces abstractions n’étaient pas,
dans une certaine mesure, fondées sur la réalité. Le continu et le discontinu ne se con-
tredisent pas tout à fait2.
L’idée la plus simple que l’on puisse se faire de la génération est fondée sur
l’histoire cyclique de la famille. Chaque individu connaît, socialement et intellec-
tuellement, trois générations et trois générations forment un siècle. « Le siècle est
l’expression matérielle et spirituelle de trois générations. »3 C’est la loi d’Otto
Lorenz reconnue par Mentré et Thibaudet. Autrement dit, dans la série littéraire,
il est toujours possible de découper un siècle pour trois générations consécutives.
Ainsi la notion de siècle devient-elle un intervalle mobile qui échappe au schéma-
tisme et permet d’étudier chaque génération dans différents moments de son his-
toire. De cette loi, il résulte clairement qu’une génération dure environ trente
ans :

1. A. Thibaudet, « Idée de génération », Nouvelle Revue française, mars 1923, rééd. Réflexions sur la
littérature, I, Paris, Gallimard, 1938, p. 120.
2. A. Thibaudet, « La construction en critique » (1922), rééd. Physiologie de la critique, Paris, La
Nouvelle Revue critique, 1930, p. 176 sq.
3. « Idée de génération », art. cité, p. 123.
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Thibaudet et l’histoire littéraire 341

Trente années est exactement l’intervalle qui convient : trente ans, mesure non certes
de la vie utile, mais de la vie créative, d’acquisition et de renouvellement d’un homme,
trente ans font de la durée d’une génération le champ qui lui a été donné pour se prou-
ver, l’espace vivant qu’elle en a à remplir1.
En exposant sa conception, Thibaudet souligne que chaque génération trans-
met un message à la génération suivante ou même aux générations suivantes.
L’expérience acquise, le savoir accumulé, les modèles élaborés sont transmis à la
génération montante. Cependant, très souvent, ce bagage s’avère inutile dans une
large mesure parce que chaque génération récuse une partie de cet héritage. Évi-
demment, cela accentue les différences, provoque des tensions, incite même à la
révision de la tradition et à l’établissement d’une nouvelle hiérarchie de valeurs et
de buts. Le plus souvent, la tradition est récusée, ce qui semble naturel, car « on
est artiste et écrivain dans la mesure où l’on apporte quelque chose de nouveau,
où l’on rompt avec le passé »2. Mais paradoxalement, la nouveauté peut se mani-
fester aussi bien par le retour aux valeurs plus ou moins anciennes, conformé-
ment à la règle que le fils prolonge plutôt les idéaux de son grand-père que ceux
de son père.
En caractérisant les générations, Thibaudet insiste sur la présence des liens
internes. Le fait d’appartenir au même groupe, d’être du même âge, de vivre les
mêmes événements, de partager des opinions esthétiques, d’avoir une sensibilité
modelée par les mêmes forces, constitue pour les écrivains certainement une sorte
de ciment social. Mais il ne faudrait pas surestimer ce sujet collectif qui assure la
marche des idées. Les états d’âme collectifs n’excluent pas la divergence dans la
recherche des solutions. Aussi Thibaudet préconise-t-il une certaine prudence :
« Ce qu’on appelle génération littéraire c’est peut-être, tout simplement, une cer-
taine manière de poser des problèmes, avec des manières très différentes de les
résoudre, ou plutôt de ne pas les résoudre. » Il en est ainsi parce que la génération
n’est pas monolithique et « les batailles au sein d’une même génération sont aussi
nécessaires que les ruptures entre deux générations »3. La polarisation des forces
au sein d’une génération est en tout cas suffisamment visible pour qu’on puisse
distinguer « la droite, le centre, la gauche et l’extrême gauche ». La conclusion que
Thibaudet tire de cette observation est qu’il est nécessaire de concevoir les carac-
tères communs d’une génération comme des valeurs dynamiques, car ce sont « des
traits qui naissent d’un mouvement, et ne se ramènent pas à des choses ou à des
idées »4.

1. A. Thibaudet, « Problème du Disciple », NRF, II, 1929, rééd. Réflexions sur le roman, Paris,
Gallimard, 1938, p. 228.
2. « Idée de génération », op. cit., p. 126.
3. A. Thibaudet, « Le roman de l’énergie », NRF, 1924, rééd. Réflexions sur le roman, p. 191.
4. « Idée de génération », p. 128.
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342 Les penseurs face à l’histoire littéraire

Toute cette contribution à la théorie des générations est subordonnée dès le


début à « l’analyse de la durée littéraire » dont le but essentiel est la reconstruction
de l’évolution littéraire. Il est donc naturel que Thibaudet se proposât d’écrire
l’histoire de la littérature française moderne. Le projet du livre remonte au début
des années 1920, lorsqu’il rencontre la théorie des générations. La réalisation ren-
contrait cependant des difficultés, qu’il signale dans l’essai « La construction en
critique » (1922) : « J’ai pu sentir combien mes divisions s’appliquaient mal sur une
continuité, combien la vie multiforme d’une génération échappe aux figures aux-
quelles on est tenté de la limiter, aux formules dans lesquelles il faut bien, tant bien
que mal, la fixer. »1 Les doutes ne l’ont jamais quitté et il n’a pas réussi à publier le
livre de son vivant. Heureusement, grâce à ses amis Léon Bopp et Jean Paulhan,
l’ouvrage a été offert au public quelques mois après la mort de l’auteur, en 1936.
Dans une vue panoramique de l’histoire littéraire depuis 1789 jusqu’aux pre-
mières décennies du XXe siècle, Thibaudet a voulu réaliser surtout l’idée de cons-
truction critique. Et pour cela, il a pris à tâche de créer l’ordre en saisissant
l’évolution dans son dynamisme naturel. Le classement par générations lui sem-
blait particulièrement utile à cet égard, mais il était conscient que cette conception
se frayait à peine le chemin et rivalisait avec d’autres méthodes. Afin de démontrer
la supériorité de sa démarche, Thibaudet n’a pas pu donc éviter de passer au crible
les conceptions de Brunetière, Nisard, Lanson et il est évident que cette évaluation
au point de vue bergsonien ne pouvait être que sévère. Sans entrer dans les détails,
il convient de rappeler qu’il leur objecte l’incapacité de présenter la littérature dans
sa durée vivante. Ainsi, le classement par époques appliqué par Brunetière lui
paraît trop sélectif parce que, dans l’optique de cette méthode, un écrivain compte
seulement dans la mesure où il crée une époque. Nisard est disqualifié parce qu’il
construit son histoire autour de l’idée de l’esprit français institutionnalisé par le
classicisme du XVIIe siècle qu’il prend pour une véritable pierre de touche. Il en
veut également à Lanson qui morcelle toute l’histoire en quatre grands ensembles
et suggère que « chacune naît bien par une sorte de rupture et de commencement
absolu ».
En proposant l’histoire par générations, Thibaudet pense que, malgré certaines
faiblesses de la méthode, il a la chance toutefois de traduire la durée comme phéno-
mène vivant et de saisir l’évolution dans sa marche. Les cent cinquante années for-
mant l’histoire littéraire depuis la Révolution constituent une suite de cinq généra-
tions qui débutent en 1789, 1820, 1850, 1885 et 1914. Cette segmentation repose
sur la thèse selon laquelle les écrivains forment une génération à l’âge de vingt ans,
donnent ensuite le ton pendant une trentaine d’années avant de céder la place à la
nouvelle génération montante. Lorsqu’on observe ce concept opérationnel sur un
laps de temps assez long, il est possible de faire quelques remarques plus générales.

1. Physiologie de la critique, op. cit., p. 179.


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Thibaudet et l’histoire littéraire 343

Tout d’abord que les générations littéraires (de même que les générations sociales)
sont liées avec les événements historiques importants, les révolutions, les guerres,
les crises économiques, les changements techniques et les mutations des mentali-
tés. Cette dépendance n’est pas mécaniste toutefois, car chaque génération, au
point de départ, est déjà formée dans une large mesure. Instructive à cet égard est la
génération de 1914. Selon Thibaudet, elle entrerait dans la vie littéraire indépen-
damment de la guerre, car elle a été façonnée par l’évolution politique des pre-
mières décennies ; néanmoins, il est certain que la Grande Guerre l’a profondé-
ment marquée. C’est « une génération absente » à cause du massacre de la jeune
élite, et en même temps une génération de rescapés, psychiquement traumatisée
par le cauchemar de la guerre qui a ruiné le vieux monde. Les mouvements caracté-
ristiques de l’après-guerre – le dadaïsme et le surréalisme – résultent de cette crise
de « conscience de fin absolue, du début absolu et de liberté absolue »1.
Un autre trait commun est marqué par le tournant que chaque génération tra-
verse dans son histoire au bout de quinze ans. « Nous avons remarqué qu’après
quinze ans en moyenne, toutes les générations littéraires depuis 1789 ont passé
par un tournant, une crise qui les diviserait plus ou moins en deux demi-
générations. »2 Il convient de noter que ces changements d’orientation se produi-
sent sous l’influence des facteurs extérieurs. Pour la génération de 1789, c’est le
retour des émigrées en 1802 ; pour les jeunes de 1850, c’est la guerre de 1870 et la
Commune de Paris ; pour la génération de 1914, la crise économique au début des
années 1930.
Parmi les éléments distinctifs, Thibaudet signale aussi l’alternance idéologique
des générations. Il pense que chaque génération reconnaît soit les valeurs intellec-
tuelles, soit les valeurs émotionnelles. « C’est un éternel dialogue humain, où le
scepticisme, l’irrationnel et l’intuitif répondent à la raison, où la religion et la philo-
sophie, ces expériences internes, répondent à la science, système de l’expérience
externe. Il arrive ordinairement que, prise en bloc, chaque génération est plus ou
moins déléguée à l’une des voix de ce dialogue. »3 Lorsqu’en 1850, la nouvelle
génération entre en scène, ses représentants tournent le dos au romantisme et
deviennent foncièrement critiques ( « la poésie de Baudelaire se distingue de la
poésie romantique en ce qu’elle n’est plus effusion mais critique du cœur
humain » )4. Cette génération a privilégié la technique littéraire, elle a créé une litté-
rature concrète, le réalisme et le Parnasse, qui se nourrissent dans « un matéria-
lisme immanent ». En revanche, les successeurs immédiats de la génération
de 1885 récusent l’idéal de la science et critiquent la raison. Et par conséquent,

1. A. Thibaudet, Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours, Paris, Stock, 1936, p. 517.
2. Ibid., p. 521.
3. Ibid., p. 407.
4. Ibid., p. 296.
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344 Les penseurs face à l’histoire littéraire

c’est le retour à l’idéalisme et au mysticisme que l’on peut apercevoir et c’est ce qui
explique le passage dans les lettres des valeurs concrètes et plastiques aux valeurs
vagues et musicales.
On voit donc que l’idée de génération chez Thibaudet, intuitive et vitaliste, du
moins au point de départ, non seulement évite les pièges d’une approche psycho-
logique, mais n’exclut pas une interprétation sociologique. Les générations
d’écrivains qui se suivent sont déterminées par l’ensemble des transformations
sociales et économiques après 1789. Thibaudet enrichissait ainsi son champ
d’observation de nombreux facteurs, tels que la conscience sociale des écrivains,
l’impact de la politique sur la vie littéraire, le champ littéraire avec les circuits de
distribution du livre, le développement de la presse et de la librairie, les réformes
scolaires, le modèle d’enseignement littéraire.
Cette volonté d’expliquer l’histoire littéraire par son contexte externe n’a pas
échappé aux premiers commentateurs. Selon Danielon, Thibaudet a démontré
« l’importance littéraire des grands événements politiques, surtout de ceux qui
sont en même temps des crises spirituelles »1. Jean-Albert Bédé pense que Thibau-
det a prouvé que la littérature n’est pas indépendante et que « c’est un rêve vain
que de prétendre la situer dans un Empyrée, et écrire une histoire de la littérature
qui ne serait qu’une histoire de la littérature. Les lettres sont tangentes aux groupes
sociaux et aux professions, tangentes au politique, à l’économique, tangentes aux
mœurs, aux sciences et autres arts »2. Vingt ans après la publication du livre,
Robert Escarpit a rendu hommage à son auteur : « Le mérite d’avoir le premier,
par un emploi judicieux de la division par générations, donné en partie à
l’historiographie littéraire la profondeur sociologique qui lui manquait, revient à
Albert Thibaudet dont la révolutionnaire Histoire de la littérature française de 1789 à
nos jours parut en 1936. »3 Il est à noter qu’après la guerre, Henri Peyre reprend,
dans ses Générations littéraires, plusieurs idées de Thibaudet en soulignant en parti-
culier les liens qui unissent la littérature avec les données sociales :
En vérité, si la notion nous paraît préférable à tant d’autres, c’est parce qu’elle res-
pecte la continuité mouvante de la vie intérieure des littératures ou des arts, et des socié-
tés qui les produisent. Elle nous rappelle combien le processus de transformation des
idées, du goût, des habitudes d’esprit, et des mœurs est complexe. Il est continu et sou-
terrain, mais devient brusquement perceptible si une couche nouvelle de jeunes gens
claironne soudain sa venue avec quelque fanfare4.

1. J. Danielon, « Une vision nouvelle de la littérature. Le XIXe siècle d’Albert Thibaudet », Études,
2, 1937, t. 230, p. 490.
2. Jean Bédé, « Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours par Thibaudet », The Romanic
Review, 2, 1937, p. 178.
3. Robert Escarpit, Sociologie de la littérature, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1958, rééd. 1978,
p. 11. Voir aussi J. Davies, « Thibaudet and the problem of Literary Generation », French Studies,
vol. XII, 1958, p. 116-124.
4. Henri Peyre, Les Générations littéraires, Paris, Boivin, 1948, p. 201.
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Thibaudet et l’histoire littéraire 345

La fécondité pragmatique du concept réside, selon Henri Peyre, dans sa valeur


heuristique : « Il conduit à la découverte parce qu’il nous force, momentanément
au moins, à penser en termes neufs. Il nous éloigne de la division routinière en siè-
cles qui tendait à constituer le cadre figé de toute présentation de la littérature
française. »1 En outre, il ouvre un vaste champ de réflexion à la littérature com-
parée, car les mêmes générations existent dans d’autres littératures, et il serait ins-
tructif de savoir quelles sont les similitudes et les différences.

*
* *
Arrivé à la fin de ce parcours, essayons de récapituler l’essentiel et de dégager
une problématique plus large. Nourri des idées bergsoniennes, Thibaudet propose
une histoire littéraire osmotique et globale. Les écrivains et les œuvres appartien-
nent à des générations, des familles, des groupes, ils forment parfois des écoles qui
professent les mêmes doctrines, ils s’inscrivent dans des courants, des époques, ils
forment des suites, des séries, bref ils constituent dans l’ensemble les affluents de
l’immense fleuve qu’est la littérature française. À aucun moment, Thibaudet ne
perd de vue la thèse bergsonienne selon laquelle tout est diffus dans chaque
phénomène. Et c’est pour cela qu’il recherche une logique fondamentale, un ordre
organique dans l’univers protéiforme de la littérature et répète inlassablement que
le devoir de la critique est de comparer les écrivains, de comprendre les œuvres les
unes par les autres, de saisir les différences et les ressemblances, autrement dit de
saisir la littérature comme un ensemble mobile et organique. Penser l’œuvre en
fonction de cet ordre, c’est la saisir dans ses sources globales ou, comme on le
dirait aujourd’hui, dans tout son intertexte, en prenant en considération tout ce qui
la précède, tout ce qu’elle annonce elle-même, et tout ce qui lui donne suite dans
les réalisations ultérieures. La construction de cet ordre est fondée sur
l’observation vivante, globale et simultanée du déroulement temporel. Les catégo-
ries de génération et de tradition jouent un rôle capital dans cette entreprise, car
elles coordonnent la diachronie et la synchronie et permettent de saisir le mouve-
ment réel de la littérature. Ces deux catégories mettent en valeur l’analogie des
problèmes et forment un modèle souple d’analyse, permettant l’examen de diffé-
rentes questions détaillées (courants, époques, œuvres individuelles, genres, etc.).
Dans la perspective de ce modèle, les ruptures les plus spectaculaires même, les
phénomènes les plus avant-gardistes et les véritables génies ont toujours leurs pré-
décesseurs et continuateurs. Et par conséquent, toute interruption du déroule-
ment soulève une protestation de la part de Thibaudet. Pour un bergsonien, c’est
une opération artificielle et conventionnelle. Selon Thibaudet, les différences tran-
chées qui cristallisent la conscience de cassure englobent également les différences

1. Ibid., p. 177.
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346 Les penseurs face à l’histoire littéraire

indistinctes. Et dans ce sens, il lui semble légitime d’avancer l’argument que la


continuité et la discontinuité ne s’excluent pas tout à fait. Cette conception a cer-
tainement des points faibles, elle porte une menace, pourrait-on dire, de laxisme,
elle estompe la conscience de spécificité artistique qui peut caractériser des indivi-
dus et même des courants esthétiques entiers. Le passage du discontinu au
continu demeure toutefois la directive méthodologique fondamentale du bergso-
nisme et Thibaudet le considère comme le postulat nécessaire de l’histoire litté-
raire. Ce qui affaiblit les objections éventuelles, c’est sans doute la conviction que
la continuité n’exclut pas la nouveauté, car pour un bergsonien, l’évolution est
toujours créatrice. Chaque révolution est préparée par l’évolution, chaque rupture
n’est que l’expression amplifiée d’un processus continu et interminable de trans-
formation. L’évolution littéraire serait tout compte fait une identité qui se diffé-
rencie, un mouvement qui rassemble le passé et le présent, un processus qui pré-
pare l’avenir. Pratiquer l’histoire de la littérature sous cet aspect, c’est avant tout la
présenter dans son unité temporelle indécomposable, mais dans le respect de
l’esprit d’ouverture, de restructuration, de remodelage car
toute histoire est incomplète et inexacte, si l’on veut, par cela seul qu’elle est dans le
temps, qu’elle fait abstraction d’une histoire plus ancienne dont elle n’est que la suite,
d’une histoire future qui lui conférera seule son sens clair, d’une histoire présente avec
laquelle elle est infiniment mêlée. Être historien, c’est découper des systèmes dans cette
durée1.
L’estimation des conceptions de Thibaudet doit respecter, d’une part son hori-
zon méthodologique qui est celui des années 1930, et d’autre part les valeurs
potentielles et stimulantes de la méthode. Et ce n’est que dans cette double pers-
pective qu’on aperçoit que la contribution de Thibaudet au renouveau de l’histoire
littéraire, de ses méthodes et ses pratiques, demeure importante, que son Histoire
de la littérature est toujours digne d’intérêt et que sa réflexion théorique, malgré
l’écoulement du temps, garde une certaine fraîcheur.

1. A. Thibaudet, La Campagne avec Thucydide, Paris, Gallimard, 1922, p. 30.