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Magazine de l’Université de Genève N° 82 octobre-novembre 2006

Le français
tire la langue
Perspectives

Un million de dollars
pour fermer la porte au sida
Vincent Piguet, professeur au Service de dermatologie et que nos efforts débouchent sur la découverte d’une cible
vénéréologie, a obtenu un appui financier de 1 350 000 thérapeutique potentielle qui permettrait de fermer défi-
dollars de la part de «Human Frontier Science Program», nitivement la porte au virus.
une organisation non gouvernementale de promotion
de la science. Le projet primé concerne l’étude du passage Sur quel genre de thérapies vos recherches pourraient-elles
du virus du sida au travers de la muqueuse déboucher?
> Cela ne dépend pas de nous, puisque nous pratiquons de
Campus: Qu’allez-vous pouvoir étudier grâce à la recherche fondamentale et non du développement de
ces 1 350 000 dollars? médicaments. Cela dit, on peut imaginer que nos travaux
> Vincent Piguet: Nous allons nous intéresser à la muqueuse, permettent la fabrication d’un gel ou d’un spray qui s’ap-
qui est la première barrière que doit traverser le virus de pliquerait directement sur les muqueuses susceptibles
l’immunodéficience humaine (VIH) avant d’infecter un d’entrer en contact avec le virus. Un tel produit pourrait
individu. Lorsqu’il entre en contact avec ces tissus, l’agent jouer le même rôle protecteur (contre les maladies) qu’un
infectieux est immédiatement capté par des cellules dites préservatif lors des relations sexuelles.
dendritiques dont le rôle est de neutraliser ce genre d’en-
vahisseur. Une fois leur tâche accomplie, ces cellules trans- Quel avantage aurait un tel gel sur un préservatif?
mettent les restes des virus à des lymphocytes (les CD4, > Il présente surtout une alternative au préservatif. On voit
aussi appelés globules blancs) qui achèvent la destruction bien aujourd’hui que l’épidémie de sida progresse sans
des intrus. Dans le cas du sida, ce mécanisme n’est pas opti- cesse, surtout en Afrique, mais aussi en Asie et en Russie.
mal. Certains virus survivent au traitement des cellules Parfois mal accepté culturellement, le préservatif n’est
dendritiques et sont acheminés vivants vers leurs futures manifestement pas un moyen de protection suffisant pour
victimes, les CD4. Ces derniers, censés protéger notre orga- arrêter la maladie. Dans ce contexte, un gel protecteur
nisme, deviennent le lieu de prolifération du VIH qui peut constituerait une arme supplémentaire dans la lutte
commencer l’infection proprement dite. Notre travail vise contre le sida. Par ailleurs, un tel produit aurait l’avantage
à comprendre les mécanismes de contact et de transfert de pouvoir être utilisé par les femmes, qui contrôleraient
des virus entre les cellules dendritiques et les CD4, ce que ainsi elles-mêmes leur protection. Il est utile de savoir que
nous appelons les «synapses infectieuses». Cela fait la plupart des victimes du sida sont des femmes ayant eu
quelques années que les chercheurs étudient le passage du des rapports avec des hommes séropositifs. Il est donc par-
VIH au travers de la muqueuse. Mais cela demeure un ticulièrement urgent de mettre à leur disposition un
domaine largement méconnu. moyen de se protéger.

Si l’on contracte le sida, c’est parce que la muqueuse, notre Vos recherches pourraient-elles s’appliquer à d’autres
premier système de protection, est inapte à arrêter le virus? agents infectieux?
> En réalité, la muqueuse est sans doute extrêmement per- > Oui, il existe d’autres virus qui empruntent le même che-
formante, mais même une efficacité de 99,99% n’est pas minement via les cellules dendritiques que le virus du sida,
suffisante pour arrêter le virus. Il faut du 100% pour empê- notamment le virus Ebola, celui de l’hépatite C et peut-être
cher l’infection. Toutefois, c’est durant le passage au tra- certaines bactéries. I
vers de la muqueuse que le VIH est le plus vulnérable puis-
qu’il n’a pas encore commencé à se répliquer. Un point Propos recueillis par Anton Vos
faible que l’on doit pouvoir exploiter. Nous espérons donc www.hfsp.org

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sommaire > octobre-novembre 2006
RECHERCHE
4 > Droit
Avec l’apparition des tribunaux modernes entre le XVe et le XVIe
siècle, se développe une iconographie pensée pour renforcer
la légitimité de l’institution judiciaire naissante. Explications
du pénaliste Christian-Nils Robert
6 > Neurosciences
L’Ecole de traduction et d’interprétation s’est associée à la Faculté
de médecine dans le cadre d’une étude visant à mieux compren-
dre le fonctionnement du cerveau des personnes bilingues
8 > Géographie
Les lignes de démarcation qui partagent le Moyen-Orient RENDEZ-VOUS
n’apparaissent pas toutes sur les cartes de géographie.
32 > L’invité
Explications dans le dernier numéro de la revue «a contrario»
«Le choc des civilisations a lieu dans les sociétés, pas entre elles»,
9 > Sciences politiques estime Baber Johansen, titulaire de la chaire «Islamic Religious
Les indicateurs socio-structurels traditionnels servant à décrypter Studies» à la Harvard Divinity School et spécialiste de l’histoire
les comportements politiques ne sont plus adaptés à la réalité du religieuse et politique dans l’Islam
marché du travail. Daniel Oesch, maître assistant au Laboratoire
34 > Extra-muros
de recherches sociales et politiques appliquées, a développé
Une espèce de lichen observée à Genève pour la dernière fois au
une nouvelle grille d’analyse
Vengeron au XIXe siècle a refait surface au Bois de la Grille à Vernier.
10 > Mathématiques Philippe Clerc, conservateur aux Conservatoire et Jardin botaniques
Des physiciens et des linguistes font appel à l’algèbre linéaire de la Ville de Genève, raconte sa découverte
pour analyser la structure d’œuvres littéraires comme «Moby 36 > Parcours
Dick» ou «Hamlet». Petit voyage lettré dans les espaces vectoriels Un nouveau baccalauréat universitaire, deux instituts prestigieux
en compagnie du professeur Jean-Pierre Eckmann qui fusionnent, un réseau d’études qui se met en place: les études
internationales se réorganisent à tous les niveaux. Présentation
38 > Etudiants
12 – 29 De retour du Tour de France à la voile, Sylvain Wenger fait escale à
Genève pour sa rentrée universitaire. Etudiant en maîtrise de globali-
DOSSIER sation et régulation sociale, le marin a des rêves de grand large, mais
les pieds sur terre. Rencontre

Le français 41 > A lire

tire la langue 42 > En bref


44 > Thèses
> Difficultés grammaticales, lexique
restreint, mauvaise maîtrise de la
conjugaison sont les symptômes d’un
mal qui met en danger la capacité de chacun à communiquer,
mais aussi à conceptualiser le monde

> L’apprentissage du français à l’école primaire est-il satisfaisant?


Les points de vue des différents acteurs impliqués dans l’instruc-
tion des enfants

> Le français vient du latin et les grammairiens du passé ont ins-


crit cette filiation dans la graphie. Il en résulte l’orthographe rela-
tivement complexe que l’on connaît aujourd’hui

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droit
DR

«Suzanne et les vieillards» (détail), par Humbert Mareschet, 1756, Salle du tribunal, Payerne.

4
Dieu est juge, juge est
puissance économique nécessaire à cette
Avec l’apparition des tribunaux modernes entre le entreprise. Loin de prétendre à l’exhaus-
XVe et le XVIe siècle, se développe une iconographie tivité – les experts estiment de toute
façon que seuls 2% environ des œuvres
pensée pour renforcer la légitimité de l’institution originales de cette époque sont parvenus
judiciaire naissante. Explication du pénaliste jusqu’à nous –, Christian-Nils Robert a
toutefois choisi de concentrer ses efforts
Christian-Nils Robert sur une dizaine d’exemples embléma-
tiques parmi lesquels deux toiles
«D is papa, pourquoi la justice a-t-elle les légitimité. Qu’on ne s’y trompe pas inédites découvertes à Payerne (lire ci-
yeux bandés?» Pour répondre à cette inter- cependant: le message, souvent d’une contre).
rogation, sortie de la bouche d’une violence extrême, s’adressait au moins
fillette de 8 ans au cours d’une prome- autant aux justiciables qu’aux magis- De la Bible au prétoire
nade dans les rues de Berne, Christian- trats. «La période considérée coïncide avec la mise
Nils Robert, professeur au Département Les représentations de la justice étant en place de l’institution judiciaire moderne,
de droit pénal, a longtemps étudié les rarissimes dans les tribunaux des royau- explique le professeur. Au temps des cathé-
représentations allégoriques de la justice tés, c’est dans les villes du cœur de drales succède le temps de l’hôtel de ville.
et en particulier la statuaire destinée à l’Europe (Hanse, les Flandres, villes d’em- L’institution qui se met en place ne rompt
l’espace public. Pris au jeu, le pénaliste a pire, cités confédérées, Bourgogne, Italie cependant pas tous les liens avec la justice de
récemment choisi de pousser la porte du Nord) que Christian-Nils Robert s’est Dieu. Pour renforcer sa légitimité, elle puise
des hôtels de ville pour ausculter le décor efforcé de dénicher toiles et autres pan- en effet abondamment dans la symbolique
des salles de tribunaux. Illustré avec le neaux peints. Autant de régions caracté- religieuse et en particulier dans l’iconogra-
plus grand soin, La Justice dans ses décors risées par l’existence d’une bourgeoisie phie sacrée.» Une stratégie qui se com-
montre comment la justice laïque s’est importante cherchant à affirmer un pou- prend aisément puisque l’image reste le
appuyée sur des références empruntées à voir urbain autonome et à laïciser l’insti- principal moyen de communication à
la religion pour asseoir sa puissance et sa tution judiciaire, tout en disposant de la une époque où le livre imprimé est

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droit

fixion, décapitation ou écorchement. gènes, ces toiles témoignent à leur façon


«Ces actes d’une très grande cruauté appar- des vertus exigées du bon magistrat:
tiennent déjà à l’époque à un passé depuis rigueur, impartialité, clairvoyance, pro-
longtemps révolu, explique Christian-Nils bité, incorruptibilité. Réalisées dans
Robert. L’ensemble présentant la justice quelques cas à la demande des magis-
d’Othon III, par exemple, a été réalisé en 1470. trats eux-mêmes, elles puisent égale-
On y voit une scène représentant l’ordalie par ment dans une veine qui flatte leur
le feu alors que ce procédé a été interdit par vanité en évoquant des haut faits histo-
le Concile de Latran deux siècles plus tôt.» riques et légendaires se caractérisant par
des décisions autocratiques.
Entre vertu et vanité «Il y a un double paradoxe dans ce processus,
La manœuvre n’a d’ailleurs rien d’inno- explique Christian-Nils Robert. D’une
cent. L’abolissement de la durée, les réfé- part parce que la justice qui se dessine tente
rences constantes à l’Antiquité partici- d’asseoir sa légitimité en se référant à des
pent en effet du même objectif. Et il ne actes de justice privée qui contredisent sa
s’agit pas tant d’impressionner les justi- nature. De l’autre parce que les références uti-
ciables que d’enraciner une institution lisées sont déjà totalement archaïques à cette
avide de légitimité et soucieuse de garan- époque. Ce décalage, cette façon d’être hors
tir l’intégrité de ses représentants. de son temps pèse encore lourdement sur une
Hautement symbolique, comme l’en- institution judiciaire dont les apparats, le
semble des juges aux mains coupées qui langage et le cérémonial sont largement
orne le Grand Conseil genevois, le réper- dépassés. Il est sans doute temps d’en finir
toire mis en œuvre rappelle constam- avec tous ces oripeaux.» I
ment aux magistrats la lourdeur de
la tâche qui leur incombe et la menace Vincent Monnet
de damnation qui pèse sur eux «La Justice dans ses décors (XVe-XVIe siècles)»,

Dieu
s’ils devaient faillir à leur mission. par Christian-Nils Robert, Droz, 110 p.
Fortement moralisatrices, parfois anxio-
5

encore rare et où les illettrés sont très


largement majoritaires. Les récits
Pépites à Payerne
bibliques forment par ailleurs un lan- La quête de représentations picturales de la justice deux mères qui le revendi-
gage dont tout le monde ou presque menée par Christian-Nils Robert a connu quent. Finalement, le roi
connaît les codes et qui, par conséquent, un moment fort: la découverte, dans les murs reconnaît comme mère
de l’Hôtel de ville de Payerne, d’un ensemble celle qui propose de l’épar-
est intelligible par le plus grand nombre.
de panneaux peints encore totalement inédits. gner, quitte à le perdre.
Dans un premier temps, le Jugement der- Dans une petite salle du tribunal vaudois, Réunies par une «très sub-
nier, la Crucifixion, l’histoire de le peintre Humbert Mareschet (1520-1593) tile maïeutique de la vérité»,
Suzanne ou le jugement de Salomon a réalisé deux toiles se faisant face pour l’inaugu- les deux œuvres donnent
tiennent donc le haut du pavé dans les ration du bâtiment en 1576. La première évoque à voir au spectateur une
prétoires. Un glissement s’opère ensuite l’histoire de Suzanne et des vieillards, la seconde explicite leçon de morale:
progressivement vers un registre spécifi- le jugement de Salomon. Daniel qui utilise habile-
quement profane qui offre une large Parfaitement maîtrisé sur le plan technique, ment l’interrogatoire pour
place à des légendes antiques mettant en tout comme son vis-à-vis, le récit des mésaven- confondre deux faux
scène des jeux de pouvoir entre sei- tures de Suzanne est découpé en cinq parties: témoins, Salomon qui
Suzanne au bain sollicitée par les vieillards; prend une décision dont
gneurs, princes et citoyens. Cette évolu-
Suzanne comparaissant devant les deux vieillards; il devine qu’elle fera surgir
tion, capitale dans la mesure où elle l’apparition de Daniel; Daniel interrogeant la vérité. «L’ensemble du
concrétise une première «décléricalisa- l’un des vieillards; la lapidation des vieillards. programme iconographique
tion» de l’art, s’accompagne d’un certain Evoquant un épisode très populaire durant tout que j’ai défini se trouve
nombre d’innovations techniques, telles le Moyen Age, la seconde toile se présente sous concentré sur ces quelques
que le développement de la perspective, la forme d’un large panneau de 7 mètres situé mètres carrés, commente
la place accrue faite aux paysages ou l’in- au-dessus des sièges dévolus à la cour. Elle montre Christian-Nils Robert.
corporation de personnages politiques le roi d’Israël appelé à trancher entre deux prosti- Tout y est: c’est absolument
de l’époque. tuées qui revendiquent le même enfant. Pour les merveilleux.» VM
Ce qui n’enlève rien à la brutalité des départager, Salomon propose de couper le nourris-
son en deux et d’en offrir une moitié à chacune des
scènes offertes au spectateur: cruci-

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neurosciences

Le bilinguisme à
des neurosciences
Une collaboration interdisciplinaire entre une professeure de l’ETI et un cher-
cheur de la Faculté de médecine vise à comprendre le cerveau des personnes
maîtrisant deux langues. Présentation

Plus de la moitié des habitants de la dernières années établir que les langues pour des recherches interdisciplinaires.
planète parle au moins deux langues, sont représentées de manière superpo- Caroline Lehr, de l’Unité d’allemand, a
selon des estimations de l’Unesco. Le sée dans le cerveau, et non à des ainsi pu collaborer avec les neurologues
phénomène du bilinguisme a pris ces endroits différents. pour son mémoire de licence sur un
dernières décennies une ampleur sans sujet de nature psycholinguistique. Son
précédent en raison du développement Implications thérapeutiques travail, mené sous la direction scienti-
des moyens de communication et aux C’est en partant de ce constat que Jean- fique du Dr Asaïd Khateb, a porté sur les
échanges interculturels. Une collabora- Marie Annoni, également chargé de «effets d’amorçage» sémantique inter
6
tion entre les docteurs Jean-Marie cours à la Faculté de médecine, et Asaïd langue dans une population de traduc-
Annoni et Asaïd Khateb, de l’Unité de Khateb ont cherché à comprendre les teurs et sur leurs implications didac-
neuropsychologie aux Hôpitaux univer- mécanismes qui permettent au cerveau tiques.
sitaires de Genève, et Hannelore Lee- de faire la distinction entre une langue
Jahnke, professeure à l’Unité d’alle- et l’autre et, plus particulièrement, de Solidarité entre les langues
mand de l’Ecole de traduction et d’in- déterminer si ce système de contrôle lin- Par «effets d’amorçage», il faut com-
terprétation (ETI), a ouvert la voie à des guistique est lui-même de nature langa- prendre des phénomènes liés à l’identi-
recherches dans ce domaine interdisci- gière ou purement cognitif. Cette ques- fication du contenu des mots, lors-
plinaire. Recherches dont les résultats tion n’a pas que des
ont fait l’objet d’une présentation, le implications pour la
13septembre dernier, à l’occasion de la connaissance fonda-
18e Conférence annuelle de l’EAIE
(European Association for International
mentale. Elle inté-
resse aussi les théra-
Un individu bilingue identifie
Education).
Toutes sortes de débats de société tour-
peutes. «S’il s’avère que
le système de contrôle
plus rapidement le contenu
nent actuellement autour du bilin-
guisme (ou du plurilinguisme). Il y va de
linguistique n’est pas
lui-même uniquement
d’un mot lorsqu’il vient d’être
la défense du pluralisme et de l’adapta-
tion à la société globale du XXIe siècle.
de nature langagière,
ce que tendent à mon-
utilisé dans une autre langue
Selon certains, les personnes bilingues trer nos recherches,
feraient preuve de capacités mentales explique Jean-Marie
supérieures à la moyenne. Pour Annoni, cela ouvre de
d’autres, l’apprentissage de plusieurs nouvelles perspectives pour le traitement des qu’une personne passe d’une langue à
langues aux enfants leur serait préjudi- troubles de l’élocution comme l’aphasie.» une autre: dans le cas d’un individu
ciable. Aujourd’hui, les scientifiques Pour mener à bien ces travaux, les neu- bilingue, le contenu du mot d’une
sont en mesure d’apporter des éléments rologues ont fait appel à l’expertise de langue sera identifié plus rapidement
de réponse à ces questions. Grâce aux l’ETI en matière de méthodes d’analyse lorsqu’il vient d’être utilisé dans une
progrès de l’imagerie fonctionnelle, qui de compétences linguistiques et de tech- autre langue. Ce phénomène suggère
permet d’établir des corrélations entre niques de traduction. De son côté, notamment que la représentation des
l’activité cérébrale et les états mentaux, l’Ecole de traduction et d’interprétation contenus dans le cerveau n’est pas
la recherche en neurosciences a pu ces tire profit des travaux en neurologie dupliquée pour chaque langue, mais

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neurosciences

Etude de cas

l’épreuve dans le Jura bernois


Le bilinguisme n’intéresse pas que les
neurologues et les psycholinguistes. Il
fait également l’objet d’études d’orien-
tation plus sociologique. Nadja Meister
s’est intéressée à un cas atypique pour
son mémoire de licence au sein de

ANTON VOS
l’Unité d’allemand de l’ETI: celui d’une
commune du Jura bernois où réside
une importante minorité alémanique,
soit les aléas d’une majorité linguis-
tique au niveau national faisant
l’expérience du statut minoritaire…
Prêles est située dans le district de La
Neuveville. Sur ses 830 habitants, 127,
soit 15%, parlent schwizerdütsch. Une
immigration relativement récente, liée
pour beaucoup à la présence sur
la commune d’un foyer d’éducation
tenu par le canton de Berne.
Le travail de Nadja Meister a consisté
à dresser le tableau de la situation
des germanophones et la perception
qu’ils ont de leur position minoritaire.
Pour cela, elle a envoyé un question-
naire aux habitants de langue alle-
mande. Avec un taux de retour de près
de 50%, ce questionnaire a montré
7
l’intérêt des habitants pour les ques-
tions liées au bilinguisme.
Dans son mémoire, Nadja Meister
s’est également penchée sur les
aspects juridiques du bilinguisme en
Suisse. Prêles se trouvant dans un dis-
trict monolingue (contrairement à
Bienne, seul district bilingue du can-
Grâce aux progrès de l’imagerie fonctionnelle, on sait désormais que les langues ton), l’usage exclusif du français pré-
sont représentées de manière superposée dans le cerveau, et non à des endroits différents.
vaut dans l’administration commu-
nale. Les germanophones reçoivent
qu’il s’agit d’un système unique, quelle pauses jouent un rôle capital pour la qualité toutefois leur matériel de vote en alle-
que soit la langue employée. de la traduction. Durant ces moments, le cer- mand, et, au gré de la bonne volonté
«Notre intérêt dans ces travaux est égale- veau est très actif et a recours à des connais- des employés communaux, ceux-ci
répondent parfois en allemand aux
ment d’améliorer la méthode didactique en sances antérieures qui aident à inférer et de
lettres officielles qui leur sont adres-
traduction pour nos étudiants, précise ce fait à produire une meilleure traduction.» sées dans la langue de Goethe.
Hannelore Lee-Jahnke. Le but étant qu’ils La 18e Conférence de l’EAIE, qui a eu lieu Enfin, cette étude fait ressortir des élé-
augmentent leurs performances, notam- à Bâle du 13 au 16 septembre 2006, et ments plus subjectifs. Une majorité
ment en termes de vitesse et qualité. Les qui vise à encourager les collaborations des germanophones estiment ainsi
résultats intermédiaires que nous avions internationales entre établissements que c’est à eux de faire l’effort de com-
obtenus il y a deux ans, ainsi que ceux du d’éducation supérieure, a donné l’occa- muniquer en français. Par ailleurs,
travail de Caroline Lehr nous fournissent sion à ses membres de découvrir les la langue n’est pas perçue comme
déjà quelques indices. Ils montrent notam- recherches que Jean-Marie Annoni et un facteur décisif dans les relations
ment que les traducteurs débutants tra- Asaïd Khateb ont menées avec humaines. Ce sont les affinités
personnelles qui priment.
vaillent plus vite, mais moins bien, car Hannelore Lee-Jahnke. I
Ces résultats ont suscité l’intérêt de
inconscients des failles du texte de départ, la commune de Prêles qui pourrait
tandis que les traducteurs expérimentés Jacques Erard les utiliser pour améliorer sa politique
prennent davantage de temps, mais effec- d’intégration. Une jolie récompense
tuent un meilleur travail parce qu’ils arri- www.eaie.org/basel/ pour le travail de cette étudiante
www.medecine.unige.ch/
vent mieux à faire l’exégèse du “vouloir dire” www.unige.ch/eti/
qui pourrait ainsi avoir valeur d’utilité
du texte de départ et ont développé des auto- www.cepes.ro/hed/policy/bilingual_universities/ publique. J.Ed
matismes. Il s’avère également que les Sadlak.htm http://www.preles.ch/

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géographie

Repenser la frontière
qui ont été analysés par Mohammed-
Les lignes de démarcation qui partagent le Moyen- Mahmoud Mohamedou. Formant une
Orient n’apparaissent pas toutes sur les cartes communauté qui transcende les identi-
tés nationales ou régionales, l’organisa-
de géographie. Explications dans le dernier numéro tion chapeautée par Ben Laden échappe
de la revue «a contrario» à toute définition d’ordre juridique, si
bien qu’il est difficile d’en définir les
L es atlas ne disent pas tout. Nombre de Irène Maffi montre ainsi comment la contours. Refusant d’opérer une dis-
frontières, qu’elles soient symboliques, manipulation des manuels scolaires par tinction entre civils et militaires, Al-
psychologiques, identitaires ou cultu- le pouvoir jordanien a permis d’entrete- Qaïda réduit à néant l’écart entre ce qui
relles, ne figurent en effet sur aucune nir l’illusion que les frontières poli- se fait et ce qui ne se fait pas en temps
carte. Et c’est particulièrement vrai au tiques du pays recouvraient une histoire de guerre, créant ce que l’auteur appelle
Moyen-Orient, région qui a vu se super- et une identité communes. Ce, alors que «une guerre non linéaire». Enfin, si l’or-
poser au découpage politique mis en dans les faits, l’Etat hachémite a été éta- ganisation nie la légitimité des fron-
place sur les décombres de l’Empire bli par les puissances coloniales sur un tières traditionnelles, elle a donné une
Ottoman des clivages d’un genre nou- territoire sans unité politique et habité force nouvelle aux clivages symboliques
veau durant les dernières décennies. par une population hétérogène. que sont la religion, la culture ou le
Mettre en évidence ces lignes de frac- degré de prospérité.
tures souvent souterraines, questionner
la façon courante de concevoir la fron- La nouvelle donne américaine
tière, confronter réalité du terrain et Dans le camp opposé, la politique
approche théorique, tel est le pro- menée par George W. Bush et ses
8
gramme de la dernière livraison de la conseillers depuis le 11 septembre 2001
revue «a contrario». a, elle aussi, contribué à chambouler le
Un numéro réalisé sous la direction de profil de la région. N’hésitant plus à
Riccardo Bocco et de Daniel Meier – res- faire l’amalgame entre la nature auto-
pectivement professeur et assistant de cratique d’un régime, le terrorisme et la
sociologie politique à l’Institut universi- prolifération des armes de destruction
taire d’études du développement – avec massive, l’administration américaine
le concours d’une dizaine de chercheurs est parvenue à imposer au Moyen-Orient
venus d’horizons scientifiques très un modèle proche de celui que connaît
divers, mais possédant tous une excel- l’Amérique latine depuis des décennies.
lente connaissance du terrain moyen- Système qui se caractérise par l’omni-
oriental. présence d’une grande puissance tuté-
laire (Etats-Unis) définissant selon ses
DR

Un puissant révélateur Découpé par de multiples fractures souterraines, le


propres critères ses partenaires privilé-
«Depuis sa création en 2003, la vocation de Moyen-Orient est un territoire bien plus complexe giés (Israël, Jordanie, Emirats du
“a contrario” a toujours été de donner la que ne le laisse croire ses frontières politiques. Golfe/Mexique) les Etats parias (Syrie,
parole à des acteurs scientifiques capables Iran/Cuba) et les Etats «préoccupants»
de sortir de leur questionnement discipli- Chez le voisin israélien, en revanche, (Arabie saoudite/Colombie, Venezuela),
naire au profit d’approches conceptuelles c’est la démographie qui dicte désor- tout en s’efforçant de composer avec les
plus ouvertes», explique Daniel Meier. mais le tracé des frontières. Comme le poids lourds régionaux (Egypte/Brésil). I
Dans le cas présent, il s’agissait plus pré- montre Pascal de Crousaz, les dirigeants
cisément de «faire de la frontière le point de l’Etat juif semblent aujourd’hui Vincent Monnet
de départ de notre réflexion sur la région du convaincus que l’avenir passe par une
«a contrario, revue interdisciplinaire de sciences sociales,
Moyen-Orient, une frontière débarrassée des limitation de la taille de leur Etat, afin vol.3-n°2», numéro spécial: Frontières au Moyen-Orient,
limites que la géographie ou la science poli- de préserver la majorité juive au sein de sous la dir. de Riccardo Bocco et Daniel Meier, Ed.
Antipodes, 184 p.
tique lui imposait», complète Riccardo sa population, thèse qui a pourtant été www.unil.ch/acontrario.
Bocco. Les auteurs ont ainsi pu soulever combattue durant des décennies au
le problème frontalier sous des aspects nom de l’idéologie du «Grand Israël».
symboliques ou sociaux qui révèlent à La géographie politique a connu un
leur façon les enjeux et changements autre bouleversement de taille avec
que connaît la région. l’émergence d’Al-Qaïda, changements

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sciences politiques

Les indicateurs socio-structurels traditionnels servant à décrypter


les comportements politiques ne sont plus adaptés à la réalité du marché
du travail. Daniel Oesch, maître assistant au Laboratoire de recherches
sociales et politiques appliquées, a développé une nouvelle grille d’analyse

Pour les spécialistes de la publicité, la le prolétariat industriel – essentiellement côté, les organisations syndicales n’ont
ménagère de moins de 50 ans est l’in- composé de travailleurs manuels – forme le que peu d’emprise sur les travailleurs
carnation du consommateur lambda. La bas de l’échelle et vote à gauche, tandis que les peu qualifiés du tertiaire. Quant à l’in-
réalité est hélas plus complexe que ne le employés des services sont rangés en bloc fluence politique, les classes situées au
voudraient les marchands de poudre à parmi les classes moyennes et penchent plutôt bas de l’échelle sociale sont fortement
lessive. Comme le démontre Daniel à droite, explique le politologue. C’était sous-représentées dans l’électorat. Parce
Oesch, maître assistant au Laboratoire peut-être vrai il y à trente ans, mais aujour- que composées soit de citoyens étrangers
de recherches sociales et politiques d’hui, à la suite de l’effondrement du monde qui ne peuvent voter, soit de citoyens
appliquées dans un récent ouvrage*, il ouvrier, de l’explosion des services, de la fémi- indigènes peu formés qui sont plus
est de plus en plus difficile de se faire nisation de l’emploi et de l’allongement de la enclins à rester loin des urnes.

Travailleur,
une image claire de la façon dont nos
sociétés sont stratifiées. Suite aux pro-
fondes mutations qu’a connues le mar-
ché du travail durant ces dernières
qui es-tu?
formation, la population active présente un La grille d’analyse développée par
9
décennies, le traditionnel clivage de tout autre visage.» Daniel Oesch met également en évi-
classe entre travailleurs manuels et non Dans les quatre pays considérés, les tra- dence la grande hétérogénéité des
manuels ne fait plus sens. Conséquence: vaux de Daniel Oesch montrent qu’un classes moyennes, qui apparaissent
il est devenu tout aussi ardu de prévoir des clivages dominants est lié au genre: comme un conglomérat réunissant des
qui va acheter quel type de voiture que aux hommes les postes fixes à durée groupes sociaux occupant des positions
de déterminer pourquoi telle frange de indéterminée, aux femmes les emplois très diverses sur le marché du travail.
la population adopte telle préférence intermittents et exigeant peu de qualifi- «L’activité d’une enseignante, d’un tra-
politique. Afin d’y voir plus clair, Daniel cations. Des mandats localisés majoritai- vailleur social ou d’une infirmière repose
rement dans le secteur essentiellement sur des relations interper-
de la vente ou des ser- sonnelles, explique le chercheur. En
vices personnels, qui contraste, un manager ou un cadre privilé-
«Les mécanismes institution- sont aussi les moins giera l’aspect organisationnel: budget équi-
avantageux en termes de libré et hiérarchie respectée. Ces différentes
nels ne sont pas adaptés à revenus, de promotion logiques de travail recoupent des préférences
et de couverture sociale. politiques marquées.» Les professions
la protection des individus «Dans une démocratie, sociales et culturelles soutiennent ainsi
l’Etat, les syndicats et les fortement la gauche, tandis que les ges-
les plus vulnérables» droits politiques sont censés tionnaires votent pour la droite. A un
limiter les inégalités géné- niveau hiérarchique plus bas, les petits
rées par le système écono- indépendants préfèrent les partis
mique, explique Daniel conservateurs, tandis que les ouvriers
Oesch a développé une grille d’analyse Oesch. Or, dans des pays tels que l’Allemagne, de la production sont partagés entre les
reposant sur un critère vertical – le la Grande-Bretagne ou la Suisse, ces méca- socialistes, la droite populiste et l’abs-
degré d’avantage dans la relation du tra- nismes institutionnels ne sont pas adaptés à la tentionnisme. I
vail – et un critère horizontal –, la protection des individus qui sont aujourd’hui
logique du travail. Un outil conceptuel les plus vulnérables.» L’Etat social, pensé sur Vincent Monnet
dont il a examiné la pertinence empi- le modèle de l’emploi masculin à plein
rique pour l’Allemagne, la Grande- temps, peine à répondre aux défis posés * «Redrawing the Class Map. Stratification
and Institutions in Britain, Germany,
Bretagne, la Suède et la Suisse. par la féminisation du travail, le déve- Sweden and Switzerland», par Daniel Oesch,
«La plupart des analyses portant sur la stra- loppement du temps partiel, les carrières Ed. Palgrave MacMillan, 257 p.
tification des salariés reposent sur l’idée que interrompues ou les bas salaires. De leur

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mathématiques

Des physiciens et des linguistes font appel à


l’algèbre linéaire pour analyser la structure d’œuvres
littéraires comme «Moby Dick» ou «Hamlet».
Petit voyage lettré dans les espaces vectoriels en
Des chif
compagnie du professeur Jean-Pierre Eckmann

Comment un texte peut-il traduire ont réf léchi à ces problèmes il y a long- une coordonnée. Cet espace a donc
une pensée? Autrement dit, n’est-il pas temps déjà, explique Jean-Pierre autant de dimensions qu’il y a de
curieux que l’on puisse réduire à une Eckmann. Bolzano a écrit en 1837 qu’un termes différents dans un livre (sont
séquence de mots unidimensionnelle texte scientifique, pour être intelligible, exclus les conjonctions, prépositions et
les idées complexes, profondes et intri- doit avoir une structure hiérarchique en autres petits mots sans signification
quées que peut générer le cerveau paragraphes, sections, chapitres, etc. intrinsèque), c’est-à-dire plusieurs cen-
humain? La difficulté de cet exercice se Ingarden évoque lui aussi des “unités struc- taines de milliers parfois. Pour simpli-
reconnaît par le fait que celui qui lit un turelles” et des “couches de compréhen- fier un peu, seuls les mots apparaissant
texte ne comprend pas toujours correc- sion”. Selon le point de vue du philosophe, à une fréquence considérée comme
tement ce que l’auteur a voulu dire. Il le cerveau parviendrait ainsi à comprimer minimale ont été conservés, réduisant
est même considéré comme un art des parties du texte pour en faciliter la ainsi drastiquement le nombre de
majeur que de savoir coucher par écrit mémorisation et les restituer plus loin dans dimensions.
ses idées de manière intelligible par la lecture. Une manière de rendre une pro-
tout le monde. fondeur à un discours forcément recti- «Fenêtre d’attention»
ligne.» L’étape suivante a consisté à définir
10
Mémorisation facilitée Jean-Pierre Eckmann et ses collègues une «fenêtre d’attention» longue de
Dans un article paru dans la revue ont approché le problème de manière 200 mots qui correspond à la longueur
Proceedings of the National Academy of moins empirique, comme le feraient de texte que le cerveau garde en
Sciences du 23 mai, une brochette de des physiciens devant un phénomène «mémoire vive» au cours de la lecture.
physiciens et de linguistes a fait appel naturel. Pour eux, un texte représente Avec les termes contenus dans cet
aux mathématiques pour tenter d’y un ensemble de mots, extraits de la intervalle, les chercheurs ont défini un
voir plus clair dans cette faculté mysté- totalité des mots existants dans une vecteur désignant un point dans l’es-
rieuse du langage. Jean-Pierre langue donnée
Eckmann, professeur au Département (anglaise en l’occur-
de physique théorique et à la Section rence), agencés
de mathématiques, et ses collègues
israéliens, espagnols et allemands ont
selon une logique
qu’il convient de
Il est désormais possible de
développé un algorithme capable
d’analyser objectivement la composi-
découvrir.
méthode d’investiga-
La
manipuler les textes comme
tion d’un texte afin d’en discerner les
ficelles sous-jacentes. Il en ressort que
tion qu’ils ont déve-
loppée fait appel aux
des objets géométriques
le découpage d’un ouvrage en sections, notions de l’algèbre
chapitres et paragraphes distincts favo- linéaire (espace à
rise des corrélations de longue durée plusieurs dimen-
entre des ensembles de mots, eux- sions, vecteurs, matrices, valeurs pace décrit plus haut. Au cours de la
mêmes définissant une idée ou un propres, etc.). Les œuvres étudiées, lecture, les composants de la «fenêtre
concept précis. Une telle disposition elles, ont été choisies pour leur capa- d’attention» se modifient au fur et à
faciliterait la mémorisation de certains cité reconnue à transmettre des idées mesure qu’elle glisse le long du texte.
passages et leur rappel plus loin dans la de manière claire. Il y en a douze, dont Du coup, le vecteur correspondant
lecture lorsque c’est nécessaire. Ce Moby Dick de Herman Melville, Les entame une promenade dans l’espace
résultat confirme les hypothèses Aventures de Tom Sawyer de Mark Twain, des mots pour décrire une trajectoire
posées bien avant eux par les linguistes Hamlet de William Shakespeare ou propre à l’œuvre étudiée.
et les philosophes. Ils leur offrent du encore La Théorie de la relativité restreinte Possédant un espace bien défini et un
même coup une base formelle et quan- et générale d’Albert Einstein. vecteur évoluant au cours du temps en
titative qui leur manquait jusque-là. Les chercheurs ont travaillé à l’inté- fonction de la progression du texte, les
«Des penseurs comme le Polonais Roman rieur d’un espace mathématique dans chercheurs ont dès lors tout loisir d’ap-
Ingarden et le Tchèque Bernard Bolzano lequel chaque mot utilisé représente pliquer la panoplie des opérations four-

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mathématiques

fres et des lettres


«Les Aventures
de Tom Sawyer»
figurent parmi les douze
œuvres décortiquées
par les physiciens,
tout comme «Moby Dick»
ou «Hamlet».

11
pour cachalot), bateau, cri, aye taient identiques même en changeant
(forme anglaise pour dire oui), de manière aléatoire la place des mots
Stubb (second compagnon à l’intérieur des paragraphes, tout en
d’Achab), sir et Léviathan. Les laissant ces derniers dans le même
trois vecteurs suivants sont simi- ordre. D’où la conclusion de l’impor-
laires avec l’apparition de tance du découpage d’un texte pour
quelques nouveaux mots comme améliorer sa compréhension.
blanc, requin, capitaine et «Nous commençons à comprendre de
navire. Le cinquième, lui, manière quantitative à quel point la struc-
indique brusquement une scène ture d’un texte est utile pour le rendre intel-
précise, qui se déroule à l’inté- ligible, estime Jean-Pierre Eckmann. Et
rieur d’une chambre: lit, il nous semble qu’un bon texte fait juste-
chambre, Queequeg, dat (forme ment un usage efficient des techniques per-
nie par l’algèbre linéaire. En d’autres populaire pour that), aye, porte, Moby, mettant de mémoriser ses différentes par-
termes, il est désormais possible de Dick, propriétaire, Achab. ties. Certes, ces découvertes ont été réalisées
manipuler les textes comme des objets avant nous par les linguistes, mais nous
géométriques. Pour les auteurs, le vec- «Quantifier des intuitions avons trouvé une méthode pour quantifier
teur représente à chaque moment un philosophiques» leurs intuitions philosophiques et pour les
concept, une idée contenue dans le L’étape suivante a consisté en une ana- connecter avec le peu que nous savons sur le
texte. Ils ont donc analysé les direc- lyse dynamique du vecteur. Lorsque ce fonctionnement du cerveau. C’est cette ten-
tions principales que ce vecteur visite dernier pointe dans une région de l’es- sion entre les mathématiques et des disci-
lors de sa promenade à travers le texte pace des mots, par exemple, combien plines qui n’ont à première vue aucun lien
– certaines orientations s’avèrent en de temps lui faut-il pour la quitter? avec elles qui me passionne. J’espère que
effet plus importantes que d’autres – et Autrement dit, il s’agit de mesurer la d’autres recherches comme la nôtre aide-
en ont déterminé les «valeurs propres». corrélation entre les mots, une gran- ront à clarifier la nature intrigante du cer-
Pour le roman Moby Dick, par exemple, deur essentielle dans la compréhen- veau et de la communication humaine.» I
les principales composantes du vecteur sion du fonctionnement du langage.
le «plus important» fournissent immé- Dans les ouvrages étudiés, les cher- Anton Vos
diatement la trame de l’histoire: cheurs ont remarqué que cette corréla-
baleine, Achab, Starbuck (premier com- tion diminue très lentement. Ils ont
pagnon d’Achab), sperm (nom anglais également observé que les résultats res-

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français

Le français tire la
Le moins que l’on puisse attendre d’une personne diplômée
de l’Université est qu’elle s’exprime dans un français correct,
oralement comme par écrit. Depuis quelques années pour-
tant, cette condition ne semble plus être pleinement rem-
plie par un nombre croissant d’étudiants, y compris en
Faculté des lettres. Les résultats de l’étude PISA montrent
qu’il en va de même au niveau secondaire puisqu’à Genève,
20% des élèves de 9e année connaissent de grandes difficul-
tés lorsqu’ils sont confrontés à l’écrit. La tendance se
confirme également au niveau national pour ce qui est des
adultes, les derniers chiffres publiés par l’Office fédéral de la
statistique faisant état de 800 000 personnes (soit 16% de
la population) éprouvant d’importants problèmes de com-
préhension lorsqu’ils sont confrontés à un texte de niveau
rudimentaire.
Inquiétant pour l’institution académique qui forme en par-
tie le corps enseignant, ce constat est également préoccu-
pant pour l’ensemble de la société. S’exprimer avec moins
d’aisance, c’est en effet prendre le risque de ne plus être
compris et par conséquent de ne plus être à même de com-
muniquer convenablement avec ses concitoyens. Sans
compter qu’un mauvais apprentissage (ou enseignement)
du français diminue les chances des plus défavorisés d’em-
prunter l’ascenseur social. D’un point de vue économique, la
situation n’est pas plus rassurante, puisqu’on risque à terme
de voir se développer des filières privées capables de
répondre aux attentes des entreprises, mais qui seront très
certainement moins démocratiques. Enquête au sein du
12 Département de français, à l’heure où une réforme de la for-
mation des enseignants du secondaire, qui entrera en
vigueur à la rentrée 2007 ou 2008, se profile à l’horizon.

Dossier réalisé par Vincent Monnet, Anton Vos et Sandrine Lamielle


Dessins: Isabelle Pralong

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français

langue
> Difficultés grammaticales, lexique
restreint, mauvaise maîtrise de
la conjugaison sont les symptômes
d’un mal qui met en danger la capa-
cité de chacun à communiquer, mais
aussi à conceptualiser le monde
> L’apprentissage du français à
l’école primaire est-il satisfaisant?
Les points de vue des différents
acteurs impliqués dans l’instruction
des enfants
> Le français vient du latin et
les grammairiens du passé ont
inscrit cette filiation dans la graphie.
Il en résulte l’orthographe relative-
ment complexe que l’on connaît
aujourd’hui

13

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français

C’est grave doct


Difficultés grammaticales, lexique restreint, mauvaise maîtrise de
la conjugaison sont les symptômes d’un mal qui met en danger la capacité
de chacun à communiquer, mais aussi à conceptualiser le monde

Un jeune enseignant de français tons romands en matière de lecture et directeur du Département de linguis-
contraint à prendre des cours de rattra- de compréhension de texte. tique: «En termes de production, on ne voit
page à la Migros par le directeur de son «Il faut se garder de trop généraliser, pré- pas de choses épouvantables. Lorsqu’on
établissement; des banquiers qui se plai- vient Laurent Jenny, directeur du demande aux étudiants de rédiger un tra-
gnent du niveau d’expression déficient Département de français moderne. Il vail écrit à la maison, le résultat est articulé,
de leurs nouvelles recrues (par ailleurs existe une très grande inégalité de condition argumenté et relativement bien présenté. Ce
très compétentes sur le plan technique); parmi les étudiants de la Faculté des lettres. n’est pas n’importe quoi. En termes de com-
une difficulté croissante de la part des Des mordus de littérature, il y en a encore préhension, par contre, les résultats sont
étudiants non seulement à rédiger cor- chaque année. Et certains étudiants, arri- plutôt à la baisse. Les élèves du secondaire
rectement, mais aussi à repérer leurs vant avec un très petit bagage, parviennent ont en effet de plus en plus de peine à com-
erreurs: nombreux sont les indices lais- à le développer au fil de leurs études. Il y a prendre et à lire des textes que les généra-
sant à penser que la langue de Molière donc toujours de très bons étudiants qui sor- tions précédentes lisaient à l’âge de 12 ans.
est une richesse de moins en moins bien tent de la Faculté. Cependant, d’un point de La langue française, qui n’est pourtant pas
partagée. vue plus global, la baisse de niveau me si inaccessible, est devenue étrangère à beau-
En ce qui concerne Genève, cette hypo- paraît difficilement contestable. Dans leur coup d’entre eux.»
thèse a été confirmée par le premier grande majorité, les étudiants que nous
volet de l’étude PISA. Selon ses résultats, accueillons aujourd’hui ont un rapport très Une mécanique délicate
le canton se caractérise par des élèves scolaire au texte, ils éprouvent peu de curio- Plus concrètement, dans les copies cor-
ayant en moyenne des compétences sité envers ce qu’ils lisent et leur culture lit- rigées par les enseignants du
plus faibles, mais aussi des résultats téraire est souvent très mince.» Même son Département il est relativement fré-
plus dispersés que ceux des autres can- de cloche du côté de Jacques Moeschler, quent de croiser des pronoms ou des
propositions utilisés au petit bonheur,
des choix lexicaux aléatoires, une syn-
taxe très pauvre ou des constructions

La formation se réforme syntaxiques erronées. «Je commence tou-


jours l’année par demander à mes étudiants
de résumer un texte argumentatif,
La formation des professeurs de l’école primaire Dans l’intervalle, Antoine
14 explique Guy Poitry, chargé d’enseigne-
est actuellement assurée par la Section des Auchlin, maître d’enseigne-
ment, animateur de l’atelier d’écriture
sciences de l’éducation. La licence «mention ment et de recherche
enseignement» a d’ailleurs été prolongée pour en linguistique française, du Département de français, et respon-
une année (jusqu’à la rentrée 2008 au moins), assurera dès le mois sable des séminaires de dissertation lit-
en attendant de trouver une solution politique d’octobre 2006 un ensei- téraire. L’exercice est souvent très révélateur.
à la question de savoir quel type de filière gnement de grammaire C’est là qu’apparaissent les problèmes non
compatible avec les accords de Bologne il faudra des fautes (1 heure de cours seulement de langue, mais aussi de compré-
concevoir: baccalauréat ou maîtrise universitaire? durant le semestre d’hiver), hension. Un certain nombre d’élèves ont de
Pour les enseignants du secondaire, en revanche, qui devrait déjà permettre la peine à repérer les articulations logiques
les choses sont un peu plus claires. Dans le sillage certains progrès. (mais, donc…) et par conséquent à suivre le
de la réforme de Bologne se profile en effet un
raisonnement qui leur est proposé.»
projet de maîtrise d’études spécialisées (MAS).
Le recul constant du latin dans l’ensei-
Cette filière strictement pédagogique, qui devrait
s’ouvrir à la rentrée 2007 ou 2008, sera probable- gnement secondaire et le recours aux
ment placée sous l’égide d’un centre interfacultai- «méthodes directes» dans l’enseigne-
re regroupant les lettres, la FPSE, les SES et ment des langues vivantes n’ont rien
les sciences. arrangé selon le professeur Michel
Jeanneret, ancien directeur du

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français

teur?
Département de littérature française vail est laissé à la La qualité de la relecture
moderne: «Les élèves sont de moins en machine. «Cette désin-
moins souvent amenés à réfléchir à ce qu’est volture est assez a également baissé puisque
la structure élémentaire d’une phrase. Faute récente, commente
de cette compréhension, ils éprouvent des Guy Poitry. Elle est le travail est laissé aux
difficultés croissantes à manier cette déli- gênante dans la
cate mécanique qu’est la langue française et mesure où un futur logiciels informatiques
à en imbriquer les différents éléments de professeur de français
façon intelligible.» devrait être capable de
se passer de ce genre
L’ordinateur: un faux ami d’outils, ou, dans le
Autre fait aggravant: l’usage de l’ordi- doute, de se référer à un bon dictionnaire.» vaient facilement trouver des «ponts»
nateur, qui permet, au travers des cor- En amont, le fait que la population pour communiquer avec ces élèves.
recteurs orthographiques et grammati- genevoise soit de plus en plus multicul- Aujourd’hui, la multiplication de
caux intégrés aux programmes de trai- turelle pose également un certain cultures extrêmement différentes au
tement de texte, de masquer certaines nombre de nouvelles difficultés au sein d’une même classe rend l’exercice
défaillances durant la première année niveau de l’enseignement obligatoire. Si plus ardu. «Ce type de situation pose des
d’études universitaires (la plupart des les populations italiennes, hispaniques problèmes nouveaux à l’Instruction
facultés n’exigent pas d’examen ou lusophones arrivées à partir des publique, explique Jacques Moeschler.
manuscrit avant la deuxième année). années 50 se sont très bien intégrées du Pourtant les concepts et les modèles géné-
La qualité de la relecture a également point de vue de la langue, cela tient en raux qui permettraient d’obtenir des résul-
pâti de cette évolution puisque le tra- partie au fait que les enseignants pou- tats plus probants existent. Et c’est à  
nous, spécialistes de la langue, qu’il revient d’être fréquemment subvertie et détournée. les erreurs de syntaxe afin que l’élève puisse
de développer des outils ayant une validité Mais c’est aussi la façon la plus immédiate prendre la mesure de ses lacunes. C’est
scientifique incontestable et pouvant être de conceptualiser notre environnement. quelque chose qui ne va pas forcément de soi
transmis de manière relativement simple Personnellement, je ne suis pas un puriste. pour les nouveaux enseignants.»
aux enseignants. Tout bon physicien peut Les langues bougent que l’on en soit d’accord
aujourd’hui expliquer en une demi-heure la ou pas. Je ne suis donc pas choqué par l’idée Prise de conscience
théorie de la relativité d’Einstein à un qu’on puisse réformer quelques règles byzan- Autre exemple: jusqu’à une période très
enfant. De la même façon, au sein de notre tines ou trop complexes. Mais il ne faut pas récente, le seul examen durant lequel
Département, il y a une dizaine de per- faire abstraction de ce qui fait la richesse on évaluait le français était la disserta-
sonnes qui sont capables de faire com- expressive d’une langue. Abdiquer trop faci- tion, les autres épreuves étant davan-
prendre à n’importe qui pourquoi le fran- lement devant certaines difficultés, c’est tage destinées à évaluer le fond que la
çais est tel qu’il est et pas autrement.» accepter un appauvrissement de notre uni- forme. Par le jeu des moyennes, il était
Globalement, le constat est donc plutôt vers mental. Personne ne souffrira si l’on par ailleurs possible d’obtenir une
sévère. Mais, sachant qu’un étudiant qui parvient à simplifier l’accord des participes. demi-licence avec des notes de 1,5 ou 2
n’est pas bon en langue n’est pas auto- En revanche, la confusion du futur et du en dissertation, soit un niveau très net-
matiquement mauvais sur le plan de la conditionnel est le symptôme d’une défi- tement insuffisant pour de futurs ensei-
réflexion, faut-il réellement s’en inquié- cience grave dans nos capacités de concep- gnants de français. Pour couronner le
16 ter? La réponse ne fait guère de doute tualisation.» tout, il était impossible, même à un étu-
aux yeux des personnes interrogées. «Le Face à un danger qui semble de plus en diant qui le souhaitait, de repasser ces
rapport à la langue est un rapport com- plus réel, l’Université ne reste pas les examens pour corriger son niveau une
plexe, explique Laurent Jenny. Une bras ballants. En attendant l’entrée en fois la demi-licence obtenue. «Certains
langue, c’est en effet une loi, ce qui lui vaut vigueur d’une nouvelle formation desti- étudiants parvenaient à traverser toute leur
née aux enseignants scolarité en dissimulant leur handicap,
prévue pour 2007 (lire explique Guy Poitry. Mais nous avons pro-
en page 14), un certain gressivement pris conscience du problème et,
«Abdiquer trop facilement nombre de progrès ont dans le système de Bologne, on peut plus
déjà été réalisés. «Pour facilement faire barrage. On pourrait aller
devant certaines difficultés, ma part, explique plus loin en organisant un enseignement
Jacques Moeschler, j’ai propédeutique en début de cursus afin de
c’est accepter un appauvrisse- insisté auprès de mes assis- récapituler certains points essentiels, mais
tantes pour que leurs cor- nous n’en avons pas vraiment les moyens
ment de notre univers mental» rections ne négligent pas pour le moment, puisque le nombre de
la forme et qu’elles spéci- postes au sein du Département n’a cessé de
fient les fautes d’accord et se réduire ces dernières années.» I

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Culture de l’écrit versus


société de l’image
Lire reste l’une des meilleures façons d’assimiler une langue. Depuis l’avène-
ment des nouvelles technologies, cette activité a pourtant du plomb dans l’aile

L a baisse du niveau de français est-elle A contrario, l’image est un médium qui tie n’est pas pour autant perdue selon
liée à une désaffection du livre? Pour la est clairement situé du côté du plaisir et Michel Jeanneret: «L’image est une dimen-
plupart des observateurs, il ne fait guère de l’instantanéité. Mais la médaille a son sion que nous avons trop longtemps négligée,
de doute que l’écrit ne tient plus dans revers. Les informations diffusées au tra- mais un gros effort d’adaptation est en cours,
nos sociétés le rôle fondamental qu’il a vers de la télévision, de la presse contem- dans le département, notamment grâce à
pu jouer durant des siècles comme véhi- poraine ou d’Internet demandent un l’enseignement du cinéma dans ses rapports
cule du savoir, comme patrimoine cultu- temps d’attention de plus en plus réduit. avec la littérature, assuré par Patrizia
rel et spirituel, mais aussi comme sup- Conséquence: lire un
port à l’imaginaire. «La pratique de la lec- ouvrage de bout en bout
ture tient un rôle fondamental dans l’ap- demande pour certains
prentissage d’une langue, explique Michel individus un effort de «L’image est une dimension
Jeanneret, ancien directeur du concentration qu’ils pei-
Département de littérature française nent à fournir sans exer- que nous avons trop
moderne. La proximité avec le texte met en cice préalable.
jeu un mécanisme qui permet d’intégrer les Le primat de la communi- longtemps négligée»
subtilités de la langue et de se familiariser cation rapide pousse par
véritablement avec elles.» ailleurs les enseignants
comme les médias à privi-
Un objet étranger légier des formulations
A l’évidence pourtant, les étudiants qui simples, des phrases courtes et des Lombardo et Laurent Darbellay. Après tout,
entrent aujourd’hui à l’université n’ont constructions qui finissent par devenir l’écrit et le visuel sont deux formes de langage
pas la même culture littéraire que leurs stéréotypées, sous prétexte de ne pas complémentaires.» Une assertion que
aînés. Ils ont peu fréquenté les classiques rebuter l’audience. «Ce qui fait l’intérêt confirme volontiers Laurent Jenny, après
et ne lisent guère pour des raisons récréa- d’un récit, c’est précisément le fait que l’on ne avoir consacré durant le semestre d’été
tives. «La plupart des enseignants continuent comprenne pas tout instantanément et que le 2006 un séminaire aux «mots dans l’art»
à considérer le livre comme allant de soi, lecteur se trouve incité à réfléchir, explique pour les besoins duquel il a utilisé de
ajoute le professeur. Mais, pour beaucoup Guy Poitry. Les romans de Jules Verne, par nombreux supports imagés (poèmes
17
de jeunes, c’est devenu un objet plus ou moins exemple, comportent des passages relative- visuels ou tableaux comprenant des
étranger.» ment complexes, ce qui n’a pas empêché des mots). «J’ai constaté une désinhibition de la
«Nous sommes sortis d’une culture du livre générations d’enfants de dévorer ses parole tout à fait étonnante de la part d’étu-
pour aller vers une culture de l’image, com- ouvrages.» diants que je connais bien et qui, la plupart
plète son collègue Laurent Jenny, direc- du temps, restent silencieux devant les textes,
teur du Département de français Un mal aux causes multiples explique le professeur. Dès qu’il s’agit de
moderne. A la fin du primaire, avec l’entrée Le problème, on le voit, dépasse de loin la commenter quelque chose qui relève de
au cycle d’orientation, on constate un effon- seule question de l’enseignement. C’est l’image, on a l’impression qu’ils sont libérés
drement de la lecture “spontanée”.» en effet l’évolution générale de nos socié- du poids dogmatique qu’ils attribuent au
Assimilé à un objet purement scolaire tés qui est ici en cause: prédominance de texte littéraire. Ce constat me laisse penser
par les élèves, le livre semble donc avoir la télé bien sûr, mais aussi éclatement que l’on aurait tout intérêt dès l’école à déve-
perdu sur les bancs de l’école l’essentiel des familles, précarisation des condi- lopper une approche plus globale de la lec-
de son attractivité. Et rares sont ceux tions de travail, manque de temps et de ture, qui, sans rien abdiquer de la précision
pour qui il est encore synonyme d’enri- ressources pour l’éducation des enfants, analytique, valorise la dimension culturelle
chissement, d’évasion, de compréhen- métissage croissant des populations… des textes, leur rapport aux autres arts et leur
sion de soi et de l’autre. Aussi sombre que soit le tableau, la par- signification historique.» I

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français

La langue, facteur
de discrimination
Selon Jacques Moeschler, professeur de linguistique, il faut relever le niveau
des exigences à l’école pour remettre en marche l’ascenseur social

Lorsqu’on voyage, le langage – même tant décrié par les pédagogues ces der- sente. La méthode syllabique, si démodée
approximatif – est souvent le meilleur nières décennies? Pour ce qui est de l’ap- soit-elle, a par contre l’avantage de res-
moyen d’intégration. Dans son propre prentissage du français, il semble difficile pecter scrupuleusement le processus de
pays, par contre, les lacunes expressives de passer totalement outre. Un enfant, en construction hiérarchique propre au lan-
se paient cher. Parler de manière confuse, effet, n’apprend pas vraiment la langue gage: des lettres formant des syllabes qui
manquer de vocabulaire, être incapable qu’il parle: il l’acquiert rapidement (vers à leur tour composent des mots, lesquels
de rédiger correctement ou de com- 3 ans en général), par le biais des stimuli permettent de bâtir une phrase, phrases
prendre un texte simple constituent sou- qui proviennent de son environnement qui, mises bout à bout, donnent un dis-
social et grâce à ses facul- cours. «Le problème des méthodes d’enseigne-
tés personnelles. A ment adoptées depuis une vingtaine d’an-
charge de l’école, nées, c’est qu’elles perturbent ce processus de
«Pour permettre au plus ensuite, de lui enseigner
un nouveau code: celui
composition qui est totalement organisé,
explique Jacques Moeschler. Ceci parce que
grand nombre de parvenir de l’écrit. «Pour fixer la
parole dans l’écriture, on est
l’on a cherché à calquer sur une question
pédagogique un certain nombre de sujets
à l’excellence, il faut relever forcé de se reposer sur une
série de conventions et de
vedettes dans le domaine de la recherche.
Mais le tri n’a pas été bien fait: des théories
le niveau des exigences» règles, commente Jacques
Moeschler. Celles-ci sont
séduisantes ont été exagérément complexi-
fiées, tandis que d’autres se voyaient vidées de
forcément complexes et, sous leur sens. Et le résultat, ce sont les inconsis-
de nombreux aspects, ne cor- tances que l’on constate aujourd’hui.» I
respondent pas à ce qu’un
vent un handicap rédhibitoire lorsqu’on enfant sait du langage oral: verbes
recherche un emploi. irréguliers, principes d’accord…»
Si l’école entend continuer à jouer le rôle Exemple: oralement, la langue
d’ascenseur social qui est le sien depuis la française peut marquer le plu-
révolution des systèmes pédagogiques du riel uniquement dans l’article.
début du XXe siècle, elle se doit donc de En revanche, lorsqu’on passe
18 permettre aux plus défavorisés de dépas- au mode écrit, le pluriel est
ser leur condition. «Pour permettre au plus indiqué à trois reprises: dans
grand nombre de parvenir à l’excellence, il n’y l’article, dans le nom et dans le
a pas trente-six façons de procéder, explique verbe (le garçon chante/les gar-
Jacques Moeschler, directeur du çons chantent). «Apprendre le
Département de linguistique. Il faut rele- français, comme toute autre
ver le niveau des exigences, afin que les élèves langue naturelle, c’est ça: montrer
qui sortent de l’école obligatoire ne puissent que le système écrit peut être redon-
plus être discriminés à cause d’un niveau de dant, arbitraire et complexe»,
français insuffisant.» poursuit le chercheur.
Renforcer la sélection permettrait par Face à ces contraintes, les
ailleurs de repérer plus tôt et plus effica- méthodes globales ou semi-glo-
cement les personnes souffrant d’un réel bales d’apprentissage de la lec-
handicap en français. En leur offrant des ture – qui fonctionnent par
appuis adaptés, on pourrait ainsi éviter analogie – peuvent entraîner
bien des dégâts à long terme. Faut-il dès des confusions entre le mot
lors revenir à l’apprentissage par cœur évoqué et la chose qu’il repré-

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Un cinquième des élèves du canton du bout du lac connaissent


de grandes difficultés en écriture

PISA place Genève


en queue de peloton
Depuis l’an 2000, l’Organisation de Les deux premières études ont vu la compétences lorsqu’il s’agit de retrou-
coopération et de développement écono- Finlande, le Japon et la Corée du Sud se ver une information dans un texte voire
mique (OCDE) lance tous les trois ans une hisser en tête de classement. La Suisse de développer une interprétation que
vaste enquête sur les compétences sco- figure pour sa part dans la moyenne, au lorsqu’il s’agit de réfléchir sur le texte.
laires sous le label PISA (Programme même niveau que la France. Les compé- L’analyse détaillée des réponses des
international pour le suivi des acquis des tences nationales sont parmi les élèves avec de faibles compétences en
élèves). Au total, entre 4500 et 10 000 meilleures en mathématiques et elles se «littératie» montre que ces derniers
élèves de 31 pays ont participé à la pre- situent juste en dessous de la moyenne éprouvent de la difficulté à tenir
mière édition consacrée principalement pour les sciences. Elles sont en revanche compte de plusieurs points de vue expo-
à la lecture, mais qui portait également moyennes en lecture. Dans les trois sés dans un texte, à argumenter le leur,
sur les mathématiques et les sciences. En domaines testés, ce sont les élèves mais surtout à réfuter et contre-argu-
2003, ce sont 250000 élèves issus de 42 romands qui ont obtenu les meilleurs menter à partir de différentes opinions
pays qui ont répondu à des question- résultats. Pour la lecture, Fribourg et le exprimées. Ils semblent manquer de
naires axés sur les mathématiques, l’ap- Valais arrivent en tête, tandis que stratégies diversifiées et adaptées aux
titude à résoudre des problèmes, les Genève est nettement en queue de pelo- textes abordés. Logiquement, ce sont les
sciences et la lecture. Focalisé sur les ton. L’enquête révèle ainsi que si envi- élèves qui lisent le moins et diversifient
sciences naturelles, le volet 2006, réalisé ron 20% d’élèves sont jugés très compé- le moins leur lecture qui ont les compé-
au printemps, a quant à lui mobilisé des tents, 20% connaissent de grandes diffi- tences les moins élevées. I
écoliers issus de 57 pays dont 2300 petits cultés lorsqu’ils sont confrontés à
Suisses. La publication des résultats est l’écrit. Globalement, l’étude montre
attendue pour la fin 2007. que les élèves suisses ont de meilleures

19

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Lire, c’est bien. Compren


L’école primaire genevoise serait sur la bonne voie, mais se bat pour
que les 12% d’élèves qui la quittent sans bien maîtriser la lecture diminuent

Personne ne conteste ce point: un élève tuées dans l’apprentissage des langues, nous leur scolarité. Faire lire ne suffit pas.» En
doit savoir lire et écrire en sortant de essayons de trouver un moyen d’assurer la attendant et dans le souci de mesurer
l’école obligatoire. Pour Thérèse réussite de tous les élèves. Et cela passe non les progrès des élèves en compréhension
Guerrier, à la tête de la direction de l’en- seulement par l’enseignement de la tech- orale et écrite (ainsi qu’en mathéma-
seignement primaire au sein du nique (déchiffrage, orthographe, gram- tiques), une épreuve cantonale a été
Département de l’instruction publique maire, vocabulaire et conjugaison), mais introduite il y a quelques années en fin
(DIP), c’est même la priorité. «Dans le aussi par la compréhension orale et écrite de 2e primaire. Dès la rentrée 2005, un
monde d’aujourd’hui, ne pas savoir lire ou des textes. Car c’est une chose que de maîtri- test équivalent a été organisé pour la
écrire convenablement le français mène à la ser le code de la langue, c’en est une autre première fois pour les élèves de fin de 4e.
marginalisation, à la mise à l’écart de la que de saisir l’information qui se cache dans «Comme il existe depuis longtemps une
société, estime-t-elle. Et c’est le rôle de un texte. Cette dimension, qui requiert des épreuve commune à la fin de la 6e, nous
l’école d’éviter que ce genre de scénario ne se capacités de synthèse et d’analyse, est pré- avons désormais un dispositif qui permet un
réalise.» sente dès l’école primaire.» suivi très fin des connaissances acquises tout
L’exigence que l’élève doit comprendre au long de l’école primaire, explique
Projet pilote ce qu’il lit n’est
Sur ce point-là, la situation actuelle à certes pas nouvelle,
Genève (qui n’est pas si différente que mais la tendance
dans les autres cantons alors que près de actuelle est d’y
40% des élèves n’ont pas le français apporter un soin tout
comme langue maternelle) ne serait ni particulier et, sur-
catastrophique ni totalement satisfai- tout, d’instaurer un
sante. Au DIP, on considère en effet «apprentissage conti-
qu’environ 12% des élèves quittent nué» de la lecture. Le
l’école primaire sans bien maîtriser la «plan lecture» du DIP
lecture. En fin de 2e primaire, 15% des prévoit en effet de
élèves n’atteignent pas les objectifs d’ap- poursuivre cet ensei-
prentissage en lecture. Moins d’un tiers gnement régulière-
rencontrent des difficultés à déchiffrer ment jusqu’à la fin
un texte. Les autres y parviennent, mais de la scolarité obliga-
ne comprennent pas tout ce qu’ils lisent. toire au lieu de l’ar-
20 Ce problème de compréhension lors de rêter après la
la lecture, qui se retrouve d’ailleurs dans deuxième primaire,
les degrés supérieurs et jusqu’à l’univer- comme c’était le cas
sité, est devenu la bête noire du DIP. Il jusqu’à maintenant.
s’agit de le réduire au minimum. C’est «Les enfants ont certes
dans cet esprit que le projet pilote à les capacités cognitives
l’école des Tattes (Onex), qui s’inscrit suffisantes pour maî-
dans un réseau prioritaire d’enseigne- triser la lecture dès 8 ou
ment, a été lancé à la rentrée 2006. 10 ans, mais leurs com-
Celui-ci devrait permettre de répondre pétences doivent encore
de manière encore plus efficace aux être largement perfec-
élèves en difficulté dans les quartiers tionnées par la suite,
populaires. précise la directrice.
«L’enseignement du français à l’école pri- Il est donc nécessaire de
maire s’est perfectionné ces dernières travailler systématique-
années, poursuit Thérèse Guerrier. En ment les techniques de
s’appuyant sur les dernières recherches effec- lecture tout au long de

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dre, c’est mieux


Thérèse Guerrier. On peut ainsi constater
des manquements, corriger le tir là où c’est «La société est devenue
nécessaire, etc. Grâce à cette épreuve en fin
de 4e, nous avons d’ailleurs constaté qu’en
deux ans, les connaissances des élèves en
français ont globalement augmenté.
Cependant, les données nous ont aussi
plus exigeante»
confirmé le besoin de mettre en place un
enseignement des stratégies de lecture plus Bernard Schneuwly, professeur de didactique
axée vers la compréhension que vers le des langues, doute que de plus en plus d’étudiants
déchiffrage.» genevois maîtrisent mal le français
Défi relevé «Il n’existe aucune preuve scientifique pas en hausse, affirme Bernard
Cela dit, selon la directrice, l’école gene- permettant d’affirmer que le niveau Schneuwly. Les efforts fournis par les
voise est sur la bonne voie. Même si la en français des étudiants baisse avec les pédagogues pour améliorer les méthodes
rénovation de l’enseignement primaire, années. Et pourtant, je peux vous mon- d’apprentissage de la langue devraient
commencée en 1994, suscite encore la trer, documents à l’appui, que cela fait au contraire permettre de réduire signifi-
cent cinquante ans que l’on exprime cette cativement cette proportion. Sans jamais
plainte,» explique Bernard Schneuwly, l’éliminer totalement, bien sûr. Toutes les
professeur de didactique des langues difficultés d’apprentissage ne peuvent
«Les enseignants spécialisé dans l’enseignement du fran-
çais. «En réalité, aussi bien à Genève
être résolues par des manuels scolaires,
aussi performants soient-ils.»
ont su relever les défis qu’en Suisse, et d’ailleurs dans d’autres
pays européens, le niveau global de maî-
Ces méthodes, justement, suscitent
la polémique. Pour Bernard Schneuwly,

de la lutte contre trise du français augmente dans la popu-


lation, poursuit-il. Plusieurs études le
l’apprentissage de la lecture est en
constante évolution. A Genève,
montrent. L’une d’elles révèle qu’aujour- on en discute depuis près d’un siècle.
l’échec scolaire» d’hui, les jeunes de 16 à 25 ans lisent «Actuellement, nous disposons de plu-
mieux que les personnes âgées de 46 à 55 sieurs méthodes de lecture qui peuvent
ans ou même de 26 à 45 ans*. Et le quoti- s’adapter au niveau des classes ainsi qu’à
dien «Le Temps» a récemment publié une leur hétérogénéité, précise-t-il. Il ne faut
polémique (lire ci-contre). «Tout n’est pas étude dans laquelle on apprend que ces pas oublier que le profil de l’immigration
parfait, admet-elle. Les changements ne vont mêmes jeunes lisent aussi davantage.» a changé et que de plus en plus d’élèves 21
Cela ne signifie toutefois pas que le pro- arrivent en Suisse en parlant des langues
jamais sans heurts, ni sans provoquer des
blème de l’apprentissage du français est très éloignées du français. Par ailleurs,
résistances. Mais, dans l’ensemble, les ensei- inexistant. Selon le professeur genevois, ces méthodes insistent également davan-
gnants ont su relever les défis de la lutte c’est la société qui est devenue plus exi- tage sur la compréhension des textes
contre l’échec scolaire. Et, contrairement à ce geante. Malgré l’avènement de la cultu- qu’auparavant. Mais elles contiennent
que l’on peut entendre, nous avons actuelle- re de l’image, il devient de moins en toujours les aspects techniques du code
ment tous les outils nécessaires pour offrir moins possible de s’en sortir dans n’im- qui sont la décomposition de la parole
aux élèves un bon enseignement (manuels, porte quel métier ou activité sans savoir continue en éléments de son et d’écriture.
objectifs annuels, possibilités d’accompa- lire convenablement. L’ordinateur et Il n’est pas possible de s’en passer.»
gnement des élèves en difficulté, etc.). Internet renforceraient cette tendance, Au final, c’est aux enseignants qu’il
Seulement, la qualité de l’enseignement va contrairement à ce que l’on aurait pu revient de choisir pour chaque classe la
croire. Les 15% d’élèves sortant de l’école méthode la mieux adaptée en fonction
dépendre beaucoup du professeur lui-même.
obligatoire sans maîtriser convenable- de son niveau et de sa composition.
Ce dernier, qui a vu ses exigences augmenter, ment la lecture sont donc beaucoup
doit fournir un travail conséquent pour pré- plus défavorisés aujourd’hui qu’ils *«Littératie et compétences des adultes. Premiers
parer ses leçons, dont la physionomie a radi- résultats d’une enquête», Hertig, Ph. et Notter, Ph.
n’auraient pu l’être il y a trente ans. Office fédéral de la statistique (OFS), Neuchâtel,
calement changé depuis trente ans.» I «Il faut préciser que ce chiffre de 15% n’est 2005.

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L’ARLE (Association refaire l’école) s’en prend vigoureuse- se débrouille pour se procurer du maté-
riel didactique. Ce qui va à l’encontre de
ment à la rénovation de l’enseignement primaire gene- l’enseignement harmonisé, tout récem-
vois entrée en vigueur en 1994. Elle aurait entraîné ment réclamé par le peuple en votation
populaire.
une baisse des exigences de l’école. L’apprentissage
du français, entre autres, en aurait fait les frais A propos de la lecture, qu’est-ce que la
méthode globale, ou semi-globale, et a-
t-elle été utilisée à Genève?
> André Duval: En ce qui concerne l’ap-
André Duval et Muriel Joyeux sont res- > Muriel Joyeux: En ce qui concerne le fran- prentissage de la lecture, chaque ensei-
pectivement président et membre du çais, la rénovation a été associée à de gnant est libre de choisir sa méthode
comité de l’ARLE. Ils sont tous les deux nombreuses directives du DIP. Dans l’en- depuis plus de deux décennies.
enseignants à l’école primaire. seignement de l’orthographe, il a ainsi Cependant, comme le montrent les deux
fallu renoncer à la dictée, pour ne pas manuels qu’il distribue, le DIP favorise
Qu’est-ce qui s’est passé avec l’enseigne- traumatiser les élèves. Les miens ont vite depuis de nombreuses années la
ment du français à l’école primaire gene- compris qu’il n’était plus nécessaire d’ap- méthode semi-globale. Celle-ci tente éga-
voise? prendre leur vocabulaire. Lorsque j’ai lement les nouveaux enseignants. Les
> André Duval: Dès le début des années remarqué cette dérive, j’ai réintroduit de anciens, eux, utilisent plutôt une
1980, un vent appelé socioconstructi- mon propre chef la récitation quoti- méthode alphabétique. En fait, l’école
visme a soufflé sur l’école genevoise. Ce dienne. Une autre directive a supprimé genevoise est depuis vingt ans un labora-

La rénovation, une des


mouvement a voulu offrir aux ensei- les devoirs à la maison pour les élèves de toire d’expérimentation dont les élèves
gnants du primaire beaucoup plus d’au- la première à la troisième année. Ça n’a sont les cobayes.
tonomie et permettre aux élèves d’ap- l’air de rien, mais les devoirs font partie > Muriel Joyeux: La méthode globale (ou
prendre davantage par eux-mêmes. Dans du processus d’apprentissage. C’est à la semi-globale) ne commence pas l’ensei-
les faits, on nous a retiré petit à petit nos maison aussi que l’on révise et exerce ce gnement de la lecture par des lettres et
moyens didactiques traditionnels – qu’on a appris en classe.
jugés trop dirigistes – sans les remplacer D’ailleurs, cinq ans après,
par d’autres. Nous avons reçu des direc- on nous informait que les
tives émanant du Département de l’ins- devoirs étaient de nouveau «L’école genevoise est depuis
truction publique (DIP) sur la manière obligatoires. Avec ce genre
22 de procéder, mais nous ne possédions de directives, beaucoup de vingt ans un laboratoire
pas le matériel adéquat pour les suivre professeurs se sentent per-
convenablement. L’aboutissement de dus. Au final, l’enseigne- d’expérimentation dont
cette évolution a été la «rénovation» qui ment du français a pâti des
est entrée en vigueur en 1994. Les pro- réformes et la baisse de les élèves sont les cobayes»
grammes annuels ont alors été suppri- niveau en orthographe,
més et remplacés par des objectifs d’ap- grammaire et conjugaison
prentissage sur quatre ans. Cela signifie est aujourd’hui patente.
que de la 3e primaire à la 6e primaire des sons, mais par des mots entiers qu’on
l’enseignant peut faire ce qu’il veut, > André Duval: Sans même porter un juge- associe aux dessins qui les représentent.
comme il veut, au rythme qu’il veut. ment sur leur qualité, les manuels utili- L’élève est censé photographier le picto-
Parallèlement, toute évaluation certifi- sés il y a trente ans en cours de français gramme ainsi que la morphologie du
cative (les notes et les moyennes) a été pour les élèves de 6e primaire attei- mot. On le confronte ensuite à un texte
supprimée, empêchant toute possibilité gnaient au total une bonne vingtaine de dans lequel il doit reconnaître les termes
de mesurer les acquis des élèves. On pré- centimètres d’épaisseur. Aujourd’hui qu’il a appris. Au bout d’un moment, il
tend ainsi lutter contre l’échec scolaire. nous ne recevons du DIP qu’un seul devient toutefois nécessaire d’étudier les
En réalité, on ne fait que le cacher. cahier de 1 centimètre. Du coup, chacun syllabes et les différents sons qu’elles

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n’est pas adéquate (85%). Le jugement porté sur

causes du mal? les buts des changements est dès lors majori-
tairement négatif puisque les répondants émet-
tent des doutes sur les effets plus immédiats
(87% d’entre eux adhèrent à l’affirmation selon
laquelle les changements montrent difficile-
contiennent mais sans hiérarchie des dif- d’autres dites en rénovation. Résultat ment leurs avantages), mais aussi sur les objec-
ficultés. Ayant pris l’habitude d’appré- brut: «Dans l’ensemble, les élèves des écoles en tifs à plus long terme des changements en cours
hender le mot globalement, l’enfant en rénovation obtiennent des résultats relative- (84% sont en désaccord avec l’affirmation selon
déchiffrera la première, voire les deux ment moins bons que ceux des élèves des écoles laquelle les changements permettront de
premières syllabes et devinera la fin. On qui ne sont pas en rénovation.» Très curieu- réduire l’échec scolaire).» Que dire de plus?
ne lui aura pas appris à lire systémati- sement, les auteurs du rapport précisent
quement et méthodiquement. Un tel «que la rénovation n’a pas comme objectif La rénovation n’a-t-elle pas amélioré les
élève a de fortes chances de mal maîtriser explicite une amélioration des acquis et com- taux de réussite en français et en mathé-
le code. La méthode alphabétique ou pho- pétences des élèves». Mais alors, pour quelle matiques?
nologique, quant à elle, part des lettres et mystérieuse raison l’avoir introduite? > André Duval: Des taux de réussite aussi
des sons. Elle associe phonèmes et gra- élevés que 85 ou 90% aux épreuves com-
23
phèmes en commençant par les sons les > André Duval: Il existe une autre étude, munes cantonales du DIP ne signifient
plus simples pour aller aux plus com- réalisée en 2003 par un organisme pas que tout va bien. C’est juste la consé-
plexes. On les associe pour fabriquer des neutre, érasm, mandaté par le DIP. Je cite quence de la baisse des exigences. Nous
syllabes puis des mots. Les textes se cor- une de leurs conclusions: «Près de neuf avons publié un rapport en 2002 dans
sent petit à petit. Une manière assez enseignants sur dix estiment que la mise en lequel nous démontrons ce phénomène.
logique d’apprendre à lire, me semble-t-il. œuvre des changements (la rénovation, ndlr) En étudiant les épreuves cantonales en
donne parfois l’impression que l’on navigue à mathématiques, nous avons découvert
La rénovation a-t-elle été évaluée? vue. Une forte majorité d’entre eux sont d’ac- que pour obtenir la note suffisante de 3
> Muriel Joyeux: Elle a été évaluée une cord avec les affirmations selon lesquelles les en 2002, un élève devait répondre correc-
seule fois par le Service de la recherche changements sont mal compris dans la popu- tement à 37% des questions par ailleurs
en éducation (SRED) du DIP. Le rapport, lation et qu’ils ont dévalorisé l’image de l’en- très peu exigeantes. Pour obtenir la
intitulé Le changement: un long fleuve tran- seignement (respectivement 91% et 70%). La même note en 1997, il fallait atteindre les
quille?, a été publié en 1999. Il compare – mise en œuvre des changements donne non seu- 48% de réponses justes, en 1990, 56% et
en 1re primaire puis en 3e – les compé- lement une impression de flottement, mais les en 1989, 62%. I
tences des élèves dans des classes ayant enseignants estiment aussi fortement que la
suivi un enseignement traditionnel avec manière de mettre en place les changements www.arle.ch/, www.geneve.ch/sred/, www.erasm.ch/

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«Il n’y a pas de pensée


unique»
Petit échantillon non exhaustif d’opinions
de futurs enseignants de l’école primaire genevoise
sur les méthodes didactiques apprises à la Faculté
de psychologie et des sciences de l’éducation

Pierre * sont perdus, que la situation est ingé- voir de l’enseignant. Cette méthode per-
En fin d’études rable et qu’à la fin de l’année, ils ont met de changer de mode. L’élève n’est
«Le socioconstructivisme, c’est une l’impression de n’avoir pas avancé. plus dans l’obligation d’apprendre. Il
bonne chose. Il n’y a pas pire chose pour Certes, cela fonctionne pour certains apprend, mais sans en avoir l’impres-
des enfants que d’écouter passivement élèves, les plus doués, mais ce n’est pas sion. D’ailleurs, il vaut mieux qu’il ait
un enseignant durant huit heures par le cas de tout le monde. Notre rôle est envie de travailler que de l’y obliger.
jour. C’est un coup à vous dégoûter de la tout de même de les instruire. Les L’obligation n’a jamais payé.»
lecture. Il ne faut pas oublier que la enfants qui, après une journée d’école,
méthode socioconstructiviste consiste à se motivent encore tout seul à la mai- Charline *
travailler ensemble, à se motiver les uns son, ça n’existe pratiquement pas. Dans 2e année
et les autres, à apprendre sans en avoir les cours de la FPSE, on nous inculque «La FPSE propose une palette de
l’air. C’est beaucoup plus efficace que la insidieusement des méthodes de travail méthodes assez variée. Il n’existe pas
contrainte. Je comprends qu’une telle qui au premier abord ont l’air fantas- une pensée unique dans ce domaine.
méthode ne convienne pas à tous. tique et révolutionnaire. En réalité, cela Chaque professeur a sa vision des
Certains élèves ont besoin d’être sans ne fonctionne pas comme prévu. Il est choses et ils ne sont pas tous d’accord
cesse poussés à faire leurs devoirs, mais totalement utopique de laisser à l’élève entre eux. Quant aux élèves qui sortent
il faut penser aussi à tous ceux pour qui la responsabilité de gérer son travail et de l’école sans savoir lire et écrire cor-
l’ancienne méthode ne fonctionnait son temps. Un enfant a besoin de règles, rectement, c’est un problème qui a tou-
pas. Cela dit, je vais bientôt enseigner et de savoir où il va.» jours existé. Il est possible que les ensei-
mon objectif est de m’adapter à mes gnants qui sortent de la FPSE ne soient
élèves, de tenir compte des besoins indi- Henri * pas tous excellents et que cela puisse
viduels de chacun.» 2e année dans certains cas jouer un rôle. Mais il y
«La méthode globale me paraît la plus a d’autres facteurs, comme l’environne-
Kevin * adaptée. Aujourd’hui, les élèves appren- ment familial, que l’on ne peut pas
Nouvel enseignant en primaire nent tout seul par des jeux ou des petits négliger.» I
«Il ne me semble pas que la Faculté de ateliers didactiques, spécialement *Prénoms fictifs
psychologie et des sciences de l’éduca- conçus pour qu’ils assimi-
tion (FPSE) impose une méthode. Tout lent les connaissances.
au plus en favorise-t-elle une plutôt Ils reçoivent par
24 qu’une autre. De toute façon, une fois exemple un programme
en classe, l’enseignant a le pouvoir d’ap- hebdomadaire pour dif-
pliquer la méthode qu’il souhaite, celle férentes disciplines
qui lui correspond le mieux. Pour l’ap- comme la lecture ou
prentissage de la lecture, je trouve que l’écriture. L’enfant est
l’ancienne méthode est plus adaptée alors libre de choisir ses
que la nouvelle. De toute façon, du activités pour chaque jour,
moment qu’à la fin de l’année le pro- mais il est tenu de termi-
gramme est terminé et que les élèves ner toutes ses tâches à la fin
savent lire, il n’y a pas de problèmes.» de la semaine. Je préfère
cela que de faire répéter les
Adèle * élèves après moi. Grâce à des
3e année activités ludiques, l’enfant
«La méthode socioconstructiviste est apprend seul et beaucoup
une catastrophe, cela a été démontré mieux. Par exemple en met-
plus d’une fois. Les enseignants et les tant en relation les mots qu’il
étudiants qui travaillent sur le terrain apprend avec sa propre expé-
se rendent bien compte que les élèves rience, plutôt que de les rece-

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français

d’étymologie
Une histoire

et de phonétique
Le français vient du latin et les grammairiens du passé ont inscrit
cette filiation dans la graphie. Il en résulte l’orthographe relativement
complexe que l’on connaît aujourd’hui

F orce est de constater que l’orthographe phies, même si l’on peut repérer des habi-
de la langue française est compliquée. tudes partagées par les scribes de l’époque.»
Elle préfère souvent la graphie ph à f, elle
abonde de lettres que l’on ne prononce
Il faut dire que durant tout le Moyen Age,
la majorité des textes s’écrivent encore
Lexique
pas, d’accents divers et variés…
Comment en est-on arrivé là?
«L’orthographe française se fixe relativement
en latin, bien que, petit à petit, la langue
vulgaire gagne du terrain. Ce bilin-
guisme constant est à l’origine de plu-
élastique
tard, explique Yasmina Foehr, directrice sieurs habitudes orthographiques fran- Le Dictionnaire de l’Académie françai-
du Département de langues et littéra- çaises qui perdureront par la suite. Un se a longtemps refusé dans ses
tures françaises et latines médiévales. On tournant important a lieu à la fin du colonnes les mots étrangers et les
considère le Serment de Strasbourg (842) Moyen Age. En effet, dès le XVe siècle, le termes techniques, considérés
comme le premier monument écrit en fran- nombre de personnes sachant écrire aug- comme impropres à l’usage du fran-
çais. Entre cette date et la création de mente fortement. Le français colonise çais. Une opinion largement partagée
l’Académie française au XVIIe siècle, l’établis- des domaines jusque-là réservés au latin, par les écrivains de l’époque. Molière,
sement de normes orthographiques fait l’ob- comme la comptabilité ou la législation. dans ces pièces, ne tourne-t-il pas sys-
jet d’une évolution très lente. On le remarque Par l’édit de Villers-Cotterêts en 1539, le tématiquement au ridicule des méde-
cins ou des juristes communiquant
bien au travers des textes des XIIe et XIIIe roi François Ier fait même du français la
dans un langage jargonneux?
siècles. Un même mot peut connaître diverses langue administrative et judiciaire com- Du coup, le vocabulaire est, à cette
réalisations écrites, qui paraissent relever mune à l’ensemble du royaume. Et puis, époque, sévèrement limité. Les
d’une grande liberté dans l’usage des gra- l’écriture devient également une   drames de Jean Racine sont d’ailleurs
écrits avec seulement 2000 mots. La
pauvreté du lexique est telle que
Thomas Corneille, fils de Pierre, l’au-
teur dramatique, rédige en 1694 un
Dictionnaire des termes des arts et
des sciences pour compléter celui
de l’Académie, puis un Dictionnaire 25
universel géographique et historique
en 1708.
A partir de la fin du XVIIIe, les choses
changent du tout au tout et l’on
assiste à une véritable explosion de
nouveaux mots dans la production lit-
téraire. Jean-Jacques Rousseau n’hési-
te pas à puiser dans les patois locaux
pour écrire sa Nouvelle Héloïse, Jules
Verne se délecte des termes issus des
découvertes scientifiques et des déve-
loppements techniques, etc. Le mou-
vement ne s’est pas tari puisqu’on
voit aujourd’hui de plus en plus d’hel-
vétismes, de belgicismes et de parti-
cularités du Québec entrer dans les
dictionnaires de la langue française.

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affaire privée, sortant du cercle restreint


des scribes traditionnels. La conséquence
de cette diversification des rédacteurs est
que l’écriture, soumise aux particula-
«Ta ht du p1?»
rismes de chacun, devient de moins en Le français s’est adapté comme il a pu aux nou-
phique présente l’avantage
moins lisible par le plus grand nombre. veaux moyens de communication que sont
d’affranchir la communica-
«A cette époque, des gens de lettres (notaires, les SMS (Short Message Service) et le chat sur
tion écrite du poids de la
clercs, chroniqueurs…) ont commencé à Internet. Mais, selon les linguistes, la langue
norme et des stigmatisa-
mettre au point une stratégie de repérage des de Molière ne risque pas d’être corrompue par
tions liées à son non-res-
ces habitudes de rédaction qui visent avant tout
mots, poursuit Yasmina Foehr. Il s’agissait pect. Mais tout cela ne signi-
la rapidité d’exécution. «Les SMS ou le chat fournis-
de pouvoir les reconnaître visuellement, mais fie pas encore que ces
sent des conditions de communication qui ne sont
aussi d’éviter les ambiguïtés entre les homo- déviances contamineront le
ni tout à fait de l’écrit, ni tout à fait de l’oral,
nymes. Comme ces personnes étaient de reste de la production écrite.
explique Antoine Auchlin, maître d’enseignement
culture latine, elles ont abondamment usé de Il faudrait pour cela que ces
et de recherche au Département de linguistique.
codes aient des avantages
cette étymologie. D’où l’apparition de lettres Pour rédiger plus rapidement ces petits textes,
indéniables en dehors de
qui ne se prononcent pas, mais qui rappellent on procède à certains sacrifices orthographiques,
leurs structures spécifiques.
l’origine classique de nombreux mots fran- le maître mot étant d’utiliser le moins possible
Mais il n’y a pas les mêmes
çais. On écrit alors estoile, maistre, etc. Idem de touches. Résultat, cette graphie tend à abréger
impératifs de brièveté et
pour les mots grecs qui conservent leurs gra- l’écriture (slmt pour seulement, tjs pour toujours…)
de rapidité dans la rédaction
ou à la phonétiser. On voit aussi apparaître le
phies caractéristiques comme les ph, th, y…» de lettres, de livres, de textes
recours au nom de la lettre, souvent une consonne
Malgré ces efforts de standardisation, la ou de CV.»
(“je t m”, pour “je t’aime”).»
langue demeure très fluctuante d’un Sans parler du fait que
Pour le linguiste, il ne s’agit pas là d’un chaos
auteur à l’autre. Au début du XVIIe siècle, le code utilisé sur les télé-
orthographique. Mieux: le fait que la graphie soit
on hésite encore sur la conjugaison de phones portables et sur
correcte ou non dans les SMS ne signifie pas que
Internet devient vite
certains verbes (recouvrer/recouvrir), le l’auteur est ignorant de l’orthographe. Ecrire «é»
abscons pour le néophyte.
genre des mots n’est pas toujours fixé, à la place de «er», «ais», «ai» ou encore «aient»
L’«esprit de clocher» prend
leur morphologie est parfois flottante à la fin des verbes n’obéit qu’à un impératif: aller
largement le dessus
(hirondelle, arondelle ou erondelle) et la plus vite. Les adeptes du chat savent ce qu’ils font.
sur l’esprit d’intercourse
prononciation variable. D’ailleurs, si l’orthographe est totalement libérée,
(lire encadré ci-dessus).
la grammaire, même appauvrie, est respectée.
«L’orthographe change d’un imprimeur à Ne faut-il pas faire partie
L’ordre des mots est juste, les liaisons sont recréées
l’autre, précise Olivier Pot, professeur au de la communauté du chat
(«où pe ton se procuré…») on retrouve même
Département de langue et de littérature pour comprendre immédia-
les points d’interrogation en fin de phrase.
françaises modernes. Ce sont eux qui déci- tement la phrase «ta ht
Il n’y a aucune ambiguïté.
dent quelles graphies ils utiliseront dans les du p1?» et répondre sans
«Il est évident que le français subit des distorsions
sourire «GspR b1, kestu X?»
ouvrages qu’ils éditent et l’on observe de dans les SMS et les chat, précise Antoine Auchlin.
grandes différences entre les manuscrits et les Par ailleurs, en plus d’être fonctionnel, ce style gra-
textes imprimés. Au XVIe siècle, on peut  

Le premier dictionnaire est imprimé à Genève


26
Coiffé au poteau. Le premier François Cassandre et Nicolas l’auteur, en 1685, 1688, 1689 et l’année suivante de l’Académie,
Dictionnaire de l’Académie fran- Frémont d’Ablancourt, Pierre 1690 et autant de contrefaçons. qui voit ce concurrent venu de
çaise – paru en 1692 près de Richelet entreprend alors la Au même moment, Antoine ses propres rangs d’un très
soixante ans après la création rédaction du Dictionnaire fran- Furetière, homme de lettres et mauvais œil. Son Dictionnaire
de l’institution – a en effet été çais, qui, à la différence du futur académicien, est lui aussi agacé universel est finalement publié
doublé par le dictionnaire de lexique de l’Académie, sera par la léthargie qui semble tou- à La Haye et à Rotterdam en
Richelet, imprimé à Genève en nourri de citations d’auteurs cher les travaux du Dictionnaire 1690 par Arnout et Reinier
1680, et par celui de Furetière, anciens et contemporains. de l’Académie. Le refus de Leers, deux ans après sa mort. Il
sorti à Amsterdam en 1690. L’ouvrage est composé rapide- prendre en compte les termes le sera ensuite en France deux
Le grammairien français Pierre ment et est édité à Genève, en scientifiques, techniques et ans après la parution du
Richelet était le collaborateur 1680, chez l’imprimeur Jean artistiques l’irrite tout autant et Dictionnaire de l’Académie. Il
d’Olivier Patru, un membre de Herman Widerhold. Il est inter- c’est pourquoi il sollicite et connaîtra de nombreuses réédi-
l’Académie française qui lui a dit en France parce qu’il porte obtient de Louis XIV un privilège tions et sera même connu
permis d’assister aux séances atteinte au privilège exclusif de pour publier son propre diction- comme «Le Furetière».
de l’institution. Remarquant l’Académie française en matière naire, dont il commence la
l’extrême lenteur de l’avance- lexicographique, mais il entre rédaction dès le début des
ment du Dictionnaire, il décide en France de manière clandesti- années 1650.
de lancer sa propre opération. ne et connaît un vif succès, avec Ayant publié en 1684 déjà un
Soutenu par Olivier Patru, quatre rééditions du vivant de extrait de son œuvre, il est exclu

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français

Intercourse
et esprit de
clocher
Ferdinand de Saussure, le créateur de
la linguistique mort en 1913, a identifié
deux tendances dans l’évolution d’une
langue. La première est la force d’inter-
course, c’est-à-dire la volonté de diffé-
rentes communautés de pouvoir com-
muniquer entre elles. Elle favorise le
partage d’un même idiome par le plus
grand nombre possible de personnes.
Dans ce cas, toutes les graphies ayant
trait à des dialectes régionaux tendent
à disparaître. A l’inverse, l’esprit de clo-
même reconnaître l’éditeur rien qu’en analy- «La principale fonction de l’Académie sera cher favorise l’émergence de parlers
sant l’orthographe du texte.» de travailler, avec tout le soin et toute la dili- locaux, très identitaires et que ne com-
Au cours du XVIIe siècle, de nombreux gence possibles, à donner des règles cer- prennent qu’un nombre limité de gens.
grammairiens (Claude Favre de Vaugelas, taines à notre langue et à la rendre pure, élo- Vu à travers ce prisme, on remarque
surtout) expriment le désir d’unifier les quente et capable de traiter les arts et les que le français de Suisse romande et
variations orthographiques et gramma- sciences», spécifie l’article 24 des statuts. les dialectes suisse-allemand suivent
ticales dans un langage «moyen», com- L’institution publie la première édition des voies opposées. De ce côté-ci de la
préhensible par tous. Ce sera le rôle attri- de son dictionnaire en 1694 dans lequel Sarine, la langue est définie par rap-
bué à l’Académie française, fondée en elle affirme avoir réalisé un compromis port à celle de la France. Le français du
entre l’ancienne ortho- Valais n’a pas plus de points communs
avec celui de Neuchâtel qu’avec celui
graphe, influencée par
de Paris, par exemple. Malgré certaines
l’étymologie, et celle
«Au XVIe siècle, on peut recon- fondée sur l’oral, soute-
prononciations régionales et des mots
venant d’anciens patois, il n’y a pas de 27
nue par les réforma- «dissidence» marquée.
naître l’éditeur en analysant teurs de l’époque. De
En revanche, si un jour la volonté de
fait, le français écrit
l’orthographe d’un texte» subit quelques simplifi-
définir une forme écrite du dialecte
suisse-allemand aboutissait, alors cela
cations: suppression de aurait pour effet de limiter le nombre
certaines consonnes de lecteurs potentiels. Par exemple, si
étymologiques (mud certains journaux zurichois devaient
1635. La création de cette institution doit devient mu), distinction du i et du j, du subitement paraître en schwy-
beaucoup au gouvernement de Richelieu u et du v, restriction de l’usage du y, zerdütsch, il est évident qu’ils per-
qui a rapidement compris l’intérêt qu’il recours encore timide aux accents pour draient immédiatement leur lectorat
avait dans une telle entreprise. Avec marquer la disparition d’une consonne allemand – fort important d’ailleurs.
l’Académie, l’autorité se dote en effet (estoile devient étoile, voulte devient
d’un instrument utile à sa politique inté- voûte, etc.). Plus tard, les terminaisons
rieure d’unification du royaume tout en des mots (surtout des verbes à l’impar-
participant à son rayonnement diploma- fait) en oit ou ois sont changées en
tique à l’étranger. ait ou ais.  

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français

«Les simplifications admises par l’Académie trés de cette époque désiraient sans doute en 1692. Les manuscrits de Jean-Jacques
sont en réalité assez timides, nuance Olivier conserver leur avantage: celui de devoir maî- Rousseau (1712-1778) sont notamment
Pot. Dès le milieu du XVIe siècle, cent ans triser les langues anciennes pour pouvoir truffés de variantes orthographiques très
avant la création de l’institution, les gram- écrire correctement le français.» personnelles – gommées ensuite par
mairiens débattaient déjà sur une profonde L’Académie française n’a finalement pas l’éditeur avant l’impression.
réforme de la langue écrite visant à la rendre réussi à exercer une influence décisive
plus phonétique. L’idée étant de supprimer les sur la fixation de l’orthographe. Preuve Phylactère et non filacter
lettres muettes, de remplacer les ph par des f, en est la grande variation des graphies, C’est l’entrée en vigueur de l’école obli-
etc. Finalement, cette vision d’une ortho- qui persistent même après la première gatoire à la fin du XIXe siècle qui aurait
graphe plus simple n’a pas triomphé. Les let- édition du Dictionnaire de l’institution créé les premières règles véritablement
contraignantes. L’orthographe, mais
aussi la grammaire se durcissent alors.
Les grammairiens se réunissent, des
manuels sont rédigés, les autorités poli-
Les fautes qui ont de l’avenir tiques s’en mêlent à coups de décrets et
d’inspecteurs et la dictée, examen d’un
Pour les linguistes, il y a fautes et fautes. Il y a de la population, sont les genre nouveau, fait son apparition. C’est
celles que commettent les étudiants et que prémices d’un changement le prix à payer pour réussir une scolari-
les enseignants de l’université, toutes facultés de l’idiome. L’usage de plus sation de masse.
confondues, corrigent à longueur de copie depuis en plus répandu de Une réforme phonétique similaire à celle
des décennies. Celles-ci démontrent les manques ces déviances leur ouvre des grammairiens du XVIe siècle a encore
dans la maîtrise du français et peut-être aussi finalement les portes été proposée par les linguistes au début
les lacunes de l’enseignement de la langue tout de la langue officielle. du XXe siècle en France. Des décrets ont
au long de la formation primaire et secondaire. Ainsi, peut-être qu’un jour,
été préparés – des textes ont même été
Et puis il y a celles qui finissent par exercer une par esprit de simplification
pression sur la langue officielle jusqu’à ce qu’elles généralisé, une majorité rédigés selon ces règles plus simples qui
entrent dans le dictionnaire. Dans sa Grammaire de gens écrira f à la place rappellent l’orthographe de l’espagnol
des fautes, le linguiste genevois Henri Frei, mort de ph. La première ortho- actuel –, mais ils n’ont finalement
en 1980, affirme en effet que les fautes d’aujour- graphe deviendrait officiel- jamais été signés. C’est pourquoi nous
d’hui, du moins celles qui deviennent systéma- le, la seconde archaïque. continuons d’écrire phylactère, et non
tiques et répandues dans de larges portions filacter. I

28
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français

Parlé-vous francé?
Testez votre niveau de français au travers de ce petit bêtisier construit à partir
d’énoncés fautifs tirés de la presse régionale
1) La métaphysique de X. 6) Des scènes violentes 11) La police s’est rendue 15) Ils se sont montrés très
a exhalté bien des imagina- inutiles, qui dénotent compte de ses problèmes menaçants et exigé que je
tions et fait tourné bien par rapport au reste de communication. leur remette la disquette.
des têtes. du film.
12) Berlusconi le répète 16) Cette décision ne
2) Réquisitionner un méde- 7) La composition du depuis 1994, c’est pour souffre d’aucun délai.
cin américain frisait à tout tableau véhicule un senti- «libérer l’Italie des
le moins de l’offense. ment de sérénité emprunt communistes» si, cinq ans 17) Il était complètement
de renoncement. après la chute du mur omnubilé.
3) On assiste à une perte de Berlin, Sua Emittenza
de repaires et de valeurs 8) Demande-t’on à quel- s’est résignée à «boire 18) Ils se sont plus tous
chez les jeunes. qu’un s’il aurait préféré l’amer calice de les deux.
que ce soit sa femme qui la politique».
4) Le coureur sert les dents meurt plutot que son fils? 19) Cette pièce a rapide-
mais n’arrive que quatrième. 13) Nous souhaitons arda- ment conquéri un large
9) L’autre hémisphère est ment que vous vous joignez public de tous âges.
5) Des centaines de serpents plus chaude. à nous.
vénéneux campent dans 20) L’étudiant se trouve
leur école. 10) Cherchons appartement 14) Elle avait une irruption contraint de se coltiner
en collocation ou studio de boutons autour avec des matières qu’il n’a
libre à louer. de la bouche. pas choisi.

qu’il n’a pas choisies. libre à louer.


de se colleter avec des matières 10) Cherchons appartement en colocation ou studio
20) L’étudiant se trouve contraint
9) L’autre hémisphère est plus chaud.
de tous âges.
que ce soit sa femme qui meure plutôt que son fils?
19) Cette pièce a rapidement conquis un large public
8) Demande-t-on à quelqu’un s’il aurait préféré
18) Ils se sont plu tous les deux.
de sérénité empreint de renoncement.
17) Il était complètement obnubilé. 7) La composition du tableau véhicule un sentiment
16) Cette décision ne souffre aucun délai. par rapport au reste du film. 29
que je leur remette la disquette. 6) Des scènes violentes inutiles, qui détonnent
15) Ils se sont montrés très menaçants et ont exigé dans leur école.
de la bouche. 5) Des centaines de serpents venimeux campent
14) Elle avait une éruption de boutons autour quatrième.
à nous. 4) Le coureur serre les dents mais n’arrive que
13) Nous souhaitons ardemment que vous vous joigniez chez les jeunes.
à «boire l’amer calice de la politique». 3) On assiste à une perte de repères et de valeurs
chute du mur de Berlin, Sua Emittenza s’est résignée 2) Réquisitionner un médecin américain frisait l’offense.
l’Italie des communistes» que, cinq ans après la
tions et fait tourner bien des têtes.
12) Berlusconi le répète depuis 1994, c’est pour «libérer
La métaphysique de X. a exalté bien des imagina- 1)
de communication.
11) La police s’est rendu compte de ses problèmes
Réponses

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Baber Johansen

Baber Johansen, titulaire de la chaire «Islamic Religious Studies» à la Harvard


Divinity School, est un spécialiste de l’histoire religieuse et politique dans
l’Islam. Il était de passage à Genève ce printemps

«Le choc des civilis


a lieu dans les sociétés, pas entre elles»

« Campus: Comment définir les rapports


entre religion et Etat dans l’histoire
musulmane?
> Baber Johansen: Il n’existe pas, dans l’his-
toire de l’Islam, d’Etat qui ne se soit pas
appuyé sur la religion. Cependant, les
autorités de l’islam sunnite (basé sur la
pratique normative du prophète) n’ont
jamais complètement identifié l’islam
avec l’Etat. Elles ont toujours distingué la
religion de la sphère politique. Certes, il
éthiques du comportement des musul-
mans. La différence entre la sphère poli-
tique et la sphère religieuse se manifeste
quand on regarde le statut des non-
musulmans. Ces derniers n’ont pas la pos-
sibilité d’être intégrés dans le culte et la
communauté religieuse de l’islam, mais
peuvent être sujets des autorités poli-
tiques musulmanes. Les musulmans ont
en effet toujours connu un système de
tolérance qui autorise, à des degrés diffé-
monde arabe considèrent certes le chris-
tianisme et le judaïsme comme des
monothéismes acceptables, mais les
autres religions ont toujours beaucoup
de difficultés à faire protéger leur droit à
l’existence. Cette situation n’est toutefois
qu’une des multiples options qu’aurait
pu offrir l’héritage juridique musulman.
En effet, selon la doctrine de deux écoles
de droit sunnite (hanéfite et mâlikîte),
n’importe quelle personne, polythéiste
y a toujours eu dans l’histoire musul- rents selon les écoles de droit, les non- ou adorateur du feu, pourrait devenir
mane des mouvements qui ont défini musulmans à devenir membres de leur membre de la communauté politique
l’autorité politique musulmane comme communauté politique, sans pour autant musulmane. Pourtant, cette interpréta-
la plus haute représentation de l’islam. bénéficier des mêmes droits – notam- tion n’a été favorisée dans aucune des
Mais la tendance dominante, à partir du
Xe siècle, a été de distinguer la sphère poli-
tique, qui est sous le contrôle des émirs, «Entre l’Etat et la mosquée, il n’y a pas de
des sultans et des rois, de la sphère reli-
gieuse qui est sous le contrôle des oulé- séparation, mais plutôt une coopération»
mas. Ces derniers sont responsables de la
définition de la vraie doctrine religieuse
et ne laissent pas les instances politiques ment en ce qui concerne les impôts, le constitutions ou des juridictions du
intervenir dans ce travail. De ce point de culte, les mariages, les vêtements, la par- monde arabe moderne que je connaisse.
vue, les mouvements islamistes d’aujour- ticipation à la vie publique. Cela dit, le C’est plutôt l’autre option qui a été systé-
d’hui sont, pour l’islam sunnite, une nou- système de tolérance du droit musulman matiquement choisie. Datant du
veauté car ils tentent de réunir dans leur a été, au moins sur le plan juridique, plus IXe siècle, celle-ci est soutenue par les
organisation aussi bien la fonction poli- développé que tout ce que l’on a connu en deux autres écoles de droit (châfi’îte et
tique que religieuse, tout en se sous- Occident jusqu’au XVIIe siècle. Ce qui hanbalite), qui prétendent que seuls les
trayant au contrôle de l’Etat. Ils prennent change la donne ce sont, au XVIIIe siècle, monothéistes peuvent devenir des contri-
à la lettre certaines normes religieuses, les révolutions américaine et française buables et jouir de la protection de l’au-
ou ce qu’ils considèrent comme telles, dont un des résultats est l’avènement torité politique musulmane. De tels
afin de légitimer des actions politiques d’un système pluraliste, dans lequel l’Etat choix – faits au XXe siècle – sont certaine-
directes. abandonne l’idée d’une religion domi- ment dictés par la conjoncture.
nante et accorde à toutes le même statut.
L’islam est donc plutôt habitué à une Ainsi l’Etat devient le gardien d’une neu- On évoque souvent une «guerre de civi-
séparation entre l’Etat et la mosquée? tralité qui permet à toutes les croyances lisations» depuis le 11 septembre 2001.
> Ce n’est pas une séparation, mais plutôt de se développer. Que pensez-vous de ces termes?
une coopération. La mosquée appartient > Ces termes ne me semblent pertinents
à la sphère du savoir religieux qui est – Cette conception est-elle envisageable que si l’on se réfère à ce qui se passe au
depuis le IXe siècle – dirigée par des dans l’Islam? sein d’une même société, pas entre deux
savants religieux. Ce savoir comprend le > Pas aujourd’hui. Les constitutions, les ou plusieurs sociétés. Il n’existe d’ailleurs
30 rituel, mais aussi les normes juridiques et lois et la jurisprudence des cours du pas de civilisation islamique pure. Les

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Baber Johansen

ations
Arabes, les Pakistanais, les
Indonésiens ou les Iraniens
ont développé des cultures
assez différentes les unes
des autres. Le monde musul-
man est aujourd’hui un
mélange très complexe de
sociétés et de cultures, sou-
mis à des contraintes écono-
miques, à un transfert de
technologie et à des modes
d’organisation étatique qui
viennent largement de
l’Occident. Au lieu d’allu-
mer des guerres entre

Olivier Vogelsang
l’Occident et l’Orient, cette
situation provoque, dans
des pays comme l’Egypte ou
le Maroc par exemple, des
conflits internes dont les
objets sont l’Etat, les institutions poli- Il n’existe pas de pays musulmans internes qui secouent ces sociétés. Ceux
tiques, les droits ou encore la participa- réellement démocratiques. Est-ce une qui se battent pour les droits de l’homme
tion des citoyens à la vie publique. fatalité? et les libertés politiques sont aussi des
Jusqu’à maintenant, le «choc des civilisa- > Il est vrai que la démocratie dans le musulmans. Diviser le monde en deux
tions» a lieu à l’intérieur des sociétés monde arabe rencontre des problèmes grands champs, bons et mauvais, ne per-

»
musulmanes et non musulmanes. multiples. Même les pays qui possèdent met pas de voir les luttes pour la démo-
des institutions démocratiques ont du cratie et les droits de l’homme dans
Estimez-vous que l’Islam est compatible mal à réaliser ce qu’ils promettent dans d’autres systèmes que le nôtre. Les per-
avec les droits de l’homme? leurs Constitutions. En Egypte, par formances démocratiques de la plupart
> Cela dépend largement des musul- exemple, le gouvernement n’a même des pays du monde musulman ne sont
mans. A ce propos, les gouvernements pas, si l’on en croit les rapports de la guère convaincantes. Mais il ne faudrait
démocratiques peuvent, eux aussi, priver presse internationale, permis aux Frères pas ignorer les luttes internes entre des
certaines catégories de personnes de musulmans de participer librement aux forces différentes qui font avancer ces
leurs droits humains sous certaines dernières élections. Mais j’observe aussi, sociétés. Certes, le cours de l’histoire est
conditions politiques. La prison de dans beaucoup de pays musulmans, les contingent. Il peut à tout moment se
Guantanamo en est un exemple. C’est efforts fournis pour acquérir une plus modifier, même chez nous d’ailleurs. Il
une question de volonté et d’expériences grande participation citoyenne aux insti- n’y a donc aucune assurance que les pays
politiques. Beaucoup de musulmans sou- tutions politiques et pour développer la musulmans évoluent vers des démocra-
haitent intégrer les droits de l’homme liberté d’opinion. Les tentatives en vue ties. Mais personne ne peut non plus
dans le droit de leurs sociétés pour com- de réduire la situation actuelle du exclure cette possibilité. I
battre les persécutions dont certains monde musulman à une fatalité cultu-
d’entre eux sont victimes. Et rien ne per- relle, à un résultat nécessaire de l’Islam, Propos recueillis par Anton Vos
met de dire qu’ils n’y arriveront pas. ne laissent aucune place aux luttes 31

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Bois de la Grille

Une espèce de lichen observée à Genève pour la dernière


fois au Vengeron au XIXe siècle a refait surface au Bois
de la Grille à Vernier. Philippe Clerc, conservateur aux

DR
Conservatoire et Jardin botaniques de la Ville de Genève,
raconte sa découverte

Le retour du lichen
U n promeneur peu averti n’aurait vu
qu’une tache grise comme il en existe
tant d’autres sur l’écorce des arbres.
Philippe Clerc, lui, n’en a pas cru ses
ces petits poils qui servent à ancrer le
lichen sur son support. Cette espèce est
en réalité très courante dans le monde,
mais surtout dans les régions tropicales,
que l’o
yeux lorsqu’il est tombé sur le lichen ou en tout cas assez chaudes et humides. Il se peut qu’elle ait simplement été per-
Parmelia reticulata accroché au tronc Comment a-t-elle colonisé la Suisse, pour- due de vue. Il est en effet extrêmement
d’un saule du Bois de la Grille à Vernier. quoi semble-t-elle avoir disparu avant de difficile d’affirmer qu’une espèce de
En ce jour de mai, le lichénologue gene- réapparaître? Mystère. Sa dernière men- lichen a disparu. La communauté des
vois, conservateur aux Conservatoire et tion à Genève remonte au XIXe siècle au spécialistes et amateurs de ces champi-
Jardin botaniques et chargé de cours à Vengeron, dont le site, depuis, a été en gnons lichénisés est peu nombreuse et
l’Université de Genève, a en effet décou- grande partie détruit par la construction ne peut rivaliser avec celles d’autres
vert une espèce que l’on croyait disparue de l’autoroute. Des recherches dans les observateurs de la nature comme les
depuis au moins un demi-siècle en herbiers historiques ont montré que ornithologues ou les entomologistes.
Suisse. La surprise a été d’autant plus Parmelia reticulata a aussi été localisée au D’autant plus que le lichen se cache bien
grande que cette créature, si sensible à la Tessin et à Uri il y a plus de cinquante ans. et n’est souvent pas bien grand. Pour le
pollution, a refait surface dans un carré Depuis, plus rien, à l’exception d’une chasser, le chercheur ne se déplace
boisé sans cesse survolé par les avions et observation dans le canton des Grisons il d’ailleurs jamais sans sa loupe, tel un
coincé entre l’autoroute et les gigan- y a quelques années. Sherlock Holmes sylvestre. «Il faut aimer
tesques entrepôts d’essence.

Bon pied, bon œil


«Rendez-vous compte: nous venions de réaliser
en 2002 l’inventaire des lichens, des mousses et
des hépatiques du Bois de la Grille sur man-
dat de la commune de Vernier qui souhaite
revitaliser ce lieu, explique Philippe Clerc.
Nous avions alors répertorié 83 espèces de
lichens, dont 28 étaient nouvelles pour le can-
ton de Genève. Et puis ce printemps, à l’occa-
sion du 50e anniversaire de l’association
Bryolich, qui regroupe les spécialistes des
lichens et des mousses de toute la Suisse, nous
avions organisé une excursion au même
endroit. Nous étions une vingtaine de per-
sonnes à ausculter les lieux. Dans une anfrac-
tuosité de l’écorce d’un saule, en bordure de la
forêt de chênes et de charmes, j’ai repéré une
tache grise de 3 ou 4 centimètres de diamètre.
Je l’ai immédiatement identifiée.»
Parmelia reticulata est du type foliacé et
peut couvrir une surface allant jusqu’à
10 cm de diamètre – l’individu du Bois de
la Grille est juvénile. Le dessus est gris et
finement réticulé par de minces cre-
«Parmelia reticulata» est du type foliacé et peut couvrir une surface allant jusqu’à 10 cm de diamètre. Gris et finement
vasses. Le dessous est noir et les bords réticulé sur le dessus, son dessous en revanche est noir. De ses bords dépassent des rhizines, ces petits poils qui servent à
32 bruns desquels dépassent des rhizines, ancrer le lichen sur son support.

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Galápagos

Meyrin
Lac Léman

Bois de la Grille
Vernier

Genève

on croyait perdu
chercher les petites choses, concède Philippe nement immédiat, tandis que la seconde flore régionale. Toutefois, si le retour de
Clerc, qui compte publier prochaine- est chargée de réaliser la photosynthèse, Parmelia reticulata est une bonne nou-
ment un article sur sa découverte. Et il c’est-à-dire qu’elle utilise l’énergie solaire velle, il ne faut pas oublier que la liste
faut savoir où regarder. Dans le cas du pour transformer le gaz carbonique en des espèces en danger est encore longue.
Parmelia reticulata, je focalisais mon sucre, source de nourriture pour le Philippe Clerc a d’ailleurs co-dirigé la
attention sur l’écorce des arbres, qui est un réalisation de la Liste
milieu de prédilection pour les lichens. De tels rouge des lichens épi-
endroits subissant de très fortes variations phytes (vivant sur les
d’humidité sont en effet très défavorables aux arbres) et terricoles
plantes à fleurs dont la pousse très rapide (vivant sur le sol) mena-
dans leurs milieux de prédilection ne laisse cés en Suisse, publiée en
en général aucune chance aux lichens. Ces 2002 par l’Office fédéral
derniers profitent donc de ces conditions qui de l’environnement. Sur
leur offrent l’espace et le temps nécessaires les 786 espèces étudiées,
pour se déployer en se nourrissant des élé- 295 figurent sur la liste.
ments dissous dans l’air.» Trente-huit d’entre elles
ont disparu du territoire,
Partage des tâches 45 sont au bord de l’ex-
Contrairement à ce que l’on a cru pen- tinction (dont Parmelia
dant longtemps, le lichen n’est pas une reticulata), 96 en danger
plante. Il fait partie du règne des Le Bois de la Grille, un petit carré boisé coincé entre l’autoroute, et 116 considérées
champignons que les botanistes ont les avions et des entrepôts d’essence. comme vulnérables. Au
décidé de séparer de celui des végétaux total, la Suisse compte
classiques en raison des trop nombreuses champignon. L’évolution conjointe dure plus de 1700 espèces de lichens si l’on
depuis si longtemps que l’un ne peut plus inclut les lichens lignicoles (vivant sur
vivre sans l’autre – sauf exception raris- le bois mort) et saxicoles (sur les roches),
Apparus il y a 400 sime. ces deux dernières catégories étant
Les lichens sont les pionniers de la vie. considérées comme moins menacées.
millions d’années, Apparus probablement il y a plus de 400 «Nous avons actuellement le projet de conce-
millions d’années, ils sont parmi les pre- voir une f lore digitalisée des lichens de
les lichens sont les miers organismes, après les bactéries, à Suisse, poursuit Philippe Clerc. Cette flore
coloniser la terre ferme. Aujourd’hui pourra être chargée sur un petit appareil du
pionniers de la vie encore, on les trouve aux avant-postes, type agenda électronique que l’on pourra
sur les roches en apparence stériles et emporter sur le terrain. Il comprendra
même en ville. En fait, là où les plantes toutes les clés de reconnaissance des espèces,
différences qui les distinguent. Dans le à fleurs, les grandes rivales, ont des dif- avec descriptions, dessins et photos. Elle sera
cas du lichen, le champignon vit en sym- ficultés à vivre, le lichen s’installe. Il lui également accessible aux amateurs, contrai-
biose très étroite avec une population faut juste assez d’humidité et du soleil. rement aux ouvrages très techniques qui
d’algues microscopiques. Une cohabita- La redécouverte à Genève d’une espèce existent aujourd’hui sur le sujet et qui sont
tion qui doit son succès au partage des de lichen extrêmement rare en Suisse réservés aux professionnels.» I
tâches. Le premier récolte l’eau et les élé- est plus importante qu’il n’y paraît. Elle
ments nutritifs présents dans l’environ- est un marqueur de la diversité de la Anton Vos 33

Université de Genève
recherche dossier l’invité extra-muros étudiants actualités
cursus

Etudes internationales:
le nouveau visag
Un nouveau baccalauréat universitaire, deux instituts prestigieux
qui fusionnent, un réseau d’études qui se met en place: les études
internationales se réorganisent à tous les niveaux. Petite présentation

L’ offre que propose Genève en matière


d’études internationales a subi ces der-
niers mois de nombreux remaniements.
Le plus médiatique a été l’annonce ce
printemps de la fusion dee l’Institut uni-
versitaire de hautes études internatio-
nales (IUHEI) avec l’Institut universitaire
d’étude du développement (IUED). Moins
bruyante a été la mise en place d’un
réseau de coopération étroit entre la
future institution qui naîtra en 2008 de
ce rapprochement (l’IHEID pour Institut
de hautes études internationales et du
développement) et l’Université de
Genève. Cette structure, qui aura sa
propre administration, est capitale dans
la constitution du pôle d’excellence dont
souhaitent se doter les autorités acadé-
miques et politiques de la ville du bout
du lac. A cette évolution de la formation
postgrade, il convient d’ajouter celle qui
touche le 1er cycle, à savoir le nouveau
baccalauréat universitaire en relations
internationales (BARI). Celui-ci a en effet
été lancé en 2005 en remplacement de
l’ancienne filière aboutissant à une
licence.

Premier cycle à l’Uni


La licence en relations internationales
proposait jusqu’en 2004 un cursus par-
tagé entre l’Université (les deux pre-
mières années) et HEI (les deux der-
nières). La décision prise par HEI de
renoncer à la première partie de la for-
mation de base (baccalauréat) a motivé
l’Université à concevoir sa propre filière,
dont elle assumerait l’enseignement de
bout en bout et qui déboucherait après
trois ans sur un baccalauréat universi-
taire. C’est chose faite depuis la rentrée
34 2005 avec le BARI, porté par les Facultés

Campus N° 82
recherche dossier l’invité extra-muros étudiants actualités
cursus

ge d’un pôle fique ou généraliste en études internationales,


précise Robert Roth. La première se déroule
à l’IHEID. Les étudiants sont sélectionnés à
l’entrée, mais ils recevront un enseignement
des plus pointus. La seconde est assurée à
l’Université où la dimension internationale
de droit, des sciences économiques et ticipatif, et de HEI, estampillé libéral et s'intègre dans des formations à objet plus
sociales (SES) et de lettres. Cette forma- élitiste, les étudiants n’auront que le large comme le droit ou les sciences politiques.
tion du 1er cycle ne fait pas officiellement choix du seul IHEID. La presse a abon- Et l’entrée n’est soumise à aucune limitation.»
partie du «Pôle d’excellence en études damment évoqué ce «mariage de raison»,
internationales» de Genève. Il s’agit plu- cette «fusion contre nature»… La vérité Coopération renforcée
tôt d’une forme d’entrée n’est pas si sombre, estime Robert Roth. Pour compléter le tableau, le World
en matière de trois ans «Il est vrai que les visions du monde des deux Economic Forum, dont le siège est à
(au lieu de quatre à instituts peuvent diverger sur un certain Cologny, a lancé en 2005 sa propre for-
l’époque de la licence). nombre de points, explique le professeur, mation en relations internationales. Il
«L’Université a repris entiè- qui a participé au processus de rappro- s’agit d’un programme totalement privé
rement à son compte une chement. Réunir et mélanger ces deux cul- de trois ans qui débouche sur un master
filière qui connaît depuis tures représente un défi passionnant. Et (un terme qui n’est pas protégé, à l’instar
longtemps un grand succès, nécessaire. Cela dit, il est indéniable que les de celui d’université). Cette concurrence
précise Robert Roth, chercheurs des deux bords sont issus du même venue d’un acteur pourtant prestigieux
doyen de la Faculté de milieu académique. Tous ont la même exi- ne semble gêner personne, ni à l’univer-
droit. De très nombreuses gence de rigueur scientifique dans leur tra- sité ni au sein du futur IHEID.
personnalités suisses et vail. Au fond, ils se ressemblent davantage Université et IHEID vont d’ailleurs ren-
étrangères l’ont en effet sui- qu’ils ne se différencient.» forcer leur coopération grâce à la mise en
vie par le passé, dont la Dès 2008, le futur IHEID disposera d’un place d’un Réseau d’études internatio-
conseillère fédérale collège unique de professeurs dont l’ef- nales, deuxième pilier du Pôle d’excel-
Micheline Calmy-Rey, pour fectif devrait s’étoffer. D’une quarantaine lence. Doté d’une direction autonome, ce
n’en citer qu’une.»
Le BARI accueille actuel-
lement sa deuxième
volée tout en effectuant «Réunir et mélanger ces deux cultures
quelques corrections
après une première représente un défi passionnant»
année de rodage. «Ce bac-
calauréat n’est évidemment
pas la seule porte d’entrée actuellement, il devrait se monter à «50 réseau devrait reprendre les activités du
aux études internationales ou 60 professeurs dans les cinq à dix ans», RUIG (Réseau universitaire international
supérieures, précise note Philippe Burrin, futur directeur de de Genève). Ce dernier, qui doit dispa-
Robert Roth. Comme l’IHEID, dans le quotidien Le Temps du raître le 1er janvier 2008, soutient finan-
avant, de nombreuses 3 juin 2006. L’Institut continuera à pro- cièrement depuis 1999 des projets de
autres formations plus poser trois maîtrises universitaires – il recherche conjoints au monde acadé-
généralistes (en droit, SES, s’agit en fait des deux filières actuelles de mique genevois et aux institutions inter-
lettres, etc.) permettent de HEI et celle de l’IUED. En principe, pour nationales, si nombreuses à Genève.
poursuivre dans cette voie. les étudiants du 2e cycle, l’offre devrait L’autre objectif du futur réseau est de
Le BARI est une entrée en rester inchangée. En tout cas dans les développer de nouveaux programmes
matière plus spécifique que grandes lignes. communs d’enseignement et de
les autres.» Mais l’IHEID n’aura pas le monopole des recherche postdoctorale, sur les modèles
Le changement sera plus études internationales. L’Université dis- déjà existants du Programme interdisci-
important en ce qui pose elle aussi de quelques cordes à son plinaire en action humanitaire et de la
concerne le deuxième arc. Elle offre au sein de nombreuses formation post-grade en droit internatio-
cycle. Dès le 1er janvier filières, que ce soit en Faculté de droit, en nal humanitaire. I
2008, à la place de lettres ou en SES, des enseignements en
WASEM

l’IUED, étiqueté comme études internationales. «Résultat, on peut, Anton Vos


altermondialiste et par- à Genève, choisir entre une formation spéci- 35

Université de Genève
recherche dossier l’invité extra-muros étudiants actualités
mer

Sous la loupe
L’Observatoire de la vie étudiante réunit
Un étudiant
et interprète des données statistiques
sur les études supérieures et les étudiants
De retour du Tour de France à la voile, Sylvain
Wenger fait escale à Genève pour sa rentrée
Etudiants et marché de l’emploi: universitaire entre deux régates. Etudiant en
maîtrise en globalisation et régulation
entre fatalisme
e
sociale, le marin a des rêves de grand large
plein la tête, mais les pieds sur terre.
et sérénité p Un véritable artiste. Virtuose
Rencontre
sabbatique consacrée à sa pas-
Près de deux tiers des étudiants envisagent d’en- du piano, Sylvain Wenger est sion. Mais dès octobre pro-
trer directement dans la vie active après l’obten- un étudiant qui joue des chain, il reprendra le chemin
tion de leur licence ou de leur diplôme. Ce sont
autant des Suisses que des étrangers, plutôt des
u cordes avec talent. Mais ne le
cherchez pas du côté des salles
des amphithéâtres pour un
master de globalisation et
femmes que des hommes, mais surtout des plus de concert en queue de pie. régulation sociale. Habitant
âgés que des plus jeunes. Cette proportion varie Vous aurez plus de chances de du bord du lac, il a dès l’âge de
également selon les facultés. Parmi ces étudiants
o
l’apercevoir sur l’eau, en T- 4 ans manœuvré ses premiers
qui comptent entrer directement après leurs shirt et lunettes de soleil. Ce voiliers: de modestes Optimist
études sur le marché de l’emploi, la majorité
n’est pas dans les auditoriums en camp de voile à ses débuts,
pense que ce sera à Genève et un sur trois ne sait
pas encore où cette insertion pourrait avoir lieu.
qu’il se fait applaudir mais jusqu’aux navires de course
partout dans les vents où il taillés pour les records. Depuis
l
L’Observatoire, dans son étude, classe les étu-
diants selon leur attitude face à leur avenir pro- peut glisser les voiles de son cinq ans, il fréquente assidû-
fessionnel. Il y a les velléitaires, qui pensent entrer bateau de course. En équipage ment le Centre d’entraîne-
rapidement sur le marché de l’emploi mais qui à sept, il alterne à deux postes ment à la Régate* du Port noir
sont pessimistes concernant leur insertion sur ce sur le monocoque «Ville de à Genève.
a
marché. Les conquérants, eux, veulent également Genève–Carrefour Les cheveux éclaircis par le
entrer rapidement, mais sont optimistes quant à Prévention», la grand-voile et soleil et les embruns, l’étu-
leurs chances d’insertion. Les fatalistes envisagent le piano. Le piano, ce point diant rentre d’un été bien
plutôt de retarder l’échéance et, en plus, sont pes-
névralgique de l’embarcation rempli. Pour la quatrième fois,
l

simistes concernant leur insertion. Quant aux


où sont centralisés la dizaine il a participé au Tour de
sereins, ils songent à retarder leur entrée, tout en
étant optimistes concernant leurs chances. de cordages grâce auxquels on France à la voile, une course
En plus des paramètres liés à la nationalité, au affine les réglages pour une prestigieuse qui dure tout le
navigation optimale. mois de juillet, le long des
s

milieu socioculturel ou à la faculté d’appartenan-


ce, l’âge joue le rôle le plus marquant. Les étu- côtes de l’Hexagone. A peine la
diants les plus jeunes sont aussi ceux qu’on Maintenir le tempo régate tricolore terminée, cin-
retrouve le plus souvent parmi les fatalistes et le A 24 ans, Sylvain Wenger a des quième au classement général
u

moins souvent parmi les conquérants. Les plus rêves de grand large, le pied à l’issue de l’épreuve, le mono-
âgés, en revanche, sont beaucoup plus fréquem- marin et la tête sur les coque de 9 mètres taillé pour
ment caractérisés comme conquérants et un peu
épaules: «Pas question de tout la compétition s’apprête à
plus souvent comme velléitaires. En fait, ces effets
sacrifier à ma passion. J’ai dû fendre à nouveau les flots de
se réduisent au constat suivant: plus on est âgé,
faire quelques concessions pour la Méditerranée. Basé à
So

plus on projettera une insertion professionnelle


rapide. L’impatience grandit avec l’âge. mener de front mes activités à Hyères, près de Toulon depuis
Enfin, les étudiantes seront plus souvent velléi- l’Université et la voile. Mais cette la fin du Tour, il embarquera
taires et les étudiants se montreront plus fré- dernière a une influence très posi- un équipage d’étudiants – de
quemment sereins. En d’autres termes, on trouve- tive sur mes études. Elle me per- l’EPFL pour la plupart – en sep-
ra un peu plus d’hommes optimistes et moins met de dynamiser mon année sco- tembre sur la Route des îles**,
pressés et un peu plus de femmes pessimistes et laire en m’imposant un rythme entre Marseille et Calvi, en
impatientes. «Peut-être s’agit-il dans cette dis- très précis, du fait de la fréquence Corse. Au programme: des
tinction d’une conséquence de la «sexuation» des
des compétitions.» Après une régates devant quatre villes –
rapports au monde», note l’observatoire. P. C.
licence en histoire écono- des courses tactiques aller-
www.unige.ch/rectorat/observatoire/
mique et sociale, l’étudiant est retour entre bouées et des
parti voguer loin de régates de ralliement entre ces
l’Université, pour une année étapes.

Campus N° 82
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mer

à la croisée des vents


«Nous avons la chance de faire sait faire aller un bateau avec un est volubile; il parle avec investissement et à notre motiva-
souvent des podiums, et nos résul- petit filet d’air car on a l’habi- enthousiasme de sa passion: tion pour la saison qui suit…»
tats sont très encourageants pour tude de sortir dans des condi- «Je pourrais en parler pendant Les régates exigent une
une équipe de jeunes qui court tions calmes. Quand les Bretons, des heures.» Comme ses coéqui- grande disponibilité. «Au bout
contre des équipages aguerris, eux, restent au pub.» Et l’équi- piers, il est très bien préparé. du ponton, on doit être capable
commente avec fierté le naviga-
teur. Il faut dire que nous évo-

DR
luons dans un cadre amateur
mais avec une démarche de pros.»
Car Sylvain Wenger consacre
pas moins de trois entraîne-
ments hebdomadaires à sa
passion, «quelle que soit la
météo». Et les «coups de tabac»
surviennent aussi sur le lac
Léman: «Le temps peut être très
changeant, comme en
Méditerranée. Mais il est vrai que
par rapport à nos copains bre-
tons, nous avons un petit déficit
et moins l’habitude de naviguer
quand il y a des vagues croisées.»
Des marins d’eau douce? «On
n’a pas du tout peur de naviguer
dans la “baston”, répond aussi-
tôt le matelot prêt à sortir son
sabre d’abordage. Chaque
année, on nous ressort le grand Sylvain Wenger: «Pas question de tout sacrifier à ma passion. J’ai dû faire quelques concessions pour mener
de front mes activités à l’Université et la voile.»

Du maniement du de laisser tous ses soucis de côté.»


«On a l’habitude de sortir dans des bateau à la tac- Car l’équipage amateur
tique de position- affronte souvent des marins
conditions calmes. Quand les nement sur l’eau professionnels. Et les bat par-
en passant par les fois. L’occasion d’envisager
Bretons restent au pub» conditions météo, une carrière? «Pas forcément,
son sport est exi- car j’ai d’autres centres d’intérêt
geant mais très et priorités. C’est une expérience
mythe des petits Suisses; si on page auquel appartient riche. Même si l’étudiant exceptionnelle et j’encourage les
remporte au Tour de France une Sylvain Wenger est aussi res- reconnaît le manque de pré- étudiants à créer des équipes.
manche lorsqu’il il y a très peu pecté grâce à sa réputation paration physique qui le dis- Mais pour ma part, j’ai aussi
d’air, immanquablement on d’équipe soudée, «ouverte, tingue d’un vrai sportif pro- envie d’étudier, de faire de la
nous rétorque: “c’était un temps sympa et qui navigue propre». fessionnel, il est affûté au recherche.» Et ça, ce ne sont cer-
de Suisse”. On ne peut plus l’en- «C’est curieux, chez les marins, ce point d’enchaîner les régates tainement pas les sirènes du
tendre.» A plus forte raison besoin de faire des phrases!» au rythme soutenu d’une lac qui le lui ont dit. I
depuis que l’équipage du Ville Sylvain Wenger n’échappe course par week-end. Seule
de Genève s’est fait une pas à la règle édictée par l’ac- une coupure hivernale de Pierre Chambonnet
sérieuse réputation dans le teur Francis Blanche alias trois mois de récupération *www.cer-ge.ch/
milieu. Notamment grâce au Maître Folace dans le film Les ponctue une année chargée. **www.epfl.ch/sailingteam/
savoir-faire swiss made: «On Tontons flingueurs. L’étudiant «L’occasion de réfléchir à notre 37

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à lire

Jean Rousset, hommage au passionné


«Là où d’autres redisent dans le monde de la critique littéraire lecteur des textes devenus inaccessibles
trois fois la même pensée, dès la parution de son premier livre (La depuis des décennies. Compagnons de
lui préférait formuler Littérature de l’âge baroque en France: Circé route de Jean Rousset, Michel Jeanneret
trois pensées en une seule et le paon, 1953). Figure majeure de et Jean Starobinski – tous deux profes-
fois», écrivait John E. l’«Ecole de Genève», il conservera toute seurs honoraires au sein du
Jackson dans Le Temps sa vie durant un appétit immodéré pour Département de français – signent cha-
pour saluer la dispari- les approches nouvelles de la littéra- cun un texte faisant office de préface à
tion de Jean Rousset en ture, comme en témoigne notamment ce livre-souvenir. Le premier y souligne
septembre 2002. La for- Forme et signification, ouvrage publié en la modernité du penseur et la pudeur
mule résume bien ce que fut le person- 1963 et qui fut désigné par Jacques passionnée de l’homme, tandis que le
nage, un homme discret, mais dont le Derrida comme l’une des œuvres maî- second revient sur les grandes étapes
rayonnement intellectuel fut immense. tresses du structuralisme naissant. Bref d’un itinéraire nourri par une intan-
Professeur de français à l’Université de recueil conçu en hommage à la gible faculté d’émerveillement. VM
Genève entre 1953 et 1976, Jean Rousset mémoire du maître L’Aventure baroque «L’Aventure baroque», par Jean Rousset, Editions Zoé,
acquiert une reconnaissance plnétaire lui redonne la parole en proposant au Genève, 2006, 139 p.

SDF ou le mal de soi


Lorsqu’on se retrouve à la rue, comment échapper à une clo- suffisamment en compte les contraintes
chardisation durable? C’est l’une des questions centrales que environnementales auxquelles sont sou-
pose l’ouvrage de Lionel Thelen, chargé de cours au sein du mis les SDF. Face à ce piège, les moins bien
Département de sociologie et de la Section des hautes études armés sont ceux qui dès l’enfance ont
commerciales. Basé sur une thèse de doctorat défendue à connu le manque affectif et la violence au
Genève, ce travail explore trois terrains distincts: la Belgique sein même de leur environnement fami-
(Liège, Verviers, Bruxelles), la France (Nanterre, Paris) et le lial. Avec pour conséquence une chute de
Portugal (Lisbonne, Porto), selon une approche comparative et l’estime de soi, comme de celle d’autrui.
multidisciplinaire. Seul face aux autres, coupé de lui-même
Il met tout d’abord en exergue l’extrême violence qu’exerce la par les exigences d’une situation de survie
rue sur ses usagers principaux. Un milieu anxiogène qui permanente, enfermé dans un univers sans histoire ni avenir,
conditionne drastiquement les comportements et qui pousse fuyant tout contact susceptible de le renvoyer à sa condition
souvent le sans-abri à couper tout lien social et à mettre sous humiliante, le sans-abri entre progressivement dans ce que
le boisseau toute sensibilité émotionnelle. Comme le Lionel Thelen appelle «l’exil de soi», soit une forme de prison
démontre l’auteur, ce processus d’isolement est dans certains intérieure pour un captif livré aux yeux de tous. VM
cas renforcé par les institutions d’aide sociale – et en particu- «L’Exil de soi. Sans-abri d’ici et d’ailleurs», par Lionel Thelen, Publications des Facultés
lier les abris de nuit – qui ne prennent en règle générale pas universitaires Saint-Louis, Bruxelles, 318 p.

Pourquoi fait-on encore des bébés?


En matière de famille en grande partie due à l’adaptation des des personnes à repousser le moment
aujourd’hui, la gens à une société et une économie en de la naissance de leurs enfants ou à
norme est d’avoir transformation rapide. Tous ces points envisager de ne pas ou plus en souhai-
deux enfants. Dès le et bien d’autres sont repris dans cet ter. Les auteurs en ont profité pour
troisième, les démo- ouvrage, rédigés par des chercheuses de approfondir certains aspects qui
graphes commencent l’Université de Genève et de Paris. Le n’avaient pas encore été pris en compte
à parler de «grande livre, intitulé Maternité et parcours de vie, (l’analyse de la contraception, par
famille». En parallèle, reprend les données de l’enquête suisse exemple) dans le premier rapport de
il existe une ribam- sur la famille réalisée en 1994/95 auprès recherche sur la question paru en 1998.
belle de projets d’enfant ainsi que des de 6000 personnes. Il s’agit là des seules Passionnant. AVs
trajectoires de vie différents qui ont informations représentatives au niveau
«Maternité et parcours de vie», par Jean-Marie Le Goff,
notablement complexifié le paysage national concernant la fécondité, ses Claudine Sauvin-Dugerdil, Clémentine Rossier et Josette
familial helvétique. Cette évolution est déterminants, les raisons qui poussent Coenen-Huther, Ed. Peter Lang, Berne, 2005, 348 p.
39

Université de Genève
MGB www.migros.ch

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recherche dossier l’invitée extra-muros carrière actualités
en bref

Le coin
des récompenses
> Hannelore Lee-Jahnke > Giorgio Malinverni élu à la Cour européenne
présidente de la CIUTI des droits de l’homme
Hannelore Lee-Jahnke, professeure au Spécialiste du droit constitutionnel et du de Locarno. Il a étudié le droit à
sein de l’Ecole de traduction et d’inter- droit international, le professeur Giorgio l’Université de Fribourg avant de rédiger
prétation (ETI), a été élue, pour un man- Malinverni a été nommé juge à la Cour sa thèse de doctorat à l’Institut de hautes
dat de trois ans, à la présidence de la européenne des droits de l’homme. Il études internationales à Genève. En
Conférence internationale permanente succède au Bâlois Luzius Wildhaber. Le 1980, il a été nommé professeur ordi-
des instituts universitaires de traduc- professeur Malinverni a été élu dès le pre- naire à l’Université de Genève. Il a rédigé
teurs et d’interprètes (CIUTI), dont le mier tour de scrutin par l’Assemblée par- de nombreuses publications et est
siège social est à Bruxelles et dont l’ETI lementaire du Conseil de l’Europe. Né en notamment coauteur d’un Traité de droit
est membre fondateur. 1941, Giorgio Malinverni est originaire constitutionnel suisse.

Nouveau numéro des «Cahiers de l’Aumônerie» 1,5 million


Destiné à éclairer «au coup par coup quelques pans du travail pastoral et intellec-
tuel mené au sein de l’Aumônerie de l’Université de Genève», le 6e opus des pour l’EPGL
«Cahiers de l’Aumônerie» est désormais disponible. Dans sa première partie, Luc La Société suisse de pharmacie
Ruedin s’interroge sur la façon de concilier savoir et spiritualité. «La formation uni- (SSPh) vient d’octroyer un subside
versitaire, écrit ainsi l’auteur, doit certes favoriser l’obtention d’une science pour le bien de de 1,5 million de francs sur une
tous, elle doit aussi permettre d’accéder à une pensée mature, libre et singulière.» A cet appel période de cinq ans à l’Ecole de
en faveur d’une dimension éthique dans l’enseignement académique, succède une pharmacie Genève-Lausanne (EPGL).
postface signée Philippe Chanson et consacrée à «l’être» aumônier, homme de pas- Cette importante donation vise
sion et de parole détenteur d’un «ministère vaste, aux eaux profondes, et aux besoins à développer de nouvelles activités
de recherche et d’enseignement
criants.»
dans les domaines de la pharmacie
Renseignements et rédaction: Aumônerie protestante de l’Université, 102, bd Carl-Vogt,
T. 022/379 86 57, F. 022/379 86 59, aumonerie@unige.ch
communautaire et de la pharmacie
hospitalière et clinique.

Quinzaine «égalité»:
du 6 au 16 novembre 2006
Où en est l’égalité entre les hommes et
Grand choix de professions
les femmes au sein de l’Université de
Genève? C’est pour réfléchir à cette
question que le bureau de l’égalité de
l’Université de Genève convie les colla-
à la Cité des métiers
Du 13 au 19 novembre aura lieu la 2e édition de la Cité des métiers et des formations
borateurs et collaboratrices de l’institu- à Palexpo. L’Université de Genève y tient un stand offrant un panorama de ses for-
tion à participer à la quinzaine «égalité» mations via diverses présentations des métiers de la recherche et des expérimenta-
qui doit se tenir du 6 au 16 novembre tions ludiques. Cet événement est l’occasion de rencontrer des spécialistes et d’ob-
tenir des informations concernant une formation ou sur les débouchés en cours ou
prochain. Au menu: une exposition qui
en fin d’études. A ce titre, le bureau Uni-Emploi sera présent pour évaluer toutes les
invitera les visiteurs à «changer de sexe», propositions destinées aux étudiants (stages de formation ou d’insertion, ateliers
des conférences, une table ronde, des pour la recherche d’un premier emploi, rencontres avec des employeurs, etc.). Par
interventions sur la carrière acadé- ailleurs, il sera également possible de découvrir toutes les évolutions possibles en
mique, des informations, des projec- cours d’emploi grâce à la Formation continue dont le programme comprend plus de
tions et un débat. 100 certificats.
Informations: www.unige.ch/egalité
41

Université de Genève
Thèses

> Hernandez, Patricia


Peptide identification by tandem
mass spectrometry: a tag-orien-
ted open-modification search
method > Schmid, Gerhard Marc
Th. inform. Genève, 2005; Inhibition of insulin secretion by
Sc. 3698 the N-terminal chromogranin A
Directeur de thèse:
Professeur Ron David Appel;
fragment betagranin: from pro-
codirecteur: Docteur Robin Gras teomic studies in type 2 diabetes
> Datta Chaudhuri, Piyali www.unige.ch/cyberdocuments/theses2005/ to the functional validation of a
Planar chiral arene complexes HernandezP/meta.html biomaker
«via» catalytic asymmetric Th. biol. Genève, 2005; Sc. 3689
hydrogenolysis > Mangeat, Bastien
Directeur de thèse: Professeur Denis
Th. chim. Genève, 2005; Sc. 3679 Polynucleotide cytidine deami-
Hochstrasser; codirecteurs: Professeur
Directeur de thèse: nases as mediators of innate Ivan Rodriguez, Docteur Jean-Charles
Professeur Ernst Peter Kündig immunity against retroelements Sanchez
Th. biol. Genève, 2006; Sc. 3714
> Diop, Alassane Directeur de thèse: Professeur > Sergi, Danilo
Etude et réalisation d’un labora- Ueli Schibler; codirecteur: Professeur Geometric studies in the theory
toire réel distant de télématique Didier Trono and experiments on large
et réseaux pour l’enseignement networks
> Molnarfi, Nicolas
en ligne Th. phys. Genève, 2005; Sc. 3681
Production of pro- and anti-
Th. inform. Genève, 2005; Directeur de thèse:
inflammatory cytokines in Professeur Jean-Pierre Eckmann
Sc. 3603
Directeur de thèse: Professeur
human monocytes: regulation
Jürgen Harms, professeur honoraire and signaling > Siepe, Stefanie
Th. biochim. Genève, 2005; Strategies to improve oral
> Fanchaouy, Mohammed Sc. 3677 absorption of weakly basic drug
Calcium imaging of vascular Directeur de thèse: Professeur substances by modulating
smooth muscle cells: from isola- Jean-Michel Dayer; codirecteurs: the microenvironmental pH
SCIENCES ted cells to intact vascular wall
Th. biol. Genève, 2006; Sc. 3722
Professeur Jean Gruenberg, Docteur
Danielle Burger
www.unige.ch/cyberdocuments/theses2005/
Th. pharm. Genève, 2005;
Sc. 3672
> Alecu, Teodor Iulian Directeur de thèse: MolnarfiN/meta.html Directeur de thèse: Professeur
Robust focalized brain activity Professeur Jean-Louis Bény Robert Gurny; codirecteur: Docteur
reconstruction using > Nisato, Riccardo Emilio Barbara Lückel (Novartis - Bâle, Suisse)
> Favre, Nicolas Role of integrins, metalloprotei-
Electroencephalograms Molecular dissection of the CCR2 > Sudre, Béatrice
Th. sc. Genève, 2005; Sc. 3693 nases and VEGFRs in angiogene-
receptor complex by functional Nouvelles stratégies thérapeu-
Directeur de thèse: sis in vitro and in lymphangioge-
Professeur Thierry Pun proteomics tiques dans le traitement du
nesis in vitro and in vivo
Th. biol. Genève, 2005; Sc. 3696 diabète de type 2 par l’utilisation
Th. biol. Genève, 2005;
> Bot, Nathalie Directeur de thèse: Professeur Didier d’agonistes des «Peroxisome
Picard; codirecteur: Docteur Christian Sc. 3657
Regulation of the activities of Proliferator-Activated Receptors»
Rommel (Serono Pharmaceutical Codirecteurs de thèse: Professeur
the estrogen receptors ␣ and ␤ Michael Sean Pepper (Unitas Hospital (PPARs) ou l’inhibition de la
Research Institute)
Th. biol. Genève, 2006; Sc. 3711 Pretoria), Professeur Jean-Louis Bény «Dipeptidyl Peptidase IV» (DPP-IV)
Directeur de thèse: Professeur > Gouverd, Cyril circulante
Didier Picard; codirecteur: Professeur > Potier, Véronique
Formation et stabilisation d’in- Th. biol. Genève, 2004; Sc. 3537
Jean-Claude Martinou Targeting idiopatic pulmonary
termédiaires paramagnétiques à Directeur de thèse: Professeur
fibrosis and asthma with Michel Lucien Aubert; codirecteur:
> Cettour-Rose, Philippe partir de composés phosphaalcé-
AS602801, a novel orally Professeur Jean-Claude Martinou
Implications du système niques: investigations RPE et DFT
bioavailable c-Jun-N-Terminal
mélanocortine et des hormones Th. chim. Genève, 2005; Sc. 3624 > Villiger, Yann
Directeur de thèse: kinase inhibitor
thyroïdiennes dans la régulation Influence du récepteur nicoti-
Professeur Michel Geoffroy Th. biol. Genève, 2005; Sc. 3685
neuroendocrinienne du métabo- nique a7 sur les polymorphonu-
Directrice de thèse: Docteur
lisme énergétique par la leptine > Gubbay, Oliver Yolande Chvatchko (Serono cléaires pulmonaires dans la
Th. biol. Genève, 2005; Sc. 3671 Sendai virus transcription and Pharmaceutical Research Institute - bronchopneumopathie obstruc-
Directrice de thèse: Docteur Plan-les-Ouates, Genève); codirecteur: tive chronique
replication
Françoise Rohner-Jeanrenaud; Professeur Jean-Claude Martinou
Th. biol. Genève, 2000; Sc. 3680 Th. biol. Genève, 2005; Sc. 3676
codirecteurs: Professeur Albert Burger,
Directeur de thèse: Professeur Daniel Directeur de thèse: Professeur
Professeur Jean-Louis Bény > Rossé, Patrick
Kolakofsky; codirecteurs: Docteur Daniel Bertrand; codirecteurs:
Le «Single particle counter»: un Professeur Ueli Schibler,
> Cruz, Hans Gabriel Joseph Curran, Professeur Pierre Spierer
instrument pour l’étude des col- Docteur Jacques-André Romand
Subunit composition and func-
loïdes dans les eaux de surface
tion of Kir3/GIRK channels activa-
Th. sc. Genève, 2005; Sc. 3660
ted by drugs of abuse Directeur de thèse:
Th. biochim. Genève, 2005; Professeur Janusz Dominik; codirecteur:
Sc. 3695 Docteur Jean-Luc Loizeau
Directeur de thèse:
Professeur Christian Lüscher;
42 codirecteur: Professeur Marc Ballivet

Campus N° 82
> Petignat, Pierre-Auguste > Jermann, Patrick
L’âge des malades est-il un critère Computer support for
justifiant une limite d’accès interaction regulation
aux soins intensifs?: une étude in collaborative problem-solving
observationnelle de plus de 3’000 Th. psychol. Genève, 2004;
patients FPE 340
Th. méd. Genève, 2006; Codirecteurs de thèse:
> Vassiliadi, Martha
MEDECINE Méd. 10456
Directeur de thèse:
Les fastes de la décadence
Professeur Pierre Dillenbourg,
Professeure Mireille Bétrancourt
> Hamel, John-John Professeur Jean-Claude Chevrolet chez Constantin Cavafy
Th. lett. Genève, 2004; L. 552 > Perraudin, Sandrine
Effet d’une consultation www.unige.ch/cyberdocuments/theses2006/P
etignatP-A/meta.html Directeur de thèse: Professeur Michel Contribution des paradigmes
de cardiologie sur le traitement
Lassithiotakis; codirecteur: Professeur d’amorçage à l’étude de
cardiaque des patients de > Rossier Brunet, Sandrine Christos Papazoglou l’organisation conceptuelle
l’Hôpital de gériatrie des HUG: Evaluation colorimétrique au cours du développement:
expérience d’un an «in vitro» de l’efficacité rôle des relations instruments
Th. méd. Genève, 2006;
Méd. 10458
de différentes méthodes
et produits de blanchiment
SES et catégorielles
Directeurs de thèse: Docteur > Gsponer, Thomas Th. psychol. Genève, 2005;
Th. méd. dent. Genève, 2005; FPE 359
Jean-Jacques Perrenoud, chargé Konzept einer nachhaltigen
de cours, Docteur François Herrmann, Méd. dent. 645 Directeur de thèse:
Directeur de thèse: Docteur regionalen
privat-docent Professeur Pierre Mounoud
Didier Dietschi, privat-docent Entwicklungsstrategie am
> Khan, Aqal Nawaz Beispiel des Kantons Wallis =
> Varsori, Michael
Prévalence et caractéristiques de
l’association de neuroleptiques
Adaptation des stratégies
(Concept d’une promotion
économique régionale durable:
IUHEI
de lecture à un scotome central exemple du canton du Valais) > Elkhoury, Marwan
chez une cohorte de patients
artificiel, chez des sujets sains Th. sc. écon. et soc. Genève, 2005; In search of an elusive monetary
psychotiques
Th. méd. Genève, 2005; SES 600 policy rule for Switzerland:
Th. méd. Genève, 2005;
Méd. 10447 Directeur de thèse: measuring the natural rate of
Méd. 10453 Directeur de thèse:
Directeur de thèse: Docteur Professeur Beat Bürgenmeier interest for the Swiss economy:
Professeur Avinoam B. Safran
Philippe Huguelet, privat docent what role for the exchange rate?
www.unige.ch/cyberdocuments/theses2005/
www.unige.ch/cyberdocuments/theses2005/ > Nicita, Alessandro
VarsoriM/meta.html
Libéralisation commerciale Th. sc. pol. Genève, 2005; HEI 701
KhanAN/meta.html
Directeurs de thèse:
> Zagury-Chappuis, Tatjana et pauvreté Professeurs Hans Genberg
> Kössler, Thibaud
La calciphylaxie et ses Th. sc. écon. et soc. Genève, 2004;
Utilisation de microarrays pour > Granfar, Ramin
manifestations stomatologiques SES 573
la détermination de l’origine Directeur de thèse: Economic transition and deve-
Th. méd. dent. Genève, 2005;
communautaire ou hospitalière Professeur Jaime de Melo lopment in Mongolia: 1990-2000
Méd. dent. 642
du «Staphylococcus aureus» Directeur de thèse: Th. sc. pol. Genève, 2005; HEI 700
Th. méd. Genève, 2005; > Pham Thi, Thanh Thoa
Professeur Jacky Samson Directeurs de thèse: Professeur Henryk
Méd. 10445 www.unige.ch/cyberdocuments/theses2005/ Intégration des aspects statique, Kierzkowski, Professeur Slobodan Djajic
Directeurs de thèse: Professeur Daniel Zagury-ChappuisT/meta.html dynamique et organisationnel
Lew, Professeur Jacques Schrenzel dans la modélisation
www.unige.ch/cyberdocuments/theses2005/
KoesslerT/meta.html
LETTRES
des systèmes d’information
Th. sc. écon. et soc. Genève, 2005;
ARCHITECTURE
> Maurer, Alisa SES 597 > Surchat Vial, Nicole
> Fidecaro, Agnese Ville, développement durable
400 patients admis pour Directeur de thèse: Professeur
Exposed bodies: crises Michel Léonard; codirectrice: et urbanitaire
infarctus du myocarde dans of experience in twentieth- Professeure Bich-Thuy Dong Thi Th. arch. Genève, 2006; Arch. 5
un hôpital périphérique: century German, French (Université Nationale du Vietnam) Directeur de thèse:
données démographiques and English literature Professeur Riccardo Mariani
et intérêt du score SAPS II Th. lett. Genève, 2004; L. 558 www.unige.ch/cyberdocuments/theses2006/
Th. méd. Genève, 2005; Méd. 10454
Directeur de thèse:
Directrice de thèse:
Professeure Deborah Madsen
FPSE SurchatVialN/meta.html

Professeur Antoine de Torrenté > D’Acremont, Mathieu


www.unige.ch/cyberdocuments/ > Guccinelli, Roberta Les conduites antisociales chez
theses2005/MaurerA/meta.html
Estetica e ontologia l’adolescent: le rôle de l’impulsi-
> Mazzuri, Sébastien in Jeanne Hersch vité, des capacités de prise de
Evolution de la prise en charge Th. lett. Genève, 2005; L. 584 décision, et des biais cognitifs
palliative du cancer du pancréas Directrice de thèse: Th. psychol. Genève, 2005;
Professeure Roberta de Monticelli
avancé en relation avec l’arrivée FPE 346
de nouveaux médicaments: > Jeanneret, Christine Directeur de thèse:
implications sur la survie et Professeur Martial Van der Linden
L’œuvre en filigrane: une étude
considérations médico- philologique des manuscrits
économiques de musique pour clavier à Rome
Th. méd. Genève, 2005; au XVIIe siècle
Méd. 10452 Th. lett. Genève, 2005; L. 586
Directeurs de thèse: Professeur Philippe Directeur de thèse:
Morel, Docteur Arnaud D. Roth, privat- Professeur Etienne Darbellay
docent
www.unige.ch/cyberdocuments/
theses2005/MazzuriS/meta.html 43

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