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GOUVERNEMENT DES CORPS

Gwénaëlle Mainsant

Juliette Rennes, Encyclopédie critique du genre

La Découverte | « Hors collection Sciences Humaines »

2016 | pages 273 à 282


ISBN 9782707190482

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Gouvernement des corps
Gwénaëlle Mainsant

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Du gouvernement des corps des étrangers enfermés dans des centres de
rétention à celui des prostituées soumises au contrôle de la police, ou
encore à celui des pauvres à travers les politiques de logement, il serait vain
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de vouloir isoler une politique publique qui n’aurait pas d’effets sur les
corps. Parler en termes de gouvernement des corps renvoie bien évidem-
ment à l’œuvre de Michel Foucault [1975] pour penser les rapports entre
corps et pouvoir. Si la notion d’État est associée à celle d’une centralité
du pouvoir et de la souveraineté, celle de gouvernement invite à décentrer
le regard vers l’ensemble des micropouvoirs et des institutions façonnant
les corps. La polysémie du terme de gouvernement, comme « politique
publique » mais aussi comme « conduite des conduites », implique d’in-
clure dans cette contribution aussi bien des approches macropolitiques
qu’ethnographiques des services publics, en bref de « laisser ouvert et dis-
ponible tout le spectre des interventions publiques possibles sur le vivant
et les populations » [Fassin et Memmi, 2004, p. 20].
Poser la question du gouvernement des corps renvoie également à la
polysémie de la notion même de corps et à son caractère insaisissable
dans les sciences sociales. Les « corps gouvernés » font ici référence à
une acception foucaldienne où le corps est le lieu de la régulation, de
la surveillance et du contrôle, mais aussi à la distinction entre individu/
corps matériel versus corps social/population. Il s’agit donc ici d’analy-
ser les manières dont le pouvoir façonne (ou non) le corps individuel
comme le corps social, de l’école à l’Église, de la prison à l’hôpital, et
ce, de la vie à la mort, que ce soit par le droit, le néolibéralisme, la
médecine ou la morale. Le champ est vaste, mais il est ici investi par le
prisme du genre et de la sexualité. On montre, dans un premier temps,
que les travaux fondateurs sur le gouvernement des corps sont parado-
xalement « aveugles au genre » [gender blind]. On s’intéresse ensuite aux
travaux sur le gouvernement de la sexualité, semblant impliquer per se
une analyse en termes de corps et de genre. Là encore, l’intersection

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est fragile : ces recherches privilégient un questionnement sur la norme


(et son pendant, la déviance) à un questionnement sur le corps et ont
souvent proposé une approche an-­institutionnelle du gouvernement de
la sexualité. On resserrera, aux fins de la démonstration, la focale sur
les politiques de la prostitution.

L’ouverture d’un champ de recherche


avec Michel Foucault
Le projet foucaldien est d’écrire une histoire des corps. C’est une his-
toire des régimes de pouvoir – autant chronologique qu’idéaltypique –
et de la manière dont chacun de ces régimes a investi le corps (et la vie)

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comme support et comme objectif du pouvoir.
Tout d’abord, la souveraineté royale, moment historique de l’absolu-
tisme, connaît un fonctionnement essentiellement vertical puisque le roi
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exerce un droit de vie et de mort sur ses sujets, fonctionnement sym-


bolisé par la formule : « Laisser vivre et faire mourir. » Vient ensuite le
régime disciplinaire dont la fonction est d’inventer des individus pro-
ductifs. « Les disciplines ne sont plus seulement un principe de coer-
cition des corps […] elles ont désormais pour fonction de surveiller et
de corriger les conduites jugées contre-­productives. La société discipli-
naire est d’autant plus efficace qu’elle fonctionne sur le mode continu
de la surveillance et de la correction des comportements qu’il s’agit de
faire coïncider à une norme à l’aune de laquelle chaque individu est
évalué » [Foucault, 1975, p. 214]. Le pouvoir exerce sur les individus
une emprise directe en s’attaquant à la constitution des identités par
l’imposition d’emplacements, de temps ou encore de gestes [Bert, 2011,
p. 82]. Enfin, conçue comme une forme de gouvernementalité, la bio-
politique se donne pour objectif de prendre en charge la vie même des
individus. Elle consiste en un ensemble de procédures qui concernent la
population, « ses problèmes spécifiques et ses variables propres : natalité,
morbidité, durée de vie, fécondité, état de santé, fréquence des mala-
dies » [Foucault, 1976b, p. 36‑37]. Cette forme de pouvoir intervient
par des mesures incitatives, préventives et correctrices afin de veiller à
l’ensemble des phénomènes vitaux d’une population. Dans les méca-
nismes disciplinaires, c’est le corps individuel, dans sa matérialité même,
qui est la cible du pouvoir avec des institutions comme l’armée, l’école
et la prison. Dans le biopouvoir, ce sont des processus biologiques d’en-
semble, à l’intersection entre la vie, la santé et la gestion des popula-
tions, qui sont visés ; les régulations de la population s’appuient sur de
nouveaux instruments de gestion que sont la démographie et la statis-
tique [Memmi, Guillo et Martin, 2009, p. 60].

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Chez Foucault, le gouvernement des corps s’entend ainsi de trois


manières différentes : la sociohistoire du gouvernement des populations
(chaque régime de pouvoir est caractérisé par comparaison avec le pré-
cédent), le gouvernement du corps social (ou, dit autrement, la construc-
tion des politiques publiques) et le gouvernement des individus (ce qui
se passe réellement dans les interactions entre gouvernants et gouver-
nés). La réflexion de Foucault autour du gouvernement porte finale-
ment moins sur les corps qu’elle ne porte sur la vie, sur le fait de faire/
laisser vivre et mourir. Cette réflexion n’intègre pas le genre. Si les gen‑
der studies sont profondément marquées, dès la fin des années 1980,
par les apports de Foucault sur la désessentialisation du corps et de la
sexualité [Butler, 1990] ou sur l’historicité de l’homosexualité [notam-

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ment Chauncey, 1994], nombre d’auteur·e·s reprochent à Foucault de
ne pas avoir conçu le genre comme l’un des systèmes de pouvoir façon-
nant les corps [Balsamo, 1996 ; Diamond et Quinby, 1988 ; McNay,
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1992 ; Sawicki, 1991] et de ne pas y avoir vu l’un des lieux emblé-


matiques des processus disciplinaires [Cardi, 2007]. Le projet de cette
œuvre programmatique et mouvante est poursuivi et discuté, en parti-
culier sur les questions de biopolitique.

Héritages gender blind et gouvernement de la vie


Les héritages de Foucault sur le gouvernement des corps se situent
principalement dans les études sur la santé publique, qui questionnent
le pouvoir médical autour des notions de biopolitique et biopouvoir.
En particulier, Dominique Memmi (en collaboration avec Didier Fas-
sin [2004], Emmanuel Taïeb [2009] ou Daniel Guillo et Olivier Mar-
tin [2009]) fait office de passeuse des questions de corporéité et de
gouvernement de la vie dans le champ des sciences sociales en France.
Dans son ouvrage Faire vivre et laisser mourir, Memmi [2003] ana-
lyse le dispositif d’encadrement des pratiques médicales sur le début et
la fin de vie, telles qu’elles sont mises en œuvre par l’institution médi-
cale. Elle assiste à des entretiens entre des patientes souhaitant recou-
rir à une assistance médicale à la procréation ou avorter et les médecins
chargé·e·s d’accueillir leur parole, de les dissuader ou de les aider dans
leur démarche. Les questions d’expertise médicale face à la demande
sociale et la mise en place de techniques dites de counselling sont au
centre de cette réflexion sur les formes contemporaines de gouverne-
ment de la naissance, de l’interruption de grossesse et de la fin de vie.
Plus généralement, l’ouvrage s’intéresse aux formes de redéploiement
du biopouvoir. Le nouveau gouvernement des corps se traduit par une
délégation par l’État de ses prérogatives de contrôle au pouvoir médi-

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cal : ce n’est plus l’État qui pénalise l’avortement, c’est le médecin qui
met à l’épreuve la volonté de la patiente d’avoir recours à une IVG. On
passe donc, sensiblement, d’un pouvoir disciplinaire à un pouvoir où
la contrainte externe est affaiblie, au profit d’une autocontrainte indi-
vidualisée qui est accompagnée par l’État et vérifiée par le médecin. Ce
glissement d’une « institution disciplinaire » à une « institution civilisa-
trice » ouvre des perspectives dans les recherches contemporaines sur la
biopolitique. Toutefois, dans cette recherche comme dans les suivantes
[notamment Memmi et Taïeb, 2009], le genre demeure absent de la
réflexion sur le gouvernement de la vie et de la mort.
L’ouvrage dirigé par Didier Fassin et Dominique Memmi [2004]
décentre la focale du gouvernement de la vie vers celui des corps. Dans

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le sillage du Foucault de la gouvernementalité, ils interrogent la mutation
des formes de gouvernement assises sur les usages du corps : les nou-
veaux acteurs, les nouvelles technologies à l’œuvre, mais aussi les nou-
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velles normes qui en émergent et la manière dont les individus perçoivent


ces processus et y participent. Didier Fassin s’intéresse, par exemple,
à la mise en scène et en mots des RMIstes et demandeurs et deman-
deuses d’asile face aux autorités décideuses et pourvoyeuses de ressources.
Dans ces situations, « c’est le corps qui donne droit au titre de la mala-
die (justifiant des soins) ou de la souffrance (appelant la compassion),
ici à un titre de séjour, là à une aide d’urgence. […] Le corps malade
ou souffrant est investi, dans ces situations, d’une sorte de reconnais-
sance sociale en dernière instance que l’on tente de faire valoir lorsque
tous les autres fondements d’une légitimité semblent avoir été épuisés »
[p. 239‑240]. Pour autant, l’ensemble des analyses rassemblées dans cet
ouvrage démontre une forme d’incertitude quant au gouvernement des
corps dont le sens global paraît difficile à construire ou à imputer à une
entité centrale ou causale que serait l’État. Difficulté qui invite à resser-
rer la focale sur un aspect de ce gouvernement des corps : la sexualité.

Gouvernement de la sexualité
chez Michel Foucault
Le gouvernement de la sexualité, que ce soit sous son versant légal,
médical ou moral, semble impliquer per se une analyse en termes de
corps et de genre puisqu’elle engage le corps physique/individuel et la
sexuation de ce corps. Chez Foucault, l’analyse de la sexualité conduite
en trois tomes [1976a, 1984a et 1984b] se tient dans le cadre du bio-
pouvoir. À l’intersection des mécanismes disciplinaires et de régulation
des populations, l’étatisation du sexe se traduit par la multiplication
des données numériques (taux de natalité, âge du mariage, statut des

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naissances, fréquence des rapports sexuels) [Memmi, Guillo et Martin,


2009, p. 60]. Cette histoire de la sexualité est d’abord une histoire des
discours tenus sur le sexe. Foucault s’intéresse à la production des dis-
cours chargés d’une valeur de vérité et aux liens de ces discours avec les
différents mécanismes et institutions du pouvoir. Ces discours émanent
de trois foyers qui ont développé à propos de la sexualité des énoncés et
des tactiques de pouvoir spécifiques : Église/confession, école/internat
et État/biopouvoir. Foucault débute son entreprise par le xixe siècle, un
siècle où savoir et pouvoir s’entremêlent autour de quatre noyaux cri-
tiques : l’hystérisation du corps de la femme, la pédagogisation du sexe
de l’enfant, la socialisation des conduites procréatrices et la psychiatri-
sation des plaisirs pervers.

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La thèse originale de l’ouvrage est la suivante : dans nos sociétés, le
pouvoir n’opère pas par la répression des pulsions sexuelles, mais par la
production de multiples sexualités qui, par leur classification, leur dis-
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tribution et leur hiérarchisation morale, sont soit approuvées comme


conduites normales, soit au contraire marginalisées, disciplinées et nor-
malisées. La sexualité n’est pas tant vue sous l’angle de la construction
sociale qu’au niveau des mécanismes locaux de contrainte. Partir de ces
micromécanismes permet d’accéder aux règles de diffusion de nouvelles
formes de contrainte dans l’ensemble du corps social et, ainsi, de criti-
quer la fausse affirmation selon laquelle la bourgeoisie répressive aurait
au xixe largement imposé aux classes sociales les plus pauvres un modèle
moral de la sexualité en la réduisant à l’idée de la simple reproduction.
C’est d’abord contre elle-­même que la bourgeoisie s’est donné des règles
répressives comme moyen de différenciation et de valorisation vis-­à-­vis
des autres classes sociales : « Plutôt que d’une répression sur le sexe des
classes à exploiter, il est d’abord question du corps, de la vigueur, de la
longévité, de la progéniture, et de la descendance des classes qui domi-
naient » [Foucault, 1976a, p. 162]. Foucault s’interroge ensuite sur la
façon dont on gouverne soi-­même sa sexualité et dont on se reconnaît
soi-­même comme sujet d’une sexualité. Il ouvre ainsi un champ de
recherche sur la subjectivation qui marque durablement les études sur
la sexualité et bien au-­delà [1984a et 1984b].
L’héritage foucaldien a induit une focalisation sur la dimension médi-
cale du gouvernement de la sexualité (probablement due aussi aux finan-
cements de recherche fournis par la lutte contre le VIH) ; sur une
analyse des discours (médicaux) autour du corps et de la sexualité au
détriment des pratiques de gouvernement ; enfin, sur les effets des dis-
positifs davantage que sur les acteurs au sein de ces dispositifs. Si la
perspective foucaldienne reste aveugle au genre, cette catégorie d’analyse
est bien davantage présente dans les études postérieures. Notamment,

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l’anthropologue et historienne étatsunienne Ann Laura Stoler [2013]


mobilise la notion de biopolitique pour penser le colonialisme – et ce,
paradoxalement, puisque ce régime se révèle être le point aveugle de
l’analyse de l’Occident chez Foucault [Fassin, 2013, p. 12] – et place
le genre au cœur de son analyse. S’intéressant à l’intimité en contexte
colonial, Stoler montre que l’Empire régule les relations sexuelles, la
prostitution, le concubinage et le mariage, mais aussi la reconnaissance
des enfants métis et l’éducation des enfants blancs. Ce sont tout autant
les « autres » racisés que la « blanchité » qui font problème. « La fabrique
de la race [des colonisé·e·s concomitamment à celle des colons] a contri-
bué à inscrire la sexualité au cœur de la politique impériale », conclut
Stoler [2013, p. 195]. De ce fait, « les questions sexuelles [ne doivent

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pas être envisagées] comme une métaphore des injustices coloniales,
mais comme le fondement même des conditions matérielles sur les-
quelles se sont érigés les projets coloniaux » [p. 31]. Dans ce cas, le
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gouvernement des corps s’entend ainsi comme une police de l’intimité


en contexte colonial.

Les politiques de la prostitution


Intéressons-­nous aux politiques de la prostitution comme un exemple
de gouvernement de la sexualité, aux effets du prisme foucaldien sur la
structuration de ce champ d’études, à ses angles morts et aux manières
dont corps, sexualité, genre et État ont été articulés, pensés consub­
stantiellement ou alternativement. Les politiques de la prostitution ont
principalement été étudiées depuis leurs enjeux politiques à un niveau
« macro » ou, sur le terrain, pour montrer les décalages entre les mots
d’ordre des politiques et leurs effets pratiques sur les personnes prosti-
tuées – ces deux approches prenant en compte le corps de différentes
manières.
Analyser le contrôle de la prostitution, c’est, pour bon nombre de
travaux, poser la question de ses enjeux. Les transformations de la
­prostitution depuis la fin des années 1990 (le déclin de la prostitu-
tion « traditionnelle », la recrudescence de la prostitution migrante et
l’augmentation de la prostitution masculine et transgenre) ont entraîné
un renouveau des débats autour de cette activité et de son cadre juri-
dique entre abolitionnisme, réglementarisme et prohibitionnisme. À cette
reconfiguration des débats correspond un regain des recherches, qui pri-
vilégient l’analyse discursive et démontrent une certaine homogénéité
des problématiques dans différents pays occidentaux. Les enjeux autour
du contrôle de la prostitution s’articulent dans la tension entre dignité
humaine et protection des victimes (logique compassionnelle) versus

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maintien de l’ordre public et contrôle des frontières (logique répressive).


Le corps des femmes est alors objet de débat dans toute sa polysémie :
corps vulnérable à protéger au nom de la dignité humaine, corps dont
la liberté à disposer doit être défendue, corps déviant et/ou étranger de
la prostituée, « trouble » à l’ordre dans l’espace public.
D’autres travaux analysent la portée des lois ou des discours sur les
« travailleuses du sexe » [sex workers], les écarts entre les objectifs affi-
chés des politiques et leurs effets pratiques sur les populations visées (à
la manière des gap studies), sur les espaces, sur les normes mises en jeu
(normes d’ordre public, d’occupation de l’espace public) et sur la sub-
jectivation des individus concernés. La dimension spatiale des politiques
est sans doute la plus étudiée dans la mesure où la prostitution peut per-

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mettre de définir en creux l’ordre public, et plus largement l’ordre social.
En effet, comme le montre Phil Hubbard, la prostitution est toujours
utilisée par différents acteurs comme un « autre » pour définir a contra‑
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rio la sexualité « respectable », les règles matrimoniales et la monogamie,


la citoyenneté et les règles de pudeur [Hubbard, 1998, p. 71‑72]. Le
caractère public de la prostitution est justement ce qui la rend problé-
matique et immorale, car la prostituée endosse alors un rôle masculin
d’homme prédateur dans l’espace public. Ceci révèle un enjeu crucial
de la construction de l’ordre des sexes : la présence dans l’espace public
et le paiement de la sexualité remettent en cause la notion établie de
féminité. Les personnes prostituées sont altérisées, construites comme
différentes, exclues d’une communauté morale à partir d’identités stéréo-
typées fondées sur la crainte, l’ignorance et la fascination [Sibley, 1995].
De ce fait, de nombreuses politiques ont cherché à intervenir sur les
manifestations publiques de la prostitution et sur sa géographie, pour
la faire disparaître ou la déplacer. L’enjeu de la présence de la prostitu-
tion dans les centres-­villes gentrifiés concerne alors davantage l’élimina-
tion des manifestations visibles de la pauvreté et de la déviance dans les
espaces urbains que l’échange de sexualité contre de l’argent en tant que
tel [Bernstein, 2007, p. 20]. Quelles qu’en soient les raisons – politiques
répressives, discours hétérosexuels conservateurs, faible prise en consi-
dération des problèmes concrets du commerce sexuel [Sanders, 2004,
p. 1703] –, le déplacement de la prostitution vers des espaces moins
visibles et excentrés a fragilisé la prostitution de rue et rendu ses condi-
tions d’exercice plus dangereuses [Sanders, 2004 ; Deschamps, 2006]. La
géographie mouvante et diversifiée du commerce sexuel contemporain et
les interventions disparates de l’État ont redessiné les délimitations entre
zones publiques et privées à l’intérieur des villes postindustrielles et redé-
fini le sens subjectif du commerce sexuel ; de nouveaux groupes sociaux
(notamment des classes moyennes diplômées) ont investi la sexualité

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vénale et en transforment les normes depuis l’intérieur [Bernstein, 2007,


p. 4]. Les politiques de la prostitution modèlent ainsi tout à la fois les
cartographies du commerce sexuel et la subjectivité des personnes qui
y sont engagées. On voit bien comment la présence même de corps
altérisés et déviants dans l’espace public est ce qui pose véritablement
problème. Gouverner la sexualité, c’est avant tout gérer et contrôler sa
visibilité dans l’espace public.
Ainsi, les études des politiques de la prostitution, en majorité d’ins-
piration foucaldienne, accordent la part belle à l’analyse des lois et des
politiques (la problématisation), d’un côté, et à l’expérience du contrôle
par les contrôlé·e·s (les effets des politiques), de l’autre. Les pratiques du
contrôle échappent à ce cadre d’intelligibilité. De ce fait, les logiques

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organisationnelles (administrative, gestionnaire, bureaucratique) comme
professionnelles ne sont pas prises en compte. Singulièrement, les pra-
tiques des agents du contrôle demeurent impensées, comme si elles
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constituaient un échelon invisible et/ou inaccessible au chercheur ou


à la chercheuse [Mainsant, 2008]. Ces dernières années, des travaux
ont réintroduit les acteurs au sein du dispositif de sexualité en s’inté-
ressant au travail de sélection et de catégorisation de la « bonne vic-
time » par les associations d’aide aux prostitué·e·s, en amont du dépôt
de plainte [Jakšić, 2011] ou en montrant la place du dégoût dans les
interactions entre une police des mœurs fortement masculinisée et des
prostitués masculins ou transgenres (durant les interrogatoires ou les
fouilles à corps) [Mainsant, 2014]. Ce dégoût contribue à expliquer le
fait que les enquêtes de police se focalisent sur des configurations hété-
rosexuées de domination (où des hommes proxénètes exploitent des
femmes prostituées), participant ainsi à reconduire la problématisation
de la prostitution comme enjeu social de contrôle du corps des femmes.
Toutefois, ces travaux privilégient un questionnement sur l’articulation
entre norme et déviance à un questionnement sur le corps, laissant ce
dernier introuvable même là où il semblerait a priori le plus directe-
ment s’imposer à l’analyse. Les recherches sur l’enfermement attentives
au genre, qu’il s’agisse des centres de rétention [Darley, 2014] ou de la
prison [Cardi, 2008], semblent relever de la même logique paradoxale.
Le corps est l’objet évident du pouvoir (ce que l’on enferme), mais c’est
moins ce dernier qui est pris au cœur de l’analyse que les normes de
genre et notamment de féminité (le maquillage, la grossesse, la mater-
nité), analysées comme autant de supports du pouvoir coercitif et/ou
producteur de l’institution.

Renvois aux notices : Corps légitime ; Espace urbain ; Mondialisation ;


Prostitution ; Violence (et genre) ; Violence sexuelle.

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Bibliographie
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entre prison, justice et travail social », thèse de doctorat en sociologie,
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