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Publics et Musées

Un objet de musée : le paysage.


Jean-Pierre Gestin

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Gestin Jean-Pierre. Un objet de musée : le paysage.. In: Publics et Musées, n°10, 1996. pp. 93-100;

doi : 10.3406/pumus.1996.1083

http://www.persee.fr/doc/pumus_1164-5385_1996_num_10_1_1083

Document généré le 26/01/2017


UN OBJET DE MUSEE : LE PAYSAGE
LE PAYSAGE, UN CONCEPT
AMBIGU

Jean-Pierre Gestin

JL eut-on faire entrer le


paysage au musée?
Beaucoup répondront: «Mais, il s'y trouve déjà!» Il s'y retrouve en effet
dans les galeries de peinture entre autres, paysage interprété par des
artistes, dont les œuvres constituent au fil du temps et dans l'espace une
collection impressionnante de documents, témoins de l'évolution du cadre
de vie tout autant que de celle du regard que portent les hommes sur leur
environnement. Car le mot «paysage» désigne avant tout la représentation
d'un objet plus que l'objet lui-même. La notion même de paysage semble
définitivement connotée d'une certaine dimension subjective.
Pourtant, si l'on s'en tient à la définition qu'en donnent les
géographes, le paysage est un objet, produit d'une interaction entre nature et
culture, cette dernière modifiant à des fins économiques, sociologiques
ou autres un milieu préexistant avant de le charger de représentations
symboliques nombreuses.
S'il y a loin de cette conception à celle du paysage-représentation de
l'artiste peintre, ils n'en sont pas moins reliés par un certain nombre de
traits dont l'évidence ne s'impose pas toujours.

PROLÉGOMÈNE À UNE MUSÉALISATION

L'idée de faire entrer le paysage au musée ou encore de faire du


paysage un objet de musée apparaît vers la fin du xvine siècle, la tentative
menée par la reine Marie-Antoinette et l'architecte Richard Mique dans le
parc de Trianon peut dans une certaine mesure en être considérée
comme le prélude. Bien sûr, Trianon n'est pas un musée mais l'on décèle
en filigrane derrière cette réalisation la naissance d'une curiosité, héritage
des physiocrates, sur un domaine jusqu'alors ignoré. Bien sûr on gomme,
on rectifie, on enjolive ce qui pourrait paraître grossier, mais la distance
est énorme entre cette entrée de la campagne dans le parc des souverains
et ce que faisait réaliser Louis XTV moins d'un siècle auparavant. Le
paysage n'était à cette époque que le produit de la volonté du monarque, des
jardins de Versailles aux représentations de places assiégées par le
souverain. Le reste n'existait pas si ce n'est sous la forme de paysages
imaginaires assez souvent liés à la présence de ruines antiques, fausses ou
vraies.

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L'expérience de Fredensborg au Danemark ouvre des perspectives
nouvelles. Charles-Victor de Bonstetten, savant originaire de Suisse,
envisage en 1790 de reconstruire dans le parc du château royal des bâtiments
agricoles aménagés avec leur mobilier, leur outillage. Mais il ne s'agit là
encore que de maisons, éléments constitutifs d'un paysage, mais
précisément isolées de leur milieu d'origine. En 1881, le docteur Hazelius en
créant le musée de plein-air de Skansen en Suède s'inscrit dans la droite
ligne de ce mouvement, la maison toutefois se voit dotée de son
environnement le plus proche (jardin, courtil...).

UNE APPROCHE PAYSAGÈRE

Au Danemark, le musée de Sorgenfri, le premier, étend l'espace à un


environnement plus large, créant ainsi selon des points de vue bien
étudiés l'illusion de traverser des terroirs différents : dunes du Jutland,
paysage des Feroë, polders du Schleswig, etc.
Encore n'est-il ici question que de situer la maison qui demeure
l'objet principal de l'exposition. Le paysage n'intervenant en quelque
sorte qu'en tant qu'élément d'accompagnement. Peut-il d'ailleurs en être
autrement lorsqu'il s'agit de présenter une collection d'objets appartenant
à des terroirs différents, que singularisent tant les structures sociales que
les activités économiques. Ces différences, sensibles dans l'architecture
même des bâtiments, rend compte à merveille de ces paramètres. Elles
peuvent aussi être lues dans l'environnement paysager de ces objets pour
autant que l'on lui attribue une place suffisante. L'objet architectural ne
consitue en effet qu'un élément parmi d'autres d'un système complexe,
dont la mise en évidence n'est pas possible dans ce type de musée.
Dès 1968, avec l'expérience des parcs naturels régionaux, mise en
place par la DATAR, l'appréhension du problème a très vite été différente.
En 1966, au colloque de Lurs, prélude à la mise en place des parcs
naturels régionaux, Georges-Henri Rivière lance un appel pour que soit
sauvé un élément en péril du patrimoine national, la maison rurale
traditionnelle.
Il ne s'agit là que de créer au sein des parcs des structures de
conservation assimilables aux musées de plein-air qui depuis près d'un siècle à cette
époque tendent à couvrir les pays de l'Europe septentrionale et orientale.
Toutefois, Rivière pose le cas de la conservation sur place et du
maintien de la maison rurale dans son cadre. Or dans la définition qu'il
en donne, faisant référence à Demangeon, la maison rurale traditionnelle
est «un type de maison, liée ou ayant été liée à un système de production,
agro-pastorale ou pastorale. . . »
Si comme le dit par ailleurs Jean Blanc, «la maison est l'émergence
du cadastre, la cristallisation de l'environnement [...]», ceci implique que
l'on ne la coupe pas du contexte paysager dont elle est en quelque sorte
le point d'aboutissement.
Très vite, les premières expériences de conservation entreprises dans
les parcs feront la part de l'environnement du moins en ce qui concerne
la définition des projets.

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INTEGRATION DE LA NOTION
D'ENVIRONNEMENT: L'ÉCOMUSÉE

En 1971, Robert Poujade, ministre de


l'Environnement, prononce pour la première fois en public un mot nouveau :
« Écomusée ».
Si le mot est récent le concept vient d'en être expérimenté sur le
terrain au sein des parcs d'Armorique et des Landes de Gascogne. A
Ouessant d'une part, à Marquèze d'autre part, les équipes sur le terrain
sont confrontées en vraie grandeur au problème de l'environnement dans
les projets qu'ils mettent en œuvre. En 1972, un colloque de l'ICOM à
Sabres et à Lourmarin sera appelé à réfléchir à cette dimension du musée.
Cinq ans plus tôt, en 1967, lors de l'étude préliminaire concernant la
mise en place à Ouessant d'un «musée de plein-air», le rapport remis à la
DATAR attirait l'attention sur ce que :
— «La forme d'un champ, une meule de paille, un talus ou un mur
de pierres sèches, un paysage agraire, industriel, urbain, etc. constituent
des témoins matériels aussi précieux qu'une belle armoire sculptée ou
qu'un outil décoré. »
— « Le cadre de vie traditionnel d'une famille ouessantine à une
époque donnée : les bâtiments d'habitation, les bâtiments de service :
crèches, puits, fours, les abords: jardins, aire... les aménagements
extérieurs, sont présentés dans leur contexte. »
Le projet envisage d'intégrer dans le plan de ce qui n'est pas encore
un écomusée, une tranche de paysage agraire d'Ouessant entre le village
du Niou Huella et la côte Nord de l'île située à environ 500 mètres. Cette
«tranche» paysagère permettrait la présentation, outre des bâtiments, des
structures de mezadoù (champs ouverts), de quelques parcs clos de murs
d'une partie de lande rase et de pelouse côtière, des parcelles d'accès à
une grève ÇPoull Bridig) avec la petite fontaine et le lavoir qui s'y
trouvent (une Ouessantine a failli être emportée par une lame en y faisant sa
lessive au début des années I960).
Sur la pelouse côtière, subsistait encore à l'origine du projet
quelques gwaskedou, petits murets de pierres sèches montés en étoiles à
trois branches, derrière lesquels les moutons pouvaient s'abriter pendant
leur période de vaine pâture (gaif) de septembre à février.
Pour des raisons diverses, ce projet n'a pu se réaliser tel qu'il était
prévu.
Mais faire entrer le paysage, notion éminemment subjective au titre
d'objet de collection dans un musée peut déjà sembler une aberration,
sauf à le considérer comme la somme de ses éléments constitutifs
organisés dans l'espace d'un terroir à une époque donnée correspondant à un
état de culture donné.
Si l'on reprend le cas d'Ouessant, en partant de la maison, de l'aire à
battre, du jardin clos de pierres sèches on en arrive au plasenn, au mezad
clos de talus bas dont certains parfois portent un chemin suspendu au-

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dessus des rangées de tachennoù, parcelles allongées de forme convexe
qui structurent l'espace du mezad, etc.
Encore faut-il savoir que l'aspect de cet espace varie au cours de
l'année. En juin-juillet-août, les courtils sont occupés par des meules de
paille ou de foin, maintenues contre le vent par un réseau de cordes de
paille (strolennoû) qui composent au gré du propriétaire des dessins plus
ou moins complexes selon les cas, et dont la forme peut être porteuse de
significations diverses (fille à marier par exemple).
Les tachennoù sont occupés par la culture des céréales ou des
pommes de terre ce qui donne d'avril à août des paysages dont les
couleurs varient du vert au doré. De septembre à février, les moutons pâturent
les chaumes et les pelouses côtières.
Dans les parcs, l'ajonc d'Europe, semé et cultivé sert à chauffer les
fours à pain, sa longue floraison crée des taches d'or dans le paysage au
printemps et au début de l'automne.
On le voit, tout ceci est lié à une économie qui justifie à elle seule la
présence ou non de tel ou tel élément constitutif du paysage.
Avant 1830, le pain d'orge était cuit dans le foyer, sous les mottes, à la
mode des anciens Hébreux disent les auteurs du xvme siècle ; la culture de
l'ajonc n'est intervenue qu'après cette date avec la construction des fours.
Le passage en un siècle d'une culture céréalière (orge-avoine-seigle) à
une culture mixte céréales-pommes de terre a contribué à modifier en
profondeur l'organisation sociale du travail. Depuis une soixantaine d'années,
l'abandon pur et simple des travaux agricoles devenus inutiles du fait
d'apports d'argent dus à la marine et plus récemment au tourisme,
modifient encore la donne et le paysage s'enfriche. L'exemple d'Ouessant assorti
d'un certain nombre de variantes peut être appliqué n'importe où. Matière
vivante liée à l'adaptation d'un groupe humain aux contraintes du milieu
(naturel, sociologique, économique...), le paysage évolue en fonction de
paramètres qu'il est difficile voire impossible de maîtriser car le corps social
auquel il est lié doit pour survivre savoir évoluer.
Le paysage doit donc se connaître dans le temps historique qui sera
celui de ses transformations et à travers les systèmes et les mécanismes qui
ont présidé à ces mutations.
Les regards croisés du botaniste, du géographe, de l'ethnologue de
l'historien, du sociologue, de l'économiste sur un même objet, sont
nécessaires pour établir en quelque sorte la fiche d'identité d'un paysage donné.
Mais alors, il peut apparaître vain d'espérer conserver un paysage ?

LE PAYSAGE OBJET DU MUSÉE

Vers l'élaboration d'une méthode

Le musée constitue un milieu artificiel au sein duquel des objets,


sortis pour un temps du cadre de leur évolution naturelle, sont conservés et
présentés à des fins scientifiques et éducatives. Ceci vaut autant pour
l'oeuvre d'art sortie du décor au sein duquel elle s'intégrait que pour
l'outil devenu inerte. Le paysage en soi ne constitue pas un cas à part;

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considéré avec ses spécificités il peut s'intégrer dans le même contexte
méthodologique que les objets que nous avons cités.
Lorsque, dans un musée de société, l'on conserve un objet, outil,
pièce de costume ou de mobilier, on tend à privilégier celui qui est le
plus représentatif de sa catégorie, dans une société donnée à un moment
donné de son existence.
On ne conservera donc pas la totalité des objets produits par cette
société, mais un choix qui sera fait sur des critères établis au moment de
la programmation d'un plan de collecte.

Que conserver?

Il peut en aller de même pour le paysage. Il s'agit avant tout de


conserver une portion représentative et lisible comme un tout, d'un
paysage correspondant à un moment précis de la vie d'un groupe humain
donné.
Sa conservation nécessitera que soient collectés tous les savoirs liés à
sa constitution et à son entretien, savoirs pratiques, mais aussi
connaissances de l'ordre du symbolique qui bien souvent marquent l'origine de
tel ou tel élément du paysage.
En un même lieu se posera alors la question le savoir quel paysage
conserver. Celui que l'on a sous les yeux, produit d'une évolution jusqu'à
nos jours? Celui de nos grands-parents, au début de ce siècle à une
époque où la campagne vivait encore en droite ligne la tradition
transmise d'une génération à une autre? Ou encore, celui qui correspond à tel
bâtiment, conservé dans le musée et qui a été restitué dans son état de la
fin du xviF siècle par exemple?
Pour que l'ensemble reste lisible un grand souci de cohérence est
nécessaire et la chasse aux anachronismes doit être vigoureuse.
Dans un même village peuvent voisiner des structures appartenant à
des époques différentes ; à Saint-Rivoal par exemple, une maison de riche
cultivateur a été bâtie en 1702. Au cours du xixe siècle on l'a flanquée
d'une écurie tandis que l'on construisait sur le courtil une étable ; en 1920
une route passe à l'emplacement de l'aire à battre et l'on construit une
grange au pignon est de la maison. Dans le même laps de temps, sur
environ trois siècles, la structure du parcellaire s'est resserrée, des
chemins ont été créés, correspondant à des besoins nouveaux. Le statut des
habitants de la maison a évolué d'une position de notables propriétaires
vers celle de petits paysans locataires. Il faut le constater, les choix sont
difficiles. S'il s'avère relativement simple de restituer la maison dans son
aménagement d'origine, qu'en sera-t-il des bâtiments qui l'entourent? et
du paysage au sein duquel elle se tapit?
Pour autant que connaît-on de ces paysages anciens? Des
restitutions archéologiques en sont-elles même envisageables? Quel regard
portaient nos ancêtres sur leur cadre de vie? Comment décrypter jusque dans
le moindre détail les informations que l'on réussit à collecter? Si l'on se
plaît à imaginer que le territoire rural a vécu dans une certaine continuité
depuis la fin de la préhistoire jusqu'à nos jours, les transformations et

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mutations n'en ont pas moins été nombreuses qui rendraient
incompréhensibles pour un Gaulois ou un homme du haut Moyen Age l'image
d'un territoire modelé au long de deux millénaires.
Pourtant des toponymes ont survécu, des traces de villages ou de
fermes peuvent être repérés sur le terrain ou sur le cadastre, des
structures ont survécu, chemins, talus ou autres, souvent reprises, remodelées
par des aménagements ultérieurs.
Les pollens conservés dans les tourbières nous disent la flore, les
associations végétales, l'irruption ou la disparition de telle ou telle espèce
à telle époque.
Que conserver? N'est-ce pas la lecture de tous ces témoignages, à
travers un paysage qui au cours des siècles s'est enrichi de cette masse
d'informations, qui est souhaitable? Et s'il faut conserver, ne convient-il
pas de conserver ce sur quoi la mémoire a encore prise, dans une culture
qui n'a jamais favorisé l'expression écrite?
Il faut en effet en arriver au xixe siècle pour voir documenter le
territoire de façon objective. Il y a au premier chef le cadastre, dont les
premières applications sous l'Empire scellent un état qui dans bien des
secteurs remonte à la fin de l'Ancien Régime et apporte des informations
importantes sur des états antérieurs que l'on peut parfois dater.
Il y a les états statistiques dressés sous la Restauration qui, lorsqu'ils
ont été bien faits, apportent des éléments extrêmement précieux quand
aux coutumes, outils, règles, productions souvent canton par canton. Il
est toujours intéressant de ne pas se contenter du document publié mais
de se référer aux minutes dressées sur le terrain par l'enquêteur, qui
parfois note ses propres impressions.
Il y a encore les compilations de textes coutumiers réglementant la
largeur des chemins, la plantation des haies, les droits divers liés à l'eau,
au passage, à l'échelle, au fermage... qui permettent d'expliquer la
différence que l'on peut constater parfois d'une commune à l'autre dans la
forme des champs la structure des talus, la largeur des voies. . .
Il y a enfin l'enquête orale auprès d'informateurs qui ont vécu sur
place toute leur vie et transmettent un savoir qu'ils tiennent de leurs
parents et grands-parents. Bien souvent ils en sont les derniers
dépositaires et, eux disparus, la mémoire est condamnée à s'éteindre.
Tous ces problèmes supposés résolus ainsi que tous ceux qui,
l'expérience aidant, ne manqueront pas de surgir, il convient de se
persuader qu'un paysage composé d'éléments végétaux et animaux
constitue un système vivant dont l'évolution naturelle tend à revenir au
climax. Il appartiendra au musée, en lieu et place des habitants naturels,
de maîtriser l'évolution de ce milieu en fonction de ses besoins propres
et du projet qu'il entend développer sur le territoire qu'il est censé
représenter.

Comment conserver?

Les formes que pourra prendre un tel musée sont diverses et il


appartiendra aux auteurs de tels projets d'élaborer des modèles. La

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méthode, par contre, qui devra présider à ces réalisations devra se fonder
sur une réelle connaissance du paysage à l'endroit choisi pour le
présenter. Cela nécessite une phase de recherches approfondies dans les
domaines des sciences de la nature et des sciences de l'homme, de façon
à obtenir les regards croisés dont il a été question au début de cet article.
La mise en oeuvre devra s'attacher à faciliter la lecture de l'élément
patrimonial présenté tandis que le travail conservatoire devra tenir compte des
modes de faire valoir et des techniques utilisés traditionnellement.
Il n'est de toute évidence pas envisageable d'appliquer à la totalité
d'une unité géographique ce principe de muséalisation. Le spécimen
sélectionné le sera en fonction de sa richesse, de sa profondeur
historique et de sa lisibilité, de son accessibilité. Pour que sa gestion en soit
économiquement possible, il ne devra pas s'étendre sur une trop grande
superficie.

Enjeux contemporains

Les techniques traditionnelles ont évolué au cours des âges, mais se


sont toujours transmises d'une génération à la suivante sans rupture. Elles
se sont toujours adaptées à un état de la société, à des contraintes
économiques qui pour une même époque ont pu varier en divers endroits du
territoire, à des progrès technologiques qui depuis la période néolithique
ont contribué jusqu'à notre époque à façonner le paysage. Il est certain
que le «journal de terre à labour» qui mesure la surface à travailler en
fonction du temps que met un homme à effectuer l'ouvrage, permet
d'établir une relation entre des paramètres tels que: surface, technique,
travail et économie. Selon que l'on utilise la bêche, l'araire ou la charrue,
le cheval ou le tracteur, la valeur du journal variera ; elle variera de même
en fonction de la nature de la terre ou de celle des travaux. Le paysage ne
se conçoit donc qu'en fonction d'une économie. À ne pouvoir ou à ne
vouloir évoluer, c'est à dire à se refuser à faire varier la valeur du journal,
une société se condamne et entraîne dans sa ruine son environnement
paysager. À évoluer trop vite, la même société risque de se couper de ses
racines et le résultat risque de n'être pas différent. L'utilisation du mot
«paysage» aujourd'hui recouvre des réalités diverses et des enjeux
économiques souvent antinomiques. Agriculteurs, chasseurs, randonneurs ou
simples touristes expriment chacun une idée de paysage correspondant à
des réalités économiques et sociologiques différentes. La campagne de
nos parents ou de notre enfance demeurait un lieu étranger que l'on ne
pénétrait réellement qu'en de rares occasions, sans bien le comprendre,
ce qui aide aujourd'hui à le doter d'une importante charge de nostalgie
qu'ignore en général un fils de paysan qui bien souvent a pu apprécier
les contraintes du modèle paysager traditionnel. Il n'en est pas moins
important de conserver cet élément de notre patrimoine. Nous l'avons vu,
le paysage est le miroir d'une société. Celui que nous créons aujourd'hui
et que nous transmettrons aux générations futures leur dira tout sur notre
civilisation, et sans doute plus que certains monuments que l'on a
tendance à considérer plus volontiers. Dans quelques décennies, dans un

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siècle, l'évolution de la société sera lisible dans les éléments qui
structureront de nouveaux paysages. Quelle que soit l'image qui au fil du temps
sera ainsi révélée, il apparaît nécessaire d'en conserver la mémoire. Le
paysage rural que nous avons sous les yeux en cette fin du xxe siècle
présente en bien des lieux l'image d'une longue évolution qui s'étend sur
deux, voire trois millénaires. Il est l'image du terreau sur lequel notre
civilisation s'est bâtie, il conserve en les stratifiant les traces de toutes les
ruptures autant que celles de la continuité de son élaboration. Il s'est
organisé lentement au fil des générations qui peu à peu ont appris à le
connaître intimement, si intimement même que le mot paysage est
inconnu de la plupart de ceux qui le pratiquent.
C'est cette culture qui aujourd'hui, faute de relais, risque de ne
pouvoir être transmise. C'est au musée de se saisir de cette mission. Sans
doute n'est-ce là qu'un pis-aller. Mais après tout, il a pour missions de
collecter, de conserver, de transmettre, de relier, d'éduquer. A partir d'un
exemple bien choisi, bien analysé, bien documenté, un musée, centre
d'interprétation du paysage a vocation à jouer un rôle social et culturel
important. En interprétant de façon dynamique les notions de patrimoine
et de tradition, excluant ainsi toute possibilité de compréhension
intégriste et favorisant la réflexion sur la notion de progrès, il peut contribuer
à aider les visiteurs à devenir les acteurs de l'aménagement de leur milieu
de vie. Situé, dans le cas qui nous occupe, en zone rurale dans un parc
naturel régional, il peut aussi, pour la collectivité qui l'accueillera,
s'intégrer dans un schéma d'aménagement du territoire et jouer ainsi un rôle
dans ce qu'il est convenu d'appeler le développement durable.

J.-P. G.

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