Vous êtes sur la page 1sur 9

Marges

Revue d’art contemporain


23 | 2016
Globalismes

«  Esthétique décoloniale » Entretien avec Pedro


Pablo Gómez
Decolonial esthetic

Pedro Pablo Gómez, Angélica González Vásquez et Gabriel Ferreira


Zacarias

Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/marges/1207
DOI : 10.4000/marges.1207
ISSN : 2416-8742

Éditeur
Presses universitaires de Vincennes

Édition imprimée
Date de publication : 20 octobre 2016
Pagination : 102-110
ISBN : 978-2-84292562-8
ISSN : 1767-7114

Référence électronique
Pedro Pablo Gómez, Angélica González Vásquez et Gabriel Ferreira Zacarias, « «  Esthétique
décoloniale » Entretien avec Pedro Pablo Gómez », Marges [En ligne], 23 | 2016, mis en ligne le 20
octobre 2018, consulté le 19 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/marges/1207 ; DOI :
10.4000/marges.1207

© Presses universitaires de Vincennes


« Esthétique décoloniale »
Entretien avec Pedro
Pablo Gómez
Par Angélica González Vásquez et Gabriel Ferreira Zacarias

Angélica González Vásquez/Gabriel Ferreira globaux et comment elles peuvent être en


Zacarias : Durant la dernière décennie, une consonance ou en dissonance. Dans les pre-
série de publications, de débats et d’exposi- mières décennies du 21e siècle, l’hétérogé-
tions a accompagné la question décoloniale, néité structurelle des processus historiques
promue par un groupe d’intellectuels, prin- mondiaux possède au moins trois conigura-
cipalement latino-américains, auquel vous tions, dont chacune devient une option : la
appartenez. En complément de ce numéro re-occidentalisation, la dés-occidentalisation
de Marges dédié aux globalismes, cela nous et l’option décoloniale.
intéressait de questionner cette probléma- En bref, la re-occidentalisation cherche à
tique. Pouvez-vous l’expliquer brièvement ? maintenir l’hégémonie de l’Occident et son
contrôle en tant que matrice coloniale de
Pedro Pablo Gómez : Même s’il n’est pas facile pouvoir, l’euro-usa-centrisme et l’écono-
d’aborder de manière directe cette question mie néolibérale. La dés-occidentalisation
étant donné sa complexité, je voudrais dire, consiste en une dispute avec l’Occident pour
tout d’abord, que pour moi l’option décolo- le contrôle de la matrice coloniale du pouvoir,
niale est la conceptualisation d’un ensemble dans la perspective d’un monde multipolaire
de pratiques historiques invisibles/rendues non eurocentrique mais capitaliste. La réo-
invisibles pendant cinq siècles et qui émerge rientation de la gauche apparaît comme une
actuellement, puisque le 21e siècle est une critique du capitalisme, mais qui reste tolé-
période où l’on assiste à un processus de re- rante face à l’eurocentrisme. Et l’option dé-
coniguration de ce que l’on nomme l’« ordre coloniale se veut une critique de l’eurocen-
mondial ». Du point de vue d’une perspective trisme, du capitalisme, du néolibéralisme, du
décoloniale – non pas rattachée à une disci- racisme épistémologique, de tous les –ismes
pline, mais ancrée dans l’histoire même de fondateurs de la modernité coloniale. Cette
la colonialité et de l’extériorité produite par option décoloniale propose aussi de tracer
la modernité/colonialité –, il est possible des horizons possibles de caractère commu-
de voir comment les décisions sont prises nal et non capitaliste : des modes de vie non
aujourd’hui par rapport à des processus coloniaux.

102
L’option décoloniale est dirigée non pas tant AGV/GFZ : Au lieu d’une esthétique « postco-
par les États, que par l’hétérogénéité de la loniale », vous parlez plutôt d’une esthétique
communauté politique globale. Elle interroge « décoloniale ». Vous vous rapportez ainsi à
l’État moderne colonial qui, dès son origine la notion de colonialité qui, d’après Walter
et en passant par la révolution industrielle Mignolo, serait la « face obscure de la mo-
et la seconde expansion impériale, a rendu dernité ». Pourriez-vous préciser le sens du
possible un ordre global regroupant des concept de colonialité et expliquer en quoi
pays développés, des pays économiquement la décolonialité se distingue du postcolonia-
émergents et des pays en voie de développe- lisme ?
ment. Je dis cela, parce qu’il y a quelques an-
nées les processus politiques de l’Équateur PPG : Cet éclairage que vous demandez est
et de la Bolivie et leur postulats de réformes très important puisque, effectivement, on a
constitutionnelles visaient à la décolonisa- parfois tendance à confondre le postcolonia-
tion de l’état. Cependant, on voit aujourd’hui lisme et la décolonialité, le colonialisme et
que leur actuelle politique d’état a « surmon- la colonialité. Il me semble que cela est en
té » les processus décoloniaux, c’est-à-dire partie du à la force des postulats du post-
qu’on est passé du débat de la décolonialité colonialisme en Inde, à la suite de son indé-
de l’état à un débat de tendance gauchiste pendance en 1947. De là, plusieurs travaux
pour la dés-occidentalisation. Pour l’option de penseurs décoloniaux tels que Enrique
décoloniale, une autre logique est néces- Dussel et Walter Mignolo, ont été mal perçus
saire, la logique de la décolonialité. Sukarno au début comme faisant partie de la pensée
l’a compris : à l’occasion de la Conférence postcoloniale. Il y a néanmoins des diffé-
de Bandung (1955), il n’avait proposé ni le rences. Le colonialisme dénote un rapport
capitalisme ni le communisme, mais plutôt politique et économique, dans lequel la sou-
la décolonisation, marquant un point d’ori- veraineté d’un peuple s’exerce sur un autre
gine de la décolonialité. L’option décoloniale peuple ou une nation, constituant le premier
marque un tournant, une espèce de boule- en empire. En revanche, la colonialité fait ré-
versement radical de la raison, un chavire- férence au modèle ou à la matrice de pouvoir
ment et une secousse institutionnelle, une résultant du colonialisme moderne et qui lui
transformation de l’état et des institutions survit. La matrice coloniale, qui s’installe
existantes, qui sont actuellement au service avec la découverte de l’Amérique en 1492,
d’elles-mêmes et non, comme elles devraient est l’agencement du travail, de la connais-
l’être, au service de la vie. Ainsi, il s’agit de sance, de l’autorité et des relations inter-
travailler pour la construction d’un nouvel subjectives à la logique du marché capita-
horizon civilisationnel décolonial, dans le- liste mondial et à des critères de classement
quel les institutions seraient au service de la tels que la race, le genre, l’ethnie, l’espace,
vie, sans produire de catastrophes environ- le temps, la religion, la langue, l’art, la sensi-
nementales, sans commercialiser la santé, bilité, le goût, parmi d’autres.
sans transformer l’eau ou la nourriture en Cela explique pourquoi la colonialité se
marchandise, sans exploiter des mines pol- perpétue. Bien que le colonialisme au sens
luantes à ciel ouvert, bref, sans coloniser la strict soit historiquement clos, la colonia-
nature et, bien entendu, sans créer une colo- lité reste présente, même s’il n’y a plus
nialité esthétique. oficiellement de colonies. Cette survivance

103
donne lieu à de nouvelles modalités de colo- depuis Kant jusqu’aujourd’hui. Mais la déco-
nialisme qui conditionnent nos manières de lonialité esthétique ne se contente pas seu-
connaître, d’appréhender et de sentir, gar- lement de critiquer l’esthétique et de mettre
dant ou ré-ouvrant diverses formes de su- en évidence le racisme, le patriarcat, l’euro-
bordination. La décolonialité met l’accent là centrisme et le sexisme, qui/que cachent les
où le postcolonialisme ne remarque pas les grandes théories esthétiques ou l’histoire de
dimensions profondes de la colonialité du l’art. La décolonialité esthétique s’occupe
pouvoir. En ce qui concerne l’analyse de l’art aussi de comprendre comment l’esthétique
latino-américain ou colombien, par exemple, opère comme un régime puissant qui, à
on trouve plus de travail sur l’approche post- travers la distinction entre art et non-art,
coloniale que décoloniale, démarche que cer- exerce une classiication ontologique et une
tains chercheurs commencent à construire. déshumanisation des êtres humains. Ainsi,
De toute façon, il faut reconnaître que les l’esthétique est une partie non dérivée mais
deux visions ont des points en commun. constitutive de la matrice coloniale du pou-
voir (non du pouvoir colonial mais de la colo-
AGV/GFZ : Alors que Walter Mignolo avait ini- nialité du pouvoir), comme une partie du sa-
tialement proposé de « décoloniser la théo- voir qui soutient la colonialité de l’être et de
rie », vous proposez désormais de « décolo- la nature. Bien entendu, ces dimensions se
niser l’esthétique ». Est-ce que cela implique trouvent imbriquées, par exemple, dans une
un élargissement du champ de l’esthétique, colonialité esthétique ou une colonialité du
de manière à embrasser des manifestations sentir, ce qui implique nécessairement une
artistiques qui ne s’y trouvaient pas représen- colonialité de l’être. D’autre part, la décolo-
tées ? Ou est-ce que cela suppose plutôt une nialité esthétique s’occupe de rendre visible
rupture avec l’Esthétique, en tant que disci- les pratiques historiques de résistance ou,
pline, et toutes ses notions dérivées ? dans les termes du théoricien afro-colombien
Adolfo Albán, de re-existence, face à la colo-
PPG : Walter Mignolo propose de décoloniser nialité esthétique du 16e siècle à nos jours.
la théorie en élaborant la notion de pensée Depuis la perspective du non-art (extériorité
frontalière, notion-clé pour l’option décolo- dictée par l’esthétique coloniale), l’esthé-
niale. Décoloniser non seulement la théorie, tique décoloniale écoute les voix et la visibi-
mais aussi l’être : décoloniser l’anthropos lité, les savoir-faire des non-humains classés
de l’humanitas, décoloniser l’université pour sous le seuil de l’humain comme les barbares
libérer la recherche créatrice, décoloniser la ou cannibales, dépourvus de sensibilité, de
religion pour libérer la spiritualité, décoloni- goût, de capacité de juger et du génie néces-
ser l’état et les institutions et enin, décoloni- saire pour faire de l’art, incapables de pro-
ser l’esthétique pour libérer l’aiesthésis. Bien duire un art original et modulable.
sûr, décoloniser l’esthétique et décoloniser la Or, décoloniser l’esthétique n’est pas exacte-
théorie sont des tâches complémentaires. ment un élargissement du champ de l’esthé-
En fait, à travers mon travail de recherche, tique pour convoquer des manifestations
j’ai constaté que la décolonialité esthétique artistiques exclues. Non. Parce que c’est pré-
passe par la décolonisation de la théorie cisément cela que les stratégies de la colo-
esthétique, c’est-à-dire qu’il est nécessaire nialité visent à montrer une ouverture, à offrir
de relire « décolonialement » l’esthétique, une voie au colonisé pour accéder à l’espace

104
privilégié du colonisateur ; il s’agit ainsi conséquent, l’option esthétique décoloniale
d’une stratégie moins violente où le pouvoir ne consiste pas en une esthétique, mais en
colonial se montre séducteur. Il faut savoir, plusieurs esthétiques, dans une perspec-
bien sûr, que les manifestations exclues, tive où l’esthétique occidentale a sa place,
comme vous dites, doivent toujours accep- non pas comme unique et hégémonique
ter les préceptes de l’esthétique pour être mais plutôt comment un espace permettant
incluses ; autrement dit, obéir à ces règles. de conserver les particularités et, en même
Cela constitue la logique de la modernité temps, d’ouvrir les dialogues inter- et trans-
qui exige de l’exclu de « se blanchir », pour esthétiques articulés à des projets visant
ainsi dire, épistémiquement et esthétique- à surmonter la colonialité globale. Pour au-
ment. C’est ainsi qu’a opéré historiquement tant, l’option esthétique décoloniale ne se
la colonialité, en offrant tout d’abord un salut réduit pas à la sphère de l’art dans le monde
religieux, suivi d’un accès à la culture et la du sensible, comme une discipline particu-
civilisation et, enin, au développement. Tous lière. Elle fait partie de l’option décoloniale
ces discours d’inclusion n’arrêtent pas la co- en générale, impliquant tous les champs de
lonialité mais l’encouragent. En concordance l’expérience humaine : penser, sentir, faire et
avec les options précédemment décrites, je croire.
dirais que ce mode opératoire coïncide avec
une esthétique ré-occidentalisée mais non AGV/GFZ : Nous assistons à un moment où
avec l’option décoloniale. il semble que, dans l’art contemporain, rien
C’est pour cela que l’option décoloniale de n’échappe à la logique du marché. La propo-
l’esthétique prend en compte la critique que sition de « décoloniser l’art et l’esthétique »
fait la gauche du capitalisme et sa critique semble, néanmoins, prometteuse pour créer
« interne » de l’esthétique, sa motivation des espaces de subversion et de nouveauté.
essentielle n’étant pas seulement anticapita- Comment peuvent se concrétiser ces pra-
liste. En conséquence, il ne faut pas prendre tiques ? Est-il nécessaire de construire une
notre conceptualisation de l’option déco- distanciation entre une esthétique déco-
loniale pour une tentative de totalitarisme loniale, un art décolonial ou une pratique
théorique, puisque le totalitarisme théorique décoloniale de l’art ? Avec cette démarche, y
est fondé sur la colonialité et la rhétorique a-t-il encore une place pour les musées ou les
de la modernité (chrétienne, séculaire, libé- expositions considérés comme les grandes
rale). Notre voie s’éloigne de la ré-occiden- machines de capture de la vision moderne ?
talisation et de la dé-occidentalisation, mais
en les reconnaissant comme des options PPG : Décoloniser l’art et l’esthétique sup-
réelles existantes et en conlit. L’option dé- pose d’aller au-delà de la résistance, qui a
coloniale voit la crise de l’esthétique occi- toujours existé dans la modernité. Résis-
dentale comme un signe d’épuisement de tance face au régime discursif de l’esthé-
la modernité coloniale. Mais, au lieu d’une tique qui déinit ce qui est et ce qui n’est pas
position relativiste par rapport aux autres de l’art, mais aussi résistance face à l’art
options, l’option décoloniale accepte un qui représente un secteur assez restreint
pluralisme d’alternatives et de versions de de la poïesis, considéré comme le seul où
la vérité, non sans méiance, si elles se pré- l’artistique peut se produire. Décoloniser
sentent comme la seule et unique vérité. Par l’art et l’esthétique, en plus de la résistance,

105
consiste à démonter la matrice coloniale du tout demeurent vivantes. Rappelons que la
pouvoir qui opère à travers eux deux ; c’est- colonialité comme l’occidentalisation opère
à-dire entendre l’art et l’esthétique comme en effaçant les mémoires vernaculaires pour
constitutifs d’une des hiérarchies de la mo- projeter, sur un écran neutre et vide, l’his-
dernité (telles que la division internationale toire, la vision du monde et la culture du
du travail, la hiérarchie de classe, celle du colonisateur qui arrive. En ce qui concerne
système inter-état global ou la hiérarchie les musées, le pillage colonial a délocalisé
épistémique globale), qui opèrent au moyen les objets des cultures colonisées, mais non
d’un régime discursif et d’institutions pour pas leurs mémoires. En conséquence, si on
classer l’art occidental comme supérieur décolonise les mémoires, l’art et l’esthé-
à d’autres formes d’art. Tout ceci possède tique, dans les expositions, on arrêtera de
un composant critique et une praxis où voir l’art occidental comme unique et des
divers modes de faire, désobéissant à la arts périphériques en processus d’occiden-
hiérarchie esthétique globale occidentale, talisation. On peut imaginer des exposi-
commencent à apparaître, à se faire visibles, tions qui, en décolonisant le commissariat,
non comme des pratiques esthétiques alter- puissent montrer les arts, les mémoires et
natives, mais comme alternatives à l’art les visions du monde capitaliste et non capi-
et à l’esthétique – d’autres voix pour une taliste, occidental et non occidental. Au lieu
conversation différente et horizontale entre d’exposer le pouvoir de capture de la vision
arts et esthétiques. Il ne faut pas confondre moderne, des expositions permettraient de
ceci avec les esthétiques régionales mo- découvrir l’image d’un monde multipolaire
dernes de la musique, des arts visuels et et interculturel. Et bien sûr, comme vous
du théâtre, toutes occidentales, mais avec le suggérez, dans cette perspective, il est
des arts et des esthétiques non-modernes, nécessaire de différencier entre esthétiques
modernes, décoloniales, trans-modernes et décoloniales, arts décoloniaux et pratiques
toutes sortes d’esthétiques autres en ten- décoloniales de l’art ; mais en soulignant
sion et en dialogue pour projeter un horizon le principe de distinction qui opère pour la
transmoderne des arts et des esthétiques mise en valeur et la reconnaissance mutuelle
pour le 21e siècle. des différences culturelles et artistiques, au
Dans ce contexte, peut-être que la nou- contraire de la classiication, la hiérarchisa-
veauté ne serait pas si importante, elle qui, tion et de la frontière d’elles. Tout cela chan-
comme on le sait, est l’une des demandes de gerait les conigurations géopolitiques du
la production capitaliste, la re-nouveauté du sensible, des arts et de l’esthétique.
même en tant que marchandise ; mais plutôt
l’émergence d’autres mémoires oubliées, AGV/GFZ : Dans ce contexte, comment reca-
effacées ou laissées de côté par l’histoire drer l’histoire de l’art ? Avec Walter Mignolo,
unique « uni-verselle » de la modernité. vous proposez l’expression « blessure colo-
Conformément à cette perspective, les ins- niale » (colonial wound) comme point de
titutions telles que les musées et même les départ d’une expérience historique qui n’est
écoles d’art peuvent aussi se décoloniser pas subsumée par la temporalité linéaire de
pour rendre visibles d’autres récits et généa- l’Occident. Est-ce qu’il s’agirait ainsi d’écrire
logies culturelles que la modernité n’a pas de multiples histoires de l’art, avec égale-
réussi à effacer complètement et qui malgré ment de multiples temporalités ?

106
PPG : Bien sûr. On pourrait réécrire l’histoire spiritualités ; ainsi que la hiérarchie épisté-
de l’art, mais pour cela, en paraphrasant mique globale, dans laquelle l’eurocentrisme
Enrique Dussel, le passage de l’histoire et l’université ont opéré comme des idéolo-
universelle – qui n’est pas une autre chose gies et des institutions colonisatrices du sa-
que l’histoire d’un art occidental particulier voir. J’afirme cela, parce que les esthétiques
s’universalisant idéologiquement, comme décoloniales n’opèrent pas seules, mais en
unique et total – à une histoire mondiale synchronie, pour ainsi dire, avec toutes les
des arts est nécessaire. Dans cette histoire routes et les projets qui travaillent pour se
mondiale, on regarderait comment, dans décrocher de la matrice coloniale du pouvoir ;
toutes les cultures, existent des perspec- ensemble, elles constituent l’option décolo-
tives différentes du monde du sensible, de nial dont l’esthétique coloniale constitue une
sa coniguration symbolique et de sa ina- partie, avec les épistémologies décoloniales,
lité. Dans l’histoire mondiale des arts, l’art politiques, spirituelles, subjectives, ontolo-
occidental serait un chapitre et non pas le giques et les économies décoloniales.
centre ou l’objet du récit. Cette histoire Pour autant, la matrice coloniale de pouvoir
comme nous pourrons le voir, décolonise est historique, elle a un peu plus de cinq
l’espace et le temps, l’histoire et la géogra- siècles de vie ; ainsi, il est possible de
phie, le savoir et le faire. Ici, le local acquiert disputer encore son contrôle – comme le
une importance pour croiser d’autres pra- fait la dés-occidentalisation face à la ré-
tiques et mémoires localisées qui projettent occidentalisation –, mais elle peut aussi
un horizon global des temporalités diverses, arriver à la in. Et comme vous le suggérez,
transhistoriques et transmodernes. L’his- il est possible d’en sortir, ce qui n’est pas
toire mondiale des arts, en tant que visibilité une autre chose que de se décoloniser,
des autres mémoires et des modes de faire même si elle continue à être en vigueur
non visibles pour l’histoire unique serait un pour longtemps. En ce sens, tandis que la
mode de guérison de la blessure coloniale, matrice coloniale continue à être d’actualité,
une réussite face à des tensions et aux poli- la décolonialité – en plus de dévoiler la
tiques de l’oubli. rhétorique de la modernité qui masque la
logique de la colonialité, dans les termes
AGV/GFZ : Le projet d’une esthétique déco- de Walter Mignolo – serait un processus et
loniale peut-il inclure une construction et une pratique de résistance et re-existence,
une consolidation, tant épistémologique comme le dit Adolfo Albán, face à la
qu’institutionnelle, alternative et indépen- colonialité du pouvoir.
dante des systèmes de la matrice coloniale ? De plus, pour donner une réponse à la deu-
Est-il possible de sortir de cette matrice ? xième partie de votre question, l’option
Est-il possible de construire un autre sys- décoloniale travaille, surtout, pour la dis-
tème, un autre réseau ? solution de la matrice coloniale du pouvoir.
Ceci est un projet à long terme, qui consiste à
PPG : Comme je l’avais mentionné, la colo- créer des formes non coloniales de reproduc-
nialité du pouvoir – à ne pas confondre avec tion de la vie. Tout cela contrairement à ce
le pouvoir colonial – produit des hiérarchies que fait la matrice coloniale du pouvoir, qui
globales : la division du travail, de classe, est de déposer la vie au service de la repro-
des états, des races, des religions et des duction coloniale du capital et des structures

107
et des hiérarchies de domination globale. logique du multiculturalisme). Il y a aussi les
Plus généralement, ce n’est pas rien que de possibilités de dialogue interculturel, des
démanteler la colonialité des relations de rencontres avec l’Autre, également humain,
pouvoir pour que celui-ci ne continue pas à mais différent, avec lequel les possibles rela-
être un pouvoir de soumission, mais plutôt tions horizontales d’échange, de traduction,
un pouvoir de relations pour la création et la de collaboration, de création collective et de
libération. respect mutuel, sont les clés de la conigura-
tion d’un champ d’action politique différent.
AGV/GFZ : Le fait d’abandonner certains pa- Il ne s’agit pas seulement de la relation avec
radigmes épistémologiques peut entraîner les êtres humains, comme êtres politiques ou
des conséquences au-delà du domaine du citoyens, sujets de droit qui construisent des
savoir. Quel rapport envisagez-vous entre la normes et des institutions nécessaires pour
décolonisation de l’esthétique et la reconi- réguler l’être ensemble, mais aussi parce que
guration du champ d’action politique ? la relation entre esthétique et politique déco-
loniales considère la nature comme un sujet
PPG : La décolonialité esthétique a une di- de droit, sujet vivant, qui ne peut pas rester
mension théorique qui est décolonisation exclu ou neutralisé pour la théorie ou pour
du savoir et du discours moderne / blanc / l’action pratique de la politique.
éclairé / patriarcal / raciste / capitaliste de
l’esthétique. Il ne faut pas oublier que la AGV/GFZ : Dans l’exposition « Altermodern »
« guerre des images » qui s’est passée en à la Tate Modern en 2009, le commissaire Ni-
Amérique aux 16e et 17e et se comprend sous colas Bourriaud postule une nouvelle orien-
le régime scopique colonial de la modernité, tation de l’art au 21e siècle, qui suit l’ère post-
est en partie constructive de la politique de moderne basée sur la condition nomade de
la domination qui opère comme machine l’artiste. Comment l’esthétique décoloniale
de production de la différence coloniale. se positionne-t-elle face à la proposition radi-
Si l’esthétique coloniale est une part de la cante de Nicolas Bourriaud ?
politique de domination, qui s’élargit comme
géopolitique du sensible, comme colonialité PPG : Telle que je la comprends, l’esthétique
de l’être – qui sert pour distinguer entre ceux altermoderne critique la modernité pour sa
qui ont le génie pour produire de l’art et des tentative de retour à l’origine, aux racines
jugements de goût pour l’apprécier et ceux de l’art et de la société ; également, elle cri-
qui en manquent – la décolonisation esthé- tique le ré-ancrage identitaire opposé à la
tique est corrélative de la décolonisation standardisation postmoderne. Pour Nicolas
de la politique et du politique. La décolo- Bourriaud, au contraire, l’altermodernité est
nialité esthétique, en décolonisant les arts radicante, elle construit ses racines dans la
et le sensible en général rend visibles les mesure où elle traverse des contextes hété-
potentialités de la décolonialité politique. rogènes, non pas guidée par la question de
J’afirme cela pour la rencontre entre les arts l’origine, mais par la question d’où aller.
occidentaux et non occidentaux provenant Pour cette raison, la igure de l’artiste radi-
des diverses cultures (au-delà de la célébra- cant, nomade, sémionaute, est centrale, car
tion des différences dé-métissées qui sont elle incarne une forme de trajet et en même
captures pour le marché en accord avec la temps, une éthique de la traduction. De plus,

108
cette posture comprend théoriquement la Benjamin, que dans un monde post-capita-
traduction comme un espace de discussion liste, je dirais décolonial, on dissiperait la
non hiérarchique et non fondamentaliste. division entre la théorie et la pratique, entre
Pourtant, les éléments problématiques com- des auteurs et des producteurs, entre des
mencent à apparaître, si l’on regarde dans artistes codeurs et un public décodeur, ainsi
quels termes apparaissent les exemples de que les frontières et les hiérarchies entre les
dialogues et de la traduction interculturelle. arts.
Par exemple, Nicolas Bourriaud imagine le
besoin pour un artiste congolais de se mesu- AGV/GFZ : L’historien Hans Belting, un des
rer avec les artistes occidentaux de la taille principaux théoriciens de l’Art global, pro-
d’un Jasper Johns dans le même espace théo- pose que l’art contemporain soit « postcolo-
rique et avec les mêmes critères esthétiques nial et posthistorique ». Quel rapport pour-
d’évaluation. Pour l’auteur de ce « plan de rions-nous établir entre votre conception
construction » qui constitue le système de d’une esthétique décoloniale et l’idée d’Art
l’art, avec une claire origine occidentale, global ?
celui-ci est capable de connecter des dif-
férences identitaires qui ultérieurement PPG : À mon avis, les arts à venir peuvent
sont traduites comme participantes dans être décoloniaux dans la perspective mon-
l’émergence de l’altermodernité. Il faudra diale d’un projet trans-moderne, pluri-versel,
se demander si ce « plan de construction » poli-centrique et non capitaliste. Je partage
et sa relation avec le système occidental des la conception posthistorique que propose
arts ne déterminent pas la « participation » Hans Belting, si elle se comprend comme la
de singularités et de références identitaires in de l’histoire unique de l’art. Au contraire,
présentes dans l’œuvre de l’artiste congo- je serais méiant vis-à-vis du postcolonial qui
lais. Autrement dit, la question est de savoir parfois est une déviation multiculturelle en
si le plan de construction ne détermine pas rendant possible la permanence des formes
un espace déini a priori, ainsi que les termes profondes de la colonialité du pouvoir. Ces
d’un dialogue interculturel et, par extension, formes continuent cependant à être instal-
les processus de traduction dans lesquels lées dans notre esprit, dans nos pratiques et
se déinit l’altermodernité. La conception inscrites dans nos corps.
de l’espace comme dialogue interculturel,
peut-être en dehors du système occidental
des arts, peut conduire la conversation à une
direction différente de celle de l’exode que
propose la théorie de l’altermodernité.
D’autre part, quand les expositions de-
viennent des illustrations de théories esthé-
tiques, il est évident que le pouvoir peut
s’exercer à travers les pratiques curatoriales
ou à travers le pouvoir des théories esthé-
tiques, dans lesquelles est sous-jacente
une certaine prétention à une validité géné-
rale. Je pense, comme l’avait projeté Walter

109