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Après une demi-heure d’action, les femmes de


chambre redescendent. Certaines sont vêtues à
A l’hôtel Ibis, les femmes de chambre
l’africaine, d’autres à l’occidentale, et quelques-unes
grévistes sont «malades du travail» arborent un mix des deux. Mais presque toutes portent
PAR ROUGUYATA SALL
ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 1 AOÛT 2019 un gilet jaune, floqué du logo « CGT Hôtels de
prestige et économiques » (CGT HPE), le syndicat
qui chapeaute la grève, ou un gilet rouge avec la
revendication « Retrait des ordonnances Macron ».
Une fois dans le hall de l’hôtel, les percussions, les
sifflets et les slogans entonnés par les femmes de
chambre couvrent la musique, pourtant forte. Des
vacanciers défilent, la majorité dans l’indifférence,
quelques-uns avec un sourire en coin, ou d’autres
Grévistes devant l’hôtel Ibis Batignolles à Paris. © RS franchement agacés. Pendant ce temps, les grévistes
Depuis le 17 juillet, les femmes de chambre de l’hôtel entament plusieurs tours du hall. L’une tape sur un
Ibis Batignolles dans le XVIIe arrondissement de Paris tambour, une autre frappe avec une cuillère en métal
sont en grève. Leur principale revendication : moins sur une boîte en métal de Mido – du lait en poudre
de chambres à réaliser par heure. La CGT Hôtels célèbre sur le continent africain.
de prestige et économiques les accompagne dans ce
mouvement, pour lutter contre la sous-traitance dans
les hôtels.
« Une demi-chambre, ça n’existe pas », persifle
Rachel, une des grévistes de l’hôtel Ibis Batignolles.
« On veut qu’ils baissent la cadence à trois chambres
par heure et plus trois et demie », exige cette femme
de chambre d’une quarantaine d’années, originaire de
Grévistes devant l'hôtel Ibis Batignolles à Paris. © RS
Côte d’Ivoire. Les femmes de chambre de cet hôtel
trois étoiles situé aux portes de Paris sont employées « On fait beaucoup de chambres mais ça ne paie pas »,
par le sous-traitant STN, groupe familial spécialisé déplore l’une des grévistes, qui – comme toutes hormis
dans l'hygiène et la propreté. Rachel – a souhaité rester anonyme. Cette femme
d’une quarantaine d’années, d’origine malienne, a
« Fatiguées », elles ont entamé une grève le 17 juillet
rejoint la grève dès le premier jour : « Mes pieds sont
pour améliorer leurs conditions de travail.
gonflés, mais je suis là tous les matins à 9 heures et je
Treize jours plus tard, il n'y a personne à 9 h 30 dans reste jusqu’à 16 heures », précise-t-elle. Elle travaille
le hall de l’hôtel devenu piquet de grève, si ce n’est à l’hôtel Ibis Batignolles depuis neuf ans et demi, et ce
Aboubacar, le seul homme gréviste du mouvement : n’est pas sa première grève. « On en a fait beaucoup,
« Les filles sont en haut, indique-t-il. Elles préparent ça ne marche pas », sauf l’obtention du treizième mois
une action, elles vont faire un peu de bruit pour lors d’un précédent mouvement, rappelle-t-elle.
réveiller les clients. » Quelques minutes plus tard,
Pourquoi rejoindre cette énième grève ? « C’est de
on entend de loin des sifflets, des percussions, des
pire en pire. On doit faire plus de trois chambres en
murmures de slogan : comme tous les matins, la
une heure. Des fois, je fais trente chambres en sept
vingtaine de femmes grévistes déambulent dans les
heures. »
couloirs pour que les clients de l'hôtel sachent qu’elles
sont en grève.

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« S’ils ne baissent pas la cadence, qu’ils paient au Pendant que les grévistes manifestent à l’intérieur, une
moins les heures supplémentaires », suggère l’une de jeune femme – qui, comme nous, a été priée de rester
ses collègues, elle aussi épuisée par l’enchaînement à l’extérieur de l’hôtel – installe des drapeaux de la
quotidien : faire les lits, balayer ou passer l’aspirateur, CGT HPE devant le hall. Permanente du syndicat,
puis la serpillère, nettoyer la salle de bains et les Tiziri Kandi est arrivée avec une pile de tracts qu’elle
toilettes, parfois les murs mais aussi les fenêtres. Tout distribue à quelques clients de l’hôtel. Étudiante en
ça en 17 minutes, selon la cadence indicative de trois sociologie, Tiziri Kandi a rédigé en 2012 son mémoire
chambres et demie par heure. de fin d’études sur le travail et la mobilisation des
Après l’occupation du hall, les grévistes se dirigent femmes de chambre et des gouvernantes des hôtels.
groupées vers l’espace séminaires, toujours au rez-de- Depuis, elle ne quitte plus son terrain et a choisi
chaussée de l’hôtel. Dans leur viseur, le hall où des l’action syndicale, combattant principalement la sous-
témoins de Jéhovah arrivent en nombre pour l’une de traitance.
leurs assemblées internationales, qui démarre le 2 août. STN est l’employeur des femmes de chambre, et non
Opération manquée : les femmes de chambre sont vite pas l’hôtel Ibis Batignolles, qui appartient au groupe
suivies, puis dépassées par un agent de sécurité et le Accor, leader hôtelier en Europe, lequel sous-traite le
personnel de l’hôtel Ibis. nettoyage des chambres à STN. La sous-traitance est
Parmi eux, le directeur, qui perd patience lorsqu’une plutôt commune dans le monde hôtelier. Et les grèves
des manifestantes déverse par poignées des coupures aussi. Fin 2018, les grévistes de l'hôtel Hyatt Vendôme
de papier sur le sol. Bloquées, les femmes de chambre sont sorties victorieuses de 87 jours de grève. L'une
continuent de crier : « STN voleurs, Ibis complice », des plus longues grèves a eu lieu à l'Holiday Inn de
puis « Frotter, frotter, faut payer », ou encore « So- Clichy en 2018. Une autre a commencé il y a trois
So, Solidarité ». mois et est toujours en cours à l’hôtel NH de Marseille.
Aboubacar prend alors le mégaphone : « On va À l'Ibis Batignolles, la plupart des femmes de chambre
montrer à la France et au monde ce que nous travaillent quatre à six heures par jour. Pour la grève,
subissons : du harcèlement moral et du harcèlement elles sont sur leur lieu de travail de 9 à 16 heures.
sexuel. Il y a du harcèlement sexuel dans cet hôtel. Pas de souci de garde pour celles dont les enfants sont
Le combat continue. » Son nom n’est pas prononcé, grands, mais une des grévistes n’arrive qu’à 10 h 30 :
mais toutes savent qu’il parle de Beby, une femme de « Je ne peux pas sortir plus tôt. Je dois préparer à
chambre qui a porté plainte contre l’ancien directeur manger à mon enfant avant de venir. Il a 8 ans, il
de l’hôtel pour des faits qui se seraient déroulés dans doit se gérer seul pour que je puisse faire la grève »,
l’hôtel en mars 2017. Les médecins qui l’ont examinée explique-t-elle. « On essaie de s’arranger. Après le
ont constaté des « hématomes, une déchirure vaginale centre, si je ne suis pas là, il sait qu’il doit aller chez
et des traces de contrainte ». Et la vidéosurveillance son copain et m’appeler dès qu’il arrive là-bas. Tout
de l’hôtel montre « le directeur rôder dans le couloir ça pour une demi-chambre… », se lamente-t-elle.
et rentrer dans la chambre », selon son avocate Carine Ces femmes gagnent environ 10 euros brut de l’heure
Durrieu-Diebolt, citée par Le Monde. et la plupart sont à temps partiel. Se passer de ce
Licencié depuis, l’ancien directeur, qui nie les faits, a maigre salaire pourrait freiner le mouvement, mais
été mis en examen pour agression sexuelle. elles ne s’inquiètent pas pour la fin du mois. « Même
si la grève dure longtemps, on va se débrouiller »,
Aboubacar a quant à lui porté plainte contre son
dit Rachel. « Ça va faire un trou mais on ne va
employeur, STN Groupe, pour harcèlement moral, à la
pas se laisser faire », ajoute une autre gréviste, la
suite de plusieurs tentatives de licenciement, rejetées
cinquantaine. « Et puis le syndicat va nous aider, il
par l’inspection du travail.
y a aussi la caisse de soutien sur Internet. S’ils ne

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veulent pas baisser la cadence, on va continuer la francilien, selon qui « l’objectif n’est pas de régler les
grève. On ne se fatigue pas, on est là », ajoute cette choses individuelles mais de construire un rapport de
femme originaire du Sénégal. force ». Et de combattre ainsi la sous-traitance.
« Si on perd notre salaire, ce n’est pas grave »,
confirme une autre gréviste, qui se lève à 5 heures tous
les matins car elle vient de Normandie. « On travaille
dur mais ils ne nous respectent pas. Regardez toutes
celles qui ne marchent pas bien. Il faut se battre. C’est
mieux que de mourir ici. » La cagnotte en ligne vient
de dépasser les 2 000 euros. C’est surtout la caisse de
grève du syndicat qui va prendre le relais.
Les femmes de chambre en grève à l'hôtel Ibis Batignolles à Paris. © RS
Dans les statuts de la CGT HPE, qui compte selon eux
Début juillet, la préparation du mouvement de grève
un millier d’adhérents, une caisse de grève est prévue
s’accélère, à cause d’une dizaine de salariées inaptes,
pour « donner confiance » aux grévistes, « moins
convoquées pour une mutation. « Je suis malade à
inquiets » quand ils perçoivent une partie du montant
cause du travail, j’ai des tendinites aux poignets »,
de leur salaire à la fin du mois, à savoir 42 euros
précise l’une des femmes concernées, dont la mutation
par jour de grève. Dans les conflits qui durent, cette
serait suspendue, « mais par la bouche seulement », car
garantie a son importance.
elle n’a toujours pas reçu de courrier écrit. Le nombre
« C’est difficile de faire toujours les mêmes de chambres à nettoyer tous les jours avait baissé pour
gestes, les mêmes mouvements » elle, jusqu’à récemment. Elle vient de faire un recours
Parmi les quinze revendications, au-delà de la cadence auprès de la Sécurité sociale, devant la crainte et la
et de l’embauche des salariés par l’hôtel, les grévistes difficulté de retourner à une cadence de 21 chambres
demandent le passage à temps complet, ainsi que par jour. « J’ai toujours les douleurs, précise-t-elle. Ça
quelques indemnités et primes, notamment pour la ne guérit pas vite. C’est difficile de faire toujours les
nourriture (7,24 euros, contre 2 euros actuellement) mêmes gestes, les mêmes mouvements. Mais je ne me
ou pour le nettoyage de leurs vêtements de travail. laisserai pas faire. »
Afin de mener cette grève, la plupart de ces femmes Autre revendication des grévistes, la suppression de la
se sont syndiquées pour la première fois. Sans cela, clause mobilité. En effet, il est précisé dans leur contrat
le mouvement n’aurait sans doute pas vu le jour, en un premier lieu de travail, ici l’Ibis Batignolles, mais
tout cas pas avec le soutien de la CGT HPE, qui ne aussi qu’elles peuvent être affectées « à tous chantiers
s’embarque pas si « au moins 50 % des grévistes ne situés dans les départements 75, 77, 78, 91, 92, 93, 94,
sont pas syndiquées ». 95 et 60 ».
Contactée il y a quelques mois par Aboubacar, la C’est d’ailleurs cette clause qui va donner lieu à un
CGT HPE lui rappelle cette condition et le missionne pic de tension entre Tiziri Kandi et Yoan Atlan, fils
pour convaincre ses collègues. « Payer ses cotisations du directeur général de la société STN, sous les yeux
syndicales, ça dit quelque chose de sa volonté de se d’une huissière de justice mandatée par le groupe
battre », affirme Tiziri Kandi. Un élément important Accor, le tout filmé par une employée de l’hôtel Ibis –
pour cette habituée des luttes dans le paysage hôtelier qui filme tout le temps, d’après les grévistes.
Alors qu'il travaille habituellement dans un autre hôtel,
un salarié du sous-traitant STN se présente à midi
à l'Ibis Batignolles, où il se trouve être affecté pour
l’après-midi. Mais les grévistes et les syndicalistes

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lui barrent l'accès dans le hall, lui réclamant son réunion de fin de journée. La grève est reconduite
avenant de contrat, qui doit être rédigé pour qu’il après un vote à mains levées. Tout le monde s'engage
puisse changer de site. Il n’a pas ce sésame sur lui. à être là le lendemain. Claude Lévy, de la CGT
Présent sur les lieux, Yoan Atlan, essayant lui-même HPE, précise qu’elles recevront vraisemblablement un
de faire entrer ce salarié dans l'hôtel, se heurte à la premier chèque le 6 août.
syndicaliste, auprès de qui il soutient que le salarié Il évoque un événement surprise prévu le soir même :
n'a « rien à [lui] montrer ». Laquelle syndicaliste est une dizaine de personnes, dont Tiziri Kandi et une des
décidée à ne rien lâcher : « Les salariés sans avenant grévistes de l’hôtel, sont entrées à l’hôtel Pullman à La
ne peuvent pas rentrer. Le foutage de gueule a des Défense pour parler de la grève de l’Ibis Batignolles,
limites. On déplace les salariés comme des esclaves. car « la situation n’est pas meilleure dans les hôtels
Quel scandale, quelle honte ! » de luxe du groupe Accor », a précisé Tiziri Kandi
Yoan Atlan reparti bredouille, le malheureux salarié au mégaphone. Un rassemblement de soutien est par
est allé s’asseoir sur un banc. « L’avenant est en salle ailleurs prévu le 2 août à 12 heures devant l'hôtel Ibis
d’accouchement », persiflent les grévistes. Jusqu’à ce Batignolles.
qu’il soit présenté et que le salarié soit autorisé à Les syndicalistes ont déjà prévu d’autres événements
entrer. Une tâche l'attendait : balayer le sol jonché des à la rentrée, comme un appel au boycott des hôtels
monceaux de papier que les grévistes ne cessent de du groupe Accor, dont les hôtels Mercure, Novotel,
répandre. Pullman, mais aussi les autres Ibis.
Une petite victoire, aux yeux de Tiziri Kandi : « Ils ont Présent toute la journée, Emmanuel Estrem, directeur
été obligés de faire revenir l’huissier. On les retarde, de l'Ibis des Batignolles, n’a pas souhaité répondre à
on a déjà un peu gagné. » D’autant plus que cette nos questions. Il précise uniquement : « On est vigilant
scène donne le la pour le lendemain. Prochaine action à ce que chacun applique et fasse appliquer la charte
prévue : demander à toutes les femmes de chambre qui éthique et RSE que le groupe s’est engagé à respecter.
les remplacent si elles ont bien un avenant en bonne et Si des fournisseurs ou des prestataires ne respectent
due forme et ainsi contrer le remplacement – légal – pas cette charte, qui est importante pour nous, on se
des grévistes, qui pénalise le mouvement, en le rendant garde le droit de ne plus travailler avec eux. »
moins visible. Pour le reste, il nous renvoie vers la direction qui
Après cet épisode, les grévistes ont repris leurs tours précise qu'une discussion est engagée entre la société
de hall, toujours au milieu des clients qui défilent STN et la CGT Propreté. Sont-ils satisfaits de ce sous-
toute la journée. Quelques-unes sont tout à leur traitant ? « Aucun manquement » n'a été relevé lors
déjeuner, à savoir des sandwichs blanc de poulet- du précédent audit mené par un cabinet tiers en 2017.
salade-mayonnaise, faits sur place, après quelques La procédure d'audit programmée cette année a été
courses au supermarché du coin. Vers 15 h 30, les interrompue à cause de la grève. La société STN n'a
grévistes sortent de l’hôtel et s’assoient pour une petite quant à elle pas donné suite à nos demandes.

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