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DOSSIER
Le noyau de la Terre : ses continents
dossierpourlascience.fr
LA TERRE À CŒUR OUVERT

et ses volcans invisibles


Panaches mantelliques et points
chauds : des modèles à réviser
Vie et mort des volcans et…
des supervolcans
Le magazine thématique de l’actualité scientifique N° 67 Avril-Juin 2010

Du noyau aux volcans


POUR LA SCIENCE • DOSSIER N° 67 • AVRIL-JUIN 2010

M 01930 - 67 - F: 6,95 E - RD

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CAN 11,50 $, LU 7,80 €, PORT
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hantise d’être la cible d’un complot, propose, irrité, à l’un des courtisans qui le
et Hervé This flatte sans cesse de prendre sa place pendant une année. Ce fut fait... et l’on
A également participé à ce numéro : Pierre Schiano
suspendit une épée retenue par un crin de cheval au-dessus de la tête de l’infor-
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tuné admirateur nommé Damoclès. Il comprit à ses dépens que le pouvoir est
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retraite du dieu du feu et des volcans.
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volcans ne sont que les manifesta-
Suisse : Servidis : Chemin des Châlets,
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tions, rares et dérisoires, en surface,
Belgique: La Caravelle: 303, rue du Pré-aux-oies
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de mouvements gigantesques, ceux
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de la matière à l’intérieur de notre
planète, une boule de 1012 kilomètres Les volcans en activité le 10 mars 2010
SCIENTIFIC AMERICAN
cubes ! Là, du manteau supérieur
Editor in chief: Mariette Di-Christina.
Editors: Ricky Rusting, Philip Yam, Gary Stix, jusqu’au cœur du noyau, roches et fer sont engagés dans des tourbillons immenses
Davide Castelvecchi, Graham Collins, Mark Fischetti,
Steve Mirsky, Michael Moyer, George Musser, et sans fin qui, outre les éruptions volcaniques, font bouger les continents et
Christine Soares, Kate Wong.
President: Steven Inchcoombe.
déclenchent les séismes.
Vice President: Frances Newburg. Depuis un siècle environ, les géologues en découvrent la chorégraphie complexe
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public français ou francophone, les textes, les photos, les et en sondent les mystères grâce notamment à leurs sismographes de plus en
dessins ou les documents contenus dans la revue « Pour
la Science », dans la revue « Scientific American », dans
les livres édités par « Pour la Science » doivent être
plus nombreux et précis. Et les signes qui apparaissent sur les écrans de leurs appa-
adressées par écrit à « Pour la Science S.A.R.L. », 8, rue
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reils de mesure sont pour eux ce que furent les runes islandaises inscrites sur un
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traduction, d’adaptation et de représentation réservés pour
tous les pays. La marque et le nom commercial «Scientific Lindenbrock : une invitation à un Voyage au centre de la Terre. Ce numéro est le
American» sont la propriété de Scientific American, Inc.
Licence accordée à «Pour la Science S.A.R.L.». récit de leurs explorations !
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de
reproduire intégralement ou partiellement la présente
revue sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
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Shutterstock/Gian Corrêa Saléro

La Terre à cœur ouvert


Le noyau, un organe complexe 46 Panaches chauds :
mythe ou réalité ?
8 Le cœur de la Terre par Jean-Paul MONTAGNER
dévoilé par les ondes
par Raphaël GARCIA, Marie CALVET 56 La mobilité des points chauds
et Annie SOURIAU par John TARDUNO

16 Le moteur 62 ENTRETIEN AVEC Pascal TARITS


de la dynamo terrestre La Terre électrique
par Dominique JAULT, Daniel BRITO,
Philippe CARDIN et Henri-Claude NATAF 64 La dynamique
des dorsales océaniques
24 La Terre déboussolée par Anne BRIAIS, Michel RABINOWICZ
par Julien AUBERT, Gauthier HULOT et Michael TOPLIS
et Yves GALLET
72 ENTRETIEN AVEC Frédéric CHAMBAT
30 Un monde sous le manteau Voir la planète avec la pesanteur
par Stéphane LABROSSE
74 La zone de transition :
Le manteau, pièce à convection couche clef du manteau
par Éric DEBAYLE et Yanick RICARD
38 La convection,
moteur du manteau 80 Une Terre jeune et froide
par Pierre THOMAS par John VALLEY

2 LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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88 Grandeur et décadence d’un volcan
par Georges BOUDON
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94 EN IMAGES www.dossierpourlascience.fr
Volcans et styles éruptifs

96 La viscosité des laves :


T. Miyagoshi et al., Nature, 2010
de l’atome au volcan
par Pascal RICHET

102 EN IMAGES
La métamorphose de l’Etna

104 Les ravages des supervolcans


par Ilya BINDEMAN
Découvrez
112 EN IMAGES les dernières
La naissance d’un océan modélisations
du noyau terrestre
qui mettent
114 L’éruption volcanique, en évidence
phénomène rare un nouveau régime
par Agust GUDMUNDSSON et Sonja PHILIPP de convection dans
l’enveloppe externe.

DOSSIER N° 67 / AVRIL-JUIN 2010 / © POUR LA SCIENCE


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Rubrique
Sous-thème
Pascal RICHET

Voyage
en Terre profonde
Ce n’est que depuis quelques décennies que la Terre laisse entrevoir
ses entrailles. Grâce notamment à la sismologie, on a aujourd’hui accès
aux constituants de notre planète et à leur dynamique.
Et l’on découvre un monde complexe dont les volcans
sont la manifestation – dérisoire en termes d’échelle –, en surface.

L
e Nyamulagira, en République démocra- À l’aune de l’ampleur des dégâts et du nombre
tique du Congo, le Galeras, en Colombie, des victimes humaines, les éruptions font pâle figure
le piton de la Fournaise, sur l’île de la face aux séismes: durant le XXe siècle, 1,6 million
Réunion… ces exemples de volcans, entrés en acti- de personnes aurait péri lors de séismes, soit un bilan
vité depuis le début de l’année 2010, rappellent 50 fois supérieur à celui des éruptions. Ces diffé-
que les éruptions volcaniques, avec les séismes rences reflètent surtout le nombre notablement supé-
(Sumatra en 2004, Haïti en 2010, etc.), témoi- rieur de failles « bousculées » par des séismes que
gnent des forces immenses qui remuent les profon- de volcans susceptibles d’entrer en éruption. Mais
deurs de la Terre. Les régions à risque ne repré- les éruptions représentent une menace plus insi-
sentent qu’une petite partie de la superficie du dieuse, car elles ont un «potentiel» de destruction
globe, mais elles sont aujourd’hui très peuplées, qui surpasse celui des séismes les plus violents.
laissant des millions d’individus sous la menace
de catastrophes. Comprendre les mouvements qui L’humanité impuissante
se produisent dans la Terre profonde répond donc Toutefois, on estime difficilement la violence que
à d’évidentes motivations concrètes. pourrait avoir une grande éruption. Par exemple,
si les explosions qui eurent lieu il y a 39000 ans dans
les Champs phlégréens (voir la figure ci-contre), près
LES CHAMPS PHLÉGRÉENS,
NASA

près de Naples, ont expulsé de Naples, devaient se reproduire, 150 kilomètres


150 kilomètres cubes de lave cubes de lave seraient projetés, ensevelissant sous
il y a 39000 ans. d’épais dépôts toute la région allant de Rome au
Sud de l’Italie, faisant pleuvoir des cendres en abon-
dance, selon la direction du vent, sur l’Europe, le
Moyen-Orient ou l’Afrique du Nord, et dissémi-
nant de sombres poussières dans l’atmosphère. Le
tableau serait plus apocalyptique encore pour des
éruptions mettant en jeu 1 000 kilomètres cubes
de magma, comme ce fut le cas pour le Yellowstone,
aux États-Unis il y a 640000 ans (voir Les ravages
des supervolcans, page 104) ! Avec la chute d’une
grosse météorite, un tel phénomène est le dernier
danger majeur face auquel l’ingéniosité humaine
est condamnée à rester impuissante.
Par-delà séismes ou éruptions, l’objet fonda-
mental de la géophysique interne, ou science de la
D. Reiskoffer

Terre profonde, est éloigné de ces préoccupations


pratiques. Ses principaux objectifs sont de

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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AVANT-PROPOS

de Pascal RICHET
Laboratoire de physique
des minéraux et des magmas,
Institut de physique du globe de Paris

P. Richet
comprendre la planète et de déterminer les méca- plus mis en doute depuis qu’ils ont été intégrés
nismes des grandes évolutions qui y ont eu lieu dans le schéma global de la tectonique des plaques
depuis sa formation, il y a 4,55 milliards d’années. il y a près d’un demi-siècle. Expression superfi-
Après de tout premiers moments sans doute dominés cielle de mouvements profonds, ces déplacements
par l’existence d’un immense océan de magma (voir renouvellent progressivement la face du monde.
Une Terre jeune et froide, page 80), comment se Toutefois, les idées sur les profondeurs de la Terre
sont individualisées des enveloppes distinctes allant ont avancé lentement, car nombre d’obstacles
de l’atmosphère à la graine du noyau ? Quelles sont opposés par un corps de 6370 kilomètres de
relations entretiennent ces diverses couches ? rayon moyen et dont l’intérieur reste inaccessible.
Quels phénomènes expliquent les mouvements Les forages les plus profonds n’ont guère dépassé
profonds de matière? En d’autres termes, comment 10000 mètres et les fragments de roches ramonés
fonctionne la machinerie complexe dont nous obser- par le volcanisme proviennent au plus d’une centaine
vons aujourd’hui, de la surface, les effets? de kilomètres. Voir à travers les milliers de kilomètres
Constituant un inépuisable réservoir de matière de roches denses, chaudes et opaques est moins
et d’énergie, les profondeurs de la Terre ont joué aisé que porter le regard à travers le vide des
un rôle déterminant dans cette longue suite de espaces intersidéraux. Dans les années 1930, la
transformations. En leur sein, les transferts de constitution profonde de la Terre demeurait ainsi
matière sont souvent d’une lenteur extrême, ayant inconnue quand les mécanismes des réactions ther-
des vitesses dont l’unité est le centimètre par an monucléaires à l’œuvre dans les étoiles commen-
(voir La convection, moteur du manteau, page 38). çaient à être établis.
C’est la durée des temps géologiques qui leur
confère leur importance. Des concepts anciens
À l’échelle d’une vie humaine, les premiers dépla- Pourtant, la géophysique a d’innombrables quar-
cements observés furent verticaux, car ils modifient tiers de noblesse. La géodésie vit le jour dès le
les lignes de rivage. Ainsi, au XVIIIe siècle, le bota- Ve siècle avant notre ère lorsque Parménide proclama
niste Carl von Linné (1707-1778) remarqua le soulè- la rotondité de la Terre. Cette rotondité et l’exis-
vement d’environ un mètre par siècle qui affecte la tence d’enveloppes concentriques de terre, d’eau
Scandinavie (et le bouclier canadien), mais il ne put et d’air, Aristote les expliqua en supposant que
deviner que la cause en était un lent réajustement chacun de ces éléments se dirigeait spontané-
de l’écorce terrestre consécutif à la disparition de la ment vers son lieu naturel : eau et terre vers le
charge exercée par une calotte glaciaire (voir Voir bas, et air vers le haut, juste au-dessous du quatrième
la planète avec la pesanteur, page 72). élément, le feu. La Terre profonde d’Aristote
Les thèses controversées d’Alfred Wegener était donc froide, et elle le resta près de 2 000 ans…
(1880-1930) sur la dérive des continents l’ont La révolution scientifique fournit une série de
montré, les déplacements horizontaux ne se lais- concepts fondamentaux qui sont encore pertinents.
sent pas découvrir aussi facilement. Ils ne sont Pionnier de l’étude du magnétisme, William Gilbert

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de Dolomieu (1750-1801), bien avant que Joseph


Barrell (1869-1919) le nomme asthénosphère et
que l’existence d’un vaste noyau liquide ne soit
détectée. En outre, Kelvin fonda la géophysique
moderne en prônant l’emploi systématique de
méthodes physico-chimiques.

La panoplie des sondes


Dans une large mesure, les géophysiciens suivent
encore le programme initié par Kelvin. Pour sonder
la Terre, les méthodes sismologiques restent irrem-
plaçables : la vitesse et la nature des ondes trans-
mises reflètent la densité et la nature solide ou
liquide des milieux traversés. Elles mettent ainsi
en évidence les discontinuités physiques ou
chimiques qui distinguent successivement, à partir
de la surface, la croûte, le manteau supérieur, la
zone de transition (voir La zone de transition, la
(1544-1603) supposa que la boussole réagissait à LA MER DE FEU telle qu'on couche clef du manteau, page 74), le manteau infé-
un vaste aimant présent dans les profondeurs de la la voyait alimenter rieur, le noyau et la graine (voir Le cœur de la
Terre (voir Le moteur de la dynamo terrestre, page 16). directement les volcans Terre dévoilé par les ondes, page 8). En s’inspirant
à la fin du XIXe siècle.
Plus audacieux, selon René Descartes (1596-1650), des techniques de l’imagerie médicale, ces méthodes
la Terre et les étoiles sont faites de la même matière; permettent même désormais de détecter de grandes
notre planète serait un fragment d’étoile qui s’est hétérogénéités telles que des lambeaux de plaques
refroidi en ayant acquis une structure en couches. englouties dans les profondeurs du manteau (voir
Développant les idées de Descartes, Leibniz Un monde sous le manteau, page 30).
(1646-1716) assura que la Terre primitive avait En revanche, c’est en prenant du recul par
été entièrement fondue. Une cristallisation avait rapport à leur objet que d’autres branches de la
ensuite produit les masses granitiques des conti- géophysique interne ont récemment progressé.
nents et une solution aqueuse qui, en refroidis- En effet, les satellites se sont mués en instruments
sant, avait donné naissance aux océans. La Terre de mesure très sensibles, couvrant rapidement des
était donc chaude en profondeur, une idée dont aires, voire des profondeurs immenses, et fournis-
tira profit Buffon (1707-1788) pour en estimer sant quantité de données dont l’analyse conduit
l’âge d’après sa vitesse de refroidissement et sa à préciser la connaissance de la structure profonde
température de surface, et, de la sorte, établir l’im- de la Terre et de sa dynamique.
mensité des temps géologiques. Cependant, ces méthodes physiques restent
Dans un tournant important vers des approches muettes sur la composition chimique des différentes
quantitatives, Joseph Fourier (1768-1830) donna couches. Faute de pouvoir échantillonner la Terre
une base mathématique solide aux spéculations de en profondeur, le noyau métallique fut d’abord
Buffon en établissant son équation décrivant la supposé par analogie avec certaines météorites.
propagation de la chaleur dans les solides. Depuis, la situation a changé grâce à divers dispo-
Mais quelle était l’importance relative de la sitifs ingénieux qui reproduisent en laboratoire les
chaleur parvenant à la surface de la Terre en prove- pressions et températures extrêmes du cœur de la
nance du Soleil et des profondeurs ? Ce second Terre. Le principal minéral du manteau inférieur,
point fut rapidement tranché au profit du Soleil et de la Terre entière, a ainsi pu être synthétisé: c’est
par des mesures calorimétriques. Des mesures un silicate ferromagnésien de formule (Mg,Fe)SiO3,
systématiques de températures effectuées dans les dont la structure est celle de la pérovskite.
mines conduisirent Louis Cordier (1777-1861) En complément, les méthodes de simulation
à définir un gradient géothermique moyen de associées à des ordinateurs toujours plus puissants
un degré Celsius par kilomètre et à conclure, par donnent aujourd’hui accès à des phénomènes qui
une extrapolation audacieuse, que le Terre était restent autrement inaccessibles, telles l’origine du
une mer de feu couverte d’une croûte solide mince livres champ magnétique et celle de ses innombrables inver-
de 50 kilomètres seulement (voir la figure ci-dessus). • V. DEPARIS et H. LEGROS, Voyage sions dans le passé. Pour autant, peut-on espérer
Le balancier était allé trop loin… à l’intérieur de la Terre, un jour simuler les grands traits de l’évolution de la
CNRS-Éditions, 2000.
William Thomson (1824-1907), alias lord Terre depuis ses origines? Hélas non, en raison de
• P. RICHET, L’âge du monde,
Kelvin, démontra qu’elle était « aussi rigide que Le Seuil, 1999. la nature chaotique de bien des phénomènes profonds.
l’acier». À son tour, il fut trop catégorique: un soubas- • Cl. ALLÈGRE, L’écume Qu’on se rassure, la Terre a néanmoins livré bien de
sement plastique avait déjà été postulé par Déodat de la Terre, Fayard, 1983. ses secrets, présentés dans ce numéro. ■

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LE NOYAU

Le noyau,
un organe complexe

8 Le cœur de la Terre
dévoilé par les ondes
par Raphaël GARCIA, Marie CALVET
et Annie SOURIAU

16 Le moteur
de la dynamo terrestre
par Dominique JAULT, Daniel BRITO,
Philippe CARDIN et Henri-Claude NATAF

24 La Terre déboussolée
par Julien AUBERT, Gauthier HULOT
et Yves GALLET

30 Un monde sous le manteau


par Stéphane LABROSSE
Shutterstock/Lourdu Prakash Xavier

Les ondes sismiques ont révélé la structure du noyau terrestre,


constitué d’une graine solide entourée de fer liquide. Les mouvements
qui agitent cette partie liquide expliquent le champ magnétique
de la Terre, dont on commence à comprendre les variations
et les inversions. En outre, sa frontière avec le manteau recèle
d’étranges volcans inversés et des continents invisibles.
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Fondamental
Sous-thème
Raphaël GARCIA, Marie CALVET et Annie SOURIAU

Le cœur de la Terre
Les ondes sismiques qui traversent la Terre permettent de « scanner »
sa structure. Au centre d’un noyau de fer en fusion se trouve
une graine solide, constituée d’un agrégat de cristaux géants.

Raphaël GARCIA Voici ce que je décide, répliqua le professeur tomie de la Terre, un peu comme les radiogra-
est maître de conférences Lidenbrock en prenant ses grands airs : c’est que ni phies et les échographies sondent le corps
à l’Université de Toulouse toi ni personne ne sait d’une façon certaine ce qui humain.
Paul Sabatier (UPS) se passe à l’intérieur du globe, attendu qu’on connaît En 1906, Richard Oldham s’aperçoit que les
et travaille au Laboratoire
de dynamique terrestre
à peine la douze-millième partie de son rayon. ondes qui passent près du centre de la Terre sont
et planétaire (LDTP), Jules Verne, notablement retardées. Il en déduit l’existence
Unité mixte CNRS-UPS. Voyage au centre de la Terre, 1864 d’une structure distincte du manteau, à savoir le
noyau. Par la suite, les géophysiciens remar-

A
lors que les mouvements des étoiles et quent que, dans une zone particulière du globe,
Marie CALVET des planètes du Système solaire sont certaines ondes disparaissent ; en 1912, Beno
est physicienne adjointe
à l’Observatoire observés et mis en équations depuis Gutenberg analyse la géométrie de cette « zone
Midi-Pyrénées et à l’UPS, plusieurs centaines d’années, la structure interne d’ombre» engendrée par le noyau et évalue le rayon
Laboratoire LDTP. de la Terre est encore mal connue à la fin du de celui-ci à environ 3 500 kilomètres. La valeur
XIX e siècle. Dans l’ouvrage de Jules Verne, retenue aujourd’hui est de 3 480 kilomètres !
Annie SOURIAU Lidenbrock avance tout de même : « L’intérieur
est directrice de recherche du globe n’est formé ni de gaz, ni d’eau, ni des Cœur solide ou liquide ?
émérite au CNRS, au LDTP. plus lourdes pierres que nous connaissons, car À cette époque, les sismologues imaginent encore
dans ce cas, la Terre aurait un poids deux fois une Terre complètement rigide. En 1926, Harold
moindre. » En effet, la première estimation Jeffreys montre que pour expliquer l’amplitude
L’ESSENTIEL correcte de la densité moyenne de notre planète, des déformations engendrées par les marées, on
➥ On connaît mieux effectuée par Nevil Maskelyne, en 1774, suggère doit faire l’hypothèse d’un noyau fluide. Dix ans
la structure de la Terre la présence d’un noyau lourd en son centre, et plus tard, en 1936, Inge Lehmann démontre
depuis l’avènement l’analyse des météorites ferreuses en 1827 par l’existence d’une structure solide, la graine, au
de la sismologie, Pierre Louis Antoine Cordier fait naître l’idée cœur du noyau liquide, en détectant des ondes
au début du XXe siècle. que les profondeurs terrestres recèlent du fer, réfléchies à sa surface. Il faudra attendre les
➥ Sous le manteau mais ces quelques informations ne suffisent années 1960 pour confirmer la rigidité de la
rocheux s’étend pas pour trancher entre les multiples théories graine grâce à l’analyse des modes propres de
un noyau liquide, contradictoires qui s’affrontent. vibration de la Terre (voir l’encadré page 10). À
puis une graine solide Au début du XXe siècle, le développement ce stade, la vision moderne de la structure interne
et peut-être des premiers sismomètres bouleverse nos connais- de la Terre est globalement élaborée : une graine
une sous-graine. sances de l’intérieur de la Terre. Ces instruments solide au centre d’un noyau liquide, lui-même
➥ Le noyau et la graine sont capables de détecter le mouvement du sol entouré par le manteau.
sont constitués de fer engendré par un séisme situé à plusieurs milliers Cette vision s’affinera grâce au déploiement
et de quelques pour cent de kilomètres, voire aux antipodes. En mesu- de réseaux sismologiques mondiaux et au rappro-
de nickel et d’éléments rant les temps d’arrivée des ondes en divers points chement de plusieurs disciplines scientifiques. La
plus légers. de la planète, on déduit leur vitesse de propa- sismologie nous renseigne sur les variations
➥ La graine est gation en fonction de la profondeur qu’elles ont spatiales des propriétés mécaniques des matériaux
un agrégat de cristaux atteinte. Cette vitesse dépend à la fois de la dans le noyau. La minéralogie à haute tempéra-
de taille kilométrique, composition chimique et de la structure miné- ture et haute pression révèle les changements de
dont les caractéristiques ralogique des constituants de la planète, ainsi phase et les propriétés mécaniques des matériaux.
influent sur la propagation
que de la température et de la pression du milieu Enfin, grâce à des modèles numériques et à divers
des ondes sismiques.
traversé. Les ondes sismiques révèlent alors l’ana- dispositifs expérimentaux, la géodynamique simule

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


8
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dévoilé par les ondes


Manteau
(solide)

Noyau
(liquide)

0
1 221 km
3 480 km

6 371 km
Graine
(solide)

LA STRUCTURE INTERNE DE LA TERRE


se décompose en trois parties principales : la
graine, le noyau liquide et le manteau, sur lequel repose
la mince croûte terrestre. Le manteau, solide (mais non
rigide), est constitué de silicates de magnésium et de fer. Le
noyau a pour constituant principal le fer métallique ; il est liquide
Didier Florentz

en raison des hautes températures régnant à ces profondeurs.


La pression augmente avec la profondeur et le fer liquide finit
par se solidifier : la partie solide est la graine.
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La sismologie, ou la Terre mise à nu


es séismes sont des « coups de marteau » qui se répercutent dans toute noyau liquide, puis à nouveau S dans le manteau. L’onde PKIKP traverse la
L la Terre. Les géophysiciens utilisent alors certaines ondes créées, dites
de volume, et les modes propres de vibration de notre planète pour récol-
graine sous la forme d’une onde P. Les techniques d’échographie utilisent
les ondes réfléchies sur les interfaces, désignées par des minuscules : PcP
ter de précieuses informations sur le noyau (voir la figure ci-dessous). est ainsi une onde P réfléchie à la surface du noyau liquide « c », tandis
Les ondes de volume sont de deux types : les ondes de compression que PKiKP est l’onde réfléchie à la surface de la graine.
(notées P) font vibrer le milieu dans la direction de propagation, tandis
que les ondes de cisaillement (notées S) engendrent des mouvements per- Les modes propres de vibration
pendiculaires à cette direction. Les ondes P sont plus rapides que les Les vitesses sismiques et l’atténuation des ondes sont également obte-
ondes S et se propagent dans les milieux solides et liquides. Les ondes S, nues en analysant les fréquences et les amplitudes des modes propres de
elles, sont arrêtées par les liquides, mais elles peuvent se transformer en vibration de la Terre. Ces modes sont les notes jouées par la caisse de
ondes P lorsqu’elles traversent une interface entre deux milieux ; le pro- résonance terrestre suite à un fort coup de marteau sismique. Il s’agit de
cessus inverse est aussi possible. vibrations à très longues périodes (55 minutes pour le mode le plus
Les ondes de volume observées ont des périodes comprises entre 0,1 et grave), qui sont détectées en examinant plusieurs heures d’enregistre-
30 secondes. Elles se propagent selon des rais sismiques comparables aux ments sismologiques lors de très gros séismes. Les modes sont formés
rais de lumière, c’est-à-dire que pour aller d’un point à un autre, elles suivent par l’interférence de toutes les ondes de volume entre elles, de sorte que
le chemin correspondant au temps de trajet le plus court possible (principe leur analyse met en évidence certaines caractéristiques de ces ondes,
de Fermat). Leur temps de propagation dépend des propriétés élastiques des comme la vitesse des ondes S dans la graine. Selon leur fréquence, ces
matériaux au voisinage du rai. Au cours de leur voyage, elles perdent de modes sont plus ou moins sensibles aux structures du manteau, du noyau
l’énergie, ce qui permet de mesurer les propriétés d’atténuation du milieu. La liquide et de la graine. Par rapport aux ondes de volume, ils présentent
sismologie révèle ainsi les variations spatiales des paramètres viscoélas- l’avantage de nous renseigner sur la structure globale de la Terre, et d’ap-
tiques des matériaux terrestres, grâce à des méthodes d’imagerie de type porter une information directe sur la densité.
radiographie (utilisant des ondes transmises à travers le milieu) ou échogra- Le développement des réseaux mondiaux et régionaux de sismomètres
phie (utilisant des ondes réfléchies). numériques, ainsi que la large diffusion des données qu’ils fournissent, ont
Plus précisément, les techniques de radiographie exploitent deux amélioré notre représentation du noyau. Cependant, les séismes n’ont lieu
types d’ondes passées par le noyau : les ondes PKP et les ondes SKS. Dans que dans les régions tectoniquement actives et très peu de stations sismo-
ces dénominations, chaque lettre correspond à une portion de trajet et un logiques sont installées au fond des océans, qui recouvrent 70 pour cent de
type d’onde (P : onde P dans le manteau ; S : onde S dans le manteau ; K : la planète — un manque que plusieurs projets visent à combler dans les pro-
onde P dans le noyau liquide ; I : onde P dans la graine ; J : onde S dans la chaines années. En conséquence, toutes les régions du noyau n’ont pas pu
graine…). Ainsi l’onde SKS est une onde S dans le manteau, puis P dans le être sondées avec précision : certaines sont encore floues!

a b

Séisme Séisme
Position
d’équilibre

Ondes
réfléchies Ondes
qui ne « voient »
pas le noyau

Graine

Noyau
R. Garcia, M. Calvet et A. Souriau

Zone
d’ombre
Manteau

Ondes transmises
à travers le noyau Déformation

LES ONDES ONT DIFFÉRENTES TRAJECTOIRES, ou «rais» (a), selon les caractéris- D’autres ondes (en vert)n’atteignent pas le noyau. En déviant les ondes de compres-
tiques des milieux traversés. Pour explorer le noyau terrestre, on enregistre, lors sion, le noyau crée une «zone d’ombre», dans laquelle on perd la trace de ces
d’un séisme, des ondes P de compression (en trait plein) et des ondes S de ondes. Lors de très gros séismes, tout le volume de la Terre vibre selon certaines
cisaillement (en pointillés), qui sont soit transmises à l’intérieur du noyau (en rouge), formes caractéristiques nommées «modes propres» (b), à des fréquences parti-
soit réfléchies à sa surface (en bleu); les ondes S se transforment en ondes P en culières dites «de résonance». Celles-ci dépendent des variations spatiales des
entrant dans le noyau, puis subissent la transformation inverse en en sortant. propriétés élastiques et de la densité à l’intérieur de la Terre.

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LE NOYAU

Nord Dissymétrie
Est-Ouest a
Anisotropie VO
Nord-Sud

VO
Autre forme
d’anisotropie VZ
VH

Ouest Est

Atténuation
Forte

b
VZ
Faible
100 kilomètres Sud
VH
LA GRAINE est un agrégat de gros cristaux anisotropes, dans lesquels la
vitesse des ondes sismiques dépend de la direction de propagation. Les 100premiers
kilomètres de la graine sont isotropes et très atténuants, car ces cristaux sont VZ
VH
orientés aléatoirement, d’où une forte diffusion et une vitesse moyenne V0 égale
dans toutes les directions (a). Dans les couches plus profondes, les cristaux « poin-
tent» tous dans la même direction, de sorte que la graine reflète leur anisotropie: les

R. Garcia, M. Calve et, A. Souriau


ondes se propagent à une vitesse VZ dans la direction Nord-Sud, supérieure à la vitesse VH
dans le plan de l’équateur (b). Dans les 400 derniers kilomètres, on détecte une forme d’ani-
sotropie différente, qui indique une sous-structure, encore mal connue. On constate en outre
une certaine dissymétrie Est-Ouest: l’anisotropie apparaît à une plus grande profondeur à l’Est et
la couche superficielle y est plus atténuante; en outre, dans cette couche, les vitesses sont plus
grandes à l’Est qu’à l’Ouest (cette dernière propriété n’étant pas représentée ici).

les écoulements à l’œuvre dans les différentes En dessous de cette frontière s’étend le noyau
parties de la Terre afin de mieux comprendre leurs liquide. Dès 1963, Francis Birch, pionnier de
dynamiques et leurs couplages. l’étude des matériaux terrestres à haute pression,
On explore ainsi de nombreuses questions, établit qu’il est majoritairement constitué de fer.
relatives aux compositions chimiques, aux formes Cependant, du fer pur impliquerait une densité
cristallographiques, aux hétérogénéités diverses, beaucoup trop forte et des vitesses trop faibles par
etc. Pénétrons donc dans les entrailles de notre rapport aux observations sismologiques. Il faut
planète, depuis l’interface avec le manteau jusqu’au donc associer au fer des éléments plus « légers ».
cœur du noyau. On estime aujourd’hui que le noyau liquide est
essentiellement composé d’un alliage de fer et de
Un noyau deux fois nickel (comprenant cinq à six pour cent de nickel),
plus dense que le manteau auquel s’ajoutent environ cinq à dix pour cent
À la frontière entre le manteau et le noyau liquide d’éléments plus légers.
se produit le plus grand saut de densité mesuré à La nature de ces derniers est encore débattue,
l’intérieur de la Terre. En effet, l’alliage de fer en même si le soufre, le silicium et l’oxygène
fusion du noyau est presque deux fois plus dense semblent les candidats les plus sérieux. Cette
que les silicates du manteau. Cette discontinuité information ouvrirait une fenêtre sur l’histoire
marque la frontière entre les mouvements de du noyau. En effet, pour y être présents, les
convection rapides du noyau liquide et ceux, très éléments légers doivent avoir une certaine affi-
lents, du manteau. C’est aussi un lieu d’échanges nité avec le fer. Or celle-ci varie en fonction de
thermiques et chimiques importants. Les obser- la température et de la pression. Ainsi, si l’on
vations sismologiques indiquent que cette inter- connaît les éléments légers et leurs affinités avec
face ondule avec une amplitude maximale de le métal, on peut en déduire sous quelles
trois kilomètres autour d’une surface moyenne, conditions de température et de pression le fer
qui forme une sphère aplatie au pôle (le rayon y s’est séparé des silicates du manteau.
est inférieur de neuf kilomètres au rayon équato- La graine solide, issue de la cristallisation du
rial) en raison de la rotation de la Terre. noyau liquide, ne contiendrait quant à elle qu’une

DOSSIER N° 67 / AVRIL-JUIN 2010 / © POUR LA SCIENCE


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La Terre, une toupie au cœur liquide


renez un œuf cru et un œuf dur, posez-les sur le plan de travail de On connaît alors bien le mouvement de la Terre, dont l’axe de rotation
P votre cuisine et faites-les tourner, comme une toupie. Vous vous
apercevrez tout de suite que leurs rotations sont différentes, car l’inté-
n’est pas fixe par rapport aux étoiles: il subit des mouvements de préces-
sion et de nutation (voir la figure ci-dessous). Dès les XVIIe et XVIIIe siècles,
rieur du premier est fluide alors que celui du second est solide. Pour la Newton et l’astronome anglais James Bradley avaient prédit les mouve-
Terre, la situation est analogue : notre planète a un cœur en partie liqui- ments «globaux» de cet axe, qui sont dus à l’attraction gravitationnelle de
de. Elle ne tourne donc pas de la même façon qu’une boule parfaitement la Lune, du Soleil et des autres planètes sur la forme elliptique de la Terre.
solide ayant la même taille, la même forme et la même répartition de Les mesures révèlent que ces mouvements ne sont pas exactement
masses. Qui plus est, la rotation est influencée par la présence des conformes aux calculs des deux illustres scientifiques, effectués pour un
océans et de l’atmosphère. Les géophysiciens analysent alors ce mouve- corps rigide. Pour comprendre les écarts, les géophysiciens construisent
ment pour sonder les entrailles de notre planète. des modèles théoriques et comparent la rotation simulée avec la rota-
On mesure aujourd’hui très précisément la rotation de la Terre, grâce tion mesurée : lorsque les deux coïncident, ils en déduisent que la modé-
aux techniques spatiales et aux horloges atomiques. On utilise notamment lisation est proche de la réalité. Ils ont ainsi montré que le manteau, le
le système américain de positionnement par satellites GPS (Global noyau fluide et la graine — dont l’existence avait été révélée par la sismo-
Positioning System). Dans une autre méthode, l’interférométrie à très logie — tournent en bloc selon des axes légèrement différents.
longue base (VLBI, pour Very Long Baseline Interferometry), on détermine
le décalage en temps de la réception, par deux antennes distantes, de Quand les entrailles de la Terre résonnent
signaux provenant d’une même source radio extragalactique. Un troisième En outre, les équations font apparaître plusieurs fréquences propres —
outil, la télémétrie laser-Lune, consiste à mesurer le temps mis par une des fréquences de mouvement propres au système manteau-noyau-grai-
impulsion laser pour atteindre la Lune et en revenir (des réflecteurs y ont ne considéré, indépendamment des actions extérieures. Lorsque le sys-
été déposés lors des missions Apollo). La télémétrie laser-satellite, où un tème est excité à ces fréquences par une force externe adéquate, il entre
satellite remplace la Lune, est une méthode similaire. en résonance, c’est-à-dire que son mouvement est amplifié par rapport à
ce qu’il aurait été pour une Terre rigide. Or deux de ces fréquences cor-
respondent à des périodes très proches de 24 heures, soit la période des
Axe de la rotation ondes de marée provoquées par la Lune et le Soleil. On arrive alors à
terrestre détecter les résonances dans les mesures.
La première de ces fréquences est dite de nutation libre du noyau
(Free Core Nutation, ou FCN): à cette fréquence se produit une nutation
Précession amplifiée de l’axe du noyau liquide. Dans les années 1980, les géophysiciens
ont mis en évidence l’influence de cette nutation dans les mesures effec-
tuées sur le mouvement de l’axe de rotation terrestre (du manteau). Ils en
Nutation
de Bradley ont déduit une fréquence FCN mesurée, qui différait de cinq pour cent de sa
valeur théorique. Ce résultat indique un aplatissement du noyau supérieur
de cinq pour cent à celui qui avait été supposé dans les modèles. Ceux-ci
envisageaient un aplatissement résultant uniquement d’un équilibre entre
l’effet centrifuge de la rotation et l’autogravité de la Terre. Le suraplatisse-
Équateur
ment est probablement lié aux hétérogénéités de densité au sein du man-
teau terrestre, elles-mêmes dues aux mouvements de convection. Par
ailleurs, les mesures montrent que la composante de nutation correspon-
dant à la fréquence FCN s’amortit au cours du temps. On en déduit l’existen-
ce de frottements importants entre le manteau et le noyau.
La deuxième fréquence de résonance de période proche de
24 heures est dite fréquence de nutation libre de la graine (Free Inner
Core Nutation, ou FICN). En analysant les amplitudes de nutation mesu-
Écliptique rées par interférométrie à très longue base, Sonny Mathews, de
l’Université de Madras, Laurence Koot, de l’Observatoire royal de Belgique
Didier Florentz

et leurs collègues ont déterminé expérimentalement la période exacte et


l’amortissement correspondant à cette fréquence ; l’interprétation de
leurs résultats doit être poursuivie, afin de préciser les paramètres géo-
L’AXE DE ROTATION DE LA TERRE est incliné d’environ 66,5 degrés par rapport physiques qui influent sur ces valeurs, notamment l’amplitude du champ
au plan de l’écliptique. Il tourne autour de la direction perpendiculaire à l’éclip- magnétique à l’interface graine-noyau et la viscosité de la graine.
tique en 25800 ans. C’est la précession (en rouge). À ce mouvement se super- Plus généralement, les géophysiciens doivent continuer les confronta-
posent des oscillations de l’axe, dénommées nutations. La principale nutation, tions entre leurs modèles théoriques et les enregistrements de la rotation
dite nutation de Bradley, est représentée ici (en vert); elle a une amplitude de
9,2 secondes d’angle et un cycle de 18,6 ans. D’autres nutations, d’amplitudes
terrestre, afin de progresser, avec l’aide des expériences de laboratoire et des
plus faibles, sont de périodes annuelles, semi-annuelles, etc. La non-rigidité de méthodes sismologiques, dans l’exploration de l’intérieur de notre planète…
la Terre perturbe ces amplitudes, dont la mesure permet aux géophysiciens d’ac- Marianne GREFF-LEFFTZ,
céder à des informations sur l’intérieur de la planète. Institut de physique du globe de Paris (IPGP)

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LE NOYAU

faible quantité d’éléments légers, de l’ordre de Manteau LA CONVECTION dans


un à cinq pour cent. Noyau liquide le noyau liquide, organisée
La présence des éléments légers a deux consé- en colonnes parallèles à
quences principales. D’abord, ils modifient la l’axe de rotation de la Terre,
extrait plus de chaleur
minéralogie des alliages de fer dans la graine et à l’équateur qu’aux pôles
les propriétés sismiques de celle-ci. Ensuite, ils (flèches rouges). La graine
Réarrangement de matière
sont en partie responsables des mouvements croîtrait alors par
de convection du fer liquide dans le noyau, qui cristallisation à l’équateur,
sont à l’origine du champ magnétique terrestre. avant qu’une partie de
Graine la matière solidifiée ne soit
En effet, les éléments légers relâchés à la surface Chaleur Chaleur
redirigée vers les pôles
de la graine lors de sa cristallisation ont une (flèches bleues), l’équilibre
densité plus faible que le liquide environnant ; gravitationnel imposant une

R. Garcia, M. Calvet et A. Souriau


ils subissent donc une poussée d’Archimède qui forme quasi sphérique.
les entraîne vers le haut, suscitant un brassage Axe de rotation
du liquide. de la Terre
Dans le noyau liquide, la sismologie nous Convection
renvoie l’image d’un mélange parfaitement homo-
généisé par la convection. Les mouvements de ce
mélange sont invisibles, mais la vitesse des écou- blage de ces cristaux. Il faut alors, d’une part,
lements du fer en fusion peut être estimée grâce reconstituer la minéralogie de la graine (le type
à l’analyse du champ magnétique terrestre : elle de phase minéralogique et son anisotropie
atteindrait 30 kilomètres par an. Les ondes cristalline) et, d’autre part, trouver un méca-
sismiques ne détectent pas non plus d’objets nisme capable de créer une texturation, c’est-
flottants dans le liquide. Cependant, elles suggè- à-dire d’orienter la majeure partie des cristaux
rent que les derniers 150 kilomètres à la base du dans une direction compatible avec les obser-
noyau liquide constituent une couche plus dense, vations sismologiques.
sans doute liée à divers processus à l’œuvre lors En effet, les ondes sismiques rendent compte
de la cristallisation de la graine. des propriétés moyennes des cristaux qu’elles
rencontrent. Si ceux-ci étaient orientés de façon
Une graine anisotrope, aléatoire, la vitesse des ondes serait la même dans
constituée de cristaux de fer toutes les directions (voir la figure page 11). Le fait
Entrons maintenant dans la graine. En 1986, que les ondes « voient » l’anisotropie des cristaux
plusieurs équipes de sismologues indiquent qu’elle indique qu’ils sont préférentiellement orientés DES CRISTAUX ANISOTROPES
est anisotrope en vitesse, c’est-à-dire que la vitesse dans une direction donnée. orientés aléatoirement
des ondes varie en fonction de leur direction de En fonction de la température et de la pres- diffusent les ondes
propagation : les ondes sont plus rapides selon sion, l’arrangement des atomes dans le réseau sismiques, c’est-à-dire
qu’ils dévient de l’énergie
l’axe Nord-Sud que dans le plan de l’équateur. cristallin varie et les structures cristallines (ou dans toutes les directions,
De la même façon, la variation d’amplitude des phases) formées ont des propriétés physiques d’où une forte atténuation
ondes qui traversent la graine est anisotrope : et mécaniques différentes, dépendantes de la de l’onde initiale.
alors que les trajets Nord-Sud sont très atté-
nués, les trajets équatoriaux le sont peu. Cette
concomitance d’une haute vitesse et d’une Énergie diffusée
forte atténuation dans la direction de l’axe de
rotation terrestre est intrigante, car une atténua-
tion élevée est le plus souvent associée à un ralen-
tissement et traduit une température élevée – c’est
d’ailleurs ce qu’on observe dans le manteau
terrestre. En effet, le matériau est alors moins
rigide, ce qui diminue la vitesse des ondes Onde
sismiques et augmente les effets anélastiques sismique
responsables de l’atténuation des ondes.
Si l’anisotropie en atténuation est encore mal
comprise, l’anisotropie en vitesse nous révèle
R. Garcia, M. Calvet, A. Souriau

la structure de la graine. Elle est certainement


due à la présence de cristaux de fer aniso-
tropes, qui possèdent une direction dans laquelle
la vitesse sismique est supérieure. On peut
imaginer la graine comme un agrégat, un assem-

DOSSIER N° 67 / AVRIL-JUIN 2010 / © POUR LA SCIENCE


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direction. La forme minéralogique et les versé : le fer est-il sous forme hexagonale ?
propriétés de l’alliage de fer constituant la graine Cubique ? Ou autre ? Si le fer était pur, la phase
font encore débat, car les techniques expérimen- hexagonale serait la plus probable. Cependant,
tales et numériques actuelles atteignent diffici- la quantité et la nature des éléments légers dans
lement les conditions de température et de pres- la graine peuvent déplacer les domaines de stabi-
sion très élevées de la graine (autour de lité des différentes phases. En présence de
5 000 degrés et environ trois millions de fois la nickel par exemple, l’alliage de fer serait stabi-
pression atmosphérique). En outre, la compo- lisé plutôt dans une phase cubique. Les deux
sition chimique de celle-ci est soumise à de phases (cubique et hexagonale) coexistent
grandes incertitudes. peut-être dans la graine.
Le domaine « température-pression » de stabi- Les mécanismes de texturation (d’orienta-
lité de chaque phase, nommé diagramme de tion préférentielle des cristaux dans une direc-
phase, est connu pour le fer pur à basse pression. tion) ne font pas plus consensus. La textura-
En revanche, aux conditions thermodynamiques tion pourrait résulter de mouvements de
de la graine, il devient beaucoup plus contro- convection thermique à l’intérieur de la graine :
les cristaux pris dans les écoulements s’oriente-
LES DEUX FACES DE LA GRAINE raient dans une direction qui facilite ces derniers.
De fait, de tels mécanismes sont à l’œuvre
a graine, comme la Lune, aurait deux faces différentes (voir la figure ci- dans le manteau, également anisotrope (voir La
L dessous). L’une correspond à peu près à l’hémisphère Est de la Terre convection, moteur du manteau, par P. Thomas,
(40°-180° Est), qui couvre toute l’Asie depuis l’Afghanistan jusqu’au page 38). Notons qu’on parle ici de convec-
détroit de Béring, et l’autre à l’hémisphère Ouest (180° Ouest–40° Est). tion « solide », un phénomène autorisé par le
Des modélisations numériques récentes suggèrent que cette dicho- comportement ductile des matériaux en profon-
tomie serait due aux couplages thermiques entre le manteau, le noyau deur, qui permet au réseau cristallin de se
liquide et la graine. À la base du manteau, sous l’Asie, se trouve une zone déformer sans se briser.
plus froide que la région environnante ; il s’agit probablement du vestige
Cependant, une convection dans la graine
d’une ancienne plaque de subduction, ayant « coulé » jusqu’à la frontière
suppose que la quantité de chaleur soit suffi-
entre le noyau et le manteau il y a 100 à 200 millions d’années. Cela implique
sante pour mettre en mouvement cette masse
un refroidissement supérieur sous cette zone. Ce phénomène structure
solide et visqueuse et qu’elle ne soit pas totale-
les mouvements de convection turbulents du noyau liquide sur de
longues échelles de temps : il crée un « vent thermique » moyen, qui extrait
ment évacuée par conduction. Or, d’une part, la
un flux de chaleur à la surface de la graine plus important côté Est. Ceci
quantité de chaleur dépend de la quantité d’élé-
entraîne une cristallisation préférentielle dans cette région, et donc une ments radioactifs dans la graine, qui serait assez
croissance dissymétrique de la graine. faible et, d’autre part, on connaît mal la conduc-
tivité thermique du fer à haute pression et haute
180° température.

Vent thermique
Zone Convection, doigts de fer
plus froide
moyen ou bourrelets équatoriaux ?
D’autres pistes ont donc été explorées. La struc-
r ture des écoulements à l’intérieur du noyau
leu
Cha liquide entraîne un refroidissement de la graine
plus important à l’équateur qu’aux pôles (voir
la figure page 13, en haut). Deux scénarios de
90° Ouest Graine 90° Est formation de la texture anisotrope s’affrontent
alors. Le premier propose que des doigts de fer
(nommés dendrites) cristallisent dans la direc-
Convection
tion du refroidissement le plus rapide, créant
dans la graine de longues structures ferreuses
R. Garcia, M. Calvet et A. Souriau

orientées perpendiculairement à l’axe Nord-Sud.


Le second stipule que le refroidissement plus
Noyau liquide
important à l’équateur y crée un bourrelet de
cristallisation qui déforme la graine ; la gravité
0° imposant à celle-ci une forme quasi sphérique,
les cristaux s’écouleraient alors depuis l’équa-
LES HÉMISPHÈRES EST ET OUEST de la graine ont des propriétés sismiques différentes. Cela
s’explique par une zone du manteau plus froide sous l’Asie, induisant un vent thermique
teur vers les pôles, d’où une texturation de la
moyen qui évacue plus de chaleur du noyau liquide et entraîne une cristallisation plus rapide graine. Ce réarrangement interne ne doit pas
de la graine dans l’hémisphère Est, comme le montre cette coupe équatoriale de la Terre. être confondu avec de la convection, qui implique
un flux de chaleur. Outre ces scénarios fondés

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LE NOYAU

sur l’inégale répartition du refroidissement,


des mécanismes de texturation associés au champ OSCILLATIONS OU SUPER-ROTATION ?
magnétique ont également été proposés. elon les premières études de la dynamique du noyau liquide, la graine
Si la vitesse des ondes sismiques nous renseigne
sur l’orientation et la phase des cristaux de fer, leur
S tournerait plus vite que le manteau terrestre : elle serait en effet entraînée
par les mouvements de convection du liquide, qui forment des colonnes
atténuation est caractéristique de leur taille. tourbillonnantes d’axe Nord/Sud tout autour d’elle, et par les forces électro-
L’atténuation des ondes dans la graine varie avec magnétiques produites par la géodynamo. Au milieu des années 1990, des
la profondeur : après une couche très atténuante géophysiciens ont estimé son surcroît de vitesse (on parle de super-rota-
dans les 100 premiers kilomètres, elle diminue tion) à trois degrés par an. Cependant, depuis cette date, de nombreux sismo-
progressivement. La perte d’énergie des ondes logues se sont penchés sur le problème avec des données et des méthodes
sismiques serait due à leur diffusion par des objets d’analyse plus précises. La plupart ont conclu que le surcroît de vitesse est
diffractants (voir la figure page 13, en bas) : à chaque en réalité inférieur à 0,3 degré par an, voire imputable à la marge d’erreur
fois que l’onde rencontre une hétérogénéité – c’est- de leurs estimations.
à-dire une zone dans laquelle la vitesse sismique Les modélisations numériques actuelles prédisent plutôt des oscillations
de la graine. En effet, les couples magnétiques entraînant la graine sont contre-
diffère de celle du milieu environnant –, une partie
balancés par les forces de frottement et surtout par le couplage gravitationnel
de son énergie est déviée.
entre la graine et le manteau, dont les anomalies de masse tendent à s’ali-
gner dans une position d’équilibre. La graine est ainsi sans cesse ballottée
Des cristaux de fer géants
autour de sa position d’équilibre par les actions contraires du champ
Ainsi, les ondes qui traversent la graine sont forte-
magnétique et du champ de gravité.
ment atténuées, et les ondes réfléchies par sa
surface sont suivies, lors de leur remontée vers
les sismomètres, par de l’énergie renvoyée par les 450 kilomètres. La présence de cette structure
objets diffractants à l’intérieur de la graine. Les expliquerait aussi les fréquences de certains modes
sismologues ont montré que ces objets corres- de vibration de la Terre.
pondent à des hétérogénéités d’une taille comprise
entre 500 mètres et 10 kilomètres, à l’intérieur Une graine dans la graine ?
desquelles les vitesses sismiques varient de Pourtant, les caractéristiques de la sous-graine
quelques pourcents. Quelle est la nature physique demeurent imprécises, si bien que son origine reste
de ces hétérogénéités ? S’agit-il de différences mystérieuse. Cette variation de l’anisotropie résulte-
de composition chimique ? De changements de t-elle d’un changement de phase du fer ou d’une
phase du fer ? De poches de fluide piégées à variation de la texture ? La sous-graine est-elle le
l’intérieur de la graine ? vestige d’une graine primitive ou s’est-elle formée
On associe naturellement les objets diffrac- par des processus inconnus et encore en cours ?
tants aux cristaux de fer qui constituent la graine. Cela reste à déterminer.
Les cent premiers kilomètres de celle-ci étant Le noyau terrestre est un milieu à la structure
isotropes en vitesse (voir la figure page 11), les et à la dynamique complexes. Grâce à l’imagerie livres
cristaux doivent y être orientés aléatoirement. sismique, nous devrions progresser sur les • A. DEWAELE et C. SANLOUP,
Pour expliquer l’atténuation et la vitesse moyenne nombreuses questions encore sans réponse et L’intérieur de la Terre
des ondes dans la graine superficielle, les cris- améliorer notre vision de la structure du noyau. et des planètes, Belin, 2005.
taux devraient être de taille kilométrique ! Ces L’analyse des séismes de dorsales médio-océaniques • V. DEPARIS et H. LEGROS,
Voyage à l’intérieur de la Terre,
géants, pour impressionnants qu’ils soient, sont et les enregistrements de futurs sismomètres sous- CNRS Éditions, 2000.
compatibles avec les lois de croissance propo- marins apporteront bientôt de nombreuses données
sées par les métallurgistes. sismologiques en domaine océanique, qui font articles
Sous cette couche superficielle, la graine devient aujourd’hui cruellement défaut; en parallèle, l’étude • R. DEGUEN et P. CARDIN,
anisotrope, comme nous l’avons évoqué. Les des couplages mécaniques entre la Terre solide, Tectonic history of the Earth’s
inner core preserved in
cristaux y sont donc orientés selon une direction l’océan et l’atmosphère va se développer. its seismic structure, in Nature
préférentielle ; l’atténuation est alors plus faible, Les comparaisons avec les noyaux des planètes Geosciences, vol. 2,
car la vitesse sismique varie peu en passant d’un semblables à la Terre seront aussi riches d’ensei- pp. 419-422, 2009.
cristal à l’autre. gnements. Aujourd’hui, les informations sur • J. AUBERT et al.,
Thermochemical flows couple
Dans les 400 kilomètres les plus profonds, leur structure ne sont que très parcellaires, car the Earth’s inner core growth to
les ondes rencontrent une anisotropie différente : on n’y dispose pas d’enregistrements sismolo- mantle heterogeneity, in Nature,
les trajets Nord-Sud ne sont pas tellement plus giques, sauf pour la Lune, où les missions Apollo vol. 454, pp. 758-761, 2008.
rapides que les trajets équatoriaux, mais les ondes ont déposé des sismomètres dans les années 1970. • M. CALVET et L. MARGERIN,
Constraints on grain size and
se propageant à 50 degrés environ de l’axe de Les géophysiciens travaillent donc à des projets stable iron phases in
rotation de la Terre sont beaucoup plus lentes visant à déployer des sismomètres sur la Lune et the uppermost inner core from
que les autres ! De cette observation, on déduit sur Mars. Cela devrait nous donner de précieux multiple scattering modeling of
seismic velocity and attenuation,
l’existence d’une nouvelle structure, nommée indices pour comprendre la formation et l’évo- in Earth Planet. Sci. Lett.,
« sous-graine », d’un rayon compris entre 300 et lution des planètes. ■ vol. 267, pp. 200-212, 2008.

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Fondamental
Sous-thème
Dominique JAULT, Daniel BRITO, Philippe CARDIN et Henri-Claude NATAF

Le moteur de la
dynamo terrestre
Pour percer les secrets du champ magnétique de la Terre,
les géophysiciens étudient, par des simulations numériques
et par des expériences sur des modèles réduits,
la dynamique dans le noyau terrestre.

A
Dominique JAULT u IIe siècle, les Chinois utilisaient de la Les géophysiciens pensent que le magnétisme
est directeur de recherche magnétite, un oxyde de fer naturellement de la Terre est une conséquence des mouvements
au Laboratoire de aimanté, à des fins divinatoires. Posée sur qui animent son noyau de métal liquide, composé
géophysique interne une table rituelle, une cuillère en pierre d’aimant à près de 80 pour cent de fer. Or, dans certaines
et tectonophysique (LGIT)
représentant la constellation de la Grande Ourse géométries, des écoulements de fluides conduc-
à Grenoble (CNRS, Université
Joseph Fourier). déterminait l’équilibre des forces yin et yang qui teurs, tels que le fer liquide, peuvent engendrer des
s’affrontent dans l’Univers. Plus prosaïquement, courants électriques qui créent, à leur tour, des
Daniel BRITO la boussole est devenue un moyen de trouver son champs magnétiques, lesquels renforcent les
est maître de conférences chemin, car une aiguille aimantée et libre de pivoter courants qui leur ont donné naissance, et ainsi de
au Laboratoire Modélisation indique approximativement le Nord. suite. C’est l’effet dynamo, où champs magné-
et imagerie en géosciences, On sait aujourd’hui que l’aiguille d’une tiques et courants électriques s’entretiennent
de l’Université de Pau. boussole tend à s’aligner avec les lignes de force mutuellement, à partir du mouvement du fluide.
du champ magnétique de la Terre. Ce dernier
Philippe CARDIN ressemble beaucoup à celui que présenterait un Deux moteurs possibles
est directeur de recherche grand barreau aimanté situé au centre du globe. Cependant, au-delà de son principe, le fonc-
au LGIT.
On parle de champ dipolaire : les lignes de champ tionnement de la dynamo terrestre reste assez
quittent la surface par l’hémisphère Sud, suivent mystérieux. Quels sont les phénomènes qui ont
Henri-Claude NATAF les méridiens et replongent dans la planète dans déclenché l’effet dynamo? Les géophysiciens explo-
est directeur de recherche
au LGIT.
l’hémisphère Nord (voir la figure page ci-contre). rent deux moteurs possibles des mouvements
Les pôles magnétiques sont éloignés d’une dizaine internes au noyau terrestre : d’une part, les mouve-
de degrés des pôles géographiques. ments de l’axe de rotation de la Terre ; d’autre part,
S’il est une aide à la navigation, le champ la différence de température entre le centre de la
magnétique terrestre protège aussi les orga- Terre et sa surface. Comme on ne dispose d’au-
nismes vivants des particules solaires et cosmiques cune sonde capable d’atteindre le noyau pour y
énergétiques qui bombardent la Terre en perma- effectuer des mesures, nous devons nous contenter
nence. Cependant, ce bouclier n’a pas une inten- de simulations numériques et d’expériences de
sité ni une structure constantes. Les pôles magné- laboratoire pour étudier les phénomènes physiques
tiques Nord et Sud se sont même inversés des à l’œuvre dans les profondeurs de la Terre.
centaines de fois depuis la formation de la Terre Nous examinerons d’abord comment les mouve-
(voir La Terre déboussolée, par J. Aubert, G. Hulot ments de l’axe de la Terre engendrent des contraintes
et Y. Gallet, page 24). Par ailleurs, les observations susceptibles de déclencher un effet dynamo. Nous
astronomiques ont montré que les champs magné- décrirons ensuite les expériences permettant d’ima-
tiques des différentes planètes du Système solaire giner les mouvements qui animent le cœur liquide
sont variés. Comprendre comment une planète, de la Terre. Modélisations numériques et expériences
telle que la Terre, engendre un champ magnétique en laboratoire se combinent pour nous laisser entre-
est donc un enjeu scientifique d’importance. voir comment naît un champ magnétique.

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LE NOYAU

LE NOYAU LIQUIDE, composé à près de 80 pour cent de fer,


s’étend entre le manteau terrestre et la graine solide
(la boule orange au centre). Les mouvements au sein du
noyau (symbolisés par les cylindres) constituent le moteur
de la dynamo terrestre, laquelle donne naissance au champ
magnétique. À la surface du noyau, la structure du champ
(les lignes blanches) est plus perturbée qu’à proximité de la
surface de la Terre, où l’axe de ce champ magnétique ne
coïncide plus avec l’axe de la rotation (à l’inverse de ce qui
se passe au niveau du noyau).

Delphine Bailly

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La Terre tourne sur elle-même en un jour. À un fluide en rotation, qu’une étude mathéma-
ce mouvement de rotation s’ajoute un mouvement tique seule ne permet pas de déterminer.
de précession de son axe de rotation: cet axe tourne
autour de la direction perpendiculaire au plan de Ondes inertielles
l’écliptique, le plan de rotation des planètes autour et cylindres tournants
du Soleil, avec une période égale à 25 800 ans (voir Nous avons alors conduit, il y a quelques années,
Le cœur de la Terre dévoilé par les ondes, par R. Garcia, une série d’expériences afin d’étudier les mouve-
M. Calvet et A. Souriau, page 8). Comment le ments possibles au sein d’un noyau fluide. Nous
noyau de fer liquide réagit-il aux contraintes méca- avons utilisé un récipient rempli d’eau, de 25 centi-
niques associées à ces mouvements? Quel rôle cette mètres de diamètre, légèrement ellipsoïdal, et animé
réaction joue-t-elle dans la création du champ d’un double mouvement de rotation rapide et de
magnétique terrestre ? précession. Pour respecter l’échelle des mouve-
Dès 1910, le mathématicien Henri Poincaré ments terrestres, l’ellipsoïde tourne sur lui-même
étudia le mouvement d’un noyau liquide, à l’inté- avec une vitesse atteignant plusieurs centaines de
rieur d’une coquille solide (le manteau) légèrement tours par minute, tandis que le mouvement de
aplatie aux pôles et animée d’un double mouve- précession a une période de quelques minutes.
ment de rotation et de précession. Poincaré Nous voulions notamment observer des ondes
calcula que le noyau liquide tourne en bloc autour « inertielles », un phénomène étudié par notre
d’un axe intermédiaire entre l’axe de rotation instan- équipe, après que Rainer Hollerbach et Richard
tanée du manteau et l’axe de précession. Hormis Kerswell, des Universités de Newcastle et de
cette rotation différentielle entre noyau et manteau, Glasgow, l’ont mis en évidence dans les années
d’autres écoulements complexes surviennent dans 1990. Les simulations sur ordinateur avaient montré

PREMIER MOTEUR : LES MOUVEMENTS DE L’AXE DE ROTATION TERRESTRE


n récipient en forme d’ellipsoïde et rempli d’eau est mis en Sud, en bleu pour celles apparues au Nord) de même axe
U rotation autour d’un axe (la flèche orange) et soumis à un (flèche blanche), celui-ci étant décalé par rapport à l’axe de rota-
mouvement de précession (l’extrémité de l’axe de rotation décrit tion de l’ellipsoïde. Les ondes inertielles conduisent à des
le cercle orange centré sur la verticale). Des ondes dites iner- écoulements cylindriques emboîtés, tournant en sens opposés (b).
tielles (a) apparaissent à 30 degrés de latitudes Nord et Sud : Le fort cisaillement associé à une telle circulation au sein du
comme des vagues sur la mer, de petites oscillations des parti- noyau terrestre serait l’un des éléments responsables, via la
cules autour de leur position d’équilibre se propagent en s’en- création de courants électriques, du champ magnétique de la
roulant autour de deux cônes (en vert pour les ondes nées au Terre. La photographie (c) est celle du dispositif expérimental.

a Axe de rotation b
Verticale
du fluide

30 degrés
de latitude Nord
Axe de rotation
de la sphère

30 degrés
de latitude Sud

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LE NOYAU

que dans le cas d’un mouvement de précession tandis que le décalage en fréquences donne sa vitesse
de l’ellipsoïde en rotation, le frottement du et le sens de son déplacement. L’ESSENTIEL
noyau sur le manteau entraîne un cisaillement Notre expérience a révélé d’autres mouve- ➥ Le champ magnétique
– une contrainte liée au déplacement de masses ments : l’écoulement prend la forme de deux terrestre est créé
de fluide frottant l’une contre l’autre – qui se cylindres emboîtés, de même axe que celui de la par un effet dynamo
propage à travers le liquide du noyau. Ces ondes rotation, et tournant en sens opposés. À la dû aux écoulements
naissent à 30 degrés de latitude (Nord et Sud) par source des ondes inertielles, le cisaillement est dans le noyau liquide.
rapport à l’axe de rotation du fluide, à la frontière élevé, et nous avons montré qu’il accélère ces écou- Ceux-ci résultent soit
entre le manteau et le noyau (dans l’expérience, il lements cylindriques. En extrapolant les résul- des mouvements de l’axe
de rotation de la Terre,
s’agit de la frontière entre le liquide et la paroi). tats numériques et expérimentaux, on évalue les
soit de l’évacuation
Elles se propagent ensuite en tire-bouchon le vitesses des écoulements à l’échelle de la Terre.
de la chaleur interne.
long d’une surface conique dont le sommet se La détermination des mouvements de matière
trouve sur le pôle opposé à l’hémisphère où elles à l’intérieur d’un ellipsoïde en rotation n’est qu’une ➥ Aucun dispositif
prennent naissance (voir l’encadré ci-dessous). première étape dans la compréhension du moteur expérimental n’a réussi
à reproduire la dynamo
Pour la première fois, nous avons observé ces de la dynamo terrestre. Les équations de la
terrestre. Des simulations
ondes inertielles en laboratoire. Pour ce faire, nous magnéto-hydrodynamique rendent compte de y sont parvenues, mais
avons mesuré le profil des vitesses de déplacement la façon dont l’énergie mécanique transportée par avec des paramètres peu
du fluide, au moyen d’un vélocimètre Doppler ultra- les différents mouvements du fluide se transforme représentatifs du noyau.
sonore recueillant l’écho Doppler de fines particules en énergie électrique (des déplacements d’élec-
introduites dans le liquide. Les durées d’aller et retour trons, à distinguer des mouvements de matière). ➥ Diverses expériences
éclairent tout de même
de l’onde ultrasonore de l’émetteur jusqu’au récep- Étant donné la complexité des calculs, on ne dispose les écoulements
teur fournissent la position de chaque particule, pas de critère général indiquant si une dynamique à l’intérieur du noyau,
particulière créera ou non un champ magné- ainsi que la création
tique stable. Pour qu’un tel champ naisse, il faut d’un champ magnétique
que les courants amorcent un petit champ magné- par de tels écoulements.
c tique, qui à son tour renforce le courant, puis le
champ magnétique, et ainsi de suite jusqu’à
l’établissement d’un régime stationnaire. En outre,
il reste à montrer que le champ ainsi établi ne s’au-
todétruit pas en perturbant trop les écoulements
qui lui ont donné naissance.
Aucune expérience de laboratoire n’a encore
recréé un effet dynamo dans un fluide contenu
dans un ellipsoïde grâce aux mouvements de préces-
sion de l’axe. Quelques simulations ont réussi,
mais avec des « fluides numériques » de viscosité
bien supérieure à celle du noyau terrestre.

La convection thermique
Outre la précession, il existe un autre candidat
sérieux au rôle de moteur de la dynamo terrestre.
Beaucoup de géophysiciens pensent que l’on doit
rechercher son origine dans les mouvements de
convection thermique qui agitent le noyau de la
planète. L’intérieur de ce noyau étant plus chaud
que sa surface, de la chaleur s’évacue peu à peu,
de l’intérieur vers la surface. Quand la quantité
de chaleur à évacuer est faible, elle s’échappe par
simple conduction, sans déplacement de matière.
Lorsqu’elle est importante, du métal liquide chaud,
moins dense, s’éloigne du cœur et remonte : la
chaleur s’évacue par convection thermique.
Dans un premier temps, pour étudier les mouve-
ments de convection thermique, on peut négliger
l’influence des phénomènes électromagnétiques.
Pour ce faire, on utilise dans les expériences un
liquide conduisant mal l’électricité, l’eau par exemple.
À la suite des travaux du physicien allemand Fritz

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Busse, les géophysiciens ont d’abord étudié le de l’eau), on s’attend à des colonnes dont le
seuil d’apparition des mouvements convectifs. diamètre n’est que de quelques kilomètres.
Comme nous l’avons évoqué, l’état le plus naturel Dans nos modélisations numériques de la
d’un fluide dans une sphère tournant sur elle-même dynamo terrestre, nous considérons un fluide de
est une rotation en bloc avec son enveloppe viscosité supérieure à celle du noyau terrestre. Avec
solide. Si la différence de température entre le cœur une faible viscosité, le nombre de colonnes convec-
du noyau et sa surface est faible, rien de signifi- tives dans le noyau simulé aurait été trop impor-
catif ne se passe. Cependant, quand la quantité de tant, compte tenu des capacités de calcul des ordi-
chaleur à évacuer augmente, les simulations numé- nateurs actuels. Par conséquent, les colonnes
riques ont montré qu’une instabilité apparaît. Cette convectives que nous modélisons, si elles repro-
dernière modifie la dynamique du système et les duisent qualitativement la dynamique du noyau,
mouvements convectifs du fluide s’organisent en sont beaucoup plus larges que celles qui tournoie-
fines colonnes, parallèles à l’axe de rotation et répar- raient à l’intérieur de la Terre, s’il n’y avait pas de
ties en anneaux autour de cet axe. L’écoulement champ magnétique.
présente une alternance de tourbillons où le L’étape suivante des simulations numériques
fluide circule dans le sens de rotation de la sphère consiste à tenir compte des propriétés élec-
(des cyclones), et d’anticyclones, avec une circula- triques du liquide. On cherche à savoir si les mouve-
tion en sens opposé (voir l’encadré ci-dessous). ments du fluide s’accompagnent de courants élec-
Le diamètre des tourbillons dépend de la visco- triques, et si ces derniers sont capables d’engendrer
sité du fluide. Plus cette dernière est faible, plus un effet dynamo. Dans le cas de champs magné-
le diamètre des tourbillons diminue, et plus la tiques intenses, on s’attend aussi à ce que les forces
quantité de chaleur requise pour que la convec- magnétiques modifient l’écoulement du fluide.
tion démarre augmente. De fait, la viscosité Pour qu’un éventuel champ magnétique naisse,
s’oppose aux mouvements, d’autant plus effica- on doit augmenter la conductivité électrique du
cement que le diamètre des colonnes est petit. À « fluide numérique ». Malgré les différences avec
l’intérieur du noyau, compte tenu de la très
faible viscosité du fer liquide (de l’ordre de celle

SECOND MOTEUR : L’ÉVACUATION DE LA CHALEUR INTERNE


a convection thermique du noyau peut être reproduite en laboratoire dans une sphère
L (ci-contre). Une différence de température est imposée entre la surface et le centre,
et le système est mis en rotation. Quand la différence de température entre le centre
et la surface du noyau terrestre est faible, la chaleur ne s’évacue que par conduction et
le fluide tourne avec la coque. Quand la différence de température augmente, d’autres
mouvements apparaissent au sein du liquide, et la chaleur peut s’évacuer par convec-
tion. D’après les simulations numériques et les expériences, à faible gradient de tempé-
rature, on n’observe pas de colonnes de convection (a). Puis un anneau de colonnes de
convection apparaît au-delà d’une certaine différence de température (b). Une colonne
sur deux tourne dans le sens de la rotation du noyau, les autres dans le sens opposé.
Quand la différence de température augmente encore, les colonnes grossissent et,
près de la graine, un seul sens de rotation est sélectionné. Après un nouveau seuil,
elles s’organisent en deux anneaux concentriques (c).

a Rotation en bloc b Petites colonnes de convection c Anneaux concentriques


de grosses colonnes de convection

Graine

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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la situation réelle, les simulations numériques font


apparaître un champ magnétique qui reproduit
en partie la géométrie du champ terrestre : un
dipôle magnétique aligné avec l’axe de rotation,
comme les colonnes convectives. Reste à repro-
duire le même phénomène avec une viscosité et
une conductivité électrique proches des valeurs
réelles. À l’instar des écoulements induits par la
précession, ce n’est pas encore possible numéri-
quement, mais des expériences de laboratoire
complètent ces simulations.

Convection thermique
en laboratoire
En 1998, nous avons entrepris une étude consis-
tant à faire tourner rapidement (sans précession)
une sphère de 22 centimètres de diamètre remplie
soit d’eau, soit de gallium (un métal liquide
ayant une bonne conductivité électrique). Pour
imiter la force de gravité régnant dans le noyau
terrestre (qui ne peut avoir d’équivalent en labo-
ratoire), nous avons soumis le système à une
forte accélération centrifuge en lui imposant une
rotation rapide. Cette force centrifuge étant dirigée
de l’axe de rotation vers l’extérieur, à l’inverse de

Jean-Paul Masson/LGIT
la gravité qui est dirigée vers le centre de la Terre,
nous avons inversé le sens du gradient ther-
mique en imposant la température la plus élevée
à la surface de la sphère et la plus basse au cœur
(par un système de refroidissement à eau qui sion. L’anneau intérieur est constitué de colonnes CE DISPOSITIF vise à étudier
joue aussi le rôle de la graine). Ainsi, notre expé- convectives qui tournent dans le sens inverse de l’effet d’un champ
rience reproduit en négatif les conditions géophy- celui du noyau, mais les sens de circulation des magnétique intense
sur un écoulement.
siques (bien qu’avec une force de « gravité » de colonnes de l’anneau extérieur sont aléatoires (voir Il est constitué de deux
symétrie cylindrique et non sphérique). Cette l’encadré page ci-contre). Cette configuration sphères emboîtées
double inversion est sans influence sur la géomé- entraîne d’importants cisaillements dans le fluide, en rotation à des vitesses
trie des écoulements et la structure d’un éven- à chaque frontière entre les deux séries de colonnes. différentes. L’espace entre
tuel champ magnétique. Ces mouvements de cylindres apparaissent les sphères est rempli de
sodium liquide et le champ
Avec de l’eau, nous avons mesuré la convec- donc comme une caractéristique générale des est créé par un aimant
tion thermique en mélangeant au liquide du pollen écoulements à l’intérieur d’une boule liquide en permanent placé dans
très hydrophile ; les mouvements des grains de rotation rapide, dès que les contraintes (on parle la sphère centrale.
pollen sont enregistrés, comme précédemment, de forçage) sont importantes, qu’elles soient dues On constate que près
par vélocimétrie Doppler. Les expériences avec du à un mouvement de précession ou à une diffé- de l’aimant, la forme de
l’écoulement est imposée
gallium liquide se sont révélées plus délicates, rence de température entre l’intérieur et l’exté- par le champ magnétique.
car il est difficile de trouver des particules qui rieur de la sphère. Les mouvements observés
restent bien en suspension dans ce fluide. Ces avec le gallium sont sensiblement différents de
expériences permettent d’explorer une gamme de ceux avec l’eau dans des conditions équivalentes :
paramètres complémentaire de celle autorisée par les colonnes sont plus larges, et le cisaillement
les simulations numériques. De plus, elles ont d’ensemble sur le cylindre centré sur l’axe de
été importantes dans la mise au point de simula- rotation et s’appuyant sur la graine est encore
tions numériques à la fois rapides et fiables. plus prononcé. L’explication tient au fait que
Qu’avons-nous constaté? À mesure que la diffé- le gallium, métal liquide comme l’alliage de fer
rence de température imposée augmente, les du noyau terrestre, conduit beaucoup mieux la
mouvements deviennent plus turbulents, les chaleur que l’eau.
colonnes de convection s’élargissent tout en s’écar- Si nous commençons à avoir une idée assez
tant les unes des autres. Elles finissent par s’orga- précise des mouvements qui animent le noyau
niser en deux anneaux concentriques autour de fluide de la Terre – et si ceux-ci présentent des
la graine, ce qui rappelle la structure en cylindres cisaillements élevés, condition favorable à la créa-
emboîtés constatée lors des expériences avec préces- tion de champs magnétiques –, nous n’avons réussi

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à recréer une dynamo en laboratoire ni sous l’effet turbines en rotation est en fer doux, métal ferro-
de la précession ni sous celui de la convection ther- magnétique (c’est-à-dire qui s’aimante sous l’effet
mique. En effet, les mouvements de convection d’un champ magnétique extérieur). Le problème
reproduits ne sont pas assez rapides pour fonc- est que l’intérieur de la Terre est trop chaud pour
tionner comme le moteur d’une dynamo. Dans être ferromagnétique. Ces résultats sont-ils alors
les années 2000, trois équipes ont alors tenté déconnectés de toute signification géophysique ?
Pas nécessairement : la contrainte d’une turbine
ferromagnétique disparaîtrait peut-être avec des
L’expérience VKS a recréé des dynamos vitesses de rotation supérieures et des récipients
soit stationnaire, soit périodique, plus vastes. Une expérience à plus grande échelle,
en préparation dans l’État du Maryland aux
soit s’inversant de façon aléatoire États-Unis, devrait répondre à cette question.
S’il est déjà difficile d’obtenir un effet dynamo
comme le champ magnétique terrestre. dans une cavité fluide en laboratoire, il est quasi
impossible de réaliser une expérience dynamo dans
une approche différente : elles ont recréé des laquelle le champ magnétique obtenu est suffisam-
dynamos en impulsant un mouvement au fluide ment intense pour influer sur l’écoulement qui lui
par des mécanismes moins proches de ceux à a donné naissance, comme dans le noyau de la
l’œuvre dans les entrailles de la Terre, afin de Terre. Or c’est un point crucial : un champ magné-
montrer dans un premier temps la possibilité d’une tique intense pourrait transformer complète-
telle dynamo fluide. ment les écoulements que nous avons observés.
Les deux premières expériences furent effec- On sait déjà qu’en présence d’un tel champ
tuées à Riga, en Lettonie, et à Karlsruhe, en apparaissent de petites perturbations, dites ondes
Allemagne : du sodium liquide pompé dans des d’Alfvén, qui se propagent selon la direction du
tuyaux judicieusement agencés a ainsi créé un champ. Plus généralement, il y a alors compéti-
champ magnétique. Ce n’était pas une surprise, tion entre forces magnétique et de rotation.
car les calculs avaient prédit les propriétés d’une
telle dynamo résultant d’écoulements simples et L’effet d’un champ intense
bien connus, mais cela a tout de même permis sur les écoulements
de vérifier qu’aucun événement parasite imprévu Pour étudier cette physique, nous avons élaboré
ne détruisait le champ magnétique. à Grenoble une expérience où un champ magné-
Dans le cas d’écoulements turbulents plus tique intense est obtenu à l’aide d’aimants perma-
complexes, les calculs deviennent difficiles. L’étape nents – et non par effet dynamo, puisque nous
livres suivante était donc de construire en laboratoire en sommes encore incapables. Nous avons rempli
• La physique de la Terre, sous des dynamos plus élaborées. C’est ce qu’a réalisé de sodium liquide le volume compris entre deux
la direction de Henri-Claude récemment un groupe de chercheurs réunis au sphères et imposé une rotation différentielle entre
Nataf et Joël Sommeria, Belin-
CNRS Éditions, 2000.
sein de la collaboration VKS (Von Karman sodium), les frontières interne et externe (voir la figure
au centre du CEA à Cadarache, près d’Aix-en- page 21). Nous observons alors deux régions
articles Provence. Leur dispositif utilise deux turbines, distinctes : près des aimants permanents (situés
• D. SCHMITT et al., Rotating situées de part et d’autre d’une cavité cylin- dans la sphère interne), les forces magnétiques
spherical couette flow drique remplie de sodium. Ces turbines tour- dictent la physique des écoulements, qui sont
in a dipolar magnetic field:
experimental evidence of nent en sens opposé, à des vitesses parfois diffé- parallèles aux lignes de champ ; dans la région
magneto-inertial waves, rentes et allant jusqu’à 25 tours par seconde externe, nous retrouvons les mouvements en
in Journal of Fluid Mechanics, (l’écoulement qui résulte d’un tel dispositif est dit cylindres emboîtés que nous avions constatés dans
vol. 604, pp. 175-197, 2008.
de Von Karman, d’où le nom de l’expérience). nos expériences précédentes. Ces derniers mouve-
• N. GILLET et al., Experimental
and numerical studies of Ainsi, le fluide est entraîné dans une rotation d’en- ments sont en effet caractéristiques des fluides
convection in a rapidly rotating semble, comme le fer liquide du noyau terrestre. en rotation rapide. Nous observons aussi des ondes
spherical shell, in Journal of Fluid Bien que les écoulements soient très désor- intermittentes, sans doute dues à l’action combinée
Mechanics, vol. 580,
pp. 83-121, 2007. donnés, on détecte un champ magnétique à l’in- du champ magnétique et de la rotation d’ensemble,
• M. BERHANU et al., Magnetic térieur du fluide. Ce champ n’est pas parallèle à cette explication restant à confirmer.
reversals in an experimental l’axe du cylindre, comme un champ dipolaire Un modèle réduit de la planète, où un champ
turbulent dynamo, in EPL, vol. 77, l’aurait été, mais perpendiculaire à cet axe et tangen- magnétique émergerait naturellement comme
pp. 59001-59005, 2007.
tiel au cylindre. En modifiant les vitesses de rota- dans le noyau de la Terre, apparaît encore loin-
• J. NOIR et al., Experimental
evidence of non-linear resonance tion des deux turbines de façon indépendante, on tain. En revanche, des expériences variées éclai-
effects between retrograde observe différents types de dynamo : stationnaire, rent des facettes complémentaires de la physique
precession and the tilt-over made périodique ou s’inversant de façon aléatoire comme du noyau terrestre. L’enjeu est maintenant d’éta-
within a spheroid, in Geophysical
Journal International, vol. 154, le champ magnétique terrestre. Ces dynamos ne blir une image cohérente de la géodynamo à partir
pp. 407-416, 2003. sont obtenues que lorsque l’une au moins des de ces différentes pièces. ■

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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Fondamental
Sous-thème
Julien AUBERT, Gauthier HULOT et Yves GALLET

La Terre
déboussolée
Les pôles magnétiques, un modèle de stabilité ?
Pas vraiment : ils se sont souvent inversés,
multipliés, ou promenés à la surface de la planète.
Petit voyage au cœur de cette Terre déboussolée…

C
Julien AUBERT, ertaines roches ont de la mémoire : elles se nées. Cependant son existence n’est attestée qu’à
« souviennent » de l’orientation du champ partir de l’Archéen, plus d’un milliard d’années
Gauthier HULOT et magnétique terrestre au moment de leur plus tard, grâce à quelques rares roches conti-
Yves GALLET formation. Cette propriété remarquable résulte nentales aimantées ; celles-ci proviennent notam-
sont chercheurs au CNRS de certains oxydes de fer, comme la magnétite ou ment d’Australie, d’Afrique du Sud et du Canada.
et travaillent à l’Institut de l’hématite, dont l’aimantation s’aligne avec la direc-
physique du globe de Paris. Un code-barres magnétique
tion du champ magnétique, avant de se figer dans
la roche. Celle-ci peut être une roche volcanique au fond des océans
qui se refroidit (on parle d’aimantation thermoré- Le premier à montrer que ce champ s’est inversé
manente) ou une roche sédimentaire (l’aimanta- par le passé est le physicien français Bernard
tion est alors dite détritique). Brunhes, au début du XXe siècle. Ses conclusions,
L’ESSENTIEL Quand elles ne sont pas trop altérées au fondées sur l’étude de quelques roches du Massif
➥ Les roches aimantées cours de leur histoire géologique, ces roches aiman- central, ne seront toutefois définitivement accep-
montrent que le champ tées deviennent des fossiles du champ magnétique tées qu’au début des années 1960, grâce à l’ana-
magnétique s’est souvent terrestre. Et leur enseignement est formel: le champ lyse du signal magnétique des fonds océaniques.
inversé. On simule
magnétique a parfois été « inversé » par rapport à En effet, les laves sortant des dorsales, où ces fonds
aujourd’hui numériquement
aujourd’hui, c’est-à-dire que le pôle magnétique se forment, piègent l’orientation du champ magné-
ces inversions.
Nord (où rentrent les lignes de champ) était au tique en se refroidissant, puis sont repoussées par
➥ Elles résultent Sud géographique et le pôle magnétique Sud (d’où des laves plus jeunes. Il se forme alors au fond des
de la dynamique sortent les lignes de champ) au Nord géographique océans une sorte de « code-barres », où alternent
non linéaire du noyau,
(voir la figure page 26). les aimantations thermorémanentes normales (c’est-
et leur fréquence est
globalement contrôlée
Outre la direction du champ ancien, les roches à-dire équivalentes à celle d’aujourd’hui) et inverses,
par les conditions aimantées nous révèlent son intensité, qu’on estime et qui retrace donc en continu les inversions du
thermiques imposées par des expériences de désaimantation et de réai- champ géomagnétique. On remonte ainsi jusqu’au
par le manteau. mantation dans des conditions de champ connues. Jurassique moyen, il y a 150 millions d’années, âge
L’étude de ces « fossiles magnétiques » est au des plus vieux fonds océaniques. Il en ressort que
➥ En cas d’inversion,
le champ magnétique cœur d’une discipline importante de la géophy- depuis cette époque, le champ magnétique s’est
s’affaiblirait sique : le paléomagnétisme. Depuis la fin des inversé à de nombreuses reprises (près de 300 fois),
temporairement, ce qui années 1990, il est assisté par des simulations mais de façon irrégulière.
induirait quelques numériques efficaces. Après un bref historique sur Pour prolonger notre connaissance des inver-
perturbations électriques, la découverte des inversions géomagnétiques, nous sions magnétiques au-delà du Jurassique, on a
mais a priori aucune détaillerons leur déroulement et les mécanismes recours à la magnétostratigraphie : celle-ci étudie
extinction massive à l’œuvre. des séquences sédimentaires dont les couches géolo-
d’espèces. Aucune inversion Le champ magnétique terrestre est probable- giques successives ont gardé, sous forme d’aiman-
n’est à craindre avant ment apparu peu de temps après la formation de tation détritique, la mémoire de l’orientation du
2000 ans.
notre planète, il y a environ 4,55 milliards d’an- champ magnétique à différentes époques. Ces

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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séquences sédimentaires, aujourd’hui émergées


ou toujours situées au fond des océans, sont beau-
coup plus fragmentaires que les enregistrements
continus des dorsales.
Elles témoignent tout de même de l’exis-
tence de nombreuses inversions géomagnétiques
au début du Phanérozoïque, notamment au
Cambrien, il y a environ 530 millions d’années,
et au Protérozoïque, il y a entre un et deux milliards
d’années. À ce jour, la plus ancienne inversion
magnétique connue, enregistrée dans des sédi-
ments australiens, date de 2,7 milliards d’an-
nées. De nouvelles techniques de mesure paléo-
magnétique prétendent trouver la trace d’inversions
vieilles de 3,2 milliards d’années, mais ces résul-
tats sont encore à confirmer.

Naissance d’une théorie


Si les inversions géomagnétiques découvertes par
Brunhes ont mis plus de 50 ans à être acceptées,
c’est parce que les théoriciens manquaient cruelle-
ment d’outils pour les expliquer. En effet, au
début du XXe siècle, seules les toutes premières
briques constitutives de la théorie de la dynamo
terrestre (ou géodynamo) sont posées. On sait depuis
lord Kelvin (1824-1907) que la Terre se refroidit ;
en 1881, Édouard Roche a proposé l’existence d’un
noyau de fer ; et en 1919, Joseph Larmor a envi-
sagé la présence, au sein de ce noyau, de mouve-
ments de convection capables d’amplifier et d’en-
tretenir un champ magnétique par un processus de
dynamo. Mais ce n’est que vers le milieu du siècle
que Edward Bullard et Walter Elsasser posent les
équations susceptibles de gouverner la géodynamo.
Ces équations montrent formellement que si
un champ magnétique d’une certaine polarité peut
être produit, alors un champ de polarité inverse
peut aussi l’être. Une base théorique solide à la
possibilité pour le champ magnétique terrestre
d’inverser sa polarité est enfin trouvée.
Reste cependant à prouver que les mouvements
de convection dans le noyau terrestre, dus à son
refroidissement, sont effectivement capables d’en-
gendrer un champ magnétique. La preuve indis-
cutable ne sera apportée qu’à la fin du XXe siècle,
grâce aux premières simulations numériques de
dynamo convective. Divers dispositifs expérimen-
taux éclairent aussi ce phénomène, mais aucune
« géodynamo miniature » réaliste n’a encore été

CETTE SIMULATION NUMÉRIQUE retrace le déroulement


d’une inversion géomagnétique en cinq étapes (de haut
en bas). Le noyau, dans lequel le champ magnétique est créé,
est la partie transparente entre la graine (en gris) et
Julien Aubert /CNRS/IPGP

le manteau (en marron). La couleur des lignes de champ


magnétique représente la polarité du champ, identique à la
polarité actuelle en bleu et inverse en rouge. L’inversion est
marquée par l’apparition de plusieurs pôles magnétiques et
par la décroissance de l’intensité du champ magnétique.

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Présent Polarité normale Polarité inversée


Jen Christiansen

0 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100 110 120 130 140 150


Temps (en millions d’années)
10

Yves Gallet/CNRS/IPGP
LE CHAMP MAGNÉTIQUE
terrestre s’est fréquemment Fréquence des inversions (occurrences par million d’années)
inversé au cours des temps
géologiques. Grâce
aux roches aimantées 8
des dorsales océaniques,

Superchron de la fin de l’ère primaire


on reconstitue son évolution
sur les 150 derniers millions
6

Pas de données
d’années (ci-dessus), tandis

Superchron de l’Ordovicien
que des roches sédimentaires Superchron du Crétacé
permettent de remonter
plus loin, mais de façon plus
fragmentaire. On constate 4
?
que la fréquence
des inversions varie selon
un cycle d’environ
2
150 millions d’années, avec
de longues périodes sans
inversions nommées
superchrons (ci-contre). 0
0 50 100 150 200 250 300 350 400 450 500 550
Présent Temps (en millions d’années)

reproduite en laboratoire (voir Le moteur de la finalement coalescer à nouveau, tandis que le champ
dynamo terrestre, par D. Jault, D. Brito, Ph. Cardin reprend de la vigueur ; à l’issue de l’inversion, le
et H.-C. Nataf, page 16). champ retrouve deux pôles magnétiques, l’un à
En 1995, Gary Glatzmaier et Paul Roberts réus- proximité du pôle géographique Nord, l’autre près
sissent pour la première fois à simuler des inver- du pôle géographique Sud.
sions de polarité sur ordinateur. Cette simulation
est complexe, car l’effet dynamo «exploite» les trois Un petit tour…
dimensions de l’espace ; il ne peut se produire et puis s’en revient !
dans un système à deux dimensions, de sorte qu’il Ces épisodes de champ faible et multipolaire ne
faut être capable de simuler des écoulements conduisent pas toujours à des inversions. Assez
tridimensionnels. Aujourd’hui encore, on peine à souvent (peut-être une dizaine de fois durant le
intégrer dans les modèles la turbulence des écou- dernier million d'années), ils s’achèvent par un
lements réellement à l’œuvre dans le noyau terrestre, retour à la même polarité. On parle alors d’ex-
et les mécanismes d’inversion suscitent des recherches cursion géomagnétique. La plus récente d’entre
actives, nécessitant des techniques numériques de elles, et la mieux documentée, date d’il y a
modélisation et de visualisation avancées. environ 40 000 ans. Déduite de l’étude paléoma-
gnétique de coulées volcaniques près de Laschamp,

Il y a 780 000 ans en Auvergne, elle est connue sous le nom d’ex-
cursion du Laschamp. Parce que ces excursions
ressemblent beaucoup aux inversions par leur durée
s’est produite la dernière inversion magnétique.
caractéristique et par la diminution de l’intensité
Nous avons tout de même une meilleure compré- géomagnétique qui les accompagne, elles sont
hension de ces mécanismes, que nous allons détailler. souvent perçues comme des inversions « ratées ».
Le paléomagnétisme nous enseigne que les inver- Parfois, l’événement est plus bref et de moindre
sions sont des événements brefs à l’échelle géolo- ampleur ; il ne s’agirait alors que d’une manifes-
gique: elles ne durent «que» quelques millénaires. tation extrême de la variation séculaire, c’est-à-dire
L’étude des plus récentes montre qu’elles se produi- des légers changements qui animent en perma-
sent après une décroissance générale du champ nence le champ magnétique terrestre.
magnétique, qui perd près de 90 pour cent de son Les simulations numériques de la géodynamo
intensité. Pendant la période de transition, le champ reproduisent, au moins qualitativement, la plupart
est constitué de plusieurs pôles Nord et Sud (voir de ces observations : irrégularité des inversions et
la figure page 25). Ces derniers «voyagent» à la surface des excursions, «courte» durée, diminution de l’in-
de la Terre selon des trajectoires tortueuses, pour tensité géomagnétique durant ces épisodes. Mais

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LE NOYAU

ce n’est que récemment que les progrès de la visua- On sait tout de même leur attribuer quelques
lisation informatique ont révélé l’intérieur de ces propriétés statistiques: les inversions se produisent
simulations, et mis en évidence les structures parti- selon un processus dit de Poisson, c’est-à-dire avec
cipant au phénomène. une probabilité indépendante des occurrences passées.
Leur fréquence est fonction de la vigueur de la convec-
Les inversions, quel panache ! tion du noyau, elle-même gouvernée par les condi-
On pense aujourd’hui que les inversions et les tions thermiques «aux limites», autrement dit à la
excursions sont déclenchées par des panaches surface du noyau: ces conditions contrôlent en effet
magnétiques, sortes de concentrations exception- le refroidissement du noyau. Elles sont facilement
nelles de lignes de champ magnétique (voir la paramétrées dans les simulations, mais dans le cas
figure ci-dessous). En eux-mêmes, ces panaches de la Terre «réelle», elles sont dictées par le manteau
sont assez furtifs : ils se forment à l’intérieur du rocheux, lui-même siège d’une convection solide
noyau, influencent peu le champ magnétique à (par fluage des roches, qui sont ductiles en raison
la surface de la Terre et disparaissent en quelques de leur haute température). Cette convection, par
centaines d’années. Toutefois, ils contiennent ailleurs responsable de la dérive des continents, est AU DÉBUT D’UNE INVERSION,
parfois une grande quantité de « champ inverse », notablement plus lente que celle du noyau; à l’échelle de multiples lignes
de champ magnétique
c’est-à-dire de lignes de champ orientées dans le géologique, elle suffit néanmoins à modifier les (en gris, respectivement
sens opposé au champ « normal », et qui pertur- conditions imposées par le manteau, et donc proba- orangé et bleuté selon
bent celui-ci. Ils donneraient ainsi la « pichenette » blement la fréquence des inversions. qu’elles sortent ou rentrent
qui lance la valse des pôles magnétiques. Celle-ci varie en effet selon les périodes (voir dans le noyau) se
Les simulations numériques montrent aussi que la figure page ci-contre). Les inversions sont parfois concentrent en un panache
(la structure orangée en
les inversions sont d’une extraordinaire versatilité. fréquentes, par exemple durant les 30 derniers forme de cône). À la surface
Si l’on introduit une très faible perturbation dans millions d’années ou au Jurassique supérieur (il de la Terre, la polarité
le système peu de temps avant une inversion, même y 140 millions d’années), et beaucoup moins globale du champ est telle
bien engagée, celle-ci peut évoluer vers une excur- nombreuses à d’autres périodes ; il arrive qu’elles que les lignes rentrent
sion, ou être différée pour une durée indéterminée. cessent même complètement pendant de longues au Nord et sortent au Sud.
Cependant, à l'intérieur
De même, les inversions successives ne se ressem- périodes, nommées « superchrons ». On a ainsi du noyau, la dynamo a
blent pas dans le détail de leur déroulement, au- identifié trois superchrons au cours des 550 derniers fabriqué au Nord un panache
delà des caractéristiques générales dont nous millions d’années : pendant le Crétacé, entre magnétique sortant, donc
avons fait état ; ce point est d’ailleurs confirmé par 120 et 83 millions d’années ; vers la fin de l’ère de polarité inverse. Notons
les observations, qui montrent par exemple que primaire, entre environ 310 et 260 millions que dans cette simulation,
on n’a représenté que
les trajectoires des pôles magnétiques diffèrent à d’années ; et pendant l’Ordovicien, entre 490 et les champs les plus forts
chaque fois. Ainsi les inversions, bien que mieux 460 millions d’années. La fréquence des inver- à la surface du noyau,
comprises, restent intrinsèquement imprévisibles. sions semble subir de lentes ondulations, d’une rendue transparente.

Vue du champ à la surface Champ magnétique Vue équatoriale du champ


de la Terre depuis le pôle Nord dirigé vers l’extérieur à la surface de la Terre

Vue du noyau depuis le pôle Nord Intensité croissante Vue équatoriale du noyau

Champ magnétique
dirigé vers l’intérieur

Intensité croissante

Panache

Graine
Julien Aubert /CNRS/IPGP

Champ magnétique
de polarité inverse

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périodicité approximative de 150 millions d’an- Des analyses plus fines de la séquence tempo-
nées, qu’il est tentant d’interpréter comme la signa- relle des polarités ont cependant souligné le carac-
ture du contrôle du manteau sur le noyau au cours tère soudain (à l’échelle géologique) de certaines
des temps géologiques. Les conditions imposées transitions dans la fréquence des inversions géoma-
par le manteau varient en effet selon le cycle de gnétiques. Cela concerne en particulier le passage
Wilson de la tectonique des plaques, de périodi- vers le superchron du Crétacé, il y a 120 millions
cité voisine de 150 millions d’années, qui décrit d’années : ce superchron apparaît alors que de
l’agrégation et la dislocation des supercontinents. nombreuses inversions se produisent encore
Une période comparable sépare les apparitions de quelques millions d’années plus tôt. La même
deux gigantesques plateaux basaltiques à la surface tendance paraît se dégager pour les superchrons
de la Terre, les « traps » du Deccan (en Inde) et plus anciens, mais nos données sur ceux-ci sont
de Sibérie, autres phénomènes associés à la plus parcellaires. Cette soudaineté reste à expli-
dynamique convective du manteau. quer, et serait peut-être due à la dynamique non
linéaire du noyau. De nouvelles simulations numé-
DES ZONES DE POLARITÉ INVERSE riques sur de très longues durées devraient
permettre d’en savoir plus.
es satellites Magsat et Oersted ont mesuré le champ magnétique au-dessus
L de la surface terrestre, respectivement vers 1980 et 2000. On en a ensuite
Quoi qu’il en soit, les inversions du champ
magnétique sont vraisemblablement des phéno-
déduit celui de l’interface noyau-manteau (voir ci-dessous). Dans l’hémisphère
Sud, le champ magnétique pointe presque toujours vers l’extérieur de la
mènes spontanés (en d’autres termes, le manteau
Terre, tandis que c’est le contraire dans l’hémisphère Nord. Toutefois, dans pourrait contrôler globalement la fréquence des
quelques régions atypiques, l’orientation est opposée ; ces régions se sont inversions, mais il ne déciderait pas de leur déclen-
étendues entre 1980 et 2000. chement), fruits de la dynamique non linéaire
Si cette extension se poursuit, la polarité du champ magnétique terrestre qui caractérise la géodynamo. Si l’on comprend
pourrait s’inverser. Cependant, cela se traduirait par une décroissance préa- mieux les conditions favorables à une inversion,
lable du champ magnétique de 90 pour cent de sa valeur actuelle — livrant on ne peut en prédire l’avènement ou le dérou-
les satellites et les avions à une série de déboires —, une diminution qui lement précis.
prendra au moins 2 000 ans. D’ici là, le processus a tout le temps d’évo-
luer différemment… La prochaine inversion,
pas avant 2 000 ans
Champ magnétique Champ magnétique Nous n’avons en particulier aucun moyen de prédire
dirigé vers l’extérieur dirigé vers l’intérieur la prochaine inversion. Tout au plus peut-on affirmer
qu’elle ne se produira pas avant 2000 ans. L’intensité
Intensité croissante Intensité croissante
globale du champ magnétique actuel est en effet
Zones de flux inversé très élevée, de sorte qu’il lui faudrait au moins ce
1980 laps de temps pour diminuer de 90 pour cent et
atteindre la faible valeur qui lui permettrait, peut-
être, de s’inverser. Ce scénario n’est pas irréaliste :
le champ moderne est effectivement en train de
décroître à un rythme susceptible de conduire à
une inversion. Est-elle pour autant inéluctable ?
Non, car les simulations numériques et les données
paléomagnétiques montrent qu’en 2 000 ans, la
géodynamo peut renverser cette tendance et main-
Zones
de flux inversé tenir la polarité actuelle du champ pour une
durée bien plus longue.
Et d’ailleurs, les inversions sont-elles tant à
Nouvelles zones
2000
redouter ? La question mérite d’être posée, car
le champ magnétique nous protège contre le
vent solaire et les rayons cosmiques, des flux
de particules chargées émis respectivement par
P. Olson d’après G. Hulot et al., Nature, 2002

le Soleil et par divers phénomènes astrophy-


siques, telles les supernovae. La diminution de
l’intensité du champ terrestre au moment d’une
inversion, et surtout la perte de son caractère
principalement dipolaire, affaibliraient beau-
coup cette protection. Que l’on se rassure, une
Zone
s’élargissant ultime barrière, très efficace, subsisterait :
notre atmosphère. Celle-ci contiendrait alors les

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LE NOYAU

L’INTERFACE ENTRE LE NOYAU ET LE MANTEAU


TERRESTRE est thermiquement hétérogène,
avec des parties chaudes (en rouge) et
froides (en bleu), visibles sur
cette simulation.
Ces hétérogénéités créent
des écoulements dans
le noyau (traits
blancs) qui
influent sur la
géodynamo.

Julien Aubert /CNRS/IPGP

assauts du vent solaire et des rayons cosmiques, violents courants électriques dans la magnétosphère livres
de sorte que la faune et la flore resteraient proté- (la zone dominée par le champ magnétique de la • Collectif, Treatise
gées. La surface de la Terre serait tout de même planète) et l’ionosphère (une couche de la haute on Geophysics, vol. 5,
Geomagnetism, Elsevier, 2007.
plus exposée aux rayonnements, mais jusqu’à atmosphère, située entre 80 et 500 kilomètres d'al-
présent, aucun lien direct n’a été établi entre titude), en particulier lors des tempêtes solaires. articles
les inversions géomagnétiques et les disparitions Outre la multiplication des aurores boréales, • J. ODENWALD et J. GREEN,
d’espèces. Nos lointains ancêtres ont d’ailleurs nous subirions, en l’absence de protections adap- En attendant la tempête solaire
connu plusieurs inversions ! tées, d’immenses pannes du réseau électrique. De du millénaire, in Pour la Science,
n° 374, décembre 2008.
Les principales précautions à prendre concer- telles pannes se sont d’ailleurs déjà produites à
neraient le transport aérien et les satellites, qui ne quelques rares occasions, plongeant par exemple • J. AUBERT et al.,
Thermochemical flows couple
bénéficient pas ou peu de la protection de l’at- six millions de personnes dans le noir au Québec the Earth’s inner core growth to
mosphère, et qui subiraient alors directement l’agres- lors de la tempête solaire de 1989. Si le champ mantle heterogeneity, in Nature,
sion du vent solaire. Au sol, diverses protections magnétique protecteur avait en plus été affaibli par vol. 454, pp. 758-761, 2008.
seraient aussi à envisager. En effet, l’interaction du une inversion en cours, les conséquences auraient • J. AUBERT et al., The magnetic
structure of convection driven
vent solaire avec un champ magnétique terrestre probablement été bien pires ! Heureusement, ce numerical dynamos, in Geophys. J.
réduit et multipolaire risquerait de déclencher de n’est pas à craindre à court terme… ■ Int., vol. 172, pp. 945-956, 2008.

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Fondamental
Sous-thème
Stéphane LABROSSE

Un monde
sous le manteau
Autrefois décrite comme une couche uniforme, la base du manteau
est bien plus complexe. Vestiges de plaques océaniques englouties,
sources de panaches chauds, crypto-continents et poches de matière fondue
peuplent cette zone essentielle de la planète.

À
Stéphane LABROSSE 2 900 kilomètres sous nos pieds s’étend la terface entre le noyau et le manteau soit au moins
est professeur frontière entre le noyau et le manteau aussi complexe que la surface de la Terre.
au Laboratoire des sciences terrestres. À quoi ressemble-t-elle ? D’un De fait, les sismologues ont identifié à la base
de la Terre, à l’ENS Lyon. côté, le noyau, une boule de fer fondu très dense, du manteau une couche « anormale », nommée D”
est agité de mouvements de convection rapides (D seconde) ; ce nom est un vestige des premiers
(d’une vitesse d’environ 30 centimètres par heure) modèles de la structure de la Terre, où le manteau
à l’origine du champ magnétique de la Terre. De inférieur se nommait « couche D » et était divisé
l’autre, les roches silicatées du manteau sont en deux sous-couches, D’ et D’’. La couche D’’ a
À LA SURFACE DU NOYAU
principalement solides, mais elles se déforment une importance géodynamique majeure: en contact
s’épanchent parfois des aussi par convection, à une vitesse environ avec le noyau, elle forme la couche limite inférieure
poches de matière fondue, 25 000 fois inférieure (dix centimètres par an). Les du manteau, auquel elle impose un certain nombre
situées à la base du différences de composition et de propriétés de paramètres thermiques influant sur sa dyna-
manteau. Ces éruptions physiques et chimiques entre ces deux parties sont mique. En outre, cette zone est le point d’arrivée
« à l’envers » ressemblent
à l’étalement des laves
aussi importantes que celles observées entre la des plaques océaniques qui ont coulé après leur
des dorsales sur les fonds croûte solide et les océans ou l’atmosphère. On subduction et la
océaniques. s’attend donc à ce que la structure de l’in-

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LE NOYAU

source des panaches mantelliques à l’origine des solution solide de FeSiO 3 dissous dans du
points chauds, tel celui de Hawaii. Elle joue donc MgSiO 3), change de structure pour adopter L’ESSENTIEL
un rôle essentiel dans la dynamique de notre planète. une forme nommée postpérovskite. La discon- ➥ Le noyau, constitué
Des progrès importants ont été accomplis tinuité sismique que Bullen interprétait comme de fer liquide très dense,
dans la compréhension du fonctionnement de la le début de la couche D’’ correspondrait donc à est chimiquement et
physiquement bien
couche D’’ lors de la dernière quinzaine d’années, la limite entre pérovskite et postpérovskite.
distinct du manteau.
notamment grâce à la tomographie sismique. Nous Dans les années 2000, de nouvelles observa-
avons aujourd’hui une meilleure image de cette zone tions sismologiques plus précises ont montré ➥ Dès lors, à la frontière
frontière, qui apparaît très hétérogène. Après avoir que la base du manteau est plus complexe qu’une entre ces deux milieux,
décrit sa structure, nous verrons comment elle s’est simple couche. À certains endroits, les ondes de multiples structures
se sont mises en place.
mise en place depuis la formation de la Terre. rencontrent deux discontinuités successives – donc
Les études sismologiques
une double transition de phase –, tandis qu’à les dévoilent.
Des transitions de phase d’autres, aucune discontinuité n’est observée. Ces
riches d’enseignements zones « continues » marqueraient des panaches ➥ Deux scénarios
de formation
En 1949, Keith Bullen parle pour la première fois chauds de roches mantelliques (constituées de
de ces structures ont été
d’une couche D’’, car il observe une discontinuité pérovskite et de ferropériclase, un oxyde de fer et proposés. Le premier
de la vitesse des ondes sismiques à proximité du de magnésium) montant des profondeurs ; en arri- décrit la cristallisation
noyau ; des mesures ultérieures montreront que vant à la surface, ces panaches perceraient la croûte d’un océan de magma
la profondeur à laquelle commence cette couche et donneraient naissance à des volcans de points profond, tandis que
varie selon les régions, entre 150 et 300 kilomètres chauds (voir Panaches chauds : mythe ou réalité ?, le second postule que
au-dessus du noyau. À l’instar des disconti- par J.-P. Montagner, page 46). la croûte coule jusqu’à
nuités du manteau supérieur (voir La zone de tran- Les doubles discontinuités correspondraient la frontière du noyau
sition : couche clef du manteau, par É. Debayle et à l’entrée et la sortie de l’onde dans une zone de après sa subduction.
Y. Ricard, page 74), on a supposé qu’une transi- postpérovskite. On reconstitue alors la descente
tion de phase (un changement de la structure cris- d’une parcelle de plaque lithosphérique vers la
talline) expliquait la discontinuité. Pour vérifier base du manteau. Lorsque la plaque arrive à environ
cette hypothèse, en 2004, on a recréé en labora- 200 kilomètres au-dessus du noyau, son minéral
toire les conditions extrêmes de pression (environ le plus important, la pérovskite, se transforme en
1,3 million de fois la pression atmosphérique) postpérovskite. En continuant sa descente, la
et de température (plus de 2 200 degrés) atten- plaque s’échauffe à mesure qu’elle s’approche du
dues à la base du manteau. On a ainsi observé noyau, et la postpérovskite reprend sa forme initiale
que dans ces conditions, le minéral dominant de pérovskite.
dans cette partie du manteau, la pérovskite (une

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LES TRANSITIONS DE PHASE, FENÊTRE SUR LA TEMPÉRATURE ET LA STRUCTURE


la base du manteau, les profils des vitesses sismiques varient marqueraient l’entrée et la sortie de l’onde sismique dans une
À selon la région. On distingue trois courbes types, notées zone peu chaude, constituée de postpérovskite (en bleu clair).
« froid », « tiède » et « chaud » (a), car elles correspondent à Enfin, la courbe froide subit également deux discontinuités, mais
des zones traversées de températures différentes. Le nombre plus écartées : la zone froide de postpérovskite correspondante
de discontinuités sur ces courbes indique le nombre de tran- aurait donc une plus grande largeur, et serait le vestige d’une
sitions de phase, et donc le nombre de fois que la courbe d’évo- plaque lithosphérique ayant plongé dans le manteau.
lution de la température croise la
courbe de séparation entre la pérovs- a b c
kite et la postpérovskite, dite courbe MANTEAU
2 500

Chaud
de Clapeyron (b, en pointillés rouges), 2 500

Tiède
Froid

Froid
Pérovskite
sur le diagramme profondeur-tempé-

Profondeur (en kilomètres)


Profondeur (en kilomètres)

rature (b). On en déduit les courbes


d’évolution de la température avec Tiède

Tiède
la profondeur, représentées sur ce Pérovskite
Chaud

même diagramme (en noir). On recons-

d
Froi
Post-
titue ensuite les zones traversées par pérovskite
les ondes (c).

Chaud
La courbe chaude ne subit aucune
discontinuité : la région correspon- NOYAU Post-
3 000 NOYAU pérovskite
dante serait un panache de roche 3 000

Hernlund et al/Nature 434


chaude (en rouge), composée d’un Ma
nte
assemblage de pérovskite et de ferro- Vitesse 3 000 4 000 au
périclase. La courbe tiède subit deux sismique Température Noyau
discontinuités (les points noirs), qui (en kelvins)

L’existence des transitions de phase représente 15000 centrales nucléaires, mais, ramené à la surface
une mine d’informations sur la base du manteau. du noyau, cela fait environ 100 milliwatts par mètre
En effet, la pression (et donc la profondeur) à carré, c’est-à-dire qu’un mètre carré de noyau ne
laquelle elles se produisent dépend de la tempé- perd par seconde qu’un millième de l’énergie d’une
rature. À partir de la profondeur à laquelle une ampoule à incandescence classique. Une telle valeur
discontinuité sismique est observée, on peut donc implique tout de même que le noyau s’est refroidi
déduire la température régnant dans cette région d’environ 1 000 degrés depuis sa formation !
– on détermine par une méthode similaire les Notons que notre estimation du flux est supé-
températures à l’interface entre la graine et le noyau rieure aux évaluations précédentes, de l’ordre de
externe, ainsi qu’aux niveaux des discontinuités trois à cinq térawatts, fondées sur l’hypothèse que
sismiques du manteau supérieur. On établit le flux à la surface du noyau est égal au flux évacué
alors des courbes d’augmentation de la tempéra- par les points chauds à la surface de la Terre ;
ture avec la profondeur à différents endroits cette hypothèse est erronée, car, d’une part, les
(voir l’encadré ci-dessus). panaches à l’origine des points chauds échan-
gent de la chaleur avec le manteau et, d’autre part,
Première estimation directe de nombreux panaches se perdent dans le manteau
du flux sortant du noyau sans arriver en surface. Notre estimation est toute-
Ces courbes de températures nous donnent le fois encore peu précise, et le raffinement des
gradient thermique à la base du manteau. En multi- diagrammes de phase, des études sismiques et
pliant ce gradient par la conductivité thermique, des connaissances sur les propriétés thermiques
on détermine le flux de chaleur qui sort du noyau. des minéraux devrait l’améliorer.
Ce paramètre est capital, car il contrôle l’évolution Si les discontinuités – et les continuités – de
thermique du noyau, la vitesse à laquelle la graine vitesse sismique révèlent des zones de postpérovs-
cristallise et la vigueur de la convection dans le kite et des panaches chauds à la base du manteau,
noyau. Pour la première fois, on dispose d’un ce ne sont pas les seules structures détectées par la
outil pour le déterminer directement. On obtient sismologie. Certaines zones exhibent des variations
ainsi une valeur de 10 à 15 térawatts (un térawatt de vitesse qui, sans être aussi brusques que les discon-
vaut 1012 watts), soit entre 25 et 30 pour cent du tinuités, n’en sont pas moins riches d’informa-
flux de chaleur perdu par la Terre à sa surface ; tion. On cartographie alors les vitesses sismiques
cela équivaut à la production électrique d’environ à 2850 kilomètres de profondeur, soit 50 kilomètres

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LE NOYAU

au-dessus du noyau. On détecte ainsi deux zones les liquides, se propagent dans les zones ULVZ :
de vitesses lentes, respectivement sous l’océan ces zones sont donc principalement solides.
Pacifique et sous l’Afrique, entourées de zones de Toutefois, elles ne le sont pas entièrement, comme
vitesses rapides (voir la figure ci-contre). Comme les l’indiquent l’importance des diminutions de vitesse
vitesses sismiques augmentent lorsque la tempé- et le fait que les ondes S soient trois fois plus ralen-
rature diminue, ces mesures semblent indiquer deux ties que les ondes P ; cela ressemble aux zones de
zones chaudes entourées de zones froides. De fait, fusion partielles sous les dorsales, à l’origine du
l’arrivée de plaques froides en subduction en prove- volcanisme et de la croûte océanique. Ainsi, les
nance du pourtour du Pacifique expliquerait l’exis- zones ULVZ seraient constituées d’une matrice
tence de telles zones froides. solide percée de pores emplis de magma (dont la
Les zones centrales de vitesse lente sont un peu proportion atteindrait dix pour cent), à l’instar
plus complexes : elles seraient effectivement plus d’une éponge gorgée d’eau.
chaudes, mais aussi plus denses d’environ trois Depuis leur découverte, ces zones partielle-
pour cent (une valeur à confirmer) que les alen- ment fondues sont au centre des attentions de
tours. C’est étonnant, car la dilatation ther- nombreux sismologues, qui ont affiné leur
mique provoquée par la hausse de température

Ritsema et al/Science 286


devrait diminuer la densité. On l’explique alors a
par un changement de composition chimique : au
niveau de ces zones, les roches mantelliques
contiendraient, soit plus de fer soit des propor-
tions différentes de pérovskite et de ferropériclase.

Des continents cachés


à la base du manteau
Du fait de leur densité élevée, les zones chaudes
restent à la base du manteau, sans être entraînées
par les courants ascendants. De façon analogue,
les continents, qui « flottent » à la surface du
manteau, sont tirés vers le bas par des courants
descendants, mais leur densité moindre, due à une Variations de vitesse par rapport à la moyenne (en pour cent)
composition chimique différente, leur permet
de résister. En 1991, Franck Stacey, de l’Université –1,4 –0,7 0 0,7 1,4
de Queensland, en Australie, a alors proposé pour
les zones denses et chaudes de la base du manteau b
le nom de crypto-continents, littéralement des
continents cachés (crypto venant du grec kruptos,
caché). On parle aussi d’anticontinents.
Les panaches chauds naissent à la marge de ces
crypto-continents (voir les figures ci-contre et
page 35). Ceux-ci sont des régions d’ancrage privi-
légié pour les panaches, du fait de leur tempéra-
ture élevée et de leur stabilité gravitationnelle.
Les sismologues ont détecté d’autres struc-
tures à la base du manteau, caractérisées par des
Thorne et al/J. Geophys. Res. 109

vitesses sismiques très faibles (on parle d’Ultra


low velocity zone, ou ULVZ). Ces structures sont
petites : elles ont une épaisseur de 5 à 50 kilo- Probabilité d’existence d’une zone ULVZ
mètres pour une extension horizontale de l’ordre
de 100 kilomètres. Les vitesses des ondes de 0 0,2 0,4 0,6 0,8 1,0
compression (ondes P) et des ondes de cisaille-
LA BASE DU MANTEAU, à 2 850 kilomètres de profondeur, est une mosaïque de zones de faibles et
ment (ondes S) y sont inférieures à la moyenne, de fortes vitesses sismiques (a), respectivement en rouge et en bleu. On nomme crypto-conti-
respectivement d’environ 10 et 30 pour cent. Ces nents les zones de faibles vitesses sismiques, chaudes et denses. À la marge de ces crypto-conti-
réductions de vitesse sont bien supérieures à celles nents naissent des panaches de matière chaude, qui remontent jusqu’à la surface et forment les
rencontrées dans le reste de cette zone, qui sont volcans dits de point chaud (les triangles blancs). Les zones à vitesse sismique élevée, plus
plutôt de l’ordre de deux pour cent, notamment froides, résulteraient de la plongée de la plaque pacifique dans le manteau lors de sa subduction
(les traits blancs représentent les limites de plaque). En outre, on détecte de petites zones de très
au niveau des crypto-continents. faibles vitesses sismiques, dites ULVZ (b), qui seraient partiellement fondues ; ces zones semblent
Même si elles sont très ralenties, les ondes de majoritairement localisées à la base et sur les bords des crypto-continents. Les régions en blanc
cisaillement, qui ne peuvent pas pénétrer dans ne sont pas couvertes par les études sismologiques.

DOSSIER N° 67 / AVRIL-JUIN 2010 / © POUR LA SCIENCE


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DES MONTAGNES À L’ENVERS DANS UN OCÉAN DE FER LIQUIDE ?


la surface de la Terre, les océans et l’atmosphère baignent
À les continents et les îles. De la même façon, à la base du
manteau, des montagnes inversées de roches pourraient plonger
dans l’océan de fer liquide du noyau. Les sismologues tentent de carto-
graphier cette zone, mais la faible épaisseur de celle-ci complique leur
tâche : elle s’étendrait sur plus ou moins trois kilomètres autour d’un
ellipsoïde moyen.
Cette topographie est en tout cas liée aux structures observées à la
base du manteau. Les montagnes naîtraient ainsi de l’enfoncement de
zones denses, comme les plaques tectoniques froides ayant coulé
jusqu’à la frontière, dans le noyau. On ne s’attend toutefois pas nécessai-
rement à en trouver sous les crypto-continents, pourtant denses eux aussi :

Shutterstock/Mike Norton
comme ils sont chauds, leur viscosité est assez faible, de sorte qu’ils s’étalent
à la surface du noyau au lieu d’y s’enfoncer.

localisation et leurs caractéristiques physiques.


Toutefois, pour explorer ces zones petites et loin-
taines, il faut utiliser des ondes sismiques d’assez
haute fréquence, qui sont très atténuées, et des
réseaux denses de sismomètres, encore peu
nombreux, si bien que de grandes régions de la
base du manteau n’ont pas pu être étudiées.
Les sismologues ont tout de même montré
que les zones ULVZ ne forment pas une couche
homogène couvrant l’ensemble de la frontière du manteau, la pression est très élevée. Ensuite,
entre le noyau et le manteau. En effet, dans certaines des expériences de laboratoire ont montré que
régions, les ondes ne sont pas ralenties, signalant le liquide formé par fusion partielle de la roche
l’absence de zone ULVZ. Ils ont aussi déterminé « capte » le fer de celle-ci, de sorte qu’il en contient
la probabilité que les régions couvertes par les plus que le solide avec lequel il coexiste. Cette
études sismologiques abritent une zone partiel- différence de composition rendrait le magma plus
lement fondue – les ondes sismiques réfléchies par dense que la roche.
de telles zones étant difficiles à distinguer de celles
réfléchies par la frontière entre le noyau et le Des crypto-volcans
manteau, on ne peut déterminer qu’une proba- qui s’épanchent sur le noyau
bilité de présence. On constate ainsi que ces zones En conséquence, il s’écoulerait vers le noyau,
semblent majoritairement localisées sur les un peu comme le magma de surface sort des
bords des crypto-continents (voir la figure page 33). volcans, mais dans le sens inverse. La frontière
En outre, elles auraient une densité environ dix entre le noyau et le manteau abriterait ainsi des
pour cent supérieure à la densité moyenne du sortes de volcans inversés. De même que l’on
manteau à la même profondeur. parle de crypto-continents, ce serait des crypto-
On a donc affaire à un magma plus dense volcans ou des antivolcans. Attention toutefois
que la roche solide avec laquelle il coexiste. à ne pas pousser trop loin l’analogie : aucune
Cette situation est inhabituelle, car dans la fontaine de lave inversée ne peut s’enfoncer à
majorité des cas, le liquide produit par la fonte plusieurs kilomètres de profondeur dans le noyau,
d’un solide est moins dense que celui-ci (le cas dont la densité est trop supérieure à celle du
de l’eau est un contre-exemple). Les magmas de magma des zones ULVZ ; celui-ci tendrait alors
surface ne dérogent d’ailleurs pas à la règle : de plutôt à s’épancher à la surface du noyau, comme
densité plus faible que la roche environnante, ils le magma des dorsales s’écoule sur les fonds mari-
sont poussés vers le haut et s’échappent lors des times (voir la figure page 30).
éruptions volcaniques. À la base du manteau, les observations sismo-
Deux effets peuvent être à l’origine de la grande logiques nous renvoient donc l’image d’une région
densité du magma des zones ULVZ. D’abord, les complexe, peuplée de structures diverses (voir la
liquides étant souvent plus compressibles que figure page ci-contre). Comment ces structures se
les solides, leur densité augmente avec la pression sont-elles mises en place ? Pour répondre à cette
plus vite que celle de ces derniers ; or à la base question, considérons la Terre dans sa globalité,

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LE NOYAU

puisque la base du manteau est « connectée » à la Ainsi, les crypto-continents auraient été produits
surface, à travers les plaques froides qui en vien- par cette accumulation de croûte depuis que la tecto-
nent et les panaches chauds qui y montent. nique des plaques s’est mise en marche, il y a quelques
milliards d’années.
Deux scénarios possibles Dans le second scénario, la formation des
Deux scénarios ont été envisagés pour expliquer la crypto-continents résulte de la cristallisation du
formation des crypto-continents. Le premier se manteau (voir l’encadré page 36). À l’origine, la
fonde sur la différenciation chimique à la surface Terre, née de l’accrétion de planétésimaux de taille
de la Terre: sous les dorsales, la fusion partielle produit croissante, était presque entièrement fondue et
du magma, dans lequel se concentrent de nombreux le manteau abritait un océan de magma. Depuis,
éléments chimiques qualifiés d’incompatibles, car la planète se refroidit. En particulier, la tempéra-
ils ont peu d’affinités avec les solides et préfèrent ture du noyau, et donc de la frontière noyau-
les liquides. Ce magma sort à la surface et cristal- manteau, a diminué ; en témoigne l’existence d’un
lise pour former la croûte océanique, laissant en champ magnétique depuis au moins trois milliards
dessous un manteau appauvri en éléments incom- d’années, signe des mouvements de convection
patibles. La croûte et cette partie de manteau appau- du noyau qui évacuent sa chaleur.
vrie, de densités différentes, se séparent lorsque la Le refroidissement entraîne la solidification
plaque océanique qu’elles constituent retourne dans progressive de la Terre. À la base du manteau, le
le manteau par subduction. À la profondeur de solide formé par cristallisation partielle est
50 kilomètres environ, le basalte de la croûte change moins riche en fer que le liquide à partir duquel
de structure cristalline du fait de la pression et devient il se forme, de sorte que la concentration en fer
plus dense que les roches environnantes, de sorte – et donc la densité – du liquide augmente. Il se
qu’il s’enfonce et va s’accumuler à la base du manteau. produit alors une sorte d’effet boule de neige : la

Point chaud Point chaud


Dorsale

Subduction

Croûte
Panaches
Manteau

Continent

Croûte

Crypto-volcans
Postpérovskite

Noyau
Stéphane Labrosse

Crypto-continent
Graine

LA STRUCTURE ET LA DYNAMIQUE DU MANTEAU PROFOND ces roches s’accumulent sous les panaches chauds, qu’elles aident
sont liées à la tectonique des plaques et aux points chauds. Dans à se fixer. Les crypto-continents s’élèvent jusqu’à 1500 kilomètres
le manteau, la circulation est principalement engendrée par la « d’altitude » au-dessus du noyau. Une circulation secondaire s’y
subduction des plaques océaniques, qui entraînent le matériau met en place, due à l’entraînement visqueux par le manteau
environnant. Lors de cette subduction, la croûte se sépare de la environnant et sans doute à la différence de température entre
lithosphère, dont elle est chimiquement différente. Les crypto- le noyau et le manteau. Cette circulation interne déplace les zones
continents sont constitués de roches chaudes et denses, partiellement fondues – les crypto-volcans – et évite que leur
repoussées par les plaques froides arrivant en bas du manteau ; magma dense s’étale complètement sur le noyau.

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NAISSANCE DES CRYPTO-CONTINENTS ET DES CRYPTO-VOLCANS


’un des scénarios d’évolution du manteau profond explique la base du manteau persiste jusqu’à aujourd’hui sous la forme de
L sa structure par la cristallisation d’un océan de magma. Peu poches de fusion partielle. La cristallisation de l’océan de
après la formation de la Terre, la majorité du manteau est en fusion magma basal mène à un enrichissement progressif du liquide, et
(a, en jaune), du fait de la chaleur importante libérée. Par la suite, donc du solide, en fer, ce qui augmente progressivement leur
la Terre refroidit et cristallise. À la base du manteau, le solide est densité. Les cristaux finissent par être trop denses pour être
moins dense que le magma, de sorte qu’il est entraîné vers le emportés par la convection du reste du manteau (flèches blanches) ;
haut par la poussée d’Archimède ; en surface, le solide est plus ils s’accumulent alors sous les courants montants (les panaches
dense que le magma et coule vers les profondeurs. La cristallisa- chauds), pour former les crypto-continents (en gris plus foncé).
tion (en gris) procède donc du centre vers le haut et le bas. L’océan Dans un scénario concurrent, ceux-ci résultent de l’accumulation
de magma de surface se solidifie rapidement, tandis que celui de de croûte ayant coulé jusqu’à la frontière avec le noyau.

4,5 milliards d’années 4,45 milliards d’années 3,5 milliards d’années Aujourd’hui
a b c d

Océan de magma superficiel

Crypto-continent
Manteau solidifié Panache chaud
Poche de fer liquide coulant
vers le noyau

Labrosse et al/Nature 450


Océan de magma profond

Noyau Crypto-volcan

concentration en fer du liquide augmentant, le difficilement à travers le manteau solide. Les crypto-
solide qui cristallise à partir de ce liquide est volcans seraient alors des vestiges de l’océan de
aussi de plus en plus riche en fer – même s’il magma profond primordial, dont la cristallisation
reste moins riche que le liquide lui-même. Ainsi, n’est pas terminée. Ils sont situés à la base des crypto-
la densité des cristaux augmente avec le temps et continents, car ceux-ci ont une concentration supé-
devient trop importante pour qu’ils soient entraînés rieure en fer, qui agit comme un « antigel » en dimi-
vers le haut par la convection du manteau ; ils s’ac- nuant la température de cristallisation, tout comme
cumulent alors sous les panaches chauds montants, le sel sur les routes empêche la neige de s’accumuler.
pour former les crypto-continents. Plus tard dans Notons que ces deux scénarios ne sont pas
articles l’évolution de la planète, les cristaux finiront exclusifs : les crypto-continents peuvent être
• S. LABROSSE et al., sans doute par être si denses qu’ils ne seront plus produits à la fois par cristallisation de l’océan de
A crystallizing dense magma du tout affectés par les courants et s’étaleront en magma profond et par accumulation de la croûte
ocean at the base of Earth’s
mantle, in Nature, vol. 450, une couche uniforme sous l’effet de la gravité. Les océanique dense qui coule au fond du manteau.
pp. 866-869, 2007. images de tomographie sismique nous indi- Précisons aussi que la postpérovskite, qui se forme
• J. HERNLUND et al., Phase quent que ce n’est pas encore le cas. à haute pression et relativement basse tempéra-
boundary double crossing and ture, n’apparaît que tardivement, lorsque le
the structure of Earth’s deep
mantle, in Nature, vol. 434,
Un vestige d’un océan manteau a suffisamment refroidi.
pp. 882-886, 2005. de magma profond primordial De nombreuses pistes restent à explorer, comme
• M. MURAKAMI et al., Ce scénario explique aussi la formation des zones l’impact des crypto-volcans sur les interactions
Post-perovskite phase transition partiellement fondues à la base du manteau – les chimiques et thermiques du manteau et du noyau,
in MgSiO, in Science, vol. 304,
pp. 855-858, 2004. crypto-volcans. En effet, dans le manteau profond, ainsi que sur la dynamique de ce dernier. En outre,
• M. THORNE et E. GARNERO, le magma est plus dense que les cristaux formés par la couverture des études sismologiques doit croître,
Inferences on ultralow-velocity le refroidissement ; les cristaux sont donc poussés afin d’englober toute la frontière entre le noyau
zone structure from a global vers le haut. En revanche, à la surface, ils sont plus et le manteau. Toutefois, nous commençons à
analysis of SPdKS waves, in
Journal of Geophysical Research, denses que le liquide et plongent vers les profon- avoir une image cohérente de cette région essen-
vol. 109, pp. 1-22, 2004. deurs. Ainsi, les cristaux s’accumulent au centre du tielle pour la compréhension du fonctionne-
• J. RITSEMA et al., Complex manteau, qui est encadré par un océan de magma ment de la planète. Une chose est déjà sûre : elle
shear wave velocity structure superficiel et un océan de magma profond. Ce n’a rien d’une couche homogène. Dès lors, la
imaged beneath Africa and
Iceland, in Science, vol. 286, dernier cristallise beaucoup plus lentement que description de la base du manteau par une
pp. 1925–1928, 1999. celui de surface, car la chaleur s’en échappe plus simple couche D’’ n’a plus lieu d’être… ■

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LE MANTEAU

Le manteau,
pièce à convection
Loïc Mangin
38 La convection,
moteur du manteau
par Pierre THOMAS
46 Panaches chauds :
mythe ou réalité ?
par Jean-Paul MONTAGNER
56 La mobilité des points chauds
par John TARDUNO
62 ENTRETIEN AVEC Pascal TARITS
La Terre électrique
64 La dynamique
des dorsales océaniques
par Anne BRIAIS, Michel RABINOWICZ
et Michael TOPLIS
72 ENTRETIEN AVEC Frédéric CHAMBAT
Voir la planète
avec la pesanteur
74 La zone de transition :
couche clef du manteau
par Éric DEBAYLE et Yanick RICARD
80 Une Terre jeune et froide
par John VALLEY Le bord émergé de la dorsale atlantique, en Islande.

Le manteau, essentiellement fait de roches solides, est pourtant animé


de nombreux mouvements, notamment de convection, qui sont à relier
à la tectonique des plaques. En outre, on a découvert récemment
que le manteau se divise non pas en deux, mais en trois couches distinctes.
On y traque les panaches mantelliques, des remontées de matière chaude
postulées depuis les années 1960.
dossier_67_thomas.xp 16/03/10 12:52 Page 38

Fondamental
Sous-thème
Pierre THOMAS

La convection,
moteur du manteau
Le manteau terrestre est constitué de roches solides
mises en mouvement par des phénomènes de convection.
Le moteur de ces déplacements est la subduction des plaques océaniques.

E
Pierre THOMAS n 1968, la synthèse de diverses données Le mot de convection est ainsi avancé, et souvent
est professeur à l'École géophysiques et géologiques a conduit à repris sans que le phénomène soit bien compris.
normale supérieure de Lyon la formulation du modèle de la tecto- Nous nous intéresserons de façon détaillée à la
et géologue au Laboratoire nique des plaques : la surface de la Terre est divisée réalité de ce que recouvre ce mot. Ce faisant,
des sciences de la Terre de en une douzaine de plaques, des fragments de nous verrons que les idées précédentes ne résis-
l'ENS Lyon.
lithosphère et de croûte d’une centaine de kilo- tent pas à l’exploration du manteau terrestre et
mètres d’épaisseur, mobiles les unes par rapport de sa dynamique quand les mécanismes de la
aux autres et par rapport à l’asthénosphère sous- convection sont clarifiés.
jacente. Ce modèle proposé par des géophysiciens
fut adopté par les autres communautés scienti- Conduction et convection
fiques, mais peut-être un peu vite, car la physique Dans un corps opaque et non déformable, la
de cette tectonique des plaques n’est pas aussi chaleur se transmet par conduction. Les atomes
simple qu’il n’y paraît. De fait, diverses représen- des zones chaudes vibrent plus que les atomes
tations erronées ont parfois été proposées, et aujour- des zones froides. Ces vibrations se transmettent
d’hui, 40 ans plus tard, plusieurs se trouvent encore de proche en proche des parties chaudes vers les
dans certains manuels, ouvrages de vulgarisation… parties froides. Il n’y a donc pas de mouvement
L’ESSENTIEL Quelles sont ces idées fausses ? macroscopique de matière. C’est ce qui se passe
➥ Le manteau n’est pas La première est celle de plaques solides quand on pose une brique froide sur une plaque
liquide, ce qui n’empêche dérivant sur un manteau liquide. Pourtant, on chauffante. Mais que se passe-t-il dans un corps
pas des mouvements sait depuis le début du XX e siècle que les déformable, telle l’eau d’une casserole ?
de convection 2 900 premiers kilomètres de la Terre (le manteau) Quand sa température augmente, un corps
de s’y dérouler. sont solides. Une deuxième idée fausse privilégie se dilate tandis que sa masse volumique diminue.
➥ Ce phénomène résulte le rôle des dorsales. Sous ces structures, du magma Lorsqu’un corps est froid en bas et chaud en haut,
de la libération de chaleur serait produit (par un mécanisme souvent passé par exemple une casserole d’eau chaude posée
par les roches du manteau sous silence), s’injecterait dans la lithosphère et sur un tapis de glace, les zones denses sont en
et, dans une moindre écarterait de force les plaques situées de part et bas, les régions peu denses en haut. C’est une situa-
mesure, de celle émise d’autre. La Terre n’augmentant pas de volume, tion stable, qui ne s’accompagne d’aucun mouve-
par le noyau. ces plaques doivent disparaître quelque part : ment de matière. En revanche, quand un corps
➥ Les plaques au niveau des zones de subduction, ce phéno- est chauffé par le bas et refroidi par le haut (une
lithosphériques ne sont mène étant alors passif. casserole d’eau froide est posée sur une plaque
pas mises en mouvement Une troisième représentation infondée chauffante), les zones denses sont en haut alors
par la libération concerne la notion de convection. Des mouve- que les régions légères sont en bas. Dans ce cas,
de magma au niveau
ments profonds de l’asthénosphère située sous la matière froide descend et la matière chaude
des dorsales océaniques,
les plaques les déplaceraient, un peu comme du bas monte. C’est la convection thermique.
mais par la subduction
des plaques.
des moteurs et des roues dentées meuvent un Dans un système quelconque, refroidi par le
tapis roulant situé juste au-dessus des engrenages. haut et chauffé par le bas, qu’est-ce qui décide

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LE MANTEAU

Google Earth
d’un transfert de chaleur par convection ou par Des mesures de la température en fonction de LA GLACE EST UN SOLIDE
conduction ? Ce problème a été formalisé par le la profondeur montrent qu’elle varie rapidement cristallisé 1016 fois plus
physicien anglais lord Rayleigh (1842-1919) dans les minces couches qui se refroidissent et se visqueux que l’eau à
20 degrés, mais 107 fois
en 1916 qui a défini un nombre, dit de Rayleigh réchauffent au contact des plaques métalliques (voir moins visqueux (c’est-à-dire
et noté Ra (voir l’encadré page 40), caractérisant la figure page 40). Dans ces minces couches d’eau plus «fluide») que
un système. Quand ce nombre de Rayleigh est froide et chaude, on observe un fort gradient le manteau terrestre.
supérieur à environ 103, la convection est privi- thermique, dit conductif. Ces deux couches minces Cependant, bien que solide,
légiée, sinon, c’est la conduction qui prime. qui échangent de la chaleur par conduction avec la glace peut fluer et
se déformer, comme
l’extérieur et qui se mettent en mouvement à le montrent les glaciers (ici,
Les couches limites thermiques cause des différences de masse volumique sont des du Groenland). Lorsqu’ils
Regardons d’un peu plus près un système convectif couches limites thermiques (notées CLT). fondent, ces glaciers libèrent
(le nombre Ra est supérieur à 103). Imaginons un Dans le cœur de la cellule, entre les deux CLT, la lithosphère de leur poids.
réservoir d’eau, avec une plaque métallique refroidie la matière se déplace « passivement », entraînée Ce fut par exemple le cas
en Scandinavie
en haut et une autre chauffante en bas. Une mince par les mouvements des CLT, sans recevoir ou il y a 20000 ans:
couche d’eau froide s’établit donc en haut, par perdre de chaleur. C’est pourquoi la tempéra- cet allégement a entraîné
conduction, contre la plaque froide. Elle est d’au- ture est quasi constante entre les deux CLT . un «rebond postglaciaire»
tant plus dense que sa température diminue, jusqu’à Cependant, elle ne l’est pas tout à fait, car la matière dont la mesure de la durée
plonger à un moment donné. Dès lors, sans contact qui descend se comprime, sa température et de la vitesse donne accès
à la viscosité
avec la source de froid, elle reste à température augmente donc légèrement. De même, la matière de l’asthénosphère
constante tout au long de sa descente. La situation qui monte se relâche, et sa température diminue (la couche du manteau
en bas est symétrique: une couche d’eau se réchauffe un peu. Cette variation de température interne sous la lithosphère).
par conduction au contact de la plaque, s’allège et (hors des CLT) due aux variations de pression crée Avec cette information,
monte, à température constante, dans le réservoir. un faible gradient thermique de bas en haut, on peut déterminer
si une convection peut avoir
Les mouvements des deux couches s’accompagnent nommé gradient isentropique ou adiabatique. lieu dans le manteau.
de la formation de digitations, des panaches, au Une convection thermique apparaît égale-
milieu du système. ment dans d’autres conditions, par exemple dans

DOSSIER N° 67 / AVRIL-JUIN 2010 / © POUR LA SCIENCE


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LA CONVECTION THERMIQUE. a Surface froide Température


se déroule selon trois cas. CLT supérieure
Dans le premier, le système
est refroidi en haut et chauffé
en bas. Le haut, plus dense
car refroidi, plonge
activement (a, les panaches
bleus) tandis que le bas,
moins dense car réchauffé, CLT inférieure
monte. Les couches Fond chaud Profondeur
froide et chaude sont
les couches limites
thermiques (CLT) supérieure b Surface froide Température
et inférieure. Entre ces deux CLT supérieure
CLT, la matière bouge peu
et a une température quasi
constante. Dans le deuxième
cas, la chaleur (b, les points
rouges) est produite dans Chauffage interne
la masse. Cette fois, une
seule CLT apparaît, en haut:
elle plonge activement. Fond isolé Profondeur
Le troisième cas (c),
intermédiaire (le bas
du système est peu chauffé), Surface froide
c Température
correspondrait au manteau
CLT supérieure
terrestre. En effet, le noyau
libère peu de chaleur
par rapport à la radioactivité
des éléments du cœur Chauffage
du manteau. interne

CLT inférieure
Fond quasi isolé, mais chaud Profondeur

le cas d’un refroidissement par le haut et d’une


LE MOTEUR DE LA CONVECTION THERMIQUE
production ou d’une libération de chaleur diffuse
u début du XXe siècle, lord Rayleigh s’est intéressé à la convection et et homogène dans toute la masse du système.
A aux paramètres physiques qui autorisent l’apparition de ce phéno- Ici, la couche supérieure se refroidit par conduc-
mène dans un système donné. Le moteur de la convection thermique est la tion, devient plus dense et descend activement
poussée d’Archimède, due à la différence de masse volumique (notée ⌬␳) sous forme de panaches verticaux. En revanche,
entre deux zones d’un même système. Cette différence ⌬␳ on n’observe aucun gradient de température et de
du système dépend de l’écart de température (⌬T), du masse volumique ni en bas ni au centre du système.
coefficient de dilatation thermique ␣ et de l’accéléra- En conséquence, en l’absence de CLT inférieure,
tion de la pesanteur, c’est-à-dire g. La poussée ce dernier est dépourvu de mouvement ascendant
d’Archimède dépend donc du produit ⌬T.␣.g. Deux facteurs actif : seuls des déplacements passifs ont lieu,
physiques s’opposent à la convection thermique : la orientés vers le haut, pour remplacer la matière
viscosité cinématique ␷ qui freine les mouvements, et
froide qui descend.
la diffusivité thermique ␬ qui limite les écarts de tempé-
ratures. Plus un corps est visqueux, moins il se déforme.
Une convection en milieu solide
Et plus un corps a une diffusivité thermique élevée,
Proc. R. Soc.

Tous les cas intermédiaires existent, comme ceux


moins les gradients de température et de masse volu-
mique sont importants, car la diffusion de chaleur par
du chauffage exclusivement par le bas ou unique-
conduction limite les écarts de températures. On montre aussi que la hauteur h
ment dans la masse. Par exemple, une surface supé-
d’un système influe sur la convection : plus un système est mince, mieux la rieure froide, avec la majorité de l’énergie libérée
chaleur s’évacue par conduction ; plus il est épais, plus les mouvements de dans la masse et une minorité seulement apportée
convection « ont de la place » pour s’établir. Rayleigh a montré que la « convec- par le fond chaud : l’essentiel des mouvements
tabilité » d’un système dépend de ces cinq facteurs, ␣, ⌬T, g, h, ␬ et ␷. Plus ascendants est alors passif et compense les mouve-
précisément, elle est fonction du rapport Ra = ␣.⌬T.g.h3/␬.␷. Ce nombre Ra ments descendants actifs. Néanmoins, quelques
est nommé depuis nombre de Rayleigh. Lorsque ce nombre est inférieur à panaches ascendants actifs pourront naître à partir
une valeur critique voisine de 10 3, il n’y a pas de convection thermique, de la surface inférieure chaude.
mais seulement de la conduction. Quand ce nombre est supérieur à cette Nous avons parlé d’une casserole d’eau pour
valeur critique, la convection est privilégiée. la convection et d’une brique pour la conduction.
Or le manteau terrestre est solide et pourrait

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


40
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LE MANTEAU

plus s’apparenter à une brique qu’à de l’eau. Température (en degrés Celsius)
Toutefois, un solide peut se déformer, les glaciers 0 200 400 600 800 1 000 1 200 1 400 1 600 1 800
0
l’attestent. Pour trancher, calculons le nombre Moho
100 Limite lithosphère-
de Rayleigh du manteau afin de déterminer s’il asthénosphère

Profondeur (en kilomètres)


peut être le siège d’une convection. Sur Terre, g 200 Olivine
vaut 9,81 mètres par seconde au carré et h (l’épais- 300
seur du manteau) vaut 2,9.106 mètres. Le coeffi-
400
cient de dilatation thermique ␣ et la diffusivité
thermique ␬ de la péridotite (la roche majori- 500 Wadsleyite
taire du manteau) ont été déterminés en labora- 600 Ringwoodite
toire : ␣ vaut 2,5.10–5 K–1 et ␬, 10–6 m2 s–1.
700
La viscosité du manteau asthénosphérique Pérowskite
peut être (difficilement) mesurée en laboratoire 800
par des expériences sous hautes pression et tempé-
rature. Elle peut aussi être déterminée par des études révèle que la température au moho, la base de la LA TEMPÉRATURE
sur le terrain. Il y a 20000 ans, la Scandinavie était croûte continentale située entre 30 et 40 kilo- dans le manteau varie
recouverte de 3000 mètres de glace, dont le poids mètres de profondeur, est de 500 à 600 °C. avec la profondeur.
Dans les 100 premiers
avait enfoncé la lithosphère dans l’asthénosphère.
kilomètres, la température
Quand cette glace a disparu, la Scandinavie s’est Le gradient de température croît à raison de plus de 10 °C
mise à remonter. Ce mouvement est nommé rebond Les volcans remontent souvent des fragments du par kilomètre de 0 à 1300 °C.
postglaciaire. Les grands glaciers ont disparu, mais manteau dont la composition en différents miné- Ensuite, cette augmentation
la Scandinavie remonte toujours (un centimètre par raux indique la température à la profondeur où n’est plus que de 0,4 °C
par kilomètre. Cette courbe
an) au point qu’encore aujourd’hui, des terres émer- ils se sont formés. Ainsi, on connaît la tempéra-
ressemble à celle décrivant
gent. La durée et la vitesse de ce phénomène sont ture jusqu’à 400 kilomètres de profondeur, d’où la partie supérieure
mesurables, et l’on peut alors calculer la viscosité ␷, proviennent les enclaves les plus profondes d’une cellule de convection
égale à environ 1017 mètres carrés par seconde. connues : elle est d’environ 1 400 °C. thermique. Selon
Précisons qu’un corps est d’autant plus visqueux En outre, on sait que les vitesses sismiques la profondeur, la roche
dominante varie (en rouge).
qu’il est rigide et peu déformable: une roche est plus augmentent à 670 kilomètres de profondeur, ce
visqueuse que du miel! qui correspond à une pression de 23,5 gigapas-
Pour calculer le nombre de Rayleigh du cals. Cette variation de vitesse trahit un change-
manteau, nous avons aussi besoin d’estimer la ment de phase du principal minéral du manteau,
différence de température entre le sommet et la l’olivine ␥ (aussi nommée ringwoodite), en pérows-
base du manteau. Le gradient thermique moyen kite (voir La zone de transition : couche clef du
à la surface de la Terre est de 10 à 30 °C par kilo- manteau, par É. Debayle et Y. Ricard, page 74).
mètre. Des mesures dans les mines et les forages Des études expérimentales ont montré que la
montrent qu’il diminue légèrement avec la profon- température de changement de phase de l’oli-
deur. En outre, l’étude des roches métamorphiques vine à cette pression est de 1 550 °C.

a b

LE MANTEAU TERRESTRE
est constitué d’une roche
verte, solide, cristallisée,
nommée péridotite.
Jusqu’à 420 kilomètres
de profondeur, le principal
minéral est l’olivine, mais
les minéraux accessoires
changent: en a,
une péridotite à spinelle
(minéral noir), formée
entre 25 et 75 kilomètres
de profondeur; en b,
une péridotite à grenat,
Pascal Thomas

formée entre 75 et
3 millimètres 3 millimètres 400 kilomètres
de profondeur.

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On sait enfin que le noyau externe est en fer convectif dont le reste du manteau serait le cœur.
liquide alors que la graine est solide (voir Le cœur Quand cette CLT supérieure est suffisamment
de la Terre dévoilé par les ondes, par R. Garcia, refroidie, sa masse volumique (3,3 grammes par
M. Calvet et A. Souriau, page 8). L’analyse de l’état centimètre cube) dépasse celle de l’asthénosphère
du fer à ces pressions indique que la température sous-jacente (3,25 grammes par centimètre cube) :
du noyau externe est comprise entre 3 000 et la lithosphère plonge alors dans l’asthénosphère.
5 000 °C. Ainsi, l’écart de température entre le C’est le phénomène de subduction.
haut et le bas du manteau est de 2 500 à 4 500 °C.
À partir de ces valeurs numériques, on montre Convection et subduction
que le nombre de Rayleigh est compris entre 106 Dans le modèle fondé sur ce scénario, les remon-
et 108, soit très supérieur à la valeur critique (103). tées de matière profonde, chaude et peu dense (l’as-
La physique nous dit donc que le manteau doit thénosphère), se font au niveau des dorsales. La
être affecté de mouvements de convection. En a- CLT (lithosphère) s’étend des dorsales aux zones
t-on d’autres preuves observationnelles que le de subduction. Dès lors, le modèle permet de calculer
LA COUPE TOMOGRAPHIQUE mouvement des plaques ? la profondeur de la surface, la variation du flux de
met en évidence Sur la courbe de la température en fonction chaleur entre dorsale et zone de subduction… Les
les anomalies de vitesse de la profondeur pour les 700 premiers kilomètres mesures sismiques, bathymétriques et géother-
des ondes sismiques
par rapport à la moyenne
de la Terre, on distingue deux parties (voir la figure miques sont conformes à ce que prédit le modèle.
de ces vitesses à la même page 41, en haut) : une partie supérieure où le Les plaques lithosphériques, c’est-à-dire les
profondeur. La subduction gradient thermique est fort (de 10 à 30 °C par fragments de CLT, sont animées de mouvements
andine (flèche bleue) est kilomètre) et une partie inférieure où il est faible de translation, de la dorsale vers les zones de
« visible » quasiment jusqu’à (environ 0,4 °C par kilomètre). La rupture entre subduction. On distingue deux cas extrêmes de
l’interface du noyau et du
manteau. En revanche,
ces deux parties correspond à la limite de la convection thermique : les systèmes chauffés par
aucune anomalie chaude lithosphère et de l’asthénosphère (à 100 kilomètres le bas, et ceux où la chaleur est libérée dans leur
profonde n’est détectée de profondeur en moyenne, où la température est masse. Dans aucun de ces deux cas, la lithosphère
sous la dorsale pacifique d’environ 1 300 °C), ce qui n’est pas un hasard. ne se déplace en raison de mouvements sous-
(flèche rouge) : une dorsale En effet, cette courbe ressemble étonnamment jacents. Comment dès lors expliquer les mouve-
ne correspond donc pas
à une remontée de matériel
à la partie supérieure de celle d’un système convectif. ments de la lithosphère ?
chaud venue La lithosphère correspondrait donc à la couche Dans le second cas, la lithosphère n’est mise en
des profondeurs. limite thermique supérieure, la CLT, d’un système mouvement que par sa tendance « spontanée » à
couler du fait de sa plus forte densité ; on parle de
traction des subductions. Dans le premier cas, l’ar-
rivée active de matériel chaud venu des profon-
deurs se rajoute à la tendance spontanée à «couler»,
ce qui entraîne une cause supplémentaire de mouve-
ments, à savoir, la poussée aux dorsales.
Le manteau représente 85 pour cent du volume
de la Terre et 70 pour cent de sa masse. La
majorité de l’énergie dégagée par la Terre est libérée
par quatre noyaux radioactifs (le thorium 232,
le potassium 40 et les uraniums 235 et 238), ainsi
que par le « refroidissement séculaire ». Or ces
éléments radioactifs sont concentrés dans les sili-
cates du manteau. Le noyau de fer, pauvre en
sources radioactives, et qui ne représente que
30 pour cent de la masse de la Terre se refroidis-
0
sant, ne fournit qu’une faible part de l’énergie
400
de la Terre. On en déduit que le manteau terrestre
Profondeur (en kilomètres)

est davantage un système libérant de la chaleur


800
dans sa masse qu’un système chauffé par le bas.
1 200
Les subductions représenteraient les seuls mouve-
1 600 ments actifs, alors que les dorsales seraient simple-
Subduction
2 000 andine ment des remontées passives. Une plaque litho-
2 400 sphérique est donc tirée par la subduction
2 800 plutôt que poussée par la dorsale.
Deux informations indépendantes ont
–1,0 Anomalie de vitesse 1,0
confirmé cette interprétation. Depuis les
(en pour cent par rapport à la moyenne) années 1980, les progrès de l’informatique et

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LE MANTEAU

l’extension des réseaux sismologiques mondiaux 40


ont permis le développement de la tomogra-

prise dans une zone de subduction (en pour cent)


phie sismique, l’équivalent géologique des

Proportion de la frontière de plaque


scanners en médecine. Cette tomographie détecte Plaques rapides
30
des anomalies de vitesse de propagation des ondes
sismiques, ces anomalies étant interprétées en
termes d’écart de température. En effet, une accé-
lération de la vitesse correspond à une tempéra- 20
ture plus basse, par rapport à la moyenne à
cette profondeur, et une diminution de la vitesse
à une température plus élevée. 10

La subduction, Plaques lentes


moteur des plaques 0
La tomographie sismique aux frontières de plaques 0 2 4 6 8 10
indique, d’une part, que de la matière froide plonge Vitesse moyenne des plaques (en centimètres par an)
au niveau des zones de subduction, quasiment
jusqu’à l’interface du noyau et du manteau (voir profonde. La géochimie, particulièrement la mesure DEUX TYPES DE PLAQUES
la figure page ci-contre) et, d’autre part, qu’il n’y a de certains rapports isotopiques (de plomb, de constituent la lithosphère,
pas sous les dorsales d’anomalie thermique s’en- l’hélium…), révèle que le manteau qui fond partiel- celles qui se déplacent
rapidement (en rose) et
racinant à une profondeur supérieure à 400 kilo- lement sous les dorsales diffère de celui que l’on les autres (en vert).
mètres. On déduit de cette dernière observation trouve, dans le même état, au niveau des points On connaît cinq plaques
que le manteau chaud n’y remonte pas de la base chauds. Sous les dorsales, le manteau qui fond rapides (Pacifique, Nazca,
du manteau. est d’origine superficielle : il ne monte que pour Indo-Australienne, Coco
Autre fait montrant que la subduction est le combler le vide laissé par les deux plaques qui et Philippine). Or ce sont
les plaques qui subductent
moteur du mouvement des plaques, les mesures s’écartent. En revanche, sous les points chauds, sur un pourcentage notable
d’anomalies magnétiques et les relevés GPS mettent le manteau fondu qui remonte est d’origine de leur périmètre (supérieur
en évidence les mouvements relatifs des plaques. profonde. D’autres arguments géochimiques indi- à 20 pour cent). Les autres
Par différentes techniques, on en déduit ensuite quent d’ailleurs que cette base du manteau est plaques (Africaine,
les mouvements «absolus» des plaques. Qu’apprend- contaminée par la lithosphère océanique (un Eurasiatique, Nord et Sud
Américaines, Antarctique,
on ? Par rapport à des repères supposés fixes, par mélange de manteau supérieur, de croûte basal- Arabe, Caraïbe) sont très
exemple les points chauds, certaines plaques sont tique et de sédiments) ayant plongé par subduc- lentes et ne subductent pas
« rapides » avec une vitesse supérieure à six centi- tion jusqu’à ces profondeurs (voir Un monde sous ou peu. En revanche,
mètres par an, alors que d’autres sont lentes, leur le manteau, par S. Labrosse, page 30). la vitesse des plaques n’est
vitesse étant inférieure à quatre centimètres par Dans ce qui précède, nous avons négligé la pas corrélée à la longueur
des dorsales qui les bordent.
an. Or, les plaques rapides, telle la plaque Pacifique, mince croûte océanique. Constituée de basalte, Les subductions sont
sont celles qui subductent, tandis que les plaques cette croûte a une masse volumique de 2,8 à le principal moteur
lentes, notamment la plaque Eurasiatique, ne le 2,9 grammes par centimètre cube : elle est du mouvement des plaques.
font pas (voir la figure ci-dessus). En outre, il n’y a notablement moins dense que le manteau (litho-
aucune relation entre la vitesse des plaques et la sphérique et asthénosphérique) sur lequel elle
longueur des dorsales qui les bordent. « flotte » donc. Pour une subduction, la litho-
Ces informations, tomographiques et cinéma- sphère océanique, qui rassemble la croûte et le
tiques, confirment les modèles : les subductions manteau lithosphérique, doit acquérir une masse
correspondent à des plongements profonds de la volumique supérieure à celle de l’asthénosphère,
lithosphère qui mettent en mouvement les plaques, et le manteau lithosphérique, refroidi, doit être
au moins les plus rapides. Au niveau des dorsales, très épais. Dans le cas de la lithosphère conti-
aucune remontée du manteau ne s’enracine profon- nentale, avec une croûte de 30 à 40 kilomètres
dément: ces remontées restent superficielles, engen- d’épaisseur, et une densité encore plus faible
drées pour compenser l’écartement relatif dû au (2,7 grammes par centimètre cube), la subduc-
déplacement des plaques lithosphériques. tion est quasi impossible.
Bien que le noyau ne soit pas la source prin- Toutefois, quand la lithosphère océanique
cipale de chaleur de la Terre, il en produit néan- descend par subduction, la croûte basaltique se
moins une fraction minoritaire, mais non négli- transforme sous l’effet de la pression et de la tempé-
geable. Aussi, en théorie, doit-il y avoir quelques rature qui augmentent : le basalte devient de l’éclo-
remontées actives de manteau profond, issues gite, une roche plus dense (3,4 grammes par centi-
du voisinage de l’interface noyau-manteau. mètre cube) que le manteau. Ainsi, la croûte
Les points chauds seraient les traces en surface ralentirait l’initiation de la subduction, mais accé-
de ces panaches mantelliques actifs d’origine lérerait le phénomène une fois celui-ci amorcé.

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Point chaud
haud
Point c Dors
Lithosphère ale

Su
on bdu
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bd
Su te Cr
oû Ma oûte
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Couche D“

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Cro
ûte
s
ub
du
cté
e
Dorsale

Dorsale
Manteau Noyau Graine
solide externe solide
liquide
UN MODÈLE SIMPLIFIÉ DE LA CONVECTION MANTELLIQUE. Le manteau (en vert) cipaux moteurs du mouvement de la lithosphère (flèches blanches, leur taille est
est constitué d’une zone froide, la lithosphère (en vert foncé), de régions majo- proportionnelle à la vitesse des déplacements), tandis que les dorsales sont plutôt
ritaires de température « normale » (en vert intermédiaire) et de régions plus passives : elles ne font que combler l’écartement créé par le mouvement des
chaudes correspondant aux panaches (en vert clair). La transition entre les plaques. Le manteau asthénosphérique est mis en mouvement par la lithosphère.
deux types d’olivine (la ringwoodite et la pérowskite) correspond au cercle Les plaques qui plongent par subduction vont vite (environ dix centimètres par
pointillé. La couche D’’, ici simplifiée, marque la frontière entre le manteau an), les autres étant jusqu’à dix fois plus lentes. L’ascension des panaches sous
inférieur et le noyau. Les croûtes sont en brun et le noyau en gris. Les rares les points chauds est également active et rapide (plus de dix centimètres par
parties magmatiques (liquides) du manteau ainsi que les volcans aériens sont an). Ici, les deux subductions vont plus vite que l’ouverture de la dorsale de
en rouge : la Terre n’est pas une boule de magma ! Les subductions sont les prin- l’océan qu’elles bordent : la taille de celui-ci diminue.

En outre, les croûtes qui ont plongé doivent Les dorsales rapides, essentiellement celles
être très peu miscibles au manteau. La modéli- du Pacifique et de l’Est de l’océan Indien,
sation des effets des croûtes et leur destinée en évacuent plus des trois quarts de la chaleur de
est encore à ses débuts, mais elle est une voie active la Terre, mais elles ne représentent qu’environ
de recherches. la moitié de la longueur totale des dorsales. Nous
avons vu que, selon les modèles, ces dorsales
Le problème rapides sont mises en mouvement par les subduc-
des dorsales lentes tions. Cependant, les dorsales lentes, principa-
Dans une casserole d’eau, la CLT a la même visco- lement celles de l’océan Atlantique et de l’Ouest
sité que l’eau interne. En d’autres termes, l’eau de l’océan Indien, sont rattachées à des plaques
superficielle ne constitue pas une entité rhéolo- qui ne subissent aucune subduction. Quel est
gique indépendante de l’eau profonde. En le moteur de leur mouvement ? La question n’est
revanche, la lithosphère a une viscosité 1 000 à pas tranchée et plusieurs scénarios sont débattus.
articles 10 000 fois supérieure à celle de l’asthéno- Ils mettent en cause soit une très faible poussée
• D. BERCOVICI, Mantle dynamics
sphère. Elle a donc une individualité méca- aux dorsales, soit l’ascension active de panaches.
past, present and future : nique qui la distingue de l’asthénosphère. La litho- Si l’on suppose que la faible poussée des dorsales
An introduction and overview, sphère peut transmettre des forces sur de longues est suffisante, comment ces dorsales lentes
in Treatise on Geophysics
(G. Schubert ed.), vol. 7,
distances, par exemple sur les 10 000 kilomètres ont-elles été créées ? L’accumulation de chaleur
pp. 1-30, Elsevier, 2007. qui séparent la subduction japonaise de la dorsale sous le couvercle continental et les points chauds
• G. F. DAVIES et M. A. RICHARDS, Est-Pacifique. On ne parvient pas encore à parfai- ont sans doute joué un rôle.
Mantle convection, in Journal tement modéliser ce saut de viscosité entre la Divers résultats récents, travaux en cours ou
of Geology, vol. 100,
pp. 151-206, 1992. lithosphère et l’asthénosphère, mais on sait que, hypothèses de modèles à l’étude font du manteau
• Y RICARD, M. A. RICHARDS, lorsque ce saut de viscosité est faible ou progressif de la Terre un environnement mobile où rien n’est
C. LITHGOW-BERTELLONI et (c’est le cas sur des astres actifs, comme Vénus fixé. Il en va de même dans les sciences de la Terre,
Y. LESTUNFF, A geodynamic model et Io, un satellite de Jupiter), la convection mantel- et les prochaines découvertes bouleverseront peut-
of mantle mass heterogeneities,
in J. Geophys. Res., vol. 98, lique fonctionne selon un autre mode que la tecto- être ce que l’on croyait acquis sur le fonctionne-
pp. 21895-21909, 1993. nique des plaques. ment du manteau… ■

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Fondamental
Sous-thème
Jean-Paul MONTAGNER

Panaches chauds:
mythe ou réalité ?
Pour expliquer la présence de certains volcans, les géophysiciens
ont supposé que de la matière chaude remonte du tréfonds de la Terre
sous la forme d’étroits panaches. Cette théorie née il y a plus
de 40 ans suscite aujourd’hui un vif débat.

S
Jean-Paul MONTAGNER elon la théorie de la tectonique des plus personne ne remet en cause l’existence des
est professeur à l’Université plaques, la surface terrestre se décompose plaques lithosphériques, la réalité des panaches
Paris 7 et au Département en un certain nombre de plaques rigides profonds est actuellement débattue par les
de sismologie de l’Institut en mouvement les unes par rapport aux autres. géologues. Quel est l’objet de ce débat et quels
de physique Cette théorie riche et prédictive, dont l’un des sont les arguments qui s’opposent ? C’est ce que
du globe de Paris.
aspects – la dérive des continents – a été proposé nous examinerons.
par l’Allemand Alfred Wegener au début du XXe Voyons d’abord en quoi consiste l’hypothèse
siècle, ne s’est imposée que dans les années 1960. des panaches mantelliques. La tectonique des
Malgré sa puissance, certaines observations à plaques décrit leur mouvement les unes par rapport
la surface de la Terre lui résistaient. Par exemple, aux autres, mais les causes profondes qui mettent
elle n’expliquait pas, à elle seule, le fait que des en mouvement ces plaques seraient à relier aux
volcans très actifs, tels ceux de Hawaii, de la mouvements de convection qui animent le manteau
Réunion ou de Tahiti, soient présents au beau terrestre. La Terre constitue une énorme machine
L’ESSENTIEL
milieu d’une plaque : selon cette théorie, l’acti- thermique qui évacue lentement sa chaleur vers
➥ Les volcans dits de vité sismique et volcanique devrait se cantonner l’extérieur, principalement grâce à la convection
point chaud seraient dus
aux frontières des plaques, là où ces dernières thermique – la matière chaude, moins dense,
à des panaches de magma
chaud perçant la croûte
se séparent, entrent en collision ou frottent l’une remonte vers la surface où elle cède sa chaleur,
terrestre. contre l’autre. tandis que la matière refroidie, plus dense, plonge
Pour lever ces difficultés, une deuxième vers le noyau terrestre. Ces mouvements de convec-
➥ La théorie classique, théorie est apparue, également dans les tion s’effectuent à différentes échelles, dans l’en-
qui se fonde notamment
sur la composition
années 1960, selon laquelle d’étroits panaches semble du manteau terrestre. Leur connaissance
des magmas, situe l’origine de matière chaude s’élèvent de la frontière détaillée demeure un défi scientifique.
de ces panaches à entre le noyau et le manteau, à 2 900 kilomètres
la frontière entre le noyau de profondeur, et atteignent la croûte terrestre. Des volcans en chapelets
et le manteau. Ces panaches créeraient des « points chauds » Nous avons souligné que la tectonique des plaques
➥ En réalité, il existerait fixes, au-dessus desquels les plaques se dépla- n’explique pas l’activité volcanique importante
plusieurs types de cent : là où un point chaud réussit à percer la constatée au milieu de certaines plaques. Ce
panaches, d’origine plus surface terrestre, un volcan naît. La théorie des type de volcanisme ne représente qu’un dixième
ou moins profonde. panaches mantelliques et des points chauds offre environ de la production de magma par l’ensemble
Certains géophysiciens une explication à plusieurs phénomènes : le volca- des volcans, mais il intrigue les géophysiciens.
remettent en cause nisme de points chauds, l’âge croissant des Le Canadien Tuzo Wilson fut le premier, en 1963,
l’existence même chaînes volcaniques à mesure qu’on s’éloigne du à proposer l’existence de points chauds fixes
des panaches et tentent point chaud, mais aussi la dislocation de l’an- dans le manteau, qui créent en surface des chape-
d’expliquer les volcans cien supercontinent de la Pangée et certaines lets d’îles volcaniques lorsqu’une plaque passe au-
de point chaud par des
extinctions massives d’espèces qui ont eu lieu dessus d’un tel point : les volcans hawaiiens, par
mécanismes alternatifs.
dans un lointain passé. Cependant, alors que exemple, s’expliqueraient de cette façon.

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LE MANTEAU

Quelle serait l’origine des points chauds ? verticale (voir La convection, moteur du manteau,
L’Américain Jason Morgan, l’un des pionniers par P. Thomas, page 38). La partie chaude du
de la tectonique des plaques, proposa en 1971 fluide, moins dense, a tendance à s’élever sous
que les points chauds sont alimentés par d’étroits l’effet de la poussée d’Archimède ; des instabi-
panaches thermiques : de la matière chaude lités apparaissent alors et de la matière se met à
provenant de la frontière noyau-manteau, à monter en colonnes très étroites s’évasant près
2 900 kilomètres de profondeur, s’élèverait à de la surface (voir les figures pages 48 et 49). La LE PITON DE LA FOURNAISE (a),
travers le manteau et parviendrait à proximité forme de ces panaches rappelle le champignon à la Réunion, et les traps
de la surface, donnant naissance aux volcans des explosions nucléaires atmosphériques, même du Deccan (b),
un épanchement de millions
de points chauds. si les paramètres physiques en jeu sont très diffé-
de kilomètres cubes de laves
Les spécialistes de mécanique des fluides rents. À l’échelle des temps géologiques, qui se basaltiques en Inde, auraient
connaissent bien les panaches thermiques. Ces comptent en millions d’années, les matériaux le même « père » : un panache
structures naissent quand on chauffe le bas d’un terrestres se comportent comme un fluide, et des de magma chaud, au-dessus
récipient rempli d’un fluide. À partir d’une certaine panaches de ce type pourraient naître à l’interface duquel les plaques tectoniques
ont défilé. De tels panaches
puissance de chauffage, il se forme en bas du noyau-manteau.
seraient à l’origine
récipient ce que l’on nomme une couche limite Pourquoi les points chauds semblent-ils immo- de nombreux autres volcans.
thermique, où les propriétés physiques (densité, biles, contrairement aux plaques ? Parce que les Mais d’où viennent
température) varient fortement dans la direction panaches seraient ancrés dans une région profonde ces panaches ?

a
b
Nicholas (Nichalp)
Aurélien Théau

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47
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des dorsales océaniques. En comparaison avec ces


derniers, les basaltes des îles océaniques ont des
rapports isotopiques bien plus variables.
Tête du panache
La composition des basaltes,
Manteau supérieur un indice en faveur des panaches
Zone de transition 410 C’est particulièrement le cas pour le rapport
660 km
Manteau inférieur km hélium 4/hélium 3. L’hélium 3 est un isotope dit
Discontinuités primordial, dont la plus grande part s’est formée
Queue du panache sismiques
à la naissance de l’Univers et qui a été incorporé
à la Terre lors de sa formation. Il n’est pas produit
27 par désintégration radioactive et sa quantité est
5
2 9 0 km donc à peu près constante. De plus, la Terre dégaze
00
Hélène Fournier, d’après H.-C. Nataf, 2000

Noyau km en permanence dans l’atmosphère ses éléments les


plus volatils, son hélium 3 notamment. L’hélium 4,
52 lui, provient de la désintégration radioactive de
50
Graine km
l’uranium et du thorium, éléments concentrés
dans la partie supérieure de la Terre, et s’accumule
6 400 km au cours du temps. Ainsi, la matière caractérisée
par un rapport hélium 4/hélium 3 relativement
faible proviendrait d’une région profonde du
LE MODÈLE STANDARD du manteau, où les mouvements sont beaucoup manteau, ayant peu participé aux mouvements
de panache postule que plus lents que ceux des plaques. Les géophysiciens convectifs qui favorisent le dégazage. Or on constate
de la matière chaude, moins se sont vite rendu compte que les points chauds que de nombreux basaltes d’îles océaniques ont
dense que le matériau
ne peuvent être considérés fixes que sur des échelles un rapport isotopique hélium 4/hélium 3 nota-
environnant, se détache
de la frontière noyau- de temps de l’ordre de 50 millions d’années. blement inférieur à celui des basaltes de dorsales
manteau et remonte Néanmoins, à la fin des années 1970, la relative océaniques (voir la figure page 51). C’est l’un des
en formant une sorte immobilité des points chauds a permis de définir principaux arguments en faveur d’une origine
de champignon. Le diamètre un référentiel pour déterminer le déplacement profonde des points chauds.
du panache serait de
absolu des plaques – auparavant, on ne mesurait Dans les années 1980, les géophysiciens ont
quelques centaines
de kilomètres à sa base que les mouvements relatifs des plaques les unes enrichi le modèle des panaches en établissant
et irait en diminuant avant par rapport aux autres. un lien entre les panaches et les grandes provinces
que sa tête ne s’étale, juste En réalité, les points chauds se déplacent à ignées, ces vastes épanchements de laves basal-
au-dessous de la croûte des vitesses de l’ordre de un ou deux centimètres tiques que l’on trouve sur les continents (les traps)
terrestre. La température
par an. Cette valeur n’est pas négligeable, mais elle ou au fond des bassins océaniques (les plateaux
y dépasserait d’environ
300 à 500 degrés celle reste faible en comparaison des mouvements des océaniques). En 1989, Vincent Courtillot, de
de la matière qui l’entoure. plaques (une dizaine de centimètres par an pour l’Institut de physique du globe de Paris, propo-
la plaque Pacifique). Signalons toutefois que sait avec les Américains Mark Richards et Robert
certaines théories avancent des vitesses de dépla- Duncan d’associer les grandes provinces ignées
cement des points chauds allant jusqu’à quatre à la naissance d’un point chaud. L’idée est que,
centimètres par an (voir La mobilité des points en arrivant près de la surface, les panaches perfo-
chauds, par J. Tarduno, page 56). rent la lithosphère et engendrent un volca-
Initialement, J. Morgan avait proposé l’exis- nisme de très grande ampleur, beaucoup plus
tence d’une vingtaine de panaches, qui permet- intense que celui des dorsales ou des arcs des
taient d’expliquer le volcanisme des îles océaniques zones de subduction. La fusion partielle de la
situées à l’intérieur d’une plaque, ainsi que l’ac- croûte terrestre à la tête du panache provoque-
tivité volcanique de certaines îles localisées sur rait l’épanchement de millions de kilomètres
les dorsales médio-océaniques (telle l’Islande) et cubes de laves basaltiques.
celle de sites continentaux (le Yellowstone aux Les traps du Deccan, en Inde, s’étendent sur
États-Unis, l’Afar en Afrique de l’Est). L’hypothèse près de un million de kilomètres carrés et sur une
des panaches, accueillie avec un certain scepti- épaisseur d’au moins trois kilomètres. Ce cataclysme
cisme avant d’être rapidement adoptée, était donc volcanique semble s’être produit il y a 65 millions
séduisante. Elle s’est de plus révélée fructueuse, d’années, à la fin du Crétacé et au début du Tertiaire,
puisqu’elle allait rendre compte de plusieurs autres sur une durée très brève à l’échelle géologique
observations géologiques. – moins d’un million d’années. Il a peut-être
Par exemple, on savait depuis longtemps, par contribué de façon importante à la disparition, à
des analyses géochimiques notamment, que les cette même époque, des dinosaures et de quantité
basaltes des îles océaniques diffèrent des basaltes d’autres espèces, bien que cette extinction soit par

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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DES SIMULATIONS
Cinzia Farnetani/IPGP

numériques (a) et
des expériences de
laboratoire (b) permettent
de préciser les modèles
de formation et d’évolution
b
des panaches thermiques
profonds. La simulation
montre l’évolution
d’un panache, le rouge
correspondant à
la température la plus
élevée. Dans le système
expérimental représenté,
trois panaches sont bien
visibles. La forme
des panaches varie selon
les conditions expérimen-
Anne Devaille/IPGP

tales (la nature du fluide par


exemple) ou selon
les paramètres physiques
choisis dans les simulations.

La tectonique des plaques


elon cette théorie, la surface de la Terre est divisée en plaques s’éloignent de quelques centimètres par an. Au niveau des zones de
S rigides (délimitées en jaune sur la carte ci-dessous) qui se dépla-
cent les unes par rapport aux autres, sans se déformer sauf à leurs
subduction, elles plongent dans le manteau terrestre. Quand une
plaque océanique entre en collision avec une autre plaque, continenta-
frontières où règne une intense activité sismique et volcanique. Les le ou océanique, l’une passe sous l’autre, ce qui se traduit par de forts
frontières où les plaques se séparent sont dénommées dorsales, et là tremblements de terre. Les continents sont portés par les plaques et,
où elles entrent en collision, zones de subduction. Quand elles coulis- étant plus légers que les plaques océaniques, ils surnagent. La dérive
sent les unes par rapport aux autres, on parle de failles transfor- des continents n’est qu’un des aspects de l’expansion des fonds océa-
mantes. Une dorsale est une étroite chaîne de montagnes. Les dorsales niques. Quand deux continents entrent en collision, la déformation ne
océaniques ont une longueur totale de 60 000 kilomètres et sont se limite plus à la frontière : de grandes chaînes de montagnes et de
situées vers 2 000 mètres de profondeur. Les plaques océaniques hauts plateaux s’érigent, par exemple en Asie centrale.

Plaque eurasienne
Plaque
nord-américaine

Plaque
Plaque philippine caraïbe
Plaque africaine
Plaque pacifique Plaque
de Cocos
Plaque
sud-américaine

Plaque Plaque
australienne de Nazca

Plaque antarctique

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ailleurs attribuée à l’impact d’une grosse météorite, de degrés celle du manteau environnant. Le modèle
tombée tout près du Yucatán. Le responsable de fournit également des scénarios décrivant la forma-
l’événement volcanique majeur associé aux traps tion et l’évolution du panache au cours du temps,
du Deccan serait le point chaud qui se trouve actuel- et sa disparition. Par exemple, en arrivant – au
lement sous l’île de la Réunion. bout de quelques millions d’années – à proximité
Par une étude systématique des épanchements de la lithosphère, dont la viscosité est très élevée,
basaltiques et des traces de points chauds, la matière du panache s’étalerait dans l’asthéno-
V. Courtillot et ses collègues ont associé de sphère et entraînerait un bombement en surface.
nombreuses grandes provinces ignées à des points La fusion partielle à la tête du panache ouvrirait
chauds actuels. Ainsi, les traps d’Éthiopie (âgés une brèche dans la lithosphère, ce qui conduirait
de 30 millions d’années) seraient reliés au point à des épanchements catastrophiques de basaltes.
chaud de l’Afar, et ceux du Groenland au point Une fois vidé de son contenu, le panache ne serait
chaud de l’Islande. plus composé que d’une petite queue pouvant
Les points chauds dus à des panaches profonds subsister encore plusieurs dizaines de millions
expliqueraient également l’ouverture de nouvelles d’années, si elle est toujours alimentée par le bas.
dorsales. La dorsale de l’Atlantique se serait ainsi
ouverte sous l’effet des points chauds actuelle- Des mesures sismologiques
ment situés sous Sainte-Hélène et Tristan da Cunha peu concluantes
dans le Sud, sous les Açores et sous l’Islande Le modèle de panache, dont il existe plusieurs
dans le Nord. Il est donc vraisemblable que l’ar- variantes (par exemple des panaches résultant
rivée tumultueuse des panaches en surface ait d’une convection de nature thermochimique),
entraîné, il y a 200 millions d’années, la disloca- semble cohérent. Reste à le confirmer. La tecto-
LES CRISTAUX D’OLIVINE tion de la Pangée en plusieurs continents. Par nique des plaques s’est imposée grâce à la sismo-
s’orientent dans la direction ailleurs, les épisodes volcaniques correspondant logie, qui a permis de délimiter avec précision
du flot de matière.
Les données sismologiques
aux traps ont fortement perturbé le climat, et on les frontières de plaques et de relier leurs divers
indiquent que leur peut associer de tels phénomènes à la plupart des types aux différents mécanismes des tremblements
orientation (traits verts, grandes extinctions biologiques qui ont ponctué de terre. Les scientifiques espéraient que, de la
d’autant plus longs que le passage d’une ère géologique à une autre. même façon, les données sismologiques étaieraient
la proportion de cristaux Entre-temps, les spécialistes de mécanique des l’hypothèse des panaches.
orientés est importante),
à peu près Nord-Sud en
fluides ont élaboré une sorte de modèle standard Au cours des années 1980, la tomographie
Afrique centrale, est de panache thermique mantellique, en se fondant sismique connut un développement spectaculaire
modifiée autour du point notamment sur des simulations numériques et en fournissant des images tridimensionnelles de
chaud de l’Afar. Ce dernier des expériences de laboratoire (voir la figure plus en plus précises de l’intérieur de la Terre.
présente par ailleurs page 49). D’après ce modèle, le panache a la forme Cette technique est fondée sur la vitesse variable
une anomalie sismique,
trahissant la présence
d’un conduit long et étroit – la queue du panache –, des ondes sismiques selon le milieu traversé. Par
de matière chaude (zones surmonté d’une grosse tête en forme de champi- exemple, dans les régions froides, la vitesse de
rouges) jusqu’à au moins gnon sous la lithosphère. Le diamètre de la propagation est supérieure à ce qu’elle est dans
600 kilomètres de queue serait d’environ 500 kilomètres dans le les régions chaudes. En analysant un très grand
profondeur. Ces résultats manteau inférieur. Dans le manteau supérieur, où nombre de sismogrammes enregistrés dans une
sont compatibles avec
une remontée profonde
la viscosité est inférieure, il serait d’une centaine gamme étendue de fréquences, tels ceux recueillis
de matière chaude sous de kilomètres seulement. À l’intérieur du panache, par les stations sismiques du réseau français (et
le point chaud de l’Afar. la température dépasserait de quelques centaines planétaire) GEOSCOPE, et grâce à des ordinateurs

Hoggar Hoggar Hoggar

Tibesti Tibesti Tibesti

Afar
Darfour Afar Darfour Darfour Afar
D’après D. Sicilia et al., 2004

100 kilomètres de profondeur 200 kilomètres de profondeur 300 kilomètres de profondeur

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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Mer Méditerranée

de plus en plus puissants, les sismologues carto-


graphient les zones de vitesse lente et celles de Afrique
Mer
vitesse rapide dans l’ensemble de la Terre, de la Rouge
surface jusqu’à son centre.
Les sismologues sont ainsi parvenus à bien
visualiser plusieurs structures géologiques, telles
que boucliers précambriens, zones de dorsales
océaniques ou plaques qui s’enfoncent dans les
zones de subduction. Ils ont même repéré
deux superpanaches de plusieurs milliers de kilo-
mètres de diamètre sous le Pacifique central et son ascension. Ensuite, tous les panaches ne LES DONNÉES SISMOLOGIQUES
l’Afrique. En revanche, ils n’ont pu clairement semblent pas identiques, et certains naissent peut- recueillies pour diverses
déceler des structures ressemblant aux panaches être à des profondeurs beaucoup moins impor- profondeurs autorisent
la reconstitution d’une carte
thermiques décrits par le modèle standard. Les tantes. Par exemple, en dessinant la carte des tridimensionnelle indiquant
raisons de cet échec sont simples : la résolution anomalies sismiques sous la dorsale médio- les zones où les ondes
latérale des techniques de tomographie sismique atlantique, dotée d’un grand nombre de points sismiques se propagent
est seulement de l’ordre de 1 000 kilomètres, chauds, avec Jeraoen Ritsema, de l’Institut de tech- lentement (en rouge) ou
alors que les structures recherchées sont de l’ordre nologie de Californie, nous avons montré en 2001 rapidement (en bleu).
Ces ondes sont interprétées
de la centaine de kilomètres, et s’étendent sur que certains points chauds ne présentent plus respectivement comme
un large domaine de profondeur (entre la surface d’anomalies visibles au-dessous de 200 kilomètres des courants de matière
et 2 900 kilomètres). et que seul celui de l’Islande exhibe des vitesses ascendants (chauds) ou
lentes (donc de la matière chaude) jusqu’à 700 kilo- descendants (froids).
D’où viennent les panaches ? mètres de profondeur. De même, d’après Michel
D’autres tentatives consistent à détecter indirec- Granet, de l’École et observatoire des sciences de
tement les panaches en étudiant leur effet sur les la Terre de Strasbourg, le volcanisme du Massif
discontinuités sismiques dans la zone de transi- central, parfois considéré comme lié à un point
tion, c’est-à-dire les profondeurs (principalement chaud, ne serait dû qu’à un «bébé panache» prenant
à 410 et à 660 kilomètres) auxquelles les propriétés son origine dans le manteau supérieur. LE RAPPORT ISOTOPIQUE
HÉLIUM 4/HÉLIUM 3 est
minéralogiques changent brutalement (voir La Jusqu’à aujourd’hui, les sismologues ont surtout l’un des principaux
zone de transition : couche clef du manteau, par délimité des zones correspondant grossièrement à arguments en faveur
É. Debayle et Y. Ricard, page 74). Une anomalie des courants mantelliques de matière chaude (ascen- des panaches profonds.
thermique associée à un panache a tendance à dante) ou froide (descendante). L’orientation des Ce rapport est beaucoup
élever ou à abaisser les discontinuités sismiques, cristaux – principalement l’olivine, minéral silicaté plus variable et a
des valeurs plus faibles
selon les propriétés minéralogiques du manteau le plus abondant dans le manteau supérieur – permet dans les basaltes d’îles
terrestre à ce niveau. Par exemple, le passage de progresser en visualisant la direction de ces océaniques, comparé
d’un panache de matière chaude à travers la zone courants. L’olivine est un minéral anisotrope, où à celui des basaltes
de transition tend à amincir cette région, tandis la vitesse des ondes sismiques varie selon la direc- de dorsales océaniques.
que la présence d’une plaque plongeante froide tion de propagation. La variation est de 20 pour Ces caractéristiques
s’expliquent si les basaltes
l’épaissit. En 1993, Henri-Claude Nataf, alors à cent entre l’axe dit rapide et l’axe lent. Or, dans les des îles océaniques
l’École normale supérieure, à Paris, et le Canadien années 1970, on s’est rendu compte que l’olivine proviennent des grandes
John VanDecar détectèrent une telle déflexion des tend à orienter son axe rapide parallèlement à la profondeurs de la Terre.
discontinuités sismiques sous le point chaud de
Bowie, au large des côtes canadiennes. Toutefois,
une étude sismologique publiée en 1999 par 60
Sébastien Chevrot, alors à l’Institut de physique Basaltes d’îles océaniques
du globe de Paris, et ses collègues n’a pas révélé 40
d’amincissement systématique de la zone de tran-
Nombre d’échantillons

sition sous les points chauds. 20


Des expériences faisant appel à des réseaux
denses de stations sismiques sont également menées
en Islande, en France (dans le Massif central) et
D’après M. Moreira et C. Allègre, 2000

aux États-Unis, dans la région de Yellowstone. 150 Basaltes de dorsales océaniques


Là encore, les résultats sont mitigés et n’appor-
tent pas d’éléments concluants sur les profondeurs 100
supérieures à 400 kilomètres. Pourquoi ces
50
déboires ? Tout d’abord, le conduit n’est pas forcé-
ment vertical, car les courants de matière dans le
manteau peuvent dévier le panache au cours de 50 000 150 000 Rapport hélium 4/hélium 3

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débuts. Néanmoins, elle apporte déjà des éléments


de réponse sur la façon dont interagissent les
panaches mantelliques et le manteau supérieur,
et montre, aussi bien à l’échelle globale que régio-
nale, que l’origine des points chauds volcaniques
ne se trouve pas toujours à la même profondeur.
Afin d’expliquer toutes ces observations sismo-
logiques souvent contradictoires, les géologues
ont été contraints de compliquer le modèle des
Craton panaches mantelliques. Il en résulte une certaine
Plaque confusion. Aussi, V. Courtillot et ses collègues,
océanique
reprenant tout un ensemble de données dispa-
Courant
de matière chaude rates, ont proposé en 2003 une classification des
panaches afin de séparer les vrais panaches mantel-
liques – ceux issus de la limite noyau-manteau –
des « usurpateurs » qui proviennent de profon-
deurs plus faibles. Ceux-ci naîtraient d’instabi-
Courant lités de couches limites thermiques situées dans
de matière froide
la zone de transition (entre 410 et 660 kilomètres
de profondeur) ou juste sous la lithosphère.
Hélène Fournié

Sous l’impulsion de Don Anderson, de l’Institut


de technologie de Californie, une autre école se
fait jour, qui remet radicalement en cause l’exis-
UN MÉCANISME DE direction principale du flot de matière. En carto- tence même des panaches. Pour ce géophysicien,
CONVECTION SECONDAIRE graphiant l’orientation des axes rapides des miné- les panaches mantelliques originaires de la limite
se produisant au bord raux, obtenue en mesurant l’anisotropie sismique, noyau-manteau ne sont qu’une vue de l’esprit et
des cratons continentaux,
des boucliers de croûte
on peut donc visualiser les mouvements de matière la dynamique de la Terre est essentiellement
terrestre, expliquerait à grande échelle. régie par la tectonique des plaques. Le débat lancé
certains points chauds, tels par D. Anderson et ses adeptes, s’il est parfois
ceux associés aux îles du L’olivine indique la direction animé, a le mérite d’affûter les arguments des
Cap-Vert ou de Sainte-Hélène. Par des modélisations numériques, Édouard uns et des autres. Ces contestataires remettent
D’après ce scénario, défendu
par des détracteurs
Kaminski et Neil Ribe, de l’Institut de physique du en question chacune des observations qui ont
des panaches profonds, globe de Paris, ont montré en 2002 que les courants permis de bâtir le modèle de panaches issus de la
le bord du craton, froid, de matière mantellique – et donc l’anisotropie limite noyau-manteau. Passons en revue leurs prin-
refroidirait la matière à sismique associée – sont fortement perturbés par cipales objections.
sa proximité. Le courant la présence d’un panache, même à grande distance D’abord, ils préparent que le référentiel défini
descendant ainsi induit
entraînerait une remontée
de celui-ci. Cette observation fournit un moyen par les panaches n’est pas absolu, dans la mesure
de matière chaude quelques indirect de détecter les panaches. Dans le cadre d’un où les différents points chauds se déplacent les
centaines de kilomètres plus programme de recherche de l’INSU (Institut du uns par rapport aux autres à des vitesses de
loin, faisant apparaître CNRS pour les sciences de l’Univers), la réparti- l’ordre de deux, voire quatre centimètres par an.
un point chaud. tion de l’anisotropie autour du point chaud de l’Afar Ces vitesses, soulignent-ils, sont du même ordre
a été cartographiée en 2000, grâce à l’installation de grandeur que la vitesse des plaques lentes.
en Éthiopie et au Yémen d’un réseau de stations L’immobilité relative des points chauds serait donc
sismiques temporaires. Alors que les directions d’ani- une hypothèse injustifiée.
sotropie sont à peu près Nord-Sud en Afrique Pourquoi alors l’âge des îles volcaniques
centrale, elles sont déviées autour de l’Afar, ce qui augmente-t-il le long de la chaîne hawaiienne? Selon
indiquerait une zone anormale, par ailleurs carac- ces géologues, cette chaîne volcanique résulterait de
térisée par des vitesses très lentes, jusqu’à au moins l’ouverture progressive d’une fissure dans la litho-
600 kilomètres de profondeur. À l’inverse, les autres sphère, sous l’effet de forces internes à la plaque
points chauds africains du Darfour, du Tibesti et Pacifique. D’autres points chauds, qui ne peuvent
du Hoggar ne trahissent des vitesses lentes que être expliqués de cette façon, seraient dus à un méca-
jusqu’à 200 kilomètres de profondeur (voir les figures nisme de convection secondaire agissant à la fron-
pages 50 et 51, en haut). L’Afar serait-il donc le tière des cratons (des boucliers de croûte terrestre,
seul point chaud africain à l’aplomb d’un panache plus épais et plus légers que les plaques océa-
profond ? Pour y répondre, nous devrons affiner niques, formés depuis plusieurs centaines de millions
nos méthodes de mesure. d’années). Au bord d’un craton, qui est froid, la
La détermination de l’orientation des miné- matière mantellique subirait un mouvement descen-
raux à l’intérieur de la Terre en est encore à ses dant de convection thermique, ce qui entraînerait

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DE NOUVELLES MÉTHODES DE TOMOGRAPHIE SISMIQUE, qui s’efforcent de mieux prendre modèles. Cet échec serait dû à une
en compte les variations d’amplitude des ondes sismiques – et pas uniquement leurs mauvaise estimation des para-
temps de parcours – sont développées à l’Université de Princeton. Leur fiabilité
mètres physiques utilisés
est encore discutée, mais les premiers résultats plaident pour l’existence
de plusieurs panaches profonds, dont un sous les îles de Hawaii.
Hawaii (conductivité thermique,
influence de la pression, etc.) :
l’évacuation de la chaleur interne
Niveau de la mer

li
des remontées de matière chaude par la Terre aurait été surestimée,

tel
on
R. M
plus loin, à plusieurs centaines de et la convection thermique
kilomètres des côtes (voir la figure serait moins turbulente qu’on
page 52). Les îles Canaries et du ne le pensait.
Cap-Vert, dans l’Atlantique Ainsi, les opposants à la théorie
Nord, de Tristan da Cunha et de 300 km des panaches mantelliques ne
Sainte-Hélène, dans l’Atlantique Sud, manquent pas d’arguments et propo-
résulteraient d’un tel scénario, qui est sent des explications alternatives
cependant peu compatible avec les faisant appel à la seule tectonique
données géochimiques. des plaques. Néanmoins, l’idée des
Autre argument en défaveur panaches profonds ne doit pas être
des panaches: la température dans 650 km rejetée à la légère, car il existe indé-
la région des points chauds ne semble pas niablement des observations robustes qui
plus élevée que dans le reste du manteau. l’étayent. Mais le modèle standard
Carol Stein, de l’Université de de panaches est probablement trop
l’Illinois, et Seth Stein, de simpliste, voire faux. Il existerait
l’Université Northwestern, ont plutôt divers types de panaches, issus
effectué des mesures de flux de 1 000 km de profondeurs différentes. Le reste ne
chaleur, mais n’ont détecté aucune serait qu’une question de séman-
anomalie thermique autour du tique, le mot panache s’appliquant
point chaud de l’Islande. Les à des objets géologiques différents.
points chauds, pas si chauds que 1 450 km Pour que le débat sur les panaches
cela, seraient au mieux « humides » : mantelliques progresse vraiment, de
la surproduction de magma résulte- nouvelles données et observations
rait simplement de leur teneur sont nécessaires. Par exemple, on
en eau, supérieure à la moyenne. espère des images plus fiables des struc-
Il pourrait en être de même pour 1 900 km tures sismiques sous les points chauds grâce
les grandes provinces ignées. à de nouvelles méthodes tomogra-
phiques développées par Raffaela
livres Les panaches Montelli et ses collègues à l’Université
• D. SICILIA, Tomographie
anisotrope du manteau supérieur remis en question 2 350 km de Princeton (voir la figure ci-contre). Par
sur la corne de l’Afrique, thèse Par ailleurs, selon D. Anderson, les ailleurs, l’exploration des autres planètes tellu-
de doctorat, IPGP, Paris, 2003.
données géochimiques sur le rapport riques, telle Mars, aiderait à comprendre
articles hélium 4/hélium 3 ne permettent comment naissent des volcans en l’ab-
• C. WOLFE et al., Mantle shear- pas de conclure que l’origine des sence de tectonique des plaques.
2 800 km
wave velocity structure beneath points chauds est plus profonde que Sur Terre, des expériences de grande
the Hawaiian hotspot, in Science,
vol. 326, pp. 1388-1390, 2009.
celle des dorsales océaniques. Les diffé- ampleur sont indispensables, mais elles ne sont
• R. MONTELLI et al., A catalogue
rences statistiques constatées entre les rapports pas à la portée d’un seul pays. Plusieurs projets
of deep mantle plumes : new isotopiques des basaltes d’îles océaniques et ceux sont en cours dans le Pacifique, afin de déterminer
results from finite-frequency des basaltes de dorsales océaniques ne seraient la structure détaillée du manteau sous les points
tomography, in Geophys.
Geosyst., vol. 7, Q11007, 2006.
dues qu’à un échantillonnage imparfait des deux chauds océaniques. L’un deux, au niveau d’Hawaii,
• V. COURTILLOT et al., Three
types de basaltes. Cet argument se fonde notam- utilise des stations sismologiques sous-marines,
distinct types of hotspots in the ment sur la découverte, grâce à l’exploration systé- ce qui permet d’augmenter la résolution : en
Earth’s mantle, in Earth Planet matique du fond des océans, de centaines de monts décembre 2009, les géologues ont ainsi annoncé
Science Letters, vol. 205,
pp. 295-308, 2003.
sous-marins de petite taille et ayant des rapports la détection de matière chaude jusqu’à 1 500 kilo-
• D. L. ANDERSON, Top-down
isotopiques anormaux, parfois voisins de ceux des mètres de profondeur, mais ces résultats, contro-
tectonics ?, in Science, vol. 293, basaltes d’îles océaniques, et dont l’origine est vrai- versés, résultent sans doute d’un artefact dans le
pp. 2016-2018, 2001. semblablement peu profonde. traitement des données. Nous aimerions mener
Dernière objection que nous mentionnerons: un projet similaire à la Réunion. La recherche
internet les opposants aux panaches soulignent que les géophy- des panaches mantelliques profonds est ainsi un
• Site consacré au débat sur la
théorie des panaches : siciens de la convection n’arrivent pas à reproduire défi à la fois scientifique et technologique, une
http://www.mantleplumes.org correctement la tectonique des plaques avec leurs quête du Graal des géologues. ■

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Fondamental
Sous-thème
John TARDUNO

La mobilité
des points chauds
Les géophysiciens ont longtemps pensé que les points chauds
étaient fixes. En fait, ces remontées de matériau
venu des profondeurs de la planète qui donnent naissance
aux chaînes d’îles volcaniques se déplaceraient.

O
John TARDUNO ù était passé le cône ? Après avoir remplacé volcan, depuis longtemps éteint, s’est affaissé
est professeur de la tête de forage, nous venions de replonger au point qu’il émerge à peine, en passant par
géophysique au Laboratoire la tige vers le fond de l’océan, un kilomètre Maui, Oahu et Kauai. Au-delà, la ligne fait un
de paléomagnétisme et demi sous le bateau. Agglutinés dans la salle angle et continue vers le Nord le long des
de l’Université de Rochester, de contrôle, nous scrutions les images de la caméra monts sous-marins de l’Empereur, jusqu’à la
dans l’État de New York.
fixée à l’extrémité de la tige, cherchant le cône pointe des îles Aléoutiennes.
déposé pour marquer l’emplacement du trou L’explication classique de ce motif est que les
que nous étions en train de forer. L’équipe s’était îles témoignent du mouvement de la plaque paci-
L’ESSENTIEL livrée à cet exercice maintes fois, mais ce jour-là, fique au-dessus d’un « point chaud » fixe, c’est-à-
le cône restait introuvable. Notre repère avait-il dire d’un panache de magma s’élevant depuis les
➥ Les chapelets d’îles
océaniques, tels Hawaii,
bougé ? Nous avons fini par comprendre que les profondeurs du manteau terrestre (voir Panaches
se forment par défilement courants océaniques l’avaient emporté, et nous chauds : mythe ou réalité ?, par J.-P. Montagner,
de la plaque tectonique avons réussi à retrouver notre forage. De façon page 46). On peut se représenter ce point chaud
qui les porte au-dessus ironique, cette situation était similaire à l’hypo- comme une bougie située à l’intérieur de la Terre
d’un point chaud. thèse géologique que nous étions précisément et dont la flamme brûlerait la croûte, faisant
➥ L’inclinaison du champ en train d’étudier: les points chauds qui semblaient remonter vers la surface de la lave qui donne
magnétique fossile être des repères fixes sur des plaques tectoniques naissance à une île volcanique. À mesure que la
sur ces îles permet de en mouvement se déplaceraient eux aussi. plaque se déplace au-dessus du point chaud, l’île
reconstituer leur latitude Nous étions dans l’océan Pacifique Nord- s’en éloigne et cesse de grandir, tandis qu’une autre
de formation. Or celle-ci Ouest pour prélever des carottes dans des volcans apparaît, puis se déplace, et ainsi de suite. Le point
n’est pas fixe. sous-marins éteints, les « guyots » (ou monts sous- chaud combiné à la tectonique des plaques produit
➥ On en déduit marins) de l’Empereur, qui forment l’extrémité des îles « à la chaîne ».
que les points chauds Nord des îles Hawaii. Le motif que forme la
bougent. Plusieurs chaîne Hawaii-Empereur est – avec les formes Des bougies supposées
explications, fondées de l’Amérique du Sud et de l’Afrique qui s’épou- immobiles et qui bougent
sur leur enracinement sent parfaitement – un des signes évidents de la Dans ce schéma, le point chaud hawaiien est resté
plus ou moins profond tectonique des plaques (la théorie selon laquelle fixe à une latitude d’environ 19 degrés Nord, tandis
dans le manteau ou sur la surface de notre planète est une mosaïque de que la plaque pacifique se décalait vers le Nord-
la dynamique de celui-ci,
plaques rocheuses en mouvement qui s’imbri- Ouest à raison d’une dizaine de centimètres par
sont en concurrence.
quent les unes dans les autres). Non seulement an. Le virage dans la chaîne volcanique indique-
➥ Les implications les volcans et les monts sous-marins sont alignés rait que la direction de la plaque a changé de façon
en science de la Terre sur quelque 3 500 kilomètres au milieu du soudaine, il y a environ 47 millions d’années.
sont nombreuses, car
Pacifique, mais ils sont de plus en plus anciens Outre qu’elle rend compte de l’évolution de
les points chauds étaient
à mesure qu’on remonte vers le Nord-Ouest de Hawaii et d’autres chaînes d’îles, l’hypothèse de
souvent utilisés comme
repères fixes.
la chaîne, de la Grande-Île, qui continue à la fixité des points chauds a fourni un ensemble
s’agrandir, jusqu’à l’atoll de Midway, dont le de repères précieux, qui ont permis aux géologues

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de reconstituer les mouvements des plaques et LES VOLCANS HAWAIIENS


de déterminer le lieu d’origine d’échantillons géolo- sont alimentés par un point
giques, telles les carottes de sédiments utilisées chaud, le sommet d’un
pour reconstituer le climat passé ou les roches panache de roche fondue qui
s’élève à travers le manteau
servant à évaluer le mouvement de la croûte par terrestre. Ce point chaud a
rapport à l’axe de rotation de la planète. donné naissance à une
Ce fut dont l’étonnement lorsque nous avons chaîne d’îles et de volcans
mis en évidence que les points chauds ne sont en engloutis qui court sur plus
réalité pas fixes. Comme notre cône de repérage, de 3 500 kilomètres dans
l’océan Pacifique.
ils se sont déplacés avec le temps. Et comme nous,
les géophysiciens doivent désormais comprendre
pourquoi les points chauds dérivent, et développer
une nouvelle façon de les repérer. Mais voyons
d’abord comment nous sommes parvenus à
cette conclusion.

Fertiles fossiles…
L’enregistrement du mouvement des plaques dans
l’aimantation fossile des roches a été l’un des prin-
cipaux indices pour étayer la théorie de la tecto-
nique des plaques dans les années 1960, et préciser
notre compréhension des points chauds. Lorsque
la lave se refroidit, les minéraux magnétiques qu’elle
contient, principalement la magnétite et la tita-
nomagnétite, cristallisent. Ces minuscules barreaux
aimantés se figent dans la direction du champ
magnétique qui règne à un moment et en un
lieu précis de la surface du globe. Comme le champ
magnétique terrestre varie à la fois dans le temps
et dans l’espace, la magnétisation des roches
nous révèle comment les plaques bougent, et ce
de deux façons.
Tout d’abord, les géologues peuvent étudier
la variation dans le temps. À intervalles régu-
liers, la polarité du champ magnétique s’inverse,
les pôles magnétiques Nord et Sud échangent leurs
places (voir La Terre déboussolée, par J. Aubert,
G. Hulot et Y. Gallet, page 24). Quel est l’im-
pact sur les roches qui se forment au niveau des
dorsales océaniques ? Quand la lave émerge de la
dorsale et se refroidit au contact de l’eau, la magné-
tisation de ses minéraux s’aligne comme de la
limaille de fer pointant par exemple vers le
Nord. Le mouvement des plaques emporte ensuite
ces roches loin de la dorsale. Après quelques
centaines de milliers d’années, la polarité s’inverse,
et les roches qui se forment après coup sont magné-
tisées dans l’autre sens. Celles-ci sont à leur tour
emportées loin de la dorsale, puis la polarité du
champ magnétique retrouve son sens initial, et
le cycle continue. La croûte océanique est ainsi
zébrée de bandes où les minéraux magnétiques
pointent alternativement vers le Nord et vers le
Getty Images/Rene Frederick

Sud. Les géologues estiment l’âge de ces bandes


en les confrontant à la chronologie des inver-
sions de polarité, établie par ailleurs. Ils en
déduisent alors la direction et la vitesse d’une
plaque par rapport à une plaque adjacente.

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L’EXPLICATION CLASSIQUE DE L’ORIGINE DE LA CHAÎNE HAWAIIENNE


elon l’hypothèse en vigueur jusqu’à présent, la chaîne
S constituée par les îles Hawaii et les monts sous-marins
de l’Empereur (ci-contre) s’est formée à mesure que la
Îles
Aléoutiennes
Alaska

Russie
plaque pacifique passait au-dessus d’un point chaud fixe.
La lave éjectée a formé une île, puis le mouvement de la
plaque a emporté cette île vers le Nord-Ouest, une autre île Detroit, formé il y a 81 à 75 millions d’années (mA)
s’est formée à la place de la première, et ainsi de suite (ci-
dessous). Le coude que forme la chaîne était attribué à un Suiko, 61 mA
changement de direction de la plaque.
Nintoku, 56 mA Guyots de l’Empereur
Divers résultats indiquent que ce scénario est incomplet. Prévision fondée (volcans éteints
En particulier, la géométrie de la chaîne ne correspond pas sur les points chauds engloutis)
à celle prédite par l’étude des points chauds des bassins indo-atlantiques
Îles hawaiiennes
des océans Indien et Atlantique (en pointillés). Koko, 49-50 mA
Daikakuji, 47 mA

Midway, 28 mA
Necker, 10 mA
PACIFIQUE Kauai, 5 mA
Hawaii, récent
Plaque pacifique

Kevin Hand
Point
chaud

La seconde technique exploite le fait que la proviennent ainsi de zones dont les données
direction du champ magnétique terrestre a deux sismiques garantissent qu’elles sont horizontales.
composantes : la déclinaison et l’inclinaison. Seules quelques-unes de ces zones ont fait l’objet
Une boussole, en pointant dans la direction du de forages profonds. Une autre méthode consiste
Nord, matérialise la déclinaison. Cependant, en à remorquer un magnétomètre et à mesurer à
regardant l’aiguille de près, on s’aperçoit qu’elle distance l’aimantation du fond océanique.
est légèrement décalée par rapport à l’horizontale. Cependant, ces mesures ne reflètent pas seule-
Comme l’a démontré Neil Opdyke, de l’Université ment l’aimantation existant lors de la forma-
de Floride, à la fin des années 1960, l’inclinaison tion de la roche, mais aussi celle provenant de
est directement reliée à la latitude (voir l’encadré la réorientation spontanée d’une partie des
page ci-contre). La mesure de l’inclinaison de l’ai- domaines magnétiques au sein des cristaux sur
mantation d’une roche révèle ainsi la latitude de des échelles de temps géologiques, ainsi que la
son lieu de formation, et donc la distance minimum direction du champ magnétique terrestre actuel.
que la plaque a parcourue depuis. En revanche, Les relevés des magnétomètres doivent être
la longitude est inconnue. calibrés par rapport à des roches directement
Ces méthodes ne sont pas triviales. En réalité, échantillonnées.
le champ magnétique de la Terre ne pointe pas
exactement dans la direction Nord-Sud en Une grande latitude
tout point du globe. Les lignes de champ forment dans la position du point fixe
un motif plus complexe, qui refléterait l’écou- La première indication laissant penser que le point
lement du fer liquide dans le noyau de la planète. chaud de Hawaii n’est pas fixe date du début des
Mais si l’on regarde la direction moyenne sur années 1970. Elle était issue d’études dirigées
plusieurs millénaires, ces déviations s’annu- par Tanya Atwater et Peter Molnar, de l’Institut
lent. Ainsi, on peut compenser la complexité du de technologie du Massachusetts. Ils ont étudié
champ magnétique en analysant un vaste échan- le mouvement des plaques par deux approches :
tillon de roches représentant un intervalle de les zébrures du fond océanique et les chapelets
temps suffisamment grand. Peu d’îles abritent d’îles. Au niveau d’une dorsale océanique sépa-
encore des roches très anciennes, si bien que rant deux plaques, les mouvements entraînent la
les géologues doivent forer le plancher océanique création d’une série de zébrures du plancher océa-
pour les récolter. nique, et si un point chaud est présent sous chacune
Ce procédé se heurte à plusieurs difficultés. des plaques, deux chaînes d’îles parallèles sont
La croûte océanique est parfois inclinée, ce qui engendrées. Connaissant le mouvement des plaques
peut être interprété à tort comme une inclinaison indiqué par les zébrures, on peut prédire la
magnétique. Les meilleurs échantillons rocheux trajectoire d’une chaîne d’îles sur une des plaques

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en examinant la trajectoire de la chaîne corres-


pondante sur l’autre plaque.
Or T. Atwater et P. Molnar ont montré que
les prédictions relatives à plusieurs traces de
points chauds ne correspondent pas aux volcans
réellement observés. Cela suggère que les points
chauds ont bougé. Depuis, la technique a été

John Tarduno
perfectionnée par Joann Stock, de l’Institut de
technologie de Californie, et ses collègues,
avec des résultats semblables. Les prédictions
concernant la chaîne Hawaii-Empereur, fondées La seule façon de trancher était de retourner UN CÔNE DE REPÉRAGE
sur les points chauds de l’océan Atlantique (la aux échantillons rocheux. En 1995, avec Rory est déposé sur le fond
plaque atlantique rencontre la plaque paci- Cottrell, de l’Université de Rochester, nous avons de l’océan (ici à travers
l’ouverture dans la coque
fique au niveau de la côte Ouest de l’Amérique décidé d’explorer cette piste. Nous avons examiné du JOIDES Resolution) pour
du Nord), sont en bon accord avec la position des carottes de sédiments et des roches prélevées faciliter le positionnement
de la partie la plus récente de la chaîne, formée sur plusieurs décennies dans les archives du du tube de forage.
au cours des 30 derniers millions d’années, mais programme de forage océanique ODP à l’Université
elles s’en écartent lorsqu’on remonte plus en Texas A&M. La carotte la plus prometteuse avait
arrière. Il y a quelque 60 millions d’années, le été récoltée en 1992 dans le guyot de l’Empereur
décalage est très grand. nommé Detroit (voir l’encadré page ci-contre),
formé il y a 81 à 75 millions d’années. Les
Une histoire incomplète roches, de type basaltique, semblables à celles
Cependant, ces conclusions n’ont dans l’ensemble qui se créent sur la grande île de Hawaii aujour-
pas convaincu les géologues. D’autres effets d’hui, portent le type de signal magnétique le
pouvaient expliquer le désaccord entre les deux mieux compris. Cette carotte n’avait pas retenu
ensembles de données. Les bassins du Pacifique l’attention, car on estimait qu’elle était trop courte
et de l’Atlantique sont constitués de plaques qui pour fournir des mesures précises de l’incli-
jouxtent le continent antarctique, lui-même naison magnétique.
constitué d’au moins deux plaques. Ces plaques Une nouvelle analyse a apporté des conclu-
pourraient tourner comme des engrenages, ce qui sions différentes. Nous voulions supprimer les
modifierait le lien entre les caractéristiques géogra- effets de l’aimantation induite et de la réorienta-
phiques de l’Atlantique et celles du Pacifique. tion spontanée des minéraux afin d’identifier l’ai-
Toutefois, une grande partie de l’histoire géolo- mantation d’origine de la roche. Pour ce faire,
gique de l’Antarctique, enfouie sous d’épaisses nous avons mesuré les échantillons dans un magné-
calottes glaciaires, demeure un mystère. Cette tomètre SQUID (pour superconducting quantum
incertitude empêche les géologues de reconstituer interference device, ou magnétomètre supracon-
de façon complète le mouvement des plaques. ducteur à interférences quantiques). Ce type de

CE QUE RÉVÈLE L’AIMANTATION DES ROCHES


’aimantation des roches a joué un rôle clef dans la compréhen- Ligne de champ
L sion de l’évolution de la chaîne hawaiienne. Quand la lave se soli-
magnétique
difie, certains minéraux se figent dans une orientation correspondant
à la direction du champ magnétique terrestre au lieu concerné. Or
l’inclinaison du champ magnétique par rapport à l’horizon- 90°
tale dépend de la latitude. Ainsi, à l’équateur, les miné-
45°
raux s’alignent parallèlement à la surface du globe ;
aux pôles magnétiques, ils s’alignent perpendicu-
lairement à la surface, et selon des angles inter-
médiaires aux latitudes moyennes (flèches
blanches ci-contre). Lorsqu’une roche est déplacée,

elle conserve son inclinaison magnétique d’ori-
gine. Si la chaîne hawaiienne s’était formée à
mesure du passage d’une plaque au-dessus
d’un point chaud fixe, donc à une latitude constante,
l’inclinaison magnétique des roches de tous les
monts de la chaîne devrait être identique à celle des
Kevin Hand

roches de Hawaii. Ce n’est pas le cas.

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magnétomètre permet de mesurer des champs nous a conduits sur le site de trois des guyots de
magnétiques de l’ordre de 10–14 tesla (par compa- l’Empereur : Detroit, Nintoku et Koko.
raison, la valeur moyenne du champ magné- Avant de forer, nous nous sommes assurés
tique terrestre est de l’ordre de 5 ⫻ 10–5 tesla). par des relevés sismiques que les couches de lave
La carotte était juste assez longue pour fournir des étaient horizontales, afin d’éliminer une source
mesures signifiantes de l’inclinaison magné- d’erreur potentielle sur l’inclinaison magné-
tique, et donc de la latitude à laquelle les miné- tique. Une fois les échantillons remontés, nous les
raux s’étaient formés : 36 degrés Nord. avons analysés. Pour estimer leur âge, nous
Nous avons comparé ce résultat à une étude avons examiné les microfossiles présents dans
réalisée en 1980 par Masaru Kono, de l’Institut des sédiments intercalés ou mélangés aux couches
de technologie de Tokyo, à l’aide du prédéces- de lave. Nous avons évalué l’aimantation de la
seur du programme ODP, le Deep Sea Drilling roche sur place, dans le laboratoire du navire.
Project. Des échantillons prélevés sur le mont sous- Plusieurs analyses complémentaires (dont des data-
marin Suiko, situé dans la chaîne de l’Empereur tions par isotopes) dans des laboratoires à terre
et vieux de 61 millions d’années, indiquaient ont été nécessaires pour confirmer nos résultats,
que celui-ci s’est formé à une latitude de 27 degrés mais le tableau se dessinait déjà clairement quand
Nord. Or, si le point chaud hawaiien, aujourd’hui nous sommes rentrés au port de Yokohama.
situé à une latitude de 19 degrés Nord, était fixe,
les monts sous-marins Detroit et Suiko auraient Un point chaud pas si fixe
dû se former tous deux à cette latitude. Ces Le point chaud s’est déplacé de façon rapide vers
écarts de latitude suggèrent ainsi que le point le Sud. Nous avons estimé sa vitesse à plus de
chaud à l’origine des monts sous-marins de quatre centimètres par an pour la période allant
l’Empereur se déplace. Nos collègues ont néan- de 81 à 47 millions d’années. Le fait que nous
moins reçu ces résultats avec une certaine indif- n’ayons trouvé aucun débris de coraux sur les
férence. Nos milliers de mesures en laboratoire monts Detroit et Nintoku, et très peu sur le mont
se résumaient à deux points sur une courbe, et il Koko, corrobore ce résultat. En effet, si ces îles
en fallait plus pour remettre en cause l’explication s’étaient formées à la latitude tropicale de Hawaii,
de la formation de la chaîne hawaiienne par le seul des récifs coralliens se seraient formés autour d’elles.
mouvement des plaques. Les implications de ce résultat bouleversent
En 1997, avec R. Cottrell, nous avons orga- de nombreux domaines des sciences de la Terre.
nisé une nouvelle expédition de forages océaniques. Par exemple, un autre indicateur géologique de
Nous avons sélectionné des sites avec l’aide de la latitude est le type de sédiments déposés sur
David Scholl, de l’Université de Stanford, et invité le fond océanique. Près de l’équateur, les sédi-
Bernhard Steinberger, de l’Université de Harvard, ments sont riches en coquilles formées de carbo-
qui avait modélisé l’écoulement du manteau, à nate de calcium, en raison de la forte produc-
se joindre à nous. Nous avons embarqué à bord tion biologique de cette région. En dehors de la
du JOIDES Resolution durant l’été 2001 pour une zone équatoriale, les sédiments sont plus pauvres
expédition de deux mois – baptisée Leg 197 – qui en carbonate. Or les carottes prélevées dans l’océan

LE SCÉNARIO DU POINT CHAUD MOBILE


’analyse de l’aimantation des roches
L montre que les monts sous-marins de
ANCIENNE HYPOTHÈSE
80 millions
NOUVELLE HYPOTHÈSE

la chaîne Hawaii-Empereur se sont formés d’années


à des latitudes de plus en plus basses au fil
du temps (de 35 degrés Nord pour Detroit NO
N S
à environ 22 degrés Nord pour Koko).
Auparavant, on supposait que le point chaud
50 millions
de Hawaii était resté fixe pendant que la d’années
plaque pacifique coulissait par-dessus
(à gauche). Selon le nouveau scénario envi- NO
N S
sagé, le point chaud a lui aussi migré (à droite),
se déplaçant vers le Sud (l’épaisseur des
45 millions
flèches représente les vitesses relatives). d’années

Mouvement de la plaque
NO NO S
Kevin Hand

Mouvement du point chaud

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LE MANTEAU

LE PANACHE EMPORTÉ PAR LE VENT DU MANTEAU


a découverte de la mobilité des points ANCIENNE HYPOTHÈSE
L chauds soulève des questions sur leur
NOUVELLE HYPOTHÈSE
Point
nature. Ils sont en général vus comme les chaud
extrémités de panaches mantelliques qui
Croûte
naissent en profondeur, près de la frontière
entre le noyau liquide de la Terre et le manteau Manteau
rocheux qui le recouvre. Dans l’ancienne repré- supérieur
sentation (à gauche), les panaches restent Manteau
fixes par rapport à leur base profonde. Pour inférieur
expliquer la mobilité des points chauds, une
nouvelle hypothèse stipule que la colonne du Noyau liquide
panache est déstabilisée par la convection

Kevin Hand
au sein du manteau (à droite). La base pour- Graine du noyau
rait elle aussi se déplacer.

Pacifique datant de moins de 50 millions d’an- Dans les années 1980, les géologues recons-
nées sont plus pauvres en carbonate qu’attendu tituaient le mouvement des plaques et déter-
si les points chauds étaient fixes. Josep Pares et minaient la migration polaire en se fondant
Ted Moore, de l’Université du Michigan, à sur l’hypothèse de la fixité des points chauds.
Ann Arbor, ont récemment montré que ce Selon les données, l’axe de rotation terrestre avait
paradoxe serait levé en postulant une dérive du pu basculer de 20 degrés au cours des
point chaud hawaiien vers le Sud. 130 derniers millions d’années. Nos résultats
Peut-être doit-on aussi réécrire les manuels jettent un doute sur cette affirmation : ce sont
de géologie en ce qui concerne l’Amérique du les points chauds, et non les pôles, qui ont bougé.
Nord. On sait depuis longtemps qu’une grande Les points chauds seraient donc un mauvais
partie de l’Ouest américain ne s’est pas formée à repère du mouvement des plaques et de la migra-
son emplacement actuel. Ces masses terrestres ont tion des pôles.
été poussées par des plaques disparues qui consti- Enfin, la mobilité des points chauds remet en
tuaient autrefois le bassin de l’océan Pacifique. cause notre compréhension du manteau terrestre.
Les interactions des plaques océaniques et des Par exemple, un point chaud pourrait toujours
plaques continentales ont aussi conduit à la forma- être enraciné dans le manteau profond, mais sa
tion des montagnes Rocheuses. Mais ce scénario base bougerait, et le panache serait courbé par
a été écrit en supposant qu’Hawaii était un point l’écoulement relatif du manteau (voir l’encadré
de référence fixe. Si ce point chaud se déplace, ci-dessus). De façon plus radicale, Don Anderson,
l’histoire de la formation de l’Amérique du de l’Institut de technologie de Californie, a imaginé
Nord est à revoir. que les points chauds ne seraient pas ancrés
dans le manteau profond, mais qu’il s’agirait plutôt
Quand la Terre bascule de phénomènes peu profonds, émergeant des
À plus grande échelle, le mouvement des points couches supérieures du manteau ou des couches
chauds modifie nos conceptions sur la « migra- inférieures de la croûte terrestre. D’autres pensent
tion polaire ». Précisons que ce ne sont pas les qu’il existe des panaches de toutes formes et de
pôles qui se déplacent à proprement parler par toutes tailles, trouvant leurs origines dans diffé-
rapport au reste des plaques, mais la Terre rentes couches de la planète.
solide dans son ensemble – masses terrestres et Aussi perturbante que soit la découverte de
fond des océans – qui bascule par rapport à la mobilité des points chauds, toute la compré-
l’axe de rotation de la planète. La plongée des hension actuelle de la géologie ne doit pas être
plaques tectoniques pourrait perturber la distri- remise en cause. La remarquable progression de
bution de masse de la Terre, et entraîner un désé- la chaîne Hawaii-Empereur et le volume de magma
quilibre, comme lorsque des vêtements s’agglu- éjecté montrent que le point chaud de Hawaii articles
tinent en boule dans un sèche-linge. En réaction, reste très proche de l’ancien modèle. Mais plutôt • J. TARDUNO et al., The Emperor
seamounts : southward motion
l’axe de rotation terrestre basculerait. Dans un que d’être fixé dans le manteau profond, ce of the hawaiian hotspot plume
cas extrême, on peut imaginer que la France point chaud a une mobilité inattendue. Une vision in Earth’s mantle, in Science,
deviendrait une région tropicale ! Stricto sensu, simple a cédé la place à une autre plus complexe. vol. 301, pp. 1064-1069, 2003.
ce processus est différent de la tectonique des Sous-estimés jusqu’à présent, les mouvements • J. STOCK, Geophysics : hotspots
come unstuck, in Science,
plaques, car les positions relatives des plaques au sein du manteau méritent à présent qu’on s’y vol. 301, pp. 1059-1060,
entre elles resteraient inchangées. intéresse de plus près. ■ 22 août 2003.

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La Terre
électrique
Des courants électriques circulent dans le manteau terrestre.
Ils génèrent un champ électromagnétique fluctuant, grâce auquel
on établit une image des profondeurs de la planète complémentaire
de celle fournie par la sismologie.

Propos recueillis par Guillaume Jacquemont

D’où viennent les courants circulent. Les ions sont plus lourds et volu- pondant à des augmentations brusques
qui circulent dans la Terre ? mineux que les électrons, d’où la moins de la conductivité. En outre, on détecte
Pascal Tarits : Ils sont produits par un grande conductivité des roches, de l’ordre un certain nombre de zones anormale-
phénomène d’induction électromagné- de 10–4 siemens par mètre maximum pour ment conductrices.
tique. L’interaction entre le Soleil (le rayon- un granite ou un basalte froid et sec. Assez faible dans la croûte (10–4 sie-
nement et le vent solaires) et le champ mens par mètre), la conductivité moyenne
magnétique terrestre génère un champ Comment détecte-t-on atteint ainsi plus de deux siemens par
électromagnétique fluctuant, qui induit les courants induits ? mètre à 1 500 kilomètres de profon-
des courants dans la Terre, de la même Pascal Tarits : Les courants induits dans deur, vers le milieu du manteau. Elle est
façon qu’un électroaimant crée des courants la Terre génèrent un champ électromagné- difficilement mesurable à plus grande
dans le métal d’une casserole posée sur une tique secondaire que l’on mesure à la profondeur. Une théorie, fondée sur les
plaque à induction. Plus généralement, surface. On le distingue aisément du lentes variations du champ magnétique
un courant circule dans un matériau champ magnétique principal (issu de la principal, tente de l’évaluer à la base du
conducteur dès que celui-ci baigne dans convection du fer liquide dans le noyau manteau, mais les valeurs obtenues sont
un champ magnétique variable. et beaucoup plus intense), car il est très controversées et peu précises (entre 10
fluctuant. Le champ secondaire est direc- et 200 siemens par mètre).
La Terre est donc conductrice ? tement fonction de la conductivité de la
Pascal Tarits: Oui, même si elle l’est beau- Terre. En outre, ses caractéristiques révè- Où se situent les discontinuités ?
coup moins qu’un métal (sauf son noyau, lent la conductivité à différentes profon- Pascal Tarits: À l’inverse des sismologues,
qui est métallique). Un courant électrique deurs. Ainsi, ses composantes de plus basses nous n’observons pas de discontinuité entre
est un flux de charges, dont la conduc- fréquences sont issues de courants qui la croûte et le manteau, car la conducti-
tivité mesure la vitesse de déplacement. circulent plus profondément dans la Terre; vité ne varie pas assez avec la composition
Dans les métaux, ces charges sont des c’est ce qu’on nomme l’effet de peau. chimique pour influer notablement sur le
électrons, petits, légers et faiblement champ mesuré en surface. Une première
liés au noyau. Il en résulte une très bonne Quel est le « profil discontinuité, assez peu intense, est détectée
conductivité, de l’ordre de 108 siemens de conductivité » de la Terre ? à la frontière entre la lithosphère et l’as-
par mètre (un siemens correspond à la Pascal Tarits : La conductivité moyenne thénosphère (la lithosphère correspond à
conductivité d'un matériau ayant une augmente avec la profondeur, à mesure la croûte terrestre et à la partie rigide du
résistance électrique d'un ohm). Par que la température et la pression s’élè- manteau supérieur; l’asthénosphère est la
comparaison, l’atmosphère, un isolant vent, car l’agitation thermique, la consti- partie ductile du manteau). On l’attribue
quasi parfait, a une conductivité d’en- tution minéralogique à haute pression de soit à de la fusion partielle, soit à une aniso-
viron 10–10 siemens par mètre. la roche et son état sans doute partielle- tropie des cristaux dans l’asthénosphère:
Dans les roches, les électrons sont trop ment fondu favorisent la circulation des ceux-ci seraient orientés dans une direc-
fortement liés aux atomes pour se déplacer. ions. À cette évolution continue se super- tion préférentielle par la convection à
Cependant, des charges de type ionique posent plusieurs discontinuités, corres- l’œuvre dans cette partie du manteau.

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LE MANTEAU

Pascal TARITS
est chercheur
à l'Université de Brest.

La deuxième discontinuité se situe à Des zones anormalement conductrices natite se transforme en remontant. La
400 kilomètres de profondeur: la structure ont cependant été détectées dans des seconde campagne se fera aux îles
cristalline passe alors sous une forme plus endroits très éloignés (plusieurs milliers Kerguelen, où des carbonatites retrou-
compacte, en raison de l’augmentation de kilomètres) des zones de subduction ; vées en surface indiquent la présence de
de pression. On la détecte également à l’inverse, on n’en trouve pas dans certaines ces roches dans le manteau sous-jacent…
dans les mesures sismologiques. Une troi- régions de subduction. L’eau est-elle trans-
sième discontinuité est observée à 670 kilo- portée à travers le manteau par un méca- Quels autres projets
mètres de profondeur, où se produit sans nisme encore inconnu ? C’est possible, sont envisagés ?
doute un changement de structure cris- mais une hypothèse alternative postule Pascal Tarits: Nous essayons d’établir des
talline et de composition chimique. la présence de très faibles quantités de images tridimensionnelles de la conduc-
carbonatites fondues (des minéraux conte- tivité électromagnétique du manteau, afin
Comment explique-t-on les zones nant des ions carbonate CO32–). On a de les comparer à celles fournies par la
anormalement conductrices ? en effet constaté au Laboratoire de l’Institut sismologie. Ces images seront complémen-
Pascal Tarits: La conductivité électrique des sciences de la Terre d'Orléans que taires: la sismologie est plus sensible aux
augmente beaucoup dès que de petites ces carbonatites fondues avaient une forte grandes enveloppes géologiques tandis que
quantités d’éléments très conducteurs s’in- conductivité et une grande « mouillabi- les sondages électromagnétiques révèlent
sèrent dans le réseau cristallin. Ces éléments lité », c’est-à-dire une grande capacité à aussi les faibles quantités d’eau ou de roches
sont par exemple des impuretés ou des se connecter de proche en proche entre fondues. En outre, leur combinaison
poches de fusion partielle : la conducti- les grains non fondus. En outre, on trouve permettra de trancher, lors de l’analyse
vité d’une roche passe ainsi de 10 –5 à de la carbonatite en surface, qui aurait été des mesures, entre la marque d’une
10 siemens par mètre lorsqu’elle fond, car remontée des profondeurs du manteau anomalie de température et celle d’un chan-
les ions s’y déplacent plus facilement. Ainsi, par divers mécanismes volcaniques. gement de composition.
certaines zones anormalement conductrices Cette hypothèse intéresse beaucoup les Nous manquons toutefois de données,
sous les dorsales et les volcans ou à la base géochimistes, car elle permet d’expliquer notamment sous les océans, pour établir
de la lithosphère seraient dues à de faibles la composition de certaines roches, dans des images complètes. On cherche alors à
quantités de roche fondue. les dorsales océaniques notamment. Mais utiliser les satellites. Les missions en cours
Dans le manteau, l’hypothèse domi- les carbonatites étaient jusqu’à présent indé- (OERSTED et CHAMP), qui étudient le
nante pour expliquer de telles zones est la tectables, car en trop faible quantité. Avec champ magnétique principal, nous ont
présence d’eau. Celle-ci se dissocierait dans des sondages électromagnétiques ciblés, permis de démontrer la faisabilité d’une
le cristal, y libérant des ions hydrogène, nous devrions les repérer. telle opération. Elles seront suivies d’ici 2011
petits et rapides: 0,01 pour cent d’eau suffi- Nous allons ainsi lancer deux par la mission Swarm de l’ESA, une constel-
rait pour augmenter significativement la campagnes de mesures. La première sera lation de trois satellites optimisée pour la
conductivité du milieu. Cette eau serait sur le volcan tanzanien du Lengai, seul mesure du champ créé par les courants
apportée dans le manteau par la subduc- volcan au monde où les laves sortantes induits. Nous disposerons alors enfin de
tion des plaques océaniques. sont carbonatitiques – ailleurs, la carbo- mesures précises et globales… ■

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Fondamental
Sous-thème
Anne BRIAIS, Michel RABINOWICZ et Michael TOPLIS

La dynamique des
dorsales océaniques
Les motifs complexes qui se forment sur les flancs
des dorsales océaniques reflètent l’évolution des mouvements de roches
au sein des 80 premiers kilomètres d’épaisseur de la Terre.

E
Anne BRIAIS ssayez d’explorer un parc à la lampe de poche tués par des navires océanographiques, cette carte
est chargée de recherche une nuit sans lune. Vous devinerez quelques raconte l’histoire des fonds océaniques.
au CNRS, au Laboratoire allées, des troncs d’arbres et partout… des Nous exposerons ici une vision nouvelle de la
de dynamique terrestre ombres grises. En plein jour, en revanche, un seul façon dont la croûte océanique se forme. Après
et planétaire (LDTP) coup d’œil vous révélera l’entrelacs des allées autour avoir rappelé ce que nous savons des dorsales océa-
de l’Observatoire Midi-
Pyrénées. de l’étang bordé de bosquets. Aujourd’hui, les géophy- niques, nous décrirons ce que les satellites ont révélé
siciens marins sont dans la position de paysagistes de nouveau : les flancs des dorsales à faible taux
qui voient le Soleil se lever pour la première fois d’ouverture, dites « lentes », sont ornés d’ondula-
Michel RABINOWICZ sur leur jardin. Longtemps, le fond de la mer n’a tions et de petites failles. De ces informations
est professeur
de géophysique pu être exploré qu’à l’échosondeur (un appareil inédites, on déduit que la production de la croûte
à l’Université Paul Sabatier, qui mesure le temps de trajet d’une onde acoustique résulte à la fois de l’écartement des plaques océa-
à Toulouse. réfléchie par le fond et en déduit la profondeur). niques et de l’activité de nombreux petits courants
Malgré leur pauvreté, les observations ainsi accu- de convection situés dans les 80 premiers kilo-
Michael TOPLIS mulées ont révélé des chaînes de montagnes sous- mètres sous la surface. Nous avons élaboré un
est directeur de recherche marines de plusieurs milliers de kilomètres au milieu modèle de la production de la croûte océanique
au CNRS, au LDTP.
de chaque océan: les dorsales océaniques. Ces massifs et en avons tiré des simulations numériques qui
grossièrement parallèles aux côtes sont le lieu où reproduisent correctement les structures des flancs
L’ESSENTIEL est créée la croûte océanique. Jusque dans les des dorsales lentes. En outre, nous avons précisé
➥ Il existe trois types de années 1970, les dorsales étaient considérées comme la façon dont le magma remonte jusqu’à la surface.
dorsales, classées selon des lignes à géométrie simple séparant des plaques
la vitesse d’écartement tectoniques. Cette vision a changé avec l’arrivée Des plaques et des soupapes
des plaques. des échosondeurs multifaisceaux dans les années Depuis les années 1960, on sait que les mouvements
➥ Sous les dorsales
1980. Dès lors, des bandes de plusieurs kilomètres à la surface de la Terre résultent du déplacement
lentes, des cellules de largeur ont pu être cartographiées au fond de la des plaques lithosphériques qui « flottent » sur le
de convection façonnent mer. Les navires océanographiques ont ainsi établi manteau. La lithosphère est la couche rigide, faite
les détails du relief la structure de régions entières. de roches peu déformables, qui recouvre notre
observé en surface. Toutefois, à l’échelle de l’océan, de tels rectangles planète. Elle inclut la croûte terrestre d’une épais-
En particulier, la croûte est de, par exemple, 200 kilomètres sur 400, ne sont seur comprise entre 5 et 30 kilomètres et la partie
localement plus épaisse que des « timbres-poste » éclairés par une lampe supérieure froide du manteau dont l’épaisseur est
à l’aplomb des courants torche! Le jour ne s’est vraiment levé en géophy- comprise entre 10 et 100 kilomètres. Le manteau,
ascendants, dont sique marine qu’avec l’arrivée des satellites altimé- de 2 900 kilomètres d’épaisseur, est la couche de
la température élevée
triques au milieu des années 1990. Grâce à leurs roches qui sépare la croûte du noyau terrestre. La
favorise la production
de magma.
altimètres embarqués fonctionnant sur le principe température des roches augmentant de la surface de
des radars, les satellites ont livré des cartes précises la Terre vers les profondeurs, celle des roches du
➥ Au sein des courants du niveau moyen de la surface de l’océan, relief manteau, sous la lithosphère, est proche de leur
ascendants se forment
qui est à l’image de celui du fond (voir Voir la planète température de fusion. Elles se déforment sous les
alors des chenaux
avec la pesanteur, entretien avec F. Chambat, page 72). contraintes, formant une couche plastique nommée
de dissolution, zones
très poreuses où remonte
Les géophysiciens ont ainsi établi la carte des profon- asthénosphère (du grec astheneia pour «faiblesse»)
le magma. deurs de l’océan avec une résolution de quelques qui facilite le déplacement des plaques lithosphé-
kilomètres. Complétée par les relevés locaux effec- riques relativement rigides qu’elles supportent.

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LE MANTEAU

La matière mantellique remonte au sein de ailleurs, les volcans dits de dorsale, plus petits, et
courants plus ou moins cylindriques de quelque surtout le refroidissement des plaques au contact
100 kilomètres de rayon, nommés « panaches » ou de l’océan, participent aussi à l’évacuation de la
« points chauds ». Progressant d’environ dix centi- chaleur interne de la planète.
mètres par an, les roches profondes transportées Une dorsale océanique est une longue chaîne de
par les panaches atteignent la lithosphère. La montagnes sous-marines située sur une zone où deux
pression diminuant, quelque dix pour cent de plaques lithosphériques s’écartent. Sous une dorsale,
leur masse entrent en fusion pour former du magma. le manteau remonte, fondant partiellement, faisant
Après une maturation au sein de chambres magma- ainsi parvenir du magma en surface. Une partie s’y LA DORSALE ATLANTIQUE
sillonne l’océan, du Nord au
tiques transformant le magma en laves plus élabo- épanche sous forme de lave et refroidit rapidement Sud. Le manteau remonte
rées, ces dernières sont éjectées. Ainsi, grâce à la au contact de l’eau de mer, formant des roches basal- sous l’Islande, partie
convection dans le manteau, une partie importante tiques vitreuses ou à très fins cristaux. La partie émergée de la dorsale,
de la chaleur produite au sein de la Terre est évacuée profonde refroidit plus lentement et forme des roches par un point chaud.
à la surface par des « soupapes », les points chauds. de même composition chimique, mais à plus gros Sous l’axe de la dorsale,
des mouvements
Les volcans dits de point chaud, tels Hawaii ou cristaux : les gabbros. L’ensemble de ces roches de convection ont lieu
l’Islande, résultent de ce mécanisme, et mesurent constitue la croûte océanique qui, pour la plus grande sur une épaisseur
plusieurs dizaines de kilomètres de diamètre. Par partie, se met en place près de l’axe de la dorsale. d’environ 80 kilomètres.

Groenland

Islande

Point chaud

ûte
Cro
Océan Atlantique
Petit panache
Ondulation de flanc de dorsale Cellule d’accrétion
Courant descendant
Axe de la dorsale

1 100 °C
80 kilomètres

1 150 °C

1 250 °C
1 300 °C
Delphine Bailly

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Le principal moteur du mouvement des plaques de quelques millimètres à une vingtaine de centi-
est le refroidissement de la lithosphère de part et mètres par an. Ainsi, les dorsales rapides ont une
d’autre des dorsales. À mesure qu’elle s’éloigne de vitesse d’ouverture supérieure à huit centimètres par
l’axe, la lithosphère, parce qu’elle se refroidit, se an (80 kilomètres par million d’années). La dorsale
contracte et s’épaissit : la zone la plus jeune d’une de l’océan Pacifique Est, qui sépare la plaque paci-
plaque océanique ne mesure guère que cinq kilo- fique de celle des Cocos, de Nazca, ou antarctique
mètres d’épaisseur, tandis que les régions les plus (du Nord au Sud), est une dorsale rapide; elle s’ouvre
anciennes en mesurent 100. Plus épaisses et plus de 20 centimètres par an près de l’île de Pâques.
denses, les régions anciennes s’enfoncent dans l’as- Son axe rectiligne est surmonté d’une ride,
thénosphère. L’inclinaison de la plaque océanique, c’est-à-dire d’une montagne allongée et escarpée,
forte près de l’axe, diminue avec la distance à dont la crête marque la limite entre les deux plaques.
l’axe. Les deux plaques en formation, de part et La ride est parsemée de grandes coulées volca-
d’autre de la dorsale, s’éloignent. Sous l’effet de ces niques alimentées par des fissures, nommées dykes,
contraintes, la lithosphère nouvellement créée se parce qu’elles se forment à intervalle de plusieurs
brise le long de failles, et le magma s’engouffre dans dizaines d’années lorsque des laves remplissent des
les nouvelles fissures, formant des volcans de dorsale. filons de quelques mètres de largeur, leur donnant
souvent la forme d’une digue (dyke en anglais).
Trois types de dorsales Les dykes plongent leurs racines dans une chambre
Les géophysiciens distinguent trois sortes de dorsales: magmatique, pratiquement ininterrompue tout
les dorsales lentes, les dorsales intermédiaires et les le long de la dorsale du Pacifique Est. Un fossé
dorsales rapides. Ils déduisent la vitesse d’ouver- d’effondrement de quelques centaines de mètres
ture des plaques de la distance entre isochrones, de largeur et de profondeur se forme régulière-
c’est-à-dire entre bandes de roches d’aimantation ment au sommet de la crête.
symétrique sur les flancs des dorsales et qui ont le Les dorsales lentes s’ouvrent de moins de
même âge. Ces bandes sont la mémoire fidèle des cinq centimètres par an, c’est-à-dire de moins de
variations du champ magnétique terrestre au fil 50 kilomètres par million d’années. La dorsale
des temps géologiques, car les roches encore chaudes médio-atlantique, par exemple, sépare les plaques
de la jeune croûte océanique enregistrent le champ de l’Eurasie et de l’Afrique, d’un côté, des plaques
magnétique dont l’orientation reste ainsi gravée dans nord- ou sud-américaine, de l’autre. Elle s’ouvre
le fond océanique (voir La Terre déboussolée, par de deux centimètres par an dans l’Atlantique Nord
J. Aubert, G. Hulot et Y. Gallet, page 24). Les roches et de quatre dans l’Atlantique Sud. Dans le cas
les plus éloignées de la dorsale sont aussi les plus d’une dorsale lente, la limite entre les deux plaques
anciennes. La vitesse d’ouverture d’une dorsale varie qui s’écartent est beaucoup plus difficile à déter-

UNE DORSALE SEGMENTÉE


ette carte des anomalies de gravité dans l’océan Atlantique régulière de rides. On constate que la dorsale, orientée Nord-Est/Sud-
C raconte l’histoire de la dorsale médio-atlantique depuis sa Ouest (la ligne blanche) est quasi ininterrompue. Les zones orangées
naissance : à mesure que l’on s’éloigne de son axe, on remonte le près de l’axe trahissent la présence de zones plus épaisses de croûte
temps. Un ombrage artificiel met en évidence une succession quasi océanique. L’axe est parfois décalé notablement par une faille
transformante, qui lui est perpendi-
culaire. Les autres ondulations révè-
lent la segmentation de la dorsale en
petits tronçons successifs, souvent
un peu décalés les uns par rapport
aux autres, qui trahissent des cellules
de convection sous-jacentes : du
magma remonte le long des courants
ascendants. Ainsi, chaque petite ligne
orangée (nommée linéation magma-
toutes les illustrations sont fournies par les auteurs

Axe de la dorsale tique) signe la présence d’un courant


ascendant et d’une croûte épaisse.
Faille non transformante
Deux de ces lignes sont séparées de
Faille transformante
quelque 50 kilomètres, et l’on en
Sauf mention contraire,

déduit que les cellules de convec-


tion ont un diamètre du même ordre.
Ces cellules sont responsables de la
structure fine de la dorsale.

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LE MANTEAU

a b c
miner que dans le cas d’une dorsale rapide. Elle
forme, quelque part dans la vallée axiale, un sillon
de plusieurs kilomètres de largeur, creusé dans la
crête de la dorsale. Les failles tectoniques et les
dykes qui nourrissent l’extension ne sont pas néces-
sairement localisés au milieu de la vallée axiale,
mais plutôt sur ses bords. Elles sont régulièrement
remplacées (en quelques siècles) par de nouvelles
failles qui naissent dans la vallée axiale.

Des volcans petits et éphémères


Les édifices volcaniques présents dans cette dépres-
sion ressemblent peu aux grandes coulées qui
accompagnent les dykes des dorsales rapides, mais
plutôt à des chapelets de volcans, parallèles à la
ligne de séparation des plaques le long de dykes,
voire à des volcans isolés. Il n’y a pas de chambres
magmatiques permanentes sous les dorsales lentes. Dorsale 72 millions d’années Dorsale 40 millions d’années Dorsale 8 millions d’années
Contrairement aux volcans de point chaud ou aux après sa naissance après sa naissance après sa naissance
dorsales rapides, les volcans éphémères des dorsales d
lentes, dont le diamètre ne dépasse jamais quelques
kilomètres, ne sont pas alimentés en continu. 8 mA
Tandis qu’une partie du magma issu de « petits »
lacs situés sous la dorsale s’épanche sous forme
de lave, le reste cristallise dans les profondeurs et
forme des gabbros. Nous y reviendrons.
Enfin, les dorsales intermédiaires ont une vitesse Ligne de croûte épaisse
d’ouverture comprise entre cinq et huit centimètres
par an. C’est le cas par exemple de la dorsale sépa-
rant l’Australie de l’Antarctique, dont la crête
axiale est moins prononcée que celle d’une dorsale
8 mA
rapide, sans qu’on n’y observe nulle part de vallée
axiale profonde. Les dorsales intermédiaires sont
assez atypiques et d’autant plus méconnues qu’elles
se trouvent presque toutes sous les mers des quaran-
tièmes rugissants, peu propices à l’exploration.
Ces caractéristiques générales des trois types
de dorsales ont été établies par les sondeurs multi-
faisceaux, puis confirmées par les satellites altimé-
960 kilomètres
triques. Par ailleurs, les données satellitaires ont
60 kilomètres

révélé que les flancs des dorsales lentes portent


Dorsale
des ondulations, successions de creux et de bosses
de plusieurs centaines de mètres de hauteur. En
outre, l’axe de ces dorsales est morcelé en petits
segments, qui signalent la présence sous-jacente de 960
kilom
centres distincts de production de lithosphère océa- ètre
s
nique : les « cellules d’accrétion ». CE MODÈLE NUMÉRIQUE simule les mouvements de convection dans le manteau. On suppose
Ces segments, d’une longueur de 20 à 100 kilo- que la dorsale initiale était rectiligne, et on impose la différence de température qui règne
mètres, sont séparés par des discontinuités. Celles- entre le haut et le bas de la couche fluide. La dorsale (en haut, en noir) est définie comme
ci se divisent en deux types. Les discontinuités le lieu des points de tension maximale. La forme des cellules de convection ou cellules
d’accrétion prédites par le modèle a été reproduite pour trois périodes : 72 millions d’années
dites non transformantes sont courtes, d’orienta- après la naissance de cette dorsale (a), 40 millions d’années après (b) et 8 millions d’années
tion variable et évoluent dans le temps; on parle par après (c). Les zones froides et denses qui s’enfoncent sont en bleu ; les zones chaudes, moins
abus de langage de failles non transformantes, car denses, qui remontent, sont en jaune. Le modèle permet aussi de reconstituer la zone formée
ces zones complexes sont fréquemment parcourues par la dorsale 100 millions d’années après sa naissance (d), notamment les isochrones
de fossés et de petites fractures. Les failles dites trans- (les zones formées à la même époque) et l’épaisseur de croûte océanique : les isochrones
(les lignes blanches) apparaissent comme des lignes brisées orientées Nord-Sud (ici, huit
formantes sont longues, stables dans le temps et millions d’années séparent deux isochrones consécutives) ; les zones de croûte épaisse sont en
perpendiculaires à l’axe de la dorsale médio-océa- rouge tandis que celles de croûte mince sont en bleu. On retrouve les lignes de croûte épaisse
nique, qu’elles coupent en deux parties décalées de perpendiculaires à la dorsale détectées par les satellites.

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quelques dizaines à quelques centaines de kilomètres. L’existence des cellules d’accrétion soulève
En outre, des fossés d’effondrement relient souvent diverses questions : pourquoi le manteau fournit-
les extrémités des segments de dorsale. On observe il du magma de façon discontinue ? Les cellules
aussi que la dorsale – la vallée axiale et ses flancs – d’accrétion sont-elles indépendantes les unes des
s’enfonce parfois de près de 1 000 mètres sur le autres ? Quelle est leur durée de vie ? Pourquoi
passage d’une discontinuité. À l’inverse des failles migrent-elles ? Quelques réponses ont été appor-
transformantes, les discontinuités non transfor- tées par l’étude de l’évolution des segments sur
mantes croissent, diminuent et migrent le long de plusieurs dizaines de millions d’années, telle que
l’axe de la dorsale, allongeant ou raccourcissant les la racontent les ondulations de flanc de dorsale
segments qu’elles délimitent. La vallée axiale et les lente. De telles ondulations sont observées tant
failles actives qui bordent la dorsale suivent les migra- sur la dorsale de l’océan Atlantique que sur celle
tions des segments. Ainsi, la vallée axiale résulte de de l’océan Indien, tandis que les dorsales de l’océan
l’ouverture dont la dorsale lente est le siège, mais la Pacifique n’en portent pas puisqu’elles sont rapides.
segmentation par les failles non transformantes
reflète l’existence des cellules d’accrétion. La circulation convective
Les géophysiciens sont parvenus à cette conclu- Les ondulations de flancs de dorsales racontent
sion après avoir constaté les grandes variations de l’évolution des cellules d’accrétion. Par exemple,
l’épaisseur de la croûte terrestre le long des dorsales les discontinuités entre segments de dorsale ont
lentes. Sur les cartes bathymétriques (qui donnent migré au cours du temps. Les segments peuvent
la profondeur) ou gravimétriques (qui reflètent croître jusqu’à 50, voire 100 kilomètres de
l’épaisseur de la croûte), on lit qu’une croûte plus longueur, fusionner ou se diviser. Dans certaines
épaisse de plusieurs kilomètres se trouve toujours zones, ils restent « tranquilles » : ils persistent
au centre des segments de dorsale. À l’inverse, la plusieurs dizaines de millions d’années à peu
croûte est toujours peu épaisse là où passent des près à la même place, ce qui induit des oscillations
failles transformantes ou non transformantes. Dans de profondeurs régulières. En revanche, dans
certains cas extrêmes, des roches mantelliques affleu- d’autres zones, la segmentation apparaît instable :
rent même sur le fond océanique près de certaines les segments y survivent moins de dix millions
failles, ce qui suppose une quasi-absence de croûte. d’années, laissant des traces irrégulières et enche-
Ainsi, la répartition du magma varie notablement vêtrées. On en déduit que les segments reflètent,
le long des dorsales, reflétant une segmentation en surface, la distribution irrégulière du magma,
magmatique de la dorsale, c’est-à-dire son alimen- au niveau de la dorsale. Pour confirmer que les
tation en magma par différentes cellules d’accré- variations du flux magmatique sont liées aux
tion. Celles-ci, alimentées par le magma du manteau, mouvements convectifs qui se déroulent sous les
sont autant de «machines» à fabriquer de la croûte. dorsales lentes, dans le manteau, nous avons eu
Elles mesurent quelque 50 kilomètres de longueur. recours à la simulation numérique.

LA CONVECTION EN LABORATOIRE
a convection dans les roches mantelliques est reproduite réseau de lames descendantes froides, qui vues de dessus
L en laboratoire. On visualise les écoulements à l’aide d’un forment des figures polygonales (a). Lorsque l’on met en mouve-
liquide qui transmet la lumière de façon variable en fonction ment la surface de la cavité expérimentale pour reproduire le
de la température. L’alternance de zones chaudes et froides glissement lithosphérique sur le manteau sous-jacent, la circu-
se traduit par un réseau de lignes respectivement claires et lation convective initiale se transforme en un régime bidi-
sombres. Le phénomène de convection se caractérise par mensionnel composé de rouleaux orientés parallèlement au
l’imbrication d’un réseau de lames ascendantes chaudes et d’un mouvement d’expansion (b, flèche).

a b

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68
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LE MANTEAU

b c d e
8 millions d’années 40 millions d’années 56 millions d’années 88 millions d’années
LE SOUFFLE D’UN POINT CHAUD
s’observe par exemple
en Islande, où l’extrémité Nord
de la dorsale médio-ztlantique
rencontre un panache,
c’est-à-dire un puissant flux
de matière chaude remontant
des profondeurs. Sur les cartes
gravimétriques obtenues
par satellite, on observe
que, dans un rayon de 300
à 1000 kilomètres autour
a du point chaud, les traces
des segments de dorsale ont
une forme de V pointés vers
la dorsale (a, flèche jaune).
Ils seraient donc repoussés
a petit à petit vers le Sud par
le flux de matière issue
du panache: le «souffle»
du point chaud.
Les mouvements de roches au sein du Pour reproduire
ces observations,
manteau s’apparentent à des mouvements nous avons simulé
de convection au sein d’un fluide aux l’entraînement de
propriétés adaptées. Cette convection doit la petite circulation sous
faire varier la production de magma sous les dorsales la dorsale par le grand courant
d’une façon quasi régulière tous les 50 kilo- radial issu du point chaud (b, c,
d et e). Nous retrouvons
mètres environ. Nous avons considéré que cette Nous pensons que les écoulements convectifs les segments de dorsale
structure résulte d’une convection fine, dans la au sein du manteau, sous les dorsales, se compor- orientés en V (e, en noir, dans
partie supérieure du manteau. Parvenues à 80 kilo- tent de cette façon. le cadre blanc) et la migration
mètres de profondeur sous une dorsale océanique, Pour simplifier nos équations, nous avons des cellules convectives vers
les roches du manteau commencent à fondre, d’au- supposé que les écoulements mantelliques sont le Sud.
tant plus que la pression diminue. Elles forment si lents que les forces d’inertie y sont négli-
une couche prémagmatique constituée de roches geables. Sans termes d’inertie, les équations du
plus ductiles et plus légères que celles du manteau mouvement sont linéaires, ce qui a permis de les
sous-jacent. Cette couche, flottant sur le reste du résoudre par transformation de Fourier. Cette
manteau, est plus chaude à 80 kilomètres qu’à astuce divise par dix les temps de calcul. Nous
20 kilomètres de profondeur, ce qui déclenche des avons ainsi montré que la circulation convective
mouvements de convection. De petits panaches dans la couche de manteau partiellement fondue
de manteau chauds remontent le long des courants (prémagmatique) se fait par des courants ascen-
ascendants et, au-dessus d’eux, la production de dants chauds et des courants descendants froids,
croûte est accélérée. dont la vitesse est comprise entre cinq et dix centi-
mètres par an. Dans les rouleaux de convection
Du pavage aux cylindres parallèles à la direction d’expansion (perpendi-
Avant d’élaborer notre modèle, nous nous sommes culaires à la dorsale), deux courants ascendants
penchés sur les résultats d’expériences de convec- sont séparés par une distance caractéristique de
tion en laboratoire (voir l’encadré page ci-contre). 60 kilomètres. Cela correspond bien à la distance
Les essais montrent que la structure de la circu- moyenne de 50 kilomètres qui sépare deux
lation convective dépend de l’énergie ther- failles non transformantes. Les simulations révè-
mique fournie au système et des conditions d’en- lent l’existence d’un autre rouleau parallèle à la
traînement en surface du fluide. Lorsque l’énergie dorsale, auquel se connectent les rouleaux paral-
disponible est relativement faible, les courants lèles à la direction d’expansion. À la jonction des
s’organisent en rouleaux d’une largeur propor- rouleaux naissent les plus chauds des panaches,
tionnelle à l’épaisseur de la couche de fluide. À dont la température dépasse de 100 degrés celle
plus haute énergie, comme c’est le cas dans le des courants froids. Jusqu’à 20 pour cent de la
manteau, la circulation convective s’organise en masse convoyée par ces panaches fond pour former
cellules dont les plans verticaux forment des struc- la croûte océanique. Ainsi, chaque cellule serait
tures polyédriques complexes. La mise en mouve- alimentée par un petit panache chaud issu des
ment de la surface du fluide remplace ces struc- courants convectifs ascendants.
tures par des rouleaux dont l’axe de rotation est Notre simulation numérique reproduit bien
parallèle à la direction d’entraînement de la surface. l’évolution des cellules d’accrétion au cours du

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faille dans la vallée. Ainsi, à mesure que la convec-


LA REMONTÉE DU MAGMA, DE LAC EN LAC tion évolue sous une dorsale lente, l’axe de celle-
ans les courants ascendants, le magma, qui commence à se former à 80 kilo- ci se place au-dessus des zones de plus forte tension
D mètres de profondeur, s’infiltre jusqu’à un lac de magma situé à 30 kilo- engendrée par la présence des petits panaches
chauds sur la lithosphère.
mètres de profondeur. Ce lac est ensuite entraîné, puis déformé par le courant
de roches, qui s’écarte de la dorsale en arrivant à la base de la lithosphère ; en
effet, sous la dorsale, ce courant forme un rouleau d’axe parallèle à la dorsale, Le rôle des petits panaches
auquel se connectent des rouleaux perpendiculaires lorsqu’on s’éloigne un peu. Cette hypothèse supplémentaire semble pertinente:
Le magma parcourt les derniers kilomètres au sein de zones très poreuses en effet, nous avons constaté que, dans notre modèle,
nommées chenaux de dissolution. Ces zones sont assez stables, car à cette profon- la forme et la position des courants convectifs évoluent
deur, la convection sous la dorsale est très lente, de l’ordre du millimètre par an, de quelques millimètres par an seulement, mais
tandis que les chenaux se creusent à une vitesse de l’ordre du mètre par an. Le pendant plusieurs centaines de millions d’années.
magma forme ensuite un lac secondaire sous la croûte. Ce lac se solidifie en partie Pour cette raison, certains panaches grossissent tandis
et se vide parfois à la surface, via des failles, lors d’éruptions sous-marines. que d’autres s’étiolent, se scindent ou fusionnent.
Vallée Volcan En conséquence, différents segments de l’axe de la
axiale Fissures dorsale s’individualisent et suivent l’évolution des
0
1 Croûte courants ascendants. L’interaction des petits pana-
5
ches avec la lithosphère, que nous avons introduite
Chenaux
de dissolution Lac dans notre modèle, reproduit efficacement l’évo-
secondaire Lithosphère
lution de la segmentation de l’axe des dorsales lentes,
c’est-à-dire l’évolution de la longueur des segments
et de leurs décalages. L’évolution simulée est
remarquablement comparable à celle des segments
Lac des dorsales atlantique et indienne.
Profondeur (en kilomètres)

de lave
Ainsi, les segments simulés le long de l’axe de
la dorsale bougent exactement comme les traces
30 laissées par les anciens segments le suggèrent.
Les segments de dorsale grandissent, diminuent
5 kilomètres ou disparaissent au gré de la circulation convec-
tive sous-jacente. Seuls quelques grands décalages
Lignes correspondant à la limite de deux grands rouleaux
de courant de convection parallèles à la dorsale restent stables :
ils correspondent à des failles transformantes.
Nous avons alors voulu comparer les résul-
tats quantitatifs obtenus par notre modèle et les
résultats observés en ce qui concerne la quantité
30 kilomètres de croûte produite. Nous avons ainsi obtenu
80 une épaisseur de croûte océanique de six kilo-
mètres environ en moyenne, ce qui correspond
bien à ce qui a été mesuré. Par ailleurs, nous avons
temps (voir la figure page 67). Pour le montrer, tiré de ces calculs des cartes d’isochrones et d’épais-
nous avons supposé que, le long de la dorsale, les seur de croûte sur le flanc d’une dorsale. À
courants de convection modifient la géométrie de l’instar des flancs de dorsales lentes, ces cartes
la zone d’ouverture et vice versa. Dans notre modèle, montrent des successions régulières de croûte
un mécanisme ajuste les limites de plaque en fonc- mince et de croûte épaisse. Ces ondulations sont
tion des courants de convection : les courants la signature d’alignements quasi réguliers de petits
montants chauds étirent et dilatent la base de la panaches chauds dans le passé. Les zones où la
lithosphère – en particulier au-dessus des petits croûte est épaisse correspondent à la présence d’un
panaches –, tandis que les courants descendants panache chaud produit par des courants ascen-
froids la compriment. Les contraintes mécaniques dants. Quand l’ondulation formée par un épais-
ainsi mises en œuvre sont faibles vis-à-vis de celles sissement local de croûte sur le flanc d’une dorsale
engendrées dans la vallée axiale par l’ouverture lente est orientée Est-Ouest, cela indique que le
tectonique. Nous avons alors supposé que c’est petit panache chaud qui en est la cause n’a pas
la tension de plusieurs kilobars associée à l’écar- changé de latitude. En revanche, quand elle change
tement des plaques qui conduit à la formation de direction, c’est que le panache a migré. Toutefois,
de la vallée axiale, mais que c’est la tension supplé- l’orientation des ondulations est toujours proche
mentaire de quelques bars exercée par la circula- de la direction d’expansion, puisque les plaques
tion convective qui détermine la position de la s’écartent bien plus vite (34 millimètres par an

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LE MANTEAU

dans l’océan Atlantique) qu’un panache ne se pyroxène est moins dense, donc occupe plus
déplace (quelques millimètres par an). De plus, d’espace à masse égale, que l’olivine : la double
les panaches qui fusionnent se traduisent par des réaction libère de l’espace. À mesure que le magma
ondulations qui se rejoignent. Tous ces compor- dissout de l’orthopyroxène, la perméabilité de la
tements correspondent bien à ceux que l’on lit sur roche augmente, ce qui permet au magma de
les cartes gravimétriques fournies par les satellites. monter de plus en plus vite. L’augmentation de
Voyons maintenant comment le magma remonte vitesse entraîne une décompression plus intense
au sein de ces structures mouvantes. Dans les courants qui favorise la dissolution de l’orthopyroxène. Ainsi,
ascendants, le manteau commence à fondre à environ plus le magma monte, plus les « tunnels » qu’il
80 kilomètres de profondeur. Les gouttes de magma forme s’élargissent. Il finit par se concentrer dans
produites s’étalent aux interfaces entre grains solides, des zones très poreuses nommées chenaux de disso-
formant des couches fines qui entourent ces grains lution. Ces chenaux sont composés de 70 pour
et constituent un réseau hydraulique continu. Le cent d’olivine solide quasi pure et de 30 pour
magma étant plus léger que la roche, il tend à monter cent de magma liquide contenant tout l’orthopy-
vers la surface. Comme un savon, le magma inter- roxène ; en volume, ils comprennent donc environ
stitiel permet le glissement des grains les uns 30 pour cent de tunnels.
contre les autres, ce qui favorise la déformation de
la roche. Celle-ci devient alors de plus en plus ductile Des morceaux de manteau
à mesure qu’on se rapproche de la surface et donc hissés sur les continents
remonte de plus en plus vite. En conséquence de On a retrouvé la trace de ces chenaux de dissolu-
cette accélération, l’épaisseur du courant ascen- tion dans les massifs ophiolitiques, des morceaux
dant diminue progressivement: d’environ 30 kilo- de manteau hissés sur les continents par la rencontre
mètres à la racine, elle ne vaut plus que 5 kilo- de deux plaques tectoniques. De section centimé-
mètres à 30 kilomètres sous la croûte. Cet trique à métrique, ces chenaux ont perdu leur frac-
étranglement du flux ascendant de manteau tion d’orthopyroxène, probablement car la
donne aux lignes de courant une forme de goulot roche s’est effondrée sous son propre poids, expul-
de bouteille (voir l’encadré page ci-contre). sant le magma contenu dans les pores. On nomme
dunite la roche ainsi appauvrie, composée à plus
Des lacs de magma souterrains de 90 pour cent d’olivine.
Le rétrécissement comprime horizontalement les Finalement, tout le magma produit à divers
grains, chassant le magma des interstices verticaux niveaux dans le courant montant finit sa course
et conduisant à la formation de films horizontaux : sous la croûte, dans une région localisée autour de
à une profondeur de 30 kilomètres, la continuité cinq kilomètres de l’axe de la dorsale. Le magma articles
hydraulique verticale est coupée. Le magma s’ac- s’y accumule, donnant naissance à un lac secon- • M. RABINOWICZ et M. TOPLIS,
cumule donc à ce niveau, formant un lac de daire de plusieurs centaines de mètres de profon- Melt segregation in the lower
part of the partially molten
quelques centaines de mètres de profondeur, qui deur. Il se fige en partie au contact de la croûte mantle zone beneath an oceanic
traverse le courant montant sur toute sa largeur. froide, d’où l’épaississement de celle-ci par le dessous. spreading centre, in Journal of
Le lac est ensuite emporté par le mouvement Parfois, le lac se vide brusquement à travers des frac- Petrology, vol. 50 (6),
pp. 1071-1106, 2009.
ascendant des roches. À l’approche de la croûte, tures de la vallée axiale de la dorsale. Cela conduit
• M. BRAUN et P. KELEMEN,
le flux diverge, dilatant le tube de courant. Ce à une éruption volcanique sous-marine. En se refroi- Dunite distribution in the Oman
phénomène induit une compression de direc- dissant, le magma construit alors les nombreux ophiolite : implications for melt
tion perpendiculaire à la précédente : les films volcans plurikilométriques que l’on trouve dispersés flux through porous dunite
conduits, in Geochemistry,
horizontaux disparaissent et laissent la place à le long de la vallée axiale des dorsales lentes. Geophysics, Geosystems,
des films verticaux. Ceux-ci favorisent l’écoule- Notre modèle est le premier à décrire la forma- vol. 3, n° 11, 2002.
ment du magma interstitiel vers la surface. En tion de segments magmatiques distincts. • A. BRIAIS et M. RABINOWICZ,
outre, du fait de la courbure des lignes d’écoule- Accordant un rôle primordial aux interactions Temporal variation of the seg-
mentation of slow to intermedia-
ment du manteau, les roches ont une vitesse fines des courants convectifs et de la litho- te spreading mid-ocean ridges,
inférieure le long de l’axe du tube de courant par sphère, nous avons pu reproduire l’histoire géolo- 1. Synoptic observations based
rapport à la périphérie, de sorte que le centre du gique que racontent les ondulations des flancs on satellite altimetry data, in
J. Geophys. Res., vol. 107 (85),
lac monte moins vite vers la surface que ses bords. des dorsales lentes. Nous avons également montré 10.1029/2001 JB000533, 2002.
Le lac prend alors une forme de cône inversé. comment les courants locaux, sous les dorsales, • M. RABINOWICZ et A. BRIAIS,
De ce cône s’élèvent les liquides magmatiques. interagissent avec les courants à l’échelle du Temporal variations of the seg-
Ceux-ci dissolvent de l’orthopyroxène, un sili- manteau, notamment les « grands » panaches mentation of slow to intermedia-
te spreading mid-ocean ridges,
cate qui, à ces profondeurs, représente environ chauds (voir la figure page 69). Nous avons ainsi 2. A three-dimensional model in
35 pour cent du volume du manteau, un peu obtenu des instantanés successifs du comporte- terms of lithosphere accretion
comme de l’eau dissout du sucre. Simultanément, ment du manteau. De cette façon, on pourra and convection within the par-
tially molten mantle below the
l’olivine (un silicate de magnésium et de fer) peut-être un jour reconstituer les « humeurs », ridge crest, in J. Geophys. Res.,
contenue dans ces liquides cristallise. Or l’ortho- passées et futures, des entrailles de la Terre. ■ vol. 107 (86), 10.1029, 2002.

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Voir la planète avec


la pesanteur
La pesanteur varie à la surface de la Terre et dans le temps. Ces variations
renseignent sur la répartition des masses à l’intérieur de la planète,
et donc sur la convection dans le manteau, mais aussi sur des phénomènes
de surface, tels que les moussons, la fonte des glaces, les séismes…

Propos recueillis par Guillaume Jacquemont

Quand s’est-on aperçu tude. Cette masse énorme dévie la verti- serait perpendiculaire en tout point et
que la pesanteur variait cale, mais moins qu’il s’y attendait. Il en qui coïncide avec le niveau moyen des
à la surface de la Terre ? déduit que le rapport entre la masse du océans (le niveau local varie du fait des
Frédéric Chambat : En 1672, Jean Richer volcan et celle de la Terre est inférieur à courants et des marées, avec une ampli-
remarque que la période d’oscillation de ses estimations. tude de l’ordre du mètre). Par rapport à
son pendule est plus longue à Cayenne, Sans le savoir, Bouguer a identifié le un ellipsoïde théorique défini comme la
en Guyane, qu’à Paris. Or cette période phénomène d’équilibre isostatique, qui surface lisse que formerait la Terre si elle
dépend de la pesanteur. Newton explique sera décrit un siècle plus tard : la croûte était entièrement fluide et homogène,
cette différence par la somme de deux terrestre flotte sur le manteau dense comme le géoïde est au-dessus au niveau des excès
effets. Le premier est une variation de la un iceberg sur la mer. Ainsi, les reliefs de masse et en dessous à l’endroit des
force centrifuge : Cayenne étant plus près ont des «racines» de croûte dont la profon- défauts de masse. L’amplitude de ces varia-
de l’équateur que Paris, et donc plus deur est proportionnelle à leur hauteur. tions est de plus ou moins 100 mètres.
loin de l’axe de rotation terrestre, elle subit Sous le Chimborazo s’étend donc une zone La seconde carte représente l’intensité
une force centrifuge plus grande, qui moins dense que le manteau, assimilable de la pesanteur. On mesure celle-ci à la
diminue d’autant l’intensité de la pesan- à un défaut de masse qui explique la dimi- surface de la Terre, puis on effectue diverses
teur. Le second effet résulte de l’aplatis- nution de la déviation du pendule. corrections pour estimer sa valeur à l’alti-
sement de la Terre aux pôles, impliquant En 1774, Nevil Maskelyne répète cette tude zéro, c’est-à-dire à la surface du géoïde.
que la distance moyenne à la masse interne expérience sur une montagne plus petite Ces deux cartes sont liées. Mathé-
varie à la surface de la planète ; la concor- et en déduit la valeur de la densité de la matiquement, la pesanteur est le gradient
dance des calculs de Newton et des mesures Terre avec une erreur de moins de 20 pour du potentiel gravitationnel, dont le géoïde
de Richer constitue d’ailleurs l’une des cent. Cela constitue la première mesure est une équipotentielle (une surface où
grandes preuves de cet aplatissement. réaliste de cette densité, souvent attribuée le potentiel est constant). En faisant
Vers le milieu du XVIIIe siècle, Pierre à tort à Cavendish qui, en 1798, obtiendra une analogie avec les courbes de niveau
Bouguer met en évidence, grâce à des une mesure précise à un pour cent près sur une carte altimétrique, le géoïde serait
mesures dans les Andes, des variations à l’aide d’un fil de torsion… l’une de ces courbes et l’intensité de la
locales de pesanteur qui ne s’expliquent pesanteur serait la pente en tout point.
pas par ces deux effets. Il montre ainsi Que sait-on aujourd’hui
que les masses sont inégalement répar- des variations de pesanteur ? Comment mesure-t-on
ties à l’intérieur de la Terre, et que les Frédéric Chambat : La pesanteur varie en les variations de pesanteur ?
hétérogénéités de densité conduisent à direction et en intensité. On dresse Frédéric Chambat : À l’origine, on mesu-
des variations de pesanteur. alors deux cartes. La première, nommée rait l’intensité de la pesanteur par la
Dans une expérience fondatrice, il géoïde, caractérise la direction de la pesan- période d’oscillation du pendule et sa
mesure la direction de la verticale à proxi- teur. Plus précisément, le géoïde repré- direction par celle d’un fil à plomb, repérée
mité du volcan Chimborazo, en Équa- sente l’horizontale d’altitude zéro, c’est- par rapport aux étoiles. Depuis le XXe
teur, qui culmine à 6 268 mètres d’alti- à-dire une surface à laquelle un fil à plomb siècle, on utilise des gravimètres. Ceux-

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LE MANTEAU

Frédéric CHAMBAT
est maître de conférences
à l’École normale supérieure
de Lyon, au Laboratoire
de sciences de la Terre.

ci sont de deux types : les gravimètres meilleure résolution spatiale. En outre, La mesure des variations temporelles
absolus déduisent l’intensité de la pesan- ces satellites, notamment ceux de la de pesanteur révèle les évolutions de la
teur du temps de chute d’une masse dans mission germano-américaine GRACE, répartition des masses. Certaines sont pério-
le vide, et les gravimètres relatifs mesu- mesurent pour la première fois les varia- diques, telles les marées et les moussons
rent soit la différence de pesanteur entre tions temporelles de pesanteur. (on mesure les variations hydrologiques),
deux points, via la différence d’allonge- tandis que d’autres, comme le rebond post-
ment d’un ressort auquel est fixée une Que révèlent les mesures ? glaciaire, correspondent à une augmenta-
masse, soit sa variation au cours du temps, Frédéric Chambat : En premier lieu, elles tion continue à mesure que le sol se soulève.
grâce aux changements d’altitude d’une confirment l'équilibre isostatique global On détecte également certains séismes :
sphère supraconductrice lévitant dans un de la croûte terrestre. Elles révèlent aussi lorsque le sol monte le long d’une faille,
champ magnétique. des déséquilibres locaux, notamment dans la pesanteur se renforce localement en raison
Tous ces appareils sont très précis certaines zones où se produit un phéno- de la masse supplémentaire. Enfin, on
(jusqu’à 10–8 mètre par seconde carrée mène nommé rebond postglaciaire: le sol, observe la fonte des glaces polaires :
pour les gravimètres à supraconducteurs), autrefois recouvert de glace, s’y soulève l’Antarctique et le Groenland perdent ainsi
mais ils n’offrent qu’une couverture depuis que cette glace a fondu il y a 170 kilomètres cubes de glace par an.
partielle de la Terre. À partir des années 10 000 ans. C’est le cas par exemple de la Additionnée à celle des autres glaciers, cette
1970, les géophysiciens recourent alors baie d’Hudson au Canada et de la fonte serait responsable d’une montée de
aux satellites. Certains sont des boules Scandinavie : à ces endroits, des maisons 1,3 millimètre par an du niveau des océans
entourées de réflecteurs : en pointant un situées au bord de la mer il y a un siècle (à laquelle il faut ajouter 1,7 millimètre par
laser sur ces boules, on évalue leur éloi- en sont aujourd’hui éloignées d’une an dû à la dilatation thermique).
gnement et on reconstitue leur trajectoire, centaine de mètres ! Une nouvelle mission a démarré en
puis on calcule la valeur de la gravitation Plus en profondeur, la carte d’intensité 2009 : le satellite européen GOCE nous
qui explique ces trajectoires. D’autres satel- et le géoïde permettent de tester nos modèles fournira bientôt le géoïde avec une très
lites mesurent l’altitude des océans, dont de convection dans le manteau terrestre. haute résolution. On disposera alors, entre
on reconstitue la forme ; on accède ainsi En effet, une partie des anomalies de gravité autres, de cartes précises des fonds sous-
au géoïde en domaine océanique, aux résultent d’hétérogénéités de densité dans marins : un relief océanique constitue
courants et aux marées près. le manteau, elles-mêmes issues de la subduc- en effet une masse supplémentaire qui
Les années 2000 marquent l’ar- tion des plaques océaniques– froides, donc dévie la verticale vers elle, ce qui se traduit
rivée d’une nouvelle génération de satel- denses. Or avec un modèle statique, on par une bosse du géoïde.
lites équipés d’accéléromètres. Ces dispo- ne retrouve pas les cartes mesurées. Pour Les enseignements sont donc nom-
sitifs déterminent les forces de coïncider avec les observations, les modèles breux. Avec l’arrivée de la dernière géné-
frottement que l’on prend en compte doivent tenir compte des mouvements de ration de satellites, la précision et les réso-
dans les calculs. On peut alors faire voler convection provoqués par la plongée des lutions spatiales et temporelles sont
les satellites plus près de la Terre, d’où plaques. Par ce biais, on estime la visco- devenues telles que la gravimétrie a ouvert
une plus grande précision et une sité du manteau terrestre. une nouvelle fenêtre sur la planète. ■

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Fondamental
Sous-thème
Éric DEBAYLE et Yanick RICARD

La zone de transition :
couche clef du manteau
La sismologie a mis en évidence une zone de transition
dans le manteau entre 410 et 660 kilomètres de profondeur.
Son épaisseur variant selon les conditions, notamment de température,
son exploration révèle la dynamique intime des roches mantelliques.

L
Éric DEBAYLE e manteau terrestre est constitué de silicates Cet appauvrissement n’étant pas observé dans
Laboratoire de science de magnésium et de fer. Il s’étend de la base les basaltes des îles océaniques, dont la composi-
de la Terre, CNRS, Université de la croûte, de 10 à 70 kilomètres de profon- tion isotopique différait également, on les pensait
Claude Bernard et École deur selon les régions, jusqu’à la limite du noyau, liés à des remontées de roches plus profondes issues
normale supérieure de Lyon. à 2 900 kilomètres de profondeur. Sa dynamique d’un manteau inférieur qui aurait conservé sa
est contrôlée par de lents mouvements de convec- composition primitive.
Yanick RICARD tion à grande échelle (voir La convection, moteur du
Laboratoire de science manteau, par P. Thomas, page 38). En effet, les Un modèle obsolète
de la Terre, CNRS, Université vitesses d’écoulement y atteignent au plus quelques De ces observations, on déduisait que la convec-
Claude Bernard et École centimètres par an, soit celle de la croissance d’un tion se faisait en deux couches séparées, le manteau
normale supérieure de Lyon.
cheveu. La température et la pression variant supérieur appauvri et le manteau inférieur « intact »
notablement selon la profondeur dans le manteau, qui n’avait pas été affecté par l’extraction de la croûte
les propriétés physiques et minéralogiques des roches continentale au début de l’histoire de la Terre. Le
reflètent ces diverses conditions. modèle à deux couches s’accordait avec les bilans
Jusqu’à la fin des années 1990, des géologues de masse des géochimistes selon lesquels un tiers
L’ESSENTIEL pensaient que la convection du manteau avait lieu du manteau avait été appauvri lors de l’extraction
➥ Le manteau terrestre
dans deux couches distinctes, séparées par une de la croûte continentale, ce qui correspondait à
est constitué de deux discontinuité à 660 kilomètres de profondeur. peu près à la masse du manteau supérieur. Le modèle
régions séparées par L’idée de cette démarcation était née de l’obser- semblait également validé par l’absence de séisme
une zone de transition, vation de différences géochimiques subtiles, en dessous de 660 kilomètres de profondeur. Les
les frontières mais significatives entre les basaltes des îles océa- séismes profonds étant associés aux plaques plon-
correspondant à des zones niques et ceux des rides océaniques. geantes, on imaginait qu’elles ne pouvaient s’en-
de discontinuités Ces derniers sont systématiquement pauvres en foncer à plus de 660 kilomètres.
de vitesse sismique. éléments incompatibles (l’uranium, le thorium et Toutefois, les résultats de sismologie, de plus
➥ Chacune de ces parties le potassium...) et beaucoup de géologues pensaient en plus nombreux, ne confirment pas ce modèle.
est caractérisée par que ces basaltes représentaient des échantillons d’un Que montrent-ils ? Rappelons d’abord que l’uti-
des minéraux qui reflètent manteau supérieur. Précisons qu’un élément est lisation des ondes sismiques est la façon la plus
les conditions dit incompatible quand il se concentre principale- directe de cartographier la structure interne du
de température ment dans la phase liquide lors d’un processus de manteau, notamment grâce à l’étude des temps de
et de pression.
fusion. Ainsi, lors des épisodes de fusion partielle parcours des différentes ondes enregistrées sur
➥ Les ondes sismiques du manteau qui auraient donné naissance à la croûte des milliers de sismographes de par le monde. En
révèlent les limites des terrestre, les éléments incompatibles se seraient effet, les ondes sismiques se propagent plus rapi-
différentes parties et concentrés dans la phase liquide qui, en se refroi- dement dans les zones froides que dans les régions
tentent ainsi de mettre
dissant, a formé la croûte continentale, laissant un chaudes ; les frontières les séparant sont nommées
en évidence les panaches
manteau résiduel appauvri. Ce manteau résiduel discontinuités sismiques. Depuis la fin des
mantelliques.
correspondrait aux basaltes des rides océaniques. années 1970, ces méthodes, inspirées de l’imagerie

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LE MANTEAU

médicale, ont conduit aux premiers modèles tomo- sous les rides océaniques et les parties les plus jeunes
graphiques : ces modèles en trois dimensions des des continents, les vitesses rapides sont plutôt situées
hétérogénéités de vitesse sismique révèlent la struc- sous les vieux bassins océaniques et les vieux conti-
ture à grande échelle du manteau terrestre. nents précambriens. Cette corrélation s’est renforcée
Par ailleurs, la sismologie a mis en évidence deux avec l’augmentation du nombre de données. Les
discontinuités : l’une est à environ 410 kilomètres premières images de la base du manteau ont égale-
de profondeur, l’autre à 660 kilomètres de profon- ment mis en évidence que sa structure en trois
deur. Selon les minéralogistes, ces deux limites dimensions est dominée par deux larges zones
correspondent à des réarrangements minéralogiques d’anomalies de vitesses lentes situées sous l’Afrique
à l’état solide, ou à des changements de phase. La et sous le Pacifique, bordées par des régions d’ano-
région située entre ces deux discontinuités de vitesse malies de vitesses plus rapides (voir la figure page 76).
sismique est nommée zone de transition. La géométrie des anomalies sismiques à la
base du manteau était un premier indice que des
Des anomalies révélatrices écoulements verticaux de matière traversent toute
Les principales hétérogénéités sismiques du manteau l’épaisseur du manteau. En effet, les anomalies de LE MANTEAU TERRESTRE
est constitué essentiellement
sont situées à sa base et à son sommet et corres- vitesses lentes (correspondant à des crypto-conti- d’olivine (a), un minéral
pondent à deux couches de quelques centaines nents du bord desquels s’élèverait de la matière silicaté riche en fer et
de kilomètres d’épaisseur. Dans la couche située chaude) situées à la base du manteau sont sous les en magnésium. À mesure que
au sommet du manteau, les premiers modèles volcans associés à des remontées de matière profonde, la température et la pression
tomographiques montraient une forte corrélation alors que les vitesses rapides coïncident avec les augmentent, il change
de phase et devient
entre la position des hétérogénéités de vitesse et régions où les plaques océaniques (de la matière de la wadsléyite (b), puis
celle des grandes structures géologiques : alors que froide) s’enfoncent dans le manteau depuis de la pérovskite (c) et enfin
les vitesses lentes sont principalement détectées 100 millions d’années. Toutefois, le lien entre de la ringwoodite (d).

b c d
E. R. D. Scott, Université de Hawaii
HACTO, Université Okayama, Japon

C. Wright
Pyrope

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LES CARTES DE LA VITESSE a


des ondes de cisaillement
au sommet du manteau
(a, à 100 kilomètres
de profondeur) et à la base
(b, à 2850 kilomètres
de profondeur) montrent
des hétérogénéités. Dans
certaines régions (en bleu),
les vitesses sont plus rapides
que la moyenne (en blanc) et
correspondent aux zones
froides. Dans d’autres
régions, les vitesses sont
inférieures à la moyenne et
trahissent les régions
chaudes (en rouge).
Les frontières des plaques
tectoniques sont en vert. –10 0 10
Les cercles verts sont
100 kilomètres
les volcans associés Anomalie de vitesse
à des points chauds. (en pour cent
par rapport à la moyenne)

manteaux supérieur et inférieur n’était pas encore d’alimentation du panache aurait une centaine
établi : la faible résolution des premiers modèles de kilomètres de diamètre, ce qui reste en deçà de
tomographiques ne permettait pas de suivre le la résolution actuelle de la plupart des modèles
chemin vertical des anomalies. tomographiques (elle est dix fois plus grande).
Ce n’est que depuis la fin des années 1990, grâce Cependant, on peut détecter le matériau chaud
à l’augmentation du nombre de données, que les du panache lorsqu’il s’étale à la base de la lithosphère,
sismologues construisent des modèles tomogra- dont l’épaisseur excède rarement 200 kilomètres.
phiques suffisamment précis. Ces modèles récents Néanmoins, la signature sismique à la base de la
permettent de suivre les plaques tectoniques de la lithosphère ne suffit pas pour établir l’origine
surface jusqu’au manteau profond. Ils montrent profonde des remontées de matières chaudes sous
que les plaques pénètrent dans le manteau inférieur les points chauds. Pour ce faire, il faudrait suivre
bien que certaines semblent stagner un certain temps les conduits d’alimentation jusqu’à leurs sources!
dans la zone de transition. Les images obtenues ont
bouleversé notre compréhension de la dynamique Des bananes dans le manteau
du manteau terrestre, contredisant le modèle à deux L’analyse des temps d’arrivée des ondes sismiques
couches, et soulevé de nouvelles questions. Par était, jusqu’à la fin des années 1990, fondée sur
exemple, si l’on peut suivre le trajet de la matière une approximation dite « haute fréquence » qui
qui descend dans le manteau inférieur, peut-on supposait que la sensibilité de l’onde était confinée
détecter les remontées de matière et confirmer le long du rai sismique. Ce rai est une ligne perpen-
qu’elles ont bien leur source à la base du manteau ? diculaire à la surface de propagation de l’onde.
Ou bien, comment ce modèle peut-il s’accorder En d’autres termes, l’onde ne révélait la structure
avec les observations des géochimistes ? du manteau que le long d’une ligne, le rai (voir
Nous verrons que les progrès récents en sismo- la figure page 78). Depuis, de nouvelles théories
logie, mais également en minéralogie, en physique ont été élaborées, notamment par Tony Dahlen
des hautes pressions et en modélisation offrent et Guust Nolet, de l’Université de Princeton, aux
quelques éléments de réponse. Ils montrent notam- États-Unis : l’idée sous-jacente est que les ondes
ment que la zone de transition contrôle la dyna- sismiques de basses fréquences sont sensibles à
mique du manteau. la structure sur une région (en forme de «banane»),
Jusqu’à maintenant, les efforts en tomographie plus large que le rai sismique. Dès lors, on obtien-
pour détecter des remontées de matière venant drait beaucoup plus d’informations sur la struc-
du manteau inférieur sont restés peu concluants ture du manteau.
ou controversés. Les modèles géodynamiques En 2004, l’équipe de Princeton déclarait avoir
montrent que la dynamique de la Terre est dominée détecté, grâce à ces nouvelles théories, la présence
par les zones de subduction, tandis que les remon- de panaches mantelliques s’enracinant jusqu’à la
tées de matière se font sous la forme de panaches base du manteau ! Cette découverte fut cependant
mantelliques étroits dont la forme rappelle celle controversée : selon l’équipe de Rob van der Hilst,
d’un champignon (voir Panaches chauds : mythes de l’Institut de technologie du Massachusetts,
ou réalité ?, par J.-P. Montagner, page 46). Le conduit l’amélioration imputée à la nouvelle théorie était

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LE MANTEAU

–2,25 0 2,25
2 850 kilomètres
Anomalie de vitesse
(en pour cent
par rapport à la moyenne)

négligeable devant d’autres effets, tels que ceux, Les conditions de pression et de température
par exemple, liés au poids donné aux différents de ces changements de phase peuvent être repro-
types de temps de parcours utilisés. Détecter les duites en laboratoire. Ces expériences montrent
conduits d’alimentation des panaches mantel- que, lorsque la température augmente, la transi-
liques reste donc encore un défi. tion de phase olivine-wadsléyite se produit à
Mais le modèle de Princeton n’exploitait que plus grande profondeur. On dit que la pente de
partiellement les avantages des nouvelles méthodes. Clapeyron est positive, ce paramètre correspon-
De fait, des travaux sont aujourd’hui menés par dant à la variation de pression (ou de profondeur)
Christophe Zaroli, à l’École et Observatoire des sur la variation de température, soit dP/dT. En
sciences de la Terre de Strasbourg (EOST), avec ses revanche, la transition de phase ringwoodite-
collègues de l’École normale supérieure de Lyon pérovskite plus ferropériclase se produit à d’au-
et de l’Université australienne de Canberra, pour tant plus faible profondeur que la température est
extraire encore plus d’informations des ondes élevée (sa pente de Clapeyron est négative).
sismiques. Les sismologues augmentent le nombre La région située entre les deux discontinuités
de données et prennent en compte leur sensibi- (la zone de transition) doit donc s’amincir lors-
lité à la structure dans plusieurs bandes de fréquence qu’elle est traversée par une remontée de matière
suivant l’approche initiée à Princeton. chaude (voir la figure page 79). De même, lors-
qu’une plaque tectonique froide s’enfonce dans le
Épaississement et amincissement manteau au niveau d’une zone de subduction, la
Au début des années 1990, certains ont proposé zone de transition doit s’épaissir.
que l’étude de la topographie des discontinuités Les premières études sur l’épaisseur de la zone
à 410 et 660 kilomètres de profondeur puisse de transition, qui datent du début des années 1990,
renseigner sur la circulation verticale de matière ont mis en évidence une corrélation entre les régions
dans le manteau. Ces deux discontinuités sont où les plaques s’enfoncent dans le manteau et celles
attribuées aux changements de phase de l’oli- où la zone de transition est plus épaisse que la
vine, un minéral silicaté riche en fer et en magné- moyenne. À grande échelle, la zone de transition
sium abondant dans le manteau. s’amincit sous l’océan Pacifique et au Sud de
Des expériences ont montré que, la tempéra- l’Afrique, les deux régions que l’on peut associer à
ture et la pression augmentant, l’olivine se trans- des remontées de matière au niveau de la base du
forme en wadsléyite vers 410 kilomètres de profon- manteau. Cependant, à plus petite échelle, aucune
deur. Puis, vers 520 kilomètres, cette wadsléyite corrélation entre amincissement de la zone de tran-
devient de la ringwoodite, et enfin, à 660 kilo- sition et volcans associés à des remontées de matière
mètres de la pérovskite plus ferropériclase. Notons profonde n’a pu encore être détectée.
que la transition wadsléyite-ringwoodite perturbe En 2008, Benoît Tauzin, sismologue de l’EOST,
peu les ondes sismiques. Ainsi, la zone de transi- a étudié avec un détail inégalé les topographies
tion est limitée par deux zones de changements des deux interfaces à 410 et 660 kilomètres de
de phase : olivine-wadsléyite en haut et ringwoo- profondeur. La discontinuité à 410 kilomètres est
dite-pérovskite plus ferropériclase en bas. plus profonde qu’ailleurs sous la quasi-totalité des

DOSSIER N° 67 / AVRIL-JUIN 2010 / © POUR LA SCIENCE


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UNE ONDE SISMIQUE les points chauds pour lesquels les discontinuités à
(ici de période égale 410 et 660 kilomètres sont toutes les deux plus
à 34 secondes) est sensible profondes pourraient résulter d’une anomalie
à la structure d’une région lente située dans les 300 premiers kilomètres du
dont la forme rappelle celle
d’une banane et dont
manteau, plutôt que d’une perturbation thermique
la largeur maximale peut de la zone de transition.
dépasser le millier Depuis la découverte de plaques froides s’en-
de kilomètres. fonçant jusque dans le manteau inférieur, les sismo-
Les sismologues ont logues n’ont pas ménagé leurs efforts pour détecter
longtemps travaillé avec
une approximation dite
les panaches de matière chaude qui devraient en
« haute fréquence » qui contrepartie remonter du manteau inférieur.
suppose que toute Pourtant, les preuves de ces panaches mantelliques
la sensibilité de l’onde n’ont pas encore été obtenues. Voyons mainte-
est réduite au trait noir nant comment les progrès de la sismologie répon-
situé au centre Noyau
de la « banane » et qui
dent à une autre question fondamentale posée par

660
410
correspond au rai sismique. le passage des plaques dans le manteau inférieur.
Comment réconcilier observations sismologiques
0 1 000 2 000 3 000 4 000 5 000 6 000 et géochimiques ? Un des paramètres clés est la
Rayon de la Terre (en kilomètres) teneur en eau des roches du manteau.

points chauds, mais dans la moitié des cas, la zone Le rôle de l’eau
de transition n’est pas amincie, car la disconti- Bien qu’en faible concentration, le vaste manteau
nuité à 660 kilomètres est, elle aussi, plus profonde! terrestre recèle des quantités importantes d’eau,
Comment expliquer ce résultat ? voire, selon certains géologues, l’équivalent du
Des études de minéralogie ont montré que l’oli- volume des océans ! Aux pressions régnant dans
vine n’est en fait pas le seul minéral du manteau à le manteau, l’eau est le plus souvent sous la
se transformer sous l’effet de la pression. En effet, forme d’ions OH– ou H+ qui sont piégés dans les
dans la zone de transition, la majorite (un minéral réseaux cristallins des minéraux. La physique des
de la famille des grenats) se dissocie également en minéraux à haute pression révèle que la zone de
pérovskite vers 660 kilomètres de profondeur. Selon transition peut dissoudre dix fois plus d’eau que
des résultats expérimentaux obtenus à l’Université l’olivine ou la pérovskite qui sont les minéraux
de Tokyo, la transition de phase de la ringwoodite dominants au-dessus et au-dessous.
en pérovskite serait dominante à 660 kilomètres de Des travaux effectués à l’Université de Bristol
profondeur dans les régions froides du manteau, ont montré que ce changement de solubilité
par exemple près des zones de subduction. À l’in- augmente l’épaisseur de la zone dans laquelle le
verse, lorsque la température est suffisamment élevée, changement de phase s’effectue. La discontinuité
notamment autour des panaches remontant de la à 410 kilomètres, de quelques kilomètres d’épais-
base du manteau, la transition de phase de la majo- seur en milieu sec, dépasserait 20 kilomètres d’épais-
rite en pérovskite se produirait à plus grande profon- seur dès lors que 0,5 pour cent d’eau est présent
deur que celle de la ringwoodite. Ces observa- dans la roche. L’eau expliquerait ainsi que la discon-
tions expliqueraient ainsi les renflements du plancher tinuité à 410 kilomètres n’est parfois pas détectée
de la zone de transition là où on attendait des amin- dans certaines études sismologiques. Une discon-
cissements (voir la figure page ci-contre). tinuité trop épaisse peut être vue par des ondes
La topographie des discontinuités révélerait donc sismiques à haute fréquence comme un simple
les panaches mantelliques? L’affaire n’est pas aussi gradient de vitesse qui ne convertit et ne réfléchit
simple ! En effet, la précision avec laquelle les plus les ondes à haute fréquence !
ondes permettent d’estimer la profondeur des discon- En 2003, Dave Bercovicci et Sun-Ichiro Karato,
tinuités dépend notablement de notre connaissance de l’Université Yale, ont proposé un modèle original
des anomalies de vitesse situées dans les 400 premiers réconciliant les signatures géochimiques distinctes
kilomètres du manteau. Par exemple, une sous-esti- des basaltes des îles océaniques et des dorsales avec
mation de quelques pour cent de l’amplitude des les observations géophysiques qui suggèrent de
anomalies de vitesse lentes dans l’asthénosphère larges échanges de matière entre manteau infé-
conduit à une surestimation de la profondeur des rieur et supérieur. Une quantité importante d’eau
discontinuités de plusieurs kilomètres. Or, si grâce entraînée par les plaques plongeantes océa-
aux modèles tomographiques, on localise bien les niques serait transportée, puis piégée dans la zone
fortes anomalies de vitesse dans les 300 premiers de transition. L’injection de plaques froides au
kilomètres du manteau terrestre, la précision sur niveau des zones de subductions serait compensée
l’amplitude de ces anomalies est moindre. Ainsi, par un écoulement lent (de quelques millimètres

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LE MANTEAU

Dorsale
Point Point LE MANTEAU TERRESTRE
chaud chaud est divisé en trois parties
(notées en blanc)
MANTEAU SUPÉRIEUR
caractérisées par
des changements de phase
de l’olivine en d’autres
Zone de fusion partielle
minéraux (notés en orange)
Olivine selon la pression
et la température.
La topographie des frontières

Subd
ZONE DE TRANSITION
dépend de la température,
uctio
Wadsléyite
par exemple près
n Ringwoodite d’une plaque froide qui plonge
Épaississement dû dans une zone de subduction
Amincissement dû à la transition ou près d’un panache
à la transition ringwoodite-pérovskite Approfondissement dû mantellique chaud qui
ringwoodite-pérovskite en milieu froid à la transition
en milieu chaud majorite-pérovskite remonte de la base
en milieu chaud du manteau. Cependant,
la présence d’eau modifie
MANTEAU INFÉRIEUR
les règles et créerait égale-
Pérovskite
Panache Panache Ferropériclase ment une zone de fusion
partielle au-dessus
de la zone de transition.

par an) du manteau selon un mouvement d’en- faible vitesse là où il y a fusion partielle. Lorsque
semble vertical ascendant. Ce mouvement serait le modèle de D. Bercovicci et S. Karato a été publié,
communiqué aux minéraux présents dans la zone Lev Vinnik et Véronique Farra, de l’Institut de
de transition, notamment à la wadsléyite. physique du globe de Paris, avaient déjà détecté
Du fait du changement de solubilité, ce minéral la signature sismique de ce qui pourrait être une
libérerait la plus grande partie de son eau lorsqu’il couche de fusion partielle située au-dessus de la
se transformerait en olivine vers 410 kilomètres discontinuité à 410 kilomètres.
de profondeur. L’eau ainsi évacuée abaisserait la Ces dernières années, les études sismologiques
température de fusion des roches et favoriserait le pour détecter cette couche à faible vitesse se sont articles
développement d’une zone de fusion partielle au- multipliées, avec des résultats… déconcertants ! • B. TAUZIN et al., The mantle
transition zone as seen by global
dessus de la discontinuité à 410 kilomètres. Par exemple, on ignore si cette couche est globale : Pds phases : no clear evidence
certaines études ont même associé sa présence à for a thin transition zone benea-
Un lessivage en profondeur du volcanisme récent, un résultat en contradic- th hotspots, in J. Geophys. Res.,
n° 113, 2008.
Selon plusieurs résultats expérimentaux, le magma tion avec le modèle des sismologues de Yale, qui • L. VINNIK et V. FARRA, Low velo-
ainsi créé resterait piégé au-dessus de la disconti- prévoit que la couche n’existe pas à proximité city atop the 410-km disconti-
nuité à 410 kilomètres jusqu’à ce qu’une plaque des points chauds ! nuity and mantle plumes, in
plongeante l’entraîne à nouveau dans le manteau Un autre problème est que, selon ce modèle, Earth Planet. Sc. Lett., n° 262,
pp. 398-412, 2007.
profond. Cette couche de fusion partielle agirait la couche de fusion est plutôt fine (moins de dix • S. HIER-MAJUMDER et al., Role
alors comme un filtre géochimique, en piégeant kilomètres d’épaisseur) et située juste au-dessus of grain boundaries in magma
les éléments «incompatibles», qui se concentreraient de la discontinuité à 410 kilomètres. Mais les migration and storage, in Earth
Planet. Sc. Lett., n° 248,
dans la phase liquide. La matière qui poursuivrait sismologues détectent une couche située vers pp. 735-749, 2006.
son lent écoulement vertical ascendant au-dessus de 350 kilomètres de profondeur, dont l’épaisseur • E. DEBAYLE et al., Global azi-
la couche de fusion partielle serait donc appauvrie varierait entre 30 et 100 kilomètres ! muthal seismic anisotropy and
en éléments incompatibles. Elle serait à l’origine des L’un de nous (Y. Ricard), de l’École normale the unique plate-motion defor-
mation of Australia, in Nature,
roches recueillies au niveau des rides océaniques. supérieure de Lyon, a récemment montré que la n° 433, pp. 509-512, 2005.
Plus rapides (leur vitesse est de l’ordre du mètre gravité, du fait du poids élevé du magma, favori- • D. BERCOVICCI et S. KARATO,
par an), les panaches mantelliques qui remon- serait la formation d’une fine couche de roches Whole mantle convection and
tent n’auraient pas le temps de subir le même lessi- fondues, mais qu’elle pourrait être contrebalancée transition-zone water filter, in
Nature, n° 425, pp. 39-44, 2003.
vage durant leur traversée de la zone de transition. par les forces de capillarité à la frontière des grains
• K. HIROSE, Phase transitions in
Il n’y aurait donc pas de fusion partielle au- de roches cristallisées. L’amplitude de ces forces pyrolitic mantle around 670-km
dessus de la discontinuité à 410 kilomètres à proxi- variant fortement avec la taille des grains et la depth : implications for upwelling
mité des panaches (voir la figure ci-dessus), ce qui viscosité de la matrice, deux paramètres eux-mêmes of plumes from the lower
mantle, in J. Geophys. Res.,
expliquerait que l’appauvrissement en éléments très divers dans le manteau, les géologues commen- n° 107(B4), 2078, doi :
incompatibles ne soit pas observé pour les basaltes cent à entrevoir comment des couches à faibles 10.1029/2001JB000597, 2002.
des îles océaniques. vitesses et dont l’épaisseur varie rapidement peuvent • J. RITSEMA et al., Complex
Avec une zone de fusion partielle réduisant se former… L’anatomie du manteau et notam- shear wave velocity structure
imaged beneath Africa and
notablement la vitesse des ondes sismiques, les ment celle de la zone de transition n’ont pas encore Iceland, in Science, n° 286,
sismologues s’attendent à trouver une couche à livré tous leurs secrets. ■ pp. 1925-1928, 1999.

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Fondamental
Sous-thème
John VALLEY

Une Terre
jeune et froide
Combien de temps la Terre primitive est-elle restée une fournaise de magma?
Sans doute moins longtemps que les 500 millions à un milliard d’années souvent
admis. En effet, l’étude des matériaux terrestres les plus anciens montre
que des conditions suffisamment clémentes pour que la croûte terrestre se forme
se sont imposées bien plus tôt.

John VALLEY
est professeur de géologie
à l’Université du Wisconsin-
Madison, aux États-Unis.

L’ESSENTIEL
➥ On a longtemps cru
que le premier milliard
d’années de la Terre était
une ère infernale où
un océan de magma
constituait l’essentiel
de la planète.
➥ L’analyse de zircons,
des minéraux très
résistants, datés
de 4,4 milliards d’années,
bouscule cette idée
en révélant que la croûte
terrestre s’est formée
bien plus tôt.
➥ Depuis qu’elle a été
émise, les indices plaidant
pour cette hypothèse
s’accumulent.

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LE MANTEAU

eu après sa naissance, il y a 4,55 milliards ne se dessinent les premiers continents et que les

P d’années, notre planète était d’une lueur


orangée, telle une étoile refroidie. Des blocs
rocheux, certains de la taille d’une petite planète,
vapeurs se condensent pour créer une atmosphère
et des océans d’eau où la vie allait se développer.

tournaient autour du jeune Soleil et nombre d’entre Un bref océan de magma


eux se fracassaient sur la Terre. En se brisant, voire Combien de temps a duré cette période infer-
en se vaporisant, ils contribuaient à créer des océans nale ? Selon la plupart des spécialistes, la période
de roche fondue. Au sein de ce magma, le fer et hadéenne (du nom de Hadès, le dieu grec des
le nickel, éléments plus denses que les autres, enfers) aurait duré au moins 500 millions,
sombraient vite et allaient former le noyau voire un milliard d’années. Du moins est-ce ce
métallique de notre planète. Le bombardement que l’on croyait jusque récemment, dans la mesure
météoritique se poursuivit des centaines de millions où aucune trace d’impact majeur de plus de quatre
d’années, en créant parfois des cratères de plus milliards d’années n’a été retrouvée, et où, par
de 1 000 kilomètres de diamètre. Dans le même ailleurs, la vie semble être apparue bien plus tard.
temps, la désintégration des éléments radioactifs Or ces dernières années, des géologues ont
enfouis dans les profondeurs de la Terre produi- retrouvé d’anciens et minuscules cristaux de
sait six fois plus de chaleur qu’aujourd’hui. zircon. L’étude de leur composition chimique CETTE VUE D’ARTISTE
C’est seulement lorsque l’agitation du Système remet en cause l’hypothèse couramment admise. de ce qu’a peut-être été
la Terre il y a plus de quatre
solaire primitif diminua que, à la surface de la Terre, Nous allons voir pourquoi. milliards d’années contraste
les roches en fusion se solidifièrent et formèrent une Dès le XIXe siècle, les géologues ont tenté de avec l’idée qui prévalait
croûte. Ce durcissement se produisit bien avant que calculer à quelle vitesse notre planète s’est refroidie. d’un monde de magma chaud.

Don Dixon
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Ils ne s’attendaient pas toutefois à ce qu’un tel et sa température serait passée au-dessous de
phénomène ait pu laisser des traces matérielles ! celle de l’ébullition de l’eau. Ce scénario est d’au-
Or nous en avons trouvé dans certains cristaux tant plus plausible que le Soleil primitif brillait
de zircon. Minéral naturel, le zircon est un sili- moins qu’aujourd’hui.
cate de zirconium (de formule ZrSiO 4 ).
Remarquablement robuste, un cristal de zircon Les plus anciens matériaux :
préserve presque indéfiniment des indices sur son des minicristaux de zircon
environnement au moment où il a été formé. Cependant, pour la plupart des géologues, la nais-
Or, selon nous, les cristaux de zircon indiquent sance ardente de la Terre et l’absence d’indices
que des océans, susceptibles d’avoir abrité les dans les données géologiques invitaient plutôt à
premières formes de vie, et peut-être des conti- retenir l’hypothèse d’un climat originel chaud et
nents, sont apparus 400 millions d’années plus persistant. La plus ancienne roche intacte connue
tôt qu’on ne le pensait. est le gneiss d’Acasta, une roche métamorphique
Cette idée contre-intuitive d’une « Terre du Nord-Ouest du Canada, qui date de quatre
primitive froide » a d’abord été la conséquence milliards d’années (voir la figure ci-dessous).
des calculs thermodynamiques : bien que la Toutefois, le gneiss se forme en profondeur et
DES ROCHES VIEILLES température des océans primitifs de magma ait ne livre donc aucune information sur les conditions
de plus de 2,5 milliards d’an- dépassé 1 000 °C, une croûte a pu se former qui régnaient à la surface. Les géologues expliquaient
nées affleurent ou se trou- par refroidissement en dix millions d’années l’absence complète de roches plus anciennes que le
vent à faible profondeur en seulement. En s’épaississant, la première croûte gneiss d’Acasta par les conditions trop rudes de l’ère
de nombreux endroits du
globe (en rouge) ; d’autres
terrestre formée aurait progressivement isolé la hadéenne. Par ailleurs, les plus anciennes roches
sont probablement dissimu- surface des hautes températures régnant à l’in- formées dans l’eau – des roches sédimentaires affleu-
lées sous des couches de térieur de la Terre. En outre, en supposant que rant à Isua, dans le Sud du Groenland – datent d’il
roches jeunes dans des la croûte nouvellement formée est restée stable, y a environ 3,8 milliards d’années, une époque où
régions encore plus vastes que des périodes de calme ont séparé deux la vie était semble-t-il déjà apparue, puisque la roche
(en rose). Y découvrira-t-on
des cristaux de zircon aussi
impacts majeurs et que l’atmosphère de la « serre d’Isua en contient des traces.
anciens que ceux d’Australie primitive » ne piégeait pas trop la chaleur, alors Ce tableau aurait pu changer dans les années
occidentale ? la surface s’est peut-être rapidement refroidie 1980, quand on commença à découvrir des

Gneiss d’Acasta Sédiments d’Isua


(plus anciennes (premières traces
roches intactes, de vie connues,
4 milliards d’années) 3,8 milliards d’années)

Zircons des Jack Hills


(plus ancien matériau
Roches datant de plus terrestre connu,
de 2,5 milliards d’années 4,4 milliards d’années)
Lucy Reading-Ikkanda ; Université William Peck Colgate

Supposées
Affleurantes

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LE MANTEAU

cristaux de zircon très anciens. Cependant, de


nombreux travaux ont été nécessaires avant que LE ZIRCON, UNE MINE D’INDICES
ces témoins du passé, dont le plus ancien date n unique zircon contient de nombreux indices sur l’état de la Terre au
de presque 4,4 milliards d’années, ne « parlent ». U moment de la formation du cristal (voir ci-dessous). Pour les décou-
vrir, les géochimistes commencent par entourer le cristal qu’ils veulent
Un minéral très robuste étudier d’une gangue de résine, puis arasent et polissent la face exposée
Une fois formé, un cristal de zircon est si robuste afin d’obtenir une surface parfaite. Un passage au microscope électronique
qu’il résiste même si la roche-mère où il est révèle ensuite les motifs de croissance du zircon et d’éventuelles impu-
inséré est exposée aux éléments (vent, pluie, etc.) retés enfermées au cours de la croissance cristalline. Par exemple, les
assez longtemps pour qu’ils la détruisent complè- zircons formés au sein du granite (une roche continentale) renferment
tement. Une fois l’érosion achevée, les grains de souvent des inclusions de quartz.
zircon restants sont transportés par le vent ou l’eau, L’échantillon ainsi préparé est ensuite placé dans le faisceau d’une micro-
parfois sur de grandes distances, avant d’être incor- sonde ionique, qui expulse des ions de la surface. Ces derniers sont identifiés
porés dans des dépôts de sable, voire transformés grâce à un spectromètre de masse. Pour déterminer l’âge du cristal, les cher-
cheurs dénombrent les atomes d’uranium et de plomb. En effet, le plomb ne
avec le temps en roches sédimentaires. Des zircons
peut avoir été produit que par la désintégration radioactive de l’uranium
ont ainsi été retrouvés dans le conglomérat des
initialement piégé dans le cristal, de sorte que le rapport des concentrations
Jack Hills, en Australie, un banc fossile de graviers
en plomb et en uranium indique le temps écoulé depuis la cristallisation.
situé sans doute à des milliers de kilomètres du
Puis les géochimistes arasent encore le cristal avant de rediriger le fais-
lieu de formation des cristaux. Malheureusement, ceau de la microsonde au même endroit. Cette fois, ils mesurent le rapport
lors de la découverte, l’information contenue dans isotopique 18O/16O relatif à l’oxygène du silicate de zirconium composant le
les cristaux de zircon s’est révélée difficile à lire : cristal, car sa valeur dépend de la température lors de la cristallisation.
les géologues étaient incapables de déterminer la Enfin, une troisième microsonde met en évidence la nature des impu-
nature de la roche où ils avaient été formés, c’est- retés contenues dans la structure cristalline du zircon, impuretés qui
à-dire de leur roche-mère. constituent moins de un pour cent de sa masse. Certains des éléments
Pour cette raison, et malgré l’enthousiasme lié qu’elles contiennent sont très concentrés dans les masses continen-
à la découverte d’un matériau terrestre aussi tales, de sorte que leur présence indique l’existence de masses continen-
primitif, l’idée d’une ère hadéenne caractérisée par tales lors de la formation du cristal.
un climat de fournaise persista. Ce n’est qu’en 1999
que des progrès techniques autorisèrent l’étude Surface polie du cristal Inclusions de quartz
Motifs de croissance
plus précise des cristaux de zircon : c’est alors cristalline
que la vision orthodoxe de l’enfance de la Terre
fut remise en question.
La formation des Jack Hills et ses environs sont
des terres arides et poussiéreuses (voir la figure,
page 85) situées en bordure de deux vastes zones
d’élevage de moutons, Berringarra et Mileura, à Zones de mesure
du rapport uranium/plomb
800 kilomètres au Nord de Perth, la plus isolée
des villes australiennes. Le conglomérat des Jack
Hills s’est déposé il y a trois milliards d’années,
aux confins d’une formation dont les roches ont Seconde
Simon Wilde ; Université de technologie de Curtin

toutes plus de 2,6 milliards d’années. Afin de surface


recueillir moins d’un dé à coudre de zircon, nous polie
avons ramassé des centaines de kilogrammes de
pierres que nous avons transportées au laboratoire, Zone de mesure Surface externe
puis broyées avant de les trier ! du rapport isotopique Zone d’analyse abrasée
de l’oxygène des éléments
Une fois extrait de sa roche-mère, un cristal à l’état de traces
peut être daté grâce à l’uranium et au plomb qu’il Forme initiale et rectiligne
contient à l’état de traces. Pourquoi ? Lorsque le du cristal
cristal de zircon se forme au sein d’un magma
en cours de solidification, des atomes de zirco-
nium, de silicium et d’oxygène se combinent en
proportions précises, de l’uranium s’insérant LE ZIRCON LE PLUS ÂGÉ DE LA TERRE
parfois dans le réseau cristallin. Or l’uranium date de 4,4 milliards d’années.
est radioactif et se désintègre en plomb, à un
rythme connu. Pour cette raison, tout zircon ayant
incorporé des traces d’uranium lors de sa forma-
tion constitue un radiochronomètre. En effet, dès
que le zircon est cristallisé, les désintégrations

DOSSIER N° 67 / AVRIL-JUIN 2010 / © POUR LA SCIENCE


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d’atomes d’uranium commencent à produire


L’HISTOIRE QUE RACONTENT LES CRISTAUX DE ZIRCON du plomb, de sorte que le rapport des concen-
es zircons de la formation des Jack Hills ont modifié la vision que l’on avait trations en plomb et en uranium croît avec l’âge
L de l’enfance de la Terre. Ces cristaux, dont on a trouvé plusieurs centaines du cristal. Aujourd’hui, ce rapport est mesuré
avec une précision suffisante pour que l’âge du
d’exemplaires datant de plus de quatre milliards d’années, représentent le plus
vieux matériau terrestre. Ils contiennent des indices de l’existence d’océans à la cristal soit connu à un pour cent près, soit environ
surface de la Terre, à une époque où l’on n’y imaginait que du magma en fusion. 40 millions d’années s’agissant de roches âgées
de quelque quatre milliards d’années.
1,20 Une horloge à l’uranium

L. Reading-Ikkanda ; Simon Wilde, Université de Curtin


Âge et au plomb
Rapport des concentrations 207Pb/235U

(en milliards 4,4


4,2
d’années) Au début des années 1980, la datation de cristaux
est devenue possible avec la mise au point d’une
0,80
microsonde ionique par l’équipe de William
Âge du zircon Compston, de l’Université de Canberra, en
le plus ancien
Australie. Même si un cristal de zircon est le plus
0,40 souvent presque invisible à l’œil nu, la sonde le
Dans cette zone, balaye avec un faisceau si ténu que seule une partie
tous les âges sont compris
entre 4,2 et 4,4 milliards du cristal est touchée. Les ions ainsi éjectés sont
d’années introduits dans un spectromètre de masse qui les
0,00 identifie ; on détermine ainsi la composition
10 20 30 40 50 60 70 80 chimique de la zone balayée. Par cette méthode,
Rapport des concentrations 206Pb/238U
l’équipe de W. Compston et Robert Pidgeon,
UN ÂGE CANONIQUE. Le zircon le plus âgé s’est formé il y a 4,4 milliards d’années (en rouge).
Simon Wilde et John Baxter, de l’Université de
Son âge est indiqué simultanément par deux rapports isotopiques différents : le rapport de Curtin, en Australie, ont pour la première fois
concentrations 207Pb/235U (axe vertical) et le rapport 206Pb/238U (axe horizontal). Ces deux radio- daté les zircons des Jack Hills en 1986.
chronomètres se sont déclenchés lors de la formation du cristal, et n’ont cessé depuis de En mai 1999, S. Wilde analysa à ma demande
décompter le temps. Lorsque les cristaux sont bien conservés, on peut évaluer leur date de 56 cristaux non datés. Il en trouva cinq qui
naissance (en jaune). Il arrive que le cristal ait perdu à certains endroits (en rose) une partie
du plomb, artefact que les géochimistes savent toutefois compenser.
avaient plus de quatre milliards d’années, et les
plus âgés avaient 4,4 milliards d’années ! Certains
échantillons de matériau lunaire ou martien sont
d’âge similaire, et les météorites sont plus âgées,
Valeur attendue Valeur attendue
pour un matériau provenant pour un matériau mais aucun matériau aussi ancien n’avait jamais
du manteau terrestre provenant d’un milieu été trouvé sur Terre. Du reste, on ne s’attendait
(couche profonde chaude) froid et riche en eau
pas à en trouver : même si des cristaux de
20 zircon ont été créés durant l’ère hadéenne, les
Lucy Reading-Ikkanda ; J. Valley/Université de Curtin

Zircons typiques conditions qui régnaient alors auraient dû les


du manteau détruire. Nous n’étions pas encore au bout de
15 terrestre
nos surprises.
Nombre d’échantillons

Nous nous sommes intéressés aux zircons


d’Australie occidentale, car nous recherchions des
10 Zircons
des Jack Hills échantillons bien préservés de l’oxygène le plus
datant de plus ancien de la Terre. Nous savions qu’un cristal de
de quatre
milliards d’années zircon recèlerait des indices non seulement sur
5
l’époque de formation de sa roche-mère, mais
aussi sur cette formation. En particulier, nous
espérions estimer la température de formation des
0 magmas et des roches en mesurant les rapports isoto-
4,5 5,0 5,5 6,0 6,5 7,0 7,5
piques de l’oxygène.
Indice lié au rapport isotopique 18O/16O
Les géochimistes mesurent les rapports de
l’oxygène 18 (18O est un isotope dont le noyau
DES OCÉANS FROIDS. Un indice lié au rapport isotopique 18O/16O dans les zircons des Jack
Hills (en bleu) atteint des valeurs proches de 7,5 (celui de l’eau de mer vaut 0), ce qui
atomique est constitué de huit protons et de dix
n’est possible que si les cristaux correspondants se sont formés dans un milieu relative- neutrons ; il représente environ 0,2 pour cent
ment froid et riche en eau, donc proche de la surface. Cela exclut qu’une épaisse couche de l’oxygène sur Terre) à l’oxygène 16 (l’iso-
de magma en fusion ait recouvert toute la Terre à l’époque de la formation de ces tope commun 16 O, à huit protons et huit
zircons : sinon, le rapport isotopique serait plus proche de 5,3, la valeur observée dans neutrons, qui représente 99,8 pour cent de l’oxy-
les cristaux formés à l’intérieur de roches chaudes au sein de la Terre (en rouge).
gène terrestre). Ces isotopes sont tous les deux
stables. Cependant, d’un cristal à l’autre, la

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LE MANTEAU

proportion d’oxygène 18 par rapport à celle


d’oxygène 16 dépend de la température ambiante
au moment de la cristallisation.
Le rapport 18O/16O est connu pour le manteau
terrestre (la couche de 2 900 kilomètres située sous
la croûte terrestre). Par souci de simplicité, les
géochimistes comparent systématiquement les
rapports 18O/16O de divers matériaux à celui de
l’eau de mer et utilisent pour cela la notation ␦. Par
définition, le ␦18O de l’océan est égal à zéro, tandis
que le ␦18O du zircon du manteau terrestre est
de 5,3, ce qui signifie qu’il a un rapport 18O/16O
plus élevé que celui de l’eau de mer. Jack Hills

Un cristal
bien sous tout rapport AUSTRALIE
18 16
Nous pensions que le rapport O/ O du manteau Jack Hills
primitif serait aussi de l’ordre de 5,3. Pendant
Perth
l’été 1999, nous avons analysé des échantillons de Sydney
zircon des Jack Hills, dont les cinq plus âgés : les
␦18O des zircons primitifs allaient jusqu’à 7,4 !
Comment interpréter une valeur aussi élevée ?

© NASA
Pour des roches plus jeunes, où les zircons à
␦18O élevés sont communs, la réponse serait aisée.
On explique leur formation par le scénario être présents. Les zircons pouvaient-ils nous le LA FORMATION DES JACK HILLS,
suivant : à température peu élevée et à proxi- dire ? Leur surface non, mais leur intérieur oui. dans l’Ouest de l’Australie,
mité de la surface de la Terre, une telle roche se Même les plus petits cristaux contiennent des a livré des zircons vieux
de 4,4 milliards d’années.
trouve au contact des eaux de pluie ou océaniques impuretés insérées lors de la cristallisation. De telles
et, en réagissant chimiquement avec l’eau, acquiert inclusions dans les zircons, ainsi que les motifs
un ␦18O élevé. Ensuite, par le jeu des plaques dessinés par la croissance cristalline et les éléments
tectoniques, elle est enfouie, fond et forme un présents à l’état de traces, renseignent sur le lieu
magma qui conservera un rapport isotopique où s’est formé le cristal. De fait, nous avons trouvé
de l’oxygène élevé, et les zircons qui cristallise- dans les zircons âgés de 4,4 milliards d’années des
ront en son sein en hériteront. Pour former des traces d’autres minéraux, notamment du quartz.
zircons et des magmas à ␦18O élevé, la présence C’est surprenant, car le quartz est rare dans les
à la surface de la Terre d’eau liquide et de basses roches primitives : il était probablement absent de
températures est donc nécessaire. la première croûte terrestre. Le quartz terrestre
Ainsi, la découverte des rapports isotopiques provient surtout des roches granitiques, répan-
de l’oxygène des zircons des Jack Hills invite à dues dans la croûte continentale plus récente. Par
conclure que de l’eau existait à la surface de la conséquent, une provenance granitique des zircons
Terre au moins 400 millions d’années plus tôt que des Jack Hills corroborerait l’idée qu’ils sont des
la date déduite de l’analyse des plus anciennes échantillons des premiers continents du monde.
pierres sédimentaires, celles d’Isua au Groenland. Précisons que du quartz se forme parfois, mais
De vastes océans auraient donc existé très tôt à la rarement, lors des dernières étapes de la cristalli-
surface de la Terre primitive, qui aurait davan- sation d’un magma, et ce même quand la roche-
tage ressemblé à un sauna qu’aux enfers. mère n’est pas granitique. Ainsi, on a trouvé du
D’autres équipes ont conduit leurs propres quartz sur la Lune, où aucune couverture grani-
recherches dans les Jack Hills. Steven Mojzsis, de tique continentale n’existe puisqu’il n’y a pas de
l’Université du Colorado, et ses collègues de continent ! Certains géologues se demandent aussi
l’Université de Californie, à Los Angeles, ont si les premiers zircons terrestres n’ont pas été
obtenu les mêmes résultats. produits dans un environnement plus proche de
Ces découvertes ont suscité un vif intérêt : celui de la Lune primitive que de la Terre d’au-
l’existence de zircon à ␦18O élevé suggérait un jourd’hui, et ce par des mécanismes inconnus, par
monde originel bien plus proche du nôtre que exemple sous l’effet d’une météorite géante ou
de l’enfer hadéen. Si, bien plus tôt que nous ne d’un volcanisme de grande profondeur. Mais aucun
l’imaginions, la Terre primitive avait des océans, indice allant dans ce sens n’a encore été trouvé.
alors des continents primitifs et d’autres caracté- Quoi qu’il en soit, les cristaux de zircon conte-
ristiques de la Terre d’aujourd’hui étaient peut- naient nombre d’éléments à l’état de traces qui

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DES ZIRCONS DES JACK HILLS


ont des surfaces qui ont été
arrondies (à gauche) par
le vent ou le ruissellement.
Ils ont sans doute été

Aaron Cavosie ; Université de Wisconsin-Madison


transportés sur de grandes
distances, voire à travers
des continents entiers.
Des zircons moins anciens
trouvés près de leur lieu
de formation ont encore
des arêtes cristallines
nettes (à droite).

plaident pour une formation précoce d’une croûte progressive à partir d’un grain initial vers l’exté-
continentale. Ils contiennent en outre des motifs rieur. Toutefois, la grande différence d’âge entre
constitués par l’europium et le cérium, des le cœur et le bord témoigne de deux périodes de
éléments qui se concentrent dans la croûte lors croissance différentes, séparées par un long inter-
de sa cristallisation. Indice supplémentaire : les valle de temps. Une telle configuration résulte
rapports isotopiques du néodyme et du hafnium peut-être, comme c’est le cas pour des zircons
(deux éléments utilisés pour établir la chrono- plus jeunes, de processus tectoniques qui font
logie de formation de la croûte continentale) fondre la croûte continentale et recyclent les
suggèrent que des portions notables de croûte zircons en son sein.
continentale se sont formées très tôt, il y a Récemment, Bruce Watson, de l’Institut
4,4 milliards d’années. polytechnique de Rensselaer (État de New York),
et Mark Harrison, de l’Université australienne
Plusieurs indices convergents de Canberra, ont rapporté des niveaux de titane
La répartition des anciens zircons fournit d’autres inférieurs à ceux attendus dans ces zircons
éléments en faveur d’une Terre primitive froide. anciens. La température du magma où se sont
Tout d’abord, dans les Jack Hills, la proportion formés les zircons devait donc se situer entre
de zircons de plus de quatre milliards d’années 650 et 800 degrés. Une température aussi
dépasse les dix pour cent dans certains échantillons. basse n’est possible que lorsque la roche-mère
En outre, les surfaces des cristaux sont très abra- des zircons était granitique : la plupart des roches
sées et leurs faces, initialement très anguleuses, sont non granitiques fondent à une température plus
arrondies. On en déduit que les cristaux ont été élevée, de sorte que leurs zircons devraient
emportés par le vent à de grandes distances de contenir plus de titane.
leur roche-mère, sans doute des centaines, voire Depuis que nous avons analysé les rapports
des milliers de kilomètres (voir la figure ci-dessus). isotopiques de ces cinq zircons des Jack Hills, les
Dès lors, comment expliquer leur concentration, données allant dans le sens de nos conclusions se
sinon en supposant qu’ils existaient en très grand sont multipliées. Des géologues de Perth, de
nombre ? Les zircons accumulés dans les Jack Hills Canberra, de Pékin, de Los Angeles, d’Édimbourg,
proviendraient alors d’une zone très étendue, voire de Stockholm et de Nancy ont examiné des dizaines
de toute une masse continentale. Si c’est le cas, des de milliers de zircons des Jack Hills avec des micro-
roches de cette époque primitive existent vraisem- sondes, à la recherche des rares zircons vieux de
blablement encore aujourd’hui. plus de quatre milliards d’années.
Les âges des zircons constituent une indica- Des centaines de nouveaux zircons d’âge
articles tion supplémentaire. Ces âges sont tous réunis à compris entre 4,4 et 4 milliards d’années ont été
• A. J. CAVOSIE et al., ␦18O in
4400-3900 Ma detrital zircons : l’intérieur de certaines périodes, les zircons collectés en différents lieux d’Australie. Nombre
a record of the alteration and étant totalement absents pour d’autres. Aaron de géochimistes fouillent activement d’autres
recycling of crust in the Early Cavosie, à l’Université de Puerto Rico, a fait les régions anciennes de la Terre, dans l’espoir de
Archean, in Earth and Planetary
Science Letters, vol. 235, n° 3, mêmes constatations à l’intérieur même de certains trouver des zircons vieux de plus de 4,1 milliards
pp. 663-681, 15 juillet 2005. zircons dont le cœur s’est formé très tôt, il y a d’années hors de l’Australie. Toute cette activité
• J. W. VALLEY et al., A cool early 4,3 milliards d’années, tandis que leur enveloppe s’accompagne aussi d’avancées techniques.
Earth, in Geology, vol. 30, n° 4, s’est constituée plus tard, il y a entre 3,7 et Peut-être découvrira-t-on des morceaux de la
pp. 351-354, avril 2002.
3,3 milliards d’années. roche-mère des zircons, auquel cas de nombreuses
internet Le fait que les zircons soient plus jeunes au questions s’éclaireront. Mais même si nous n’avons
• www.geology.wisc.edu/zircon/z cœur qu’au bord n’est guère étonnant : comme pas cette chance, les zircons ont encore beau-
ircon_home.html tous les cristaux, les zircons croissent de façon coup de secrets à nous révéler. ■

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LES VOLCANS

Les volcans, des


soupapes en surface
88 Grandeur et décadence
d’un volcan
par Georges BOUDON
94 EN IMAGES
Volcans et styles éruptifs
96 La viscosité des laves :
de l’atome au volcan
par Pascal RICHET
102 EN IMAGES
La métamorphose de l’Etna
104 Les ravages
des supervolcans
par Ilya BINDEMAN
112 EN IMAGES
La naissance d’un océan
114 L’éruption volcanique,
Shutterstock/Mosista Pambudi

phénomène rare
par Agust GUDMUNDSSON
et Sonja PHILIPP

La croûte terrestre est percée de nombreuses remontées de magma.


Elles sont surtout présentes au niveau des dorsales océaniques,
mais on en trouve aussi dans les zones de subduction, les rifts
et au milieu des plaques tectoniques. Les volcans résultants,
qui naissent, vivent et meurent, se distinguent par leurs styles
éruptifs, déterminés par la nature du magma.
dossier_67_boudon.xp 16/03/10 14:53 Page 88

Grandeur et décadence
d’un volcan
Les volcans ne sont pas éternels : ils naissent, vivent et meurent.
Leur fin se traduit par la disparition partielle ou totale de l’édifice
volcanique, un événement aux conséquences parfois dramatiques.

Georges BOUDON
dirige le Laboratoire
de géologie des systèmes
volcaniques de l’Institut
de physique du globe de Paris.

L’ESSENTIEL
➥ Un volcan a une durée
de vie limitée,
qui varie de quelques
années à plusieurs

L
millions d’années. e parc national de Yellowstone, aux États- d’autres, parfois longues, de repos. Ce faisant,
Unis (Wyoming), s’étend sur 8 983 kilo- ils se construisent lentement, par accumula-
➥ La disparition brutale
d’un volcan peut se faire
mètres carrés. Dans les années 1960, on tion progressive des produits émis au cours
de deux façons : s’aperçut qu’une vaste région, au centre du parc, des éruptions successives. Toutefois, le résultat
par effondrement avait connu un passé mouvementé. En effet, on de ce processus dont la durée se compte en
de caldeira ou par se rendit compte qu’il s’agissait d’une caldeira, milliers ou en millions d’années peut être
déstabilisation de flanc. c’est-à-dire une zone résultant de l’effondre- anéanti en quelques minutes par des phéno-
La destruction est ment d’un volcan (voir la figure page 90). Cette mènes extrêmement violents et destructeurs.
souvent partielle, région, d’environ 3800 kilomètres carrés, plutôt Ces événements ont parfois des effets catas-
mais, dans certains cas, plane et bordée de montagnes peu élevées, avait trophiques de grande ampleur qui ont des
elle est totale. donc été un volcan. La dernière éruption aurait conséquences sur des régions entières et pertur-
➥ Ce n’est pas pour eu lieu il y a 640 000 ans et aurait recouvert de bent dans certains cas le climat. Parcourons
autant que toute activité cendres la moitié des États-Unis actuels ! Les l’histoire d’un volcan, de la naissance à la mort.
magmatique est besoins d’en savoir plus et de prévoir une Les volcans ne sont pas situés au hasard à
supprimée: ainsi, éventuelle prochaine éruption ont relancé les la surface de la Terre. Ils s’installent pour la
la caldeira de Yellowstone, études du site. Mais le fait est là : les volcans plupart sur des zones privilégiées que sont les
aux États-Unis,
peuvent disparaître... limites de plaques tectoniques. Les premières
menace la région
d’une nouvelle éruption.
Nous verrons comment les volcans alter- sont les zones d’accrétion au niveau desquelles
nent entre des périodes d’activité intense et les plaques tectoniques s’écartent les unes par

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


88
dossier_67_boudon.xp 16/03/10 14:53 Page 89

LES VOLCANS

rapport aux autres. Ces zones de haute produc- continentales ou océaniques. Ils résultent de la
tion magmatique représentent plus de 99 pour mise en place sous la croûte d’un panache mantel-
cent des émissions de magma, mais la plupart sont lique. Ce sont des zones de haute production
invisibles, car elles sont situées au fond des océans magmatique à l’origine notamment des traps (esca-
au niveau des dorsales océaniques. Seuls quelques lier en suédois), de vastes plateaux basaltiques
segments émergés font exception, comme en constitués de l’empilement de coulées. Le piton
Islande ou dans le rift est-africain. de la Fournaise, sur l’île de la Réunion, est un
volcan lié à un point chaud dont les premières
Les pouponnières à volcans manifestations, il y a 65 millions d’années, ont
Les deuxièmes régions privilégiées sont les zones donné naissance aux traps du Deccan, en Inde
de subduction où une plaque océanique s’enfonce (voir la figure page 91).
sous une autre plaque, océanique ou continen- Quel que soit leur contexte géodynamique, les
tale. Enfin, certains volcans ne sont pas installés volcans se construisent le plus souvent lentement,
à la limite des plaques tectoniques. Ces volcans par exemple des centaines de milliers d’années
intraplaques, dits de points chauds, sont apparus pour un volcan composite ou
au milieu des plaques tectoniques, qu’elles soient stratovolcan, tel le

Christian Guy/Hemis/Corbis

LA CHAÎNE DES PUYS,


en Auvergne, est
un chapelet de volcans
qui ont eu une courte
durée de vie.

DOSSIER N° 67 / AVRIL-JUIN 2010 / © POUR LA SCIENCE


89
dossier_67_boudon.xp 16/03/10 14:53 Page 90

6 500 ans, ce qui en fait le plus jeune volcan de la


France métropolitaine. La plupart de ces volcans,
dits monogéniques, se sont éteints en même temps
que se terminait l’éruption qui les a créés, celle-ci
ayant duré de quelques mois à quelques années.
L’activité s’arrête et reprend un peu plus loin
quelques années, dizaines d’années ou siècles après.
Dans de rares cas, plusieurs phases éruptives peuvent
se produire sur le même édifice. Cette dispersion
des centres d’éruption s’explique par des systèmes
de failles qui permettent au magma de remonter
en différents endroits.

La durée de vie d’un volcan


À l’inverse, d’autres volcans ont une longue durée
de vie et donc d’édification qui peut atteindre
plusieurs millions d’années. Par exemple, le volcan

National Park Service


du Cantal, le plus grand d’Europe, désormais
éteint (depuis deux millions d’années), a été en
activité pendant plus de huit millions d’années
pendant lesquelles de grandes périodes de
LA RÉGION CENTRALE Stromboli, en Italie, ou le mont Fuji, au Japon. construction ont alterné avec des périodes de
du parc de Yellowstone, Ces volcans sont constitués de l’accumulation repos et de destruction massive. Aujourd’hui, on
aux États-Unis, a été créée de coulées de lave et de dépôts de roches solides se rend difficilement compte de ce que repré-
lors de l’effondrement
fragmentées éjectés lors d’éruptions successives. sente ce gigantesque édifice volcanique, car il a
de la caldeira
d’un supervolcan. Néanmoins, certains volcans ont une durée subi de grandes phases de destruction parache-
de vie très courte, réduite au temps d’une érup- vées par une érosion intense et une série de glacia-
tion. C’est notamment le cas de la centaine de tions qui ont creusé des vallées profondes et larges.
volcans qui constitue la chaîne des Puys en Auvergne Tous les cas intermédiaires existent entre un
(voir la figure page 88) dont les premières mani- volcan de la chaîne des Puys et le volcan du Cantal.
festations datent d’au moins 100 000 ans. La La formation d’un grand volcan est condi-
dernière éruption, qui a conduit à la formation tionnée par la présence en profondeur d’une
du cratère occupé par le lac Pavin, date d’environ alimentation magmatique pérenne et importante,
ainsi que de zones durables de stockage (des
BIOGRAPHIE D’UN VOLCAN chambres magmatiques) à différentes profondeurs.
Celles qui sont proches de la surface se vident
omment peut-on connaître l’histoire d’un volcan? Grâce à la collaboration régulièrement lors des éruptions, mais elles sont
C de géologues, de géochimistes, de pétrologues, de géochronologues… D’abord, réalimentées par des chambres plus profondes,
grâce à des études stratigraphiques sur le terrain, le géologue reconnaît les diffé- elles-mêmes remplies de façon continue au niveau
rentes couches de dépôts ou les coulées de lave et établit leur succession chro- de la zone de production des magmas.
nologique. Mais il se heurte rapidement aux effets du temps : sur les volcans De nombreux volcans, actifs actuellement,
explosifs, les dépôts meubles, non consolidés, s’érodent facilement et peuvent ont également connu de longues périodes de
donc disparaître. En outre, ils sont parfois recouverts par les dépôts d’érup- construction. C’est le cas notamment des volcans
tions plus récentes et, sur beaucoup de volcans, masqués par la végétation. Sur
de l’île de la Réunion, le piton des Neiges et le
les volcans effusifs, le recouvrement de coulées anciennes par des coulées plus
piton de la Fournaise. Le premier, éteint aujour-
récentes limite également les observations.
d’hui, culmine à 3 070 mètres d’altitude, mais
Sur les volcans situés près de la mer, sur les îles océaniques, une part notable
sa base est située à plus de 4 000 mètres de profon-
des produits émis est transportée en mer et donc difficile à observer. Toutefois,
certains de ces éléments se déposent directement dans l’eau et sont piégés dans
deur sur le plancher océanique, ce qui en fait un
les sédiments. Ainsi, en prélevant des sédiments dans des zones calmes et non
édifice de 7 000 mètres de hauteur, l’un des plus
perturbées, on obtient souvent un meilleur enregistrement de l’histoire érup- grands sur Terre. En combien de temps un tel
tive des volcans surtout pour les périodes anciennes. volcan a-t-il été édifié ? Les dernières éruptions
Enfin, lorsque la chronologie relative est établie, on détermine une chrono- datent de 12 000 ans et les âges absolus les plus
logie absolue en datant quelques dépôts avec des méthodes fondées sur la anciens dont on dispose (pour la partie émergée)
décroissance radioactive de différents isotopes. La végétation piégée dans le remontent à deux millions d’années. Ainsi, au
dépôt est datée par la méthode du carbone 14. Toutefois, cette méthode étant moins cinq millions d’années ont été nécessaires.
limitée aux quelque 50 000 dernières années, on peut aussi dater les laves Le piton de la Fournaise est un volcan plus
avec d’autres isotopes (couple potassium-argon, uranium-thorium...). récent adossé sur le flanc Est du piton des Neiges
(voir la figure page ci-contre). C’est l’un des volcans

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


90
dossier_67_boudon.xp 16/03/10 14:53 Page 91

LES VOLCANS

b
a

LE POINT CHAUD qui alimente


actuellement le piton de
la Fournaise, à la Réunion (a),
Bertrand Rieger/Hemis/Corbis

a donné naissance aux traps


du Deccan (b, en rose),
formés d’un empilement de
coulées de lave basaltique
qui peut atteindre
3 000 mètres d’épaisseur.

les plus actifs de la planète, avec en moyenne quence, lorsque la pression diminue, la chambre
deux à trois éruptions par an au cours de la qui a été vidée ne peut plus soutenir la charge
dernière décennie, dont la dernière date de des roches qui constituent son toit. Ce dernier
janvier 2010. Le début de son édification date- s’effondre alors progressivement et entraîne l’af-
rait d’environ 550 000 ans. faissement d’une partie du volcan centrée sur la
Les volcans des îles Hawaï, dits de point chaud, zone d’émission. La taille de la partie effondrée
sont de gigantesques édifices dont certains sont reflète la taille de la chambre magmatique et du
encore plus volumineux que le piton des Neiges ! volume de magma éjecté.
Ils construisent des îles, puis meurent à mesure
que la plaque Pacifique qui les porte se déplace, Le réveil de Yellowstone
tandis que le point chaud est fixe ou, du moins, Si la plupart des caldeiras sont modestes, de l’ordre
progresse plus lentement. L’archipel d’Hawaï est de quelques kilomètres de diamètre, d’autres sont
un chapelet d’îles d’autant plus vieilles qu’elles sont gigantesques avec un diamètre de plusieurs dizaines
éloignées du point chaud. Les plus anciennes ont de kilomètres. Les exemples les plus célèbres sont
déjà disparu dans la zone de subduction de la plaque la caldeira de Yellowstone, aux États-Unis, et celle
Pacifique sous la plaque nord-américaine située à de Toba sur l’île de Sumatra, en Indonésie.
plusieurs milliers de kilomètres du point chaud. Cette dernière est aujourd’hui occupée par un lac
Ce long et lent travail de construction peut d’eau douce (voir la figure page 92).
être anéanti en quelques heures ou quelques jours La caldeira de Yellowstone, de 85 kilomètres
lors d’épisodes violents. On en distingue deux de longueur et 45 de largeur, s’est formée au cours
types, les effondrements de caldeira et les désta- de plusieurs éruptions, chacune d’elles ayant
bilisations de flanc. entraîné la vidange de plusieurs centaines à plusieurs
Les effondrements de caldeira – le terme vient milliers de kilomètres cubes de magma.
du portugais caldeira qui désigne une forme en Récemment Yellowstone a attiré l’attention, car
chaudron – résultent d’une vidange rapide d’un la région est un « supervolcan » qui pourrait se
réservoir magmatique suite à une éruption de réveiller dans les siècles ou millénaires à venir (voir
grande ampleur. Ces éruptions peuvent être Les ravages des supervolcans, par I. Bindeman,
effusives, mais sont le plus souvent explosives, page 104). En effet, des volcanologues américains
de type plinien (voir Volcans et styles éruptifs, par ont montré que les grandes éruptions de
G. Boudon, page 94). Elles forment une colonne Yellowstone se produisaient en moyenne tous les
éruptive convective atteignant parfois plusieurs 600 000 ans. Or la dernière grande éruption a eu
dizaines de kilomètres d’altitude. Pour créer et lieu, nous l’avons vu, il y a 640 000 ans... Cet
maintenir une telle colonne convective, une quan- épisode a émis environ 1 000 kilomètres cubes
tité importante de magma doit être émise dans de débris. De plus, ces dernières années, on a enre-
un laps de temps très court. Ces éruptions se tradui- gistré de petites manifestations qui pourraient être
sent par la vidange rapide d’une partie ou de la interprétées comme des signes précurseurs d’un
totalité d’une chambre magmatique. En consé- nouvel événement, catastrophique ou non.

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un tel phénomène. Ce n’est qu’en 1980, lors de


l’éruption du mont Saint Helens, dans l’État de
Washington, aux États-Unis, que le phénomène a
été mis en évidence. Une injection magmatique
décentrée dans le flanc Nord du volcan – on parle
de cryptodôme – a déformé l’édifice et l’a rendu
instable. Le glissement du flanc Nord s’est produit
après un séisme de magnitude 5 : il a entraîné une
avalanche de débris de 2,8 kilomètres cubes qui
s’est écoulée sur plus de 23 kilomètres. Cette désta-
bilisation a laissé une cicatrice en forme de fer à
cheval de 3 kilomètres de longueur et 1,5 kilomètre
de largeur (voir la figure page ci-contre).

Naissance d’un fer à cheval


Au cours du glissement, la dépressurisation des
gaz magmatiques piégés dans le cryptodôme ainsi

Shutterstock/Hendrik H
que de la vapeur d’eau du système hydrothermal
très développé sur ce volcan entraîna une très
violente explosion dirigée latéralement vers le
Nord par les parois de la structure en fer à
cheval en cours de formation. Cette explosion
LE LAC TOBA, sur l’île L’éruption qui a créé une partie de la caldeira détruisit totalement une superficie de 550 kilo-
de Sumatra, en Indonésie, de Toba – de 100 kilomètres de longueur et mètres carrés. On comprenait enfin qu’un flanc
a rempli une caldeira 30 de largeur –, en Indonésie, est plus récente, de volcan pouvait se déstabiliser et entraîner de
d’un volcan qui s’est effondré.
puisqu’elle s’est produite il y a 73 000 ans. Elle a grands dégâts. Du même coup, on expliquait les
émis un volume de 2 800 kilomètres cubes de structures en amphithéâtre, communes à plusieurs
ponces et de cendres dont on retrouve des traces volcans. À partir de cette éruption bien suivie par
à plusieurs milliers de kilomètres du volcan. les volcanologues, on découvrit rapidement de
Des éruptions mettant en jeu des volumes de nombreux exemples de déstabilisation de flanc
centaines ou de milliers de kilomètres cubes de débris dans des éruptions historiques qui n’avaient pas
projettent dans la haute atmosphère des volumes été directement observées ou mal interprétées,
considérables de cendres et d’aérosols qui sont puis dans des éruptions préhistoriques.
entraînés par la circulation atmosphérique. Ils se Enfin, on se rendit compte que la plupart des
dispersent autour de la terre et peuvent rester volcans avaient connu de tels phénomènes de désta-
longtemps en suspension, modifiant notablement bilisation de flanc. Ainsi, certains volcans en subis-
le climat. Par exemple, en 1783, l’éruption du Laki, sent fréquemment et de faible ampleur : par
en Islande, a modifié le climat de l’Europe occi- exemple, le volcan de la Soufrière, en Guadeloupe,
dentale pendant les années qui ont suivi, entraînant a connu au moins huit déstabilisations de flanc
de mauvaises récoltes et des famines. Et l’éruption dans les derniers 10 000 ans. Les avalanches de
du Laki n’a émis qu’un volume de magma de 12 kilo- débris qui en résultent et parfois les explosions diri-
mètres cubes étalé sur plusieurs mois… On imagine gées qui y sont associées affectent toujours le
ce qu’une éruption mettant en jeu 10 ou 100 fois flanc Sud du volcan où sont aujourd’hui instal-
plus de magma et dans un laps de temps plus lées les villes de Saint-Claude et de Basse-Terre.
court aurait comme effet. D’autres volcans sont le siège de ces phénomènes
L’éruption de Toba, il y a 73000 ans, en dimi- de façon moins fréquente, mais plus drastique. Ainsi,
nuant la température globale de plusieurs degrés, certaines déstabilisations mettent en jeu plusieurs
aurait entraîné une glaciation et l’extinction locale dizaines de kilomètres cubes de débris, comme celles
de plusieurs espèces animales et végétales. L’hypothèse qu’a connues la montagne Pelée, en Martinique,
selon laquelle la disparition des dinosaures serait et jusqu’à plusieurs milliers de kilomètres cubes,
en partie liée à la mise en place des traps du notamment sur les volcans des Canaries et d’Hawaï.
Deccan et à l’émission de grandes quantités de Ce sont ainsi des parties entières ou la quasi-tota-
cendres et d’aérosols sur une longue période illus- lité d’un édifice volcanique qui peuvent dispa-
trent les effets irréversibles que peuvent avoir les raître rapidement, en quelques minutes ou jours.
phénomènes volcaniques. La déstabilisation de flanc la plus volumineuse a
Les déstabilisations de flanc, l’autre scénario été identifiée sur le volcan Koolau, sur l’île d’Oahu,
d’effondrement d’un volcan, ont été longtemps à Hawaï : il y a environ deux millions d’années,
ignorées, les volcanologues n’ayant jamais observé 3 000 à 4 000 kilomètres cubes de débris se sont

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LES VOLCANS

effondrés dans l’océan Pacifique, recouvrant


23000 kilomètres carrés. Les effets d’événements
aussi brutaux se font sentir aussi bien sur le fonc-
tionnement du volcan que sur l’environnement et
les êtres vivants.

Les effets des déstabilisations


La disparition d’une partie de l’édifice diminue
notablement la charge qui pèse sur la chambre
magmatique. Des modèles théoriques ont montré
que ce phénomène a deux conséquences princi-
pales. D’abord, des magmas plus denses atteignent
la surface et entraînent de nouvelles éruptions.
Ainsi, l’effet de filtre qu’exerçait le volcan avant
la déstabilisation est atténué. La quantité de
magmas qui remontent augmente, accentuant la
production magmatique et l’activité volcanique.
L’autre effet important des grandes structures
Tom Treick/epa/Corbis

créées par les déstabilisations est l’orientation des


écoulements suivants. Le nouvel édifice qui se recons-
truit se situe à l’intérieur de la structure et augmente
la dissymétrie de l’édifice. Le nouveau volcan,
construit sur la discontinuité que représente le plan- elles supposent l’entrée en mer instantanée de la LE MONT SAINT HELENS,
cher de la structure en fer à cheval, est ainsi plus totalité des matériaux. Or une avalanche de débris aux États-Unis, est entré
fragile et donc plus enclin à une nouvelle déstabi- est un écoulement progressif : ce n’est donc qu’une en éruption en 1980.
L’événement a entraîné
lisation. C’est le cas du volcan Stromboli dans les partie du matériau déstabilisé qui crée la vague. une déstabilisation du flanc
îles Éoliennes dont les glissements se succèdent et De plus, les glissements peuvent se faire en plusieurs Nord, laissant place à
affectent toujours le même flanc. Le dernier glisse- écoulements successifs, ce qui diminue la quan- une structure en forme
ment sur ce volcan s’est produit en 2002. tité de matériaux qui entre en mer à un moment de fer à cheval
Sur l’environnement et les êtres vivants, les désta- donné. Ces scénarios même s’ils sont probables à de 3 kilomètres de longueur
et de 1,5 kilomètre de largeur.
bilisations de grande ampleur ont parfois des l’échelle géologique n’auront pas des effets aussi
effets catastrophiques. L’avalanche de débris elle- catastrophiques qu’annoncé.
même ensevelit sous plusieurs mètres de dépôts des Les volcans sont parmi les manifestations les
secteurs entiers. Quand, associée à la déstabilisa- plus spectaculaires de notre planète. Ils vivent,
tion de flanc, une explosion dirigée latéralement meurent, semblent parfois éteints, peuvent se réac-
se produit, comme au mont Saint Helens en tiver… Les connaissances en volcanologie ont
1980 ou à la Soufrière en Guadeloupe, il y a environ beaucoup progressé ces dernières décennies
3 000 ans, la superficie des surfaces dévastées grâce à l’observation et au suivi de plusieurs grandes
augmente d’au moins un ordre de grandeur. crises volcaniques. On connaît maintenant mieux
Enfin quand le volcan est situé près de la mer, la leur fonctionnement et leur potentiel éruptif. On
déstabilisation brutale d’un flanc et l’entrée en mer a également recensé la plupart des volcans actifs, livres
• P. BOIVIN et al., Volcanologie de
d’une masse importante de matériaux en un laps bien que certains échappent encore à l’inventaire. la chaîne des Puys, Eds Parc des
de temps très court peuvent entraîner un tsunami. Deux exemples récents le montrent : aux volcans, 5e édition, 2009.
Par exemple, en 1883, le tsunami créé par l’effon- Philippines, le Pinatubo que l’on croyait éteint a
drement d’une caldeira, lors de l’éruption du produit en 1991 l’une des plus violentes éruptions articles
• F. CHIOCCI et al., The Stromboli
Krakatau en Indonésie, a fait 30000 victimes. Autre des dernières décennies. C’est aussi le cas du volcan 2002 tsunamigenic submarine
cas, l’effondrement de la caldeira du Santorin, en Chaitén, au Chili, qui entra en éruption en 2009. slide: characters and failure
mer Égée, suite à une grande éruption en 1650 avant Dans la période historique, nous n’avons pas mechanisms, in J. Geophys. Res.,
à paraître, 2010.
notre ère, conduisit à un violent tsunami qui ravagea d’exemples d’éruptions gigantesques. C’est l’érup-
• M. WILLIAMS et al.,
les côtes de la Méditerranée orientale et condamna tion du Tambora en 1815 qui mit en jeu le plus gros Environmental impact of the
la civilisation minoenne, alors maître de la région. volume de magma. Bien que cette éruption fût catas- 73 kA Toba super-eruption in
Des simulations de tsunamis ont été effectuées. trophique (elle fit 93000 victimes, principalement South Asia, in Paleogeography,
paleoclimatology & paleoecology,
Par exemple, une déstabilisation de 500 kilomètres dues à la famine qui suivit), elle n’a rien de compa- vol. 284, pp. 295-314, 2009.
cubes du volcan Cumbre Vieja, sur l’île de la Palma, rable avec celles des supervolcans de Yellowstone ou • G. BOUDON et al., Volcano flank
aux Canaries, créerait des vagues qui traverseraient de Toba. On imagine difficilement les effets instability in the Lesser Antilles
l’océan Atlantique et atteindraient les côtes améri- qu’une telle éruption aurait, mais on sait qu’elle aura Arc: diversity of scale, processes,
and temporal recurrence, in
caines avec des hauteurs de 10 à 25 mètres. lieu dans un laps de temps court… à l’échelle des J. Geophys. Res., vol. 112,
Toutefois, de telles simulations sont exagérées, car temps géologiques. ■ B08205, 2007.

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Volcans et styles éruptifs


par Georges BOUDON

P endant longtemps, les volcans ont été


classés en quatre types principaux
(hawaiien, strombolien, vulcanien et
péléen) selon les éruptions observées.
Aujourd’hui, on classe les volcans selon leur
connaître au cours de sa vie, voire au cours
d’une même éruption, des styles éruptifs dis-
tincts. Voyons comment évolue un magma au
cours de sa remontée.
À quelques kilomètres de profondeur, au
(fluor, chlore, brome, iode). Quand une partie
des éléments volatils dissous atteint son seuil
de solubilité, ils s'exsolvent, formant ainsi des
bulles. Celles-ci, en allégeant le magma, favori-
sent sa montée vers la surface. La diminution
style éruptif. On regroupe les volcans en deux niveau d’une chambre magmatique, le magma de pression au cours de la remontée du magma
grandes catégories, ceux à dominante effusive contient une certaine quantité d’éléments entraîne une augmentation progressive du
et ceux à dominante explosive. Cette réparti- volatils dissous, principalement de l’eau, mais volume de gaz (les bulles sont de plus en plus
tion reflète les différentes compositions des aussi du dioxyde de carbone et du dioxyde de nombreuses et grosses) et de la vitesse d’as-
magmas émis. Notons qu’un volcan peut soufre, ainsi que des éléments halogènes cension du magma.

Styles strombolien et hawaiien


Un magma pauvre en silice et de faible viscosité est dit peu différencié : c'est
un magma basique qui est fluide, tel par exemple le basalte. Les bulles de gaz
formées se déplacent facilement dans le liquide magmatique et peuvent avoir
une vitesse supérieure à ce dernier. Le dégazage se fait aisément et les bulles
de gaz formées, de plus en plus grosses suite à la décompression et par
coalescence, éclatent en surface de façon intermittente. Dans ce cas, les explo-
sions sont nombreuses, mais de faible intensité, et on parle de style éruptif

© Bookwight
© Robert Madden, National Geographic Society 2004

Piton de la Fournaise

« strombolien ». Quand la quantité de gaz est très importante, un dégazage


continu conduit à la formation de fontaines de lave : c’est le style éruptif
«hawaiien». Dans ces deux cas, le magma qui arrive à la surface est très dégazé
et s'épanche donnant ainsi des coulées de lave. Ces styles éruptifs caractéri-
sent principalement les volcans impliquant des magmas basiques, comme les
volcans de point chaud, tels ceux d'Hawaii (à gauche) et celui de la Réunion
Kilauea (ci-dessus).

Styles volcanien et plinien


Un magma différencié s’est enrichi en silice et est devenu plus visqueux qu'un basalte. Il
contient aussi une plus grande quantité d'éléments volatils dissous dans le liquide (ils
n’entrent pratiquement pas dans la composition des phases minérales qui cristallisent
dans le réservoir). Par exemple, certains magmas recèlent jusqu’à cinq à six pour cent
d’eau dissoute, voire parfois plus. L’exsolution des éléments volatils et la formation des
bulles s’effectuent de la même façon que pour les basaltes, mais du fait de la plus grande
viscosité du magma, les bulles de gaz y restent piégées: leur vitesse d'ascension est alors
identique à celle du liquide magmatique. Près de la surface, la quantité de bulles fait du
© Gary Braasch/CORBIS

magma une sorte de mousse instable qui se fragmente. Ce phénomène se produit à quelques
centaines de mètres sous la surface, entraînant la projection verticale d’un mélange de
gaz et de liquide magmatique visqueux en une colonne éruptive. Quand la quantité de
magma mise en jeu est faible (quelques millions de mètres cubes), la colonne éruptive
n'est pas soutenue et ne s'élève pas à une très grande altitude (quelques milliers de
mètres): c'est le style éruptif «vulcanien». En revanche, lorsque des volumes importants Mont Saint Helens
de magma sont disponibles (plusieurs kilomètres cubes à plusieurs milliers de kilomètres
cubes), la colonne éruptive est alimentée en continu pendant plusieurs heures à plusieurs dizaines d'heures et devient une colonne ascendante convective qui
peut atteindre plusieurs dizaines de kilomètres d'altitude, maintenant en suspension une quantité importante de ponces et surtout de cendres. Ce sont les
éruptions de style «plinien» dont les plus volumineuses se produisent sur les supervolcans.

LA TERRE À CŒUR OUVERT ©POUR LA SCIENCE


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EN IMAGES

Édification de dôme et style péléen


Lorsqu’au cours de la montée d'un magma différencié, une partie des gaz peut s'échapper du liquide magmatique, par exemple au travers de parois de conduits
d’alimentation perméables, un magma dégazé qui a donc perdu une grande partie de sa potentialité explosive arrive en surface. En effet, après la perte de gaz,
les bulles formées s'affaissent et le magma devient plus dense. De plus, le dégazage favorise la microcristallisation du liquide magmatique qui, dès lors, devient
encore plus visqueux: sa vitesse d'ascension diminue alors. Lorsqu'il arrive à la surface, le magma dégazé édifie un dôme de lave dont la morphologie dépend
directement de la viscosité du magma. Toutefois certains dômes de lave, partiellement dégazés, restent dangereux, car de violentes explosions superficielles
et latéralement dirigées peuvent se produire au niveau du dôme en cours de croissance.
On parle alors de style éruptif « péléen ». Ce fut le cas de la montagne Pelée, lors des
premières phases de l'éruption de 1902.

La ville de Saint-Pierre détruite


© A. Lacroix

© G. Boudon
Éruption de 1902 Montagne Pelée

11 octobre 2009
© G. Boudon

© NASA

Succession de styles
Les styles éruptifs plinien, vulcanien, à mise en place de dômes de lave, péléen peuvent se produire
sur la plupart des volcans dont les magmas émis sont différenciés. Des éruptions pliniennes ont
également été recensées sur des volcans dont les magmas émis sont pourtant basaltiques.
© Barry Voight, Penn State

D’autres styles éruptifs existent encore, par exemple ceux qui résultent des interactions des
magmas ascendants et de l’eau superficielle : ils sont très explosifs. Enfin au cours d’une même
éruption, plusieurs styles éruptifs peuvent se succéder. Ainsi, l’éruption en cours de la Soufrière-
Hills de Montserrat, dans les petites Antilles, a connu depuis 1995, pratiquement tous les styles
éruptifs possibles pour des magmas différenciés. La dernière éruption, le 11 février 2010, a émis
des cendres jusqu’en Guadeloupe, 100 kilomètres au Sud-Est.
Soufrière-Hills, Montserrat, le 28 novembre 2009

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Fondamental
Sous-thème
Pascal RICHET

La viscosité des laves:


de l’atome au volcan
La fluidité des magmas influe sur le type d’éruptions volcaniques
et sur les ravages qu’elles causent. C’est donc un paramètre
essentiel sur lequel se penchent les géophysiciens
afin d’en élucider les ressorts.

L
Pascal RICHET e lundi 4 janvier 2010, les flancs du deux cas limites selon la viscosité du magma. Quand
travaille à l’Institut de piton de la Fournaise, sur l’île de la celle-ci est faible, les bulles de gaz s’échappent rapi-
physique du globe de Paris. Réunion, furent autorisés aux visiteurs, dement et entraînent le magma jusqu’au point
deux jours après le début d’une éruption qui de sortie, à la manière de bulles de dioxyde de
dura jusqu’au 12 janvier. La réouverture du carbone expulsant le champagne d’une bouteille :
site fut un succès et le volcan fut pris d’assaut la lave s’écoule ensuite sur les flancs du volcan en
par des curieux. Ils voulaient assister à l’une parcourant des distances qui, toutes choses égales
des manifestations du volcanisme les plus par ailleurs, sont d’autant plus longues que la visco-
paisibles : des flots de laves jaillissant en fontaine sité est faible. C’est notamment le cas du piton
ou s’écoulant d’un petit cône de scories (voir de la Fournaise.
la figure page ci-contre). Ce spectacle est une À l’inverse, les laves très visqueuses s’oppo-
attraction prisée, surtout la nuit. sent à l’expansion des bulles qui se forment en
Cependant, dans d’autres cas, le volcanisme leur sein avant de céder sous leur poussée. Dans
est moins tranquille et il fait parfois l’objet de craintes un flux gazeux parfois violent, les fragments de
révérencielles, voire de terreur. Les exemples, anciens lave ainsi créés sont alors accélérés soit dans le
ou récents, sont de sinistre mémoire, que ce soit conduit volcanique sous forme de ponces (le
L’ESSENTIEL les ponces (des pierres poreuses) du Vésuve ense- Vésuve au début de notre ère), soit à l’air libre
➥ Une lave fluide velissant Pompéi et Herculanum en l’an 79, ou les sous forme de nuées ardentes (la montagne
s’écoule le long des flancs nuées ardentes de la montagne Pelée (voir la figure Pelée au début du XXe siècle).
du volcan. En revanche, page ci-contre) ruinant instantanément la ville de
une lave plus visqueuse Saint-Pierre en 1902. Avec les progrès de la volca- Types d’écoulements
conduit à des nuées nologie, des traces de phénomènes incomparable- et morphologie des volcans
ardentes et à des jets ment plus violents ont été détectées en divers endroits Ces modes d’écoulement de laves se reflètent
de pierres ponces. du monde, par exemple dans le Nevada, aux parfois dans la morphologie des volcans. Pour
➥ La viscosité des laves, États-Unis (voir Les ravages des supervolcans, par ne citer que les deux principales familles de
quand elles sont I. Bindeman, page 104), révélant des explosions qui laves, des magmas basaltiques, très fluides, condui-
homogènes, dépend mirent parfois en jeu 1000 kilomètres cubes de lave! sent à la formation d’un édifice, nommé bouclier,
de plusieurs paramètres, Comment expliquer la diversité des modes aux pentes douces, telle l’île Amsterdam, une
notamment
d’éruption ? L’un des éléments pour comprendre des Terres australes et antarctiques françaises, dans
de la proportion
en silicates et
est la propension, plus ou moins forte, des laves à le sud de l’océan Indien (voir la figure page 99,
de la température. s’écouler. En effet, de ce paramètre – la viscosité en haut). En revanche, les magmas andésitiques,
(voir l’encadré page 98) – dépend la libération par beaucoup plus visqueux, créent des édifices aux
➥ La présence de bulles les laves des gaz qui y étaient dissous en profon- pentes abruptes et marqués par la présence de
de gaz ou de cristaux
deur. Quand la pression de confinement diminue dômes construits par intumescence d’une lave très
influe également sur
la fluidité des magmas.
lors de l’ascension du magma, ces gaz tendent à pâteuse à son point de sortie. La Soufrière, à la
s’en échapper pour former des bulles. On distingue Guadeloupe, est un volcan de ce type.

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


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LES VOLCANS

DE LA VISCOSITÉ DES LAVES dépend la nature des éruptions. L’écoulement de laves basaltiques, très
fluides, ici au piton de la Fournaise, sur l’île de la Réunion, est un spectacle que l’on peut apprécier sans
risque (ci-dessus). En revanche, quand le magma est plus visqueux – c’est le cas des laves andésitiques –
l’éruption se traduit par une nuée ardente dévastatrice, formée de gaz très chauds et de fragments
de lave. En 1930, un tel aérosol s’est élevé de la montagne Pelée (à la Martinique) à plus d’un kilomètre
F. Perret
N. Villeneuve

d’altitude et a dévalé les pentes à des vitesses de plusieurs centaines de kilomètres par heure (ci-contre).

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LA VISCOSITÉ DES LAVES 11 L’écoulement des magmas est ainsi un


dépend de leur composition problème important en sciences de la Terre, et

Éruption
et de leur température. il l’est d’autant plus qu’il concerne aussi le long

Logarithme de la viscosité (en pascals seconde)


Le basalte, l’andésite et 9 chemin parcouru par les roches du manteau
la rhyolite se distinguent
par leur teneur en silice, depuis leur formation à grande profondeur par
respectivement égale à 50, fusion partielle. Notons que cette science de
58 et plus de 70 pour cent, 7 Rhyolite l’écoulement – la rhéologie – a un nom parti-
ces valeurs variant culièrement approprié pour la volcanologie,
de 10 pour cent environ car ce fut le mot rhuax (liquide en grec ancien)
dans chaque type.
Les flèches indiquent
5 que Platon employa pour désigner les laves
l’état des magmas dans son Phédon, un des plus anciens ouvrages
Andésite
lors d’une éruption. où celles-ci sont mentionnées.
3
Basalte
Viscosité
Éruption et mécanismes d’écoulement
1 Toutefois, pour les magmas, la détermination
800 1 000 1 200 1 400 de lois rhéologiques est compliquée par le fait
Température (en degrés)
que les facteurs à prendre en compte sont non
seulement la température et la composition
LA VISCOSITÉ chimique, mais aussi la pression et la présence
a résistance à l’écoulement d’un fluide résulte de sa cohésion : comme de bulles et de cristaux. Avant de décrire l’effet
L le notait Isaac Newton, elle « doit être, toutes choses égales par de ces derniers paramètres, intéressons-nous
aux liquides homogènes. En effet, nous verrons
ailleurs, proportionnelle à la vitesse avec laquelle les parties de ce fluide
peuvent être séparées les unes des autres ». que l’élucidation des mécanismes d’écoulement
y à l’échelle atomique éclaire, d’un point de vue
Vitesse V Contrainte de cisaillement ␴yx fondamental, comment la structure d’un magma
gouverne à la fois les modes d’éruption et la
morphologie d’un volcan.
En première approximation, l’effet de la pres-
d v = y V/d sion sur la viscosité peut être négligé, car il est
très inférieur à ceux de la température et de la
composition. Avec la température, les viscosités
Surface fixe
varient de plus de dix ordres de grandeur de
sorte qu’elles doivent être représentées sous une
Pour un fluide d’épaisseur d et reposant sur un support fixe et soumis à sa
forme logarithmique (voir la figure ci-contre,
surface supérieure à une contrainte de cisaillement ␴yx, la viscosité est définie
par ␩ = ␴yx/(␦e/␦t), où e est la déformation ⌬l/l subie par le liquide de
en haut). Quant à la composition, le facteur
longueur l. Cette viscosité est newtonienne quand elle ne dépend ni de la
dominant est la proportion en silice (SiO2),
contrainte ␴yx ni de la vitesse de déformation ␦e/␦t de l’échantillon : elle n’est présente sous la forme ionique, l’ion silicate
alors fonction que de la température. C’est le cas des silicates fondus homo- SiO44–, qui varie de 50 pour cent environ dans
gènes. En revanche, les magmas charriant des bulles ou des cristaux en propor- les laves basaltiques à 58 pour cent dans les andé-
tion importante sont non newtoniens: la viscosité dépend de la contrainte exercée. sites et est supérieure à 70 pour cent dans les
Le sang, la peinture acrylique et même le ketchup sont des fluides non newto- laves les plus visqueuses, les rhyolites.
niens ! Pour connaître leur rhéologie, on doit alors déterminer comment leur À une température donnée, les viscosités de
viscosité dépend de la contrainte exercée. ces laves varient de quatre à cinq ordres de
Ayant la dimension du produit d’une pression par un temps, une viscosité grandeur, mais ces différences sont notablement
s’exprime en pascals par seconde. Ainsi, l’eau à température ambiante a une amplifiées, car les températures du magma éjecté
viscosité de 10—3 pascal seconde, la glycérine de 102 pascals par seconde et un lors d’une éruption varient : 1 150 degrés pour
miel épais de 105 pascals par seconde. Notons qu’en physique, on distingue les basaltes et 900 degrés pour les andésites et les
deux types de viscosités : la viscosité cinématique (␷, en mètres carrés par rhyolites. Précisons que ces dernières tempéra-
seconde) et la viscosité dynamique (␩, en pascals par seconde). On passe de l’une tures, plus basses, résultent d’une remontée plus
à l’autre par la formule ␷ = ␩/␳, où ␳ est la masse volumique. lente des laves en raison de viscosités supérieures.
On comprend dès lors que les magmas andési-
tiques, un million de fois plus visqueux que les
basaltiques, conduisent lors d’éruptions à des
nuées ardentes plutôt qu’à des torrents de lave !
Quelle est l’origine microscopique de ces diffé-
rences ? La viscosité étant une mesure de la mobi-
lité atomique dans un liquide, les variations

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


98
dossier_67_richet.xp 16/03/10 15:23 Page 99

LES VOLCANS

a b

S. Bès de Berc/BRGM-im@gé
J.-Y. Cottin

extrêmes décrites indiquent que cette mobilité LA FORME D’UN VOLCAN trahit les modes d’écoulements
varie notablement avec la composition chimique. des laves et donc leur viscosité. Les pentes douces du volcan
La tentation est grande d’attribuer de telles varia- de l’île Amsterdam (a) ont été édifiées par des laves basaltiques
fluides. Les laves andésitiques, plus visqueuses, ont forgé le
tions de mobilité à la fragmentation de la struc- dôme escarpé de la Soufrière, en Guadeloupe (b).
ture qui se produit quand la proportion en silice
diminue (voir l’encadré page 100), puisque des 14
Logarithme de la viscosité (en pascals par seconde)

petits éléments s’écoulent mieux que des gros.


12
La viscosité, un révélateur
des changements de liaisons 10

Toutefois, cet effet de taille est trompeur, car la 8


structure des silicates fondus n’est pas statique,
mais dynamique : les liaisons chimiques entre les 6 730 °C
différents cations qui constituent le magma et
les atomes d’oxygène ont des durées de vie très 4
980 °C
brèves. L’écoulement visqueux n’est donc pas
2
gouverné par le glissement, les unes par rapport
1 430 °C
aux autres, d’entités atomiques de taille et de forme 0
différentes. Il l’est par la façon dont ces différentes 0 1 2 3 4 5 6
entités échangent leurs liaisons en s’interpénétrant Proportion d’eau (en pour cent)
mutuellement, via la formation de complexes L’EFFET DE L’EAU DISSOUTE sur la viscosité d’un magma, ici
activés, lors du mouvement d’ensemble du liquide andésitique, est notablement plus important à basse qu’à haute
température. Plus la proportion en eau est élevée et plus la
(voir la figure page 100). Dans ces échanges, le rôle
structure des silicates est dépolymérisée, fluidifiant le magma.
primordial est joué par les liaisons fortes entre
Lejeune et Richet

les atomes de silicium et ceux d’oxygène. De


fait, des expériences de résonance magnétique
Viscosité (en pascals seconde)

nucléaire ont mis en évidence que les taux de réar- 1012 Polycristal
rangements de ces liaisons suivaient les mêmes
lois d’échelle que la viscosité.
Cette fréquence d’échange de liaisons entre 1010
atomes de silicium et d’oxygène dépend de Liquide
deux facteurs de nature différente. Le premier homogène
108
représente l’énergie qui préside à la formation
des complexes activés. Or celle-ci est déterminée
106
par toutes les liaisons entre atomes, et non par
les seules liaisons silicium-oxygène, parce que 0 40 60 100
Proportion en cristaux (en pour cent)
tous les atomes participent au processus soit en
LA QUANTITÉ DE CRISTAUX influe sur la rhéologie
formant le complexe activé, soit en s’en écartant. des magmas. Au-delà d'une fraction volumique de cristaux
La valeur de cette énergie est quasi indépendante de 40 pour cent environ, le liquide devient non newtonien et
de la température, mais elle augmente avec les la viscosité augmente brusquement.

DOSSIER N° 67 / AVRIL-JUIN 2010 / © POUR LA SCIENCE


99
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forces moyennes de liaisons propres à chaque


DÉPOLYMÉRISATION silicate. Par exemple, cette valeur pour les sili-
a trame des silicates constituant un magma est fragmentée par les oxydes cates alcalino-terreux est supérieure à celle des
L de cations métalliques ; on parle de dépolymérisation. En première approxi- silicates alcalins.
Le second paramètre, d’origine stérique, corres-
mation, on suppose que les liaisons entre les différents cations et les oxygènes
sont essentiellement ioniques : elles sont plus fortes quand les cations sont petits pond à la façon dont les diverses entités structu-
et fortement chargés. Ainsi, le silicium se lie à l’oxygène beaucoup plus forte- rales s’assemblent pour former des complexes
ment que le sodium en raison de sa charge nominale supérieure (Si4+ et Na+) et activés. On peut identifier ce paramètre à l’en-
de son rayon ionique notablement inférieur (0,34 angström pour le silicium, tropie de configuration, la mesure thermodyna-
1,2 pour le sodium). Pour la même raison, les alcalinoterreux — magnésium (Mg2+), mique du désordre atomique qui est caractéris-
calcium (Ca2+) — se lient plus fortement que les alcalins (sodium, potassium…). tique d’un liquide et croît continûment quand
On peut ainsi décrire la structure des silicates fondus en termes de réseaux la température augmente. Les variations de visco-
désordonnés de tétraèdres SiO4 où s’insèrent les autres cations. Dans la sité avec la température sont donc dues à ce second
silice pure, les tétraèdres SiO4 forment un réseau tridimensionnel continu où facteur, une conclusion confirmée par l’accord
les oxygènes sont tous pontants, car ils lient deux tétraèdres SiO4 différents
quantitatif des mesures avec le calcul des visco-
(à gauche). Quand on ajoute des oxydes alcalins ou alcalinoterreux, le réseau
sités à partir des entropies de configuration déter-
silicaté est progressivement fragmenté : chaque fois qu’un groupe Na2O est
minées par des méthodes calorimétriques. Des
par exemple ajouté, un atome d’oxygène pontant disparaît et fait place à
liens profonds entre rhéologie, thermodynamique
deux oxygènes non pontants auxquels se lient les deux cations Na+ introduits
(à droite). Cette diminution de la taille des entités structurales quand la
et structure des silicates fondus sont de la sorte
teneur en SiO2 décroît conduit à une diminution de la viscosité des laves.
mis en évidence.

L’effet des gaz dissous


sur la viscosité
o o
Grâce à un double effort de mesures expéri-
Na
mentales et de modélisations, la viscosité des
o Si o o Si
o o liquides homogènes anhydres est aujourd’hui
o
o bien connue en fonction de la température et
o
o
de la composition. Le rôle des gaz dissous, à
o
Si o Si
commencer par l’eau, l’est moins à cause de diffi-
o Na cultés expérimentales. On peut néanmoins distin-
o
guer deux effets : l’effet chimique dû à la varia-
tion de composition chimique du magma
résultant de la formation de bulles de gaz,
Ions Ions
a celui-ci n’étant donc plus dissous, et l’effet
SiliciumSilicium
(Si4+) (S physique causé par la présence de bulles de gaz.
Pour l’eau, le premier effet est d’autant plus
Sodium Sodium
(Na+) (N important que la température est basse (voir la
figure page 99, au centre) et que le magma est riche
OxygèneOxygène
(O2–) ( en silice. Plus le magma est riche en eau dissoute,
moins il est visqueux. La raison en est que l’eau,
à l’instar des oxydes alcalins, fragmente la trame

b
L’ÉTAPE ÉLÉMENTAIRE DE L’ÉCOULEMENT VISQUEUX d’un silicate
fondu sous l’effet d’une contrainte de cisaillement consiste
en un échange de liaison entre des tétraèdres SiO44—. En (a)
un groupe, contenant un atome d’oxygène non pontant (en bleu)
et son ion sodium Na+ associé, s’approche de l’atome d’oxygène
pontant (en vert) d’un autre groupe tétraèdre. En (b) les deux
entités se sont regroupées pour former un complexe activé,
le sodium s’étant écarté. En (c), le complexe activé s’est
c décomposé en deux nouvelles entités au sein desquelles
les deux atomes d’oxygène précédents (en bleu et en vert) ont
échangé leurs rôles. La fréquence d’échange de ces liaisons
dépend de deux facteurs distincts. D’abord, l’énergie mise
en jeu pour former le complexe activé, qui est déterminée
Complexe par l’ensemble des forces de liaisons, et non par seulement
Farnan et Stebbins

activé celle des liaisons entre atomes de silicium et d’oxygène.


Ensuite, un facteur configurationnel qui reflète la facilité
qu’ont des entités différentes à s’approcher, puis à s’assembler
pour former le complexe activé.

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


100
dossier_67_richet.xp 16/03/10 15:23 Page 101

LES VOLCANS

a b
A.-M. Lejeune

A.-M. Lejeune
silicatée et rend donc plus aisée la formation des Lorsque les cristaux occupent plus de 40 pour DANS CERTAINS MAGMAS,
complexes activés. Aux températures d’éruption cent du volume, le liquide devient non newto- la viscosité est modifiée
des laves andésitiques, le dégazage s’accompagne nien, c’est-à-dire que la viscosité varie avec la par la présence de bulles
de gaz (a, elles représentent
d’une augmentation de viscosité de deux à trois contrainte exercée. Le sang, la peinture acrylique
trois pour cent du volume et
ordres de grandeur et renforce donc la nature et même le ketchup sont des fluides non newto- sont aplaties sous l’effet d’une
explosive de l’éruption. niens ! Enfin, la viscosité augmente de nombreux contrainte uniaxiale) ou de
L’effet physique des bulles est inverse, car les ordres de grandeur quand les inclusions forment cristaux en suspension (b, ils
bulles n’offrent quasiment aucune résistance aux un réseau continu dans le liquide : le seuil de correspondent ici
contraintes mécaniques (voir la figure ci-dessus). à 45 pour cent du volume).
percolation est atteint et le réseau cristallin traverse
Cependant, cet effet est plus faible en valeur toute l’épaisseur du magma. En pratique, un
absolue, car une fraction volumique de bulles écoulement devient donc impossible bien avant
de 50 pour cent diminue la viscosité de seule- que la cristallisation ne soit complète.
ment 75 pour cent. Ces diverses lois rhéologiques ont de
nombreuses applications qui ne sont pas toutes
De l’effet des cristaux cantonnées aux sciences de la Terre, puisque l’écou-
sur la viscosité lement de liquides hétérogènes est un problème livres
La cristallisation partielle des magmas lors de qui est aussi de grande importance industrielle • P. RICHET, J.-Y. COTTIN, J. DYON,
R. MAURY et N. VILLENEUVE,
leur remontée et de leur refroidissement à la (alimentation, métallurgie, etc.).
Guide des volcans d’Outre-mer,
surface entraîne elle aussi deux effets, l’un Néanmoins, les applications pétrologiques Belin, 2007.
chimique et l’autre physique. Les cristaux qui sont les plus nombreuses, soit à petite échelle
précipitent ont une composition différente de comme celles d’une chambre magmatique en articles
celle du magma. Quand on connaît leur nature fonctionnement ou d’un dôme en croissance, • H. M. GONNERMANN et M. MANGA,
et leur proportion, cet effet chimique peut être soit à grande échelle comme celles du manteau The fluid dynamics inside a volca-
no, in Ann. Rev. Earth Planet. Sci.,
pris en compte via les modèles de prédiction d’où s’extraient les magmas. Ces lois aident en vol. 39, pp. 321-356, 2007.
de viscosité en fonction de la température et de outre à comprendre pourquoi les styles d’érup- • A.M. LEJEUNE, Y. BOTTINGA,
la composition. tion d’un même volcan peuvent changer dans T. TRULL et P. RICHET, Rheology
L’effet physique dû à la présence d’inclusions le temps, comme à la Soufrière-Hills de of bubble-bearing magmas, in
Earth Planet Sci. Lett., vol. 166,
solides (en pratique non déformables) dans le Montserrat, dans les petites Antilles où alternent pp. 71-84, 1999.
magma, est plus difficile à prendre en compte, car des éruptions à ponces et à nuées ardentes (voir • A.M. LEJEUNE et P. RICHET,
il dépend non seulement de la fraction volumique Volcans et styles éruptifs, par G. Boudon, page 94). Rheology of crystal-bearing sili-
des cristaux, mais aussi de leur forme et de la distri- Bien que des progrès restent encore à faire pour cate melts : an experimental
study at high viscosities,
bution de leur taille. Cependant, le cas le plus traiter quantitativement l’écoulement de laves in J. Geophys. Res., vol. 100,
simple de cristaux sphériques de taille uniforme dans toute leur diversité, les liens qui ont déjà pp. 4215-4229, 1995.
représente un bon point de départ (voir la figure été établis entre les propriétés atomiques et les • I. FARNAN et J.F. STEBBINS,
page 99, en bas). Il révèle comment les particules phénomènes magmatiques illustrent spectacu- The nature of the glass transition
in a silica-rich oxide melt,
solides « arment » le liquide en entraînant d’abord lairement les avancées faites pendant les deux in Science, vol. 265,
de notables augmentations de viscosité. dernières décennies. ■ pp. 1206-1209, 1994.

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La métamorphose de l’Etna
Lors de la plupart de ses éruptions, l’Etna provoque des coulées de lave
spectaculaires, mais inoffensives. Toutefois, il semble se muer lentement
en un volcan explosif. C’est d’autant plus inquiétant que , l’une des plus
grandes villes de Sicile, s’étend à ses pieds.

© 2001 Thalia D. Naidu


b
a
United States Geological Survey

Pinatubo, Philippines, 12 juin 1991


Mauna Loa, Hawaii

Selon leur emplacement sur les plaques tectoniques, les vulcanologues ou moins profonde, qui percent la croûte terrestre. Les volcans du
classent les volcans en trois grandes catégories : les volcans fissuraux, deuxième type sont les plus dangereux, car leurs éruptions sont violem-
les volcans de subduction et les volcans de point chaud. Les premiers ment explosives (a) ; on l’explique par les grandes quantités de gaz qui
sont dus à l’écartement des plaques au niveau des dorsales océaniques, se sont dissous dans leur magma lorsque la plaque océanique a plongé
les deuxièmes à la collision de deux plaques (menant le plus souvent à sous la plaque continentale et s’est déshydratée. Les volcans des autres
la subduction d’une plaque océanique sous une plaque continentale) et types répandent des coulées de laves moins dévastatrices (b). L’Etna
les troisièmes à des panaches de matériaux mantelliques, d’origine plus passerait du type volcan de point chaud à celui de type explosif.
P. Schiano, R. Clocchiatti, L. Ottolini et T. Busà/T. Braun

Aci Castello Monts Mt. Maletto


(520 000 ans) Ibléens (7 000 ans)
Cratère Sud-Est
(1999)
T. Braun/NASA Earth Observatory

Stromboli
Île Vulcano N Îles éoliennes (Vulcano…)

MICROPLAQUE
TYRRHÉNIENNE
Messine
Palerme
Dysprosium
Gadolinium
Potassium

Ytterbium
Samarium
Zirconium
Strontium
Néodyme

Europium
Rubidium

Lanthane

Etna
Niobium
Baryum

Yttrium
Césium

Cérium

Erbium
Titane

SICILE Catane

MICROPLAQUE
Les plus anciens magmas de l’Etna (en orange) ont une composition sem- Monts IONIENNE
Lim Ibléens
blable à ceux des monts Ibléens (en jaune), des volcans de point chaud ite d
aujourd’hui éteints. En revanche, les magmas plus récents (en bleu et en et d e la plaque européenne
e la p
laque afri
rouge) ressemblent plutôt à ceux du Vulcano (en marron), un volcan cai n e
explosif résultant de la subduction de la microplaque ionienne sous la
microplaque tyrrhénienne. Le changement de type de magma trahit la
Tom Pfeiffer

PLAQUE AFRICAINE 50 km
transition de l’Etna.

LA TERRE À CŒUR OUVERT ©POUR LA SCIENCE


102
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EN IMAGES

À l’été 2001, L’Etna a connu une


violente éruption explosive, émet-
tant une impressionnante colonne
de cendres de plus de cinq kilo-
mètres de hauteur (ici photogra-
phiée depuis la Station spatiale
internationale). Bien que rares, de
telles éruptions se sont produites

NASA Earth Observatory


plusieurs fois depuis quelques
dizaines de milliers d’années,
notamment en 122 avant notre ère
et il y a 15 000 ans. Elles menacent
une région qui compte un million
d’habitants. L’évolution vers un
volcanisme explosif est toutefois
très lente, et les éruptions qui ont
suivi celle de 2001 n’ont pas été
aussi dangereuses…

Sud-Est

Microplaque
ionienne
Etna
Le caractère « hybride » de l’Etna résulte de sa situation
géologique complexe. Situé à la frontière des plaques euro- Îles éoliennes
ue P
afr laqu
péennes et africaines (elles-mêmes divisées en micro- p laq ue ica e
q
plaques au niveau de la Méditerranée), il est à la fois proche cro ati ine
Mi adri
de la zone de subduction ionienne et au-dessus d’une
remontée de magma mantellique. Dès lors, ses éruptions
sont un mélange de volcanisme de point chaud et de volca-
nisme de subduction, plus explosif. L’évolution vers le Microplaque
tyrrhénienne
deuxième type provient soit de failles qui acheminent le
magma depuis la zone de subduction, soit d’une migration
de cette zone vers l’Etna. Subduction
de la microplaque
ionienne Remontée
Z. Girtzman et A. Nur

de magma
mantellique

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Les ravages
des supervolcans
Ilya BINDEMAN
est professeur de géochimie
à l’Université de l’Oregon,
aux États-Unis.

L’ESSENTIEL
➥ On connaît quatre
régions dans le monde
qui abritent les vestiges
de volcans plusieurs
milliers de fois plus
grands que ceux
en activité aujourd’hui.
➥ L’analyse
cristallographique
des roches magmatiques
a précisé le scénario
de leurs éruptions,
marquées par
l’effondrement
de la surface terrestre
dans une chambre
magmatique géante.
➥ Outre une destruction
immédiate due
à la libération de cendres
brûlantes, ces éruptions
ont plongé la Terre dans
des « hivers
volcaniques » de
plusieurs années
et endommagé la couche
d’ozone, du fait
Julia Green

des gaz émis.

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


104
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Tous les 100 000 ans, en moyenne, des éruptions colossales dévastent tout
sur des milliers de kilomètres à la ronde. De nouveaux indices minéralogiques
aident les géologues à comprendre et à prévoir ces catastrophes.

E
nfouis sous la Californie et le Wyoming, d’anciennes éruptions a fourni récemment des
deux volcans en hibernation, dont le éléments de réponse. Associés à une améliora-
Yellowstone, sous le parc du même nom, tion de la surveillance des sites cataclysmiques
pourraient un jour se réveiller avec une fureur possibles, ces nouveaux indices confortent l’idée
difficile à imaginer. S’ils entraient en activité, que nous pourrons bientôt repérer les signes
ils enseveliraient sans doute la moitié Ouest précurseurs d’une prochaine grande éruption.
des États-Unis sous une couche de cendres de Ainsi, en 2009, l’équipe de Robert Smith, de
deux mètres d’épaisseur en quelques heures. Cela l’Université de l’Utah, à Salt Lake City, a carto-
s’est déjà produit au moins à quatre reprises graphié en détail la chambre magmatique sise
lors des deux derniers millions d’années. Ces sous la caldeira de Yellowstone, aux États-Unis
volcans dévastateurs sont nommés supervolcans. (voir la figure page 107). Des travaux révèlent
L’éruption d’un supervolcan libère une énergie aussi qu’à cause des rejets dans l’atmosphère,
de l’ordre de un milliard de tonnes de TNT, l’équi- les mois qui suivraient une superéruption seraient
valent de celle dégagée par l’impact d’un asté- plus critiques qu’on ne le supposait avant.
roïde de plus de 300 mètres de diamètre sur la La plupart des volcanologues s’accordent sur
Terre… et elle survient plus souvent. Une telle le fait que nous, humains du XXIe siècle, avons
explosion est potentiellement l’une des catas- peu de chances de connaître l’explosion d’un
trophes naturelles les plus dangereuses pour l’hu- supervolcan. Toutefois, notons que les grandes
manité ! Outre une destruction immédiate due éruptions de Yellowstone se produisaient en
à la libération de cendres brûlantes, les super- moyenne tous les 600 000 ans. Or la dernière,
volcans perturbent notablement le climat global qui a mis en mouvement environ 1 000 kilo-
durant des années à cause des gaz qu’ils émettent. mètres cubes de débris, a eu lieu il y a
Les géologues aimeraient comprendre ce 640 000 ans… De plus, on a récemment détecté
qui déclenche l’explosion des supervolcans, des signes qui pourraient être interprétés comme
pouvoir prédire leur réveil et évaluer les consé- des précurseurs d’un nouvel événement.
quences d’un tel événement. L’analyse de cris- L’une des premières découvertes des géologues,
taux microscopiques dans les dépôts de cendres à la fin du XIXe siècle, fut celle de gigantesques

L’EXPLOSION
D’UN SUPERVOLCAN
entraîne la formation
d’un gigantesque anneau
de cheminées éruptives
qui vomissent des nuages
de gaz et de cendres
brûlants dévastant
le paysage sur des dizaines
de kilomètres à la ronde.

DOSSIER N° 67 / AVRIL-JUIN 2010 / © POUR LA SCIENCE


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vallées circulaires – de 30 à 60 kilomètres de de caldeiras sont souvent situées près de certains


diamètre et de plusieurs kilomètres de profon- des plus grands dépôts de roches volcaniques formés
deur – ressemblant en tout point aux caldeiras d’un seul jet, les géologues en ont conclu qu’il
en forme de bol qui surmontent de nombreux s’agissait des vestiges de volcans plusieurs milliers
volcans. Les caldeiras se forment lorsque la chambre de fois plus grands qu’un volcan actuel. Les dimen-
magmatique située sous un volcan se vide et sions de ces caldeiras et le volume estimé de maté-
entraîne l’effondrement du sol en surface (voir riau rejeté indiquent également que les chambres
Grandeur et décadence d’un volcan, par G. Boudon, magmatiques situées en profondeur devaient
page 88). Ayant remarqué que ces vallées en forme être énormes.

Supercycles
es vastes chambres de magma en fusion qui alimentent les supervol- deux cas, les supervolcans évoluent selon un cycle éruptif qui est peut-être
L cans se forment au-dessus de points chauds (des panaches de roches
qui remontent des profondeurs de la Terre), et au-dessus de zones de sub-
plus prévisible qu’on ne le pensait autrefois. Voici les quatre grandes étapes
de ce cycle qui commence par la formation de la chambre magmatique,
duction (régions où une plaque tectonique glisse sous une autre). Dans les représenté ici dans le cas d’une zone de subduction.

Chambre magmatique Cheminée Fractures


supérieure explosive

Plaque tectonique
plongeante
Croûte Remontée Chambre magmatique Magma
continentale de magma inférieure sous haute pression
1. LA CHALEUR DÉGAGÉE par la descente de la plaque océanique fait fondre 2. LE VOLUME DE LA CHAMBRE MAGMATIQUE SUPÉRIEURE augmentant, le sol
la roche du manteau, créant une remontée de magma qui vient s’accumuler qui la surplombe gonfle et se fissure. Le magma, plus riche en silice et moins
à la base de la croûte continentale. Cette chambre magmatique inférieure chaud que celui du manteau, est très résistant à l’écoulement, si bien que
fait fondre les parties de la croûte continentale dont le point de fusion est l’eau et les gaz peinent à s’échapper. Ainsi, lorsqu’un bouchon de ce magma
le moins élevé, créant ainsi une chambre supérieure. Une partie du magma visqueux atteint la surface par une faille verticale, le matériau sous pression
remonte le long de conduits verticaux reliant les deux chambres. explose violemment plutôt que de s’écouler lentement.

Écoulements Nouvelle couche Dôme Bord


pyroclastiques de cendre de la caldeira
Jen Christiansen

Effondrement du plancher Écoulement de lave


3. DE NOUVELLES CHEMINÉES EXPLOSIVES apparaissent et se rejoignent le long 4. APRÈS L’ÉRUPTION, une dépression en forme de cratère, la caldeira,
d’un anneau aussi large que la chambre magmatique. La surface terrestre, se forme au-dessus de la chambre magmatique partiellement vidée.
contrainte et privée de soutènement, finit par se fragmenter et plonger dans Avec le temps, le sol effondré dans la chambre fond par-dessous, créant
la chambre. Une masse énorme de magma est alors brutalement éjectée par une masse de magma plus modeste qui, associée à d’autres forces, fait
le bord de l’anneau. La libération soudaine de ce magma entraîne la création s’élever un dôme au centre de la caldeira. Avant que cette masse n’enfle
d’immenses nuages de cendres, de gaz et de roches brûlants (les écoulements suffisamment pour alimenter une nouvelle superéruption, de la lave
pyroclastiques), qui dévastent la région environnante. peut s’écouler calmement et par intermittence.

LA TERRE À CŒUR OUVERT © POUR LA SCIENCE


106
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LES VOLCANS

Les phénomènes pouvant produire la chaleur


nécessaire à la création de chambres magmatiques
aussi massives étant rares, les supervolcans sont 0
eux-mêmes des formations géologiques peu répan- Nor

R. Smith
d
dues. Durant les deux derniers millions d’an-
nées, seules quatre régions ont connu des explo-

Profondeur (en kilomètres)


200
sions qui ont libéré en une seule fois plus de
750 kilomètres cubes de débris : le parc national
de Yellowstone et, en Californie, la Long Valley,
à Sumatra, le lac Toba et enfin, en Nouvelle- 400
Zélande, à Taupo.
La recherche d’éruptions de taille compa-
rable se poursuit dans d’autres régions où la croûte
600
continentale est suffisamment épaisse pour
accueillir des chambres magmatiques géantes,
notamment dans l’Ouest de l’Amérique du Sud Montana
240 Wyoming
et dans l’extrême Est de la Russie. Nor
Au milieu des années 1970, des mécanismes d-S Idah
ud ( 0 o
en k 240
pouvant créer de vastes chambres magmatiques ilom
ètre –240 0
ont été proposés. À l’aplomb de Yellowstone, la s) kilomètres)
–240 Ouest-Est (en
plaque tectonique nord-américaine se déplace
au-dessus d’un panache de roche visqueuse remon-
tant à travers le manteau. Ce « point chaud » a fait entre ces événements explosifs, la chambre sous- LA CHAMBRE MAGMATIQUE
fondre une part suffisante de la croûte pour jacente a libéré lentement et tranquillement des sise sous la caldeira
alimenter des éruptions géantes durant les volumes de magma similaires, sans que l’on de Yellowstone a été