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Mélanges de l'Ecole française

de Rome. Moyen-Age

Les anges dans l’Ars notoria : révélation, processus visionnaire


et angélologie
Monsieur Julien Véronèse

Résumé
Au sein du corpus de textes de magie médiévaux, l’Ars notoria, dont l’efficacité repose sur une «destinativité »
exclusivement angélique, est peut-être la tradition tex tuelle qui permet le mieux de rendre compte de l’éventail des
relations que les hommes et les anges peuvent entretenir les uns avec les autres. Les anges sont tout d’abord des
messagers de Dieu, et, à ce titre, ils sont au coeur du processus de révélation qui fonde l’efficacité magico-théurgique de
l’Ars (I). Possesseurs d’un degré de savoir supérieur à celui des hommes, ils sont aussi les agents les mieux à même, par
l’intermédiaire de visions, d’illuminer l’esprit du dévot qui espère atteindre l’omniscience (II). Enfin, pour intervenir ici-bas,
ils doivent être invoqués et par conséquent nommés. L’Ars notoria propose ainsi une angélologie foisonnante, dont on
peut tenter, par une analyse linguistique qui reste hasardeuse, de se faire une idée de l’origine et du processus
d’élaboration (III).

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Véronèse Julien. Les anges dans l’Ars notoria : révélation, processus visionnaire et angélologie. In: Mélanges de l'Ecole
française de Rome. Moyen-Age, tome 114, n°2. 2002. pp. 813-849;

http://www.persee.fr/doc/mefr_1123-9883_2002_num_114_2_9252

Document généré le 01/06/2017


JULIEN VÉRONÈSE

LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA


RÉVÉLATION, PROCESSUS VISIONNAIRE ET ANGÉLOLOGIE

L’Ars notoria ou art notoire est une magie théurgique qui est l’objet
d’un développement spectaculaire à partir des premières décennies du
XIIIe siècle (peut-être même dès les dernières décennies du XIIe siècle si
l’on en croit Gervais de Tilbury1). Ce phénomène a été jusqu’alors très lar-
gement sous-estimé, puisque, outre le nombre important de manuscrits
conservés – une petite quarantaine recensés à ce jour, dans des états de
conservation très inégaux 2, mais les fonds manuscrits n’ont sans doute pas
encore livré tous leurs secrets –, l’art bénéficie d’une tradition manuscrite
bien établie qui n’est toutefois pas sans subir un certain nombre de modifi-
cations, dont la plus importante est, dans le courant du XIVe siècle, l’ad-
jonction d’une glose au texte initial. Cette pratique, rapidement condamnée
par les autorités ecclésiastiques dans le sillage de Thomas d’Aquin 3, met en
œuvre un rituel dont l’objet est d’accroître les capacités naturelles de
l’homme, et, tout particulièrement, ses facultés intellectuelles. Diverses cé-
rémonies, basées sur une ascèse sévère, sur l’emploi d’invocations (et non
de conjurations) adressées à Dieu et aux anges, et sur l’inspection (inspec-
tio) de notae ou figures, permettent, en premier lieu, d’améliorer les trois
qualités jugées nécessaires à la réussite du cursus scolaire et universitaire
médiéval, à savoir la mémoire, développée habituellement par des arts plus
classiques 4 (cette faculté tient une place à ce point privilégiée que le glossa-

1
Gervais de Tilbury, Otia imperialia, III, ch. 112, De ossibus Joseph et ove, éd.
G. W. Von Leibniz, Scriptores rerum brunsvicensium, I, Hanovre, 1707, p. 1001-1002.
Trad. fr. par A. Duchesne intitulée Livre des merveilles. Divertissement pour un empe-
reur (troisième partie), Paris, 1992, p. 133-134.
2
Nous préparons actuellement sur ce sujet une thèse de doctorat dont l’un des
objets principaux est l’étude de la tradition manuscrite de l’Ars notoria.
3
Thomas d’Aquin, Summa theologiae, Secunda secundae, q. 96, Opera omnia,
IX, Rome, 1897, p. 330-331. Trad. fr. au Cerf, Paris, 1985, III, p. 606-607.
4
F. A. Yates, L’art de la mémoire, Paris, 1975 (trad. fr.), ch. III et IV; M. Carru-
thers, The book of memory. A study of memory in medieval culture, Cambridge, 1990.

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teur remarque que l’art notoire est aussi parfois appelé Ars memorativa 5);
l’éloquence (facundia), essentielle à la disputatio et à la controverse scolas-
tique; et, enfin, l’intelligence (intelligentia ou intellectus). Une fois que ces
trois facultés ont été rendues plus performantes et aptes à supporter les dé-
veloppements ultérieurs, le dévot doit mener diverses opérations au terme
desquelles il recevra la science infuse. Il deviendra par ce moyen maître des
arts du trivium (grammaire, dialectique et rhétorique, dans laquelle sont
aussi contenus droit civil et droit canon), du quadrivium (musique, méde-
cine, arithmétique et astronomie), de la philosophie, de la théologie, ainsi
que des arts mécaniques ou adultérins qui ne correspondent pas, confor-
mément à la terminologie victorine, aux techniques, mais aux mantiques
traditionnelles (géomancie, hydromancie, nécromancie, etc.) 6. Le glossa-
teur du manuscrit Cues 216 (XIVe siècle) ajoute même à cette longue liste
l’alchimie 7. L’art permet donc, au mieux en quelques mois, au pire en quel-
ques années, d’acquérir tous les savoirs enseignés dans les structures sco-
laires occidentales (dont il donne en retour une image idéale et exhaustive
qu’il est bien difficile de rattacher à un studium en particulier), ainsi que
tous les arts qui circulent plus ou moins dans l’ombre. Dans ce processus
prométhéen d’acquisition du savoir, les anges jouent un rôle de premier
choix, puisque ce sont eux qui, avec la permission divine, illuminent le dé-
vot. S’en remettre à leur intervention était pour les auteurs de nos traités
un premier gage de bonne foi, même si ce choix, dicté par la volonté de
rompre à tout prix avec la magie démoniaque, avait pour corollaire – assez
indésirable en contexte chrétien – l’élaboration d’une angélologie dont la

5
B.n.F., lat. 9336, fol. 1r, glose : «In arte uero ista sacratissima que Ars notoria a
Salomone nuncupatur et alibi Ars memorativa sacratissimum misterium continet in
se [...]».
6
Pour une description moins succincte de cette pratique, voir J. Dupèbe, L’Ars
notoria et la polémique sur la divination et la magie, dans Divination et controverse re-
ligieuse en France au XVIe siècle (Cahiers V.L. Saulnier, 4), Paris, 1987 (Collection de
l’E.N.S. de jeunes filles, 35); J.-P. Boudet, L’Ars notoria au Moyen Âge : une résurgence
de la théurgie antique?, dans La Magie. Actes du Colloque international de Montpellier
(25-27 mars 1999). III. Du monde latin au monde contemporain, Montpellier, 2000,
p. 173-191.
7
Bernkastel-Cues, Hospitalsbibl., ms. 216 (XIVe s.), fol. 1r, glose : Tu debes scire
quod in ista sanctissima arte in orationibus et notis continentur omnes scientie licite et
illicite et per eam possunt haberi et acquiri triuium, scilicet gramatica, loyca, rethorica,
suas proprias habent orationes et suas notas; quadriuium, scilicet physica, musica,
arismetica et astronomia, suas orationes proprias habent et suas notas; theologia uero
suas proprias orationes habet et notas; alie scientie exceptiue et illicite habent suas no-
tas, sicut est nigromantia, alchymia, et alie mechanice.

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surabondance n’était pas des plus canoniques 8. Les anges opèrent en outre
au terme d’un rituel qui est, lui-même, le fruit d’une révélation angélique
enfouie dans les temps bibliques. Ils œuvrent ainsi aux deux extrémités de
la chaîne causale qui garantit le pouvoir miraculeux de l’Ars. Cette pratique
rompt du même coup avec la dialectique traditionnelle du don et du
contre-don pour instaurer un mode relationnel dans lequel la responsabili-
té humaine, bien qu’engagée, se trouve amoindrie, puisqu’elle n’est que le
maillon faible qui fait le lien entre les deux angélophanies. Il n’est pas ques-
tion de forcer les anges à intervenir ici-bas, mais uniquement de répondre,
dans les règles fixées par le rituel, à une sollicitation dont ils sont, avec
Dieu, les initiateurs et finalement les seuls responsables.
Nous voyons dès lors toute l’importance que revêt l’épisode de la révé-
lation originelle. Mais encore fallait-il que celui-ci s’intègre au mieux dans
l’histoire chrétienne pour avoir un semblant de crédibilité. Nous verrons
ainsi dans un premier temps comment s’y prennent les auteurs de nos trai-
tés pour parvenir à leur fin. Dans un deuxième temps, nous porterons notre
regard sur le point d’arrivée du processus en nous demandant de quelle
manière agissent les anges au terme du rituel. Ceux-ci ont-ils toujours la
même fonction? Le modus operandi de l’intervention angélique est-il tou-
jours le même ou varie-t-il en fonction du bénéfice octroyé? Les anges
sont-ils nombreux à intervenir? Autant de questions auxquelles nous nous
efforcerons d’apporter des réponses aussi précises que nos textes le per-
mettent. Enfin, nous entreprendrons l’analyse de l’abondante onomastique
angélique qui est l’un des traits spécifiques de l’Ars notoria. Mais son étude
n’est pas sans poser d’innombrables difficultés, puisqu’aucune distinction
étanche n’est formellement établie entre, d’un côté, ce que nos traités ap-
pellent les verba mistica, à savoir les mots tirés du grec, de l’hébreu et du
chaldéen (= araméen biblique) qui ont une signification désormais obscure
en contexte latin, et, d’autre part, les véritables noms d’anges. Il est ainsi
presque impossible de savoir où commence et où s’arrête l’angélologie
stricto sensu. Conscient que la recherche dans ce domaine n’en est qu’aux
prémices, nous ne nous formaliserons guère de cette distinction (sans tou-
tefois l’évacuer totalement) pour tenter de mettre en évidence, en prenant
en compte l’ensemble de ce matériel linguistique hétérogène, les princi-
pales règles qui ont présidé à sa constitution.

8
La fabrication et l’invocation des noms angéliques ont été condamnées par le
canon 35 du concile de Laodicée en Phrygie, dans la seconde moitié du IVe siècle, in-
terdiction renouvelée au concile de Latran en 745. Cf. Ph. Faure, L’ange dans le haut
Moyen Âge occidental, IVe-IXe siècle : création ou tradition?, dans Médiévales : langue,
textes, histoire, 15, 1988, p. 31-49, notamment p. 36-38.

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LE TEMPS DE LA RÉVÉLATION

La révélation des Flores aurei


Le mythe veut que l’Ars notoria, composée originellement des seules
Flores aurei 9, soit le fruit d’une révélation angélique au roi Salomon, dont
l’image ambiguë au Moyen Âge correspond bien du reste à la nature ambi-
valente de notre art. Cette attribution apocryphe n’a rien d’exceptionnelle,
puisque de nombreux traités de magie, dont la plupart sont beaucoup plus
sulfureux que l’Ars notoria, ont été rangés, depuis l’Antiquité jusqu’au
Moyen Âge, sous la bannière salomonienne10. Est bien entendu privilégiée
dans le cas présent l’image du roi qui reçoit la sagesse divine lors d’un
songe nocturne (per somnium nocte) au pied de l’autel de Gabâon [III Rg
3]. Toutefois, nos traités d’Ars notoria – et en particulier la version glosée
du XIVe siècle, dite version B – se livrent à une triple adaptation de cette ré-
férence fondatrice.
D’une part, si dans le récit biblique le don de sagesse est octroyé par
Yahvé sans médiation, l’art notoire, lui, est un don divin médiatisé par un
ange dénommé «ange du Seigneur» (angelus Dei, angelus Domini ou ange-
lus magnus), ce qui correspond à une terminologie en vigueur dans l’An-
cien Testament11 pour désigner le représentant privilégié de Dieu. À une
époque où, en Occident, la transcendance divine est trop bien affirmée
pour qu’une telle révélation puisse se faire sans intermédiaire, nos traités
recourent à cette entité duement attestée comme agent de la révélation.
L’Ars notoria en tire du même coup un prestige et un statut dont seuls les
Livres sacrés peuvent se targuer. Cet ange, dénommé aussi – mais à une
seule reprise – Pamphirius dans la version la plus ancienne de l’Ars (dite
version A, XIIIe s.)12, est l’interlocuteur privilégié de Salomon, et se voit oc-

9
Nous rappelons que l’Ars notoria se compose de deux grandes parties : la pre-
mière, intitulée Flores aurei, regroupe la majorité des oraisons ainsi que les figures;
la seconde, qui constitue l’Ars nova, est un ensemble de dix prières et aurait été révé-
lée à Salomon dans un second temps.
10
Cf. le Testament de Salomon, éd. F.C. Conybeare dans Jewish Quarterly Re-
view, Londres, 1899 ou éd. C.C. McCown, Leipzig, 1922; The key of Solomon the King
(Clavicula Salomonis), transl. and ed. from manuscripts in the British Museum by
S.L.M.G. Mathers, Londres, 1889, rééd. 2000.
11
Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique (= DSAM), XVI (102-103),
c. 953.
12
British Library, Ms. Sloane 1712, XIIIe s., fol. 4va : Tulit orationem istam eo-
dem testante angelus prepositus tonitruo qui in conspectu Domini semper assistit, cui
nomen est Pamphirius [...]. Il nous est difficile pour le moment d’expliquer les rai-
sons d’un tel choix. Notons également que cette dénomination évolue d’une tradition

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troyer un rôle didactique qui en fait le véritable initiateur du roi : il répond


notamment à ses interrogations à propos de la doctrina de l’art notoire
dans des échanges rendus au style direct13.
D’autre part, la révélation des Flores aurei n’est pas envisagée comme
le fruit d’une vision ou d’un songe – la distinction visio/somnium n’ayant
encore rien de systématique dans la Bible, et plus largement dans le monde
antique14 –, mais comme une rencontre réelle qui aurait lieu de nuit tandis
que Salomon est éveillé, puisqu’il est en train de prier dans le Temple
comme nous l’indique la version glosée. Le roi ne bénéficie pas ainsi d’une
véritable illumination, mais d’un don matériel. Il reçoit en effet, par l’inter-
médiaire d’un être dont la nature strictement spirituelle est présupposée
mais reste toutefois incertaine15, un livre dans lequel sont consignés les pré-
ceptes divins et que la glose intitule Tabulae aureae (elles contiennent les
Flores aurei et les figures). Ainsi, de même que l’élection du peuple hébreu
a été scellée par le don à Moïse des tabulae lapidae (Ex. 24,12) contenant la
Loi, l’élection de Salomon est marquée par le don des Tables d’or qui
contiennent les préceptes de l’art. Et il ne s’agit pas là d’une analogie de
pure forme. Le non-respect de la doctrine contenue dans ces tables sera, se-
lon la glose, le motif de rupture de l’alliance entérinée entre Dieu et le roi,
au détriment bien évidemment de ce dernier. Le texte de l’art notoire a va-
leur de loi sacrée qu’il ne faut enfreindre à aucun prix, sous peine d’une ré-
plique divine foudroyante dont nous aurons par la suite un exemple.

manuscrite à l’autre, puisque le glossateur donne Pamphilus («le tout-brillant» en


grec). Cette mutation est symptomatique des transformations onomastiques qui
peuvent avoir lieu au fil des transcriptions, même si, dans le cas présent, le sens est
sauvegardé, voire réinvesti, alors que dans la plupart des cas la tendance est plutôt à
la dégradation (cf. infra).
13
Ibid., fol. 7ra : Ait [Salomon] enim : 8Ego admirans et in corde meo reuoluens
que et unde esset ista scientia, angelus Domini attulit michi librum in quo figure et
orationes erant scripte, et diuisit michi singularum artium notas et orationes distincte
et aperte dixitque michi de singulis quantum necesse est et subiu<n>xit8 :
[rubr.] Doctrina angeli :
8[S]icut pueri per elementa quedam litterarum ad artes magno temporis spatio
prolixe et grauiter prouehendi sunt, ita et tu ad omnem scientiam promoueberis per is-
tarum incrementa uirtutum8.
14
DSAM, XVI (102-103), c. 949-954.
15
Le glossateur indique en effet à plusieurs reprises que l’Ars notoria a été don-
née à Salomon per manum angelicam. Mais faut-il prendre cette affirmation au pre-
mier degré? Cf. Ms. lat. 9336, fol. 10r, glose : [...] que nomina tantummodo cum ali-
quibus orationibus hebreis, caldeis et grecis per manum angelicam cum figuris delata
fuerunt Salomoni [...].

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Enfin, la révélation des Flores aurei, que la version glosée nous permet
ici de commenter, a lieu dans le Temple nouvellement construit, alors qu’o-
riginellement l’octroi du don de sagesse se déroulait sur l’un des hauts-
lieux (Gabâon) où les hébreux pouvaient sacrifier avant la construction du
Temple. Sans doute faut-il voir dans ce changement de lieu une consé-
quence de la présence dans le Saint des Saints des deux chérubins revêtus
d’or, et de la représentation de plusieurs chérubins sur les murs du Temple.
Les chérubins pouvaient étymologiquement – le nom cherub est traduit tra-
ditionnellement par les angélologistes médiévaux par plenitudo scientie
(abondance de science)16 – être considérés comme les messagers idéaux
d’un art qui a pour but de délivrer la connaissance aux hommes. Cette hy-
pothèse est corroborée par le fait qu’il semble admis dans les manuscrits
représentatifs de la version glosée, comme le laisse supposer le nombre im-
portant d’anges dessinés à proximité des figures – anges par ailleurs ab-
sents des notae de la version originelle –, qu’être en présence d’une re-
présentation figurée favorise de manière décisive l’intervention angélique.
Il est probable que ces anges dessinés se voyaient investi d’un rôle actif
dans le processus d’illumination du dévot : les voir représentés était
complémentaire de la nécessité de connaître leurs noms pour pouvoir les
interpeller. Si, en effet, l’invocation des noms introduit un mode de
communication conventionnel, l’inspection d’une image, par la rapidité du
jeu de regard et son caractère englobant, permet de court-circuiter un lan-
gage qui empêche, par sa discursivité, de connaître de manière instantanée
l’objet ou le sujet recherché. Ce rapport complémentaire entre le langage et
l’image mis en évidence ici à propos des anges se retrouve de manière iden-
tique dans la façon d’appréhender les différentes disciplines dont l’Ars no-
toria permet l’acquisition. Pour connaître chacune des artes ou des scien-
tiae, le dévot utilise, d’une part, les figures qui en sont une représentation
symbolique dont l’inspection (inspectio) répétée permet de retrouver la
quintessence mystérieuse par une intervention angélique; d’autre part, il
doit feuilleter (revoluere) des livres relatifs à l’art dont il désire avoir la
connaissance et en lire quelques chapitres, retrouvant ainsi le mode cou-
rant d’accès au savoir qui, s’il est jugé nettement insuffisant, n’est toutefois
pas disqualifié; enfin, alors même que le rituel est en cours avec tout ce que
cela présuppose de fermeture sur le monde extérieur, il doit tout de même
continuer d’aller à l’école pour écouter (audire) les leçons de son maître.
Ainsi sont mis en jeu tous les modes de perception ou d’appréhension de la

16
D. Keck, Angels and angelology in the Middle Ages, New York-Oxford, 1998,
p. 60. La leçon du ms. lat. 9336 donne cette exégèse (cf. infra, note 77).

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réalité sensible : la vue, dotée d’une place prédominante; la parole, écrite


ou entendue. Rien n’est à négliger pour que l’Ars parvienne à ses fins. Il
faut noter toutefois que sur ce point la version glosée procède à une impor-
tante surenchère par rapport aux prescriptions initiales.
Du reste, les trois points que nous venons d’énumérer mettent en évi-
dence la distorsion existante entre le contenu de la version originelle de
l’Ars notoria et celui de sa version glosée. L’indigence de la première a vrai-
semblablement poussé l’«auteur» de la seconde, sans doute davantage
conscient des implications potentielles d’un tel mythe, à en densifier le
contenu17. Cette initiative est à double tranchant, puisque si d’un côté,
comme nous le verrons par la suite, elle est fondatrice de l’efficacité théur-
gique de l’Ars et permet de la distinguer de la «nigromancie», le revers de la
médaille est une manipulation évidente du texte biblique que l’«auteur» de
la première version s’était gardé, par sa discrétion, de trop mettre en lu-
mière. D’autre part, si elle permet de forcer la coïncidence entre l’histoire
connue de Salomon et la genèse de l’Ars notoria, afin de donner à celle-ci
une origine attestée, l’ancrage exclusivement vétéro-testamentaire sur la-
quelle elle repose interdit toute entrée dans une histoire véritablement
chrétienne. Une telle limite est d’importance, puisqu’elle grève à la base la
prétention de l’Ars à se définir comme sacrement dans le contexte théolo-
gique occidental des XIIe et XIIIe siècles.
Ces inconvénients ne retiennent toutefois guère nos «auteurs», puis-
qu’un degré supplémentaire est franchi lorsque arrive le second temps de la
révélation, qui est cette fois l’occasion d’un double détournement de la
lettre biblique.

La révélation de l’Ars nova

Ce deuxième épisode concerne l’Ars nova qui, si elle est utilisée sans les
Flores aurei, permet d’obtenir des bénéfices en un temps record. Ce nouvel
art, composé de seulement dix oraisons qui se trouvent adjointes sans véri-

17
Cf. glose du prologue. Ms. lat. 9336, fol. 1r, glose : Et quamuis ipsum <protho-
plaustum> primo Altissimus omni sapientia perfecte illustrasset, tamen inuenimus
quod non illi soli sed etiam pluribus aliis suam gratiam, sapientiam et scientiam mi-
nistrauit, inter quos specialiter inuenimus unum, uidelicet Salomonem quem Altissi-
mus preelegit, ut in eo suam gratiam, sapientiam et scientiam fundaret, et sic sibi per
Pamphilum angelum suum missit quasdam Tabulas aureas, in quibus erant descripta
quedam nomina sanctorum angelorum cum orationibus grecis, caldeis et hebreis. Et
pariter cum illis orationibus erant quedam figure depicte diuersimode protracte, quas
ipse angelus deportauit in eisdem Tabulis aureis super altare templi quod Salomon
Deo edificauerat. Et sibi presentauit, dicens de illis orationibus quid significabant et de

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table rupture aux Flores aurei dans les manuscrits, a pour avantage de sim-
plifier le rituel, au demeurant fort lourd, imposé par les Flores aurei issues
de la première révélation, en autorisant un plus grand laxisme en matière
de prescriptions temporelles. Plus besoin en effet de suivre un comput pré-
déterminé : ces dix oraisons peuvent être récitées à n’importe quel mo-
ment, de jour comme de nuit. Le cadre historique fixé à cette révélation est
celui de la chute de Salomon, qu’il ne saurait être question de masquer,
bien qu’il ne soit pas des plus glorieux pour un père fondateur18. Mais, pre-
mière entorse au texte biblique, la raison de la disgrâce de Salomon ne
tient plus aux fréquentations féminines douteuses qui l’ont détourné de
Dieu; si la question morale est toujours au centre du débat, l’ire divine est
cette fois-ci déclenchée par une pratique non conforme de l’Ars notoria
constituée pour lors des seules Flores aurei. La glose nous apprend en effet
que Salomon aurait procédé à l’inspection des figures, opération cruciale
s’il en est, en état d’ivresse (crapulatus vino), ce qui est contraire à toutes
les prescriptions morales sans cesse répétées dans nos traités et dont le
non-respect fait courir les plus grands risques à l’âme du dévot. On voit mal
du reste ce qui empêchait le glossateur d’utiliser de nouveau le péché de
luxure et d’exploiter au mieux sa source d’inspiration, puisqu’une des pres-
criptions majeures est de ne pas pratiquer l’art post accessum mulieris. Sa-

figuris quid pretendebant, et per elementa sicut puero declarabat, docens ei modum et
formam et continentiam operationis. Salomon autem recepto mandato angelico pro-
cessit in opere isto sancto, legens orationes sigillatim sicut angelus sibi ministrauerat
suis temporibus, suis lunationibus, nichil excedens preter formam mandati, et sic diui-
na gratia peracto opere omnem scientiam, omnem sapientiam inde habuit et recepit.
18
Ibid., fol. 13v, glose : Sed ipse Deus qui omnia nouit et uoluit et placuit dare ho-
minum arbitrium liberum cognoscendi bonum et malum et super illis operandi ad libi-
tum, uidens quod rex Salomon, cui tale sacramentum reuellauit, defecit in sua opera-
tione et uidit eum negligentem sua sacramenta et excedere mandata angelica et precep-
ta data sibi a Deo ad perfectionem totius operationis sicut in precedenti glosa
demonstratur, uolens ipse Deus sibi misereri et aliis successoribus in isto sancto opere
desiderantibus operari ipsum et alios reconciliare, defectus istius operationis propter
suam negligentiam uoluit reuellare. Unde ipse Deus Salomonem cui placuit dare per
sua sanctissima sacramenta et suorum sanctorum angelorum omnem scientiam et sa-
pientiam uoluit reconciliare per eadem sacramenta, et suas negligentias et defectus sue
operationis per eadem reuellare. Igitur mandauit ipsi Salomoni decem orationes scrip-
tas in ebreo, caldeo et greco, que orationes tantummodo ipsi soli Deo pertinent, excepta
una sola in cuius pronuntiatione inuocantur quedam nomina sanctorum angelorum,
quorum deprecationibus et inuocationibus Deo prestante habent opus amissum prop-
ter aliquam negligentiam reducere ad effectum. Istas enim decem orationes que se-
cuntur detulit angelus scriptas in quodam libro sindone inuoluto super altare templi,
dum ipse Salomon sacrificaret Deo, ut reconciliaret eum in ista sancta operatione pro
aliqua culpa sua prius amissa, et erat liber sigillatus cum quodam signo aureo [...].

.
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lomon apprend ainsi par l’«ange du Seigneur» que la confiance divine lui
est retirée, ainsi qu’à sa descendance.
La rupture n’est toutefois pas irrémédiable. Salomon, qui a su se re-
pentir et solliciter l’immense miséricorde de Dieu, se voit offert – seconde
entorse à la lettre biblique – une voie vers la réconciliation qui est défini-
tivement scellée par la révélation de l’Ars nova dans un livre marqué d’un
signe doré apporté par l’«ange du Seigneur». Le glossateur ajoute, pour
faire bonne mesure, que la malédiction n’est pas pour autant levée sur la
descendance du roi. Et tout usager potentiel de l’art d’en conclure que per-
sonne, quel que soit son statut, n’échappera à la foudre divine et à ses
anges vengeurs s’il ne respecte pas à la lettre les préceptes révélés.
Cette double révélation est l’un des arguments qui plaident pour une
composition en deux temps de l’Ars notoria. Mais, outre que l’Ars nova n’a
pas d’existence indépendante dans les manuscrits, elle est tellement bien
intégrée dans le rituel général qu’il est difficile d’en conclure, de manière
péremptoire, à une composition différée.
Cette construction littéraire ne doit bien évidemment tromper per-
sonne. Mais il ne faut pas pour autant en sous-estimer la portée. Ces deux
révélations, médiatisées par le même ange, ne sont pas que de simples arti-
fices. La révélation des Tables d’or contenant les Flores aurei et du livre
porteur de l’Ars nova est l’acte fondateur qui, au prix de quelques contor-
sions, a pour ambition de faire sortir l’Ars notoria du champ magique pour
l’intégrer à un domaine que l’on peut qualifier de théurgique. Certes, une
origine divine n’est pas en elle-même suffisante pour distinguer magie et
théurgie comme le montrent d’abondants exemples dans le monde anti-
que19. Mais dans le contexte chrétien de l’Ars notoria, il s’agit avant tout de
couper court à toute idée d’une éventuelle imprécation du Malin. D’origine
divine, l’art ne saurait, pense-t-on, être jugé comme démoniaque et amalga-
mé ainsi à la «nigromancie». Surtout, et c’est le point essentiel qui rat-
tache, d’un point de vue théorique, l’Ars notoria à la théurgie néoplatoni-
cienne issue des Oracles Chaldaïques, toute accusation de contrainte exer-
cée sur la sphère supra-céleste dans son ensemble est écartée 20 .
L’utilisation des préceptes et des symboles divins (notamment les verba
mistica et les notae) qui constituent l’Ars notoria ne fait que réactiver le don
initial et opérer un retour à la source d’émission originelle en suscitant sa

19
F. Graf, La magie dans l’antiquité gréco-romaine, Paris (trad. fr.), 1994, p. 110-
114.
20
Sur l’absence de contrainte vis-à-vis de la divinité comme facteur permettant
de distinguer la théurgie néoplatonicienne de la magie, cf. C. Van Liefferinge, La
théurgie. Des oracles Chaldaïques à Proclus, Liège, 1999, p. 55-85.

.
822 JULIEN VÉRONÈSE

sympathie, qui se traduit ici-bas par une intervention angélique. Finale-


ment, le praticien n’est que l’exécuteur quelque peu passif d’un dessein qui
le dépasse très largement et n’a rien des attributs du mage dominateur qui
édicte sa loi au monde des esprits 21. Sa responsabilité est limitée et consiste
uniquement, par une conformité sans failles à un mode opératoire imposé
d’en haut, à rendre opérant un mystère qu’il ne s’agit ni de comprendre, ni
de décrypter, mais d’accepter tel quel pour bénéficier de son efficacité. De
l’épisode fondateur découle ainsi toute une justification théorique, qui,
sans être rigoureusement élaborée et exempte de faiblesses, affiche des pré-
tentions inévitablement dangereuses pour les garants de l’orthodoxie.
Ajoutons, pour finir sur ce point, que la révélation angélique élève l’Ars
notoria au rang de livre sacré dont la transmission va poser un nombre cer-
tain de difficultés d’ordre linguistique. Si l’art a bien été l’objet d’une trans-
latio, notamment grâce à l’œuvre de traduction en latin d’Apollonius 22, le
principal successeur de Salomon, l’entretien et la sauvegarde du mystère
exigent, selon nos traités, des garde-fous sur lesquels nous reviendrons
lorsque nous aborderons les problèmes posés par l’onomastique angélique.
Voyons toutefois au préalable de quelles manières sont sollicités les
anges dans le rituel de l’Ars notoria.

LES INTERVENTIONS ANGÉLIQUES DANS LE RITUEL DE L’ARS NOTORIA

Le rituel et ses composants (prières, listes de noms d’anges et de verba


mistica, figures), révélés jadis par l’«ange du Seigneur», permettent dans le
temps présent d’obtenir des dons qui ont pour origine première la grâce di-
vine, mais qui mettent en œuvre, à un échelon intermédiaire, des modes
d’intervention angéliques qui ne sont pas toujours clairement déterminés.
S’il ne s’agit pas ici de décrire les différentes étapes qui constituent le rituel
dans son entier 23, nous allons néanmoins nous focaliser sur toutes les opé-

21
L’expression non ex natura tua, sed angelorum présente dans les Flores aurei
(ms. Sloane 1712, fol. 3rb) traduit très bien le fait que la vertu de l’Ars notoria n’est
pas liée à la personnalité de l’usager.
22
Ms. lat. 9336, fol. 1r, glose : Deinde post Salomonem Apolonius dictus phyloso-
phus ad cuius manus per Dei gratiam hec ars sacratissima pervenit, eludicauit partim
orationes grecas, hebreas et caldeas in latino, et expossuit illas quantum subtilius et
breuius quam potuit, et plures propter difficultates et prolixitates expossitionis earum
quas in se habent penitus dimisit sicut inuenit scriptum in libro Salomonis.
23
Nous renvoyons sur ce sujet à notre article Magie, théurgie et spiritualité dans
le rituel de l’Ars notoria au Moyen Âge, à paraître en trad. anglaise dans Mystical tech-
nologies in the Middle Ages and Renaissance, éd. C. Fanger.

.
LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 823

rations 24 qui entraînent une intervention angélique pour essayer de voir


quelles en sont les modalités.

Les anges garants de l’efficacité du rituel

Une première opération, décrite dans une glose 25 qui récapitule l’en-
semble du rituel dont l’exposition est par ailleurs éclatée au gré des cha-
pitres, a pour fonction de préparer les postulants à une réalisation
complète du processus. Au terme de cette première cérémonie, le dévot se
voit en principe gratifié d’une vision angélique qui lui indiquera s’il est apte
ou non à poursuivre plus avant et, si oui, quels bénéfices il pourra es-
compter en définitive. Il s’agit là d’un mode de sélection peu commun qui
ne rend plus nécessaire un quelconque rite initiatique et qui entend être la
garantie absolue contre une éventuelle utilisation abusive de l’Ars. Seuls les
individus irréprochables sur le plan de la moralité pourront poursuivre, et
cette sélection, sans risque pour l’âme du prétendant, permet d’éviter les
désagréments susceptibles d’advenir par la suite au praticien impie. L’art,
qu’on se le dise, n’est pas ouvert à tous, même si chacun peut prétendre à
sa réalisation – jusqu’aux illettrés qui peuvent recourir à l’aide d’un maître
(magister) pour lire les oraisons – s’il a la volonté nécessaire pour mener
une ascèse de tous les instants.
Cette opération, dont nous retraçons les grandes lignes ci-après, est du
reste un bon révélateur des enjeux qui sous-tendent l’art notoire et de leur
difficile compatibilité avec les positions de l’orthodoxie. Le premier d’entre
eux, qui ne nous concerne pas ici directement, est celui de l’accessibilité au
savoir. L’Ars notoria, malgré sa volonté évidente de limiter les abus, se fait,
dans ce domaine, le héraut d’une ouverture qui ne peut être perçue que
comme lourde de menaces par les autorités ecclésiastiques. Non seulement
elle met potentiellement en danger les structures d’enseignement existantes
s’il s’avère qu’elle est effectivement dotée d’une quelconque efficacité, mais
elle rend également accessible au tout venant ce savoir qui justifie la posi-
tion sociale des clercs, grevant du même coup l’un des piliers fondamentaux
de la société d’ordres. C’est avant tout pour cette raison que Thomas d’A-
quin s’empresse dans sa Somme théologique de lui dénier toute efficacité.
Un autre enjeu, davantage au cœur de la présente étude, pose la ques-
tion du degré de transcendance qu’il faut reconnaître à la sphère divine
dans son ensemble. Jusqu’à quel point, en effet, cette dernière est-elle ac-

24
Nos traités préfèrent le terme operatio à experimentum pour désigner les céré-
monies qui, rattachées les unes aux autres, constituent le rituel dans son entier.
25
Ms. lat. 9336, fol. 16v, glose.

.
824 JULIEN VÉRONÈSE

cessible? Dans quelle mesure une activité rituelle peut-elle tirer des béné-
fices d’en-haut? L’Ars notoria se garde bien de contester le caractère in-
connaissable et inatteignable de Dieu, conformément à une théologie néga-
tive qui puise sa source dans les œuvres du Pseudo-Denys 26. En revanche,
solliciter la hiérarchie des êtres immédiatement supérieure à l’homme pou-
vait lui apparaître, d’un point de vue théologique, plus difficilement contes-
table 27. Mais une vision angélique, comme celle qui est délivrée au terme de
la présente operatio, peut-elle être le résultat d’un acte rituel? La réponse à
cette question est bien entendu négative du point de vue de l’orthodoxie.
Aucune œuvre strictement humaine ne peut obliger Dieu à pousser ses
messagers à l’action. Les seuls rites qui ouvrent une fenêtre sur la sphère
divine sont les sacrements de l’Église. Dans ce contexte, l’Ars notoria n’a
guère d’autre choix, si elle veut justifier son efficacité rituelle, que de se
rapporter au seul modèle chrétien qui le lui permette : le modèle sacra-
mentaire. Sa nature théurgique facilite ce tour de passe-passe 28. D’institu-
tion divine 29, constituée d’un ensemble de paroles et de symboles (les no-
tae) doté d’une vertu opérative, le pas à franchir n’était pas démesurément

26
Les prières latines adressées à Dieu en témoignent abondamment, en utilisant
un vocabulaire approprié (incomprehensibilis, etc.).
27
L’Ars notoria mentionne à quelques reprises la hiérarchie dyonisienne, tout en
insistant sur le fait que ce sont les anges qui interviennent ici-bas.
28
Sur le rapport entre la théurgie néoplatonicienne et la théologie sacramen-
taire chrétienne, cf. J. Trouillard, Sacrements : La théurgie païenne, dans Encyclopae-
dia universalis, 1995, 20, p. 463-464.
29
C’est l’un des points essentiels de la réflexion de saint Thomas d’Aquin pour
distinguer sacrements et paroles magiques. Cf. I. Rosier, La parole comme acte. Sur
la grammaire et la sémantique au XIIIe siècle, Paris, 1994, p. 228; Ms. Sloane 1712,
fol. 11ra : Et de ipsis orationibus angelus magnus ait : «Hoc sacramentum Dei est
quod per manum meam tibi mittit»; ms. lat. 9336, fol. 9r, glose : [...] et [Salomon] di-
cit quod una nocte, dum esset in bona et sancta oracione rogando Deum, apparuit sibi
angelus Dei deferens sibi librum scriptum cum orationibus et figuris, dicens ei qualiter
per illum librum scriptum cum orationibus et figuris scientiam et sapientiam posset
acquirere et habere, et ostendit sibi angelus orationes et sibi docuit modum proferendi,
ostendit sibi notas et figuras cuilibet arti designatas et sibi modum docuit et formam
inspiciendi. Salomon enim admiratus super hoc et stupefactus recepit librum et respi-
ciens ipsum intus uidit orationes, respexit notas et figuras ibi descriptas, cogitans et
admirabiliter admirans dubitauit, et uix credidit quod in proferendo illas breues ora-
tiones et in inspiciendo illas paucas notas et figuras et earum signa per tam breue spa-
tium tantam scientiam tantam sapientiam posset acquirere et habere, angelus respon-
disse dicitur Salomoni : «Non admireris nec dubites nec expauescas quia nimius Do-
mini quod tibi missum est ab eo sacratissimum misterium est et de manu eius omne
sanctum donum procedit, facias ergo sicut tibi iniungo et precipio».

.
LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 825

grand pour qu’elle puisse s’élèver au rang de sacrement. Cette volonté de


s’imposer dans le concert sacramentaire n’allait pas toutefois sans diffi-
cultés à une époque – au XIIe et surtout au XIIIe siècle – où la définition du
sacrement comme signe tendait à s’imposer, puisqu’elle permettait de
mieux différencier sacrements de la Nouvelle Loi, dont le nombre était dé-
sormais fixé à sept, et sacramentaux de l’Ancien Testament 30. Nos traités en
sont réduits à utiliser la traditionnelle définition du sacrement comme
mystère, certes plus à même de l’intégrer dans l’ensemble des sacrements 31,
mais largement disqualifiée par les progrès de la théologie sacramentaire.
Du reste, comment expliquer la nature un peu particulière de la grâce dis-
pensée par le sacrement/Ars notoria?
Une fois l’Ars élevée tant bien que mal à son nouveau statut, se posait
encore la question de son efficacité en tant que sacrement et des limites à
lui accorder. Notre pratique apporte à cette question une réponse relative-
ment prudente. Il est certes indéniable que le rituel institue un lien quasi
mécanique entre celui qui le met en œuvre et la sphère divine. Mais l’Ars
notoria ne se conforme pas pour autant à la position augustinienne de l’ef-
ficacité ex opere operato des sacrements, c’est-à-dire une efficacité donnée
en vertu de l’œuvre opérée et non en vertu des mérites de celui qui opère,
une position pérennisée durant la période scolastique par Pierre Lombard
et surtout Thomas d’Aquin. Pour écarter toute accusation d’une éventuelle
efficacité magique du sacrement/Ars notoria, nos traités tempèrent cette
causalité instrumentale en la subordonnant à la pureté morale du prati-
cien. L’Ars devient efficace lorsque l’usager est d’une moralité exempte de
tout reproche et lorsqu’il nourrit à l’égard du rituel une révérence sacrée.
On comprend dès lors le rôle dévolu à la vision préparatoire : elle garantit
l’efficacité de l’Ars notoria en tant que sacramentum.
Cette volonté de se voir reconnaître le statut de sacrement, bien que
potentiellement dangereuse pour l’Église, devait être finalement de faible
portée du fait de la normalisation théologique alors en cours. À ce titre, il

30
I. Rosier, Signes et sacrements. Thomas d’Aquin et la grammaire spéculative,
dans Revue des sciences philosophiques et théologiques, 74, 1990, p. 392-436. Sur l’é-
volution plus générale de la définition des sacrements, cf. P. D. Van Den Eynde, La
définition des sacrements pendant la première période de la théologie scolastique (1050-
1235), dans Antonianum, 24, 1949, p. 183-228 et 439-488.
31
L’Ars notoria recourt à une définition volontairement floue du terme sacra-
mentum qui semble s’inspirer de la définition isidorienne qui fait étymologiquement
du sacrement un mystère (sacrum secretum). Elle a l’immense avantage d’interdir
toute tentative d’explication de l’efficacité sacramentelle puisque celle-ci est enfouie
dans le secret. Cf. saint Thomas d’Aquin, Somme théologique : les sacrements, Paris,
1945, par A.M. Roguet (O.P.), p. 257-260.

.
826 JULIEN VÉRONÈSE

est intéressant de noter que Thomas d’Aquin ne prend pas la peine d’atta-
quer l’art notoire sur ce point, alors même qu’il pose la question de son effi-
cacité. Pour le Docteur angélique, il est inefficace pour deux raisons qui
laissent de côté les subtilités de la théologie sacramentaire : d’une part,
parce que Dieu reste absolument libre d’illuminer qui il veut, soit directe-
ment, soit par l’intermédiaire de ses anges; d’autre part, parce que les dé-
mons, qui eux seuls pourraient éventuellement être liés par l’Ars notoria,
n’ont pas le pouvoir d’éclairer l’intelligence.
Ces considérations nous amènent désormais à l’operatio en question.
La glose indique tout d’abord qu’elle doit avoir lieu pendant les quinze
jours qui précèdent le premier mois du rituel. Après avoir fait pénitence, le
prétendant doit prendre quatre feuilles d’olivier, de vigne ou de laurier, les
mettre dans une coupe neuve en verre et les laisser reposer ainsi, dans un
lieu propre, jusqu’au dernier vendredi précédant le début du mois suivant,
marqué par le changement de lune. Le vendredi, au petit matin, il faut faire
tremper les quatre feuilles dans de l’eau de rose mélangée à du safran, puis
sur chacune d’elles écrire, à l’aide d’une plume neuve, un nom, avant de les
poser dans un lieu propre. Sur la première feuille doit être inscrit le nom
Hagnadam; sur la seconde le nom Merabor; sur la troisième, le nom Hami-
ladei; et sur la quatrième le nom Persiguaguol. Cette opération terminée,
chaque feuille doit être trempée dans un récipient contenant de l’eau pure,
et les noms effacés par une friction des doigts. Il faut ensuite boire de cette
mixture qui contient la vertu des noms angéliques à six reprises en récitant
entre chaque nouvelle ingestion une courte invocation : Bonitatem et disci-
plinam et scientiam doce me, quia in mandatis tuis credidi. Puis il faut repo-
ser la coupe dans un lieu propre, avant de commencer à lire un nombre im-
portant des oraisons qui composent l’Ars notoria, en recommençant à di-
verses heures du jour. La même opération doit être faite le samedi et le
dimanche suivant, en préparant de nouveau tous les matins la potion
contenant la virtus angelica. Enfin, les jours qui restent avant le début du
mois lunaire suivant, un certain nombre d’oraisons doivent être pronon-
cées, sans obligation temporelle. Il est même précisé que le prétendant du-
rant ces quelques jours peut continuer d’aller à l’école et écouter les leçons
de ses maîtres dans les matières qu’il désire acquérir. La nuit avant le début
effectif du rituel, il est gratifié d’une vision angélique (per visionem angeli-
cam) 32 qui va lui signifier s’il doit s’arrêter là ou bien continuer. Si la vision

32
Un autre passage de la glose précise qu’il s’agit d’une vision qui a lieu durant
le sommeil et qui se répète durant les trois nuits du vendredi, samedi, dimanche. Cf.
ms. lat. 9336, fol. 1r, glose : Et causa talis est quare semper in principio cuiuslibet ope-
rationis debeant prius proferri similiter et in fine, quia orationes iste tante uirtutis et

.
LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 827

n’a pas lieu, il doit essayer de savoir quels péchés il n’a pas confessés avant
éventuellement de recommencer.
Cette opération n’est pas sans similitude avec des procédés présents
dans les Papyri grecs magiques 33 ou dans l’hermétisme égyptien 34, qui
consistent eux aussi à écrire des noms ou des onomata barbara sur des pa-
pyri ou des feuilles de laurier ou d’olivier, à les délaver et à les absorber 35.
Elle est aussi révélatrice d’une croyance en une vertu des noms enchâssée
dans la matière qui accorde un formidable pouvoir à l’écriture et non pas
seulement à la profération. Elle confirme, enfin, notre hypothèse précé-
dente concernant la vertu reconnue aux représentations angéliques, que ce
soit dans le temple de Jérusalem ou dans les notae de la version glosée. Il
apparaît possible, en effet, de favoriser une intervention angélique par
l’emploi de représentations matérielles dont la vertu est activée par une im-
prégnation sensible répétée. Dans le cas présent, ce passage de la représen-
tation inerte à la manifestation sensible ne découle plus d’un jeu de regard,
mais de l’ingestion récurrente d’une mixture porteuse de la virtus angelica,
source de connaissance. Tous les organes de la sensibilité, qui font le lien
avec le monde extérieur, sont ainsi sollicités dans la quête du savoir parfait.
De la même manière que cette première vision délivre ou non le sé-
same qui permet au praticien de s’aventurer plus avant dans le dédale que
constitue l’enchaînement des cérémonies constitutives de l’Ars notoria, un

tante efficatie sunt quod dum proferuntur per tres dies ante principium mensis illius in
quo operarius debet incipere, ieiunio facto in pane et in aqua prima die illarum trium
et confessione preambula, et in aliis duobus diebus fiat ieiunium in cibis quadragessi-
malibus, reuellatur operario in illis tribus noctibus per angelum in uisione dormiendo
ad quem finem poterit de opere isto peruenire et quem effectum exinde consequetur, et
utrum sit dignus agredi tantum opus. Le ms. Cues 216, fol. 1rb, donne une version
différente et insiste sur le caractère auditif de la révélation angélique : Et si dubitas
in inceptione operis utrum bene facias an non, uel si tibi sit licitum, uel si peruenire
poteris ad complementum, ad remouendam omnem dubietatem, facias ieiunium tri-
duanum et orationes in meridie semel, in uesperis semel et in nocte. Vox angelica sug-
gerit tibi ad quem finem istius operis poteris peruenire. Si uero procedas in opere isto et
velle proferre orationes que faciunt ad memoriam acquirendam uel facundiam uel ad
aliam scientiam, istam orationem Alpha et omega semper proferas.
33
H. D. Betz (éd.), The Greek magical papyri in translation including the Demotic
spells, Chicago, 1986, p. 9 et 14-15.
34
G. Fowden, Hermès l’égyptien. Une approche historique de l’esprit du paga-
nisme tardif, Paris, 2000 (trad. fr.), p. 96.
35
Handbuch des deutschen Aberglaubens, VIII 1936/37, p. 1156-1157; sur le rôle
du laurier dans la magie, cf. L. Deubner, Kleine Schriften zur Klassischen Altertums-
kunde, Königstein, 1982, p. 401-403; L. Thorndike, Some medieval conceptions of
magic, dans The monist, 25, 1, 1915, p. 109-139, et not. p. 127 à propos d’une recette
du Picatrix destinée à mettre quelqu’un sous la coupe d’un démon.

.
828 JULIEN VÉRONÈSE

second type d’intervention angélique a pour fonction de sauvegarder les


règles de la bona vita nécessaire à la bonne marche des opérations. Nous
avons déjà vu de quelle manière Salomon avait pu être victime du courroux
divin pour avoir pratiqué l’art en état d’ivresse. Un autre exemplum, qui
met en scène l’un des favoris du roi, illustre d’une manière encore plus
frappante le danger encouru en cas de négligence. Nous en trouvons une
première version dans le texte de base 36 étoffé par la suite dans la glose 37.

36
Ms. Sloane 1712, fol. 5rb-va : Ista enim oratio tanti misterii est, ut sicut Salo-
mone rege teste dum ipsam quidam orationem prefatam domus eiusdem familiaris hoc
libro forte inuento nimium crapulatus post accessum mulieris presumptuose diceret,
nondum eius parte finita elinguis et totius expers memorie, cecus et mutus usque ad
horam mortis factus est. In hora autem mortis dixisse quatuor angelos quos offenderat
fertur in tam sacro misterio presumptuose dicendo, unum memorie, alterum lingue,
tertium oculorum, quartum aurium flagellatores cotidie habuisse. Quo testimonio ipsa
oratio eidem Salomoni commendabilior facta est : tantum enim est ipsius orationis
misterium, precipimus ergo ut eandem quicumque dicere uoluerit, non presumptuose
eam dicat. In presumptione enim peccatum est, sed sicut preceptum est dicatur ipsa.
37
Ms. lat. 9336, fol. 7r, glose : Unde de hoc ponit rex Salomon hic quoddam
exemplum dicens quod una die dum ipse absens fuisset a domo sua pro quibusdam
suis negotiis et librum suum in quo iste quatuor orationes erant scripte immemor extra
archam suam dimississet, uenit quidam amicus suus et familiaris eius et intrauit ca-
meram ipsius regis et inuento libro a casu apperuit librum, et primam orationem ista-
rum quatuor incepit legere, scilicet Hazatham, etc. Et sic ipse iam satur et crapulatus
uino et similiter post accessum mulieris immundus et plenus peccatis aliis, dum iam
esset prope finem predicte orationis, cecidit liber de manibus suis et statim factus est
mutus, cecus et surdus et amisit sensum, memoriam et intellectum quos primo habe-
bat, et sic factus est amens et ita stetit usque ad horam mortis. In hora uero mortis pla-
cuit Deo ut ipse enarraret Salomoni qua de causa ita sibi contingerat ut sciretur uirtus
et sanctitas istarum sanctarum orationum, et dixit et narrauit qualiter intrauerat ca-
meram regis et quomodo recipiens librum et apperiens eum crapulatus et immundus
inceperat legere istas orationes, et qualiter quatuor sensus naturales amisserat uix fini-
ta prima parte. Nunc uero in hora mortis dixit quod uidebat quatuor angelos supra se
qui eum flagellabant et flagellauerant ab illa hora in qua incepit legere usque tunc, di-
cens quod quilibet dictorum angelorum suum proprium officium habebat in eum in
flagellando sensus quos amisserat. Quidam uero illorum flagellauerat eum in facundia
et loquela et sic factus erat mutus, alter uero in lumine et claritate oculorum et sic fac-
tus fuit cecus, alius uero in auditu et sic fuerat surdus, quartus autem flagellauerat il-
lum in memoria et intelligentia et sic fuerat insanis factus. Et sic ostendit per istud
exemplum quod in istis quatuor orationibus sunt quatuor nomina angelorum scripta,
qui angeli sunt principales et maius posse habent quam alii angeli in ista operatione
quorum nomina similiter sunt ibi scripta, quorum uirtute et potestate istud opus per-
ducitur ad effectum, quos angelos ipse offenderat nominando nomina eorum crapulate
et immunde, unde rex Salomon cum istud audiuisset stupefactus et admirans et ti-
mens ualde. Speciale mandatum constituit super istas orationes quod mandatum ipse-
met seruauit humiliter et deuote, et dicit sic quod aliquis non presumat legere nec pro-
nuntiare istas quatuor orationes quarum quatuor angeli sunt administratores, nisi

.
LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 829

S’il s’agit au départ d’illustrer la virtus des noms contenus dans un groupe
de quatre oraisons, la question morale vient rapidement sur le devant de la
scène. Un jour que Salomon est sorti régler quelque affaire, un de ses fami-
liers tombe sur le livre, mal rangé, qui contient les oraisons de l’Ars. Celui-
ci, profitant de l’aubaine, commence immédiatement et sans préparation
aucune à lire les oraisons sus-dites. Mais pour son plus grand malheur, il
procède alors qu’il sort manifestement d’une bacchanale qui a eu raison de
sa moralité. À peine a-t-il entrepris la lecture des quatre oraisons qu’il est
rendu complètement impotent par la perte de toutes ses facultés : il devient
muet, aveugle, sourd, perd la mémoire et l’intelligence, et est condamné à
vivre dans cet état végétatif jusqu’à sa mort. Ce n’est qu’au moment où
celle-ci arrive que Salomon se voit informé des raisons d’un tel châtiment.
Son ami lui raconte, alors qu’il bénéficie d’une rémission de circonstance,
comment, depuis le jour où il a fauté, quatre anges, dont les noms ne sont
pas précisés, lui infligent tous les tourments dont il est victime. Chacun
d’entre eux, explique-t-il au roi, a une fonction bien déterminée : le premier
se joue de sa faculté d’élocution et le rend muet; le second s’occupe de le
rendre aveugle; le troisième lui interdit d’entendre quoi que ce soit, tandis
que le quatrième lui ôte tout usage de sa mémoire et de son intelligence. Le
glossateur en conclut que certains anges ont plus de pouvoir que d’autres
pour accomplir de tels actes, laissant poindre l’idée, que nous retrouverons
ultérieurement, d’une spécialisation des anges.
Par contre, celui-ci ne précise pas s’il y a une correspondance entre ces
quatre anges, occupés à annihiler les facultés sensorielles et mnémoniques
du contrevenant, et les quatre anges dont les noms sont mentionnés dans
l’operatio précédente 38. En tout cas, le motif des anges porteurs des répri-
mandes et exécuteurs des châtiments divins est courant dans la littérature

prius confessione habita et cum ieiunio et castitate et reuerentia, spe et fide et in recta
operatione caueat quilibet ne offendantur illi sanctissimi angeli quorum nomina in eis
recitantur, et siquis continue faciat in ipsa pronuntiatione emissa presumptuose posset
periculum incurrere corporale.
38
Nos traités développent par ailleurs toute une symbolique sur le chiffre quatre
lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi certaines oraisons doivent réciter tous les quatre
jours. Cf. par exemple Sloane 1712, fol. 1vb-2ra : [H]ec enim sunt exceptiones intro-
ductionum artis notorie, que uel <Luna> quarta, uel .viij., uel .xij., uel .xvj., uel .xx., uel
.xxiiij., uel .xxviij., <uel .xxx.> proferri debent, unde Salomon : «Tempora .iiij. Lune de-
dimus, que <a> quatuor angelis sanctis conscripta sunt et quarta Luna nobis manifes-
tata, et quater ab angelo ipsarum latore nobis replicata et recepta, necnon quatuor anni
temporibus scriptis et renouatis ostensa nobis facundiam a Deo plenariam postulanti-
bus quatuor linguis caldea, greca, hebraica, latina euidenter <exposita>, et in partes
quatuor orbis terrarum habere potestatis efficatiam, necnon <in> humane mentis uir-
tutes quatuor, intelligentiam, memoriam, facundiam et istorum trium stabilitatem

.
830 JULIEN VÉRONÈSE

chrétienne 39. Ils sont ici au nombre de quatre pour la simple et bonne rai-
son que chacun d’eux a délivré à Salomon la quarte partie des oraisons sus-
dites 40, ce qui du reste entre en contradiction avec l’histoire de la révélation
telle que nous l’avons retracée précédemment, qui ne mettait en scène que
le seul «ange du Seigneur». Les anges s’en prennent aux facultés jugées es-
sentielles à toute acquisition du savoir, c’est-à-dire en priorité la vue, l’ouïe
et la parole, ce qui n’est pas un hasard si l’on se souvient de ce que nous
avons dit précédemment de la place attribuée aux facultés sensorielles
dans les différents opérations qui sont autant de temps forts du rituel de
l’Ars notoria. Ainsi mutilée, la victime ne peut plus suivre les méthodes
classiques d’enseignement, mais surtout elle se voit interdire tout moyen de
solliciter et de profiter de la virtus angelica.
Ces deux exemples mettent en lumière l’une des principales fonctions
dévolues aux anges dans l’Ars notoria qui est de veiller à la pureté morale
du praticien. Il s’agit du même coup de tempérer le caractère mécanique
inhérent au rituel en montrant que si les oraisons et les figures de l’art sus-
citent bien la sympathie divine, celle-ci n’est pas octroyée à n’importe quel
prix. La démonstration est faite également que Dieu, malgré le rituel, reste
maître du jeu. Le droit d’entrée se devait de toute manière d’être exigeant
pour que l’Ars notoria puisse, sans trop de dommages, prêter le flanc à la
critique.

Les anges et l’illumination

Illumination intellective ou vision angélique?


Une fois la barrière de la pureté morale franchie, le dévot devient un
prétendant à la réception de la science infuse. Mais autour de celle-ci le
mystère est savamment entretenu.
Il n’est en effet explicitement question de vision angélique dans nos
traités, quelle que soit par ailleurs la version utilisée, que lorsque le dévot
sollicite une réponse à ses interrogations sur l’avenir. C’est un cas de figure
que nous retrouvons par exemple dans l’opération précédente qui permet à

quam maximam dominari <dicimus> et cognouimus. Ista enim sunt de quibus prefa-
tum est, que sicut diximus <ita> referenda sunt.
39
J. Amat, Songes et visions. L’au-delà dans la littérature latine tardive, Paris,
1985 (Études augustiniennes), p. 298; D. Keck, op. cit., p. 194.
40
Ms. lat. 9336, fol. 6v, glose : In isto capitulo fit mentio de quadam sanctissima
oratione, que oratio quatuor habet partes siue quatuor diuisiones, et ista ratio quare
per quatuor partes diuiditur, quia a quatuor angelis delata fuit, ita quod singularis an-
gelis a predictis quatuor singularem orationem Salomoni singulariter deportauit.

.
LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 831

l’usager, par un processus visionnaire clairement affirmé, c’est-à-dire par la


réception d’une image véhiculée par un ange qui montre clairement les
faits à venir, de savoir s’il doit continuer ou non et s’il va mener l’opération
à son terme 41. Une prière latine commençant par Te queso, Domine permet,
elle aussi, si elle est récitée en état de pureté, d’obtenir des visions prémoni-
toires. Cette utilisation de circonstance se fait alors en marge du rituel gé-
néral. Elle permet à notre praticien de savoir quels dangers il encourt, d’a-
voir des nouvelles d’une personne éloignée, et d’obtenir des éclaircisse-
ments sur d’éventuelles visions antérieures 42. Les visions se produisent
aussi lorsque l’invocateur est endormi, puisqu’il doit les prononcer trois
fois le soir, sans doute avant de se coucher 43.
Un groupe de verba mistica, qui commence par Ancor, Anacor, permet,
lui aussi, d’avoir connaissance de certains faits à venir s’il est utilisé seul.
Le dévot peut ainsi connaître le sort d’un malade, savoir si une femme est
enceinte, si elle attend un garçon, une fille ou des jumeaux, et être sûr
qu’une épouse potentielle est toujours vierge. Mais il n’est plus explicite-
ment question d’une réponse délivrée par le biais d’une vision angélique.
La réponse attendue est, dans ce cas, suggérée par la virtus angelica à l’âme
(anima) ou à l’esprit (mens) du dévot 44.
Nous constatons surtout cette absence de référence claire à un proces-
sus visionnaire lorsque sont en jeu, au terme du rituel, les facultés intellec-
tuelles (mémoire, éloquence et intelligence) et les différents arts que l’Ars

41
Notons au passage que ce type de divination permise par l’entrée en contact
avec la sphère divine trouve son équivalent dans la mantique théurgique d’un Jam-
blique. Cf. C. Van Liefferinge, op. cit., p. 117-123.
42
Pour qualifier ces dernières, nos traités utilisent l’expression générale de ali-
qua magna visione : faut-il entendre par là des visions véritablement prophétiques
liées à l’histoire et à l’eschatologie chrétienne (mais cela paraît peu probable,
puisque l’adjectif magna est utilisé aussi pour qualifier la vision qui permet d’avoir
connaissance d’un danger immédiat ou futur), des visions prémonitoires comme
celles répertoriées précédemment (hypothèse la plus vraisemblable), ou alors s’agit-
il des visions qui, au terme du rituel, délivrent le savoir, et dont nous verrons infra
qu’elles sont mal attestées dans nos textes? Ms. Sloane 1712, fol. 3ra : [H]anc eandem
orationem etiam si de aliqua uisione magna dubitaueris quid pretendere debeat, uel si
magnam uisionem de periculo instanti siue futuro uidere uolueris, uel si de quouis ab-
sente certitudinem uolueris habere, uespere ter dices cum summe uenerationis obse-
quio <et> uidebis quod petieris».
43
Du reste, comme le souligne fortement J. Le Goff, Le christianisme et les rêves
(IIe-VIIe siècle), dans Id., L’imaginaire médiéval. Essais, Paris, 1985, p. 267, la vision à
l’état de veille est à exclure du domaine chrétien.
44
Ms. Sloane 1712, fol. 3rb : «[P]orro siquis egritudinem simulauerit uel celaue-
rit, dic eandem orationem et suggeret tibi uirtus angelica quod de ipso uerum est.

.
832 JULIEN VÉRONÈSE

notoria permet d’acquérir. Nos traités se contentent le plus souvent de rap-


peler que les anges, dont les noms sont invoqués, administrent (adminis-
trare) tel ou tel bienfait 45, ou alors, de manière encore plus détournée, que
ce sont les oraisons (prières latines ou verba mistica) qui, par leur vertu,
offrent le bénéfice recherché 46. Le glossateur ne fait qu’ajouter à l’ambiguï-
té ambiante les rares fois où il évoque l’instant pendant lequel le dévot est
illuminé. Ainsi, la vertu de certains mots mystérieux est, selon lui, si forte,
lorsqu’ils sont proférés conformément aux préceptes de l’art, que le cœur,
l’âme et la volonté de l’invocateur se retrouvent promptement illuminés par
les saints anges dont les noms viennent d’être récités, et que celui-ci se voit
gratifié d’une mémoire qui lui permet de retenir sans effort tout ce qu’il en-
tend 47. Il dit également d’autres verba qu’ils illuminent, font resplendir ou
exaltent le cœur et l’esprit de l’invocateur 48. Faut-il conclure de ces brèves

45
Ms. lat. 9336, fol. 4v, glose : Alie uero grece, ebree et caldee sunt deprecationes
apud sanctos angelos qui permissione diuina habent in isto sancto opere omnes effica-
cias et uirtutes ministrare; fol. 9v, glose : [...] per eas figuras et earum signa et sancto-
rum nominum beatorum angelorum que in eisdem figuris describuntur et nominando
inuocantur, uirtute Dei et eorum angelorum suorum beatorum et sanctarum oratio-
num posset tanta scientia [rethorica] cuilibet operario bono et fideli per breue spatium
temporis administrare; fol. 10r, glose : Qui angeli sancti habent administrare uirtute
eorum a Deo sibi concessa operanti in ista arte pro aliqua scientia acquirenda et gra-
tiam consequendi eam, eam sapientiam pro qua laboras, quia officium angelorum
quorum nomina inuocantur in orationibus est scientiam pro qua inuocantur perdu-
cere ad effectum.
46
Ibid., fol. 8va : Postquam ergo de uirtute istius orationis facundiam habueris
quam habere uolueris per te tibi et noli proferre ea que tibi lingua suggeret et ad-
ministrabit.
47
Ibid., fol. 3v, glose : Tanti enim misterii et tante uirtutis sunt illa sanctissima
uerba que leguntur in ea, si secundum quod preceptum est proferantur quod in pro-
nuntiatione ipsius cor proferentis et eius anima et uoluntas in tantum illuminatur per
sanctos angelos quorum nomina recitantur et in ipso tanta memoria adaugetur quod
omnia audita retinet et retenta memoriter obseruat; Ms. Cues 216, fol. 3v, glose : [...]
et ista ultima oratio uocatur a Salomone felicitas ingenii, et Appollonius uocat eam lu-
men anime, quia in proferendo eam in actione operis prout debetur in tantum illumi-
nat cor et animam proferentis quod in eo augetur gratiam memoriter omnia retinenda,
omnia que audit, et ingenium in tantum erit subtilizatum quod omnia que audit reti-
net et memoriter conseruat.
48
Ibid., fol. 5v, glose : Ista igitur oratio suis lunationibus, suis diebus, suis horis
cum aliis orationibus supradictis secrete et deuote commemorata cor et mentem profe-
rentis eam illuminat et resplendet; fol. 6v, glose : [...] et qui ita protulerit eam sciat
quod illud sacratissimum misterium quod continetur in ea per uirtutem sanctorum
angelorum qui istud donum habent ducere ad effectum, in tantum exaltabitur cor et
mens proferentis eam et omnes sui sensus naturales quod sibi nouum misterium uide-
bitur cognouisse et nouam scientiam acquisisse, quia ista oratio sic prolata sicut dic-

.
LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 833

mentions que l’illumination a lieu dans tous les cas lors d’une vision noc-
turne? Rien, en l’état, ne permet de l’affirmer. Mais une telle possibilité
n’est surtout pas à exclure.
Pour nous en persuader, prenons le cas évoqué ci-dessus de l’oraison
qui permet au dévot d’acquérir une mémoire quasi infaillible. Il est du reste
assez représentatif d’un art qui a pour principale vertu de permettre à l’ini-
tié de retenir de mémoire (memoriter retineri), sans effort, le contenu de
toutes les sciences 49. Le processus visionnaire ne va-t-il pas dans ce cas de
lui-même, puisqu’il délivre à la mémoire (qui est une faculté de l’âme) les
images dont elle a naturellement besoin pour se structurer et être efficace?
Rien n’indique en effet que l’Ars notoria veuille modifier, par son action, la
structure et le fonctionnement de cette faculté au rôle si primordial dans
l’apprentissage médiéval. Son ambition n’est pas de façonner un homme
nouveau doté d’une mémoire surnaturelle capable de se passer d’une mé-
diation sensible, mais d’exploiter au mieux, sans la transformer, une fa-
culté naturelle 50. Dans ce contexte, la vision angélique, en permettant de
fixer instantanément des images dans l’âme du dévot, et en lui évitant ainsi
de les construire lui-même selon un mode connaturel ou en recourant aux
méthodes des traditionnels arts de mémoire, apparaît comme le moyen rê-
vé d’accélérer le fonctionnement de la mémoire sans le modifier radicale-
ment.
Si la mémoire, en tant que faculté de l’âme, est fortement liée à la sen-
sibilité et représente donc un cas quelque peu particulier, il est probable
que l’illumination d’une faculté comme l’intelligence suivait le même mo-
dus operandi, car, comme le soutient saint Thomas lorsqu’il s’interroge sur

tum est prestat efficaciam proferenti eam ad suscipiendam et retinendam omnium bo-
narum scripturarum scientiam.
49
Ibid., fol. 12r, glose : Hic enim est finis operationis et complementum omnium
figurarum istius sacratissime artis, per quam artem et per quas figuras omnes predicte
scientie possunt acquiri et haberi et memoriter retineri [...].
50
Il n’est pas question, en effet, dans l’Ars notoria, de critiquer la nature hu-
maine façonnée orginellement par Dieu, comme le laisse par exemple entendre la
glose du prologue : Ibid., fol. 1r, glose : Cum igitur Altissimus inter omnia creata
constituens hominem digniorem creaturam, uidelicet in mundo inferiori, cetera cuncta
sub ipsius imperio mancipauit, et illum tanquam digniorem creaturam ex naturalibus
uirtutibus illustrauit, et placuit Altissimo ut ipse homo quem tantum dilexerat qui ad
ymaginem suam et similitudinem eum formauerat, ut ipse dignior preceteris esset di-
gnioribus uirtutibus illustratus, unde cum summus plasmator solus hominem for-
mauisset, uoluit ipsum scientia uirtutum naturalium instruere et omni sapientia illus-
trare, et sic super omnia alia creata eum constituit Dominum, et precepit ut ipsi homi-
ni omnia creata obedirent et in omni scientia et sapientia instructum reddidit et inter
cetera sapientem.

.
834 JULIEN VÉRONÈSE

la possibilité d’une illumination de l’intelligence humaine par les anges, il


n’appartient pas à l’esprit humain de saisir la vérité intelligible dans sa nu-
dité. Autrement dit, une illumination purement intellective n’est pas conci-
liable avec la nature humaine. Pour que l’esprit humain se fasse une idée
de cette vérité intelligible qu’il ne peut englober d’un coup, les anges
doivent la proposer aux hommes sous des représentations sensibles, no-
tamment sous forme d’images 51. Or, comment délivrer des images en fai-
sant abstraction du processus visionnaire et en niant ainsi toute médiation
sensible?

Nombre des anges et préférences astrologiques


À cette imprécision sur le processus qui régit l’illumination s’ajoute le
fait que le nombre des anges qui intervient dans chaque cas n’est pas non
plus fermement établi. Il semble que celui-ci soit restreint, malgré la multi-
tude de noms invoqués. C’est ce que laisse penser en tout cas le glossateur
qui attribue un ange à chacune des facultés intellectuelles dont l’Ars notoria
accorde la maîtrise, à savoir la mémoire, l’éloquence et l’intelligence, et un
ange supplémentaire pour garantir leur stabilité 52, soit au total quatre
anges qui ne sont pas sans rappeler les quatre anges vengeurs de l’exem-
plum précédent. Mais, nous ne pouvons tirer aucune conclusion d’en-
semble puisqu’aucune précision n’est apportée en ce qui concerne l’ad-
ministration des arts libéraux, de la philosophie, de la théologie et des arts
mécaniques.
Ainsi, tout est fait pour entretenir un mystère qui est gage d’efficacité.
Nous l’avons dit plus haut, le praticien n’a pas pour vocation d’être initié
aux arcanes d’un art dont l’efficacité divine est par essence incompréhen-
sible. Son rôle consiste uniquement à appliquer docilement une doctrine
dont il n’est pas le maître d’œuvre.
La seule certitude véritable est que l’illumination se produit au terme
d’un rituel qui, pour chaque art que l’on veut acquérir, dure quatre mois.
S’il n’entre pas dans notre propos de décrire ici dans le détail les différentes
phases de ces opérations complexes, il convient toutefois de noter l’impor-
tance accordée aux prescriptions astrologiques parmi les éléments qui fa-
vorisent son bon accomplissement. Les anges, nous indiquent nos traités,
sont d’autant plus susceptibles d’intervenir que l’inspection des figures lors

Thomas d’Aquin, Somme théologique, I, Paris, 1984, q. 111, a. 1, p. 893.


51

52
Ms. lat. 9336, fol. 3r, glose : [...] mittuntur pronuntianti eam quatuor angeli
administratores sibi in quatuor uirtutibus, quorum unus administrat memoriam,
alius facundiam, alter uero intelligentiam, quartus uero conseruat et confirmat stabili-
tatem trium uirtutum acquisitarum.

.
LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 835

du quatrième mois se déroule dans une configuration favorable. Parmi les


quatre manuscrits du XIIIe siècle qui nous transmettent la version ori-
ginelle de l’Ars notoria, deux insèrent un paragraphe sur cette question : le
Ms. Sloane 1712 de la British Library et le Ms. E.V.13 de Turin 53. Ces deux
leçons mettent l’accent sur le calendrier lunaire. En effet, il est souligné par
une belle métaphore que «les lunaisons sont les portes par lesquelles les
saints anges descendent conformément aux ordres du Créateur». Toute-
fois, les mois lunaires susceptibles d’être retenus sont ceux qui corres-
pondent approximativement aux mois dits zodiacaux, déterminés par la
course du soleil dans la voûte céleste. Ainsi, par exemple, pour que les
anges préposés au don de la grammaire ou de la logique illuminent le dé-
vot, l’examen des figures, qui clôt le rituel, doit avoir lieu sous le signe des
Gémeaux ou de la Vierge. Chaque art se voit ainsi attribué un ou des signes
préférentiels, avec parfois des recoupements de l’un à l’autre qui supposent
un étagement de l’ensemble du rituel sur quelques années 54. La version glo-
sée met, elle aussi, en lumière cette correspondance plus ou moins bien
établie entre mois lunaires et mois zodiacaux, mais donne en plus l’équi-
valence avec la dénomination mensuelle courante. Ainsi pour acquérir la
grammaire et la dialectique (ou logique), il faut toujours examiner les fi-
gures sous le signe des Gémeaux ou de la Vierge, ce qui correspond respec-
tivement à mai et août 55. La glose explique les raisons d’un tel découpage :
Il faut savoir que, de même qu’existent diverses sciences des différents

53
Par exemple, Ms. Sloane 1712, fol. 22va-b : Lunationes quoque predicte sunt
sanctorum angelorum porte in quibus descendunt sancti angeli iussu Creatoris et eius
magna potentia, et specialiter angelus Dei magnus qui per orientalem portam descen-
dit, secunda porta est affricalis, tertia occidentalis, quarta septentrionalis. Collocetur
Luna in signo igneo cum uolueris theologiam uel astronomiam uel sit in signo magis-
tri operantis; pro gramatica uel logica sit in Geminis uel in Virgine, idem de philo-
sophia et rethorica, arismetica et geometria; pro musica in Tauro uel in Libra; pro ma-
thematica in Ariete uel in Geminis, et in horis dominorum domorum dominantibus,
ita quod non sint infortuna – /fol. 22vb/ – ti uel retrogradi et liberi a malis et in omni
bono loco. Gaudent enim omnes celestes potestates et angelorum chorus in ipsius lu-
nationibus et diebus et horis determinatis. [Les deux autres mss sont : Yale, Univ.
Lib., ms. 1; Erfurt, Stadt-und-Reginalbibl., Amplon. 4o 380].
54
Ms. lat. 9336, fol. 4r, glose : Sed istud intelligendum est quod omnes efficacie
de quibus locuti sumus et omnes scientie in uno solo mense nullatenus possunt acqui-
ri nec haberi simul et semel. Sed sicut sunt diuerse efficacie et diuerse scientie, ita
diuerse sunt orationes, note et figure et eis diuerse lunationes, diuersi menses, diuersi
dies et hore simili modo adhibentur ad proferendum orationes et ad inspiciendum ea-
rum artium notas et figuras [...].
55
Ibid., fol. 10r, glose.

.
836 JULIEN VÉRONÈSE

arts et que pour les acquérir doivent être invoqués les noms de divers anges,
certains d’entre eux administrant la science grammaticale, d’autres la science
de la dialectique, d’autres la science de la rhétorique, d’autres la science de la
théologie, d’autres la science de l’astronomie, et ainsi pour chaque science en
particulier, de même diverses périodes, divers mois sont plus recommandés
que d’autres pour acquérir ces diverses sciences, parce que les saints anges,
dont les noms sont invoqués et proclamés pour recevoir la science de la gram-
maire, préfèrent certaines périodes et certains mois plus que d’autres, et alors
mieux vaut les invoquer au cours de ces périodes que dans d’autres pour avoir
la grâce dont ils sont porteurs 56.

Ce passage est également intéressant dans la mesure où il insiste


moins sur la préférence des anges eux-mêmes pour telle ou telle période de
l’année – ce qui était le cas du texte de base – que sur les conditions néces-
saires à la bonne invocation de leurs noms. Celle-ci a d’autant plus de
chance d’être efficace que le dévot respectera pour chaque matière le tem-
pus idoneus inscrit dans le traité. Une telle relation entre la parole pronon-
cée et la configuration céleste – le pouvoir de la première étant renforcé par
l’état de la seconde – n’est pas sans rappeler certains développement pré-
sents dans le De radiis d’al-Kindi 57, même si, il faut le préciser, nos traités
ne font jamais allusion à une quelconque théorie émanatiste et n’élaborent
à aucun moment de justification proprement naturaliste de la virtus verbo-
rum. D’autre part, s’il est vrai que cette vertu est d’une puissance supé-
rieure à certaines périodes déterminées, celle-ci n’en reste pas moins effec-
tive tout au long de l’année 58. Cela tient au fait, nous y reviendrons, qu’elle

56
Ibid. : Sciendum est igitur quod sicut sunt diuerse scientie diuersarum artium
et in qualibet illarum acquirendarum nomina diuersorum angelorum inuocantur, quo-
rum quidam habent administrare operanti gramaticalem scientiam, alii uero scientiam
dyalectice, alii uero scientiam rectorice, alii scientiam theologie, alii scientiam astrono-
mie, et sic de singulis scientiis, ita diuersa tempora diuersi menses sunt preuidendi ma-
gis quam alii ad acquirendas istas scientias secundum quod diuerse sunt, quia illi
sancti angeli quorum nomina inuocantur et deprecantur ad administrandum scien-
tiam artis gramatice certa tempora et certos menses habent in quibus gaudent plus
quam in aliis mensibus, et tunc temporis melius est inuocare eos quam in aliis tempo-
ribus ad habendam gratiam illorum.
57
M.-Th. d’Alverny et F. Hudry, Al-Kindi. De radiis, dans Archives d’histoire doc-
trinale et littéraire du Moyen Âge, 41, 1974, c. 6, p. 234 : Item quedam [voces] concor-
dant cum quibusdam ymaginibus celi in effectu, alie cum aliis, quoniam quedam
voces prolate promovent virtutem et opera Arietis in mundo elementorum, alie Tauri,
alie Geminorum, alie Cancri, alie Leonis, alie Virginis, alie Libre, alie Scorpionis, alie
Sagittarii, alie Capricorni, alie Aquarii, alie Piscium, alie aliarum ymaginum in spera
stellarum fixarum depictarum, propter quod evenit quod quedam voces prolate in una
constellatione et dominio habent suum effectum, et alie in alia. [...] Item quedam
voces habent potestatem in uno tempore, alie in alio.
58
Ms. lat. 9336, fol. 10r, glose : Tamen in quolibet mense anni potest quilibet ho-

.
LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 837

est davantage inscrite dans les mots eux-mêmes 59 et activée par leur pro-
nonciation que conditionnée par une influence extérieure.
Enfin, si certaines périodes sont préférables pour prononcer les orai-
sons et inspecter les figures et obtenir la grâce d’une vision, certains jours
en revanche sont à proscrire, comme les jours égyptiens. Les dies egiptiaci
sont en effet considérés comme particulièrement malchanceux 60. Ainsi, par
exemple, le mois durant lequel le dévot procède à l’inspection des deux fi-
gures de la dialectique, il doit suspendre toute opération pendant deux
jours, car c’est durant ces deux jours, nous précise la glose, que l’«ange du
Seigneur» a apporté les deux figures à Salomon 61. Il s’agit donc de marquer
un temps d’arrêt en souvenir de la révélation originelle.
Après avoir fait le point sur les différents types d’intervention angé-
lique en vigueur dans l’Ars notoria, penchons-nous désormais sur l’un des
éléments qui lui donnent toute sa vertu : les verba mistica, ces listes de
mots prétendument grecs, hébreux et chaldéens censées contenir aussi de
nombreux noms d’anges.

mo dignus et bone uite et bone conseruationis istud opus sanctum incipere et perdu-
cere ad finem optatum. Sed melius est in illis mensibus incipere opus istud ratione po-
testatum angelorum et ratione longitudinis dierum illorum et horarum; Ms. Cues 216,
fol. 12rb, glose : Sciendum est quod in omnibus aliis mensibus potest incipi istud
opus in nomine Domini, sed specialiter isti menses preeligendi sunt et maior efficacia
adhibere in eis in scientiis omnibus addiscendis [...].
59
L’operatio précédente, dans lequel la vertu contenue dans les noms doit être
ingérée, est un bon cas d’espèce.
60
J.-C. Schmitt, Les superstitions, dans J. Le Goff et R. Rémon (dir.), Histoire de
la France religieuse. I. Des dieux de la Gaule à la papauté d’Avignon, Paris, p. 488;
R. Kieckhefer, Magic in the Middle Ages, Cambridge, 1989, p. 86-87.
61
Ms. lat. 9336, fol. 9v, glose : In istis uero diebus lunationis mensis excipiuntur
duo dies qui dies egiptiaci dicuntur, in quibus diebus iste due figure nullatenus inspi-
ciantur nec orationes earum proferantur. Preuidendum est ergo et cauendum de illis
duobus diebus, quia in illis diebus dicit Salomon angelum sibi illis duas figuras depor-
tasse [...]; ms. Cues 216, fol. 15vb, glose : Item sciendum est quid significet quod pro-
hibetur in aliquibus artibus quod note illius artis non inspiciuntur diebus egiptiacis, et
similiter sunt alii dies in mense qui prohibentur. Certe Salomon asserit angelum in
operatione sua in illis diebus a Deum ascendisse, et notas illarum artium sibi re-
mouisse, unde prohibet Salomon ne in illis diebus inspiciantur quibus amissit eas, et
in sequentibus diebus deferebat sibi angelus. – Il en est de même pour la rhétorique :
ms. lat. 9336, fol. 9v, glose : [...] et sic procedendum est per ordinem ad operationem
figurarum rectorice artis et ad pronuntiationem orationum ipsarum figurarum quali-
bet die totius illius lunationis in qua incipitur ista operatio, exceptis tribus diebus illius
mensis, uidelicet die quinta decima et decima septima et decima nona. In istis uero tri-
bus diebus iste figure nunquam inspiciantur nec orationes earum proferantur, quia in
illis diebus oblate fuerit Salomoni per manum angelicam.

.
838 JULIEN VÉRONÈSE

L’ONOMASTIQUE ANGÉLIQUE DANS LES TRAITÉS D’ARS NOTORIA

Il faut bien avouer qu’une étude de l’onomastique angélique de l’Ars


notoria place à l’heure actuelle le chercheur devant d’innombrables diffi-
cultés 62. L’une d’entre elles est qu’aucune distinction claire n’est effectuée
dans nos traités pour isoler les noms proprement angéliques des autres
mots d’extraction grecque, hébraïque ou chaldéenne (= araméen biblique)
qui composent les verba mistica. S’il est parfois possible de repérer des fi-
gures angéliques connues comme Gabriel, Michael ou Uriel, une telle iden-
tification est dans l’immense majorité des cas impossible. Nous pouvons
d’ailleurs nous demander si elle est réellement souhaitable, tant verba mis-
tica et noms angéliques ne font qu’un dans nos traités et sont, les uns
comme les autres, investis d’une vertu mystérieuse.
La tentation première en abordant ces listes de noms est d’essayer de
trouver des précédents à leur formation. Nous verrons par la suite qu’il
n’est pas impossible, même s’il faut rester prudent, de mettre en évidence
certains des mécanismes qui ont pu présider à leur composition. Mais, au-
tant le dire d’emblée, les listes de verba font état d’un tel syncrétisme qu’il
s’avère pour le moment illusoire de mettre en lumière une ou des in-
fluences clairement identifiées. En l’état, les mots et les noms mystérieux
de l’Ars notoria éclairent mieux les relations que ce type de pratique a pu
nouer avec son environnement culturel immédiat (milieux lettrés des clercs
aux XIIIe et XIVe siècles en Occident chrétien) qu’elles ne permettent de ré-
soudre la question de l’origine de ces traités.
Pour aborder l’onomastique angélique, il faut donc s’en remettre en
premier lieu au discours que nos traités développent à leur propos, avant
d’essayer de déterminer leur éventuelle origine linguistique, leur significa-
tion et la façon dont ils se tranforment et s’altèrent au gré de la transmis-
sion manuscrite.

Des langues sacrées au langage magique

Le texte ainsi que les rubriques qui précédent les listes de noms se ré-
fèrent à l’utilisation de trois langues – l’hébreu, le grec et le chaldéen 63 –
comme fondement des invocations disséminées dans le traité. Les verba

62
Nous remercions vivement Benoît Grévin dont les connaissances linguis-
tiques et les nombreuses remarques nous ont permis de nourrir très largement cette
troisième partie.
63
L’emploi de l’arabe n’est mentionné qu’une seule fois. Cf. ms. Sloane 1712,
fol. 1rb : [Q]uam Salomon primo compositam figuram uoluit omni interprete carere,

.
LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 839

mistica, est-il avancé, ont gardé, malgré la traduction latine d’une partie de
l’Ars notoria qui est l’œuvre d’Apollonius, leur forme originelle issue de la
révélation. Ce recours à deux langues sacrées (l’hébreu et le grec), complété
par le chaldéen, n’est pas une surprise aux XIIe et XIIIe siècles. Se déve-
loppe alors toute une littérature composée de commentaires sur les termes
et les noms propres grecs ou hébreux de la Bible 64, dont la diffusion va per-
mettre au simple clerc d’intégrer quelques notions de bases concernant
l’hébreu et le grec et, très secondairement, l’araméen biblique 65 (qui corres-
pond au chaldéen dans la littérature médiévale), mais sans pour autant le-
ver le mystère dont étaient par ailleurs investies ces langues sacrées.
Nos textes se font du reste largement l’écho de la perte de sens dont ces
langues ont été victimes au gré de la translatio studii. Pour expliquer leur
caractère désormais intraduisible, ils insistent sur la notion de prolixitas 66.

sciens tanta subtilitate de caldei, hebrei, greci et arabici profunditate sermonis ex-
tractam, ut nullo possit plenarie scemate sermonis exponi.
64
G. Dahan, Lexique hébreu/latin? Les recueils d’interprétations des noms hé-
braïques, dans J. Hamesse (éd.), Les manuscrits des lexiques et glossaires de l’antiqui-
té tardive à la fin du Moyen Âge. Actes du Colloque international organisé par le «Ettore
Majorana Centre for Scientific Culture»(Erice, 23-30 septemble 1994), Louvain-la
Neuve, 1996, p. 481-526.
65
Cf. G. Dahan, Les intellectuels chrétiens et les juifs au Moyen Âge, Paris, 1990,
p. 253-257, pour les remarques des spécialistes de l’exégèse littérale et notamment
de Roger Bacon et Guillaume de Mara sur les Targounim (traductions officielles de
la Bible en araméen sacralisées par la tradition juive), et la ressemblance entre l’hé-
breu et l’araméen. Les gloses du syrien Abba (le terme est utilisé dans l’oraison Abba,
Theos, Deus, etc.) et de quelques autres termes dans les lexiques courants du type de
la Summa Britonis peuvent donner une idée de l’arrière-plan de ces références au
chaldéen, langue secondaire de l’Ancien Testament.
66
Nous retranscrivons ici in extenso l’un des passages essentiels de la glose sur
cette question. Ms. lat. 9336, fol. 2v, glose : [T]heos, Megale, Patyr, etc. Hic incipit se-
cundum capitulum istius artis quod debet proferri statim post primum capitulum, fac-
to tamen inter illa aliquo paruo interuallo, et dicto isto secundo capitulo faciendum est
aliud paruum interuallum antequam proferatur prologus eius, qui prologus est illa ora-
tio latina que sequitur, id est Lux mundi, Deus immense, etc., que oratio est expossitio
aliquarum dictionum grecarum istius orationis de qua hic loquitur, id est Theos, Me-
gale, etc. In qua oratione inuocantur quedam nomina sanctorum angelorum que sem-
per habent inuocari et deprecari in quolibet initio cuiuslibet facultatis acquirende. Et
sciendum est quod ubicumque inueniuntur in ista arte orationes grece, caldee et hebree
pro maiori parte et in quibusdam locis per totum sunt nomina sanctorum angelorum
qui habent uirtutem et posse administrandi gratiam operario operanti, in ista arte pro
aliqua efficacia nominando et inuocando dicta nomina et cum deuotione maxima de-
precando. Et Salomon primo aliquas orationes istarum orationum expossuit. Apolo-
nius uero aliquas exponendo et extrahendo expossitionem quantum subtilius poterat
de orationibus, id est deprecationibus intermixtis inter nomina sanctorum angelorum,

.
840 JULIEN VÉRONÈSE

Toute traduction devient impossible parce qu’elle exige en latin une exposi-
tion trop longue. La vertu de ces mots, et leur supériorité en la matière par
rapport au latin, tient donc principalement au fait qu’ils concentrent da-
vantage de signification, même si cette signification est désormais inacces-
sible et donc supposée. La traduction entraîne une dilution du sens qui la
rend finalement quasi impossible 67. Le glossateur illustre cette théorie à
l’aide d’exemples tirés de la Bible dont l’exposition était toute trouvée. Le
premier se trouve dans le manuscrit latin 9336 de la Bibliothèque Natio-
nale et est extraite du livre de Daniel (Dn 5). Il s’agit de l’épisode où le roi
Balthazar, après avoir utilisé pour boire du vin un vase qui provient du
temple de Jérusalem, doit interpréter trois mots inscrits par une main mys-
térieuse sur le mur du palais : Mane, Techel, Phares. Devant sa propre inca-
pacité ainsi que devant celle de ses devins à interpréter ce jugement divin,
le roi fait appel à Daniel qui expose sans difficulté le sens de ces mots. C’est
l’occasion pour le glossateur de poser une équivalence simple : trois mots
hébreux – en fait araméens – suffisent lorsqu’il en faut vingt-trois en latin
pour signifier la même chose 68. Le manuscrit Cues 216, pour une conclu-

et iste orationes latine uocantur in ista arte prologi, id est expossitiones facte de greco,
caldeo in latinum. Nondum tamen intelligendum est quod quelibet uerba greca, hebrea
et caldea exponantur sicut iacent per ordinem, neque similiter tota oratio latina sit sola
expossitio cuiuslibet uocabuli greci, hebrei et caldei, sed est aliqua pars orationis ex-
possitionis, prout melius et subtilius potuit extraheri et breuius extorqueri, quia tanta
prolixitas esset in quibusdam orationibus quod, si exponerentur penitus in latinum se-
cundum quod in littera iacent, uix aut nunquam posset sensus humanus apprehendere
eas nec possent proferri in tam breuibus horis sicut oporteret. Unde sciendum est quod
quando ars ista sanctissima primo delata fuit Salomoni per angelum non erant ibi ora-
tiones latine alique sed tantummodo ista nomina sanctorum angelorum que penitus
ab homine quolibet ignorantur, et sic Salomon tunc temporis secundum mandatum
angelicum operatas fuit nichil tunc exponens de illis, sed primo operationem aliquas
expossuit in latinum. Similiter Apolonius ueniens post Salomon operando in eadem
arte quantum melius et breuius potuit explanauit, ut nos et alii post eos uenientes tam
sanctissimum et sacratissimum misterium propter ignorantiam uerborum grecorum,
hebreorum et caldeorum dimitteremus inconcussum, et sic placuit Deo et illis ut nobis
per linguam latinam tantum misterium esset reuellatum, et uoluerunt quod tam sacra-
tissima ars per quam tanta scientia, tanta sapientia potest acquiri, esset propter igno-
rantiam et negligentiam amissa et uiliter ab aliquo pertractata.
67
Ibid., fol. 13v, glose : Illam uero orationem in qua inuocantur nomina angelo-
rum non potuit transferre, quia nomina sanctorum angelorum nullatenus possunt
transmutari [...].
68
Ibid., fol. 2v, glose : Et sicut legitur in Danielle de Baldasar rege Babilonie qui
dum fecisset quoddam conuiuium et biberet cum cifis argenteis cum tota familia sua
quos cifos aportauerat Nabuchodonosor de templo Ierusalem laudantes deos suos, et
tunc dum ita faciebant apparuit quedam manus scribens in pariete omnibus astanti-
bus uidentibus cum rege similiter uidente hec verba : «Mane, Techel, Phares», quod

.
LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 841

sion identique, donne à la place un exemple tiré de l’Évangile selon Marc


(Mc 15, 34) 69. Cette incapacité du latin à rendre succinctement le signifié
d’un mot hébreu, grec ou chaldéen explique qu’Apollonius n’ait pu tous les
traduire 70. De cette considération para-linguistique découle la vertu inex-
plicable de ces mots devenus étrangers aux latinisants, dont Dieu et les mi-
lices célestes comprennent toutefois toujours la signification puisqu’ils en
sont la source d’émission.
Si l’emploi de l’hébreu, du grec et du chaldéen est sans cesse affirmé
dans nos traités, il ne faut toutefois pas en conclure que le ou les «auteurs»
avai(en)t une conscience claire de l’origine du matériel linguistique qu’il(s)
manipulai(en)t, et des distinctions qu’il(s) pouvai(en)t faire en son sein. Les
traits rappelant le grec ou l’hébreu/araméen sont répartis dans l’ensemble
des listes de mots, même si les oraisons les plus courtes permettent parfois
de dégager une certaine unité linguistique 71. Il n’y a donc pas de claire déli-

interpretatur in latino : «Numerauit Dominus regnum tuum, appensum est in statera


et inuentum est minus habens, diuissum est regnum tuum et datum est Medis et Per-
sis». Unde cum ista tria uocabula, id est Mane, Techel, Phares, comprehendant in ex-
possitione latina quasi uiginti tria uocabula, nimia esset prolixitas in ista arte si quo-
dlibet uerbum grecum, hebreum et caldeum exponeretur in latinum; Vulgate, Dn 5, 25-
28 : Haec est autem scriptura quae digesta est mane thecel fares et haec interpretatio
sermonis : mane numerauit Deus regnum tuum et conpleuit illud; thecel adpensus es
in statera et inventus es minus habens; fares diuisum est regnum tuum et datum est
Medie et Persis.
69
Il s’agit des versets sur la mort de Jésus. Ms. Cues 216, fol. 3rb, glose : In isto
capitulo dicit quod orationes grece, hebree et caldee que in ista sancta arte describuntur
non penitus exposita sunt in latino, de uerbo ad uerbum, quia una pars siue unum so-
lum uocabulum grecum siue hebreum siue caldeum in se tantum portat de expositione
latina, quia si quodlibet uocabulum in latino exponetur tanta esset prolixitas in illis,
quod numquam humanus intellectus posset eas capere, nec in tam breuibus horis diei
sicut statutum est eas proferre, quia unum uerbum grecum, hebreum et caldeum
comprehendit aliquando in se bis .v. uel .vi. uocabula ex nominis latine, ut exemplum
habes in passione Domini nostri Ihesu Christi : cum dixit Hely, Lamazatabani, hoc est
Deus meus quare me dereliquisti. Ecce quod duo uerba greca important expositionem
latinam in .vi. uocabulis, et sic remanserunt pro maiori parte orationes grece in exposi-
tione latino. Et hoc est quod dicit ibi; Vulgate, Mc 15, 34 : Et hora nona exclamauit Ie-
sus uoce magna dicens : Heloi Heloi lama sabacthani, quod interpretatum : Deus
meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me.
70
Ms. lat. 9336, fol. 1r, glose : Deinde post Salomonem Apolonius dictus phyloso-
phus ad cuius manus per Dei gratiam hec ars sacratissima peruenit, eludicauit partim
orationes grecas, hebreas et caldeas in latino, et expossuit illas quantum subtilius et
breuius potuit, et plures propter difficultates et prolixitates expossitionis earum quas in
se habent, penitus dimisit sicut inuenit scriptum in libro Salomonis.
71
Cf. par exemple l’oraison Phos, Megale, Patir, Ymos, Ebel, etc. (ms. Sloane
1712, fol. 1va), qui semble comporter une proportion plus importante de noms grecs.

.
842 JULIEN VÉRONÈSE

mitation entre les trois langues. Une confusion entre l’hébreu et le chal-
déen n’est du reste guère surprenante; par contre celle qui semble toucher
deux langues aussi différentes que l’hébreu et le grec est beaucoup plus si-
gnificative 72. Une distinction bien établie aurait pu permettre de postuler
diverses influences et d’éclairer peut-être l’origine du corpus onomastique
de l’Ars notoria. Mais le syncrétisme linguistique, dont la version d’origine
montre un état déjà abouti, est tel que toute recherche des origines par ce
biais s’avère pour le moment illusoire. D’autant que cette confusion linguis-
tique se double, nous l’avons déjà mentionné, d’un amalgame entre mots
signifiants et noms angéliques qui brouille un peu plus les pistes.
Toutefois, nombre de noms donnent tout de même l’apparence d’une
reconstruction. Une connaissance minimale de l’hébreu et du grec a sans
doute été utilisée pour donner une apparence souhaitée à des vocables d’o-
rigine différente. Ainsi, des éléments très simples peuvent être isolés, soit
pris du grec (micros –; suffixation en -on, qui concerne environ 12,6% des
quelques 830 noms répertoriés dans la version A), soit pris de l’hébreu
(noms géographiques tirés de la Bible comme Oreb, Ramoth) 73, qui peuvent

Dans l’ensemble toutefois, on ne peut guère distinguer que de courtes séquences de


noms à consonance hébraïque ou grecque se succédant alternativement à l’intérieur
des oraisons proprement dites.
72
Voir par exemple des termes hébreux (?) suffixés en -os ou en -on tels Aminos,
Geremos (concurrent de Geremiel); mais aussi de franches fusions, tels Christomeliel,
Labdasamalion, Sepharnaiaton... D’autres mots comme Megale (grec megale, grande,
ou hébreu megalleh, celui qui dévoile?) sont explicables par l’une ou l’autre langue.
73
On a l’impression en analysant sommairement le corpus onomastique de nos
traités que certains éléments types, non seulement des préfixations et des suffixa-
tions, mais aussi des morphèmes complets, fonctionnent comme des éléments de
base des constructions onomastiques. On verra infra que ce mécanisme permet une
multiplication quasi mécanique des noms d’anges dans la version glosée, mais il
entre déjà visiblement dans la composition de ceux-ci dès les premières étapes attes-
tées. Aux suffixes grecs -on (Agenozoron, Amagron, Amiaron, etc.) et -os (Acheraos,
Achonamathos, Agathos, Agenolothogos, etc.) s’opposent les préfixes hébréo-ara-
méens en ge- (pour ie-, habitude orthographique bien attestée en Occident au XIIIe
siècle pour la retranscription de l’hébreu; cf. les exemples donnés par S. Berger,
Quam notitiam linguae Hebraicae habuerint Christiani medii aevii temporibus in Gal-
lia, Nancy, 1893). Plus rares sont les terminaisons hébréo-araméennes en -ot (Tevian-
naot, Zeamioth, etc.; environ 2% des noms dans la version A), en -im (Sadim). Des
terminaisons à consonance proprement araméenne en -ay sont assez abondantes
(Saday, etc.; environ 10% des noms de la version A). Les suffixations sur le nom divin
en -el et en -al sont loin d’être majoritaires dans le stock de noms à consonance hé-
bréo-araméenne. Dans les morphèmes plus importants qui semblent entrer dans la
composition de nombreux noms, on peut citer pour le grec micro (Sagemicros, Mi-
crozion, Microtamos, etc.) et labda (Labdamalion, Labdagrothos, Ladbenadon, etc.;
pour l’hébreu mathar (Azamathar, Matharion, Mathar, etc.).

.
LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 843

faire partie de la culture para-linguistique évoquée précédemment. Mais la


prudence reste de mise, car une conservation fidèle (même quelque peu dé-
formée) des noms ne va pas toujours de pair avec une bonne compréhen-
sion 74.
D’autre part, une remarque du rédacteur de la version glosée du ma-
nuscrit latin 9336 laisse entrevoir chez lui une certaine conscience (bien
que minime) du problème linguistique. La rubrique qui précède l’oraison
Assaylemaht indique en effet qu’il s’agit d’une invocation composée de
noms d’anges parmi lesquels se trouvent quelques imprécations grecques,
hébraïques et chaldéennes 75. Or, une lecture attentive de cette oraison
montre qu’elle contient effectivement des formules liturgiques dérivées de
l’hébreu relativement bien conservées 76. Mais peut-être cette rencontre
entre la rubrique et l’oraison n’est-elle due qu’au hasard. De manière géné-
rale, la séparation entre les verba et les noms d’anges n’est pas claire pour
la simple et bonne raison que le point de différenciation entre les deux ne
passe pas obligatoirement par la présence (dans le premier cas) ou l’ab-
sence (dans le second cas) d’une signification. Soit parce que dans tous les
cas la signification est devenue obscure, situation sans doute la plus cou-
rante pour les utilisateurs médiévaux de l’Ars notoria; soit parce que cer-
tains noms (notamment les noms angéliques issus d’une tradition plus
classique) peuvent à leur tour être chargé de sens pour un clerc quelque
peu versé en hébreu et en grec 77, de même que peuvent l’être par exemple

74
Voir la contribution dans ce volume de Ch. Burnett : l’étude de la transcrip-
tion de l’Istamakis/Antimaquis montre, qu’en dépit de problèmes de ductus quasi-
insurmontables, les traducteurs chrétiens de l’ouvrage de magie arabe s’efforcent de
ne pas altérer les noms d’esprits qu’ils transcrivent, alors même que ces noms n’ont
aucune signification, mais sont des onomata barbara à consonance vaguement
grecque pour le lecteur arabe.
75
Ms. lat. 9336, fol. 3ra : [rubr.] Ista enim oratio sequens est inuocatio quorun-
dam nominum sanctorum angelorum, tamen inter ea sunt quedam deprecationes in
greco, hebreo et caldeo que difficile et prolixe possent exponi.
76
On retrouve dans cette liste le terme Bariacrata (= Barouchatta) pour l’hé-
breu; des termes comme Pantomegos pour le grec, etc.
77
Nos traités glosés du XIVe siècle se livrent à une exégèse littérale des noms de
quelques-uns des anges canoniques, mais celle-ci est tellement courante qu’elle n’im-
plique aucune connaissance véritable de l’hébreu. Ms. lat. 9336, fol. 4va : [...] per
sanctissimos angelos tuos que sunt Michael, id est domus Dei, Gabriel, id est fortitudo
Dei, Raphael, id est medicina Dei, Seraphyn, id est ardens, Cherubin, id est plenitudo
scientie [...]. La version Cues 216 est déjà moins assurée, fol. 5va : [...] per sanctos
angelos tuos qui sunt Michael, id est medicina Dei, Raphael, fortituto Dei, Gabriel, ar-
dens, et Seraphyn [...]».

.
844 JULIEN VÉRONÈSE

les formules liturgiques. Leur vertu ne s’exprime pas non plus clairement
dans nos traités en fonction de leur charge signifiante : dans un cas comme
dans l’autre, elle découle, pour l’essentiel, de la façon dont on les pro-
nonce 78, conformément à une conception que l’on retrouve par exemple
chez Origène 79 et qui est un trait commun aux pratiques d’invocation des
anges du judaïsme et de l’islam 80.

Une possible filiation?

La présence d’un tel matériel onomastique pose bien évidemment la


question de l’origine. Mais la recherche d’une filiation pour nos listes de
noms angéliques est, pour l’heure, impossible, car le corpus onomastique à
notre disposition est trop hétérogène pour que se dégage une orientation
claire. Aucune influence systématique d’un éventuel traité de magie juive
connu dans le monde latin par une traduction (comme le Sefer Raziel 81), ou
mis à la connaissance des latinisants par des juifs à partir d’un original hé-
breu n’est par exemple décelable, tout autant qu’une influence arabe signi-
ficative.
Diverses hypothèses restent donc envisageables. Soit les noms dé-
rivent d’une source unique, mais ont subi trop de transformations du fait
de la méconnaissance d’ensemble de langues sacrées et des avatars de la
transmission manuscrite pour être, dès le XIIIe siècle, aisément discer-
nables. Auquel cas les noms et les formules que l’on peut aujourd’hui en-
core repérer auraient été, soit réintroduits dans le gonflement visible des

78
Comme le note le glossateur, la compréhension de l’hébreu, du grec et de l’a-
raméen n’est pas nécessaire pour que les noms aient de l’efficacité. Cf. ms. lat. 9336,
fol. 3r, glose : Sed hoc sciendum est, quamuis inexpossita sit et ignota lingue latine, ta-
men tantam uirtutem et tantam efficaciam administrat operario latino eam ignoran-
tem sicut greco, ebreo et caldeo qui eam in suo ydyomate agnoscunt et hoc propter uir-
tutem sanctorum nominum que apud omnes sunt ignota et inexpossita, que in inuoca-
tionem eorum et pronuntiationem eorum habent magnam uirtutem et maximum
sacramentum in se continent.
79
G. Bardy, Origène et la magie, dans Recherches de science religieuse, 18, 1928,
p. 126-142, notamment p. 134.
80
Voir notamment la doctrine de la vertu des mots dénués de sens en fonction
de l’impression des sons présente chez al-Kindi, De radiis cit., p. 139-260. Pour l’in-
fluence de cette théorie sur les penseurs latins, notamment Roger Bacon, voir I. Ro-
sier, op. cit., p. 207-231. Sur le problème de la motivation linguistique des noms
d’anges dans le judaïsme classique, et sur l’absence complète de motivation linguis-
tique des noms d’anges en contexte arabe, cf. les communications de B. Grévin et de
Ch. Burnett dans ce volume.
81
Rome, ms. Vat. Reg. lat. 1300.

.
LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 845

listes au fur et à mesure de la progression vers le bas Moyen Âge, soit


mieux préservés parce que mieux reconnus. Soit il faut voir à l’origine de
nos listes un vaste processus de recomposition à même d’expliquer la fu-
sion d’éléments à consonance grecque et hébraïque, dont le caractère ap-
proximatif, voire totalement déconnecté des réalités linguistiques, s’ex-
pliquerait par le niveau superficiel de culture linguistique des latinisants
occidentaux.
Pour avoir une idée plus claire du problème, essayons désormais de
mettre en évidence la place occupée par chacune des trois langues dans
le processus de formation des noms.

Les substrats linguistiques

La part du grec paraît très grande, à la fois par l’ampleur des termes
préservés et par le nombre de mots à consonance grecque 82. La suffixa-
tion en -os concerne à elle seule plus de 18% des noms de la version
A. Surtout, elle est employée pour donner une couleur grecque à des
mots qui ont parfois une autre origine.
Le substrat hébreu et/ou araméen est, quant à lui, beaucoup plus
diffus 83. D’innombrables formules évoquent l’hébreu ou l’araméen sans
qu’une analyse soit possible dans la plupart des cas. Les noms ont vi-
siblement subi des altérations beaucoup plus importantes, ce qui n’est
pas surprenant. Enfin, les noms issus d’une angélologie classique sont
rares. Si les vocables suffixés en -el représentent un peu plus de 10% des
noms de la version A (un peu plus si l’on ajoute la suffixation en -al),
ceux d’entre eux qui peuvent recevoir une interprétation classique sont
minoritaires.
La présence d’un substrat arabe significatif ne peut a priori être révé-

82
Prenons par exemple la lettre d : Decapende, Decapendos, Deconpentamias,
Dialetlathos, Domathomos, tous grecs contre l’unique Deloth (= portes) d’inspiration
hébraïque. Les transcriptions Amin et Patir semblent montrer une provenance d’un
milieu hellénophone (iotacisation normale du eta) plutôt qu’un réemploi purement
livresque du grec. Mais peut-être les deux phénomènes sont-ils présents? On voit d’a-
près les exemples cités que beaucoup de noms ou d’éléments de noms grecs sont li-
sibles sans problèmes. Le scribe a eu évidemment moins de problème à respecter la
silhouette générale du grec que celle de l’hébreu/araméen.
83
En dehors des noms d’anges de formation classique (Amiel, Ariel, Aziel), on
trouve quelques noms reconnaissables (Deloth, Samoth/shmoth, noms propres bi-
bliques comme Eber, Thaman, ou l’assyrien Sennacherub), mais beaucoup plus de
noms d’interprétation douteuse.

.
846 JULIEN VÉRONÈSE

lée 84. Enfin, l’influence d’une langue vernaculaire occidentale paraît peu si-
gnifiante, même si elle n’est pas à exclure 85.
Une telle analyse ne doit toutefois pas cacher que, dans beaucoup de
cas, une reconstitution de la logique linguistique qui a présidé à la compo-
sition des noms ne permet guère de trancher en faveur de l’hébreu/ara-
méen ou du grec 86. De même, un certain nombre de noms semblent avoir
été forgés à partir de la fusion d’éléments inspirés de ces deux langues 87.

Onomata barbara et mots signifiants


L’analyse proprement linguistique permet en outre d’introduire un
autre mode de différenciation qui prend mieux en compte les remarques et
commentaires de nos traités. Il est possible dès lors de faire une bipartition
basée sur la signification ou non-signification des mots en question. Celle-
ci peut paraître quelque peu arbitraire dans la mesure où elle devait échap-
per à la majorité des utilisateurs de l’Ars notoria et où, nous l’avons dit, elle
ne modifie pas la qualité de la vertu mystérieuse dont les noms, à quelque
catégorie qu’ils appartiennent, sont investis.
Un premier groupe englobe les noms dénués de toute signification,
c’est-à-dire qui ne sont pas des noms ou des attributs divins, ou des for-
mules liturgiques. La frontière tracée par la non-signification peut per-
mettre dans l’absolu d’isoler les noms d’anges à proprement parler (hors
noms classiques signifiants) dont le fonctionnement est finalement simi-
laire aux onomata barbara de la tradition antique 88. L’absence de motiva-
tion linguistique charge ces noms d’une signification mystérieuse; mais
celle-ci étant hors de portée, la vertu de ces noms dépend avant tout d’une
prononciation exacte. C’est dans cette strate, probablement en milieu chré-
tien, que le processus de prolifération et de dégradation que nous analyse-
rons plus loin a œuvré prioritairement.
À ce premier pôle, de plus en plus important au fur et à mesure que le

84
À part Allah, quelques formes pourraient évoquer d’assez loin des schèmes de
conjugaison arabe comme par exemple Micustagil. Les listes de Ch. Burnett donnent
des noms dont les transcriptions latines sont presque sans exception à terminaison
en -az -ez, absente de nos noms.
85
Très peu d’indices, qui peuvent plutôt passer pour des poussées phonétiques
du vernaculaire (a priori, du français) que pour de véritables intrusions. Par exemple
la terminaison, très rare, en -uit, variante de Craton dans Cratuit.
86
Par exemple pour des noms comme Athamaziel, Arion, Namarcha...
87
Sepharnaiaton, sur sepher hébreu? Ydormasay, sur Ydor grec?
88
J. Trachtenberg, Jewish magic and superstition. A study in folk religion, New
York, 1939, p. 87 et suiv.; sur l’emploi des onomata barbara dans la théurgie néopla-
tonicienne, cf. Jamblique, Les mystères d’Égypte, VII, 4, Paris, 1993, p. 182-184.

.
LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 847

temps s’écoule, s’oppose un ensemble lui-même hétérogène de mots et de


noms signifiants (mais jusqu’à quel point en milieu latin?), regroupant
noms de Dieu ou attributs divins, noms d’anges plus classiques, courts élé-
ments liturgiques, etc. 89 La vertu de ces noms dépend toujours des condi-
tions d’énonciation, mais peut être renforcée, pour un utilisateur suffisam-
ment versé en hébreu et en grec, par le sens dont ils sont porteurs. Ce stock
signifiant, qui n’échappe pas lui non plus à la dégradation, évolue peu
quantitativement et contraste de ce fait avec la première catégorie de
noms.

Multiplication et dégradation

Nous constatons, en effet, une tendance lourde à la multiplication des


noms au fil des siècles, et c’est une mutation qui est particulièrement vi-
sible lorsque l’on compare les versions A et B. Mais cette inflation s’ac-
compagne en retour d’un nombre croissant d’altérations par rapport aux
leçons déjà très diverses des premiers manuscrits 90.
Les mécanismes d’amplification à l’œuvre dans nos manuscrits glosés
du XIVe siècle sont le plus souvent d’une grande simplicité : il s’agit d’une
variation sur les noms de la liste originelle qui s’effectue soit par change-
ment de lettres, soit par reduplication interne, soit par fusion de deux
noms séparés 91.

89
Cette catégorie de noms signifiants pourrait être divisée comme suit :
– des noms divins proprement dits : Christos, Kyrios, Pantomegos, Patir, Theos,
Usion, Allah, etc.
– des attributs de puissance : Octomeges (huit fois grand), Ruah (esprit), Phos
(feu).
– des fragments liturgiques. Les termes liturgiques tirés du grec ou de l’hébreu
sont relativement classiques (halleluya, agyos, etc.). On note toutefois la répétition de
la formule Barouch-atta de l’hébreu, et une séquence Chades, Baruch, Semor (qadesh,
baroukh, shemor), spectaculaire mais isolée.
90
Un bref comptage montre, pour les quatre manuscrits du XIIIe siècle cités su-
pra, que 7 % seulement des noms sont l’objet d’une unanimité orthographique; cette
proportion monte à environ 16% si l’on ne tient plus compte de l’orthographe. Enfin,
plus significatif, seulement 32% des noms sont l’objet d’une unanimité hors considé-
ration orthographique lorsqu’on prend en compte seulement trois des quatre manus-
crits. Le reste du temps, les leçons sont très divergentes.
91
Par exemple, la séquence Sarimalayp, Zarmalayp, Sacramalayp, suivie de la sé-
quence Tamyel, Thamahel. Certains changements orthographiques d’apparence mi-
neure peuvent être des indices de tentatives pour sauvegarder une prononciation
particulière : par exemple l’insistant emploi de -ht à la fin de mot, ou celui de h au
début. D’autres sont simplement dus à la confusion classique entre les lettres (Pan-
comegos pour Pantomegos). Mais d’autres exemples montrent de manière éloquente

.
848 JULIEN VÉRONÈSE

Dans le même temps, les modalités de cette transmission montrent le


caractère absolument démotivé de ces noms pour les usagers des traités.
Formules liturgiques juives, noms grecs pourtant simples, noms d’anges à
la silhouette classique : tous les éléments sont altérés et rendus plus ou
moins méconnaissables 92. Cette dégradation inexorable montre que la vo-
lonté des scribes de rester fidèle à un stock onomastique auquel tout chan-
gement pouvait faire perdre son efficacité ne pouvait, à moyen et long
terme, suffire à combler le vide laissé par la faible résonance linguistique
de ces noms dans l’univers culturel des clercs occidentaux.
Au total donc, il apparaît que les traités d’Ars notoria occupent, en ma-
tière d’onomastique angélique, une position qui se situe – pour le dire de
manière très schématique – à mi-chemin entre des traductions relative-
ment fidèles de traités magiques juifs ou arabes, qui ont notamment rendu
avec soin les noms divins contenus dans les originaux, et des ouvrages
chrétiens pseudo-salomoniens, particulièrement des XVe et XVIe siècles 93,
qui utilisent des noms ancrés dans un imaginaire local, en leur donnant
une vague coloration étrangère à l’aide de suffixations ou d’imitations cher-
chant sans doute à évoquer le grec et l’hébreu. Mais cette position inter-
médiaire ne doit pas cacher que l’onomastique angélique de l’Ars notoria
reste, pour le moment, relativement isolée dans sa singularité 94.

Conclusion

Au terme de ce vaste tour d’horizon des différentes manifestations de


la présence angélique dans l’Ars notoria, force est de constater que beau-
coup de questions restent en suspens. Cela tient au contenu de nos traités,
peu enclin à une théorisation poussée de ses implications philosophiques

une volonté de multiplication par déformation gratuite : Genealogon, Renealogon,


Benealogon.
92
Ainsi, au XIVe siècle, Barucata/Baracata devient Bariacrata.
93
Sur ces ouvrages et leurs éventuels antécédents médiévaux, cf. la communica-
tion de J.-P. Boudet, intitulée Les who’s who démonologiques de la Renaissance et
leurs antécédents médiévaux, lors de la table ronde Le diable en procès, organisée les
14 et 15 décembre 2000 à l’Institut historique allemand par M. Ostorero, en collabo-
ration avec la revue Médiévales qui en publiera les actes.
94
Cette singularité est évidente lorsque l’on compare les noms d’anges de la ver-
sion A de l’Ars notoria aux noms de démons répertoriés par J.-P. Boudet. En effet,
aucune concordance entre eux n’est décelable. Aussi convient-il de relativiser ce po-
sitionnement intermédiaire de l’Ars évoqué plus haut. Il est probable que l’Ars noto-
ria et les ouvrages démonologiques pseudo-salomoniens sont des traditions tex-
tuelles qui, bien que se développant probablement toutes deux dans le courant du
XIIIe siècle, n’ont entretenu que peu de rapport entre elles.

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LES ANGES DANS L’ARS NOTORIA 849

et théologiques. Peu de prises solides sont offertes à l’historien pour repla-


cer au mieux l’Ars notoria dans son contexte et mesurer ainsi les enjeux
dont elle est véritablement porteuse. Notre analyse a montré toutefois com-
ment elle entend concilier ses prétentions avec les exigences de l’ortho-
doxie. Mais c’est une tentative, il faut bien le dire, aussi vaine que naïve
tant une justification rigoureuse était impossible. Comment en effet rendre
légitime le but que l’Ars se fixait? Comment encore justifier l’intervention
d’une angélologie dont la nébulosité et l’onomastique étaient des plus sus-
pectes? Dans leur fuite en avant, les auteurs de nos traités ne reculérent de-
vant rien pour que l’Ars notoria puisse trouver sa place dans l’univers cultu-
rel déjà fortement normalisé de l’Occident chrétien des XIIIe et XIVe
siècles. Ils n’ont pas craint de manipuler à plusieurs reprises le texte bi-
blique et de recourir, pour expliquer l’efficacité miraculeuse de l’art, à une
théologie sacramentaire largement périmée. Mais rien ne pouvait paraître
trop beau pour assouvir le rêve de tout homme de lettres du Moyen Âge :
pouvoir acquérir le savoir autrement qu’au terme d’un cursus aussi long
qu’incertain.

Julien VÉRONÈSE