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LA COMMUNAUTÉ MONASTIQUE OCCIDENTALE

DES ORIGINES :
LES MOINES DANS LEUR CADRE DE VIE
À L’ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

par
O livier D E SOLAGES

E n tra n t dans u n m onastère, le v isiteu r d ’au jo u rd ’h u i a l’im pression de


p é n é tre r dans u n au tre m onde. Il ne sem ble pas q u ’il en fût ainsi dans les
d ébuts du cénobitism e en O ccident. Nos m onastères et leurs h abitants
diffèrent m ain ten an t, sous p resque tous les aspects, de ce qui les entoure.
B ien que les m onastères fussent souvent m ieux bâtis, m ieux organisés,
parfois plus luxueux que les h ab itatio n s courantes, bien que m oines et
m oniales fussent, en gran d n om bre, issus de m ilieux sociaux élevés, les
m onastères d ’alors, com m e les com m unautés, devaient apparaître relative­
m en t hom ogènes aux réalités environnantes.
Le cénobitism e occidental en ses déb u ts connaît et expérim ente différentes
règles qui se com binent, offrant u n fonds com m un d ’observances, avec des
variantes et des usages locaux ; chaque fo n dateur em p ru n te à l’une ou à
l’au tre, adapte les propositions, y ajo u tan t parfois du sien. C ertaines règles
v ien n en t d ’O rient : celle de Basile, tra d u ite p ar Rufin, et celle de Pacôm e qui
arrive dans u n e tra d u c tio n de Jérôm e, tan d is que Cassien a m is à la disposi­
tio n des com m unautés occidentales l’expérience des m oines d ’E gypte dans
ses In s titu tio n s cénobitiques. A ugustin a rédigé u n texte p o u r sa com m u­
nau té d ’H ippone ; l’évêque d ’Arles, Césaire, com pose à son to u r deux règles,
dont une p o u r les m oniales dont sa sœ u r est l’abbesse, ce qui n ’em pêchera
pas l’u n de ses successeurs d ’en pro p o ser encore deux autres. D ’A ngleterre
arrive la règle de C olom ban, sous la form e des trois docum ents com plém en­
taires que la tra d itio n nous a laissés, puis d ’Italie la règle de B enoît de N ursie,
ainsi que le recueil dont B enoît s’est inspiré et que B enoît d ’A niane nom m era
la R è g le d u M a ître . A m esure que le cénobitism e se développe, gagnant peu
à peu su r u n érém itism e d ’ailleurs to u jo u rs vivace 1, bien d ’autres textes
circu len t dans la Francie du V I e au V III e siècle 2. Au d éb u t du IX e siècle, B enoît

1. J. Biarne, « L’essor du monachisme occidental (430-610) », dans Les Églises d ’Orient et


dOccident (432-610), sous la dir. de L. P ietri, Histoire du christianisme, t. 3, Paris, 1998,
p. 917-958.
2. V. D esprez et A. de V ogüé, Règles monastiques dOccident, IV e-VIe siècle. D ’Augustin
à Ferréol, Bégrolles-en-Mauge, 1980 (Vie monastique, 9) ; A. de V ogüé, Le monachisme en
Occident avant saint Benoît, ibid., 1998 (Vie monastique, 35) ; A. D ierkens, « Prolégomènes
à une histoire des relations culturelles entre les Iles Britanniques et le continent pendant le
haut Moyen Age. La diffusion du monachisme dit colombanien ou iro-franc dans quelques

Revue M abillon, n.s., t. 18 (= t. 79), 2007, p. 5-38.


6 O. DE SOLAGES

d ’A niane rassem blera dans son L iber ex regulis ceux q u ’il connaît : trente-
six, d o n t sept p o u r les m oniales, q u ’il u tilisera ensuite dans sa Concordia
regularum 3.
Les com m u n au tés fém inines, longtem ps, ont utilisé les règles m asculines
très som m airem ent adaptées. Avec Césaire d ’A rles —le cénobitism e fém inin
existe depuis deux siècles —ap p araît la prem ière R e g u la a d virgines, dont
s’in sp irera son successeur A urélien p o u r la com m unauté q u ’il vient de
fonder ; v ien d ro n t ensuite la règle de W albert, celle de l’évêque de Besançon,
D onat, et d ’autres 4.
Ces textes vivants évoluent et se com binent, aussi bien au cours de leur
com position que de leu r u tilisatio n dans les com m unautés 5. O n ne p eu t donc
dire, p ar exem ple, qui est bénéd ictin , qui ne l’est pas ; de m êm e, u n m onas­
tère fondé p ar C olom ban ou p ar ses disciples n ’est pas seulem ent d ’obser­
vance colom banienne, cette législation ayant très vite révélé son insuffisance
p o u r d onner à u n e co m m unauté sa form e in stitutionnelle et po u r organiser les
g rands dom aines de sa vie. Citons, p arm i d ’autres, u n m onastère fém inin de
p rem ier plan que nous retrouverons plus loin : E boriac, qui deviendra Fare-
m outiers. L ’abbé E ustaise, successeur de C olom ban à Luxeuil, ayant chargé le
m oine W albert (q u i sera le 3e abbé de L uxeuil) d ’assu rer la form ation des
m oniales, celui-ci au ra it rédigé à l’in ten tio n de la jeune com m unauté le texte
connu sous le titre de R e g u la cuju sd a m P atris a d virgines, qui « jo in t à des
élém ents colom baniens une u tilisatio n massive de la Règle bénédictine » 6.

monastères de la région parisienne au viie siècle et la politique religieuse de la reine Bathilde »,


dans La Neustrie. Les pays au nordde laLoire de 650 à 850. Colloque historique international,
H. Atsma dir., Sigmaringen, 1989 (Beihefte der Francia, 16/2), t. 2, p. 371-394 : parmi d’autres
mises au point, l’auteur écarte la notion généralement reçue de regula mixta pour désigner
l’utilisation combinée des règles bénédictine et colombanienne ; toutes les règles sont mixtes,
chaque communauté emprunte à diverses sources préceptes et observances et les combine à son
usage. Voir aussi : A.-M. H elvétius, Abbayes, évêques et laïques. Une politique du pouvoir en
H a in a u ta u M o y e n  g e (V IIe-X Ie siècle) ,Bruxelles,1994(CollectionHistoire,92),p. 141 sq. ;
G. M oyse, « Monachisme et réglementation monastique en Gaule avant Benoît d’Aniane », dans
Sous la Règle de saint Benoît. Structures monastiques et sociétés en France du Moyen Âge à
Vépoque moderne. Colloque tenu à Vabbaye Sainte-Marie de Paris, 23-25 octobre 1980, Genève,
1982 (Publications de l’École pratique des Hautes Études, 5 ; Hautes études médiévales et
modernes, 45), p. 3-19 ; J. Semmler, « Le monachisme occidental du viiie au Xe siècle : formation
et réformation », Revue bénédictine, t. 103, 1993/1-2, p. 68-89 ; O. G. O exle , « Les moines
d’Occident et la vie politique et sociale dans le Haut Moyen Age », ibid., p. 255-272.
3. Benoît d ’Aniane, Liber ex regulis, dans PL, t. 103, col. 393-664 ; Concordia regularum,
éd. P. Bonnerue, Benedicti Anianensis concordia regularum, 2 vol., Turnhout, 1999 (Corpus
Christianorum, Continuatio Mediaevalis, 168).
4. Règles monastiques au fém inin, éd. L. de Seilhac et M.-B. Saïd , Bégrolles-en-Mauges,
1996 (Vie monastique, 33) ; A. de M aillé, Les cryptes de Jouarre, Paris, 1971, p. 18 sq. ;
H. M ayo , « The sources of female monasticism in merovingian Gaul », Studia Patristica, E. A.
L ivingstone éd., t. 16/II, Berlin, 1985, p. 32-37 ; Césaire d ’A rles, Œuvres monastiques, t. 1,
éd. A. de V ogüé, J. C ourreau, Paris, 1988 (Sources chrétiennes, 345), p. 68 sq.
5. C ésaire, Règle des Vierges, 48, 1, op. cit. n. 4 ; F. M asaï, « Les documents de base de la
Règle », dans Regulae Benedicti Studia, t. 1, 1972, p. 111-151 ; L. de Seilhac , « La Règle de
saint Benoît dans la tradition au féminin », ibid., t. 16, 1987, p. 57-68.
6. Saint C olomban, Règles et pénitentiels monastiques, introd., trad. et notes par A. de
V ogüé, Bégrolles-en-Mauges, 1989 (Vie monastique, 20), p. 20, 33, qui souligne, d’autre part, les
emprunts faits par Colomban à R B et « l’empreinte globale » qu’en conserve sa propre Règle
(p. 33, 42, 47). Sur l’attribution à Walbert, voir les réserves de L. de Seilhac , art. cit. n. 5.
les moines À l ’époque mérovingienne 7

A u IX e siècle, à la suite du synode convoqué à Aix-la-Chapelle par Louis


le P ieux au to u r de B enoît d ’A niane, en 817, la règle bénédictine est officiel­
lem ent adoptée et s’im pose peu à peu aux com m unautés d ’O ccident. M ême si
nous rappelons plus loin certaines indications données p ar les règles de
l’époque, c’est elle qui sera notre référence principale au cours de cette étude,
avec l’organisation q u ’elle propose, avec les élém ents in stitu tio n n els et les
détails descriptifs q u ’elle est p resque seule à fou rn ir dans les dom aines ici
abordés, p e rm e tta n t les rap p ro ch em en ts et les com paraisons qui vont être
esquissés. C ’est la règle b énédictine que désignera le term e de règle em ployé
seul.
Aux frères groupés au to u r de lui, à ceux qui sans doute, u n jour, cherchant
le chem in de la vie, en te n d ra ie n t « cette voix du Seigneur qui nous invite »
—ainsi s’exprim e le Prologue de la règle (Prol. 9) 7 —Benoît propose u n cadre
de vie : ils vont h a b ite r dans u n m onastère dont il évoque à grands traits
l’organisation générale, avant d ’indiquer, d ’u n e façon beaucoup plus précise,
le b u t, les m oyens et les étapes du chem in sp irituel dont nous ne traitero n s
pas ici.
Ce cadre de vie de la co m m unauté n ’a été que très p artiellem ent conçu par
B enoît. D ans la cam pagne rom aine, des gens vivent et s’organisent ; des gens
b âtissent, p la n te n t et font com m erce. Bousculée sans cesse par les péripéties
de l’histoire, to u te une p o p u latio n rurale tenace et active m ain tien t com m e
elle p eu t ses trad itio n s. B enoît observe et connaît ses voisins ; il apprécie la
m anière d o n t ils vivent. Il va to u t n atu rellem en t s’en inspirer.
C om m e le ferait u n v isiteu r ou u n hôte de l’époque, nous allons p arco u rir
ce m onastère des prem ières générations, observer les m oines qui l’hab iten t,
nous intéresser à quelques aspects de la vie quotidienne de cette com m u­
n auté. La co m m unauté est une réalité sociologique qui a son m ode de vie, ses
co m p o rtem en ts collectifs, son type de présence au m onde. C om m ent cela
est-il perçu p ar le v isiteu r ou l’hôte en séjour ?
Q uand nous aurons rappelé l’organisation du dom aine m onastique ainsi
que les activités habituelles auxquelles se livre la com m unauté, lorsque nous
aurons décrit ce que nous pouvons savoir des bâtim ents q u ’elle occupe,
nous observerons u n peu atten tiv em en t les m oines qui h ab iten t là, et p a rti­
culièrem ent, car c’est cela qui, dès l’abord, s’im pose au regard, le vêtem ent
q u ’ils p o rte n t. E t nous verrons ce q u ’il est raisonnable de conclure de ces
observations.

I. L e d o m a in e e t le s a c tiv ité s

1. L ’e x p lo ita tio n rurale la tin e

N ous savons co m m ent, dans l’Italie an tiq ue, était organisé u n dom aine
ru ral. Les fouilles ont m is au jo u r des dem eures d ’autrefois. Celles que l’on a

7. La Règle de Saint Benoît. Édition du 15e centenaire, éd. H. R ochais et E. M anning ,


Paris, 1980.
8 O. DE SOLAGES

dégagées des cendres de l’E tn a sont p articu lièrem en t bien conservées. Des
textes de l’époque fournissent égalem ent des renseignem ents. O n connaît
donc, avec le plan d ’ensem ble de la v illa rustica, bien des détails 8.
A u to u r de la m aison principale, su r laquelle nous reviendrons, le dom aine
s’étend, avec les b âtim en ts de l’exploitation. E n te n a n t com pte des différen­
ces de ressources et de richesse, des con traintes im posées par le relief et par
le clim at, et donc de la diversité des cultures selon les régions, c’est la
ressem blance, d ’u n e exploitation à l’autre, qui frappe l’observateur.
E n re m o n tan t la tra d itio n rom aine, nous trouvons l’origine lointaine de ce
cadre de vie. D eux siècles avant J.-C., u n rom ain de quelque renom , Caton
l’A ncien —q u ia joué u n rôle politique au tem ps des cam pagnes d ’H annibal —
a rédigé u n T raité de T A g ric u ltu re 9. D ’origine paysanne, c’est en hom m e de
la terre, en connaisseur, q u ’il a exposé com m ent u n propriétaire terrien
devrait organiser et gérer son exploitation. Le dom aine doit se suffire ; on y
trouve to u t, car to u t est fabriqué su r place. A insi fera-t-on p en d an t des
siècles.
C aton d it aussi que le pro p riétaire, s’il a ses affaires en ville, doit venir de
tem p s à au tre dans sa v illa rurale. Il en a confié la gestion à u n in ten d an t, le
v illicu s, m ais rien ne vaut l’œ il du m aître. S eulem ent il n ’y viendra volontiers
que s’il a su la ren d re m oins ru stiq u e, s’il l’a dotée d ’u n certain confort qui se
p o rte su r la m aison de m aître. P ar les indications recueillies chez des auteurs
plus récents, on p eu t voir les am éliorations, m ais su rto u t la perm anence du
m odèle appris de C aton.

2. Le d o m a in e m o n a stiq u e selon la règle

Ni le p ro p riétaire de l’exploitation rurale, ni m êm e le vieux C aton ne


seraient dépaysés en circu lan t dans les dépendances d ’u n m onastère des
prem iers siècles. La règle bénédictine rappelle sim plem ent, en quelques
phrases, une réalité que chacun a sous les yeux :
« S’il est possible, le m o n a stère sera c o n stru it de telle façon q u e to u t le nécessaire,
à savoir l’eau, le m o u lin , le ja rd in , se trouve à l’in té rie u r du m o n a stère et q u e s’y
exercent les différents m étiers, p o u r que les m oines ne soient pas forcés de se ré p a n d re
à l’ex térieu r » (66, 6-7).

De ces m étiers il a déjà été question, de m anière très générale (57), et


B enoît évoque, com m e allant de soi, le travail m anuel quotidien (48), qui peut
to u t de m êm e e n tra în e r parfois u n peu loin du m onastère (50). E ventuelle­
m en t, les frères p a rticip ero n t aux récoltes. Com m e le groupe fam ilial au
tem p s de Caton, la com m u n au té s’organise p o u r produire ce qui est néces­
saire à sa subsistance.
B enoît n ’a pas besoin d ’insister, de détailler : ces réalités sont connues de
to u t le m onde. C’est ainsi q u ’il s’était déjà efforcé d ’organiser la vie et le89

8. G. Lafaye, s.v.« Villa », Dictionnaire des antiquités grecques etromaines, par Ch. D arem ­
berg et E. Saglio , 5 t. en 10 vol., Paris, 1877-1919, vol. 9, p. 870-892.
9. C aton , De l’Agriculture, éd. R. G oujard, Paris, 1875. Cf. P G rimal, La civilisation
romaine, Paris, 1962, p. 211 sq.
les moines À l ’époque mérovingienne 9

travail dans son p rem ier m onastère de Saint-C lém ent, m algré la pauvreté du
lieu 10. Il en dit assez p o u r q u ’il soit clair que la p art laborieuse de la journée
du m oine est id en tiq u e à celle des gens qui en to u ren t le m onastère. Il a donc
trouvé u n cadre de vie, u n e organisation éprouvée p ar la coutum e, efficace,
où les m oines vont pouvoir, sans se singulariser outre m esure, m ener leur vie.

3. L 'im p o rta tio n de la villa ru stica d a n s les cam pagnes g a u lo ises

D ans les cam pagnes de Gaule, la colonisation rom aine a installé la v illa
ru stica , qui est à la fois dom aine et h ab itation, co n stitu an t cet ensem ble
caractéristique du systèm e d ’exploitation agricole que nous venons d ’évo­
quer. À la fin du X IX e siècle, F u stel de Coulanges était en m esure de décrire
très finem ent le fonctionnem ent du dom aine ru ral à l’époque m érovingienne,
avec tou tes les caractéristiques héritées de Rom e 11. Au cours des années
1930, A lb ert G renier a p u p résen ter une synthèse approfondie des recherches
accom plies 12. P lu s récem m ent, des m édiévistes ont collaboré avec Georges
Duby, p o u r étu d ier « la form ation des cam pagnes françaises » 13. Bien
en ten d u , les stru c tu re s rurales ne sont pas restées figées p en d an t to u t le
Moyen Age ; to u t en reconnaissant des perm anences, les historiens ont mis en
lum ière l’évolution com plexe et diversifiée des m odalités de gestion du
dom aine ru ral, des systèm es de cu ltu re et de la condition des hom m es 14. La
p h otographie aérienne a perm is aux archéologues contem porains de com plé­
te r les descriptions antérieu res et de déceler l’im p lan tatio n d ’u n très grand
n o m b re d ’établissem ents ru rau x d ’une large diversité, dont certains —sim ­
ples ferm es ou luxueuses m aisons de m aître décorées de m osaïques —ont été
étudiés dans le détail.
A insi s’im plante, dans l’O ccident gallo-rom ain, puis dans les provinces
q u ’o ccupent des p opulations germ aniques progressivem ent touchées p ar la
rom anisation, u n m ode de gestion des biens et des personnes exporté par
Rom e. C ’est dans ce contexte que s’installe la com m unauté m onastique ;
c’est ce systèm e d ’exploitation que, to u t n atu rellem en t, elle adopte ou q u ’elle
continue. E t ce sont les m êm es fonctions qui sont, ici et là, rem plies.

10. P. C arosi, Il primo monastero benedettino, Roma, 1956 (Studia Anselmiana, 39), p. 73.
11. F ustel de C oulanges, Histoire des institutions politiques de l’ancienne France,
t. 4. L ’alleu et le domaine rural pendant l ’époque mérovingienne, Paris, 1889. Si le domaine est
important et si le propriétaire en a les moyens, c’est dans une habitation différente que celui-ci
loge avec sa famille, ainsi que les esclaves et les affranchis attachés à son service. C’est alors une
vraie villa urbana qui s’élève, à quelque distance des bâtiments d’exploitation, p. 80 sq. et 88 sq.
12. A. G renier , M anuel d ’archéologie gallo-romaine, t. 2/2, Paris, 1934, ch. 20 : « Les
villas et leurs édifices », p. 782 sq.
13. Histoire de la France rurale, G. D uby et A. W allon dirs., t. 1. La formation des cam­
pagnes françaises des origines au X IV e siècle, Paris, 1975, p. 209 sq.
14. R. D oehaerd , Le Haut Moyen Age occidental. Économies et sociétés, Paris, 1971
(Nouvelle Clio, 14), p. 153 sq. ; M.-J. T its-D ieuaide, « Grands domaines, grandes et petites
exploitations en Gaule mérovingienne. Remarques et suggestions », dans Le grand domaine
aux époques mérovingienne et carolingienne. Colloque international, Gand, 8-10 septembre
1983, Gand, 1985 (Centre belge d’histoire rurale, publication 81), p. 23-50 ; J.-P. D evroey ,
Économie rurale et société dans l ’Europe franque ( V I e-IX e siècles), t. 1, Paris, 2003 ;
D. Alibert , C. de F irmas, Les sociétés en Europe du milieu du VIe à la fin du IX e siècle, Paris,
2002, p. 144 sq.
10 O. DE SOLAGES

4. L a co m m u n a u té et la fam ilia

L ’hôte qui arrive au m onastère est reçu p ar le portier. D ans la règle, le


p o rtie r n ’est pas n ’im p o rte qui. B enoît dem ande que l’on désigne pour
cette fonction u n hom m e d ’expérience, dont il prévoit que la cellule sera
située près de la porte p o u r accueillir avec charité toute personne qui se
p résente (66). O r l’exploitation ru rale traditionnelle, dans la cam pagne
rom aine ou gauloise, connaît u n personnage analogue, dont nous venons de
faire la connaissance chez C aton : le villicu s, dont le logem ent, à côté de
la porte, lui p erm et de surveiller les entrées et les sorties. E t ce n ’est pas
n o n plus n ’im p o rte qui. C ’est, en fait, le régisseur du dom aine, celui que
le p ro p riétaire a choisi p o u r a d m in istre r son b ien p en d an t ses propres
absences 15.
Le p o rtie r est donc le p rem ier m oine rencontré. C hem in faisant, nous
croisons le cellérier, une vieille connaissance : dans la v illa des siècles pré­
bénédictins, il était chargé de l’achat et de la garde des provisions ; il p ortait,
bien en ten d u , u n regard p articu lièrem en t a tte n tif sur le cellier. C ’est lui qui
d istrib u ait aux esclaves la n o u rritu re jo u rn alière 16. Sa fonction, telle que la
règle la décrit, a reçu une dim ension nouvelle. Sans doute la gestion m até­
rielle devient-elle plus lourde à m esure que s’accroissent les biens du m onas­
tère ; m ais s u rto u t le cellérier, p ar sa disponibilité et la justesse des disposi­
tions prises, est appelé à co n trib u e r à m ain ten ir en paix les m em bres de la
com m u n au té. Sa sollicitude s’éten d aux frères, sans oublier l’ensem ble du
p ersonnel vivant su r le dom aine, la f a m ilia , qui relève de sa charge selon les
statu ts divers de ses m em bres : esclaves, qui n ’ont pas disparu, affranchis,
colons établis su r les terres données au m onastère.
D u côté de la zone artisanale, nous allons trouver, dans leurs ateliers
respectifs, tous ces artisan s —m oines ou laïcs au service de la com m unauté —
q u ’a b ien décrits É m ile Lesne. N ous ren controns ainsi le cordonnier et le
ta n n e u r de peaux, le sellier, le foulon et d ’au tres encore, qui p o rte n t toujours
les nom s latins sous lesquels leurs prédécesseurs exerçaient le m êm e travail
dans la v illa an tiq u e : sutor et coriacus, sella riu s et fu llo ... Sous la resp o n ­
sabilité du cam érier —l’ancien cam erarius — à la fois chef du personnel et
gardien de la caisse, to u t ce m onde travaille po u r fou rn ir au vestiaire (la
lingerie) ce qui est nécessaire à la co m m unauté 17.
R egagnant les lieux conventuels à la fin du tem ps de travail, les m oines ne
sont pas éparpillés au p etit bonheur. La règle envisage la possibilité de les
g ro u p er en décanies, to u t com m e l’étaient les soldats rom ains : dix p ar dix,
form an t u n e p etite escouade, sous les ordres d ’u n gradé subalterne, le
decanus 18, qui trouve ici u n renouveau de vie dans le doyen. L ’organisation 15678

15. G. Lafaye, s.v. « villicus », Dictionnaire des antiquités, vol. 9, p. 892-893.


16. Ch. M orel, s.v. « cellarius », ibid., vol. 2, p. 989.
17. É. Lesne, Histoire de la propriété ecclésiastique en France, t. 6. Les Églises et les
monastères, Lille, 1943, p. 250 sq.
18. Du C ange, Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis, t. 2, Paris, 1733,
col. 1324 ; Dictionnaire des antiquités, vol. 3, p. 30 et 39. Si les esclaves sont nombreux, ils sont
groupés, eux aussi, en décanies, dix par dix.
les moines À l ’époque mérovingienne 11

sociale de l’époque se reflète dans les stru ctu res de la com m unauté, dans les
fonctions et les responsabilités exercées.
Le travail ainsi d istrib u é, ainsi m ené, et la vie m êm e co n tinuent, mais
su r u n m ode plus apaisé, l’o rd o n n an cem ent efficace de l’exploitation
an tiq u e q u ’ad m irait F u stel de Coulanges : « L ’organisation de la légion
est adm irable ; celle du dom aine ru ral ne l’est pas m oins. T out y était
co n d u it h iérarch iq u em en t ; to u t s’y faisait p ar ordre, avec une obéissance
et une com ptabilité parfaites » 19. B enoît insiste, de son côté, sur le bon
ordre qui doit rég n er dans le travail com m e dans les autres occupations
des m oines. Ce b on ordre a tte in d ra une perfection dont les S ta tu ts
d ’A dalard, organisant la gestion des vastes p ro priétés de Corbie au déb u t du
IX e siècle 20, ou la brève C o n stitu tio n d ’A nségise p o u r Fontenelle 21, donnent
une bonne image. C om m e le gran d dom aine ap p arten an t à u n p ro ­
priétaire laïque, le m onastère carolingien constituera, selon l’expression
d ’É m ile Lesne, « u n centre com plet d ’exploitation, de travail et d ’approvi­
sionnem ent » 22.

5. L ’o rg a n isa tio n d u tra v a il d a n s les co m m unautés fé m in in e s

Q u ’en est-il de l’organisation du travail dans les com m unautés fém inines ?
La n o rm e d ’u n e clôture —très stricte selon la règle de Césaire 23, u n peu
m oins rigoureuse selon d ’autres textes 24 —a p o u r conséquence de restrein ­
dre dans cet espace clos les activités com m unautaires. C ette disposition
fondam entale explique le rôle p articu lier des sœ urs chargées de la porte
d o n n an t su r l'e x té rie u r : il leu r revient de contrôler le passage des personnes
qui seraient adm ises à entrer, ainsi que l'in tro d u c tio n éventuelle des m essa­
ges et des cadeaux 25.
Les au tres sœ urs sont affectées aux différents services dom estiques que
re q u ie rt la vie q uotidienne d 'u n e collectivité. La fonction de la cellérière

19. F ustel de C oulanges, L ’alleu, op. cit. n. 11, p. 48.


20. Brevis quem Adalhardus ad Corbeiam regressus [...] fieri jussit, éd. J. Semmler, dans
Corpus consuetudinum monasticarum [CCM], sous la dir. de K. H allinger , t. III, Siegburg,
1963, p. 355-422 ; Statuta antiqua abbatiae Sancti Petri Corbeiensis (introduction, traduction
et annotations) d’après l’édition de Josef Semmler, mémoire de maîtrise de Ch. Doubliez sous la
dir. d’A. Mandouze, université de Paris-Sorbonne, 1978, 3 fasc. ronéot. La dotation foncière
accordée par Clotaire III et Bathilde à l’abbaye dans l’acte de fondation a été évaluée à 20 000 ha
environ ; mais, au temps d'Adalhard, ce vaste domaine avait été réduit à 6 346 ha, à la suite des
reprises opérées par les premiers souverains carolingiens : M. R ouche, « La dotation foncière de
l’abbaye de Corbie (657-661) », Revue du Nord, t. 4, no 218, juill.-sept. 1973, p. 219-226 ;
J. C oudoux, « Géographie agraire de la dotation foncière de l’abbaye de Corbie », ibid., p. 227­
230.
21. Constitutio Ansegisi Abbatis, PL, t. 105, col. 748-750.
22. É. Lesne, op. cit. n. 17, p. 185 sq.
23. C ésaire, 2, 3 ; 25, 1, 3 ; 50.
24. W albert , 3, 20. D onat, 31, 4 ; 55 ; 56. Aurélien , Règle pour les Vierges, 12, 1, dans
V. D esprez et A. de V ogüé, Règles monastiques dOccident, op. cit. n. 2, p. 252-255 ; Ph. Sch ­
mitz, Histoire de l ’Ordre de Saint-Benoît, Maredsous, 1956, t. VII. « Les moniales », p. 234 sq.
25. C ésaire, 25, 4-5 ; 30, 5 ; 43, 2-4. W albert, 3. Les postiariae gardent la posteria ou
posterula : une petite porte, une « porte de derrière ». D u C ange, Glossarium, t. 5, Paris, 1734,
col. 694.
12 O. DE SOLAGES

p araît m oins im p o rtan te que celle de son hom ologue des m onastères m ascu­
lins dont le cham p d ’interv en tio n est plus étendu. D ’au ta n t plus que la
dépositaire (regestoria), si elle ne p araît guère encom brée de registres
com m e l’est d ’ordinaire, à l’extérieur, l ’em ployé qui porte ce titre, nous est
présentée com m e la gardienne des clés des différents coffres de la m aison en
m êm e tem p s que de la réserve des v êtem ents 26. L ’activité principale de la
com m u n au té, à lire Césaire, est le travail de la laine : il faut, en effet, v êtir to u t
le m onde sans acheter à l’ex térieu r 27. Les sœ urs sont ainsi réunies dans
l’atelier de tissage, le textrin u m , sem blable à celui qui regroupe les fem m es
dans bien des m aisons ou des dom aines, « sous la direction de l’épouse du
m aître » 28. S im plem ent, au m onastère, u ne ancienne fait à ses sœ urs au
travail la lecture d ’u n passage de l’É critu re que chacune ensuite m éditera
silencieusem ent 29.
Toutes ces activités s’accom plissent à l’in térieu r du m onastère. Or, to u t
autour, com m e chez les frères, s’éten d en t les dépendances, terres et b âti­
m ents d ’exploitation, où travaille le p ersonnel de la fa m ilia . Q uoique les
indications précises soient assez rares p o u r la période qui nous intéresse
ici 30, nous savons cep en d an t que les donations fu ren t souvent généreuses.
A insi la reine B athilde, fondant l’abbaye de Chelles, l’avait-elle enrichie, nous
d it l’u n de ses biographes, « de nom breuses et opulentes villas [villis a fflu en -
tissim is et quam p lu rib u s... am plificavit] q u ’elle m it sous la pleine autorité
des m oniales ». Mais, p o u r ne pas fatiguer ses lecteurs (propter ta ed iu m
q uorum dam le g e n tiu m ), n o tre c h ro n iq u eu r s’est ab stenu de toute én u m éra­
tio n des dom aines 31. De m êm e, dam e Iduberge, veuve de P é p in de Landen,
m aire du palais d ’A ustrasie, avait-elle doté son m onastère de Nivelles, dans
le B rabant, de l’ensem ble de ses biens, soit plusieurs m illiers d ’hectares
qui co n stitu aien t son p atrim oine p ersonnel 32. C ’est donc à u n proviseur
(provisor) — u n chargé d ’affaires com m e il en existe dans la vie m unicipale ou
p o u r la gestion des biens d ’Église 33 —que la com m unauté confie l’ad m inis­

26. C ésaire, 28, 4 ; 32, 4.


27. Ibid., 16, 1 ; 27, 2-4 ; 28, 1.
28. « Textrinum », Dictionnaire des antiquités, vol. 9, p. 164-175 (p. 174-175) ; P R iché , La
vie quotidienne dans l ’Empire carolingien, Paris, 1973, p. 195-196 ; F. P iponnier , « L’univers
féminin : espaces et objets », dans Histoire des femmes en Occident, G. D uby et M. Perrot dirs . ,
Paris, 2002, ch. 10, p. 425-440 ; J.-P D evroey , op. cit. n. 14, p. 133-134.
29. C ésaire, 20, 2-3.
30. Par ex., le tableau chronologique de l’acquisition des possessions des deux abbayes de
femmes du diocèse de Reims, Avenay et Saint-Pierre des Dames, ne débute qu’au milieu du
XIe siècle (malgré l’existence connue de deux documents plus anciens) : F. P oirier -C outansais,
Les Abbayes bénédictines du diocèse de Reims, sous la dir. de J.-F. Lemarignier , Paris, 1974
(Gallia Monastica, seul volume paru de la collection), p. 451-479, 481-517. Cependant,
A.-M. Helvétius a pu reconstituer et évaluer les possessions terriennes de certaines abbayes du
Hainaut : I d ., Abbayes, évêques et laïques, op. cit. n. 2. Pour un survol plus large sur « les biens,
le temporel », dont les évaluations sont, en général, postérieures à l’époque étudiée ici : M. Pa ­
risse, Les nonnes au Moyen Age, Le Puy, 1983, p. 89 sq.
31. Cité par dom M.-J. C outurier , Sainte Bathilde, Paris, 1909, ch. 14, p. 253.
32. A . D ierkens, « Saint Amand et la fondation de l’abbaye de Nivelles », Revue du Nord,
t. 68, 1986, p. 325-334.
33. D u C ange, Glossarium (s.v.provisor), t. 5, Paris, 1734, col. 939-940 ; Glossarium Novum
ad scriptores medii aevi... Supplementum, établi par dom P C arpentier , t. 3, Paris, 1766,
col. 428.
les moines À l ’époque mérovingienne 13

tra tio n de ses dom aines ; ce personnage sera l’interm édiaire entre elle et le
m onde extérieur 34.
D ans leur souci d ’autosuffisance, éprouvé par les grands propriétaires
laïques com m e p ar les com m unautés m onastiques 35, et dans l’organisation
du travail, v illa et m onastère offrent donc des points de ressem blance. C ’est
cep en d an t d ’u n au tre cœ u r que m oines et m oniales accueillent l’ordre vivant
de leurs com m unautés respectives. Les m oines se réunissent au to u r de l’abbé,
voyant en lui celui qui « tie n t au m onastère la place du C hrist » et exprim e au
m ieux sa fonction p ar « une charité égale p o u r tous » (2, 2, 22), au to u r d ’un
su p érieu r qui ne p ren d de décision q u ’après avoir consulté les anciens ou
m êm e la com m u n au té entière (3, 1, 12). Q uant à l’abbesse, que les règles
n o m m en t souvent « la m ère » 36, si elle conserve auprès des m oniales le rôle
essentiel reconnu p ar B enoît à l’abbé, elle est invitée à p ren d re conseil des
sœ u rs 37 et à exercer une responsabilité partagée avec les anciennes dans la
gestion m atérielle et dans l’accom pagnem ent sp irituel 38.
C ’est aussi u n lien différent que les règles voudraient établir entre frères et
en tre sœ urs. U ne innovation en est le signe. A lors que l’A n tiq u ité païenne
réservait aux esclaves les tâches m anuelles, considérées com m e m éprisables,
et que, dans l’O ccident chrétien, l’hom m e libre échappait, lui aussi, aux
travaux « serviles », en com m u n au té, les m oines, se disant tous frères
— com m e les m oniales se disant to u tes sœ urs —, ne veulent plus connaître les
différences qui les distin g u aien t dans le m onde : tous vont s’efforcer de vivre
« du travail de leurs m ains ». Selon leurs forces et com pte ten u de la fonction
exercée, et parfois aussi des hab itu d es venant de leur m ilieu d ’origine, ils sont
astrein ts au travail m anuel. La règle prévoit que, « si les conditions de lieux ou
la p auvreté [l’] exigent », ils p articip en t aux travaux agricoles, com m e le font
h ab itu ellem en t les travailleurs de la f a m i l i a (48, 7). C’est bien ce que les
textes nous m o n tre n t : sans rem o n ter à des exem ples plus anciens, voyons
seulem ent les com pagnons de C olom ban lab o u ran t la terre à Fontaines et à
L uxeuil, ou les disciples de P h ilib e rt à Jum ièges com m e ceux de W andrille à
Fontenelle travaillant dans les cham ps ou à la vigne. D ’autres règles de
l’époque ont de sem blables exigences 39.

II. L es b â tim e n ts d u m o n a stè r e

La quasi-disparition des b âtim en ts m onastiques an térieu rs à la période


carolingienne enveloppe d ’in certitu d e l’h ab itat des origines. B eaucoup de
m onastères seront d étru its à p lusieurs reprises. Les invasions, accom pagnées

34. C ésaire, 36, 2-3, 5. D onat, 55.


35. J.-P. D evroey , Économie rurale et société, op. cit. n. 14, p. 196.
36. C ésaire, 18,1 ; 21,1 ; 24, 2, etc. W albert, 1,16 ; 14, 4. D onat, 1,1 ; 4 , 1, 7 ; 5 , 1, 3, etc.
37. D onat, 2.
38. W albert , 1 et passim. D onat, 4, 7 ; 20, 15 ; 62, 1-7.
39. E. Lesne, Histoire de la propriété ecclésiastique en France, t. 1. Époques romaine et
mérovingienne, Lille-Paris, 1910, p. 101-111. La règle de Tarnant, I, 15, envisage le cas du
postulant qui amène avec lui son serviteur : « Alors, celui qui, jusque-là, lui était soumis comme
un serviteur, il doit désormais le considérer comme un frère dans le service du Seigneur »
(V. D esprez et A. de V ogüé, Règles monastiques dOccident, op. cit. n. 2, p. 257-286).
14 O. DE SOLAGES

de pillages et d ’incendies, sont l’u n e des causes du phénom ène, m ais pas la
seule. Au m om en t de la renaissance carolingienne, et déjà au V III e siècle, rois
et princes fondent, restau ren t ou tra n sfo rm en t de très no m b reu x m onastè­
res ; aux X I e et X II e siècles, de nouveau, une grande vague de reconstruction
de m onastères et d ’églises, à laquelle nous devons nos abbatiales rom anes, a
p o u r co n trep artie la d estru ctio n d ’édifices plus vénérables 40. La longue
histoire de Saint-W andrille, p arm i d ’autres, présente la série des différentes
catastrophes qui ont pu causer ces d isparitions 41.
Illu stre en tre toutes, l’abbaye de Saint-B enoît-sur-Loire offre u n exem ple
de l’ignorance où p eu t nous laisser la d isp arition des réalisations m onasti­
ques d ’antan. Les reliques du fon d ateu r du M ont-Cassin n ’arriveront aux
bords de Loire q u ’au m ilieu du V III e siècle ; elles en assu rero n t la durable
célébrité. E n ses débuts, vers 650, le m onastère, encore m odeste, est fondé
p ar l’abbé de Saint-A ignan d ’O rléans su r une b u tte du bord de Loire, dans
l’im p o rta n t dom aine de F leury q u ’il vient d ’acq u érir du fisc. Une petite
com m u n au té, installée depuis peu n on loin de là, se jo in t à celle de Fleury.
L ’em placem ent choisi incline à pen ser que les prem iers bâtim ents s’élèvent
là où se trou v aien t ceux de la v illa royale 42. B ien que soient approchées
d ’assez près les circonstances de la fondation, cet exem ple m anifeste la
difficulté du cherch eu r à cern er la réalité. U ne difficulté fréquem m ent
rencontrée, parfois infranchissable. C ’est le cas de m onastères célèbres :
Saint-Jean d ’A rles fondé p ar Césaire, Sainte-Croix de P oitiers où vécut
R adegonde, Ligugé, L andévennec, S aint-G erm ain d ’A uxerre... dont l’h is­
toire archéologique tro p com plexe, tro p fragm entée, ne p erm et pas de déter­
m in er avec certitu d e le caractère des p rem ières installations.
U n exem ple plus large nous est fourni par une thèse p o rta n t sur les
m onastères anciens du M idi toulousain, a u to u r desquels s’est développée

40. É. Lesne, op. cit. n. 17, p. 33 sq . ; H. Atsma, « Les monastères urbains du Nord de la
Gaule », Revue d ’histoire de l’Eglise de France, t. 62, no 168,1976, p. 163-167, estime à environ
550 le nombre des fondations monastiques en Gaule jusqu’à la fin du VIIe siècle, et à plus de 800
jusqu’en 751 (p. 165, n. 6). En 1965, une exposition consacrée à Charlemagne par le Conseil de
l’Europe, à Aix-la-Chapelle, a manifesté l’effort architectural accompli sous son règne et ceux de
Louis le Pieux et de Lothaire Ier sur l’ensemble du territoire carolingien. De 768 à 855 ont été éle­
vés 232 monastères, ainsi que 16 cathédrales et 65 palais. Ces constructions, cependant, n ’ont pas
toutes fait disparaître des bâtiments plus anciens. Cf. C. H eitz , La France pré-romane. Archéolo­
gie et architecture religieuses du haut Moyen Age (IV e siècle - an M il), Paris, 1987, p. 137.
41. En 756, la principale église de Saint-Wandrille est détruite par un incendie ; vers 850,
alors qu’elle a été relevée et agrandie vingt ans auparavant, elle est de nouveau détruite par les
Normands ; une nouvelle église est consacrée en 1038, et l’abbaye remplace son nom de
Fontenelle par celui de Saint-Wandrille, mais un nouvel incendie détruit l’église et une partie du
monastère en 1250 ; on se remet au travail dès 1255, et la reconstruction de l’église s’achève en
1331. Trois siècles de tranquillité, jusqu’au jour où, en 1631, la tour de la croisée du transept
s’effondre, écrasant une partie de l’église ; le chantier de reconstruction occupe encore la
communauté jusqu’en 1680. En 1792 finalement, les révolutionnaires se chargeront d’entrepren­
dre la démolition. M. Aubert, « Saint-Wandrille », dans Congrès archéologique de France,
89e session, Rouen, 1926, p. 550-572.
42. « Saint-Benoît-sur-Loire. Une abbaye, un village », Renaissance de Fleury, no 204, déc.
2002, p. 25 sq. ; R.-H. Bautier , « Le monastère et les églises de Fleury-sur-Loire sous les
abbatiats d’Abbon, de Gauzlin et d’Arnaud (988-1032) », Mémoires de la Société nationale des
Antiquaires de France, 9e s., t. 4, 1968, p. 71-156, dont les quelques pages consacrées aux
origines du monastère ne permettent pas d’être plus précis.
les moines À l ’époque mérovingienne 15

une agglom ération. B ien que les im plan tatio ns aient été nom breuses dans
cette région au cours du Moyen Age, aucune d ’entre elles n ’offre, po u r la
période m érovingienne, d ’indices p ro b an ts de son installation sur u n site bâti
antérieur, n i de son plan initial 43. E nfin, une étude p o rta n t su r une vingtaine
de m onastères, rép artis u n peu p a rto u t en Gaule, n ’a pas perm is no n plus à
son a u te u r d ’affirm er sû rem en t la relatio n de continuité entre l’établissem ent
de ces m onastères et la v illa an tiq u e su r laquelle (ou auprès de laquelle) ils
ont pris naissance 44.
D es hypothèses raisonnables peuvent parfois s’appuyer sur les vestiges au
sol, g énéralem ent au-dessous du niveau du sol, ou sur les allusions trouvées
dans les textes contem p o rain s de ces constructions. E xceptionnellem ent,
vestiges et textes se co m p lèten t et s’éclairent, étayant une vraisem blance.
D ans l’im possibilité d ’esquisser u n p anoram a plus com plet et plus sûr, c’est
dans une perspective lim itée que nous allons p arco u rir seulem ent certains
sites m onastiques de la Gaule m érovingienne.
N o u s nous intéresserons ainsi à quelques régions au riche patrim oine
archéologique. P a rta n t de la Brie, dans l’E st parisien, n o tre pérégrination
gagnera la N orm andie, avant de s’arrê te r à quelques-unes des abbayes du
N ord et de l’E st de la Gaule. N ous nous en tiendrons à celles qui ont fait
l’objet de fouilles et d ’études récentes. R egroupant ensuite selon quelques
thèm es les observations relevées su r chacun des sites, nous serons en m esure
de pro p o ser des conclusions plus générales.

1. L a v isite de quelques sites m érovingiens

A l’est de Paris, à peu de distance de M eaux (Seine-et-M arne), la Brie a


accueilli p lusieurs abbayes de gran d renom , à l’origine desquelles on trouve
en p articu lier deux puissantes fam illes 45.
D e la fam ille de C hagnéric est issue sainte Fare, la fondatrice d ’Éboriac qui
deviendra F arem outiers. Le m onastère est co nstruit, vers 620, par quelques
m oines de L uxeuil envoyés p ar l’abbé E ustaise, sous la responsabilité de l’un
d ’entre eux, frère de la jeune su périeure, et de W albert, fu tu r abbé de
L uxeuil. E ustaise m o n a steriu m aedifica t, écrit Jonas de Bobbio, le biographe
de C olom ban 46. E n fait, les fouilles ont m o n tré que les bâtisseurs ont utilisé

43. N. P ousthomis-D alle, A l’ombre du Moustier. Morphogénèse des bourgs monastiques


en M idi toulousain, dossier en vue de l’obtention d’une habilitation à diriger des recherches,
université de Toulouse-Le Mirail, t. II, 2002, en cours de publication.
44. J. Percival , « Villas and Monasteries in Late Roman Gaul », Journal o f ecclesiastical
History, t. 48,1997, p. 1-21. Cependant, le monastère de Sorde-l’Abbaye (Landes) semble avoir
été construit sur un soubassement antique (p. 21).
45. Notre guide pour les monastères de la Brie : V. M ajewski, Aux origines du développe­
ment du monachisme briard, mémoire de maîtrise sous la dir. de Y. Sassier, université de
Paris IV-Sorbonne, 2002. Par l’intermédiaire de Chagnéric et Authaire apparaît ici l’aristocratie
franque dont les historiens connaissent le rôle en faveur de l’essor monastique : K. F. W erner ,
« Le rôle de l’aristocratie dans la christianisation du Nord-Est de la Gaule », Revue d ’histoire de
l ’Eglise de France, t. 62, no 168, janv.-juin 1976, p. 45-73.
46. J onas de Bobbio, « Vie de Colomban », II, 7, éd. B. Krusch , Hanovre-Leipzig, 1902
(MGH, SRM, t. 4), p. 61-152 (p. 121 : Eustasius monasterium aedificat fratresque, qui aedifi­
candi curam habeant deputat) ; trad. fr., Vie de saint Colomban et de ses disciples, éd. A. de
16 O. DE SOLAGES

une co n stru ctio n an térieu re : une v illa gallo-rom aine ap p arten an t au père de
Fare. V igoureusem ent apo stro p h é p ar E ustaise (increpavit) p o u r avoir m an ­
qué à son engagem ent de resp ecter la vocation de sa fille, C hagnéric n ’a pu se
p e rm e ttre d ’installer celle-ci dans une ruin e ; il savait que l’abbé de Luxeuil
serait désorm ais fort atte n tif au sort de sa protégée et au développem ent de la
nouvelle fondation. L ’équipe de m oines envoyée su r place a donc vraisem bla­
blem ent trouvé des b âtim en ts en bon état —p o u rquoi C hagnéric, qui en avait
les moyens, ne les aurait-il pas en treten u s ? —et s’est contentée de les am éna­
ger p o u r les ad ap ter à la vie d ’une com m unauté.
U ne au tre grande fam ille de la région est celle d ’A uthaire, à laquelle on doit
la fondation de Rebais —où aucune fouille n ’a été en treprise —, puis, vers 635,
celle de Jouarre. Q u itta n t la cour, A don, l’u n des fils d ’A uthaire, s’y retire
—ce dom aine lui ap p arten ait, est-il précisé 47 — et con stru it u n m onastère
d ’hom m es, com posé d ’u n « cloître » —c’est-à-dire d ’u n ensem ble de b âti­
m ents co n stitu an t u n lieu clos, réservé à la com m unauté —, dans la zone la
plus élevée du te rra in , et de dépendances en contrebas. Q uelques années plus
tard , sa cousine Telchilde vient avec des com pagnes occuper les bâtim ents
d ’en bas, une église située dans l’espace interm édiaire servant aux deux
com m u n au tés qui a lte rn e n t leurs tem p s de prière. L ’église est ouverte à la
p o p u latio n environnante. Les m oniales sont trop dérangées par ces allées et
venues, aussi les deux com m u n au tés échangent-elles leur dom icile : les
m oniales s’in stallen t dans les b âtim en ts c o n stitu an t le cloître, tandis que les
m oines vont occuper les dépendances. Ils assurent les tâches m atérielles
lourdes et le service sp iritu el de leurs sœ u rs en échange des services tra d i­
tio n n ellem en t plus fém inins que celles-ci leur ren dent.
A don co n stru xit m onasterium , écrit Jonas. Com m e à Farem outiers,
l’abbaye s’im p lan te su r u n édifice gallo-rom ain dont certains m urs subsistent
au jo u rd ’h u i au-dessous du niveau du sol. Le logis m onastique p ren d donc
ap p u i su r des bases —et sans doute plus que des bases —antiques 48. C ons­
tru ire à p a rtir d ’une co n stru ctio n ancienne influence inévitablem ent les
grandes lignes arch itectu rales du nouvel édifice.
U ne génératio n passe. E t c’est alors, vers 660, que la reine B athilde, qui
vient de p erd re son m ari Clovis II, installe une com m unauté fém inine dans la
v illa royale de Chelles. Les archéologues qui ont conduit les fouilles recon­
n aissent que l’on ne p eu t situ er avec certitu d e l’em placem ent du « palais »
m érovingien, que la topographie du site h abité à cette époque leur échappe et
que le m onastère de B athilde leur est inconnu. Ils savent cependant que

V ogüé et P Sangiani, Bégrolles-en-Mauges, 1988 (Vie monastique, 19), p. 190 ; J. O ’C arroll,


« Sainte Fare et les origines », dans Sainte Fare et Faremoutiers. Treize siècles de vie monasti­
que, Abbaye de Faremoutiers, 1956, p. 3-35 ; A. de M aillé , Les cryptes de Jouarre, op. cit. n. 4,
p. 25, 31 sq. ; C. Brut et F. Lagarde, « État des recherches archéologiques 1988-1989 », dans
Pharanae. Histoire et archéologie du Moustier de Sainte Fare et de son village, Abbaye de
Faremoutiers, 1989, p. 9-36 (p. 22).
47. « Vie de saint Dadon », Acta Sanctorum [AASS], éd. J. P inio et G. C upero , rééd. J. C ar -
nandet , Paris-Rome, 1863-1867, août IV, p. 810-812.
48. J onas, I, 26, éd. cit. (MGH, SRM, t. 4), p. 99 ; tr. fr. p. 156 ; J. G uérout, « Les origines et
le premier siècle de l’abbaye », dans L ’Abbaye royale Notre-Dame de Jouarre, Y. C haussy,
J. D upaquier et al. éds., 2 vol., Paris, 1961 (Bibliothèque d’histoire et d’archéologie chrétien­
nes), p. 1-55 ; A. de M aillé , op. cit. n. 4, ch. 2, p. 59-91.
les moines À l ’époque mérovingienne 17

l’église à trois nefs sera constru ite u n peu plus tard à l’em placem ent de
l’oratoire élevé au d éb u t du siècle aup rès du palais par la reine Clotilde. Par
conséquent, le d o rto ir du m onastère de B athilde devait, lui aussi, com m e la
coutum e s’en est établie très tô t 49, jo u x ter le vieil oratoire, puis l’église qui le
rem plaça ; il au rait donc vraisem blablem ent été installé à l’em placem ent
occupé p ar u n b âtim en t de la v illa royale.
Le biographe de la prem ière abbesse raconte que la reine donna l'o rd re
d ’établir rap id em en t ce m onastère, ce qui fut fait (ut regali v illa m o n a ste­
rium construeret... construere praecep it... Jam que praeparato d ilig e n te
coenobio... 50). O ù et com m ent aurait-elle pu le faire plus rap id em en t
et à m oindre frais que dans les b âtim en ts de la v illa royale ? S upposition
sans doute, m ais plus raisonnable que celle de la co n stru ctio n dispendieuse
de b âtim en ts nouveaux à côté de b âtim en ts inoccupés. À cette époque,
en effet, la royauté m érovingienne préfère à Chelles d 'au tres résidences.
Si l'o n pense que la reine B athilde a pu se réserver le palais ju sq u 'a u
jo u r où les événem ents la co n train d ro n t à e n trer au m onastère, ce seraient
alors les b âtim en ts annexes —les « com m uns » —que la com m unauté aurait
occupés.
A u m ilieu du V II e siècle, une vingtaine d ’années après la fondation de
Jouarre, com m ence en N o rm an d ie l'h isto ire de deux abbayes : Fontenelle en
649 et Jum ièges en 654, dont l’avenir sera b rillan t et to u rm en té ; nous avons
fait allusion aux dram es et pirateries qui d étru isiren t Fontenelle à plusieurs
reprises.
E n plus des ruines de différentes époques, les historiens de Fontenelle, qui
deviendra Saint-W andrille, disposent des Gesta a b b a tu m F o n tella n en siu m ,
rédigés vers 835 par u n m oine anonym e de la com m unauté. C ependant, au
sujet de l’im p lan tatio n du m onastère su r u n te rra in offert par le m aire du
palais de N eu strie, au sujet des travaux des fondateurs qui tran sfo rm èren t un
lieu « couvert de buissons épineux et de ronces serrées » en u n séjour fertile et
agréable, « agrém enté de jard in s verdoyants », les historiens doivent se
co n ten ter de cette description p o étique des G esta, lieu com m un de la litté ­
ra tu re concern an t to u t site m onastique de l’époque. De son côté, le biogra­
phe du fon d ateu r se contente de raco n ter que W andrille « fonda u n monas- 4950

49. P. Bonnerue, « Éléments de topographie historique dans les Règles monastiques occiden­
tales », Studia monastica, t. 37, 1995, p. 57-77 (d.p.).
50. « Vie de Bertille, abbesse de Chelles », éd. B. K rusch et W Levison, Hanovre-Leipzig,
1913 (MGH, SRM, t. 6), p. 101-109 ; M.-J. C outurier , Sainte Bathilde, op. cit., ch. 14, p. 242­
261 ; Chelles. Fouilles sur le site de l’ancienne abbaye royale 1991-1992, D. C oxall dir.,
C. C haramond, E. Sethian , Chelles, 1994, p. 81-82 ; C. C haramond, L ’Abbaye de Chelles,
conférence « Les samedis de l'histoire 1996-1997 », Direction des Archives et du Patrimoine de
Seine-et-Marne ; A. D esthuilliers, Chelles. Notre ville, notre histoire, Chelles, 2001-2002
(Publication de la Société archéologique et historique de Chelles). Aucune hypothèse ne peut
être formulée au sujet des dispositions de la villa de Chelles, en l’absence de toute donnée sûre
concernant la topographie des palais mérovingiens de la région parisienne et du Nord de la
France : J. Barbier , « France et Belgique : palais laïques. Le Haut Moyen Age (ve-ixe siècles) »,
dans Palais médiévaux, France-Belgique. 25 ans d ’archéologie, A. R enoux dir., Le Mans,
1994, p. 24-86 ; I d . , « Palais royaux et possessions fiscales en Ile-de-France », dans L ’Ile-de-
France de Clovis à Hugues Capet, du Ve siècle au X e siècle [exposition], [Cergy-Pontoise],
1993, p. 41-46.
18 O. DE SOLAGES

tère [fundavit] et le form a des pierres précieuses des âm es de n o m breux


saints » 51.
E n fait, nous ignorons p ra tiq u e m e n t to u t des constructions et du plan de
F ontenelle à l’époque de W andrille et de ses prem iers successeurs, les trois
églises exceptées. Ce que nous connaissons, ce sont les travaux de l’abbé
A nségise (823-833), constru isan t, su r les q uatre côtés d ’u n cloître de grandes
dim ensions, les vastes b âtim en ts conventuels dont le ch ro n iq u eu r lui fait
gloire. A u tan t que p ar son im p lan tatio n prem ière, Fontenelle nous intéresse
p ar ce q u ’il annonce : dans son cadre arch itectu ral tel q u ’il se con stru it à la fin
du V III e et au d éb u t du IX e siècle, com m e dans celui de Jum ièges, u n spécia­
liste de ren o m a reconnu l’esquisse du plan de Saint-Gall que nous évoque­
rons plus loin : « Le m onastère de Saint-W andrille présente le schém a très
ratio n n el d ’une abbaye b énédictine telle q u ’elle ap p araîtra, encore plus
raffinée, su r le P la n idéal de Saint-G all » 52.
Avant de q u itte r Saint-W andrille, signalons le m onastère de Fleury-en-
Vexin qui lui fut rattach é vers 705 p ar P é p in II, m aire du palais. F leury était
à l’origine u n h ô p ital ou u n hospice p o u r les pauvres (xenodochium ), créé par
u n hom m e noble du pays. R em is à P é p in à condition que celui-ci le tran sfo r­
m ât en m onastère, ce b âtim en t m odeste, conçu po u r accueillir dix pauvres,
fut am énagé p o u r recevoir une co m m unauté et très vite agrandi puisque,
« p etit m onastère » au d éb u t (de hoc m onasteriolo), il fut bien tô t peuplé par
« une grande foule de m oines » (plurim am turbam m onachorum a d u n a vit).
C ’est donc ici u n asile p o u r les pauvres qui devient l’hab itatio n des moines,
com m e l'in d iq u e l'acte officiel passé en 705 ou 707 53.
Toute voisine de Saint-W andrille, l’abbaye de Jum ièges est fondée com m e
elle au m ilieu du V II e siècle. P ar la grâce de Clovis II et de la reine B athilde qui
in terv ien t ici encore, P h ilib e rt, le fondateur, s’installe dans u n castrum
rom ain en ruines. O n défriche, on laboure, on constru it... U n vaste ensem ble
de b âtim en ts s'élève, en cad ran t u n espace clos. L'église constitue l'u n des
côtés de cette cour in térieu re ; u n im m ense d o rto ir de 96 m ètres de long, le
cellier, le réfectoire form en t les autres côtés du quadrilatère. Des arcs de
p ierre co u ren t le long des b âtim en ts q u 'en v iro n n en t des jets d'eau ou des
cascades. Le biographe anonym e de P h ilib e rt est évidem m ent plus ta rd if que
le saint abbé auquel il a ttrib u e ces réalisations m agnifiques : l’édifice q u ’il a
sous les yeux est-il to u t en tier de P h ilib e rt ? P ro b ab lem en t pas, m ais ce
biographe, après avoir été assigné p ar certains critiques au m ilieu du V III e siè­
cle et m êm e au IX e, a été ram ené au d éb u t du V III e siècle p ar le plus récent
expert qui se soit exprim é 54. Ces grandes choses rem o n teraien t donc aux

51. Gesta abbatum Fontellanensium, éd. Fr. P P radié , Paris, 1999, I, 5 (p. 13, 15 et 198,
n. 7), XIII, 5 (p. 167, 169) ; « Vie de saint Wandrille », éd. B. K rusch, Hanovre-Leipzig, 1910
(MGH, SRM, t. 5), p. 1-24.
52. C. H eitz , « Architecture et monuments de Neustrie », dans La Neustrie, op. cit. n. 2, t. 2,
p. 187-208.
53. Fleury en Vexin (Eure). Chronique des abbés de Fontenelle, II, I, 2 ; F L ot , Études
critiques sur l ’Abbaye de Saint-Wandrille, Paris, 1913, p. 11, § 30.
54. « Vie de Philibert », éd. W. Levison, Hanovre-Leipzig, 1910 (MGH, SRM, t. 5), p. 564-606
(p. 589-590) ; C. H eitz , La France pré-romane, op. cit. n. 40, p. 163-164 ; dom P C ousin, « La
vie monastique à Jumièges, des origines à la dévastation par les Normands (654-851) », dans
les moines À l ’époque mérovingienne 19

prem ières générations de m oines, en rap p o rt avec la croissance rapide de la


com m unauté.
Les Vikings, deux siècles plus tard , feront to u t disparaître. Mais le dispo­
sitif de Jum ièges, com m e celui de Saint-W andrille, aura eu le tem ps, semble-
t-il, d ’in sp irer le plan de Saint-G all qui s’im posera plus tard au m onde
b énédictin.
G agnons le N ord de la G aule 55. Fondée com m e Chelles et à la m êm e
époque, vers 660, p ar la reine B athilde, l’abbaye de Corbie s’installe dans un
dom aine royal que vient de lib érer le décès d u m aire du palais de N eustrie.
Selon la charte de fondation, le jeune roi C lotaire III et la reine sa m ère,
régente du royaum e, « o rd o n n en t de co n stru ire [...] u n m onastère d ’hom m es
dans le dom aine de Corbie » (m onasterio virorum ... aedificare praecepim us).
S ’il faut réaliser certaines tran sfo rm atio n s en raison de la destination n o u ­
velle de la v illa et quelques constructions, dont celles de trois églises, l’éru d it
dom M.-J. C o u tu rier n ’a sans doute pas eu to rt de m o n trer la com m unauté
organisant sa vie dans la m aison de m aître, ad a p tan t l'a triu m et sa galerie, les
ap p artem en ts qui s'o u v re n t su r l'a triu m et les dépendances, aux activités
p rescrites p ar la coutum e m onastique. E n l'absence de fouilles, on ne peut
être affirm atif, m ais ce que nous avons rem arqué à propos de Chelles paraît
valable p o u r Corbie 56. Le m onastère, ainsi installé dans la v illa gallo-
rom aine, se développera ensuite considérablem ent, m ais « sans perdre ses
lignes essentielles », estim e l’u n de ses historiens 57.
A n térieu re de quelques dizaines d ’années, la fondation de H am age, près
de D ouai (N ord), est due à l’épouse d ’u n puissant seigneur franc de la
région. D evenue veuve, G ertru d e, vers 630, con stru it ce m onastère (... in
H a m a tico m onasterio a se aedificato) « où elle accum ule les bonnes
œ uvres d ’une longue vie ». Les fouilles ont perm is de reco n stitu er l’habitat
ancien de ce m onastère au q u el sa m odestie a évité les transform ations et
reco n stru ctio n s destructrices. Les prem ières m oniales n 'o n t connu que de
petites h u tte s séparées les unes des autres ; u n demi-siècle plus tard , u n grand
b âtim en t collectif ré u n it les cellules individuelles en to u ran t trois pièces

Congrès scientifique du X IIIe centenaire, Rouen, 1954, t. 2, p. 745-752 ; N. M anoury, « Les


bâtiments conventuels de l’abbaye de Jumièges (viie-xvme siècles) », Archéologie médiévale,
t. 26, 1996, p. 77-107 ; J. Le M aho , « Les constructions de l’abbaye de Jumièges à l’époque
pré-normande (viie-ixe siècle) ; les témoignages des textes et de l’archéologie », Bulletin de la
Commission départementale des Antiquités de la Seine-Maritime, t. 48, 2000, p. 121-141.
55. L’étude des monastères féminins du Nord (provinces ecclésiastiques de Trèves et de
Reims, c’est-à-dire Belgique première et seconde) a été effectuée par M. Gaillard , Les abbayes
fém inines dans le Nord-Est de la Gaule du VIe au X e siècle, thèse de doctorat de 3e cycle, sous
la dir. de P. Riché, université de Paris X-Nanterre, 1987. Voir son article résumant les données de
la thèse : Revue d ’histoire de l’Eglise de France, t. 76, no 196, 1990, p. 5-20.
56. L. Levillain , Examen critique des chartes mérovingiennes et carolingiennes de l’abbaye
de Corbie, Paris, 1902, p. 213 sq. ; dom M.-J. C outurier , Sainte Bathilde, op. cit., p. 201 sq.
(reproduit le texte de la charte de fondation, p. 306). Ce texte a été récemment édité par
Th. K ölzer , Die Urkunden der Merowinger, Hanovre, 2001 (MGH, Diplomata), t. I, no 86,
p. 220-224, qui le considère comme un faux ; cette critique ôte quelque crédibilité à la dotation
initiale de Corbie. C. de M érindol , « La topographie de Corbie d’après les textes », Cahiers
archéologiques, no 41, 1993, p. 63-90.
57. P. H éliot , L ’abbaye de Corbie, ses églises et ses bâtiments, Louvain, 1957 (Bibliothèque
de la RHE, 20), p. 27 sq.
20 O. DE SOLAGES

com m unes 58. C ’est à peu près la m êm e évolution q u ’avait connue, au


Ve siècle, la p etite com m u n au té des « P ères du Ju ra » : aux h u ttes prim itives
avaient succédé les cellules réunies sous u n to it u n ique ; puis to u t avait
disp aru dans u n incendie —et l’on avait décidé la co n stru ctio n d ’un
d o rto ir 59. Le d o rto ir ap p araîtra aussi à H am age, com m e en d ’au tres m onas­
tères, à l’époque carolingienne sous l’influence de la règle bénédictine.
Q u itto n s m ain ten an t la N eu strie p o u r une courte incursion en A ustrasie.
N ous allons com m encer la visite de quelques m onastères fém inins par Metz
(Moselle), qui en fut la capitale.
C’est dans u n b âtim en t du B as-E m pire rom ain con stru it au IV e siècle
q u ’u n duc A lam an du n o m de L euthaire fonde, vers 600, une abbaye de
fem m es : S aint-P ierre aux N onnains. B ien q u ’elle eût déjà été affectée au
culte chrétien, cette « basilique » civile —vaste salle à n ef u n ique de 34 m sur
18,50 m —n ’a guère été m odifiée avant que la com m unauté s’y installe. Des
m odifications sont alors apportées, m ais suffisam m ent discrètes p o u r que
l’archéologue chargé des fouilles ait pu ap précier « la rem arquable p erm a­
nence dans l’organisation de l’espace in térieu r ». Q uant aux bâtim ents
m onastiques, des élém ents précis ont co n duit le m êm e expert à ad m ettre
q u ’ils ont été fondés « dans des m u rs antiques, dont la disposition sem ble
avoir servi de base au développem ent du m onastère » 60.
L orsque R om aric, vers 625, fonde une com m unauté fém inine dans les
Vosges, il choisit p o u r l’établir une v illa dont il s’était réservé la propriété.
Q uelques m oines venus de L uxeuil avec lui s’installent à côté. D ’abord sis dans
la vallée, le m onastère, p ar décision de l’abbé A m atus, est transféré peu après
su r la colline, dans l’ancien castrum d ’H ab en d u m (m o n a steriu m p u ella ru m
condunt) d ’où il redescendra, peut-être trois siècles plus tard , dans la vallée 61.
Le « Saint-M ont » est alors devenu le M ont de Rom aric, R em irem ont.
D ans le B rabant, à 25 k m au sud de Bruxelles, l’une des plus illustres
abbayes de la région, Nivelles, est fondée, vers 650, par Iduberge, veuve du
m aire du palais d ’A ustrasie. T andis que la descendance m asculine du couple
se p répare à devenir la dynastie carolingienne, Iduberge transform e en
m onastère les dépendances de la seigneuriale dem eure. D es constructions

58. « Vie de Rictrude », A A SS, Mai III, p. 81-88 ; Gallia christiana, t. III, Paris, 1876,
col. 370 ; E. L ouis, « Wandignies-Hamage (Nord) », Archéologie médiévale, 1992-2002 (c.r.
annuel) ; I d ., « Aux débuts du monachisme en Gaule du Nord : les fouilles de l’abbaye mérovin­
gienne et carolingienne de Hamage (Nord) », dans Clovis. Histoire et mémoire, M. R ouche dir . ,
Paris, 1997, p. 843-868.
59. Vie des Pères du Jura (par un moine anonyme du VIe siècle), éd. F. M artine , Paris, 1968
(Sources chrétiennes, 142), p. 255, 413, 423.
60. F. H éber -Suffrin (dir. du chantier de restauration), « Saint-Pierre-aux-Nonnains »,
Congrès archéologique de France, 1991, p. 495-515 ; « Sainte Waldrade », A A SS, Mai II, p. 51­
52 ; L. G enneson, « Le plus ancien édifice religieux de France ? Saint-Pierre-aux-Nonnains à
Metz », Le Pays lorrain, t. 9, 1958, p. 137-150 ; C. H eitz , La France pré-romane, op. cit. n. 40,
p. 18-22 ; N. Gauthier , L ’évangélisation des pays de la Moselle, Paris, 1980, p. 295-299,
corrige ainsi l’erreur commise par la Vita tardive de sainte Waldrade qui attribuait la fondation
au duc des Francs, Éleuthère.
61. « Vie d’Amatus », « Vie de Romaric », éd. B. K rusch , 1902 (MGH, SRM, t. 4), p. 215-221,
221-223 ; Ch. K raemer, « Le Saint-Mont : première implantation monastique de Lorraine »,
Archéologie médiévale, t. 19, 1989, p. 57-79.
les moines À l ’époque mérovingienne 21

s’ajo u tero n t ensuite au b âtim en t initial p o u r accueillir une com m unauté


rap id em en t nom b reu se (... item sanctorum ecclesias et a lia praecipua a e d i­
fic ia ex fu n d a m e n tis construxit). Les fouilles ont confirm é la tr a d itio n 62.
C ’est aussi à l’em placem ent de la v illa rom aine de Fosses, donnée par cette
m êm e abbesse de Nivelles, que le m oine irlandais Feuillen installe l’année
suivante, en 651, une co m m unauté (In v illa quae... nuncupatur Bebrona,
ord in a te m o n a steriu m religiosorum F oilanus construxit m onachorum ) 63.
À Trêves et dans les environs, nous trouvons encore deux m onastères bien
caractéristiques du poin t de vue qui nous occupe ici. D ans la ville m êm e, le
m onastère fém inin d ’O eren occupe, depuis 650 environ, les bâtim ents très
vastes d ’u n en trep ô t an tiq u e (horreum) où l’a installé la reine P lectrude,
épouse de P é p in II d ’H éristal. Ses m u rs rom ains s’élèvent encore à la h au teu r
d ’u n étage 64. N on loin, su r la rive de la M oselle, c’est dans u n « palais », en
to u t cas une v illa suffisam m ent opulente p o u r m ériter cette appellation
(p a la tio lu m ), q u ’une sœ u r de P le c tru d e fonde à son to u r le m onastère de
Pfalzel, dont le n o m rappelle l’origine 65.
M algré le n o m b re re stre in t de m onastères visités, il sem ble que nous
puissions énoncer avec p ru d en ce quelques propositions générales.

2. Q uelques p ro p o sitio n s générales

— La « co n stru ctio n » du m onastère


Les Vitae — les biographies édifiantes et stéréotypées de saints fondateurs
et de saintes fondatrices rédigées p ar u n disciple proche ou ta rd if —utilisent
co u ram m en t des m ots tels que co n stru xit, aedificavit, ou des expressions
analogues. L ’em ploi de tels term es p araît justifié po u r la fondation de
H am age, ou p o u r celle que Salaberge —d o n t nous n ’avons pas parlé —e n tre ­
p ren d à Laon en co n statan t l’insécurité de la cam pagne : elle trouve à
l’in té rie u r des m u rs u n lieu g ra tissim u m qui sem ble avoir été dépourvu de
to u te co n stru ctio n , et coeperunt fu n d a m e n ta ecclesiarum a tq u e dom orum
jacere 66. U ne recherche plus large au rait évidem m ent rencontré d ’autres
m onastères créés dans des situations analogues. 62345

62. « Vie de Gertrude », éd. B. K rusch, 1896 (MGH, SRM, t. 2), p. 455-457,465 ; J. M ertens,
« Recherches archéologiques dans l’abbaye mérovingienne de Nivelles », dans Miscellanea
archeologica in honorem J. Breuer, Bruxelles, 1962 (Archaeologia Belgica, 61), p. 89-113 ; Le
sous-sol archéologique de la collégiale de Nivelles, Nivelles, Musées communaux, 1979 ;
E. de M oreau, Histoire de l’Eglise en Belgique, t. 1, Bruxelles, 19452, p. 145, 177, 189.
63. « Additamentum Nivialense de Fuilano », éd. B. K rusch, 1902 (MGH, SRM, t. 4),
p. 449-451 ; A. D ierkens, Abbayes et chapitres entre Sambre et Meuse (V IIe-X Ie siècles),
Sigmaringen, 1985, p. 70-90.
64. H. E ichler , Trêves, Trèves, s.d., p. 56 ; Topographie chrétienne des cités de la Gaule, des
origines au milieu du VIIIe siècle, t. I, sous la dir. de N. Gauthier etJ.-Ch. P icard , Paris, 1986,
p. 25, no 4 ; N. Gauthier , L ’évangélisation, op. cit. n. 60, p. 289-295.
65. Ibid., p. 328-335.
66. « Vie de sainte Salaberge », éd. (MGH, SRM, t. 5), p. 59 ; M. Gaillard , « De l’Eigenklos-
ter au monastère royal : l’abbaye Saint-Jean de Laon, du milieu du VIIe au milieu du viii6 siècle à
travers les sources hagiographiques », dans L ’hagiographie du haut Moyen Age en Gaule du
Nord. Manuscrits, textes et centres de production, sous la dir. de M. H einzelmann, Stuttgart,
2001 (Beihefte der Francia, 52), p. 249-262.
22 O. DE SOLAGES

C ependant nous avons constaté que parfois u n bâtim en t existe déjà, dans
u n état que nous ignorons m ais que nous n ’avons pas de raison de croire
délabré et m enaçant ruine. E t p o u rta n t le fondateur, com m e si de rien n ’était,
construxit.
Le te rm e de co n stru ctio n ne paraît donc pas to ujours approprié, historiens
ou archéologues l’ont constaté 67, co nform ém ent à l’enseignem ent des dic­
tion n aires 68. C elui d ’am énagem ent conviendrait m ieux quand Rom aric ins­
talle la com m u n au té fém inine dans une v illa lui ap p arten an t : a d m o n a ste­
riu m p u e lla ru m a ed ifica n d u m p e rg it doit signifier q u ’il acheva, q u ’il poussa
ju s q u ’au b o u t l’am énagem ent du m onastère. A m énagem ent conviendrait
aussi quand le duc L euthaire fonde Saint-Pierre-aux-N onnains dans une
vaste bâtisse rom aine d o n t les m u rs s’élèvent encore au jo u rd ’h u i par endroits
à n e u f m ètres de h a u t ; ou q u an d P le c tru d e offre à la com m unauté d ’O eren
des m u rs rom ains encore assez solides, p lusieurs siècles plus tard , pour
a b rite r l’h ô p ital qui a succédé aux m oniales. À Fleury-en-Vexin, c’est u n
hospice qui devient m onastère. Jouarre s’appuie sur u n bâti plus ancien que
le m onastère lui-m êm e. Les v illa e qui sont à l’origine de Farem outiers,
Chelles, C orbie, Pfalzel ont été tro p im p o rtan tes p o u r n ’avoir pas offert des
élém ents essentiels aux nouvelles constructions. N ous avons vu que m êm e la
co n trad ictio n renco n trée à propos de Nivelles, selon laquelle Id u b erg e nous
est m ontrée s’installant avec la com m u n au té dans sa v illa fam iliale et cons­
tru isa n t ex fu n d a m e n tis les b âtim en ts (ou des bâtim ents), pouvait trouver
une in te rp ré ta tio n cohérente.
Le fo n d ateu r ne co n stru it donc pas to u jo u rs le nouveau m onastère : u tili­
ser des édifices p réexistants est, en effet, p o u r les chrétiens du h au t Moyen
Age, une p ratiq u e courante 69. La com m u n auté m onastique se contente alors
d ’am énager les b âtim en ts existants p o u r les ad ap ter à son m ode de vie ;
éventuellem ent, elle les com plète p ar la co n stru ctio n de locaux supplém en­
taires. D ans to u te dem eure de quelque im portance, une salle à manger,
flanquée d ’une cuisine, p erm et d ’accueillir, outre la m aisonnée souvent
nom b reu se, am is et invités : cherchera-t-on à installer ailleurs le réfectoire
des m oines ou des m oniales ? A u contraire, il faudra probablem ent
créer l’espace du dortoir, à m esure que cette pièce com m une rem place les
cellules 70 et d o n n er à l’oratoire, lo rsq u ’il existe déjà, des dim ensions plus
im p o rtan tes ; il est m êm e co u ran t, à l’époque, de construire u n certain
n o m b re d ’églises ou d ’oratoires dans l’enceinte ou les proches environs d ’un
m onastère. E n revanche, n i le cellier ni le vestiaire, au d éb u t du moins,
n ’exigent u n bâti p articu lier —ju ste une ferm eture efficace po u r écarter les

67. M. Gaillard , thèse cit. ; N. P ousthomis-D alle, A l'ombre du Moustier, op. cit. n. 43.
68. D u C ange, Glossarium novum, t. 1, Paris, 1766, col. 1101, définit le constructor comme
celui qui construendis aut reparandis aedificiis invigilat ; F. Gaffiot , Dictionnaire Latin-
Français, éd. revue, Paris, 2000, traduit construere : 1) entasser par couches, avec ordre, ranger,
garnir ; 2) bâtir, édifier, construire.
69. J. Le M aho , « La réutilisation des édifices antiques. Saint-Martin de Boscherville », Les
dossiers d ’Archéologie, no 144, janv. 1990 (« L’évangélisation de la Normandie »), p. 26-31 ;
J. V aes, « Nova construere sed amplius vetusta servare : la réutilisation chrétienne d’édifices
antiques (en Italie) », dans Actes du X I e Congrès international d ’archéologie chrétienne, t. 1,
p. 299-321, Citta del Vaticano, 1989 (Collection de l’École française de Rome, 123).
70. A. de V ogüé, La Règle de Saint Benoît, Paris, 1971, t. V, p. 665 sq.
les moines À l ’époque mérovingienne 23

v isiteurs im po rtu n s. Q uant à la salle capitulaire, où la com m unauté se réu n it


p o u r écouter l’enseignem ent de l’abbé ou p o u r délibérer, elle n ’ap p araîtra
q u ’au d éb u t du IX e siècle : la prem ière connue est celle de Saint-W andrille, à
l’époque de l’abbé A nségise. Avant, on va s’asseoir où l’on p eu t 71. Ces
espaces de vie co m m u n au taire cités p ar les règles anciennes, à l’exception de
la salle capitulaire, sont n o rm alem en t groupés, sans que l’on puisse en
d éterm in er la disposition ; du d o rto ir seul, nous savons q u ’il est situé à
proxim ité im m édiate de l’oratoire.
D ésorm ais habitée p ar une com m u n au té, la m aison devient p ar le fait
m êm e u n m onastère. Pouvons-nous préciser ce q u ’est cette m aison ?

—La v illa dans les textes m onastiques


Les textes relatifs aux fondations m en tio n n en t souvent le don d ’une v illa
offerte au m oine fondateur. P lu s h au t, nous avons som m airem ent indiqué
que la v illa rustica latine exportée dans l’O ccident rom anisé était à la
fois dom aine et hab itatio n . E n fait, le term e v illa a diverses significations :
u n lexicologue éru d it en a proposé quatorze 72. Il p eu t désigner u n terroir,
éventuellem ent fractionné, accom pagné de droits variés 73, et les b âti­
m en ts peuvent être « ru stiq u es », sim plem ent, sans co m p o rter cet élém ent
urb an isé q u ’est la m aison de m aître. Ce fut probablem ent le cas de bien
des donations faites à des com m unautés déjà établies, po u r en assurer les
ressources.
Mais lo rsq u ’u n gran d p ro p riétaire offre une v illa à une com m unauté pour
lui p e rm e ttre de s’y installer, lo rsq u ’il « dote » d ’u n dom aine sa fille qui désire
m en er la vie religieuse et y fonde u n m onastère dont elle sera natu rellem en t
la prem ière abbesse, il serait su rp re n a n t q u ’il choisisse p o u r cela dans ses
possessions une te rre nue. A insi C hagnéric m et-il l’une de ses v illa e à la
disposition de Fare ; ainsi la reine B athilde à Chelles, et R om aric à H ab en ­
d u m ; ainsi voit-on faire, en B elgique, de puissants personnages établissant la
com m u n au té que dirigera leu r fille 74.
Le m odèle de type latin, qui est bien connu dans le m idi de la Gaule, s’est
largem ent rép an d u dans le n o rd du pays 75. E n particu lier dans la région de
Metz 76 et jusq u e su r le lim es germ anique, où les vétérans de la légion

71. J. Le M aho , « Abbayes et ermitages », op. cit. n. 69, p. 50-55 ; J.-L. Lemaître, « Aux
origines de l’affaire du chapitre et de la salle capitulaire. L’exemple de Fontenelle », dans La
Neustrie, op. cit. n. 2, t. 2, p. 365-369.
72. J. F. N iermeyer, Lexicon minus, cité par E. M agnou -N ortier , « À propos du temporel
de l’abbaye de Lagrasse », dans Sous la Règle de saint Benoît, op. cit. n. 2, p. 235-264.
73. Gesta abbatum Fontellanensium, éd. cit. n. 51, p. 204, note 4.
74. E. de M oreau, op. cit. n. 62, p. 177 sq. ; A.-M. H elvétius, Abbayes, évêques et laïques,
op. cit. n. 2, p. 144 sq., résume dans une note de synthèse les données rassemblées au sujet de
chaque monastère.
75. R. A gache, « Typologie et devenir des villae antiques dans les grandes plaines de la Gaule
septentrionale », dans Villa, curtis, grangia : Landwirtschaft zwischen Loire und Rhein von
der Römerzeit zum Hochmittelalter, W. Janssen und D. L ohrmann Hg. , München-Zürich, 1983
(Beihefte der Francia, 11), p. 17-29. L’auteur note la permanence de bien des villae ou leur
reconstruction après les destructions du IIIe siècle.
76. L’une des plus connues : M. L utz, « Le domaine gallo-romain de Saint-Ulrich (Moselle) »,
Gallia, t. 29, 1971/1, p. 16-44.
24 O. DE SOLAGES

rom aine sont fixés après leur tem p s de service 77, et en R hénanie 78. L ’inva­
sion b arbare du III e siècle a donné l’assaut aux villes gauloises et a d étru it des
v illa e 79, m ais to u t n ’a pas disparu. Ici et là, on reco n stru it. Q uand vient le
tem p s des fondations et des donations, il est peu vraisem blable que de telles
dem eures ne soient pas données parfois aux com m unautés nouvelles,
p u isq u ’il en existe u n peu p a rto u t. Il n ’y au rait alors rien de su rp re n a n t à voir
P h ilib e rt ou W andrille élever des ensem bles arch itectu rau x rappelant la v illa
latine. Ce d ispositif tra d itio n n e l a survécu, au m ilieu de bien d ’autres, et il a
dû p araître adap té aux p ratiq u es de la vie com m unautaire.
Est-ce lui q u ’il faut reconnaître à l’origine du plan du m onastère m édiéval
tel q u ’il a été re p ro d u it p en d an t des siècles et ju s q u ’à nos jours ? Cette
hypothèse a longtem ps été adm ise 80. Elle sem ble être tom bée en défaveur,
écartée au profit d ’une au tre : les palais de l’A n tiq u ité rom aine auraient
d ’abord servi de m odèles au palais élevé p ar C harlem agne à Aix-la-Chapelle,
puis celui-ci au rait inspiré l’arch itectu re m onastique par l’interm édiaire des
g rands abbés de l’époque, souvent h om m es de cour et fam iliers de l’em pe­
re u r avant de recevoir la responsabilité d ’une abbaye ; ces abbés au raien t
diffusé le plan d ’Aix-la-Chapelle en m êm e tem p s que l’idéologie im périale
d ’unification et de norm alisatio n en tous dom aines. C ’est dans ce m ouvem ent
q u ’au rait trouvé place le p lan de Saint-G all, élaboré au cours des années 820
p ar l’abbé de R eichenau p o u r son confrère de Saint-G all 81.
Ce p o in t d ’ailleurs, quel q u ’en soit l’in térêt, est p o u r nous secondaire. Car
la v illa latine n ’est pas le seul type d ’h ab itatio n qui ait pu faire l’objet d ’une
donation. Les fouilles, relativem ent peu nom breuses encore sur le territo ire
de la Gaule, et la photo aérienne ont révélé, nous l’avons signalé plus h au t, des

77. A. G renier , Habitations gauloises et villas latines dans la cité des Médiomatrices,
Paris, 1906 (Bibliothèque de l’École des hautes études. Sc. histor. et philol., 157).
78. H. von Petrikovits, « L’économie rurale à l’époque romaine en Germanie inférieure et
dans la région de Trêves », dans Villa, curtis, grangia, op. cit. n. 75, p. 1-16.
79. L. M usset, Les invasions, Paris, 1965 (Nouvelle Clio, 12), p. 52, 188.
80. La filiation de la villa rustica au monastère médiéval (puis moderne) a été souvent
évoquée. Par ex. par dom L. D avid , L ’abbaye Saint-Wandrille de Fontenelle, Saint-Wandrille,
1948 ; A. G renier , Habitations gauloises, op. cit. n. 77, p. 185 sq. La remarque n ’est pas
nouvelle. Dans ses Instructions sur l’architecture monastique, publiées en 1852 (Collection de
documents inédits sur l’Histoire de France, publiée par les soins du ministre de l’Instruction
Publique), Albert Lenoir explique la disposition donnée aux monastères par l’imitation de la
demeure antique. Avant lui, l’observation avait déjà été faite par l’abbé Claude Fleury, futur
membre de l’Académie française et confesseur de Louis XV, dans Les mœurs des chrétiens,
1re éd. en 1682. Ainsi aurait pris naissance le monastère médiéval qui nous est devenu familier.
Le plan de Cluny en ses débuts, au Xe siècle, en serait une illustration : K. J. Conant, Cluny, les
églises et la maison du chef d ’ordre, Cambridge, 1968 (The mediæval Academy of America,
77), 3e partie : « L’éclosion du monastère », p. 49 sq.
81. W. H orn et E. Born , « New theses about the Plan of St. Gall », dans Die Abtei Reiche­
nau, H. M aurer dir., Sigmaringen, 1974, p. 407-480 ; CD-Rom Rome Antique, Réunion des
Musées nationaux ; J. H ubert, J. P orcher , W. F. V olbach, L ’Empire carolingien, Paris, 1968
(L’Univers des formes) ; M. D urliat, Des barbares à l’an mil, Paris, 1985, p. 547 sq. ; A. Bar ­
bero , « Un palais pour l’empereur », dans Charlemagne, un empereur chrétien pour l’Europe
(hors série Le Monde de la Bible, automne 2004), p. 47-51 : reconstitution du palais d’Aix-la-
Chapelle ; O. G. O exle , « Les moines d’Occident », art. cit. n. 2. L’abbé Anségise, de Fontenelle,
est l’un de ces abbés « carolingiens » ; tenu en grande faveur par Charlemagne et Louis le Pieux,
chargé de diverses missions officielles, il compose une collection de capitulaires qui contribue à
diffuser les volontés impériales.
les moines À l ’époque mérovingienne 25

form es très diverses d ’hab itatio n . Selon to u te vraisem blance, les com m u n au ­
tés ont été am enées à tire r p a rti de situations variées. D epuis les ruines de la
v illa de N éron, où B enoît s’était installé avec le groupe de ses prem iers
disciples, elles en avaient l’habitude.

—Q uand fallait-il co n stru ire ?


Q ue co n stru isen t les m oines des prem ières générations, lorsque la fonda­
tio n est réalisée à u n endroit où n ’est disponible au cun bâtim en t préexistant
et que l’on a besoin, n o n plus d ’abris ru d im en taires p o u r erm ites, m ais d ’un
m onastère p o u r une com m u n au té désireuse de m ener une vie régulière ? Que
construisent-ils, les fondateurs, alors que les au teu rs de règles n ’ont pas jugé
utile de laisser des prescrip tio n s particulières en ce dom aine 82 ? A ucun
m odèle ne s’im pose donc. La rareté des vestiges susceptibles d ’une in te rp ré ­
tatio n sûre ne p erm et pas une réponse satisfaisante.
Posons alors la q uestion d ’une au tre façon : les vestiges découverts, les
textes où des allusions sont faites à ces constructions nous am ènent-ils à
pen ser que les m oines constru isaien t au tre chose ou a u trem en t que leurs
contem porains, que leurs voisins de la m êm e région ?
Les rap p o rts de fouilles n o te n t parfois q u ’il a fallu a tten d re la décou­
verte d ’élém ents m obiliers caractéristiques, m anifestem ent religieux,
p o u r être assuré que l’on était b ien su r u n site m onastique ; jusque-là, les
vestiges d em eu raien t indifférenciés. C ’est le cas à H am age, où l’archéo­
logue responsable des fouilles note que les techniques de co n stru ctio n et les
m atériaux utilisés sont id en tiq u es à ce que l’on connaît de l’h ab itat local ;
c’est le cas à S aint-C ybard d ’A ngoulêm e (C harente), dont les m odestes
b âtim en ts pouvaient rem o n ter au m ilieu du V I e siècle 83. Il en est de m êm e
ailleurs.
C om m ent en serait-il a u tre m e n t ? H orm is les cas où la com m unauté
bénéficie du soutien royal ou seigneurial et des moyens financiers co rrespon­
dants, to u t le travail d épend du savoir-faire des artisans locaux qui font là,
m odestem ent, ce q u ’ils ont to u jo u rs fait, ou de celui des m oines eux-m êm es,
p arm i lesquels les spécialistes de la m açonnerie et de la charpente doivent
être rares. M êm e le père de Ségolène, co n stru isant po u r sa fille, à proxim ité de
sa pro p re dem eure, le m onastère de Troclar, près de Gaillac (Tarn), ne paraît
pas avoir été en m esure d ’innover 84.
D ’au tre p art, la banalité des term es utilisés : « il édifia, ils constru isiren t »,
laisse en ten d re que la co n stru ctio n elle-m êm e n ’offrait rien de bien ori­
ginal. L orsque, au contraire, elle p résente des p articularités notables, le
c h ro n iq u eu r sait s’en faire l’écho avec les accents qui conviennent. A insi
l’anonym e de Jum ièges célèbre-t-il l’am p leu r exceptionnelle des bâtim ents,
le m u r d ’enceinte m u n i de tours, les sources jaillissantes... A insi le

82. P. Bonnerue, « Éléments de topographie historique dans les Règles monastiques occiden­
tales », Studia monastica, t. 37, 1995/1, p. 57-77.
83. Saint-Cybard : de l ’abbaye au CNBDI. Histoire d ’un site, B. Boissavit-C amus dir.,
Angoulême, 1991, p. 46.
84. N. P ousthomis-D alle et al., « Sainte Sigolène, sa vie, ses églises au Troclar (Lagrave,
Tarn) », Archéologie du M idi médiéval, 1997-1998, p. 1-65.
26 O. DE SOLAGES

m oine H ariulf, s’il se contente de n o te r que R iq u ier avait con stru it le


m onastère de C entula, qui devait ensuite p o rter son nom , fait ad m irer au
lecteur les colonnes de m arb re élevées à la fin du V III e siècle p ar l’abbé
A n g ilb ert 85.
E n définitive, com m ent pouvait se p résen ter u n m onastère des prem ières
générations ? Les abbayes que nous venons d ’évoquer, et qui fu rent presque
to u tes illustres, p o u rra ie n t faire n aître une illusion. Bien des m aisons n ’ont
pas bénéficié de parrainages aussi m agnifiques. Les bâtim ents proposés par
u n donateur, ou ceux que les m oines ont eux-m êm es construits, ont p ro b a­
blem ent été assez souvent de facture m odeste, et variée selon les régions.
Mais, de cette m odestie et de cette diversité, une conclusion peu t être tirée.
Q u ’il s’agisse d ’une v illa de type trad itio n n el ou modifiée au gré des lieux et
des ressources, et qui n ’était q u ’une offre p arm i d ’autres, q u ’il s’agisse d ’un
an tiq u e en trep ô t ou d ’u n hospice, ou d ’une dem eure quelconque, les com ­
m u n au tés paraissent b ien avoir adopté les form es d ’h ab itat qui se présen ­
taien t à elles, q u itte à ab attre les cloisons q u ’elles y trouvaient et à en dresser
là où il ne s’en tro u v ait pas —com m e l’ont fait to utes les générations de
m oines 86. E t leurs constru ctio n s p ro p res ont dû se conform er aux usages
locaux : les p rem ières générations des m oniales de H am age, par exem ple, ont
édifié des h ab itatio n s ru d im en taires fort sem blables à celles que nous font
connaître les fouilles m enées dans la région parisienne 87.

I I I . L e m o in e e t so n v ê te m e n t

De ce dom aine m onastique, si sem blable à ta n t d ’au tres exploitations


rurales, de cette dem eure, si sem blable, elle aussi, à ta n t d ’autres, et où se
m ène u n m ode de vie qui e m p ru n te beaucoup à celui de la population
environnante —m ais dont nous soulignerons, en term in an t, les essentielles
différences —observons m ain ten an t ceux ou celles qui les hab iten t. C om m ent
ces m oines apparaissent-ils au v isiteu r ?
N otons d ’abo rd que leurs jou rn ées sont rythm ées, com m e celles de leurs
contem porains, p ar le m ouvem ent du soleil qui im prim e à la durée du jo u r et
de la n u it des variations saisonnières : ainsi, en été, l’heure du jo u r est-elle
longue, m ais brève celle de la n u it, tan d is q u ’en hiver, les proportions
s’inversent. La durée du travail, celle des diverses occupations quotidiennes
et m êm e le tem ps donné à la p rière varient donc en fonction des saisons.

85. H ariulf, Chronique de l’Abbaye de Saint-Riquier, éd. F. L ot , Paris, 1894,1 ,15 et II, 7.
86. P. Bonnerue, « Éléments », art. cit. n. 82, p. 59, note 8.
87. J. Biarne, « L’influence des monastères sur le paysage urbain en Occident (iv e-
VIIe siècles) », dans La naissance de la ville chrétienne. Mélanges en hommage à Nancy
Gauthier, B. Beaujard dir., Tours, 2002, p. 123-134 ; Ministère de la Culture, de la Communi­
cation, des Grands Travaux et du Bicentenaire, Un village au temps de Charlemagne. Moines
et paysans de l’abbaye de Saint-Denis du VIIe siècle à l ’A n M il, Paris, 1988, p. 117 sq.,
150 sq. ; L ’Europe de l’an M il, P. R iche dir., Paris, 2001, p. 117 sq. ; W. H orn et E. Born ,
« New theses about the Plan of St. Gall », art. cit. n. 81, p. 459 (le bâtiment reconstitué de la
fig. 22, présenté comme un « cluster settlement » à Ezinge, aux Pays-Bas, n’aurait pas été un
monastère : R. Aubert, s.v. « Ezinge », Dictionnaire d ’histoire et de géographie ecclésiastiques,
t. 16,1967, col. 293).
les moines À l ’époque mérovingienne 27

B enoît, si soucieux de régularité, s’en accom m ode, et la règle en tient


com pte 88.
C om m e il va de soi d ’utiliser, su r l’exploitation ou dans les ateliers, le
m êm e outillage que les voisins. E t l’on ne s’est guère posé de question au sujet
de ce m atériel de to u te sorte auquel la règle fait allusion (32) et que l’on
trouve dans le m onastère, car il n ’y a aucune raison d ’im aginer en ce dom aine
une originalité quelconque. Pas plus q u ’à propos du couteau, du stylet et des
tablettes rem is à chacun (55, 19). Q uant aux « livres », d ’usage personnel ou
com m u n au taire (38, 1 ; 48, 15), les spécialistes connaissent les techniques
qui assu raien t leu r confection et savent en quoi consistaient les exem plaires
possédés p ar une com m u n au té com m e p ar d ’au tres lettrés de l’époque.
L ’acceptation natu relle de ces co n d itio n n em ents par les m oines d ’alors ne
p araît pas avoir su rp ris les co m m en tateu rs m odernes : cela allait de soi. Mais
ceux-ci se sont interrogés, n o n sans passion, au sujet de l’habit. Benoît
énum ère divers vêtem ents : essentiellem ent, la tu n iq u e, la coule et le scapu­
laire, que nous allons m ain ten an t présenter.

1. L ’ « h a b it m o n a stiq u e » selo n la R è g le

— La tu n iq u e
La tu n iq u e était déjà le v êtem en t des m oines égyptiens. C ’était une sorte de
longue chem ise, descendant au-dessous du genou, sans m anches parfois, ou
cou v ran t le bras ju s q u ’au coude ; elle était portée directem ent su r le corps et
serrée d ’u n e cein tu re 89. Chez les Rom ains, la tu n iq u e est égalem ent le
v êtem en t u n iq u e des petites gens. L ’hom m e du peuple la p o rte com m e une
blouse lâche, serrée à la taille p ar une ceinture. À la fin du I er siècle, Tacite
parle des « citoyens en toge » et du « p etit peuple en tu n iq u e ». Pour les
R om ains de condition, ceux qui p o rte n t la toge, la tu n iq u e devient un
v êtem en t de dessous, une chem ise. La tu n iq u e est égalem ent d ’usage courant
chez les Gaulois 90. U ne m in iatu re du IX e siècle m et en scène l’abbé Raganal-
dus b é nissant les m oines de sa co m m u n au t é ; ceux-ci p o rte n t la tu n iq u e 91.
La tu n iq u e est tellem en t l’h ab it de to u t le m onde, sur les rives de la
M éditerranée gréco-rom aine, q u ’on p eu t la d onner au clochard qui passe et
cela lui va très bien : « Ceux qui recevront des vêtem ents neufs ren d ro n t
to u jo u rs im m éd iatem en t les vieux, qui seront m is au vestiaire p o u r les
pauvres » (55, 9). C ette indication ne vaut pas seulem ent po u r la tu n iq u e,
m ais p o u r les v êtem ents en général.

88. Dom C. Butler , Le monachisme bénédictin, Paris, 1924, ch. XVII, p. 287 sq. ; J. Biarne,
« Le temps du moine d’après les premières Règles monastiques d’Occident (ive-vie siècles) »,
dans Le temps chrétien de la fin de l’Antiquité au Moyen A ge, IIIe-X IIIe siècles. Paris, 9-12
mars 1981, Paris, 1984 (Colloques internationaux du CNRS, 604), p. 99-128.
89. P. Ladeuze, Étude sur le cénobitisme pakhômien pendant le IV e siècle et la première
moitié du Ve, réimpr. Frankfurt am Main, 1961, p. 275.
90. T acite , Dialogue des orateurs, VI, VII. Cf. également C icéron , Sur la loi agraire, II,
34 ; P.-M. D uval, La vie quotidienne en Gaule pendant la p a ix romaine, Paris, 1952, p. 100.
91. Naissance des arts chrétiens. A tlas des monuments paléochrétiens de la France, sous la
dir. de N. D uval, Paris, 1990, p. 140 (l’abbé Raganaldus bénissant les moines).
28 O. DE SOLAGES

—La coule
P arlant des m oines d ’É gypte, Cassien raconte q u ’ « ils p o rte n t constam ­
m en t, de jo u r et de n u it, de petits capuchons rab attu s su r la n u q u e et les
om oplates et qui cou v ren t seulem ent la tête ». Au réfectoire, en particulier, ils
l’enfoncent bien : cela leu r évite de regarder p arto u t, et dans l’assiette du
voisin « p o u r voir ce q u ’il m ange ». Ce vêtem ent, q u ’il nom m e cuculla, est
p ropre aux m oines, précise Cassien ; il est porté « p o u r signifier le genre de
vie des m oines ». Mais ici, en O ccident, ajoute no tre auteur, nous ne porterons
pas cette cuculla : cela ferait rire. D e m êm e que la m élote —u n vêtem ent en
peau de m o u to n ou en poil de chèvre —que to u t le m onde rem arq u erait 92.
La cuculle d o n t parle la règle ne doit pas être celle des m oines égyptiens,
écartée p ar Cassien. C om m ent d ’ailleurs ce p etit capuchon aurait-il pu
s’étirer suffisam m ent p o u r arriver à d o n n er naissance à la coule actuelle, dont
une form e de coupe sim ilaire est connue depuis déjà une dizaine de siècles ?
L ’origine de la coule bénédictine est à chercher ailleurs.
Cam ille Jullian, l’h isto rien de la Gaule, a raconté com m ent, à la suite de la
conquête rom aine, s’est effectué, d ’u n pays à l’autre, u n échange des m odes
vestim entaires. T out en restan t attachés à leurs habitudes, les Gaulois ont, à
l’occasion, utilisé certaines pièces de l’hab illem ent du co n quérant. E n sens
inverse, les R om ains ont parfois adopté la m ode gauloise. A insi advint-il du
cucullus, u n long m an teau à capuchon, protégeant bien du froid et de la pluie.
C ertaines régions —la Saintonge, p ar exem ple —s’étaient spécialisées dans la
fabrication de ce vêtem ent. Les ateliers gaulois ex p o rten t au-delà des
A lpes 93. À Rom e, on porte ce cucullus à la gauloise, et la littératu re en garde
quelque souvenir : « La G aule te revêt d ’une cuculle de Saintonge », écrit
M artial dans une épigram m e, tan d is que Juvénal apostrophe son in terlo cu ­
te u r qui so rt le soir en se dissim ulant « sous une cuculle de Saintonge » 94. U n
bas-relief trouvé dans le S am nium , au centre de l’Italie, m ontre u n voyageur
vêtu de ce m anteau à capuchon descendant ju s q u ’au-dessous du genou 95.
Il y a donc lieu de pen ser que la coule de B enoît de N ursie vient du cucullus
gaulois dont elle a conservé le nom , depuis longtem ps acclim até en pays latin,
et que les gens m etten t p ar tem p s de pluie ou quand il fait froid. On
co m p ren d ainsi p o u rq u o i B enoît recom m ande qu'elle soit épaisse et chaude
en hiver, légère en été. E n 750, dans la France du N ord-E st, u n dessinateur
anonym e a « croqué » u n m oine enveloppé dans sa coule 96. U n chapiteau de
Saint-B enoît-sur-Loire fait apparaître, su r ce m anteau, l’am orce de deux

92. C assien, Institutions, 1, 3 (p. 43) ; 1,10 (p. 51) ; R. D raguet, « Le chapitre de l’Histoire
lausiaque sur les Tabennesiotes », Le Museon, 1944, p. 53-146 (la cuculle : p. 99-103).
93. C. J ullian, Histoire de la Gaule, Paris, 1920, t. V, p. 238 sq. ; P-M. D uval, La vie
quotidienne en Gaule, op. cit. n. 90, p. 101.
94. M artial , Épigrammes, L. 14, 128 ; J uvénal, Satires, 8.
95. S. R einach , s.v. « cucullus », Dictionnaire des antiquités, vol. 2, p. 1577-1579 : en prin­
cipe, à Rome, le cucullus est un capuchon, alors que le manteau muni d’un capuchon est qualifié
de cucullatus ou de cucullio viatorius ; le vocabulaire des tailleurs et des grammairiens de la
bonne époque tient sûrement compte de cette distinction, mais on peut douter que celle-ci soit
encore en honneur dans le langage courant des campagnes pendant les siècles de Y infimae
latinitatis, et que l'homme de la campagne puisse parler couramment de son cucullio viatorius.
96. P-M. D uval, La vie quotidienne en Gaule, op. cit. n. 90, p. 138.
les moines À l ’époque mérovingienne 29

m anches très courtes qui p re n d ro n t plus tard une grande am pleur, com m e la
coule elle-m êm e.
Il n ’est guère possible de p réciser davantage. L ’é ru d it dom K assius Hallin-
ger s’est efforcé de retracer l’histoire de la coule m onastique, avec les varian­
tes que lui ont inventées les régions et les époques 97. U n point sem ble sûr : au
tem p s de B enoît, la coule est u n v êtem ent co u ram m ent utilisé et les m oines se
sont contentés d ’ad o p ter le m odèle en usage dans leur région. La règle ne
prévoyait-elle pas, au sujet des vêtem ents et des chaussures : « Les m oines ne
se m e ttro n t pas en peine de la couleur ou de la grossièreté de toutes ces
choses ; elles seront telles q u ’on les p eu t trouver dans la province où ils
h a b ite n t en les ach etan t au m eilleur p rix » (55,7) ?

—Le scapulaire
E n ce qui concerne le scapulaire dont B enoît parle à l’occasion du travail, les
choses sont u n peu plus com plexes. D eux in te rp rétatio n s ont été proposées.
L ’u n e s’appuie su r les a n a la b o i — des bretelles, nous dit u n orientaliste —
que p o rtaien t les m oines d ’O rient. Cassien les a décrites : « P a rta n t de la
n u q u e et se sép aran t en deux a u to u r du cou, elles co n to u rn en t le creux des
aisselles et les en serren t de p art et d ’au tre p o u r em pêcher le vêtem ent de
flotter et le ram en er au corps. » C ’est bien ainsi que les com prend R. D raguet,
co m m en tan t u n apophtegm e selon lequel, lo rsq u ’il s’apprête à dorm ir, le
m oine enlève sa ceinture et ses a n a la b o i : « ce b au d rier double qui, descen­
dant du cou et en serran t la poitrine, collait la tu n iq u e au corps po u r l’em pê­
cher de gêner les m ouvem ents p e n d a n t le travail » 98.
À cette in te rp ré ta tio n , que certains a d o p ten t 99, une autre p eu t être oppo­
sée, que nous trouvons dans le Glossaire de D u Cange : selon cet auteur, le
scapulaire était le « v êtem en t p articu lier des m oines quand ceux-ci s’ad o n ­
n aien t aux activités et aux travaux, à la place de la coule, étan t donné q u ’il
était plus co u rt et m oins am ple, et ne couvrait que la tête et les épaules ». La
notice cite une lettre de l’abbé T héodem are, adressée au roi Charles —le fu tu r
C harlem agne —au sujet des us du M ont-C assin :
« Le vénérable P ère décida que les m oines m e ttra ie n t le scapulaire p o u r le travail, en
raison de ce qui le fait appeler scapulaire, c’est-à-dire q u ’il couvre s u rto u t la tê te et les
épaules : p resq u e tous les gens de la cam pagne dans ce pays p o rte n t ce v ête m e n t » 100.

97. K. H allinger , Gorze-Kluny , t. 2, Rome, 1951 (Studia Anselmiana, 24), p. 667 sq . Forme
et longueur ont varié. Au Mont-Cassin, un siècle et demi après la disparition du fondateur, on ne
sait plus de quelle forme était la coule qu’il portait : le pillage et la ruine du monastère avaient
interrompu la tradition. Le sens même du terme s’était un peu perdu : selon l’abbé Théodemar,
ce que l’on appelle coculla (ou casulla ) au Mont-Cassin ne correspond pas à la coule des moines
de France ; leur coculla , « nous l’appelons cappa » (CCM , sous la dir. de K. H allinger , t. I,
p. 166). Légiférant pour l’ensemble des monastères de l’empire, Benoît d’Aniane tentera d’y
mettre bon ordre, ainsi que le raconte son biographe, le moine Ardon, d’Aniane, vers 824 :
« Certaines coules tombaient jusqu’aux talons. C’est pourquoi l’homme de Dieu imposa à tous
les moines une façon de faire uniforme : la taille ne dépasserait pas deux coudées ou, si l’on veut,
elle pourrait atteindre les genoux » (Ardon , Vie de Benoît d ’A niane , éd. P Bonnerue et
F. Baumes, Bégrolles-en-Mauges, 2001 [Vie monastique, 39], p. 100).
98. C assien, op. cit ., I, 5 (p. 45) ; R. D raguet, art. cit. n. 92, p. 98, 20*.
99. Vie des Pères du Jura , éd. cit. n. 59, p. 376, note 1.
100. D u Cange, Glossarium , t. 6, Paris, 1736, col. 192. Cité dans CCM , t. I, p. 171.
30 O. DE SOLAGES

D ans sa biographie éru d ite de saint B enoît, le cardinal S chuster ne fait pas
allusion au G lossaire, m ais la source de son inform ation est to ujours la réalité
de la vie des cam pagnes :
« Les m oines rev ê tiro n t la tu n iq u e avec m anches et cein tu re, ainsi q u e le cu cu llu m
des gens de la cam pagne [...]. T outefois, p e n d a n t le travail, ils ne p o u v aien t pas
to u jo u rs rev êtir l’en co m b ra n t m a n teau de dessus. O n le rem p laçait alors p a r l’a lic u la
ou scapulare q u i était u n e so rte de pèlerin e, telle q u ’on la voit p o rté e p a r les
travailleurs de la cam pagne dans les anciennes p e in tu re s ou scu lp tu res » 101.

U ne sorte de pèlerine ? Sans doute parfois, m ais il lui arrivait aussi, com m e
en tém oigne u n bas-relief re p résen tan t des paysans à la cueillette des olives,
d ’être u n sim ple capuchon am élioré 102.
Le scapulaire serait donc soit des bretelles, qui ne sont pas véritablem ent
u n vêtem en t, soit u n v êtem en t co u rt et léger porté par les gens de la
cam pagne rom aine. N ous avons le choix en tre deux in terprétations, accepta­
bles l'u n e et l'a u tre , sans q u 'au cu n e ne s'im pose absolum ent. La seconde
cepen d an t p araît plus probable, car elle s’insère m ieux dans le contexte latin
du m om en t et s’accorde avec l’a p titu d e que nous avons constatée chez B enoît
à ad o p ter ce qui existe là où il s’installe, ce q u ’il trouve sur place.
Ne nous attard o n s pas à élucider quelques points secondaires ou incer­
tains : l’usage de la m élote, p ar exem ple, portée p ar les m oines d ’Égypte,
m ais dont C assien ne voulait pas. C ette peau de m outon ou de chèvre ne fait
pas partie de l'h ab illem en t dans nos contrées, disait-il ; elle su rp re n d ra it les
gens 103. O n co m p ren d cette réserve : il s’agissait de m oines citadins, ceux de
Saint-V ictor de M arseille. La règle de B enoît ne m entionne pas la m élote dans
l’én u m ératio n vestim entaire du chapitre 55. Mais, dans le récit que rédige
saint G régoire du sauvetage p ar frère M aur du jeune frère P lacide en tra in de
se noyer, celui-ci déclare : « Q uand on m ’a tiré de l’eau, je voyais au-dessus de
m oi la m élote de l’abbé. » B enoît p o rta it donc une m élote 104.
Enfin, n otons q u ’aucune tenue particulière n ’est prévue po u r la célébra­
tio n de la p rière com m unautaire.

2. Le vêtem en t des m on ia les

N ous ne disposons pas, au sujet des sœ urs, d ’une én u m ératio n précise,


analogue à celle que donne B enoît des vêtem ents des frères. N otons seule­
m en t, p o u r com m encer, que C ésaire d 'A rles prescrit, au sujet des vieux
habits, la m êm e conduite que B enoît, son contem porain : les sœ urs rem et­
te n t les vieux vêtem ents à leu r abbesse « qui les d istrib u era aux pauvres, aux
d éb u tan tes et aux jeunes » 105. N ous som m es ainsi orientés vers une sim ili­
tu d e étroite en tre le v êtem ent m onastique fém inin et ce que p o rten t les
fem m es de l'ép o q u e. Q uelques aspects m ériten t u n exam en attentif.

101. Dom I. S chuster, Saint Benoît et son temps, Paris, 1950, p. 220.
102. Dictionnaire des antiquités, vol. 2, p. 1579, fig. 2094.
103. C assien, cf. note 92 du présent article.
104. G régoire le G rand, Dialogues, éd. A. de V ogüé et P Antin , Paris, 1979 (Sources
chrétiennes, 260), L. 11, 7, 1 (p. 157).
105. C ésaire, Règle des Vierges, 43, 7.
les moines À l ’époque mérovingienne 31

E t d ’abord le voile. La rem ise du voile est à Rom e, depuis le IV e siècle, un


rite essentiel de la cérém onie de consécration des vierges. L ’im portance de ce
rite est telle que le term e de v e la tio est utilisé co uram m ent com m e synonym e
de consecratio 106.
L ’origine de ce voile est connue. D ans la cérém onie du m ariage, à l’époque
du B as-E m pire, la jeune fem m e p o rtait le fla m m e u m , u n voile couleur de feu
(rouge-orange, disent les com m entateurs) 107. Les jeunes chrétiennes ne
m odifièrent pas cette coutum e des épousailles païennes et se p résentèrent,
elles aussi, la tête couverte du fla m m e u m . P our célébrer l’am o u r voué au
C hrist, l’Eglise ne jugea pas nécessaire d ’inventer, sur ce point, u n rite
nouveau : le vela m en sacrum qui couvre la tête de la jeune religieuse est
identique, écrit A m broise de M ilan, au fla m m e u m de la jeune m ariée.
« L ’an tiq u e voile couleur de feu a donc été adopté par la liturgie rom aine pour
la v e la tio des m oniales » 108.
L ’h ab it différait-il ? Au cours des prem iers siècles, la jeune fille déterm inée
à se consacrer à D ieu dans le célibat par u n engagem ent privé —peut-être par
u n v œ u : se Deo vovere —continue à vivre en famille, « dans le m onde », sa vie
de p rière s’in séran t dans les occupations h abituelles des fem m es de son
entourage. R ien ne distingue ces jeunes fem m es consacrées à D ieu, qui
ne p o rte n t pas d ’h ab it spécial, de toutes celles q u ’elles côtoient : « Elles
avaient to u t au plus l’h ab itu d e —et on le leur conseillait — de revêtir des
hab its plus m odestes et plus sérieux, de choisir de préférence des couleurs
som bres » 109.
Mais peu à peu, aux IV e et V e siècles, se co n stitu en t des com m unautés. D ans
ce cadre nouveau, l’engagem ent de la jeu n e fille est public ; il a lieu au cours
d ’une célébration que l’évêque préside. Q uant à ses rites essentiels, le céré­
m onial sem ble être, à cette époque, à peu près id entique u n peu p a rto u t en
O ccident. L ’entrée dans cet état de vie q u ’est la virginité consacrée à D ieu est
donc m arquée p ar la velatio. Il est q uestion parfois d ’habit religieux, sans 106789

106. Sur tout ce passage : cf. R. M etz , La consécration des vierges dans l ’Eglise romaine.
Étude d ’histoire de la liturgie, Paris, 1954, ch. II, III, IV ; Id . , La consécrationdes vierges. Hier,
aujourd’hui, demain, Paris, 2001, où l’auteur a « tenu à éviter [...] le caractère peu attrayant du
travail d’érudition auquel nous avons dû nous livrer autrefois » (mais dont la consultation reste
indispensable).
107. H. G raillot , s.v. « velamen », Dictionnaire des antiquités, vol. 9, p. 670-671. Ce voile a
déjà, dans l’Antiquité grecque et romaine, une signification religieuse ; il évoque une consécra­
tion à la divinité. Ch. Lécrivain , s.v. « matrimonium », ibid., vol. 6, p. 1639-1662. La mariée se
couvre la tête d’un flammeum.
108. R. Schilling , « Le voile de consécration dans l’ancien rite romain », dans Mélanges en
l ’honneur de M gr Michel Andri (Hors série de la Revue des sciences religieuses), Strasbourg,
1956, p. 403-414. Jérôme parle d’une religieuse qui Christi flammeo consecrata est dans la
basilique de l’apôtre Pierre : Lettre 147, 6, éd. J. Labourt, t. 8, Paris, 1963 (Collection des
universités de France).
109. R. M etz , La consécration des vierges, éd. 1954, op. cit. n. 106, p. 137 et note 50. Les
situations sont, en fait, plus variées : on trouve, menant la vie habituelle des femmes dans le
monde, des vierges ayant simplement émis un engagement privé, et d’autres qui ont reçu de
l’évêque la consécration et le flammeum ; on trouve également ces deux catégories dans les
communautés, ibid., éd. 2001, p. 50. Le cérémonial de la velatio évoluera en s’inspirant des
modifications apportées à la liturgie du mariage, accentuant la ressemblance entre les noces et le
mariage spirituel de la vierge avec le Christ.
32 O. DE SOLAGES

q u ’aucune indicatio n ne vienne p réciser sa com position ni sa coupe ; la


couleur seule, et la sim plicité, font l’objet de recom m andations répétées : que
cet h ab it ne soit « n i to u t blanc, n i to u t n o ir [...] u n iq u em en t de teinte n eutre
ou de blanc crèm e » ; q u ’il ne p résente « rien qui attire l’œil » 110. La règle de
D o n at exprim e u n sem blable souci de discrétion et de prudence 111.
Q uoique plus discret et plus sobre que le vêtem ent des fem m es vivant dans
le m onde —com m e parfois l’est déjà celui des vierges dem eu ran t dans leur
fam ille —, il faut bien que l’h ab it des sœ u rs lui soit assez sem blable p o u r que
celle qui le p o rte puisse l’em bellir, com m e Césaire en fait le reproche à
certaines, d ’o rn a m en ta p o rta n t à la volupté, p o u r que cette tenue puisse
ap p araître, m oyennant quelques retouches, saecularia et p o m posa 112. Il faut
bien que la coupe en soit assez courante po u r expliquer que des fam illes
soient en m esure d ’offrir à leu r fille —ce qui est d ’ailleurs to u t à fait décon­
seillé —u n hab it ap proprié à sa vie nouvelle 113. Cet « habit religieux », dont il
est fait m en tio n à diverses reprises, vraisem blablem ent assez uniform e dans
une com m unauté donnée p uisque to u t est tissé sur place 114, la « postulante »
p eu t le revêtir u n an après son entrée au m onastère 115. Il ne serait pas
su rp re n a n t que, p o u r certaines, rem placer leur vêtem ent personnel par cette
ten u e sim ple et bon m arché (v ilis) ait constitué une austère nouveauté
—alors que, p o u r telle au tre, il s’agissait bien d ’u n choix, « d ’une volonté
d ’abaissem ent social » 116.

3. D eu x questions

Si les hab its du m oine sont bien tels que nous les avons décrits, deux
questions se posent : que signifiait alors la prise d ’habit, et à quoi pouvait-on
reconnaître u n m oine ?
À la prem ière question, u n m oine de M aredsous, dans une note de 1921, a
donné déjà u n élém ent de réponse. E stim an t que l’h ab it séculier et l’habit
m onastique étaient identiques, il exposa que, po u r des jeunes issus de
fam illes aisées, q u itte r sa tu n iq u e personnelle, de bonne coupe et ornée de
bandes de tissu p o u rp re, et revêtir la tu n iq u e du m onastère rep résentait u n
réel changem ent. M ême p o u r les novices de condition m odeste, le dépouille­
m en t était réel : « Ils ne p o rtaien t plus des habits librem ent choisis, achetés
de leurs p ropres deniers, dont ils disposaient à leur gré ; m aintenant, sem ­
blables à des pauvres, ils recevaient des hab its q u ’u n au tre avait choisis, q u ’u n
au tre avait peut-être p ortés » 117. Ce sen tim ent pouvait être éprouvé, nous
l'avons suggéré, p ar les jeunes m oniales.

110. C ésaire, 44, 1 ; 55 ; 22, 5.


111. D onat, 50, 8 ; 63, 1.
112. C ésaire, « Lettre aux moniales. Vereor », 7, 6-9 ; 3, 7, dans Œuvres monastiques, t. I,
p. 294-337.
113. I d . , Règle, 43, 1-5.
114. I d . , 28, 1 ; 44, 2.
115. I d . , 14, 1-2.
116. J érôme, Lettres, 24, 3.
117. Dom D e Bruyne, « Note sur le costume bénédictin primitif », Revue bénédictine, 1921,
p. 55-61.
les moines À l ’époque mérovingienne 33

O n sait l’im portance de la désap p ro p riatio n dans l’enseignem ent de B enoît


(33, 54). C’est dans cette perspective que sem ble se situ er la renonciation au
v êtem en t p ersonnel p o rté p ar le candidat à la vie m onastique, bien plus que
dans celle d ’une h y p o th étiq u e d istin ctio n vestim entaire 118. Les perspectives
proposées p ar Césaire sont, elles aussi, très claires 119.
D ans ces conditions, pouvait-on reconnaître u n m oine, et à quoi pouvait-
on le reconnaître ?
La questio n a été discutée à diverses reprises, avec d ’au tan t plus d ’intérêt
que le sta tu t du m oine d ’au jo u rd ’h u i se tro u v ait parfois lié au débat. D ans la
note de 1921 que nous venons de citer, dom De B ruyne écartait l’existence de
to u t h ab it spécial et m êm e de to u t signe d istin ctif chez les prem iers m oines
bénédictins —en accord, q u ’il le sût ou non, avec les résultats de la recherche
éru d ite de son tem p s 120. U n dem i-siècle plus tard , à la suite d ’auteurs
ém inents, O livier du Roy, alors abbé de M aredsous, soutenait avec verve une
position analogue 121. L ’h ab it est dit « m onastique » parce q u ’il est reçu de la
com m u n au té et porté p ar u n hom m e qui a fait profession de vie m onastique.
E n face, A d alb ert de Vogüé, ém in en t connaisseur du passé m onastique et
co m m en tateu r de la règle, te n ta it de sauver quelque chose de l’opinion
trad itio n n elle, to u t en reconnaissant « que les vêtem ents religieux ne diffé­
raien t pas beaucoup, dans l’ensem ble, des vêtem ents séculiers » 122. Au
m ilieu de ce débat, u n m oine de Ligugé n o tait avec justesse que la différen­
ciation en tre l’h ab it m onastique et le v êtem en t courant a été due au fait « de
l’évolution du costum e civil d ’une p art, et de la stylisation progressive de
l’h ab it d ’au tre p a rt » 123.

118. Sur la désappropriation : A. de V ogüé, La Règle de Saint Benoît, commentaire...,


t. VI, p. 859 sq. ; I d., « La pauvreté dans le monachisme occidental du ive au viiie siècle »,
Collectanea cisterciensia, t. 46, 1984, p. 177-185.
119. C ésaire, 4, 1-6.
120. Quelques années avant l’article de dom De Bruyne, l’archéologue Camille Enlart, éloi­
gné de tout débat interne au monde monastique, écrivait sans émotion : « Les habits imposés par
la Règle des divers ordres religieux étaient d’usage commun au temps de la fondation de chacun,
mais ils demeurent les mêmes, tandis que la mode laïque suit son cours. Ils affectent, en outre,
un caractère spécial d’austérité [...]. Les Bénédictins ont simplement adopté un costume rural »
(C. Enlart, M anuel d ’archéologie française depuis les temps mérovingiens jusqu’à la Renais­
sance, t. III. Le costume, Paris, 1916, p. 310).
121. O. du R oy, Moines aujourd’hui. Une expérience de réforme institutionnelle, Paris,
1972, p. 25 sq., 301 sq. Avant lui : dom I. H erwegen (abbé de Maria Laach), Saint Benoît, Paris,
1925, p. 90 sq. (éd. allemande, 1917) ; K. H allinger , Gorze-Kluny, op. cit. n. 97, t. 2, p. 662.
Après lui : J. Stiennon , « Quelques réflexions sur les moines et la création artistique dans
l’Occident du haut Moyen Age (viiie-xie siècle) », Revue bénédictine, t. 103, 1993, p. 153-168.
122. A. de V ogüé, Autour de saint Benoît, Bégrolles-en-Mauges, 1975 (Vie monastique, 4),
p. 139 sq. (cit., p. 151) ; « Aux origines de l’habit monastique (iiie-ixe siècle) », Studia monas­
tica, t. 43, 2001/1, p. 7-20. Une reprise récente de ses vues sur la question : « Formazione ed
evoluzione dell’abito monastico », dans La sostanza d ell’effimero. Gli abiti degli Ordini
religiose in Occidente. Museo nazionale di Castel S a n t’Angelo, 18gennaio - 31 marzo 2000, a
cura di G. R occa , Roma, 2000, p. 63-72.
123. R. G azeau, « Un habit monastique ? », Collectanea cisterciensia, t. 33,1971/2, p. 179­
190. Cependant, la confirmation qu’il cherche dans les Lettres de Grégoire le Grand (p. 185 et
note 11) pour établir la rapidité de cette différenciation ne paraît pas tenir. La première citation
évoquée ne mentionne pas l’habit : dans cette lettre de 591, Grégoire parle de moines dispersés
par les envahisseurs et « qui ne s’appliquent pas à la discipline de leur état (habitus) ». Voir
G régoire le G rand, Registre des Lettres, t. I*, trad. P. M inard, Ligugé, 1991 (Sources
34 O. DE SOLAGES

De fait, nous n ’avons rien trouvé de spécifique dans le vêtem ent du m oine
des prem ières com m unautés. Sans écarter absolum ent la possibilité de diffé­
rences vestim entaires que cep en d an t n i les textes ni les docum ents ne nous
d o n n en t à voir, c’est p ar d ’au tres voies, peut-être, que l’on p eu t saisir com ­
m en t le m oine b én éd ictin d ’alors pouvait être reconnu.
Assez vite, dans les com m unautés, s’im pose une rig u eu r personnelle que
l’âge a n té rie u r avait ignorée ou refusée. Au tem p s de M artin et de P aulin de
Nole, u n ascète devait se co n ten ter d ’une tenue m isérable : u n extérieur
« v o lontairem ent négligé » convenait à son état 124. M artin lui-m êm e, devenu
évêque de Tours, avait conservé le vêtem en t m isérable —veste sordidum , écrit
Sulpice Sévère —avec lequel il s’était p résenté à la requête du peuple cher­
chant u n successeur à l’évêque d éfunt 125. D ésorm ais, une vie com m u n au ­
taire, organisée selon l’exigence d ’ordre que la règle im pose en tous dom ai­
nes, ne s’accom m ode plus d ’une tenue négligée.
U ne au tre influence a pro b ab lem en t joué po u r certains m onastères. À la fin
du IV e siècle, d ’H ippone et de Jéru salem une m êm e indication avait été
donnée, qui concernait les com m unautés fém inines : celles que connaissait
A ugustin tira ie n t leur subsistance du tissage de la laine, « faisant aux frères
leurs vêtem ents et recevant d ’eux, en retour, ce qui était nécessaire à leur
alim en tatio n » 126. Vers la m êm e époque, Jérôm e m o n trait les sœ urs de la
com m u n au té de B ethléem confectionnant des vêtem ents po u r elles-mêmes,
m ais aussi p o u r la com m unauté des m oines q u ’il dirigeait 127. Ce m êm e
service était en usage dans les com m unautés pacôm iennes dont Jérôm e allait
tra d u ire peu après en latin la règle copte 128. Il est peu probable que les
générations suivantes aient abandonné cette fraternelle hab itu d e que leur
avaient transm ise, p ar l’in term éd iaire de textes connus, des personnalités
religieuses d ’une telle au to rité. Là où elles étaient suffisam m ent proches
d ’une co m m unauté m asculine p o u r en fo u rn ir le vestiaire, peut-on im aginer
q u ’elles aient ignoré et toléré l’éventuelle négligence vestim entaire de leurs
frères ?
O r cette proxim ité était fréq u en te à l’époque m érovingienne. Nous
avons vu l’abbé de L uxeuil, E ustaise, envoyer une équipe de m oines pour
faciliter l’in stallation de la co m m unauté de F arem outiers. Le groupe des
frères se stabilise là, et les deux com m unautés vont vivre désorm ais côte à
côte —celle des m oines d em eu ran t peu nom breuse — sous l’au torité de
l’abbesse.

chrétiennes, 370), p. 191. Ailleurs, l’habit « monastique » est à entendre comme nous l’expli­
quons.
124. A. de V ogüé, Histoire littéraire du mouvement monastique dans l ’Antiquité, Paris,
1993-1997, t. II, p. 368 ; t. IV, p. 41, 165. Un siècle après Martin, vers 500, Oyend, abbé de
Condat, est encore un exemple de cette tradition, admirée au moins par son biographe, dans la
Vie des Pères du Jura, éd. cit., p. 375, note 3.
125. A. de V ogüé, Histoire littéraire, op. cit., t. IV, p. 42, 50 ; Sulpice Sévère , Vie de
s. M artin, 9, 3 ; 10, 1-2.
126. Augustin, Les mœurs de l’Eglise catholique, I, 68 (l’ouvrage date de 388).
127. J érôme, Lettres, 108, 20 : « Éloge funèbre de sainte Paule » ; F. C avallera, Saint
Jérôme, sa vie et son œuvre, Louvain, t. I, 1922 (Spicilegium sacrum lovaniense, 1), p. 293.
128. P Ladeuze, Etudes sur le cénobitismepakhômien, op. cit. n. 89, p. 277.
les moines À l ’époque mérovingienne 35

N ous retrouvons en b ien d ’au tres fondations de l’époque, et plus tard


encore au cours du M oyen Age, cette situ atio n de m onastère double 129 : à
Jouarre, où les m oines groupés au to u r d ’A do dans les dépendances form e­
ro n t u n groupe m in oritaire, en lien avec la com m unauté grandissante de
l’abbesse Telchilde ; à Chelles, à R em irem ont, où l’au torité de l’abbesse se
su b stitu e b ien tô t à celle de l’abbé, à Nivelles, à Ham age, m ais aussi à L aon 130,
à M archiennes 131 et dans certains m onastères du H ainaut : Mons, fondé au
m ilieu du V II e siècle p ar W audru 132, et M aubeuge, fondé p ar sa sœ u r Alde-
gonde... 133 A près avoir procédé à la co n stru ctio n ou aux am énagem ents
nécessaires, la co m m unauté m asculine ap p orte une certaine garantie de
sécurité et assure, en plus des travaux m anuels lourds, le service liturgique
aup rès des m oniales. Il y a, bien en ten d u , échange de services entre les deux
com m u n au tés 134.
D e plus, b ien que la règle b énédictine perm ette de s’a tten d re à une
certaine diversité des form es et des couleurs du vêtem ent, il est vraisem blable
que, dans u n e co m m unauté donnée, u n e relative uniform ité se soit progres­
sivem ent établie : « Q uant à la taille », dit la règle, « l’abbé veillera à ce que
les v êtem ents ne soient pas trop courts, m ais à la m esure de ceux qui les
p o rte n t » (55, 8). D ans le t. V I de son H istoire de la propriété ecclésiastique
en France — qui p o rte essentiellem ent su r la période carolingienne —, Ém ile
Lesne décrit une organisation des m onastères plus élaborée que celle des
origines. T out était, sans doute, au V II e siècle, u n peu plus ru d im entaire. Mais
les dons ont afflué très vite, et nous savons que to u t u n dispositif trad itio n n el,
a n té rie u r à la naissance de ces com m unautés, a dû faciliter la m ise en place de
l’organisation du travail.
Les v illa e du dom aine fournissent lin et laine qui sont tissés par les fem m es
de la f a m i l i a ; ces fem m es peuvent assu rer égalem ent la coupe et la
confection des vêtem ents de la com m u n au té, lorsque ce travail n ’est pas
effectué p ar les m oniales voisines. D ’au tre p a rt, le cam érier, qui a en charge
to u t le secteur de l’habillem ent, dispose p o u r cela des revenus de v illa e
ap p a rte n a n t au m onastère et de droits divers qui lui ont été concédés à
cette fin. Il est donc en m esure d ’acheter à des m archands les vêtem ents que
ne peuvent lui p ro cu rer n i u n e proche com m unauté fém inine, ni les ateliers
dont nous avons parlé. Est-il déraisonnable d ’im aginer q u ’il s’est efforcé
d ’o b ten ir de cette p ro d u ctio n dom estique sp o ntaném ent diverse, com m e de
ses fo u rnisseurs extérieurs, une relative hom ogénéité des teintes et des

129. Dom Ph. Schmitz, Histoire de l’Ordre de Saint-Benoît, op. cit. n. 24, p. 45 sq. ;
E. de M oreau , op.cit.,p. 179-180; A. de M aillé, op.cit. ,p. 16 sq. ;M. Parisse, Lesnonnes, op.
cit., p. 140-141.
130. Catholicisme, t. 13, 1993, col. 728, « Laon » (I.C.L.).
131. MGH, SRM, t. 6, p. 91 sq.
132. A.-M. H elvétius, Abbayes, évêques et laïques, op. cit. n. 2, p. 45-59.
133. Ibid., p. 60-75 ; I d ., « Sainte Aldegonde et les origines du monastère de Maubeuge »,
Revue du Nord, t. 74, 1992, p. 221-237 (p. 230).
134. M. Parisse rappelle la réaction, au milieu du xiie siècle, d’un abbé de Rolduc, dans la
région de Liège, après l’éloignement de la communauté féminine qui, d’abord, s’était installée
près de l’abbaye : il fallait accepter la proximité des sœurs « pour s’occuper des vêtements de
tous » ; l’abbaye « ne pouvait se priver de leurs services » (A.-M. H elvétius, Abbayes, évêques et
laïques, op. cit., p. 57).
36 O. DE SOLAGES

coupes 135, com m e Paula l’avait établi dans son m onastère de B ethléem fondé
à l’instigation de Jérôm e 136 ?
A joutons que les installations du m onastère facilitaient, sem ble-t-il, u n
en tre tie n des vêtem ents plus suivi que ne le pouvaient les voisins. B enoît avait
p révu que les m oines e m p ru n te ra ie n t, p o u r sortir, des tenues plus convena­
bles. O r les ressources p e rm e tte n t b ien tô t de renouveler l’habillem ent à un
ry th m e sû rem en t inconnu des paysans d ’alen to u r 137. Que deux moines,
habillés de la m êm e façon, et co rrectem en t sinon de neuf, viennent à passer
su r le chem in, voilà qui p eu t a ttire r l’a tte n tio n : ce sont les frères de l’abbaye
voisine. E t, s’ils ra b a tte n t le capuchon qui les protège de la pluie ou du soleil,
ap p araît la to n su re qui, d ’ailleurs, si l’on se fie à une fresque du X e ou du
X I e siècle re p résen tan t B enoît de N ursie, est encore discrète 138. Q uant aux
m oniales, en principe, elles ne so rten t pas.
Mais il se p o u rra it q u ’u n signe d istin ctif soit à chercher m oins dans l’habit
que dans l’hom m e qui en était vêtu et dans sa façon de le porter. D ans une
certaine m esure, la profession fait l’hom m e, elle lui app ren d des gestes, lui
inculque une a ttitu d e , le m odèle in térieu rem en t. E t cela peu t se voir. Or
l’expérience de vie du m oine, nous allons le rappeler en conclusion, différait
de celle des gens de son voisinage.

IV. C o n tin u ité c u ltu r e lle e t d iffé r e n c e

D ans les pays conquis p ar ses légions, Rom e avait installé ses écoles, ses
gouverneurs et ses lois, ses tem ples et ses dieux. Les provinces ainsi rom ani-
sées étaient entrées dans l’u n ité de l’em pire. P arm i les in stru m en ts de la
ro m anisation des cam pagnes, il faut ajo u ter le m odèle d ’exploitation rurale
p o u r la m ise en valeur de la terre.
L orsque se créent les prem ières com m u nautés m onastiques, depuis des
siècles la v illa rustica a in tro d u it en tous lieux la civilisation du conquérant.
C o n stru isan t volontiers leurs hab itatio n s su r le m odèle latin, les propriétaires
a d o p te n t en m êm e tem p s le m ode de vie latin.
« Les v illa e rusticae », a écrit A lb e rt G renier, « n ’étaien t pas seu lem en t, com m e les
ferm es d ’au jo u rd ’h u i, des établissem ents d ’exploitation agricole ; elles re p ré se n te n t
de véritables cen tres de civilisation. Ju sq u e su r les te rres les p lus reculées de l’em pire,
elles faisaient p é n é tre r le m ode de vie, les procédés de travail, les tra d itio n s sociales et
religieuses du m o n d e m é d ite rra n é e n » 139.

D ans ce cadre de vie qui lui convient et qui lui est p arto u t offert, la
com m u n au té m onastique s’installe ; elle l’adapte, le fait sien, en utilise les

135. É. Lesne, op. cit. n. 17, ch. XII : « La chambre et le vêtement », p. 251-266. On sait, par
exemple, que le roi Charles a fait, en 774, une donation à l’abbaye Saint-Martin de Tours causa
vestimentorum ; bien d’autres donations suivirent. Il en fut de même pour d’autres monastères.
136. J érôme, Lettres 108, 20.
137. É. Lesne, op. cit. n. 17, p. 264 sq.
138. Saint Benoît,père de l’Occident, sous la dir. de P Batselier , Saint-Léger-Vauban, 1980,
p. 43 : fresque du Xe ou XIe siècle, Civate (les fresques plus anciennes le représentent la tête
couverte). Cependant, sur un manuscrit de Fulda, vers 830-840, la tonsure de l’abbé Raban Maur
et de ses moines est beaucoup plus marquée (reprod. in La sostanza, op. cit. n. 122, p. 73).
139. Dictionnaire des antiquités, vol. 9, p. 881.
les moines À l ’époque mérovingienne 37

ressources au service des finalités essentiellem ent spirituelles q u ’elle se


donne. E n ses débuts, on voit là des hom m es très sem blables aux autres
hom m es, occupés aux m êm es activités, vivant des m êm es travaux et réunis
dans des hab itatio n s très sem blables à celles de leurs voisins. L ’exploitation
rurale à la rom aine stru c tu re p a rto u t le paysage, l’activité, la société m êm e.
Ayant conservé l’habit, l’h ab itat et bien des h ab itudes p arm i celles qui font la
tram e quo tid ien n e de la vie, la com m u n au té s’insère ainsi n atu rellem en t dans
u n réseau économ ique et social dont elle a les m anières.
C ’est su r ce fond d ’u n e forte continuité culturelle que sont vécus, dans
la discrétion de la vie quotidienne, et que peuvent être discernés p ar les
gens du dehors, les choix p ropres à la com m unauté. Ces choix sont
d ’a u ta n t plus significatifs q u ’ils ne sont pas mêlés d ’archaïsm es sans portée
ou d ’exotism e, et que l’a tte n tio n n ’est pas d étournée vers des originalités
secondaires.
N o u s ne retien d ro n s ici que deux notes originales, parm i celles que pour­
rait rem a rq u e r l’hôte de ce m onastère ancien : la vie com m unautaire, la
p rière com m unautaire.
E n tra n t dans le m onastère, l’hôte pénètre dans une com m unauté
d ’hom m es : jeunes et anciens, in stru its ou illettrés, d ’origines diverses puis­
que, au vieux fonds gaulois —p o u r n ’évoquer que cette région —, se sont
ajoutés u n léger ensem encem ent latin, puis des populations germ aniques
venues d ’E u ro p e centrale. U n peu de to u t ce m onde se retrouve au m onas­
tère, chacun m arqué p ar sa langue, p ar ses h abitudes de vie, p ar sa culture,
p ar ses liens fam iliaux et p robablem ent p ar le souvenir encore vivace de ses
dieux. C hacun m ain ten an t occupe son rang, celui que lui fixe le m om ent de
son entrée au m onastère ; chacun accom plit la tâche qui lui est indiquée ;
chacun est invité à construire la co m m unauté de ses bras, de son intelligence,
de son cœur.
La f a m i l i a de la v illa an tiq u e ne co n stitu ait pas une fam ille. C ’était le
groupe des esclaves, p ro p riété du m aître com m e la terre, com m e le dom aine.
L eur sta tu t évoluera vers diverses form es de « liberté », m ais dans le m aintien
d ’une dépendance à l’égard de ce m aître. E t, bien que le m ot « village » vienne
d ’u n dérivé de v illa , la v illa elle-m êm e n ’était donc pas u n village : elle ne
groupait su r ses dom aines que des fam illes d ’esclaves ou d ’affranchis soum is
au m aître 140. La com m u n au té m onastique instaure une réalité nouvelle :
quel q u ’il soit et d ’où q u ’il vienne, et m êm e s’il a été esclave, l’hom m e adm is
dans la com m u n au té est désorm ais u n hom m e libre. Le choix du célibat lui
p erm et de se consacrer plus en tièrem en t à D ieu et de s’engager plus en tière­
m en t dans la vie co m m u n au taire ; c’est lui qui choisit d ’in tég rer sa vie au
p rojet com m u n au taire « sous une règle et u n abbé ». Ce groupe d ’hom m es,
dans la convergence des volontés, dans le respect m u tu el des différences et
dans l’entraide, ap p ren d l’a rt ch rétien de vivre ensem ble. Il en va de m êm e
dans les com m unautés fém inines.
L ’au tre note que nous retiendrons, parce q u ’elle ne p eu t m an q u er d ’a ttirer
l’a tte n tio n de l’hôte du m onastère, c’est celle de la prière com m unautaire.

140. F ustel de C oulanges, L ’alleu, op. cit. n. 11, p. 38-42.


38 O. DE SOLAGES

Les g rands prop riétaires ch rétiens p rire n t très tô t l’hab itu d e d ’installer u n
lieu de culte dans leu r v illa . L ’oratoire prévu par B enoît n ’est donc pas
p a rto u t une innovation. La nouveauté se trouve d ’abord dans l’exceptionnelle
fréq u en tatio n de cet oratoire où la co m m unauté se rassem ble plusieurs fois
p ar jo u r et qui p araît être au cœ u r de la vie m onastique. P u is dans la
dim ension que p re n d b ien tô t ce lieu de p rière : l’oratoire occupera l’u n des
côtés du péristyle de la cour centrale, le d ébordera m êm e et deviendra un
édifice de grande am pleur, à la m esure d ’une com m unauté en expansion, et
souvent m agnifique. C ’est, de to u te évidence, le lieu de vie ém inent de la
com m unauté.
Sem blable et différente, la co m m unauté bénédictine p eu t faire entendre,
dans la société qui l’entoure, sa note p articulière de vie fraternelle et de vie
de prière.

Olivier de S olages, o.s.b.


A bbaye d ’E n C alcat
D o u rg n e (Tarn)

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