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ROLAND PFEFFERKORN

Figures de l'alterite
Le fou et l'immigré

La résurgence dans le
domaine public, depuis une
quinzaine d'années, des
L l altérité du malade mental,
l'absolument autre, originaire de
l'intérieur de la société trace une
frontière entre les groupes «normaux» et le
placés chez l'habitant, dans près de 500 fo-
yers, répartis sur 13 communes; toute
l'organisation sociale locale s'est mise en
place et fonctionne autour de la présence

diverses formes de racisme groupe des malades construit en négatif. des malades mentaux, des avantages qu'elle
L'altérité de l'immigré, l'autre au départ procure et des inconvénients qu'elle crée.
nous conduit à réinterroger extérieur au groupe social, questionne Ces malades, tous des hommes, sont appe-
l'identité du groupe. La présence de lés par les habitants du lieu des bredins, des
ces deux figures idéal-
l'immigré est ainsi une présence étrangère ou non-civils, par opposition aux gens du
typiques de l'altérité que sont plutôt une présence qui est perçue comme pays qui se disent des civils. Ces derniers
telle par le groupe. Georg Simmel note déjà ont en effet leurs droits civils, c'est-à-dire
le fou et l'immigré. Les
au début de ce siècle que la position de notamment leurs droits de citoyens au sens
réflexions qui suivent visent à l'étranger dans le groupe «est essentiellement fort, politique du terme, contrairement aux
déterminée par le fait qu'il ne fait pas partie malades qui en sont privés (comme par
prolonger des travaux publiés
de ce groupe depuis le début, qu'il y a ailleurs les étrangers, même installés
dans cette revue à propos de introduit des caractéristiques qui ne lui sont depuis fort longtemps en France, sont pri-
(1> pas propres et qui ne peuvent l'être». C'est vés des droits politiques). L'altérité des
l'immigration . Elles
pourquoi le sociologue allemand caractérise bredins découle de leur appartenance psy-
prendront pour point de l'étranger comme «élément du groupe lui- chiatrique, comme d'autres différences,
même», mais «dont la position interne et nationale ou ethnique, de couleur, de
départ deux livres importants:
l'appartenance impliquent tout à la fois langue ou de coutumes, font basculer dans
«Folies et représentations (4)
l'extériorité et l'opposition» . Freddy l'altérité, aux yeux de «ceux qui trouvent
Raphaël souligne dans son étude consacrée dans leurs racines territoriales ou cultu-
sociales» de Denise Jodelefô à l'Etranger de Georg Simmel <5)
que relles des raisons de nature à rester entre
et «L'immigration ou les «l'étranger dérange car il représente un (6)
soi» .
facteur de déstabilisation dans une société qui
paradoxes de l'altérité» de entend se perpétuer par la reproduction du
Denise Jodelet cherche à mettre à jour
(3) les processus communs qui sont à la base de
Abdelmalek Sayad . même, et qui proclame son homogénéité».
cette mise à distance d'un groupe dominé.
Denise Jodelet présente dans son livre, Ceux-ci tiennent de facteurs politiques, éco-
version résumée de sa thèse d'état, les nomiques et sociaux. Mais les représenta-
Roland Pfefferkorn résultats d'une enquête de quatre ans sur la tions de ce qu'est l'altérité jouent aussi un
Colonie familiale d'Ainay-le-Château rôle, au moins dans le renforcement de ces
Faculté des sciences sociales
Laboratoire de Sociologie de la Culture dans le Bourbonnais. Plus de mille ressor- facteurs. C'est pourquoi trois types de
européenne tissants d'un hôpital psychiatrique sont questions sont au départ de son travail.

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Comment le malade mental est-il accueilli classes, créées pour eux, mais provenant de gées par tous : les femmes qui séparent le
dans la société villageoise ? Comment, dans l'univers villageois. D'étrangers, ils devien- linge des bredins ou qui ne mélangent pas
la confrontation bredins-civils, fonction- nent ainsi des figures familières ayant leur la vaisselle se comportent comme si l'idée
nent les représentations sociales ? Comment place, revêtues d'habillements mentaux de séparation allait de soi, comme si un
se construit le rapport des civils à l'autre? conformes. Serge Moscovici, dans la préfa- consensus existait à ce sujet.
La préoccupation centrale de l'auteur est ce au livre de Denise Jodelet note que le Cette phobie du contact est liée à la
d'analyser en quoi les représentations routinier, le culturellement opaque, devient crainte d'être contaminés, de devenir
sociales de la folie rendent compte du rap- un facteur éclairant la genèse inaperçue des comme les bredins absolument «autres».
port au malade mental. représentations sociales : «toute représenta- Ce rituel domestique de séparation permet
Le fou est en effet porteur d'une altérité tion tend, en dernière instance, à une auto- ainsi aux habitants du village d'agir dans la
tout à fait particulière, parce qu'il vient de rité et (...) parvenue à son faîte, la pensée maison en fonction de ces peurs. Dès lors
l'intérieur de la société. Il n'est pas celui qui collective n'est rien d'autre qu'une banali- une barrière, une frontière absolue est tra-
vient d'ailleurs, d'une autre culture, d'un té. » Denise Jodelet met en évidence deux cée qui permet de prolonger dans le monde
autre monde, d'un autre milieu; l'altérité taxinomies indigènes: l'une descriptive domestique les ségrégations diffuses exis-
venant de Tailleurs questionne en effet plutôt de type diagnostique qui permet aux tant déjà dans la commune. Par exemple,
l'image que nous avons de nous, l'identité habitants de distinguer les différents types les bredins sont mis à l'écart des jeux de
du groupe. Le fou vient bien du dedans, de de malades mentaux. L'autre classement, cartes au bistrot; lors des bals publics, un
l'intérieur même de la société. C'est pour- par contre, incluant les habitants eux- système social de protection, complexe
quoi l'étude du processus de mise en altéri- mêmes, introduit une hiérarchie entre les mais efficace, est instauré face aux
té du fou menée par Denise Jodelet est aussi individus et les groupes. Ce classement nor- «risques du sexe». Le mélange sexuel est
instructive. L'altérité qui provient du matif permet ou prohibe telle ou telle rela- pourtant, de fait, toléré, quoique assez rare,
dedans de la société trace en effet des lignes tion. Moscovici qualifie ce second classe- à condition de rester officieux. L'enjeu est
du partage social entre les groupes de réfé- ment de «prescriptif ». C'est un classement l'interdiction du mariage. Cette dernière
rence légitimes et le (ou les ) groupe autre(s) irréversible dans la mesure où il «définit le vise clairement le maintien de la hiérarchie
construit en négatif. Cela n'empêche pas les statut des individus au sein du groupe, mais sociale. Le risque social majeur est en effet
gens du village de considérer aussi, à cer- aussi le statut du groupe au sein des indivi- celui d'une indifférenciation effective,
tains moments, les fous comme un genre dus». légalisée, dont les conséquences seraient
d'êtres humains, venus d'ailleurs, comme catastrophiques pour l'image et l'identité
Denise Jodelet met à jour durant son
des intrus étrangers au village. Et, de fait, du groupe. Le bredin devenu civil est en
enquête toute une série de pratiques, de
les bredins ne viennent-ils pas aussi d'ail- quelque sorte l'étranger impur rehaussé au
rites, visant tous à prémunir les civils des
leurs ? Ne sont-ils pas tous extérieurs au vil- rang de citoyen. Celui-ci aurait la possibi-
contacts avec les bredins. Nous savons
lage avant d'y être placés ? N'ont-ils pas, à lité de dire à tout moment sa double identi-
depuis Durkheim que ces « actes négatifs »
la manière de l'étranger de Simmel, comme té sociale de civil et de bredin. Cette crain-
ont « pour fonction de prévenir les mélanges
caractéristiques d'être à la fois dans le grou- (7) te alimente l'anxiété du groupe qui pour se
et les rapprochements indus » . Les con-
pe villageois et en même temps d'être en préserver organise ouvertement l'exclusion
tacts prohibés sont d'une part les contacts
« extériorité » et en « opposition » ? des malades de toute sphère sociale légiti-
physiques, mais aussi les relations amicales. 8
me. Une obligation de distance sociale' '
Pour les villageois, les fous se fondent Le linge des malades est lavé séparément et
s'impose ainsi de façon d'autant plus inten-
dans les habitudes sociales, les routines, ils leur vaisselle n'est pas mêlée à celle des
se et obsessionnelle que la distance phy-
prennent une couleur de banalité. D'autant autres habitants de la maison. Ces rites
sique est plus petite entre pensionnaires et
plus que la proximité civils-bredins est négatifs ont donc pour fonction d'éviter la
villageois nourriciers. Les rites négatifs
ancienne, car l'expérience de placement des proximité avec des personnes considérées
servent en outre à la communauté villa-
malades mentaux auprès de familles nour- comme impures sous peine de le devenir
geoise de mémoire et d'avertissement, ils
ricières dure depuis plusieurs décennies. soi-même. Ces rites doivent protéger d'un
permettent de canaliser la peur, la peur de
Pour approcher les malades, pour se les risque, à savoir la contagion supposée de la
l'autre. Ils désignent cet autre dont il faut
approprier, les habitants du village les font maladie mentale. Denise Jodelet qualifie de
se protéger et les dangers qu'il fait courir.
participer à leur univers, ils se les représen- « signifiantes » ces pratiques mises à jour,
Ils fondent le danger d'intrusion sur celui
tent distribués dans des catégories, des découlant des croyances communes parta-

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de contamination, de souillure' '. La lectu- Le placement des malades mentaux qui, épidémie comme hier la syphilis ou de nos
re du livre de Denise Jodelet nous montre au départ, devait permettre de suspendre le 00
jours le sida .' L'absence de fondement
que les malades placés au sein des familles «grand enfermement» des malades (Fou- médical à la campagne menée par le Front
sont tout de même maintenus à l'écart. cault) aboutit à ce que chaque maison les national sur le thème de la transmission du
Finalement, au malade comme à l'immigré enferme, et devienne une sorte d'asile. De sida par la sueur, les larmes ou la salive n'a
s'offre un même destin, la relégation aux physique l'enfermement devient symbo- pas été un obstacle à la diffusion d'idées
marges de la sphère sociale reconnue pour lique. Denise Jodelet souligne à quel point fausses comme en témoignent diverses
cause d'impureté sociale. le regard des villageois chez qui les malades 11
enquêtes sociologiques' '. La fantasma-
sont placés, les tique de la contagion par les liquides du
nourriciers, est un corps a, dans cet exemple, été délibérément
Zuzana Jaczova, Cariatide des Carpathes.
regard pesant. Il est réactivée pour favoriser le développement
L'être sur 4 baguettes (Sculpture en grès)
plus difficile à sup- d'une thématique de l'exclusion, du rejet:
porter que celui de l'enfermement des malades dans des «sida-
l'infirmier ou celui toriums» est préconisé à priori comme
du psychiatre, car ce seule solution pour faire face à l'extension
regard n'est pas un de la maladie. Mais si cette fantasmatique a
regard médical, en une emprise réelle sur certains groupes
principe exempt de sociaux, c'est aussi parce qu'elle entre en
jugement moral, résonance avec la pensée magique, telle
mais, au contraire, qu'elle a été analysée par Hubert et
un regard exclusive- 12
Mauss' '. Cette fantasmatique peut de ce
ment moral, un re- fait trouver un support, même si elle heurte
gard social. La vio- la pensée rationnelle la plus élémentaire.
lence symbolique dé- «Cette perception du sida comme risque
coulant de ce juge- majeur pour les équilibres sociaux et éco-
ment social a pour nomiques croît en bas de l'échelle sociale
effet d'isoler davan- dans les catégories de la population mena-
tage encore le mala- cées par la crise économique, certaines frac-
de mental porteur de tions des classes populaires et de la classe
l'altérité et maintenu moyenne traditionnelle déclinante de petits
à la lisière de la com- artisans et commerçants proches du Front
munauté villageoise. 13)
national. »' . La fantasmatique de la conta-
L'autre n'est pas gion est alors mise au service du rejet de
traité en soi, porteur l'autre, du séropositif, du malade, voire de
de singularité, mais l'étranger ou du juif .' 14

exclusivement en
Comme on vient de le voir, l'analyse de
tant que «type parti-
Denise Jodelet à propos des représentations
culier social abs-
sociales de la folie et des fous peut être uti-
trait», par rapport
lement transposée à ces phénomènes con-
aux classements in-
temporains de «haine des étrangers»
digènes.
(Ausländerfeindlichkeit). Dans les deux cas
Le mythe de la le mythe de la pureté à préserver fonde ainsi
pureté et la phobie la sauvegarde de l'intégrité du corps phy-
de la contamination sique, et par extension du «corps social».
peuvent aussi être L'arrivée d'un étranger ou d'un groupe
réactivés par l'utilisa- d'étrangers, sera alors maintes fois vécue
tion politique d'une comme une agression par le «corps social»

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en raison de cette adhésion collective à un l'immigration, même s'il convient à chaque sions à partir de l'étude de l'immigration
ensemble de représentations ou de cro- fois d'étudier la diversité des populations algérienne en France, première des immi-
yances archaïques, à «des images non concernées. Le mécanisme de reproduction grations originaires des pays dits du tiers-
(l5>
domptées » . C'est alors pour le groupe un de l'émigration qui explique notamment le monde, autrefois colonisés.
moyen de défendre une identité, le plus sou- passage d'un stade à un autre est exposé Ses enquêtes sur l'émigration/immigra-
vent illusoire, et de s'affirmer dans une dans le deuxième chapitre de son livre tion algérienne montrent d'abord que la
unité mythique. La «solidarité négative» (Elgorba, l'exil et la souffrance de l'exil), présence de l'immigré est perçue dans la
lb)
fondée sur la peur de l'étranger' peut alors qui rend la parole à un émigrant kabyle. société de départ comme dans la société
être réactivée d'autant plus aisément par Pierre Bourdieu note à ce propos, dans sa d'arrivée, comme provisoire, alors qu'elle
ceux qui défendent l'exclusion et le rejet de préface que A. Sayad «se fait écrivain s'avère dans les faits, après coup, durable,
1 ' autre comme valeur positive permettant de public » ; il donne la parole à ceux qui en voire définitive. L'immigration est ainsi
maintenir «l'identité» du groupe ! On peut sont le plus cruellement dépossédés, mais un état provisoire en droit, mais bel et bien
faire l'hypothèse que la violence du racis- «sans jamais s'instituer en porte-parole, une situation durable de fait. Il remarque
me ordinaire découle en partie au moins de sans jamais s'autoriser de la parole don- que «tout se passe comme si l'immigration
l'homologie entre la «logique» d'exclusion née » ; son livre rassemble quelques-uns de avait besoin, pour pouvoir se perpétuer et
et ces «images non domptées». ses articles qui ont marqué la sociologie de se reproduire, de s'ignorer (ou de feindre
18

La perspective d'Abdelmalek Sayad est l'immigration' '. s'ignorer) et d'être ignorée comme provi-
différente, il s'intéresse d'abord aux fac- Son travail porte donc à la fois sur la soire et en même temps, de ne pas s'avouer
teurs économiques, sociaux et politiques, société de départ et la société d'arrivée, comme transplantation définitive». Tout
permettant d'expliquer et de comprendre l'émigré devenant immigré: «l'immigré concourt, d'après A. Sayad, à partager
l'immigration. Ses travaux permettent de n'existe pour la société qui le nomme dans la société de départ comme dans la
penser l'immigration comme un fait social comme tel, qu'à partir du moment où il en société d'arrivée, cette illusion collective
concernant la société de départ, avant même franchit les frontières et en foule le territoi- qui est ainsi à la base même de l'immigra-
d'être en lien avec la société d'arrivée. Il re; l'immigré «naît» de ce jour à la société tion. Il retrouve ainsi les intuitions de
adopte dès les années 1960-1970 le point de qui le désigne de la sorte». Cependant le Simmel à propos de la forme sociologique
vue de la société de départ pour s'intéresser phénomène migratoire analysé par A. de l'étranger. Ce dernier remarquait déjà
aux causes et aux raisons qui ont poussé les Sayad n'est pas réduit à une somme de déci- en 1908 que l'étranger «n'est pas ce per-
hommes à partir. Il cherche à analyser la sions individuelles motivées par de simples sonnage qu'on a souvent décrit par le
diversité des conditions d'origine et des tra- raisons économiques. C'est pourquoi la passé, le voyageur qui arrive un jour et
17
jectoires. Dans un article important' ', non perspective individualiste telle qu'elle est repart le lendemain, mais plutôt la person-
reproduit dans son livre, il distingue, à pro- développée par Crozier et Friedberg par ne arrivée aujourd'hui et qui restera
1

pos de l'émigration algérienne, les «trois exemple, n'est pas satisfaisante à ses yeux. demain»' ".
âges de l'émigration». Dans un premier Il analyse l'émigration/immigration comme L'immigré est ainsi un travailleur défini
temps, l'émigration sur ordre, elle est «fait social total», en particulier et d'abord et traité comme provisoire, donc révocable,
contrôlée et subordonnée à l'ordre paysan comme phénomène politique, «l'ordre de c'est-à-dire expulsable, à tout moment. Le
et à l'ordre communautaire. Ensuite l'ordre l'immigration» étant lié à «l'ordre des séjour autorisé à l'immigré est entièrement
social traditionnel perd le contrôle de l'émi- nations ». Prenant en compte les dimensions assujetti à son travail. C'est le travail qui fait
gration, les liens de servitude qui ratta- historique et politique qui parfois sont éva- «naître» l'immigré, qui le fait être. Le tra-
chaient l'émigré à la communauté dévalo- cuées, son livre permet d'aboutir à une cla- vail (pour immigrés !) est la justification
risée sont rompus. Enfin avec l'implanta- rification de la définition des notions même de l'immigré. L'immigré n'est et ne
tion des familles, on assiste à la constitution d'immigration et d'immigré. Les illusions, peut être que par le travail. Être immigré et
d'une véritable «colonie algérienne» en fréquentes, qui accompagnent l'immigra- chômeur est de ce fait un paradoxe, car
France. On peut retrouver, dans les grandes tion sont en effet celles qui consistent d'une comment concevoir le non-travail avec ce
lignes, ces étapes, ces stades, plus tard, pour part à la relier systématiquement au travail, qui n'a de sens que par le travail? Avec la
l'émigration portugaise ou plus récemment aux raisons économiques, d'autre part à nier montée de la crise de l'emploi la figure de
turque ou africaine: certaines régularités la nature fondamentalement politique de l'immigré est par conséquent brouillée.
apparaissent en effet dans le processus de l'immigration. Sayad déconstruit ces illu-

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Cependant l'immigré est non seulement grés». Tout étranger venant de ce second
un allogène qui vient travailler, mais enco- monde, lors même qu'il viendrait en touris-
re un non-national. C'est à ce titre qu'il est te et qu'il ne séjournerait que le temps
exclu du politique. Toutes les discrimina- imparti, serait a priori un «faux touriste»,
tions de fait qui le frappent sont ramenées à un immigré virtuel, un «clandestin». Tous
cette discrimination (de droit) fondamenta- les étrangers ne sont donc pas forcément des
le. Cette distinction légale, officielle qu'on immigrés, comme tous les immigrés ne sont
opère sur le plan politique constitue d'une pas forcément des étrangers™ (du point de
certaine manière la justification ultime de vue de la nationalité s'entend) : qu'on pense
toutes les autres distinctions. «La discrimi- aux harkis, aux originaires des DOM-TOM
nation de droit appelle à son renfort les dis- ou aux naturalisés qui ne restent pas moins
criminations de fait (c'est-à-dire les inéga- des immigrés !
lités sociales, économiques et culturelles) Depuis le milieu du siècle dernier et
et, en retour celles-ci trouvent une justifica- jusque dans les années 1970, les emplois
tion et se donnent une légitimité dans la dis- réservés aux immigrés se trouvent surtout
tinction de droit». La «condition sociale» dans la grande industrie et les mines; de
de l'immigré et la «définition juridique» de manière prépondérante il s'agit d'emplois
l'étranger se renforcent ainsi mutuellement. disqualifiés socialement, de postes dévalo-
Bref, la discrimination politique est telle risés. Ces positions, parce qu'occupées par
qu'on importe des travailleurs, mais pas des des étrangers, sont d'une certaine manière
citoyens, pas des sujets politiques. Quand externalisées, presque en dehors de la clas-
ces travailleurs provenaient des colonies, se ouvrière ; cette dernière se représente en
par exemple d'Algérie, ils avaient comme effet d'abord sous la figure de l'ouvrier
caractéristiques juridiques d'être infériori- masculin français et qualifié. Les étrangers
sés en tant que travailleurs coloniaux, sujets sont ainsi isolés sur le plan économique
(20)
français ou «Français-musulmans » . dans quelques secteurs bien particuliers,
L'immigré n'est finalement que la figure dans des emplois infériorisés et dans
contemporaine de ces étrangers, exclus des quelques zones géographiquement délimi-
droits politiques, qu'ont été successivement tées. Les immigrés, le plus souvent des non-
dans le passé les esclaves, les peregrini, les nationaux, à moins qu'il ne s'agisse de tra-
barbares, les métèques, les déportés, ou les 22
vailleurs coloniaux* ', sont aussi maintenus
réfugiés. L'immigré partage avec eux d'être à la lisière de la communauté nationale : ils
hors de l'ordre juridique et politique natio- sont isolés sur le plan politique (pas de droit
nal. L'immigré constitue une menace pour de vote).
cet ordre par le seul fait de sa présence,
Gérard Noiriel a montré, notamment
parce qu'elle vient de l'extérieur.
23
dans «Le creuset français»' ', que l'immi-
Mais ce n'est pas la situation individuel- gration, grâce aux arrivées successives
le de la personne et le temps de séjour qui d'étrangers en France, a permis finalement
seuls font la différence entre un étranger de depuis le milieu du siècle dernier de fournir
passage et un immigré installé, c'est aussi en ouvriers l'industrie et les mines fran-
et d'abord le rapport de force entre deux çaises: c'était, à posteriori, la solution à
mondes, deux pays, deux sociétés, deux «l'impossible industrialisation de la Fran-
cultures. On a ainsi schématiquement d'un ce ». Parallèlement, cela a rendu possible
côté « un monde dominant (politiquement, une alliance politique tout à fait originale
économiquement) qui ne produirait que des entre les classes dominantes et la paysanne-
touristes (...) et de l'autre côté, un monde rie autochtones pendant toute la troisième
dominé qui ne donnerait que des immi- République. L'exode rural en provenance

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des campagnes françaises se faisant, la montée du chômage, le déclin relatif du
contrairement à ce qui s'était passé dans le secteur industriel et le recul concommitant
27
cas de la Grande-Bretagne, plutôt dans le de l'encadrement syndical et politique' '.
sens d'une ascension sociale: les enfants Les associations locales, les réseaux cultu-
des paysans devenant par exemple cafetiers, rels et/ou politiques connaissent une baisse
épiciers, commerçants ou petits fonction- de dynamisme et un retrait militant signifi-
naires, mais a priori pas ouvriers. D'une catif dans les quartiers populaires. On
certaine manière l'immigration permet de observe aussi, en même temps, un enferme-
maintenir une indifférenciation mythique ment croissant des individus dans l'espace
des Français, les emplois du bas de l'échel- privé. Olivier Schwartz montre de manière
le sociale étant occupés en part importante convaincante comment dans le monde
par les immigrés. Le monde ouvrier et ses ouvrier du Nord, la famille, le «foyer», pôle
organisations, syndicales et politiques, du privé par excellence, devient objet des
124
seront pourtant le creuset de l'intégration ' plus grands investissements, et concurren-
28
des premières générations d'immigrés dans ce les implications collectives' '. Les terri-
la société française. Ces dernières et leurs toires urbains sont ainsi de plus en plus
enfants seront même une composante désertés par les groupes intermédiaires
importante de la classe ouvrière française structurant la vie locale et souvent l'espace
dans de nombreuses régions industrielles ou public de communication n'existe plus. Un
25
minières' '. La société française a intégré changement intervient aussi en ce qui
des vagues successives d'immigrés italiens, concerne l'origine des populations qui pro-
espagnols, polonais et autres. Pour Domi- viennent de pays ou de continents de plus
nique Schnapper, la nation a été le principe en plus lointains; par exemple, contraire-
intégrateur dans la mesure où elle est consi- ment à l'entre-deux-guerre où l'immigra-
dérée comme la forme politique qui a per- tion vers la France concernait avant tout des
mis de transcender les différences entre les populations européennes, durant les années
populations au sein d'une entité globale et 1960 à 1980 elle est davantage marquée par
autour d'un projet commun. La nation est l'arrivée de personnes originaires d'Afrique
en effet d'après cet auteur «un espace poli- du Nord ou d'autres pays du tiers-monde.
tique, donc juridique, administratif et Le processus d'intégration des immigrés les
social, à l'intérieur duquel sont réglés les plus récents apparait pour toutes ces raisons
relations, les rivalités et les conflits entre les plus difficile à certains. Ceci ne doit pas
(26)
individus et les groupes » . Mais c'est bien faire oublier que l'intégration des Italiens
la culture locale, dans les régions indus- ou des Polonais ne s'est pas faite facilement
trielles ou minières notamment, sur la base contrairement à ce qu'une vision mythifiée
de l'activité professionnelle, qui a été le du passé nous donne à voir. Gérard Noiriel
cadre unificateur concret des travailleurs souligne avec force qu'un des procédés
d'origines ethniques différentes et de leurs polémiques les plus fréquemment employés
familles : la différence ethnique s'est trou- consiste à dramatiser la situation actuelle en
vée progressivement résorbée dans ce cadre lui opposant, sans aucune preuve, l'intégra-
local. tion «réussie» des vagues d'immigrés du
29
passé' .' C'est dans ce contexte que,
Aujourd'hui nous nous trouvons dans d'après Abdelmalek Sayad, le voile des illu-
une situation différente dans la mesure où sions entourant l'immigration se rompt,
les capacités intégratrices des cultures notamment suite à la prise de conscience de
locales semblent fortement amoindries en la permanence de la présence en France des
raison de la précarisation économique et immigrés et de leurs enfants et c'est alors
sociale qui caractérise la crise actuelle, avec

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qu'une «logique» passionnelle va se déve- mafias et des communautés en tout genre. l'immigré d'aujourd'hui en est exclu parce
lopper à propos de l'immigration™. Il Pour Michel Wievorka, «l'ethnicité n'est qu'il est immigré (donc en principe non-
convient cependant de noter que la «théma- 3
pas historiquement inéluctable»' ". Mais il national). Seul l'arbitraire du droit peut jus-
tique anti-immigré» vise, non pas les ne considère pas moins que c'est la « seule tifier ces exclusions. Finalement le malade
«autres», «l'altérité», mais souligne enco- réponse acceptable si l'on veut bien se pla- mental et l'immigré ont en commun le fait
re Sayad, «l'identité de soi». Il ajoute que cer du point de vue de ceux pour qui en per- que l'un et l'autre appartiennent bien au
«c'est là une des fonction essentielles du manence se conjuguent la marginalité groupe, mais en même temps ils en sont
discours sur l'immigration : on parle objec- sociale, la discrimination raciale, la limita- exclus, repoussés aux marges de celui-ci.
tivement de soi quand on parle des autres». tion des droits civiques ou politiques, la Le fou et l'immigré (d'autant plus lorsqu'il
Le thème de l'exclusion de l'autre réappa- répression, et la référence, voulue ou impo- est originaire d'un ailleurs lointain, géogra-
raît par ce biais et on retrouve finalement sée par le regard de l'autre, à une identité phiquement et surtout culturellement) appa-
une des lignes de force des discours d'extrê- <36)
collective » . On peut cependant avoir des raissent en outre comme des figures abs-
me-droite : la défense d'une identité fétichi- réserves sur la voie proposée dans la mesu- traites et non comme des personnes; les
(31)
sée . Cette thématique xénophobe s'est re où l'affirmation identitaire sur des bases représentations de ces figures tendent à aller
installée dans le champ clos médiatique du ethniques ne semble pas le chemin le plus de soi, elles s'imposent comme évidentes et
politique, depuis plus de dix ans mainte- sûr pour « concilier les particularismes de la sont largement partagées. Et elles expli-
nant, en France, mais aussi dans la plupart culture et les valeurs universelles de la rai- quent ainsi à la fois la banalité et la pesan-
des autres pays européens. Et ce thème de <37)
son et de la démocratie » . teur du racisme ordinaire.
l'exclusion hante maintenant de fait tous les Le fou et l'immigré sont deux figures
discours politiques. Le dépassement du blo- tout à fait à part au sein du groupe dans la
cage apparent du processus d'intégration est mesure où ils sont aussi en même temps en
rendu ainsi plus difficile. La thématique extériorité et en opposition vis-à-vis de
xénophobe participe en effet à la fabrication celui-ci. Cette position «d'ennemi de l'inté-
de ces représentations sociales répulsives rieur», le fou et l'immigré la partageaient
qui risquent de repousser la population e
avec le «pauvre» du XIX siècle ou encore
d'origine maghrébine notamment, vers une avec l'ouvrier communiste des années
condition ethno-culturelle spécifique avec 1950. Le «grand enfermement» des aliénés
peut-être à l'avenir l'apparition d'un phéno- est contemporain de la stigmatisation des
mène significatif de construction identitai- Notes
pauvres et de la classe laborieuse d'une
re sur la base de l'Islam. C'est ce que sou- manière générale, comme «classe dange- 1. Brigitte Fichet, «Etrangers et immigrés, deux
ligne aussi Michel Wievorka qui remarque reuse». Cependant le fou est à part aussi termes problématiques», Juan Matas,
que « quand une minorité est exclue socia- «Processus d'intégration, des populations d'ori-
parce qu' invisible, parce qu'enfermé; mais, gine immigrée et multiculturalisme», et Léon
lement et que cette exclusion est renforcée même en liberté, placé auprès de familles Strauss, «Entre l'imaginaire et le réel, les repré-
par le racisme, elle est tentée de s'installer nourricières, il est non seulement exclu des sentations de l'immigré dans les Dernières
sur les seules références positives qui lui Nouvelles d'Alsace depuis 1950», Revue des
droits civils (l'exclusion dépasse même ici sciences sociales de la France de l'Est, n°20,
restent, l'identité communautaire, religieu- 38
les seuls droits politiques)' ', mais aussi 1992/1993.
se ou ethnique, et même de s'en inven- exclu de la communauté villageoise, re-
2. Jodelet Denise, Folies et représentations
(32) sociales, Paris, PUF, 1989.
ter » . Il n'est pas possible cependant, poussé sur ses marges par la violence des 3. Sayad Abdelmalek, L'immigration ou les para-
aujourd'hui, de trancher entre l'hypothèse représentations. L'immigré prendra la suite doxes de l'altérité, Bruxelles, De Boeck, 1991.
de l'ébauche de l'ethnicité, «marque passa- 4. G. Simmel, «Digression sur l'étranger», in
de ces figures répulsives. En particulier en Grafmeyer et Joseph, L'école de Chicago, Paris,
gère d'une crise sociétale», «expression France où l'immigré est finalement aussi Aubier-Montaigne, 1982. (publication origina-
d'un dérèglement de sociétés nationa- 39
l'ouvrier par excellence' '. Il partage avec le de ce texte: 1908). Voir aussi l'article
(33
les » ,' pathologie provisoire, phénomène d'Otthein Rammstedt consacré à la genèse du
ce dernier le fait d'être socialement et poli- texte de Simmel dans ce numéro.
conjoncturel, voire mythe sans contenu réel, tiquement dominé au sein d'un monde 5. Freddy Raphaël, «L'Etrangerde G. Simmel» in
et l'hypothèse de la marche vers un « diffé- e
Georg Simmel, la sociologie et l'expérience du
inégalitaire. Le pauvre du début du XIX monde moderne, sous la direction de Patrick
0
rentialisme généralisé» ^, jungle du mar- siècle était exclu du suffrage électoral cen- Watier, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1986,
ché, de l'individualisme, des tribus, des sitaire parce qu'il était pauvre, de même pages 257 à 278.
6. Jodelet Denise, op. cit.

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7. Durkheim E, Les formes élémentaires de la vie dans son ouvrage posthume Une identité bles- 28. Voir Olivier Schwartz, Le monde privé des
religieuse, Paris, PUF, 1968 (1ère édition 1912). sée, op. cit., pages 97 à 120. ouvriers, hommes et femmes du Nord, Paris,
Cité par Denise Jodelet, op. cit. 15. Jodelet Denise, op. cit. PUF, 1989.
8. L'inventeur du concept de distance sociale, le 16. Les mots désignant la peur et l'étranger ont une 29. Gérard Noiriel, La Tyrannie du national, Paris,
sociologue américain, fondateur de l'école de racine commune dans certaines langues, notam- Calmann-lévy, 1991, page 17.
Chicago, Park a souligné que la distance socia- ment en serbo-croate. 30. Voir les discours de ceux qui sont hostiles à la
le était la conséquence historique de la cohabi- 17. «Les trois âges de l'émigration algérienne en présence des immigrés sur le territoire: par
tation entre groupes ethniques ou nationaux France», in Actes de la recherche en sciences exemple Alain Griotteray, Les immigrés: le
différents. Voir aussi le n°3 des Cahiers du sociaiesn°15,juin 1977. choc, Pion, Paris, 1984; ou Jean-Yves Le
CEMRIC (Strasbourg, 1994) «Propos sur la 18. Publiés initialement dans Actes de la recherche Gallou, La préférence nationale: réponse à
distance » en sciences sociales, mais aussi dans des revues l'immigration, Albin Michel, Paris, 1985. Pour
9. Dans le sens que lui donne Mary Douglas De la moins accessibles comme Peuples méditerra- une analyse critique de ces discours voir
souillure. Essai sur la notion de pollution et de néens ou Anthropologia medica. notamment Olivier Le Cour Grandmaison,
tabou, Paris, Maspéro, 1971. 19. G. Simmel, «Digression sur l'étranger», op. cit. «Immigration, politique, et citoyenneté: sur
10. Pascal Hintermeyer nous rappelle que «sous 20. Si l'immigration «non-européenne» est réguliè- quelques arguments » in Les étrangers dans la
l'effet du sida apparait un imaginaire immunitai- rement stigmatisée en France cela tient aussi à cité, expériences européennes, sous la direc-
re de la société qui envisage l'identité du groupe ce passé colonial. tion du même auteur et de Catherine Wihtol de
à partir d'un système qui lui permet de préserver 21. Voir aussi l'article de Brigitte Fichet, «Etran- Wenden, Paris, La Découverte, 1993, p. 81
son intégrité, en se défendant contre les agres- gers et immigrés, deux termes problématiques », à 103.
sions extérieures» Pascal Hintermeyer, «Ima- Revue des sciences sociales de la France de 31 Alain Bihr, op. cit. Voir aussi du même auteur
ginaires du corps social». Revue des sciences l'Est, n°20, 1992/1993. son article,«Identité menaçante, identité mena-
sociales de la France de 1 Est, n°20, 1992/93. 22. La première immigration algérienne significative cée, l'Europe dans l'imaginaire du Front
11. Voir notamment les travaux de Michael remonte en effet à la première guerre mondiale ! National», Revue des sciences sociales de la
Pollack : Les homosexuels et le sida, sociolo- 23. Noiriel Gérard, Le creuset français. Histoire de France de l'Est, n°20, 1992/93.
gie d'une épidémie, Paris, Métailié, 1988 (en l'immigration, XIXè-XXè siècle, Paris, Points- 32. Michel Wievorka, La démocratie à l'épreuve.
particulier le chapitre 6, pages 162 à 192) et Seuil, 1992. Nationalisme, populisme, ethnicité, Paris, La
Une identité blessée, études de sociologie et 24. Sur la distinction entre les termes intégration, Découverte, 1993, p. 20.
d'histoire, Paris, Métailié, 1993. On trouvera insertion et assimilation voir Jacqueline Costa- 33. op. cit. page 154. L'auteur propose une
dans le second ouvrage pages 399 à 409 la liste Lascoux, «Assimiler, insérer, intégrer» in construction sociologique de la notion d'ethni-
des travaux consacrés à cette épidémie par cet Réussir l'intégration, Projet n°227, automne cité dans le troisième chapitre de son livre page
auteur. 1991, pages 7 à 15. Pour une étude sociologique 97 à 156.
12. Hubert et Mauss,« Esquisse d'une théorie géné- de l'intégration de la France dans son ensemble, 34. op. cit. page 152.
rale de la magie», L'Année sociologique 1902- l'intégration des immigrés ne constituant 35. op. cit. page 156.
1903; repris in Marcel Mauss, Sociologie et qu'une des dimensions de celle-ci, voir 36. op. cit. page 156.
anthropologie, Paris, PUF, Quadrige, 1991. Dominique Schnapper, La France de l'intégra- 37. op. cit. page 164. Voir aussi Alain Bihr, «La
13. Michael Pollack, Les homosexuels et le sida, op. tion, sociologie de la nation en ¡990, Paris, démocratie à l'épreuve de la crise de l'état-
cit., page 186. «Leur propension régressive, Gallimard, 1991. Sur l'intégration des immigrés nation» in Le Monde Diplomatique, janvier
remarque encore Michael Pollack, est d'autant et une réflexion sur la notion de multiculturalis- 1994.
plus grande que les séropositifs portent un stig- me voir aussi l'article de Juan Matas, «Proces- 38. L'exclusion des droits civils est cependant jus-
mate supplémentaire de sorte que trois fois plus sus d'intégration, des populations d'origine tifiée par une argumentation tout à fait différen-
de personnes voudraient voir mis des prison- immigrée et multiculturalisme», Revue des te par rapport au pauvre ou à l'immigré dans la
niers séropositifs en quarantaine que les 10% à sciences sociales de la France de l'Est, n°20, mesure où le fou est comparé à un enfant, à un
14% qui demandent une mesure d'exclusion à 1992/1993, pages 124 à 129. mineur.
l'égard de tous les séropositifs et malades», 25. Par exemple, dans la sidérurgie lorraine on note- 39. Sur les relations entre racisme («ethnique») et
op. cit., pages 186 et 187. ra l'importance de l'immigration italienne sur- racisme de classe on pourra consulter le n° 2 de
14. Cette fantasmatique de la contagion vise à unir tout, mais aussi polonaise, et plus tard nord-afri- Critiques sociales (décembre 1991) qui est
dans un même anathème le malade et l'étran- caine (voir les travaux de Serge Bonnet et de entièrement consacré à ce thème.
ger, et plus précisément le malade et le juif. Le Gérard Noiriel) ; dans le bassin potassique du
néologisme «sidaïque», inventé par les diri- Haut-Rhin c'est l'immigration polonaise qui
geants du Front national, est formé à dessein jouera un rôle central (voir notamment l'étude
par référence directe à judaïque. Il a été trop consacrée par Freddy Raphaël et Geneviève
largement repris par la suite, sans précautions, Herberich-Marx aux mémoires de la «colonie»
dans la presse (Dernier exemple relevé: chez les mineurs du Bassin Potassique d'Alsace
Dernières Nouvelles d'Alsace le 7 décembre in Mémoire plurielle de l'Alsace, grandeurs et
1993) et dans les discours quotidiens pour dési- servitudes d'un pays des marges, Strasbourg,
gner les malades du sida. Les mots, on le sait Collection Recherches et Documents, Tome 44,
pourtant depuis longtemps, peuvent être des Publications de la société savante d'Alsace et
armes terribles pour faire resurgir les grandes des régions de l'Est, 1991, pages 136 à 168).
peurs. En jouant sur l'analogie découlant d'un 26. Dominique Schnapper, L'Europe des immigrés,
suffixe commun l'antisémitisme est ainsi sour- Paris, François Bourrin, 1992, page 7.
noisement réactivé. Sur l'importance que les 27. Voir par exemple François Dubet et Didier
dirigeants du Front national accordent aux Lapeyronnie, Les quartiers d'exil, Paris, Seuil,
mots, voir F. Matonti, «Le Front national 1992, Michel Wievorka (dir.), La France racis-
forme ses cadres» in Genèses n°10, janvier te, Paris, Seuil, 1992, Michel Wievorka,
1993. Voir aussi l'article de Michael Pollack, Racisme et modernité, Paris, La Découverte,
« Des mots qui tuent », Actes de la recherche en 1993 et Alain Bihr, Pour en finir avec le Front
sciences sociales, n°41, février 1982, repris National, Paris, Syros, 1993.

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