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ANGELUS SILESIUS

(JOHANNIS ANGELI SILESIJ)

LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

Traduction par
CAMILLE JORDENS

Sagesses chrétiennes

ÉDITIONS ÉDITIONS
DU CERF ALBIN MICHEL
PARIS
1994
Les notes dAngelus Silesius sont appelées par un astérisque et
placées sous les pensées ; les notes du traducteur viennent en bas
de page et sont appelées par un chiffre.

© Albin Michel, 1994


© Les Éditions du Cerf, 1994, pour la présente édition.
(29, boulevard Latour-Maubourg
75340 Paris Cedex 07)
ISBN 2-204-04894-1
ISSN 1140-2865

Tous droits réservés. La loi du 11 mars 1957 interdit les copies


ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute
représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par
quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur
et de l'éditeur, est illicite et constitue une contrefaçon
sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
INTRODUCTION

Une édition intégrale du Pèlerin chérubinique


s'impose. En effet, si on excepte la traduction versifiée
d'Eugène Susini (PUF, 1964), forcément très libre, ce
qui ne nous paraît pas être l'option la plus fiable, il
faut remonter loin, jusqu'aux années d'après-guerre pour
trouver une traduction complète de Jean Rousset (1949)
et de Henri Piard (1946). La première est restée confi-
dentielle, ayant paru chez un petit éditeur, GLM, spé-
cialisé en poésie (il a publié Le Moteur blanc de
Du Bouchet) ; la seconde reste incontestablement en
français la version de référence. Malheureusement Aubier
ne l'a pas rééditée depuis 1946. Henri Piard est un grand
érudit, un fin lettré, un traducteur exceptionnel qui
durant plusieurs décennies a ouvert les milieux français
à la littérature allemande classique ou contemporaine.
Sa traduction du Pèlerin au début de sa très longue car-
rière, quelles que soient ses qualités et la richesse de son
introduction, date quelque peu du point de vue stylis-
tique. Elle appelle aussi sur certains points des correc-
tions liées aux éditions critiques allemandes de date plus
récente.
8 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

Si la poésie baroque française a connu depuis le


début des années soixante un regain de faveur grâce à
M. Raymond, J. Rousset, C.-G. Dubois et d'innombra-
bles émules, une certaine partie du baroque allemand,
et particulièrement son aire religieuse, pourtant consti-
tutive de cette littérature, demeure encore largement
méconnue en France. Une réévaluation et une réhabili-
tation s'imposent.
Une édition intégrale nous paraît indispensable pour
d'autres motifs que le simple désert éditoria/1 et
ceux-ci sont liés à la nature même d'une édition
exhaustive. Une version complète a des avantages
comme des inconvénients. Ces derniers tiennent au
relativisme esthétique, notre goût n'étant plus celui du
XVII• siècle, et moins encore celui du baroque. Cer-
tes, une lecture intégrale peut provoquer un sentiment
de lassitude face à certaines redites ou à des passa-
ges moins bien venus. D'autre part Le Pèlerin chéru-
binique, à l'instar des Essais de Montaigne, ne sup-
porte pas d'être lu d'une seule traite. Une collection
de maximes ou de réflexions ne relève pas de la pra-
tique d'une lecture continue.
Toutefois une version complète présente un évident
avantage : celui de présenter l'intégralité du texte. Non

1. Alors que notre traduction était à l'impression, a paru aux


Éditions Arfuyen une traduction d'un auteur à qui nous rendons
hommage, Roger Munier. Depuis plus de deux décennies, il a ravivé
la flamme qui s'éteignait de la renommée de Silesius en France. Les
spécialistes français ont d'un seul ensemble porté leur attention à
leurs poètes baroques de la fin du xv1• siècle et du début du xv11•
siècle (Rousset, Raymond, Dubois, Mathieu-Castellani, et pour la
poésie religieuse, Jeanneret, Boase, Ortoli, Bellenger, Pineaux). Notre
traduction et aussi notre approche sont entièrement indépendantes
des siennes.
INTRODUCTION 9

qu'il faille la surévaluer pour elle-même et ainsi nier


qu'un ouvrage charrie des scories. Mais dans le cas pré-
cis de Silesius l'exhaustivité représente une garantie pour
le lecteur, un garde-fou contre d'innombrables commen-
tateurs et « sélectionneurs », non exempts de partis pris,
qui évacuent sans vergogne la part de la pensée ou de
l'option stylistique à laquelle ils n'adhèrent pas ou qui
les dérange. L '« intégrale » est une assurance pour le
lecteur qui entend se former lui-même une opinion,
sans tamisage arbitraire, et discerner ce qui dans le
texte est pépite ou simple gravillon. Ne rien omettre
c'est ne rien compromettre. Silesius mérite qu'on l'envi-
sage sous toutes ses facettes, y compris celles qui peu-
vent nous paraître caduques, La superficialité, la vision
unilatérale et la désinvolture fragmentent un écrivain
et, en définitive, le défigurent. Silesius a été souvent
victime d'opinions préconçues et de visions fragmen-
taires. Cela s'explique aisément. En effet, Silesius est
par excellence un auteur qui est lu à travers des flori-
lèges. li en existe plusieurs en français et d'innombra-
bles en allemand. Ces excerpta permettent un premier
contact avec l'œuvre; ils ont le défaut d'être passa-
blement unilatéraux et subjectifs. Étant nous-même
l'introducteur d'un florilège du Pèlerin (A. Michel,
« Spiritualités vivantes», 1994), nous sommes particu-
lièrement sensible à la menace que chaque anthologie
contient en elle. Tout spicilège implique un tri, tri qui
suppose des choix. Dans chaque sélection interviennent
une série d'options artistiques, littéraires, philosophi-
ques, religieuses, idéologiques, avérées ou voilées, qui,
quoique partiellement pertinentes, ne véhiculent pas
moins bien des préjugés. Or, peu de commentateurs
reconnaissent qu'ils sont soumis à des critères extrin-
sèques d'édition et à des critères intrinsèques tant sub-
10 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

jectifs que collectifs, reflétant l'attente du public ou les


goûts - et les dégoûts! - de /'époque 2•
Il va sans dire que les aspects strictement chrétiens
et confessionnels de Silesius sont souvent volontairement
oblitérés 3• On constate ainsi combien l'anthologie peut
concourir à fournir d'un auteur étranger une vue par-
tielle et partiale. La redécouverte est filtrée par l'état
d'esprit du présentateur et l'horizon d'attente de son
public potentiel.
En outre, /'ethnocentrisme géographico-culturel qui
suscite tant de méprises trouve son équivalent dans un
ethnocentrisme historico-culturel de la modernité idolâ-
trée. Le jugement esthétique ou idéologique est plus sen-
sible aux rapports de similitude qu'à la différence. Et
comme toute lecture est relecture en fonction de soi, il
apparaît difficile de discerner l'altérité radicale d'une
autre pensée, d'une autre rhétorique, d'une expérience
qui est différente.
Peu d'auteurs ont suscité tant de gloses diverses que
Silesius, de G. Tersteegen à Leibniz, de Schlegel à Hegel,

2. Un exemple illustrera nos propos. L'anthologie de R. Munier


chez Arfuyen reprend un certain nombre de distiques, 132 sur envi-
ron 1 700. Ce choix limité n'est pas gênant en soi ; toutefois, sa
distribution en fonction des six livres d'épigrammes du Pèlerin tra-
hit des options cachées qui agissent subrepticement : une préférence
caractérisée pour les livres 1 et II qui à eux seuls fournissent 66 maxi-
mes sur les 132 (42 pour le livre 1 et 24 pour le livre Il), tandis
que les livres III (8), IV (8), V (9) et VI (5) en réunissent à peine
30 ! Le rapport est de un sur cinq voire parfois de un sur huit. Du
point de vue qualitatif une telle préférence ne se justifie pas. Seule
la prédilection de Munier pour les textes illustrant une mystique de
l'essence explique l'anomalie.
3. L' Avertissement de l'anthologie des Éditions Planète (1970)
refuse les distiques « dont l'intention didactique et même catéché-
tique est certaine » (p. 29).
INTRODUCTION 11

de Schopenhauer à Heidegger, de Droste-Hülshoff à


Rückert, de G. Keller, le Zurichois, à Hans Urs von Bal-
thasar, le Bâlois ...
Dans sa lecture chaque génération opère une sélec-
tion, tant par voie d'exclusion que par voie d'élection.
Chaque génération s'approprie un auteur. Si/esius a été
souvent annexé. Le phénomène apparaît dès le XVIII'
siècle avec le piétisme. Gottfried Arnold (1666-1714) et
surtout Geihard Tersteegen (1697-1769) dans son Geist-
liches Blumen, Gartlein inniger Seelen, oder kurtze
Schlussreimen ... (1729), un jardin floral spirituel, inflé-
chissent l'œuvre de Silesius vers un individualisme mysti-
que accentuant /'expérience personnelle de son propre
fond (Grund) divin, (Gott in uns), sans recours à une
quelconque Église institutionnelle.
Leur contemporain Leibniz (1646-1716) a nettement
moins d'affinités avec Silesius que le courant piétiste,
somme toute fort proche de Franckenberg et du Sile-
sius des livres I et Il. Il est le premier d'une longue liste
de commentateurs à commettre des contresens flagrants.
Il note dans une lettre à Pacus du 28 janvier 1695:
« On rencontre chez ces mystiques quelques passages qui
sont extrêmement hardis, pleins de métaphores diffici-
les et inclinant presque à l'athéisme, ainsi que je l'ai
remarqué dans les poésies allemandes, belles d'ailleurs,
d'un certain Ange/us Silesius (... ) » (Leibnitii opera, éd.
Dutens, VI, 56).
Au xxe siècle on relève le même phénomène
d'appropriation qui peut s'opérer en parfaite légitimité,
comme dans le livre de Frederick Franck, The Book of
Angelus Silesius with Observations by Ancient Zen Mas-
ters (Londres, Wildwood House, 1976), ou de manière
naïve, comme sur le plat du florilège édité par Arfuyen
(trad. Roger Munier, 1988) une main anonyme a cru bon
12 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

de signifier aux lecteurs de l'opuscule que la méditation


de Silesius (le «jésuite [sic 4] apparaît aujourd'hui pro-
che du Zen ».
Par/ois un relativisme bien caractéristique
d'aujourd'hui mine complètement les acquis de /'histoire
et de l'histoire littéraire, ce relativisme justifiant une
sorte de permissivité interprétative autorisant toutes les
lectures, même celles qui sont infirmées par les faits et
la biographie de l'auteur. La complexité de Silesius sem-
ble d'ailleurs inciter d'aucuns à une approche sans cri-
tères impliquant une démission critique : « À propos des
sentences à facettes multiples qui composent le plus ori-
ginal de ces poèmes, Le Pèlerin chérubinique, on peut
indéfiniment discuter ou infléchir l'interprétation dans
un sens ou dans un autre, chercher selon le cas le luthé-
rien ou le catholique, le militant fanatique même, voire
le mystique étranger à toute confession. » (E. Susini,
dans Encyclopaedia Universalis, t. /, p. 96).
Beaucoup ont cru voir en Silesius un penseur hété-
rodoxe. Seule une méconnaissance profonde du chris-
tianisme et de ses différents courants mystiques peut
expliquer sinon justifier une telle énormité. Pour les
unvertrauten Ohren (les oreilles non familiarisées),
comme les appelle Hans Urs von Balthasar, qui se font
du christianisme une conception excessivement étroite,
toute formulation osée devient étrange et on la qualifie
d'étrangère à la doxa.
Or d'un strict point de vue historique, et aussi d'un
point de vue théologique non sectaire, Silesius resta toute
sa vie par/aitement orthodoxe. On peut même dire que

4. Silesius est en réalité franciscain, il a terminé son existence


dans la maison des Croisiers ou Porte-croix de Bohême, qui jouè-
rent un rôle important à l'époque de la Contre-Réforme.
INTRODUCTION 13

son évolution vire vers une position de plus en plus


orthodoxe après sa conversion au catholicisme de la
Contre-Réforme. Si/esius a d'ailleurs reçu pour Le Pèle-
rin chérubinique /'imprimatur du doyen de la f acuité de
théologie de /'université de Vienne, Nicolas A vancin, sj,
et /'approbation de /'official et du vicaire général de la
Silésie, Sébastien von Rostock.
Face aux accusations diverses, aussi légères qu'arbi-
traires, d'hérésie, voire de panthéisme (Hegel, Vorlesun-
gen über die Aestetik, t. /, Stuttgart-Bad Canstatt,
F. Fromman Verlag, 1964, t. 12, p. 493), C. Seltmann
réhabilitera Si/esius (Angel us Silesius und seine Mystik,
1896). Pour beaucoup d'épigrammes il a recherché des
parallèles dans /'Écriture, chez les Pères grecs ou latins
ou même chez les scolastiques. Cette démonstration
systématique reste après un siècle par/aitement probante.
Illustrons ce propos par deux épigrammes à première
vue audacieuses et problématiques :

Pas d'éternité en enfer


Considère au bout du compte qu 'auprès de Dieu il y a
l'éternité
Auprès du diable, en enfer, l'éternelle temporalité. [V, 74.}

Cette subtile distinction entre deux infinis de nature


différente se retrouve déjà chez Thomas d'Aquin qui
émet la même conviction : « In inferno non est vera
aeternitas, sed magis tempus » (Summa J, JO, 3c et
ad 2).
Un second exemple encore plus typique d'une thèse
en apparence hétérodoxe, mais qui en réalité se ratta-
che à une des plus anciennes traditions de l'Église
primitive:
L'homme était la vie de Dieu
14 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

Avant même d'être quelque chose, j'étais la vie de Dieu :


Aussi s'est-Il livré tout entier pour moi. fi, 73.j

Conscient de sa hardiesse Silesius renvoie explicite-


ment à Jean I, 3-4: Quod factum est, in ipso vita erat.
Il se fonde sur le prologue du quatrième évangile pour
affirmer que rien de ce qui fut ne fut sans le Verbe éter-
nel et que sur le plan divin les catégories temporelles
ne sont pas d'application.
D'un point de vue plus général, soulignons avec Carl
Keller, professeur à l'université de Lausanne et éminent
spécialiste de la mystique comparée, qu'il faut se mon-
trer très prudent et réservé dans l'emploi du terme
« orthodoxe ». Il est essentiel de replacer les auteurs spi-
rituels dans leur contexte vital : celui d'une religion à
laquelle ils adhèrent et d'une foi qu'ils intériorisent ou
même qu'ils affinent et épurent. Vouloir couper ce cor-
don ombilical de leur tradition religieuse, c'est s'expo-
ser aux pires contresens. Le milieu d'incubation origi-
nel conditionne l'exacte interprétation tant d'auteurs
chrétiens tels que Eckhart, Ruusbroec et Jean de la
Croix, que de soufis comme Ibn Arabi, Ghazali ou al-
Hallaj. Ce que le Père Guido de Baere énonce à pro-
pos de Ruusbroec s'applique parfaitement à Silesius:
« Ruusbroec était chrétien ; en tant que chrétien il était
mystique et en tant que mystique il était capable de
témoigner avec plus de persuasion de son christianisme,
de son vécu chrétien. La mystique n'était pour lui nul-
lement une religion parallèle » (« De mystiek van Ruus-
broec : Meer dan natuurlijk », Kultuurleven, janvier
1993, p. 35).

CAMILLE JORDENS.
L'homme, lui, contemple Dieu,
L'animal, la motte de terre.
D'où, chacun peut connaître
Ce qu'il est.

JOHANNES ANGELUS SILESIUS

LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

ou

ÉPIGRAMMES ET MAXIMES SPIRITUELLES


pour amener à la contemplation de Dieu

Nous tous, qui à visage découvert


Contemplons la Gloire du SEIGNEUR, sommes
Changés en cette même Image, de clarté
En clarté, comme par l'esprit du SEIGNEUR.
(2 Co 3, 18.)
EN GUISE D'AVERTISSEMENT

Avant-propos au lecteur

Lecteur bienveillant, les vers qui suivent contiennent


de multiples paradoxes inhabituels et des énoncés étran-
ges ainsi que des maximes élevées à la signification
occulte concernant tant le mystère de la déité que l'union
à Dieu ou à l'essence divine ou encore le processus
d'identification à Dieu, la divinisation ou déification (de
l'homme) ou d'autres choses du même ordre. Étant
donné la formulation resserrée, il est facile de leur impu-
ter un sens condamnable ou une intention malveillante.
Dès lors, il nous paraît indispensable de te présenter à
ce propos un avertissement.
Il faut ainsi que tu saches une fois pour toutes que
nulle part l'auteur ne défend la thèse que l'âme humaine
doive ou puisse perdre sa « créaturalité » 1 pour être
changée par voie de divinisation en Dieu ou en son
essence incréée 2 : c'est de toute éternité absolument

1. Cette traduction de Geschaffenheit est reprise de Ch. A.


Bernard (Le Dieu des mystiques, Éd. du Cerf, 1994, p. 677).
2. Voir 2 P l, 4 : « afin que vous participiez de la nature
divine».
18 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

impossible. En effet, quoique Dieu soit tout-puissant,
Il est néanmoins incapable de faire (s'il le pouvait, il
ne serait pas Dieu) qu'un être créé soit par nature et
essence Dieu. C'est ainsi que Tauler affirme dans ses
Institutions spirituelles, chap. IX : « Comme le Très-
Haut ne pouvait faire que par nature nous fussions Dieu
(c'est à lui seul que cela revient), il a fait que nous deve-
nions Dieu par grâce pour que nous ayons en commun,
par un amour de faveur, une même béatitude, une
même joie, une même royauté. » Tauler entend ceci :
l'âme sainte et qui en est digne atteint à un tel degré
d'intimité et d'union à Dieu, à son essence divine, elle
est tellement inextricablement à Lui qu'elle se voit trans-
figurée, unifiée et unie à Lui. Et cela au point que, si
on la contemple, on ne voit et ne reconnaît en elle rien
que Dieu. Comme cela se réalisera dans la vie éternelle.
Car elle sera en quelque sorte entièrement entremêlée
à Lui dans l'éclat de sa Gloire. Oui, qu'elle puisse
atteindre à une telle ressemblance 3 plénière, qu'elle soit
effectivement (par grâce) ce que Dieu est (par nature)
et qu'en ce sens elle puisse à bon droit être définie
comme une lumière dans la Lumière, un verbe dans le
Verbe, un dieu en Dieu (comme mes vers le formulent).
Puisque, comme le formule un docteur ancien 4, le
Père n'a qu'un Fils, et ce Fils nous le sommes tous en
Christs. Si donc nous sommes fils en Christ, nous
avons également à être ce qu'est le Christ et à possé-
der l'essence même qu'à le Fils de Dieu. En effet
(comme Tauler l'énonce dans son Quatrième Sermon

3. Voir Gn 1, 26; Co 3, 10.


4. Saint Augustin.
5. Voir aussi Ep 1, 5 : « nous serions pour Lui des fils adoptifs
par Jésus-Christ. »
AVANT-PROPOS 19

pour la Nativité 6) précisément parce que « nous possé-


dons la même essence, nous devenons pareils à Lui et
nous Le voyons tel qu'il est, vrai Dieu ».
Tous les saints contemplatifs s'accordent sur ce point
en particulier sur ce que Tauler a relevé dans son troi-
sième Sermon pour le troisième dimanche après la Tri-
nité : « l'âme devient, en ayant réacquis son Image et
sa Ressemblance, pareille à Dieu et divine ; oui, elle
devient par grâce tout ce que Dieu est par nature. Dans
cette union, dans cette immersion en Dieu, elle est menée
au-delà d'elle-même, et elle devient si pareille à Lui, que
si elle se voyait elle-même, elle s'estimerait Dieu ; et celui
qui la verrait, ne la verrait pas selon la nature, mais
selon l'essence, la forme et le mode d'être divin délé-
gués par grâce, et il connaîtrait à sa vue la béatitude.
Car Dieu et l'âme, en une telle union, sont un, quoi-
que non par nature, mais assurément par grâce. » Et
un peu plus loin : « L'âme pure et divine, aussi libre
que Dieu de l'amour des créatures, sera considérée par
les autres, et se considérera aussi elle-même de toute éter-
nité comme divine (dans un tel type d'union Dieu et
l'âme ne font qu'un) et elle trouvera sa béatitude en elle-
même et à partir d'elle-même dans une telle union. »
Runsbroec [note] au troisième livre de !'Ornement
des noces spirituel/es, chap. I : « Au sein de l'unité
d'essence de Dieu, tous les esprits recueillis et dévots
ne forment qu'un avec Dieu au travers de l'amoureuse
immersion et fusion avec Lui. Et ils font par grâce pré-
cisément ce même Un que cette même Essence est en
elle-même. »
Encore dans le même passage : « Au-delà de toutes

6. Silesius se fonde sur les traductions latines de Ruusbroec et


de Tauler par le jésuite Surius (avant 1578).
20 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

les images [analogies] saisir et comprendre ce que Dieu


est en soi, c'est dans une certaine mesure être Dieu avec
Dieu, sans médiation ou, pour ainsi dire, sans une alté-
rité sensible. » Et dans le même ouvrage au chapitre II,
il dit : « Quand l'esprit de l'homme s'est perdu lui-même
par l'amour de fruition, il reçoit la clarté divine de
manière immédiate : oui, lui-même devient (dans la
mesure où le peut une créature) sans arrêt cette même
clarté qu'il reçoit. »
Saint Bernard tient des propos identiques dans le
livre de La Vie solitaire, quand il dit : « Nous serons
ce qu'il est. Car ceux à qui il a été donné le pouvoir
de devenir enfant de Dieu, il leur est aussi donné le pou-
voir, non certes d'être Dieu, mais d'être ce que Dieu
est. » Et ensuite : « Cette analogie avec Dieu est appe-
lée l'unité de l'esprit, non seulement parce qu'elle pousse
à agir selon l'Esprit ou qu'elle attire intrinsèquement
l'esprit humain, mais parce qu'elle procède elle-même
de l'Esprit Saint, de Dieu, l'Amour ; parce que par Lui
qui est amour du Père et du Fils, unité et grâce, bien
et baiser, étreinte et tout ce qui peut leur être commun
aux Deux - dans cette union suprême de la vérité et
cette vérité de l'union - s'opère exactement la même
chose de l'homme à Dieu (selon son mode d'être
humain) que ce qui se passe du Fils au Père dans leur
unité et leur autonomie, ou du Père au Fils, quand dans
l'étreinte et le baiser du Père et du Fils jaillit de façon
éminente au milieu d'Eux leur Conscience ravie, quand
au-delà de toute expression et de toute pensée, l'homme
de Dieu acquiert le droit de devenir non pas Dieu, mais
cependant ce que Dieu est par nature et l'homme par
grâce. » Et Bernard d'ajouter encore : « Tu te deman-
des comment cela peut se faire, l'Essence divine étant
incommunicable ? Je te réponds d'abord avec saint
AVANT-PROPOS 21

Bonaventure : si tu veux le savoir, interroge la grâce,


non l'enseignement, le soupir de la prière et non la lec-
ture appliquée, l'époux et non le maître, Dieu et non
l'homme, les ténèbres et non la clarté, non la lumière,
mais le feu qui enflamme tout entier et qui mène à Dieu
d'un désir ardent, ce feu qui est Dieu même. »
Je te réponds ensuite que certes l'Essence divine est
incommunicable en sorte qu'elle ne peut se mêler à quoi
que ce soit pour devenir avec cela une même nature et
essence. Mais d'autre part, d'une certaine manière vu
l'union si proche et intime avec laquelle Elle se répand
dans les âmes saintes, elle peut à juste titre être dite
« communicable ». Étant donné que Pierre aussi prétend
que nous devenons participants de la nature divine 7 , et
Jean que nous sommes enfants de Dieu, car nés de
Dieu 8 • Or ces âmes ne peuvent être appelées « enfants
de Dieu » et participantes à la nature divine (selon Tho-
mas a Jesu, 1, 4, d, Oral. divin, chap. IV), si celle-ci
vit loin de nous, séparée, et non en nous. Car pas plus
qu'un homme ne peut être sage sans sagesse (comme
le dit Tauler dans son Quatrième Sermon sur la Nati-
vité), un homme ne peut être non plus enfant de Dieu
sans la filiation divine, c'est-à-dire sans avoir alors
l'essence réelle du Fils de Dieu lui-même. Par conséquent
pour être fils ou fille de Dieu, il faut que tu aies cette
essence même qu'à le Fils de Dieu, sinon tu ne peux
être fils de Dieu. Une gloire aussi extrême nous est
cependant encore temporairement cachée. Voilà pour-
quoi saint Jean écrit encore dans le passage cité : « Mes
bien-aimés, nous sommes effectivement enfants de Dieu,
mais ce que nous serons n'est pas encore manifesté.

7. Voir la note 2.
8. Jn 1, 12.
22 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

Nous savons toutefois quand cela apparaîtra que nous


lui serons pareils, c'est-à-dire nous serons aussi la même
Essence qu'il est. » C'est pourquoi Nicolas a Jésus-Marie
1, 2, chap. XVI Elue. Theo/ogic. in Joan. a cruce 9
affirme : « L'âme obtient par l'effet de l'amour dont
elle aime Dieu que Dieu ne lui communique non seule-
ment ses dons, mais que l'autonomie et l'Essence divine
sont à titre exceptionnel aussi librement présentes à
l'âme. » C'est ce que corroborent les paroles de saint
Augustin (p. 185 du De Tempore) où il dit : « Pour pré-
parer le cœur de ses apôtres, le Saint-Esprit est en ce
jour tombé comme une averse sanctificatrice, non tel
un visiteur pressé, mais tel un consolateur permanent
et un compagnon éternel. » Puis comme Jésus avait dit
à ses disciples en Matthieu 28 '° : « Voici que je suis
avec vous tous les jours jusqu'à la fin des siècles », ainsi
il dit aussi à propos de l'Esprit Saint : « Ce Père vous
donnera le Consolateur qui sera avec vous à
jamais 11 • » Voilà pourquoi il a été en ce jour auprès
de ceux qui croient en lui, non seulement par la grâce
de la justification, mais même par la présence de sa
majesté. Et dans ces vases s'est répandu non seulement
l'arôme du baume, mais jusqu'à la substance même du
saint chrême. Mais pour comprendre et expliquer sans
méprise le caractère spécifique de cette union, je me suis
toujours laissé subjuguer par les métaphores auxquelles
recourent les Pères : celles de l'union du soleil et de l'air,
du feu et du fer, du vin et de l'eau, et d'autres similai-
res, permettant de décrire dans une certaine mesure cette
haute union de Dieu avec l'âme. Parmi eux, saint
9. Cette citation montre que Silesius a indirectement connu saint
Jean de la Croix.
10. Mt 28, 20. C'est la dernière phrase de cet évangile.
11. Allusion à Jn 14, 16.
AVANT-PROPOS 23

Bernard, dans son livre sur la manière d'aimer Dieu 12 ,


vers le milieu de l'ouvrage, déclare : « Comme une
gouttelette d'eau versée dans beaucoup de vin semble
complètement décomposée et désaquatisée, en prenant
la saveur du vin et son ardeur, et comme un fer rouge
incandescent devient totalement semblable au feu, en
dépouillant son ancienne forme qui lui est propre, et
comme l'air imbibé de lumière solaire est transformé
en cette clarté illuminatrice de sorte qu'il semble moins
être illuminé que d'être lui-même lumineux, de même
il sera nécessaire que chez les saints tout désir humain
se fonde de manière inexprimable et se dissolve du moi
pour être entièrement infusé dans la volonté de Dieu,
car sinon comment Dieu voudrait-il être tout en tous 13
s'il subsistait en l'homme quelque chose d'humain. »
Et au chapitre xxv du Livre de l'amour, après avoir
brièvement mentionné ces métaphores, il les commente :
« Aussi l'esprit de l'homme, quand il est revêtu de
l'amour divin, devient tout amour. Aussi qui aime Dieu
est entièrement mort à soi-même, et en vivant pour Dieu
seul, s'approprie (si je puis parler ainsi) dans une cer-
taine mesure le Bien-Aimé consort en essence (consubs-
tantiat se dilecto). Car de même que l'âme de David
est unie à l'âme de Jonathan, ou que celui qui s'atta-
che à Dieu devient avec Lui un seul esprit, ainsi le désir
tout entier n'est pas absorbé en Dieu pour qui sait juger
exactement cette union, cette communion avec l'Essence,
etc. » De tels énoncés se trouvent chez Ruusbroec,
Herp, Tauler et encore d'autres. Surtout chez Louis

12. Voir Sur les degrés d'humilité et d'orgueil. Traité de l'amour


de Dieu. À la louange de la milice nouvelle, trad. E. de Solms,
introd. J. Leclercq, Namur, Éd. du Soleil Levant, 1958.
13. Formule paulinienne célèbre.
24 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

de Blois qui, au chapitre XII de ses Institutions spiri-


tuel/es, a cette superbe formulation : « Dans l'union
mystique l'âme aimante se fond et elle s'oublie elle-même
pour s'abîmer en quelque sorte, comme si elle était deve-
nue néant, dans l' Abîme de l'Amour éternel, où elle est
morte à elle-même et vit Dieu, sans rien savoir ni sen-
tir sinon l'amour qu'elle goûte. Car elle se perd dans
le sur-immense 14 désert et les ténèbres de la Déité.
Mais se perdre ainsi, c'est se trouver. Vraiment ce qui
là dépouille l'humain pour revêtir le divin est transformé
en Dieu. On peut le comparer au fer prenant dans le
feu l'apparence du feu et étant changé en feu. Mais
l'essence de l'âme ainsi déifiée subsiste, de même que
le fer incandescent ne cesse pas d'être fer. Ainsi l'âme
qui auparavant était froide est à présent brûlante ; elle
qui auparavant était obscure, est maintenant lumineuse ;
elle qui était dure est maintenant tendre, toute entière
colorée de Dieu. Son essence est traversée et arrosée par
l'Essence divine, entièrement consumée du feu de
l'Amour divin et, toute fondue, elle est passée en Dieu
unie à Lui sans mode, devenue avec Lui un seul esprit,
comme l'or et le minerai ont été fondus ensemble en
un seul et unique lingot. »
C'est par de telles formules et des énoncés analo-
gues que les saints contemplatifs ont essayé d'exprimer
dans une certaine mesure l'intime union de Dieu avec
l'âme sanctifiée. La décrire à fond est, selon leurs dires,
indescriptible.

14. Silesius recourt ici à l'emploi de la préposition « sur »


(comme dans le Pèlerin chérubinique l, 15, etc.) übergrossen. Le
dépassement de tout concept remonte à Denys l'Aréopagite et à sa
notion de hypertheos, l'incapacité d'énonciation s'abolissant dans la
métaphore du désert (le Wüste de I, 7) ou de la Ténèbre, chère à
Grégoire de Nysse (Vie de Moïse).
AVANT-PROPOS 25

Si donc le lecteur favorable trouve dans ces vers, ici


ou là, des idées apparentées, qu'il veuille également les
entendre en ce sens et les comprendre dans cette optique.
Quoique j'estime à présent m'être suffisamment
expliqué sur ce point, il me faut pourtant encore ajou-
ter un beau texte de Denys le Chartreux. Il dit dans
l'Art. 42 in Exort. : « Alors l'âme est toute dilatée dans
la lumière infinie, amoureusement et intimement
copulée 15 ou solidaire à la Déité sur-essentielle et à la
Trinité supra-bienheureuse 16 qu'elle ne sent plus rien
d'autre ni qu'elle ne perçoit sa propre activité. Mais elle
s'épand d'elle-même et s'écoule à nouveau vers ses pro-
pres sources. Ainsi elle est ravie dans l'éclat de la gloire,
consumée au feu de l'amour incréé, démesuré, engouf-
fré dans l'abîme de la Déité, engloutie en elle, si bien
qu'elle semble dans une certaine mesure dévêtir son être
créé et revêtir son être incréé, son modèle (esse ideale).
Non que son identité soit transmuée ou que son être
propre ait été dissipé, mais ses modes d'être et ses attri-
buts ou ses qualités d'existant ont été déifiés. Ils devien-
nent identiques à Dieu et à sa Béatitude supra-
bienheureuse par grâce et don surnaturel et ainsi
s'accomplit parfaitement la parole de l'apôtre : Celui qui
s'attache au Seigneur ne fait plus qu'un avec lui, etc. »
Lorsque l'homme est ainsi devenu pbnement pareil
à Dieu étant un esprit avec Dieu. •:.i avec Lui, lorsqu'il
a acquis en Christ totalement !"etat d'enfance et de filia-
tion, il devient aussi grand, aussi riche, aussi sage, aussi
puissant que Dieu et Dieu n'agit pas hors d'un tel

15. L'allemand a cette image osée (copu/vit), en outre en cursi-


ves. Pudibond, Piard traduit par « unie », et sans cursives ...
16. Überwesenlichen et überseeligsten : voir la note 13.
26 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

homme vu que celui-ci est un avec Lui. Il lui révèle toute


sa splendeur et ses richesses et il n'a rien dans toute
sa demeure, c'est-à-dire en lui-même, qu'il lui tienne
caché. Comme il l'a dit à Moïse : « Je te montrerai tout
mon avoir 17 • » Aussi l'auteur ne s'avance-t-il pas trop
loin quand il affirme au numéro 14 : « Je suis aussi
riche que Dieu, car celui qui possède Dieu possède avec
Dieu tout ce que Dieu possède. » Ainsi, ce qui est
avancé aux numéros 8, 95 et ailleurs doit également être
interprété dans cette optique de l'union. Quoique ces
deux premières rubriques visent aussi la personne du
Christ qui est véritablement Dieu et qui nous a donné
de comprendre par ses incomparables œuvres d'amour
que Dieu souffrirait en quelque sorte si nous étions per-
dus. Pour cette raison, il n'a pas seulement pénétré notre
misère en devenant homme, mais il a aussi voulu mou-
rir de la mort la plus infamante 18 pour qu'il pût nous
ramener à Lui et partager avec nous éternellement joie
et délectation. Selon qu'il est dit : « Ma joie est auprès
des enfants des hommes. » Quelle merveilleuse et indi-
cible noblesse que celle de l'âme ! Quelle indescriptible
dignité à laquelle nous avons accès par Christ. Mon Roi,
mon Dieu, que suis-je donc, qu'est mon âme, ô infinie
majesté, pour que tu t'abaisses jusqu'à moi et m'élèves
à toi. Pour que tu cherches auprès de moi tes délices,
toi qui es pour tous les esprits, délice éternel. Pour que
tu veuilles t'unir à moi et m'unir à toi, toi qui te suffit
à (et en) toi-même éternellement. Oui, qu'est donc mon
âme, pour pouvoir t'appartenir aussi entièrement que
l'épouse à l'époux, que l'amour à l'aimé ! ô mon Dieu,
si je ne te croyais pas véridique, je ne pourrais croire

17. Ex 25, 9.
18. Ph 2, 7-8.
AVANT-PROPOS 27

qu'entre moi et toi, majesté incomparable, une telle com-


munion fût jamais possible. Mais puisque tu as dit que
tu voulais à jamais m'épouser, je dois à présent m'émer-
veiller devant cette faveur qui dépasse tout entendement,
dont je n'aurais jamais osé m'estimer digne, le cœur
humble et l'esprit paralysé. Toi, Toi seul, mon Dieu,
accomplis de tels miracles incomparables, car toi seul
Tu es Dieu. À Toi louange et gloire, action de grâces
et grandeur, d'éternité en éternité 19 !
En ce qui concerne d'autres nombreux énoncés et
maximes qui ne sont pas familiers à tous, j'espère que
le lecteur bienveillant, en supposant que lui, versé dans
les maîtres de la sagesse mystique divine, ne leur est pas
étranger, mais qu'il les appréciera et y trouvera de
l'agrément.
Car il trouvera ici de manière concise ce qu'il avait
lu de manière développée chez eux. Il trouvera même
ce qu'il a effectivement goûté et éprouvé quand Dieu
l'a visité. S'il est toutefois encore inexpérimenté, je le
renvoie amicalement à ces maîtres principalement à
Ruusbroec, Tauler, Herp, l'auteur de la Théologie alle-
mande, etc. Outre ceux-ci, je lui recommande tout par-
ticulièrement Maximilien Sandeus de la Société de Jésus
qui avec sa Theologia Mystica 20 et avec sa Clave, s'est
acquis des droits exceptionnels à la reconnaissance des
amateurs de cette science divine. Donner pour chaque
terme technique un commentaire clair et exhaustif exi-
gerait de vastes développements, ce qui lasserait le lec-
teur. Sans qu'il faille encore en rajouter, on perd déjà
suffisamment le sens de la mesure en multipliant les

19. Formule doxologique d'inspiration biblique. Pour « d'éter-


nité en éternité » voir Dn 7, 18.
20. Sandeus (1578-1656), Pro theologica mystica clavis (1640).
28 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

publications, au point qu'on écrit aujourd'hui presque


plus qu'on ne lit. Ces vers ont à rester tels qu'ils sont
- ils ont été composés pour la plupart sans cogitation
préméditée laborieuse, en peu de temps, procédant de
la source de tout bien - ainsi, le premier livre a été
rédigé en quatre jours. Ces vers doivent encourager le
lecteur à chercher le Dieu caché en lui, sa Sagesse et
Sainteté mêmes, et à contempler de ses propres yeux sa
Face. Toutefois là où le sens est douteux ou par trop
obscur il y aura un bref ajout explicatif. Mais que le
lecteur approfondisse lui-même le sens, qu'il vive dans
la contemplation des merveilles de Dieu avec un amour
sincère, à la plus grande gloire de Dieu 21 : c'est ce que
je lui souhaite.
Donné en Silésie le 7 juillet de l'an seize cent
cinquante-six.

21. Formule d'inspiration jésuite : ad majorem Dei gloriam.


DÉDICACE

À l'éternelle Sagesse,
à Dieu,
Au Miroir sans tache,
que les Chérubins et tous les esprits bienheureux
contemplent dans un éternel étonnement,
À la Lumière, qui illumine tous les hommes
venant en ce monde,
À la Fontaine intarissable, à la Source originelle
de toute Sagesse,
Lui attribue et Lui adresse en retour
ces goutelettes recueillies par grâce
de la goulotte de sa vaste Mer
Son
du désir incessant de Le contempler
sans cesse mourant -
Johannes Angelus.
PREMIER LIVRE

1. Ce qui est fin subsiste.


Pur comme l'or le plus fin, rigide comme un roc,
transparent comme le cristal, tel doit être ton cœur 1•

2. L'emplacement du repos éternel.


Qu'un autre s'inquiète de ses obsèques et remémore
sa charogne 2 dans un imposant monument funéraire !
Moi, je ne m'en soucie : ma tombe, mon zèle et le
cercueil où je repose à jamais doivent être le cœur
de Jésus.

1. Gemüthe concerne la vie affective, l'âme sensible et non l'âme


supérieure. Lauterheit est un terme eckhartien.
2. Litt. « sac à vers ». Cette vision péjorative du corps en décom-
position se trouve déjà chez Luther (Madensak) et dérive du
contemptus mundi médiéval, tout en recevant sa coloration baro-
que exacerbée.
32 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

3. Le seul qui puisse satisfaire est Dieu.


Décampez, décampez, séraphins 3 , vous ne pouvez me
désaltérer.
Décampez, décampez, saints, et ce qui attire vers vous
le regard.
Je ne veux pas ici de vous: seul m'importe de m'abîmer
Dans l'océan incréé4 de la nue Déité.

4. On se doit d'être tout divin.


Seigneur, cela ne me suffit pas d'être à ton service
tel un anges, ni de verdoyer devant toi dans la perfec-
tion divine. C'est bien trop misérable pour moi, trop
mesquin pour mon esprit. Qui veut Te servir en Te ren-
dant justice doit être plus que divin.

5. On ne sait ce qu'on est.


Je ne sais qui je suis, je ne suis qui je sais :
Une chose et non une chose, un point infime et un
cercle 6 •
3. L'œuvre parallèle au Pèlerin chérubinique, le Saint désir de
l'âme a pour protagoniste den Seraphinischen Begiehrer. Silesius se
fonde probablement sur Denys pour éclairer les noms : le Séraphin
est celui qui s'enflamme d'amour ; le Chérubin, celui qui s'ouvre
à la connaissance (voir Les Hiérarchies célestes 7,1).
4. L'image vient de Tauler.
5. L'imitation des anges est depuis les débuts du christianisme
l'idéal des ascètes. Mais Silesius relativise cet idéal d'une vie angé-
lique, moins au niveau de l'éthique spirituelle qu'au niveau ontolo-
gique. L'incarnation du Fils a renversé la hiérarchie au profit de
l'homme divinisé.
6. Le motif du point central et de la circonférence (le centre du
cercle) est fréquent chez Silesius : Il, 24 ; 183 ; 188 ; III, 28 ; 148 ;
PREMIER LIVRE 33

6. Tu dois être ce que Dieu est.


Pour trouver ma fin ultime et mon prime début, je
dois me fonder en Dieu et fonder Dieu en moi. Et deve-
nir ce que Lui est* : lumière dans la Lumière, verbe dans
le Verbe*, dieu en Dieu.
* Tauler, Institution spirituelle, chap. 39. [Voir aussi saint Hip-
polyte, PG XVI, 3453).

7. On doit aller au-delà de Dieu 7 •


Où est mon séjour ? Où moi ni toi nous ne nous
tenons. Où est ma fin dernière vers laquelle je dois che-
miner ? Là où on ne trouve pas de confins. Mais alors
vers où dois-je aller ? Je dois encore* progresser, au-
delà de Dieu même, jusque dans un désert.
* C'est-à-dire au-delà de tout ce qu'on attribue à Dieu ou qu'on
peut penser de Lui selon la voie négative. À ce propos voir les
mystiques.

IV, 62; 158; 205; V, 212. Cette inanité de l'homme qui recèle
néanmoins le Tout en soi, et sa traduction en une symbolique géo-
métrique, se trouve déjà au Moyen Âge dans le Livre des vingt-
quatre maitres, surtout chez Nicolas de Cues, qui était mathémati-
cien, et enfin dans Monas Hieroglyptica (1591) de John Dee, volume
que Silesius possédait.
7. Über (au-delà) relève de l'apophatisme. C'est la contemplatio
per excessum ou l'hypertheos de Denys I' Aéropagite.
34 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

8. Sans moi Dieu ne vit pas.


•sans moi Dieu ne peut vivre, fût-ce une seconde 8 , je
le sais.
Si je retourne au néant, de dénuement Il doit rendre
l'esprit.
• Voir la Préface.

9. Je le tiens de Dieu et Dieu de moi.


Que Dieu soit à tel point heureux et vive sans désir,
Il le doit à moi, comme moi à Lui.

10. Moi comme Dieu et Dieu comme moi.


Je suis grand, comme Dieu; Lui est petit, comme moi.
Au-delà de moi Il ne peut se tenir, ni moi en deçà de
Lui.

11. Dieu est en moi et moi en Lui.


Dieu est en moi le feu et moi en Lui la lumière
rayonnante :
Ne partageons-nous pas, l'un et l'autre, au plus intime,
quelque chose de commun ?

8. Ein Nun : une fraction de seconde. Terme technique mystique


déjà présent chez Eckhart. L'interdépendance du divin et de l'humain
est fortement soulignée.
PREMIER LIVRE 35

12. Il faut se porter au-delà de soi.


Homme, si tu projettes ton esprit par-delà l'espace et
le temps,
Tu peux à chaque instant te mouvoir dans l'éternel.

13. L'homme est éternité.


Je suis, moi, éternité, quand lâchant le temps,
Je me saisis en Dieu et saisis Dieu en moi.

14. Un chrétien est aussi riche que Dieu.


Je suis aussi riche que Dieu 9 ; crois-moi, pas même
une poussière
Que je n'aie en commun avec Lui.

15. La Sur-Déité.
Les « on dit » sur Dieu ne me suffisent toujours pas io.
La déité dépassée : voilà ma vie, ma lumière.

9. L'unité avec Dieu entraîne des conséquences que Silesius expli-


cite dans son Avertissement au lecteur : « L'auteur ne va donc pas
trop loin quand il dit au n° 14 d'un tel homme : "Je suis aussi riche
que Dieu ... " » Il ajoute que 14 comme 8 «visent aussi la personne
du Christ qui nous a enseigné que Dieu, en quelque manière, souf-
frirait si nous étions perdus ».
10. Passage capital. L'enseignement doctrinal sur Dieu ne suffit
pas ; au-delà de la conceptualisation, il faut faire l'expérience de
cet au-delà de toute pensée qu'est le divin.
36 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

16. L'amour presse Dieu.


*Même si Dieu ne voulait me conduire au-delà de Dieu,
J'entends L'y contraindre, par la force du seul amour.
• Voir le numéro 7.

17. Un chrétien est fils de Dieu.


Moi aussi je suis fils de Dieu, je suis, assis à sa droite.
Son Esprit, sa Chair, son Sang, Il les sait en moi.

18. J'agis à l'égal de Dieu.


Dieu m'aime en se dépassant Lui-même ; si je L'aime
au-delà de moi-même,
Je Lui accorde autant qu'il m'accorde de Lui.

19. Bienheureux silence 11 •


Heureux cet homme qui ne veut ni ne sait !
Qui n'offre à Dieu (ne te méprends pas) ni louange ni
gloire*.
• Il s'agit ici de l'Oraison de silence sur laquelle on consultera
Maximilien Sandeus, Théologie mystique, livre Il, comment. 3.)

11. Voir l'article « Silentium » dans : Pro theologica mystica,


Louvain, 1963, p. 326.
PREMIER LIVRE 37

20. La béatitude est à portée de main.


Homme, la béatitude tu peux toi-même la saisir,
Si seulement tu veux y consentir et t'y conformer.

21. Dieu se laisse posséder à notre guise.


Dieu ne donne rien à personne, c'est Lui-même qu'il
met à la disposition de tous,
Afin d'être tout à toi, si. seulement tu L'acceptes tel
quel.

22. L' Abandon.


Tout ce que tu abandonnes de toi-même à Dieu, Il peut
l'être pour toi ;
Ni moins, ni plus. Il te hissera hors de ce qui te pèse.

23. La Marie spirituelle.


J'ai à être MARIE, et à enfanter Dieu 12 ,
Pour qu'il ne puisse éternellement me priver de
béatitude.

12. Renvoie à une ancienne doctrine des premiers Pères : celle


de la naissance de Dieu en l'homme. Marie est le prototype de ce
processus. Voir aussi l, 120 ; II, 101 ; 103-105 ; III, 248. Voir aussi
Ch. A. BERNARD, Le Dieu des mystiques, Paris, Éd. du Cerf, 1994,
p. 687.
38 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

24. Il te faut ne rien être, ne rien vouloir.


Homme, si tu es encore, si peu soit-il, si tu sais, si tu
aimes, si tu possèdes 13 ,
Crois-moi, tu ne t'es pas encore démis de ton fardeau.

25. Dieu n'est pas saisissable.


Dieu est un pur néant. Aucun ici, aucun aujourd'hui
ne l'effleurent.
Plus tu veux Le saisir, plus Il devient non-Être pour toi.

26. La mort énigmatique.


La mort est un bienfait : plus elle est forte,
Plus éclatante est la vie qu'on en extrait.

27. Mourir fait vivre.


En mourant mille fois, le sage
Essaie d'acquérir mille vies au travers de la Vérité même.

13. Il ne s'agit pas de nihilisme, mais d'un abandon intégral de


toutes ses facultés dans l'obéissance à la volonté divine. Une passi-
vité active qui laisse Dieu agir.
PREMIER LIVRE 39

28. La plus heureuse des morts.


Point de mort plus heureuse que de mourir dans le
Seigneur,
Périr corps et âme en vue de posséder le Bien éternel•.
• C'est-à-dire pour accomplir la volonté de Dieu abandonner
corps et âme dans l'anéantissement extrême. Comme Moïse 14 et
saint Paul et bien d'autres saints qui se sont offerts en sacrifice.

29. La mort éternelle.


La mort d'où ne fleurit une vie nouvelle,
Voilà, entre toutes les morts, celle que mon âme fuit.

30. Point n'est de mort.


Je ne crois à nulle mort : que je meure à toute heure
du jour,
Chaque fois j'ai trouvé vie meilleure.

31. Ce qui repousse à jamais la mort.


Je meurs et vis pour Dieu ; si je veux vivre éternelle-
ment en Lui,
Je me dois éternellement de rendre l'esprit pour Lui.

14. Voir Ex 32, 32.


40 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

32. Dieu meurt et vit en nous.


Ce n'est pas moi qui meurs et vis ; Dieu même meurt
en moi,
Et ce que je dois vivre, Il le vit aussi jusqu'au bout.

33. Rien ne vit s'il ne meurt.


S'Ii veut vivre pour toi, Dieu même doit mourir 15 ;

Et tu voudrais sans mort hériter de sa vie ?

34. La mort te déifie.


Quand tu es mort et que Dieu t'est vraiment devenu vie,
C'est seulement alors que tu es vraiment intronisé dans
l'ordre élevé des dieux.

35. Mourir est le meilleur.


Je prétends, puisque la mort seule me rend libre,
Qu'elle est entre tout la meilleure des choses.

36. Il n'y a pas de mort.


Je dis : rien ne meurt, j'affirme simplement qu'une autre
vie
Nous est offerte par la mort, y compris la vie de
l'enfer 16 •
15. Silesius renvoie probablement à Ph 2, 6 : « Lui de condi-
tion divine ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu,
mais ils s'anéantit lui-même » (kenosis).
16. La mort physique génère la vie éternelle, béatitude ou dam-
nation.
PREMIER LIVRE 41

37. L'inquiétude procède de toi.


Rien, rien ne te meut, tu es toi la roue 17
Qui court d'elle-même et nul repos ne connaît.

38. L'équanimité procure la paix 18 •


Si tu prends les choses qui t'arrivent sans faire de
distinction,
Tu restes calme et égal, dans le bonheur comme dans
la souffrance.

39. L'abandon imparfait.


Qui dans l'enfer est incapable de vivre « hors
enfer 19 »,
N'est pas encore tout livré à Dieu.

40. Dieu est ce qu'il veut.


Dieu est prodigieux : Il est ce qu'il veut.
Et Il veut ce qu'il est, sans mesure et sans but.

17. Renvoie à la discussion contemporaine sur le perpetuum


mobile.
18. Du stoïcisme, qui renaît à la fin du xv1• et au début du
XVII• siècle, est dérivée la notion de Gleichschiitsung, égalité d'âme,
qui interfère avec celle, médiévale, de Gelassenheit, équanimité, aban-
don, résignation.
19. La resignatio ad infernum mystique, l'acceptation par amour
pour Dieu d'aller jusqu'en enfer ou d'y rester, comme ce fut le cas
du mystique contemporain Silouane au Mont-Athos.
42 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

41. Dieu ne se connaît pas de fin.


Dieu est altissime (homme, crois-le bien) !
Lui-même éternellement ne touche l'extrémité de sa
divinité.

42. Sur quoi se fonde Dieu?


Dieu s'appuie sur nul appui, Il se mesure sans mesure !
Si tu es avec lui un seul esprit, homme, tu comprends
ceci.

43. Même sans connaître aimer est possible.


L'unique objet de mon amour, j'ignore ce qu'il est :
Et parce que je l'ignore, voilà pourquoi je l'ai choisi.

44. Le « quelque chose » est à laisser.


Homme, si tu aimes quelque chose, en vérité tu n'aimes
rien.
Dieu n'est ni ceci ni cela. Laisse donc ce « quelque
chose».

45. Le Pouvoir du non-pouvoir.


Qui ne désire rien ne possède rien, ne sait rien, ne ché-
rit rien, ne veut rien,
Possède, sait, désire et chérit encore beaucoup de biens.
PREMIER LIVRE 43

46. La bienheureuse inanité.


Je suis bienheureuse réalité, puissé-je être inanité !
Inconnu de tout ce qui existe, et n'y ayant part.

47. Le temps est éternité.


Le temps est telle l'éternité et l'éternité tel le temps,
Pourvu que toi-même tu ne les distingues 20 pas.

48. Le temple de Dieu est l'autel.


Dieu S'offre Lui-même en sacrifice; quant à moi
Je suis à chaque instant Son temple, Son autel, Son prie-
Dieu, si je suis quiétude.

49. La quiétude est le souverain Bien.


La quiétude est le souverain Bien ; si Dieu n'était pas
Lui-même quiétude,
C'est moi qui fermerais les yeux les deux - devant
Lui.

50. Le trône de Dieu.


Te demandes-tu, chrétien, où Dieu a mis son trône ?
Là, où en toi-même Il t'engendre comme fils.

20. Unterschied. « discernement », notion importante chez Sile-


sius ; voir aussi I. 38. C'est l'homme qui détermine la portée exacte
qu'il donne à son existence.
44 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

51. L'équanimité de Dieu 21 •


Rester immobile dans une égalité d'âme face au bon-
heur, à la douleur, aux affres de la vie,
C'est désormais être proche de l'équanimité divine.

52. Le grain de sénevé spirituel 22 •


Grain de sénevé que mon esprit ; Toi, son soleil,
traverse-le de ta Lumière.
Qu'il croisse ainsi, en taille pareil à Dieu, dans un ravis-
sement plein d'allégresse !

53. L'essence de la vertu.


Homme, si besogneux et peinant, tu conquiers la vertu,
Tu ne la possèdes pas encore, tu guerroies encore en
vue de l'obtenir.

54. La vertu essentielle.


Moi-même j'ai à être vertu, je ne dois rien laisser au
hasard.
Pour que les vertus jaillissent de moi immanquablement
et véritablement.

21. Suscription. Le motif de l'égalité relève à la fois du néo-


stoïcisme et de la spiritualité ignatienne. La Gleickheit s'apparente
aussi à la Gelassenheit.
22. Mt 13, 31-32 ; Mc 4, 30-32 ; Le 13, 18-19.
PREMIER LIVRE 45

55. La source jaillissante est en nous.


Tu n'as pas à crier vers Dieu, la source jaillissante 23
est en toi.
Si tu ne bouches l'issue, elle flue et flue.

56. La non-confiance offense Dieu.


Si par manque de confiance tu cries vers Dieu,
Et ne Le laisses pas prendre soin de tout, gare à toi,
tu risques de L'offenser.

57. C'est dans la faiblesse qu'on trouve Dieu.


Lui dont les pieds sont paralysés et les yeux aveugles,
Qu'il s'applique à trouver Dieu.

58. La recherche de soi.


Homme, si tu cherches en Dieu la paix, tu n'es pas
encore dans la vérité,
Tu te cherches, et non Lui. Tu n'es pas encore fils, seu-
lement esclave.

59. Vouloir le vouloir de Dieu.


Même si j'étais Séraphin, je préférerais être,
Pour complaire au Très-Haut, le plus vil vermisseau.

23. Voir Jn 7, 38.


46 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

60. Corps, âme et divinité.


L'âme est un cristal, la divinité est sa transparence,
Ton corps dans lequel tu vis, leur écrin à tous deux.

61. C'est en toi que Dieu doit naître.


Christ serait-il mille fois né à Bethléhem,
Et non en toi, tu restes perdu à tout jamais.

62. La pure extériorité n'est d'aJJcune aide.


La croix du Golgotha ne peut te délivrer du mal,
Si elle n'est pas non plus dressée en toi.

63. Lève-toi d'entre les morts.


Écoute : à quoi te sert que le Christ se relève de la mort,
Si toi tu continues à rester couché dans le péché et lié
à la mort2A.

64. Les semailles spirituelles.


Dieu est un laboureur, le grain sa Parole éternelle,
Le soc est son Esprit, mon cœur le champ ensemencé.

24. Suscription. Ep 5, 14.


PREMIER LIVRE 47

65. Divine pauvreté.


Dieu est le pauvre des pauvres, Il se tient là tout nu
et libre.
Aussi est-ce à juste titre que j'affirme que la pauvreté
est divine.

66. Mon cœur est le foyer de Dieu.


Si Dieu est véritablement feu, mon cœur est son foyer
Où Il consume le bois de la vanité.

67. L'enfant crie à sa mère.


Comme un enfant sevré pleure et appelle sa mère,
Ainsi crie à Dieu l'âme qui Le désire, Lui seul.

68. Un abîme appelle un autre.


Sans cesse et à grands cris l'abîme de mon esprit
Appelle l'abîme de Dieu 25 : dis, lequel est le plus
béant?

69. Lait et vin fortifient.


L'humain est le lait, le divin le vin 26 •
Veux-tu être fortifié, bois donc le lait mêlé au vin.
25. Abyssus abyssum invocat (Ps 41, 8 dans la Vulgate). Lieu
commun de la mystique médiévale et moderne : le double abîme.
26. Ct S,I «je bois mon vin avec mon lait». Le lait mêlé de
vin symbolise le Christ, à la fois homme et Dieu.
48 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

70. L'Amour.
Notre Dieu est Amour, et tout vit par l'amour.
Qu'il serait heureux l'homme qui demeurerait constam-
ment en Lui!

71. Il faut être l'essence.


Exercer l'amour est laborieux : nous n'avons pas seule-
ment à aimer,
Mais aussi, comme Dieu, à être amour.

72. Comment voit-on Dieu?


Dieu habite une Lumière, nulle voie n'y accède 27 •
Qui ne devient pas lui-même Lumière ne la verra jamais
de toute éternité.

73. L'homme était la vie de Dieu.


Avant d'être quoi que ce soit, j'étais la vie de Dieu*.
C'est pourquoi Il s'est aussi donné à moi tout entier.
* Joh. 1. Quod factum est in ipso vita erat 28 •

27. Voir 1 Tm 6,16 « qui habite une lumière inacessible ».


28. L'interprétation de Silesius n'est possible qu'en faisant sau-
ter la ponctuation correcte de Jn l, 3-4a qui requiert un point après
3 b. La TOB donne : « et rien de ce qui fut ne fut sans lui. En
lui était la vie et la vie était » ; Silesius lit : « Et tout ce qui fut
était en lui vie. »
PREMIER LIVRE 49
74. On doit revenir à l'origine.
L'esprit que Dieu m'a insufflé en me créant
Doit à nouveau* - selon l'essence - revenir à Lui et
être immergé en Lui.
• En vérité, totalement, intimement ; en quelque sorte intériori-
sation constitutive, chez Louis de Blois 29 , Instit. chap. 3, n° 8.

75. Ton idole, ton désir.


Si, outre Dieu, tu désires encore autre chose, je te dis
franchement :
(et que tu sois saint n'y change rien) elle est pour toi
une idole.

76. Ne rien vouloir rend semblable à Dieu.


Dieu est Repos éternel, Il ne cherche rien, Il ne désire
rien.
Si de même tu ne désires rien, tu es autant que Dieu.

77. Les choses sont peu de choses.


Qu'il est donc petit cet homme enclin à faire grand cas
de quelque chose,
Mais qui ne s'attache pas, en faisant fi de soi, au ser-
vice du Trône divin.

29. Louis de Blois (1506-1566). Silesius avait le vol. 1 des Opera


de ce bénédictin parues en 1626 à Augsbourg et contenant l' Institu-
tio spiritualis (1571, Venise).
50 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

78. Le créé n'est qu'un petit point.


Vois, tout ce que Dieu créa est à mes yeux si menu,
Que tout cela me semble n'être qu'un seul petit point
relativement à Lui.

79. Dieu porte des fruits parfaits.


Qui voudrait me convaincre de refuser à Dieu sa
perfection,
Devrait d'abord me couper de son Cep 30 •

80. Chaque chose à sa place 31 •


L'oiseau repose dans l'air, la pierre sur la terre,
Le poisson vit dans l'eau, mon esprit dans la main de
Dieu.

81. « Ex-florescence » divine en ses branches


(« gottblüht auss »).
Si tu es né de Dieu, Dieu fleurit en toi,
Et sa divinité est ta sève, ton ornement.

30. Jn 15, S (le vrai cep).


31. Le motif des différents règnes au sein de leur élément spéci-
fique se retrouve au livre IV, 32. « Mon esprit dans la main de
Dieu » renvoie au Psaume 31, 6 et à la parole mise par Luc dans
la bouche de Jésus mourant (Le 23, 46).
PREMIER LIVRE 51

82. Le ciel est en toi.


Arrête, où cours-tu, le ciel est en toi.
Si tu cherches Dieu ailleurs, tu Le manques à tous les
coups.

83. Comment jouir de Dieu ?


Dieu est un unique Un. Qui veut jouir de Lui
Doit, autant que Lui, s'enfermer en Lui.

84. Comment devenir pareil à Dieu?


Qui veut être pareil à Dieu, doit devenir non pareil à
tout,
Doit se vider de soi 32 et être libre de tout ce qui
l'alourdit.

85. Comment ouïr le Verbe de Dieu ?


Veux-tu entendre parler en toi le Verbe éternel,
Il te faut au préalable briser avec toute forme de trouble.

86. Ma largeur est l'équivalent de la largeur divine.


Ma largeur égale la largeur divine. Il n'est rien au
monde
Qui puisse - c'est merveille - me contenir en son sein.

32. Le motif du vide est central dans la mystique chrétienne et


remonte à saint Paul (la kénose, Ph 2, 7 : « Il [Christ] se vida
lui-même. »
52 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

87. Dans la pierre angulaire gît le trésor.


Pourquoi martyriser le minerai ? Seule la pierre
d'angle 33
Recèle en elle santé, or et toutes sciences 34 •

88. Tout repose en l'homme.


Comment peux-tu donc, homme, encore désirer réali-
ser quelque chose,
Alors que tu renfermes Dieu en toi et toute chose 35 ?

89. L'âme est semblable à Dieu.


Puisque mon âme se tient en Dieu hors du temps et du
lieu,
Elle doit forcément ressembler au Lieu et au Verbe
éternels.

33. Voir Mt 21, 42 (qui renvoie au Ps 118, 22-23); aussi Ac 4,


11 ; Ep 2, 20 ; 1 P 2, 6-7.
34. Les sciences visent !'Ars magna et ses opérations alchimiques.
Silesius relativise l'alchimie et les processus de mutation en donnant
une explication mystique, la pierre angulaire étant le Christ, assi-
milé à l'or du trésor dont parle la parabole du trésor (Mt 6, 19-21).
Vcir le même motif: 1, 280; aussi III, 119; 208. Silesius possédait
sans doute des livres d'alchimie, mais il ne lui accorde plus qu'un
sens symbolique (religieux) comme Baudelaire le fera dans Les Fleurs
du mal (retournement psychologique) (Alchimie de la douleur).
35. La maxime repose sur le présupposé que l'homme en tant
que microcosme possède en soi l'essence du macrocosme. Cette pos-
session de la totalité annihile tout désir d'un bien particulier qui est
déjà retenu.
PREMIER LIVRE 53

90. La divinité est le verdoiement.


La divinité est ma sève : ce qui de moi verdoie et fleurit
Est son Saint-Esprit par qui s'opère la poussée.

91. Nous avons à rendre grâce de tout.


Homme, n'as-tu pas encore pris l'habitude de rendre
grâce à Dieu pour ceci, pour cela,
Tu n'as pas encore déménagé hors des frontières de ta
faiblesse.

92. L'homme pleinement divinisé3 6 •


Celui qui est comme s'il n'existait pas et comme s'il
n'était jamais né,
Est devenu - quelle béatitude ! - rien que Dieu.

93. C'est en soi qu'on entend la Parole 37 •


Nie-le si tu veux, mais qui demeure en soi
Entend la Parole de Dieu, même hors du temps et de
l'espace.

36. Silesius n'impute pas au spirituel la capacité d'un non-devenir


qui le soustrairait aux catégories d'être, de temps et d'espace. Il
nuance « comme s'il... ». Mais il joue sur le verbe devenir gewor-
den qui revient au vers 2. Il y a effectivement un devenir, une divi-
nisation progressive. Le paradoxe c'est que ce devenir se fonde sur
un dépouillement, un non-être absolu. Pour devenir Tout il faut
devenir rien.
37. L'option mystique se démarque nettement du protestantisme
qu'a connu Silesius et qui est fondé sur les Écritures.
54 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

94. L'humilité.
L'humilité est le fond, le couvercle et l'écrin
Dans lequel sont rangées et renfermées les vertus.

95. La pureté.
Quand par Dieu je suis devenu pureté,
Je n'ai plus à me retourner pour trouver Dieu quelque
part.

96. Sans moi Dieu ne peut rien.


Sans moi Dieu ne peut former le moindre vermisseau,
Si je ne le maintiens pas en vie avec Lui, si tôt il
crèvera.

97. Être uni à Dieu prévient le tourment éternel.


Qui est uni à Dieu, Dieu ne peut le damner.
À moins de se précipiter Lui-même avec celui-ci dans
la mort et les flammes.

98. La volonté morte à elle-même est souveraine.


Si tant est que ma volonté propre est morte, Dieu se
voit forcé de faire ce que je veux.
Je Lui prescris, moi, son modèle et son projet.
PREMIER LIVRE 55

99. À l'équanimité tout est égal.


Je m'abandonne tout entier à Dieu. Me fait-Il souffrir,
Je Lui sourirai, comme quand Il me comblera de sa joie.

100. L'un soutient l'autre.


Dieu dépend de moi comme moi de Lui.
Je L'aide à conserver Son être, comme Lui le mien.

IO 1. Le Christ.
Quel miracle ! Le Christ est autant agneau que berger
Quand, en mon âme, Dieu se fait homme.

102. L'alchimie spirituelle 38 •


Alors seulement le plomb se change en or et le hasard
s'écroule,
Quand je suis avec Dieu métamorphosé par Dieu en
Dieu.

103. Encore là-dessus.


Moi-même je suis métal, l'Esprit est feu et fourneau
Le Messie la teinture, qui auréole corps et âme.

38. 1 102 ; 103 ; 104. La thématique alchimique est fréquente


chez Silesius, mais, comme le souligne le titre de 102, elle est
d'essence « spirituelle ». Elle sert de support métaphorique à l'idée
d'union, de fusion avec Dieu. Voir aussi teinture: 1 103 ; 246; 258;
III, 120.
56 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

104. Encore toujours là-dessus.


Dès que je puis être fondu au feu de Dieu,
Aussitôt Dieu m'imprime son Être même.

105. L'image de Dieu 39 •


Je porte l'image de Dieu : s'il veut se contempler
Il ne peut le faire qu'en moi, en qui Il ressemble.

106. L'un est dans l'autre.


Je ne subsiste pas en dehors de Dieu, ni Dieu en dehors
de moi;
Je suis, moi, son éclat et sa lumière, et Lui, ma gloire.

107. Tout reste encore jusqu'ici en Dieu.


Si on admet que la créature procède de Dieu,
Comment peut-Il encore toujours la garder incluse en
soi?

39. L'homme comme imago Dei renvoie à Gn I, 26: «Faisons


l'homme à notre image. » Ce texte est devenu absolument central
dans la patrologie et ultérieurement dans la mystique. Cette intui-
tion remonte à Origène (voir Jean KrRCHMEYER, art. « Grecque »
[Église] dans : DSAM, VI, col. 819-822).
PREMIER LIVRE 57
108. La Rose.
La rose que contemple ici-bas ton œil extérieur,
A fleuri ainsi en Dieu, de toute éternité*.
• Jdealiter 40 •

109. Le créé.
Le créé subsistant entièrement dans le Verbe divin,
Comment pourrait-il jamais dépérir et disparaître ?

110. Ce que recherche le créé.


Depuis la prime origine jusqu'à ce jour,
Le créé ne recherche que le repos en son Créateur.

111. La Déité est un Néant.


La frêle Déité est Néant, Surnéant 41 •
Crois-moi, qui en tout rien ne distingue, Le discerne,
Lui.

112. Il fait bon au soleil.


Qui se tient au soleil ne manque pas de lumière
Laquelle fait défaut à qui s'égare hors d'elle.

40. Idealiter renvoie à la doctrine des idées éternelles platoni-


ciennes. Mais Scheffler a pu aussi trouver son inspiration chez
Fludd, Philosophica Moysica (1638) (Sectio secunda Lib 1, Caput Il,
Fol. 69 fO.
41. Übernichts remonte à la terminologie de Grégoire de Nysse
superessentialis, sur-déité, sur-éminent, sur-néant ...
58 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

113. Jéhovah est le soleil.


Ôte-moi la lumière solaire ! Jéhovah est le soleil
Qui illumine mon âme, la ravit.

114. À lui seul le Soleil suffit.


L'homme pour qui resplendit le soleil n'a pas à regar-
der du coin de l' œil
Si ailleurs brillent la lune et d'autres étoiles.

115. Tu as à être soleil.


J'ai, moi, à être soleil : je dois colorer de mes rayons
L'incolore mer de la totale Déité.

116. La Rosée.
La rosée 42 revigore les champs : pour désaltérer mon
cœur
Elle doit tomber du cœur de Jésus.

42. La rosée est un motif biblique courant : Gn 27, 28 ; Os 14,


6, Jg 6, 39; 2 S 1, 21; Sg Il, 22.
PREMIER LIVRE 59

117. Le monde n'a rien de doux.


Appeler quelque chose en ce monde doux et suave,
N'est pas encore avoir l'expérience de la suavité divine.

118. L'esprit reste invariablement libre.


Jette-moi, tant que tu peux, en mille fers,
Je resterai toujours parfaitement libre, détaché.

119. Tu dois remonter à l'origine.


Homme, à l'origine l'eau est pure et limpide,
Si tu ne bois pas à la source, il y a péril.

120. La perle naît de la rosée.


La limace lèche la rosée 43 , et moi, Seigneur Jésus, ton
sang:
En l'un comme en l'autre naît un inestimable bien.

121. Par l'humain vers le divin.


Veux-tu capter la rosée perlée de noble divinité,
Reste sans relâche attaché à son humanité.

43. La limace renvoie à un mollusque à coquille qui produisait


une sorte de perle dont on raffolait à l'époque. Selon la tradition
la perle naît de la prise par le mollusque d'une part de rosée.
60 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

122. Les sens engendrent la souffrance.


Un œil qui ne se prive jamais de la convoitise du
voir
Finit par être tout aveuglé, et il ne se voit plus lui-
même.

123. Dieu languit après son épouse.


La tourterelle gémit d'avoir perdu son compagnon,
Et Dieu, de te voir préférer à lui la mort.

124. Il faut qu'à ton tour tu le sois !


Dieu s'est fait homme pour toi ; si à ton tour tu ne
deviens Dieu,
Tu outrages sa naissance et tu offenses sa mort.

125. L'équanimité ne connaît pas la douleur 44 •


Celui à qui tout est égal, aucune souffrance ne le tou-
che,
Fût-il dans la géhenne de feu au nadir de l'enfer.

44. Renvoie à 1, 39 et à la resignatio ad infernum, forme extrême


de la doctrine de substitution, qu'on trouve aussi bien chez Massi-
gnon (Badaliya) que chez Silouane ou chez Thérèse de l'Enfant-Jésus
qui s'offre en victime d'holocauste ; voir Paul Ternant, Le Christ
est mort pour nous, Éd. du Cerf, 1993.
PREMIER LIVRE 61

126. L'aspiration escompte l'exaucement.


Homme, si tu en es encore au stade de tendre vers Dieu
et d'aspirer à Lui,
C'est que tu n'as pas été encore saisi par Lui dans tout
ton être.

127. Pour Dieu tout est pareil.


Dieu ne distingue pas, tout Lui est pareil 45 •
Il y a partage avec la mouche autant qu'avec toi.

128. Tout dépend de la réceptivité.


Si j'avais la force d'accueillir Dieu au même degré que
Christ le fit,
À l'instant même Il consentirait à ce que j'y accède.

129. Le mal naît de toi.


Dieu n'est que bonté ! Damnation, mort et souffrance,
Et ce qu'on appelle le mal, tout cela, homme, doit for-
cément ne prendre naissance qu'en toi-même 46 •

45. L'être est participation à I'~tre de Dieu et donc universel,


foncièrement non distinctif.
46. Doctrine traditionnelle concernant le péché originel (depuis
Augustin). Se fonde sur saint Paul Rm 5, 19.
62 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

130. Le dénuement est repos en Dieu.


Qu'il est bon pour l'esprit de reposer dans le sein du
Bien-Aimé!
Dénudé de Dieu, de toutes choses et de soi-même.

131. Le paradis dans la souffrance.


Homme, à condition que tu sois fidèle à Dieu et que
tu ne veuilles que Lui,
La plus grande détresse même te sera un paradis.

132. Il faut être armé.


Homme, on n'atteint pas le paradis désarmé.
Veux-tu y aller, il te faut traverser et feu et glaive.

133. Dieu est un Éternel Présent.


Si Dieu est un éternel Présent 47 , pourquoi donc
Ne pourrait-Il déjà être en moi tout en tout ?

134. Le « mourir à » imparfait.


Si telle ou telle chose t'alarme toujours et t'agite,
Tu n'es pas encore tout à fait déposé au tombeau avec
Dieu (le Christ mort sur la croix).
47. L'éternité n'est pas pour le mystique une sorte d'au-delà de
cette vie, mais une expérience d'immédiateté, le « ici et maintenant »
qui transcende la temporalité. Totus in toto (saint Paul).
PREMIER LIVRE 63

135. Auprès de Dieu il n'y a que son Fils.


Homme, nais donc de Dieu ! Près du trône de sa
divinité,
Ne se tient que son Fils, son Unique.

136. Comment Dieu se repose-t-il en moi ?


Tu dois être tout pur, te tenir dans l'instant,
Pour que Dieu puisse en toi Se contempler et douce-
ment Se reposer.

137. Dieu ne damne personne.


Pourquoi te plaindre de Dieu ? C'est toi-même qui te
damnes 48 •
Lui ne le voudrait en aucun cas, j'en suis sûr.

138. Plus tu es hors de toi-même,


plus Dieu est en toi.
Plus tu sauras te dépouiller de toi et te déverser hors
de toi,
Plus Dieu se voit forcé de te submerger de sa divinité.

139. Elle porte et est portée.


La Parole qui te porte, toi et moi, et toutes choses,
Je la porte à mon tour en moi, et la garde.
48. Doctrine traditionnelle justifiant Dieu et imputant la dam-
nation à la liberté humaine. Voir aussi I, 145.
64 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

140. L'homme est tout.


L'homme est tout. Si quelque chose lui manque,
C'est que vraiment il ignore sa richesse.

141. Il y a mille et mille soleils.


Tu prétends qu'au firmament un seul soleil existe,
Mais moi je te dis : il y en a mille et mille 49 •

142. Plus on donne, plus on est aimé.


Pourquoi le Séraphin est-il plus aimé de Dieu
Qu'un moucheron? C'est qu'il se donne plus.

143. L'égocentrisme est damnation.


Si le diable pouvait sortir de son « soi » 50 ,
Tu Le verrais assis bien droit au trône de Dieu.

49. Dans ses images poétiques, Silesius recourt, comme pour


l'alchimie, à des éléments de la science de son temps : ici, la thèse
de Giordano Bruno (1548-1600) de la multiplicité des soleils (étoi-
les) face à l'ancien héliocentrisme. Mais en fait le sens spirituel est
différent : il insiste sur la diffusion du divin dans les hommes
« déifiés ».
50. L'enfermement dans son soi (sein Seinheit) est un leitmotiv
qui traverse tout le Pèlerin chérubinique. S'il peut se rapporter à
Bôhme, il relève en réalité de toute la tradition ascétique médiévale
et moderne.
PREMIER LIVRE 65

144. Le créateur seul le peut.


Qu 'imagines-tu donc ? de compter la foule des étoiles ?
Seul le créateur peut les compter toutes.

145. Tu portes en toi ce que tu veux.


Tu portes en toi le ciel, et également les supplices de
l'enfer 51 :
Ce que tu élis et tu désires, est tien, et ce partout.

146. Hors du Christ, rien n'est aimable


aux yeux de Dieu.
Autant Dieu aime une âme dans l'éclat et la lumière du
Christ,
Autant elle Lui déplaît si le Christ lui fait défaut.

147. La Terre vierge.


Le plus délicat au monde, c'est la pure terre vierge ;
On dit que d'elle naît l'Enfant des Sages 52 •
51. Intériorisation des notions d'enfer et de ciel qui ne sont plus
localisées hors de l'homme. On la rencontre chez Weigel, Court
exposé et introduction à la théologie allemande, mais aussi déjà au
Moyen Âge.
52. La terre vierge est la quintessence des trois métaux compo-
sant la terre grossière et ce qu'elle recèle à l'état pur, matériau alchi-
mique en vue du Grand Œuvre, sans admission d'éléments étran-
gers. « L'Enfant des sages » ou la pierre philosophale devient, dans
une optique christologique, Jésus, l'être humain et divin qui revêt
notre humanité dans ce qu'elle a de plus épuré, le sein de la Vierge
Marie.
66 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

148. Métaphore de la Trinité.


Les sens, l'esprit la parole t'enseignent clairement et
gratuitement
(si tu peux le saisir) comment Dieu est Tri-Unn.

149. Il ne se laisse pas circonscrire.


Pas plus que t'est connue l'amplitude de Dieu,
Tu n'es à même de dire que le monde est une sphère.

150. L'Un est dans l'autre.


Si mon âme est dans mon corps et aussi en tous ses
membres
Je puis à bon droit prétendre que le corps est à son
tour en elle.
C'est-à-dire idealiter.

151. L'homme est de toute éternité.


En engendrant initialement son Fils,
Dieu nous a élus, toi et moi, pour lit de l'accouchée 54 •

53. Spéculations triadiques propres au cercle de Franckenberg.


~tre spirituel, l'homme est icône analogique du divin (et non seule-
ment du macrocosme). Les sens (la perception) renvoient au Père,
la Parole au Fils, l'esprit à l'Esprit-Saint.
54. Gottes Kindbette. Allusion à la doctrine de l'incarnation de
Dieu dans l'âme humaine, qui doit l'accoucher. Ce motif fréquent
chez Silesius, qui remonte aux Pères, a été particulièrement mis en
évidence dans la mystique allemande.
PREMIER LIVRE 67

152. C'est toi qui dois être l' Agneau de Dieu.


Que Dieu soit un agneau ne t'est d'aucun secours,
chrétien,
Si tu n'es pas aussi toi-même Agneau de Dieu.

153. Tu as à devenir enfant55 •


Homme, si tu ne deviens pas enfant, jamais tu n'entreras
Où sont les enfants de Dieu, la porte est bien trop petite.

154. La virginité mystique 56 •


L'homme transparent comme la lumière et pur comme
l'origine,
Dieu le prédestine à être vierge.

155. Tu te dois de commencer ici.


Homme, désires-tu te tenir éternellement près de
1' Agneau,
Tu as, dès ici-bas, à mettre tes pas dans ses traces.

55. Allusion à Mt 18, 3.


56. La virginité est un motif corrélatif de celui de l'enfantement,
aussi paradoxal que cela paraisse. La mystique a toujours souligné
la nécessité de la transparence pour que Dieu puisse « transparaître ».
Elle se fonde sur la béatitude « Heureux les cœurs purs : ils ver-
ront Dieu » (Mt 5, 8).
68 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

156. Dieu lui-même est notre pâture.


Vois donc cette merveille ! Dieu s'abaisse au point
De vouloir être Lui-même également la pâture des
agneaux.

157. Quelle étrange parenté que celle de Dieu !


Dis-moi, grand Dieu, comment Te suis-je apparenté,
Que tu m'aies appelé : Mère, fiancée, épouse et enfant ?

158. Qui peut boire à la source de Vie?


Qui imagine pouvoir s'asseoir là-haut à la source de Vie,
Doit d'abord ici-bas suer sa propre soif.

159. La vacuité est à l'image de Dieu.


Homme, si tu es vide, l'eau jaillit de toi,
Comme de la source d'éternité.

160. Dieu a soif, fais-Le donc boire.


Dieu même halète de soif. Que tu L'affliges à ce point !
Et, à l'image de cette femme, la Samaritaine 57 , ne Le
désaltère point !

57. Allusion à la rencontre avec la Samaritaine, Jn 4, 6-15.


PREMIER LIVRE 69

161. L'éternelle Lumière.


Je suis une éternelle Lumière, je brûle continûment.
Ma mèche, mon huile, c'est Dieu ; mon esprit est le
quinquet.

162. La filiation t'est nécessaire.


Si tu entends appeler l'altissime Dieu ton Père,
Il te faut d'abord L'identifier avant d'être son enfant.

163. Il faut aimer l'humanité.


Tu n'aimes pas « les hommes », et à bon droit !
C'est l'humain qu'on doit aimer en l'homme.

164. On contemple Dieu dans l'abandon.


L'ange contemple Dieu dans la transparence du regard.
Mais moi, je Le contemple bien plus encore quand je
lâche Dieu 58 •

165. La Sagesse 59 •
La Sagesse aime à se trouver où sont ses enfants.
Pourquoi donc ? Que c'est stupéfiant ! Elle même est
un enfant.
58. Le motif de l'abandon complet recoupe celui de l'homme
dépassant la perfection de l'ange; voir II 44 : die Überengelheit,
la sur-angélicité.
59. Première occurrence d'un motif omniprésent chez Silesius par-
ticulièrement dans les livres III et V. Voir Ps 19, 8 «la sagesse du
70 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

166. Le miroir de la Sagesse.


La Sagesse se contemple dans son miroir. Quel miroir ?
Soi-même, et l'homme capable de devenir sagesse.

167. Autant toi en Dieu, autant Lui en toi.


Autant que l'âme en Dieu, Dieu repose en l'âme :
Ni moins ni plus t'est acquis, crois-m'en, homme.

168. Le Christ est tout.


ô merveille ! Le Christ est Vérité et Parole, Lumière,
Vie,
Nourriture et Boisson, Pèlerin, Porte, Lieu.

169. Ne rien désirer est félicité.


Les saints sont saisis par la paix de Dieu,
Et connaissent la félicité, parce qu'ils ne désirent rien.

170. Dieu n'est ni haut ni profond.


Dieu n'est ni haut ni profond : qui en dernière analyse
parle
autrement, n'a de la vérité qu'une lamentable science.

simple » et Le 10, 21 « d'avoir caché cela aux sages et aux habiles


et de l'avoir révélé aux tout-petits ». La Sophia de J. Bôhme a aussi
influencé Silesius.
PREMIER LIVRE 71

171. Dieu se trouve quand on ne Le cherche.


Dieu n'est ni ici ni là ; qui veut Le rencontrer,
Qu'il se fasse lier mains et pieds, corps et âme !

172. Dieu voit avant même que tu ne penses.


Si Dieu ne devait pas de toute éternité prévoir tes
pensées,
C'est toi qui préexisterait à Lui : Lui, petit point, et toi
limites 60 •

173. L'homme ne vit pas de pain seulement 61 •


Le pain ne te fait pas vivre : ce qui dans le pain
te nourrit, c'est le Verbe éternel de Dieu, c'est la Vie
et c'est l'Esprit.

174. Les dons de Dieu ne sont pas Dieu.


Qui prie Dieu pour ses dons et ses bienfaits, quel
malheur!
Ce n'est pas Dieu qu'il adore, mais la créature.

60. L'hypothèse d'une antériorité de la pensée humaine par rap-


port à celle de Dieu est infirmée par l'image d'une absurde inver-
sion : l'infini devenant un point à l'intérieur des barrières du fini.
61. Voir Mt 4, 4 : Dt 8, 3.
72 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

17 S. Être fils suffit largement.


Fils, le nom le plus tendre que Dieu puisse me donner.
S'il le prononce, et le monde et Dieu même peuvent me
faire défaut.

176. États interchangeables.


L'enfer devient paradisiaque, sur cette terre même,
(C'est ahurissant !) si le ciel peut devenir enfer.

177. Au fond tout est pareil.


On disserte sur le temps et l'espace, l'instant et l'éternité.
Mais que sont temps et espace, instant et éternité ?

178. À toi la faute.


Que ton regard s'aveugle à fixer le soleil,
Tes yeux en sont responsables, non l'intense luminosité.

179. La source originelle qu'est Dieu.


Puisque les flots de la divinité doivent se déverser de
moi,
Je dois être une source, sinon ils se tariraient.
PREMIER LIVRE 73

180. Un chrétien est Église et tout.


Que suis-je donc en définitive ? J'ai à être Église et
autel, j'ai à être prêtre de Dieu, et aussi sacrifice.

181. Il faut user de violence.


Qui ne se presse à être l'enfant chéri du Très-Haut
Demeure à l'étable où sont bétail et valets.

182. Le salarié n'est pas le fils 62 •


Homme, si tu sers Dieu pour ton profit, ton bien-être,
ta paye,
Tu ne Le sers pas encore par amour, comme un fils.

183. Le mariage mystérieux 63 •


Quelle joie ce doit être pour l'âme quand Dieu la prend
pour épouse
Par la puissance de son Esprit, en son Verbe éternel !

62. Distinction traditionnelle entre le mercenaire et le fils, qui


se fonde sur Jn 10, 12 et Le 15, 19. Voir le traité de saint Bernard
De diligendo Deo, où l'on trouve déjà les deux catégories de
dilection.
63. Le mariage mystique avec l'âme humaine est un acte fon-
cièrement trinitaire, chacune des Personnes contribuant à l'écono-
mie de l'union.
74 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

184. Dieu m'est ce que je veux.


Dieu est pour moi bâton, lumière, sentier, but et jeu,
Il m'est père, frère, enfant et tout ce que je veux.

185. L'espace lui-même est en toi 64 •


Toi, tu n'es pas dans l'espace, c'est l'espace qui est en
toi.
Jette-le hors de toi, et voici déjà l'éternité.

186. La maison de l'éternelle Sagesse.


La Sagesse éternelle bâtit 6s : je serai son palais
quand Elle aura trouvé le repos, Elle en moi et moi en
Elle.

187. L'immensité de l'âme.


Le monde m'est trop étroit, le ciel m'est trop petit.
Où trouverai-je encore de la place pour mon âme ?

188. Le temps et l'éternité.


Tu dis : déplace-toi hors du temps en l'éternité !
Y aurait-il donc une distinction entre temps et éternité ?

64. Comme dans I, 145 il y a ici intériorisation du spatial. Cette


introversion facilite son rejet et sa substitution par l'éternité.
65. Allusion à Pr 9, 1.
PREMIER LIVRE 75

189. L'homme seul crée le temps.


Toi-même crées le temps, tes sens forment l'horloge.
Arrête donc en toi le balancier 66 , et c'en est fait du
temps.

190. L'équanimité.
Je ne sais que faire. Tout m'indiffère : lieu, non-lieu,
Éternité, temps, nuit, jour, joie et peine.

191. Pour contempler Dieu, il faut être tout.


Qui n'est pas lui-même tout est encore trop limité
Pour qu'il puisse Te voir, ô mon Dieu, et toutes
choses 67 •

192. L'être véritablement divinisé.


C'est seulement en étant devenu toutes choses,
Que tu te tiens, homme, dans le Verbe 68 et dans les
rangs des dieux.

66. Uhrwerk est rattaché à Unruh : le mécanisme du désir pi:o-


voque l'agitation. Mais l'image est aussi strictement horlogère, car
Unruh signifie également « balancier ».
67. Deus meus et omnia, l'oraison jaculatoire qu'on retrouve
encore dans I, 233.
68. Allusion à Jn I, 3.
76 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

193. La créature est vraiment en Dieu.


La créature est plus en Dieu qu'en elle-même ;
Qu'elle-même dépérisse, elle subsiste en Lui à jamais.

194. Qu'es-tu face à Dieu ?


Homme, n'aie pas une haute idée de. toi-même parce
que tu œuvres beaucoup pour Dieu,
Car l'activité de tous les saints n'est que jeu à côté de
Dieu.

195. La lumière se maintient dans le feu.


La lumière donne force à tout : Dieu même vit dans
la lumière :
S'il n'était pas, Lui, le feu 69 , elle serait vite annihilée.

196. L'arche spirituelle et le pot de manne.


Homme, ton cœur est-il d'or 70 , ton âme transparente?
Alors tu es également capable d'être l'arche et le pot
de manne 71 •

69. La conjonction dans l'~tre divin de la lumière irradiante et


du feu dévorant (deux modalités d'un même feu) est un motif que
Silesius a trouvé chez J. Bohme, qui, lui, insiste sur les contraires,
lumière vs feu, amour vs colère.
70. Ex 25, 11.
71. Ex 16, 32.
PREMIER LIVRE 77

197. Dieu rend parfait.


La toute-puissance de Dieu, c'est ce que n'admet pas
Qui me dénie la perfection, telle que Dieu la désire pour
moi.

198. Le Verbe est comme le feu.


Le feu redresse toutes choses, sans toutefois être mû.
Ainsi le Verbe éternel qui tout relève et remue.

199. Dieu hors de la créature.


Va là où tu ne peux, vois où voir ne peux.
Entends où rien ne retentit ni bruit : tu es où parle Dieu.

200. Dieu n'est rien (de créé).


Vraiment Dieu n'est rien, et s'il est quelque chose
Ce n'est qu'en moi lorsqu'il me choisit pour Lui 72 •

201. Pourquoi Dieu naît-Il ?


ô mystère inconcevable ! Dieu s'est perdu,
Aussi veut-Il naître à nouveau en moi.

72. Il ne faudrait pas exagérer l'audace du distique. Que Dieu


soit non-être, non-détermination est une thèse traditionnelle. Ce que
Dieu est pour soi échappe à l'homme. Lorsque nous parlons de Dieu,
nous l'envisageons de notre point de vue. Ce que Dieu est, Il l'est
par-rapport-à-nous. Pour nous, Il est le Dieu de la grâce, Celui qui
nous a élus.
78 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

202. La haute estime.


En quel estime Il me tient ! Dieu bondit de son trône
Et m'y établit en son Fils bien-aimé.

203. Toujours pareil.


Je suis devenu ce que j'étais, et suis à présent ce que
j'ai été,
Et éternellement je le serais, si corps et âme je guéris.

204. L'homme est ce qu'il y a de plus haut.


Rien ne me semble haut : je suis la haute cime.
Car même Dieu, sans moi, ne représente pas grand-chose
pour Lui-même.

205. L'espace est le Verbe.


Verbe et espace sont un 73 , et si l'espace n'était,
D'éternelle éternité, il n'y aurait pas de Verbe.

206. Quel nom porte l'homme nouveau?


Veux-tu connaître le nouvel homme en son nouveau
nom?
Exige d'abord de Dieu comment Il se nomme d'ordi-
naire.
73. Jeu de mots sur Ort (lieu) et Wort (Verbe). Le divin est
exclusif.
PREMIER LIVRE 79

207. Le plus beau des festins.


ô doux festin ! Dieu en personne sera le vin 74
Les mets, la table, la musique et le service.

208. La bienheureuse intempérance.


De trop n'est jamais bon ! Se gaver est affreux.
Et pourtant puissé-je être gorgé de Dieu autant que l'est
Jésus !

209. Telle bouche, telle breuvage.


Babylone, la prostituée 7s, boit du sang, boit sa mort.
Quelle différence avec moi ! Je bois du sang, mais je
bois Dieu.

210. Plus on s'abandonne, plus on devient divin.


Les saints sont enivrés 76 de la divinité de Dieu.
Dans la mesure même où ils sont perdus et engloutis
en Lui.

74. Voir Mt 26, 29 et surtout Ap 19, 9 « heureux les gens invi-


tés au festin de noces de I' Agneau ».
75. Ap 17, S Babylone la Grande, la mère des répugnantes pros-
tituées de la terre.
76. Silesius recourt ici à une expression traditionnelle depuis les
Pères, la methè nèfalios ou ebria sobrietas, qui est un oxymoron
(voir Eusèbe de Césarée). Maximilien Sandeus dans sa Pro Theolo-
gia mystica clavis distingue ebrietas spiritua/is et ebrietas mystica ou
encore ebrietas sobria (de l'union active avec Dieu) et ebrietas mystica
(de l'union passive avec Dieu).
80 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

211. Le royaume des cieux


appartient aux violents 77 •
Dieu ne donne le Royaume des Cieux : à toi de l'attirer
Et de te démener de toutes tes forces, de tout ton zèle.

212. Moi comme Dieu, Dieu comme moi.


Dieu est ce qu'il est, je suis ce que je suis.
Connaître à fond l'un des deux, c'est me connaître et
Lui aussi.

213. Le péché.
La soif n'est pas un objet, pourtant elle peut te
tourmenter.
Comment le péché ne rongerait-il pas éternellement le
méchant?

214. La douceur.
La douceur est velours où Dieu s'étend et se repose 78 ,
Possèdes-tu la douceur, Il te remercie d'obtenir Son
coussin.

215. La justice.
Qu'est la justice ? Ce qui en toute égalité à tous se donne,
Prescrit, somme : ici-bas et dans le Royaume des cieux.
77. Mt 11, 12.
78. Probablement une allusion indirecte à Mc 4, 38.
PREMIER LIVRE 81

216. La divinisation.
Dieu est mon esprit, mon sang, ma chair et mes os.
Comment ne .serais-je pas avec Lui déifié de part en
part?

217. Action et repos


sont authentiquement divins.
Te demandes-tu ce que Dieu préfère : que tu agisses ou
que tu sois au repos ?
Je dis que l'homme, à l'instar de Dieu, se doit aux deux.

218. Voir comme Dieu.


Qui dans son prochain ne voit que Dieu et Christ,
Voit d'une lumière, qui s'épanouit de la Déité.

219. Simple sans parties.


Le simple 79 est à ce point précieux que s'il manque à
Dieu,
Celui-ci n'est plus ni Dieu, ni Sagesse, ni Lumière.

79. Haplous, simple dans Mt 6, 22 « Si ton œil est simple». Ein-


falt renvoie aussi à Eckhart et à sa notion de Einfaltigkeit d'unité.
C'est l'être (das Wesen) qui est simple. Simple qualifie aussi la
lumière en laquelle la simplicité peut être perçue (Sermons, 71). On
songe aussi à Marguerite de Porète et à son célèbre Miroir des âmes
simples et anéanties, où l'analogie de l'âme simple avec « la simple
divinité » est explicite, ainsi qu'à La Perle évangélique (« Dieu est
une simple essence ... »).
82 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

220. Je suis également à la droite de Dieu.


Mon sauveur ayant assumé la condition humaine,
Je suis parvenu, moi aussi, en Lui, à la droite de Dieu.

221. La foi.
La foi, grande comme un grain de sénevé, déplace la
montagne dans la mer 80 •
Imagine ce qu'elle serait capable d'accomplir si elle était
citrouille.

222. L'espérance.
L'espérance est un câble : si seulement le damné pou-
vait avoir de l'espoir,
Dieu le tirerait du marais où il se noie.

223. L'assurance.
L'assurance est bonne, et la confiance est belle,
Mais si tu n'es pas justifié, elle t'apportera des
tourments.

224. Ce que Dieu est pour moi,


je le suis pour Lui.
Dieu m'est Dieu et homme je Lui suis homme et Dieu ;
J'étanche sa soif et Lui me tire de mon dénuement.
80. Mt 17, 20.
PREMIER LIVRE 83

225. L'Antéchrist.
Qu'as-tu à bayer, homme? L'Antéchrist et la Bête 81
Sont tous deux en toi, si toi tu n'es pas en Dieu.

226. Babylone.
Toi-même tu es Babylone. Si tu ne sors pas de toi,
Tu resteras éternellement le lieu de noces de Satan.

227. La soif de vengeance.


La soif de vengeance est une roue qui jamais ne s'arrête.
Toutefois plus elle roule, plus elle déroute.

228. L'horreur du mal.


Homme, si tu pouvais voir en toi ta vermine,
Tu serais horrifié : de toi-même autant que du diable.

229. La colère.
La colère est un feu d'enfer quand elle s'enflamme en
toi ;
Ainsi est profané le lit de repos que tu es pour le
Saint-Esprit.

81. L'Anti-Christ: 1 Jn 2, 18; la Bête: Ap 17, 3.


84 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

230. La béatitude est facile à obtenir.


Il me semble plus facile de se propulser vers le ciel
Que de forcer les portes de l'Enfer harassé de ses péchés.

231. Les riches attachés au monde.


C'est seulement quand tu verras un câble enfilé dans
le chas de l'aiguille 82 ,
Que tu pourras prétendre qu'un riche est monté au ciel.

232. Seigneur, que ta volonté s'accomplisse.


La parole que Dieu t'entend dire de préférence,
C'est celle que tu prononces du fond du cœur : «Que
Sa volonté soit révérée. »

233. La résonance divine.


Quand Dieu m'entend crier: «Mon Dieu et mon Tout»
Mon cri résonne en Lui comme : « Mon Amour et mon
Tout 83 • »

234. Dieu pour Dieu.


Seigneur, si Tu aimes mon âme, laisse-la Te saisir !
Jamais plus elle ne Te lâcherait, même pour mille dieux.
82. Voir Mt 19, 24.
83. Le distique est la forme la plus courte du genre tellement
en vogue au XVII• siècle, les « poèmes-écho ». Dieu répercute le cri
du croyant avec un changement : Mein Gott devient Mein Lieb (mon
bien-aimé).
PREMIER LIVRE 85

235. Tout en communion à Dieu.


J'adore Dieu avec Dieu, à travers Lui et en Lui :
Lui, mon esprit, ma parole, mon psaume (de louange)
et mes possibilités.

236. L'Esprit supplée à notre faiblesse 84 •


De toutes ses forces et depuis toujours Dieu S'aime et
S'exalte Lui-même.
Il S'agenouille et Se prosterne, Il S'adore Lui-même.

237. Dans l'intériorité du cœur,


la prière est authentique.
Homme, veux-tu savoir en quoi consiste la prière
authentique ?
Entre en toi-même, et demande l'Esprit de Dieu.

238. La prière effective.


Vivre le cœur pur, suivre la voie du Christ,
C'est effectivement adorer Dieu en soi.

239. C'est dans le silence qu'on loue Dieu 85 •


Imagines-tu, pauvre de toi, que le cri de ta bouche
Soit le chant de louange qui convienne à la Déité silen-
cieuse?
84. Suscription. Voir Rm 8, 26.
85. Voir I, 19.
86 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

240. La prière de silence.


Dieu excède tellement tout, que parler n'est pas possible.
Tu L'adoreras, dès lors, de préférence en silence•.
• Voir Max. Sandeus, Théologie mystique, 1. 2, corn. 3 :
l'ensemble, ainsi que Balthas. Alvar dans sa biographie rédigée par
Ludovic de Ponte.

241. Être l'apanage de Dieu.


Mon corps (ô splendeur !) est l'apanage de Dieu ;
Aussi ne dédaigne-t-11 point y habiter.

242. La porte doit être ouverte-.


Ouvre la porte, alors le Saint-Esprit,
Le Père et le Fils, Trois en Un, tels des voyageurs, entre-
ront (allusion à Abraham, Genèse, 18, 2).

243. La demeure de Dieu.


Chrétien, si tu aimes Jésus, si tu as sa mansuétude,
Dieu trouvera en toi sa demeure, son repos et sa paix.

244. L'amour est la pierre philosophale.


L'amour est la pierre philosophale 86 : elle sépare l'or
de la boue,
Elle fait de rien quelque chose, et elle me transmue en Dieu.

86. La pierre philosophale qui dans la transmutation rend pos-


sible l'extraction de l'or du métal vil.
PREMIER LIVRE 87

245. L'unification est nécessaire.


Pour que l'amour te déplace hors d'atteinte de ce qui
te pèse,
Il faut au préalable que ton humanité ne fasse plus
qu'un avec Dieu.

246. La teinture 87 •
L'Esprit-Saint fond, le Père consume,
Le Fils est la teinture qui aurifie, auréole.

247. L'ancien n'a plus cours.


Pas plus que tu ne dis que l'or est charbon ou fer,
Tu ne reconnaîtras là-haut l'homme (terrestre) dans
l'homme (nouveau).

248. L'exact alliage 88 •


Discerne combien l'aurité et le plomb sont supérieure-
ment liés,
Et combien l'être déifié doit être uni à l'essence divine.

87. Conversion du métal vil en métal noble. Voir pour ce terme


I, 258 ; III, 120. Le procès alchimique de fusion est trinitaire en
un double mouvement d'épuration (Esprit-Père) et de transmutation
(le Fils devenu homme qui divinise l'humain).
88. Il faut bien distinguer l'or de l'aurité. L'aurité concerne le
métal transmué (fer-plomb) qui a acquis les qualités physiques de
lor. Cette distinction est importante dans la transposition symbo-
lique : l'or est Dieu, l'autorité l'homme déifié, et pour Silesius cette
divinisation est intégrale (1, 250) : on ne pourra « Là-haut recon-
naître l'homme en l'homme [déifié] » (1, 247).
88 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

249. Aurité, Déité.


L'aurité produit l'or, la Déité produit Dieu,
Sans amalgame avec Lui, tu restes plomb et boue.

250. Comme l'aurité, de même la déité.


Vois, de même que l'aurité est or liquéfié, solidifié,
rutilant,
De même la déité sera chez l'être béatifié totalité.

251. Le chéri de Dieu.


Dis-moi, comment puis-je être le chéri du Père '!
S'il Se trouve Lui-même en toi, en sa totalité et sa
divinité.

252. La filiation divine 89 •


Si je ne possède en commun, au plus intime de moi la
divinité de Dieu,
Comment puis-je être son fils, et Lui mon père '!

253. Le Royaume des cieux appartient aux enfants 90 •


Chrétien, peux-tu du fond du cœur devenir enfant,
Le Royaume des cieux t'appartient dès cette terre.

89. Voir, pour la filiation des croyants, Ga 4, 5 ; Rm 8, 14-17.


90. Mt 11, 25.
PREMIER LIVRE 89
254. Filialité et divinité.
Puisque la divinité s'est manifestée ·à moi dans la
filialité,
Je suis porté de manière égale à l'enfance et à la
divinité.

255. Enfant et Dieu.


Enfant et Dieu : équivalents ! Si tu m'appelles enfant,
Tu as reconnu Dieu en moi, et moi en Dieu.

256. Filiation et paternité réciproques.


Je suis enfant et fils de Dieu, en retour Il est mon
enfant 91 •
Comment chacun peut-il donc être l'un et l'autre ?

257. La Trinité dans la nature.


Que Dieu soit Trois en Un, chaque herbe te le révèle :
On y trouve un amalgame de soufre, sel, mercure 92 •

91. Paradoxe : Dieu enfante l'homme par la création ; l'homme


en devenant « fils de Dieu » enfante à son tour Dieu en lui.
L'homme est à la fois embryon et à la fois matrice de l'enfante-
ment du divin en son sein.
92. Selon Paracelse, Je soufre, le sel et le mercure sont les trois
éléments constitutifs de la nature (aussi pour Oswald Croll, Basi-
lica chymica, 1620, dont Silesius possédait un exemplaire). Ici encore,
comme dans I, 246, on a une correspondance avec la Trinité (de
personnes) et avec l'unité d'essence (la nature).
90 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

258. La teinture.
Observe la teinture 93 , tu verras bel et bien
Comment s'opèrent ta rédemption et ta divinisation.

259. Le divin et l'humain.


Le divin est tellement redevable à l'humain,
Que sans lui, Il perd également cœur, courage et sens.

260. C'est aujourd'hui le jour du salut 94 •


Debout épouse, voici l'Époux 9' ! On n'entre pas avec
Lui,
Si à l'instant même on n'est pas fin prête.

261. Les noces de l' Agneau.


Le festin de noces est préparé, l' Agneau 96 présente ses
blessures :
Malheur à toi, si tu n'as pas encore reconnu Dieu, ton
époux!

93. Tingirn égale Tinctur. Le processus alchimique est un ana-


logon de la deificatio.
94. 2 Co 6, 2 ; Le 4, 21 et 19, 9.
95. Allusion à la parabole des vierges sages et des vierges folles :
Mt 25, 6.
96. Ap 19, 7.
PREMIER LIVRE 91

262. Le vêtement de noces.


Dieu est le vêtement de noces 97 , l'Esprit, l'amour.
Endosse-le, et ce qui te chagrine reculera.

263. Dieu ne cesse de Se scruter.


Le Dieu éternel est si riche en desseins et en réalisations
Que jamais encore Il n'a pu pleinement scruter le fond
de son être.

264. Les créatures sont l'écho de Dieu 98 •


Que rien ne soit aphone : de partout,
En toutes ses créatures, Dieu entend sa louange et son
écho.

265. À l'unisson 99 •
Quel dommage, qu'à l'instar des oiseaux des bois, nous,
Les hommes, nous ne chantions ensemble de tout cœur
chacun sa note !

97. Réinterprétation spirituelle de Mt 22, 11.


98. Cette doctrine de la créature « écho de Dieu » a été parti-
culièrement développée par Franckenberg, qui est lui-même tribu-
taire de Bôhme.
99. La « Einigkeit, la profonde et mystérieuse unité » de cor-
respondances - et non l'uniformité du Eines (1, 267), qui déplaît-,
la consonance variée, est le thème central de 265-268. H. Piard y
a vu à tort une attaque « contre l'orthodoxie ». Il y a là plutôt un
œcuménisme tel que Franckenberg le prônait.
92 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

266. Rien n'est bon pour qui raille.


Je sais, le rossignol ne blâme pas la note du coucou :
Mais toi, si je ne chante comme toi, tu m'humilies.

267. Toujours la même chose


ne plaît pas souvent.
Ami, si nous devions tous ensemble chanter toujours la
même chose,
Quelle sorte de chanson serait-ce, quelle chorale ?

268. La variété sied.


Plus on apporte de différenciation dans les voix,
Et plus la chanson présente d'habitude aussi une mer-
veilleuse consonance.

269. Pour Dieu tout se vaut.


Dieu prête la même attention aux coassements
Qu'aux trilles que jette l'alouette.

270. La voix de Dieu.


Les créatures sont la voix du Verbe éternel :
Il chante et résonne Lui-même avec grâce et avec hargne.
PREMIER LIVRE 93

271. En Dieu aucune trace de la créature.


Si quelque chose en Dieu te plaît particulièrement, tu
concèdes par là même
Que Dieu ne t'est pas encore Dieu ni le Tout absolu.

272. L'homme est l'image de Dieu.


Tout ce que Dieu peut de toute éternité convoiter et
souhaiter,
Il le contemple en moi, comme à sa Ressemblance.

273. Transcende la sainteté 100 •


Être saint est bien ; qui peut la transcender
S'en trouve le mieux, avec Dieu et avec l'homme.

274. Le contingent doit disparaître.


Le contingent doit disparaître ainsi que toute fausse
apparence:
Il faut que tu sois réduit à l'essentiel, achromatique.

100. « Über die Heiligkeit » renvoie à I, 7. Le dépassement qui


s'applique à Dieu s'applique également à son attribut majeur, la sain-
teté. C'est du moins une des interprétations possibles. La seconde
étant une relativisation de l'absolu de la quête de Dieu par l'homme.
Voir aussi I, 283 ; Il, 22 ; VI, 153.
94 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

275. L'Homme reconduit tout à Dieu 101 •


Homme tout te chérit, tout se presse autour de toi,
Tout accourt à toi pour arriver à Dieu.

276. L'un est commencement et fin de l'autre.


Dieu est ma fin dernière ; si je suis Son commencement,
Qu'il procède de moi, et moi je m'abîme en Lui.

277. La fin de Dieu.


Que Dieu ne connaisse pas la finitude, non, je ne te
le concède point.
Vois donc : moi, Il me cherche, pour reposer en moi.

278. L'autre « Lui » de Dieu.


Je suis l'autre « Lui » de Dieu. C'est en moi seul qu'il
trouve
Ce qui Lui ressemble à jamais et s'apparente à Lui.

279. L'ego n'édifie rien.


Avec ton ego tu cherches tantôt ceci, tantôt cela.
Ah, laisse donc faire Dieu selon sa volonté.

101. Ce distique, qu'on peut rapprocher de Czepko (Sexe.


Monod. Il, 58), doit être mis en rapport avec une intuition centrale
du christianisme primitif selon laquelle la matière est elle aussi, à
l'instar de l'homme, objet de rédemption : saint Paul, Rm 8, 19-21.
PREMIER LIVRE 95

280. La vraie pierre philosophale.


Ta pierre, Alchimiste, n'est rien, la pierre angulaire que
j'ai en vue
Est ma Teinture d'or, la pierre de tous les sages.

281. Ses préceptes ne sont pas pesants.


Homme, si tu vis en Dieu, si tu meurs à ton amour-
propre,
Rien ne t'est plus facile que d'accomplir ses préceptes.

282. La meilleure position est en Dieu.


Rien ne me sert que les étoiles du matin louent le Seigneur,
Si moi, je ne suis pas, au-dessus d'elles, élevé en Dieu.

283. Dieu est suprasaint.


Clamez, Séraphins, ce qu'on lit sur votre louange (le
Sanctus) !
Je sais que Dieu, mon Dieu, est encore plus que saint.

284. Il faut dépasser toute connaissance 102 •


Ce que le Chérubin reconnaît ne peut me suffire ;
Je veux encore voler plus haut que lui, là où rien n'est
connu.
102. Le titre de ce distique, Über aile Erkandtnüss... , reprend
celui du distique précédent, Gott ist über heilig, que H. Piard aussi
bien que L. Gnadinger rapprochent à tort d'ls 6, 4, car la pointe
porte sur plus et non sur l'exclamation saint des Séraphins.
96 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

285. Celui qui reconnaît


doit devenir Celui qui est reconnu.
En Dieu il n'y a pas à reconnaître : Il est Un, unique-
ment un.
Ce qu'on reconnaît en Lui, on a à l'être soi*.
• Le divin Ruysbroek dit aussi : ce que nous contemplons, nous
le sommes, et ce que nous sommes n~us le contemplons.

286. Toujours plus loin.


L'altissime valeur de Marie. Et pourtant je puis grim-
per plus haut
Qu'elle n'est montée*, elle, et tout le cortège des saints.
• Le Christ est notre but suprême.

287. La beauté.
La beauté est lumière : plus la lumière te manque,
Plus tu es également hideux d'âme et de corps.

288. Une beauté qui ne se soucie d'elle-même.


Vous, les humains, prenez exemple sur les fleurs des
prés,
Comment plaire à Dieu et rester à la fois beau*.
• Car elles ne se soucient pas de leur beauté.
PREMIER LIVRE 97

289. Sans pourquoi.


La rose est sans pourquoi 103 , elle fleurit parce qu'elle
fleurit,
Elle ne prête pas attention à elle-même, elle ne se
demande pas si on la voit.

290. Laisse Dieu pourvoir à tout.


Qui s'occupe des apprêts des lis, de la nourriture des
narcisses ?
Pourquoi alors, ami chrétien, tant d'empressement en
ce qui te concerne.

291. Le Juste.
Je ne m'étonne pas de ce que le juste pousse comme
. 104
un palm1er ;
Plutôt de ce qu'il trouve encore de l'espace.

292. Le salaire des bienheureux.


Quel est le salaire des bienheureux ? Que toucheront-
ils après le combat ?
Les lis de la pure divinité.
103. Ohn warumb est un terme technique de la mystique spécu-
lative dominicaine médiévale et particulièrement d'Eckhart. Mais on
la trouve déjà chez la mystique flamande Beatrijs van Nazareth (près
de Lierre) t 1268. La source du « sans pourquoi » est à chercher
chez Bernard de Clairvaux Serm. in Cant. 83, 4 : « Amo quia amo,
amo ut amen » ü'aime parce que j'aime, j'aime pour aimer).
104. Ps 92, 13.
98 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

293. Quant est-on déifié ?


Homme, quand la passion ne te trouble ni la douleur
ne te navre,
Tu es de fait passé en Dieu et Dieu en toi.

294. Dieu est sans vouloir 10' .


Nous demandons : mon Seigneur Dieu, que ta volonté
se fasse !
Mais voyons, Dieu n'a nul vouloir*. Il est repos éternel.
• Comprends un vouloir contingent, car ce que Dieu veut, Il le
veut en son Essence.

295. Il doit être au préalable en toi.


Homme, si le paradis n'est pas d'abord en toi,
Crois-moi, assurément jamais tu n'y entreras.

296. Les compagnons de jeu les plus


proches de Dieu.
Dieu n'est pas au même titre proche de tout : la vierge
et l'enfant,
Eux seuls, sont les compagnons de jeu du divin.

105. Mt 6, 10. Ce distique est le pendant de 289 : ohne willen ;


ohne Warumb. Ici encore, il y a refus d'une théologie attributive
trop facile. Silesius distingue d'ailleurs volonté contingente et volonté
essentielle.
PREMIER LIVRE 99

297. Nu '! non, et pourtant dévêtu 106 •


Je ne puis me présenter nu devant Dieu : et pourtant
Je dois entrer dévêtu dans le Royaume des cieux : il
n'admet rien d'extérieur.

298. Le royaume des cieux est à l'intérieur 107 •


Ami chrétien, où cours-tu '! Le ciel est en toi.
Pourquoi donc le chercher d'abord à la porte d'un
autre '!

299. Se taire, c'est entendre.


La Parole retentit en toi plus que sur d'autres bouches.
Que tu te taises devant Elle, aussitôt tu L'entends.

300. Bois à tes propres sources ul8 !


Insensé que l'homme qui boit à la mare
Et oublie la fontaine qui jaillit en sa demeure.

301. Les enfants de Dieu.


Comme d'eux-mêmes les enfants de Dieu n'aiment pas
courir,
Ils sont poussés par Lui et son Esprit.

106. Nus : 2 Co 5, 3.
107. Le 17, 21 ; voir aussi Il, 161 lm innern wohnt mangut.
108. Réinterprétation de Pr 5, 15.
100 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

302. S'arrêter c'est reculer 1119 •


Qui envisagerait de s'arrêter sur les chemins de Dieu
Marcherait à reculons à sa perte.

109. S'arrêter, c'est reculer, cette maxime devenue quasiment un


proverbe est inspirée du Tractatus in Johannis Evangelium (livre III)
de saint Augustin, mais elle a circulé à travers Bernard de Clair-
vaux pour être reprise par Tauler (sermon Angelicorum semper vident
faciem ... ) et ensuite par Hugonis de Palma, Theologia mystica
(1647), qui place la maxime en exergue sur la page de titre.
DEUXIÈME LIVRE

1. L'amour est au-delà de la crainte.


Craindre Dieu est excellent, L'aimer encore mieux.
Mais au-dessus de tout la grâce de se voir emporté en
Lui, au-delà même de l'amour.

2. L'amour est un aimant.


L'amour est un aimant, il m'attire en Dieu ;
Mais plus stupéfiant encore, il entraîne Dieu vers son
anéantissement (Dieu devient homme).

3. L'homme en Dieu et Dieu en l'homme.


Celui qui est capable de discerner que je suis devenu
fils de Dieu
Possède la vision du mystère de l'homme en Dieu et de
Dieu en l'homme.
102 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

4. Oui, éternellement, et non.


Quand Dieu parle c'est toujours « Oui* 1 » ; le diable
par contre dit « non ».
Aussi ne peut-il être avec Dieu un seul « Oui ».
• Allusion au nom de Dieu.

5. La lumière n'est pas Dieu même 2 •


La lumière est le vêtement de Dieu. Si soudain la lumière
te manque.
Ce n'est pas pour autant Dieu même qui te fait défaut.

6. Le néant est la meilleure consolation.


Le néant est la meilleure consolation. Si Dieu te retire
son rayonnement,
Le néant dans sa nudité doit être pour toi consolation
dans la désolation.

7. La vraie lumière.
Dieu est la vraie lumière 3 • Tout le reste n'est que faux
miroitement,
Si tu ne Le possèdes pas, Lui, Lumière des lumières.

1. « Dieu ne dit jamais que oui » ; Jeu de mots sur l'allemand


ja, anaphore du nom divin, en hébreu YAH-VEH.
2. Distinction classique entre l'essence divine et les énergies
divines (voir G. Palamas).
3. Jn 8, 12.
DEUXIÈME LIVRE 103

8. C'est en se taisant que vient la science.


Tais-toi, très cher, tais-toi : si tu peux te taire tout à
fait pour moi,
Dieu te comblera de plus de bienfaits que tu 'n'en
désires.

9. La femme qui se dresse sur la lune*.


Pourquoi chercher si loin ? La femme 4 qui se dresse
sur la lune
Dans le rayonnement solaire, est forcément ton âme.
* Dans l' Apocalypse.

10. C'est pourtant l'épouse qui est la préférée 5•


Quoi que tu dises, l'épouse est l'enfant de prédilection :
Dans le sein de Dieu comme dans ses bras.

11. En toute sécurité.


Dors, mon âme, dors 6 : dans les plaies du Bien-aimé
Tu as trouvé sécurité et repos complet.

4. Ap 12, 1.
5. L'unio en tant que mariage mystique, voir I, 183 ; III, 51 ;
IV, 175.
6. Voir le terme technique sopor mysticus, somnus mysticus chez
Sandeus.
104 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

12. La Virginité.
Que signifie la virginité ? Interroge-toi sur la divinité !
Toutefois si la pureté t'est connue, tu les connais tou-
tes deux.

13. Divinité et virginité.


La divinité s'apparente si fort à la virginité,
Que privée d'elle, la divinité comme telle n'est pas non
plus reconnaissable.

14. L'amour exclusif, voilà la nature de l'époux.


L'âme qui ne sait rien, ne désire rien, n'aime rien sinon
un seul bien,
Est forcément ce jour même l'épouse de l'éternel Époux.

15. La secrète pauvreté.


Qui est vraiment pauvre 7 ? Qui sans aide ni recours,
N'a ni créature, ni Dieu, ni corps, ni âme.

16. Lieu de Dieu.


Homme, si tu n'es pas aussi vaste que la Déité de Dieu,
Jamais tu ne seras élu comme lieu de son séjour.

7. Radicalisation ascétique et mystique de Mt 5, 3.


DEUXIÈME LIVRE 105

17. Dieu ne se refuse à personne.


Prends, bois, tant que tu veux, que tu peux, à ta conve-
nance!
La Divinité tout entière est ton festin.

18. La Sagesse de Salomon 8 •


Quoi ! Tu considères Salomon comme le seul sage des
sages.
Toi aussi tu es capable d'être Salomon et sa sagesse.

19. Se tenir immobile, voilà la cime.


Être actif est bon ; prier, bien meilleur.
Mieux encore de se tenir en présence de Dieu muet et
immobile.

20. Le livre de vie 9 •


Dieu est le Livre de vie. Par le sang de l' Agneau
Je suis inscrit en Lui. Comment ne m'aimerait-Il pas ?

21. Il te faut viser le sommet.


Le monde n'est qu'insignifiance, les anges sont très
communs.
Aussi ai-je à être dans le Christ, et Dieu et homme.
8. Dans la traduction de la Septante, le livre de la Sagesse porte
le titre Sagesse de Salomon.
9. Ap 3, 5 ; 13, 8 ; 17, 8 ; 20, 15 ; 21, 27 ; 22, 19.
106 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

22. Élève-toi au-dessus de toi-même 10 •


L'homme qui n'élève pas son esprit au-dessus de
lui-même
N'est pas digne de vivre sa condition d'homme.

23. Dans le Christ on atteint les cimes.


Puisque mon Sauveur a dépassé le niveau des anges 11 ,
Moi aussi - à condition que je veuille - je puis m'éle-
ver au-dessus d'eux.

24. Le Centre 12 •
Celui qui s'est choisi le centre pour demeure
Circonscrit d'un seul regard la circonférence.

25. Toi, tu génères ton inquiétude.


Ni créature ni Dieu ne peuvent te plonger dans
l'inquiétude :
C'est toi-même qui te tracasses (ô fou) au contact des
choses.

10. Voir Czepko, I, 46.


11. He I, 4.
12. Ce distique fait partie de toute une classe de textes qui spé-
culent sur le rapport entre le point central et le cercle ou la circon-
férence. Voir I, 5 ; Il, 183 ; 188 ; III, 28 ; 148 ; IV, 62 ; 158 ; 205 ;
V, 212.
DEUXIÈME LIVRE 107

26. La liberté.
Noble liberté, ô toi ! Qui ne s'abandonne à toi
Ne pressent pas ce que peut aimer un homme aimant
la liberté.

27. Encore sur elle.


Qui aime la liberté aime Dieu. À qui s'abîme en Dieu
Et repousse toutes choses loin de toi, Dieu la lui accorde.

28. L'équanimité.
L'égalité d'âme est un trésor, si tu la possèdes dans le
temps,
Tu possèdes le Royaume des cieux et la pleine félicité.

29. Mort et Dieu.


La mort est la solde du péché 13 , Dieu est le salaire de
la vertu.
Si tu n'acquiers pas cette récompense, tu emporteras
l'autre.

30. Accidents et essence.


Homme, retourne à ton essence, car quand passe le
monde,
Disparaissent les accidents ; l'essence, elle, subsiste.

13. Rm 6, 23.
108 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

31. Divine jouissance.


Qui veut jouir de Dieu et s'incorporer en Lui
Doit telle l'étoile du matin se tenir à proximité de son
Soleil.

32. Le beau chant du silence.


Le chant des anges est beau, toutefois je sais que le tien,
Si tu es parfait silence, sonne mieux aux oreilles du
Très-Haut.

33. Plus vieux que Dieu ...


Qui dans l'éternel vivrait plus d'un jour
Atteindrait un âge auquel Dieu même 14 ne pourrait
prétendre.

34. Un bon usage ne peut être nuisible.


Homme, si tu prétends que quelque chose te détourne
de Dieu,
C'est que tu ne fais pas encore bon usage du monde,
comme il sied.

36. Dieu requiert ce qui est précieux.


Sois pur, clair, ferme comme une pierre de diamant,
Afin qu'aux yeux de Dieu tu puisses avoir du prix.
14. Le motif de über est repris ici sous une autre forme : mehr,
le comparatif.
DEUXIÈME LIVRE 109

36. Le livre de la conscience.


Que je doive craindre Dieu, et L'aimer plus que tout,
Est inscrit dès l'origine dans mon cœur.

37. Tout dépend d'un mot.


Un seul mot is peut m'aider : si Dieu l'inscrit un jour
en moi,
Je serai à jamais un agneau marqué par Dieu.

38. Le nom d'époux est pour moi le plus doux.


Tu peux, si tu le veux, reconnaître Dieu pour ton
Seigneur;
Moi, je -ne veux pas l'appeler autrement que « mon
époux».

39. Les adorateurs en esprit et en vérité.


Qui, dans son for intérieur, peut se lever et se hausser
au-dessus de soi jusqu'à Dieu,
Adore Dieu en esprit et en vérité 16 •

40. Dieu est le plus petit et le plus grand.


Mon Dieu, que Dieu est grand ! Mon Dieu, qu'il est
petit !
Petit comme l'infime, grand comme le tout. Par nécessité !
15. Jeu de mots sur Wort, « mot » et « Verbe ».
16. Jn 4, 23.
110 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

41. Le bon échange 11 •


Homme, si tu donnes à Dieu ton cœur, Il te donne le
Sien en retour.
Quel marché avantageux ! tu t'élèves, Il s'abaisse.

42. Le monde d'en bas ne cause pas de préjudice.


Qui est assis par-dessus monts et vallées, par-dessus les
nuées,
Ne se soucie guère du tonnerre, des grondements et des
éclairs.

43. La cloison doit disparaître.


À bas cette cloison 18 ! Pour contempler ma lumière
Il ne doit y avoir de mur masquant ma vue.

44. L'essence de l'humain.


Demandes-tu ce qu'est l'humain? Sans détour,
En un mot : la surangélité.

45. Dieu n'aime que soi.


C'est certain : Dieu n'aime que Soi
Celui aussi qui, en son Fils, peut être son alter ego.
17. L'échange mystique est un motif privilégié de l'emblématique
du XVII" siècle. Il se rapporte à Pr 23, 26: « Mon fils, donne-moi
ton cœur » qui est envisagé comme un échange : Je te donne mon
cœur et tu me rends le tien.
18. La bonne lecture est Weg mit dem Mille/, weg !
DEUXIÈMÈ LIVRE Ill

46. Qui est Dieu voit Dieu 19•


Puisque la vraie lumière, il me faut la voir telle qu'en
elle-même,
J'ai à être elle, sinon cela ne se réalisera pas.

47. L'amour ne recherche pas de salaire.


Homme, si tu aimes ton Seigneur Dieu, tout en cher-
chant une récompense,
Tu n'as pas encore vraiment goûté en quoi consiste
l'amour, en quoi consiste aimer.

48. On connaît Dieu par le créé 20 •


Dieu, le Dieu caché, devient connaissable et accessible
Dans l'ébauche de Lui que sont ses créatures.

49. Dieu aime la virginité.


Dieu boit le lait de la Vierge 21 , et montre clairement
par là
Que l'authentique virginité Lui est boisson et rafraîchis-
sement.
19. Silesius applique le principe thomiste de la connaissance tri-
butaire du mode d'être de celui qui connaît. On ne voit que ce que
l'on est.
20. Courant de la theologia positiva : Dieu est connu dans et
par sa création, qui porte en elle ses traces : vestigia Dei (Bonaven-
ture).
21. L'exaltation de la virginité est une constante chez Silesius,
« virginité mystique» (1, 154) il va de soi, rattachée à celle de Marie
(II, 49), mais elle se situe en dessous de l'amour, qui est la Reine
(II, 234) et elle doit porter des fruits (III, 157). Dès lors « La Vierge
doit aussi être mère » (III, 224).
112 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

50. Dieu se fait petit enfant.


Dieu passe - c'est inouï - dans la petitesse de l'enfant.
Ah, si je pouvais être petit en ce Petit !

51. L'inexprimable 22 •
Penses-tu exprimer le nom de Dieu dans le temps ?
Quand même une éternité ne suffit pas à l'exprimer.

52. La nouvelle Jérusalem 23 •


Chrétien, tu es pour Dieu la nouvelle Jérusalem,
Quand entièrement tu es né à nouveau de 1'Esprit de
Dieu.

53. Il ne tient qu'à toi.


Ah, si seulement ton cœur pouvait devenir crèche !
Dieu, une fois encore, sur cette terre deviendrait enfant.

22. L'ineffable. Un des distiques qui exprime le plus fortement


l'apophatisme de Silesius. Dieu demeure inconnaissable (et par là
indicible) jusqu'au ciel même, où la visio beatifica ne peut l'épuiser.
23. Ap 3, 12; 21, 2. - L'expression finale de la maxime («né
à nouveau de !'Esprit de Dieu ») renvoie à 1 P I, 3 (« il nous a
engendrés de nouveau ») et à Jn 3, 5 (discours à Nicodème: «à
moins de naître d'eau et d'Esprit »).
DEUXIÈME LIVRE 113

54. Il faut avoir perdu forme.


Perds toute forme, enfant, et tu seras pareil à Dieu.
Tu seras à toi-même, en immobile repos, ton Royaume
des cieux.

55. Dieu est, Il n'existe pas.


En réalité, Dieu est seulement : Il ne chérit ni ne vit,
Comme on le dit de toi, de moi et d'autres choses.

56. Pauvreté et richesse 24 •


Celui qui tout en ayant n'a pas, à qui tout est pareil,
Celui-là est pauvre dans la richesse, riche dans la
pauvreté.

57. Il faut croître hors de soi.


Si tu croîs hors de toi-même et hors des créatures,
La nature divine sera entée sur toi.

58. Mourir pour Dieu et vivre pour Dieu.


Meurs ou vis en Dieu, les deux sont valables,
Car s'il faut mourir pour Dieu, il faut également vivre
pour Dieu.

24. Voir une source possible : l Co 7, 29.


114 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

59. Qui est Dieu plutôt qu 'homme ?


Qui aime sans émotions et connaît sans connaître,
À bon droit on le déclare plus divin qu'humain.

60. De l'amour.
Homme, tu ne désires rien, tu n'aimes rien : voilà une
façon juste de désirer et d'aimer.
Qui aime aussitôt ce qu'il désire, n'aime pas en défini-
tive ce qu'il devrait aimer.

61. S'abandonner, c'est trouver Dieu.


Qui a perdu sa vie et s'est libéré de son moi
A trouvé Dieu, son Consolateur et son Sauveur.

62. La nécessité d'être dans les deux.


Mon Dieu, que je suis froid ! Laisse-moi donc me
réchauffer
Dans le sein de ton humanité et dans les bras de ta
divinité !

63. Le sourd entend la Parole 2s.


Ami, crois-le ou non : à chaque instant
J'entends, quand je reste sourd et muet, la Parole
éternelle.

25. Mc 7, 32-35.
DEUXIÈME LIVRE 115

64. Un soupir exprime tout 26 •


Toutes les fois que mon âme soupire* et s'exclame: Ah,
oh,
Elle implore en soi sa Fin et son Commencement.
*AetO

65. L'éternité ne se mesure en rien.


L'Éternité ignore tout des années, des jours, des heures.
Ah, que n'ai-je pas encore trouvé le Centre !

66. L'un aide l'autre à partir.


Dieu est Celui qui me sauve : moi, celui qui sauve les
choses,
Si (par un balancement d'ailes) elles s'élèvent en moi
et que moi, je me propulse en Lui.

67. La retraite.
Vu que l'isolement exclut toute forme de communion,
Il faut qu'il se vive dans le non-désir, dans la virginité.

68. Se taire est parler.


Veux-tu, homme, exprimer ce qu'est l'éternité,
Il te faut d'abord rompre radicalement avec toute parole.
26. La piété baroque aime les exclamations sonores. Les ah ! et
oh ! sont théologiquement fondées (?) sur les première et dernière
lettre de l'alphabet grec alpha et omega (Ap 1, 8).
116 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

69. La navigation spirituelle 27 •


Le monde est ma mer; le marin, l'Esprit de Dieu ;
Le navire est mon corps ; mon âme, la voyageuse ren-
trant à la maison.

70. La pureté.
La parfaite pureté est l'absence d'image, de forme et
d'amour
Dépouillée de toute qualité, nue, comme l'essence divine.

71. L'homme en son essence.


Dans son essence l'homme est analogue à l'Éternité
Qui demeure inchangée, libre de tout ce qui est
au-dehors.

72. Qui chante avec les anges ?


Qui peut, ne fût-ce qu'un instant, s'élever au-dessus de
soi,
Est capable de chanter le Gloria avec les anges de Dieu.

73. Au pécheur.
Pécheur, détourne-toi de toi et apprends à connaître
Dieu:
Je sais que bientôt tu L'appelleras ton Père chéri 28 •
27. Figure allégorique fréquente dans la mystique rhénane et for-
cément interprétée diversement, ici avec des accents néo-platoniciens.
28. Papa bien-aimé. Abbo en araméen, Rm 8, 15.
DEUXIÈME LIVRE 117

74. Tu dois être déifié.


Chrétien, il ne me suffit pas d'être seulement en Dieu
Je dois encore, pour croître, aspirer en moi la sève
divine.

75. Il te faut aussi porter des fruits.


Si tu bois le Sang du Seigneur sans porter de fruits,
Tu seras encore plus durement maudit que l' Arbre 29
(du Paradis).

76. À toi non plus rien n'est refusé.


ô noble 30 esprit, arrache-toi, ne te laisse pas ligoter
ainsi !
Tu es capable de trouver Dieu de manière plus accom-
plie que tous les saints.

77. A B suffit amplement.


Les païens babillent beaucoup, mais qui sait prier en
esprit
Peut sans crainte s'avancer vers Dieu avec A et B*.
• Abba 31 •

29. Le figuier maudit: Mc 11, 13 et bien sûr Gn 2, 17.


30. Edler, noble, est un terme de la mystique rhénane, particu-
lièrement chez Eckhart.
31. Familiarité enfantine à l'égard de Dieu, fondée sur le Abba
(Mc 14, 36) de Jésus.
118 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

78. Amour et ravissement réciproques.


Quand mon âme peut rencontrer Dieu en esprit,
C'est un amour (ô Jésus-Christ) qui fixe l' Autre.

79. Le temple spirituel de Dieu.


Si les portes de ta cité, mon Dieu, sont perles fines,
Quelle fulguration doit être alors mon esprit, ton temple.

80. La Sion spirituelle.


Érige, Seigneur, ta demeure, c'est ici la Ville de la
Paix 32 •
C'est ici où ton fils Salomon a sa forteresse de Sion.

81. Le mont des Oliviers.


Pour que l'angoisse du Seigneur te sauve de ce qui
t'oppresse
Ton cœur doit d'abord devenir un mont des Oliviers.

82. Le Cœur.
Mon cœur est étroit du bas, dilaté du haut,
Pour être ouvert à Dieu, et non pas au terrestre.

32. Ville de la paix. Voir surtout Isaïe (32, 18) Jérémie (23, 17)
et Ézéchiel (34, 25).
DEUXIÈME LIVRE 119

83. La montagne spirituelle.


Montagne je suis en Dieu, c'est moi-même que j'ai à
gravir
Afin que Dieu daigne me montrer sa Face bien-aimée.

84. L'illumination.
Plus haut ! Là où l'éclair doit t'envelopper dans le
Christ,
Il te faut vivre, comme les trois (Moïse, Élie et Jésus),
au sommet du Thabor 33 •

85. Ta geôle c'est ton propre moi.


Ce n'est pas le monde qui te retient : toi-même es le
monde
Qui en toi te tient tellement fort prisonnier de toi-même.

86. Il faut que toi aussi tu le mérites.


Dieu a fait suffisamment ; mais tout cela ne te rapporte
rien,
Si toi-même tu ne gagnes en Lui ta propre couronne.

87. Le poussin spirituel.


Mon corps est une coquille où un petit poussin
Veut être couvé pour être éclos de l'Éternel Esprit.
33. Thabor : Mc 9, 5. Le Thabor est une image privilégiée dans
la mystique.
120 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

88. Brièvement encore le même sujet.


Le pauvre poussin caquette et tapote encore et toujours
sa coquille.
N'est-il pas sur le point de voir la parure de l'éternelle
Lumière?

89. Il te faut regarder tourné .vers le Levant.


Ami, veux-tu voir dans son ipséité la lumière du Soleil,
Tourne, il le faut, ton visage vers le Levant.

90. La soumission.
L'éclair du Fils de Dieu illumine à la seconde même,
De part en part, les cœurs qui Lui sont entièrement
soumis.

91. La Patience.
La patience 34 dépasse l'or ; elle peut contraindre Dieu,
Et faire acheminer vers mon cœur tout ce qu'il a et tout
ce qu'il est.

92. Le « lâcher prise » le plus fondamental.


Le « lâcher prise » rend l'homme capable de Dieu. Mais
lâcher Dieu même
Est un « lâcher prise » que peu d'hommes saisissent.
34. Pr 25, 15 ; surtout Le 18, 5.
DEUXIÈME LIVRE 121

93. Le baiser secret de Dieu 35 .


Dieu m'embrasse comme son fils avec le Saint-Esprit,
Lorsque, en Jésus-Christ, Il m'appelle son cher enfant.

94. L'un console l'autre.


Dieu est Lumière des lumières, mon Sauveur est Soleil,
Marie, la lune ; et moi leur ravissement à tous.

95. À la fois agneau et lion.


Qui s'humilie devant tout et supporte tout avec sérénité
Doit être forcément en une seule personne et agneau et
lion.

96. L'esprit est une colombe.


Pour quelle raison l'Esprit de Dieu apparaît-il sous la
forme d'une colombe 36 ?
Il le fait, mon enfant, parce qu'il entend t'élever.

97. Le nid de la sainte colombe.


Si tu es colombelle sans fiel,
Tu trouveras le repos au cœur de Jésus.

35. Baiser (osculus) appartient au langage mystique. Sur l'Esprit,


voir I, 103 ; Il, 93-107.
36. Le 3, 22.
122 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

98. Le plus sûr est le meilleur.


Fuis, ma colombe 37 , fuis, repose-toi dans le Christ !
Où sinon veux-tu te cacher, t'abriter ?

99. Être colombe et la réciproque.


ô merveille ! Dieu est pour moi, je suis pour Lui une
colombe.
Vois donc, comme tous deux nous devenons Un l'un
pour l'autre.

100. Donne le repos et tu reposeras à nouveau.


Si la colombe de Dieu peut reposer en ton cœur,
Elle t'ouvrira à son tour le cœur de Dieu.

101. Le mystère de la Puissance


qui couvre de son ombre 38 •
Je dois être enceint de Dieu ; son Esprit doit planer sur
moi et réellement donner vie à Dieu dans mon être
humain.

102. Ce qui se passe hors de moi


n'est pas un réconfort.
Quel intérêt pour moi, Gabriel, que tu salues Marie,
Si tu n'es pas pour moi le même messager?
37. La colombe renvoie à Ct 1, 15; 4, 1 ; 5, 2; 6, 9.
38. L'obombrement: Le 1, 35 (promesse lors de !'Annonciation).
DEUXIÈME LIVRE 123

103. La naissance spirituelle.


Si l'Esprit de Dieu te touche de son essence,
Naît en toi l'enfant d'éternité.

104. La conception spirituelle.


Ton âme est-elle virginale, pure comme Marie,
Elle sera, c'est fatal, instantanément même conçue de
Dieu.

105. Un géant.
Quand Dieu, dans son essence*, se trouve naître en moi,
Je suis - ô merveille - et géant et enfant.
• Tauler, Institutions chap. 1.

106. Être dilaté est nécessaire.


Dilate 39 ton cœur, Dieu y entrera ;
Tu dois être son royaume, Lui veut être ton Roi.

107. La nouvelle naissance.


Si ta nouvelle naissance n'est pas communion à l'essence
divine,
Comment peut-elle être recréation en Jésus-Christ ?

39. Agrandis : terme mystique, cordis dilatatio.


124 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

108. La fiancée de Dieu.


Mon enfant, deviens fiancée de Dieu, offre-toi en vic-
time à Lui seul :
Tu seras le trésor de son cœur, et Lui ton Bien-aimé.

109. Le monde ne passe pas 40 •


Vois, ce monde passe. Allons donc, il ne passe point !
Ce ne sont que ses ténèbres que Dieu brise en lui.

110. La transfiguration.
Mon corps sera pour Dieu comme une escarboucle,
Quand sa nature grossière 41 périra dans le feu.

111. Marie.
Tu exaltes Marie, et moi j'ajoute :
Elle est Reine des reines.

112. Dehors et dedans, accoucher et naître.


Lorsque tu peux en vérité être né de Dieu,
Et à ton tour accoucher de Lui, tu sors et tu entres.

40. Paradoxe qui contredit la sagesse millénaire basée sur Mt 5,


18, et l Co 7, 31.
41. La grossièreté concerne la matérialité.
DEUXIÈME LIVRE 125

113. Il faut agir intelligemment.


Ami, si tu veux boire, ajuste ta bouche,
Tel un homme avisé, à la bonde du tonneau.

114. Les créatures sont bonnes.


Tu te plains : les créatures te sont déchirement.
Comment? Ne doivent-elles pas m'être un chemin vers
Dieu?

115. La chasse spirituelle 42 •


Comme tu serais, chrétien, parfaitement pourchassé par
la meute,
Si seulement tu consentais à être la biche de Dieu !

116. La meilleure compagnie.


Je ne prise guère la compagnie, sauf si elle réunit
Enfant, vierge, colombe et agneau.

117. La solitude.
La solitude est une nécessité, mais ne te permets pas
de familiarités,
Ainsi tu peux partout être au désert.

42. Le motif de la chasse spirituelle est courant. On le retrouve


déjà chez Tauler, mais il est le plus en vogue à l'époque baroque.
126 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

118. La vie divine.


Au cas où personne ne pourrait t'éclairer suffisamment
Sur la nature de la vie divine, adresse-toi à Hénoch•.
• Hénoch signifie «un être qui s'est donné à Dieu » 43 •

119. Égal à Dieu.


Un homme livré à Dieu est son égal en quiétude.
Chaque présent est pour lui un chemin qui le mène au-
delà du temps et de l'espace.

120. Boire et manger Dieu.


Si tu es divinisé, tu bois et manges Dieu,
(Et c'est vrai à jamais) dans chaque bouchée de pain.

121. Le membre a l'essence du corps.


Si tu n'as pas en commun avec Dieu le corps, l'âme
et l'esprit,
Comment peux-tu être un membre au corps de Jésus 44 ?

122. La Vigne spirituelle.


Je suis la vigne dans le Fils ; le Père la plante et la
nourrit ;
Le fruit en moi qui pointe est Dieu le Saint-Esprit.

43. Étymologie onomastique, le nom déterminant la mission.


44. Voir 1 Co 6, 15.
DEUXIÈME LIVRE 127

123. La patience a son pourquoi.


Un chrétien porte avec patience souffrance, croix et mal,
Afin d'être à jamais auprès de son Jésus.

124. Dieu surabonde de soleils.


Puisque le juste irradie comme le rayonnement
solaire 45 ,
Dieu, au-delà du temps, surabondera de soleils.

125. Tu dois posséder l'essence.


C'est Dieu même qui est le Royaume des cieux : veux-
tu atteindre le ciel,
Il faut que luise en toi l'essence divine.

126. La grâce devenant nature.


Si tu me demandes pourquoi un chrétien est pieux, juste
et libre,
Demande donc aussi pourquoi un agneau n'est pas un
tigre.

127. Ce qui m'est le plus cher sur terre.


Si tu me demandes ce qui m'est le plus cher sur terre,
Sache donc que c'est : en rien n'être souillé 46 •
45. Mt 13, 43.
46. Voir Ap 3, 4; 21, 27.
128 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

128. Le ciel demeure toujours ouvert.


Ne désespère pas, chrétien ! Atteindre le ciel, tu en es
capable,
À condition d'avoir à cet effet un cœur viril.

129. La qualité d'un chacun.


L'animal se révèle par l'espèce, l'homme par la raison,
L'ange par la contemplation, Dieu par l'Essence.

130. Tout ce qu'on fait doit être revêtu d'or.


Chrétien, quoi que tu fasses, recouvre-le d'or*.
Sinon Dieu n'a de tendresse ni pour toi, ni pour tes
œuvres.
• L'or de l'amour.

131. Prends de manière à posséder.


Homme, si tu agrippes Dieu pour sa consolation, sa sua-
vité, sa lumière,
Que te restera-t-il donc, quand consolation, suavité et
lumière manqueront ?

132. Ce qui caractérise Dieu.


Qu'est-ce qui caractérise Dieu ? Se répandre dans le créé,
Être toujours le même, ne rien avoir, ni vouloir, ni
savoir*.
* Il faut le comprendre accidentaliter ou de façon contingente ;
car ce que Dieu veut et sait, Il le sait par essence. Il ne peut donc
recevoir une quelconque qualification.
DEUXIÈME LIVRE 129

133. L'équanimité.
Ami, crois-moi, si Dieu ne m'ordonne pas d'aller au ciel,
Je préfère rester ici, voire même en enfer.

134. L'équanimité.
Qui n'est de nulle part, et de nul n'est connu,
Aura même en enfer sa patrie bien-aimée.

135. L'abandon.
Je ne veux vigueur ni violence, ni art, sagesse, richesse,
apparences :
Je ne veux qu'être enfant en mon Père.

136. Brièvement le même sujet.


Sors, et Dieu entrera ; meurs à toi et Dieu vivra.
Ne sois rien, Il le sera, ne fais rien, ainsi s'accomplit
ce qu'il a ordonné.

137. L'Écriture sainte sans l'Esprit


ne signifie rien.
L'Écriture est !'Écriture, rien de plus. Mon réconfort
est l'Essence,
Et que Dieu prononce en moi sa Parole éternelle.
130 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

138. L'être le plus beau


dans le royaume des cieux.
L'âme qui est ici-bas infime, infinitésimale,
Sera dans le Royaume des cieux la plus belle des déesses.

139. Comment être tel un ange ?


Mon enfant, veux-tu être tel un ange ? Tu le peux ins-
tantanément.
Comment cela ? En vivant continûment dans le désa-
grément.

140. L'anéantissement du moi.


Rien plus que l'anéantissement 47 est dépassement de toi.
L'être le plus anéanti est aussi le plus divin.

141. L'abandon jusqu'au tréfonds.


Un homme pleinement abandonné est pour toujours libre
et un.
De lui à Dieu, peut-il exister une différence ?

142. Il te faut l'être toi-même.


Ne demande pas ce qui est divin : en effet, au cas où
toi-même tu ne l'es pas,
Tu ne le sais toujours pas, même si tu entends le défi-
nir exactement.
47. L'anéantissement relève du vocabulaire mystique annihilatio.
DEUXIÈME LIVRE 131

143. En Dieu tout est Dieu.


En Dieu tout est Dieu ; le plus simple vermisseau
Importe autant aux yeux de Dieu que mille dieux.

144. Qu'est-ce que l'abandon ?


Qu'est-ce que l'abandon ? Je réponds sans détours :
Que c'est la volonté de Jésus dans ton âme.

145. L'essence de Dieu.


Que représente l'essence de Dieu ? Tu interroges mon
étroitesse d'être ?
Sache donc qu'elle représente une essence sur-
essentielle 48 •

146. Dieu est ténèbres et lumière.


Dieu est pur Éclair, mais aussi noir Néant.
Nulle créature ne peut Le contempler de ses yeux
naturels.

147. La grâce de l'élection éternelle.


Ah ! ne doute donc pas, accepte seulement d'être né de
Dieu 49 ,
Et tu seras pour toujours élu à la Vie.

48. Überwesenheit. L'idée de suressentialité vient du Pseudo-


Denys (Noms divins, l, 1).
49. Jn 3, 6-7.
132 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

148. Le pauvre en esprit.


Un homme vraiment pauvre n'est porté que vers le rien.
Dieu même se donnerait à lui, je sais que le pauvre ne
Le saisirait point.

149. Toi-même es toutes choses.


Comment encore désirer quelque chose, alors que tu
peux à toi seul
Être le ciel et la terre, et des milliers d'anges ?

150. Ce qui te manque c'est d'être humble.


Borne-toi à garder les yeux baissés ; tu fuis l'éclair du
temps,
Que comptes-tu donc contempler dans l'éclair de
l'éternité ?

151. La noblesse la plus haute du chrétien.


Qu'y a-t-il de plus noble ? Quelle est la perle fine
Du chrétien né à nouveau ? Lui rester toujours
semblable.

152. Suprêmement divin.


Rien de plus divin - si tu peux le saisir
Que de ne pas se laisser émouvoir maintenant ni éter-
nellement.
DEUXIÈME LIVRE 133

153. L'éternité.
Qu'est-elle, l'éternité ? Elle n'est ni ceci ni cela,
Ni maintenant, ni telle chose, ni nulle chose ; elle est,
je ne sais quoi.

154. Une étoile est préférable au soleil.


Ce n'est pas tant aux mille rayons solaires que j'aspire.
Si seulement je pouvais être une étoile 50 aux yeux de
Jésus !

155. Il ne dépend que de toi.


Homme, ne te néglige pas, tu es seul responsable de toi,
Lève-toi, bondis grâce à Dieu ! tu peux être plus grand
au ciel.

156. C'est à travers le soleil que Dieu est connu.


Le soleil n'est que brillance et toute lumière que reflet.
Quelle fulguration que Lui, Dieu mon soleil !

157. C'est en soi que Dieu peut être contemplé.


Quelle forme a-t-il, mon Dieu ! Va, contemple-toi toi-
même,
Qui en Dieu se contemple, assurément, contemple Dieu.
50. Stern est un terme équivoque, qui signifie étoile aussi bien
que pupille.
134 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

158. L'âme procède de Dieu.


L'âme est une flamme sortie de Dieu, l'Éclair* :
Ah ! ne devrait-elle pas retourner à Lui ?
• C'est-à-dire comme créature.

159. L'esprit telle une personne.


Mon esprit est comme une personne : il imite l'Essence
D'où il est issu et d'où, à l'origine, il s'est échappé.

160. L'esprit jamais plus ne meurt.


L'esprit vit dans son ipséité : la lumière lui fait-elle
défaut,
- comme il arrive au damné - Il ne meurt pas pour
autant.

161. Au-dedans, il fait bon habiter.


L'esprit de mon esprit, l'essence de mon essence
Voilà ce que je me suis choisi comme demeure.

162. Retourne en toi tes rayons.


Ah ! Que mon âme inverse ses flammes et les ramène
à soi !
Sitôt elle sera avec l'Éclair, un seul Éclair.
DEUXIÈME LIVRE 135

163. Dieu agit comme le feu.


Le feu fond et unifie : si tu sombres dans l'Origine,
Ton esprit doit se fondre avec Dieu en l'Un.

164. L'innocence ne brûle pas.


Innocente-toi grâce à Dieu : l'innocence est armée
Et elle n'est de toute éternité consumée par aucune
ardeur.

165. Une petite goutte suffit.


Qui peut se délecter, ne fût-ce que d'une petite goutte
du sang du Christ,
Se fond forcément, dans une totale béatitude, avec Lui,
en Dieu.

166. Le mal n'a pas d'essence.


Homme, une fois guéri par le Sang de l' Agneau,
Tu n'as jamais été de toute éternité un homme ayant
commis le mal.

167. Il n'y a de médiateur que Jésus.


Je ne connais pas d'autre remède que Jésus mon
Seigneur :
Son sang, son seul sang, par lequel Dieu se répand en
moi.
136 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

168. L'un est déjà aussi vieux que l'autre.


Un enfant qui ne survit en ce monde qu'une seule heure,
A l'âge et la vieillesse que l'on impute à Mathu-
salem51.

169. L'équanimité contemple Dieu.


Celui pour qui rien est comme tout, et tout comme rien,
Est digne du visage du Bien-Aimé.

170. La séparation doit se faire.


L'innocence est un or qui n'a pas de scories,
Soustrais-toi de ta gangue, ainsi tu le seras effectivement.

171. · L'Aigle vole haut.


Qui porte en lui un cœur d'aigle est capable de s'élever
et, au-delà des Séraphins, de pénétrer mille cieux.

172. Un phénix, voilà ce qu'il faut être 52 •


Je veux être phénix et me calciner en Dieu,
Afin que vraiment rien ne puisse désormais me séparer
de Lui.
51. Paradoxe, car au temps (et ses extrêmes : une heure de vie
et chez Mathusalem, le patriarche ... 969 années ... ) s'oppose l'éter-
nité au sein de laquelle tous sont égaux.
52. Silesius combine l'idée de la consomption purificatrice dans
ce distique avec la volonté de dématérialiser le phénomène, car il
dit dans II, 164 : « L'innocence ne brûle pas. »
DEUXIÈME LIVRE 137

173. Les faibles doivent attendre.


Toi, pauvre petit oiseau, si tu n'es pas capable de voler
de toi-même,
Reste au nid avec patience jusqu'à ce que tu aies plus
de force.

174. Il faut s'exercer.


Essaie, ma petite colombe : avec de l'exercice on
apprend beaucoup !
Pourvu qu'on ne reste pas assis, on arrive malgré tout
au but.

175. L'Esprit mène au désert 53 •


Si tu peux t'élancer sur les ailes de l'Esprit jusqu'à ton
Seigneur,
Il t'emmènera avec Lui dans son désert.

176. Il importe d'être constant.


Avoir l'âme endurcie, c'est être à moitié perdu ; mais
demeurer ferme dans le bien,
Tel un bâton ou une tige de fer, c'est être en route sur
le chemin de Vie.

53. Allusion aux tentations de Jésus : Mt 4, 1.


138 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

177. Tout n'est pas jugé.


Les hommes engloutis en Dieu avec le Christ,
Ont traversé dans une félicité totale le jugement et la
mort.

178. Tout consiste en Toi et moi.


Rien hormis Toi et moi. Si nous ne sommes pas deux,
Alors Dieu n'est plus Dieu et le ciel s'effondre*.
• Voir la fin du traité espagnol El desideroso (L 'Amant 54 ••• ).

179. Qu'on soit un et unique.


Ah, vraiment ! Si nous étions un, moi en Toi et Toi
en moi,
Le ciel alors pourrait mille fois être ciel.

180. L'homme n'est rien, Dieu tout.


Je ne suis ni « je » ni « tu » : par contre Tu es « je »
en moi.
C'est à raison que je Te rends, à Toi seul, l'hommage
qui T'est dû.

54. « Vois l'amant, quand tout est fini. » L'amour implique la


persistance des deux pôles. Si l'un disparaît, l'autre est également
aboli. La discussion savante pour savoir si Begiehrer renvoie à Heilige
Seele-Lust ou à El desideroso nous paraît vaine, et elle ne concerne
pas la pointe du morceau.
DEUXIÈME LIVRE 139

181. Le pécheur est dans l'aveuglement.


Le pécheur ne voit pas : plus il court et galope
À l'intérieur de son ego, plus il s'aveugle.

182. Pour Dieu tout est présent.


Il n'y a ni avant ni après, ce qui arrivera demain
Dieu, dans son Essence, l'a déjà entrevu de toute
éternité.

183. Du centre on survole tout.


Place-toi au point central, ainsi tu verras tout à la fois :
Ce qui arrive maintenant et plus tard, ici-même et dans
le Royaume des cieux.

184. Le chérubin ne contemple que Dieu seul.


Qui ici ne regarde personne que Dieu seul,
Sera là-bas un chérubin près de son trône.

185. Le Fils et le trône de Grâce.


Loin de moi ce Trône d'ombre 55 : le Fils unique né de
Dieu
A pris en moi sa place, et Il m'est trône de réconcilia-
tion.
55. Schattenstu/ : l'emploi ironique et dépréciatif de Stu/ (chaise)
pour trône vise l'homme naturel. L'inhabitation du Fils (« Ce n'est
plus moi qui vis ... » saint Paul) transforme radicalement la condi-
tion humaine pécheresse, qui est en Lui rédimée.
140 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

186. Il ne faut pas tenter Dieu.


Sois pudique, chaste et paisible : qui court inconsidéré-
ment
Est renversé par la Majesté et calciné.

187. Point n'est besoin de longue-vue.


Ami, si je suis capable de voir tout seul le lointain,
Pourquoi d'abord devoir recourir à ta longue-vue ?

188. On ne mesure pas l'essence.


Il n'y a pas de commencement pas plus qu'il n'y a de
fin.
Pas de centre ni de cercle, où que je me tourne.

189. Le commencement trouve la fin.


Quand Dieu s'unit à l'homme et s'allie à lui,
Celui qui est à l'origine de tout voit qu'il trouve son
achèvement.

190. Sur Dieu.


Dieu Se savoure et ne Se lasse point de Soi.
Car sa suprême satisfaction, Il ne la trouve qu'en Soi.
DEUXIÈME LIVRE 141

191. S'abstenir de ce qui est défendu.


Qui ne se nourrit pas du fruit défendu 56
N'est pas chassé du paradis, pas même d'un pas.

192. Il faut être intègre.


Frère, aie l'énergie de devenir ! pourquoi restes-tu fumée
et apparence ?
Il est nécessaire que nous soyons devenus constitutive-
ment un homme nouveau !

193. La victoire est essentielle.


Homme, comme cela ne relève ni de ton vouloir ni de
ta course 57 ,
Tu dois, à l'instar de Dieu, vaincre par le non-vouloir.

194. La lumière permet de distinguer.


Va, appelle l'étoile du matin, car quand le jour se lève,
C'est alors seulement qu'on distingue ce qui est beau
ou non.

195. Gouverner relève de la royauté.


Qui s'avère capable de gouverner en bien dans le
combat, dans la joie et dans les épreuves,
Sera dans le Royaume de Dieu éternellement roi.
56. Gn 3, 3. •
57. Qo 9, 11.
142 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

196. L'humilité est excellente.


Je ne veux pas être roi, et si jamais je dois l'être,
Je me jetterai quand même aussitôt à tes pieds, mon
Dieu.

197. Le renoncement à soi.


Seigneur, accepte cette couronne, je ne connais rien qui
m'appartienne ;
Comment peut-elle être en toute justice mienne, et non
pas tienne?

198. Le créé est le jouet du Divin.


Tout ceci est un jeu 58 que s'offre le Divin :
Il a conçu la créature selon son bon vouloir.

199. Dieu aussi le renie.


Quand Dieu dit au saint : toi, tu M'as possédé,
Vraiment, ne joue-t-11 pas au jeu de Se nier Soi-même* ?
* Matth. 25. Parce que Dieu lui en a donné la grâce et la force ;
ou l'a opéré Lui-même dans l'homme par son Esprit.

200. Le dépouillement.
Qui a perdu son âme et s'est dessaisi d'elle
Peut vivre bienheureux, il est quitte envers Dieu.

58. Sentiment typiquement taroque du monde, qui n'est qu'un


spectacle (voir les tragédies de Gryphius).
DEUXIÈME LIVRE 143

201. L'homme et l'autre Dieu.


Dis-moi, entre moi et Dieu quelle différence ?
En un mot : ce qui vous distingue c'est l'altérité.

202. Rester seul ressemble à Dieu.


Qui vit en permanence seul et n'a de contact avec
personne,
S'il n'est pas Dieu, à coup sûr il est déifié.

203. L'humilité monte au plus haut.


Qui s'est abîmé au tréfonds de l'humilité divine
Est le plus haut éclat de toutes les étincelles célestes.

204. L'homme Emmanuel.


Qui est capable de tuer en lui constamment le Serpent
et le Dragon
Est devenu Emmanuel s9 en Jésus-Christ.

205. Distingue le mauvais du bon6().


Mange du beurre, mon enfant, mange en plus du miel
(Dieu).
Ainsi, tu apprendras à reconnaître ce qui est mauvais
de ce qui est bon.

59. Is 7, 14. Le serpent et le dragon : Gn 3, 1 ; Ap 13, 11. La


lutte intérieure a comme fruit l'union avec le Christ.
60. Is 7, 15 : le discernement.
144 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

206. Un adulte à qui on accorde


d'être aussi enfant.
Un adulte n'est pas un enfant : sache pourtant qu'un
adulte,
À la condition expresse que tu veuilles, peut vivre en
toi, mon enfant.

207. Dieu est la vie en toi.


Ce n'est pas toi qui vis, car l'état de créature est mort.
La vie, qui en toi te fait vivre, est Dieu.

208. Vivre un abandon durable est requis.


Qui entend ne pas décliner, même au paradis,
Se doit d'être, homme ou Dieu, éternelle vacuité.

209. La vraie vacuité.


La vraie vacuité est comme un noble vase,
Contenant du nectar. Il recèle, mais ne 'sait quoi.

210. La sainteté divine.


Homme, si tu le veux vraiment, tu es capable - et· ce
n'est pas apparence trompeuse -
D'être aussi saint et juste que Dieu, ton Créateur.
DEUXIÈME LIVRE 145

211. Qu'est-ce que la sainteté ?


La sainteté sincère est comparable à un verre doré
Complètement poli et transparent. Va, contemple-le.

212. Six choses n'en forment qu'une.


Devine comment un homme et un Dieu, un lion, un
agneau, un géant et un enfant,
Sont en un individu un être unique.

213. Des mini-mots : « hors » et « en ».


Je raffole de deux petits mots, leur nom est « hors »
et « en ».
Hors de Babel et hors de moi ; en Dieu et en Jésus.

214. Toutes les actions sont également valables.


Ne fais pas de différence : Dieu demande-t-11 de char-
rier le fumier,
L'ange l'accomplit aussi volontiers que de se reposer ou
de jouer de la musique.

215. Il faut être vraiment disponible.


Qui se tourne vers le Levant et son Dieu attend,
Voit bientôt s'élever en lui la grâce de l'aurore.
146 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

216. Que signifie une vie angélique ?


Être pur, clair, résigné ; en toute justice aimer, servir,
contempler ;
Voilà ce qui s'appelle, à juste titre, édifier une vie
angélique.

217. Celui qui est huit fois bienheureux 61 •


Sois affamé, pauvre et doux ; miséricordieux, pacifique,
pur,
Affligé, persécuté pour Dieu : alors tu pourras être
bienheureux.

218. On fait la leçon à la Sagesse.


La sagesse ne blâme rien*, c'est elle seule et sa créa-
ture qui se voient si souvent blâmées.
• Et Dieu vit que tout ce qu'il avait fait était bon.

219. Les bonnes œuvres.


Apporter de la nourriture, de la boisson, du réconfort,
héberger la personne, la vêtir,
Rendre visite aux indigents, c'est là paître le petit
Agneau de Dieu.

61. On pourrait songer aux Béatitudes qui sont. .. neuf ! Silesius


a omis les insultes. En tout cas l'inspiration vient directement de
Mt 5, 3-11 !
DEUXIÈME LIVRE 147-

220. Veiller, jeûner, prier.


Il faut s'atteler à trois tâches, si l'on veut s'avancer vers
Dieu:
Il ne requiert rien d'autre d'ailleurs que de veiller, jeû-
ner, prier.

221. Dieu ne distingue que deux choses 62 •


Rien que deux choses, voilà ce que Dieu voit : le bouc,
et moi, son agneau :
Du bouc me sépare une unique flamme d'amour.

222. Il faut faire fructifier son argent.


Serviteur, fais valoir ce que tu possèdes, car quand le
Maître viendra
Seul celui qui aura fait fructifier son argent 63 sera
engagé.

223. Dieu chérit la chasteté.


La chasteté est devant Dieu aussi forte, précieuse et pure
Que le sont mille lys en regard d'une seule tulipe.

224. La pénitence par l'amour 64 •


Ami, si tu ne veux pas rester célibataire,
Ne cherche pas à épouser d'autre femme que Madeleine.
62. Mt 25, 33.
63. Celui qui exploite ses talents : Mt 25, 14-30.
64. L'amoureuse pénitente, Le 7, 47.
148 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

225. Le baptême de feu.


Être baptisé est nécessaire : celui que rachètent l'Esprit
et le Feu 65
C'est lui qui ne se noiera jamais plus dans aucun marais.

226. Le baptême.
Ah, pécheur ! ne te targue pas de ton baptême :
Dans la boue le lys le plus beau devient boue et fumier.

227. Encore le même sujet.


En quoi cela t'aide-t-il d'avoir été lavé dans l'eau,
Si tu n'éteins pas en toi le désir de savourer la boue ?

228. Dieu exige de nous une seule chose.


Il n'y a qu'un seul mot que Dieu dit, à moi, à toi, à
tous:
« Aime ! » Si nous le faisons pour Lui, forcément nous
Lui plairons.

229. Respecte l'image de Dieu.


Tu te nourris d'images alors que toi-même tu es
lmage 66 •
Comment penses-tu donc pouvoir subsister ?
65. Mt 3, 11.
66. Jeu de mots sur l'ambiguïté du terme image : à la fois ima-
gination, rêvasseries, illusions et l'homme image de Dieu (icône).
DEUXIÈME LIVRE 149

230. L'arbre de vie.


Si l' Arbre de vie doit te délivrer des angoisses de la
mort,
Tu as à devenir toi-même en Dieu un Arbre de vie.

231. Héliotrope 67 •
Ne t'étonne pas, ami, que je ne puisse sur rien arrêter
le regard :
Il me faut sans relâche me tourner vers mon Soleil.

232. Je prise le vert et le blanc 68 •


Deux couleurs sont à mes yeux dignes d'estime et je les
recherche assidûment :
Le vert dans la justice (sainteté) divine, le blanc dans
l'innocence du Christ.

233. La vertu subsiste dans l'amour.


Incontestablement la vertu existe, je l'affirme sans
ergoter.
Aime, et tu verras alors que l'amour est sa vie.

67. Héliotrope: «qui se tourne vers le soleil». Dans l'emblé-


matique baroque, l'héliotrope est un symbole privilégié de l'homme
entièrement tourné vers Dieu.
68. Symbolisme des couleurs traditionnel.
150 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

234. Choisis ce que tu veux.


L'amour est la reine, les vertus les vierges,
Les servantes le travail et les actes : à qui veux-tu t'en
remettre?

235. La sobriété mystique.


Qui a l'habitude de n'absorber rien de trop,
Y compris du divin* (comprends-moi bien), obligatoi-
rement
Je le qualifie de sobre.
• Il s'agit ici de la gloutonnerie 69 spirituelle.

236. Le Pacifique, voilà le nom


du Fils de Dieu 70 •
Ne m'appelle pas séraphin, ni chérubin, ni trône :
Je veux être le Pacifique*, car ainsi s'appelle le Fils de
Dieu.
* Heureux les pacifiques, car ils seront appelés fils de Dieu.

237. Dieu désire des êtres parfaits 71 •


Grandis et sors de toi, mon enfant : veux-tu aller à la
rencontre de Dieu,
Il te faut au préalable être devenu un homme d'âge
parfait.
69. La gloutonnerie ou gulitas, terme du vocabulaire mystique.
70. Mt 5, 9 « Heureux les artisans de paix ».
71. Ep 4, 13.
DEUXIÈME LIVRE 151

238. De la vertu pousse la paix.


La paix est le salaire de la vertu, sa fin et sa subsistance,
Son lien et sa félicité : sans elle la vertu se délite.

239. La paix intérieure.


Être en paix en soi-même et en harmonie avec Dieu et
avec l'homme,
Cela doit représenter, ma foi, paix sur paix.

240. La paix divine.


Ah ! qui a atteint en Dieu sa fin et son sabbat,
Celui-là est métamorphosé et subsumé en Paix.

241. La quadruple victoire.


Avec la ruse, la patience, l'obéissance et la sobriété,
Tu remportes la victoire sur toi, Dieu, le monde et
l'Ennemi.

242. Jérusalem est située au centre.


Qui est établi au centre, et se rit des railleries et des
avanies,
Celui-là est Jérusalem, Cité royale, Trône du roi.
152 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

243. Les doux sont les agneaux.


Celui que ni Dieu ni l'Ennemi n'arrachent aux rangs des
doux,
Est dès maintenant tout entier agneau dans l' Agneau Jésus.

244. Le mépris suscite le ravissement.


Être raillé, être abandonné, endurer beaucoup dans le
temps,
Ne rien avoir, ne rien pouvoir, ne rien être, voilà ce
dont je me glorifie.

245. La divinité est ma mère.


C'est de Dieu que je suis né ; s'il n'y a pas méprise,
Ne me demande donc pas qui est ma mère.

246. Le Diable.
Le diable n'entend que tonnerre, vacarme et craque-
ments.
Aussi pourras-tu trouver plaisir à le rendre par ta dou-
ceur fou à lier.

247. Tu peux empoisonner l'Ennemi.


Embrase-toi, mon enfant, sois lumière en Dieu !
Tu seras pour Béliar 72 (le « Malfaisant ») poison, ténè-
bres et mort.
72. Beliar, terme hébreu pour « mauvais », est devenu le nom
de Satan (2 Co 6, 15).
DEUXIÈME LIVRE 153

248. Similitude du silence


et de l'éternel néant.
Rien ne ressemble tant au Rien que la solitude et le
silence.
C'est pourquoi ma volonté, s'il y a quelque chose qu'elle
veut, c'est bien la solitude et le silence.

249. Le diable ne voit pas la lumière.


Homme, enveloppe-toi de Dieu, cache-toi dans sa
Lumière:
Je te le jure par Jah 73 , le diable ne te voit pas.

250. La mansuétude l'indique.


Si je peux reconnaître à ta porte du bois d'olivier
doré 74 ,
Je t'appellerai instantanément temple de Dieu.

251. Cela doit provenir de Dieu.


Pour que ma lampe puisse répandre la lumière et émettre
de purs rayons,
L'huile doit couler de toi, Jésus, mon Bien-Aimé.

73. Voir p. 102, n. 1.


74. 1 R 6, 31-35. La porte du Saint des Saints était en bois d'oli-
vier relevé de sculptures dorées.
154 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

252. La bénédiction suprême.


Nul n'a jamais concédé à Dieu de faveur plus souveraine
Que l'homme qui Lui accorde de L'enfanter en soi
comme Fils.

253. Combattre en esquivant.


Si tu assumes le rejet, le mépris, l'esquive, la fuite,
Tu peux hardiment partir avec Dieu en campagne.

254. La vie séraphique.


Aller et s'arrêter par amour, respirer, parler, chanter par
amour:
C'est passer son temps de vie à la manière des Séra-
phins.

255. Cinq degrés en Dieu.


Il y a cinq degrés en Dieu : serviteur, ami, fils, fiancé,
époux 75 :
Qui avance plus loin s'embrouille* et ne sait plus rien
du nombre.
• S'anéantit, s'écoule de lui-même, s'évanouit, etc. : sous-
entendu : en esprit.

75. Les différents types (modalités) de relation avec Dieu, à partir


de la psychologie humaine, sont donnés en ordre ascendant, mais
en fait c'est la psychologie humaine qui est elle-même mise en cause,
car le sommet de l'union dépasse nos catégories de pensée.
DEUXIÈME LIVRE 155

256. Rien d'impur n'arrive devant Dieu.


Ah ! homme, sois métamorphosé ; en vérité, il faut être
aussi limpide,
Devant la Face de Dieu, que l'âme du Christ.

257. Toi aussi tu dois mourir pour Lui.


La mort du Christ ne te sert à rien, chrétien,
Avant que, toi aussi, tu ne sois mort en Lui pour Lui.

258. L'éternité.
Au cas où l'éternité te semblerait plus longue que le
temps,
Tu prends en considération les tourments et non la
béatitude.
TROISIÈME LIVRE

1. Sur la crèche de Jésus.


Ce bois est plus précieux que le trône de Salomon 1,
Car on y pose le vrai Fils de Dieu.

2. Sur l'Étable.
Ah, pèlerin, viens par ici, l'étable de Bethléem vaut
mieux que la citadelle et la cité de Jérusalem.
Ici l'hébergement est bon, car l'Enfant éternel y repose
avec sa Vierge, son Épouse et sa Mère.

3. À la Vierge Marie 2 •
Dis-moi, femme que je vénère, n'est-ce pas ton humi-
lité qui t'a élue, ta soumission de recevoir et
d'enfanter Dieu ?
Dis, en est-il autrement ? Pour que je puisse, moi aussi,
sur terre devenir Servante, Épouse et Mère de Dieu.
1. 1 R 10, 18-20. Dans l'alchimie, le trône de Salomon repré-
sente le degré le plus haut et l'achèvement du Grand Œuvre.
2. Les poèmes-dédicaces d'exaltation sont caractéristiques de l'âge
158 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

4. Un Soupir.
On déposa Dieu sur la paille quand Il devint homme :
Ah ! si seulement j'avais été ce foin et cette paille !

5. Aux Savants.
Tu trimes sur les Écritures et par des arguties ta rai-
son pense trouver le Fils de Dieu. De grâce, libère-toi
de cette quête inlassable ! Viens dans l'étable L'embras-
ser en personne, et bientôt du jouiras de la Force du
cher Enfant.

6. La simplicité digne de Dieu.


Pense donc à ce qu'est l'humilité ! Vois de quoi la
simplicité est capable. Les premiers à contempler Dieu
furent les bergers. Nul ne verra jamais Dieu, ni là-haut,
ni ici-bas, s'il n'aspire de tout son cœur à devenir berger.

7. Le foin arrosé de rosée.


Nulle bête n'a mangé meilleur foin depuis que l'herbe
pousse que l'homme humecté par la rosée des yeux de
mon Jésus, le petit et le pauvre. Assurément, rien que
par cette nourriture, je m'estimerais justifié et rassasié
éternellement.
baroque. Mentionnons que Baudelaire s'en est inspiré et a eu la
même attitude de vénération (À une Malabaraise ; À une mendiante
rousse ; Hymne à la beauté ; À celle qui est trop gaie ; À une dame
créole; Hymne, et aussi une série de poèmes non explicites de la
même famille, tels Une charogne, l'anonyme XXXIX).
TROISIÈME LIVRE 159

8. Qu'il est bon le silence de la nuit !


Vois, dans le silence de la nuit, Dieu naît enfant ; res-
titue ce qu'Adam avait perdu 3 •
De même si ton âme est silence et nuit à l'égard du créé,
Dieu en toi s'incarnera et tout sera restauré.

9. Aux bergers 4 •
Réponds-moi, petit peuple de mon cœur, qu'as-tu
donc chanté quand tu pénétras dans l'étable, la voix
tremblante et que tu aperçus Dieu sous la forme d'un
enfant ? Afin que moi aussi je puisse louer, Jésus, mon
petit, d'un chant de (simplicité) pastorale.

10. Le miracle inouï.


Regardez, mais regardez donc, bien-aimés : une
vierge allaite un enfant, alors que c'est par lui que moi
et elle et vous nous sommes allaités.

11. Incarnation : le Dieu qui a revêtu l'humanité.


Dieu boit le laits de la condition humaine et renonce
au vin de sa divinité.
Comment ne serait-Il pas désormais de part en part
pénétré d'humanité ?
3. 1 Co 15, 45. Dans Rm 5, 12-21 Paul affirme explicitement
qu'Adam était « la figure de celui qui devait venir », le Christ, le
second Adam.
4. Ce quatrain annonce les chants pastoraux de la Céleste Psyché
(1657). Les bergers sont les prototypes de l'âme chrétienne voulant,
elle aussi, exalter le Dieu-enfant.
5. L'abondance de lait fait partie de la Promesse. Gn 49, 8-12
160 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

12. Il porte et est porté.


Ce Verbe qui porte tout, y compris Dieu l'Ancien,
Une faible Vierge doit Le tenir ici dans ses petits bras.

13. C'est moi qui suis la cause.


Dis, cher enfant, est-ce à cause de moi que tu pleures ?
Mais oui, voyons, tu me fixes : c'est moi que tu vises.

14. Envies de baiser.


Laisse-moi donc, mon enfant, mon Dieu, à tes pieds,
Embrasser, ne fût-ce qu'un instant, la plus petite par-
celle de ton corps !
Je sais, le moindre effleurement de ta part
Et aussitôt s'évanouissent nos peines, la mienne comme
la tienne.

15. Le meilleur chant de louanges 6 •


Chantez, chantez, anges, chantez ! Cent mille langues
Ne suffisent pas pour chanter dignement le cher enfant.
Ah ! si je pouvais être sans langue et sans voix !
Assurément, je lui chanterais la plus charmante chanson.

évoque l'abondance du vin et du lait. Dans le NT, lait reçoit un


sens métaphorique : le lait de l'enseignement (l Co 3, 2). Pour 1 P 2,
2 le lait est « la Parole pour croître ... ».
6. Le chant de louange est omniprésent dans la Bible, p.e. dans
les psaumes en /audate (Ps 113; 117, 135 ... ). C'est le hi/le/ de
l'hébreu. La traduction par « Hymne » est approximative. « Le meil-
leur alléluia » serait correct par rapport à Lobgesang.
TROISIÈME LIVRE 161

16. Lui pour moi, moi pour Lui 7 •


Sache-le, c'est pour moi que Dieu devient enfant dans
le sein d'une vierge,
Afin que pour Lui je devienne Dieu, et que je croisse
à sa dimension et à sa ressemblance.

17. Plus la parenté est proche, mieux c'est.


Allie-toi à Dieu par l'eau, le sang, l'esprit 8 •
Pour devenir Dièu en Dieu, de Dieu, par Dieu.
Pour L'embrasser tu ne dois pas être seulement son ami,
Mais plus encore son enfant et sa mère.

18. La plus émouvante des musiques.


Voyez donc le cher enfant, comme il pleure tout dou-
cement !
Comme ses soupirs émeuvent le tréfonds du cœur.
Que mes ah ! et oh ! se mêlent aux tiens,
Et, plus qu'aucune exclamation, qu'ils plaisent à Dieu.

7. Motif de l'échange en réciprocité: le don divin pour l'homme


appelle le don de l'homme. Au don de l'incarnation répond le don
humain de la déification en lui.
8. l Jn 5, 7-8.
162 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

19. La configuration spirituelle'.


Comme tu désires être libéré de ce qui te presse,
Je t'exhorte à te configurer à Jésus.
Pour que Jésus te porte aide contre le démon, la mort
et la souffrance
Vraiment tu dois être entièrement « enjésufié ».

20. Dieu-homme.
Songe donc, Dieu devient toi et accède au malheur
Pour que, tu aies accès au Royaume et deviennes Lui.

21. Dieu-enfant, pourquoi ?


Aujourd'hui, pour la première fois, le Fils éternel de
Dieu reçoit le nom d'enfant.
Or depuis mille ans Il connaît déjà le Père.
Comment donc ? De fait, Il n'était pas enfant.
Seule une mère légitimise l'appellation enfant.

22. La merveille des merveilles.


Quelle merveille ! Le fils de Dieu existe de toute éternité
Et ce n'est qu'aujourd'hui que sa mère est engendrée
par Lui !

9. Überformung relève aussi du vocabulaire alchimique. Au


niveau onomastique, cela entraîne le néologisme eingeJEset : « en-
JÉsufié ». Le thème de la naissance de Dieu vient de Maître Eck-
hart (voir Hugo RAHNER, L 'Ecclésiologia dei Padri, Éd Paoline,
1971, p. 15-142).
TROISIÈME LIVRE 163

23. Être spirituellement mère de Dieu.


L'humilité de Marie est chère à Dieu au point
Qu'il trouve sa délectation à devenir son enfant.
Si, à l'instar d'une vierge pure, tu es humble,
Dieu sera bientôt ton enfant, et toi sa mère.

24. À l'enfant Jésus, le petit.


Mon enfant, comment t'appeler « petit amour »,
Alors que nous savons ta puissance infinie ?
Pourtant, tu es petit. Je dis donc : mon grand, mon
petit,
Enfant, Père, Dieu et homme, mon Amour, prends
pitié !

25. Rien de meilleur que d'être enfant.


Puisque désormais Dieu, le plus grand, est considéré
comme « le petit »,
Mon désir majeur est de devenir comme un enfant.

26. L'homme, ce qu'il y a de plus digne.


En devenant homme Dieu lui-même me révèle qu'à moi
seul 10
Je Lui suis plus précieux que tous les esprits réunis.

10. /ch al/ein : voir aussi III, 37. Insistance sur la singularité de
l'élection divine, aussi éloignée que possible d'une vision ecclésiale
des choses.
164 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

27. Le nom de Jésus.


Le doux nom de Jésus est miel sur la langue,
À l'oreille chant nuptial, au cœur jubilation 11 •

28. Le cercle contenu dans le point.


Dieu celé dans le sein d'une vierge,
Là vraiment le point a renfermé en soi le cercle.

29. L'immensité dans la petitesse.


Tu rétorques que le grand ne peut être inclus dans le
petit,
Qu'on n'enferme pas le ciel dans un point terrestre.
Viens donc voir l'enfant de la vierge, Tu verras au
berceau
Reposer le ciel et la terre, et cent univers.

30. Sur la crèche de Jésus.


Ici repose le cher enfant, la première fleur de la vierge,
Bonheur et saveur des anges, bénédiction et gloire des
hommes,
Pour qu'il soi.t ton sauveur et qu'il t'élève à Dieu,
Ne vis pas trop loin de sa crèche.

11. Saut de joie : Le l, 44 ; doux nom : Jesus dulcis memoria


(hymne).
TROISIÈME LIVRE 165

31. Vide, ton cœur est meilleur.


Quel malheur ! Notre Dieu entend demeurer dans une
étable.
Mon enfant, débarrasse ton cœur et vite offre-le Lui.

32. Le ciel se fait terre.


Le ciel s'abaisse, il vient se faire terre.
Quand donc la terre s'élèvera-t-elle pour se faire ciel ?

33. Le moment de la conception divine 12 •


Tu n'engendres Dieu que lorsque son Esprit compatis-
sant
Obombre sa servante la Vierge, ton âme.

34. Sur la croix de notre Rédempteur.


En vérité ce bois est taillé de l' Arbre de vie,
Puisqu'il porte un si noble fruit, la vie même.

35. Le plus doux 11 de tout.


Doux le suc du miel, doux le moût des raisins,
Doux le pain du ciel, la substance des Israélites.
Doux ce que le Séraphin dès l'origine a éprouvé ;
Plus douce encore, Seigneur Jésus, la douceur de tes
plaies.
12. Le 1, 35 : relecture actualisante appliquée à l'âme. Aussi
Ex 40, 35.
13. La douceur qu'on invite à goûter (Ps 34, 97 ; plus douce que
le miel : Ps 119, 103) concerne avant tout, même avant la manne
166 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

36. L'amour dépassant l'amour.


Vraiment insondable est l'amour de Dieu s'offrant
à moi comme époux dans le sein d'une vierge. Cepen-
dant, rien n'est comparable au don qu'il me fit de son
Corps et de sa Vie sur la croix, tel un scélérat.

37. Le Dieu épris.


Dieu n'aime que moi seul. Son désir craintif est tel
Qu'il meurt aussi d'angoisse, que je ne m'attache pas
à Lui.

38. La plaie salutaire.


La plaie que pour moi mon Dieu reçoit au cœur
Suscite le don de son Sang et de son Eau.
Si j'en bois tout mon soûl, mes plaies
Auront leur vrai baume et leur meilleure potion.

39. Le meilleur emplacement : sous la croix.


Le sang qui ruisselle de la plaie de Notre Seigneur
Est la rosée de son amour, qui nous arrose ;
Si tu veux être humecté et fleurir sans te faner,
Pas une fois tu ne dois t'enfuir de sa croix.

(Dt 8, 3), la Parole de Dieu (ls 55, 1) et, du point de vue mystique,
le sang rédempteur Rm 5, 9 ; Ep 1, 7).
TROISIÈME LIVRE 167

40. À la croix du Christ.


Vois, ce sont tes péchés qui condamnent impitoya-
blement à la mort même le Christ notre Dieu. Mais ne
désespère point : ne serais-tu qu'une pauvre Madeleine,
encore pourrais-tu te tenir parfaitement heureux près de
sa croix.

41. À ceux qui fuient la croix.


Mon enfant, n'as-tu donc pas encore entre-temps pris
conscience
Qu• on ne repose pas toujours sur la poitrine de Notre
Seigneur?
C'est dans la croix, la douleur, le martyre, l'angoisse
et la mort que son préféré doit être le plus proche
de Lui.

42. Au pécheur.
Réveille-toi, chrétien qui es mort, vois : notre Pélican 14
T'arrose du Sang et de l'Eau de son Cœur.
Si tu les absorbais correctement la bouche grande
ouverte, instantanément tu serais vivant et bien
portant.

14. Tradition du bestiaire mystique : le pélican nourrit ses petits


de sa propre substance. Que Dieu soit source de vie (Ps 36, 10 ;
Pr 14, 27) Jésus l'a sans cesse affirmé, surtout chez Jean (1 Jn 1,
1 « le Verbe de Vie », Jn 4, 14 ; 8, 12 ; Il, 25 ; 14, 6). Il est le
« Prince de la vie » (Ac 3, 15).
168 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

43. L' Agneau pascal 15 •


L'agneau pascal chez les Juifs était chair et sang
d'une bête ; toutefois, le sacrificateur ne pouvait pas y
toucher. Si je consomme mon Agneau pascal, et si je
me signe du sang de son corps écorché versé pour moi,
je mange mon Seigneur, mon Dieu, mon frère, mon
époux, mon garant : Qui pourra désormais me frapper
et m'égorger ?

44. Sur la tombe de Jésus.


Ci-gît celui qui est, et fut, avant d'avoir été :
Un héros qui peut tuer son ennemi par sa souffrance.
Veux-tu Lui ressembler et être vainqueur.
Souffre, fuis et meurs, dans le plaisir comme dans le
tourment.
Ne sais-tu pas qui Il est ? Note ces trois traits : Il est
homme et Dieu, et ton Sauveur.

45. Épitaphe 16 de Sainte Mechtilde.


Ci-gît la fiancée de Dieu, Mechtilde 11 , la jeune fille en
fleur.
Auprès d'elle Il a souvent rafraîchi son .Cœur et trouvé
apaisement.

15. Ex 12, 21-23.


16. Silesius développe dans ce livre III une série de poèmes funé-
raires qui sont autant d'épitaphes ou inscriptions : 45 ; 52 ; 157. Les
titres de ces textes se distinguent des dédicaces introduites par à,
alors qu'ici c'est la préposition sur qui est employée : 30, la crè-
che ; 34, la croix ; 44, la tombe ; 54, image du petit saint Jean avec
TROISIÈME LIVRE 169

46. Une autre épitaphe.


Ci-gît la fiancée de Dieu, Mechtilde, l'enfant chérie,
Le Père, le Fils et l'Esprit sont épris d'elle.

47. Sur la pierre tombale de saint François 18 •


Ci-gît un Séraphin, je suis stupéfait que la pierre
Auprès d'un tel brasier incandescent puisse rester
intacte !

48. Le jour unique.


Je ne connais que trois jours : hier, aujourd'hui et
demain.
Mais quand hier est enfoui dans aujourd'hui et
maintenant,
Quand demain est effacé, je vis un jour semblable
À celui, qu'avant d'être, je vivais en Dieu.

Jésus ; 56, l'âme avide de Dieu ; 62, saint Laurent ; 65, Marie-
Madeleine ; 73, saint Barthélemy ; 84, les roses ; 154, saint Ignace ;
181, sur Dieu ; 246, sur la crèche). Silesius utilise aussi la préposi-
tion de : 206, de la conscience ; 207, de la science.
17. Mechtilde de Magdebourg (vers 1212-1283) ou plutôt Mech-
tilde de Hackenborn (1242-1299), la cistercienne de Helfta, dont Sile-
sius possédait des textes, Dos Buch geistlicher Gnaden [...] Mechtil-
dis und Gertrudis... , livre reçu en 1652 de Franckenberg.
18. François d'Assise (1182-1226) est le « saint Séraphinique »
par excellence qui reçut les stigmates (voir Dante, Le Paradis 11, 37).
170 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

49. Épitaphe du juste.


Ici repose un perpétuel assoiffé, aspirant jour et nuit
à la Justice, sans jamais être rassasié. À présent tout
est prêt pour lui, sa soif est étanchée en Dieu, moel-
leuse éternité.

50. La grandeur dans la petitesse.


Mon Dieu, comment est-ce possible ? Mon esprit, ce
néant,
Aspire à T'absorber, Toi, espace de l'éternité !

51. Les futurs mariés.


C'est déjà beaucoup d'être fiancé : plus encore de
trouver sa délectation dans sa fiancée et de baiser d'un
amour de cœur sa douce bouche. Toutefois, je place
au-dessus de tout les noces puisque moi, la fiancée, je
serai intimement unie à Dieu, mon époux, par les liens
du mariage.

52. Épitaphe de sainte Gertrude 19 , vierge.


Crois-moi, dans ce sépulcre ne gît que pure apparence,
Ce ne peut être Gertrude, comme l'opinion l'admet.
S'il ne lui avait pas été accordé d'avoir son tombeau
dans le cœur de Jésus, il faudrait exhumer Jésus de
son cœur à elle.
19. Gertrude de Helfta (1256-1302), appelée la Grande. Cette
sainte a propagé la vénération des blessures du Crucifié. Le motif
des blessures est récurrent chez Silesius : voir Il, 11 ; III, 35 (le plus
TROISIÈME LIVRE 171

53. Ce qui plaît le plus à Dieu.


Il n'est rien que Dieu aime autant qu'une vierge, au
point de Se donner à elle comme le fruit de son sein,
son enfant.
Veux-tu être déjà sur cette terre celle pour qui Il a
un amour de prédilection, il ne te reste d'autre issue que
de devenir toi-même un être vierge.

54. Su l'image du petit saint Jean


avec l'Enfant Jésus.
La délicatesse avec laquelle l'Enfant divin, Jean et
l'agneau sont peints ici, me fait désirer intensément
d'être tout entier Jean, voire un pur agnelet.

55. Au pécheur.
ô pécheur, si tu prenais conscience de la brièveté du
présent
Pour considérer ensuite l'éternité, tu n'accomplirais rien
de mauvais.

56. Sur l'homme avide de Dieu.


Pour qui est avide de Dieu, le point du temps
Semblera bien plus long que l'extension de la totale
éternité.

explicite), 38, 39; IV, 46; V, 345. Sainte Gertrude a aussi favorisé
la piété du nom de Jésus (l'équivalent occidental de la « Prière de
Jésus » orientale) : voir III, 239.
172 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

57. La tactique guerrière du chrétien.


Mon enfant, prends l'habitude de guerroyer à la
manière du Christ, et par ta conduite chevaleresque tu
vaincras ton ennemi. Comment cela? C'est avec amour
qu'il faut lutter, avec douceur et patience esquiver ses
coups, et de bon cœur lui rester bienveillant.

58. Il faut lutter.


Ainsi, qui ne conquiert ni ne prend d'assaut le ciel 20 ,
N'est pas digne que son Capitaine le protège.

59 L'amour contraint Dieu.


Le Royaume des cieux est facile à conquérir, sa Vie
divine aussi :
Assiège 21 Dieu avec amour : il Lui faudra Se rendre à
toi.

60. Majesté et amour.


S'il était vrai que la majesté ne pourrait coexister avec
l'amour,
Dis-moi comment Dieu pourrait-Il éternellement rester
roi?
20. Mt 11, 12 « Depuis les jours de Jean-Baptiste jusqu'à pré-
sent Je Royaume des cieux souffre violence, et des violents le pren-
nent de force. » Ce distique annonce la spiritualité jésuite (les « Deux
Étendards») du soldat Ignace de Loyola, qui marque profondément
le Livre VI du Pèlerin.
21. Le 18, 6.
TROISIÈME LIVRE 173

61. L'humilité.
Homme, ne sois pas arrogant, l'humilité t'est une
nécessité.
Une tour 22 sans un véritable fondement tombe d'elle-
même dans la boue.

62. Sur saint Laurent 23


Ne t'étonne pas qu'au milieu du brasier
Saint Laurent parle avec une telle intrépidité :
La flamme qui en lui a embrasé son cœur
Fait qu'il ne ressent pas à l'extérieur les braises.

63. À sainte C/aire 24 •


Celui qui t'a nommée, t'a donné le nom
Que tu portes véritablement, ici et en l'autre vie.

64. À saint Augustin 25 •


Puisque ton cœur s'embrase à tel point au contact de
Dieu,
Augustin, désormais on t'appellerait plus judicieusement
Séraphin.
22. Voir Le 14, 28.
23. Laurent est un diacre romain mort martyr en 258. Précio-
sité du jeu des images sur « flammes ».
24. Claire d'Assise (1194-1253), fondatrice des Clarisses avec
François d'Assise. - Voir la notion de hauterkeit chez Maître
Eckhart.
25. Aurelius Augustinus (354-430), le grand Père de l'Église
d'Occident.
174 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

65. Sur Marie-Made/eineu..


Les larmes que tu vois verser avec telle abondance
par Madeleine tout en pleurs aux pieds de Notre Sei-
gneur, sont le cœur qui se liquéfie : sa seule peine c'est
que son corps et son âme tout entiers ne puissent être
que larmes.

66. De la très bienheureuse Vierge.


Le corps virginal qui tint enclos en lui notre pain
du ciel 27 n'est plus, vraiment plus mortel. Un cèdre 28
ne pourrit point. De même il ne siérait pas que l'arche
de Dieu fût hors de son temple.

67. À saint Bernard.


Bernard 29 , puisque ton cœur s'accorde avec ta bouche
Il ne peut être que Jésus et rien de plus.

26. Le 7, 37.
27. Le pain du ciel est la manne ; mais aussi le « Pain de vie »
de saint Jean.
28. Les portes du Temple de l' Ancienne Alliance étaient de cèdre.
Or Marie elle-même est temple de Dieu, plus même, comme on dit
dans les Litanies laurentines, Arca foederis, arche d'alliance.
29. Bernard de Clairvaux, le réformateur de Citeaux au XII• siè-
cle. Il est le fondateur de la mystique nuptiale médiévale.
TROISIÈME LIVRE 175

68. La béatitude.
Qu'est-ce qui constitue la béatitude? Un afflux de
toutes les joies, une contemplation continue de Dieu ?
Un amour sans ennuis, une existence sans décès ? Un
tendre baiser de Jésus et ne pas être un instant séparé
de l'Époux.

69. Richesse du saint. .


Sois pauvre, le saint ne possède rien en ce monde
Que ce qu'il détient à son corps défendant : son corps
mortel.

70. Dieu, le plus généreux.


Dieu se donne sans mesure ; plus on Le désire,
Plus, toujours plus, Il S'offre et Il Se livre.

71. Séraphin terrestre.


Tu es déjà sur cette terre un Séraphin,
Si tu laisses ton cœur devenir pur amour.

72. Vie éternelle dans le temps.


Qui reste capable dans tout ce qu'il fait de louer Dieu
du fond du cœur,
Inaugure déjà dans le temps la vie éternelle.
176 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

73. Sur saint Barthélemy.


Dis-moi, quelqu'un a-t-il plus fait preuve d'abandon
Que saint Barthé/emy 30 , à l'heure de ses souffrances ?
Les autres ont certes lâché leur vie à la gloire du
Seigneur,
Mais lui, il a en outre donné de surcroît sa peau.

74. Les propriétés des Hommes pieux et des impies.


Les hommes pieux ne possèdent rien en propre en ce
monde,
Et les impies n'ont rien dans les tentes du Ciel.

75. Le plus précieux des tombeaux.


Aucune tombe n'a été jusqu'à ce jour plus précieuse
Que celle de Lazare 31 , le pauvre, dont parle l'Écriture.
Et pourtant, je ne la désire point. Mon seul souhait est
De sombrer en profondeur dans le sein de mon Sauveur.

76. L'âme est l'image de Dieu 32 •


L'effigie de Dieu est imprimée en l'âme.
Heureux celui qui porte telle mine dans une pure toile
de lin.
30. Barthélemy est l'un des Douze, qui mourut décapité.
31. Le 16, 23.
32. Suscription. Voir I, 272. - Le motif de la «pure toile de
lin» renvoie à deux passages de !'Apocalypse: 15, 6 et surtout 19,
8 (noces de l' Agneau) : « Son épouse s'est préparée, il lui a été
donné de se revêtir d'un lin resplendissant et pur. »
TROISIÈME LIVRE 177

77. Le Noble à la rose.


Qu'il est donc fou, celui qui préfère l'or à Dieu,
Et qui sait que son âme est un Noble à la Rose 33 •

78. La Sulamite spirituelle.


Dieu est mon Salomon, moi sa Sulamite 34 ,
Si je l'aime de tout cœur, et que Lui m'invite.

79. Les noces spirituelles.


L'épouse est mon âme ; l'époux le fils de Dieu, le
prêtre l'Esprit divin ; le trône de sa divinité le lieu des
noces. Le vin qui me soûle est le sang de mon époux ;
les plats sans exception sont sa chair divinisée ; la cham-
bre et la salle et le lit, c'est le sein du Père dans lequel
nous nous abîmons.

80. A Lui seul Dieu ne peut tout.


Dieu qui a façonné le monde et qui peut le ré-anéantir :
Ne peut sans ma volonté opérer la Nouvelle Naissance.

33. Monnaie anglaise. L'interprétation allégorique de la rose


comme symbole du Christ se trouve dans les distiques 84-88. Le trait
majeur est la dualité blanc-rouge, avec l'accent mis sur le rouge du
sang (les épines), le blanc figurant bien entendu l'innocence.
34. Ct 7, 1. Relecture attributive, Salomon et la Sulamite étant
les figurae de Dieu et de l'âme. Voir aussi le distique suivant 79,
à l'allégorisme aussi poussé que pesant.
:,,,·
178 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

81. Le meilleur hsurier 35 •


Je me rallie à l'usurier qui a tant gagné à force de
courir,
Qu'il peut s'acheter un bien dans le Royaume des cieux.

82. Chacun du sien.


Le marin parle de la mer, le chasseur des chiens,
L'avare d'or, et un soldat de blessures.
Étant tombé amoureux, rien d'autre ne me convient
Que d'avoir Dieu et son amour sans cesse à la bouche.

83. Le titre le plus haut.


Qui veut attribuer à mon âme le titre le plus haut,
Qu'il l'appelle : épouse de Dieu, son cœur, sa chérie,
sa vie.

84. Sur les roses.


J'aime les roses : elles sont blanches et rouges,
Et pleines d'épines, comme mon Époux ensanglanté 36 ,
mon Dieu.
35. Usurier : Le 16, 9 ; 19, 16.
36. La rose est une métaphore filée du Christ de la Passion. Les
épines renvoient à la scène du prétoire romain (Mt 27, 29) ; la cou-
ronne d'épines); quant à la symbolique des couleurs, le rouge réfère
aux plaies saignantes, mais également, dans la version de saint Jean
de la scène du prétoire au « manteau de pourpre » dont est revêtu
Jésus (Jn 19, 2). Certains passages de lAncien Testament ont aussi
été lus typologiquement dans la Tradition chrétienne, tel Ex 4, 26
(«époux de sang »). Le blanc est le symbole de l'innocence.
TROISIÈME LIVRE 179

85. Il faut que tu sois blanc et rouge.


De tout cœur je me souhaite, mon Dieu, un cœur
Blanc de ton innocence, rouge de ton sang.

86. Fleurir aussi entre les épines.


Chrétien, si sans te flétrir, tu fleuris comme une rose,
Dans la souffrance, la croix, le tourment, heureux
seras-tu !

87. T'ouvrir comme une rose.


Ton cœur recevra Dieu et tous ses biens,
S'il sait s'ouvrir à Lui comme une rose.

88. Il faut être crucifié.


Ami, qui dans l'au-delà ne veut cueillir 37 que roses,
Doit suffisamment se faire piquer en ce monde.

89. La beauté.
J'aime fort la beauté, mais je ne puis la qualifier de
belle,
À moins de la contempler toujours au milieu des épines.

37. C'est-à-dire chercher sa seule satisfaction.


180 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

90. Fleuris maintenant.


Fleuris, chrétien transi de froid, mai est à la porte.
Tu resteras mort éternellement, si tu ne fleuris ici et
maintenant 38 •

91. La rose mystique.


La rose est mon âme, l'épine la concupiscence de la
chair,
Le printemps la Faveur divine, sa Colère le froid et le
frimas.
Sa floraison de faire le bien, sa chair de dédaigner
l'épine, sa limbe de se parer de vertus et d'aspirer
au ciel.
Si elle choisit le temps propice, si elle fleurit au
printemps,
Elle sera élue en toute éternité Rose de Dieu.

92. Le plus noble et le plus vil.


Rien de plus noble, après Dieu, que mon âme ;
Se détourne-t-elle de Lui, elle peut devenir ce qu'il y
a de plus vil.

93. Le plus grand sanctuaire.


Nul sanctuaire sur terre n'est plus grand
Qu'un corps chaste et une âme sans péchés.
38. Cité par G. Keller dans Der Grüne Heinrich. Le mot impor-
tant n'est pas rose, mais maintenant. « C'est maintenant l'heure
favorable » (du salut).
TROISIÈME LIVRE 181

94. Ce qu'il y a de plus précieux.


Rien au monde ne mérite plus haute estime
Que les personnes recherchant assidûment l'absence de
grandeur.

95. Le plus dommageable.


Le péché, vu qu'il met Dieu en colère et qu'il te blesse,
Est considéré à juste titre comme plus nocif que Satan
en personne.

96. Le plus pauvre.


Le plus riche des démons n'a pas un gravillon :
Toi, pécheur, tu es son esclave. Existe-t-il plus grande
indigence?

97. Les péchés bienheureux.


Je te déclare Bienheureux, toi et tous tes péchés,
À condition qu'ils trouvent enfin ce que Marie-Madeleine
trouva.

98. Ne pas simuler est ne pas pécher.


Ne pas pécher, qu'est-ce ? Ne t'interroge pas longtemps :
Sors, ce seront les fleurs muettes qui te le diront.
182 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

99. Un cœur pur contemple Dieu.


L'aigle regarde sereinement le soleil bien en face 39 :

Et toi, l'Éclair éternel, si ton cœur est pur.

100. Le pacifique possède la terre 40 •


Tu tends si opiniâtrement à un lopi1,1 de terre.
Or un esprit pacifique te permettrait d'être l'héritier de
tout.

101. Le sépulcre vivant.


Homme, ton visage est-il beau, mais ton âme blafarde,
Tu es, quoique vivant, semblable aux sépulcres 41 •

102. Le chemin menant au Créateur.


Pauvre mortel, ne reste donc pas ainsi collé
Aux couleurs de ce monde, et à sa misérable existence.
La beauté du créé n'est que venelle
Indiquant la route vers le Créateur même, Beauté
suprême.

39. Dans le bestiaire symbolique, l'aigle, à l'inverse des autres


animaux, peut regarder droit dans le soleil. Les mystiques ont repris
le motif. Saint Jean est, lui, représenté par l'aigle.
40. Mt 5, 4.
41. Mt 23, 27.
TROISIÈME LIVRE 183

103. La justice procure la félicité.


Qui entend devenir bienheureux, doit par souci d'élé-
gance raffinée,
Se parer corps et âme de soie blanche 42 •

104. Épitaphe d'une sainte âme.


Ci-gît la grande Épouse, le salaire de l'incarnation du
Christ,
L'Honneur et la gloire de la divinité, le trône du
Saint-Esprit.

105. Comment obtenir l'affection divine.


Garde en bouche du miel vierge, au cœur de l'or,
Dans tes yeux une pure lumière, et le Christ te prendra
en affection.

106. Au pécheur.
Ah, pécheur ne t'y fie pas. Ce n'est pas parce que tu
vois
Marie-Madeleine quitter apaisée et consolée notre
Seigneur,
Que tu lui ressembles déjà. Veux-tu goûter cette
consolation,
Jette-toi d'abord, comme elle, à ses pieds.

42. L' Apocalypse parle «de lin d'une blancheur éclatante»


(Ap 19, 8).
184 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

107. L'homme immaculé est au-dessus des anges.


Être ange représente beaucoup ; plus encore d'être
homme sur terre,
Sans être souillé par son foutoir et sa merde.

108. Le parfait n'est jamais gai.


Homme, un chrétien parfait ne connaît jamais de joie
véritable
En ce monde. Pourquoi? Il meurt à tout instant 43 •

109. Le corps mérite qu'on l'honore.


Fais honneur à ton corps, il est un noble écrin,
Au sein duquel doit être conservée l'image de Dieu.

110. Le pécheur bienheureux.


Aucun pécheur n'a connu mort plus belle et plu~
heureuse,
Que celui qui a obtenu la faveur du Seigneur à l'instar
de Madeleine 44 •

43. Paradoxe : vivre c'est mourir. Dès lors, nulle joie n'est intan-
gible.
44. Le 7, 47-50.
TROISIÈME LIVRE 185

111. Le cœur humain.


Dieu, diable, monde, tout vraiment veut pénétrer dans
mon cœur 45 •
Quelles ne doivent pas être sa splendeur et sa haute
noblesse.

112. Le cœur est démesure.


Un cœur auquel suffisent espace et temps
Ne fait pas droit à la démesure de sa nature.

113. Le temple de Dieu.


Je suis le temple de Dieu, et le tabernacle de mon cœur
Est le Saint des Saints, quand il est néant et
transparence.

114. La métamorphose.
La bête sera homme, l'homme être angélique,
Et l'ange Dieu, quand nous aurons la pleine guérison.

45. Contrairement à ce que pense Gnii.dinger, il ne s'agit pas ici


d'une présentation ternaire des dangers qui menacent l'homme déchu.
L'homme est au contraire envisagé comme l'objet de trois forces
qui agissent chacune pour leur compte : le divin, le diabolique et
l'attrait du monde sensible.
186 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

115. Tu dois l'être au préalable.


Homme, si tu veux que Dieu et son Agneau soient ton
temple éternel,
Tu dois Leur vouer auparavant ton cœur pour ne plus
former qu'un.

116. Les préparatifs sacrificiels


de l'immolation spirituelle.
Mon cœur est un autel, ma volonté la victime,
Le prêtre mon âme, l'amour la flamme et l'incandes-
cence.

117. La pierre angulaire est la meilleure.


On cherche la pierre d'or et on néglige la pierre d'angle
Qui permet d'être à jamais riche, sain et sage.

118. La pierre philosophale est en toi.


Homme, limite-toi à entrer en toi-même. Car pour
trouver la pierre philosophale, il n'est pas requis de
voyager en pays lointains.

119. La pierre d'angle édifie ce qui dure éternellement.


La pierre d'or produit de l'or qui se décompose avec
le monde;
La pierre d'angle édifie un bâtiment qui subsiste à
jamais.
TROISIÈME LIVRE 187

120. La meilleure teinture.


Je le tiens pour un maître confirmé de la teinture,
Celui qui par amour pour Dieu transmue son cœur en
l'or le plus fin.

121. Nous sommes avantagés par rapport aux anges.


Les anges sont favorisés ; nous le sommes sur terre, bien
plus encore.
En effet, aucun membre de leur lignée n'a la possibi-
lité de devenir l'épouse de Dieu.

122. La merveille des merveilles.


On n'a jamais rencontré plus étonnant prodige
Que celui où Dieu s'est uni à l'homme de glaise 46 •

123. Il manque quelque chose à Dieu.


On prétend que rien ne manque à Dieu, qu'il n'a que
faire de nos dons.
Si c'est vrai, pourquoi veut-Il donc posséder mon pau-
vre cœur?

46. Koth ne signifie pas ici excréments, mais terre, alors que dans
107 .2 Koth signifie « excréments qui souillent ».
188 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

124. L'effondrement spirituel du Dragon.


Quand tu chasses hors de toi le péché et son tumulte,
Saint Michel de même éjecte le Dragon hors du ciel 47 •

125. La présomption et l'humilité.


La présomption est haïe, l'humilité aimée : pourtant il
n'est guère
D'homme qui préfère celle-ci à l'autre.

126. Le chemin de la sainteté.


Le chemin le plus proche menant à la vraie sainteté
Est l'humilité sur le sentier de la chaste pureté.

127. Le sabbat éternel dans le temps.


Un homme capable de se recueillir (aussi : se rassem-
bler) en Dieu,
Inaugure déjà dans le temps le Sabbat 48 éternel.

128. Régner sur soi-même est royal.


Un homme capable de dominer ses pulsions et ses sens,
Peut légitimement porter le titre de roi.

47. Ap 20, 1-2.


48. Le sabbat est un terme du vocabulaire mystique qui vise Je
repos de l'âme en Dieu.
TROISIÈME LIVRE 189

129. Le droit chemin vers la vie.


Si tu veux aller droit à la vie éternelle,
Laisse à ta gauche le monde et ton propre moi.

130. La boisson de Dieu.


La boisson que le Seigneur Dieu préfère
C'est l'eau de mes yeux que l'amour sécrète.

131. Le royaume mystique.


Je suis un royaume, mon cœur en est le trône,
L'âme la reine, le roi le fils de Dieu.

132. Le cœur.
Sans cesse attiré par Dieu et L'attirant à son tour,
Mon cœur est Fer et Aimant.

133. Tiré de sainte Thérèse.


Thérèse ne veut que souffrir ou mourir 49 •
Pourquoi ? C'est ainsi que l'épouse doit obtenir l'Époux.

134. L'homme préféré de Dieu.


L'homme que Dieu chérit le plus à travers les âges
Est celui qui par amour pour Lui souffre bien des croix
et des tourments.
49. Thérèse d'Avila (1515-1582), réformatrice du Carmel, avait
comme divise de sa vie spirituelle : « Souffrir ou mourir ».
190 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

135. Un cœur enclôt Dieu.


Le Très-Haut est démesurément au-delà de toute mesure,
nous le savons.
Pourtant un cœur humain est capable de l'enclore
entièrement.

136. Moyen de sanctification.


Que ton esprit soit tendu, ton cœur vide et pur,
Ton âme humble : alors tu seras saint.

137. L'amour suppose toutes les vertus.


L'amour n'est jamais isolé. Qui s'unit à lui
S'incorpore le chœur entier des vierges.

138. L'amour est mort.


Hélas, hélas, l'amour est mort ! De quoi est-il mort ?
De froid ; personne n'ayant prêté attention à lui, il a
péri.

139. On trouve ce que l'on cherche.


Le riche recherche l'or, le pauvre Dieu
En vérité le pauvre trouve l'or, l'autre les fèces 50 •

50. Il est important de souligner l'analogie sonore en allemand


entre les trois termes Gold (or), Gott (Dieu) et Koth (fèces).
TROISIÈME LIVRE 191

140. La vie royale.


Abandonne ta volonté à Dieu : qui y a renoncé,
Lui seul mène une vie royale.

141. À notre tour d'être pour Dieu.


Dieu se conforme à nous, Il est pour nous ce que nous
voulons.
Malheur à nous, si nous ne devenons pas pour Lui ce
que nous avons à être !

142. Dieu habite la douceur.


Adoucis ton cœur : Dieu ne se trouve
Ni dans les grands vents, ni dans le tremblement de
terre, ni dans le feu 51 •

143. La lampe doit brûler comme il faut.


Ah, jeune fille, pare-toi, laisse brûler ta lampe 52 ,
Sinon l'époux ne te reconnaîtra pas comme épouse.

144. L'aurore et l'âme.


L'aurore est belle. Plus belle encore une âme
Que le rayon divin rend transparente dans la caverne
du corps.
51. 1 R 19, li.
52. Mt 25, 6.
192 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

145. Le parfum le plus suave pour Dieu.


Le parfum le plus suave, son parfum favori,
Monte du chant de louange qu'un cœur Lui adresse.

146. La puissance de l'âme.


L'âme a un grand pouvoir : Dieu même doit en
convenir.
Désormais il ne peut se dérober à elle sans qu'elle y
consente.

147. Dieu veut être seul.


Mets Dieu sous clé en ton cœur, n'y laisse entrer per-
sonne d'autre.
Il sera contraint de rester sans cesse près de toi et d'être
ton prisonnier.

148. Dieu est mon centre et mon cercle.


Dieu est mon centre quand je L'enserre en moi ;
Il est mon cercle, quand par amour je me fonds en Lui.

149. La robe de noces est requise.


Le ciel s'ouvre, )'Époux s'avance.
Épouse, comment peux-tu envisager de Le recevoir sans
robe de noces ?
TROISIÈME LIVRE 193

150. Le fardeau et le joug du Seigneur.


Doux est le joug du Seigneur et léger son fardeau 53
Heureux es-tu, si tu les portes toujours sur les épaules.

151. Le saint ne s'afflige pas.


Le saint ne peut jamais être attristé intérieurement.
Pourquoi ? Il loue Dieu sans arrêt, même dans les pires
tourments.

152. Céleste sur cette terre.


Qui est pur de cœur et honnête dans sa conduite
Et follement amoureux de Dieu, est déjà céleste sur cette
terre.

153. Les serviteurs, les amis et les enfants.


Les serviteurs craignent Dieu ; les amis L'aiment ;
Les enfants Lui donnent leur cœur et leur réceptivité.

154. Sur saint Ignace.


Comment se peut-il qu' lgnace 54 soit déchiqueté par les
bêtes?
Il est un grain de blé que Dieu veut voir moulu.
53. Mt li, 30.
54. Ignace d'Antioche, mort vers 110-118. Face aux lions, il
aurait déclaré : « Je suis le grain de blé du Christ moulu par les
bêtes sauvages en vue d'être changé en pain pour le monde » (saint
Jérôme, Liber de scriptoribus ecclesiasticis).
194 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

155. Il nous indique la joie.


Un cœur plein de Dieu avec un corps plein de souffrance,
Nous apprend l'essentiel sur le chemin menant au bon-
heur éternel.

156. L'amour surpasse la connaissance.


Être uni à Dieu, recevoir son baiser,
Vaut mieux qu'un vaste savoir sans amour.

157. Épitaphe de sainte Agnès.


Ici repose sainte Agnès 55 , la vierge et l'épouse,
Qui ne s'est vouée à personne qu'au Christ.
Non, elle ne repose pas ici ; qui veut la voir debout,
Doit s'approcher tant que se peut du petit Agneau de
Dieu.

158. La virginité doit fructifier.


Dieu aime la virginité pour ses doux fruits ;
Seule, Il ne peut l'admettre devant sa Face.

159. La plus aimable des musiques.


La plus aimable des musiques, qui détourne Dieu de sa
Colère,
Naît quand cœur et bouche sont en consonance avec
Lui.
55. Agnès est morte martyre sous Dioclétien. Hagnos en grec
signifie « chaste », d'où « vierge » chez Silesius.
TROISIÈME LIVRE 195

160. L'amour est éternel 56 •


L'espérance s'arrête, la foi se change en vision,
Les langues ne sont plus parlées, et tout ce qui est
construit
Disparaît avec le temps : seul l'amour subsiste.
Concentrons-nous donc dès maintenant sur lui.

161. Ce que Dieu ne connaît pas.


Dieu qui d'habitude voit tout et ramène tout à la
lumière,
Ne discerne ni un homme dissolu ni une vierge vide
(futile ou stérile).

162. Le feu follet.


Qui s'agite sans amour n'entre pas dans le Royaume des
cieux ;
Il sautille deçà, delà, il est comme un feu follet.

163. La mystérieuse régénération.


On naît de Dieu ; on meurt en Christ,
Et dans l'Esprit on se met à vivre.

164. L'amour est l'âme de la foi.


La foi seule est morte : elle ne peut vivre
Avant que lui ait été donnée son âme, l'amour.

56. 1 Co 13, 8.
196 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

165. L'amoureux de Dieu et son souhait.


Je souhaite pour moi trois choses : être illuminé comme
un
Chérubin, apaisé comme un Trône, enflammé comme
un Séraphin.

166. La croix.
Autrefois, la croix était la diffamation et la dérision
suprêmes.
À présent, l'empereur lui-même la porte sur sa tête et
sa couronne.

167. L'avarice est parfois une bonne chose.


L'avare picote et gratte pour un gain temporel.
Ah ! Si nous pouvions seulement nous soucier autant
de l'éternel !

168. La divinité.
La divinité est une source, tout s'écoule d'elle.
En elle encore tout se reverse : aussi est-elle également
une mer.

169. La pénitence.
La pénitence est comme un fleuve, elle éteint de ses
vagues
L'emportement de Dieu et dissout le feu de l'enfer.
TROISIÈME LIVRE 197

170. Du mouvement perpétuel.


Tu cherches avec tant d'assiduité le mouvement perpé-
tuel,
Mais moi le repos éternel : qu'est-ce qui importe plus ?

171. Un fou cherche mille choses.


Le sage ne cherche qu'une chose, le souverain Bien ;
Un fou aspire à de nombreuses choses, bien petites.

172. Le plus noble est le plus courant5 7 •


Plus un objet est noble, plus il est commun(-icatit) :
On le sent à Dieu et à son rayonnement solaire.

173. Le sceau en est l'amour.


Homme, veux-tu essayer de connaître dans la foule les
amis de Dieu ?
Regarde uniquement ceux qui portent l'amour au cœur
et dans les mains.

174. Que Dieu seul soit ton « Pourquoi ».


Que ni toi, ni amis, ni ennemis, que la seule gloire de
Dieu
Soit ton unique « Pourquoi » et ton ultime justification.
57. Paradoxe de Silesius sur l'ambiguïté des termes noble et
commun, qui signifient à la fois élevé (vulgaire) et intransmissible
(transmissible).
198 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

175. Ce que Dieu fait de toute éternité.


Que faisait Dieu dans l'éternel, avant le temps ?
Lui-même Il s'aimait, Il engendrait son Fils.

176. Il faut lâcher l'un des deux.


Homme, il n'y a pas d'alternative : lâche la créature 58 ,
Si tu décides d'embrasser le Créateur Lui-même.

177. Le long martyre.


Quelle merveilleuse réussite que celle des martyrs !
Par une brève mort ils ont pénétré jusqu'à Dieu.
Nous, nous sommes de proche en proche, le temps
de toute une vie, martyrisés : et par quoi ? par la
concupiscence.

178. Qui est riche dans le Seigneur m'est cher.


Les pauvres me sont chers, mais j'aime mieux les riches,
Qui ne cèdent en rien à nulle Principauté du Ciel.

179. De l'amour.
L'amour de ce monde s'achève dans l'affliction :
Aussi mon cœur n'aimera-t-il que l'éternelle Beauté.

58. Radicalité évangélique et mystique. L'abandon et le don sont


en allemand en consonance : /assen et fassen (saisir).
TROISIÈME LIVRE 199

180. Dieu ne se connaît pas de commencement.


Tu voudrais savoir depuis combien de temps Dieu existe.
Tais-toi donc : c'est si lointain, Il ne le sait
Lui-même 59 •

181. Encore sur Dieu 60 •


Dieu jamais encore ne fut, et jamais ne sera.
Et pourtant Il demeure après le monde, comme Il était
seul avant lui.

182. Il faut combattre.


Lutte vite et avec courage 61 , jusqu'à ce que tu gagnes
la couronne :
Qui au combat a le dessous est éternellement objet de
raillerie et de dérision.

183. La persévérance est nécessaire.


Ce dont un homme a le plus besoin pour sa béatitude
(S'il sait bien la discerner), c'est la persévérance.

59. Motif mystique chrétien et universel d'une impossibilité abso-


lue de connaître Dieu, y compris par rapport à Lui-même.
60. Paradoxe sur l'ambiguïté du mot être comme Do-sein humain
spatio-temporel ou comme ~tre transcendantal.
61. Renvoie au livre VI, mais en premier lieu à saint Paul et au
motif du bon combat jusqu'au bout: 2 Tm 4, 8.
200 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

184. Il te faut patienter encore.


Attends-la, la robe de gloire, ô mon âme,
Nul ne la passera en ce temps dissolu.

185. Commencement, milieu et fin de la sagesse.


La crainte du Seigneur est le début de la sagesse 62 •
Sa fin est qu'on L'aime, son milieu la réceptivité
perspicace.

186. Aversion et amour.


Le bien m'est inestimable, le mal me répugne :
Vois si l'amour et l'aversion sont parfaite~ent
compatibles.

187. Le but est d'atteindre 1' échelon le plus haut.


Mon agir n'a qu'un but, que je puisse encore sur cette
terre
Devenir Marie, ou du moins le disciple 63 du Christ.

188. La Parole naît toujours.


Assurément, la Parole éternelle aujourd'hui naît encore.
Où donc? Là où en toi tu t'es perdu toi-même.
62. Ps 111 (110), 10 et surtout Si 1, 14 «Le commencement de
la sagesse, c'est la crainte du Seigneur. »
63. Le «disciple» vise l'apôtre Jean (Jn 21, 20) ; voir III, 189;
IV, 43.
TROISIÈME LIVRE 201

189. Jean sur le cœur du Maître 64 •


Oui, l'homme devenu Jean repose conformément à son
attente,
Dans le sein de son Maître, sur le tendre cœur de Jésus.

190. Du pécheur et de l'Esprit de Dieu.


L'esprit de Dieu emplit tout le cercle de la terre 65 :
Où se situe alors le pécheur, qui ne Le perçoit ni ne
Le connaît?

191. Jamais on n'aime trop Dieu.


Qui entend vraiment aimer Dieu, qu'il le fasse sans
mesure et de façon désintéressée.
C'est si doux, si bon : jamais on ne L'aime trop.

192. Trois mots sont terribles.


Trois mots me font frémir : être toujours, en tout temps
Et éternellement perdu, damné, maudit 66 •

193. L'amour est le meilleur.


J'aime ne m'exercer sur terre dans aucun art
Que dans celui d'aimer mon Dieu du fond du cœur.
64. Jn 13, 23. Voir le même motif V, 161.
65. Sg I, 7.
66. Le motif ternaire réapparaît ici encore sous une modalité dif-
férente, la damnation.
202 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

194. La sagesse est la meilleure des femmes.


Si tu désires une femme magnifiquement riche et fine,
Prends uniquement la Sagesse, elle te sera tout.

195. Le monde a été formé d'une vierge.


D'une Vierge• le monde entier a été formé,
Par une Vierge il est renouvelé et restitué.
• La Sagesse 67 •

196. La Sagesse et l'Amour.


La Sagesse contemple Dieu, l'Amour L'embrasse :
Ah, que je ne suis-je plein d'amour et de sagesse.

197. La Sagesse est le conseiller de Dieu.


Qui aime sonder les mystères du Seigneur,
Doit se rendre auprès de la Sagesse : elle est conseiller
privé.

198. On sème dans l'espoir de ...


On jette le grain de blé en terre au gré de l'espoir :
De même le Royaume de Dieu doit être ainsi épandu.

67. La Sagesse présente ses titres : Sg 8, 27-31 : « Quand il affer-


mit les cieux j'étais là » (27) ; aussi Sg 3, 19 ; Si 24, 5.
TROl~IÈME LIVRE 203

199. L'action de la Sainte Trinité 68 •


La Toute-Puissance maintient le monde ; la Sagesse le
régit,
La Bonté le bénit : Dieu n'est-il pas ici perceptible?

200. Le sage parle peu.


Quand un sage énonce ce qui est utile et agréable,
Même s'il a dit peu, il en dit assez 69 •

201. Dieu accorde volontiers de grandes grâces.


Dieu dans sa grandeur fait qu'il accorde de préférence
de grandes faveurs.
Pauvres de nous, pourquoi avoir de si petits cœurs ?

202. Dieu aussi peut être blessé.


Dieu n'est meurtri par rien, Il n'a jamais connu l'expé-
rience de la douleur ;
Néanmoins, mon âme est capable de Le blesser au cœur.

203. Grandeur de l'homme aux yeux de Dieu.


Comme On nous voit grands ! Les sublimes Séraphins
Se voilent devant Dieu : nous pouvons nous avancer vers
Lui à découvert.
68. Cette action trinitaire avec le Père (Toute-Puissance) le Fils
(la Sagesse) et l'Esprit (la Bonté ou Charité : voir 2 Co 6, 6.
69. Pr 10, 19.
204 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

204. On mésestime l'éternel.


Hélas ! pour un vain plaisir on joue sa fortune et son
sang.
Et presque personne ne brigue l'éternel.

205. Le plus épris, le plus saint.


Qui est le plus saint ? Celui qui est le plus épris :
C'est l'amour qui suscite l'élection à la sainteté.

206. De la conscience.
Une bonne conscience est au repos, une mauvaise mord
et aboie :
Elle est comme un chien à la chaîne, qu'on a du mal
à calmer.

207. De la science.
Savoir beaucoup est certes satisfaisant ; mais ne donne
pas un bonheur tel
Que d'avoir conscience de n'avoir rien à se reprocher
depuis sa jeunesse.

208. Le sage aurifie.


Le sage crée de l'or, transmue le minerai et la pierre,
Quand il plante la vertu et nous rend angéliques.
TROISIÈME LIVRE 205

209. Dieu est mon pain du ciel.


Dans la bouche je ne trouve rien de préférable à Dieu.
Il a pour moi le goût que je désire : Il est mon pain
du ciel.

210. Tu dois être exercé.


Ami, aie donc patience : qui doit se tenir devant le
Seigneur
Doit d'abord, quarante ans durant 70 , marcher dans la
tentation.

211. Les membres de l'âme.


L'âme voit par l'intelligence, avance par le désir,
Elle voit en faisant attention et arrive par opiniâtreté
au port.

212. La bête vit selon ses instincts.


Celui qui vit selon ses instincts, je le traite de bête,
Mais devant celui qui devient divin, je plie le genou.

70. Contre Gniidinger, nous ne pensons pas que pour Silesius


il s'agisse comme chez Tauler de n'atteindre la sagesse qu'entre qua-
rante ans et cinquante ans. L'explication la plus simple se trouve
dans Nb 14, 34, les quarante années d'épreuve passées au désert par
les Hébreux.
206 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

213. La sagesse est une source 71 •


La sagesse est une source. Plus on s'en abreuve,
Plus forte et abondante elle coule et elle jaillit.

214. Les saints mesurent Dieu.


Qui sonde 72 la profondeur de Dieu ? Qui évalue la
hauteur de son embrassement ?
Qui mesure sa largeur et sa longueur 73 ? Tous les
saints sans exception•.
• Ep 3.

215. Lui, « Il était, Il est et Il vient »


(dans l'Apocalypse 74).
Le Père était dans l' Avant ; le Fils relève encore du
Temps;
Le Saint-Esprit sera au jour de la Glorification.

71. Pr 14, 27.


72. Ep 3, 8 ; voir aussi Rm Il, 33-34.
73. Ep 3, 18.
74. Renvoyer simplement à Ap 1, 4 (ou 4, 8), comme le font
Piard et Gnidinger, n'explique rien. La formule « Il était, Il est et
Il vient » est une expression stéréotypée de la littérature juive hellé-
nistique, une explication du Nom divin révélé à Moïse sur l'Horeb
(Ex 3, 14). C'est une circonlocution du tétragramme sacré qui ne
peut être prononcé. Dans Ap I, 4, elle concerne le seul Yahvé. Sile-
sius opère, à partir d'une formule ternaire qui, au départ, ne visait
que l'Unique, une redistribution à caractère trinitaire et théologique,
chaque segment ou phase temporelle devenant l'apanage exclusif
d'une des trois personnes de la Trinité. L'antériorité est réservée au
Père, le présent au Fils et le futur à l'Esprit. Une telle répartition
TROISIÈME LIVRE 207

216. Dieu fait tout par Lui-même.


Dieu seul est capable de tout : Il accorde le luth,
Il chante et joue en nous : alors comment peux-tu, toi,
l'avoir fait ?

217. Dieu partout et nulle part.


Songe que Dieu, le grand Jehovah 7s, est partout,
Et toutefois ni ici, ni ailleurs, ni là.

218. Au ciel, il n'y a ni homme ni femme.


Au ciel, il n'y a ni homme ni femme, qu'y a-t-il donc
à contempler ?
Des anges virginaux et d'angéliques vierges.

219. Qui renonce à beaucoup, beaucoup reçoit.


Laisse tout ce que tu as pour pouvoir emporter tout,
Méprise le monde, pour le recevoir de retour au
centuple 76 •
crée une belle architecture, mais sa justesse théologique n'est que
fort relative. Ainsi « Il était » s'applique tout aussi valablement au
Fils qu'au Père (voir Jn 1, 1-2). De même, proposer la venue de
l'Esprit dans une perspective eschatologique au «jour de la Glori-
fication » est en contradiction flagrante avec l'expérience de l'Église
primitive telle que les Actes la rapportent, qui est une expérience
d'actualisation (Ac 2, 1-4 ; mais voir aussi 17 et également IO, 44).
L 'Esprit est vécu comme un présent, non comme un futur.
15. La prononciation authentique du tétragramme IHVH s'étant
perdue au Moyen Âge a donné naissance à des formes aberrantes
comme Jéhovah, qui se sont maintenues jusqu'au xx• siècle.
76. Mt 19, 29.
208 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

220. Le rang suprême de l'âme.


Personne ne s'est élevé au rang suprême et sublime
Sinon l'âme qui a atteint le repos du cœur 77 •

221. Le méchant ne trouve pas de repos.


ô merveille ! Tout court pour trouver le repos.
Et le méchant, qui l'a, prend peur.

222. Cris du ciel et cris d'enfer.


Au ciel, on clame sans arrêt : « Hosanna 78 au p~us
haut des cieux ! »
De l'enfer ne s'exhalent que des cris de misère : « Ah,
Malheur à nous ! »

223. Ta volonté peut t'aider.


Ne renonce pas, mon enfant ! Pourvu que tu mon-
tres de la bonne volonté, ton orage finira bien par
s'apaiser.

77. Voir Le 12, SI : Jésus n'est pas venu apporter le repos ni


la paix.
78. Terme hébraïque (au sens premier: Sauve donc; Ps ll8, 25)
devenu une acclamation dans l'assemblée eucharistique et projetée
ici sur l'assemblée céleste.
TROISIÈME LIVRE 209

224. La vierge doit être aussi mère.


La virginité est importante ; elle a cependant à devenir
maternité,
Autrement elle ressemble à une plaine de terre inféconde.

225. Pense à l'avenir.


Auprès de Dieu il y a jouissance éternelle ; auprès du
diable éternel tourment.
Pécheur, réfléchis donc auprès de qui tu seras.

226. Seul et non seul.


Certes, je fuis la foule, mais je ne suis jamais seul.
Car, pauvre de moi, qu'adviendrais-je sans mon
Sauveur?

227. Le triple retour du Christ.


Le retour de Notre Seigneur s'est accompli, s'accom-
plit et s'accomplira dans l'incarnation, dans l'Esprit, et
à l'heure où on Le verra dans sa Gloire.

228. Les yeux de l'âme 79 •


L'âme a deux yeux : l'un regarde dans le temps,
L'autre est tourné vers l'éternité.
79. Le motif des deux yeux est un topique de la mystique médié-
vale, depuis les Victorins en passant par Eckhart et Tauler. Ce n'est
cependant que la Theologia Deutsch (chap. 7) qui parle de deux yeux
dont l'un a la faculté de regarder l'éternité et l'autre le temps.
210 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

229. Détestation de soi.


Je m'aime et je me déteste, je guerroie avec moi-même,
J'use de ruse et de puissance afin de me vaincre ;
Je me frappe et me tue, par tous les moyens.
Je me réduis à ne plus être : devine quelle sorte
d'homme je suis.

230. La foi, l'espérance, l'amour et le recueillement.


La foi happe Dieu ; l'Espérance L'aperçoit ;
L'amour L'embrasse : l'attention recueillie est mûre pour
Le trouver.

231. La perle fine 80 •


Le Seigneur compare son royaume à une perle fine,
Pour qu'il soit bien gardé et estimé à son prix.

232. Ne t'adjuge quoi que ce soit.


Ami, si tu es quelque chose, de grâce n'en reste pas là.
Il faut outrepasser une lumière vers une autre Lumière.

233. Les trois ennemis de l'homme.


L'homme a trois ennemis : soi-même, Belzébuth 81 et le
monde;
De ces trois, le premier est le plus long à abattre.

80. Mt 13, 45.


81. Mt 10, 25.
TROISIÈME LIVRE 211

234. L'âme, ce qu'il y a de plus précieux.


Je considère mon âme comme ce qu'il y a de plus
précieux sur terre, car c'est elle qui a dû être rachetée
par le sang de Dieu 82 •

235. Le triple baiser divin.


Trois états de vie embrassent Dieu : les servantes
tombent à ses pieds, les vierges s'approchent pour bai-
ser ses mains généreuses. L'épouse, toute blessée de son
Amour, repose contre sa poitrine et baise sa bouche
miellée.

236. Les caractéristiques du diable, de l'ange,


de l'homme et de la bête.
Les démons blasphèment Dieu, la bête ne Le remar-
que pas, les hommes L'aiment, les anges contemplent
sa Lumière de manière ininterrompue, sans détourner
le regard. De tout cela, tu peux déduire à qui tu don-
neras le nom d'ange, d'homme, de bête ou de démon.

237. Qui est semblable au Christ ?


Qui est semblable au Seigneur ? Celui qui aime ses
ennemis,
Prie pour ses persécuteurs 83 , et rend le bien pour le
mal.
82. 1 Co 6, 20 ; Rm 3, 24-25.
83. Mt 5, 44.
212 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

238. La naissance intérieure de Dieu.


ô quelle joie ! Dieu devient homme, et est né déjà.
Où donc? En moi: Il m'a élu pour mère.
Comment cela se passe-t-il ? Marie est l'âme,
La petite crèche mon cœur, le corps la caverne ;
La justice nouvelle les langes et les bandages,
Joseph, la crainte de Dieu ; les puissances de l'âme
Sont les anges se réjouissant ; la clarté, leur nitescence ;
La chasteté des sens, les bergers qui trouvent l'enfant.

239. Signification du nom Jésus.


Entre tous les noms aucun n'est béni comme Jésus,
Car il est un trésor plein de béatitude.

240. Les trois mages spirituels.


Trois mages viennent à travers moi apporter à Dieu
trois présents : le corps, la myrrhe de la contrition ;
l'âme, l'or de l'amour ; l'esprit, l'encens de la piété,
selon ses possibilités : ô puissé-je à jamais demeurer trois
fois sage !

241. La fuite mystique de l'âme 84 •


Hérode est l'ennemi ; Joseph la raison
À qui Dieu fait savoir en rêve (en esprit) le danger.
Le monde est Bethléem, l'Égypte la solitude :
Fuis, mon âme, fuis, sinon tu mourras dans la douleur.
84. Interprétation allégorique, comme si souvent chez Silesius,
de Mt 2, 13-14.
TROISIÈME LIVRE 213

242. La naissance miraculeuse.


Marie est un cristal, son Fils lumière céleste :
Aussi la traverse-t-11 toute, sans pourtant la pénétrer 85 •

243. Merveilleuse réversion.


Voyez la merveille ! Le Fils de Dieu naît dans la joie
absolue,
Dans l'absolue angoisse, Il doit quitter ce monde.
Nous, nous venons au monde dans les larmes, et passons
Le monde dans les rires de joie. À condition d'avoir
une juste disposition d'esprit.

244. Ne te sens jamais en sécurité.


Ah, vierge, prends garde à toi ! Une fois que tu es deve-
nue mère,
L'Ennemi cherche de suite à assassiner ton enfant.

245. Inouï retournement.


Tout se renverse : le château est dans la grotte,
La crèche devient trône, le jour arrive la nuit,
La vierge enfante : ô homme, veille à ce que se retour-
nent positivement ton cœur, ton esprit et ton âme.

85. Image traditionnelle. Elle vise non l'immaculée Conception,


mais bien la virginité. D'où l'image conjointe de la pénétration sans
la rupture de l'hymen virginal.
214 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

246. Sur la crèche.


La crèche, je la tiens à présent pour l'écrin d'un joyau,
Car Jésus y repose, Lui, mon escarboucle.

247. Sur la Vierge Marie.


La femme étreint l'homme, le héros est donné en
mariage à la vierge 86 • Comment ? Elle est à la fois le
lit nuptial et l'épouse.

248. La naissance des perles 87 •


La perle est engendrée et enfantée par la rosée au creux
d'un coquillage.
C'est vite démontré, au cas où tu aurais des réticences :
La rosée est l'Esprit divin, la perle Jésu~-Christ, la
coquille mon âme.

249. Fin de l'an.


L'ancienne année qui s'achève est comme si elle était
consumée ; elle l'est effectivement, chrétien, à condition
que tu sois devenu, toi, en Dieu un homme nouveau.
Dans le cas contraire, tu persistes à vivre toujours en
l'année ancienne.
86. Distique alambiqué. Pour bien le saisir, il faut comprendre
le vers 1 de manière contrastive. Weib (femme) s'oppose à Jung-
frau (vierge). La femme embrasse son mari ; par contre, c'est le
héros (Dieu) qui est offert à la Vierge : elle est à la fois son amante
et sa mère, celle qui le reçoit en elle (Brauttbett).
87. Voir le grand classique du début du xv1• siècle (1500) : De
Evange/ische Peerle.
QUATRIÈME LIVRE

1. Dieu devient ce qu'il ne fut jamais.


Dieu, l'Être-sans-devenir, devient au centre du temps
Ce qu'il n'a jamais été de toute éternité.

2. Le créateur devient la créature.


La Lumière incréée devient être créé
Pour que par cet être ses créatures puissent guérir.

3. À l'Enfant Jésus.
Je t'ai, mon enfant, doux Nazaréen, souvent com-
paré aux lis. En quoi, je te l'avoue maintenant, je t'ai
fort lésé et j'ai été injuste envers toi : tu es tellement
plus noble comme tu es tellement plus beau.
216 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

4. Le Nazareth mystique et l' Annonciation spirituelle.


Marie, Nazareth et Gabriel l'Envoyé sont mon âme,
mon cœur et la nouvelle lumière de Dieu. Mais cela s'est
réalisé seulement depuis que mon cœur est devenu un
val fleuri ; depuis que mon âme se tient dans l'ordre
des chastes vierges et qu'elle habite ce val ; et la lumière
nouvelle de la grâce, depuis que Dieu énonce son Verbe
éternel en mon esprit.

5. L'enfant Jésus au sein de sa mère.


Comme le Fils de Dieu est mal accueilli sur la paille !
Autour de
Lui on ne distingue rien que pauvreté. Mais Lui n'y
prend garde : reposer contre le sein de sa douce
mère Lui suffit.

6. Dieu sur la paille.


Vraiment ! que Dieu ait choisi l'étable et la paille !
Mais cela convient, puisqu'il est un agnelet !

7. La chute d'Ève est la cause


de l'incarnation de Dieu.
Le Fils éternel de Dieu entre dans cette terre de déso-
lation, et se nourrit, tel un bébé, aux seins d'une Vierge.
Qui Lui a occasionné, Lui a causé cette douleur ?
C'est une femme (Ève) tombée au paradis qui L'a
conduit jusque-là.
QUATRIÈME LIVRE 217

8. Le nom de Jésus.
Le nom de Jésus est une huile 1 versée.
Ce nom nourrit, et illumine, et apaise la douleur de
l'âme.

9. L'indicible.
L'indicible qu'on appelle communément Dieu,
Se laisse dire et connaître en une seule Parole 2 •

10. La parfaite béatitude.


L'homme atteint seulement à la parfaite béatitude
Lorsque l'Unité a englouti l'altérité.

11. C'est par le silence qu'on honore Dieu.


Pour la Sainte Majesté (si tu veux Lui rendre hommage)
L'honneur suprême est un saint silence.

12. Tout salut en l'Un.


Dans l'Un 3 mon salut, dans l'Un mon repos ;
Voilà pourquoi je me précipite vers l'Un en abandon-
nant derrière moi une foule de choses.
1. L'huile est une bénédiction divine (Dt 7, 13), c'est un onguent
qui parfume Je corps (Am 6, 6) et adoucit les plaies (ls l, 6 ; Le 10,
34) ; elle sert à éclairer (Mt 5, 15).
2. Wort : « Parole » et « Verbe ».
3. L'unicité est souvent mise en évidence par Silesius, surtout au
début du livre V : 1, 2, 3, 4, 6, 7, 9, 36 (1 Co 8, 5-6).
218 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

13. La caractéristique des trois états.


Les pénitents implorent Dieu, les hommes libres Le
remercient,
Les épouses débordent d'amour et de paix comme les
Séraphins 4 •

14. Dieu donne ce qui est grand dans la petitesse.


Prends ce que Dieu te donne : Il donne ce qui est grand
dans le petit,
L'or dans la mauvaise scorie, bien que, il est vrai, nous
ne le croyions pas.

15. Épitaphe de sainte Agathes.


Elle fut cette âme chaste qui, la main libre,
A honoré Dieu et a délivré son peuple et sa patrie.

16. La neige au soleil.


Qu'elle est belle la neige scintillante quand les rayons
du soleil l'enduisent et la peignent de céleste lumière !
Ainsi brille ton âme· pareillement, si elle est blanche
comme neige, lorsqu'elle est éclairée par l'aurore d'En-
Haut.

4. Encore un exemple de tripartition en fonction de l'attitude dif-


férente adoptée envers Dieu : supplique, gratitude, amour.
5. Agathe est morte martyre à Catane en Sicile, durant la seconde
moitié du 111• siècle. Elle aurait sauvé sa ville d'une éruption de
!'Etna.
QUATRIÈME LIVRE 219

17. Au Seigneur Jésus.


Je m'approche de Toi, Seigneur, comme de mon
soleil rayonnant, qui m'éclaire, me réchauffe et me
donne vie. Approche-Toi, de ton côté, de moi comme
de ta terre, et mon cœur deviendra bientôt le plus beau
des printemps.

18. La vertu trouve sa finalité en Dieu.


Dieu est la finalité de la vertu, sa motivation, son cou-
ronnement,
Son unique « pourquoi » ; Il est déjà aussi tout son
salaire.

19. Une bonne conscience.


Qu'est-ce qu'un bon état d'esprit en harmonie avec
Dieu?
Un état de joie permanente, des agapes éternelles.

20. Les délices du monde.


Homme, considère les délices du monde qui s'achèvent
dans les tourments.
Comment est-ce possible que tu t'y adonnes tellement,
totalement ?
220 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

21. Le Dieu inconnu 6 •


Ce que Dieu est, nul ne le sait. Il n'est ni lumière, ni
esprit,
Ni béatitude, ni unité, ni ce qu'on nomme Déité,
Ni sagesse, ni intelligence, ni amour, ni vouloir, ni bonté,
Ni chose, ni d'ailleurs non-chose, ni essence, ni affect,
Il est ce que ni moi ni toi ni nul être
Ne peut éprouver tant que nous ne sommes pas deve-
nus ce qu'il est.

22. À saint Augustin.


Arrête, mon cher Augustin, avant même que tu n'aies
sondé Dieu jusqu'au fond7,
On trouvera la mer entière enclose dans une petite fosse.

23. Contemplation divine.


La lumière superlumineuse, on ne la contemple dans
cette vie
Jamais mieux que lorsqu'on s'est mis en route dans la
ténèbre.

24. La transformation.
Tu dois déplacer le corps dans l'esprit, l'esprit en Dieu,
Si tu veux, comme tu le désires, te réjouir pleinement.
6. Ac 17, 23.
7. La légende veut que saint Augustin en se promenant le long
de l'océan ait vu un enfant qui voulait vider la mer avec une épui-
sette. Il mit immédiatement cette action insensée en rapport avec
sa prétention à comprendre à fond le divin par sa seule raison.
QUATRIÈME LIVRE 221

25. Ceux qui contemplent Dieu.


Que font ceux qui contemplent Dieu '! Ils accomplissent
dans le temps
Ce que d'autres accompliront là, dans l'Éternité.

26. Moise.
Pensez donc, la face de Moïse rayonnait 8 comme le
soleil, alors qu'il n'avait seulement entrevu la lumière
éternelle dans la pénombre !
Qu'arrivera-t-il aux bienheureux, à la fin des temps,
quand ils contempleront Dieu au grand jour de la
félicité éternelle '!

27. Les bienheureux.


Que font les bienheureux pour autant qu'on puisse le
dire'!
Ils contemplent continuellement la Beauté éternelle 9 •

28. Les saints et les impies.


Les saints sont pour Dieu douce fragrance 10 ;
Les méchants puanteur, répulsion, malédiction.

8. Ex 34, 29.
9. Le thème même du livre et de l'option contemplative de Sile-
sius est serti dans ce distique.
IO. 2 Co 2, 15.
222 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

29. L'amour.
L'amour est comme la mort : il tue mes sens,
Il me brise le cœur et emporte l'esprit loin d'ici.

30. Dieu au-delà de tous les dons 11 •


Dans mes prières, mon Dieu, bien souvent je Te
demande tes dons. Mais sache que c'est Toi plutôt que
je veux posséder. Aussi accorde-moi ce que Tu veux,
fût-ce la vie éternelle, mais si Tu ne Te donnes pas Toi-
même, Tu ne m'as rien donné.

31. L'oisiveté bienheureuse.


Jean au sein du Christ, Marie-Madeleine à ses
pieds 12 ne font tous deux rien d'autre que de jouir de
Dieu. Quelle euphorie que la leur ! Si je pouvais être
ainsi oisif, je ne broncherais pas, dût le ciel s'écrouler.

32. L'élément d'un chacun.


Le poisson vit dans l'eau, les plantes dans la terre,
l'oiseau dans l'air, le soleil dans le firmament ; la sala-
mandre trouve sa sauvegarde dans le feu. Moi, c'est
dans le cœur de Jésus qu'est mon élément 13 •
11. Thème mystique du dépouillement de l'amour de Dieu, cet
amour devant rester désintéressé et donc totalement indépendant des
dons gratifiants de Dieu, comme de leur éventuelle rétention.
12. Jn 13, 23 et Le 7, 37-38.
13. Quatrain cité sous une représentation de Bôhme, avec au qua-
trième vers une variante : lm Hertzen Jesu ich ais meinem E/ement
devient : Und Gottes Herz ist Jakob Bohmens Element. Cette
variante est évidemment apocryphe.
QUATRIÈME LIVRE 223

33. Le paradis sur terre.


Tu cherches le paradis et désires arriver là où toute
souffrance et toute insatisfaction te seront enlevées.
Apaise ton cœur, rends-le pur et blanc : ainsi tu seras,
ici-bas même, ce même paradis.

34. Aimer Dieu vaut plus que tout.


Qu'un homme jouisse de tous les délices du monde
entier, qu'un autre en sache trois fois plus que Salo-
mon savait, qu'un autre soit plus beau encore que
l' Absalon de David, qu'à un autre encore plus de force
et de puissance soit accordé qu'à Samson, qu'à un autre
on concède plus d'or que Crésus lui-même pouvait éta-
ler, qu'on aille jusqu'à donner à quelqu'un, comme à
Alexandre, l'énergie de tout faire ployer 14 , et qu'il soit
tout cela à la fois, je t'affirme néanmoins en toute indé-
pendance qu'il est encore préférable d'aimer Dieu, lors
même qu'on serait un mauvais homme.

35. La profondeur, la hauteur, la largeur


et la longueur de Dieu as.
Par sa sagesse, Dieu est profond, large par sa miséri-
corde
Par sa Toute-Puissance, Il est haut et long par l'éternité.

14. Ces qualités étaient dès le Moyen Âge proverbiales. La


sagesse de Salomon (l R 5, 9), la beauté d' Absalon (2 S 14, 25), la
force de Samson (l R 14, 6), pour Alexandre, voir l M l, 1-7.
15. Ep 3, 17-19.
224 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

36. Contemplativement.
Sois pur, tais-toi, fléchis et accède à la Ténèbre,
Ainsi tu arriveras, au-delà de tout, à contempler Dieu.

37. Modestie.
Le cordeau du cœur est la modestie :
Qui ne se mesure pas à elle, manque la vertu de
beaucoup.

38. Dieu rien et tout 16 •


Dieu est un esprit, un feu, une essence et une lumière :
Il n'est d'autre part également rien de tout cela.

39. Celui qui s'abandonne est déjà bienheureux.


Un homme qui s'en remet à Dieu en toutes circonstances
et de toutes manières,
Oui, on peut l'estimer bienheureux dès cette vie.

40. L'épouse de Dieu.


L'épouse du Dieu éternel, chaque âme peut le devenir,
Si seulement elle se soumet sur terre à son Esprit.

16. Exemple typique de paradoxe avec affirmation successive de


deux vérités qui se contredisent en apparence.
QUATRIÈME LIVRE 225

41. La Cène de l' Agneau.


L' Agneau a fixé son repas pascal à l'heure du soir :
Pourquoi ? parce qu'après on atteint le repos éternel.

42. Marie.
Marie est appelée (dans sa litanie 17) trône et tente de
Dieu,
Arche, citadelle et donjon, maison, fontaine, arbre,
miroir d'un bassin.
Mer, étoile, lune, aurore, colline.
Comment peut-elle être tout cela ? Elle est un autre
monde.

43. Le disciple que Dieu aime.


Un homme qui se détourne tout à fait du monde
et se garde corps et âme saint devant le Seigneur, ne
meurt pas ni ne se corrompt, même si on l'empoisonne.
Tu demandes pourquoi ? C'est lui le disciple que Dieu
aime.

44. Rouge et blanc.


Rouge du sang du Seigneur, telles des roses de velours,
Blanche comme neige en son innocence, ainsi sera ton
âme.

17. Les invocations de la litanie à la Vierge: Sedes Sapientiae,


foederis arca, turris eburnea, domus aurea, stella matutina.
226 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

45. Sur Marie-Madeleine au pied de la croix.


Comme Marie-Madeleine étreint la croix !
C'est que Jésus, son Bien-Aimé, y pend.

46. Sur les plaies de Jésus.


Je considère les plaies telles des portes célestes qui
s'ouvrent.
Je puis désormais y entrer par cinq espaces sûrs. Mais
comment arriverai-je tantôt à me tenir près de mon
Dieu?
Je veux au travers de ses pieds et de ses mains avancer
au cœur de l'Amour.

47. Là-haut, il en va autrement.


Ici, l' Agneau prend en croix, là-haut, Il est assis sur le
trône de Dieu ;
Ici, Il porte la couronne d'épines, là-haut, une couronne
impériale;
Ici, Il est simple sujet, là-haut, Il règne sur toutes
choses ;
Ici, Il n'ouvre pas la bouche, là-haut, Il parle à voix
haute;
Ici, Il pleure et là-haut, Il rit : aussi console-toi, chrétien,
À cette pensée que ta croix se renverse, si seulement tu
es cet Agneau.
QUATRIÈME LIVRE 227
48. La croix.
J'ai choisi la croix plutôt que tout trésor :
Elle est la charrue de mon corps et l'ancre de mon âme.

49. Magnificence de la cour terrestre du Christ.


Le sceptre est un roseau, la couronne un buisson épi-
neux, les clous son unique parure, une croix de mort
le trône ; son sang est son habit de pourpre, des assas-
sins ses acolytes, le personnel des courtisans, une bande
de canailles et de mercenaires, le breuvage un fiel amer,
la musique outrage et dérision. Voilà la manificence de
notre Dieu ici-bas !

50. Le Golgotha.
Est-ce là le mont du Crâne 18 ? Comment se fait-il
donc que la Rose et le Lys se dressent ici dans leur
parure inflétrissable ?
Et là plus loin l' Arbre de vie ? Et la Fontaine aux
quatre fleuves ?
C'est le paradis : enfin quoi que ce soit, pour moi
le mont du Crâne et le paradis ne font qu'un.

51. La couronne d'épines.


Les épines qui transpercent entièrement la tête du Sei-
gneur couronnent ma tête d'une éternelle couronne de
roses.
Ce qui s'écoule de ses blessures est remède à mes
blessures.
Qu'elles me sont salutaires, son opprobre et sa souf-
france qui m 'échoient !
18. Schiidelstadt vise le Golgotha: Mt 27, 33.
228 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

52. L'amour l'a conçu.


Que Dieu soit crucifié ! Qu'on puisse Le blesser !
Qu'il supporte l'infamie dont on le couvre ! Qu'il
endure une telle angoisse ! Et qu'il puisse mourir ! N'en
sois pas effaré : l'Amour seul l'a inventé.

53. Qu'a-t-il donc en vue, Dieu ? Un baiser.


Quel peut donc être le dessein du Fils de Dieu, qu'il
vient dans la misère et assume sur ses épaules une si
lourde croix ? Qu'il va jusqu'à traverser de part en part
l'angoisse de la mort ? Il ne recherche rien d'autre que
de recevoir un baiser de toi.

54. Le monde est créé au printemps.


C'est au printemps que le monde est régénéré et réac-
tivé :
Aussi as-tu raison de soutenir qu'il a été créé au
printemps.

55. Le redressement spirituel.


Le redressement est déjà réalisé spirituellement
Quant tu te montres dégagé de l'action de tes péchés.

56. L'ascension mystique.


Quand tu t'élèves au-dessus de toi et que tu laisses Dieu
agir,
Alors s'opère dans ton esprit l' Ascension.
QUATRIÈME LIVRE 229
57. L'ivresse spirituelle 19 •
L'Esprit bouillonne comme le moût : les disciplès
sont tous tels des hommes grisés, enflammés et embra-
sés par sa Chaleur et sa Force. Tenez-vous-le pour dit :
toute cette troupe est pleine de vin doux.

58. La drachme perdue 20 •


L'âme, image de Dieu, est la drachme perdue, la
bougie de lumière céleste que la Chute a éteinte. La
Sagesse est comparable à la femme qui la rallume. Heu-
reux l'homme qu'Elie retrouve derechef !

59. La brebis perdue 21 •


Je suis la pauvre brebis égarée, et qui maintenant
n'arrive plus d'elle-même à retrouver le droit sentier. Qui
me montrera alors le chemin, que je ne tombe sans me
relever ?
Oh, que vienne Jésus et qu'il me porte au bercail !

60. Le fils prodigue 22 •


Retourne, fils prodigue, à Dieu, ton Père, sinon la
faim (sa disgrâce) te mènera à la mort. Même si tu Lui
avais fait mille fois l'affront de Le quitter.
Pourvu que tu reviennes, j'en suis sûr, Il t'accueil-
lera.
19. Allusion transparente à la Pentecôte : voir Ac 2, 12-13.
20. Parabole de la drachme perdue Le 15, 8-9.
21. Le 15, 3-7.
22. Parabole de l'enfant prodigue (Le 15, 11-32).
230 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

61. Les trois, perdus et retrouvés.


Cette drachme, ce fils, cette brebis, je le suis, moi,
esprit, corps et âme. Perdu à l'étranger, dans un désert,
dans une grotte.
La Sainte Trinité vient et à chaque heure me cher-
che : L'Esprit trouve la drachme, le Père recueille le fils,
Jésus, le Berger, emporte la brebis. Vois comment, trois
fois perdu, je suis trois fois retrouvé !

62. Le point, la ligne et la surface.


Dieu le Père est le point. De Lui procède le Fils, la
ligne.
Dieu l'Esprit est des deux la surface et le couronnement.

63. Sur le riche 23 •


Au riche même pas une gouttelette d'eau n'est accordée,
Car de son vivant la mesure de vin était déjà comble.

64. Encore à son propos.


Comment se fait-il que le riche connaisse à présent le
pauvre?
Il perçoit que la feuille du destin s'est retournée.

23. Le riche et le pauvre Lazare (Le 16, 19-31).


QUATRIÈME LIVRE 231

65. Le pauvre Lazare.


Que la mort est inégale ! Les anges emportent
Lazare, le pauvre, au repos éternel. Le riche, au moment
de mourir, est plein d'angoisse et d'affliction. Tant il
est bon de n'avoir jamais connu en ce monde la richesse.

66. Sur Marie-Madeleine.


Qu'a-t-elle en tête, Madeleine, pour tomber ainsi au
vu de tout le monde aux pieds du Seigneur et se recon-
naître coupable ? Ne te pose donc pas au préalable des
questions. Vois comme ses yeux brillent : à l'évidence
un grand amour l'enivre.

67. Marthe et Marie 24 •


Marthe court, s'empresse à nourrir le Seigneur ;
Marie est assise, tranquille, elle a pourtant à sa manière
choisi la meilleure part : elle seule Le nourrit, mais elle
se trouve aussi nourrie par Lui.

68. Sur Marie-Madeleineis.


Marie approche le Seigneur le cœur plein de regrets
et de douleur, elle implore sa grâce et pourtant pas la
moindre parole ne passe sa bouche. Comme le Lui fait-
elle savoir ? Au travers des larmes qu'elle répand et de
son cœur contrit.
24. Le 10, 38-42.
25. Le 7, 36-50.
232 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

69. Le péché.
Le péché n'est rien d'autre que l'homme détournant
Son regard de Dieu pour le tourner vers la mort.

70. L'homme.
L'homme seul est le plus grand des prodiges :
Il est capable, selon son agir, d'être Dieu ou démon.

71. Ubiquité du ciel.


C'est en Dieu que vit, demeure et se meut toute créature.
Pourquoi, dès lors, d'abord quêter la trace du ciel ?

72. C'est l'Époux que recherche l'épouse.


Ne t'étonne pas que j'aspire à Dieu,
L'épouse soupire sans relâche après son Époux.

73. C'est ici qu'il faut devenir citoyen.


Tends ici sur terre à la citoyenneté céleste :
Alors on ne pourra pas te la refuser ultérieurement
là-haut.

74. Garde-toi d'un excès de sécurité.


Ne t'abandonne pas au rêve d'un ciel assuré,
Tu vois bien que les vierges 26 elles-mêmes le laissent
échapper.
26. !Vft 25, 1-13.
QUATRIÈME LIVRE 233

75. La parole consolatrice par excellence.


Ce qu'il y a pour moi de plus consolant à Jésus,
C'est quand Il me dira : « Viens, mon enfant béni 27 • »

76. Des raisins sur des épines.


Qui aime celui qui le jalouse, qui parle en bien de ses
ennemis,
Il est, n'est-ce pas, comme celui qui récolte des raisins
sur des épines 28 •

77. Mourir spirituellement 29 •


Meurs avant même que tu ne meures : que tu n'aies pas
à mourir
Quand mourir il te faudra : sans quoi il se pourrait que
tu te putréfies.

78. L'espoir retient l'Épouse.


L'espoir me retient encore ici, sinon depuis longtemps
déjà je serais parti.
Parti ? Car je ne suis pas auprès de mon Époux.

27. Allusion possible à Mt 25, 34, le Jugement dernier : « Venez


les bénis de mon Père. »
28. Voir Mt 7, 16 (« Cueille-t-on des raisins sur des épines? »).
29. Le motif se retrouve chez Gryphius et Franckenberg. Celui
qui veut être un « libéré vivant » se doit de mourir totalement à
soi-même avant même que la mort physique ne le saisisse.
234 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

79. Le plus grand ami comme le plus grand ennemi.


Mon meilleur ami, mon corps, est mon pire ennemi :
il me lie, il m'encombre, quelque bien qu'il me
veuille.
Je le hais et pourtant je l'aime aussi : et quand vient
l'heure de séparation, je m'arrache à lui avec joie,
avec peine.

80. C'est en aimant qu'on trouve grâce.


Quand le pécheur te demande comment obtenir grâce,
Dis-lui qu'il se mette à aimer Dieu.

81. La mort.
La mort ne me remue pas : par elle je ne fais qu'arriver
Où je suis déjà en esprit et de cœur.

82. L'Écriture sainte.


Comme c'est le poison 30 qu'une araignée suce de la
rose,
Ainsi se voient gauchies par le méchant les Écritures
divines.

30. Motif emblématique qui figure le mauvais emploi d'un objet


bon en soi. Même de la rose parfaite l'araignée extrait du poison.
De même certains commentateurs (probablement luthériens) des
Écritures.
QUATRIÈME LIVRE 235

83. Les trompettes du Jugement3 1•


Quelle joie d'entendre sonner les trompettes ! Mon
corps, à leur éclat,
S'éveillera de terre et me sera restitué.

84. La Face de Dieu.


Contempler la Face de Dieu est le comble de la béati-
tude;
La voir se détourner de soi, .le pire crève-cœur.

85. Un médecin se tient au chevet


de ses malades 32 •
Pourquoi cette habitude du Seigneur de fréquenter les
pécheurs?
Pourquoi donc celle du médecin fidèle d'assister ses
malades?

86. Saint Paul.


Saint Paul ne voulait plus connaître que le Christ
et ses souffrances 33 , Lui qui pourtant avait été ravi au
troisième ciel de la félicité. Comment une telle expérience
a-t-elle pu être effacée à ce point ? C'est qu'il était tout
entier transformé dans le Crucifié.

31. 1 Co 15, 35-52.


32. Le 5, 30-31.
33. 1 Co 2, 2 « Je n'ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus-
Christ, et Jésus-Christ crucifié. »
236 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

87. L'amour.
L'amour du siècle exige tout pour soi seul ; l'amour
de Dieu donne tout en partage au prochain : cet amour-
ci, chaque homme en conviendra, est véritable.
Celui-là devrait plutôt être qualifié de convoitise, non
d'amour.

88. Du Cantique des cantiques.


Le roi en personne conduit l'Épouse au cellier 34
pour qu'elle puisse sélectionner pour Lui le meilleur vin.
Dieu agit de même avec toi, quand tu es son épouse.
Il ne possède rien en propre qu'il ne te confie.

89. Enfants et vierges.


Rien ne m'est plus cher que les enfants et les vierges :
La raison ? Au ciel on ne verra personne d'autre.

90. La vertu.
La vertu, selon le sage, est à elle-même sa plus belle
récompense.
S'il l'envisage d'un point de vue strictement temporel,
je n'en crois rien.

34. Ct 2, 4 (« Il m'a menée au cellier »).


QUATRIÈME LIVRE 237

91. La solitude par amour de Dieu.


Tu dis que Théophile 35 est le plus souvent seul.
L'aigle fait-il cause commune avec les oisillons ?

92. Les heures du jour.


Au ciel il fait jour, dans l'abîme infernal il fait nuit.
Ici sur terre règne la pénombre : heureux qui sait pré-
cisément le voir.

93. Sur Jean-Baptiste.


Jean ne mangeait pratiquement rien, il portait un
habit de crin ; il demeura toute sa vie au désert. Il était
tellement pieux. Mais alors pourquoi tomba-t-il si dure-
ment aux pieds du Seigneur ? C'est que les grands saints
s'infligent les plus grandes pénitences.

94. Le Monde.
On vient à Dieu par Dieu ; au diable par l'entremise
du monde.
Ah ! Comment un homme peut-il rester dans le voisi-
nage d'un tel fils de garce.
35. Théophile est un nom traditionnel de l' Antiquité grecque (voir
Ac 1, 1). Il veut dire« ami de Dieu». L'âme qui a opté pour Dieu
s'élève vers Lui (visage de l'aigle que l'on trouve sur le frontispice
de la seconde édition (Voir II, 171), vit un sentiment de démarca-
tion et de solitude à l'égard des autres hommes qui, sur le plan spi-
rituel, n'ont pas encore atteint une réelle maturité, et sont donc des
oisillons.
238 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

95. La fin couronne l'œuvre.


La fin couronne l'œuvre, la mort pare la vie.
Qu'elle est magnifique la mort de l'homme resté fidèle
à son Dieu!

96. La Figure transitoire du monde.


Homme, la Figure du monde passe avec le temps 36 •
Pourquoi dès lors tant te prévaloir de sa splendeur ?

97. Il est bon d'être l'un et l'autre.


J'ai en moi le désir du ciel, mais aussi l'amour de la
terre :
Car sur cette terre, je puis me rapprocher de Dieu.

98. Sur les lis.


Chaque fois que je vois des lis, une douleur
m'étreint. Mais chaque fois aussi m'inonde conjointe-
ment une plénitude de joie. La douleur se déclenche
d'avoir perdu l'éclat que j'avais au Paradis dès l'ori-
gine. Le bonheur"Vient ensuite de ce que Jésus est né,
qui me gratifie à nouveau de son éclat tout neuf.

36. l Co 7, 31.
QUATRIÈME LIVRE 239

96. Sur saint Alexis 37 •


Comment est-ce possible ? Quel sentiment pousse
Alexis à quitter son épouse le jour même des noces ?
En réalité, il n'est pas son mari. Mais lui-même, telle
une épouse, s'est fiancé et confié à son Époux éternel.

100. Un cœur contrit éteint le feu.


Tu prétends qu'on ne verra jamais éteint le feu de
l'enfer.
Mais vois, le cœur contrit l'éteint d'une seule larme.

101. De la mort.
Malgré tout, mourir a encore des avantages : si un chien
d'Enfer pouvait l'obtenir,
Sur-le-champ, il se ferait enterrer vivant.

102. Encore le même sujet.


On aspire à la mort tout en la fuyant aussi ;
Le premier mouvement procède d'une impatience ; le
second de l'habituelle pusillanimité.

37. Sa légende a donné le plus ancien chef-d'œuvre de la litté-


rature française (XI• siècle) La Vie de saint Alexis. Légende issue
d'Antioche, elle raconte comment un homme, le jour de son mariage,
quitte tout, femme et biens, pour devenir un « fou de Dieu ». Il
reviendra plus tard sous l'escalier de la maison conjugale, où il
mourra inconnu.
240 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

103. La vie et la mort.


Nulle mort n'est plus éclatante que celle qui génère de
la vie,
Nulle vie n'est plus noble, que celle qui jaillit de la mort.

104. La mort des saints.


La mort des saints est précieuse aux yeux de Dieu 38
Dis, si tu en es conscient, de quelle mort s'agit-il ?

105. La mort est bonne et mauvaise.


Aussi avantageuse qu'est la mort pour qui meurt dans
le Seigneur,
Aussi désastreuse elle l'est pour qui périt hors de Lui.

106. Sur les martyrs.


Sur le cours de vie des martyrs, peu a été consigné.
Les vertus décelées au temps de leur calvaire sont les
seules qu'on loue et exalte encore. Elles seules ont sur-
vécu, contrairement aux faits de l'existence.
Tant il est vrai qu'une belle mort est la grandeur
d'une vie entière !

38. Ps 116 (114-115), 15, introït de la liturgie de la Toussaint.


QUATRIÈME LIVRE 241

107. Les pensées les plus salutaires.


Pense à la mort, chrétien : pourquoi tellement penser
à autre chose ?
Nulle pensée n'est plus salutaire que celle qui s'applique
aux modalités de sa propre mort.

108. L'homme est sous un triple aspect ange 39 •


Le souverain Trône repose en Dieu ; c'est Dieu que
le Chérubin contemple ; c'est en Lui que le Séraphin
se fond par pur amour. Dans une seule âme humaine
je les retrouve tous trois. J'en déduis qu'un homme saint
relève sous un triple aspect de la nature de l'ange.

109. Le Sage.
Le sage cherche le repos, et fuit l'agitation :
Le monde est pour lui infortune, le ciel sa patrie.

110. Le meilleur marché.


Comme Dieu offre à bon compte son Royaume et la
Vie éternelle !
Il l'accorde à celui qui se repent pour un seul
agenouillement 40 •
39. Voir III, 165. Le caractère « divin » que Silesius affectionne
est appliqué aux anges, avec, outre le chérubin et le séraphin, un
troisième ordre : les Trônes. Trois attitudes : repos, contemplation,
fusion amoureuse, que le contemplatif à lui seul récapitule en soi.
40. Fussfall, « prosternation », « génuflexion ». En latin, venia.
Cette pratique ascétique était courante depuis le christianisme monas-
tique du IV• siècle.
242 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

111. À celui qui se fixe sur lui-même.


Narcisse se noie en voulant s'aimer lui-même 41 •
Philautes 42 , cela te fait rire. C'est de toi dont il est
question.

112. Sur le cœur de sainte Claire de Montefalco 43 •


Ici la lance et l'éponge, les clous, la colonne (de tor-
ture) et la couronne, les fouets, et même encore la croix
avec le Fils de Dieu ; trois sphères, mais une unique cir-
conférence : comment pourrait-il en être autrement ?
Ce cœur constitue le château de Dieu, et l'écrin de
sa souffrance.

113. Ruse contre ruse.


Par ruse, l'Ennemi nous a combattus et terrassés.
Par ruse, Il peut être à son tour défait par nous.

41. Allusion au mythe de Narcisse qui est victime de son auto-


adulation et qui voyant sa beauté reflétée dans l'eau s'y noie.
42. Philaute : l'allocutaire à qui on s'adresse s'appelle « Celui
qui s'aime soi ».
43. Claire de Montefalco (vers 1275-1308) fut abbesse d'un
monastère d' Augustines près de Spolète en Ombrie. Elle avait une
dévotion particulière pour la Passion de Jésus et pour la Trinité.
D'où la légende à laquelle Silesius renvoie : après sa mort, on ouvrit
son cœur aussi grand qu'une tête de bébé : sur une face le Crucifié
avec la couronne d'épines, les clous, la lance, l'éponge ; sur l'autre
face, le pilier de la flagellation, la poche biliaire avec trois pierres,
figurant la Trinité.
QUATRIÈME LIVRE 243

114. Un agneau soumet le dragon.


Aie confiance en Dieu, le Dragon est facile à vaincre
Un simple Agneau ne l'a-t-il pas abattu et ligoté 44 ?

115. Le regret après coup vient trop tard.


Quand Dieu passa sur terre, on ne se soucia guère de Lui.
Maintenant qu'il est au ciel, chacun déplore qu'on ne
Lui ait pas plus rendu honneur.
Telle est la stupidité du monde, qu'il n'y ait pas réflé-
chi avant !

116. L'un succède à l'autre qui devant lui s'efface.


L'un est la fin de l'autre, mais aussi son début.
Dès l'instant que naît Dieu, meurt Adam 45 •

117. Le Monde et la nouvelle Jérusalem.


Le monde semble sphérique puisqu'il doit disparaître.
Carrée est la Cité de Dieu 46 , voilà pourquoi elle tien-
dra éternellement.
44. L' Agneau symbole de puissance contre les forces du Mal
apparaît dans 1' Apocalypse (5, 6 : l' Agneau « aux sept cornes » ;
voir aussi Dt 33, 17). Certes le Christ reste 1' Agneau égorgé, mais
il est aussi le Lion de Juda (5, 5), et la multitude des voix célestes
clame sa victoire ultime : « Digne est 1' Agneau égorgé de recevoir
la puissance, la richesse [... ] la force » (5, 12). Silesius se trompe
cependant quand il applique à 1' Agneau le verbe « ligoter » : c'est
un ange qui s'empare du dragon et « l'enchaîne pour mille années »
(20, 2).
45. 1 Co 15, 22 ; Adam signifie homme.
46. La nouvelle Jérusalem, motif de !'Apocalypse (Ap 21, 16).
244 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

118. Le miroir.
Le mir01r te montre dans ton apparence extérieure :
Quel malheur qu'il ne te montre pas aussi ton
intériorité !

119. Le tonneau doit être net.


Nettoie le tonneau de ton cœur, s'il contient des dépôts,
Dieu ne t'y versera jamais plus son vin.

120. Celui qui est à l'affût du ciel.


Celui qui guette le ciel est mort au créé ;
Comment cela ? Il ne vit plus que pour le Créateur, son
Dieu.

121. Les animaux ont place au ciel.


On prétend que nul animal ne peut entrer chez Dieu,
le Seigneur,
Mais alors qui sont-ils ces Quatre 47 qui se tiennent
près de Lui ?

122. Dieu ne voit plus haut que soi.


Dieu ne voit plus haut que soi : raison de plus, pré-
somptueux, de ne pas te hausser.
Tu pourrais bien courir le danger d'échapper à sa Vue.

47. Ez 1, 10 et Ap 4, 7. Ces animaux figurent traditionnellement


les quatre évangélistes.
QUATRIÈME LIVRE 245

123. Sur sainte Marthe, à Polypragmon 48 •


Le Seigneur dit : Une seule chose est nécessaire ; en
réalité ce que fait Marthe est en soi digne de louange,
délicat et bien. Et pourtant Il la condamne : Note bien,
Polypragmon, il ne faut pas se laisser disperser par
toutes sortes de soucis.

124. Sur Dieu.


Dieu est tellement le Bien suprême, que plus on
L'expérimente,
Plus on aspire à Lui, plus on Le convoite et plus on
avance dans l'amour.

125. L'affliction de l'amoureux de Dieu.


L'amoureux de Dieu n'a d'autre affliction
Que de ne pas pouvoir être aussitôt près de Dieu, le
Bien-Aimé.

126. Le dessein impénétrable.


Dieu est à Lui-même tout, son ciel, sa béatitude :
Pourquoi dès lors nous avoir créés ? Cela nous dépasse.

48. À Polypragmon: l'allocutaire a un nom propre qui s'ap-


plique parfaitement à Marthe l'affairée (Le 10, 40), celle qui a beau-
coup d'occupations.
246 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

127. La demeure de Dieu.


Dieu subsiste en Soi, son Essence est sa demeure :
Voilà pourquoi Il ne sort jamais hors de sa déité.

128. À celui qui aime le monde.


Faite pour l'éternité, l'âme ne trouve pas de véritable
repos à ce qui est temporel.
Aussi, je m'étonne de ce que tu aimes à ce point le
monde,
De ce que tu cherches appui sur l'éphémère et oses
t'aventurer dessus.

129. C'est Dieu qui parle le moins.


Nul ne parle moins que Dieu, Lui qui est hors du temps
et de l'espace ;
De toute éternité, Il ne dit qu'Une seule Parole.

130. Sur la vanité.


Détourne ton visage de l'éclat de la vanité : plus on
y prête attention, plus on se laisse séduire.
Mais non, tourne-toi à nouveau vers cet éclat, car
qui ne le fixe pas, est déjà à moitié terrassé et assas-
siné par Lui.
QUATRIÈME LIVRE 247

131. Sur la justice.


La justice (divine) est partie ! Où ? Au ciel.
Pourquoi ? Elle ne se sentait plus en confiance dans
l'agitation.
Que pouvait-il lui arriver ? Le tumulte du monde l'aurait
de longue date affaiblie et terrassée dans son
honneur.

132. Perte et gain.


La mort est pour moi un gain 49 , cette longue vie
une perte : et pourtant je rends grâce à Dieu de me
l'avoir donnée. Tant que je reste encore ici-bas, il y a
croissance et développement : voilà pourquoi la vie m'est
également un gain.

133. L'homme est un charbon.


Homme, tu es un charbon, Dieu est ton feu et ta
lumière :
Tu es noir, ténébreux, glacé, si tu ne reposes en Lui.

134. La force du retour.


Si tu retournes, mon âme, à ton lieu,
Tu redeviens ce que tu fus, et ce que tu révères et aimes.

49. Allusion à Ph 1, 21.


248 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

135. Le ruisseau devient mer.


Ici-bas, je coule encore en Dieu, tel un ruisseau dans
le temps;
Là-haut, je deviens moi-même la mer de l'éternelle
béatitude.

136. Le rayon devient soleil.


Mon esprit, s'il parvient en Dieu, devient lui-même éter-
nel ravissement :
De même que le rayon qui en son soleil n'est plus que
soleil.

137. L'étincelle au sein du feu.


Qui peut distinguer l'étincelle dans le feu ?
Celui qui peut, quand je suis en Dieu, encore me
discerner.

139. Bienheureuse noyade.


Lorsque tu lances ton embarcation sur la mer de la
Divinité,
Heureux es-tu, si tu t'y noies.

140. La plus noble prière.


La plus noble prière est quand le priant
Se transforme au plus intime en ce devant quoi il
s'agenouille.
QUATRIÈME LIVRE 249

141. Rien n'est plus doux que l'amour.


Finalement aucun désir, aucune f éclicité
Ne peuvent excéder la suavité de l'amour.

142. Crainte et amour, évalués à leur valeur respective.


Qui aime Dieu goûte dès ici-bas la suavité de son Esprit.
Par contre, qui ne fait que Le craindre en est fort
éloigné.

143. Le son le plus suave.


Il ne peut d'éternité exister de son plus suave
Que lorsqu'il y a consonance entre un cœur humain et
Dieu.

144. La sainte transmutation.


La quiétude dans ton esprit te hausse au rang de Trône.
L'amour à celui de Séraphin, la paix te rend Fils de
Dieu.

145. Nous sommes de plus haute


noblesse que les Séraphins.
Homme, je suis de plus haut lignage que tous les
Séraphins :
Je suis capable d'être ce qu'ils sont ; eux ne pourront
jamais être ce que par contre moi je suis.
250 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

146. Ce qui détermine la plus haute noblesse


de l'homme.
Mes plus hauts titres de noblesse tiennent à ce que déjà
sur cette terre
Je puis être roi, empereur, Dieu et ce que je veux.

147. L'amplitude de l'homme est indéfinissables0 •


Qui me précisera mon amplitude, mon extension,
Quand l'infini lui-même (Dieu) a la faculté de marcher
en moi?

148. Ce qui dilate l'âme.


Qu'est-ce qui rend si vaste le cœur de l'homme et son
âme?
C'est l'Amour de Dieu qui lui procure cette propriété.

149. Ce qui est sans amour est puant.


Homme, t'amènes-tu sans amour, tiens-toi au moins
promptement à distance :
Ce qui ne sent pas l'Amour, empeste Dieu, le Seigneur.

50. Renvoi explicite à la seconde épître aux Corinthiens. Silesius


réinterprète cependant de façon très libre et mystique le passage de
2 Co 6, 12 où Paul parle de sollicitude : « notre cœur s'est grand
ouvert. Vous n'êtes pas à l'étroit chez nous ».
QUATRIÈME LIVRE 251

150. Le plus haut culte' 1•


Devenir semblable à Dieu, voilà le plus haut culte,
Être Christomorphique : dans sa façon d'aimer, son
mode de vie et son comportement.

151. L'authentique sagesse.


L'authentique sagesse qui t'indique la porte des cieux
Réside dans le processus d'union et l'ardent désir
amoureux.

152. Comment l'amour consume les péchés.


Comme tu vois le lin et l'étoupe blanche se dissiper dans
le feu,
De même tes péchés brûlent et s'éliminent par l'amour.

153. La mer dans une gouttelette.


Explique, comment cela se passe, quand dans une gout-
telette, en moi,
La totalité de l'océan, Dieu, dans sa totalité, déferle ?

154. Dieu est partout omniprésent.


ô Être sans égal ! Dieu est tout entier hors de moi,
Et au-dedans de moi pareillement tout entier ; tout là,.
et également tout ici !
51. L'idée de culte haut implique une opposition à l'égard des
pratiques cultuelles plus formalistes qu'intériorisées.
252 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

155. Combien Dieu s'intrègre à l'homme.


Plus encore que l'âme dans le corps, la raison dans le
cœur de l'homme,
L'essence de Dieu est en toi, en ta cabane 52 •

156. Encore là-dessus.


La présence de Dieu en moi est plus réelle, que si
l'océan entier
Était intégralement accumulé en une petite éponge.

157. Dieu est en moi et autour de moi.


Je suis pour la divinité le vase dans lequel elle se
déverse;
Elle est pour moi la mer profonde qui me renferme en
elle.

158. L'immensité dissimulée dans le minuscule.


La circonférence est dans le point, le fruit dans la
graine,
Dieu, l'infini, dans la finitude : sage est celui qui Le
cherche au-dedans de l'univers fini.

52. Ce distique et les suivants insistent sur la présence de Dieu


au plus intime de l'homme. Dieu n'est pas à l'extérieur (« Le
Royaume des cieux est au-dedans de vous »). Saint Augustin a eu
la formule restée célèbre : lnterior intimo meo. Déjà dans le chap. 17
de saint Jean, on relève cette mystique de Dieu qui demeure en
l'homme (et de l'homme en Dieu).
QUATRIÈME LIVRE 253

159. Tout en toute chose.


Comment saint Benoît 53 distingua-t-il l'univers dans un
charbon?
C'est que tout est celé et dissimulé en tout.

160. Dieu manifeste sa Gloire en tout.


Nul grain de poussière n'est si mauvais, nul petit point
si infime,
Que le sage n'y voie Dieu et toute sa Gloire.

161. Tout en un.


Un grain de sénevé 54, si tu veux le comprendre,
Renferme en soi par voie d'analogie toute réalité, céleste
et terrestre.

162. L'un est dans l'autre.


L'œuf est dans la poule, la poule dans l'œuf,
Le Duel dans l'Un, également l'Un dans le Duel.

163. Tout procède de ce qui est dissimulé.


Qui l'aurait présumé ? l'obscurité génère la lumière,
La mort la vie, le non-être l'être.

53. Saint Benoit de Nursie (vers 480-547), le père du monachisme


occidental.
54. Voir Mt 13, 31-32.
254 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

164. Le portrait de Dieu.


Je connais le portrait de Dieu. Il S'est peint
Dans ses créatures, si du moins tu veux admettre le fait.

165. Dieu crée inlassablement le monde.


Dieu crée inlassablement le monde, cela te paraît singulier ?
Sache que chez Lui, il n'y a pas, comme ici-bas, ni un
« Avant » ni un « Après ».

166. Répit et travail chez Dieu.


Dieu n'a jamais accompli d'efforts, ni dû ensuite récu-
pérer.
Note-le : Travailler est pour Lui repos, et se reposer Tra-
vail.

167. Le joug du chrétien est léger 5 ~.


Chrétien, vraiment ton joug ne pourra être pour toi
accablant,
Car Dieu et son amour s'y attellent avec toi.

168. Ce qu'il y a de plus fluctuant 56 •


Rien de plus fluctuant dans le bien-être comme dans le
chagrin,
- tu t'y casses les méninges - que ton propre cœur,
ô homme.
55. Mt 11, 29.
56. Thème éminemment baroque que celui de l'inconstance.
QUATRIÈME LIVRE 255

169. On vante la perspicacité.


Ne jette pas ce que tu possèdes. Un marchand capable
de
Bien investir son argent, tout le monde le loue.

170. Remède d'amour malade.


Un cœur malade d'amour ne redeviendra pas bien
portant
Avant que Dieu ne l'ait de part en part transpercé et
meurtri.

171. L'amour est liquéfiant.


L'amour fond le cœur et le rend liquide comme la cire :
Éprouve-le, si tu veux en connaître le doux effet.

172. La noblesse du cœur apaisé.


Mon cœur est, quand Dieu l'apaise, le lit nuptial du Fils.
Mais quand son Esprit le pousse, il devient la chaise
à porteurs de Salomon 57 •

173. La paix suprême.


La paix suprême dont puisse jouir l'âme
Est de se savoir autant qu'il est possible unie à la
volonté de Dieu.

57. Ct 3, 7.
256 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

174. La surabondance des bienheureux.


Dieu sert à boire aux bienheureux en abondance, une
profusion tellement débordante
Que ceux-ci nagent dans la boisson plutôt qu'ils ne
l'ingurgitent en eux.

175. Le plus ahurissant des mariages.


Ce mariage, je n'en reviens pas ! Le Seigneur somptueux
Qui épouse la servante d'un esclave 58 , l'âme humaine.

176. Les noces de l' Agneau 59 •


Quand j'accède à Dieu et que je Le baise passionnément,
Alors l' Agneau célèbre ses noces en moi.

177. Stupéfaction devant une communion avec Dieu.


Il est absolument stupéfiant que moi, poussière, cendre
et boue,
Je puisse, tel un ami et un compagnon, frayer avec
Dieu.

58. « La servante d'un esclave » n'est pas une formule scriptu-


raire. En de nombreux passages de l'Ancien Testament (Qo 2, 7 ;
Is 14, 2 ... ) les deux termes sont des équivalents féminin et mascu-
lin. Le thème de l'élévation de l'esclave au rang de maître est sur-
tout paulinien : « Aussi n'es-tu plus esclave, mais fils » (Ga 4, 7).
L'accession à la filiation, et donc à l'égalité, est transposée par Sile-
sius sur le plan matrimonial dans l'égalité conjugale.
59. Ap 19, 7.
QUATRIÈME LIVRE 257

178. Qu'est-ce que la créature par rapport à Dieu ?


Qu'est un grain de poussière au regard du monde ?
Et que suis-je moi, mon Dieu, comparé à Toi ?

179. À quel point Dieu aime de tout son Cœur.


Dieu t'aime à tel point de tout son cœur qu'il serait
navré
Si, par impossible, tu refusais de L'aimer.

180. Le Midi et l' Aurore de l'âme.


Dans le temps Dieu est l' Aurore de l'âme,
Il sera son Midi au temps où elle sera glorifiée.

181. La Béatitude.
Une âme bienheureuse n'a plus conscience de l'altérité.
Elle est, avec Dieu, une unique lumière, et une unique
gloire.

182. Par voie de comparaison :


la béatitude en Dieu.
Ami, ce que t'est le miel par rapport à la merde et à
la saloperie,
Voilà ce qu'est la béatitude en Dieu au regard des délices
charnelles.
258 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

183. Ce que tu veux est tout en toi.


Homme, tout ce que tu veux est d'ores et déjà en toi ;
Mais tout tient au fait que tu l'empêches de sortir.

184. Le mystère le plus stupéfiant.


Homme, il n'y a pas de mystère à ce point renversant,
Que l'âme sainte, une et unique avec Dieu.

185. Comment la créature est incluse en Dieu.


Comme tu vois le feu dans le silex, l'arbre dans le
noyau,
Représente-toi ainsi la créature au sein de Dieu, son
Créateur.

186. Rien n'existe pour soi-même.


La pluie ne tombe pas pour elle-même, le soleil ne luit
pas pour soi.
Toi aussi, tu es créé pour les autres, non pour toi.

187. C'est le donateur qu'on doit prendre.


Homme, passe outre aux dons de Dieu, précipite-toi vers
Lui en personne :
Si tu t'arrêtes à ses dons, tu n'atteindras jamais la paix.
QUATRIÈME LIVRE 259

188. L'homme le plus joyeux qui soit.


Nul homme n'est plus joyeux que celui qui à toute heure
Est enflammé et navré d'amour par Dieu.

189. Le pécheur n'est jamais pleinement heureux.


Les pécheurs auront beau ne baigner que dans la joie,
Leur âme, elle, doit forcément être en proie aux pires
anxiétés.

190. La croix, révélatrice de ce qui est caché.


Dans les moments de consolation et de douceur, tu ne
te connais pas vraiment, chrétien ;
Ce sont les croix seulement qui te révèlent en ton for
intérieur.

191. Comment lâcher tout d'un coup?


Ami, veux-tu d'un seul coup lâcher le monde entier ?
Veille à te montrer capable de haïr ton amour-propre.

192. La sagesse suprême.


Nul ne fait preuve de plus de sagesse que de préférer
à tout
Le Bien Éternel, et de Le rechercher avec un courage
absolu.
260 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

193. La clameur des créatures.


Tout t'adjure et t'exhorte à reconnaître Dieu.
Si tu n'entends pas l'appel : « Aime-Le ! », tu es mort.

194. L'œuvre de prédilection de Dieu.


Le travail de prédilection de Dieu, qui Lui tient telle-
ment à cœur,
C'est de pouvoir engendrer son Fils en toi.

195. La gratitude foncière.


La gratitude foncière qui est à Dieu aussi précieuse que
sa vie,
C'est de te rendre réceptif pour qu'il puisse se donner
Lui-même.

196. La plus grande occupation des saints.


La plus grande tâche, la plus grande occupation des
saints ici sur terre
C'est d'être soumis à Dieu et de devenir de plus en plus
semblable à Lui.

197. Ce que Dieu réclame de l'homme.


Pour Dieu, tu n'as rien à faire, sinon te reposer.
Fais-le ! Quant au reste, Il le fera Lui-même.
QUATRIÈME LIVRE 261

198. En quoi consiste la paix mystique.


La paix que Dieu désire est exempte de péchés,
Sans désir ni vouloir, soumise, fervente, délicate.

199. Dans ton cœur, quelles sont les qualités requises ?


Chrétien, si le Dieu éternel a l'intention d'occuper ton
cœur,
Tu ne dois porter aucune image en toi, sinon celle de
son Fils.

200. Comment raccourcir le temps.


Homme, le temps du monde te devient-il trop long, trop
ennuyeux,
Tourne-toi vers Dieu seul dans le maintenant éternel.

201. Pourquoi l'âme éternelle ?


Dieu est l'éternel soleil dont je suis un rayon ;
Aussi puis-je me glorifier d'être par nature éternel.

202. Le rayon sans soleil.


Séparé du soleil, le rayon n'est rien ;
De même pour toi, si tu lâches Dieu, ta lumière
essentielle.
262 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

203. De même on cherche, de même on trouve 60 •


Tu trouves selon que tu cherches ; et également selon
que tu frappes
Et que tu demandes, tu recevras et on t'ouvrira.

204. Qui ne peut être séparé de Dieu 61 •


Celui dont Dieu a fait son Fils sur terre,
Celui-là ne pourra jamais plus être séparé de Dieu.

205. Ce qui est en jeu dans la béatitude.


L'unique enjeu de la béatitude
Est la nécessité d'être foncièrement, dans son essence,
né de Dieu.

206. En qui le Fils de Dieu est né.


Pour qui tout n'est qu'unité et pure paix,
L'enfant de la Vierge est assurément déjà né en lui.

207. Caractères de la filiation divine.


Qui demeure en permanence en Dieu, amoureux et dans
un total abandon,
Sera bien davantage que tout autre élu Fils bien-aimé
de Dieu.

60. S'inspire de Mt 7, 7.
61. Rm 8, 39 « rien ne pourra nous séparer de l'amour de
Dieu ».
QUATRIÈME LIVRE 263

208. Une fois le temps révolu, cesse toute action.


Homme, travaille, tant que tu le peux à ton salut et
à ton bonheur éternel :
Ta tâche s'arrêtera à l'issue du temps.

209. Pécher par excès de foi 62 •


Certes, il est vrai que Dieu veut assurer ton salut.
Mais croire qu'il le veut sans ton adhésion, c'est pécher
par excès de foi.

210. Qu'est-ce que posséder une âme de pauvre?


Posséder une âme de pauvre consiste dans une disposi-
tion intérieure :
Renoncer à toute chose et à soi-même.

211. Le plus pauvre, le plus libre.


La propriété du pauvre est essentiellement la liberté :
Aussi, nul homme n'est aussi libre que celui qui pos-
sède vraiment une âme de pauvre.

212. La pauvreté est l'essence de toutes les vertus.


Les vices lient, les vertus laissent libre cours.
Ose encore prétendre que la pauvreté n'est pas leur
essence à toutes.
62. Contre l'idée de prédestination, Silesius souligne la nécessité
de la participation active de l'homme à l'œuvre du salut en lui.
264 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

213. L'homme le plus noble.


Ce qu'on peut concevoir de plus noble comme homme,
est un individu absolument pur et véritablement pauvre.

214. La mort glorieuse.


Il a connu une mort glorieuse, lui qui a su mourir à
tout,
Et qui dès lors a pu s'approprier l'esprit de pauvreté.

215. Le temps ne comprend pas l'éternité.


Ami, tant que les dimensions d'espace et de temps
retiennent ton esprit,
Tu ne saisis pas la nature de Dieu et de l'éternité.

216. L'âme réceptive.


L'âme - qui est vierge - et qui n'accueille en elle rien
que Dieu,
Peut être enceinte de Dieu aussi souvent qu'elle se sou-
vient de Lui.

217. L'esprit tendu à l'extrême.


L'esprit constamment axé sur Dieu
Reçoit en lui sans discontinuer l'éternelle lumière.
QUATRIÈME LIVRE 265

218. Ce qui caractérise l'épouse de Dieu.


L'épouse est amoureuse de son mari et de lui seul.
Si outre Dieu tu aimes encore d'autres biens, allons,
comment peux-tu donc être épouse ?

219. La tente itinérante de Dieu.


L'âme en qui Dieu habite est (ô béatitude !)
Une tente itinérante de la Gloire éternelle.

220. Dieu prend soin de toutes ses créatures.


Dieu s'occupe de tout, mais sans effort aucun.
Il se soucie de chaque créature, tard le soir, tôt le matin.

221. Même le plus minuscule vermisseau.


Nul vermisseau n'est si profondément caché en terre
Que Dieu n'y dispose pour lui de quoi se nourrir.

222. La Toute-Prévoyance est à Dieu facile.


Homme, si tu crois à la Toute-Présence de Dieu, le
Seigneur,
Tu comprends combien Lui est facile sa Prévoyance.
266 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

223. L'âme doit connaître Dieu.


Comme un maître sa maison, un prince son pays
L'âme se doit de connaître Dieu, son héritage.

224. Comment on atteint à l'unité.


Quand l'homme se soustrait au multiple
Et se tourne du côté de Dieu, il parvient à l'unité.

225. Le jardin des délices divin 63 •


L'éternel agrément aspire à être en moi.
Comment dire ? Je suis (mais oui !) son jardinet de
fleurs et d'aromates.

226. Majesté de l'homme.


Je suis - quelle majesté ! - fils de l'Éternel,
Roi de par nature, trône de la Gloire.

227. Qui est de sang noble 64 ?


Qui est né de Dieu, et ainsi possède sa chair et son
esprit,
Lui seul assurément est de sang noble.

63. Le Lustgarten est un motif privilégié de la mystique chré-


tienne comme persane. L'iconographie est très abondante, par exem-
ple Schongauer.
64. Le motif de la noblesse, cher à Franckenberg, se trouve déjà
chez Eckhart.
QUATRIÈME LIVRE 267

228. Dieu prend en considération la venue


(du Fils dans le monde).
La venue a été d'une aide précieuse, car le Christ a
obtenu pour nous réparation.
C'est Son mérite et Sa noblesse que Dieu considère en
nous.

229. Qui sert Dieu est de haute noblesse.


Le monde entier me sert. Mais moi, je suis au seul
service
De Sa Majesté éternelle : quelle ne doit pas être ma
noblesse !

230. La bénédiction suprême 65 •


Nul homme n'a jamais béni Dieu à une telle altitude
Que celui qui Lui accorde de naître comme son Fils.

65. Doublet de Il, 252.


CINQUIÈME LIVRE

1. Tout doit rentrer en l'Un.


Tout sort de l'Un et doit rentrer en l'Un 1,
S'il ne veut pas être duel et tomber dans le multiple.

2. Comme les chiffres procèdent d'un,


ainsi les créatures procèdent-elles de Dieu.
Les chiffres - tous - dérivent du chiffre un
À plus forte raison les créatures de Dieu, l'Un.

3. Dieu est présent en tout comme l'unité


dans les chiffres.
Comme l'unité se trouve dans chaque chiffre,
De même Dieu, l'Un, est partout dans les choses.
1. Remarque générale sur 1-8. Silesius avait dans sa bibliothèque
des ouvrages de la kabbale juive et de la spéculation sur la symbo-
lique des nombres. Franckenberg a été sur ce point l'initiateur de
Silesius. Parmi les livres légués on a retrouvé John Dee, Monos hie-
roglyptica et Robert Fludd, Philosophica Moysaica.
270 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

4. Rien ne peut subsister sans l'Un.


Comme les nombres - chacun d'eux - ne peuvent sub-
sister sans le Un,
Les créatures doivent forcément disparaître si l'Un leur
fait défaut.

5. Placé devant, le zéro est sans valeur.


Le néant qu'est la créature, placé devant Dieu, Est sans
valeur ; si elle se place derrière Lui, alors seulement
elle est prisée.

6. Tout est Un en l'Un.


En l'Un tout est Un. Si le deux retourne à Lui,
Il constitue intrinsèquement un unique Un avec Lui.

7. Tous les saints forment un Saint.


Les saints sont ensemble un unique Saint :
Étant un de cœur, d'esprit, de volonté, en un seul corps.

8. Mystère du nombre souverain.


Dix est le nombre souverain 2 : il naît de l'Un et du
Rien,
C'est quand Dieu et la créature se rencontrent qu'il
advient.
2. Le nombre royal est le nombre de la perfection, de la
plénitude.
CINQUIÈME LIVRE 271

9. Chacun doit être Christ.


Le vrai Fils de Dieu, Christ seul l'est :
Mais chaque chrétien se doit d'être ce Christ-là.

10. Le palais de Dieu.


Dieu est à Lui-même son trône, le ciel est la salle,
Le préau le Paradis, l'univers entier les étables.

11. Seul le péché est le mal.


Point d'autre mal que le péché. Sans péché,
On ne trouverait de toute éternité quelconque mal.

12. un œil qui veille voit.


L'éclat de la gloire brille au milieu de la nuit.
Qui peut le voir ? Un cœur qui a des yeux et veille.

13. Les biens terrestres ne sont qu'amas de fumier.


Les biens terrestres ne sont que fumier : les pauvres sont
les champs;
Qui le déverse et le répand jouit d'une belle moisson.

14. La sortie s'opère en vue d'une rentrée.


Nulle sortie n'a lieu qu'en vue d'une rentrée.
Mon cœur secoue son moi pour que Dieu puisse le
remplir.
272 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

15. La damnation est dans l'essence.


Si un damné pouvait d'un coup arriver au plus haut ciel,
Il sentirait quand même toujours l'enfer et ses
souffrances.

16. Par toi Dieu ne se dévalue en rien.


Homme, choisis ce que tu veux, damnation ou repos,
En toi rien n'est soustrait à Dieu ni adjoint.

17. Le plus grand des prodiges.


Que de merveilles ! pourtant je n'en vois pas de plus
grandes
Que l'événement de la Résurrection de la chair.

18. Les saisons spirituelles.


L'hiver est le péché, l'esprit de pénitence le printemps,
L'été est l'état de grâce, l'automne la perfection.

19. Sur le même sujet.


En hiver on gît mort, au printemps on se relève,
En été et en automne on prend et on achève sa course.
CINQUIÈME LIVRE 273

20. La roche résistante.


Un homme vertueux ressemble à la roche :
La tempête fait rage, elle ne s'écroule point.

21. Les qualités, propriétés du péché


et de la vertu.
La repentance sent bon, les péchés sans exception puent
Les vertus marchent droit, les vices boitent.

22. La chasteté reste fermée.


La chasteté est une serrure que nul ne peut ouvrir,
Ce qu'elle est intérieurement, nul étranger ne peut le
savoir.

23. Le temps n'est pas rapide.


Rapide est le temps, dit-on : qui l'a vu voler ?
Il reste bien immobile 3 dans l'idée du monde.

24. Dieu ne se voit pas des yeux.


Quand tu imagines contempler Dieu, ne te représente
rien de sensible :
Tu t'abîmerais en contemplation au fond de toi et non
au-dehors.

3. Intuition de la distinction entre temps sidéral et temps sub-


jectif, temps en durée. Il y a chez Silesius aussi l'idée d'un temps
immobile, non dynamique, qui sera celui de l'enfer : non l'éternité,
mais une temporalité ininiment dilatée et monotone : voir V, 74.
274 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

25. Ce qu'il y a de meilleur à la béatitude.


Ce que mon cœur trouve de meilleur à la béatitude :
Elle relève de l'essence, non de l'extériorité.

26. Dieu devient tel que nous.


Dieu te donne autant que tu prends, c'est toi-même qui
remplis le verre ou le déverses.
Il devient toi autant que tu le veux, comme le vin selon
la jauge du tonneau.

27. À la croisée de l'éternité.


Voici la croisée 4 : vers où te conduisent tes pas ?
À gauche c'est pure perte, à droite pur gain.

28. Ce que fait Dieu au long du jour.


Le matin Dieu sort, à midi Il dort, la nuit Il veille,
le soir Il voyage sans peine.

29. La profondeur se jauge du sommet.


Certes, Dieu est abîme, mais celui à qui Il va se révéler,
Doit grimper jusqu'à la cime des monts éternels.

4. Voir III, 228.


CINQUIÈME LIVRE 275
30. Le Diable est bon.
Le diable, en essence, est aussi bon que toi.
Qu'est-ce qui lui fait donc défaut ? Une volonté qui a
dépéri ainsi que le repos.

31. L'ego et le renoncement au moi.


Dieu est hostile à l'ego, mais attaché au renoncement.
Il les apprécie l'un et l'autre comme toi la boue et l'or.

32. La volonté propre ruine tout.


Le Christ même, aurait-il eu en lui un rien de volonté
propre,
Tout bienheureux qu'il est, Homme, crois-moi, Il
chuterait.

33. Quand Dieu est le mieux chez nous.


Dieu dont le délice est, homme, de se tenir auprès de
toi,
Entre de préférence chez toi quand tu n'y es pas.

34. Dieu n'aime que Lui-même.


Dieu s'aime tant lui-même, est de soi si épris,
Que rien d'autre que soi jamais Il ne saurait aimer.
276 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

35. Plutôt que de peu, c'est de beaucoup


dont Dieu est capable.
Il n'est rien que Dieu ne puisse. Cesse de rire, railleur :
Certes, Il ne peut pas faire un Dieu, mais faire des
Dieux, oui !

36. Beaucoup de Dieux et Un seul 5 •


Un Dieu unique, une foule d'autres, comment accor-
der cela?
Sans peine, car tous ensemble dans l'Un sont un.

37. Dieu contemple le fond des choses.


Dieu n'évalue pas le bien que tu as fait, mais la manière
dont tu l'as fait ;
Il ne s'attache pas aux fruits, seulement au noyau et
à la racine.

38. Des chardons Dieu produit des figues 6 •


Dieu tire des épines du vin, des chardons Il produit des
figues,
Quand Il incline ton cœur pécheur à la pénitence.

5. Silesius renvoie lui-même à 1 Co 8, 5.


6. Si Silesius renvoie à Mt 7, 16, il incline le sens primitif du
texte évangélique (le bon arbre produit de bons fruits) vers le para-
doxe. Il y a inversion complète (les chardons produisent des figues),
et cela au nom de la repentance, qui est retournement par rapport
au péché. Même le mal peut, par la résipiscence, produire des fruits
de grâce.
CINQUIÈME LIVRE 277

39. Jamais les bienheureux ne sont assouvis.


Les bienheureux peuvent jubiler de ne jamais être
assouvis !
Quelle suave soif que celle-ci ! quelle aimable faim !

40. Le Christ est comme un rocher 7 •


Qui se heurte au Christ, tel au roc,
Se brise : qui Le saisit est à jamais en sécurité.

41. Plus de connaissance et moins de compréhension.


Plus tu connaîtras Dieu, plus tu conviendras
Que moins il t'est possible de donner un nom à ce qu'il
est.

42. Dieu doit S'aimer Lui-même.


Suprême Bien, Dieu, doit Se complaire en Soi,
Se tourner vers Soi, S'aimer, S'honorer par-dessus tout.

43. Combien Dieu est juste.


Vois l'équité de Dieu : si quelque chose Le dépassait,
Il le vénérerait plus que Soi-même et fléchirait le genou.

7. Pour le motif du Christ comme pierre d'achoppement et celui


du rocher qui fait tomber, voir Rm 9, 33 et 1 P 2, 8 (« Ils s'y
heurtent »).
278 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

44. Dieu ne s'aime pas pour Lui-même.


Dieu ne s'aime pas en tant que Soi ; seulement comme
Bien suprême.
Tu constates donc qu'il fait Lui-même ce qu'il ordonne.

45. Les vices ne sont qu'apparence.


Les vices marchent revêtus, la vertu reste nue.
Elle seule est vraiment grande, les autres rien qu'appa-
rences.

46. Tu es le premier des pécheurs.


Sience, pécheur ! Ne le mets pas sur le compte d'Adam
et Ève,
S'ils n'étaient déjà tombés, tu l'aurais fait toi-même.

47. Le briquet spirituel 8 •


Mon cœur est le briquet, l'amadou, la bonne volonté :
Que Dieu y fasse jaillir une étincelle, tout s'enflamme
et fulgure à fond.

8. Cette maxime relève du domaine des armes à feu. Le briquet


di. fusil est une petite pièce d'acier qu'on frottait contre un silex
pour en faire jaillir des étincelles. L'amadou est une substance spon-
gieuse travaillée en une espèce de mèche noire qui s'enflamme faci-
lement au contact d'une étincelle et provoque la décharge de la pou-
dre. L'emblématique du tir et du tireur - réminiscence de la guerre
de Trente Ans - se retrouve en particulier au livre VI dans une
série de cinq maximes consécutives (158 à 162). On peut s'étonner
du recours à une telle symbolique pour traduire une expérience spi-
CINQUIÈME LIVRE 279
48. L'un ne le peut sans l'autre.
Pour l'accomplir il faut être deux : sans Dieu je ne le
puis,
Ni Dieu non plus sans moi : que j'échappe à la mort
éternelle.

49. La plus belle sagesse.


Ne t'élève pas trop haut, ne te vante de rien :
La plus belle sagesse est de n'être trop sage.

50. Dieu n'est pas vertueux.


Dieu n'est pas vertueux, la vertu sourd de Lui,
Comme du soleil le rayon et l'eau de la mer.

51. Tout est fait conformément à Dieu.


Dès l'origine Dieu est l'artisan de toutes choses,
Et leur modèle aussi : aucune ne mérite donc le mépris.

rituelle (voir les qualificatifs des maximes V, 47 - Der geistliche


Feuerzug - et VI, 158 - Der gestliche Schütze-zeug). D'un point
de vue dynamique, la vie spirituelle est essentiellement visée : Dieu
(V, 140) ; d'où l'analogie entre l'âme désirante et les armes à feu
qui propulsent la balle. L'âme est « mousqueton », ou encore
« rouet » en acier, « briquet » (synecdoques). Pour atteindre Dieu
deux conditions sont requises : la pureté de l'âme détachée, figurée
par le « canon » qui doit être propre (VI, 161) ; et l'intensité du
désir, figurée par la quantité de poudre nécessaire pour provoquer
la déflagration (V, 47 ; VI, 160) et lancer l'âme vers Dieu. Outre
à l'image des armes à feu, Silesius recourt à une image beaucoup
plus traditionnelle et banale : celle du tir à l'arc et de la cible (voir
VI, 151 à 156).
280 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

52. Tu dois être le ciel.


Tu n'iras pas au ciel (pourquoi tant t'agiter)
Avant d'être d'abord toi-même un ciel vivant.

53. Élection éternelle.


Dieu t'élit tel que tu es : pour Lui le méchant est perdu,
Le Bon, de toute éternité, élu à la vie.

54. Nature des vertus et des vices.


La vertu repose dans la sérénité, les vices sont engagés
dans la lutte :
Ils portent le tourment en soi, elle, la félicité.

55. Dieu ne punit pas le pécheur.


Dieu ne punit pas le pécheur. Le péché est à lui-même
opprobre,
Angoisse, douleur, martyre, mort. Comme la vertu est
en elle-même récompense.

56. Ta damnation ne fait pas mal à Dieu.


Le soleil ne souffre pas si tu te détournes de lui,
Ainsi Dieu de même, lorsque tu vas à l'abîme.
CINQUIÈME LIVRE 281

57. Quand toi tu le veux, tu es bienheureux.


À tout instant Dieu te laisse volontiers entrer au ciel
Il ne dépend que de toi d'être bienheureux.

58. Selon ce que tu es,


il sera fait de toi.
Le soleil amollit la cire et durcit la boue
De même Dieu t'apporte la vie ou la mort selon tes
dispositions.

59. La faveur des grands est durable.


Que la faveur des grands est éternelle, non éphémère,
La faveur du Seigneur d'En-Haut en est pour moi la
preuve.

60. Le chemin du ciel.


Veux-tu, Pèlerin, monter jusqu'au ciel,
Approche, marche tout droit, par le Chemin de la Croix.

61. Tout est parfait.


Homme, rien n'est imparfait, le caillou vaut le rubis,
La grenouille n'est-elle pas aussi belle qu'un Séraphin ?

62. Le plus grand trésor de l'homme.


Le plus grand trésor après Dieu : la bonne volonté sur
terre
Tout a beau être perdu, par elle un devenir reste
possible.
282 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

63. Auprès de Dieu point d'années.


Aux yeux de Dieu mille ans sont comme le jour qui a
passé9.
Voilà pourquoi il n'y a pas d'années pour Lui, si on
sait Le comprendre.

64. Nous nous servons contrairement à Dieu.


Homme, Dieu n'a que faire des jeûnes, des prières, des
veilles.
Cela profite plutôt à toi, à ta sanctification éventuelle.

65. Dieu ne peut se cacher.


Jamais plus Dieu ne peut se dérober à toi, comme tu
le prétends.
À moins que tu ne fantasmes et que tu Lui réserves un
trou.

66. Dieu lui-même réside en nous.


Dieu est si proche de toi par sa grâce et ses dons
Que c'est dans son essence même qu'il demeure en toi,
dans ton cœur et dans ton âme.

67. Le chemin du ciel et sa longueur.


Chrétien, n'estime pas qu'il soit si long d'aller au ciel :
Le chemin vers lui dans son entièreté ne fait pas plus
que la longueur d'un pas.
9. Ps 90 (89), 4 ; 2 P 3, 8.
CINQUIÈME LIVRE 283

68. Le sage ne désire pas le ciel.


Le sage, quand il meurt, ne désire pas le ciel :
Il y est bien avant, avant qu'il ne meure.

69. Le discernement du bien et du mal.


Feu follet que le méchant ; étoile que l'homme de bien :
Il brûle de lui-même, elle rayonne grâce à Dieu.

70. Point n'est besoin de beaucoup


en vue de la béatitude.
Chrétien, la félicité éternelle ne te demande pas
grand-chose ;
Une seule herbe aide, elle a nom Abandon.

71. Faire pénitence est facile.


Courte est la componction, le temps que tu te frappes
la poitrine :
Tel le pécheur, et Dieu t'absout 10 •

72. Dieu est au même degré proche de tout.


Dieu est aussi proche de Belzébuth que du Séraphin
Avec cette réserve que Belzébuth Lui tourne le dos.

10. Le 18, 13-14.


284 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

73. Dieu ne peut pas se dérober.


Dieu ne peut pas se dérober, sans cesse Il continue
d'agir.
Si tu n'éprouves sa Puissance, à toi la faute.

74. En enfer, point d'éternité.


Essaie de comprendre ce dont au fond il s'agit. Près
de Dieu, on est dans l'éternité,
Près du diable en enfer, se perpétue une durée, un temps
éternel.

75. Sans jouissance, rien ne subsiste.


Sans jouissance, rien ne dure. Forcément Dieu jouit de
Soi,
Sinon son essence, comme l'herbe, sécherait.

76. Qui tu fréquentes, qui tu es.


Celui en la compagnie de qui tu te plais, tu en bois
l'essence :
Auprès de Dieu tu deviens Dieu, auprès du diable,
diable.

77. Au pécheur.
Tu cries : Au voleur ! et tu le morigènes ouvertement ;
Tais-toi, tu as volé bien plus à Dieu que lui au monde.
CINQUIÈME LIVRE 285

78. Pourquoi si peu entrent


par la Porte de Vie.
Dire que si peu s'efforcent d'atteindre la Porte du ciel !
Pas un qui ne veuille se dépouiller de sa vieille peau.

79. Auprès de la croix, c'est le plus sûr.


Dans la souffrance, la croix, le chagrin on repose telle-
ment bien.
Mais où sont ceux qui aiment être couchés sur ce lit ?

80. La pauvreté est la plus riche.


La pauvreté est un trésor comparable à nul autre trésor :
Le plus pauvre en esprit possède plus que tous les riches
réunis.

81. Dans ce qui est pur, Dieu paraît.


Homme, si tu veux contempler Dieu, là-haut ou ici
sur Terre, ton cœur doit d'abord devenir pur miroir.

82. C'est sur la croix que l'amour


est le plus précieux.
Dis-moi, où trouve-t-on l'amour de grand prix ?
Sur la croix, quand il y est lié pour le Bien-Aimé.
286 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

83. Joie et peine réunies.


Un chrétien trouve sa joie dans la souffrance, la croix
et la peine.
Ainsi joie et tristesse peuvent parfaitement coexister.

84. Une seule chose mérite la louange.


Beaucoup de savoir enfle d'orgueil 11 ; lui seul je le
loue et je l'exalte,
Qui a pris conscience de l'inhabitation du crucifié en lui.

85. Qui ne sait rien est dans la paix.


Adam, s'il n'avait jamais goûté à l' Arbre de la science,
Serait au paradis en éternel repos.

86. Le Créateur dans le créé.


La création est un livre. Qui le sait lire sagement,
Y trouvera le Créateur subtilement manifesté.

87. Un seul livre est le meilleur.


Beaucoup de livres, beaucoup de poids : en lire un réel-
lement bien 12 ,
J'ai en vue Jésus-Christ - c'est être sauvé pour
toujours.

11. 1 Co 8, 1.
12. Qo I, 18 (« car en beaucoup de sagesse il y a beaucoup
d'affliction »).
CINQUIÈME LIVRE 287

88. Tu dois te hausser au-dessus de toi-même.


Le corps doit se hausser au niveau de l'esprit, l'esprit
au niveau de Dieu,
Pour que tu puisses vivre, homme, l'éternelle béatitude.

89. Il faut l'acquérir ici-bas.


C'est ici qu'il faut le faire. Je n'imagine pas
Quelqu'un sans royaume ici-bas, devenir roi au Royaume
des cieux.

90. Nulle forme de temporalité


ne s'applique à Dieu 13 •
Un seul instant est bien court, pourtant j'ose dire
hardiment
Que Dieu ne dura même pas ce seul instant, avant que
ne commence le temps.

91. En quelle année fut créé le monde ?


Quand Dieu créa le monde, en quelle année était-ce ?
En nulle autre que la première de son Être originel.

13. Sur la base de la distinction entre déité et Dieu, Silesius pose


que Dieu naît à soi-même, à son être de Dieu en créant le monde.
Voir aussi V 91.
288 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

92. Dieu ne prévoit rien.


Dieu ne prévoit rien* : voilà pourquoi c'est mensonge
De mesurer sa Providence à l'aune de ton stupide
entendement.
* Il n'est pas en Dieu de vue préalable ou subséquente, mais Il
voit depuis l'Éternité toute chose comme un présent, telle qu'elle
arrive, et non telle qu'elle arrivera ou qu'elle est arrivée.

93. Dieu ne peut être en colère.


Dieu n'est jamais en colère contre nous, c'est nous qui
la Lui imputons.
Il Lui est impossible d'être jamais en colère.

94. Dieu ne se laisse pas mouvoir.


Qui prétend que Dieu se détourne du pécheur* tra-
hit clairement son ignorance de Dieu.
* Ce n'est pas Dieu qui se détourne, mais le pécheur qui se
détourne de Dieu.

95. Ce que Dieu représente pour les bienheureux


et pour les damnés.
Dieu représente pour les bienheureux l'hôte d'un bon-
heur éternel,
Et pour les damnés une éternelle surcharge.
CINQUIÈME LIVRE 289

96. L'infernal brûle seulement, mais ne consume pas.


L'enfer ne me meurtrit pas, y serais-je sans fin.
Que son feu te brûle, cela ne tient qu'à toi 14 •

97. Le sage ne se lamente que sur le péché.


Le sage, quand il doit te parler de souffrance et de
malheur,
De rien de tout cela il ne se plaindra, hormis le péché.

98. Dieu ne peut diriger la volonté humaine.


Nul n'est plus fort que Dieu, pourtant Il est incapable
d'empêcher*
Que je ne veuille pas ni ne désire pas ce que moi je
veux.
• Par sa puissance incluse à l'âme avant sa décision. Mais Il peut
fort bien empêcher la volonté d'accomplir l'acte qu'elle a en vue.

99. Ce que Dieu aime manger.


Dieu aime manger les cœurs, veux-tu Le rassasier,
Prépare-Lui le tien : Il le vantera éternellement.

14. Silesius spiritualise l'enfer en dématérialisant la métaphore


du feu externe. C'est le regret qui brûle intérieurement le damné.
290 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

100. Quelle préparation Dieu désire-t-Il ? .


Comment cuire son cœur pour Dieu ? Il doit être passé,
Écrasé is et fort doré, sinon Il ne le supporte.

101. Dieu veut un cœur entier.


Chrétien, avec une moitié tu ne satisferas pas Dieu.
Il veut avoir le cœur tout entier, non la moitié.

102. Personne n'est possédé des anges. Pourquoi ?


Pourquoi les anges ne prennent-ils pas possession d'un
cœur saint?
Ils ne le font pas, car Dieu se l'est réservé.

103. Dieu n'est pas mort pour la première fois


sur la croix.
Ce n'est pas sur la croix que Dieu fut mis à mort la
première fois,
Car en Abel déjà Il s'est laissé assassiner 16 •

104. Bien avant d'être le Christ était.


Que le Christ a été bien avant d'être, c'est l'évidence
même!
Puisqu'on le mangeait et on le buvait pour être
sauvé 17 •
15. Cuisine spirituelle bien baroque ; gestossen a le sens de broyé
dans un mortier.
16. Abel prototype du Christ : Gn 4, 8.
17. Voir Ex 12, 3-13.
CINQUIÈME LIVRE 291

105. Le ciel peut être volé.


Qui secrètement fait le bien, en cachette distribue son
argent,
A volé le ciel de main de maître !

106. La vie doit être inscrite en toi-même.


Homme, si ton cœur n'est pas Livre de Vie
Jamais plus tu ne seras introduit auprès de Dieu.

107. Christ hier, aujourd'hui et demain.


Le Messie est aujourd'hui, hier et demain,
Et pour l'éternité, à la fois découvert et caché.

108. La foi seule est un tonneau creux.


La foi seule sans amour, telle que je me la représente,
Est comme un tonneau creux : ça résonne, mais ça n'a
rien dedans.

109. Qui possède Dieu possède tout.


Le commun comme le particulier Dieu se les approprie.
Qui veut inscrire dans ses livres autre chose que Lui,
est vraiment fou et sottement avare.
292 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

110. Toutes les créatures courent après le Créateur.


Si tu possèdes en toi le Créateur, tout court après toi :
Homme, ange, soleil et lune, air, feu, terre et ruisseau.

111. Vivre hors de Dieu, c'est être mort.


Homme, crois-moi, si tu ne vis en Dieu, dusses-tu vivre
Mille ans, ce serait autant d'années que tu serais mort.

112. Tout bien n'est pas bon.


Tout bien n'est pas bon. Homme, ne te laisse pas
convaincre :
Ce qui ne brûle pas dans l'huile de l'amour est une
fausse lumière.

113. Le gain est perte.


Le riche du monde, qu'a-t-il donc gagné ?
De se voir retirer avec perte ses richesses.

114. Rechercher les honneurs est insensé.


Insensés que nous sommes de rechercher les honneurs !
Dieu ne les attribuera qu'à celui qui les méprise.

115. L'expérience vaut plus que la science.


Mange donc, pourquoi tant discourir sur la vigueur de
la racine de Jessé ?
Rien ne me goûte tant que ce que je mange moi-même.
CINQUIÈME LIVRE 293

116. Il faut que tu sois le premier au ciel.


Chrétien, veux-tu entrer au ciel, cours tant que tu peux :
Il ne s'agit pas de s'arrêter, il faut que tu sois le
premier.

117. L'humble ne relève pas de la justice.


Qui vit en permanence dans l'humilité, ne sera jamais
jugé par Dieu.
Pourquoi? L'humble ne juge non plus personne et donc
ne pèche point.

118. Dieu n'est pas plus miséricordieux que juste.


Le sage ne choisit pas Dieu comme Dieu, si Celui-ci
Est plus miséricordieux que juste.

119. L'effet du saint sacrement.


Le pain du Seigneur agit en nous comme la pierre
philosophale :
Il nous transforme en or si nous sommes fondus.

120. Deux hommes en l'homme.


Deux hommes en moi : l'un veut ce que Dieu veut ;
L'autre, ce que veulent monde, démon et mort.
294 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

121. Rien de plus merveilleux que l'âme.


Peut-il exister une chose plus merveilleuse que mon
âme?
Pourquoi donc ? Jéhovah en personne se transforme en
elle.

122. Des saints, il n'y en a point.


Comme tu dis : impossible qu'il y ait quantité de saints.
Pourquoi donc ? Car Jésus est effectivement l'unique
saint 18 •

123. Métaphore trinitaire.


Dieu le Père est le puits ; la source, c'est le Fils ;
L'Esprit-Saint est le fleuve qui s'écoule d'eux.

124. Toute parole sur Dieu est plus contrevérité


que vérité.
Ce que tu affirmes de Dieu est plus contrevérité que
vérité,
Car tu ne L'as soupesé que selon les critères du créé.

18. Voir Je Gloria, « Toi seul es saint ! » ainsi que la triple accla-
mation « Saint, Saint, Saint, Seigneur, Dieu Maître-de-tout » (Ap
4, 8).
CINQUIÈME LIVRE 295

125. Noblesse majeure du temps par rapport à l'éternité.


Plus que mille éternités le temps recèle une noblesse :
Ici, je puis encore me préparer au Seigneur, mais plus
là-bas.

126. La mort du moi renforce Dieu en toi.


Autant mon moi étouffe en moi et se rapetisse,
Autant, par contre, se renforce le moi du Seigneur.

127. L'âme transcende le temps.


En tant qu'esprit éternel, l'âme transcende tout temps.
Même dans le monde, elle vit déjà dans l'éternel.

128. Pour l'âme il ne fait jamais nuit.


Je m'étonne qu tu désires autant le jour.
Jamais encore le soleil ne s'est couché pour mon âme.

129. L'intériorité ne nécessite pas les sens.


Qui a ramené ses sens en son intériorité
Entend le non-dit et voit dans la nuit.

130. L'aimant spirituel et l'acier.


Dieu est un aimant, mon cœur est l'acier,
Qui depuis qu'il L'a touché sans cesse se tourne vers
Lui.
296 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

131. L'homme est grand.


Imagine ce que l'homme représente pour que Dieu
prenne sa nature !
Même pour tous les anges réunis, Il n'en aurait fait
autant.

132. L'homme détaché ne subit pas de préjudice.


Qui ici-bas ne possède rien en propre
Ne souffre pas de perte, sa maison dût-elle s'écrouler.

133. Le sage ne se désole jamais.


Le sage dans la douleur et le malheur ne se désole
jamais:
Pas une seule fois il ne supplie Dieu de les lui retirer.
Il ne prie que : « Seigneur, ta volonté soit faite. »

134. Que tu sois roi et serviteur,


voilà ce que Dieu attend.
Alors seulement Dieu te trouve à sa convenance
Quand tu es à la fois roi et serviteur.

135. La préparation rend moins sensible.


Pourquoi ni le chagrin ni la douleur n'attristent-ils le
sage?
Il s'est de longue date préparé à un tel hôte.
CINQUIÈME LIVRE 297

136. Aux yeux du sage,


toutes choses sont équivalentes.
Aux yeux du sage, tout se vaut : il est établi dans le
repos et le silence ;
Les choses ne vont-elles pas à son gré, elles vont au gré
de Dieu.

137. Dieu entend même les muets.


Homme, s'il ne t'est pas possible d'honorer Dieu en Lui
demandant grâce en paroles,
Tiens-toi devant Lui rien que muet : Il t'exaucera, c'est
certain.

138. Celui que Dieu ne peut damner en toute éternité.


Le pécheur qui ne se détourne pas éternellement de Dieu,
Dieu non plus ne peut le condamner au tourment et à
la mort éternels.

139. Le plus noble de tous.


Quelle noblesse que la mienne ! les anges me servent,
Le Créateur me fait la cour et attend à ma porte.

140. Le sage ne manque jamais son but.


Le sage ne rate jamais, il fait toujours mouche.
Pour viser il a bon œil, c'est-à-dire comme Dieu le veut.
298 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

141. L'agir du monde est une tragédie.


Ami, laisse le monde aller, qu'il lui arrive ce qu'il veut :
Tout son agir ne mène-t-il pas droit à la tragédie 19 ?

142. Au ciel, il est permis de faire ce qu'on veut.


Homme, maîtrise donc sur terre quelque peu ta volonté,
Au ciel tu pourras l'assouvir comme tu le voudras.

143. Atteindre à l'impassibilité est plus qu'angélique.


Qui vit dans la chair sans en sentir les tourments,
Vraiment, dès ce monde, est plus qu'angélique.

144. L'ego est plus nuisible que mille démons.


Homme, prends garde à toi. Si tu te charges de ton moi,
Tu te feras plus de tort que mille démons.

145. Le Christ ne suscite que haine et luttes.


Crois-tu que le Christ t'apporte l'amour et la concorde ?
Non, vraiment non : où Il est naissent haine et
disputes 20 •

19. Silesius renvoie à un motif baroque fréquent, celui de la scena


mundi, le monde devenant pure représentation, une sorte de théâtre,
de jeu sans consistance.
20. Mt 10, 34.
CINQUIÈME LIVRE 299

146. Le monde existe de toute éternité.


Puisque Dieu, l'Éternel, a créé le monde hors du temps,
Il est clair comme le jour que le monde existe depuis
toujours.

147. En Dieu, il n'y a qu'égalité.


En Dieu, tout est un. Le plus petit dans le royaume des
cieux
Est l'égal du Christ notre Seigneur ainsi que de sa mère.

148. Dans l'éternité, tout arrive à la fois.


Là-bas, dans l'éternité, tout arrive en même temps,
Il n'y a ni avant ni après, comme ici-bas au royaume
du temps.

149. Tous les hommes ont à devenir un seul homme.


Le multiple est l'ennemi juré de Dieu, c'est pour cela
qu'il nous attire tellement à Lui :
Pour que tous les hommes deviennent un seul en Christ.

150. Au ciel, tout est commun.


Il fait bon vivre au ciel, personne n'a rien en propre :
Ce que l'un possède est commun à tous les bienheureux.
300 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

151. Chacun jouit de la félicité des autres.


La félicité de Marie et la suavité de son Fils,
J'en jouirai aussi pleinement qu'eux-mêmes.

152. Ce qu'un saint acquiert est acquis aux autres.


Ce qu'ici-bas les saints ont acquis à grand-peine,
Tout cela me sera d'ailleurs offert dans la Béatitude.

153. Chacun, au ciel, se réjouit de l'autre.


Autant le plus grand saint sera ravi de ma présence,
Autant moi-même je me réjouirai de lui.

154. Qui cherche la paix doit passer sur beaucoup.


Homme, ta volonté maniaque de protéger ton bien
Ne t'apportera jamais l'état de paix véritable.

155. Christ est le premier et dernier homme.


Le premier et le dernier homme, c'est Christ lui seul.
En effet, tous naissent de Lui, et tous Il les inclut.

156. À qui beaucoup désire, beaucoup fait défaut.


Qui a suffisamment a tout. Qui désire et convoite beau-
coup,
Trahit qu'il lui manque encore beaucoup.
CINQUIÈME LIVRE 301

157. Le riche est vraiment pauvre.


Quand le riche parle avec abondance de sa pauvreté,
Sois enclin à le croire : en vérité, il ne ment pas.

158. La mort au monde est une veuve.


La mort au monde se doit d'être veuve :
Elle n'a plus de mari et marche toujours seule.

159. La Passion du Christ n'est pas


complètement accomplie.
La Passion du Christ n'a pas pris fin sur la croix.
Il souffre encore maintenant, de jour et de nuit.

160. L'homme doit achever la Passion du Christ 21 •


Homme, tu dois être Paul et achever en toi
Ce qui manque à la Passion du Christ pour que s'apaise
le courroux divin.

161. Personne ne repose sur le sein du Christ,


sinon Jean.
Mon Enfant, ne t'imagine pas, avant d'être saint Jean,
Pouvoir reposer sur le sein du Seigneur Jésus-Christ.

21. Suscription. Col l, 24.


302 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

162. Les compliments du pécheur.


Les compliments qu'adresse à Dieu l'homme injuste
Lui sont moins agréables que l'aboiement d'un chien.

163. Dieu aide de préférence le plus grand pécheur.


Les pécheurs sont alités et malades ; leur médecin est
Jésus-Christ.
Il t'aide de préférence là où tu te montres le plus
pécheur.

164. Dieu n'accepte que les agneaux 22 •


Dieu entend que tous viennent à son Fils ;
Néanmoins, seuls les agneaux sont acceptés.

165. Qui voit Dieu.


Dieu est éclair éternel. Qui peut Le voir et vivre ?
Celui qui en son Fils est devenu Sa propre image.

166. Qui persiste dans le mal n'a point part à Christ.


Homme, si tu t'entêtes dans le mal, tu n'as rien acquis :
Dieu n'est mort que pour l'agneau, non pour le bouc.

22. Mt 25, 33.


CINQUIÈME LIVRE 303

167. Le péché et ses bons côtés.


Le péché a quand même de bons côtés : il sert aux
dévots
À verdir bien plus parfaitement devant Dieu, le Seigneur.

168. Le pécheur n'accomplit rien de bon.


Homme, nourris, si tu veux, habille mille pauvres :
Si tu es pécheur, tu n'as pas fait le bien.

169. Comment se présenter devant la Majesté divine.


Qui veut se tenir intrépide devant la Majesté divine,
Doit être lavé et s'avancer profondément courbé.

170. Pour Dieu, tout acte a la même valeur.


Aux yeux de Dieu, toute action est identique. Lorsqu'il
boit,
Le saint Lui plaît autant que lorsqu'il chante et prie.

171. Les vertus tiennent toutes ensemble.


Les vertus sont à ce point nouées et entrelacées
Que si l'on en a une, on les a trouvées toutes.

172. Toutes les vertus représentent une seule vertu.


Vois, toutes les vertus sont une, sans distinction :
Veux-tu entendre son nom ? Elle s'appelle Justice.
304 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

173. Dieu n'a pas de pensées.


Homme, Dieu ne pense à rien. S'il Lui venait des
pensées,
Il pourrait balancer, chanceler, ce qui n'est pas bien-
séant.

174. Ce que fait le saint, Dieu l'opère en Lui.


Dieu fait dans le saint même tout ce que le saint fait :
Il va, se tient debout, se couche, s'endort, s'éveille,
mange, boit, a du courage au cœur.

175. La conscience est un poteau indicateur.


Homme, quand tu te trompes de chemin, interroge donc
ta conscience :
Sans retard tu reconnaîtras la bonne voie.

176. Le Christ a été un Livre vivant.


Pour nous lire le Livre vivant de la vie,
Le Christ a été dans le monde et acte et parole.

177. Qui lit le Livre de Vie.


L'homme qui suit le Seigneur dans sa conduite,
Lui lit le livre de Vie 23 et peut en saisir la portée.

23. Livre de vie: Ap 13, 8; 17, 8.


CINQUIÈME LIVRE 305

178. Christ était ce qu'il disait.


Ce que le Christ a fait et a dit en ce monde,
Il l'a été Lui-même : comme Il nous le montre.

179. Dieu ne fait rien de nouveau.


Dieu ne fait chose nouvelle, quoi qu'il nous semble.
Ce que l'on croit à peine en gestation, pour Lui est
éternel.

180. Dieu n'entre que dans les cœurs chastes.


Le fiancé de ton âme aspire à entrer ; fleuris donc ;
Il ne vient pas jusqu'à ce que les lis fleurissent 24 •

181. Le plus avide de tous.


Qu'un cœur est donc avide ! S'il était mille mondes,
Il les convoiterait tous et bien plus encore.

182. Le cœur doit être hors du cœur.


Vide 25 ton cœur pour Dieu : Il n'entrera chez toi
S'il ne voit pas que ton cœur se tient hors de ton cœur.

24. Ce distique marque la corrélation entre l'ouverture de


l'homme (floraison) et la venue divine ; voir Ap 3, 20.
25. Schütt aus (vider en secouant) concerne l'effusio cordis
mystique.
306 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

183. La nature du chrétien.


Rendre le bien pour le mal, ne pas s'inquiéter de
l'outrage,
Payer l'ingratitude de gratitude, voilà la nature même
du chrétien.

184. Un saint se voit dans l'autre.


Chaque saint se verra dans tous.
Si tous n'étaient pas un seul, cela ne pourrait être.

185. N'ayant rien, le sage ne perd jamais rien.


Le sage ne s'est jamais soucié d'un sou,
Il n'a jamais rien eu, on ne lui a rien pris.

186. Posséder en propre est cause de tout mal.


Partager procure la paix, du seul esprit de propriété
S'élève toute douleur, persécution, guerre et combat.

187. La plus grande consolation après Dieu.


La plus grande consolation après Dieu me semble être
Qu'au ciel on voit droit dans le cœur l'un de l'autre.
CINQUIÈME LIVRE 307

188. Il existe bien des béatitudes.


Il y a beaucoup de demeures 26 , beaucoup de béati-
tudes.
Ah, si tu pouvais réellement te préparer, ne fût-ce qu'à
une d'entre elles !

189. Éternellement, Dieu est épris de sa beauté.


Dieu est d'une beauté si éminente que même Lui dans
toute sa personne
Est ravi, de toute éternité, par l'éclat de sa Face.

190. La Béatitude dans le temps.


Rien ne manque au saint : déjà dans le temps il possède
La béatitude tout entière en étant agréable envers Dieu.

191. Caractères des bienheureux et des damnés.


Le signe distinctif des bienheureux est de vivre tout
entier
Tourné vers Dieu ; celui des damnés de Lui résister en
tout.

192. Dieu est le meilleur dans ce qu'il fait


ensemble avec l'homme.
Dieu à lui seul créa le premier Adam.
L'autre (le Nouvel Adam, le Christ), Il l'a produit avec
moi (par l'intermédiaire de la nature humaine).
26. Jn 14, 2.
308 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

193. Dieu en -aime un comme tous.


Dieu m'aime, moi, autant que tout ce qui est sur terre :
S'il n'était pas déjà devenu homme, Il le deviendrait
encore rien que pour moi.

194. Les œuvres de tous les saints se résument à une


seule.
Ce que font tous les saints réunis, un seul homme est
capable de le faire.
Vraiment ? vois donc, ils ne font rien sinon s'abandon-
ner à Dieu.

195. Dieu se trouve dans l'oisiveté.


Dieu sera à toi bien plutôt en restant assis désœuvré,
Qu'en suant, corps et âme, à courir après Lui.

196. Dieu a tous les noms et à la fois aucun.


On peut nommer le Dieu Très-Haut de tous les noms;
Comme on peut par ailleurs ne Lui en attribuer aucun.

197. Dieu n'est rien et Il est tout.


Dieu : Il est rien et Il est tout 27 , et ce sans arguties.
Essaie donc de m'indiquer ce qu'il est, aussi ce qu'il
ne serait pas.

27. Dieu est transcendant à tout et immanent à tout. Son Être


dépasse infiniment tout ~Ire au point qu'on peut mettre en cause
cette catégorie d'être (Marion). C'est la coincidentia oppositorum.
CINQUIÈME LIVRE 309

198. Le Christ est notre modèle.


Homme, veux-tu t'édifier et devenir pour Dieu son
Temple,
Tu dois copier le Christ afin d'évaluer pour toi l'exacte
mesure.

199. En conformité avec l'amour.


Seul le Souverain Bien est en concordance avec l'amour.
Cet amour serait bien fou d'aimer quoi que ce soit, hor-
mis lui.

200. On se transforme en ce qu'on aime.


(De saint Augustin).
Homme, celui que tu aimes, en Lui tu te transformes ;
Dieu tu deviendras, si tu aimes Dieu ; et terre, si tu
aimes le terrestre.

201. L'amour dans le bon ordre


des choses.
Si tu aimes Dieu plus que toi, ton prochain comme ta
propre vie,
Ce qui était autrefois moins que toi,
Tu aimes en vérité et en équité.

202. L'union à Dieu rend tout plus noble.


Chrétien, tout ton agir doit devenir or pour toi,
Si tu le fais en accord avec la conduite du Christ sur
terre.
310 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

203. Le mondain est aveuglé.


Homme, ouvre les yeux, déjà le ciel est ouvert.
Tu t'es enivré du terrestre, si tu ne le vois pas.

204. La prévenance de Dieu dépasse ce que nous


pensons.
Dieu est tellement bon envers nous que l'exprimer m'est
impossible.
Que nous n'ayons aucun désir de Lui, Lui pourtant
s'offre à nous.

205. De la part de Dieu, rien ne manque.


Dieu opère sans cesse : Il verserait en toi
Mille joies d'un seul coup, si c'était supportable pour
toi.

206. Dieu ne peut se dérober à l'humble.


Dieu serait même incapable de se dérober aux démons,
S'ils voulaient seulement se retourner et tomber à genoux
devant Lui.

207. L'œuvre la plus grande.


L'œuvre la plus grande que tu puisses accomplir pour
Dieu,
C'est, en dehors de toute œuvre, souffrir Dieu et repo-
ser en Dieu 28 •
28. Ce distique est particulièrement quiétiste, mais pas forcément
non orthodoxe. Le repos mystique (la passivité de l'âme) est un fait.
CINQUIÈME LIVRE 311

208. La nouvelle créature.


Homme, ce n'est que quand la piété du Christ t'est
connaturelle et personnelle que tu deviens la Créature
nouvelle.

209. La vie la plus haute.


Ainsi, veux-tu savoir quelle est la forme de vie la plus
haute?
C'est d'être détaché et de se tenir dans l'abandon à
Dieu.

210. L'amour nouveau et l'amour ancien.


Quand il est nouveau, l'amour comme un jeune vin
pétille ;
Plus il sera vieux et clair, et plus il sera calme.

211. L'amour séraphique.


L'amour qu'on appelle communément séraphique,
Est presque imperceptible du dehors, tant il est calme.

212. Centre et circonférence de l'amour.


Le centre de l'amour est Dieu, son cercle aussi.
En lui l'Amour repose, aime tout au même degré.
312 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

213. Le Trône 29 de Dieu est dans la paix.


Celui en qui la majesté divine doit reposer comme sur
les Trônes
Doit habiter à Jérusalem sur le mont de Sion.

214. Dieu est tout en tout 30 •


Dans le Christ, Dieu est Dieu ; dans l'ange Image de
l'ange ;
Dans l'homme homme et Tout en tout ce que tu veux.

215. Dieu fait tout en tout.


Dieu fait tout en tout. Il aime dans les Séraphins,
Il règne dans les Trônes, Il contemple dans les Chéru-
bins.

216. Dieu est une source.


Dieu ressemble à une source, il s'écoule généreusement
En sa créature, mais néanmoins il demeure en Lui-
même.

217. En Dieu, on contemple d'un coup d'œil.


Ami, quand on contemple Dieu, on contemple en
une fois ce qu'autrement, sans Lui, on ne pourrait de
toute éternité percer à jour.

29. Les Trônes sont Je troisième chœur angélique (Hier. célestes


7, 1).
30. 1 Co 12, 6.
CINQUIÈME LIVRE 313

218. Dieu ne peut vouloir le mal 31 •


Dieu ne peut rien vouloir de mal : s'il voulait la mort
du pécheur,
Et notre malheur, Il ne serait plus Dieu.

219. L'homme doit passer l'homme.


Homme, ne sois pas seulement homme, il faut atteindre
la cime.
Dans la maison de Dieu, seuls seront admis les dieux.

220. Comment trouver Dieu.


Qui veut vraiment trouver Dieu, doit d'abord se perdre,
Ne plus voir, ni sentir jusqu'en l'éternité.

221. La mort n'entend pas.


Un homme mort à lui-même reste impassible, même si
on médit de lui.
Pourquoi ? Les morts n'entendent plus.

222. Avant de posséder la joie,


il faut souffrir.
Homme, si tu veux te réjouir avec Dieu au ciel,
Tu dois être d'abord en ce monde le compagnon de sa
mort.

31. Voir la célèbre fresque de Fra Angelico du Christ aux yeux


bandés et conspué par ses bourreaux. Dieu innocent du mal.
314 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

223. Quand l'homme possède la justice du Christ.


Quand tu es parfaitement un avec Dieu le Seigneur,
Tu es aussi juste que notre Jésus-Christ.

224. Pour le mort tout est mort.


Quand tu es mort, forcément, homme,
Tout te semble mort, le monde entier et tout le créé.

225. Les croix non crucifiées.


Beaucoup de gens sont une croix pour le monde, mais
à l'inverse le monde
Ne l'est nullement pour eux, vu qu'ils continuent à le
servir.

226. La nature de la sainteté.


La nature de la sainteté, ô chrétien, est d'être pur
amour.
Plus ton amour est épuré, plus ta sainteté est réelle.

227. L'équanimité.
Au saint, tout est égal : que Dieu le laisse alité et
malade,
Il Lui en rend grâce aussi bien que de la santé.
CINQUIÈME LIVRE 315

228. L'homme enfoui dans une bête.


Rampe hors de toi, homme enfoui dans une bête,
À rester au-dedans tu n'arriveras pas auprès de Dieu.

229. L'arrogance est la chute.


Homme, s'il y a en toi du bon, ne t'en prévaux pas.
Dès que tu te l'attribues, la chute est accomplie.

230. Le mal est tien.


Le bien vient de Dieu, aussi il n'appartient qu'à Lui.
Le mal a sa source en toi : cette part, elle est donc
tienne.

231. Le vrai amour demeure constant.


Ne te détourne pas de Dieu, même si tu te sens misé-
rable.
Qui L'aime de tout cœur, L'aime jusque dans la souf-
france.

232. La plus belle des choses.


Rien qui soit plus beau que moi, ici-bas comme Là-
Haut.
Car Dieu, la Beauté même, est tombé amoureux de moi.
316 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

233. Quand l'homme est Dieu.


Avant d'être moi en tant que moi, j'étais Dieu en Dieu ;
Je puis donc l'être à nouveau, à condition d'être mort
à moi-même.

234. Tout retourne à son origine.


Le corps issu de la terre retourne de nouveau à la terre.
Dis-moi, l'âme issue de Dieu, ne redeviendra-t-elle pas
Dieu?

235. L'Éternité nous est innée.


L'éternité nous est si intimement commune 32
Que, que nous le voulions ou non, nous avons à être
éternels.

236. L'un porte l'autre.


Mon esprit porte le corps, le corps à son tour porte
l'esprit :
Que l'un abandonne l'autre, les deux s'écroulent.

237. La croix apporte joie et souffrance.


La croix apporte douleur, la croix apporte bonheur :
La douleur d'un moment, le bonheur de l'éternité.

32. Innig und gemein. L'éternité est vue ici comme connaturelle
à l'homme et non simplement un don gracieux de Dieu.
CINQUIÈME LIVRE 317

238. « C'est à moi ! » « c'est à toi ! » damnent.


Rien d'autre ne te précipite dans la bouche d'enfer
Que ces mots détestés (note-les) : le mien, le tien.

239. Dieu n'a de modèle que Lui-même.


Si tu me demandes pourquoi Dieu m'a fait à sa
ressemblance,
Je te réponds : il n'y avait personne pour Lui présen-
ter une autre image.

240. Quand l'homme est pleinement rendu


à son essence.
Quand l'homme est-il ramené parfaitement à Dieu?
Quand il est le modèle sur lequel Dieu l'a fait.

241. À l'amour, tout est soumis.


L'amour règne sur tout ; même la Trinité
Lui est soumise de toute éternité.

242. L'amour est le Souverain Bien.


Sur le Souverain Bien, que de parlotes et de polé-
miques !
Je te jure, ce Bien n'est rien d'autre que l'amour.
318 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

243. La nature de Dieu.


La nature de Dieu est l'amour : Il ne peut rien faire
d'autre.
Aussi, veux-tu être Dieu, aime à chaque moment.

244. L'amour rend également


Dieu bienheureux.
L'amour comble tout être et jusqu'au Seigneur Dieu.
S'Ii n'avait pas l'amour, Il ne serait pas établi dans le
repos.

245. Dieu n'a pas de nom propre sinon amour.


Aucun nom qui soit réellement propre à Dieu. On
L'appelle
Pur Amour : tant l'amour est précieux et merveilleux.

246. Dieu veut ce qu'il est.


Dieu est l'Amour en personne, Il ne fait qu'aimer.
Aussi veut-Il que nous exercions toujours l'amour.

247. Dieu est incapable de haïr.


Homme, ne prétends de Dieu que ce qui est juste : Il
ne hait pas sa créature,
Même ces têtes de démons : cela Lui est impossible.
CINQUIÈME LIVRE 319

248. Triple sommeil 33 •


Le sommeil est triple : en la mort repose le pécheur,
En la nature l'homme las, en Dieu l'amoureux.

249. Triple naissance 34 •


Marie enfante le Fils de Dieu hors d'elle ;
Moi, spirituellement au-dedans de moi ; Dieu le Père,
éternellement.

250. La naissance spirituelle


et l'éternelle ne font qu'un.
La naissance spirituelle qu'on discerne en moi
Est une avec celle par laquelle le Père engendre le Fils.

251. La naissance de Dieu dure à jamais.


Dieu engendre son Fils, comme Il le fait hors du temps,
Jusqu'en l'éternité dure cette naissance.

252. En toi naît le Fils de Dieu.


Homme, si tu t'y prêtes, Dieu engendre chaque instant
Son Fils en toi, aussi bien qu'en son trône.

33. Trois sortes de sommeil correspond au distique suivant à


Trois sortes de naissance. Il faut distinguer le sopor négatif (som-
meil 1 et 2) du somnus positif (repos en Dieu).
34. Marie donne au Fils son corps d'homme ; l'homme lui
accorde intérieurement par son ouverture son cœur. Le Père lui
donne éternellement son Essence (engendré).
320 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

253. Toute chose est la plus parfaite


à son origine.
L'eau dans la source, la rose sur sa tige,
L'âme est la plus parfaite en Dieu, la flamme dans le
feu.

254. L'âme sans Dieu.


Une brebis sans verger, un corps déjà mort,
Une source tarie, telle est l'âme sans Dieu.

255. À ce qui fait mal succède


ce qui apporte l'euphorie.
Par la guerre tu conquiers la paix, par la lutte tu obtiens
la joie,
La négation de toi-même t'apporte la béatitude.

256. Regarder en arrière est se perdre une fois encore.


Quand tu sors de Sodome, et que tu échappes au juge-
ment,
Ton salut tient à ceci : que tu ne regardes en arrière 35 •

257. La plus suave des vies.


Le ciel sur terre, la plus suave des vies,
Voilà à quoi mène la contemplation par amour.
35. Gn 19, 26.
CINQUIÈME LIVRE 321

258. Dieu et la béatitude sont un.


La béatitude est Dieu et Dieu la béatitude.
Si l'un n'était pas l'autre, je vivrais toujours blessé.

259. Dieu devient moi,


parce qu'avant je fus Lui.
Dieu devient ce que maintenant je suis, Il prend mon
humanité,
Parce qu'avant j'ai été Lui, c'est pour cela qu'il l'a fait.

260. Comment Dieu est seigneur,


père et époux.
Pour les serviteurs, Dieu est le maître ; si tu es enfant,
il est le père ;
Pour moi, Il est l'époux, s'il me trouve vierge.

261. Dieu est en toutes choses,


mais avec aucune en communauté de biens.
L'essence de Dieu, Il ne la partage avec rien.
Mais pourtant, elle doit nécessairement être jusque dans
les démons.

262. La profondeur de l'humilité.


L'humilité s'enfonce dans un tel abîme d'inanité
Qu'elle s'estime plus méprisable que tous les démons
réunis.
322 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

263. Il faut goûter à l'enfer 36 •


Chrétien, une fois au moins il faut demeurer dans la
bouche d'enfer,
Si tu n'y vas vivant, tu devras y aller mort.

264. Quand Jésus est imprimé dans le cœur.


Homme, si ton cœur est devant Dieu tendre et pur
comme cire,
Le Saint-Esprit y imprime l'image de Jésus.

265. Celui que lie l'amour de Dieu.


L'âme qui à toute heure ne se remémore que Dieu
Est entravée et liée par son Amour.

266. La vraie vie de l'âme.


L'âme vit vraiment, quand Dieu, son Esprit et sa Vie,
L'a toute comblée, et quand elle Lui a donné tout son
espace.

267. Telle l'école, tel l'enseignement.


Dans les écoles de ce monde, Dieu est simplement décrit.
À l'école de l'Esprit-Saint, on apprend à Le contem-
pler et à L'aimer.

36. Ce distique exprime une expérience mystique d'exception :


Dieu demandant à une âme de « rester en enfer » (spirituellement)
pour sauver les âmes (substitution).
CINQUIÈME LIVRE 323

268. On doit travailler sans contrariété.


Le soleil brille et est agissant sans contrariété ni
irritation :
Telle doit être ton âme, si elle veut être dans la vérité.

269. Qui va au-delà de Dieu, voit Dieu.


Épouse, si tu cherches à contempler la Face de l'Époux,
Passe Dieu et toute chose, et Elle ne te manquera pas.

270. Tout salut vient de Dieu.


Par amour Dieu devient moi, et par grâce moi Lui.
Ainsi tout mon salut ne me vient que de Lui seul 37 •

271. Lorsque tu n'es plus homme,


c'est Dieu qui l'est.
Lorsque tu n'es plus homme et que tu te renies,
Dieu en personne se fait homme et porte ton fardeau.

272. La Face de Dieu est béatifique.


La Face de Dieu attire tel un aimant.
La contempler, le temps d'un regard, rend éternellement
heureux.

37. Il ne faut pas voir ici un point de doctrine, mais plutôt un


jeu formel précieux : A devient B par A ; B devient A par A. C'est
la préposition par qui globalise.
324 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

273. Où le Christ n'est pas agissant,


Il n'est pas présent.
Ami, où le Christ n'est pas agissant, Il n'est pas
effectivement présent. L'homme aura beau abondam-
ment Le célébrer ou discourir sur Lui.

274. Le bienheureux en ce monde.


Qui au fond de soi trouve la joie dans la croix et la
souffrance,
Celui-là est dès ce monde enfant de la béatitude
éternelle.

275. La souffrance est plus utile


que l'allégresse.
Homme, si tu savais à quel point la souffrance est béné-
fique et utile,
Tu l'aurais depuis longtemps préférée à tout ce qui pro-
cure la joie.

276. Jamais le saint n'obtempère


à une injonction.
Dans ce qu'il fait, le saint n'obtempère pas à une
injonction ;
Tout ce qu'il fait, il le fait par pur amour de Dieu.
CINQUIÈME LIVRE 325

277. Le juste n'est pas sous le régime


de la loi.
La loi est pour les méchants ; même sans commande-
ment explicite,
Les cœurs pieux aimeraient encore Dieu et le prochain.

278. La marche en crabe spirituelle.


Homme, laisse-toi sombrer, et tu remonteras à la sur-
face:
Renonce à ta marche et ton allure, et ton pas de course
démarrera.

279. À l'emplacement du monde avant


que le monde ne soit.
Avant que Dieu ne créât le monde, qu'est-ce qu'il y
avait en ce lieu ?
Il y avait le lieu même, Dieu et sa Parole éternelle 38 •

280. Impossible à Dieu de Se mesurer.


Dieu est si haut et si grand, que s'il voulait Se mesurer,
Il perdrait, bien que Dieu, le compte des mesures.

38. « Parole éternelle » renvoie au prologue de l'évangile de Jean


(1, 1), tandis que «lieu», qui n'est pas un terme biblique et ne
renvoie en aucun cas à la Genèse, est probablement une réminis-
cence du titre d'un ouvrage de V. Wiegel (1533-1588), Le Lieu du
monde.
326 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

281. Le plus étonnant, le meilleur


et le plus beau en Dieu.
Ce qu'il y a de plus étonnant en Dieu est la
circonspection,
De meilleur la longanimité, de plus beau la justice.

282. Dieu est comme le soleil.


Dieu est semblable au soleil : qui se tourne vers Lui
Est illuminé, mais tout de suite doit se détourner de son
Rayonnement.

283. Pourquoi Dieu possède repos et joie.


Parce que Dieu est Trois en Un, Il connaît et le repos
et le désir :
Le repos résulte de l'unité, le désir de l'inclination des
Trois l'Un pour l' Autre.

284. Dieu vient avant même que tu Le désires 39 •


Quand tu désires Dieu et souhaites être son enfant
Il est déjà d'avance en toi ; et c'est Lui qui t'inspire
ton désir.

285. La tourterelle spirituelle.


Je suis la tourterelle, le monde est mon désert ;
Dieu, mon époux, est loin : aussi suis-je sans nid.
39. Voir Pascal : «Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais
déjà trouvé. »
CINQUIÈME LIVRE 327

286. La simplicité doit briller par son esprit.


Je prise fort la simplicité que Dieu a pourvue de
clairvoyance.
Par contre, celle qui en est dépourvue n'est pas digne
de porter son nom.

287. Les caractéristiques de la simplicité.


Ce qui caractérise la simplicité c'est qu'elle ignore toute
supercherie,
Et qu'elle ne cherche que le bien en toute humilité.

288. Amour mondain, amour divin :


leur nature respective.
L'amour mondain par définition penche vers le bas.
Le propre de l'amour divin est de s'élever.

289. La vertu sans amour est sans valeur.


Rien qu'une vertu toute nue ne peut exister aux yeux
de Dieu:
Elle doit être ornée d'amour, c'est alors qu'elle est belle.

290. L'amour est feu et eau.


L'amour est flot et flamme : si ton cœur peut l'éprouver
Il éteint la colère de Dieu et consume les péchés.
328 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

291. La dignité procède de l'amour.


Non, ne poursuis pas par-delà les mers, l'esprit et la
sagesse ;
La dignité de l'âme ne naît que de l'amour.

292. La beauté procède de l'amour.


La beauté procède de l'amour : même la Face de Dieu
Tient sa grâce de lui, sinon Elle ne brillerait pas.

293. La récompense de l'amour.


L'amour a pour salaire essentiel Dieu même :
Il demeure à jamais sa gloire et sa couronne d'honneur.

294. La sagesse sans l'amour est néant.


Être sage, mais par ailleurs ne pas aimer Dieu,
Homme, un fou est préférable à toi.

295. Plus l'amour grandit,


plus grandit la béatitude.
La mesure de la béatitude, l'amour la fixe pour toi :
Plus tu es plein d'amour, plus heureux tu seras.

296. L'amour divin en nous est l'Esprit.


L'amour que Dieu en toi se rend à Lui-même,
Est sa Puissance éternelle, son Feu, son Saint-Esprit.
CINQUIÈME LIVRE 329

297. Aimer Dieu sans Dieu est impossible.


Si Dieu Lui-même en toi ne s'aimait Lui-même,
Homme, tu ne pourrais jamais L'aimer comme il
convient.

298. L'amour ne craint pas.


L'amour ne craint pas, d'ailleurs il ne peut se gâter.
Pour ce, il faudrait que Dieu meure avant, et avec Lui
sa Déité.

299. Le mérite a même valeur que la personne.


L'épouse acquiert aux yeux de Dieu plus de mérites par
un baiser,
Que tous les salariés qui se tuent au travail.

300. Aimer Dieu comme il se doit.


Homme, nul n'aime Dieu légitimement s'il ne se
méprise, lui ;
Vois, en est-il ainsi de ton amour ?

301. Ce qui, après Dieu, est le plus digne d'amour.


Le plus digne d'amour, après Dieu, est une âme éprise ;
Aussi se complaît-Il à rester auprès d'elle en creux.
330 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

302. Le plus rapide.


L'amour est ce qu'il y a de plus rapide. De lui-même,
Il peut instantanément se retrouver au plus haut ciel.

303. Caractéristiques du faux amour.


Veux-tu distinguer le faux amour du vrai ?
Vois : le faux se cherche soi et chute dans la souffrance.

304. L'amour à l'épreuve de la croix.


On éprouve l'or au creuset, pour voir s'il est pur,
Et ton amour à la croix, pour connaître sa pureté.

305. L'amour de Dieu relève de l'essence.


L'amour de Dieu ne réside pas dans la douceur ;
La douceur n'est qu'accident. L'amour relève de
l'essence.

306. Un cœur non meurtri n'est pas en bonne santé4Cl.


Un cœur que l'amour divin n'a pas meurtri
Est, contre toute apparence, gravement malade et
valétudinaire.

40. Thème mystique de la vulneratio cordis. Voir les stigmates


des saints.
CINQUIÈME LIVRE 331

307. Plus que la sagesse,


l'amour est le signe distinctif de Dieu.
Amour accède à Dieu sans se faire annoncer ;
Raison et grand esprit doivent attendre longtemps sur
le parvis.

308. Un Dieu extraordinairement universel.


Quelle universalité que celle de Dieu ! L'art du baiser,
Il l'a transmis à la fille de ferme aussi bien qu'à toi.

309. Ce qui ravit l'âme au plus haut point.


Le plus exaltant qui puisse échoir à mon âme
Est la grâce de devenir à jamais épouse en des noces
éternelles.

310. La nature du baiser divin.


Recevoir le baiser de Dieu-époux c'est faire l'expérience
De sa face bienveillante et de sa douceur.

311. Sans Dieu l'âme rien ne peut.


Telle la beauté d'un luth qui sonnerait de lui-même,
Telle la beauté d'une âme que ne pincerait le Seigneur.

312. La règle d'or.


La règle d'or qui rend tout possible
Est l'amour ; simplement : aime. C'est tout.
332 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

313. La plus haute noblesse de cœur.


Aucun cœur au monde n'est plus noble
Que celui qui, uni à Dieu, se prend pour un ver.

314. La miséricorde ouvre le ciel.


Mon enfant, lie-toi d'amitié avec la Miséricorde :
Elle est portière au château de la Béatitude.

315. Être abaissé élève.


Abaisse-toi toi-même, chrétien, et tu seras grand ;
Plus tu t'estimes méprisable, plus tu as du prix.

316. Le berger de l'Évangile.


Le berger est le Fils de Dieu, la déité le désert ;
Moi, la brebis que par élection Il recherche et embrasse.

317. Fruits des vertus.


L'humilité élève, la pauvreté enrichit,
La chasteté angélise, l'amour assimile à Dieu.

318. Comment jeter un coup d'œil dans le ciel.


Nul besoin d'un télescope pour jeter un coup d'œil dans
le ciel.
Détourne-toi simplement du monde, et vois : cela se
réalisera.
CINQUIÈME LIVRE 333

319. La plus grande béatitude.


La plus grande béatitude imaginable,
C'est la capacité de goûter Dieu, et sa douceur.

320. Le chemin le plus direct vers Dieu.


Le chemin le plus direct vers Dieu passe par la porte
de l'amour :
Le chemin du savoir te fait avancer bien lentement.

321. En quoi consiste la quiétude du cœur.


La quiétude du cœur consiste exclusivement
Dans la capacité à être pleinement un seul Un avec Dieu.

322. La béatitude réside dans le Bien le plus haut.


Nul homme ne peut être heureux que s'il possède le Bien
majeur (suprême).
Qu'est-ce qui le pousse dès lors à L'abandonner et à
rechercher un bien mineur ?

323. Pourquoi Dieu accorde-t-11 un salaire éternel ?


Dieu est forcé de récompenser les saints d'un salaire
éternel,
Sans quoi, s'il le voulait, ils trimeraient pour Lui
éternellement.
334 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

324. La vertu qui couronne.


La vertu qui te couronne d'une éternelle béatitude,
(Ah, tiens-la fermement !) est la constance.

325. Quand l' Ascension est sur le point d'arriver.


Quand en toi Dieu est né, est mort, est ressuscité
Réjouis-toi : bientôt arrive l' Ascension.

326. Positions distinctes de l'âme.


L'âme du pécheur gît à terre, celle du pénitent se
redresse,
Et celle du juste est debout, prête à la course de la
vertu.

327. Pourquoi Dieu ne se lasse pas de sa souveraineté.


Le royaume de Dieu et de l'Esprit est amour, joie et
paix.
Voilà pourquoi Il ne se lasse pas de régner éternellement.

328. Le péché n'afflige pas Dieu.


Dieu, le péché Lui fait mal en toi qu'il considère comme
son fils ;
Mais en sa Déité, Il n'en éprouve rien.
CINQUIÈME LIVRE 335

329. La Trinité tout entière contribue à la béatitude.


La Toute-Puissance m'engendre, la Sagesse m'enseigne,
La Bonté m'assiste, que je puisse aller au ciel.

330. Les instants où l'on entend Dieu parler.


Lorsque tu penses à Dieu, alors tu L'entends en toi :
Si tu te tais et gardes le silence, Il parle sans arrêt.

331. Ce que Dieu n'opère pas, ne Lui plaît pas.


Dieu doit être le commencement, le milieu et la fin,
Pour que Lui plaisent les œuvres de tes mains.

332. Où l'homme aboutit quand il se perd en Dieu.


Quand je me perds en Dieu, j'arrive de nouveau là
Où de toute éternité j'ai été, avant que je ne sois.

333. Bétail à abattre par le diable.


L'âme qui se laisse massacrer par le péché,
Est devenue (quelle dérision !) du bétail à abattre par
le diable.

334. Dieu apprécie les œuvres selon leur essence.


Homme, le sommeil du juste a plus de prix pour Dieu
Que les prières et chants de toute une nuit du pécheur.
336 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

335. Trois lumières distinctes.


La Gloire dans sa lumière est pour moi le soleil,
Sa grâce est comparable à ses rayons
La nature à leurs reflets.

336. Il faut viser d'un œil.


Qui veut toucher Dieu au cœur,
Que d'un seul œil, le droit, il vise la cible !

337. La créature est la consolation du Créateur.


Moi, sa créature, je suis la couronne du Fils de Dieu,
La paix de son Esprit, et le salaire de sa Passion.

338. Plus elle est longue,


plus l'éternité devient impénétrable.
La mer d'Éternité, plus l'esprit la traverse,
Plus il la trouve intraversable, toujours plus vaste.

339. Nulle créature n'atteint le fond de la Déité.


Combien la Déité est profonde, nulle créature ne peut
le sonder :
Dans le divin abyssal, l'âme du Christ elle-même s'éva-
nouit inexorablement.
CINQUIÈME LIVRE 337

340. Dieu aussi doit mériter.


Que j'ai pris Dieu le Très-Haut pour époux,
Il l'a mérité par mon intermédiaire, du seul fait que Lui
est venu à moi.

341. La où le temps est le plus long.


Plus on est loin de Dieu, plus on s'enfonce dans le
temps.
Aussi, pour les damnés, un jour est-il une éternité.

342. Où l'on apprend les manières de la cour divine.


Enfant, qui entend réussir à la cour de Dieu,
Doit ici-bas aller à l'école du Saint-Esprit.

343. L'orgue spirituel.


Dieu est un organiste et nous sommes le jeu d'orgue
Son esprit souffle en chacun et donne au ton sa force.

344. La pauvreté se vit en esprit.


La pauvreté réside en une disposition d'esprit. Même
empereur,
Je puis être néanmoins aussi pauvre qu'un saint.

345. Qui habite les blessures du Christ.


L'esprit qu'on trouve plein de joie dans la souffrance,
Et qui conserve la paix dans le malheur, habite les bles-
sures du Christ.
338 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

346. Aux enfants, il faut du lait.


Aux hommes, Dieu donne un vin fort à boire.
Comme tu n'es encore qu'un enfant, Il te verse une
boisson douce.

347. Une même profondeur avec Dieu.


L'esprit, qui désormais n'est qu'un unique Un avec
Dieu,
Doit avoir exactement avec Lui même Hauteur et même
Profondeur.

348. Comment mesurer Dieu.


Certes, Dieu est illimité : néanmoins il t'est possible de
Le mesurer
Si tu mesures mon cœur. Car mon cœur Le renferme.

349. Il faut souffler sur la Grâce.


Fais place et souffle, l'étincelle gît en toi ;
Tu l'enflammeras facilement du saint désir d'amour.

350. Il faut te secouer toi-même.


Chrétien, il te faut toi-même, par Dieu, te réveiller du
sommeil:
Si tu ne te secoues pas, tu resteras fiché dans les rêves.
CINQUIÈME LIVRE 339

351. Dans l'intériorité tous les sens ne sont qu'un sens.


Les sens sont tous, dans l'esprit, un seul sens, une seule
complexion.
Qui contemple Dieu, tout à la fois Le goûte, Le tou-
che, Le sent et L'entend.

352. Ce qu'il y a de plus doux et de plus merveilleux.


Rien de plus doux que de voir Dieu devenir fils
d'homme;
Rien de plus merveilleux que de sentir en soi cette nais-
sance se produire.

353. Le Visage de Dieu enivre.


Le Visage de Dieu grise. Une seule fois voir sa Lumière
Suffit à te rendre soûl à Sa vue.

354. Nul n'entre au ciel s'il n'a pas été crucifié.


Chrétien, ne fuis pas la croix : tu dois être crucifié
Autrement, tu n'entreras jamais dans le Royaume des
cieux.

355. D'où vient l'inégalité entre les saints.


Dieu agit selon la nature : celle-ci détermine la
différence :
Tel saint se sent blessé, tel autre éprouve de la joie.
340 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

356. Ce qui est parfait chasse l'imparfait.


À l'arrivée de ce qui est parfait, l'imparfait s'écroule :
L'humain se consume quand je suis divinisé 41 •

357. Quand Dieu se déverse dans l'âme.


Homme, si ton cœur est une vallée 42 , Dieu doit s'y
répandre.
Et avec une telle générosité que ton cœur débordera.

358. Dieu devient ce qu'il veut.


Dieu est Esprit éternel qui devient tout ce qu'il veut.
Il subsiste cependant tel qu'il est, sans forme et sans but.

359. La Trinité comparée au soleil.


Dieu le Père est le corps (incandescent), Dieu le Fils la
lumière,
Les rayons sont l'Esprit-Saint, tributaire des deux.

360. Quand on fait sienne la mort du Seigneur.


Ami, si je meurs à moi-même, ici et maintenant,
Alors seulement je fais véritablement mienne la mort du
Seigneur.

41. 1 Co 13, 10.


42. La vallée est dans le vocabulaire mystique la figure du cœur
humble et réceptif.
CINQUIÈME LIVRE 341

361. La Grâce de Dieu irradie en permanence.


La grâce irradie de Dieu comme la chaleur rayonne du
feu;
Tu n'as qu'à t'approcher de Lui, et avant peu sa grâce
fera route vers toi.

362. La suprême béatitude.


La béatitude suprême que puisse m'accorder Dieu,
C'est de me rendre semblable à Lui et de m'élever à
sa dignité.

363. L'occupation du sage.


Un fou s'occupe de mille et une choses ; toute
l'action du sage - dix fois plus noble - se résume à
aimer, contempler et à être au repos.

364. Qui trouve le repos dans le travail.


Le sage qui s'est haussé au-dessus de lui-même
Repose quand il court et travaille quand il contemple.

365. L'homme qui n'est qu'un masque.


Un homme qui, telle une bête, se déchaîne et se jette
sur tous les plaisirs,
N'est qu'un masque : il a l'apparence d'un homme, mais
n'est rien.
342 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

366. Le jeu de luth divin.


Un cœur qui jusqu'au tréfonds reste dans le silence de
Dieu comme Lui le veut,
Dieu aime le toucher : il Lui est son luth.

367. Preste en toutes circonstances.


Qui peut se passer de Dieu aussi facilement que de rece-
voir son aide
Fait preuve en toutes circonstances d'une authentique
bravoure.

368. Auprès de qui Dieu aime à se tenir.


Homme, si l'Esprit de Dieu fait partie intégrante de toi
au même titre que ta main,
La Trinité aura plaisir à Se faire connaître à toi.

369. L'âme hors de son origine.


Une étincelle hors du feu, une goutte hors de la mer :
Qu'es-tu donc, homme, sans ton dynamisme de retour
(vers l'origine) ?

370. En Dieu exclusivement.


Tout ce que désire ton âme, elle l'obtiendra entièrement
en Dieu.
Mais qu'elle l'emporte hors de Lui, et ce sera sa mort.
CINQUIÈME LIVRE 343

371. L'homme que Dieu même ne peut racheter


par ses prières.
Homme, si tu meurs privé de Dieu, il n'y a pas
d'alternative,
Dieu lui-même dût-Il prier pour toi, tu es condamné à
t'abîmer dans le marais.

372. L'épouse doit être comme l'Époux.


Il me faut être blessé. Pourquoi ? Parce que le Sauveur,
Mon éternel Époux, a été retrouvé couvert de blessures.
Quel profit cela t'apporte-t-il ? Ce n'est pas délicat
Quand épouse et Époux ne se ressemblent pas.

373. Le cœur le plus heureux.


Un cœur pur contemple Dieu, un cœur saint Le goûte;
Dans un cœur amoureux Il veut déménager.
Heureux le cœur qui s'applique et s'exerce à
Rendre pour Lui son cœur pur, saint et amoureux.

374. C'est en évitant qu'on surmonte.


Ami, évite ce que tu aimes, fuis ce que désire ton envie,
Autrement tu ne seras jamais plus rassasié, mais
repoussé.
Combien auraient atteint la jouissance des plaisirs
éternels,
S'ils ne s'étaient laissé submerger par les biens terrestres !
Appendice de dix sonnets

1. Comment Dieu est en l'âme sainte.


Tu demandes comment Dieu, le Verbe, demeure dans une
âme.
Voilà, telle la lumière du soleil dans le monde, tel un
époux dans sa chambre, tel un roi en son royaume et sa
souveraineté ;
Un maître à son école, un père auprès de son fils, un tré-
sor précieux enfoui dans un champ, un hôte cher dans une
belle tente, et un joyau sur la couronne d'or.
Comme un lys dans un val fleuri ; comme le jeu de luth
au repas du soir, comme l'huile parfumée allumée dans la
lampe, comme le pain du ciel dans une châsse pure, comme
un puits de jardin, comme un vin frais.
Dis : est-il ailleurs rien qui soit aussi beau ?

Il. À la Vierge Marie, le lys mystique.


ô noble lys, où trouver ton pareil ?
Dût-on errer à travers tous les champs du paradis.
Tu scintilles comme neige, quand par un temps superbe,
Le soleil répand tout l'or de Phaéton. Devant toi, soleil,
lune, étoiles forcément pâlissent, ton aspect et ta somptuo-
CINQUIÈME LIVRE 345

si té sont plus beaux que Salomon dans toute sa splendeur.


L'éclair éblouissant des Séraphins doit reculer devant toi, ton
noble parfum réconforte le monde entier et tout ce qui autre-
ment se jette aux pieds de notre Dieu. C'est en toi seul que
se retrouve la beauté des vierges, la résistance des martyrs et
l'éclat de tous les saints.
Viens dès lors, noble lys, rafraîchis-moi ici, que je puisse
te contempler à jamais, toi et le fruit (de tes entrailles) !

III. L'âme déchue.


J'étais le reflet d'un ange, je suis à présent comme une
bête. J'étais au paradis, pleinement joyeux, me voici sur terre
et je ne connais qu'angoisse et tourments. La colère de l'Enfer
ne pouvait m'atteindre, à présent je fonds presque de chaud,
et je dois geler de froid glacial ; je souffre mille maux. J'étais
maître du temps, et maintenant c'est lui qui est mon maître.
J'étais à moi-même mon propre habit, maintenant je dois par
nécessité me recouvrir de plumes étrangères. Dieu me regar-
dait amicalement, et m'appelait « Cher enfant ». À présent
sa colère m'effraie, et le péché me repousse loin de Lui. Je
suis saisi et possédé de crainte permanente. Je contemple de
mes propres yeux mon propre malheur. Le démon et la mort
en veulent à ma vie. Pauvre de moi, pauvre de moi ! Qu'ai-
je donc fait ?

IV. Le pécheur justifié.


J'étais esclave du démon et marchais entravé. J'étais défi-
guré par le foutoir du péché et ensanglanté : vautré dans la
volupté comme un porc dans la boue, puant de multiples
vanités. Je jouxtais l'abîme, et déjà j'échouais sur la côte.
Je vivais comme une bête, sans m'interroger sur Dieu. J'étais
l'ombre d'un homme, un mort-vivant. À présent je suis
346 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

ressuscité dans le Christ, et la vie m'est rendue : les chaînes


sont brisées, le démon chassé, je suis affranchi et libre. Je
ne cherche que Dieu avec ferveur et je me livre à Lui. Quoi
qu'il veuille dans le temps et l'éternité, je L'en bénis.
Ah ! qu'il me garde seulement d'une chute plus profonde !

V. L'arrêt de mort des damnés.


Allez, maudits, allez-vous-en, bande de diables !
Corbeaux qui jamais ne m'avez abreuvé ni nourri, ni vêtu,
ni visité, ni consolé, ni rendu service : allez au feu éternel,
dans la bouche d'enfer. Recevez votre salaire en ses vagues
effroyables : éclair, tonnerre, peste et tout ce qui est malfai-
sant. Allez, et restez à jamais bannis de mon royaume ! Vous
pleurerez et gémirez, et aboierez comme des chiens affamés
et altérés ; votre ver ne meurt pas, le feu qui vous est réservé
ne s'éteint pas. Éternellement, vous connaîtrez la puanteur du
supplice, comme vous l'avez mérité. Car ce que vous m'avez
fait dans mon corps, je l'assume.
Allez, maudits, allez-vous-en, le verdict est tombé.

VI. Inscription sur la porte de la Damnation.


Ici, la nuit est éternelle : le rire, on ne connaît pas !
La plainte, les « hélas ! », les « ah, perdu à jamais ! »
sont sans cesse répétés et aussi les « si seulement je n'étais
jamais né ! ». Rien d'autre en dehors de cela que grêle et que
tonnerre. On voit le basilic avec les crapauds, serpents, dra-
gons, et mille monstres. On est gelé, on fond dans la four-
naise. On s'injurie, on se traite de fou, on fulmine, mais on
n'échappe jamais à la vengeance infernale : à la fois on meurt
et on ne meurt pas, on gît dans l'éternelle mort. On rage,
on se fait du mouron, on se fâche, on fuit et on blasphème
Dieu. On se mord, on se chamaille, on vit en chiens et chats.
CINQUIÈME LIVRE 347

On se gratte sans cesse avec tous les démons, on bouffe


fumée, poix, soufre, et fumier du diable.
Ah, pécheur, fais donc pénitence avant d'arriver là-bas !

VII. Le malfaiteur maudit.


Hélas ! Où suis-je? auprès des purs Maures d'enfer,
auprès des valets du Diable : dans la gueule de Léviathan,
dans un marais de feu sans limite ni fond ! Hélas ! que soit
maudit le jour de ma naissance ! J'étais élu et prédestiné à
la béatitude : le ciel m'était acquis ; je savais en bref ce que
Dieu voulait : et malgré tout je n'ai pas tenu l'alliance ! Me
voici éternellement réprouvé et perdu ! Toi, maudit corps, vois
où tu m'as amené ! Toi, maudite âme, qu'as-tu fait de moi ?
Ah ! mille fois hélas ! Que m'apportent à présent ma pompe,
mon avarice et mes appétits mauvais ! Que n'ai-je fait le
bien ! Le remords vient désormais trop tard : Dieu ne
l'accepte plus.
Je reste à jamais cerné par les maux infernaux.

VIII. La sentence prononcée sur les justes.


Venez, les bénis (de mon père), recevez les couronnes que
vous avez gagnées par les mérites de ma vie et de ma mort.
Entrez en possession du Royaume de la splendeur, en com-
munion avec Dieu. Je veux vous récompenser à jamais du
bien que vous avez fait. Vous m'avez consolé, reçu dans vos
demeures, nourri, désaltéré, visité dans la détresse, vêtu, cou-
vert, fidèles à ma loi d'amour (Mt, 25, 35 s.). À présent, vous
allez avec Moi prendre possession de vos trônes et triompher
éternellement. Vous vous réjouirez de Moi. Car ce que vous
avez fait au plus petit d'entre les miens ici sur terre, c'est
à Moi que vous l'avez fait, et dans l'éternité il vous sera payé
ce que vous voulez.
Venez, jouissez de Moi et de la totale béatitude !
348 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

IX. Inscription sur la porte de la Béatitude.


Ici, le jour ne s'arrête pas, le soleil éternel brille, Ici s'éva-
nouit la connaissance de la douleur, des soucis, de l'angoisse
et de l'épreuve. On vit totalement heureux et satisfait. On ne
voit, on n'entend que bonheur et délices, on boit à satiété
aux doux fruits de Jésus, on a la fierté du repos, on oublie
le temps, on n'ôte plus jamais la robe de gloire. Ici gronde
comme un fleuve ce qui n'était que gouttelettes, ici se
contemple la Face divine et son éclat, ici on s'abîme en Lui,
et on Lui donne mille baisers. On aime, on est aimé ; on Le
goûte tel qu'il est. On chante sa louange, on donne les motifs
de Le préférer à quoi que ce soit.
Ah, Jésus, aide-moi à jouir aussi de tout cela !

X. Le bienheureux délivré du corps.


Que je suis heureux, mon Dieu ! Ma souffrance a disparu,
mes douleurs sont loin, l'épreuve connaît une fin. Tout ce
qui me navrait le cœur s'est détourné de moi. Je suis à pré-
sent sans cachot, délivré de mes liens, heureux. J'ai vaincu
et triomphé, le cœur débordant de joie. Nul ennemi ne me
trouble désormais, nul mal. Ma gaieté ne sera plus brisée par
le malheur. J'ai trouvé la paix véritable, les délices véritables.
Le ciel me sourit, et les anges m'accueillent parmi eux, pleins
de joie, comme les saints. Je suis à tel point rempli de bon-
heur que j'en déborde presque. J'ai tout ce que je veux, je
veux ce dont je jouis.
Allons, ça suffit ! Tel que je suis, on me conduit vers mon
Époux, vers mon doux Jésus.

FIN
SIXIÈME LIVRE 1

11. Béatitude du sage 2 •


Bienheureux l'homme qui consacre tout son temps
à rien d'autre qu'à l'éternité ! Qui, jeune ou vieux, ne
regarde et ne contemple que le palais de la Sagesse, que
Dieu son Père a édifié. Qui a pour bâton et appui le
Verbe éternel, et ne reste pas assis dans les sables d'un
pays étranger (l'Égypte), comme tant de fous. Qui ne
se soucie ni de maison, ni de terres, ni d'or ni d'argent,
et ne se mêle pas de compter les années du cours de
sa vie. La fortune aveugle ne l'agacera pas dans ses
allées et venues, et nulle vaine soif ne le mènera vers
des eaux étrangères (Pr 5, 15). Il ignore toute forme de
contrainte, la mentalité de boutiquier ne l'agrée point.
Il n'aspire pas à être vu (Mt 6, 5). Il est fils du monde,
la ville la plus proche lui est aussi familière que celle
qui baigne le Tage (fleuve espagnol). Il porte unique-

l. Ce livre a été ajouté tardivement, en 1675, à l'édition prin-


ceps de 1657. Les numéros 1 à 10 de l'édition de 1675 reprennent
l'appendice de dix sonnets qui prolonge le livre V de 1657 et qui
clôt l'édition princeps.
2. Mt 5, 3.
350 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

ment son regard au-dessus de soi, avec un maximum


de liberté, vers sa vraie patrie, son ciel bien-aimé. Il ne
fait pas dépendre son âge du nombre des années, être
pleinement en Dieu, voilà ce qu'il considère plus que
tout être âgé. Le soleil l'illumine en plein champ, et
même quand vient le soir, sa lumière lui reste. Plein de
désir, il contemple en esprit l'arbre de vie, il va vers
lui en toute hâte par la voie la plus courte. Il ne se sou-
cie de rien ; ce qui se passe chez ses voisins lui est aussi
étranger et aussi manifeste que ce qu'un aveugle voit !
Pourtant, il est fort et frais, il ne craint nul ennemi,
même si le monde, le Diable et la chair, et plus, se
liguaient simultanément contre lui. Qu'un autre coure
et se divertisse avec le monde (voir Pascal) ! Une telle
vie et une telle voie me satisfont.

12. Le cerf caché et sa source.


Le cerr3 s'élance et cherche une fraîche source pour
soulager son cœur et trouver la paix. L'âme qui plaît
à Dieu est celle qui court vers la source d'où s'écoule
le doux ruisseau de la vie. Cette source est Jésus-Christ,
qui, de ses eaux jaillissantes, nous désaltère dans la véri-
table foi et nous fortifie contre le péché. Reste auprès
de cette source et bois souvent de cette eau ; ainsi, mon
âme, tu conquiers la pleine béatitude.

13. L'âme pécheresse.


Une ville ravagée par le feu, un château détruit de
fond en comble, un royaume complètement disloqué et
3. Ps 42, 2-3.
SIXIÈME LIVRE 351

ruiné, une femme de roi devenue à présent une esclave,


telle est l'âme qui laisse le péché l'assassiner.

14. L'âme sanctifiée.


Une nouvelle Jérusalem, un château édifié et para-
chevé, un Royaume plus fort et plus grand que tous ses
ennemis, une servante de basse condition promue au
rang des déesses, telle est, ô vierge, ton âme, lorsqu'elle
est devenue l'épouse de Dieu.

15. Le fils porte le nom du Père.


Dis, quel nom Dieu nous donne-t-11 finalement, nous
qu'il a aimés et adoptés, comme des fils, en son Fils ?
Celui à qui tu le demandes, tu l'appelles Dieu. Avoue
dès lors qu'il ne peut nous attribuer d'autre nom que
celui de « dieux 4 ».

16. Le mystère d'une résurrection.


L'Ennemi a renversé et fait tomber l'esprit, le corps
et l'âme par l'orgueil, la convoitise de la chair, et l'avi-
dité du monde (1 Jn 2, 16). C'est par l'humilité, la mor-
tification et l'aumône que l'esprit, le corps et l'âme se
relèvent et ressuscitent à une vie nouvelle.

17. Un désir éteint l'autre.


Plus un homme trouve son bonheur dans les hon-
neurs et les biens de ce monde, et moins il a le cœur

4. Ps 82, 6 ; ln 10, 34.


352 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

à s'occuper des choses éternelles. Plus il aspire au con-


traire aux choses éternelles, plus les terrestres lui devien-
nent insignifiantes.

18. On ne fait cas de l'éternité.


Quelle folie ! pour un bonheur temporel, on se risque
jusqu'à la mort.
Mais pour le bonheur éternel, on ne met en jeu qu'une
mise ridicule.

19. Le sot des sots.


Tu jettes pour le temps l'éternité au vent :
Juge s'il se trouve au monde plus grand sot que toi ?

20. Le temporel est fumée corrosive.


Tout ce qui est temporel est fumée. La laisses-tu entrer
dans ta maison,
À coup sûr elle brûlera les yeux de ton esprit.

21. Recherche les valeurs d'éternité.


La gloire de ce monde passe et est brève :
Cherche donc la gloire dans l'éternelle béatitude !

22. C'est fou que d'embrasser la brume 5 •


Qui embrasse la brume agit comme un fou.
Toi aussi, tu es fou qui te laisses séduire par une vaine
gloire !
5. Motif de l'évanescence; voir VI, 195 (Ixion).
SIXIÈME LIVRE 353

23. La méconnaissance de soi fait courir en vain.


Comment l'homme peut-il courir avec une telle fréné-
sie après une vaine gloire ?
C'est qu'il ne discerne pas sa gloire en Dieu.

24. Ce qu'on porte en soi


ne doit pas être cherché dehors.
Qui porte en soi la gloire, ne cherche pas celle qui vient
du dehors.
Si tu la cherches dans le monde, tu la places encore hors
de toi.

25. Le sage ne cherche pas la gloire extérieure liée


à un rang.
Le sage ne vise pas la gloire extérieure liée au rang le
plus haut ;
Être proche parent de Dieu, cet honneur-là lui suffit
amplement.

26. Le sage regorge de gloire.


Le sage regorge de gloire. Comment cela ? Il est élu
Pour être le temple éternel de la véritable gloire (celle
de Dieu).

27. La gloire fait cruellement défaut au pécheur.


Le pécheur est l'étable de la Bête et de tous les démons.
Aussi la gloire lui fait-elle cruellement défaut, même s'il
est partout auréolé de gloire.
354 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

28. Riche pécheur, boue dorée.


Homme, jamais boue dorée ne fut saluée comme richesse
ni beauté :
Il en va de même des pécheurs qui nagent également
dans l'or, rien que dans l'or.

29. Le pécheur devient boue.


Le saint s'élève et devient en Dieu un dieu ;
Le pécheur dégringole et devient fumier et boue.

30. Qui veut arriver au faîte de la gloire


doit devenir Dieu.
Aux cieux et sur la terre, il n'est rien qui soit aussi
auréolé de gloire que Dieu.
Si tu veux connaître la gloire, ambitionne de devenir
comme Lui.

31. L'homme doit payer de sa personne.


Homme, redresse-toi donc ! Comment Dieu te soulè-
verait-Il,
Si tu restes collé de toutes tes forces à la terre.

32. Un ver 6 nous fait honte.


ôdérision ! un ver à soie œuvre jusqu'à ce qu'il puisse
voler.
Mais toi, tu ne fais rien, sinon rester à terre, tel que
tu es.
6. Le ver à soie est un motif de l'emblématique de l'époque.
SIXIÈME LIVRE 355

33. La nécessité de se transformer.


Homme, tout se métamorphose. Et toi seul - comment
est-ce possible ? -
Tu restes, sans le moindre progrès, la motte du vieil
homme (voir S. Paul).

34. Qui perçoit la lumière éternelle.


L'éternité et sa Lumière brillent dans la nuit même.
Qui la perçoit ? L'esprit qui La contemple avec sainteté.

35. Il faut se tourner pour voir.


Veux-tu voir dans un ciel serein le soleil et la lune,
Tu ne dois pas, assurément, leur tourner le dos.

36. L'œil ouvert voit.


Seul un œil ouvert voit. Ferme le tien, mon enfant,
Et tu te rends délibérément aveugle, comme une
taupe, à la contemplation de Dieu.

37. Rien n'éclaire sans le soleil.


Farouche la lune sans lumière de son soleil ;
Farouche le visage de ton âme sans soleil.

38. Le degré de rotation


détermine le degré d'illumination.
Autant la lune se tourne vers son soleil,
Et toi vers le tien, autant vous sera donnée votre
lumière.
356 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

39. La lune spirituelle avec son soleil.


Je veux être lune, sois Toi, JÉSUS, soleil !
Et ma face abondera de bonheur, de ravissement éter-
nels.

40. Il est inéluctable que le soleil éclaire.


Le soleil se doit de dispenser sa lumière à tous ceux qui
la désirent.
Le diable en personne serait éclairé, s'il se tournait vers
Dieu.

41. Qui ne ressent pas le soleil n'existe pas.


Le soleil réchauffe tout, y compris la pierre la plus
froide.
Si tu n'en ressens pas l'effet, c'est que tu es mort.

42. Qui n'est pas mû n'appartient pas au tout.


Le soleil meut tout, fait danser les étoiles.
Si tu n'es pas mû toi-même, tu n'appartiens pas au tout.

43. Qui se décompose n'est pas.


Le pécheur n'est plus. Quoi? Je le vois quand même
là !
Si tu avais la lumière appropriée, tu le verrais décom-
posé.
SIXIÈME LIVRE 357

44. Ce qui se corrompt s'anéantit.


Ce qui se corrompt de plus en plus, ne peut subsister
ni être,
Mais se précipite à sa ruine et est apparenté au néant.

45. L'entêtement arrache l'âme à Dieu.


Ce qui ne reste pas lié au corps (« corps christique »
de S. Paul), ne reçoit pas le baiser de la tête.
Note-le, espèce d'entêté, tu n'appartiens pas au Christ.

46. Le séparé n'a rien de commun avec le Tout 7 •


Une feuille tombée, une goutte de vin aigrie,
Qu'ont-elles encore de commun avec l'arbre, avec le
moût?

47. Il est encore temps de te sauver.


Reviens, brebis égarée ; bois la sève, branche desséchée !
Tu es capable de revenir, de retourner tant qu'une pul-
sion t'y engage.

7. Le commentaire polémique de Piard est sans pertinence. Le


distique n'est nullement une attaque contre l'indépendance d'esprit
religieuse, mais un rappel de la parabole de la brebis perdue, dos
Abgesunderte, l'isolée (Mt 18, 12-14).
358 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

48. L'exemple stimule.


Ton commandant va devant toi, il lutte pour toi,
Chrétien 8 •
Est-ce possible que tu restes toujours indolent, espèce
de bourrique ?

49. La plus méprisable des charognes.


Celui qui se laisse assommer et massacrer par le diable
Est devenu le chien mort du plus vil des écorcheurs.

50. Un captif honteux.


Fi donc, qu'une femme, l'inanité du monde,
Te tienne depuis si longtemps captif dans ses rets.

51. La plus vile des filles.


L'homme, si tu laisses la chair te dominer et s'emparer
de toi,
Ton âme est forcément la plus vile des filles.

52. La défaite honteuse.


Tiens bon face au monde, au diable, à la chair, n'es-tu
pas un héros, chrétien ?
Quelle honte de succomber devant ce bandit.

8. Voir le début (« Les Deux Étendards») des Exercices d'Ignace


de Loyola. Il y a en allemand un jeu de mots sur Feldherr et Herr
(capitaine-Seigneur). L'inspiration jésuite et le motif du héros s'enra-
cinent dans lAncien Testament (Ps 74, 13 ; 89, 10). Dieu combat
pour les siens (Ps 118, 7).
SIXIÈME LIVRE 359

53. Les armes victorieuses.


Maîtriser le diable par la prière, la chair par la
macération,
Le monde par le renoncement, voilà qui est facile.

54. La victoire ne vient qu'ensuite.


Chrétien, nul n'a connu la victoire et le réconfort,
Qui n'ait d'abord vaincu l'Ennemi au combat.

55. Pas de couronne sans combat.


Le monde est une arène. Les lauriers, la couronne,
Nul ne peut les porter, s'il ne se couvre d'honneur et
de gloire au combat.

56. Le premier obtient le prix.


Cours pour le prix 9 d'honneur, tu dois terminer pre-
mier.
Tu n'emportes rien, si tu n'es pas seul à le remporter.

57. La gloire est identique.


Le maréchal triomphe, à lui seul revient la gloire ;
Remporte, toi aussi, la victoire, et la gloire sera tienne.

9. Le prix d'honneur : Ph 3, 14.


360 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

58. Courte lutte, triomphe éternel.


Elle est courte la lutte, il est heureux le héros,
Qui triomphe pour l'éternité du diable, de la chair et
du monde!

59. Il faut tendre à la gloire.


La gloire n'est pas rien. Qui ne tend jamais à la gloire,
Ne trouvera jamais le repos, même pas dans l'autre vie.

60. Où sont gloire et honte ?


Le ciel déborde de renommée, de gloire et de grandeur ;
L'enfer de raillerie, d'infamie et de difficultés.

61. Ne pas combattre est ridicule.


Le soldat devient la risée de l'ennemi qu'il appréhende,
Et le chrétien la risée de l'Ennemi éternel du Christ,
lorsqu'il ne l'expulse pas.

62. Le meilleur choix.


Debout, soldat ! Aux armes ! Ne préfères-tu pas
La paix succédant à la victoire aux tourments succédant
au repos?

63. La plus sotte est encore l'âme du pécheur.


Tu laisses le plaisir éternel pour choisir l'affliction éter-
nelle :
Existe-t-il plus sot que ton âme ?
SIXIÈME LIVRE 361

64. Le sot des sots.


Chrétien, quand tu vois quelqu'un se précipiter dare-
dare vers l'enfer,
Tu peux l'appeler instinctivement le sot des sots.

65. Deux fous étranges.


Quelle misère ! L'un court à fond de train pour tom-
ber dans l'abîme ;
Et l'autre se remue à peine pour investir la citadelle de
Dieu.

66. Le temporel rend inapte.


Bougre ! Comment peux-tu à tel point te soûler du
monde?
Te voilà inapte à concourir pour la couronne de gloire.

67. Les biens terrestres alourdissent.


Jette donc ce ballot ! Qui entend lutter et vaincre,
Se doit de ne pas porter une besace pleine d'argent sur
les épaules.

68. Autocritique.
Tu te ris du soldat surchargé de butin ;
Tu mérites assurément, Euclion 10, qu'on se rie de toi.

10. Euclion figure l'ambitieux soucieux de gloire.


362 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

69. Aucune personne inapte n'entrera au ciel 11 •


Va, jeûne, émacie ton visage ! La porte du ciel est
étroite :
Si tu n'as pas le gabarit adéquat, tu n'y entreras pas.

70. S'arrêter, c'est reculer.


Mais avance donc, frère, qu'as-tu à t'arrêter ?
S'arrêter sur la voie de Dieu signifie reculer.

71. Bonne et mauvaise retraite.


Battre correctement en retraite, c'est s'éloigner de
l'ennemi;
Mais finir par tourner le dos à Dieu est un repli fautif.

72. L'indolence ne s'empare pas du ciel 12 •


Remue-toi donc, mollasson ! Pourquoi rester obstiné-
ment couché ?
Pardi, le ciel ne te tombera pas tout rôti dans le bec !

73. On n'a rien pour rien.


Homme, le pécheur doit tant souffrir en échange de
l'enfer.
Comment veux-tu que Dieu t'accorde ses délices en
échange de rien ?

Il. Mt 7, 13.
12. On vise le pays de cocagne.
SIXIÈME LIVRE 363

74. C'est par violence qu'on s'empare du ciel 13 •


La force prime le droit. Seul celui qui peut faire violence
Enfoncera également la porte du ciel.

75. Triompher procure seul le repos.


Ami, ce n'est pas assez de lutter, il faut aussi triompher,
Si tu veux trouver éternel repos et éternelle paix.

76. Le monde choisit le pire.


Dieu remet la couronne de gloire, le Diable alloue
moquerie et dédain.
Et malgré tout, le monde ne s'adjuge pas la couronne
de gloire.

77. Le pécheur veut sa mort.


Mon Dieu, est-ce donc vrai, pécheur ? Tu préfères
encore te perdre
Plutôt que d'être éternellement Un avec Dieu et de
régner.

78. Ce qu'est être perdu 14 •


Qu'est-ce, être perdu ? Demande à l'agneau perdu,
Demande à l'épouse perdue de l'éternel Époux.
13. Mt Il, 12 et Le 13, 24: la luttre pour conquérir Je Royaume.
14. Le 15, 3-7.
364 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

79. La perdition éternelle.


La brebis que nul n'a retrouvée est bel et bien perdue !
L'âme que Dieu ne trotJve est à tout jamais disparue.

80. Dieu ne cherche ce qui est à jamais perdu.


Dieu ne trouve-t-U pas ce qu'il cherche ? D'éternité
Il ne cherche ce qui s'est perdu et éloigné de Lui dans
le temps.

81. Dieu ne trouve pas les damnés.


Il est impossible à Dieu de trouver de toute éternité les
damnés,
Car toujours, de leur propre gré, ils disparaissent à sa
Vue dans le cloaque.

82. La volonté cause la perdition.


La volonté fait que tu te perds, la volonté fait qu'on
te retrouve ;
La volonté te rend libre ou enchaîné et lié.

83. Au chercheur d'or.


Espèce de fou, pourquoi tellement courir après les riches-
ses de ce monde ?
Tu sais quand même qu'elles te précipitent dans le
cloaque.
SIXIÈME LIVRE 365

84. La plus grande richesse et le -plus grand gain.


La plus grande richesse est 'de ne pas rechercher les
richesses ;
Le plus grand gain est de renoncer entièrement à tout
gain.

85. Ce qu'on loue, on ne l'accomplit pas.


On loue l'homme de bien qui se contente de peu :
Et néanmoins, tels le cancer et la peste, on dévore tout
ce qui se trouve à portée de main.

86. Qui désire tout n'a encore rien.


Qui ne désire rien possède tout. Qui, par contre, est
enclin à trouver tout désirable
N'a pas encore, en vérité, reçu un seul brin de paille.

87. Qui ressemble au soleil et à Dieu.


Qui distribue tous ses biens, secourt un chacun et aime
tout homme
Est comparable à la lumière du soleil ainsi qu'à Dieu
qui se donne à tous.

88. Faire l'aumône rend riche.


Donner au pauvre rend semblable au riche.
Comment donc ? Il transporte tout d'avance pour toi
dans ce Royaume des cieux.
366 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

89. Aux grigous.


Fi donc, espèce de grigou ! Dieu t'a tout donné ;
Mais quand Lui vient à toi, c'est à peine que tu Lui
donnes de quoi survivre.

90. Le riche ne voit pas Dieu d'un bon œil.


Le pauvre (chrétien), c'est lui Dieu, mais la maison du
riche
Ne voit d'habitude d'un bon œil les allées et venues de
Dieu.

91. La foi est une chose, les œuvres une autre.


On croit qu'il y a plus de bonheur à donner qu'à
prendre.
Et pourtant, c'est à contrecœur qu'on veut se rendre
capable de donner.

92. Fais ce que tu veux qu'on te fasse.


Homme, puisque tu aimes qu'on te fasse des cadeaux,
Exerce-toi bien, toi aussi, à donner.

93. L'accumulation du sage, l'accumulation du fou.


L'avare est un fou : il amasse ce qui périt.
Celui qui se montre généreux est un sage : il cherche
ce qui dure.
SIXIÈME LIVRE 367

94. La largesse est libre, l'avarice ligotée.


Celui qui fait des largesses se dilate, celui qui est avare
se rétrécit ;
L'un commence déjà à être entravé, et l'autre à être
libre.

95. Où est ton trésor, là est ton cœur 15 •


Le cœur du sage est auprès de Dieu et dans les cieux ;
Celui de l'avare est tourné vers l'argent et le remue-
ménage du monde.

96. Qui cherche le monde se chauffe du bois des fous.


Quand tu vois des gens sensés s'occuper, même eux, du
monde,
Tu peux dire qu'eux aussi montrent de quel bois ils se
chauffent, du bois des fous.

97. L'éternel.
On voit quasiment tout le monde exécuter devant les
Juifs une parade nuptiale,
Et pourtant si peu de gens achètent 16 le Royaume des
cieux.

15. Mt 6, 21.
16. Mit Juden spissen laufen signifie pratiquer l'usure ou, mieux,
dans le prolongement de Mt 25, 14-30 : faire fructifier (parabole des
talents).
368 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

98. Le poison en lieu et place du sucre.


Dieu sème du sucre, le Diable du poison et du fiel ;
On laisse le sucre et lèche le poison qui conduit à la
chute.

99. Le coffre-fort du sage et de l'avare.


Le sage est sensé dans sa richesse, son argent il l'a en
caisse.
L'avare l'a dans son cœur, voilà pourquoi il ne lui laisse
jamais de repos.

100. Prévenir le vol.


Le sage n'attend pas qu'on lui subtilise quelque chose.
Il prend lui-même tout à son compte pour prévenir le
vol.

101. Abolis le désir et tout s'abolit.


Homme, abolis simplement l'amour et le désir des
choses :
Les choses elles-mêmes seront abolies et sans intérêt.

102. Comme l'œil, le cœur ne supporte une poussière.


Le cœur est comme l' œil : le moindre petit grain de
poussière
Dans le cœur provoque de l'irritation.
SIXIÈME LIVRE 369

103. Chargé, personne ne démarre.


Dans la tempête, le marin jette à la mer les marchan-
dises les plus lourdes,
Penses-tu pouvoir atteindre la demeure céleste, surchargé
d'or?

104. Tout ce qui relève du monde doit disparaître 17 •


Homme, si tu ne jettes pas ce qui t'est le plus cher sur
cette terre,
Jamais, au grand jamais, tu ne gagneras la part céleste.

105. Tout en échange de tout.


La béatitude est tout. Qui veut tout acquérir
Se doit aussi de donner, au préalable, ici-bas tout en
échange de tout.

106. Rien pour rien.


On ne gagne rien pour rien. Si tu ne veux rien mettre
en jeu,
Assurément tu ne te divertiras pas de toute l'éternité.

107. Folle perte.


Dans la vie éternelle, Dieu entend rembourser à cent
pour un 18 •
Que nous sommes donc fous de ne pas tout Lui
remettre !

17. 1 Jn 2, 15; Rm 12, 2.


18. Mt 19, 29.
370 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

108. Un seul désir vous possède.


Ami, ne te flatte pas trop vite : si tu as encore un désir,
Tu conserves toujours en toi le monde et tout et tout.

109. L'esclave de son amour-propre.


Tu entends ne pas être esclave, et pourtant, avoue-le,
chrétien,
De nombreuses fois tu restes l'esclave de ton amour-
propre.

110. Le plus vil esclavage.


Aimer être esclave, voilà le plus vil esclavage.
Comment peux-tu t'imputer quelque honnêteté, toi,
esclave du péché ?

111. La niche spirituelle du chien.


Rien de honteux, rien de médiocre ne s'élève d'un cœur
noble.
Le tien prend-il plaisir au péché, il n'est qu'une niche
de sale cabot.

112. La plus infamante des servitudes.


Rien de plus infamant que le péché. Songe, pécheur,
de quels propos diffamants tu seras l'objet,
Quelle honte tu laisseras derrière toi, comme un chien
ses petits besoins.
SIXIÈME LIVRE 371

113. Être volontairement dupe.


Le péché est bien trompeur. Si tu le laisses régner sur
toi,
Tu te laisses volontairement entraîner dans la gueule de
l'enfer.

114. Le geôlier aime les entraves.


Il n'est pas d'esprit noble qui veuille être prisonnier ou
détenu.
Il faut que tu sois geôlier pour que ton corps ne te
blesse pas.

115. La nonchalance n'arrive pas jusqu'à Dieu.


Tu dis que tu finiras bien par voir DIEU et sa lumière.
Insensé, jamais tu ne Le verras, si tu ne Le vois
aujourd'hui même.

116. Sans aspiration, pas d'exaucement.


Qui n'aspire ici-bas à contempler la face de Dieu,
Ne se présentera ensuite jamais à Lui de toute éternité.

117. Pas de peine d'amour, pas d'amour.


Le retard suscite la contrariété. Si tu ne ressens pas pour
Dieu une cruelle impatience,
Je ne crois pas que ton cœur soit embrasé d'amour pour
Lui.
372 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

118. L'amour attire vers le Bien-Aimé.


L'amour est poids : si nous aimions vraiment Dieu,
Cet amour nous pousserait toujours plus près de Lui.

119. Inclination vers le divin ou vers le non-divin.


Une inclination vers le divin est en permanence orien-
tée vers Dieu.
Il n'y a en toi rien de divin, si tu n'aspires pas à Lui.

120. Ne pas désirer équivaut à ne pas aimer.


Tu aimes ton chien qui désire être près de toi.
Comment peux-tu aimer Dieu, rien que dans le
non-désir?

121. Ne pas vouloir mourir, ne pas vouloir vivre.


Homme, si tu meurs à contrecœur, c'est que tu ne veux
pas pour toi la vie :
Cette vie qui ne te sera donnée que par la mort.

122. Double folie.


Tu forces et tu affrontes un danger mortel pour une
misérable gloire.
Mais tu n'aimes pas entendre parler de mourir, quand
il s'agit de la Grandeur éternelle.
SIXIÈME LIVRE 373

123. Le fou choisit le pire.


Il faut être fou pour préférer la geôle au palais
impérial !
Pour préférer demeurer dans le monde plutôt qu'au ciel.

124. Élection, dénomination.


Un valet a une prédilection pour l'étable, un porcher
pour les porcs ;
Si tu étais un noble seigneur, tu serais de préférence là
où règne la propreté.

125. Ce qu'on est c'est ce qu'on aime.


Chacun aime ce qu'il est lui-même : le bousier son
fumier,
Toi, tes excréments, car tu es excrément.

126. Les fréquentations révèlent l'homme.


Dételer l'attelage. Qui aime la compagnie des fous
N'est pas sage ; ni digne celui qui fricote avec le monde.

127. Mort et déchirement de l'amour.


Dieu est mon unique amour : ne pas être en commu-
nion avec Lui
Représente la mort de mon âme, l'unique déchirement
de mon cœur.
374 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

128. Qui veut aller à DIEU doit devenir DIEU.


Deviens Dieu, si tu veux aller à Dieu. Dieu ne partage
pas
Avec qui ne veut pas être Dieu avec Lui, ni être ce que
Lui est.

129. Quiconque le veut, naît Dieu.


Dieu naît de Dieu : si Dieu doit te donner naissance,
Il faut d'abord qu'y consente ta volonté.

130. Devenir rien, devenir Dieu.


Rien ne devient qui soit déjà, si tu n'anticipes pas le
« devenir rien »,
Jamais tu ne naîtras de l'éternelle Lumière.

131. Naissance suprême, joie suprême.


Le summum de joie et de contentement que puisse
m'accorder Dieu,
C'est de m'enfanter éternellement comme fils.

132. L'unique délice de Dieu.


Accoucher est merveilleux ! L'unique délice de Dieu
Est d'engendrer son Fils de toute éternité.
SIXIÈME LIVRE 375

133. Avoir part au Délice de Dieu.


Dieu est suprême Délice. Veux-tu le même délice ?
Pénètre le mystère de la naissance du Fils en Dieu.

134. Naître de Dieu, c'est être Dieu entièrement.


Dieu n'engendre que DIEU ; s'il t'engendre comme fils,
Tu seras Dieu en Dieu, Seigneur sur le trône du
Seigneur.

135. Devenir Dieu avec Dieu, c'est être tout avec Lui.
Qui devient Dieu avec Dieu est avec Lui une liesse,
Une éternelle majesté, un règne et une gloire.

136. Gloire et honte éternelles.


ô gloire, ô béatitude, être éternellement ce qu'est Dieu !
Mais honte et mépris à jamais d'être ce qu'est le Diable.

137. Stupide non-sainteté.


Tu ne veux pas devenir saint, mais en même temps tu
prétends entrer au ciel.
Crétin ! on n'y accepte que les saints.

138. Rustre, quel paysan !


Tu te pares quand tu dois te rendre à la cour impériale,
Et tu imagines, espèce de paysan, paraître devant Dieu
sans apprêts !
376 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

139. Pas d'homme de cour, pas d'hôte du ciel.


Homme, si tu ne reçois pas un vernis lustrant de cour
et que tu restes poisseux d'argile gluante,
Comment obtiendrais-tu le ciel, espèce de gros balourd !

140. Qui ne hait pas, n'a pas lâché prise.


Tu restes coincé dans l'illusion, en n'étant pas capable
de haïr le monde.
De toute évidence, ce n'est pas toi qui l'as lâché, c'est
lui qui t'a lâché.

141. À ceux qui sont crucifiés malgré eux.


Homme, qui ne peut se soustraire à la croix ni se déro-
ber à elle,
Doit s'y laisser fixer, même contre son gré.

142. À qui lâche le monde.


Bien des choses sont accomplies par nécessité. Toi aussi,
tu lâches le monde,
Parce que ton cœur te dit qu'il ne fait grand cas de toi.

143. À ceux qui sont plein d'orgueil.


Le fils de Dieu, lui, se nomme ver par humilité.
Et toi, ver 19 , c'est par orgueil que tu t'arroges son
trône.

19. Ps 22, 7.
SIXIÈME LIVRE 377

144. L'autosatisfaction est repoussante.


Le ciel ne juge pas devoir s'estimer, bien qu'il nour-
risse également tout ce qui est.
Alors, si tu te tiens en haute estime, tu dois ne rien
valoir.

145. Une vertu très rare.


Dieu dit : qui s'abaisse sera élevé,
Or, cet acte est ce qu'il y a de plus rare au monde.

146. À l'œuvre, on reconnaît le maître.


Ami, si tu restes assis et médites, tu es un modèle de
vertu.
Mais si tu la mets en œuvre, alors seulement éclate ta
jeunesse.

147. La tristesse génère la joie.


Qui a ici-bas pour pain du soir une sainte tristesse,
Là-haut le dîner l'attend, la joie éternelle en Dieu.

148. Qui ici-bas est repu, est là-bas incapable


de manger.
Pourquoi le goinfre n'arrive-t-il pas au Banquet éternel ?
Il ne le peut, car il s'est ici-bas bourré jusqu'à l'excès.
378 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

149. Dieu ne peut désaltérer le pochard.


Dieu désire rassasier celui qui a faim et soif,
Mais toi, Il ne le peut : tu n'es jamais dessoûlé.

150. Rien gratis.


Personne n'a rien gratis. Et tu t'imagines
Que le Royaume des cieux sera à toi gratis !

151. Le monde des affaires.


Dieu fait des affaires : Il met le ciel en vente ;
À quel prix l'offre-t-Il ? Pour une flèche 20 d'amour.

152. Dieu est notre cible.


Que ne fait Dieu de soi ! Il est la cible de mon cœur,
Sans cesse vers Lui je tire et je L'atteins quand je veux.

153. L'impossible de l'impossible est possible.


Tu ne peux de ta flèche atteindre le soleil,
Et moi je peux de la mienne toucher le soleil éternel.

154. Dieu fait tout Lui-même.


Dieu ajuste la flèche, Dieu tend Lui-même l'arc,
Dieu lâche Lui-même le coup, d'où l'excellence du
résultat.

20. Emblématique baroque du tireur à l'arc.


SIXIÈME LIVRE 379

155. Plus on est près du but, plus on est assuré.


Plus on est près du but, plus on est sûr du résultat.
Entends-tu le cœur de Dieu ? Approche donc !

156. La prière du pécheur est inefficace.


Le pécheur s'adresse à Dieu et se détourne de Lui.
Comment est-il dès lors possible de toucher la cible ?

157. Comment se tourner vers Dieu.


Le saint désir, et pas uniquement la prière
Ni la sainteté de vie, fait avancer vers Dieu.

158. L'arsenal du tireur spirituel.


Le cœur est le canon de notre fusil, l'amour la poudre
et le plomb,
L'amorce la bonne volonté, appuie sur la gâchette, tu
toucheras Dieu.

159. Le cœur doit être rigoureusement chargé.


Hé, charge correctement, avec rigueur. Qu'as-tu à tirer
en l'air des nuages de fumée !
Un coup chargé à blanc n'est pas plus qu'une détona-
tion.
380 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

160. Il faut que le coup parte du cœur.


La bouche du canon ne fait pas feu. Si tu veux tirer,
Il faut que tu sois sûr que la chambre est chargée.

161. Le cœur doit être nettoyé et propre.


Chrétien, si le canon n'est pas propre, ni la chambre
nettoyée,
Et que tu lâches malgré tout le coup, je te tiens pour
un rêveur.

162. Un cœur intoxiqué ne propulse pas vers le haut.


Arrête, tu vas te blesser : élimine la poudre du canon
de ton fusil,
Sinon il explosera, c'est sûr ; il ne propulsera pas la balle
vers le haut.

163. La haine se rend haïssable.


Homme, si tu prétends te présenter devant le Seigneur
le cœur plein de haine et de hargne
Tu n'imploreras que de la haine et de la hargne.

164. Pardonne-nous comme nous pardonnons.


Ce que tu souhaites à ton prochain, tu le demandes de
concert à Dieu pour toi.
Si tu ne veux pas que tout concoure à son bien, c'est
ta propre mort que tu quémandes.
SIXIÈME LIVRE 381

165. Donne à la mesure de ce que toi tu demandes.


Homme, toi tu demandes à Dieu le Royaume des cieux
tout entier.
Mais si on te réclame un pain, te voilà tout pâle et
livide.

166. Qui possède le Royaume des cieux


ne peut devenir indigent.
Le Royaume des cieux est en nous. Si déjà ici sur terre
Tu possèdes tout le Royaume, pourquoi crains-tu de
devenir indigent ?

167. Qui est vraiment riche.


Posséder beaucoup ne rend pas riche. Seul est riche
Qui peut, sans s'affliger, perdre tout ce qu'il possède.

168. Le sage ne conserve rien en caisse.


Un homme sage ne conserve rien dans sa caisse ni dans
son coffre-fort :
Il estime que tout ce qu'il peut perdre n'est pas à lui.

169. Ce qu'on ne veut pas perdre,


il faut l'être soi-même.
Le sage est ce qu'il a. Si tu ne veux pas perdre la perle
fine
Du ciel, il te faut l'être toi-même.
382 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

170. Dualité de la perdition.


Je puis me perdre moi-même. Oui ? malheur à toi si
tu te perds dans la mort éternelle !
Heureux es-tu, si c'est en Dieu que tu te perds !

171. Dans l'océan, toutes les gouttes deviennent océan.


Une fois dans l'océan, la gouttelette devient océan.
L'âme devient Dieu, une fois qu'elle est absorbée en
Dieu.

172. Dans l'océan, aucune goutte ne se distingue


d'une autre.
C'est seulement quand tu pourras identifier une goutte
dans l'immensité de l'océan,
Que tu pourras reconnaître mon âme dans l'immensité
de Dieu.

173. Dans l'océan, même la plus petite goutte


est encore océan.
Dans l'océan 1 tout est océan, jusqu'à la plus petite
goutte.
Dis-moi, quelle âme sainte ne sera pas Dieu en Dieu ?

174. Dans l'océan, la multiplicité est unité.


Beaucoup de grains font un pain, beaucoup de gouttes
un océan.
Ainsi notre multiplicité est-elle également en Dieu une
et unique.
SIXIÈME LIVRE 383

175. L'union avec Dieu est facile.


Te voir un avec Dieu, homme, t'est plus facile
Que d'ouvrir l'œil : il suffit de vouloir, et c'est fait.

176. Aspirer à Dieu apaise et tourmente.


L'âme qui ne tend qu'à être une avec Dieu
Vit en constant repos et dans les affres permanentes.

177. Fréquentations du fou et du sage.


Le fou aime la dispersion, le sage la solitude.
L'un fraye avec tout le monde, l'autre avec Dieu seul.

178. Il y a plus de morts que de vivants.


Tout vit et s'agite ; mais je doute fort que le monde
Contienne plus de vivants (en Dieu) que de morts
vivants.

179. Comment fonctionnent l'avare et le sage.


L'avare doit déguerpir et laisser son argent à d'autres ;
Le sage envoie le sien d'avance dans l'autre monde.

180. Brièvement le même sujet.


Le sage épand sur ses amis et sur Dieu ;
L'avare amasse pour la mort et le Diable.
384 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

181. Comment le fou et le sage apprécient les choses.


Le fou se tient pour riche, quand il possède un sac plein
d'or;
Le sage se tient pour pauvre, même s'il possède le
monde entier.

182. L'absence de foi entretient l'avarice.


À celui qui donne beaucoup Dieu accorde plus qu'il ne
donne ni ne veut.
Pourquoi le monde est-il à ce point radin ? Il ne croit
guère en Dieu.

183. Le sage ne cherche rien.


Le sage ne cherche rien : il a le lieu le plus tranquille.
Comment ? En Dieu il est lui-même d'ores et déjà tout.

184. Tout ce que nous ne sommes pas se décompose.


Chrétien, deviens ce que tu cherches ! Si tu ne l'es
toi-même,
Jamais tu ne trouveras l'apaisement. Et tout deviendra
pour toi fumier.

185. La richesse doit être au-dedans de nous.


C'est en toi que doit résider ta richesse : ce que tu n'as
pas en toi,
Même si c'était l'univers tout entier, devient pour toi
une charge.
SIXIÈME LIVRE 385

186. La richesse, c'est Dieu.


Dieu est la véritable richesse. S'il te suffit pour le
temporel,
Tu te trouves dès ici-bas dans l'état de félicité.

187. L'idiot d'avare.


Dieu ne te suffit donc pas ? Tu ne cherches pas que
Lui?
Tu dois être bien fou et bêtement avare !

188. Le chercheur déboussolé.


Quoi que tu cherches, si pour toi Dieu n'est pas tout,
Tu loupes éternellement Dieu et toutes choses.

189. Désirer tout, c'est ne rien avoir.


Homme, crois-moi, si tout t'est désir,
Tu es dénué de tout, et tu n'as rien encore en toi.

190. Hors de Dieu, tout n'est rien.


Homme, pour qui Dieu est tout, tout le reste n'est rien.
Si pour toi Dieu ne représente pas tout, tu ne seras non
plus pourvu de ce « rien ».

191. Lâcher le monde, lâcher une miette.


Le monde entier n'est rien. Tu as méprisé bien peu,
Quand même tu aurais chassé d'un coup le monde de
tes préoccupations.
386 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

192. Se lâcher, c'est lâcher un rien.


Il faut sortir de toi-même ! Quand tu t'auras pris en
haine,
Alors seulement je considérerai que tu as lâché quelque
chose.

193. Il faut être mort à soi.


Il faut tout immoler. Si tu ne t'immoles pas à Dieu,
La mort éternelle finira pas t'immoler à l'Ennemi.

194. Mortification vivifiante et instinct de vie fatal.


En mourant à toi-même, tu seras l'icône de l' Agneau
de Dieu;
En vivant, tu restes le chien crevé de l'Enfer.

195. Que d'lxions !


C'est au seul Ixion 21 qu'on l'impute à tous les coins
de rue,
Alors que des milliers et des milliers de gens embrassent
les nuées !

196. Au trouble-paix.
Veux-tu labourer avec Ixion à la même charrue,
Ne t'étonne pas d'être condamné à la même roue que
lui.
21. Ixion, roi des Lapithes. Il voulut posséder Héra, la femme
de Zeus, mais il n'embrassa que les nues, et il fut puni.
SIXIÈME LIVRE 387

197. À chaque travail son salaire.


Ami, selon ton travail tu reçois après ton salaire.
S'il est mauvais, des coups s'ensuivent ; s'il est bon, la
louange et la consécration.

198. La réserve préserve.


Chère fiancée, si tu ne veux pas te laisser aborder par
des soupirants inconnus,
Ferme donc la fenêtre et ne te tiens pas sur le pas de
la porte !

199. La prudence s'impose.


La prudence s'impose. Bien des gens ne seraient pas
morts,
S'ils avaient mieux gardé la porte de leurs sens.

200. Trop d'audace nuit.


Ne te fie pas à toi, vierge ! Qui s'expose au danger
Court généralement des risques et en est affligé.

201. Le sentiment de sécurité égare.


Veille, sois ferme, jeûne : par excès de sécurité
Plus d'un homme s'est perdu sur la route du château
d'Éternité.
388 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

202. Trois choses à fuir.


Enfant, crains, évite et esquive le vin, la femme, la nuit.
Ils ont causé la mort de plus d'un, corps et âme.

203. Dans l'obscurité, le cœur ne voit pas.


Veille au feu ! Si les torches ne brûlent pas
Qui reconnaîtra l'Époux quand Il viendra ?

204. La parole libératrice au plan spirituel.


La parole qui libère est « amour ». Si tu ne te l'es pas
appropriée,
Jamais tu ne pourras approcher les frontières célestes.

205. Elle est perdue, la sentinelle.


Elle est perdue, la sentinelle, qui s'abîme dans le
sommeil;
L'âme qui ne songe jamais à l'ennemi se volatilise.

206. Il ne faut pas laisser l'Ennemi vous passer


sur le corps.
Ami, veille, regarde autour de toi, le diable rôde tou-
jours aux alentours.
S'il te saute dessus, tu as le dessous.
SIXIÈME LIVRE 389

207. Il est facile de vaincre le Diable.


Chrétien, ne sois pas découragé : en jeûnant, veillant,
priant,
Tu peux fouler aux pieds toutes les armées infernales.

208. Beauté d'une sage, beauté d'une folle.


La vierge sage porte sa parure rien qu'en soi-même ;
La folle s'imagine être belle en portant de beaux
habits 22 •

209. L'extérieur ne valorise pas.


Homme, tout ce qui t'est extérieur ne te donne pas de
prix:
L'habit ne fait pas le moine, la selle ne fait pas le
cheval.

210. Ce qu'on est en soi, on ne le cherche hors de soi.


Homme, qui par vertu est intérieurement riche et beau,
Ne tiens pas extérieurement à la toilette ni à la richesse.

211. Le monde est aveugle.


Comment est-ce possible que le monde coure après ce
qui est vain ?
Ne t'étonne pas, ami ! Il se démène comme un beau
diable et est aveuglé.

22. Kleider machen Leute, proverbe.


390 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

212. Agir autrement qu'on ne croit, c'est fou !


Chrétien, n'es-tu pas fou ? Tu crois à l'éternité,
Et, aveuglé, tu es attaché corps et âme au temporel.

213. À qui est petit, les petites choses


paraissent grandes.
Enfant, pousse et grandis ! Tant que tu resteras petit,
Tout ce qui est petit te paraîtra grand.

214. Il n'est rien de grand que Dieu.


Pour moi, rien n'est grand que Dieu. Le cœur débor-
dant de Dieu
Ne voit dans le ciel même qu'une cahute.

215. C'est d'en-haut qu'il faut se regarder.


Tu t'imagines représenter beaucoup ; si seulement tu
étais au-dessus de toi
Et que tu te regardais alors, tu ne verrais qu'une
méchante bête.

216. À proximité, la vision est correcte.


Homme, approche-toi donc de Dieu ! De loin, tout
semble petit :
Si tu avances vers Lui, Il te semblera vite suffisamment
grand.
SIXIÈME LIVRE 391

217. La conscience d'une fourmi.


La terre, à peine une grande motte, te semble bien vaste,
chrétien ;
C'est que tu fais d'une taupinière une montagne, car
tu n'es qu'une fourmi.

218. Sur terre, rien n'est grand.


Auprès du ciel, la terre n'est qu'une minuscule poussière.
Espèce de fou, comment peut-elle dès lors receler quoi
que ce soit de grand ?

219. Absence de contemplation, absence d'estime 23 •


Comment est-ce possible que le monde n'apprécie point
les pâturages célestes !
Ce qui n'est pas contemplé n'est pas estimé. La
contemplation fait défaut.

220. De la contemplation naît l'amour.


L'amour découle de la contemplation. Contemple ce qui
est éternel,
Et aussitôt tu l'aimeras. Tout le reste, tu le tiendras pour
peu.

23. Silesius insiste sur la nécessité de vivre Dieu et de ne pas


seulement Le penser. Seule l'expérience concrète permet de jauger
le caractère inestimable de Celui qui est contemplé.
392 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

221. On ne devrait pas contempler le monde.


Détourne ton visage ! Le moindre regard sur le monde
A souvent ensorcelé et ravi plus d'un cœur noble.

222. On doit contempler le monde.


Tourne ton visage et contemple la vanité du monde !
Qui ne l'évalue pas correctement sera assurément
terrassé.

223. Le monde : on doit en rire et en pleurer 24 •


Certes, celui qui regarde ce monde droit dans les yeux
Sera forcément tantôt Démocrite, tantôt Héraclite.

224. Les enfants pleurent leurs jouets.


Tu ris de ce q\le l'enfant pleure ses jouets ;
Ce qui te chagrine, dis, n'est-ce pas pour toi aussi un
jouet?

225. Aux sages, on n'enlève que des jouets.


Le sage se moque de ce qu'on lui enlève tout ;
Pourquoi ? Il n'a perdu que des jouets.

24. Démocrite et Héraclite sont souvent utilisés comme deux


figures antinomiques dans les épigrammes de l'époque. Démocrite
portait le surnom de rieur ; Héraclite celui de sombre.
SIXIÈME LIVRE 393

226. Une juste appréciation ne suscite pas de peine.


Chrétien, qui sait estimer les choses à leur juste valeur,
Ne s'affligera jamais pour rien de temporel.

227. Le chagrin du sage.


Le sage est toujours joyeux 25, rien ne l'afflige ;
Une chose seulement le peine : Dieu n'est pas aimé.

228. Le feu de la forge divine.


Le zèle est un feu 26 : s'il brûle pour le salut du
prochain,
Dieu forge à son incandescence la foudre de l'amour.

229. Le sage partage tout.


Ce qu'il possède, le sage le partage avec tous 27 •
Comment cela ?
Tout, y compris lui-même, il ne le possède en propre.

230. L'effort du sage et du fou.


Tout l'effort du saint vise à devenir Dieu ;
Le fou s'évertue à devenir terre et boue.

25. Voir 1 Th 5, 16 « toujours joyeux ».


26. « Le zèle de ta maison me dévore », Ps 69, 10.
27. Ac 4, 32.
394 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

231. La noblesse du sage.


La noblesse du sage tient à son cœur plein de Dieu,
À sa vie vertueuse, à son sang chrétien.

232. Les ancêtres du sage.


Dieu, le Père, le Fils et l'Esprit, voilà les ancêtres du
sage.
C'est d'Eux qu'il dit descendre, quand il exalte sa
naissance.

233. Le mystère d'une noble naissance.


Je suis né de Dieu, procréé en son Fils 28 ,
Sanctifié dans l'Esprit, voilà mes titres de noblesse !

234. L'action de la Sainte Trinité29 •


Le Fils nous libère, l'Esprit nous vivifie
La puissance du Père nous déifie.

235. Sur le même sujet.


Nous mourons dans le Christ et ressuscitons dans
l'Esprit,
Dans le Père nous sommes consacrés fils de Dieu.

28. La traduction par Piard d'erzeugt, « engendré », est erro-


née. Dans la tradition chrétienne, seul le Fils éternel est engendré.
Il est préférable de dire pour l'homme : procréé.
29. Encore une présentation de type ternaire de l'economia
trinitaire.
SIXIÈME LIVRE 395

236. Il n'est rien de plus élevé que d'être fils de Dieu.


Le Fils de Dieu est Dieu, Il règne sur le même trône.
Rien n'est plus élevé que moi, lorsque moi, je suis ce
Fils.

237. Comment devenir fille, mère et épouse de Dieu 30 •


Toute âme peut devenir fille, mère, épouse de Dieu,
Si sur terre elle prend Dieu pour père, fils et époux.

238. Le baiser du divin.


Dieu se donne Lui-même un baiser, ce baiser est son
Esprit.
C'est le Fils qui Le baise, par l'opération du Père.

239. Le désir de Dieu.


Dieu est un puissant fleuve qui enlève esprit et sens.
Ah, que ne suis-je encore emporté par Lui !

240. Seul le sage est riche.


Seul le sage est riche ! Les vertus qu'il a en Dieu,
En lieu et place de l'or, la mort même ne les prendra
pas.

30. Peut-être y a-t-il une réminiscence de Mt 12, 49.


396 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

241. Le sage ne meurt pas.


Le sage ne meurt plus ; d'avance, il est déjà mort :
Mort à toute vanité, à tout ce qui n'est pas Dieu.

242. Le sage n'est jamais seul.


Le sage n'est jamais seul ; même s'il marche sans toi,
Il a néanmoins avec lui le Seigneur de toutes choses
(Dieu).

243. Le sage n'a qu'un familier : Dieu.


Le sage a de la grandeur d'âme, il n'a, si possible,
D'autre familier que le Seigneur de gloire.

244. Il faut s'enhardir.


Enhardis-toi, jeune chrétien ! Qui ne veut pas s'élever
Doit comme un ver continuer à ramper dans le limon.

245. L'amour rend audacieux.


L'amour nous rend audacieux : qui veut embrasser Dieu
notre Seigneur
N'a qu'à tomber à ses pieds avec seulement l'amour au
cœur.
SIXIÈME LIVRE 397

246. L'amour pénètre jusqu'au plus intime.


L'amour pénètre tout. Jusque dans la chambre la plus
intime 31 ,
Que Dieu ferme à quiconque, l'amour le suit.

247. Contemplation, satisfaction 32 •


Heureux qui chemine sur la voie contemplative !
Il est en mesure d'entrer dès ici-bas dans la vie éternelle.

248. Ne pas voir Dieu, c'est ne rien voir.


Tu voyages beaucoup pour voir, tu es à l'affût de tout :
Si tu n'as pas croisé le regard de Dieu, tu n'as rien vu.

249. ô très heureux savoir !


Heureux l'homme qui ne connaît que Jésus !
Malheur à celui qui fait grand cas de tout, mais non
de Lui !

250. En quoi consiste « être bienheureux » ?


« Être bienheureux » n'implique pas qu'on jouisse de
beaucoup d'honneur et de biens.
C'est savoir qu'on a acquis beaucoup de vertus.

31. Mt 6, 6.
32. Impossible de rendre en français le jeu sonore :
Beschauligkeit-Seligkeit : contemplitude-béatitude.
398 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

251. À celui qui se singularise.


Les opinions sont sables mouvants. Bien fou qui bâtit
là-dessus 33 !
En bâtissant sur des opinions, comment être sage ?

252. Croire les saints morts est inintelligent 34 •


Tu prétends : « Face à nos besoins les saints sont
morts. »
Le sage dit : « Ce sont les fous qui les croient morts. »

253. Seul un chrétien catholique est sage 35 •


Ne t'assigne pas la sagesse, quelle que soit ton
intelligence
Nul n'est sage en Dieu qu'un chrétien catholique.

254. Le sage n'accepte rien que Dieu.


Le sage a le cœur fier. Quoi qu'on lui envoie,
Il ne l'accepte que de la Main de Dieu.

33. Mt 7, 26.
34. Distique polémique à propos de l'intercession des saints refu-
sée par les réformés.
35. Seul distique de Silesius dans lequel on trouve une confes-
sion explicite de sa foi catholique.
SIXIÈME LIVRE 399

255. Le sage ne pèche pas.


Le sage ne pèche pas. Le vrai discernement
Qui guide ses actes le garde dans la confrérie appropriée.

256. Le sage ne s'égare jamais.


Le sage ne s'égare jamais ; sur chaque chemin
Il adhère de toutes ses forces à la Vérité éternelle (Dieu).

257. Qui est sage.


Est sage celui qui se connaît et connaît Dieu.
Privé de cette lumière, on est insensé et aveugle.

258. Comment devenir sage.


Homme, veux-tu être sage, connaître Dieu et toi-même ?
Conserve d'abord en toi le désir du monde !

259. Pour l'homme, être sage, en quoi cela consiste-t-il ?


Être sage pour l'homme consiste à être sur terre bien-
heureux en Dieu,
De même forme que le Fils de Dieu en actes et en
conduite.

260. Être pur permet de partager avec Dieu.


Rien d'impur n'atteint Dieu ! Si tu n'es pas tout éblouis-
sant et
Tout pur de toute créature,
Jamais tu n'auras part à Lui.
400 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

261. La vérité rend sage.


La vérité donne l'être : sans connaissance légitime,
On ne peut légitimer sa revendication à être appelé
« sage ».

262. Le monde 36 est un grain de sable.


Comment est-ce possible que le monde empêche de voir
Dieu '?
C'est qu'il abîme durablement l'œil : il est un grain de
sable.

263. Conclusion 37 •
Ami, cela suffit. Au cas où tu voudrais lire davantage,
Va, deviens toi-même le livre, toi-même l'essence.

FIN

36. La thématique du «monde » : voir Ep 6, 12 ; 1 Jn 2, 16 ;


Je 4, 4.
37. Apostrophe finale au lecteur. Devenir le Livre ou le livre ?
Les deux interprétations sont possibles. Avec une minuscule, cela
signifie une exhortation à devenir à son tour à la fois scripteur et
à la fois être, c'est-à-dire celui qui vit ce qu'il exprime. Avec une
majuscule, Silesius renvoie le lecteur aux Écritures (en grec grapha1)
ou à la Bible (en grec biblia, les Livres). Ce renvoi à la source d'ins-
piration du Pèlerin chérubinique est plausible.
Bibliographie

Éditions allemandes des œuvres complètes d' Angelus Silesius.

G. ELLINGER, Samtliche poetische Werke und eine Auswahl


aus seinen Streitschriften, 3 vol., Munich, 1923.
H. L. HELD, Samtliche poetische Werke nebst Urkunden,
Dokumenten und Abbildungen ... , 3 vol., Munich, Hauser
Verlag, 1922-1935, 3e éd., 1949-1952, nouvelle édition revue
et corrigée.

Éditions du « Pèlerin chérubinique ».

Éditions allemandes du xvw siècle.


JOHANNIS ANGEL! SILESIJ, Geistriche Sinn- und Sch/uss-
reimen, Vienne, Johann Jacob Kürner, 1657 (cinq livres
et dix sonnets).
JOHANNIS ANGEL! SILESIJ, Cherubinischer Wandersmann oder
Geistriche Sinn- und Schlussreime zur Gott/ichen Be-
schau/igkeit anleitende. Von der Urheber aufs neue über-
sehn, und mit dem Sechsten Buche vermehrt den Liebhabern
der geheimen Theo/ogie und beschau/ichen Lebens zur Geist-
/ichen Ertgotzligkeit zum andermahi herausgegeben,
402 LE PÈLERIN CHÉRUBINIQUE

Glatz, Ignatius Schubert, 1675 (plus tard Glogau,


1676-1689).

Éditions allemandes contemporaines les plus autorisées.


Éditions critiques : L. GNÀDINGER, Cherubinischer Wanders-
mann, Stuttgart, Reclam, 1984, 414 p. ; L. GNADINGER,
Cherubinischer Wandersmann oder Geistricher Sinn- und
Schlussreime (d'après l'édition de Glatz de 1675), Zürich,
Manesse, 1986, 526 p., postface de Louise Gnadinger.
Autres éditions du texte et anthologies particulièrement inté-
ressantes grâce au commentaire: éd. W. E. PEUCKERT,
Brême, Schünemann, 1956, 253 p. ; éd. C. V. GLOMBIK,
1976 ; éd. G. WEHR, Schaffouse, Novalis Verlag, 1977,
236 p. ; éd. E. BROCK, Zürich, Claesen, 1979, 96 p.
(anthol.); éd. H. U. von BALTHASAR, Einsiedeln, Johan-
nes, 1980, 2• éd. (anthol., postface importante).

Traductions françaises du « Pèlerin chérubinique ».

H. PLARD, Le Pèlerin chérubinique, introduction, traduction


et notes, Paris, Aubier, 1946, 383 p.
J. ROUSSET, Le Voyageur chérubinique et La Sainte Joie de
l'âme, Paris, GLM, 1949.
E. SUSINI, Le Pèlerin chérubinique, Paris, PUF, traduction,
commentaire et notes, 2 vol., 466 et 257 p.
R. MUNIER, L 'Errant chérubinique, Paris, éd. Arfuyen, 1993.

Anthologies du « Pèlerin chérubinique ».

R. MUNIER, L'Errant chérubinique, Paris, éd. Planète, 1979


(500 distiques sur 1665).
R. MUNIER, La rose est sans pourquoi (courte) anthologie
bilingue de 97 distiques sur 1665), Paris, éd. Arfuyen,
1988.
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TABLE DES MATIÈRES

Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
En guise d'avertissement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
PREMIER LIVRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31
DEUXIÈME LIVRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 101
TROISIÈME LIVRE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157
QUATRIÈME LIVRE............................ 215
CINQUIÈME LIVRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 269
SIXIÈME LIVRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 349
Bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 401
Collection « Sagesses chrétiennes »
dirigée par Aymon de Lestrange

Raymond Lulle, Principes et questions de théologie.


Traduction de R. Prévost et de A. Llinarès.
Jean de Saint-Samson, La Pratique essentielle de l'amour.
Traduction de M. Huot de Longchamp.
Bartolomé de Las Casas, De l'unique manière d'évangéliser
le monde entier. Traduction de M. Mahn-Lot.
Nicolas de Cues, Trois traités sur la docte ignorance et la
coïncidence des opposés. Traduction de F. Bertin.
Raymond Lulle, L'Art bref. Traduction de A. Llinarès.
Boèce, Courts traités de théologie. Traduction de H. Merle.
Hugues de Saint-Victor, L'Art de lire. Didascalicon. Traduction
de M. Lemoine.
Jean Tauler, Sermons. Édition intégrale. Traduction de E.
Hugueny, G. Théry, M. A. L. Corin.
Julienne de Norwich, Le Livre des révélations. Présentation
et traduction par Roland Maisonneuve.
Jean de Fécamp, La Confession théologique. Traduction de
dom Ph. de Vial.
Catherine de Sienne, Le Dialogue. Traduction de Lucienne
Portier.
Francisco de Osuna, Le Recueillement mystique.
Introduction, traduction et notes par M. Dabord.
Catherine de Sienne, Les Oraisons. Traduction de Lucienne
Portier.
Raymond Lulle, Le Livre du Gentil et des trois Sages.
Traduction de A. Llinarès.
Saint Albert le Grand, Commentaire de la « Théologie
mysti,que » de Denys le Pseudo-Aréopagite, suivi de c;elui
des Epîtres /-V. Introduction, traduction et notes par E.-H.
Wéber.
Pierre Abélard, Conférences. Dialogue d'un phil9sophe
avec un juif et un chrétien. Connais-toi toi-même. Ethique.
Introduction, traduction nouvelle et notes par M. de
Gandillac.
Hildegarde de Bingen, Scivias. "Sache les voies" ou Livre des
visions. Présentation et traduction par Pierre Monat.
Angelus Silesius, Le Pèlerin chérubinique. Épigrammes et
maximes spirituelles pour enseigner la contemplation de Dieu.
Traduction par Camille Jordens.