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Sabrina Batoul

Le Cimetiere du Calvaire

Editions Thunderbolt

U
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1er septembre 2004

Le maire du petit village de Natzwiller, un quinquagénaire au visage avenant dont la bedaine


témoignait de son amour pour la saucisse et la bière, se leva lourdement de son siège face au public et
amena un micro à ses lèvres :
- Mesdames et messieurs, je vous souhaite la bienvenue au soixantième anniversaire de la
libération du camp de Natzwiller-Struthof.
Des applaudissements retentirent dans la salle, des flashs crépitèrent.
- Nous sommes ici, continua-t-il, pour nous recueillir sur une sombre page de l’histoire française,
même si à l’époque de la seconde guerre mondiale l’Alsace était annexée à l’Allemagne. C’est un
devoir que d’entretenir notre mémoire envers tous les déportés qui ont connu une fin tragique
entre ces murs, et célébrer les survivants qui aujourd’hui sont ici à mes côtés, en chair et en os.
Messieurs, je vous remercie d’avoir accepté mon invitation.
De nouveaux applaudissements acclamèrent cinq vieux hommes assis derrière une longue table de
part et d’autre du maire.
- Nous allons tout d’abord commencer avec la conférence promise où nos invités vont se présenter
chacun à leur tour et témoigner de leur séjour dans le camp où nous nous trouvons. A midi
trente un buffet sera servi dans la cour extérieure, où vous êtes bien sûr tous conviés. Nous
terminerons ensuite la journée avec une visite complète du camp. Bien, commençons ! Monsieur
Hartmann, tenez le micro.
Un vieil homme voûté de quatre-vingt-dix ans attrapa le micro d’une main frêle et se présenta
courtoisement au public.
Captivée, la salle toute entière demeura silencieuse tandis que monsieur Hartmann narrait qu’il avait
été déporté parce qu’il écoutait Radio Londres et qu’un voisin l’avait dénoncé, puis son calvaire une fois
arrivé au camp. Quelques anecdotes relatant la cruauté des kapos firent frissonner l’audience d’horreur.
Il acheva son récit par le contexte réel de la libération du camp qui n’avait pas vraiment été libéré mais
évacué, puis par ce qu’il était devenu par la suite. Les gens clapèrent des mains, et ce fut le tour du
suivant, tout aussi frêle vieillard qui raconta son histoire à lui. Des quatre survivants qui prirent la parole
les uns après les autres, tous étaient soit des résistants, soit de bons Français de souche victimes de
délation.
Quand ce fut le tour du cinquième et dernier survivant, celui-ci prit le micro d’une poigne énergique
et dit d’une voix distincte :
« Mon nom est Aaron Rosenbaum, et j’avais vingt-et-un ans lorsqu’on m’a envoyé au Struthof parce
que j’étais juif. Je me cachais avec ma famille dans la cave de notre voisin à Erstein qui a pris des risques
inouïs pour nous. Après un an à huis clos dans la cave, nous avons été dénoncés. Notre voisin et ami
allait être déporté avec nous pour trahison, mais il a fait un tel scandale que les SS l’ont exécuté sur le
champ, devant nos yeux. Ma sœur et ma mère ont été envoyées à l’Est, mon père et moi ici même. Mon
père n’a pas tenu trois mois tandis que moi, j’ai surmonté toutes les épreuves. En ce qui concerne ma
mère et ma sœur, je n’ai pas eu de nouvelles d’elles avant 1946 où j’ai appris dans un registre officiel
qu’elles étaient mortes de l’épidémie de typhus qui a sévi à Dachau. Selon toute probabilité, elles ont été
enterrées dans une fosse commune avec un millier d’autres cadavres. Le 31 août 1944 j'ai été transféré à
Dachau d’où j'ai été libéré huit mois plus tard. Et si vous vous demandez quel effet cela fait de retrouver
la liberté, imaginez-vous boire pour la première fois de votre vie une bonne limonade bien fraîche. Et si
cela ne vous offense pas, je ne préfère pas vous parler de ce que j’ai vécu au camp. Ce n’est pas ce qui
compte pour moi. »
Tout aussi énergiquement, monsieur Rosenbaum tendit le micro au maire devant une salle plus
silencieuse que jamais. Ce dernier, manifestement surpris, insista des yeux mais renonça vite devant le
regard implacable du survivant.
- Bien, bien…, retentit la voix du maire dans les sonos. Messieurs dames si vous avez des
questions, ils sont à vous.
Les doigts fusèrent tout de suite dans l’air. Et la première question posée exaspéra Aaron Rosenbaum.
- Croyez-vous toujours en Dieu ? demanda une jeune blonde.
- Bien sûr, répondit spontanément un des survivants. Dieu n’est pas celui qui nous a jeté dans les
camps, pourquoi ne plus croire en Lui ? Au contraire, ma foi m’a beaucoup aidé à tenir. Vous

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savez, ça ne sert à rien de demander pourquoi Dieu a laissé faire tant d’atrocités car je crois
profondément que Dieu laisse le libre-arbitre à chacun. Les hommes font leurs propres choix. La
question serait peut-être de savoir si nous croyons toujours en l’Homme.
Chacun des survivants approuvèrent.
- Croyez-vous toujours en l’Homme, dans ce cas ? interrogea la même jeune femme.
Le vieil homme sembla hésiter durant un moment, puis répondit :
- Je crois en les hommes libres, ceux qui ne sont pas soumis à une organisation autoritaire et
violente. Mais ça ne vaut pas grand-chose.
Une autre jeune femme, cette fois brune, prit la parole.
- Cette question s’adresse spécialement à monsieur Rosenbaum : pourquoi n’êtes-vous pas allé
vous installer en Israël lors de sa création en 1947 ?
Une question encore plus stupide que la précédente pensa le vieux survivant. Il répondit en soupirant :
- Parce que je ne suis pas sioniste. Voilà.
La demoiselle attendit quelques secondes que son interlocuteur développe, mais il ne se décidait
apparemment pas et le micro passa dans une autre main.

Ce fut un défilé de questions plus ou moins pertinentes de la part des journalistes et des visiteurs qui
endormirent un des survivants durant une bonne dizaine de minutes mais enfin, au plus grand
soulagement de Rosenbaum, la pause déjeuner arriva.
Il réussit à peu près à manger tranquille durant l’heure qui suivit et bientôt, sous le beau soleil de
septembre, la visite du camp démarra.
Le monument en forme de pointe à l’entrée, avec gravé dessus la silhouette squelettique d’un déporté.
Le cimetière.
Les blocks alignés face à face avec les deux potences au milieu.
Le Revier, autrement dit l’infirmerie où se déroulaient les expériences scientifiques.
Les cellules et les crématoires tout au bout.
La fosse.
C’était surréaliste, cette usine à souffrances plantée en plein cœur des Vosges. Les murs qui tenaient le
camp debout pueraient toujours la mort, et les visiteurs le sentaient au plus profond de leur être. La
montagne était devenue maudite, et les démons insufflaient un mal-être à toute personne, si pure soit-
elle, qui s’aventurait sur ces terres.
Rosenbaum marchait en fin de fil, se demandant pourquoi il ne ressentait rien, comme si on avait
anesthésié son cœur. Pourquoi sa poitrine n’avait pas tressailli lorsqu’il avait revu la potence, là droit
devant lui, où il avait vu nombre des personnes chuter vers leur fin ? Pourquoi s’était-il senti encore plus
vide lorsqu’on lui avait montré le four crématoire où l’on avait brûlé nombre de codétenus qu’il avait
connus ? Détaché, il continua à suivre le groupe qui entra dans un des baraquements où se trouvaient les
dortoirs, vulgaires blocs de bois superposés à trois étages et aux sommaires couchettes de paille. Le vieil
homme se souvint qu’ils y couchaient par trois, et que chaque soir les prisonniers se battaient pour les
couchettes du haut car des excréments suintaient des planches.
Jusque-là absents, les yeux de Rosenbaum s’animèrent lorsqu’il repéra sa couchette à lui, celle qui
avait accueilli son sommeil torturé. Il s’y approcha à petits pas, écartant les gens lui faisant obstacle, puis
s’immobilisa devant. Comme si c’était hier, le vieil homme se revit étendu sur la paillasse crade, le visage
souffreteux et complètement dénué de ses forces. Fermement enfouies jusqu’ici, ses émotions
remontèrent d’elles-mêmes jusqu’en haut de sa gorge, laissant traîner derrière elles un frisson qui fit
trembler Rosenbaum des pieds à la tête. Son cœur s’alourdit, et il se mit à profondément inspirer pour
s’empêcher de pleurer.
Le groupe commençait à évacuer le baraquement petit à petit et lorsqu’il ne resta plus que lui,
Rosenbaum s’aperçut qu’une jeune femme brune s’attardait à ses côtés.
- Ça ne va pas, monsieur ?
Celui-ci frotta brièvement les yeux avant de se tourner vers elles.
- J’imagine que revenir ici doit être éprouvant pour vous.
- C’est… c’est la première fois que je reviens ici depuis mon départ en 44, dit-il en reniflant. Je ne
savais pas quelle réaction j’allais avoir.
Les joues à présent sèches, Rosenbaum observa mieux alors la jeune femme.

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- Vous êtes celle qui m’a posé la question sur Israël, n’est-ce pas ?
- Oui, c’est moi. Je m’appelle Katia Klein, je suis journaliste au journal local. Je couvre le
soixantième anniversaire du camp.
- Votre question était vraiment stupide.
Surprise du ton brusque de son interlocuteur, Katia Klein croisa ses bras sur sa poitrine et ouvrit de
grands yeux.
- D’accord… et pourquoi cela ?
- Vous connaissez un peu la religion juive ?
- Euh, j’ai quelques connaissances…
- Eh bien vous serez ravie d’apprendre que la Torah interdit aux Juifs de posséder leur propre
terre. Nous devons vivre en amis parmi les différentes nations du globe, voilà notre loi. Tout ce
qu’a fait Israël, c’est voler la Palestine aux Arabes alors que l’ironie de la chose est que les Juifs
ont toujours très bien vécu dans les pays arabes. Et vous savez dans quels pays nous sommes
persécutés depuis des siècles ?
- Euh…
- Les pays européens chrétiens. Comme la France et l’Allemagne.
La jeune femme continua à le regarder, les yeux grands comme des soucoupes. N’osant prendre le risque
de paraître insolente, elle décida de ne pas relever et posa une nouvelle question :
- Si je puis me permettre, pourquoi n’avez-vous pas voulu parler de votre expérience au camp ?
Rosenbaum prit le temps de se moucher en toute quiétude avant de répondre :
- J’ai longtemps hésité avant d’accepter l’invitation du maire. Je savais qu’à la conférence on me
poserait des questions stupides comme vous l’avez fait vous-même. Vous voyez, témoigner de ce
que j’ai vécu au camp n’est pas ce qui m’importe le plus.
- Pourquoi être venu alors ?
- Parce que je ne serai peut-être pas là pour le prochain anniversaire.
Katia Klein hocha gravement la tête et porta son regard sur la couchette.
- Vous couchiez là ? demanda-t-elle.
- Oui, la plupart du temps. Mais je suis étonné de voir le bois en si bon état.
- C’est parce que ça a été rénové. Ce ne sont pas les planches d’origine.
- Ah, dit-il d’une voix blanche. D’accord. J’ai une question moi aussi, miss Klein.
- Je vous écoute.
- Que voulez-vous vraiment entendre à travers nos témoignages, à nous anciens déportés ?
- Eh bien… euh… je ne vois pas trop où vous voulez en venir.
- Ce que je veux dire, c’est si c’est des choses horribles que vous voulez entendre.
- Bien sûr que non, s’offusqua Katia Klein. Ce n’est pas ça du tout. Honnêtement monsieur
Rosenbaum, je ne vous comprends pas. Je considère le devoir de mémoire très important, ce qui
s’est passé ici est tout à fait affreux et vous, vous étiez là ! Ce que vous avez vécu est inimaginable,
et vous refusez de témoigner. Pour moi, c’est comme enterrer toutes les âmes des déportés.
Pendant un instant, le vieil homme lança un regard noir à la jeune femme. Il était profondément
outré. Mais alors qu'il s'apprêtait à donner une réplique acerbe il se reprit et, regardant droit devant lui, il
se mit à narrer :
- Ils avaient amené un grand et magnifique sapin durant l’hiver 43 qu’ils ont installé à l’entrée du
camp, là tout juste où vous êtes passée tout à l’heure. Le camp était si surpeuplé que nous
dormions à trois sur une couchette, et j’avais avec moi un Polonais et l’ami cher que je m’étais
fait. Un résistant français. Un jour, après l’appel du soir qui comme d’habitude avait duré des
heures, les kapos nous ont rassemblés devant le sapin, ont choisi six hommes au hasard et les ont
pendus aux branches. Mon ami était l’un d’eux. J’ai dû le regarder se convulser au bout de la
corde avec à côté Kramer, le chef du camp, qui nous hurlait qu’il pourrait tous nous pendre un
par un sans que ça ne lui fasse le moindre effet. C’était une tradition à Struthof de pendre des
prisonniers lors des fêtes religieuses.
Rosenbaum se tourna ensuite vers la journaliste. Son visage était décomposé.
- Je vous repose la question miss Klein, dit-il alors d’une voix dure, est-ce cela que vous voulez
entendre ?
La jeune femme se frotta les yeux puis soupira en détournant la tête.

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- Mais si vous voulez, reprit-il en s’adoucissant, j’ai une autre histoire à vous raconter. Vous aurez
sans doute du mal à y croire, mais je peux jurer sur ce que j’ai de plus cher que le moindre détail
dont je vous ferai part est véridique.
Intriguée, Katia Klein se retourna vers lui.
- Quelle histoire ? demanda-t-elle.
Rosenbaum esquissa un sourire.
- Je ne vais pas vous raconter les horreurs que j’ai vécu ici, ni vous décrire ce que ça fait de mourir
de faim et de froid. Ça, les autres l’ont très bien fait à ma place. Moi, je vais plutôt vous raconter
comment je me suis reconstruit après avoir été libéré des camps car ça, c’était une question tout à
fait pertinente à me poser.
Katia Klein le regarda longuement, visiblement intéressée.
- Je vous écoute, finit-elle par dire en sortant un magnétophone de son sac à main.
- Très bien. Donnez-moi votre adresse alors.
- Mon adresse ? Pourquoi ?
- Ce n’est pas une confession de vive voix, mon bouchon.
- Ah… et bien…
- Je ne vais pas vous envoyer des photos de moi à poil, si c’est ça qui vous effraie. Juste mon
journal.
La journaliste rit de bon cœur avant de répliquer :
- Je vais vous donner l'adresse de la rédaction, je pense que ça sera mieux.

*****

Journal d’Aaron Rosenbaum

Le journal débute par une trentaine de pages remplies de dessins au crayon très bien œuvrées. La chronologie de
cette série de dessins semble hasardeuse, mais si l’on observe bien, on découvre qu’Aaron Rosenbaum y relate son
histoire dans le désordre, comme au fil de ses pensées : son arrivée en camp de concentration à vingt-et-un ans, sa
séparation d’avec sa mère et sa sœur, la mort de son père qui vraisemblablement a pour cause la malnutrition et
l’épuisement. Un des dessins représente également à quoi ressemblait leur repas quotidien et plusieurs montrent les
différents supplices auxquels il aurait assisté sur les autres prisonniers. La série continue avec l’apparition d’un
nouveau personnage, un jeune homme qui demeure présent dans chaque dessin qui suit la première série. On devine
une très grande amitié entre les deux hommes. On les voit dans plusieurs dessins dormir ensemble, un autre montre
l’un donner son morceau pain à son compère malade dans sa couchette, et encore un autre où on les voit travailler
ensemble. La série se termine par plusieurs esquisses de sapin, d’un portrait très soigné dudit ami, par quelques
ébauches d’écriture et par un dessin illustrant sa solitude. Le premier vrai texte apparait à la trente-septième page du
journal.

17 mai 1947, Paris


Il est minuit, et les étoiles apparaissent enfin dans le ciel. Il y a quelques nuages ici et là, mais ils ne
masquent pas la lumière de la lune qui baigne le Cimetière du Calvaire où je me trouve, perché sur la
butte Montmartre. De la tombe où je suis allongé je peux voir le Sacré-Cœur. Sa blancheur se tient
majestueusement dans la nuit. Tout est si magique que j’en arrive presque à oublier les camps. Je me
demande comment j’aurais été à l’heure actuelle si je n’avais jamais connu ni Struthof ni Dachau. Je
serais probablement mieux en chair, sans les problèmes gastriques que j’aurai sans doute jusqu’à la fin de
mes jours, j’aurais une petite chérie que je voudrais marier, et j’aurais aussi sans doute eu ma licence de
droit. J’aurais continué à rire à tout bout de champ.
Les gens ne n’aiment pas trop au travail. Un type qui reste à l’écart sans parler à personne, ça conduit
forcément à la méfiance. Ils ne savent pas que je suis un rescapé des camps, et ce n’est pas plus mal
comme ça.
En fait, je comprends un peu leur hostilité à mon égard parce que je ne peux pas vraiment dire que je
sois vivant. Il m'arrive de rester assis sans bouger, les yeux fixement plongés dans le vide, et le temps se

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contracte jusqu'à ce que les regards insistants autour de moi me ramènent à la réalité. Mon cœur bat,
mais mon esprit est éteint. Je ne savoure rien, si ce n'est les souvenirs au parfum atroce. Tout est gris, les
hommes et les femmes sont gris et étrangement, ce n’est que la nuit que je vois des couleurs.
Je préfère le silence des cimetières aux ténèbres de ma chambre de bonne. Je sais que c’est sacrément
glauque de traîner ici la nuit et Dieu merci je ne me suis encore jamais fait prendre, mais qui mieux que
les morts peuvent comprendre ce qu’est mon cœur désormais ? Là, à écrire sur cette tombe dont les
fleurs sont encore fraîches, c’est presque comme si j’avais de la compagnie. Une feuille de papier ne
pourra jamais vous juger, alors je n’ai aucune timidité à écrire, bien que je m’en sente terriblement
coupable, de penser beaucoup plus à Max qu’à mes parents et à ma petite sœur. Max… L’étrange fruit
qui s’est balancé au bout cette branche de sapin.
Je viens d'entendre un bruit derrière un caveau à dix mètres de là. Je suis crispé. Pff, c’est sûrement un
chat.
Les étoiles sont vraiment belles ce soir. J'ai lu l'autre jour que les distances du cosmos sont si
ahurissantes que la lumière de certaines étoiles nous parviennent encore alors qu'elles sont déjà mortes.
La nuit est calme. Je me sens comme le seul homme au monde, là tout de suite, avec les démons pour
seule compagnie.

Je crois que c’est tout pour ce soir.

*****

Page non datée : dessin du cimetière du Calvaire avec le Sacré-Cœur en arrière-plan. Cela semble être la vue
qu’avait Aaron Rosenbaum lorsqu’il était assis sur la tombe.

*****

19 mai 1947
J’arrive à peine à écrire tant ma main tremble mais peu importe, je dois absolument raconter ce que je
viens de vivre tant que les souvenirs me parviennent encore dans les moindres détails.
Un épais brouillard a recouvert Paris toute la soirée, mais là n’est pas la source de ma terreur. J’étais
assis à ma place habituelle, sur la tombe du dénommé Hippolyte Vaillant, mort en 1909 et pour lequel
j’avais apporté quelques fleurs. Le cimetière était tout aussi brumeux que les rues et cela me cachait les
étoiles. Je ne me suis pas débiné et je suis demeuré là à me relaxer, pensant encore à Max.
A dix mètres de moi se situe un magnifique caveau qui n'est malheureusement que déplorablement
entretenu. Chaque fois, mon regard se rive machinalement vers celui-ci lorsque je n'écris ou ne dessine
pas. Mais cette nuit, alors que le brouillard se dissipait légèrement, j'ai relevé la tête de mon journal
comme d'habitude et j'ai aperçu que la porte du même caveau était ouverte. Mon cœur a raté un
battement. Je suis resté complètement paralysé à observer le caveau, me demandant comment était-ce
possible que la porte ait pu s’ouvrir d’elle-même.
J’étais encore incrédule lorsqu’un effroyable cri de femme s’est élevé dans l’air opaque, glaçant
littéralement mon sang. C’était comme si elle voyait le diable en personne. Je n’ai pas cherché à savoir si
ce cri pouvait venir de l’extérieur du cimetière ; je me suis précipité vers l’enceinte de derrière et l’ai
escaladée comme si j’avais une braise entre les fesses. Je dois avouer que je ne suis pas particulièrement
fier de cet élan de courage, mais je peux vous assurer qu’un hurlement aussi horrible que celui-ci, sorti de
nulle part qui plus est, aurait pu faire détaler tout un régiment de soldats.

Voilà vingt minutes que j’écris et j’en tremble encore. Je sens que je ne vais pas pouvoir dormir de la
nuit, non pas à cause de la peur mais parce que je me sens si plein d’énergie que je pourrais parcourir
tout Paris à pied. Et quand je ferme les yeux pour reprendre mes esprits, étrangement, j’entends
doucement au fin fond de ma tête : « Te sens-tu vivant maintenant ? ».

*****

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20 mai 1947
Je n’ai pas pu m’empêcher d’y retourner. Rien ne s’y est passé.

*****

21 mai 1947
Dessin d’un grand sapin avec six hommes pendus aux branches accompagné de cette inscription : « Encore rêvé de
Max cette nuit ».

*****
22 mai 1947
Si je raconte à quiconque ce qu’il m’est arrivé cette nuit, je suis bon pour l’asile. Dieu merci les
journaux intimes n’ont pas de bouche pour répéter les secrets, et ce que je m’apprête à dire restera
enseveli dans le papier. Personne, personne ne saura jamais. Mais avant, commençons par le
commencement.
Je suis allé au cimetière du Calvaire, comme toujours. La nuit était fraîche et dégagée, et je ne pensais
même plus à l’affreux hurlement que j’avais entendu ici-même. J’en avais marre de rester assis, alors je
me suis mis à déambuler entre les tombes. Un léger frisson me parcourait les membres tant bien même
que j’appréciais ma lugubre promenade. J’étais une fois de plus un mort parmi les morts, savourant la
beauté de la nuit d’une façon qui n’était pas tout à fait humaine. Un peu comme un vampire qui nait et
qui voit pour la première fois à travers ses yeux de vampire… La lune n’est pas une simple lune, et les
étoiles pas de simples billes de lumière.
Je ressentais le bleu ténébreux de la nuit comme une douce couverture et la brise secouant les
branches des arbres comme une caresse divine. J'étais un homme qui marchait avec le coeur
profondément ébréché, mais je me sentais bien.
Tournant au coin de la tombe de la petite fille morte à douze ans, je m’engageai dans l’allée où se
trouvait le fameux caveau lorsque soudain, je vis la porte de celui-ci s’ouvrir sous mon nez et en sortir
une silhouette. Je fus pris d’une telle terreur que je faillis m’écrouler à terre, observant avec horreur se
produire sous mes yeux un phénomène que je n'aurais pu imaginer dans mes plus sombres cauchemars.
L’apparition se tourna alors vers moi. Qu'aurais-je donné pour pouvoir ordonner à mes jambes de fuir
au plus vite, mais elles demeurèrent immobiles tandis que j'halétais d'effroi, regardant le fantôme à
l'apparence d'homme se rapprocher pas à pas de moi. Puis, au comble de ma terreur, discernant malgré
moi son visage sous la lumière froidement bleutée de la Lune, je le reconnus.
C'était Max.

Le texte qui suit semble se poursuivre directement, mais l’on constate que plusieurs pages ont été arrachées avant
cela.

- Max ? Est-ce vraiment toi ?


Il se contenta de me sourire.
- Mais tu es mort ! Je t’ai vu ! Je t’ai vu pendre au bout de la branche !
- Oui Aaron, répondit-il avec une voix qui lui était propre de son vivant.
Ni une ni deux, je tournai de l’œil.

Je me réveillai dans une grimace de douleur le corps perclus sous la morsure du gravier qui avait
amorti ma chute.
- Tu es aussi pâle qu’un fantôme mon ami.
Je relevai la tête en sursautant. Max était toujours là, un grand sourire aux lèvres.
- Ravi d’entendre que tu as gardé ton sens de l’humour, répondis-je tout en me massant l’arrière
du crâne.
J'étais sur le point de lui lancer toute une vague de vacheries qu'il avait bien mérité, mais je me rappelai
brusquement que je parlais à un revenant. Je redevins grave. Et le sourire de Max s'atténua quelque peu.
- Je ne voulais pas te faire peur, dit-il. Désolé.

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- Tu connais un moyen qui m’aurait évité de me faire mourir de peur ? demandai-je en me
relevant sur mes fesses.
- A vrai dire, non. Mais si t’avais pu voir ta tête, je te jure qu’à ma place tu te serais pissé dessus.
Et brisant l'atmosphère solennelle du cimetière, ce salopard pouffa de rire.

Je le toisai longuement. Il n’avait rien à voir avec le bagnard que j’avais connu au Struthof.
Il portait sa tenue rayée mais il avait pris trente bons kilos, sa peau avait rosi, ses cheveux s'étaient
épaissis et ses yeux moins globuleux paraissaient avoir vu moins d’horreurs. Il avait l'aspect dans lequel
j'aurais dû le connaître et j'en restais fasciné à le regarder. Je pensais à sa famille qui le pleurait sans
pouvoir se recueillir sur une tombe, je pensais à la mienne qui avait péri parmi des milliers d'autres
anonymes, et je sentais mon cœur s'alourdir sous la joie de retrouver l'ami avec qui j'avais traversé tant
d'épreuves.
- Comment c’est le paradis alors ? l’interrogeai-je en repoussant mes larmes.
- Je ne sais pas.
Je fronçai les sourcils.
- Comment ça tu ne sais pas ?
- Je n'ai aucune idée de comment est le paradis parce que je suis bloqué ici, entre le Ciel et les
vivants.
A nouveau, je restai circonspect.
- Tu ne sais pas pourquoi ? questionna-t-il à son tour.
- Comment le saurais-je ?
Il perdit cette fois son sourire. La lumière bleutée de la lune l’éclairait comme s’il était fait de chair et
d’os.
- Si je suis bloqué ici à cause de toi, dit-il enfin.
Mes organes firent une chute libre dans mon thorax.
- Qu… ? Comment ça ?
- Pourquoi passes-tu toutes tes nuits au cimetière ? C’est moi le mort, pas toi.
- Mon Dieu, pestai-je, ne me dis pas ça… Comment tu te sentirais à ma place, hein ?
- Je savourerais le sang chaud coulant dans mes veines. Je me sentirais respirer. Je resterais
allongé des heures au soleil. Je prendrais un billet de train pour n’importe quelle destination. Je
sourirais à l’avenir qui est devant moi.
- Si tu sentais encore le sang couler dans tes veines, toi aussi tu traînerais dans un cimetière. Les
camps ont posé un voile noir sur mes yeux et il ne s’enlèvera jamais. Tu vois, quand on a fait le
tour des hommes, les pierres tombales sont de meilleure compagnie.
- Si seulement, mon cher ami, tu voyais les choses comme je les vois à présent…
Ma poitrine se serra.
Pouvait-il seulement comprendre ce que c’était que d’être vivant et de devoir vivre pour le restant de
ses jours avec le poids de ce que l’on avait vu ? Comment tourner la page à une boucherie pareille et se
réconcilier avec l’humanité entière ? Mon souffle se fit soudain profond et sec tandis que je ruminais ma
colère, regardant Max s’asseoir en tailleur d’un air désinvolte.
- Je ne peux pas pardonner aux hommes, dis-je tout haut.
- Tu devras bien un jour, rétorqua-t-il calmement. Tu ne pourras pas manger du chien enragé toute
ta vie sans finir par porter un revolver à ta tempe ou sur une autre personne.
- Je le ferais bien sur un nazi, crachai-je.
- Quand ces ordures mourront, je peux t’assurer qu’ils recevront leur juste châtiment.
- Et en attendant où sont-ils à l’heure qu’il est ? haussai-je le ton sans pouvoir me contrôler.
- Tu en as vu certains se faire condamner à mort à Nuremberg.
- Ce procès ne change rien du tout ! Tu crois que faire tomber la tête des vingt-quatre plus hauts
dirigeants nazis suffit à punir les milliers qui ont travaillé dans les camps ? Ils sont où tous les
sous-fifres qui faisaient fonctionner le système ?
- Ils paieront, Aaron. Je te le promets. Ils souffriront, mais pas de ta main.
- Ce n’est pas une réponse bordel, ce n’est pas une réponse…
Je levai la tête vers le ciel dans un tic nerveux tandis que des larmes commençaient à faire briller mes
yeux.

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- Tu sais ce qui s’est passé après qu’ils vous aient pendus au sapin ?
Max se contenta de me fixer, attendant patiemment la réponse.
- Ils nous ont obligé à défiler devant vous et nous ont conduits à la cantine où ils nous ont servi le
repas de Noël. C’était juste du pain, quelques patates et un morceau de lard, mais t’imagine bien
pour nous que c’était un véritable festin. Et tu sais quoi ?
Ma voix s’étrangla et faillit dérailler en sanglots, mais je réussis à continuer :
- J’ai mangé comme un porc. J’ai mangé sans laisser aucune miette, léché jusqu’à la dernière
goutte de gras et tu sais quoi encore ? Je n’ai pas pensé à toi. T’entends ça ? Pas un seul instant.
Je venais de te voir mourir, vous faisiez tous une danse horrible au bout de la corde pendant que
vous vous étouffiez, et la nourriture a tout effacé de ma mémoire. Alors dis-moi, comment suis-je
supposé vivre avec ça ?
Et c’est ainsi, pour la toute première fois depuis qu’un autre prisonnier m’avait volé mon pain au
Struthof, que je parvins à pleurer.

Ce fut comme si à l’intérieur de moi une digue avait cédé au poids de l’eau et se déversait en un
torrent monstrueux. Ses flots me faisaient aussi mal que si l’eau avait été remplacée par des rasoirs, mais
cela faisait du bien en même temps. Ça sortait. Je devinais à son silence que Max était resté assis là à me
regarder vider mon sac. Je serrais au creux de mes poings les graviers que je trouvais sur le sol et bientôt,
un filet de sang coula d’entre mes doigts rougis par l’effort.
- Je ne t’en veux pas, me dit-il alors.
Décontenancé, je m’arrêtai de pleurer et relevai la tête. Je dû avoir un air bizarre, car il me répéta :
- Je ne t’en veux pas.
Et ce que je ressentis fut très étrange. Plus de poids, mais le vertige. Je ne ressentais plus de rage. J’aurais
voulu encore pleurer, mais je n’avais plus de larmes.

Je dois avouer qu'à ce moment-là, je ne me souviens plus très bien de comment les évènements se
sont enchaînés, mais nous nous sommes retrouvés à parler toute la nuit. De quoi exactement, impossible
à dire. J’ai commencé par sourire, savourant chaque parole de notre discussion. Puis sans m’en rendre
compte j’ai ris, et ris avec lui jusqu’à en avoir mal au ventre. Cela dut faire un bon raffut car un faisceau
de lumière apparut tout à coup au travers de mes jambes. Une fenêtre du voisinage était allumée, et le
propriétaire n’allait sûrement pas tarder à appeler la police.
Alors je me levai et détalai des lieux au pas de course, sans me retourner.

*****
Une page blanche suit avant de trouver ce texte avec aucune mention de date :

Je ne suis plus retourné au cimetière après cela. Je n’en ressens tout simplement plus le besoin et de
toute façon, je sais que Max n’y est plus. Il fait parti des étoiles quand je lève la tête vers le ciel, mais je
ne sais jamais laquelle.
Après avoir écrit tout ça, je n’ai plus envie de prouver que ce qui s’est passé dans ce cimetière était
bien réel. A mon avis, la vraie question n’est pas là. Je marche désormais d’un pas léger, je savoure le
sang chaud coulant dans mes veines, je me sens respirer et je souris à l’avenir qui est devant moi. Je crois
que je lui dois bien ça.

Fin de Journal.

*****

Réveillé en sursaut par la sonnerie guerrière de son téléphone fixe, Aaron Rosenbaum grommela en
décrochant le combiné.
- Qui est le connard qui me réveille à une heure pareille ? grogna-t-il sans préambule.
- Vous savez très bien que c’est impubliable, dit une voix féminine, sans introduction elle non plus.
Le vieil homme reconnut la voix et se calma comme une braise dans de l’eau froide.
- Qui a parlé de publication, miss Klein ?

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- Votre histoire est très puissante monsieur Rosenbaum, et elle ferait un très beau roman. Mais
personne ne prendra ça comme un témoignage authentique.
- Si vous avez bien lu mon journal, vous avez dû comprendre que cela m’importe peu que les gens
y croient ou non. Je sais moi ce qui s’est passé, et ma foi est inébranlable. Je n’ai pas besoin de
reconnaissance mais par contre, ce dont j’ai besoin miss Klein, est que mon récit ne tombe pas
dans l’oubli. Gardez précieusement mon journal, et à l’heure de votre mort transmettez-le à
quiconque saura en prendre soin à son tour. Je veux que Max puisse continuer à vivre.
Un silence se faisait entendre à l’autre bout de la ligne. Rosenbaum pouvait sentir la gorge serré de Katia
Klein.
- Ne soyez pas triste, je vous en prie, l’implora-t-il.
- Vous avez vraiment réussi à leur pardonner ? Après tout ce qu’ils vous ont fait ?
- Ecoutez-moi bien. Le pardon n’est pas tant pour les assassins que pour leurs victimes. Quand on
pardonne, on se libère du poids de toute la souffrance que l’on porte sur ses épaules. Ça demande
du courage et une force que l’on ne se soupçonne pas, mais on y arrive. Et ça nous permet de
vivre.
- Je comprends.
Un nouveau silence s’installa, mais il n’était pas embarrassant. Rosenbaum regardait en même temps le
jour pointer par sa fenêtre tandis qu’il des oiseaux chahutaient. Tout était paisible.
- Vous l’avez pris, votre billet de train ? demanda Katia au bout d’un moment.
Rosenbaum s’esclaffa doucement.
- J’en ai pris des centaines.
- Vous êtes allé où ?
- En Grèce, en Italie, en Espagne, en Roumanie, en Ecosse. J’ai fait la Turquie et le Proche-
Orient. J’ai fait l’Amérique Centrale.
- Vous leur avez bien rendu hommage.
Le vieux survivant sourit. Oui, il avait bien rendu hommage à sa famille et son meilleur ami en allant
voir des merveilles après avoir vu des horreurs.
- Bonne nuit, miss Klein. Prenez bien soin de mon journal. Je vous le confie.
- C’est promis. Bonne nuit, monsieur Rosenbaum.
Et ils raccrochèrent.

*****

Des dizaines de paires d’yeux de curieux suivirent l’équipe de pompiers qui montait énergiquement
les escaliers d’une résidence paisible d’Erstein, petit ville d’Alsace. Au troisième étage, une petite femme
arabe d’une cinquantaine d’années les attendait d’un air inquiet.
- C’est vous qui nous avez appelés, madame ?
- Oui, c’est moi. Je me fais du souci parce que mon voisin n’est pas sorti aujourd’hui. Il est très
vieux, il vit seul et il sort absolument tous les jours, sans exception. J’espère qu’il va bien, c’est
un survivant des camps de concentration vous savez…
- Comment s’appelle ce monsieur ?
- Monsieur Rosenbaum.
Les pompiers ne tardèrent pas à forcer la porte et à envahir le petit appartement, appelant le nom de
Rosenbaum. Un des pompiers, un jeune homme tout récemment intégré à l’équipe, ouvrit la porte de la
chambre à coucher et trouva le vieil homme allongé dans son lit. Il était quatre heures de l’après-midi.
- Il est là ! héla-t-il aux autres.
Il s’approcha alors et n’eut pas besoin d’appeler une nouvelle fois son nom. Aaron Rosenbaum reposait
mort dans ses draps, un sourire immobile aux lèvres.

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