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La règle singulière, une dinguerie ?

Patricia Bosquin-Caroz, ECF

Nous étions au lendemain du Congrès de l’AMP qui s’est tenu à


Comandatuba en 2004 et à la veille de la Rencontre européenne du
Champ freudien, PIPOL 2. À l’époque, le Champ freudien se
mobilisait déjà pour faire valoir la pertinence de la psychanalyse
contre l’expansion des pratiques brèves comportementalistes. La
Rencontre européenne du Champ freudien, PIPOL 2 s’intitulerait :
« Les effets thérapeutiques rapides en psychanalyse ». Après 2003,
date fatidique où se révéla l’Autre évaluateur auquel le champ psy
aurait dorénavant affaire, le Champ freudien allait répondre par une
contre-offensive à la culture avérée du chiffre et du nouveau
scientisme qui faisait rage. Dans ce fil, avec PIPOL 5, la future
Eurofédération de psychanalyse met aujourd’hui en question le
concept même d’une Santé mentale bonne pour tous et sans reste
que promeut l’hédonisme contemporain, en faisant valoir le sel de
la psychanalyse : la singularité de chacun que nous désignons,
reprenant l’expression à Bernard Henri Lévy, par les termes « ma
dinguerie à moi ».

Quelques années plus tard, je me souviens de l’intervention d’Éric


Laurent à ce Congrès de l’AMP 2004, s’inscrivant dans le
mouvement de cette contre-offensive. Je voudrais réactualiser son
propos qui vient aujourd’hui à point nommé. Il s’agit de
l’intervention qui porte le titre « Du langage public au langage privé,
une topologie du passage ». Elle avait fait suite aux exposés de 3 AE
lors de ce Congrès.
Dans son intervention, Éric Laurent soulignait que ces exposés d’AE
nous montraient le chemin de retour de l’expérience privée vers la
place publique de la langue et du débat commun. Je le cite :
« Chacun commence par chuter de son identification maîtresse. Il
est d’abord drop out d’un discours. Dans un second temps, les
sujets veulent retrouver une place dans l’Autre en s’adressant à lui.
Ils le font à partir de l’expérience privée de l’être de jouissance qui
est traversée ». L’entrée sur la place publique se fait à partir de
l’expérience la plus privée. Le chemin vers l’extérieur passe par le
plus intérieur. Cependant, dans l’expérience psychanalytique
l’espace public n’est pas à confondre avec l’universel. L’ex-sistence
du sujet y fait obstacle. C’est ce dont les AE témoignent, c.-à-d.
comment ils se coupent de l’identification à l’universel, plus
profondément spécifie É. Laurent, comment par le chemin de la
séparation d’avec l’Autre, le sujet retrouve avec l’objet a, le chemin
qui le relie à cette communauté de la conversation publique.
Autrement dit, isoler son mode de jouir et en faire ensuite un usage
créatif, soit s’en servir, c’est ce que l’on peut attendre d’une
psychanalyse menée à son terme. L’idée en est qu’à partir du
sinthome, soit du plus singulier de chacun, le parlêtre peut faire lien
social.

Cette topologie du passage du public au privé et retour est une


réponse de la psychanalyse à la question du lien paradoxal entre le
sujet et l’Autre. Pas de production du sujet sans l’Autre. É. Laurent
se référait au cours « Donc » de JAM où celui-ci distinguait l’abord
psychanalytique du langage, de la conception du langage du second
Wittgenstein.1 Pour le dire rapidement et extraire ce qui nous
intéresse ici, Wittgenstein réfute l’existence du langage privé au
sens d’une langue pure dépourvue de règles. Les règles
grammaticales déterminent la signification qui ne l’est pas déjà,
elles la constituent. Le langage est une pratique, un usage de la
règle. Comprendre n’est alors rien d’autre que suivre une règle.
Selon JAM, là où Wittgenstein cherchait la règle pour comprendre
pour tous, ce qu’on aperçoit dans l’analyse, c’est que la règle pour
comprendre est à chacun particulière, c’est ce qu’on appelle le
fantasme. Elle se dégage sur le fond d’un parler sans règles, qui est
la règle de l’association libre.

La traversée du fantasme de la Proposition de J. Lacan de 67 ou la


réduction du mode de jouir que constitue aujourd’hui le sinthome
traduiraient que « se découvre dans une analyse l’arbitraire de la
règle du dire, à savoir que la règle aurait pu être autre ». Le sujet
qui peut dire légitimement « donc je suis analysé », c’est celui qui
rendrait compte de la règle qui lui est singulière, c.-à-d. de ce que
les mots veulent dire pour lui, règle toujours contingente. Ainsi, le
savoir qui se dégage d’une analyse est un savoir qui ne
s’appréhende pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. Les AE, appelés
à témoigner, démontrent en acte cette topologie du passage du
public (identifications) au privé (objet a) et retour.

Si comme le soulignait Éric Laurent, les interventions des AE


constituent une contribution au débat qui anime notre époque, la
question se pose alors de savoir en quoi elles pourraient nous
orienter dans le champ de la psychanalyse appliquée. Ce débat de
l’époque, on sait qu’il concerne l’évaluation quantitative des
pratiques psys, sa mesure, son réglage. C’est à cette offensive
évaluatrice que s’était proposé, dans la suite des forums, de
répondre le Champ freudien avec PIPOL 2, PIPOL 3, PIPOL 4 et
aujourd’hui PIPOL 5. Dans le fond que s’agit-il de faire passer dans
l’opinion, sinon le fait qu’en psychanalyse nous savons aussi
compter ! Pas en observant, mesurant, chiffrant de l’extérieur.
Plutôt, en faisant valoir qu’en psychanalyse, on ne peut pas
observer de l’extérieur ce que fait quelqu’un, on ne peut pas, dit
JAM dans « Donc », déterminer avec certitude la règle à laquelle il
obéit. « S’il écrit 2, 4, 6, 8, on se dit qu’il suit la série des nombres
naturels en ne prenant que les nombres pairs. Mais il peut en fait
obéir à une règle plus sophistiquée qui consisterait, par ex., au bout
de 4 chiffres présentés à prendre les nombres impairs pour les 4
suivants, pour après revenir aux pairs. Autrement dit, on ne peut
conclure que l’on connaît la règle, la surprise est toujours possible ».

C’est ce que Lacan démontre très bien, dans son Séminaire


« L’angoisse », à propos du robinet de Piaget. Là où
l’expérimentateur attend l’enfant avec son système d’explications
de règles valables pour tous, soi-disant transmissibles, sans perte,
l’enfant est lui, pendant ce temps, tout occupé avec sa propre règle,
à savoir celle qui viendrait répondre de ce qui se passe dans son
corps quand s’ouvre un robinet. C’est précisément, nous dit Lacan,
ce que l’expérimentateur ne voit pas.

Faire valoir la règle singulière dans le débat où seule prévaut la


règle universelle du toujours et du pour tous, constitue un enjeu de
taille. Car la règle singulière n’entre pas dans le champ de la
prévision, mais n’est jamais repérable qu’après-coup. En
psychanalyse, la surprise, l’invention, la contingence sont toujours
au rendez-vous. Aujourd’hui avec PIPOL 5 la règle singulière se
dénomme « ma dinguerie à moi ». Comme pour un Witz, la
dinguerie de chacun ne se passe pas de l’Autre, car il faut pour
qu’elle soit un bon mot, être entérinée par cet Autre que Freud
désignait du terme Dritte Personne. Dans la passe, le sujet en fin de
parcours analytique s’adresse à l’École, il attend de cet Autre qu’il
sanctionne sa trouvaille, son invention, sa dinguerie créative. Pas
d’invention sans un Autre de l’adresse. L’expérience de la passe,
que Lacan a voulu pour son École, nous enseigne comment PIPOL
pourrait se faire le lieu d’accueil des bons mots, des dingueries bien
dites de chacun, sachant que le bien-dire relève de l’éthique
analytique. PIPOL 5 aurait alors à se faire passeur du bien-dire des
sujets qui s’adressent aux praticiens orientés par la psychanalyse
afin de redonner ses lettres de noblesse à la parole singulière
toujours plus écrasée par la barbarie scientiste du 21e siècle.

1. MILLER J.-A., « Donc », Cours du 19 janvier 1994, inédit.