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Collection "Le corps commun" déjà paru :

J.-P. Caillot - G. Decherf PSYCHANALYSE DU COUPLE ET DE LA FAMILLE

ANTŒDIPE et ses destins

Du même auteur :

Le psychanalyste sans divan

(avec R. Diatkine, S. Lebovici, Ph. Paumelle et al.) Paris: Payot ("Sciences de l'Homme"), 1ère édition 1970

De psychanalyse en psychiatrie

Paris: Payot ("Sciences de l'Homme"), 1979

Les schizophrènes

Paris: Payot ("Petite bibliothèque Payot"), 1ère édition 1980

PAUL-CLAUDE RACAMIER

ANTŒDIPE et ses destins

APSYGEE

EDITIONS

Le présent ouvrage a été écrit grâce au soutien du Fonds de Recherche de l'Association EnFaSa (La Velotte) à Besançon.

Illustration de couverture :

"Le parc des Enfers : la fleur d'engourdissement" (Der Inferner Park: "die Blüte zur Betäubung") Dessin de Paul KLEE (1939)

Fondation Paul Klee, Musée des Beaux-Arts, Berne. Reproduit avec l'autorisation de la Fondation © Cosmopress à Genève et ADAGP à Paris

© A.PSY.G. Editions, 1989 5 me Edmond-Gondinet, 75013 Paris Tous droits réservés

ISBN : 2-907874-02-0

Je dédie ce livre avec émotion à la mémoire d'Etiennette Roch, fée à qui je dois d'avoir pu l'écrire P.-C. R.

PRÉAMBULE

Longtemps j'ai pensé, comme tout le monde, qu’avant l'œdipe, seul se trouvait le pré-œdipe. Le pré-œdipe n'avait pas de fin : plus on remontait, plus il fallait s'enfoncer loin. On plongeait dans l’archaïque. On arrivait au pré-objectal. L'œdipe s'y trouvait encore, ou bien même il s’y trouvait déjà. On continuait donc. On tombait dans l'anobjectal. On venait de naître - ou peut-être, ou plutôt n'était-on pas encore né.

C’était le chaos. On nous le décrivait tantôt sous les couleurs suaves de la première et plus tendre chambre à coucher du monde (l'intérieur de l’utérus), tantôt sous l'aspect terrifiant d'un magma informe et grouillant, une caverne des monstres. À moins que, plus probable hypothèse, l'introuvable bébé que nous fûmes n'ait oscillé d'un bord à l’autre et de terreur en félicité, dans l’énigmatique entre-deux de la vie et de la non-vie.

Il ne faut pas abuser du chaos. Nous autres nous le pressentions depuis longtemps, et les observations contemporaines du nourrisson l'ont bien confirmé: le bébé n'est pas si bête que ça. Terriblement démuni, mais remarquablement compétent.

Remettre l'œdipe en cause, il n'en est évidemment pas question. (Notez pourtant que cela se fait insidieusement de-ci, de- là). Se priver des ressources cliniques du pré-œdipe : certes pas. Se contenter du chaos : non plus.

C'est dans ce flou, ce manque, ces brèches, que ces drôles de machines à penser sans penser que sont les schizophrènes m'ont mis naguère sur la voie d'une notion nouvelle : celle de l'antœdipe.

Elle pouvait paraître étrange : ce qui est nouveau l'est toujours. Elle ne m'avait pourtant pas été parachutée : j’y étais parvenu. Depuis lors, elle a forci et pris racine en mon esprit, s’est étoffée et étendue. Elle a reconnu ses connexions, a reçu des échos et trouvé des prolongements, en particulier auprès de mes collègues en recherches psychanalytiques familiales.

Longtemps j’ai pensé que la marque de l'antœdipe était d'assez mauvais augure pour l'avenir de la psyché ; le délire schizophrénien me l'avait fait découvrir ; le délire restait son

horizon. Cependant on mûrit. (Même n'est-il, dit-on, jamais trop

tard

).

Peu à peu, j'ai compris que l’antœdipe

a des pentes d'ombre, et des trouées de lumière. Après tout - avant tout - Freud n'avait-il pas commencé par trouver que les fantasmes de séduction précoce sont germes de névroses? Et ne les avait-il pas ensuite situés dans leur véritable place, parfois pathogène, mais foncièrement universelle. Il en va de même de l'antœdipe et de ses destins.

Ainsi, à partir de l'observation individuelle dans un registre pathologique, nous sommes parvenus au plan familial ainsi qu'au registre général de la vie psychique. N’en va-t-il pas ainsi pour tout concept psychanalytique de bonne tenue ?

Centré sur le conflit des origines ; organisé (pour le meilleur ou bien pour le pire) dans un rapport de balancier avec l'œdipe, l’antœdipe n’est-il pas apte, et lui seul, à tempérer cette course à l'archaïque où la psychanalyse, à la recherche de l’indicible, s'engage parfois jusqu'à se laisser gagner par l'ivresse des profondeurs ?

PRÉSENTATION

Déclarations liminaires - Une définition - Pour plus de complexité ou pour plus de justesse - Constellation originale pour conflit originaire - Une foncière ambiguïté

"Avant moi, il y avait

il y avait moi "

A.

"Moi, Antonin Artaud, je suis mon fils, mon père, ma mère Et moi Niveleur du périple imbécile où s'enfonce L'engendrement "

A. A.

"Ma maman est venue au monde quand j'avais

cinq ans "

Z. (8 ans).

Sous la dénomination d'antœdipe je décris (et décrirai) une constellation psychique originale, occupant une place centrale au sein du conflit des origines, et exerçant au regard de l'œdipe une fonction d'autant plus complexe qu'elle présente

deux faces opposées : prélude, frayage et contrepoint dans les meilleurs des cas (les plus discrets), mais très puissant antagoniste dans les cas adverses (qui sont aussi les plus visibles). C'est pourquoi je tiens à l'orthographe du terme antœdipe en sa féconde ambiguïté puisqu'il désigne une organisation douée d’une double nature et d'un double potentiel : anté-œdipien et anti-œdipien 1 .

Anté ? Peut-être : l’antœdipe ne remonte-t-il pas au-delà (ou en deçà) de la situation œdipienne, jusqu'au niveau de la génération même ? Mais il ne se réduit pas au pré-œdipe.

Anti ? Peut-être : l'antœdipe tend à faire opposition aux poussées et aux angoisses inhérentes à l'œdipe, à tout le moins il les contrebalance. Donc : anti, dans le double sens du préfixe : à l'encontre et en face.

Décidément Antœdipe ne se confond avec personne. Il est vrai qu'à l’origine et pendant quelque temps, l'antœdipe m'est apparu sous l'aspect d'une machine défensive écrasante, douée d’un formidable potentiel psychopathologique.

1 Comme j'en ai adopté la discipline depuis des années, je m'abstiendrai de déposer des notes au bas des pages, qui sont des commodités pour l'auteur, mais des ruptures de rythme pour le lecteur. Je fais exception à cette règle pour signaler dès maintenant que j’écris Œdipe et Antœdipe avec une initiale majuscule pour désigner les person-nages, et avec des minuscules pour désigner les concepts

C'était une vue simple ; elle était incomplète ; ma vision a perdu en simplicité ce qu’elle a, me semble-t-il, gagné en justesse. Mais qu'il soit tourné vers les désastres ou qu’il travaille à la trame de l'être, en tout cas l'antœdipe ne saurait se réduire à rien de ce que l’on connaît : ni au pré-œdipe ; ni au contre-œdipe ; ni à l'œdipe inversé. Constellation originale, il présente donc une organisation propre ; des prémices et des précédents ; des conditions d'émergence ; une angoisse spécifique ; une économie particulière ; un fantasme central, spécifique à la fois par son texte et par sa texture ; des fantasmes dérivés et complémentaires ; un potentiel défensif et des résidus vitaux ; des formes de transfert et de pensée individuelles et familiales; des variantes et des formes d’accommodements ; deux versants, et des issues diverses.

Je commencerai par situer ses origines, son territoire et son économie ; je présenterai ensuite son fantasme central et son fantasme dérivé ; nous pourrons alors examiner ses destins contrastés ; et dégager enfin quelques notations thérapeutiques.

Si d’un seul mot je cherchais à guider le lecteur dans les méandres de l'antœdipe, alors je reparlerais d’ambiguïté : en effet, la constellation antœdipienne se trouve à la jointure de l'objectal et du narcissique ; de l'individuel et du familial ; de la vie et de la non-vie.

Si dans le cours de ce texte, le lecteur aperçoit courants et contre-courants, hésitations ou reprises, qu'il me les pardonne : il en trouvera raison dans les va-et-vient de ma recherche et l’ambiguïté de son objet

LES CHEMINS DE L'ANTŒDIPE

Une paternité incertaine - Du côté de Freud - Quelques parcours - Une pléiade d'auteurs visités à grands pas - Le mal de l'objet - La première des séductions - Une fourche à deux voies - De Narcisse à Antœdipe en passant par l'inceste

et

celle d'Antœdipe a de quoi l'être plus que toute autre. Je crois pourtant être le père de cet enfant, qui par nature répugne tant à se reconnaître des parents. Au demeurant, je n'ignore pas qu’on n’est jamais tout à fait l'inventeur de quoi que ce soit : toute invention créative présente une ambiguïté foncière qui fait qu'étant de vous elle n'est pas de vous (on se dit au passage que, sauraient-ils un peu ce qui précède, les patients qu'étreint la fureur de l'auto- engendrement s'en trouveraient moins grands sans doute, et

Vice versa, nous arriverons peut-être

Comme chacun sait, la paternité est toujours incertaine

certainement plus à l’aise

).

à

découvrir au terme de notre voyage que nous sommes depuis toujours et sans le savoir les coauteurs de la vie qui nous est donnée…

Quelques chemins, quelques regards

On le sait : il ne suffit pas de naître. La naissance psychique est un labeur. La psychanalyse travaille inlassablement sur ce labeur : elle a toujours cherché du côté des origines.

Freud, bien sûr. Il est vrai - et on le sait - qu'Antœdipe n'est pas dans son oeuvre, du moins n'y figure pas explicitement. Il n'y a pas de quoi en éprouver de fierté, ni de honte - et pas non plus de quoi chercher à tirer sur son oeuvre comme sur un élastique afin de lui faire dire de force ce qu'il n'a pas dit. Je n’aurai pas non plus la pédanterie de désigner du doigt tous les points qui m'ont - comme à tout un chacun - servi de contreforts. Il faudrait le suivre auprès du bébé ; dans les méandres du narcissisme et dans les retraites du moi. Deux remarques, cependant. Il y a quelque chose de fascinant dans sa recherche de l'au-delà des origines : la théorie des traces mnésiques pourrait bien encore receler des secrets et des ressorts. Plus important encore : Freud n'a jamais cessé de concevoir la psyché en termes de couples

de formes et de forces opposées et complémentaires ; et pour ma part je ne saurais dire combien cette méthode a soutenu et dirigé ma recherche. En deçà de l'œdipe, on connaît la question ; mais en face ?

Quelle que soit votre expérience clinique ou votre préférence théorique, votre hardiesse ou votre témérité, vous en viendrez toujours à réfléchir sur la théorie des origines. Tous les chemins y mènent, tous les chemins en viennent. Vous partirez peut-être (comme Rank) à la recherche du primum movens : ce sera la naissance, tout bêtement. Ou bien vous plongerez dans les courants indicibles du narcissisme, comme Ferenczi ou, plus proche, Grunberger. Vous naviguerez peut-être dans les zones ultra-prégénitales de la créativité primaire et de l'engendrement présexuel, comme l'ont fait M. Balint ou Ida Macalpine. Vous partirez des limites comme P. Federn ; des interfaces comme F. Pasche ; ou de la peau comme D. Anzieu. Vous en partirez et vous y parviendrez, et là encore vous toucherez aux origines.

Vous remonterez vers la source des fantasmes, et au-delà, en suivant la piste de Mélanie Klein et en vous laissant conduire par Meltzer ou par Bleger. À moins que vous n'ayez voyagé avec Laplanche et Pontalis. À moins encore que vous n'ayez entrepris avec Piera Aulagnier et Micheline Enriquez, à partir du cheminement avec les

psychotiques, la conquête épineuse des processus originaires.

Vous observerez l’enfant, voire le bébé, dans son interaction avec sa mère, et ferez ainsi, avec Winnicott, avec Lebovici et avec d'autres, de jolies découvertes sur les origines.

Bref, vous serez parti des enfants ; vous serez parti des psychotiques ; vous serez parti des créateurs ; ou bien enfin, psychanalyste, vous serez parti des familles : dans tous les cas vous verrez à l'oeuvre le véritable travail des origines. Dans tous les cas vous aurez marché vers les limites ; rencontré des passages incertains et fluctuants ; côtoyé des énergies douces ; vous aurez connu la réversibilité des choses de la psyché

Bien entendu, vous pouvez encore cheminer en ma compagnie dans les pages suivantes. J’y balise brièvement le chemin de l'antœdipe.

À partir de la séduction narcissique

Dans la séduction

le

psychotique ou le bébé. Non pas qu'ils se confondent. Non pas même que je trouve du

points

Nous

avons

ici

deux

de

départ

possibles

:

psychotique en-tout bébé, ni du bébé en tout psychotique. (Deux thèmes qui reviennent assez régulièrement sur le tapis, et certes n'ont rien d’absurde, mais, voyez-vous, je ne peux m'empêcher de leur trouver un rien de romanesque). Ce que je crois en revanche (je le sais pour le psychotique, et nous avons de bonnes raisons de le penser pour le bébé), est qu’ils ont tous deux à faire avec la même sorte de difficulté : parer à l'attraction excessivement excitante de l'objet, sans pour autant le perdre :

tempérer ce que j’appellerai le mal de l'objet.

Autre objectif, et corrélatif : préserver l'unisson avec l'objet (énormément investi mais a peine encore distinctement situé) tout en sauvegardant une chance de différenciation. Le problème est symétrique chez la mère, qui désire et qui redoute que son bébé, lui qui déjà s'est corporellement séparé d'elle, s'en sépare psychiquement.

C'est dans ce contexte que s'organise la séduction narcissique. Je la comprends (et l'ai décrite naguère) comme un processus actif, puissant, mutuel, s'établissant à l’origine entre l'enfant et la mère, dans le climat d'une fascination mutuelle de nature foncièrement narcissique. Sous-tendant cette séduction :

un fantasme d'unisson, de complétude et de toute-puissance créative. Une devise : "ensemble à l'unisson, nous faisons le monde, à

chaque instant et à jamais". Au demeurant la séduction narcissique n'est pas seulement dans le fantasme. Elle est dans l'interaction. Elle passe par les corps. Ses instruments : le regard et le contact cutané.

J'y insistais naguère, j'y insiste encore aujourd'hui (et les decouvertes récentes me renforcent dans cette perspective) : il s'agit bien d'une séduction, elle est mutuelle, et de nature narcissique. (L’idée du narcissisme à deux ou à plusieurs ne doit plus, je l'espère, effrayer personne).

plus clair aujourd'hui que

naguère) que dans son cours naturel la séduction narcissique :

- vise à équilibrer, à contrebalancer dans les deux partenaires ce que j'ai appelé plus haut le mal d'objet ;

- travaille donc comme actif pare-excitant : un pare-feu libidinal;

- travaille en même temps à la mise au point des origines;

- s’exerce dans un autre registre que celui du désir (tel celui du sein);

- est normalement destinée à se fondre dans le moi;

- mais ne saurait accomplir sa mission que si d'abord elle a été nourrie au sein des échanges mère-enfant (non pas au sein de la

mère, mais au sein des échanges

Il

est

clair

à

mes

yeux (et

).

Fragments (1978)

On me permettra de citer quelques fragments de ce que naguère j'écrivais à ce sujet.

"Au combat avec l'objet, il est un compromis : c'est la relation de séduction narcissique. Celle-ci va prendre, pour la pathologie psychotique, la valeur qui est celle de la séduction sexuelle, réelle ou imaginaire, en pathologie névrotique. Le but de la séduction narcissique est de maintenir dans la sphère narcissique une relation susceptible de déboucher sur une relation d'objet désirante, ou de l’y ramener.

( )

Entre le bébé et sa mère, dans cette phase improprement appelée symbiotique, s’instaure une fascination mutuelle.

Cette fascination narcissique primaire vise à préserver un monde à l'abri des excitations internes et externes, étale 2 , stationnaire et indéfini. Cet ordre narcissique étale est

troublé par (

de croissance de l'enfant, et surtout par les pulsions et les désirs : désirs de l’enfant, désirs de la mère pour l'enfant et désirs de la mère pour le père. " (R., 1978, 80, p.121-122.)

)

l'impact du monde extérieur, par les forces

2 Les italiques sont de l'auteur, mais en 1989

Vers l'inceste

Sur le chemin d'Œdipe il y avait une fourche célèbre. Il en est une sur celui d'Antcedipe. Cette fourche se dessine dès les premiers temps de la séduction narcissique.

J’ai décrit le cas où celle-ci équilibre le feu des pulsions ; puis se fond dans le moi, qu'elle contribue ainsi à fonder. L'autre voie est plus ardue. Nous la connaîtrons mieux : elle finit mal. D’emblée la séduction est ici ultra-défensive, pauvre et rigide ; d’emblée elle vise à rendre l'unisson irréversible.

J’en avais naguère décrit l’une des raisons (mais ce n'est sans doute pas la seule).

"Supposons une mère hostile à ses propres désirs ; toujours attachée à la sienne ; empêtrée dans son œdipe ; ayant en horreur les désirs libidinaux que l'enfant manifeste, qu’il inspire, et qu'il représente ; et toujours enfin menacée de dépression : il faudra que son enfant la complète ou plus exactement qu’il demeure partie intégrante d'elle- même, au titre d'un organe vital. Cette mère entend donc réinclure l'enfant en elle-même une fois pour toutes : cet enfant narcissiquement séduit soit être comme s'il n'était pas né."

"Il ne faut pas qu'il opère cette seconde naissance qu'est la naissance psychique ; il ne faut pas qu'il croisse ; qu'il pense ; qu'il désire ; qu'il rêve." (Ibid).

Pour qu'une relation de séduction narcissique s'éternise, pour qu'elle résiste aux poussées de l'œdipe, un secret et un seul :

l'inceste. Et plus encore que l'inceste : les équivalents d'inceste. Étrange et grave subversion : je l'ai décrite et n'y reviendrai pas. À partir du moment où elle s'organise, la psychose se met en route. Vous dirai-je cependant qu'à partir du moment où vous tenez dans les mains les deux notions de la séduction narcissique et de l'inceste, un pas vous reste à faire, mais un seul, pour parvenir à la conception de l’antœdipe ; tout en intégrant les notions qui l'ont fait naître, celle-ci va constituer un corps nouveau.

Dans cette perspective, Antœdipe tourne le dos à Œdipe. C’est ce que l'on va d'abord préciser, serait-ce au prix d’un schématisme dont la suite arrondira sans doute les angles.

Tout au long de ce travail nous retrouverons cependant la trace récurrente de cette fourche originaire : image d'une bipolarité fondamentale.

LES TERRITOIRES DE L'ANTŒDIPE

Un quadrilatère à Bordeaux - 1, 2, 3 - Le corps psychique et la capacité du moi - L'Antœdipe face à l'Œdipe - Une formidable

prévention

mais à quel prix?

Perspective

Permettez-moi, pour fixer les idées, de reprendre ici le dessin d’une perspective, qu'en l'honneur de la ville où je l'ai d'abord présentée (1987), j'appelle depuis lors en mon for intérieur le Quadrilatère de Bordeaux.

C'est la perspective d’un développement qui vaut pour la famille tant que pour l'individu : celle de l'accession à l'œdipe, par l’acquisition psychique du nombre 2, puis du nombre 3, et de ce qui s'ensuit.

On y voit poindre au sein du conflit originaire l'invention de l'objet, (celle qui aboutit au nombre 2) ; elle ne s'effectue qu'au prix du deuil fondamental et

de l'angoisse du désêtre ; c'est elle qui permet l'intégration de la différence des êtres et le premier tissage de l'ambivalence.

la

triangulation ; elle permet d'accéder au nombre 3, elle s'effectue au prix de l'angoisse de castration, elle permet l'intégration de la différence des sexes et le tissage de la bisexualité.

À partir du 3 va s'instaurer la séquence illimitée des nombres successifs.

Cette perspective - un schéma comme on le voit - permet de situer à la fois les pouvoirs et les limites de la psyché : autrement dit sa capacité. (Il nous est assurément permis de nous représenter ici la capacité d'un récipient ou celle d'un montage électrique). On sait déjà l'importance que j'accorde à cette notion de capacité de la psyché : l'étendue que la psyché peut atteindre, les limites qu'elle ne saurait dépasser.

De

procède

la

passage

au

conflit

œdipien

et

à

Cette notion de capacité psychique comprend, me semble-t-il, et dépasse celle de la force du moi, assurément plus courante, et cependant plus rigide.

Au demeurant, il n'est pas que le corps physique pour détenir une capacité : le "corps psychique" aussi ; on pourrait inventorier l’aire et les limites de la capacité du corps ; on sait que nous les occupons rarement tout entières ; on sait aussi qu'elles ne sont pas indéfiniment extensibles.

LE QUADRILATÈRE DE BORDEAUX

LE QUADRILATÈRE DE BORDEAUX Schéma : automne 1987, revu et complété : 1989 29

Schéma : automne 1987, revu et complété : 1989

La "capacité psychique" varie (dans une certaine mesure) au cours du développement, selon les individus et même d'après les situations. Il est évident que la psyché se trouve en état de souffrance dès lors que sa capacité se trouve outrepassée.

Capacité outrepassée : on pense évidemment aux situations traumatiques. Toutefois la notion de traumatisme (évidemment entendue en son acception psychanalytique) n'est pas seule à caractériser les outrepassements de la capacité psychique. C’est ainsi que les situations étroitement paradoxales et fortement discréditives, lorsqu'elles sont imposées par un parent, dépassent ce que le moi d’un enfant est capable d'intégrer.

Revenons cependant aux limites. Celles du corps ; de la famille ; de la pensée, du conscient : on sait combien ces limites (elles sont diverses, mais entre elles étroitement connexes) sont essentielles non seulement pour cerner des territoires mais aussi pour garantir en leur sein un fonctionnement vivant et vivable. Sans elles, pas de perspective et de profondeur, pas de topique et pas de dynamique au sein de la psyché, qu'elle soit individuelle ou familiale.

(Après Freud, pour ne penser qu'à sa définition du moi, comme à ses pages sur le bloc-notes magique, P. Federn puis D. Anzieu sont, on le sait, de ceux qui ont le mieux montré que la vie des limites est une condition de la vie du dedans).

Contraste

Nous pouvons énoncer maintenant que l’œdipe est ce qui travaille au sein des limites imparties à la psyché, tandis que l'antœdipe est ce qui travaille sur ces limites mêmes (et qui, parfois, va les outrepasser). Nous pouvons donc, dans une première approche, opposer par contraste la trajectoire de l'œdipe et le territoire de l'antœdipe.

Du côté de l'œdipe sont, on le sait : l'objectalité ; l'ambivalence ; la bisexualité ; la scène primitive ; la chaîne fantasmatique ; la castration et le surmoi. Tandis que du côté de l’antœdipe se trouveront le narcissisme outrepassé le régime paradoxal ; l’auto-engendrement ; la blancheur fantasmatique ; l'omnipotence et l'idéal du moi.

Quand à la scénographie de l'œdipe, je dirai comme naguère :

"Quoi que fasse ordinairement le moi, et si transformable, si régressive même que puisse être l'imagerie fantasmatique œdipienne, cette chorégraphie de la psyché ne laisse pas de se déployer dans les limites d'une scène qu'elle ne transgresse pas. Dans ce cadre sont inscrites la scène primitive ainsi que la différenciation des sexes. Névrosé, voire même pervers, on ne sort pas de là. Un des sens de l'article de Freud sur le clivage du moi dans le fétichisme (1927, 1938-1940) est que le moi a beau nier d'une part qu'il

existe une castration féminine, il ne peut faire que d'autre part il ne la reconnaisse. Si donc le moi se clive, c'est parce qu'il ne saurait tout à fait sortir du cadre où sont consubstantiellement inscrites ses évolutions fantasmatiques. Car le moi est fondé sur les fantasmes qui lui sont promis : sur tous ceux-là, mais sur ceux-là seuls.

"Or, cette toile œdipienne où se tisse le moi, c’est le propre des schizophrènes que d'en franchir le cadre. L'œdipe schizophrénien est moins une incursion dans les couches les plus primitives de l'œdipe qu'une excursion hors du tissu œdipien ; le moi s'ouvre alors à des horizons tellement éloignés qu'ils en sont abolis."

(R. 1970 ; 1980, p. 135).

Antœdipe à l'encontre d'Œdipe

L'œdipe dans son cadre ; l'antœdipe hors du cadre et du tissu œdipien : cette opposition (qui fut la mienne) est certes un schéma et il nous servira jusqu'au moment où nous nous apercevrons qu'il est à remodeler.

Ce qui nous apparaît de prime abord, c'est bien le versant anti- œdipien de l'antœdipe.

À maints égards ma propre élaboration rejoint donc ou recoupe les importants travaux de Bela Grunberger sur la fonction anti- œdipienne exercée dans certains cas par le paléonarcissisme

exacerbé, (cf. Grunberger : Narcisse et Anubis, 1989).

Sous cet angle, l'antœdipe constitue la construction psychique destinée à pérenniser la séduction narcissique et à barrer activement la route de la psyché vers l'émergence œdipienne.

Il s'agira de prévenir le deuil fondamental et de parer par avance aux angoisses de séparation ; de préserver cette omnipotence primordiale qui est cultivée en indivision avec la mère ; de perpétuer la protection para-traumatique précoce du moi et de la transformer en une puissante muraille défensive dressée contre la poussée des excitations pulsionnelles, l'assaut des excitants extérieurs, les poussées propres de la croissance, la conflictualité, œdipienne en particulier (laquelle est à la pointe de toute conflictualité). Comme défense préventive, elle aura, quant à l'œdipe, à prévenir les désirs œdipiens, l’inscription fantasmatique de la scène primitive, l'émergence de l'angoisse de castration ; il s'agira de faire obstacle aux angoisses activées par les trois différences essentielles de la vie : celle des générations, celle des sexes, et celle des êtres.

À cet égard, l'antœdipe en son absolu constitue sans doute une des formes ultimes de la défense contre la blessure (narcissique) et l’excitation (pulsionnelle) engendrées au sein du conflit des origines par l'attraction (anti-

narcissique) de l'objet et par la reconnaissance de la différence des sexes et des générations.

Formidable programme que celui-là ! quelle force pour le mettre en oeuvre ; quelles puissances pour le faire avancer ; pour quels immenses enjeux défensifs et narcissiques ! Mais aussi, au prix de quels sacrifices ! Et enfin, à quelles conditions ? Elles sont familiales; réservons-nous de les examiner plus loin.

L'ANTŒDIPE : UN STYLE

Une question en principe indécidable - Un secret d'Antœdipe -

Regard sur un regard - En se faisant la peau - Anorgastiquement

vôtre

- Contre-poids ou gardien - Un héritage, ou deux.

La capacité défensive de l'antœdipe, nous l'avons aperçue, mais nous aimerions maintenant nous en distraire ; nous aimerions saisir le registre spécifique de l'antœdipe : son style. Le lecteur me pardonnera de le tracer à grands traits ; je distingue ces traits, mais ils forment un tout ; je les distingue, mais ils gardent et garderont toujours un certain flou : leur cachet d’ambiguïté.

Origine : origines

L'antœdipe est né au sein du conflit des origines. Celui-ci, on le dit et on l'a dit, a pour fonction d'organiser entre elles les tendances

adverses à la différenciation et à l'indifféren-ciation. On sait également que ce n'est pas un simple moment du développement, destiné à s'effacer après usage, comme un échafaudage (hormis les cas de persistance rebelle et patho-logique). Non : c'est une constante, et toujours il conservera ses propriétés foncières.

Il s'agit des origines du moi, de l'objet et du monde. Tout nous prouve qu’elles sont corrélatives (et elles le restent tout au long de la vie de la psyché). La question des origines est celle de savoir qui a commencé. Le premier secret de l'antœdipe réside en ceci que la question des origines ne connaît pas de réponse unique :

elle en connaît plusieurs. À l'extrême, elle est indécidable :

ambiguë, vous dis-je. Il est dans la nature du moi, s'il est sain, de ne pas se contenter d'une seule réponse ni d’une seule construction fantasmatique. Il ne se contentera pas non plus des seules réalités de la biologie ni des seules constructions de la généalogie.

Création

Ainsi l'antœdipe a-t-il moins affaire avec le désir et la possession qu'avec la découverte et la création ; moins avec des objets partiels procurant apaisement ou jouissance, qu'avec un monde à

construire, c'est-à-dire à créer. Nous rejoignons ici l'aire de créativité à laquelle tant d'auteurs se sont intéressés. Mais pouvons-nous le dire une fois encore : l'autre secret d’Antœdipe est que la psyché reçoit ce qu'elle invente et crée ce qu'elle trouve. Que les deux mouvements coexistent, et ce sera, pour le meilleur de l’âme, ce que nous appellerons plus loin l'antœdipe bien tempéré ; mais que l'un de ces mouvements cherche à toute force à l'emporter, et ce sera alors ce que nous avons aperçu déjà dans le combat parfois acharné d'Antœdipe contre Œdipe.

C'est ici que nous retrouvons en pleine puissance et profondeur le couple complémentaire repris par Freud, entre l'alloplastie et l'autoplastie. C'était à propos de délire : c'est à propos de création.

Une remarque, au passage, à propos de création. On ne connaît jamais tout à fait cela même que l'on crée : une part d'incertitude s'attache à toute chose créée, et sans doute faut-il délirer pour être convaincu du contraire. L’expression populaire : "Je le connais comme si je l’avais fait" recèle donc une belle part d'illusion.

Quant à concevoir toute création comme une réparation, je le laisse à d'autres.

Regards sur le bébé

Reprenons maintenant le pèlerinage habituel auprès du bébé. Si nos remarques précédentes ne sont pas de pure et simple philosophie, alors nous allons voir leurs forces à l’œuvre sur le vif, et corporellement.

Il y a, rappelions-nous, nuance et complément entre l'hallucination du désir du sein et l'invention globale du réel. L'une et l'autre se retrouvent lorsqu'on observe ce qui se passe d'à la fois différent et complémentaire entre la bouche suceuse du bébé et son regard plongé dans celui de la mère, qui le regarde.

On a longtemps voulu voir dans ce regard du nourrisson plongé dans le visage et l'œil de la mère une succion (comme celle du sein), et dans ces yeux une autre bouche aspirante. Erreur, à ce que je crois : l'œil et la lèvre n'ont pas les mêmes tâches. La pulsion passe par la bouche, mais l'investissement antœdipien originaire passe ailleurs : par le regard ; et aussi par la peau. La peau enveloppe, et le regard aussi : le regard du nourrisson s’emploie à envelopper plus qu'à sucer ou à pénétrer. Le regard et la peau constituent dans le corps ce qui s'occupe le plus du travail des origines. (Je crois que ni F. Pasche, ni surtout D. Anzieu ne me contrediraient sur ce point). Il sera d'ailleurs intéressant de vérifier si les fantasmes originaires

sont bien reliés aux configurations corporelles de l'enveloppe et du regard.

Quoi qu'il en soit, ces trop brèves remarques pourraient nous conduire à dire que : lorsque la bouche du bébé travaille au sein, son œil travaille au monde.

Zones, limites et zones-limites

Toute organisation psychique, on le sait, a ses zones corporelles

de prédilection : références originaires

reviennent ces zones et fonctions que nous venons de rencontrer.

La peau, d'abord : contact et moi-peau. L'enveloppe cutanée sert également de modèle pour l'enveloppe familiale. Même l'identification adhésive, dont la notion a sans doute été gonflée, pourrait venir alimenter notre propos.

Quant au regard, le nourrisson, comme on l'a vu, le relie à la

peau. La mythologie aussi : voyez Méduse, tour à tour visitée par

Freud, par Pasche

d'écailles si contraire à une peau prête à la caresse et au contact, et avec son regard qui, loin d'envelopper, pénètre et pétrifie : l'anti- peau et l'anti-regard d'une anti-mère.

Au registre des origines

et par Racamier, Méduse avec sa carapace

J'ajouterai la respiration. Ne joue-t-elle pas, du début jusqu'à la fin de la vie, un rôle d'échanges essentiel entre le dedans et le dehors? (Il y a fort longtemps, m'intéressant à l'étude psychanalytique de la respiration, je la reliais, me souvient-il, à l'oralité ; mais ça ne suffi: pas).

Comme souvent, c'est la pathologie qui nous éclaire. Souvenons-nous que troubles cutanés et troubles respiratoires se trouvent souvent associés. Je crois une chose de plus : je crois que ces souffrances-là vont de pair avec une altération subtile et profonde du sens de soi et de l'ancrage dans les origines. En sera- t-on surpris ?

Les différentes fonctions du corps que l'on vient d'évoquer - et sans doute y reviendrons-nous - présentent trois ou quatre particularités en commun.

des

investissements de contact : évident pour la peau ; démontrable

pour le regard ; plus difficilement discernable (plus aérien cependant probable pour la respiration.

- Ces investissements travaillent sur les limites : limites du corps, limites entre un dehors et un dedans, limites de la psyché.

- Également travaillent-ils au service du sens du réel et du sens de soi. Rien de surprenant, par suite, à ce qu'en étudiant comme Federn les limites

et

Les

investissements

essentiels

sont,

on

l’a

-

vu,

)

du moi, du même coup on embrasse l’investissement du réel.

- Tant que l'antœdipe travaille sur son registre d'origine, qui est celui des limites, il soutient le moi ; c’est lorsque, débordant ces limites, les outrepassant, les transperçant, il s'en évade, qu'alors il déracine le moi.

qualité

évidente: ils ne prêtent pas à l'orgasme.

Enfin

ces

investissements

ont

tous

ensemble

une

Des investissements étales :

une énergie narcissique ?

C’est qu'ils sont tous d'une qualité particulière : moins centrés

que diffus ; moins tournés vers l'avoir que vers l'être (encore le

; et moins orientés vers la

décharge que vers le maintien d'une tension étale, aux variations d’assez faible amplitude. Et d'intensité modérée : une énergie sans visée et sans pouvoir orgastique.

Essentiel : le régime économique de l'antœdipe est un régime en principe anorgastique. (Disons cependant au passage que lorsque l'orgasme vient s'y mettre et lorsque l'inceste s'insinue dans la séduction narcissique, alors la

contraste entre le sein et le regard

)

porte s'ouvre toute grande sur les pires escalades de l'antœdipe malade).

Pourra-t-on parler d’investissements d'étayage ? Cette notion reste, il est vrai, passablement floue et fluctuante, au moins tant qu'elle n’est pas rattachée à ses correspondants corporels : la peau, justement, le regard et le contact.

Plus probablement nous les rattacherons aux investissements narcissiques - si toutefois nous admettons (avec Grunberger, et cela me paraît évident) que le narcissisme désigne moins l’orientation des investissements (centripète) que leur qualité (étale, justement).

Extension - polarisation

De ce qui précède il résulte tout naturellement que l’antœdipe (avec son singulier "appareil" fantasmatique dont nous ferons bientôt connaissance), a énormément tendance à se propager, à se diffuser, à se répandre. Nous le verrons gagner des familles entières : nous le verrons se familialiser. Toute famille elle-même est un objet. Elle ne l’est jamais avec autant de plénitude (et parfois d’obscur acharnement) qu’autour de ses constructions antœdipiennes. Et

celles-ci de se montrer capables d'exercer une fascination quasi- contagieuse.

Cette tendance extensive a ses contrepoids naturels. (Double correctif : j'ai cru qu'il n'y en avait qu'un, je m'aperçois à la réflexion qu’il y en a deux ; et nous laisserons en suspens la question de savoir s'ils ont vraiment fonction de contrepoids, au au contraire de gardiens). En premier vient sa tendance à la polarisation : le fantasme antœdipien, s'étant répandu tout au travers de la famille (et parfois d'un groupe entier), sera représenté, incarné, par l'un de ses membres ; je décrirai cette vedette (vedette parfois souffrante, mais quand même vedette) sous l'appellation de figurant prédestiné.

L'autre tendance venant faire pièce à la propagation de l'antœdipe consiste dans l'épaississement et le durcissement de l'enveloppe familiale au sein de laquelle il s'épanche, et s'enferme.

Ne soyons pas surpris si l'observation nous montre que plus l’antœdipe manifeste de virulence à se propager, plus seront vigoureux les processus de polarisation et d'emmurement ; et je ne saurais dire si ces processus contiennent l'antœdipe ou si plutôt ils le préservent

Conflit d'Antœdipe ? Héritage

Saurons-nous à la fin si Antœdipe est à proprement parler l'objet d’un conflit ? Ce qui distingue l'organisation antœdipienne du conflit œdipien, nous l'avons précédemment indiqué ; voire même ai-je forcé la note en montrant l'antœdipe sous sa face la plus défensive. (Mais nous avons compris maintenant qu'Antœdipe est à l’image de l'éternel Janus

Même s'il est vrai que l'antœdipe organise des relations binaires et non foncièrement triangulaires ; même s’il est vrai qu'il s'exerce sur le cadre de la psyché plus que dans son arène ; et même enfin s'il est vrai que l'antœdipe est capable d'œuvrer à l'encontre de la conflictualité, il n’en reste pas moins qu’à sa manière, avec son style et son économie, ses origines et ses visées, ses buts et ses moyens, l’antœdipe constitue une forme spécifique de conflit : le seul, disais-je, dont la reconnaissance nous permette de comprendre et les racines naturelles du moi et ses expédients les plus acrobatiques, sans avoir à plonger dans une escalade sans fin vers les profondeurs.

Une preuve s'il en fallait une : tandis que l'œdipe a son héritier bien connu, qui est le surmoi, l'antœdipe a lui aussi son héritier : le sentiment du moi.

Et s'il nous faut évoquer la pathologie, ce sera vite fait : l'héritier d'un œdipe insatisfaisant est un surmoi sauvage ; l'héritier d'un antœdipe bancal est une idée du moi monstrueuse. L’observation montre d’ailleurs qu’un héritage n’empêche pas l'autre…

DU FANTASME D'AUTO-ENGENDREMENT

Une famille idéalement auto-engendrée - Des parents non combinés - Des origines renversées - Une navette cosmique - Un fantasme-non-fantasme - Dénoncé par son énoncé - Déni

contagieux et dévastateur - Un fleuve en crue - Ces deux choses

que l'on sait de la vie - Eine Urfamilie

- Redoutable vedettariat

- Rencontre d'Antœdipe en personne - Illuminations et lueurs - Ivresses, extases et blancheurs - Etonnements et conquêtes.

Le pressentiment d’une ombre – Le pressentiment d'une lueur.

Toute la famille était réunie. Y compris celui dans cette famille qui manifestement se trouvait en état de souffrance.

L'unisson paraissait sans faille. Pas une fausse note. On aurait dit d'une machine parfaitement huilée. On ronronnait dans le factuel. On rapportait des souvenirs dont il était impossible de discerner à qui précisément ils revenaient. Au passage, on

"descendait" quelques thérapeutes, qui s'étaient montrés, paraît-il, incapables.

Des faits. Quelques fautifs. Et encore des faits. Pas un seul fantasme à l'horizon : le désert. Et rien sur le "malade".

Un sourd malaise s'élevait en nous comme une brume. Insensiblement nous en venions à nous demander qui dans cette famille était d'une génération et qui d'une autre. Les attributions semblaient changer dans la même phrase ou dans le même souffle, en vertu d’une sorte de dérapage qui bouleversait sans coup férir le relief des générations.

D'où cette famille venait-elle ? Il semblait qu'elle ne vînt de nulle part ; qu'elle ne vînt que d’elle-même. S'adressait-elle seulement aux thérapeutes ? On eût dit qu'elle ne parlait qu'à elle- même.

C'était la famille de l’auto-engendrement

On n'y décelait pas de fantasme en circulation. Mais en était-il un, occulte, qui les occultait tous ?…

Un fantasme original

Organisation complexe, l'antœdipe sera-t-il doué de fantasmes ? Ils seront singuliers ; ils le

seront à la fois par leur texte et par leur texture. Nous commencerons par leur versant le plus escarpé.

Leur fonction essentielle nous est déjà connue: apaiser dans le sujet les blessures liées au conflit des origines (le "mal de l'objet"). Leur visée commune : lui assurer la maîtrise de ses origines.

J'en parle au pluriel. En vérité il est un seul fantasme central :

celui de l’auto-engendrement. Ce fantasme central comporte un complément qui sera comme son ombre.

Rien de plus simple à définir - du moins à première vue - que l'auto-engendrement : il consiste dans le fantasme d'être à soi- même son propre et unique engendreur. On aperçoit bientôt sa singularité : il ne se réduit à rien de connu. Car il nivelle, voire annule la différence des générations : le sujet se met à la place de ses propres géniteurs. Les deux confondus en un : la différence des sexes est abolie à l’instar de celle des générations. Faudra-t-il penser au fantasme des parents combinés ; au risque de le répéter plus loin, j’affirme d’ores et déjà que le f.a.e. (pour l’initialiser) va plus loin : il ne combine pas, il renverse : les générations sont retournées comme des gants.

De plus, il se propage ; va plus loin dans le temps, et dans l’espace. Peu résistibles extensions. (On a bien compris que de limites il n’y en a plus guère ici qui tiennent). Extension dans le passé : les

générations sont abolies ; absorbées. De par cette sorte de phagocytose qui est propre aux investissements narcissiques, les parents (leur ombre rôde quand même dans les parages) sont inclus dans l’auto-engendrement : eux-mêmes en viennent également. Quant à l'extension dans l'espace, elle va de soi : qui s'est créé a créé le monde. On ne peut songer qu'à Dieu. Et mesurer ainsi toute l'omnipotence qui s'exerce dans l'auto- engendrement.

Entracte

Mais prenons un instant de répit. Depuis le temps que la notion de l'antœdipe et de l'auto-engendrement m’est venue à l’esprit, j’ai pu non seulement la mettre à l’épreuve et la serrer de plus près, mais aussi, l’avouerai-je tout simplement, m'y faire. Car ses premières apparitions m'ont fait ressentir avec force ce curieux amalgame d'étrangeté et de familiarité qui s'attache aux notions nouvellement découvertes, et à celle-ci plus qu'à toute autre. Aussi bien ne serais-je pas surpris que le lecteur l’éprouve à son tour. Je ne serais pas surpris qu'il s'étonne ; ou qu'il s'indigne ; qu'il repousse ce petit monstre ; ou qu’il cherche à le réduire à quelque animal plus familier. Ne s'agirait-

il pas du fantasme bien connu de parthénogenèse ? (Mais ceci, c'est le fait d'une femme qui entend se passer du pénis d'un mâle). Ou bien tout bonnement du fantasme œdipien de l'enfant, prenant la place du père ou de la mère. Mais non ! Le fantasme de l'antœdipe n'est pas de prendre la place des parents, c'est de se mettre avant ; de les rendre inutiles. Ce n’est pas non plus de changer la scène primitive, non : c’est de l’annuler ; et ce n'est pas non plus d'intervenir rétroactivement dans la scène primitive afin de la diriger (comme cela se produit dans un film récent et astucieux où l'on voit l’enfant, remontant dans le temps, provoquer lui-même la rencontre aléatoire de ses parents afin qu'ils ne manquent pas de s'unir et que lui-même ne manque pas de naître - mais cela n'est qu'une façon imaginairement rétrocessive de s'introduire dans le lit des parents).

des figures

imaginaires du roman familial. De ce cadre, il s’évade, il s'exclut.

: ce fantasme est fou. Mais c'est

justement en cela qu’il est vrai. Il faut être fou - et cela rend fou -

pour le nourrir par-dessus tout.

Non! Le

Il

f.a.e. ne

saurait se réduire à aucune

faut donc bien le dire

Retour à la source

On me permettra peut-être de citer ce que je disais de l'antœdipe lorsque je le présentai pour la première fois. Nul n'en connaissait rien encore. Je le croyais alors tout entier voué à la schizophrénie. (Je me trompais). Je l'introduisais avec ardeur, et avec prudence. Qu'on en juge.

Je mentionnais tout d'abord (nous le savons maintenant) que "l’antœdipe sera plus, et moins, qu'une régression. En un mot, il est une transgression : un œdipe subverti par la séduction narcissique - un œdipe fou". J'ajoutais : "Il faut maintenant inviter le lecteur à s'imaginer l'inimaginable ; à tenter une hypothèse clinique aventureuse, incertaine et enfin discutable ; à se représenter un tableau qui aurait pour propriété de disqualifier la représentation ; un œdipe travaillant à la neutralisation de l'œdipe ; un fantasme, enfin, qui tarit la source des fantasmes : un fantasme antifantasmes, ou l'antimatière des fantasmes. C'est le suivant : le sujet, mâle, se met à la place de son père l'engendrant lui-même.

Et encore : "Père de l’enfant qu'il est, créateur et créature, Antœdipe est auto-engendré. N'avais-je pas averti que l'antœdipe est un œdipe fou ?" (R., 80, p. 138).

(Voyez d'ailleurs comme j'avais - encore - tendance à ramener le

f.a.e. à un dénominateur familier : je parlais de père. Mais s’agit-il

seule-ment de père ? De mère, peut-être ? Et encore

).

Un fantasme indicible

Non seulement le fantasme d'autoengendrement est fou, mais il est inimaginable : au-delà de l'imaginable. Et même proprement indicible. À quelques exceptions près, et mis à part des cas thérapeutiques, le fantasme d'auto-engendrement ne se formule pas. Peut-être n’a-t-il pas de mots pour se penser. Refoulé ? Je ne crois pas. Dénié ? Peut-être. Il ne se décèlera qu'à distance. Il ne sera jamais dit. Nous n'en percevrons que des échos, des surgeons, des dérivés assortis eux-mêmes de compromis avec d'autres fractions de la psyché individuelle ou familiale. Son royaume :

l'occulte. Son régime de prédilection : le secret.

Cependant la célèbre déclaration d'autoengendrement formulée par Antonin Artaud (dans Ci-gît), tellement illustrative que je la cite en épigraphe, pourrait bien contredire ce que j'affirme. Voilà un fantasme d’auto-engendrement qui émerge et se découvre, sans fard et sans séisme. Ou donc est l'indicible ?

Des séismes, Antonin Artaud en aura pourtant connus. On peut parier

qu'en écrivant cette profession de foi (la foi antœdipienne

usage de ce qu'il avait pu vivre au plus profond de lui-même, mais s'étant alors dépris de cet éblouissement. Vous pensez bien qu'on n’écrit pas lorsqu'on baigne en plein dans la marmite bouillonnante de l'auto-engendrement. Non seulement on ne saurait écrire, mais même pas

) il faisait

penser. Et si l'on écrit, c’est qu'on a réussi à se mettre au sec. Au demeurant, les mystères de la création poétique sont bien dans cette possibilité de va-et-vient, de navette, entre l’ineffable et l'écrit.

Un fantasme-non-fantasme

La question maintenant se pose : l'auto-engendrement forme-t-il un véritable fantasme ? Je ne le crois pas ; je ne crois pas qu'il en ait la texture. Dans l'acception à laquelle nous restons attachés, le fantasme est une production inconsciente de la vie psychique ; il y est contenu. Il émet des dérivés ; produit des descendants ; évolue ; les fantasmes s'organisent en un réseau dont l'équilibre change, dont certains nœuds sont activés (investis) tour à tour, au gré de la croissance, des rencontres et des événements (activés, ils le seront parfois sur le coup, mais plus souvent dans l'après-coup). Enfin nous pouvons adhérer à la thèse défendue jadis par Laplanche et Pontalis, thèse que je condense à mon profit en énonçant que le fantasme des origines, lui-même centré sur la scène primitive, est à l'origine des fantasmes successifs.

Or, l'auto-engendrement tend naturellement à outrepasser les limites de la vie psychique ; s'il

porte sur les origines, ce n'est pas pour les reculer, c'est pour les outrepasser. De sorte qu'au-delà de l'auto-engendrement, il n'y a plus rien. Au demeurant nous pourrons d'autant plus aisément concevoir que l'auto-engendrement outrepasse l'aire de séjour des fantasmes, que sans doute il n'y est jamais entré. Il est au-dessous du niveau des fantasmes : subliminaire. Il nous faut pourtant le situer. Ne pouvant ni lui accorder pleinement la qualité de fantasme, ni la récuser tout à fait, je propose ici de le considérer comme un fantasme-non-fantasme.

Comme je viens d’affirmer successivement que l'auto-engendrement :

- n’est pas un fantasme déjà connu,

- et n'est pas un véritable fantasme,

je dois évidemment m'attendre à ce que les esprits conformistes m’objectent qu'il n'existe pas…

Un déni d'origines

Il est temps d'expliquer l’indicible et de lever une énigme : ce fantasme d'auto-engendrement, dans ses affirmations littéralement déconcertantes (ne sortent-elles pas du concert de la psyché ?), est avant tout le produit d'un déni. (C'est d'ailleurs une

loi générale, que toute affirmation d'ordre catégorique procède du non plus que du oui).

Ce que l'auto-engendreur dénie, c'est que ses propres origines lui soient extérieures ; c'est qu’il ait une dette, une dette vitale : c'est qu'il doive la vie à d'autres qu’à lui-même : il la doit à ses parents, elle a germé au sein d'une scène primitive.

On n'aurait certes pas tort d’objecter ici que l'enfant n'a aucune

connaissance des processus biologiques de la procréation ; à ce sujet, quelques adultes n'en savent pas lourd non plus. Mais qu'importe ! On n’aurait pas raison non plus de soulever cette objection. Ce qui compte n'est évidemment pas la connaissance anatomo- physiologique. Ce qui compte en vérité est cette sorte de prescience qui normalement vient à l'enfant, car normalement elle circule au sein des familles et dans l'esprit des mères. Cette prescience admet deux choses essentielles :

- chacun doit sa propre vie à d'autres ;

- aucune vie n'est due qu'à une seule personne.

Or, devoir sa vie à d'autres qu'à soi, tel est bien le centre, le cœur du déni dont émane le fantasme d'auto-engendrement. Fruit glorieux (et dévastateur) du déni des origines, Antœdipe trônera, sur une table rase. On comprend alors pourquoi c'est un non- fantasme ; pourquoi il

remonte irrésistiblement l'échelle (abolie) des générations.

Et pourquoi enfin, dans certaines familles, il est l'objet d'une diffusion tellement foudroyante. Contagion, certes, mais souterraine. Nous le savons déjà : l'auto-engendrement ne travaille pas à ciel ouvert. Il agit mais ne se dit pas. S'il s'énonce, il se dénonce. C'est bien en cela qu’il n'est pas un véritable fantasme ; c'est aussi pourquoi les sujets et les familles qui le nourrissent le préservent à tout prix : le secret garantit sa survie ; et c'est enfin pourquoi son économie se met à changer dès lors que l'on parvient à le mettre à jour.

Il se traduira donc plus qu'il ne se dira. Il se traduira par des blancheurs. Des vacuités. Des pans essentiels de la vie psychique individuelle et familiale se trouveront, de ce fait, occultés et brouillés : à commencer par l'ordre et la différence des générations.

Familles auto-engendrées :

clôture et diffusion

Nous venons tout naturellement de pénétrer dans le cercle familial. Restons-y pour observer comment s'y manifestent les deux tendances complémentaires - extension et focalisation - que nous avons assignées à l'antœdipe.

La fascination narcissique (et collective) exercée par le fantasme d'auto-engendrement est telle qu'il se propage comme un fleuve en crue. Il ne faudrait cependant pas se laisser abuser par les images :

parce que j'évoque le pouvoir contaminant de l'antœdipe, il ne faudrait pas pour autant le prendre pour un virus. Il n’envahit évidemment pas n'importe qui, ne saisit pas n'importe quelle famille: il n'envahit que des individus dont le moi (pour les raisons que j'ai dites) disposent d'une faible marge de "manœuvre" ; il ne saisit que des familles fermées. La similarité de ces familles avec les individus est elle-même surprenante et significative : il n'est pas courant en effet, il n'est pas ordinaire et pour tout dire il n'est pas normal qu'une famille tout entière fonctionne entièrement, exclusivement, à la façon d'un individu. (Ce que j'affirmais ainsi en 1973, et que, pour l'essentiel, je pense encore, n'invalide aucunement les lois reconnues de la dynamique familiale : toute famille est un tout ; les familles antœdipiennes sont des blocs). Non moins remarquable et symptomatique : l'unisson qui règne entre les membres de ces familles et les soude en une sorte de magma. "Serrons nos rangs, semblent-elles dire, pour affirmer que nos rangs ne viennent de nulle part. Confondons-nous les uns avec les autres afin de préserver l'illusion que tous ensemble nous et nous seuls existons depuis toujours et à jamais". (Sur les

familles antœdipiennes et sur leur mythologie fondamentale, il faut aussi se référer aux recherches de Caillot et Decherf, 1989).

Ces familles, encloses dans leur peau épaisse, sont comme tassées, accroupies sur le trésor d'un auto-engendrement qui se veut sans défaut ; seules maîtresses de leurs origines (au-delà : le néant), elles n'ont, dirait-on, pas d'ancêtres ; ou bien au contraire paraissent les connaître comme si elles les avaient faits : subtile manière de les engloutir

Il est tacitement entendu en son sein qu'une telle famille est originaire, c'est-à-dire dénuée de scène originaire ("Eine Urfamilie ohne Urszene"). Personne ne l'affirme et personne ne le conteste : une mythologie qui se tait.

L'économie d'une telle famille (son homéostasie) est à la fois rigide et fragile. Le maintien de son équilibre est aléatoire ; son sentiment de force intérieure, qui peut être immense, est exposé aux avaries ; il dépend de conditions terriblement impératives : le cocon familial ne doit pas laisser de constituer une clôture sans faille ; le fantasme d'auto-engendrement familial doit rester unanime et sans défaut. Ainsi, et ainsi seulement, sera préservé le sentiment d’unité de la famille, et d'identité de ses membres.

Mais à cet appareillage il faut encore un verrou. Nous allons faire sa connaissance.

Familles auto-engendrées :

le figurant prédestiné

Tous les membres de cette famille sont habités par le même fantasme d'auto-engendrement, mais un des membres est implicitement chargé de l'incarner : il en sera le porteur électif, le figurant-vedette il sera ce que j’appelle le figurant prédestiné.

Qu'il soit, ce figurant prédestiné, le héros des origines (narcissiques) de la famille, le porteur du "gène" familial, le héraut du génie familial, ni lui-même ni personne dans la famille n'en est conscient ni ne l'énonce ; nul ne l'affirme et nul ne le conteste ; nul ne le sait et nul ne s'en étonne : tout est non-dit, voire même non- pensé. Vedette occulte, héros sans le savoir, le figurant électif se sent pourtant dans la peau d’un héros ; on le dirait hissé sur ses propres épaules ; il est unique ; mais porté par le seul pouvoir familial : figurant, certes, mais figurant

Il arrive à ce figurant d'accomplir une carrière éclatante : on le dirait alors porté par l'idéal familial dont il est lui-même porteur. Il lui arrive aussi de déchoir ; nous connaissons des sujets qui passent (en schizophrénie) de l’un à l'autre cas de figure. ("Il est

malade, docteur, mais c'était le meilleur de la famille

Mais qu'importent alors les apparences : quoi

qu'il devienne, le figurant reste prédestiné ; il continue

peut-être encore

et il l'est

").

d'incarner l’idéal et le génie des origines d'une famille qui se veut toute auto-suffisante et auto-engendrée. Comment s'étonner que cette famille, quoi qu'il fasse, ait besoin de lui : sa fonction ne compte-t-elle pas plus que sa santé ?

Nous retrouverons plus loin le figurant prédestiné, dans les fêlures de l'unisson familiale ; c’est là que les malheurs l'attendent. Demandons-nous d’abord : prédestiné, pourquoi ? Un choix mutuel inconscient s’est opéré dans la famille. Ce choix obéit à la fantasmatique maternelle. La mère a une idole, apparemment œdipienne : son père ; ce héros paternel a défailli : il a faibli, il est mort ; il n'en a été que plus idéalisé ; cette mère a un fils ; il est l’unique, ou l’aîné ; il lui appartient ; c’est alors que pour elle il va occuper la place à la fois du père, du père du père, du fils, et du mari. Ainsi le figurant sera-t-il intronisé : Antœdipe, c'est lui. Rôle écrasant, qui pourra lui coûter la santé, et la vie.

Prédestiné, il l’était donc, dès avant de naître, à devenir le héraut des origines de la famille.

Processus d'allumage

"Et l’économie, me demanderez-vous, où va donc l'économie dans cette affaire ?"

- Je vais vous faire un aveu : elle est essentielle. Individu ou famille : il est essentiel

d’évaluer l'économie du fantasme d'autoengendrement. À quelle hauteur, quelle puissance et quelle température est-il investi ? Car l’écart est immense entre le brin de fantasme qui sommeille et la flambée d'auto-engendrement qui fulmine. Bien entendu, l’auto- engendrement peut demeurer très longtemps tapi dans l'ombre de la psyché avant que de recevoir soudain une poussée qui le fait flamber. Pensera-t-on, lorsqu’il sort de l'ombre, qu'il n'existait pas auparavant ? Non pas : il était évidemment là ; c'est son investissement qui a changé.

Rien de nouveau, à la vérité, dans ce processus ; voilà bien longtemps que nous connaissons ce phénomène d’allumage à propos du fantasme de castration : germe quelque temps inactif, jusqu'au moment où le déferlement pulsionnel le porte à son acmé. De même verrons-nous bientôt le fantasme d’auto-engendrement s'enflammer chez son figurant prédestiné.

Mais laissons celui-ci somnoler tant qu’il ne connaît pas encore le destin qui l'attend. (Qui lui est promis ?). Quant à la force propulsive du fantasme, elle provient du sursaut narcissique et de l'énergie du déni que soulève, au sein des familles auto- engendrées, toute faille de leur idéal. Une telle violence ne se retrouve pas là où le déni ne règne pas, et c’est ce que nous connaîtrons avec l'antœdipe bien tempéré.

Un fantasme sans limite et sans descendance

Il est temps de s'interroger sur le vécu correspondant à l'investissement (individuel ou familial) du fantasme d'auto- engendrement. Quel sera le sentiment dont la nature est narcissique ; dont l'économie (comme nous l'avons vu) est étale et irradiante ; dont le potentiel est mégalomaniaque ; et dont l'indicible fantasme fait remonter aux origines du monde ?

Ce sera l'ivresse : une ivresse auto-suffisante.

Un degré de plus dans l'investissement de l'auto-engendrement (et dans la fuite éperdue de l'angoisse et des conflits), et ce sera l'extase. Quelque chose, en effet, comme le Nirvana : la lutte

antœdipienne contre la conflictualité aura produit le fruit vénéneux

d'une sorte de mort (une toxicomanie gratuite ?

).

Un schizophrène très discret, au maintien rigide, au regard pointu lorsqu'il réussit à vous immobiliser dans un paradoxe bien ficelé, formidablement soudé à sa mère, errant à journées faites à travers des rues inconnues, m'assure qu’il en a assez de sa mère, depuis, dit-il, 22 ans qu'il la connaît.

- Mais, dis-je avec une feinte innocence, et sachant qu'il a 27 ans, voilà 27 ans qu'elle est votre mère.

Il me regarde sans répondre, de l'œil qu'on jette à qui ne comprend rien. Puis son regard s'étale longuement, s'absente, se liquéfie :

insondable, avec un rien d'extase.

Le regard d'Œdipe à 5 ans pour sa mère ? Ou plutôt le regard d'Antœdipe à l'aube indicible du monde

Un degré de plus que l'extase : à cela nous viendrons plus loin.

Blancheur et dégradation fantasmatiques

Tueur de fantasmes, ai-je dit du fantasme de l'antœdipe : l'auto- engendrement n'a pas de descendance et n'en admet pas. En effet, de par la puissance propulsive (illimitée, pourrait-on croire) qu'il doit à l'omnipotence et au déni qui lui servent de carburant, le f.a.e. tend à tarir la source des fantasmes, à stupéfier la vie fantasmatique.

Quelque chose de malaisé, de dérangeant se dégage d'une telle vacuité. Individu ou famille : on dirait d'une caisse qui sonne le vide. Rien de plus inquiétant à côtoyer que ce silence. Rien :

même pas les fantasmes les plus violents et les plus crus. Or ce sont justement ceux-là qui échappent à la sidération fantasmatique induite par l'antœdipe. Mais

fantasmes non élaborés, fantasmes dégradés, déboulant, isolés, étranges et crus sur la scène déserte de la psyché : ce n'est pas l'œdipe, c'est l'inceste ; et ce n'est pas la castration, c’est l'émasculation.

On notera :

- que cette dégradation du registre fantasmatique (typique, à mon sens, du règne antœdipien) se montre flagrante en cas de psychose ;

- qu'elle peut opérer au sein d'une famille tout entière.

Ce qui précède nous a fait apercevoir sous un œil nouveau l'évasion fantasmatique souvent décrite (chez les psychotiques) et trop simplement attribuée à une sorte d'incontinence de l'inconscient.

Par ailleurs, une confirmation de notre argument est à retenir de l'observation et de la réflexion effectuées par Donnet et Green dans l'Enfant de Ça : on y voit que le flou d’origine incestueuse porté sur les géniteurs du sujet tend à stupéfier sa propre vie psychique, et cette stupéfaction est si puissante qu'elle tend à son tour à déteindre sur l'activité mentale de l'observateur clinique.

Autour d'Antœdipe

Nous avons regardé la blancheur sidérante des auto-engendrés (individus et familles). Qu'aperçoit-on encore ? Trois absences :

celle des générations, celle de la dépendance et celle du transfert vrai.

Un phénomène découle tout naturellement de la prédominance

écrasante de l'auto-engendrement et plus précisément du déni des origines qui le propulse : celui de la confusion des générations. Dans les propos d'un sujet tout comme d'une famille (dans leur

s'exerce une insidieuse et diffuse

subversion de l'ordre des générations. Dans la vie psychique habituelle d'une famille ou d'un individu, le franchissement en fantasme de la frontière des générations est organisé et vécu comme une effraction, une transgression. Celle d'Œdipe n'a-t-elle

pas fait toute une histoire ? Rien de semblable ici : admettons que dès lors que les origines sont déniées, les générations deviennent tout naturellement interchangeables. La généalogie restera certes

connue, mais n'aura point de sens

De là vient encore et vient enfin que ni les sujets ni les familles chez qui l’antœdipe règne sans partage n’admettent de faire un transfert. Ils effectueront un investissement, établiront une relation, exerceront des interactions, mais rien de

discours, diraient les faquins

),

ni de portée.

toute cette agitation ne prendra forme de véritable transfert. Du transfert, en vérité, ils se défendent : ainsi le veut l'auto-suffisance de l’auto-engendrement. (Ne croyez-vous pas que nous tenons là l'un des secrets du transfert-non-transfert des psychotiques ?).

Des ondes de blancheur tout autour d'un cœur indicible : cela ne s'entend pas, mais ça fait du bruit. Aussi bien l'entourage réagit. Il ne discerne pas, mais il pressent. Des "réponses" se dessinent autour de l'épicentre de ce fantasme étrange, à demi fou, et pas vraiment fantasme. J'en connais de deux sortes, qui vont aux extrêmes. Ou bien l'entourage (celui du sujet ou celui de la famille) est séduit, conquis, envahi, fasciné ; le voilà prêt à entrer à son tour dans le rayon d'irradiation de l'auto-engendrement. Ou bien au contraire il est imperméable ; il rejette, repousse, fait le mur ; met le sujet ou la famille en quarantaine. Serait-ce la réponse donnée par le commun des mortels à l'illusion d'auto-génération qu'entretiennent ceux qui se situent hors du lot ? "Après tout, se dira-t-on, qu’ils se débrouillent ! Ne l’ont-ils pas voulu, et ont-ils jamais fait autre chose ?". On ne sait en vérité s’ils ont voulu les malheurs, mais assurément ils ont voulu l’autarcie, et cette réponse en forme de réplique a quelque chose d’une revanche

Je ne connais, disais-je, que deux réponses. Ce n’est pas tout à fait exact. Il en est une troisième, et c'est la meilleure : elle est faite d'un peu définissable sentiment de malaise et d'étrangeté. C’est la meilleure et c'est la plus juste, car, dans son incertitude et son balbutiement, c'est bien celle qui prélude à la connaissance du fantasme central de l'antœdipe.

En aurons-nous ainsi terminé avec l’auto-engendrement ? Assurément non. D'abord parce qu’il est d'autres processus associés, que j'ignore encore aujourd’hui et qui se dévoileront un jour. Et aussi pour deux raisons que je connais : 1) il est une ombre au fantasme d’auto-engendrement, et nous allons la rencontrer ; 2) il est à l'antœdipe un versant fécond, et nous le découvrirons aussi (mais un peu plus loin).

DÉSÊTRE ET SE DÉSENGENDRER

Une dé nom ina tion la bor ie use - Un c a dre forc é me nt e mpli de vide - Mort et non-vie - De l'engendrement - Un

d'avant-coup - L'hallucination

négative remise à sa place - Allégorie du désengendrement - Du retrait des origines au déferlement des paradoxes.

après-coup

à

forme

Présentation

Qui s’est créé peut aussi bien se décréer ; qui s’est fait, se défaire; et qui s'est engendré, se désengendrer. La question fondamentale reste la même : il s'agit toujours pour le sujet de se conférer (en fantasme) la maîtrise de ses origines.

L'auto-engendrement aura donc son contraire, son envers, son ombre portée : ce sera l'auto-désengendrement. Je ne pourrai guère en parler sans répéter ce que nous venons d'apprendre.

Je n'ignore pas non plus que ce terme est excessivement compliqué. Pire : il n'est pas joli. Je le regrette. Je dois prier qu'on me le pardonne. Mes néologismes sont d'ordinaire mieux fagotés. Aurais-je seulement la ressource d'user d'une abréviation : f.a.d.e., par exemple

Cependant, l'auto-désengendrement est le complément naturel de l'auto-engendrement. Tous deux propriétés de l'antœdipe, l'un et l'autre vont la main dans la main. C'est une production originale ; secrète, difficile à concevoir et pour cela méconnue ; douée de visées et de fonctions ; déséquilibrable en son économie ; redoutable en ses excès tout comme en ses défaillances.

Pourquoi, pour le présenter simplement, ne pas dire qu'il est à l'antœdipe ce qu’à l'œdipe est le fantasme de castration ? Ne consiste-t-il pas dans le fantasme d'annuler sa propre existence :

de se dé-créer. Fantasme actif d'être non-né, voire même non- naissable, il traduit le déni de l'origine propre du sujet. (Sans doute un des aspects du complexe de désêtre, que j’évoquais naguère : R. 1980).

Remonter au-delà de son être, non plus pour commander sa

mais afin de l'annuler ; remonter

propre conception (quoique

non tant dans l'œuf, mais au-delà ou en-deçà de l'œuf : autant imaginer de remonter au-delà de la naissance du monde afin de défaire la conjonction singulière qui le fait naître : comment ne pas vérifier une fois

),

encore que l'antœdipe n'est que trop enclin à outrepasser les ressources usuelles de la connaissance et plus encore du fantasme ?

le

désengendrement se montre un peu moins obscur et moins insaisissable que l’auto-engendrement. De là vient que souvent c'est lui qui nous met sur la piste.

Cependant,

le

creux

marque

plus

que

le

plein

;

Un de mes patients, que je cite quelquefois et qui m’a beaucoup appris (je l'appelle Jacques) s'évertuait, semblait même s'acharner à me montrer que lui, oui, lui, là, non seulement n’existait pas, mais n'avait jamais existé ; et de tracer dans l'air autour de son buste un cadre imaginaire tout en martelant : "Là-dedans, voyez, il n'y a rien ! Jamais rien".

Lorsque j'y repense, je crois bien que, d'avoir pu penser ça, d'avoir pu me le dire et d'avoir été écouté, lui a évité de se tuer.

(Avez-vous, en passant, pensé au Chevalier inexistant d'Italo Calvino ?)

Pas plus que l’auto-engendrement, son envers n'est un fantasme à proprement parler : plutôt, une fois encore, un fantasme-non- fantasme. Même toute-puissance, au demeurant : qui se crée ou qui s’efface ne peut qu'être Dieu. Le monde croule dans le déluge :

et tel est encore le fait de Dieu.

Précisions

Plutôt que l'appel du vide, le désengendrement tâche à donner forme au vertige d'avant la vie. Est-il vraiment à nul autre réductible ? Ne serait-il pas légitime, et plus simple, de le prendre pour l’expression d'un désir de mort ? Je n’en crois rien. Nous le savons (mais le sait-on ?) : la non-vie n'est vas la mort ; avant-la- vie n'est pas non plus la mort ; je crois plutôt que si l'on est ici tenté de recourir à l’idée de la mort (en dépit de l'adage - rappelé par Freud - admettant que la mort ne se représente pas), c'est par facilité de l'esprit : la mort est un peu moins inconcevable que l'impensable non-vie d'avant la vie.

La vérité clinique m'apparaît presque opposée: l'idée de la mort, la pensée et l’acte même du suicide viendront s’imposer dans les âmes où le désengendrement imaginaire manque à jouer ce rôle de balancier qui lui est dévolu dans l’ombre d’une psyché suffisamment assise en son propre sein.

S'agirait-il alors d'un désir et d’un fantasme de retour au ventre maternel ? Non plus. Ce que vise un tel fantasme, on le sait, c’est l'accomplissement narcissique étale et élationnel : un fantasme antitraumatique par excellence. Or, le désengendrement semble avide d’aller plus loin. En revanche, le fantasme d’être non-né, finement décrit

par Claudine Cachard, est ce qui s’approche le plus du désengendrement que je décris.

En effet, la visée évidente du désengendrement, (qui est déjà celle de l'auto-engendrement) est d'intervenir préventivement dans la vie sexuelle des parents géniteurs : un saisissant après-coup à forme d'avant-coup.

Le déni de la naissance propre, et des origines propres, est bien un déni de la sexualité des générations antérieures : un anti-roman familial ; les parents ne sont pas remplacés, et pas non plus déplacés : encore une fois, ils sont exclus.

Désengendrement, auto-engendrement : ces deux fantasmes, qui vont de pair, exercent donc la même fonction. Nous allons bientôt voir qu'en leur version bien tempérée, elle contribue au sens profond de l’existence du monde et de soi. Il arrive au contraire que le désengendrement, sans plus rien tempérer, sans plus rien porter, se mette à tourner à vide à l'instar d'une roue folle.

Tentative de retour à l'inanimé et prédominance de l'instinct de mort, aurait peut-être dit Freud. Excès d'agression innée et prédominance de l’instinct de mort, aurait certainement dit

et même sans doute, si l'on reconnaît à

Mélanie Klein. Peut-être

l’instinct de mort (qui pourrait alors se dénommer autrement) la fonction de gardien des limites et de contrepoids à l'expansion indéfinie de l'Éros : alors le désengendrement émerge à nos

yeux en un rôle de balancier modérateur de la prolifération infinie par auto-génération

Il me semble en tout cas que ce vertige du vide, cette pompe à vide (elle-même traduisant la déstabilisation globale de l'antœdipe) provient en effet d’un vide et un vrai : il s'agit du vide produit par l'escamotage des générations dans la vie psychique familiale. Là où les paternités sont déniées, où les incestes dévalent à fleur de peau, là où le fantasme des origines est escamoté, là où prévaut enfin l’inengendrement (lequel est loin de désigner un processus, mais bien au contraire traduit l’absence de processus et la vacuité fantasmatique), c’est là et c’est alors que le désengendrement devient fou ; il ne lui reste qu’à sévir dans des familles entières.

Distinctions imprévues

Quelques

remarques,

enfin,

sur

certaines

des

traductions

cliniques du désengendrement.

 

J’ai

parlé

du

suicide

:

tel

est

bien

le

cas

extrême

du

désengendrement déchaîné et vertigineusement défiguré : qui se donne la mort se la doit, et entend démontrer une fois pour toutes qu'à lui seul il doit la vie. L’acte compte seul, le fantasme ne faisant pas le compte : qui cherche à se tuer ne peut même pas se désengendrer en fantasme. (Si bien que le remède à

la suicidose serait moins d'insuffler le goût de la vie - un projet de toute manière irréaliste - que de ranimer le fantasme inoffensif de se dé-créer

Moins dramatique, l'hallucination négative ne constitue à mes yeux rien d'autre que la traduction sensorielle du désengendrement. Ce qui se décrit sous le registre du narcissisme négatif s'y trouve évidemment inclus : ce que je décris lui prête forme.

On sait que l'humeur est aujourd'hui au négatif. Indispensable. Les pouvoirs du négatif s'étendent à vue d'œil. On voit que je les vois à ma façon

Il me semble de surcroît que les brefs moment de "surdépersonnalisation", si ce n'est même de dépersonnation, ces instants de "fading" existentiel décrits comme normaux (bien que souvent refoulés) tant par P. Aulagnier que par moi-même (R. 1980) ne sont autres que de fugitives activations du fantasme de désengendrement ; pas de quoi s'effondrer, si toutefois l'on supporte la pensée de se dé-créer fugitivement : le temps d'un soupir.

Une allégorie

Il nous plaira de terminer ce chapitre par l’évocation d'une remarquable allégorie du

désengendrement. Un homme remonte dans le temps. Il y rencontre son ancêtre. Il le supprime. D'un seul coup, il cesse d'exister : il s’est décréé. Mais, s'il n'existe pas, comment aurait-il pu s'en aller dans le passé tuer son ancêtre ? Celui-ci a donc vécu ;

il a donc procréé ; si bien que notre héros a pu naître, est né, et est

vivant ; et c'est alors

etc

etc.

Comme on sait, cette histoire constitue la trame d'un roman de R. Barjavel: Le Voyageur imprudent. Je me suis moi-même amusé à relater une telle histoire (n'en ayant retenu que le filigrane) en la présentant comme celle d'un ancêtre personnel, qui avait fait les guerres de Napoléon. (C'est l'histoire du Grenadier Racamier). L'ayant relatée à Lausanne en 1986, à Modène et à Bordeaux en 1987, je ne saurais la reprendre à nouveau

On a vu cette histoire déboucher sans coup férir sur un circuit paradoxal indéfini. Rien d'étonnant à cela, dès lors que le régime paradoxal est précisément basé sur le déni de toute possibilité d'origine. Nous venons ainsi de relater une illustration fictive de la nature antœdipienne de l'organisation paradoxale centrale de la vie psychique, telle qu’elle s'observe en particulier dans les schizophrénies.

Il n'est au demeurant pas étonnant que les fantasmes de dé- création qu'illustre le désengendrement soient propres à stimuler la veine créatrice : quiconque se raconte cette fiction de

désexistence ne laisse pas de jouir délicatement d'être en vie… Rien de tel pour exister que de songer désêtre.

FACHEUX DESTINS DE L'ANTŒDIPE

Deux affirmations contraires - Fureurs et mélodie - Une poignée d’adjectifs - Les chemins du désert - Des hauteurs asphyxiantes - Tourbillons et vertiges - De discrédits en dénis - Origines du délire, et paradoxe des origines -

Des rangs serrés - Trois générations, mais pas une de plus -

Famille

persécuteurs - Hypothèse

reconfirmée pour figurant prédestiné - Un antœdipe chauffé à -

blanc

métacatastrophiques.

- Vastes sédiments

en

péril

cherche

Vers

la

catastrophe

Présentation d'un diptyque

Nul besoin de cultiver la contradiction pour énoncer les deux affirmations suivantes.

1. Antœdipe et auto-engendrement sont des dangers pour la vie

psychique (individuelle et familiale).

2. Antœdipe et auto-engendrement sont des nécessités de la vie

psychique (individuelle et familiale).

destins

adverses, constituant les deux versants opposés de l'antœdipe :

celui des fureurs, et celui de la mélodie.

Sur son versant négatif, l'antœdipe, issu de disqualifications et d’occultations précocement subies, bâti à coups violents de défenses et de dénis, débouchera sur des incidences psychopathologiques majeures. Tandis que sur son versant positif, basé sur des affirmations tempérées, à partir d’une coexistence précoce suffisamment harmonieuse, il débouchera avec discrétion (comme tout ce qui tourne rond) sur une assez souple aisance de l'être.

Commençons par les déserts et les précipices, puisqu'aussi bien les dangers sont plus faciles à percevoir, et les premiers aperçus :

nous savons bien que le pathologique se démontre mieux que le bénéfique ; de même l'œdipe qui dérape est-il plus voyant que l'œdipe heureux…

Deux

propositions

également

vraies,

pour

deux

Origines et voies d'une escalade

Sans vouloir du tout jouer au papa promenant son bambin (Antœdipe) à travers toutes les allées de la pathologie (est-il rien pour diluer un visage comme de l’exposer partout ?), il me faut

pourtant bien dire que la préséance absolue d'un antœdipe mal tempéré se révèle grosse de risques psychiques majeurs, et cela tant pour des familles entières que pour des individus. Faudra-t-il parler d'antœdipe toxique ; intempérant ; vicié ; délétère ; furieux ; mégalomaniaque ? Faudra-t-il parler de l’antœdipe comme d'une machine de guerre ? C'en est une. Il faut la voir à l'œuvre.

Nous avons déjà fait connaissance avec quelques-uns des rouages antœdipiens de l'appauvrissement du moi : la blancheur et la dégradation fantasmatique anémient la psyché ; la défense épuise le moi, (et l'épuise d'autant plus qu'elle est puissante) ; enfin la mégalomanie l'accable en le poussant vers des hauteurs à peine respirables : l'anoxie des sommets.

Nous avons également fait connaissance avec deux propriétés économiques de l’antœdipe : sa tendance extensive et sa tendance à la spirale autoentretenue. Nous allons les voir prendre des proportions redoutables.

Processus connu : plus le moi s’épuise, plus il aspire à l’omnipotence, et plus alors il s'appauvrit, et plus encore cherche à

On dirait d’un ballon gonflé à l'hélium : son pouvoir

grimper, etc

ascensionnel augmente avec la hauteur ; hélas, si l'hélium porte à la lévitation, c'est un gaz inerte, aux capacités nutritives nulles :

ainsi le moi détaché de ses origines s'élève, en dépérissant, vers le grandiose.

La vacuité fantasmatique s’auto-entretient tout en s’aggravant, entraînant une sorte de désertification progressive : de même que les fantasmes nourrissent les fantasmes, de même (et à l'inverse) l'absence de fantasmes se perpétue et s'accroît d'elle-même. Le caractère étale que nous avons remarqué dans l'économie antœdipienne prend un aspect tourbillonnaire : on dirait que rien n'arrête l'énergie psychique ainsi soumise au seul régime antœdipien. Nous savons comme il se répand ; se dissémine ; se familialise.

Nous reviendrons aux familles. Un regard, d'abord, sur les origines du déni des origines. Un discrédit a été porté tôt sur les assises du moi, ses premiers pas, ses premières émergences : un moi a dû se forger tout seul, qui n'a pas été tenu par la main (la main maternelle). On dirait d'une viciation originelle. Le moi ne peut que se nourrir de cet air vicié ; c'est ainsi que sur les talons du discrédit survient, pour en prendre le relais, le déni ; et sur les talons du déni, s’élance l’omnipotence ; démarre alors la redoutable spirale auto-engendrée.

Suite des aventures du figurant prédestiné :

hypothèse nouvelle pour une séquence catastrophique

Je me propose de présenter pour la première fois une hypothèse que je crois nouvelle sur l'émergence, au sein d'une famille, d'une psychose individuelle. Cette hypothèse réunit l'étude individuelle et l'étude familiale ; elle complète et elle achève mes précédentes recherches sur la psychose et le délire ; elle s'inscrit naturellement dans le fil de notre actuel parcours.

Revenons à la famille antœdipienne que nous avons précédemment rencontrée. Et revenons à son figurant prédestiné. C'est une famille originaire ; elle se voudrait autarcique, elle se veut auto-engendrée. Nous connaissons maintenant son unisson sans faille et sans conflit ; son enveloppe imperméable ; son besoin d'invariance. Nous avons aperçu ses ancêtres : nuis ou privés de tout mystère. Ce qui nécessite une remarque.

On dit quelquefois, pensant en fait à de telles familles, qu'il faut trois générations pour "faire" un schizophrène. Trois, sans doute :

cela va de soi. Mais pas une de plus : tel est leur secret. Voyons comment il fonctionne.

Survient, dans la famille, une fêlure : l'enveloppe se fissure ; l'unité interne vacille. La

famille se sent menacée par quelque changement externe risquant d’affecter sa stabilité ; par quelque germe d'émancipation levant en son sein ; par quelque immixtion se pressant au dehors ; ou enfin et plus encore par un deuil. C'est alors que l'unisson se renforce ; que les rangs se resserrent. On assiste à ce que (en mémoire de la clôture du Grand Conseil édictée jadis par la République de Venise - cette prospère affaire de familles - afin de préserver son efficace et son unité) je me plais à appeler la Serrata d’Antœdipe.

D'abord silencieux, le changement qui survient va se faire à grand fracas. Incarné par le figurant prédestiné, le fantasme collectif d'autoengendrement familial se trouve déstabilisé, puis discrédité, voire enfin dénoncé et démenti.

C'est alors qu'intervient le figurant prédestiné. Son rôle va se renforcer, à l'instar du besoin familial d'unisson menacée. Vous allez peut-être penser que l'avenir de cette vedette de famille est aléatoire. Vous n’aurez pas tort

Commence en effet une irrésistible escalade. Le figurant

prédestiné, depuis toujours porté en première ligne (et pas

va se trouver aux prises avec l’effondrement

; confronté à une insupportable solitude d’individu particulier :

mécontent de l'être

)

l'inceste brisé, l'œdipe le menace ; la séduction trahie, le désir l'attend : monstrueux.

Seule réplique possible et seule alternative à l'effondrement :

l'activation forcenée de l'antœdipe et de l'auto-engendrement. Ce

n'est plus l’ivresse ; ce n'est même plus l'extase : plus haut, plus

Le malheur est que c'est passer d'un

effondrement (vers le bas) dans un éclatement (vers le haut).

Voici que l'embrasement narcissique atteint chez le patient des températures critiques. Et voici que nous rejoignons mes travaux précédents sur l’arrivée au délire (1986). La suractivation (le surinvestissement) de l'auto-engendrement aboutit dans la psyché à ce que j'ai appelé l'événement psychique blanc : illumination aveuglante, glorieuse et dévastatrice. L’événement psychique blanc, c'est l’antœdipe chauffé à blanc. Triomphe de l'antœdipe : aveuglante fulgurance.

fort, toujours plus haut

La catastrophe est là. Pour le sujet, plus rien ne sera jamais comme avant. Il vient en effet de traverser l'acmé d'un épisode psychotique. Il va tenter de se reconstruire. Arrive le délire : avatar naturel d’un antœdipe éclaté.

Quant à la famille, elle s'inquiète, mais s'apaise ; elle retrouve une assiette ; resserre le cercle ; le figurant incarné est désormais désigné ; on portera le blessé ; on ne le perdra pas ; hormis celui- là, chacun dans la famille pourra désormais suivre sa propre voie sans trop d'encombres ; et si

pour faire bonne mesure et solide défense il faut des persécuteurs, on en trouvera quelques uns dans le corps médical : n'est-ce pas

les thérapeutes qui font intrusion (un peu

par la brèche ouverte en son enveloppe par l’éclatement de l'abcès

psychotique ?

(Il me semble évident que le parcours que je viens de tracer dans la carrière d'une famille et de son psychotique ainsi que dans ma propre intelligence de ces processus, que ce parcours croise dans ce qu’elles ont de meilleur les élaborations présentées par Piera Aulagnier, ainsi que certaines observations décrites par les transactionalistes, qui ont parfois bon œil, même lorsqu'ils ont mauvais esprit

dans le cercle familial

)

Délires et paradoxes

Recueillant la récompense de nos efforts, nous allons, grâce à notre connaissance des processus de déni des origines, voir deux organisations cliniques aussi célèbres que méconnues trouver enfin leur véritable place et prendre leur forme naturelle.

L'une est le délire. La connaissance de l’auto-engendrement et de son moteur : le déni des origines, nous permet d'éclaircir l'un des problèmes les plus controversés de la psychopathologie : celui

de savoir ce qu'est le délire. Or l’objet-délire (lequel englobe à la fois l'objet du délire et la pensée du délire comme objet), l'objet- délire est un objet dont les origines sont activement déniées. (Un objet qui ne s'autorise, comme disent à tout autre propos les faquins, que de lui-même). Radicalement, le délire est ce qui ne vient de nulle part ; ses origines ne sont pas à discuter ; les origines du délire se trouvent donc dans un déni des origines.

À la vérité, c’est à la connaissance de l’antœdipe que je dois d'avoir pu trouver cette définition du délire, qui se dérobait à moi depuis fort longtemps. (L'ayant énoncée en 86-87, je lai précisée en 88-89). Comme on le sait en effet, il n’existait aucune définition correcte du fait délirant : la psychopathologie traditionnelle donnant des indications sans valeur et sans cohérence ; la psychanalyse, le plus souvent, s'abstenant ; les beaux esprits se livrant à des pirouettes ; et les lacaniens, comme d'habitude, parlant lacanien.

Autre type : le paradoxe. Et plus intéressante, l'organisation défensive et relationnelle fondée sur la paradoxalité (cf. 1978, 1980 et 1985). On ne le sait guère, on ne le sait pas assez : le paradoxe n'est pas qu’une invention des rhétoriciens de la Grèce antique ; il n’est pas qu’un gadget lancé par les palo-altistes. Le paradoxe et la paradoxalité

existent ; ce sont des notions qui doivent appartenir à la clinique psychanalytique ; les beaux esprits ont beau passer à côté d'un air digne, cela n'empêche que leur importance clinique est capitale. L'Église n’y pourra rien : ça tourne

Mais ça tourne sans connaître sans début ni fin. Car le paradoxe est lui aussi dérivé du "désengendrement". En effet, au-delà de la définition logique ou rhétoricienne du paradoxe (deux propositions inconciliables et inséparables se renvoyant indéfiniment l'une à l'autre sans jamais s'opposer), la paradoxalité se définit comme un système dont a priori les origines et les fins sont foncièrement indétectables. Non pas que ces origines soient déniées, c’est l'existence même d'origines quelconques qui est évacuée : la paradoxalité est ce qui organise des circuits psychiques et relationnels aux origines introuvables

Cette distinction et proximité entre délire et paradoxe, si subtile qu'elle puisse paraître, devient claire ; nous y sommes préparés par la connaissance des modalités graduées du déni. Quoi qu'il en soit, le paradoxe et le délire vont tout naturellement prospérer dans les familles et les individus adonnés à l'antœdipe : le délire y fleurira, et les transactions paradoxales y régneront.

Infiltrations et sédiments de catastrophes

Après l'escalade aux sommets tuants de l'antœdipe, la suite ne sera pour nous qu’une promenade. N'en soyons pas surpris : les plus insidieuses des perturbations mijotent au coin du feu des familles, et les orages éclatent à gros bouillons sur la tête des individus.

Un tour d'horizon nous donne en effet à distinguer trois registres : les catastrophes, les métacatastrophes et les anticatastrophes (ce terme de catastrophe, je le prends dans l'acception que lui a donnée René Thom).

Catastrophes. Nous avons vu éclater les délires ; nous avons vu des actes suicidaires surgir comme mises en action de fantasmes (insuffisamment élaborés et contenus) de désengendrement : nous passions de l'antœdipe couvant en famille à son éclatement catastrophique.

Métacatastrophes. Sur les traces (ou décombres) des catastrophes, se déposent leurs sédiments : la vie dans les ruines. Commençons par le principal. Une schizophrénie ne saurait se comprendre hors de l’antœdipe, dont elle constitue psychopathologiquement l'un des avatars majeurs : elle est construite sur les reliquats d'un antœdipe qui a été

suractivé, éclaté puis recomposé - et recomposé grâce aux instruments tenaces de la paradoxalité.

En toute justice les schizophrénies mériteraient ici une place plus éminente, puisque c’est à travers leur étude que j'ai compris l'évidence et la nécessité du concept de l'antœdipe ; mais pour les schizophrènes, justement, on sait où s'adresser…

On ne sera pas surpris de trouver des fantasmes d'auto- engendrement régner en maîtres absolus sur les déserts de l'anorexie mentale. (Ce phénomène a d'ailleurs été signalé par Évelyne Kestemberg : ne disait-elle pas que les anorectiques se veulent nées d'elles-mêmes : entièrement et exclusivement d'elles- mêmes ?).

Que dire encore des états-limites, que la clinique de l'antœdipe éclairera sans doute d'un jour nouveau, et contribuera peut-être à démanteler ?

Anticatastrophes. Il s'agit id d'éviter à tout prix que rien ne change et que l'illusion de l'antœdipe ne soit entamée. L'opération se mène en silence, et en famille ; elle est coûteuse ; mais ce sont les autres qui la payent.

Deux formes sont organisées sur cette base : la paranoïa rampante et la perversion narcissique. Toutes deux peuvent passer peu aperçues; toutes deux se cultivent ou prospèrent en famille ; et toutes deux

mériteraient évidemment d'être étudiées plus en détail ; on ne peut mieux faire ici que de les évoquer.

Aurons-nous suffisamment parcouru les taillis de l'antœdipe ? Je ne sais. En vérité je ne le crois pas: l'intérêt clinique de l'antœdipe est loin d'être entièrement exploré. Mais il est temps de nous tourner vers son versant positif.

VERS UN MONDE HABITABLE OU L’ANTŒDIPE BIEN TEMPÉRÉ

Double contraste - Couple de forces, couple de formes - Les uniques auteurs d'une vie qui n’est pas la leur - Où l'on retrouve l'ambiguïté - Un antœdipe bien tempéré - Une invention une fois encore tombée dans le domaine public - Un vrai fantasme - Un critique acerbe à ne pas écouter - Au plaisir d'exister. Entre la source et le monde - Où le fantasme recrée la vérité - Bébé qualifié par sa mère et vice versa - Auteurs associés d'une coproduction mondiale - Tableau pour un diptyque. La nuit des temps.

Nouveau rappel

Notre second axiome, on s'en souvient, propose que l'antœdipe non seulement ne met pas la psyché à mal, mais même lui est vital. Une fois

passés les escarpements, il nous reste donc à faire le meilleur de notre parcours.

Disons-le sans tarder : l'antœdipe dont je vais parler n'est pas celui que nous venons de quitter. Celui-là s'opposait absolument à l’œdipe ; ici, il s'y oppose sans doute, mais en contrepoint ; par ce versant qui se découvre à nous, l'antœdipe se conforme donc au principe voulant qu'il n'est pas en psychanalyse de notion qui vaille, qui ne présente un couple de forces contrastées et de formes complémentaires.

Il nous faut donc adopter maintenant la vision plus complexe et plus juste d'une organisation dont les pôles opposés se complètent et s'équilibrent sans pour autant se détruire : je les ai suffisamment opposés pour pouvoir maintenant les accoupler.

Tandis que l'œdipe est dans la différence et l'attraction, dans l'antagonisme et le désir, le conflit et la tension ; que l'antœdipe ultradéfensif est dans l'inceste ; dans le rejet de l’œdipe et du conflit, du désir, des différences et des origines ; dans les énergies sans contre-poids, parfois fulgurantes ; et débouchant, parfois sans retour, sur des prouesses exorbitantes, l'antœdipe vital et bien tempéré sera toujours dans la différence, mais dans l'unisson ; toujours dans les énergies étales, mais modérées ; et toujours dans l'ambiguïté des origines , mais il débouchera sur une familiarité sans confusion avec l'objet comme avec le monde.

Réalités

Revenons pour une minute aux schizophrènes, comme à tant d'autres de ces patients qui s'auto-engendrent avec une énergie désespérée. Selon leur "fantasme" antœdipien, ce monde leur doit tout ; ce monde n’est cependant pas le leur ; sans cesse ils ont à l'éprouver ; armés, ils ont à l’embrouiller (les paradoxes) ; cuirassés, ils ont à l’écrabouiller (l’autisme et le suicide) ; et ils ne l’habitent pas.

Ils sont les uniques auteurs de leur existence ; et ce n'est pas la leur.

Tout autrement va l’antœdipe fondateur, et c’est ici qu’il nous faut admettre d’entrer dans l'ambiguïté. Présentons ici un (autre) couple de vérités coexistentes :

1. La vie nous a été donnée : c’est ce qu’atteste le fantasme de

la scène primitive.

2. Incessamment et depuis toujours, nous sommes les créateurs

de notre vie : c’est ce qu’atteste le fantasme d'auto-engendrement.

Il serait plus juste d'inverser l'ordre de ces énoncés : le conflit originaire prélude au conflit œdipien, l'auto-engendrement à la scène primitive. C'est assurément celle-ci qui fait le plus de bruit dans la psyché ; mais la psyché, pourrait-elle faire façon des orages qui lui sont promis par l'œdipe, si elle ne peut s'appuyer sur l'assise d'un conflit

originaire résolu sans drame et débouchant sur une auto-création bien tempérée ?

Croyez-vous que nous puissions une seconde nous sentir chez nous dans la peau du monde si nous n'avions jamais vécu l'illusion de l’avoir inventé nous-même ? Il faut avoir vécu cette illusion pour en conserver le goût sans avoir besoin d'en soutenir à tout prix la conviction.

Un auteur que je ne suis pas sans connaître écrivait naguère :

"Chacun de nous quant au monde en sa réalité est l'auteur oublié d'une invention tombée dans le domaine public". Cette affirmation, que je me réserve de compléter dans un instant, a déjà le mérite de nous rappeler que dans l'antœdipe fondateur, l'illusion d'autoengendrement se dilue discrètement dans l'organisation fondamentale du moi. Aurons- nous ainsi découvert l'auto-engendrement comme fantasme à proprement parler ? Une construction de la psyché, née de son besoin propre et de son expérience, nourrie à la fois de réalité et d'illusion, promise à se transformer et peut-être à se fondre mais non pas à se détruire, n'est-ce pas un fantasme ?

Il apparaît alors que l'antœdipe, dans cette heureuse version du conflit des origines, prélude à l’organisation du monde fantasmatique : des fantasmes il devient maintenant le placenta. De même allons-nous d'ici peu et sans surprise voir

entrer

membranes.

en

jeu

l'essentiel

:

le

corps

en

son

cœur

et

en

ses

Un critique acerbe s'élèverait peut-être ici pour objecter que le fantasme d'auto-engendrement n'est guère saisissable puisque, dans sa version orageuse, il n'a pas forme de fantasme, tandis que dans sa forme de fantasme, il est destiné à se fondre et à disparaître dans les assises du moi. Mais avec des critiques de ce genre, que resterait-il de la psychanalyse ?

Le simple plaisir d'exister ; la vie en soi ; le sentiment diffus que notre moi est de plain-pied avec le monde ; l'investissement étale, diffus et discret du monde et de soi vivant : ces évidences vitales (sur lesquelles j'insiste depuis longtemps) sont bien les vivantes héritières de l'antœdipe.

Comme tout ce qui est doué de vie psychique, l’antœdipe a des sources corporelles. La source corporelle première de l'antœdipe bien tempéré (et de son fantasme) se trouve dans la simple donnée biologique d’être en vie. Source complémentaire : les limites du corps.

Antœdipe n'attend rien : il lui suffit d'exister.

Une précoce réalité interactive

Antœdipe ira-t-il cependant jusqu'à se croire le créateur de sa propre mère ? Son fantasme le veut ainsi. Rappelons-nous le caractère global des fantasmes antœdipiens ; d’où l’importance, déjà dite et redite, des enveloppes corporelles ; ce caractère global s'accorde parfaitement avec la nature foncièrement étale (parce que narcissique) de l'investissement antœdipien ; quant aux fantasmes de l'antœdipe, ils portent, on l'a vu, sur l’existence plus que sur la satisfaction ; le bébé qui a faim crée le sein qui lui est donné : il halluciné la satisfaction du désir ; le fantasme antœdipien , ne l'avons-nous pas déjà dit ?, est moins occupé de faire jaillir une source que de construire un monde et de créer des personnes.

De même avons-nous évoqué déjà le duo bien connu de la mère et du bébé. Deux regards se croisent. La mère crée le bébé ; le bébé crée la mère. C'est son fantasme ; c'est leur fantasme. Et c'est la vérité. Sur quelle réalité interactive la réalité interne va-t-elle reposer ?

On savait assez que la mère, physiquement et psychiquement, crée son bébé. Aujourd'hui nous connaissons la réciproque. (Ainsi se confirme la loi de réciprocité que j'assigne à la séduction narcissique depuis que je l'étudie : c'est bien dans

ce courant que nous naviguons ici). À sa formule célèbre de 1960 :

"La mère est investie avant que d’être perçue", S. Lebovici a pu

ajouter en 1983, se basant sur des observations très concordantes :

" et elle est créée par le bébé".

Car c'est le bébé qui, par ses appels, ses regards et ses réponses, c’est lui qui la fonde, la confirme et la qualifie en tant que mère. Elle l'a qualifié en tant qu'être nouveau. À son tour et par lui, elle est qualifiée comme mère, et elle accepte de l'être : ne dirait-on pas ici que se vérifie le fantasme précoce de l’engendrement de la mère par le bébé ?

Un fantasme, alors, l'antœdipe ? Pourquoi pas, s’il s'est réalisé dans l'interaction précoce. Ainsi se vérifie en sa faveur une autre des propriétés essentielles des notions psychanalytiques de bon aloi : rien n'est donné à l’individu, qu’il n’ait à construire ; et rien ne se construit dans la psyché qui n'ait son répondant de vérité interactive et biologique.

Pour une coproduction du vivant

À

mon

tour

je

vais

maintenant

pouvoir

aphorisme précédent. Une inven-

compléter

mon

tion, disais-je, tombée dans le domaine public ? L'heureuse issue du conflit des origines est de sentir intimement qu’on est soi- même avec les parents, quant au monde et aux personnes, les auteurs associés d'une coproduction vivante et vivable.

Et ceci nous permet de mieux situer les issues respectivement heureuse et malheureuse de l'antœdipe.

Cette coproduction originaire et fondatrice est ce qui permet d'entrer avec le monde dans une relation de familiarité créative, et cela sans préjudice des horizons œdipiens. Elle est le fruit de la qualification réciproque de la mère par le bébé et du bébé par la mère. Ainsi l'illusion créatrice originaire est-elle suffisamment étayée par l'investissement maternel.

mes

jours" pourrait-on dire pour désigner cet antœdipe réussi.

Au demeurant, l'illusion créatrice - cette illusion qui d'ordinaire permet au bébé de soutenir la violence (formulée par P. Aulagnier) des intrusions du corps, ainsi que du monde parlé des adultes - n'est pas exclusive : la mère contient l'investissement de l'imago paternelle, elle contient le monde œdipien ; c'est à travers ce patrimoine qu’elle apporte au bébé antœdipien la promesse de l'œdipe.

"Auteur

de

ma

vie,

enfant

des

auteurs

de

(Une remarque, en passant : on sait que D. Braunschweig et Fain ont présenté la mère et l'amante comme alternatives et même comme antagonistes ; cet antagonisme ne serait-il en vérité que l'un des cas de figure : ce cas se trouve sans doute aux origines des évolutions "prépsychotiques" ; pour les pervers et les psychotiques, la mère a été tout dans l’antœdipe et dans l'inceste, et non point dans l'œdipe ; quant à la mère satisfaisante, serait-elle à la fois la mère et l'amante ?).

Ainsi se complète à nos yeux une double image: celle d'une séquence et celle d'un diptyque. La séquence est celle qui conduit d’antœdipe en œdipe. Plus encore qu’une séquence, elle introduit un équilibre, une balance délicate et nécessaire. Est-il seulement d'œdipe possible sans antœdipe satisfaisant ?

Quant au diptyque, il oppose la lignée conduisant de la disqualification de la mère à l'àctivation éperdue du "fantasme" d'autoengendrement au travers du déni des origines, et la lignée plus heureuse qui, à partir du crédit donné et reçu par la mère, permet à l'enfant de construire dans une ambiguïté créatrice la coproduction discrète et fondamentale du monde, de l'autre et de soi.

Ce diptyque mériterait un tableau ; on le trouvera tout à l’heure ("Le Pendule d'Antœdipe", tableau n°2).

Familles et ancêtres

Je le sais bien, et nous l’avons vérifié : les chemins que nous avons parcourus s'ouvrent naturellement sur les horizons familiaux ; je le sais par expérience personnelle, et je le sais de par les travaux (en psychanalyse familiale) de ceux qui me suivent. Il en est d'ailleurs dans les familles comme chez les individus : c'est l'antœdipe non résolu, celui qui débouche sur l'auto-engendrement le plus absolu, dans l'acception la plus typique du fantasme-non- fantasme, c'est celui-là, nous le savons déjà, qui se voit le mieux. À l'inverse des familles fermées, tassées sur leur unisson, limitées à deux ou trois générations qui se désignent mais ne se distinguent pas vraiment, les familles à antœdipe ouvert accueillent en leur sein toutes sortes de fantasmes et de légendes ; parfois explicitement et toujours implicitement, elles se reconnaissent des ancêtres ; elles en sont issues; elles les imaginent, les retouchent ; les parent ou les noircissent. Ils sont (comme les parents) taillés à coups d'histoire et d'imaginaire ; jamais complètement créés, ils ne

sont jamais complètement connus. Leurs origines se perdent dans la nuit des temps: belle expression pour désigner ce rien de mystère et d'indéfini qui marque à tout jamais le fond de nos origines

Voilà donc Antœdipe-le-bien-tempéré, avec sa réalité psychique propre ; son fantasme original ; ses sources corporelles ; sa réalité interactive précoce ; son destin ; son registre familial ; et culturel : que lui faudrait-il de plus ?

LE PENDULE D'ANTŒDIPE

DEUX DESTINS ADVERSES POUR L'ANTŒDIPE ET L'AUTO-ENGENDREMENT

LE PENDULE D'ANTŒDIPE DEUX DESTINS ADVERSES POUR L'ANTŒDIPE ET L'AUTO-ENGENDREMENT 104

REGARDS SUR LA THÉRAPIE

Quelquefois, jadis

Réponse du troisième type - Un tiers observant - Un brin d'écoute - Une voix différente : un espoir de changement. Une place pour Œdipe - Le Je et le corps, le détail et les histoires - Une douloureuse identité - Une haine à peine supportable - Quelques précautions du retour au sol - Cosmonautes de l'antœdipe - Un réengendrement respectable - Le goût de la vie ou le goût du déni ? Quelle fin pour une analyse ?

- Quelque modestie - Freud, lui-même

Illusions de jadis, illusions de naguère

Quelquefois, jadis, j'ai pensé qu’au terme d’une "bonne" analyse, le complexe d'Œdipe se liquide. Le pensais-je en vérité ? Du moins je l’entendais dire ; car c'est ce que l’on croyait à l'époque.

Depuis ce temps-là, j'ai vu sur mon divan bien des complexes d'Œdipe mûrir et muer. Je n'en ai jamais vu. Dieu merci, qui se liquident. (Je n'en ai vu de liquides que chez des psychotiques, et c'était pour leur malheur). Tout le monde sait aujourd'hui qu’un complexe d'Œdipe peut se résoudre, et non se liquider.

Comme l'histoire se répète ! Quelque temps, j'ai cru que le mieux qui pût se produire avec l'antœdipe était qu'il disparût. C'était la friche ; la végétation en folie. Qu'elle s'efface ! Qu'elle se fane ! À sa place pousseraient les floraisons de l'œdipe.

J'ai perdu de telles certitudes. La vérité, nous le savons bien, est plus complexe : il est à l'antœdipe un versant nécessaire, un mode bien tempéré. Je ne crois donc pas opportun d'attendre à tout prix que nos patients déposent à nos pieds - sacrifice ou tribut - la dépouille de leur antœdipe, si fou soit-il.

Il faut se souvenir de Freud : il déplorait qu'il fût si difficile de faire renoncer les femmes à l'envie du pénis. Mais n'y mettait-il pas un peu trop d'ardeur ? N'en mettons pas non plus pour tirer à vue sur l'antœdipe aperçu chez nos patients et dans les familles

Voies nouvelles

Auprès du fantasme d'auto-engendrement lorsqu'il déborde, on a vu que les réponses les plus communes vont aux extrêmes : soit on reste énergiquement imperméable ; soit on se laisse absorber. Dans l'un et l'autre cas on ne peut rien voir.

La position du clinicien thérapeute est évidemment du troisième type, et nous la connaissons : elle consiste à percevoir et à comprendre, à s’identifier sans pour autant se confondre. Cette position nouvelle - celle du tiers observant - modifie les données du jeu, et cela avant même que nous en ayons tiré des déductions techniques importantes : une remarque, une question, une écoute peuvent-elles déjà suffire à nous "placer" et déjà changer le jeu ?

Pour commencer, le tiers observant ne fuit pas ; ne se laisse pas absorber ; il regarde ; on voit qu'il voit, on voit qu'il pense. Dès lors, chez les familles ou chez les sujets adonnés à l’antœdipe, se produit comme un frémissement ; les uns feront preuve d’un brin d'écoute : on sait que cette toute première (et toujours discrète) réponse est plutôt de bon augure ; d'autres resteront sourds ; ne feront même qu'accentuer la pression pour exclure l'intrus ou pour l'absorber : ici, l'avenir serait-il bouché ?

Notons que ce "brin d'écoute" qu'on vient de mentionner peut s'apercevoir soit chez un sujet, dans une réponse inédite, surprenante et peut-être passagère ; soit dans une famille, dans quelque réponse d'un des membres qui contraste avec celle de tous les autres ; bref, sujet ou famille, l'indice qui compte le plus à nos yeux est celui qui fait contraste ; l'important, c'est le "couac" ; c'est que l’unisson n'apparaisse pas totale : une voix différente s'élève parmi d'autres dans la famille, ou pour un instant dans un sujet ; tel est le révélateur singulier ; alors nous savons qu'une voie nous reste ouverte ; et j'espère que notre clinique pourra s’affiner au point que nous devenions aptes à évaluer assez tôt et assez précisément les possibilités individuelles ou familiales d’ouverture thérapeutique.

Entrons cependant au sein de l'action. De recette, il n'en est évidemment pas. La méthode qui nous est la plus familière consiste à opérer le passage du non-fantasme au fantasme, et c’est l'interprétation qui nous sert en premier lieu. Ce passage n'est pas impossible ; sans doute est-il moins difficile dans une thérapie familiale. On a vu (J.-P. Caillot et G. Decherf (1989) qui m'ont parlé de la fillette qui parle dans mon épigraphe) des enfants expliciter en clair leur fantasme d'autoengendrement, et des parents ne pas les faire taire. (Je crois bien que le fantasme devient alors comme

un jeu ; mais les familles qui jouent peuvent-elles demeurer des familles fermées ?).

Ainsi, d’interprétation en interprétation, peut-on parvenir non pas à liquider l'antœdipe, mais à modifier son régime économique jusqu'à le rendre moins écrasant, et son "placement topique" jusqu'à le rendre moins exclusif.

Je l'ai dit déjà : nous n'allons pas jusqu'à solliciter qu'Antœdipe

pour

quitte l'arène, nous demandons seulement : Une place Œdipe.

Auprès du corps

Au demeurant, les voies de l'interprétation ne sont pas les seules possibles ni mêmes les seules souhaitables. Je vais maintenant m'occuper de ces sujets qui sont tellement immergés dans l'antœdipe des hauteurs qu'ils en ont perdu le sens du Je et du corps, du détail et des histoires. Ce serait un réel danger que de grimper à leur suite vers ces altitudes éthérées d'où le monde s'amenuise mais où l'air vous manque. Avec eux au contraire, je

plaide en faveur de l'intérêt pour les détails ; de l’intérêt pour le vécu corporel ; de l’intérêt pour les contes, les histoires et les

allégories

Cet intérêt se manifestera soit dans les interventions en

séance,

soit encore dans le soin (pour les patient qui en ont le besoin).

Je dis quelquefois, et je vais l'écrire ici :

Tout ce qui est gagné pour quelque coin du corps, quelque détail de la vie, quelque histoire inventée, tout cela se gagne sur la mégalomanie asphyxiante de l'antœdipe ascensionnel.

Réparation et ré-engendrement

S'il est vrai qu'au terme du travail sur l'antœdipe fou le patient - ou la famille avec le patient - peut trouver quelque place et confort de vivre, il n'en reste pas moins que le chemin est ardu, semé d'embûches. Regardons-en quelques unes.

Trouver un semblant d'identité dans le déni de ses propres origines est une constante acrobatie. Un leurre, dites-vous ? Certes, mais le quitter, c'est perdre le peu que l'on a. C’est ainsi que j'ai vu des patients pris de vertige devant le vide existentiel qu'ils rencontrent lorsqu'ils commencent à déposer les frusques de leur faux-moi. Il serait déraisonnable de trembler avec eux, mais désinvolte de les pousser en avant sans mesurer leur peur.

Et cela, d'autant que ce sujet qui descend à la recherche de soi, non seulement abandonne le manteau de la grandiosité, mais va devoir reconnaître que ses parents l'ont trompé. Il va prendre la mesure d'une mère qui l'a discrédité tout en le hissant sur un trône illusoire. Une immense rage l'habite, qui l'épouvante. Cette rage meurtrière lui fait d'autant plus peur que la mère implacable qui l'a nourrie se donnait incessamment pour fragile. Et tout cela de revenir violemment dans le transfert.

Quand on a volé aux altitudes de l'antœdipe enivrant, non seulement les générations paraissent futiles ou effrayantes, et les détails de la vie inconsistants ou monstrueux, mais les affects les plus communs peuvent souffler comme des ouragans dévastateurs.

D’aucuns nous démontreraient ici que cette dévastation redoutée vient de l'instinct de mort qui les infiltre ; je n'en suis pas si sûr ; sans entrer à mon tour dans une pesante polémique, je veux seulement rappeler qu'un sujet qui a longtemps vécu dans l'obscurité ressent la lumière du jour, lorsqu'il y revient, comme une douleur ; et c'en est une, c'est une agression ; est-ce la mort qui vient dans le soleil ?

On aimerait trouver quelques filtres et quelques précautions afin de faciliter le retour sur terre des cosmonautes de l’antœdipe

Des patients qui ont jadis été gravement discrédités et disqualifiés, dans de ces familles où l'antœdipe règne en tyran, où le sens des générations est aboli ou plutôt subverti, en viennent à se refaire des ancêtres. Cette recherche intérieure se place dans un registre solidement imaginaire, et ne le quitte pas. Comme ingrédients elle utilise : l'image de l’objet du transfert ; et des souvenirs ou légendes familiales sur les aïeux. Il s'agit ni plus ni moins que d'un travail de réengendrement. Travail réparateur. J'ai cru comprendre qu'il commence de préférence par les grands- parents : cela ne saurait nous surprendre. On serait fort mal avisé de le prendre pour réactivation d'antœdipe. C'en est le contraire :

c'est un retour aux générations.

Nous-mêmes, après tout, ne sommes-nous pas toute notre vie occupés à remanier, retravailler notre propre histoire ? (Évelyne Kestemberg avait très joliment écrit sur ce thème).

J’ai ouvert les aperçus thérapeutiques. S’il me faut les clore, ce sera à regret ; et ce sera sur un rappel à la modestie. Il faut se rappeler qu'il est des sujets ou des familles qui jamais ne supporteront de revenir des hauteurs de l’antœdipe. Jamais chez ceux-là, jamais hélas le goût de la vie ne saura prévaloir sur celui du déni

Pour terminer sur une perspective plus ouverte, je me demande s'il n'est pas dans la nature

de toute véritable terminaison d'analyse que de poser à chacun le problème de ses origines.

est

encore là, qui nous attend.

Au

terme

du

parcours

analytique,

Antœdipe

CONCLUSION

Au cours de ce travail le lecteur, je l'espère, aura vu s'élargir la conception que l'on peut se faire de l'antœdipe. Je le croyais taillé d’un seul bloc, tout entier voué au déni, et tout entier tourné vers la pathologie. Cette vue reste vraie. Elle n'est pas la seule vraie. L'antœdipe a plus de complexité. Nous lui avons découvert une autre face, discrète, universelle et fondamentale. Ambiguë, elle l'est comme le sont nécessairement les origines. On a pu comprendre que ces origines ne paraissent d'une seule pièce que lorsqu'elles sont intrinsèquement déniées

Ainsi complété, le concept d'antœdipe est-il apte à remplir l'ensemble des qualités requises pour qu'un concept psychanalytique soit de bonne tenue ? Je l'espère. Je lui souhaite bonne vie. Je ne peux cependant rien lui promettre : la vie des concepts n'est pas toujours rose ; ils naissent dans la sueur ; ils ne manquent pas d'aventures.

J’aimerais qu'il soit utile ; j'aimerais qu'il soit de bon usage. Je détesterais qu'il soit galvaudé ; défiguré ; dévitalisé. On a vu quelques bons et braves concepts perdre forme à force d'être employés sans discernement : assassinés par le mésusage. Auprès du lecteur qui m’a suivi jusqu’ici, je n'ai rien à craindre de tel. Je ne vais donc pas faire comme ces mères de schizophrènes qui auraient tant aimé que leur enfant vécût sans naître

J'espère surtout que le lecteur aura éprouvé autant d'intérêt à m’accompagner que j'en ai eu à tracer la voie. Peut-être, qui sait ? aura-t-il été séduit au point d'avoir envie d'engendrer lui-même de nouveaux développements. Car la voie reste ouverte, et je crois fermement que l'antœdipe est loin d'avoir dit son dernier mot.

Jouxtens (La Louvière) et Besançon (Le Piano d'eau verte), 1er janvier-20 mai 1989

ÉLÉMENTS BIBLIOGRAPHIQUES

Nous avons fait un bien long parcours. Pour cette raison, et pour une fois, je ne chercherai pas à présenter de bibliographie complète. Mes dettes sont nombreuses, mes références le seraient beaucoup plus encore.

De FREUD, il faut au moins se référer à l'Introduction au narcissisme, qui est de 1915 ; à La névrose et la psychose et au Bloc magique, qui sont de 1925.

Cueillons au fil de notre parcours quelques branches, quelques fleurs parmi d'autres :

P. FEDERN a traité du moi et de ses limites dans la Psychologie du moi et les psychoses, publié par Imago à Londres en 1953.

De F. PASCHE, "le Bouclier de Persée", paru dans la Revue Française de Psychanalyse, et dans Le sens de la psychanalyse, publié aux PUF à Paris en 1988.

Le moi-peau, de D. ANZIEU, est de 1985 et de chez Dunod à Paris.

De B. GRUNBERGER, Narcisse et Anubis a été publié en 1988 à Paris par les Editions des Femmes.

Promotrice de la notion de fantasmes de génération pré-sexuels, Ida MACALPINE a publié Schizophrenia 1677, où elle s'en explique avec R. HUNTER, à Londres chez Dawson en 1956.

J.-P. CAILLOT et G. DECHERF (qui avaient déjà publié leur Thérapie familiale psychanalytique et

J.-P. CAILLOT et G. DECHERF (qui avaient déjà publié leur Thérapie familiale psychanalytique et paradoxalité en 1982) ont édité la Psychanalyse du couple et de la famille en 1989 à Paris, par A.PSY.G.

Le Narcissisme de vie, narcissisme de mort, d'A. GREEN, date de 1983 (Minuit, à Paris).

De C. CACHARD : L'autre histoire sort en 1987 à Paris aux Editions des Femmes.

La violence de l'interprétation de P. AULAGNIER était sortie en 1975 aux PUF à Paris.

Un peu avant (1973), J.-L. DONNET et A. GREEN avaient publié L'enfant de Ça aux éditions de Minuit.

Egalement aux Editions de Minuit, en 1972, avait paru Capitalisme et schizophrénie, l’Anti-cedipe, de DELEUZE et GUATTARI, mais est-il besoin de dire que mon Antœdipe n'a jamais rencontré cet anti-œdipe-là.

Quant à S. LEBOVICI, sa "Relation objectale chez l'enfant" a paru en 1961 dans La psychiatrie de l'enfant (n°l), et Le bébé, la mère et le psychanalyste a été publié en 1983 à Paris par Le Centurion.

Évelyne KESTEMBERG, enfin (et en mémoire) : son travail sur "la psychose froide et la relation fétichique" a paru dans la Revue Française de Psychanalyse en 1978 (n°2) et ses réflexions sur "Construire, "

Psychologie qu'elle avait fondés et que publie le Centre de S.M. du 13ème.

aimanter

dans le n° 23 des Cahiers du Centre de Psychanalyse et de

Charité bien ordonnée finit, dit-on, par soi-même : il me reste à signaler au lecteur :

- qu'il trouvera Les schizophrènes édités à Paris chez Payot en 1980 et

1983 (mais attention ! ce livre va devenir introuvable

- que les remarques sur "Les schizophrènes et leurs familles" ont paru dans l’Évolution psychiatrique en 1975 (n°2);

) ;

- que la Revue Française de Psychanalyse a publié "L'œdipe chez les psychotiques" en 1966 (n° 5-6) ;

et

l'ambiguïté" en 1985 (n°l) et "La perversion narcissique" en 1987

(n°3) ;

- que deux études sur le délire ont paru, l'une en 1987 dans les Cahiers du Centre de psychanalyse et de psychothérapie (n° 14 :

"À la recherche du nouveau monde") et l'autre en 1989 dans la Revue de neuropsychiatrie de l'enfance et de l'adolescence (n°2 :

"Délire d'adulte, délire d'enfant) ;

- qu'on pourra trouver des travaux anciens (1953,54) sur "Les frustrations précoces" et plus récents sur "La frustration du moi" dans De psychanalyse en psychiatrie, paru chez Payot en 1979 ;

maternalité

psychotique", issu de travaux de 1961 ;

- voire enfin une étude sur "Les troubles de la sexualité féminine et de la maternité" dans le Bulletin de psychoprophylaxie obstétricale, n° 32, en 1967 ;

- et sur "La fonction respiratoire" (avec GENDROT) dans l'Évolution psychiatrique en 1951, n° 3.

- que

la

revue

GRUPPO

a

publié

"La

paradoxalité

- dans

le

même

ouvrage

un

chapitre

sur

"La

ANTŒDIPE II

La découverte d'un héros

Il est des îles enchantées.

J'en ai fréquenté une, naguère, où Rome, jadis, élevait des murènes dans une grotte marine à l'intention de la plus incestueuse de ses impératrices; où les falaises de pierre ponce gravées par les vents et les volcans, semblaient d'immenses aquatintes d'ocre et de neige ; et où le soleil se couche deux fois chaque soir, une première fois sur le sein d'une colline, d'où il caresse la courbe du port ; et une autre fois, d'une autre côté, sur la mer, d'où il fait chanter la falaise.

C'est en flânant le long du port, dans une boutique creusée dans la pierre, qu'au milieu d’un fouillis d'objets d'avant le déluge et de livres d'avant les guerres, je découvris un grimoire qui me fit une surprise inoubliable. Traduit du grec dans un italien douteux, il consacrait quelques pages à un héros dont je n'avais jamais encore entendu parler. Il y manquait des pages. Je pris des notes. J'égarai le grimoire. J'oubliai l'affaire.

Jusqu'au jour où j'eus à présenter le thème antœdipien entre les paradoxes des schizophrènes. Antœdipe : ce nom me disait quelque chose. Je retrouvai mes notes et, grâce à elles, je pus tant bien que mal reconstituer une histoire d'Antœdipe. Elle se terminait sur un grillon ; ça tombait bien : ça tombait le jour qui

est à Florence celui de la fête aux grillons. (Plus tard, bien plus tard, j'appris qu'une expression allemande, avoir les grillons - die Grillen - veut dire être fou : ne trouvez-vous pas aussi que ça tombe bien ?).

Il en va pour les mythes comme pour l'histoire intime des personnes : comme elle change, ils se transforment ; semblables et cependant différents. Depuis Florence, celui d'Antœdipe a changé lui aussi. Certains traits lui sont restés et plusieurs se sont modifiés : quelques-uns ont disparu, et d’autres sont venus : ainsi va la vie des mythes.

Il est vrai qu'entre-temps j'avais changé d'île. (celle-ci n'avait pas été la résidence d'une impératrice, mais celle d'un dieu : celui des vents) ; et dans cette île j'avais encore (quelle coïncidence, une fois de plus) trouvé une échoppe encore un peu plus obscure ; et dans cette échoppe déniché encore un autre grimoire ; et dans ce grimoire trouvé à nouveau l'histoire d'Antœdipe : voilà bien la preuve, s’il en fallait, qu'elle est authentique.

Je n'en ai cette fois-ci pas changé une ligne. Voici donc la très véridique histoire d'Antœdipe, le héros des origines.

La dernière et véritable histoire d'Antœdipe

Antœdipe était d'un pays que ne mentionnait aucun livre, et d'indiquait aucune carte. Non pas qu'il fût plus souterrain qu'un autre : il était ailleurs.

Fort rares étaient les nouvelles émanant de ce

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royaume, et toujours brouillées ou absurdes : incompréhensibles. Pas question non plus, pour les étrangers, d'y pénétrer. Non pas que ce fût interdit : c'était à peu près impossible ; les frontières n'étaient pas signalées ; elles n'étaient pas non plus visibles ; si toutefois, par mégarde, on s'en approchait, elles opposaient une résistance insurmontable. Quelques aventuriers, quelques fous peut-être, par on ne sait quelle ruse avec l'espace, avaient quand même réussi à s'y glisser. Ils ne savaient même pas au juste où ni depuis quand ils y étaient entrés ; ils en ignoraient presque tout. Une fois dans la place on ne pouvait pourtant pas s'y tromper ; car il y régnait une lumière et des manières inimitables.

Sous un ciel pâle et sans nuages, une lumière uniformément blanche, venue de nulle part et de partout, éclairait un monde sans relief et sans limites, sans profondeur et presque sans couleurs. Que les objets fussent proches ou lointains ne faisait guère de différence; On ne pouvait donc savoir s'ils allaient en s'approchant ou bien en s'éloignant. D'ailleurs, leurs formes flottaient, tantôt infimes et tantôt géantes, aplaties comme des feuilles ou gonflées comme des ballons. On serrait des mains qui vous passaient au travers du corps ; on approchait des corps qui se dissolvaient ou volaient en éclats ; on croisait des ombres qui ne portaient pas d'ombre. Tout cela, toujours, dans un silence étourdissant.

Quant à quitter le royaume, il n'en était pas question non plus. Non pas qu'il y eût murs, enceintes ou barbelés ; non : les frontières, quand de l'intérieur on croyait les atteindre, se dérobaient, reculaient

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infiniment : l'espace était courbe, mais Einstein n'y était pour rien.

À l'instar du proche et du lointain, instant et éternité se confondaient au pays d’Antœdipe. On y pouvait apercevoir de-ci de-là de bizarres objets arrondis. Et vides. Les vieilles gens - si toutefois il s'en trouvait encore en ce royaume où les êtres sans sexe étaient aussi sans âge - les vieilles gens disaient qu'une fois, jadis, ces cercles avaient été des horloges. Elles n'étaient même pas absurdes : elles étaient muettes.

Mais il est grand temps de parler d'Antœdipe, et de la prédiction. Car le plus grand mystère de ce mystérieux royaume portait sur les origines même d'Antœdipe.

Jadis un devin avait formulé une prédiction sur les origines de l’enfant et sur son destin magnifique et funeste ; mais, ce devin ayant également prédit de grands malheurs si la vérité venait à se découvrir, on l'avait promptement fait taire et disparaître. Dans la crainte que néanmoins la vérité ne transpirât, le Conseil du Royaume (ce Conseil était évidemment dirigé par la Reine) avait édicté une loi draconienne, qui exigeait qu'aucune vérité ne fût jamais reconnue comme telle. Soumis à cette loi, les sujets de la

reine avaient, pour la plupart, pris le pli de s'exprimer de la façon la plus absurde ; d'autres faisaient comme les horloges, et se

taisaient. Or, le bruit courait - ou rampait

des œuvres de Zeus. La mère d'Antœdipe, enfin

accréditer cette rumeur - sans que l’on pût savoir si cette version cachait une vérité tout autre, ou bien encore si, par un déguisement suprême, elle ne disait la vérité que pour

la Reine, aimait

- qu'Antœdipe fût né

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faire accroire qu'elle fût erronée. L'affaire était d’autant plus complexe que cette Reine passait pour être elle-même née de Zeus, qui l’aurait ensuite fécondée en prenant la forme d’un garçonnet.

Laissez-moi vous dire que tout cela est complètement faux.

Une version plus étrange, et par conséquent plus vraisemblable, disait que l'un des yeux de la mère, qui en effet n’avait qu'un œil, avait été métamorphosé en fontaine. Le géniteur se serait uni à elle, métamorphosé en pluie. Le fait est qu'il existait aux abords du palais une fontaine qui passait pour être l’œil de la fécondation. Cette source avait la propriété de ne réfléchir ni arbres, ni visage, ni aucune autre sorte d'image ; quiconque se penchait sur elle s’y perdait aussitôt.

Quiconque - sauf Antœdipe lui-même, Car il venait souvent se pencher sur l'œil de la fontaine ; lui seul, après avoir disparu, refaisait surface, auréolé d'extase. C’est alors que dans le plus étonnant silence, une immense lumière éblouissante et blanche traversait un ciel que les deux ne connaissaient plus.

Et le roi, dites-vous : y avait-il un roi en ce royaume ? On le dit ; rien n’était moins sûr. Car s'il y avait un roi, on ne le voyait jamais : tantôt repoussé au-delà des limites du royaume et condamné à errer dans les limbes comme un fantôme ; tantôt au contraire, caché dans le palais, mais fluet, transparent, répété en une infinité d'exemplaires emboîtés les uns dans les autres, de plus en plus minuscules, de plus en plus proches du néant : ce roi n’existait qu'en inexistant.

Jusqu'au jour où le devin, que l'on croyait disparu, revint au royaume…

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Tirésias - car c'était lui - avait déjà parcouru cinq ou six de ses vies ; il lui en restait à peine une ou deux à vivre ; il s’en contentait : car lui qui, déjà, connaissait la bisexualité, il avait encore appris à connaître la bigénérie.

On sut enfin ce qu'il avait prédit : Antœdipe avait été de toute éternité destiné à naître de lui-même. Il serait, lui et lui seul, son propre géniteur, et du même coup de toute personne au monde, mais il devrait à jamais l'ignorer. Il ne resterait intact (et sa mère avec lui) qu'à la double condition d'ignorer le secret de ses origines et de découvrir celui de l'interchangeabilité des êtres. Ainsi, sa grandeur et son extase ne connaîtraient point de limites.

Ces révélations eurent des effets étonnants. Le plus étonnant est qu'elles ne furent catastrophiques pour personne. C'est ainsi que la source du palais n'engloutit plus personne, mais on la vit de nouveau réfléchir des images : la source réfléchissait. Antœdipe s'y baignait toujours, mais il n'y disparaissait plus : il en sortait ruisselant de désirs, et de soucis. La mère d'Antœdipe perdit sa toute-puissance, mais elle récupéra son œil. Quant au roi, il sortit de son exil et de ses boîtes, et regagna son royaume.

Zeus, comme d'habitude, ne disait rien.

Cependant, le royaume changeait à toute allure, les formes se mirent à prendre corps, les ombres à s'épaissir, les lointains à s'estomper. Les horloges se remirent à tourner, et les visages à sourire.

Il y eut moins d'énigme. Il y eut plus de conflits.

Il y eut moins de lumière ; il y eut plus de contrastes.

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Il y eut moins de folies au royaume. Mais il y flottait parfois comme un air de tristesse.

Et le ciel reprit des couleurs : roses, et bleues, et noires.

De ce ciel provenaient parfois des grondements lointains. Alors les passants s'arrêtaient dans les rues, les ouvriers dans les usines, les pêcheurs dans les rivières et les paysans dans les champs. Ils écoutaient. Les psychanalystes eux-mêmes et leurs patients, pour un instant, n'avaient d'oreille que pour ces bruits venus du fond du ciel et du fond des âges.

- disaient de ces bruits qu'ils

étaient produits par les dieux et les déesses lorsqu'ils s'adonnaient à la dispute et à la caresse.

Et lorsque la rumeur s'éteignait, tous, passants et pêcheurs, ouvriers et paysans, psychanalystes et patients, tous, reprenant leurs occupations, se disaient confusément qu’un jour, un jour d'avant leur vie, ils étaient nés de ces dieux et déesses-là…

Les vieilles gens - encore eux

Paris, octobre 1988, juin 1989

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