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SARTRE, J.-P. Situations, X. Paris: Gallimard, 1976.

SARTRE, J.-P. Sur « L’Idiot de la Famille ». In: ______. Situations, X. Paris:


Gallimard, 1976.

“L'engagement littéraire c'est finalement le fait d'assumer le monde entier, la totalité.


Poulet a remarqué le thème de la circularité chez Flaubert, mais il n'est pas allé jusqu'au
bout et n'a pas réalisé que cette circularité c'est la totalisation. Prendre l'univers comme
un tout, avec l'homme dedans, en rendre compte du point de vue du néant, c'est un
engagement profond, ce n'est p as simplement un engagement littéraire | au sens où l'on
« s'engage à faire des livres » . Comme pour Mallarmé, qui est un petit-fils de Flaubert,
il s'agit là d'une véritable p assion, au sens biblique.” (SARTRE, J.-P. Sur « L’Idiot de
la Famille ». In: ______. Situations, X. Paris: Gallimard, 1976, p. 112)

SARTRE, J.-P. Autoportrait à soixante-dix ans. In: ______. Situations, X. Paris:


Gallimard, 1976.

“Ce qui distingue la littérature de la communication scientifique, par exemple, c'est


qu'elle n'est pas univoque; l'artiste du langage est celui qui dispose les mots de telle
manière que, selon l'éclairage qu'il ménage sur eux, le poids qu'il leur donne, ils
signifient une chose, et une autre, et encore une autre, chaque fois à des niveaux
différents.” (SARTRE, J.-P. Autoportrait à soixante-dix ans. In: ______. Situations, X.
Paris: Gallimard, 1976, p. 137)

“- Vos manuscr.its philosophiques sont écrits au fil de la plume, presque sans ratures;
vos manuscrits littéraires, au contraire, sont extrêmement travaillés, épurés. Pourquoi
cette différence?
- C'est la différence des objets : en philosophie,| chaque phrase ne doit avoir qu'un sens.
Le travail que j'ai fait sur Les Mots, par exemple, en essayant de donner à chaque phrase
des sens multiples et superposés, serait du mauvais travail en philosophie. Si j'ai à
expliquer ce qu'est, mettons, le pour-soi et l'en-soi, cela peut être difficile, je peux
utiliser différentes comparaisons, différentes démonstrations pour y arriver, mais il faut
en rester à des idées qui doivent pouvoir se refermer : ce n'est pas à ce niveau-là que se
trouve le sens complet - qui, lui, peut et doit être pluriel au niveau de l'ouvrage complet
-, je ne veux pas dire, en effet, que la philosophie, comme la communication
scientifique, soit univoque. En littérature, gui a toujours, d'une certaine façon, affaire au
vécu, rIen de ce que je dis n'est totalement exprimé par ce que je dis. Une même réalité
peut s'exprimer d'un nombre de façons pratiquement infini. Et c'est le livre entier qui
indique le type de lecture que chaque phrase requiert, et jusqu'au ton de voix que cette
lecture à son tour requiert, qu'on lise à haute voix ou non. Une phrase de typ􀚍 purement
objectif, comme on en rencontre souvent chez Stendhal, laisse forcément tomber une
foule de choses, mais cette phrase comprend en elle toutes les autres et contient donc un
ensemble de significations que l'auteur doit avoir constamment à l'esprit pour qu'elles
passent toutes. Par conséquent, le travail du style ne consiste pas tant à ciseler une
phrase qu'à conserver en permanence dans son esprit la totalité de la scène, du chapitre
et, au-delà, du livre entier. Si vous avez cette totalité, vous écrivez la bonne phrase. Si
vous ne l'avez pas, votre phrase détonnera ou paraîtra gratuite. Ce travail est plus ou
moins long, plus ou moins laborieux, selon les auteurs. Mais, de façon générale, il est
toujours plus difficile d'écrire, mettons quatre phrases | en une, qu'une seule en une
seule comme en philosophie. Une phrase comme « Je pense, donc je suis » peut avoir
dës conséquences infinies dans toutes les directions, mais, en tant que phrase, elle a le
sens que Descartes lui a donné. Tandis que, lorsque Stendhal écrit : « • • • Tant qu'il put
voir le ,clocher de Verrières, souvent Julien se retourna », en disant simplement ce que
son personnage fait, il nous donne ce que Julien sent, et en même temps ce que sent
Mme de Rénal, etc. Il y a donc, bien évidemment, plus de difficulté à trouver une phrase
qui vaille pour plusieurs qu'à trouver une phrase comme « Je p ense, donc je suis. »
Cette phrase, je suppose, Descartes l'a trouvée d'un coup, au moment même où il l'a
pensée.” (SARTRE, J.-P. Autoportrait à soixante-dix ans. In: ______. Situations, X.
Paris: Gallimard, 1976, p. 137-139)