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HAÏTI Langues

créole haïtien, français


De toutes les îles de la Caraïbe, il en est une officielles
dont le territoire n'est pas entouré d'eau de tous les côtés,
Unité monétaire gourde (HTG)
c'est l'île Haïti. Par une erreur trop souvent commise pour
ne pas retenir notre attention, on appelle souvent ainsi la Population 10 647 000 (2017)
république d'Haïti. Or force est de constater que ce pays
de 27 750 kilomètres carrés n'occupe que le tiers occidental de l'île Hispaniola, alors que la république
Dominicaine en occupe la majeure partie, héritage d'un partage ancien entre la France et l'Espagne. La
république d'Haïti est toutefois le troisième pays en superficie de la Caraïbe insulaire après Cuba et la
république Dominicaine. Il est également le troisième quant à la population, avec 10 millions d'habitants en
2010.
Après avoir été la colonie française la plus prospère du Nouveau Monde, Haïti est devenue, en
1804, la première république noire. Les esclaves révoltés contre leurs maîtres mirent fin au régime des
plantations et à l'inégalité des hommes selon la couleur de leur peau. La révolution haïtienne, née dans le
contexte de la fin de l'Ancien Régime en France, transforma les anciens modes de production,
l'organisation du pouvoir et la hiérarchie établie des valeurs. Seule nation noire libre et indépendante dans
la Caraïbe jusqu'au milieu du xixe siècle, Haïti ne fait pas école : le pays reste en marge des mutations du
capitalisme agraire, principal moteur des changements économiques et sociaux des anciennes îles
à sucre après l'abolition de l'esclavage.
L'isolement économique séculaire a fait d'Haïti le pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental,
celui où les indicateurs de développement humain sont les plus bas. La crise haïtienne est complexe : elle
est à la fois écologique, économique, politique et sociale. Plus de 75 p. 100 de la population vit avec moins
de 1 dollar par jour. Vingt ans après la chute de la dictature de Jean-Claude Duvalier, en 1986, le pays n'a
toujours pas trouvé la stabilité politique nécessaire à son développement. Les inégalités entre riches et
pauvres ont atteint une telle ampleur que la tension latente a pris des formes violentes et génère une
insécurité permanente dans les villes.
Une analyse de la scène haïtienne ne saurait se limiter aujourd'hui aux dix départements
administratifs qui composent le territoire national. La présence hors du pays de plus de deux millions
d'Haïtiens ou de personnes d'origine haïtienne a créé des réseaux de relations intenses avec le pays
d'origine, par voies aérienne et maritime. La république Dominicaine, les États-Unis et le Canada sont les
destinations de prédilection des Haïtiens qui, par leur activité et leur présence outre-mer, participent à
l'ouverture tous azimuts d'une économie dont la dépendance vis-à-vis de l'extérieur n'a jamais été aussi
forte qu'aujourd'hui.
Géographie
Un relief cloisonné, un climat contrasté
Sur le plan physique, Haïti est une terre montagneuse plissée dans des matériaux sédimentaires
datant pour l'essentiel de l'ère secondaire. Comme dans tout l'arc antillais, l'orogenèse s'est accompagnée
de phénomènes de cassures et de failles dont le rejet alimente une sismicité marquée. Le séisme de janvier
2010, d’une magnitude 7,3 sur l’échelle de Richter, a été le plus violent qu’ait connu le pays depuis
200 ans.
Par sa position en latitude, le pays bénéficie d'un climat tropical caractérisé par l'alternance entre
une saison humide, de mai à novembre, et une saison sèche, de novembre à mai. Les températures
moyennes sont de l'ordre de 32 0C dans les plaines, de 22 0C dans les montagnes en juillet, et de 28 0C et
15 0C respectivement en janvier. Néanmoins, on observe une grande diversité de climats entre les régions
selon leur exposition aux ventsdominants. Elle est surtout sensible au niveau des précipitations : la
presqu'île sud et le département du Nord, exposés au passage des alizés, sont les plus arrosés (plus de
2 500 mm/an). En revanche, les régions sous le vent, qui forment une diagonale sèche allant du Môle
Saint-Nicolas au nord-ouest, au lac Azuei au sud-est, ont des précipitations médiocres (800 mm/an). Le
pays est situé sur la trajectoire des cyclones tropicaux dont l'activité maximale se situe entre août et
novembre. À la mi-septembre de 2004, le passage du cyclone Jeanne a provoqué la mort de plus de trois
mille personnes dans la seule ville des Gonaïves.
Haïti parmi les pays les moins avancés
Dans une région marquée par le sous-développement et la misère de masse, Haïti fait figure de
pauvre parmi les pauvres, avec un indicateur de développement humain (I.D.H.) de l'ordre de 0,532 en
2007 (P.N.U.D.), l'un des plus faibles au monde. L'Haïtien moyen est plutôt mal loti par rapport à son voisin
dominicain : 80 p. 100 de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté (moins de deux dollars par jour),
et le taux d'analphabétisme des adultes dépasse 50 p. 100. Les indicateurs de développement placent ainsi
Haïti dans le groupe des pays les moins avancés (P.M.A.) avec un P.I.B. de 11,9 milliards de dollars en
2009 et un P.I.B. par habitant de 1 300 dollars en parité de pouvoir d’achat (le plus bas de toute
l'Amérique). Haïti donne depuis les années 1980 le spectacle d'une lente descente vers le chaos. Cela
d'autant plus que c'est le pays le plus touché de l'hémisphère occidental par le sida, avec un taux de
prévalence au virus V.I.H. de 2,2 p. 100.
Socialement, la population est partagée entre, d'une part, une élite urbaine appartenant à de vieilles
familles vivant dans la capitale, Port-au-Prince, les faubourgs huppés de Pétionville et les villes de
provinces, et d'autre part, une majorité de pauvres vivant à la campagne ou dans les périphéries insalubres
de la capitale et de sa région, le département de l'Ouest (celui-ci concentre 24 p. 100 de la population
nationale avec 3 millions d'habitants, dont les deux tiers sont citadins). Les premiers sont catholiques,
élevés à l'occidentale et vivent principalement du commerce. Les seconds sont attachés au vaudou, vivent
du travail de la terre et des petits services qui forment le secteur informel foisonnant des villes.
Le déclin de l'appareil de production
Héritée de la colonisation française, la culture de la canne à sucre faisait encore vivre, à la fin des
années 1980, des familles de planteurs dans les principales plaines autour du Cap-Haïtien, de Port-au-
Prince, de Léogâne et des Cayes. Depuis lors, la disparition de la grande propriété, mise à mal par les
partages successoraux et par les occupations spontanées des friches par les paysans sans terres, a
transformé le monde rural haïtien. Le café, qui représentait dans les années 1990 la principale denrée
d'exportation, connaît également un déclin. Il est aujourd'hui supplanté par la mangue. Les mesures prises
en faveur de la libéralisation des échanges (à partir des années 1990, et surtout après le retour d'Aristide
au pouvoir en 1994) ont davantage profité aux importations de biens alimentaires et de produits
manufacturés qu'aux exportations.
Ainsi, Haïti vit de plus en plus de son art : tableaux naïfs, sculptures, fers découpés qui portent la
griffe des artistes haïtiens se retrouvent aux Bahamas, à la Martinique, à Panamá, à Trinité-et-Tobago,
à Porto Rico, etc. Les exportations haïtiennes de produits artisanaux et d'objets d'art sont désormais plus
importantes et rapportent plus que les exportations agricoles.

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Les nouvelles dynamiques spatiales
Avant l'indépendance, le territoire haïtien était organisé selon un schéma hérité de la période
coloniale : l'Ouest, le Nord et le Sud représentant les trois centres d'impulsion de la vie économique et
sociale. Après 1804, les structures de production et les cadres de la société sont bouleversés. Les grandes
plantations coloniales vouées à la monoculture laissent la place à de petites exploitations paysannes
produisant des vivres, essentiellement pour l'autoconsommation, et quelques denrées tropicales
(café, coton, campêche, cacao) pour l'exportation. Cette polyactivité assure l'autonomie paysanne mais la
productivité en souffre. C'est aux recettes douanières que l'État doit sa survie et, bien desservie par sa
position au centre du territoire national, la capitale en profite pour capter les flux commerciaux et devenir le
relais des échanges. Deux siècles de centralisation ont fait de Port-au-Prince le centre incontesté du
pouvoir économique et politique. Mais les vingt ans d'anarchie qui ont suivi la chute du dictateur Duvalier en
1986 ont fait sauter les derniers verrous qui maintenaient en état de fonctionnement cette économie. Les
marchandises étrangères entrent désormais par tous les débarcadères, autrefois fermés au commerce
international, qui deviennent les centres d'une intense activité maritime.
Ce pays, jadis exportateur de denrées tropicales, vit, au début du xxie siècle de l'aide étrangère, qui
constitue 85 p. 100 du budget de l'État, et des transferts d'argent des émigrés qui s'élèvent à environ
1 milliard de dollars par an. L'origine de la crise pluriséculaire de l'économie haïtienne est l'atomisation des
anciennes plantations coloniales en petites propriétés paysannes qui n'ont pas maintenu le régime des
exportations de sucre, de café, de coton par lequel le pays assurait son indépendance alimentaire et
financière au xixe siècle. L'espoir d'une industrialisation locale s'est éteint face au manque de matières
premières. Les mines de bauxite (Miragoâne) et de cuivre (région de Saint-Marc), épuisées depuis la fin
des années 1980, ont fermé. L'agriculture reste donc le principal secteur d'activité de l'économie. Mais, en
Haïti, prévaut le modèle microfundiste où la moyenne des exploitations est inférieure à 0,5 hectare (plus de
150 ha en république Dominicaine). Plus de 60 p. 100 de la population est rurale et vit essentiellement de
l'agriculture. La politique des années 1990, qui consistait à libéraliser les échanges et à favoriser les
importations d'aliments à bon marché, pour apaiser en priorité la faim des classes laborieuses des villes, a
signé l'arrêt de mort des campagnes haïtiennes. Le riz de Floride, subventionné, importé à bas coût a
précipité la ruine des riziculteurs du bassin de l'Artibonite, le grenier traditionnel du pays. De plus,
le déboisement des montagnes met en danger l'équilibre de l'écosystème insulaire : l'introduction de
nouvelles espèces par les Européens, au xve siècle, avait déjà transformé le milieu, mais
la déforestation continue, due à l'extension des cultures paysannes dans les montagnes, qui avaient été
épargnées par l'agriculture coloniale, a entraîné la perte inexorable d'espèces endémiques rares.
Le déclin de l'agriculture n'a pas été compensé par un essor industriel dans les villes. La timide
politique industrielle des années 1970 avait permis de créer plus de cinquante mille emplois au milieu des
années 1980 dans les zones industrielles de la capitale. Mais l'instabilité politique a chassé les
investisseurs les plus téméraires et transformé l'exode des forces vives en hémorragie économique. La
politique douanière, très complaisante envers les commerçants, catastrophique pour les producteurs
locaux, a rendu le tissu productif local exsangue. Les échanges avec la république Dominicaine
connaissent une hausse sensible à l'avantage des fournisseurs dominicains, qui écoulent sur le marché
haïtien les biens alimentaires (riz, sucre, lait, banane, œufs, volaille), les matériaux de construction (ciment,
acier, plastique) et les pièces de rechange nécessaires au bon fonctionnement de l'économie.

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La contrebande en provenance de Floride a redonné vie aux ports de province, comme Cap-
Haïtien, la seconde ville du pays, Miragoâne (dans la presqu'île du Sud), Saint-Louis-du-Nord, Port-de-Paix,
(face à la Tortue), Gonaïves et Saint-Marc. L'île de la Gonâve est devenue la plaque tournante du cabotage
dans la baie de Port-au-Prince. De plus, l'État est aujourd'hui gangrené par le développement du trafic
de drogue en provenance de Colombie, qui profite de la désorganisation du pouvoir pour faire du pays un
lieu de passage privilégié vers le marché américain.
Histoire
La république d'Haïti occupe la partie occidentale de l'île Hispaniola, un territoire qui a été, jusqu'en
1804, colonie française sous le nom de Saint-Domingue. L'histoire d'Haïti est ponctuée de séquences
sanglantes (révoltes des esclaves, massacre de Dessalines en 1804, fin de la partition de l'île en 1844,
etc.). Les Haïtiens d'aujourd'hui ne sont pas les descendants directs des premiers habitants, mais les
héritiers sans testament d'un territoire sans maître depuis la disparition brutale des premiers insulaires. Par
son indépendance précoce et la vitalité exemplaire de sa culture, Haïti occupe dans la Caraïbe insulaire
une place à part.
La découverte et la colonisation espagnole
Comme dans le reste des Antilles, les premiers habitants étaient des populations d'origine sud-
américaine, venues du bassin de l'Orénoque et des Guyanes vers 5 500 avant J.-C., qui ont
progressivement colonisé les îles. Ils sont arrivés par vagues successives : d'abord les Ciboney,
jusqu'au ier siècle avant J.-C, puis, vers 700, les Taïno, peuple connaissant la céramique, l'agriculture
(tabac, manioc, maïs, coton), la sculpture, le tissage. Ils vivaient d'agriculture et habitaient dans des
hameaux constitués d'ajoupas (maisons basses faites de planches recouvertes de chaume) rudimentaires,
faciles à démonter mais stables. L'aire de civilisation taïno s'étend de Porto Rico aux Lucayes (actuelles
Bahamas). Les champs, conucos, cultivés avec soins, n'avaient pas besoin de clôture, car il n'y avait pas
d'herbivores pour menacer les récoltes. Les Taïno refoulent vers l'Ouest les Ciboney et mettent en place un
système social de type monarchique fondé sur la division en territoires ou caciquats, avec à leur tête
un cacique, à la fois prêtre et monarque héréditaire, dont l'autorité repose sur une division des sujets selon
les lignages. L'art des Taïno est particulièrement raffiné (sculptures trigonolithes, en pierre à trois pointes,
figurant une divinité, un ancêtre, duhos [sièges honorifiques] en acajou sculpté, zémis [idoles et divinités] en
pierre polie), témoignant d'une organisation solide du corps social et d'une stabilité réelle de l'encadrement.
Les Taïno appelaient eux-mêmes leur île Kiskeya ou Ayiti, qui est alors divisée en cinq royaumes bien
distincts : le Magua, dans le nord-est, le Marien dans le nord-ouest, le Xaragua dans le sud-ouest, le
Maguana dans le centre et le Higüey dans le sud-est. Même divisés en cinq entités politiques distinctes, les
caciques au pouvoir lors de l'arrivée des Espagnols (respectivement Guarionex, Guacanagari, Bohéchio,
Caonabo et Cotubanama) se réunissent dans l'urgence de la bataille pour rassembler leurs forces. Chaque
cacique est assisté d'une cour, sorte de conseil des anciens, gardien des traditions et des lois.
Enfin, vers le ixe siècle, les Karibs, peuple venu des Guyanes, conquièrent progressivement les
petites Antilles en chassant les Taïno. Les Karibs sont cannibales et terrorisent leurs ennemis. Leurs
équipées sanglantes contre les Taïno contribuent à fragiliser les défenses de ceux-ci contre les attaques
autrement décisives des conquistadores.
Arrivés dans l'île le 5 décembre 1492, les Espagnols sont reçus avec des égards. En effet, le
cacique du Marien, Guacanagari, croyant pouvoir utiliser les forces espagnoles pour contenir les poussées
des Karibs, fait tout pour s'attacher la sympathie des Européens. Mais les Espagnols jouent des

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dissensions entre les peuples insulaires pour asseoir leur domination, s'emparer des terres, de l'or, des
femmes. Ils se dirigent vers le Marien, et, de là, attaquent le Maguana. Les Espagnols réduisent
en esclavage les indigènes, confondus sous le vocable générique d'Indiens, les convertissent à la foi
chrétienne et les obligent à travailler dans les mines pour l'extraction de l'or et dans les champs. Le contact
avec les Européens est fatal aux Taïno. Toutefois, la colonisation espagnole a laissé peu de trace dans la
mémoire des Haïtiens. En effet, la dévastation de cette partie du territoire insulaire, décidée par le
gouverneur Antonio Osorio en 1605-1607, marqua l'abandon par l'Espagne de la partie occidentale de
l'Hispaniola.
La colonisation française aux XVIIe et XVIIIe siècles
Le laxisme espagnol a facilité l'installation des aventuriers venus des pays d'Europe du Nord qui
n'avaient pas pris part à la découverte. Installés dans l'île de la Tortue, les flibustiers français, hollandais et
anglais lançaient des expéditions contre les galions chargés d'or des Espagnols et se répartissaient en
butin de guerre les produits de leur rapine. L'île de la Tortue fut longtemps tenue par les Anglais, dont les
ambitions n'étaient pas moins aiguisées que celles des Français. À partir de la Tortue, où ces derniers
prirent pied vers 1625, les boucaniers, venus pour la plupart de Saint-Christophe, entreprirent la
colonisation de la grande île, malgré les représailles sanglantes des autorités coloniales espagnoles.
Le destin de la colonie française est lié à l'action énergique d'hommes comme Bertrand d'Ogeron,
qui ont su transformer une communauté de pirates en un embryon de nation, noyau de la future colonie
française qui a amalgamé des éléments européens anciens et des éléments empruntés aux Taïno. Vers le
milieu du xviie siècle, les cultures de l'indigo et du tabac se développent à tel point que la chasse devient
une activité secondaire. C'est en 1640 que les hommes du gouverneur français François Levasseur (1640-
1652) chassent définitivement les Anglais de l'île de la Tortue. Vers 1665, on compte environ quatre cent
cinquante colons français et soixante esclaves dans toute l'île. Le gouverneur français Bertrand d'Ogeron
(1665-1673) encourage l'envoi dans la colonie de populations indigentes afin de la peupler et de la mettre
en valeur en créant une société paysanne européenne libre. En attribuant des terres à des paysans venus
du continent européen, le gouverneur pense créer une société nouvelle sur les bases réformées de
l'ancienne. Vers 1671, on compte deux mille colons, parmi lesquels de nombreux engagés, recrutés aux
frais du gouverneur, dont certains deviennent des boucaniers.
Au xviie siècle, des Français développent une activité productrice sans précédent dans le monde
tropical : la canne à sucre. Profitant des dispositions du pouvoir royal en faveur du mercantilisme avec,
notamment, la création de la Compagnie des Indes occidentales (1664), les colons multiplient les nouveaux
établissements agricoles, en particulier dans la plaine du Nord, autour du Cap-Français (aujourd'hui Cap-
Haïtien) devenu la capitale de la colonie. La culture du tabac, qui a été la première denrée d'exportation des
pionniers, laisse la place à celle de l'indigo et surtout de la canne. L'extension des cultures s'accompagne
d'une accélération de l'immigration : des laboureurs, artisans, contremaîtres fournissent en main-d'œuvre
qualifiée la colonie en plein essor. Vers 1687, il y a plus de trois mille cinq cents esclaves dans les
plantations françaises, mais il faut attendre le xviiie siècle pour voir la culture de la canne prendre une place
prépondérante.
En 1697, par le traité de Ryswick, l'Espagne reconnaît les droits de la France sur la partie
occidentale du territoire qui devient la colonie française de Saint-Domingue. Les frontières sont fixées aux
embouchures des deux fleuves Pedernales au sud et Massacre au nord. Dans l'intervalle, les deux
puissances métropolitaines s'en sont remis à une commission bilatérale chargée de délimiter dans le détail

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les deux territoires. Mais cette reconnaissance donne un regain de vigueur à l'économie coloniale, et Saint-
Domingue devient pour les colons des autres îles un objet d'admiration autant que de jalousie. La
Compagnie de Saint-Domingue, fondée en 1698 afin d'organiser la mise en valeur de la partie méridionale
de la colonie, développe la culture de la canne avec un grand succès. Vers 1730, il y a vingt sucreries dans
la plaine du Cul-de-Sac, cinquante-quatre dans la seule plaine de Léogâne, dix dans la plaine des
Cayes. Certaines plantations s'étendent sur plusieurs centaines d'hectares et emploient plusieurs centaines
d'esclaves (600 dans les grandes habitations – plantations dans les colonies françaises des îles – de la
plaine du Nord).
La colonie devient la plus riche des Antilles et fournit à la couronne de France le quart de ses
recettes fiscales à la fin du xviiie siècle. La société coloniale combine les aspects de la société féodale et de
la société antique. Par l'existence d'une hiérarchie entre les hommes du fait de la naissance, il y a une
première distinction entre les Européens (environ 31 000 personnes, soit 7 p. 100 de la population totale
vers 1788) qui oppose les Grands Blancs (hauts fonctionnaires, membres de l'aristocratie
terrienne, bourgeoisiecommerçante des ports) aux Petits Blancs (artisans, laboureurs, régisseurs des
plantations, chômeurs). Malgré leurs différences de statut et de fortune, tous les Blancs se reconnaissent
dans un égal sentiment de supériorité, établie par le Code noir (1685), entre eux et les Noirs. Par cette
loi, les Noirs (465 000 esclaves en 1789, soit 88 p. 100 de la population totale), même libres, sont
considérés comme une catégorie inférieure qui ne peut prétendre ni aux fonctions électives ni aux postes
de responsabilité. Il y a certes des Noirs libres propriétaires d'esclaves, mais l'humiliation liée à la condition
des esclaves est telle qu'elle rejaillit sur tous les Noirs, mêmes ceux qui ont des tâches privilégiées dans les
plantations, comme les majordomes, palefreniers, maréchaux-ferrants, écuyers, ou comme les
domestiques dans la maison des maîtres. De cette promiscuité des groupes au sein de la plantation est née
une catégorie intermédiaire, les Mulâtres, nés le plus souvent de pères européens et de mères africaines.
Avec les Noirs libres, ils forment en 1789 un groupe d'environ vingt-huit mille personnes, soit 5 p. 100 de la
population.
Le premier État-nation noir du Nouveau Monde
Lorsqu'en 1789 éclate la Révolution française, la société coloniale dominicaine est elle-même en
pleine ébullition. Les colons revendiquent l'autonomie par rapport à la Compagnie de Saint-Domingue, dont
le monopole limite la marge de manœuvre de ceux qui souhaitent commercer librement avec les autres
nations. Les cahiers de doléances de l'été de 1788 témoignent déjà des velléités de libertés des colons,
dont certains aspirent même à l'indépendance par rapport à la France.
La préparation des élections aux États généraux, en 1789, est l'occasion de la première
confrontation entre les divers idéaux des protagonistes du dur conflit qui allait suivre. En effet, les Mulâtres,
au nom des principes philosophiques qui avaient cours dans l'élite coloniale (sur l'abolition des ordres
féodaux et des inégalités de statut, dès la naissance, entre les hommes), réclament une égalité civique que
les Blancs ne sont pas disposés à leur reconnaître. Les Mulâtres représentent une force sociale égale en
nombre aux Blancs (environ 20 000), et une menace pour les Petits Blancs face à la montée en puissance
de cette catégorie créole qui est la seule à pouvoir se prévaloir d'être née sur place. L'incapacité de cette
élite propriétaire d'esclaves (Blancs et Mulâtres confondus) à dépasser ses clivages provoque une guerre
civile durant laquelle les esclaves sont enrôlés dans les deux camps. En août 1791 survient la révolte
générale des esclaves noirs de la plaine du Nord, menés par Toussaint Louverture. Ce nouveau foyer
d'agitation ajoute à la complexité de la Révolution qui doit faire face à un double défi : assurer sa survie en

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Europe et maintenir les positions de la France dans le monde. L'entrée en guerre de la France contre les
monarchies européennes (Angleterre, Autriche, Espagne, Russie) favorise l'activité révolutionnaire dans la
colonie par le soin que mettent les puissances rivales à jeter de l'huile sur le feu en fournissant armes et
munitions aux esclaves révoltés. La radicalisation des positions de la Convention sur l'égalité des droits
entre les Mulâtres et les Blancs pousse ces derniers à chercher du soutien auprès de l'ennemi pour
conforter leurs positions : les Anglais peuvent s'emparer en 1793 des villes de Jérémie, du Môle Saint-
Nicolas, de Saint-Marc et de l'Arcahaie. De même, les Espagnols, aidés en cela par les chefs des esclaves
rebelles (Jean-François, Georges Biassou, Toussaint Louverture) ont franchi la frontière pour occuper des
positions françaises et menacent de reprendre possession de l'île entière (1793). L'abolition opportune de
l'esclavage par la République française en 1794 vaut à celle-ci le ralliement des principaux généraux noirs
et le renversement des alliances qui ont jusqu'alors profité aux ennemis de la Révolution.
La guerre contre les Anglais et les Espagnols est un préambule à la guerre d'indépendance. Le
général Toussaint Louverture s'illustre en réussissant à refouler hors de la colonie les représentants des
métropoles esclavagistes et à étendre les conquêtes française dans l'île en s'emparant de quelques
territoires aux dépens de la colonie espagnole (1794), conquêtes qui seront entérinées par le traité de Bâle
de 1795, même si cette cession reste sans effet sur la pérennité de la frontière entre les deux colonies.
Devenu maître de la scène militaire, Toussaint Louverture se mue en fin stratège politique et parvient à
obtenir le départ du gouverneur français Hédouville (1798) et à se faire proclamer gouverneur général à vie
de la colonie avec le pouvoir de nommer son successeur. Il a pour ambition de revaloriser le travail en
rétablissant la paix sociale et met en place, en 1800, un système fondé sur le partage des bénéfices des
plantations entre les propriétaires et les travailleurs. Ceux-ci, tout en étant libres juridiquement, sont
astreints à résidence sur leurs anciennes habitations.
Le Sud contre l'Ouest
L'ascendant politique de Toussaint Louverture attise la colère dans les rangs des officiers mulâtres
du sud, dont André Rigaud, qui va même jusqu'à contester son autorité et le soupçonner de préparer
l'indépendance de la colonie. Il s'ensuit une guerre civile qui dure un an (1799-1800) mais qui laisse des
traces profondes dans les relations entre les Noirs et les Mulâtres en Haïti : sentiment de supériorité
sociale, raciale et culturelle, forte endogamie des familles mulâtres, etc. Après avoir réduit au silence
l'opposition de l'élite mulâtre du sud, Toussaint Louverture entreprend l'occupation intégrale de la colonie
espagnole qu'il envahit en janvier 1801. Il promulgue une nouvelle Constitution et se comporte comme un
chef d'État. C'est pour empêcher toute contagion du projet révolutionnaire de Toussaint Louverture
que Napoléon dépêche, en février 1802, une force d'intervention chargée de rétablir l'esclavage dans les
colonies et de procéder à la déportation des officiers noirs incorporés dans l'armée française. Arrêté et
interné en France en août 1802, Toussaint Louverture laisse, à sa mort survenue en captivité en avril 1803,
une colonie habituée à se gouverner seule depuis près d'une décennie. La guerre d'indépendance se
poursuit sous l'égide des lieutenants de Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, Henry
Christophe, Alexandre Pétion, Nicolas Geffrard qui, grâce aux armes prises aux Français ou achetées aux
Anglais et aux Américains, réussissent à mettre en déroute l'armée française.
La guerre d'indépendance prend fin à la bataille de Vertières, le 18 novembre 1803. Le 1er janvier
1804, Dessalines proclame l'indépendance d'Haïti sur la place d'armes des Gonaïves. En rétablissant le
nom taïno de la colonie, les nouveaux maîtres du pays, nés en Afrique pour la plupart, rendent un
hommage solennel aux victimes amérindiennes.

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L'Haïti indépendant doit cependant compter encore avec l'hostilité des puissances coloniales. Par
un réflexe de défiance vis-à-vis de la révolution des esclaves, ni les nations européennes, ni les États-Unis
nouvellement libérés de la tutelle britannique ne reconnaissent la première République noire du continent
américain. En avril 1804, le massacre des Français restés dans le pays frappe de stupeur l'Europe et
marque durablement les relations entre Haïti et le reste du monde. La France, en particulier, cherche par
tous les moyens, y compris militaires, à récupérer ses droits sur l'ancienne colonie, mais une nouvelle
invasion est difficile à envisager. Dans la paradoxale conjoncture de paix armée qui suit la guerre entre les
deux pays, les relations trouvent une issue diplomatique : Haïti doit payer une indemnité à la France en
échange de la reconnaissance de son indépendance (1825). C'est dans ces conditions d'hostilité et
d'ostracisme international que s'est forgé le sentiment national haïtien, fondé sur la conscience aiguë de
son indépendance, de sa singularité.
La nature autoritaire du pouvoir
La vie politique haïtienne reste centrée sur la nécessité de la défense, laissant aux militaires la
haute main sur la chose publique. Divisés entre Mulâtres et Noirs, les héritiers de Toussaint Louverture se
font la guerre et, de 1806 à 1820, le pays se trouve scindé en quatre entités distinctes : le royaume du Nord
d'Henry Christophe, la république de l'Ouest d'Alexandre Pétion, l'État du Sud d'André Rigaud (1810-1812)
et enfin l'État de la Grand-Anse de Jean-Baptiste Gomán dont la dissidence larvée dure jusqu'en 1820. La
réunification totale de l'île est entreprise de 1822 à 1844 par le général Jean-Pierre Boyer. Mais le pays se
scinde de nouveau en deux en 1844, quand la partie orientale proclame son indépendance en tant
que république Dominicaine. À partir des années 1850, le pays connaît des régimes de plus en plus
autoritaires qui en font un modèle de gabegie administrative. L'empereur Faustin Soulouque (1847-1859)
alimente une chronique féroce qui trouve dans ses frasques des arguments en faveur de la thèse de
l'infériorité de la racenoire, incapable de se gouverner par elle-même. En plein débat sur l'abolition de
l'esclavage, cela conforte les positions des anti-abolitionnistes. La récurrence des guerres civiles et
l'agitation sociale des paysans (« Piquets » dans le sud, « Cacos » dans le Nord) valent à Haïti la réputation
d'un pays ingouvernable. Le pays s'enfonce lentement dans la crise économique, politique, et sociale.
Profitant de la désorganisation du pouvoir (six chefs d'État se succèdent de 1911 à 1915), les
États-Unis occupent le pays de 1915 à 1934. Cette période est celle du réveil de l'idéologie « noiriste » et
de l'exaltation des origines africaines de la culture haïtienne. Au départ des marines en août 1934, le
pouvoir fait l'objet d'une compétition féroce entre les héritiers de l'aristocratie mulâtre et les descendants
des Noirs libres. De Philippe Sudre Dartiguenave (1915-1922) à Élie Lescot (1941-1946), en passant par
Louis Borno (1922-1930) et Sténio Vincent (1930-1941), l'aristocratie mulâtre semble tenir durablement les
rênes du pouvoir.
La dictature « noiriste » des Duvalier
Avec l'élection de Dumarsais Estimé (1946-1950) commence un nouvel épisode, celui du « pouvoir
noir », qui culmine avec l'élection à la présidence, le 22 septembre 1957, de François Duvalier. Connu pour
son action dans la mouvance de la revue Les Griots(indigénisme haïtien) puis comme médecin, il devient
célèbre sous le nom de « papa doc », formule affectueuse de ses partisans. Déterminé à garder le pouvoir
et à gouverner en maître, Duvalier se heurte à l'opposition des sources traditionnelles de la puissance : le
pouvoir économique et les forces armées. Il s'en prend à l'élite économique et intellectuelle en fermant les
foyers de la contestation de la dérive dictatoriale du pouvoir et, surtout, par une série d'assassinats qui
poussent à l'exil les Haïtiens issus de la bourgeoisie cultivée des villes. Des familles mulâtres sont

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décimées pour indocilité envers le pouvoir. Les opposants, Noirs et Mulâtres, sont persécutés et éliminés.
Les actes de spoliation et d'acquisition illégale de leurs biens par les bourreaux donnent une tonalité
délétère aux affaires. La terreur devient le mode de gouvernement du pays. En 1964, après s'être fait
proclamer président à vie, Duvalier crée la milice des tontons macoutes, près de quarante mille hommes
chargés de terroriser les opposants et d'assurer la sécurité du régime. À la relation institutionnelle qui lie
démocratiquement l'armée au service de l'État, il substitue une relation informelle et privée de type féodale.
La milice sert de levier d'asservissement des forces armées et de contre-pouvoir en cas de coup de force.
Sous son gouvernement, la prison du Fort-Dimanche ne désemplit pas et les exécutions sommaires sont
nombreuses. Dans le contexte de la guerre froide, Duvalier se dédouane de ses crimes sous couvert de la
lutte contre la subversion communiste. Sur le plan économique et social, le pays connaît un déclin continu,
faute d'investissement et à cause de l'exode des élites. Dans un pays resté majoritairement rural, les
exportations de café assurent l'essentiel des revenus à mesure que l'économie sucrière disparaît
progressivement des plaines. Mais l'inexorable déclin des surfaces cultivées du fait de l'érosion, de
l'extension des espaces bâtis et des partages successifs, liés aux héritages a raison de la vitalité de
l'agriculture paysanne pendant les années de dictature. Les catastrophes naturelles récurrentes (cyclones)
obligent le pays à recourir à l'aide d'urgence internationale, révélant les carences d'un régime inefficace et
brutal. En avril 1971, à la mort du tyran, son fils, à peine âgé de dix-neuf ans, le remplace comme président
à vie. Jean-Claude Duvalier, surnommé « Baby Doc », à la tête de l'unique parti autorisé, le Conajec
(Conseil national d'action jeanclaudiste), réconcilie les intérêts des élites noires et mulâtres, mais ne réussit
pas à s'assurer le soutien des catégories les plus pauvres, ni celui des classes moyennes en plein essor.
Le fils entend réaliser la révolution économique après la révolution politique qu'aurait accompli le père. Le
régime de Jean-Claude Duvalier est marqué par une relative ouverture politique, notamment à la fin des
années 1970, sous la pression des États-Unis soucieux de promouvoir des gouvernements démocratiques
dans la zone d'influence caribéenne. Il y a une presse libre, une production littéraire et artistique
audacieuse (Frankétienne pour la littérature, par exemple). Ces années sont également marquées par une
relative amélioration des revenus, un timide développement du tourisme, des zones franches industrielles
et par les transferts d'argent des émigrés. Haïti devient peu à peu une place essentielle dans le trafic de
drogue. Celle-ci assure une part substantielle des revenus occultes de la bourgeoisie locale. Dans sa
capacité à se maintenir au pouvoir, le régime fonde sa propre légitimité en s'attirant les faveurs des
secteurs les plus réticents à son égard : la bourgeoisie, majoritairement mulâtre et syro-libanaise, se laisse
séduire (le mariage, au début des années 1980, de Jean-Claude Duvalier avec une femme de la
bourgeoisie mulâtre parachève l'acte d'alliance). Quant à l'armée, elle adopte un profil bas en attendant des
jours meilleurs. Mais le déclin économique continu, alimentant un puissant courant d'émigration, vers les
pays voisins (Bahamas, îles Turks et Caïque, Saint-Martin, Guadeloupe, etc.), vers les côtes de la Floride
pour s'échapper d'un pays qui n'offre aucune perspective professionnelle et, pour les moins hardis, vers la
république Dominicaine où ils étaient, dans les années 1980, plus de trente mille à aller tous les ans
travailler comme ouvriers saisonniers dans les champs de canne à sucre. Par ailleurs, l'exode rural
s'accélère et transforme les faubourgs de la capitale puis des grandes villes comme Cap-Haïtien, Gonaïves,
Les Cayes, qui deviennent des campements insalubres et populeux.
La faillite économique du régime et les progrès de la démocratie en Amérique latine ont raison de la
dictature, emportée par un soulèvement populaire le 7 février 1986.

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Une nation en chantier, un État en faillite
La nation haïtienne, soudée par une culture forte et une solidarité sans faille entre les générations,
témoigne d'une vitalité dont les artistes sont les témoins les plus crédibles et les plus fidèles interprètes. Par
sa peinture (Saint-Brice, Hyppolite), sa littérature (Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis), sa musique,
le pays exerce un rayonnement culturel disproportionné et paradoxal compte tenu de la pauvreté de ses
habitants. Cette constante dans l'art contraste avec la faillite de l'État. La conscience d'un passé partagé,
élevé en mythe par l'idéologie nationaliste, ne suffit pas à donner aux institutions politiques cet équilibre qui
les placerait au-dessus des ambitions personnelles et des engagements partisans. Le pays est marqué par
les récits atroces des crimes commis en toute impunité par des bandits armés.
La transition démocratique est bloquée par l'absence d'un véritable consensus politique au niveau
des élites, et entre celles-ci et les catégories populaires. Duvalier a poussé hors du pays l'élite mulâtre et
noire issue de la classe moyenne, réduisant la vie politique à un face-à-face entre les macoutes et une
population terrorisée par la violence de la répression. Depuis lors, on assiste à l'émergence de couches
sociales nouvelles, issues des classes populaires. De 1957 à 1986, l'urbanisation accélérée, l'accès à
l'information par la radio, le progrès du créole comme langue d'alphabétisation, l'ouverture sur le monde par
le biais des télécommunications ont fait naître une mentalité nouvelle, autour des communautés ecclésiales
de base (Ti Kominoté Legliz, en créole, littéralement « la petite Église »). La vision sociale de l'Évangile
combinée à des aspirations nationalistes domine le discours d'une certaine gauche chrétienne où se
retrouvent à la fois des bourgeois progressistes, des journalistes, des membres de la communauté
protestante et des ecclésiastiques défroqués, inspirés par la théologie de la libération latino-américaine.
C'est ainsi que le prêtre salésien Jean-Bertrand Aristide découvre la politique, et c'est dans ce milieu qu'il
choisira les cadres de son premier gouvernement. Mais il se heurte bientôt à l'hostilité de l'oligarchie
traditionnelle : les militaires et les commerçants grossistes de la capitale.
En 1986 commence une époque paradoxale dite de la « bamboche démocratique », marquée par
la fraternisation improbable entre l'armée, qui avait maintenu le dictateur au pouvoir, et le peuple. Cette
méprise culmine avec le massacre de la ruelle Vaillant le 29 novembre 1987 : un commando tire sur la foule
dans un bureau de vote, entraînant l'annulation des premières élections démocratiques de l'après-Duvalier.
L'armée tient le pouvoir et entend le garder, d'autant qu'aucun leadership au sein de la classe politique ne
s'est dégagé. Ancien opposant exilé, Leslie Manigat accepte de jouer le jeu des militaires et devient
président en février 1988, bientôt renversé (juin 1988) par celui qui l'a fait roi : le général Henri Namphy.
Entre les tenants de l'ancien régime, encore menaçants, et les partisans de la démocratie, encore
inexpérimentés, les militaires jouent le rôle de solution de rechange pour assurer la continuité de l'État. De
1988 à 1990, les tontons macoutes entretiennent la violence qui mine la possibilité d'une réelle démocratie.
La campagne présidentielle de 1990 a débuté sous le signe de l'atonie : la vie politique sous la
dictature fait que la plupart des candidats sont inconnus des électeurs. La candidature de Jean-Bertrand
Aristide, curé de la paroisse de Saint-Jean-Bosco dans un faubourg populaire de la capitale, bouleverse le
paysage électoral en raison de ses origines modestes, de sa condition de prêtre et de son engagement
social. Aristide est élu le 16 décembre 1990. Son accession au pouvoir provoque l'enthousiasme populaire
symbolisé par le mouvement Lavalas (« Torrent » en créole), bientôt transformé en parti politique,
l'Organisation politique Lavalas (O.P.L.), avec Gérard Pierre-Charles comme idéologue attitré. Peu après
l'élection d'Aristide, Roger Lafontant, ancien baron du régime duvaliériste, dauphin autoproclamé du
dictateur, est sur le point de prendre le pouvoir en janvier 1991. C'est à l'armée, tant décriée, que l'on doit le

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maintien du calendrier constitutionnel après cette élection. Aristide a la confiance du peuple et celle d'une
partie des élites intellectuelles, voire celle du F.M.I. et des pays étrangers. Mais pas celle des militaires qui
voient d'un mauvais œil la dérive populiste du président et ses prises de positions violemment anti-
américaines. Ces derniers fomentent un coup d'État et mettent fin à son gouvernement le 30 septembre
1991. De 1991 à 1994, le régime militaire de Raoul Cédras contraint à l'exil le président légitimement élu,
mais le divorce entre le peuple et l'armée est désormais consommé. La répression s'abat sur les quartiers
populaires (Cité-Soleil, Martissant, à Port-au-Prince, Raboteau aux Gonaïves, Papaye dans le Centre) mais
la mobilisation en faveur du retour d'Aristide reste forte dans les villes haïtiennes et dans la diaspora.
L'embargo décidé par l'Organisation des États américains (O.E.A.) ne suffisant pas à faire partir les
militaires, une intervention internationale armée, sous l'égide de Washington, provoque le départ de Cédras
et le retour d'Aristide en septembre 1994.
Lavalas au pouvoir
Le président élu peut ainsi finir son mandat interrompu en 1991 et occupe la fonction présidentielle
de 1994 à 1996 (il ne peut briguer un second mandat), puis de nouveau de 2001 à 2004. Parmi les
mesures prises par le nouveau régime, la dissolution en 1995 des Forces armées d'Haïti est la plus
importante : elle fait disparaître l'institution la plus ancienne et la plus puissante de l'État.
À partir de 1996, des dissensions apparaissent au sein du régime Lavalas. Aristide veut prolonger
son mandat en dépit des engagements pris auprès des Américains. Pour se démarquer de cet
autoritarisme, Gérard Pierre-Charles transforme l'O.P.L. en Organisation politique du peuple en lutte. Une
partie des députés forme le parti Lafanmi Lavalas, favorable au président. Faute de pouvoir se représenter
aux élections, Aristide laisse la place à René Préval, son « jumeau » en politique, qui est élu en février
1996. Mais, majoritaire à la Chambre des députés, l'O.P.L. manifeste une certaine indépendance vis-à-vis
du pouvoir exécutif, qui déplaît au président. Un climat de terreur s'installe dans le pays à la veille des
élections municipales et législatives partielles de 1997, laissant les coudées franches aux partisans
d'Aristide pour préparer son retour au pouvoir en 2001. La démission du Premier ministre O.P.L. Rosny
Smarth ouvre une période d'incertitude et de conflit au sommet de l'État. De 1997 à 1999, le pays reste
sans chef de gouvernement. C'est également l'époque où le trafic de drogue, avec la bénédiction des
barons du régime, connaît son apogée. Il s'ensuit un désenchantement sensible des milieux intellectuels,
en particulier des journalistes qui, comme Jean-Léopold Dominique (opposant célèbre au régime des
Duvalier, directeur de la station Radio Haïti, pressenti pour être candidat à l'élection de 2001), avaient
apporté un soutien sans réserve depuis 1990. L'assassinat de ce dernier en avril 2000, dans des conditions
non encore élucidées, puis l'élection d'Aristide en février 2001 ainsi que la répression des manifestations
d'opposants dévoile le projet durable de ce dernier : garder le pouvoir. Usé par l'exercice du pouvoir, mal
conseillé par des courtisans soucieux de conserver les faveurs présidentielles, Aristide s'enferme dans une
logique sécuritaire. Il s'entoure de milices et de gangs (Armée cannibale des Gonaïves, Chimères de Port-
au-Prince) qui finissent par lui échapper. Leur implication dans le trafic de drogue finit par éclabousser les
plus hauts niveaux de l'État, transformant Haïti en narco-paradis pour les cartels sud-américains.
La contestation étudiante de décembre 2003 ne pouvant renverser le régime, c'est une rébellion
armée venue de la frontière dominicaine, avec à sa tête Guy Philippe, un ancien des forces armées, qui
oblige Aristide à fuir le 29 février 2004, mais c'est à l'intervention étrangère que l'on doit la chute du régime.
D'abord réfugié en Centrafrique, l'ancien président trouve l'asile politique en Afrique du Sud. Par une ironie
de l'histoire, ce sont les mêmes forces internationales (en particulier américaines), qui avaient rétabli dans

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ses fonctions le président Aristide, qui sont dépêchées pour l'en écarter, manu militari, dix ans plus tard, en
février 2004.
« Un pays sous tutelle »
La population ne sait quelle attitude adopter envers la Minustah (Force des Nations uniespour le
maintien de la paix en Haïti) qui n'a pas les moyens de désarmer les rebelles, et les Chimères, armée des
ombres qui opère la nuit, kidnappant, violant, pillant les bas-quartiers de la capitale. Haïti est un pays
occupé : les neuf mille soldats mandatés par l'O.N.U., sous commandement brésilien, assurent le maintien
de la paix dans le centre de la capitale, mais laissent les faubourgs de Saint-Martin, du Bel-Air et de Cité-
Soleil sous la coupe des bandits armés.
C'est dans un climat tendu que sont organisées les élections présidentielle et législatives du
7 février 2006 : la mise à l'écart de l'ancien président Aristide jette le doute sur le caractère démocratique
de la consultation. Ses partisans menacent de troubler le bon déroulement du scrutin. Mais leur ralliement à
la candidature de René Préval, ancien Premier ministre d'Aristide, offre à l'électorat populaire un candidat
de rechange. Toutefois, il faut l'arbitrage de la Minustah pour que Préval soit déclaré vainqueur dès le
premier tour (avec 51,15 p. 100 des voix).
En effet, l'isolement n'est plus de mise aujourd'hui : en l'absence d'une force armée haïtienne
capable de faire respecter l'ordre institutionnel, les puissances étrangères (États-Unis, France, Brésil, etc.)
et les organisations internationales (O.N.U., O.E.A.) interviennent directement dans les affaires intérieures.
Le séisme du 12 janvier 2010, qui a dévasté la capitale et plusieurs villes du sud, a causé de lourdes pertes
humaines et d’importants dégâts matériels, hypothéquant l’avenir du pays pour de longues années. Les
fragiles institutions démocratiques ont également été très affectées. Les élections législatives, prévues en
février, sont reportées au 28 novembre 2010, jour du premier tour du scrutin présidentiel. Celui-ci se
déroule dans la plus grande confusion, alors que le pays est touché par une épidémie de choléra depuis la
mi-octobre. Des incidents et des violences accompagnent les résultats préliminaires et entraînent le report
du second tour qui, finalement, a lieu le 20 mars 2011. À l’issue du scrutin, Michel Martelly – un ancien
chanteur – remporte la présidentielle face à Mirlande Manigat ; il devra procéder aux réformes
indispensables à la reconstruction du pays et à la restauration de l’État de droit. Toutefois, face à un
Parlement dominé par l'opposition, le nouveau chef de l'État peine à faire approuver ses nominations de
Premier ministre. Finalement, en octobre 2011, Gary Conille obtient le poste de chef de gouvernement. Il
démissionne cependant dès le mois de février 2012, à la suite d’un différend avec le président et d’autres
membres du gouvernement, soupçonnés de détenir des passeports étrangers (la double nationalité est
interdite à Haïti). Cette nouvelle crise politique complique encore le redressement du pays. Elle se clôt,
après de longues tergiversations avec le Sénat, par la nomination de Laurent Lamothe au poste de Premier
ministre le 10 avril 2012.

Pour citer cet article


Jean Marie THÉODAT, « HAÏTI », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 4 septembre 2018.
URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/haiti/

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