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NORA ROBERTS

La reddition de Suzanna
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Cet ouvrage a été publié en langue anglaise sous le litre : SUZANNA'S SURRENDER
Traduction française de DANIEL FOURNIER
Ce roman a déjà été publié en COFFRET PROMOTIONNEL (N° 130) en octobre 1993.
Originally published by S ILHOUETTE B OOKS, division of Harlequin Enterprises Lid. Toronto. Canada
Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code
pénal. © 1991. Nom Roberts. c 1993. 1998. Traduction française : Harlcquin S.A. 83-85. boulevard Vincent-Auriol. 75013 Paris — Tél.
: 01 42 16 63 63 ISBN 2-28O-80574-X

Prologue
Bar Harbor, 1965
A l'instant où mes yeux se posèrent sur elle, ma vie changea de cours. Plus de cinquante années se sont écoulées
depuis ce jour, et me voici vieillard à présent, avec des cheveux blancs et un corps perclus de douleurs. Mais je
m'en souviens comme si c'était hier.
Depuis ma maladie, on m'a prescrit le repos. Alors, je suis revenu ici, sur cette île — son île! —, là où tout a
commencé pour moi. Le décor, tout autant que mon âme, a changé. Le grand incendie de 1947 a détruit presque
tout. De nouvelles bâtisses ont remplacé les vieilles, de nouvelles gens sont venues. Les automobiles qui sillonnent
les rues n'ont pas le charme des anciennes calèches. Mais je revois cet endroit avec les yeux de la mémoire, tel
qu'il fut, et je suis heureux.
Mon fils est aujourd'hui un homme à son tour. Un brave homme, qui a décidé de tirer sa subsistance des travaux
de la mer. Je ne me souviens pas qu'il y eût jamais beaucoup de compréhension entre lui et moi mais, au fil du
temps, nous avons appris tant bien que mal à nous accepter. Il a une femme qui le rend heureux et un fils qui fait
sa fierté. Ce garçon, le petit Holt, m'apporte
1 une sorte de joie que je n'avais jamais connue jusqu'à lui. Peut-être est-ce là ce qu'on appelle l'art d'être
grand-père, et mettons que j'y excelle. Ou bien n'est-ce pas plutôt parce que je me retrouve en lui, par-dessus trois
quarts de siècle ? Même impatience, même tempérament ardent et passionné... Lui aussi est voué, ce me semble,
aux grandes espérances, aux puissantes émotions et aux sentiments fervents. S'il ne devait apprendre de moi
qu'une chose, ce serait qu'il faut mordre dans les nourritures terrestres à pleines dents, car la vie, princesse
généreuse quand elle donne, est une chienne empressée quand elle reprend.
J'ai eu, au total, une existence bien remplie. Des années passées avec Margaret, je suis reconnaissant au destin. Il
y avait longtemps que je n 'étais plus un jeune homme lorsqu'elle devint ma femme. Ce qui nous unissait ne fut
jamais de ces amours qui se comparent aux flammes des bûchers. Le nôtre ressemblait plutôt aux braises tiédies
qu'on met dans les bassinoires pour réchauffer les draps du lit, les soirs d'hiver. Elle m'a apporté le bien-être et
j'espère ne pas l'avoir rendue malheureuse. Voilà dix ans qu 'elle est morte, et Dieu sait que je garde d'elle un
souvenir attendri.
Mais c'est par l'image d'une autre femme que ma vieillesse est hantée. Une image si claire et complète qu'elle fait
mal à contempler. Le temps a passé sans en ternir l'éclat, non plus qu'il n'a entamé l'amour que j'avais pour elle.
Un malade qui a frôlé la mort peut-il enfin s'autoriser à se souvenir ouvertement de ce qu 'il n 'a jamais réussi à
oublier ? Je le crois. Il fut un temps où c 'était trop douloureux. Dans ma quête de l'oubli, j'ai alors tout essayé :
l'alcool, l'exil, l'art. Rien n'y a fait. Et me revoici, à l'hiver de ma vie, sur les lieux qui m'ont vu aimer et qui, je le
pressens, me verront bientôt mourir.
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Un homme n'aime ainsi qu'une seule fois dans sa vie — et, pour certains, pas même une fois. Moi, elle s'appelait
Bianca. Pour moi, c'est, ce fut et ce sera toujours Bianca.
Nous étions en juin 1912. Un des derniers étés de paix et de beauté avant que, par les tranchées creusées dans la
croûte terrestre, l'enfer ne se déverse sur le monde et que la poésie ne devienne impossible.
Elle vint un jour se promener sur les falaises où j'étais occupé à peindre, donnant la main à un enfant. Je
l'entendis approcher et me retournai, ma palette à la main, le cœur dilaté par l'immensité de l'océan, l'esprit à
mon tableau. Et c'est alors que je la vis, menue, belle, avec de longs cheveux couleur de crépuscule et le teint pâle
et lumineux de la lune ou des Irlandaises. Le vent plaquait sa robe d'organdi bleu contre son ventre et ses cuisses.
Ses yeux avaient exactement la couleur des vagues, celle-là même que je cherchais désespérément à restituer sur
ma toile. Et ces yeux-là me regardaient, graves et désenchantés...
Dès que je la vis, je compris qu'il faudrait que je la peigne un jour. Et je crois aussi que je compris qu 'il faudrait
que je l'aime.
Elle me pria de l'excuser d'interrompre mon travail. Dans sa voix policée, je perçus tout de suite la trace du
mélodieux accent irlandais. L'enfant était son fils. Il s'agissait de Bianca Calhoun, l'épouse d'un autre homme. Sa
résidence d'été surplombait le village. C'était Les Tours, l'invraisemblable château que Fergus Calhoun, son
mari, avait fait bâtir. Bien que je ne me trouvasse sur l'île que depuis fort peu de temps, j'avais déjà entendu parler
de ce Calhoun et de sa demeure aux contours arrogants et chimériques, avec tourelles et créneaux, douves et
mâchicoulis, donjon et parapets.
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// fallait, à mon gré, rien de moins qu'un pareil château pour donner asile à la femme qui se tenait en face de moi.
Elle était d'une beauté intemporelle, avec une de ces grâces que seule la nature consent parfois à enseigner et des
passions inassouvies flottant comme des prémices de tempêtes à la surface de ses yeux ultramarins. Oui, j'étais
déjà amoureux, mais alors seulement de sa beauté. En tant qu 'artiste, je prétendais en jouir à ma façon —
c'est-à-dire avec mes pinceaux et mes couleurs.
J'ai dû l'effrayer, tant mon regard sur elle était intense. Mais avec l'enfant, qui s'appelait Ethan, nous
sympathisâmes tout de suite. Elle avait l'air si jeune, si intacte, que je trouvai difficile de croire qu 'il fût à elle, et
plus encore qu 'elle en eût deux autres.
Ce jour-là, après n 'être restée que fort peu de temps, elle prit son fils par la main et s'en alla rejoindre sa maison
et son mari. Je l'observai pensivement s'éloigner le long des buissons d'aubépines.
Ensuite, je ne parvins plus à peindre la mer. Son visage avait déjà commencé de m'obséder.
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2.
A vrai dire, l'idée ne l'enchantait guère. Pourtant il fallait quand même en passer par là, évidemment.
Suzanna traîna le sac de vingt-cinq kilos de terreau jusqu'à l'arrière de son pick-up et le chargea sans un ahan. Ce
petit exercice physique n'était pas ce qui la contrariait. Elle était même plutôt contente d'avoir cette livraison à
faire avant de rentrer à la maison.
Non, ce qu'elle aurait préféré pouvoir s'épargner, c'était une corvée bien différente. Mais, pour Suzanna Calhoun
Dumont, le devoir n'était pas une notion avec laquelle elle avait coutume de badiner.
Elle avait promis à sa famille qu'elle rendrait visite à Holt Bradford, et une Calhoun tient toujours ses promesses.
Ou, du moins, elle essaie.
Dieu, qu'elle se sentait fatiguée ! Elle venait de passer la journée entière à planter un jardin dans Southwest
Har-bor, et elle avait au bas mot douze heures de travail prévues pour le lendemain. Ajoutez à cela que sa sœur
Amanda se mariait dans un peu plus de huit jours et que le château, entre les préparatifs du mariage et les travaux
dans l'aile ouest, était devenu aussi bruyant et agité qu'un champ de bataille. Sans parler de ses deux enfants, qui
l'attendaient à la maison et qui allaient, à bon droit.
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requérir toute la soirée les attentions de leur maman. Sans parler non plus de la paperasserie qui s'empilait sur son
bureau. Ni de cet employé qui l'avait quittée le matin même sans préavis.
Soit, personne ne l'avait poussée à se mettre à son compte, songea-t-elle en jetant un regard à sa boutique, dont la
vitrine regorgeait de fleurs, puis à la serre, juste à côté. Dire que c'était à elle, tout ça — et à la banque,
nuança-t-elle silencieusement, avec un demi-sourire. Chaque tige, chaque pétale, chaque feuille, chaque pistil,
chaque étamine — et chaque centimètre cube de terreau sur lequel ils poussaient. A elle, oui ! A défaut d'autre
chose, Suzanna aurait du moins prouvé qu'elle valait mieux que ce qu'en disait sans cesse un certain Baxter
Dumont, son ex-mari.
N'avait-elle pas deux beaux enfants, une famille unie et aimante, une boutique de fleuriste-paysagiste qui faisait
largement ses frais ? Elle pensait même ne plus mériter le surnom d'ennuyeuse dont Baxter l'avait affublée. Pas
maintenant qu'elle se trouvait embarquée dans une aventure rocambolesque, dont l'origine remontait à quelque
quatre-vingts ans.
Car il n'y avait vraiment rien de banal à rechercher une inestimable parure d'émeraudes, n'est-ce pas? Ni à être
assaillie par des bandits d'envergure, notoirement infâmes et prêts à tout pour s'emparer du trésor de la mythique
Bianca.
Non qu'elle ait fait grand-chose d'autre jusqu'ici que de suivre le spectacle depuis les coulisses, reconnut Suzanna
en s'asseyant derrière le volant de sa camionnette. Ce n'était pas elle mais sa sœur Catherine qui avait tout mis en
branle, lorsqu'elle était tombée amoureuse de Trenton St. James, troisième du nom, l'héritier des hôtels St. James.
L'idée de transformer une partie du château en
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palace était de lui. C'est alors que la vieille légende des émeraudes des Calhoun avait resurgi. Ensuite, il avait suffi
que la presse s'en empare pour que les choses s'emballent aussitôt, prenant tour à tour des aspects grotesques ou
dangereux.
Ce n'était pas elle mais sa sœur Amanda qui avait failli être tuée lorsqu'un voleur de la pire espèce, qui se faisait
appeler William Livingston, avait dérobé des papiers de famille, lesquels, du moins l'espérait-il, le mettraient sur
la piste des fameuses émeraudes. Et ce n'était pas sa vie mais celle de sa sœur Lila qui avait été menacée lorsque le
même Livingston, cette fois sous le nom d'Ellis Cau-field, avait récidivé. Si l'odieux personnage avait échoué, il
avait quand même pu s'enfuir et, bien qu'une semaine se fût écoulée depuis cette sinistre nuit, la police n'avait
toujours pas retrouvé sa trace.
D était étrange de voir, se dit Suzanna tout en conduisant, le nombre de destins que Les Tours et les émeraudes
disparues avaient modifiés. C'était Les Tours qui avaient rapproché Catherine et Trent. Ensuite l'architecte Sloan
O'Riley, venu superviser la remise à neuf de l'aile ouest, avait eu le coup de foudre pour Amanda. Puis c'avait été
Max Quatermain, le timide professeur d'histoire, qui s'était épris de la fantasque Lila, et tous deux avaient bien
failli être tués, là encore, à cause des émeraudes.
A certains moments, Suzanna aurait préféré ne plus repenser au collier qui avait autrefois appartenu à son
arrière-grand-mère. Mais elle savait bien, comme tout le monde aux Tours, que la quête ne pourrait pas cesser tant
que le bijou que Bianca avait caché avant sa mort ne serait pas mis au jour.
Alors, ils continuaient, suivant chaque piste, chaque indice et chaque intuition jusqu'à l'absurde, la malchance
s'acharnant, eux s'obstinant. Maintenant, son tour était
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venu d'œuvrer. Pendant ses recherches, Max avait découvert le nom du peintre aimé de Bianca. Puis que cet artiste
avait un pelit-fds. Holt Bradford!
« On a bien raison de prétendre que le monde est petit ! » songea Suzanna avec un soupir navré. Non qu'elle eût pu
se vanter de bien le connaître, ce Holt. Mais quelqu'un le pouvait-il? Elle se souvenait seulement de lui comme
d'un adolescent amer, teigneux et distant. Les filles, évidemment, ne pouvaient s'empêcher de raffoler de sa
morgue, de son je-m'en-fichisme et de sa goujaterie, tous traits de caractère qu'il pouvait d'autant mieux se
permettre qu'il était beau dans son genre, avec son visage austère dans lequel brillaient deux yeux perçants. Gris
argent, pour autant que Suzanna s'en souvienne.
La seule fois qu'elle les avait vus de près, ils étince-laient de colère. Mais, quoi ! Depuis lors, ils avaient largement
eu le temps de se refroidir et leur heureux possesseur d'oublier l'incident. Et même s'il ne l'avait pas oublié, il
n'allait quand même pas lui en tenir rigueur. Pas pour si peu. Pas après dix ans. De toute façon, il y avait eu plus de
peur que de mal lorsqu'il était passé par-dessus le guidon de sa moto. Et puis, d'abord, il était dans ses torts, pensa
Suzanna en redressant un menton indigné. C'est elle qui venait de la droite.
Quoi qu'il en soit, elle avait promis à Lila qu'elle lui parlerait. Toute voie qui pouvait mener aux émeraudes
disparues se devait d'être explorée à fond. Et, en tant que petit-fils de Christian Bradford, Holt avait peut-être
entendu dire des choses intéressantes.
Depuis qu'il était revenu à Bar Harbor, quelques mois auparavant, il s'était installé dans le même cottage qu'avait
habité autrefois son grand-père, à l'époque de
14 l'idylle avec Bianca. Suzanna, avec la dose de sang irlandais qui lui coulait dans les veines, ne pouvait faire
autrement que de croire au Destin. Il y avait de nouveau un Bradford dans le cottage, des Calhoun plein Les Tours.
Nul doute qu'ensemble ils pouvaient trouver la clé du mystère qui hantait les deux familles depuis des générations.
Le cottage était posé au bord de l'eau, dans l'ombre reposante de deux saules. Tout de bois, tout simple, il faisait
penser à une maison de poupée, et Suzanna se dit qu'il était honteux que personne ne juge utile d'en agrémenter de
fleurs les alentours. La pelouse était fraîchement tondue mais, avec l'œil exercé de l'homme de l'art, elle remarqua
des endroits dégarnis où un peu d'engrais et de semence n'auraient pas été superflus.
Elle partait tout droit vers la porte d'entrée quand les aboiements d'un chien et les bougonnements d'une grosse
voix d'homme l'incitèrent à contourner la maison pour aller voir ce qui se passait par-derrière.
Une jetée branlante s'avançait dans les eaux sombres et calmes et un petit cabin-cruiser d'un blanc lumineux y
était amarré. Holt s'y trouvait, accroupi sur le pont, l'air têtu, occupé à briquer les cuivres. Apparemment, il
s'estimait assez couvert avec un short découpé dans un vieux jean pour tout vêtement. L'homme était bâti en
apollon. Sa peau bronzée luisait sous le lustre d'un voile de sueur. Ses cheveux noirs, un peu trop longs au goût de
Suzanna, bouclaient sur sa nuque.
Ayant accroché à ses lèvres un sourire destiné à passer pour poli, elle s'avança précautionneusement sur la précaire
jetée.
— Excusez-moi.
Il leva brusquement la tête et elle s'arrêta net, butant contre l'intensité de son regard comme contre un mur.
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Insouciant encore une seconde auparavant, il avait maintenant l'air d'un guerrier sur le qui-vive ou d'un fauve
réveillé en sursaut, tous ses sens en alerte. Suzanna avala tant bien que mal sa salive. Comme il avait changé!
L'adolescent ombrageux s'était transformé en un homme... comment dire? En le voyant, on avait beau chercher, le
seul mot qui venait à l'esprit était : « dangereux ». Les traits de son visage, se conformant à ceux de son caractère,
n'étaient plus faits que d'angles grossièrement burinés. Une barbe de deux jours ajoutait encore à son aspect
rustique.
Mais c'étaient surtout ses yeux qui la clouaient sur place et lui asséchaient la gorge — des yeux terribles.
Holt battit des paupières mais ne dit rien et ne fit même pas mine de se lever. D avait besoin d'un peu de temps
pour recouvrer ses esprits. Depuis quelques jours, n'en était-il pas ainsi chaque fois qu'il était pris par surprise ou
éprouvait une émotion forte ? « Je ne suis plus que l'ombre de moi-même, se dit-il. Si j'avais été armé, j'aurais
dégainé! » Cet ébranlement nerveux était d'ailleurs une des raisons pour lesquelles il avait quitté la police. On
s'use tellement plus vite lorsqu'on vit toujours sur la brèche.
Elle, il l'avait tout de suite reconnue. Un tel visage ne s'oublie pas. Et Dieu savait à quel point celui-ci était gravé
dans sa mémoire. Gamin, il l'avait imaginée princesse, sublimement belle dans une robe de soie arachnéenne, et
lui-même preux chevalier, prêt à pourfendre des dragons par centaines pour la conquérir.
A ce souvenir, le jugeant ridicule, il fit la moue.
Elle n'avait pas du tout changé, ou si peu, songea-t-il. Elle avait toujours le même teint de rose trémière et le même
visage à l'ovale classique. Sa bouche était toujours aussi pleine, ses lèvres aussi bien ourlées, ses yeux aussi
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bleus et généreusement pourvus en longs cils noirs. Ses cheveux étaient retenus par une barrette, mais il se souve-
nait de les avoir vus tombant en cascade dorée sur ses épaules. Elle était alors tout bonnement bouleversante.
Comme toutes les sœurs Calhoun, elle était grande — peut-être un peu trop menue, néanmoins. A cette idée, la
moue de Holt se fit plus amère. D avait entendu dire qu'elle s'était mariée, avait eu deux enfants, garçon et fille,
puis qu'elle avait divorcé — et que le mariage avait été malheureux et le divorce dramatique. Pourtant, en voyant
cette fraîche et frêle jeune femme sanglée dans un jean, il était difficile d'imaginer qu'elle avait vécu tout cela.
Mais le plus difficile de tout à imaginer, et surtout à admettre, c'était qu'elle puisse lui mettre les nerfs en pelote par
la seule vertu de sa présence.
Sans la quitter des yeux, il se remit à l'ouvrage et demanda :
— Que puis-je faire pour vous?
Suzanna poussa un profond soupir. Il y avait si longtemps qu'elle retenait son souffle !
— Pardonnez-moi de vous déranger, je suis Suzanna Dumont. Suzanna Calhoun.
— Je sais.
— Ah! Bien..., fit Suzanna, avant de toussoter pour s'éclaircir la voix. Je vois que vous êtes occupé, mais j'aimerais
vous parler. Il n'y en aurait que pour quelques minutes. Si le moment est mal choisi, je peux...
— Me parler de quoi ?
Elle ne l'avait jamais connu ni aimable ni patient et constata qu'il ne l'était pas devenu en vieillissant. Avec un tel
homme, se dit-elle, autant aller droit au but.
— De votre grand-père. Il s'agit bien de Christian Bradford, l'artiste peintre?
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— Tout juste. Alors?


— C'est une longue histoire...
— Ecourtez-la.
— Elle commence en 1912 ou 13, avec mon arrière-grand-mère Bianca...
— J'ai déjà entendu ces fariboles, coupa Holt.
Tout en parlant, la jeune femme s'était si bien rapprochée qu'il pouvait à présent sentir son parfum — ce qui lui
serrait le cœur.
— Si je me souviens bien, reprit-il, c'était une épouse malheureuse, dont le mari était doté d'un compte en banque
bien fourni et d'un sale caractère. Alors, pour se consoler, elle prit un amant. A un moment ou à un autre de cette
touchante histoire, elle aurait caché un collier d'émeraudes quelque part. Une poire pour la soif, au cas où elle
aurait décidé de prendre la clé des champs. Mais au lieu de s'envoler avec son galant sur les ailes du désir, la
pauvre fit un plongeon par la plus haute fenêtre du château, se rompit le cou et personne ne revit jamais les pré-
cieuses émeraudes...
— Ce n'est pas exactement comme ça que les choses...
— Maintenant, votre famille organise une sorte de chasse au trésor, continua Holt comme s'il n'avait pas entendu
l'objection de Suzanna. Les journaux en ont fait leurs choux gras, à la suite de quoi il en a résulté pour vous pas
mal de soucis. J'ai entendu dire que vous ne vous êtes pas ennuyés au château récemment.
— D n'y a pas de quoi plaisanter ! répondit Suzanna d'une voix enflammée. La vérité, c'est que l'acolyte de
Livingston, ou Dieu sait comment s'appelle cet individu, a bien failli égorger Lila et son fiancé...
— Il fallait s'y attendre : les bijoux inestimables attirent les aigrefins comme le fromage les rats.
Holt n'avait pas besoin de se faire expliquer qui était ce Livingston. D avait été policier pendant dix ans et,
quoiqu'il ait fait sa carrière à la brigade des mœurs, il connaissait le dossier du fameux voleur de bijoux. L'homme
était intelligent, insaisissable et, chaque fois que cela pouvait servir ses intérêts, violent.
— Qu'attendez-vous de moi? reprit-il. Je vous rappelle que j'ai raccroché, que j'ai rendu mon insigne et mon arme.
— Ce n'est pas le professionnel que je suis venue voir. Le but de ma visite est... personnel.
Suzanna prit une profonde inspiration, le temps de rassembler ses idées. Son interlocuteur étant malgracieux,
brièveté et clarté étaient de mise.
— Voyez-vous, le fiancé de Lila a été longtemps professeur d'histoire, commença-t-elle. Il y a quelques mois,
Livingston, sous le nom de Caufield, lui a demandé d'examiner les papiers de famille qu'il nous avait volés. . —
Lila n'a jamais eu beaucoup de flair quand il s'agit des hommes, commenta Holt, qui astiquait toujours ses cuivres.
— Max ignorait que les papiers étaient volés, répliqua Suzanna d'une voix sifflante. Lorsqu'il l'a découvert, il est
aussitôt venu aux Tours et, s'il a continué ses recherches, ce fut cette fois à notre profit. Nous savons de source sûre
que les émeraudes ont existé. Une des domestiques qui étaient à l'époque au service de Bianca est encore en vie.
Nous l'avons retrouvée. Elle nous a confirmé toute l'histoire : Bianca était amoureuse d'un homme avec qui elle
projetait de s'enfuir et elle avait caché un collier.
Suzanna marqua une pause.
— Nous avons découvert le nom de cet homme. Une autre pause, puis :
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— Il s'appelait Christian Bradford.
Une indéfinissable lueur passa dans les yeux de Holt, sitôt apparue, sitôt disparue. Tout doucement, il posa son
chiffon, attrapa une cigarette, se la vissa entre les lèvres, l'alluma avec un vieux Zippo et tira une bouffée.
— Vous n'espérez pas sérieusement que je vais croire ça? demanda-t-il, la bouche pleine de fumée.
« Aïe ! » Alors que Suzanna avait espéré surprendre, étonner, elle n'avait réussi qu'à ennuyer.
— C'est pourtant la vérité, assura-t-elle. Ils avaient l'habitude de se rencontrer près des falaises.
Holt esquissa un sourire qui ressemblait à s'y méprendre à un rictus de dédain.
— Vous les avez vus?
— Non, mais...
— Qu'est-ce que je disais !
Un demi-sourire retroussa un coin de sa bouche.
— Et puis, reprit-il avec une ironie mordante, il y a cette histoire de fantôme... L'âme de Bianca Calhoun, rongée
de mélancolie, qui déambule dans les couloirs et les vestibules de sa résidence d'été! Vous voulez peut-être me
faire croire ça aussi, tant qu'on y est ! Ah ! là, là ! Vous autres, Calhoun, vous êtes décidément de drôles de... gens.
Le regard de Suzanna se durcit, mais pas sa voix.
— Bianca Calhoun et Christian Bradford s'aimaient. Et l'été où Bianca est morte, ils se rencontraient souvent sur la
grève, voilà ! Et il est tout à fait possible qu'elle lui ait confié où elle avait caché les émeraudes.
Holt haussa les épaules.
— Vous y croyez vraiment, vous, à cette fable? dit-il sans s'énerver. La jolie châtelaine, bien élevée, bien replète,
entichée du peintre mal dégrossi et nourri à la vache enragée? Non, franchement, ça ne tient pas la
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route ! Vous feriez mieux de laisser tomber et de consacrer votre temps à regarder pousser le gazon... C'est bien
comme ça que vous gagnez votre vie ?
Si Suzanna entendit fort bien le sarcasme, elle décida de ne pas se laisser détourner de son sujet, malgré sa fureur.
— On nous a cambriolés, dit-elle d'une voix posée. La vie de ma sœur a été mise en balance. Il y a même des
crétins qui s'introduisent la nuit dans le parc du château pour y creuser des trous ! Et je n'ai pas du tout l'intention
de laisser tomber, croyez-moi.
Holt haussa les épaules.
— C'est votre affaire, marmonna-t-il en exhalant un nuage de fumée. Mais ne comptez pas que je m'en mêle.
— Dans ce cas, dit-elle en reculant, prête à partir, je perds mon temps et je vous fais perdre le vôtre. Au revoir et
merci!
Quand la jeune femme fut au bout de la jetée, Holt la rappela.
— Suzanna?
Il aimait ce prénom, qu'il trouvait doux, féminin, un brin vieillot mais charmant, en tout cas délicieux à prononcer.
Elle se retourna. : — Avez-vous appris à conduire depuis l'autre fois? lança-t-il.
Aussitôt, les yeux remplis de colère sous des sourcils froncés, elle décida de rebrousser chemin.
— Ah! C'était donc ça! s'exclama-t-elle en s'avan-çant vers lui au pas de charge. Vous n'avez toujours pas encaissé
d'être tombé de moto sous mes yeux, c'est ça? Si la baudruche hypertrophiée qui vous tient lieu d'amour-propre a
un accroc, qu'attendez-vous pour y coller une rustine?
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— Si je me souviens bien, l'amour-propre n'est pas le seul endroit de ma personne qui ait eu à pâtir de la chute.
Jamais il n'oublierait l'impression qu'elle lui avait faite ce jour-là. Oh, elle ne devait pas avoir plus de dix-huit ans,
à l'époque. Il fallait voir comme elle avait bondi de sa voiture, échevelée par le vent, le teint livide et les yeux
pleins d'inquiétude.
Et lui, pendant ce temps, était étalé sur le bord de la route, son orgueil de vingt ans aussi à vif que son genou
écorché par l'asphalte.
— Je n'en reviens pas ! enchaîna-t-elle. Vous êtes toujours fâché contre moi ! Pourtant, il y a de cela, quoi ? dix,
douze ans? Et pour quelque chose qui était manifestement votre faute, qui plus est !
— Ma faute? C'est vous qui m'êtes rentrée dedans !
— Je ne suis jamais rentrée dans personne ! Vous êtes tombé tout seul.
— La belle affaire ! Il a bien fallu que je fasse un écart pour vous éviter! Vous ne regardiez même pas où vous
alliez!
— J'avais la priorité. Et puis d'abord, vous rouliez beaucoup trop vite.
— N'importe quoi !
Holt se prétendait mécontent alors qu'en réalité ce combat de coqs commençait à l'amuser prodigieusement.
— En fait, vous étiez en train d'admirer votre joli minois dans le rétroviseur!
— Moi? Impossible! Quand je conduis, j'ai toujours les yeux fixés sur la route.
— Si c'était le cas, vous ne m'auriez jamais écrasé.
— Je ne...
Suzanna s'interrompit soudain. Tout cela était trop bête!
— Je ne suis pas venue ici pour me quereller avec
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vous à propos de quelque chose qui s'est passé il y a plus de dix ans, déclara-t-elle sur un ton nouveau et plus
raisonnable.
— Non, vous êtes venue me voir en espérant que j'allais m'intéresser à quelque chose qui s'est passé il y a plus de
quatre-vingts ans !
— Et je reconnais à présent que c'était une erreur. Sur cette réplique, Suzanna serait sans doute partie
sans demander son reste si un chien n'était entré dans le jeu à ce moment-là. C'était une bête très pataude, très
énorme et très mouillée, de race très indéfinissable et de tempérament très joueur.
Quelques gais aboiements, un bond, et Suzanna se retrouva avec deux pattes boueuses collées à son sweater. Le
poids de l'animal et la surprise, plus que la violence du choc, la firent vaciller.
Holt surgit dans son dos à point nommé et la rattrapa au vol avant qu'elle ne tombe. La chienne était si obéissante
qu'il n'avait pas encore fini de dire : « Sadie, couchée! » qu'elle se retrouva assise, l'air innocent et perplexe,
frétillant de sa queue trempée comme on agite un goupillon.
— Ça va? s'inquiéta Holt.
Ses bras étaient toujours autour de Suzanna, et il la tenait serrée contre son torse.
— Oui, ça va, répondit-elle d'une voix frêle.
Il avait des muscles fermes comme l'acier. Il était impossible de ne pas le remarquer. Impossible de ne pas s'en
émouvoir. Cela faisait si longtemps qu'aucun homme n'avait ainsi tenu Suzanna dans ses bras !
Tout doucement, il la fit se retourner. Elle se retrouva face à lui, toujours prisonnière du cercle de ses bras. Il la
dévisagea pendant de longues secondes, s'attardant plus particulièrement sur sa bouche, comme s'il se demandait
s'il allait se risquer à l'embrasser ou non.
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— Je vous demande pardon, dit-il. Sadie n'a pas encore compris qu'elle n'est plus un ravissant petit toutou. Votre
sweater est couvert de terre.
— Oh, vous savez, je passe ma vie à me couvrir de terre...
Suzanna se retourna vers la chienne et la considéra d'un œil attendri.
— Tu m'as l'air d'une bonne fille, lui murmura-t-elle. Et mon petit doigt me dit qu'un homme qui a un chien
comme toi ne peut pas être complètement mauvais. Nous en avons un, nous aussi, à la maison. Oh, pas si grand
que toi, corrigea-t-elle devant le regard éberlué que Sadie lui lança en apprenant la nouvelle. Pour l'instant, ce n'est
qu'un chiot, bien qu'il grandisse à vue d'œil. Mais le fait est qu'il te ressemble comme une petite goutte d'eau à une
grande. Tu n'aurais pas eu des bébés, toi, par hasard, il y a deux ou trois mois?
— Non, répondit Holt à la question qui lui était indirectement destinée.
— Tss, tss, tss ! fit Suzanna en se tournant vers lui. C'est quand même étonnant... Le nôtre a exactement le même
pelage, la même allure. C'est mon beau-frère qui l'a trouvé, errant sur la grève, à moitié mort de faim.
— Et, bien sûr, sale type comme je suis, vous croyez que c'est moi qui l'ai abandonné?
— Je n'ai jamais voulu dire que...
Suzanna s'interrompit, car une idée venait de lui traverser l'esprit. Une idée guère plus folle en soi que la chasse
aux émeraudes.
— Votre grand-père avait-il un chien? demanda-t-elle tout à trac.
— Oui, pour autant que je m'en souvienne, je l'ai toujours vu avec un chien, qui l'accompagnait partout...
— En a-t-il jamais eu un qui s'appelait Fred?
24
Les sourcils de Holt se froncèrent.
— Pourquoi?
— En a-t-il eu un?
Holt ne savait pas où tout cela pouvait mener. Ce qu'il savait, en revanche, c'était que la conversation était en train
de prendre un cours qui ne lui plaisait guère.
— Oui, concéda-t-il, le premier chien qu'il a eu s'appelait Fred. C'était avant 1914. Ce Fred était la coqueluche du
village. On le voit sur une des toiles de mon grand-père. Il a semé des bâtards à des lieues à la ronde. Sadie est
d'ailleurs une de ses lointaines descendantes.
Suzanna, qui sentait l'excitation la gagner, joignit les mains pour contenir un tremblement. Et quand elle reprit la
parole, ce fut avec une voix qui frémissait de façon perceptible.
— Nous savons que, la veille de sa mort, Bianca est rentrée au château avec un chiot dont elle voulait faire cadeau
à ses enfants. Il s'agissait d'une petite bête toute noire, qu'elle avait baptisée Fred.
Au regard que lui lança Holt, Suzanna comprit qu'elle avait réussi à éveiller sa curiosité.
— Elle l'avait trouvé sur la grève, là même où elle avait coutume de retrouver son Christian. Mais mon
arrière-grand-père n'a pas voulu le garder. Ils se sont querellés à ce propos. Cela aussi, nous le savons par cette
ancienne domestique que nous avons retrouvée. Elle a tout entendu. D'après son témoignage, la dispute a été d'une
rare violence. Et, jusqu'à présent, nul ne savait ce que ce malheureux chien était devenu.
— Comment cela, jusqu'à présenti
I — Eh oui, il n'est que de voir Sadie pour comprendre que, son mari n'en voulant pas, Bianca est allée confier son
cher Fred à son non moins cher Christian. D'ailleurs, c'est logique.

25

Holt demeura impassible.


— Même si c'est vrai, dit-il d'un ton mesuré, je ne vois pas ce que ça change. Je ne peux toujours rien pour vous.
— Vous pouvez au moins me promettre de réfléchir, insista Suzanna. On ne sait jamais. Un détail peut vous
revenir... Votre grand-père a peut-être dit devant vous quelque chose de significatif, il a peut-être laissé derrière
lui... euh, je ne sais pas, moi...
— J'ai déjà assez de soucis comme ça ! trancha Holt. Il s'éloigna de quelques pas et lui tourna le dos. En
vérité, il ne voulait pas s'engager dans une affaire qui l'amènerait à fréquenter Suzanna de trop près. La revoir, à
l'évidence, ne lui valait rien.
Suzanna, de son côté, se tut. Momentanément sans voix, elle avait les yeux braqués sur la cicatrice qui zébrait le
dos de Holt, de l'omoplate à la taille. Quand il se retourna, il croisa son regard horrifié et se crispa.
— Excusez-moi. Si j'avais su que j'allais avoir de la visite, j'aurais enfilé une chemise.
— Que vous est-il arrivé? lui demanda-t-elle d'une voix sans timbre.
— Mettons que je suis resté flic un jour de trop, expliqua Holt sur un ton fataliste.
Il regarda Suzanna droit dans les yeux.
— Quoi qu'il en soit, je ne peux rien pour vous, Suzanna.
— Vous ne pouvez pas, ou vous ne voulez pas ?
— Pourquoi le demander puisque pour vous cela revient au même?
— Mais...
— Mais quoi? Pour tout vous dire, je n'ai plus envie de fouiller dans la vie des autres, vous comprenez? Sinon, je
serais resté flic.
26
— Ce que je vous demande n'est pourtant pas la mer à boire : juste de réfléchir, d'essayer de vous rappeler quelque
chose qui pourrait nous mettre enfin sur la voie.
Holt commençait à s'impatienter.
— Lorsque mon cher grand-père est mort, je n'étais encore qu'un enfant. Vous croyez vraiment que, s'il avait eu,
dans son jeune temps, une liaison avec une femme mariée, il me l'aurait raconté?
— A vous entendre, on dirait que c'était sordide.
— Il y a encore des gens pour qui l'adultère n'a rien de romantique, affirma Holt d'un ton sec. Mais, bon, reprit-il
avec un de ces haussements d'épaules dont il était coutumier, si, dans un couple, l'un des deux ne vaut vraiment
rien, admettons que l'autre ait le droit d'aller chercher des consolations ailleurs... Comme on dit : je ne veux pas la
mort du pécheur...
Suzanna baissa les yeux. Ces quelques mots, qui lui rappelaient bien des douleurs intimes, agissaient sur elle
comme le couteau dans la plaie.
— Pour être franche, Holt, vos vues en matière de morale conjugale ne m'intéressent que médiocrement,
répliqua-t-elle d'un ton pincé. Et j'ai l'impression que je vous ai déjà fait perdre assez de temps comme ça. Alors,
avec votre permission, bonsoir.
Qu'avait-il dit ou fait qui l'avait rendue si triste? se demanda Holt. fi l'ignorait, mais il estimait qu'on n'a pas le droit
de laisser partir quelqu'un avec un tel désarroi dans les yeux.
— Attendez! lança-t-il. Je pense vraiment que nous cherchons une aiguille dans une botte de foin mais, soit, si
quelque chose me revient à la mémoire, je vous le ferai savoir, c'est promis. Au nom de Sadie et de ses ancêtres.
— Je vous en sais gré.
— Mais... euh, n'espérez pas trop, quand même, ajouta Holt.
27
Avec un petit rire sans joie. Suzanna fit demi-tour et s'éloigna.
— Rassurez-vous, je n'en avais pas l'intention, lança-t-elle par-dessus son épaule.
Quelques secondes plus tard, dans les mugissements du moteur de son pick-up, elle était loin.
28
8.
Les enfants jaillirent de la maison et accoururent à la rencontre de Suzanna, un chien noir sur leurs talons. La fille
et le garçon survolèrent les marches du perron avec la légèreté et la grâce de leur âge. Le chien les dévala avec des
gaucheries d'éléphanteau.
En s'écriant « Maman ! » pour soulager leur petit cœur de son trop-plein de joie, chacun des bambins s'empara
d'une main de Suzanna. A six ans, Alex était grand pour son âge. De onze mois plus jeune, Jenny lui arrivait à
l'épaule. Le garçon avait les cheveux aussi noirs et le teint aussi mat que sa sœur les avait blonds et clair. Tels
quels, ils auraient pu jouer, dans une version de poche du Maure de Venise, les rôles d'Othello et de Desdémone.
Seul point de comparaison : tous deux arboraient aux genoux et aux coudes les mêmes batteries de griffures et
d'écorchures — ces glorieuses médailles rouges qui récompensent les témérités de l'enfance.
En se penchant pour les embrasser, Suzanna oublia d'un coup toutes les fatigues, tous les mécomptes et toutes les
exaspérations accumulés pendant la journée.
— Alors, la petite classe, qu'est-ce qu'on a fait aujourd'hui?
29
— Nous sommes en train de bâtir un fortin, répondit Alex. Il sera zignespoiniable.
— Inexpugnable, corrigea Suzanna en grimaçant comme un mélomane qui entend un couac.
— Ouais, et l'oncle Sloan a promis que samedi il nous aiderait à le finir.
— Et toi, maman ? demanda Jenny.
— Moi aussi, après mon travail, si je ne rentre pas trop tard.
Suzanna se pencha pour caresser Fred, qui essayait de se frayer un passage entre les enfants et quémandait sa part
d'égards.
— Salut, toi ! Je crois bien que j'ai rencontré une de tes grand-tantes cet après-midi — à moins que ce ne soit une
cousine germaine...
— Quoi, Fred a de la famille? s'étonna Alex.
— En tout cas, c'est ce qu'il m'a semblé.
Elle s'avança et s'assit sur les marches du perron, encadrée par les enfants. C'était son luxe du soir, se poser,
respirer le parfum des fleurs et de la brise iodée, sa nichée blottie sous ses ailes.
Alors, commença un feu roulant de questions à propos de la parente de Fred. « Où l'as-tu vue? Est-elle gentille?
Viendra-t-elle nous voir? Comment s'appelle-t-elle? » —, questions auxquelles Suzanna répondit dans le bon
ordre : « — Au village. — Oui, très. — Peut-être bien. — Sadie. »
— Et elle est énorme, ajouta-t-elle. Exactement comme Fred va le devenir.
Après un court instant de bienheureux silence, Suzanna décréta qu'il était temps de rentrer si l'on ne voulait pas
rater le dîner.
Elle se releva, aussitôt imitée par les enfants, et poussa la lourde porte d'entrée.
— Avant le coucher, j'irai voir à quoi ressemble votre fortin, promit-elle.
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Sur ce, les enfants coururent se laver les mains, Fred dans leur sillage, et les couloirs se mirent à résonner de
claquements de talons et de jappements joyeux.
« J'ai vraiment de braves enfants », songea Suzanna en s'engageant dans l'escalier qui montait vers sa chambre.
Elle savait bien qu'ils ne manquaient pas de l'essentiel, ayant la joie de vivre, la tranquillité et la sécurité du len-
demain. Ils grandissaient au milieu d'une grande famille qui les adorait. Avec l'une de leur tante mariée, les deux
autres fiancées, ils avaient des hommes dans leurs vies. Même s'il faut beaucoup d'oncles pour remplacer un seul
père. Mais que pouvait-elle faire de mieux ?
Baxter Dumont n'avait pas donné de ses nouvelles depuis des mois, pas même envoyé une carte pour l'anniversaire
d'Alex. Le chèque de la pension alimentaire tardait à venir — comme chaque fois. Si Baxter était trop bon juriste
pour se risquer à ne pas la payer, il avait toujours soin de l'envoyer plusieurs semaines après l'échéance. Suzanna
savait pourquoi. Pour la titiller. Pour tester sa résistance. Pour voir si elle aurait besoin de lui en demander
l'aumône. Grâce à Dieu, cela n'avait jamais été nécessaire jusqu'ici.
Bien que le divorce ait été prononcé depuis longtemps, Baxter continuait de se servir des enfants pour exhaler son
ressentiment contre son ex-femme. Ces enfants étaient pourtant la seule chose vraiment digne de respect qu'ils
avaient faite ensemble...
Ses bébés !
D suffisait que Suzanna les regarde courir dans le soleil, ou seulement dormir de leur profond sommeil, pour
savoir que, quoi qu'elle ait enduré, quoi que l'avenir lui réserve encore comme épreuves, rien ne pourrait ternir le
bonheur qu'elle éprouvait à se dire : « Ils sont à moi ! »
L'échec de son mariage l'avait rendue craintive et, bien

31

des fois, elle doutait de sa valeur en tant que femme. Mais jamais en tant que mère. Ce qu'elle avait de meilleur
était pour Alex et Jenny — qui, lui semblait-il souvent, le lui rendaient au centuple.
Ces deux dernières années, elle s'était prise à croire qu'elle n'était peut-être pas si mauvaise femme d'affaires que
cela, après tout. Elle remerciait le ciel de lui avoir accordé ce qui s'appelle la main verte. Le jardinage était son seul
talent et, pendant la terrible agonie de son mariage, il avait été sa planche de salut. En désespoir de cause, elle avait
vendu ses bijoux, repris son nom de jeune fille, fait un emprunt et s'était installée fleuriste-paysagiste.
L'idée d'appeler son commerce « Les Mille et Une Fleurs », « La Nouvelle Sémiramis » ou quelque chose d'aussi
frivole ne lui était jamais venue à l'esprit. On était sur une île, il s'agissait de jardins. Aussi était-elle allée droit au
plus simple : « Les Jardins de l'île ».
La première année avait été dure, d'autant plus que la garde des enfants avait fait l'objet d'une âpre et longue
bataille juridique, et que tout ce que Suzanna aurait pu mettre de côté était aussitôt englouti par les honoraires des
avocats.
Rien que d'y repenser, son sang bouillait. Dire qu'elle aurait pu les perdre !
Baxter n'avait jamais réellement souhaité la garde des enfants, mais il avait voulu lui compliquer la tâche. Lorsque
cette sordide affaire avait enfin atteint son épilogue, Suzanna avait perdu dix kilos de sa déjà frêle charpente,
d'innombrables heures de sommeil, et se retrouvait endettée jusqu'au cou. Mais puisqu'elle avait gagné, elle ne
regrettait rien — et surtout pas l'argent dépensé.
Peu à peu, elle rétablissait sa situation. Elle avait repris quelques livres, rattrapé un peu de son retard de sommeil,
32 et le montant de sa dette fondait régulièrement, mois après mois.
Depuis deux ans qu'elle s'était installée à son compte, elle s'était taillé une solide réputation de compétence, de
sérieux, de bon goût et d'imagination créatrice. Sa clien-tait, elle, s'étendait
Bientôt, elle aurait les moyens d'acheter un deuxième pick-up, d'embaucher un employé à plein temps. Et,
peut-être, oui, peut-être, d'offrir aux enfants ce voyage à Disney World dont ils rêvaient.
Elle entra dans sa chambre. Comme presque toutes les autres chambres des Tours, c'était une pièce immense. Le
château avait été construit dans les années 1900 par son arrière-grand-père, qui en avait fait un monument à la
gloire de sa propre vanité. Il s'agissait d'une colossale masse de granit gris-noir hérissée de tourelles, couronnée de
créneaux et cernée de douves. L'intérieur consistait en un labyrinthe de couloirs longés de boiseries chantournées
qui grimpaient jusqu'à des plafonds hauts comme les nuages. Moitié château fort, moitié gentilhommière. Les
Tours avaient d'abord servi de résidence d'été avant que Fergus Calhoun ne décide de s'y installer à demeure avec
sa famille.
Les années passant, les difficultés financières s'amon-celant, la maison avait connu des mauvais jours. Entre autres
cicatrices que laissent sur les édifices les revers de fortune, elle exhibait maintenant des plafonds craquelés, des
parquets fendillés, des huisseries et une toiture perméables aux intempéries et une plomberie bruyante comme
mille diables. Pourtant, tous autant qu'ils étaient, les Calhoun tenaient à leur maison comme à la prunelle de leurs
yeux. Et à présent que l'aile ouest était en cours de rénovation, on pouvait espérer que Les Tours rapporteraient
assez pour subvenir seules à leur entretien.

33
Suzanna pensait que, dans son malheur, elle avait eu malgré tout bien de la chance. Ne disposait-elle pas d'une
vraie famille, au milieu de laquelle faire pousser ses enfants, maintenant que son ménage s'était éboulé? Sa
situation n'était pas celle de ces gens qui doivent confier les leurs à Dieu sait qui pendant qu'ils gagnent leur pain.
Cordelia, la sœur de son père, qui les avait déjà élevées, elle et ses trois sœurs, s'en occupait. Alex et Jenny pou-
vaient être de fieffés chenapans à leurs heures, mais Suzanna était persuadée que personne n'était mieux taillée
pour ce rôle de seconde mère que la bonne vieille tante Coco. Et puis, un jour ou l'autre, l'on finirait bien par
dénicher les émeraudes de Bianca, et alors, tout serait de nouveau pour le mieux dans le meilleur des mondes
possibles.
— Suzanna, tu es là?
Après avoir frappé, Lila avait ouvert et pointait son joli nez dans l'entrebâillement de la porte.
— Alors, tu l'as vu?
— Oui, je l'ai vu.
— Formidable !
Lila, suivie de sa crinière rousse qui lui dégringolait jusqu'à la taille, entra.
— Alors, raconte !
Entre les deux sœurs, le contraste était grand. Celle qui interrogeait était aussi enthousiaste qu'était maussade celle
qui répondait.
— D n'a guère changé.
— Oh, oh...
— D s'est montré grossier. Quand il a levé les yeux et qu'il m'a vue, j'ai eu l'impression qu'il se demandait s'il
n'allait pas me mettre la main au collet et porter plainte pour violation de domicile. Et quand je lui ai dit ce que je
venais faire chez lui, il m'a regardée de haut. Bref, il s'est comporté comme un rustre, un goujat et un malpoli.
34
— Hum ! Voilà bien un homme comme on aimerait en rencontrer plus souvent...
— II pense que nous avons inventé toute l'histoire pour nous faire un peu mousser, expliqua Suzanna.
— Quel sagouin! Max a failli se faire tuer! Il nous prend pour des folles, ou quoi?
— Exactement!
— Il te l'a dit?
— Pas en ces termes, mais c'est tout comme. Sans que je sache bien pourquoi, il ne porte pas les Calhoun dans son
cœur.
Lila esquissa un petit sourire narquois.
— Ne me dis pas qu'il est toujours fâché parce que tu l'as fait tomber de moto.
— Je ne l'ai jamais..., commença Suzanna.
Et puis, elle songea : « A quoi bon ? » et elle renonça à se défendre.
— Peu importe. Une chose est sûre, c'est qu'il ne faut pas compter sur lui pour nous aider. Quoique, après l'affaire
du chien, il a quand même promis de réfléchir.
— Quel chien? demanda Lila sans comprendre.
— Un parent de Fred.
— Fred a de la famille?
— Oui, une chienne nommée Sadie.
Suzanna raconta comment elle était arrivée à la conclusion que l'arbre généalogique de cette Sadie remontait
jusqu'au Fred de Bianca.
— Mais c'est fabuleux ! s'exclama Lila avec enthousiasme. C'est un maillon de plus dans la chaîne. Il faut que
j'aille tout de suite annoncer la nouvelle à Max.
— Dis-lui aussi de ne compter que sur lui-même, conclut Suzanna. Le petit-fils de Christian a prétendu qu'il ne
pouvait rien faire pour nous.
35
Non, il ne pouvait pas. Et, surtout, il ne le voulait pas. Assis sur le petit perron de la porte de derrière, son chien à
ses pieds, Holt regardait la mer virer du bleu ciel à l'indigo dans le crépuscule. De l'autre côté de la baie. Bar Island
s'engloutissait lentement dans la brume. Cette heure du jour, un peu lasse, un peu maussade, s'harmonisait bien
avec son humeur.
Un toit, la compagnie d'un chien, la mélodie des insectes, le contrepoint du ressac, il n'en demandait pas plus.
Tranquille, solitaire, n'attendant rien de personne et personne n'attendant rien de lui — c'était l'idée qu'il se faisait
à présent du bonheur. Il l'avait bien mérité, non? après avoir tant pataugé dans la misère des autres et s'être laissé
éclabousser par leurs tragédies !
Dix ans de cette vie !
Il se sentait rongé jusqu'à l'os, usé jusqu'à la corde, exténué jusqu'à la moelle.
Après cela, Holt n'était même pas certain d'avoir été un bon flic. Oh, il avait bien à son actif une pelletée de
citations et de médailles qui semblaient prétendre que oui. Mais il avait aussi le dos barré par une balafre d'une
trentaine de centimètres...
Maintenant, tout ce qu'il voulait, c'était réparer des moteurs, gratter des coques de bateaux, regarder tomber le soir,
et ne pas chercher plus loin. Vivre où bon lui semblait, à son rythme, à sa mode, là était le secret ! Plus de rapports
à taper, plus de pistes à suivre, plus de contre-allées à surveiller, plus de nuits blanches, d'indics, de revolver, de
menottes...
Plus de junkies surgissant de l'ombre et qui vous ouvrent en deux avec un couteau de chasse !
Holt avait eu le temps de réfléchir pendant ses mois d'hôpital. Conclusion : plus jamais il n'épouserait d'autre
36
cause que la sienne. Plus jamais il n'essayerait de sauver le monde à lui tout seul. A partir de maintenant, c'était
chacun pour soi.
Alors, il était rentré au bercail, bien décidé à se laisser vivre sans plus penser à rien. L'été, lézarder au soleil,
l'hiver, rêvasser au coin du feu. Ce n'était quand même pas trop demander !
Et voilà qu'elle était venue tout chambouler! Juste au moment où il commençait à se sentir bien dans sa nouvelle
vie, il avait fallu qu'elle paraisse !
Comme si elle ne lui avait pas déjà fait assez de mal comme ça, autrefois! Exactement comme aujourd'hui, rien
qu'en apparaissant. Par tous les diables, il l'avait toujours dans la peau !
La belle, l'inaccessible Suzanna Calhoun, des Calhoun de Bar Harbor. La princesse de la tour. Il habitait en
contrebas, elle tout en haut, lui une masure, elle un château.
Gamin, Holt y était souvent monté livrer du poisson ou des écrevisses péchés par son père. Toujours entrant par la
porte de service, jamais admis plus loin que les cuisines. Parfois, cependant, il avait entendu des rires et de la
musique, échos d'une vie somptueuse qu'il ne parvenait pas à imaginer, mais qui lui faisait envie.
Et cette fois, c'était elle qui était descendue pour le voir. Seulement voilà : le gamin transi d'amour n'existait plus.
Depuis leur première rencontre, il avait eu le temps d'apprendre le réalisme. Suzanna et lui n'étaient pas du même
monde, ne l'avaient jamais été, et ils ne le seraient jamais.
Quant aux émeraudes, qu'elle les trouve toute seule si elle pouvait. Lui n'avait pas le moyen de l'aider. Ni surtout le
désir.
Il en avait entendu parler, bien sûr. L'histoire avait été
37 colportée par les journaux aux quatre coins du pays. L'idée que son grand-père ait eu quelque chose à y voir,
qu'un Bradford ait pu aimer une Calhoun et en être aimé, ça, c'était fascinant. Et douteux. Même la coïncidence de
noms entre les chiens n'achevait pas de convaincre Holt.
Dans son enfance, son grand-père avait représenté pour lui une sorte de figure héroïque, auréolée de gloire et de
mystère. C'était l'intrépide jeune homme qui avait vu beaucoup de pays lointains et en avait rapporté des histoires
merveilleuses. C'était aussi le sorcier qui, avec des pinceaux et des couleurs, était capable d'accomplir des
miracles.
Holt se revoyait, en culottes courtes, grimpant l'escalier qui menait à l'atelier, pour aller regarder travailler le vieil
homme à la crinière argentée. Ou bien était-ce plutôt un combat qu'un travail, un duel fougueux et passionné entre
l'artiste et sa toile?
Souvent, ils allaient, le vieil homme et l'enfant, faire de longues promenades. Souvent, ensemble, ils avaient
escaladé la falaise sur laquelle trônaient Les Tours. Holt se souvenait qu'une fois, ils s'étaient assis sur une grosse
pierre et que son grand-père lui avait raconté l'histoire d'un château dans les nuages et d'une sublime princesse qui
y était retenue prisonnière.
Parlait-il des Tours et de Bianca?
Troublé, Holt se leva et rentra. Sadie, qui somnolait, leva un museau interrogateur, mais ne fit pas l'effort de le
suivre.
L'intérieur de la maison était banalement cubique, avec des murs blancs et du parquet sombre. La seule touche
d'originalité y était une cheminée encadrée de pierres de taille. Holt avait hâte que l'hiver arrive pour y faire
flamber un bon feu.
Il monta l'escalier. Tout le premier étage était réservé à l'atelier. Dans la pénombre, l'endroit paraissait plus grand
qu'il n'était en réalité et vaguement inquiétant.
De temps à autre. Holt se disait qu'il devrait faire percer des lucarnes supplémentaires dans le toit. En revanche, il
n'avait jamais songé une seule seconde à poncer le parquet. Les lattes de bois, noircies par le temps, étaient
constellées de taches de peinture dégouli-née des pinceaux ou de la palette. Il y avait du carmin, du vert émeraude,
du jaune canari. Son grand-père avait toujours préféré les tons vifs, passionnés, voire violents.
Des toiles étaient appuyées contre un mur. Le legs d'un homme qui avait dû attendre les dernières années de sa vie
pour obtenir les faveurs de la critique et entrer dans les bonnes grâces des riches collectionneurs. Si jamais il se
décidait à les mettre sur le marché, Holt savait qu'il en tirerait des sommes rondelettes. Mais comment aurait-il pu
s'y résigner, lui qui n'envisageait déjà pas de passer le parquet à la paille de fer?
Il s'accroupit devant les toiles qu'il connaissait toutes en détail pour les avoir admirées un nombre incalculable de
fois et les fit défiler devant ses yeux jusqu'à ce qu'il trouve celle qu'il cherchait.
Il s'agissait d'un portrait. Celui d'une femme belle comme dans un rêve. Fin visage ovale, teint d'albâtre, luxuriante
chevelure de cuivre et d'or entrelacés, col de cygne. Comme chaque fois, ce furent les yeux qui retinrent l'attention
de Holt. Ils avaient le même vert que l'océan les jours de brume. Mais ce n'était point tant leur couleur qui fascinait
que leur expression. On aurait dit deux blocs de tristesse compacte. La détresse de l'âme dont ce regard était le
miroir se trouvait si bien rendue par l'art qu'on avait peine à la contempler longtemps.
Etait-ce Bianca ? Manifestement, la ressemblance avec Suzanna était là, au moins dans l'ovale du visage —
38 39
même si la couleur des cheveux ni celle des yeux n'étaient les mêmes.
Et puis, il y avait le regard. Impossible de voir celui du portrait sans penser à celui de Suzanna. Tous les deux
avaient exactement le même genre d'expression douloureuse, tous les deux avaient l'air de voguer sur des chagrins
sans fond.
« Ou alors, c'est parce que je recommence à trop penser à elle », se dit Holt en retournant lentement la toile contre
le mur.
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Le lendemain, Suzanna retourna dans le jardin pour poursuivre les travaux commencés la veille. C'était une
journée de chaleur poisseuse. Il aurait fallu qu'il pleuve, mais l'humidité qui flottait dans l'air ne consentait pas à se
laisser tomber.
Elle venait de planter un amandier et, bêche en main, s'attaquait au creusement d'un trou pour en planter un
deuxième, lorsqu'un bruit de moteur, qui approcha puis s'arrêta, lui fit froncer les sourcils. Elle chérissait sa soli-
tude, et rien ne l'horripilait autant que les inspecteurs des travaux finis.
Appuyée sur le manche de sa bêche, elle se retourna juste à temps pour voir Holt descendre d'une voiture. Avec un
petit soupir exaspéré, elle se remit à fouir la terre.
— Vous faites un tour? demanda-t-elle lorsqu'elle aperçut son ombre sur le sol, à côté d'elle.
— Non, je vous cherchais. Je suis d'abord passé à la boutique, et la vendeuse m'a dit que je vous trouverais ici. Que
faites-vous?
— Ça ne se voit peut-être pas, mais je creuse, répondit Suzanna sur un ton peu amène. Que voulez-vous?
Holt esquissa le geste de lui ôter la bêche des mains.
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— Permettez?
— Non, vous, permettez !
Suzanna se vantait d'être patiente. D'ordinaire, c'était même vrai. Mais pas aujourd'hui.
— J'ai encore six arbustes comme celui-ci à planter d'ici à ce soir, plus deux rosiers, plus douze douzaines
d'oignons de tulipe à repiquer, plus quelques arpents de gazon à semer. Alors, vous dites ce que vous avez à dire et
moi, pendant ce temps, je travaille. D'accord?
Cette fois, Holt qui voulait toujours la bêche la lui arracha des mains.
— Quelle taille vous conviendrait? Et jusqu'à quelle profondeur?
— Vous parlez de quoi ?
— Du trou.
Le regard de Suzanna étincela de colère.
— Deux mètres sur un et six de profondeur. Après quoi, je vous enterre dedans !
II sourit.
— Oh! fit-il, l'air faussement mortifié. Vous, d'ordinaire si charmante! Je parlais du trou pour planter l'arbuste.
Bon, ajouta-t-il en se mettant à creuser quand même. Tant pis, je commence. Vous me direz d'arrêter.
En temps normal, Suzanna aurait rendu le bien pour le bien et gentiment accueilli une gentillesse. Pour cette fois,
cependant, elle allait faire exception.
— Vous pouvez vous arrêter maintenant. Je n'ai que faire de votre aide. Ni de votre compagnie, du reste.
— A vous voir, qui devinerait que vous avez ce tempérament de mule? remarqua Holt, tout en continuant
placidement à creuser. Il faut du temps pour percer à jour ce genre de vérité lorsqu'elle se dissimule derrière un
aussi joli visage que le vôtre.
Un joli visage qui était en ce moment échauffé par les
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efforts et le soleil, et badigeonné de bistre sous les yeux par la fatigue. Ce dont Holt fut fort navré.
— Je croyais que vous vendiez des fleurs? s'étonna-t-il.
— J'en plante aussi.
— Et des arbres?
— Et des arbres, confirma Suzanna. Euh, plus large, le trou, ajouta-t-elle, soudain lasse de son propre entêtement.
Ainsi, de fil en aiguille, et sans parler que de jardinage, plantèrent-ils ensemble les six amandiers.
— J'ai repensé à ce que vous m'avez dit hier, annonça Holt au moment de se tourner vers les rosiers.
— Et?
A l'entendre, toute de patiente suavité, on eût dit que Suzanna savait depuis le début qu'il finirait par en arriver là.
Holt n'aimait pas qu'on lise en lui comme dans un livre ouvert. C'était si exaspérant qu'il en aurait grincé des dents.
— Je ne pense toujours pas que je puisse grand-chose pour vous, mais j'ai bien l'impression que vous avez raison
sur quelques points.
— Quoi par exemple?
— Les chiens.
— Je le sais que j'ai raison. Et pas qu'à propos des chiens. Sur toute la ligne.
— Cela, je n'en jurerais pas, déclara Holt. Mon grand-père ne m'a jamais parlé de Bianca, j'en suis certain.
Peut-être la connaissait-il, peut-être ne la connaissait-il pas... Peut-être fut-elle sa maîtresse, peut-être pas... Dans
un cas comme dans l'autre, je ne vois pas en quoi je puis vous aider.
— Il l'aimait, affirma Suzanna d'une voix posée. Ce qui veut dire qu'il savait ce qu'elle ressentait, qu'il
43 connaissait sa manière de penser. II se doutait sûrement de l'endroit où elle avait caché les émeraudes.
— Il est mort.
— Je sais.
Il y eut un court silence.
— Bianca tenait un journal..., reprit Suzanna. Enfin, nous sommes presque sûrs qu'elle en tenait un. Et qu'elle l'a
caché avec le collier. Christian en tenait peut-être un, lui aussi.
— Jamais vu de journal intime dans les affaires de mon grand-père.
— Ce n'est pas le genre de choses qu'on laisse traîner à la vue de tous, fit observer la jeune femme. C'est d'ailleurs
pour ça qu'on les appelle intimes !
Holt acquiesça d'un signe de tête.
— Ou alors, reprit Suzanna, il avait des lettres d'elle. Nous sommes certains qu'elle lui en écrivait, car nous en
avons trouvé une qu'elle n'a jamais pu lui envoyer.
— Vous courez après des chimères, Suzanna.
— Je ne crois pas. Mais même si je le pensais, ça ne me ferait pas renoncer. Cette histoire est trop importante pour
ma famille. Entendez-moi bien, il ne s'agit pas tant de la valeur des émeraudes que de la signification qu'elles
avaient pour Bianca.
— Comment pouvez-vous avoir idée de ce que cette parure représentait pour votre arrière-grand-mère ?
Les yeux baissés, Suzanna murmura :
— Je ne crois pas que je sois en mesure de vous l'expliquer d'une façon compréhensible et acceptable pour vous.
— Essayez toujours...
— Eh bien, il semblerait que nous ayons toutes une relation très... spéciale avec elle. Surtout Lila.
Elle ne releva pas les yeux, même pas lorsqu'elle entendit Holt soupirer profondément.
44
— Personne dans la famille n'avait jamais vu les émeraudes, ni en vrai ni en photo, ajouta-t-elle. Après la mort de
Bianca, Fergus, mon arrière-grand-père, a détruit toutes les photos d'elle. Mais Lila... Bref, elle a dessiné la parure.
C'était juste après une séance.
— Une séance de quoi ?
— De... de spiritisme.
Là, Suzanna leva les yeux. Un sourire qui hésitait entre la moquerie et l'affliction flottait sur les lèvres de Holt.
— Je me doute de ce que vous devez en penser, reprit-elle avec empressement, sur un ton de défense. Mais ma
tante croit en ces sortes de choses. Et, franchement, après ce qui s'est passé cette nuit-là, je me suis mise à y croire
aussi. Ma petite sœur Catherine, quant à elle... euh, eh bien, elle a eu une vision. Pendant une séance. Elle les a
vues. Je veux dire : les émeraudes. Elle les a décrites. Et Lila les a dessinées. Ensuite, plusieurs semaines plus tard,
Max, vous savez, l'historien, le fiancé de Lila, a découvert une photo de la parure dans un des livres de la
bibliothèque... Et c'était exactement la même que celle que Catherine avait vue et que Lila avait dessinée !
Holt resta silencieux pendant quelques instants. Son silence sembla très long à Suzanna.
— Moi, vous savez, le mysticisme! s'exclama-t-il enfin.
— Vous voyez, vous ne me croyez pas ! lui reprocha-t-elle aussitôt.
— Sans mettre votre parole en doute, répondit-il sur un ton qui se voulait conciliant, on peut admettre que vos
sœurs avaient déjà vu une photo de la parure... mettons, il y a très longtemps, et qu'elles ne s'en souvenaient pas
consciemment, mais que...
— Impossible ! l'interrompit Suzanna. On n'oublie pas ce genre de chose... Bref, ce qu'il faut retenir, c'est qu'il
45 n'y a pas une Calhoun qui ne soit aujourd'hui tout à fait convaincue de l'importance de ce collier et qu'il faille à
tout prix le retrouver.
— C'était il y a quatre-vingts ans! Peut-être n'a-t-il jamais été caché.
— Que voulez-vous dire?
— Et s'il avait été vendu, tout simplement?
— Non ! Fergus tenait une comptabilité très stricte, et l'on n'a pas trace d'une telle vente. Vous pouvez me croire,
nous avons tout épluché...
Si Holt n'insista pas, il demeura un long moment pensif.
— Vous savez, Suzanna, reprit-il enfin, j'ai déjà souvent entendu parler de gens qui cherchaient une aiguille dans
une botte de foin, mais je n'ai jamais entendu dire que personne l'ait trouvée.
— Ils l'auraient trouvée s'ils avaient mieux cherché, répliqua Suzanna.
La tête penchée, elle le considéra d'un œil curieux.
— Des mots comme espérance n'ont donc pas de sens pour vous?
— A franchement parler, non. Je suis comme saint Thomas : je crois ce que je vois.
— Eh bien, je vous trouve à plaindre.
— Pourquoi, grands dieux?
— Parce que l'essentiel est invisible pour les yeux, voilà pourquoi ! Si vous ne croyez qu'en ce qui est, et non en ce
qui pourrait être, à quoi bon planter, à quoi bon mettre au monde des enfants, à quoi bon seulement regarder se
lever le soleil?
Ça, Holt se l'était souvent demandé.
— Celui qui ne s'intéresse pas à la réalité telle qu'elle est finit par vivre la tête dans les nuages et les pieds dans la
boue, rétorqua-t-il d'un ton sec. Je n'y crois pas, moi, à
46
votre collier d'émeraudes. Ni aux fantômes. Ni aux loups-garous. Ni à l'amour étemel. Ni à rien. Mais prou-
vez-moi que mon grand-père a bien eu une liaison avec Bianca Calhoun et alors là, oui, je ferai tout ce que je peux
pour vous aider. Suzanna laissa échapper une espèce de petit rire.
— Pourquoi ? demanda-t-elle, les yeux plissés par une moue sarcastique. Pourquoi, puisque vous ne croyez en
rien?
— Parce que, répondit Holt, s'il l'a vraiment aimée, c'est ce qu'il attendrait de moi.
Sur ce, il lui rendit la bêche qu'il tenait toujours en main.
— Maintenant, excusez-moi, conclut-il en s'éloignant, mais j'ai des choses urgentes à faire.
Dans son appentis, Holt regarda le moteur qu'il venait de démonter. Il allait falloir dépenser beaucoup d'efforts et
y consacrer beaucoup de temps pour remettre toutes les pièces à leur place. Parfait ! 11 avait justement besoin de
quelque chose qui lui occupe l'esprit. D ne voulait plus penser aux Calhoun, à leurs tragiques histoires d'amour, et
tout le reste.
Il n'avait rien trouvé à redire lorsque Sadie avait interrompu sa sieste pour sortir, l'oreille dressée. Lui et la chienne
étaient liés par un contrat moral. Elle faisait ce qu'elle voulait et, en échange, il la nourrissait.
Lorsqu'elle aboya, Holt n'y prêta pas attention. Sadie était un piètre chien de garde. Elle aboyait après les écu-
reuils, le vent dans l'herbe, ou en dormant. A côté de cela, il y avait gros à parier qu'elle ne broncherait pas si un
cambrioleur venait à passer.
Mais Holt leva la tête et abandonna son travail
47 lorsqu'il entendit dans son jardin retentir un rire de femme. Un rire d'une fraîcheur poignante, qui lui serra le
cœur.
Il apparut dans l'encadrement de la porte et la vit. En vérité, il y avait bien longtemps qu'il savait qui était là.
«Pourquoi ne me laisse-t-elle pas tranquille?» se demanda-t-il en plongeant les poings dans ses poches. Ce n'était
pas comme s'ils étaient fous l'un de l'autre. On ne pouvait même pas dire qu'ils s'aimaient bien. Entre eux, le
sentiment qui dominait, c'était l'antipathie instinctive. Même s'il la désirait, cela ne changeait rien à l'affaire.
Puisqu'il se comportait en gentleman, s'abstenant héroïquement de poser la main sur elle...
Après lui avoir promis de réfléchir, il s'en était cru débarrassé pour un bon moment. Et voilà qu'il la retrouvait en
train de creuser un trou au milieu de son jardin !
En sortant de l'appentis, Holt affichait sa mine des mauvais jours.
— Eh, que diantre faites-vous là? l'interpella-t-il. Quand elle releva soudain la tête, il découvrit deux
grands yeux inquiets. Elle pâlit également. Holt avait souvent vu ce genre de regard, celui de la biche aux abois, de
la victime dont la retraite est coupée. Et puis, la peur s'effaça du regard de Suzanna aussi vite qu'elle s'y était
inscrite, et le sang se remit à circuler dans ses joues. Comme par enchantement. Et elle réussit même à sourire.
— Je ne savais pas que vous étiez là, expliqua-t-elle. Je n'ai pas vu votre voiture et puis j'ai frappé au moins dix
fois à la porte sans obtenir de réponse.
Holt ne défronça pas les sourcils.
— Du coup, vous vous êtes dit : « Tiens ! Et si j'en profitais pour creuser un trou dans son jardin. »
— En somme ! Je vous ai apporté un arbrisseau... Cette fois, pas question de lui ôter sa pelle! décida
Holt. Qu'elle creuse si ça lui chantait.
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— En quel honneur? demanda-t-il.
— Pour vous remercier de m'avoir aidée tout à l'heure.
— Hum ! Je me demande ce que peut cacher ce soudain accès d'amabilité typiquement Calhoun...
— Et moi, je me demande comment on peut être aussi cynique et soupçonneux ! Vous m'avez rendu service cet
après-midi, et, par ce geste, je veux que vous sachiez que vous n'avez pas obligé une ingrate — c'est aussi simple
que cela. Mais si vous ne voulez pas de mon arbuste, vous n'avez qu'un mot à dire et je le remporte.
Holt prit un air blasé.
— Maintenant qu'il y a un trou dans ma cour, autant mettre quelque chose dedans. Mais je vous préviens que je ne
sais pas jardiner. Ici, il sera dans l'antichambre de la mort.
— Je m'en doutais ! avoua Suzanna en riant. Et c'est pourquoi je ne vous ai pas apporté quelque chose de douillet.
Puis-je me servir de votre tuyau?
— Quoi?
— D'arrosage... Vous n'en avez pas?
— Pour arroser quoi ?
— N'importe, soupira Suzanna. Comme je vous l'ai dit, celui-ci ne réclame pas beaucoup de soins et, quel que soit
le temps, il vous donnera de belles fleurs jaunes à l'automne. C'est un hypericum calycinum.
Une espèce de grimace, qui était peut-être un sourire, apparut sur le visage de Holt.
— Me voilà renseigné !
A présent que le trou était enfin creusé, Suzanna y planta l'arbuste.
— En termes vulgaires, précisa-t-elle en riant encore, un millepertuis.
Holt se passa la main dans les cheveux d'un air embar-
49 rassé. Il ne savait absolument pas comment réagir. C'était la première fois de sa vie que quelqu'un lui offrait des
fleurs — si l'on excepte les bouquets que ses collègues du commissariat lui avaient apportés à l'hôpital. Il préféra
donc changer de conversation.
— Il paraît que vous allez transformer Les Tours en hôtel, dit-il.
— Seulement l'aile ouest. C'est le mari de Catherine qui s'en occupe.
— Difficile d'imaginer C.C. mariée... La dernière fois que je l'ai vue, elle devait avoir une douzaine d'années.
— C'est une grande et belle femme à présent.
— La beauté, c'est de famille, chez les Calhoun... Surprise, Su/arma leva les yeux, puis les rabaissa sur
son travail : elle était occupée à reboucher le trou autour du pied du millepertuis.
— J'ai l'impression que vous venez de dire quelque chose d'aimable... Je me trompe?
— J'ai rappelé une vérité, tout au plus. Il est de notoriété publique que les sœurs Calhoun ont toujours valu le coup
d'œil.
Dieu sait pourquoi, Holt s'agenouilla alors à côté de Suzanna et se mit à jouer avec ses cheveux. Dieu sait
pourquoi, elle le laissa faire.
— Je me souviens que vous étiez le sujet de conversation favori des garçons, murmura-t-il.
Elle rit sous cape, se souvenant avec nostalgie de la vie insouciante qu'on menait alors.
— Quel dommage que nous n'en ayons rien su, remarqua-t-elle. Nous aurions sans doute été flattées.
— Moi, c'est vous que je regardais, avoua Holt. Inquiète, Suzanna le dévisagea.
— Ah, oui? C'est curieux, je ne m'en suis jamais aperçue.
50
— Evidemment, dit-il en cessant de lui caresser les cheveux et en laissant retomber sa main. Les princesses
n'abaissent pas leurs regards sur les paysans.
Les choses dites, et surtout le ton sur lequel elles avaient été dites, la firent sourciller.
— C'est ridicule, voyons ! protesta-t-elle.
— Ce n'est pas ma faute si vous évoquiez irrésistiblement une princesse, insista Holt. Pour commencer, vous vivez
dans un château.
— Vous parlez d'un château ! Il est tout décrépi. Et puis, si j'ai bonne mémoire, vous étiez bien trop occupé à jouer
les caïds avec les garçons, et les beaux ténébreux avec les filles, pour seulement vous apercevoir de mon existence.
Holt fut bien forcé de sourire.
— Oh, croyez-moi, entre toutes ces occupations, j'avais quand même trouvé le temps de vous remarquer.
Dans les yeux de Holt passa une ombre qui aurait dû inquiéter Suzanna si elle avait été plus vigilante. Mais elle n'y
prit pas garde et tourna de nouveau son attention vers le millepertuis.
— C'était il y a bien longtemps, dit-elle d'une voix pensive. Nous avons beaucoup changé, tous les deux.
— Ce n'est pas niable.
Comme elle en était à tasser la terre autour du pied de l'arbrisseau, il l'aida. Ou plutôt, il fit semblant. Une excuse
pour se rapprocher d'elle, en somme.
Soudain, il la saisit par les poignets.
Ils étaient si proches que leurs genoux se touchaient. Leurs corps penchaient l'un vers l'autre. Holt remarqua que
les mains de Suzanna étaient calleuses, contrastant ainsi de manière fascinante avec son teint de rose et ses doux
yeux.
— Vous avez de belles mains, murmura-t-il.
5!
— Pfft! De rugueuses mains de jardinière ! s'exclama-t-elle sur un ton d'autodérision.
— Oui. Pas des mains d'évaporée ! Mais de belles mains, tout de même.
— Si vous me les rendiez? demanda-t-elle d'une voix qui s'efforçait au calme. J'en ai besoin pour finir mon
ouvrage.
Loin de lui obéir, Holt les serra plus fort.
— Vous savez, cela fait quinze ans que j'ai envie de vous embrasser.
Le pâle sourire dont s'ornait le visage de Suzanna s'effaça aussitôt. Et de l'effroi s'inscrivit dans ses yeux. Holt ne
se laissa cependant pas détourner de son projet pour autant. « Qu'elle ait un peu peur de moi, se dit-il, cela vaut
peut-être mieux pour nous deux. »
— Quinze ans! répéta-t-il d'une voix rauque. C'est long!
Il lui relâcha un poignet, mais avant qu'elle n'ait eu le loisir de pousser un soupir de soulagement, de sa main libre,
il l'avait saisie par la nuque. Ses doigts étaient solides, sa poigne fort résolue.
— Il faut que j'en aie le cœur net une bonne fois pour toutes et qu'on n'en parle plus, dit-il entre ses dents.
Suzanna n'eut pas le temps de refuser. L'assaut fut trop vif pour permettre une parade. Avant qu'elle ait pu esquiver
ou protester, Holt s'était emparé de sa bouche, la recouvrant de la sienne avec une ardeur de conquérant. Pas la
moindre douceur dans ses gestes. Ses lèvres, ses mains, tout son corps, comme elle le constata lorsqu'il l'attira
contre lui, étaient tendus vers la même exigence. D'une main appuyée contre le torse de Holt, elle voulut le
repousser. Mais autant essayer de déplacer une montagne à mains nues.
Elle était crispée. Holt le sentait. Tout comme il savait
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que ce qu'il était en train de faire était mal, injuste, méprisable... Mais, diable! Il n'allait quand même pas emporter
cette obsession dans la tombe ! Il fallait qu'il s'en libère. Mieux vaut mourir avec des remords qu'avec des regrets...
L'embrasser était le seul moyen qu'il avait de se convaincre qu'elle n'était après tout qu'une femme comme les
autres et que ses désirs d'aujourd'hui n'étaient tout au plus que les séquelles de ses anciens fantasmes d'adolescent.
Soudain, un frémissement la secoua tout entière. Et un murmure plaintif lui échappa. Puis, ses lèvres s'entrou-
vrirent comme malgré elle. Holt s'y engouffra avidement. Cette bouche était un régal !
Suzanna ne pouvait plus ni penser ni respirer. Tous les soucis qui lui minaient la vie étaient oubliés, tous ses
chagrins envolés. A leur place, il y avait maintenant un tourbillon de sensations exquises. Elle enlaça Holt,
s'aban-donnant mollement contre lui.
Il y avait si longtemps que personne ne l'avait tenue dans ses bras, qu'elle n'avait pas senti le désir d'un homme
appliqué contre elle. Si longtemps, surtout, qu'elle n'avait pas éprouvé elle-même de désir pour un homme.
Effarée, elle se rendit compte qu'elle avait envie de se livrer à lui, de s'offrir sans retenue, jusqu'à ce que soit apaisé
le feu qui brûlait en elle.
Holt avait déjà glissé une main sous son sweater et s'apprêtait à s'emparer de la rondeur de son sein lorsqu'il se
ressaisit. En se maudissant, il relâcha Suzanna. Elle respirait avec peine et le regardait avec des yeux ronds.
« Pas étonnant », pensa-t-il, plein de dégoût contre lui-même. Elle venait de frôler un viol à même le sol et en plein
jour !
Elle abaissa les paupières par crainte qu'il ne lût la honte dans son regard.
53
— Là, fit-elle, j'espère que vous vous sentez mieux maintenant
— Non, bougonna-t-il en serrant les poings car ses mains tremblaient. Non, pas du tout.
Suzanna ne le regardait pas. Elle avait l'esprit vide. Tournée vers le millepertuis, elle dit d'une voix fluette :
— S'il ne pleut pas, il faudra l'arroser de temps en temps, jusqu'à ce qu'il prenne bien en terre.
— Quoi, c'est tout?
— Que voulez-vous de plus?
— Vous ne me giflez pas? ne m'insultez pas?
— A quoi bon? D'ailleurs, vous ne vous y attendez pas vraiment. Je suis sûre que vous pensez que ce qui vient
d'arriver est une aubaine pour une femme comme moi.
— Je ne comprends pas.
— Oui, d'après vous, je dois être... en manque. Dame ! Une jeune divorcée !
— En vous embrassant, croyez-moi, Suzanna, je n'ai pas pensé une seule seconde à ce qui pouvait vous manquer.
Je me suis comporté de façon purement égoïste. J'avoue que l'égoïsme a toujours été mon fort.
D'un mouvement lent, la jeune femme se leva et épousseta les genoux de son jean.
— Ça, j'en suis bien convaincue, murmura-t-elle. Elle ne pensait plus qu'à une chose : partir, s'en aller,
filer le plus vite et le plus loin possible.
— Mes enfants m'attendent, dit-elle. Et elle s'éloigna.
Mais elle n'avait pas fait trois pas que Holt la rappela.
— Suzanna?
Elle ralentit, mais ne s'arrêta pas.
— Quoi ? fit-elle en se retournant à moitié.
— Je ne me le pardonnerai jamais.
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— N'en parlons plus, lui lança-t-elle avec un haussement d'épaules.
— Non. Vous n'avez pas compris. Ce que je ne me pardonnerai jamais, c'est de ne pas vous avoir embrassée
comme ça il y a quinze ans.
Avec une exclamation outragée, Suzanna accéléra le pas.
« Pour ça, non, je ne me le pardonnerai jamais », se répéta silencieusement Holt en la regardant s'éloigner.
Mais, désormais, il avait la ferme intention de rattraper le temps perdu.
55
16.
Suzanna ressentait le besoin d'être seule.
Un peu de solitude était une rareté dans une maison aussi pleine de gens que Les Tours. Mais, pour l'heure, avec la
lune et les étoiles pour tout chapiteau, elle savourait de précieux moments solitaires.
C'était une belle nuit. Le ciel était clair, et la chaleur du jour avait cédé la place à une légère brise parfumée à l'iode
et à la rose. De sa terrasse, elle pouvait apercevoir les ombres des falaises. Le murmure des vagues au loin faisait
comme une berceuse.
Ce soir, Suzanna en aurait besoin pour trouver le sommeil. Elle avait beau être fatiguée, son esprit s'agitait. Elle
s'était répété cent fois qu'elle n'avait aucune espèce de raison de s'inquiéter, rien n'y faisait. Ses enfants dormaient
paisiblement. Ses sœurs étaient heureuses. Chacune avait trouvé sa place au soleil et un compagnon pour l'aimer
telle qu'elle était. La tante Coco était gaie comme un pinson, se portait comme un charme et n'avait qu'une hâte :
que l'hôtel des Tours ouvre pour en être le maître queux. Tout allait donc idéalement bien dans la famille.
Quant aux Tours, la seule vraie maison qu'elle ait jamais eue, elles ne couraient plus le risque d'être ven-
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dues. Elles allaient rester ce qu'elles avaient toujours été : la demeure des Calhoun.
Pas la peine non plus de se formaliser pour les éme-raudcs. Toute la famille remuait ciel et terre pour les trouver.
S'ils n'avaient pas suivi chaque piste à la loupe, jamais Suzanna n'aurait rencontré Holt Bradford. Rien que d'y
repenser, ses doigts se crispèrent sur la balustrade. Cette démarche-là, se dit-elle, on aurait pu en faire l'économie!
C'avait été ce qui s'appelle un coup d'épée dans l'eau. Certes, il s'agissait du petit-fils de Christian Bradford. Mais
ce gaillard n'avait manifestement pas la fibre familiale très développée. Le passé ne l'intéressait pas. Il ne pensait
qu'à l'instant présent, à lui-même et son petit confort et ses petites envies et ses petits plaisirs.
C'était drôle, il n'avait pas son pareil pour lui faire faire des choses qu'elle ne voulait pas. Par exemple, se mettre en
colère. Avec lui, elle avait bien failli enrager plusieurs fois.
Mais il y avait plus grave !
Il lui avait fait éprouver quelque chose dont elle ne voulait à aucun prix : du désir ! Suzanna avait déjà appris à ses
dépens ce qu'il en coûte d'avoir besoin d'un homme, et elle n'avait pas du tout l'intention de renouveler
l'expérience.
D'ailleurs, si Holt l'avait embrassée, c'était par défi, ou parce qu'il avait eu une revanche à prendre, rien de plus. En
tout cas, il n'y avait pas mis d'amour. Ni même d'affection. Ni même de douceur. Le fait qu'il ait réussi à la rendre
à moitié folle ne prouvait qu'une chose : que le désir est une chose très sombre. Il y avait deux ans qu'elle était
seule. Pour ne pas dire trois, puisque la dernière année de son mariage n'avait pas regorgé non plus
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ni d'amour, ni même d'affection, ni même de douceur. Pendant tout ce temps, Suzanna avait appris à se passer des
hommes, et elle avait la ferme intention de continuer comme ça.
Si encore elle n'avait pas réagi aussi éhontément, il n'y aurait que demi-mal. Quoi ! Un homme qui s'y prenait avec
les femmes comme au temps des cavernes ! Et elle, la sotte, qui se pâmait comme une dévergondée, s'accrochait à
lui de même qu'une noyée à sa planche de salut et répondait à ses baisers avec une ferveur dont pas même son mari
n'avait bénéficié.
Ce faisant, elle s'était humiliée. Et elle avait permis que Holt se divertisse à moindres frais. Oh, ce sourire qu'il
avait, à la fin ! Des heures plus tard, en le revoyant, elle en bouillait encore de rage.
Peut-être était-elle un peu sévère avec elle-même, tout compte fait. Pour embarrassante que la situation ait été, elle
aurait du moins servi à prouver quelque chose : qu'elle était toujours vivante; qu'elle n'était pas une tranche de
colin froid dont aucun fin gourmet, qu'il s'appelle Baxter ou autre, ne saurait se contenter. Elle était capable de
ressentir. De désirer.
Les yeux clos, Suzanna posa la main sur son ventre. Oh, oui, elle pouvait désirer ! Elle ne désirait même que trop
! C'était comme une faim de loup, et le baiser, tel un fumet de bonne cuisine après un long jeûne, lui faisait venir
l'eau à la bouche.
Dans ces conditions, la tentation était grande d'éviter de fréquenter Holt, désormais. En tout cas, c'aurait été la
prudence même. Mais, de même que l'amour-propre lui avait épargné de crouler de honte après sa dégradante
conduite, l'amour-propre empêchait la solution de la fuite..
« Tu es une Calhoun, ne l'oublie pas ! se dit-elle. Les
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Calhoun sont des battantes. » Et s'il fallait revoir Holt dans l'intérêt de la chasse aux émeraudes, soit, elle le
reverrait. Holt Bradford, tout faraud qu'il était, n'avait pas fini d'entendre parler d'elle. Quant à se laisser de
nouveau mépriser ou détruire par un homme, non, ça, jamais plus !
— Suzanna, tu es là?
Elle se retourna, la mine effarée, et découvrit sa tante qui débouchait sur la terrasse.
— Tante Coco !
— Je t'ai fait sursauter? Pardonne-moi, ma chérie, mais j'ai frappé plusieurs fois, tu n'as pas entendu? Bref, comme
il y avait de la lumière, je suis entrée.
— Tu as bien fait.
Suzanna enroula son bras autour de la taille de Coco. Elle adorait sa tante, cette femme merveilleuse qui lui tenait
lieu de père et de mère depuis plus de quinze ans.
— J'étais en train de rêvasser, avoua-t-elle. Par une si belle nuit, comment ne pas être un peu dans la lune?
Coco murmura une parole d'assentiment et ne dit rien d'autre pendant un long moment. De toutes ses nièces, c'était
Suzanna qui lui procurait le plus de soucis. Elle l'avait d'abord vue s'en aller au bras d'un mari, resplendissante
d'espérance. Et puis, elle l'avait vue revenir quatre ans plus tard, éteinte, livide, amaigrie, avec un enfant sous
chaque bras. Depuis, certes, Suzanna s'était remise sur pied, d'une façon dont on pouvait être fier pour elle, se
tirant honorablement de toutes ses entreprises.
Mais Coco attendait toujours de voir se rallumer dans les yeux de sa nièce son ancienne joie de vivre.
— Tu n'arrivais pas à dormir? lui demanda Suzanna.
— Je n'ai même pas encore essayé, répondit Coco avec un soupir. Cette satanée bonne femme me rend folle !
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Suzanna réprima un sourire. Elle savait que la « satanée bonne femme » en question ne pouvait être que Col-leen,
sa grand-tante, la fille aînée de Bianca, et la soeur du père de Coco, Ethan. Colleen avait porté ses pénates au
château la semaine précédente — en même temps que son humeur acariâtre, son tempérament despotique et toutes
les grossièretés dont une imagination féconde et méchante se trouve capable. Coco était convaincue que le seul but
de cette intrusion était de faire de sa vie un enfer.
— Tu l'as entendue comme moi pérorer pendant le dîner?
Grande et majestueuse dans sa robe de taffetas flambé. Coco se mit à faire les cent pas. Ses récriminations étaient
émises d'une voix sifflante d'indignation, mais basse. Colleen pouvait bien avoir quatre-vingts et quelques années,
sa chambre être à quinze bons mètres de là, elle avait les oreilles comme les lynx ont les yeux.
— La sauce était trop poivrée, les asperges trop molles, et patati et patata! N'a-t-elle pas eu l'audace de vouloir
m'apprendre — à moi! — comment on fait le coq au vin ! C'est bien simple, j'avais envie de lui briser ma canne sur
le dos.
— Le dîner était superbe, comme toujours, affirma Suzanna d'une voix apaisante. Ne fais pas attention à elle, il
faut toujours qu'elle se plaigne. C'est plus fort qu'elle. Mais, si je me souviens bien, elle a saucé son assiette et s'est
presque léché les doigts.
— C'est bien vrai !
Coco prit une profonde inspiration.
— Je sais que je ne devrais pas me laisser gâcher la vie par cette affreuse vieille bonne femme, mais elle m'a
toujours effrayée, que veux-tu? Et elle le sait. Sans le yoga et l'homéopathie, il y a longtemps qu'elle
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m'aurait rendue folle. Tant qu'elle passait d'un paquebot à l'autre, c'était parfait, tout ce que j'avais à faire, c'était de
lui envoyer une lettre de temps à autre. Mais vivre sous le même toit qu'elle...
Coco ne put s'en empêcher : elle frissonna. Suzanna tâcha de la rassurer.
— Elle aura tôt fait de se lasser de nous, dit-elle. Dans quelques jours, elle sera repartie en croisière sur le Nil, ou
l'Amazone, est-ce que je sais?
— Le plus tôt sera le mieux pour moi. Je n'en peux déjà plus. Ma plus grande crainte, c'est qu'elle ait l'intention de
s'incruster ici jusqu'à ce que nous ayons déniché les émeraudes. Peut-être ne faut-il d'ailleurs pas chercher plus
loin la raison de sa présence au milieu de nous.
A présent qu'elle s'était assez calmée pour renoncer à arpenter la terrasse, Coco s'adossa contre la balustrade.
— Tout à l'heure, j'ai médité avec ma boule de cristal. C'est si reposant, la boule de cristal. Cela fait un bien fou
après une soirée avec tante Colleen... Bref, je me laissais porter, quand, tout à coup, j'ai vu Bianca.
— Pas étonnant, fit remarquer Suzanna. Elle nous obsède toutes.
— Mais, cette fois, c'était très différent, ma chérie. L'image était très claire. Et ses yeux baignaient dans une
mélancolie terrible. Tiens ! si triste que, rien que d'y repenser, j'en ai de nouveau les larmes aux yeux.
D'un geste un peu théâtral, Coco tira de sa manche un mouchoir et s'en tapota les paupières.
— Et soudain, c'est ton image que j'ai vue. Quant à savoir pourquoi, je me le suis demandé. Et je n'ai pas trouvé
tout de suite la réponse. Pourtant, c'est évident.
Les yeux de Coco luisaient toujours mais, cette fois, c'était l'enthousiasme qui les faisait briller et non plus les
larmes.
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— C'est à cause de Holt Bradford, tu comprends ? Tu l'as vu, tu lui as parlé. Ainsi, tu sers de maillon entre
Christian et Bianca.
— Les conversations que j'ai eues avec Holt ne servent sûrement à rien, affirma Suzanna. Et surtout pas de maillon
!
— Mais si! C'est lui, la clé de l'énigme, Suzanna. Même s'il ne le sait pas. Sans lui, nous ne pouvons pas aller plus
loin, j'en suis certaine.
Du côté de Suzanna, un haussement d'épaules impatient salua cette certitude.
— Eh bien, moi, je suis certaine d'une chose : il n'a pas envie de nous aider.
— Alors, ce sera à toi de le convaincre.
Coco prit la main de Suzanna dans la sienne et la serra.
— Nous avons besoin de lui. Tant que nous n'aurons pas trouvé les émeraudes, personne ici ne pourra dormir
tranquille. Aux dernières nouvelles, la police n'a toujours pas rattrapé notre voleur, et Dieu sait ce que ce gredin
nous mijote encore. Holt est le seul lien que nous ayons entre Bianca et l'homme qu'elle aimait.
— Je sais.
— Alors, cramponne-toi à lui, conclut tante Coco. Si, si, il faut absolument que tu le revoies, insista-t-elle devant
la moue de Suzanna. J'ai le pressentiment qu'il'a quelque chose d'intéressant à te montrer.
Les yeux dans le vague, Suzanna se retourna vers l'ombre des falaises.
— Soit, murmura-t-elle, je le reverrai.
Je savais qu 'elle reviendrait. Si peu sage que cela fût, et peut-être même immoral, je l'attendais tous les après-
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midi. Les jours où elle ne venait pas se promener sur les falaises, j'épiais le chemin qui descendait du château en
m'ennuyant d'elle comme il n'est pas légitime qu'un homme s'ennuie de la femme d'un autre. Les jours où je la
voyais venir vers moi, ses cheveux semblables à un éboulis de flammes, ses lèvres parées d'un timide sourire de
jeune fille — j'éprouvais dans mon cœur des joies sans pareil.
Au début, il n'y avait rien dans nos propos que de poli et de distant. Nous évoquions le temps qu 'il faisait, nous
nous tenions respectivement au courant du dernier commérage que les cancanières du village colportaient, ou
bien nous échangions des vues sur la peinture et la littérature. Le temps passant, elle s'apprivoisa assez pour
consentir à des sujets de conversation plus intimes. Je recueillis ainsi les épanchements de sa fierté de mère et
commençai à connaître mieux ses enfants à travers ce qu 'elle m'en dit. Son aînée, Colleen, n 'aimait rien tant que
les jolies robes qui la faisaient ressembler à une poupée et n 'avait de cesse qu 'on ne lui offrît un poney. Son
second enfant n'était autre que le bambin qui l'accompagnait le premier jour où je l'avais vue et qui s'appelait
Ethan. Celui-là croyait que les Antilles servaient toujours d'abri aux galions espagnols et de repaire aux pirates
de tout poil et ne rêvait que d'entreprendre de longs voyages, au cours desquels il égalerait les exploits de Drake
ou de Raleigh. Quant au dernier, Sean, il en était encore à l'âge titubant où le petit d'homme, marchant plus
souvent à quatre pattes qu'à deux, illustre malgré lui les théories de M. Darwin.
Il n'était pas nécessaire d'être extralucide pour comprendre que ses enfants étaient toute sa vie. Rarement l'ai-je
entendue faire allusion aux bals, récitals et autres mondanités huppées auxquelles elle assistait à
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peu près chaque soir. Quant à l'homme qu'elle avait épousé, Fergus Calhoun, il n'en fut jamais question.
En un sens, je le déplorais, car il faisait l'objet pour moi d'une curiosité fiévreuse. Je savais de lui ce qui était
notoire. Qu'il s'agissait d'un être doté d'un caractère à la mesure de ses ambitions : celles-ci étaient aussi
démesurées que celui-là était implacable. Ajoutons-y une intelligence retorse, un tempérament infatigable et
quelques-unes de ces vertus qui font les meneurs d'hommes, et l'on comprendra qu'il ait réussi, à partir de
quelques dollars, à se bâtir une fortune colossale. Non seulement les petites gens mais aussi les requins de la
Bourse, les traîneurs de sabre de l'état-major, et même les ténors du Sénat, tous pliaient devant lui. Mais comme
les ajoncs plient sous l'aquilon, sans estime, sans respect, par force. Pourtant, Fergus Calhoun s'en contentait.
Bref, c'était un de ces hommes qui usent de leur puissance pour se faire craindre de leurs semblables faute d'avoir
su s'en faire aimer.
Tout cela, je le savais donc, mais ce n 'était pas ce qui m'importait.
Le Fergus Calhoun qui faisait l'objet de mes hantises, c'était l'homme dans son privé — celui qui avait le droit de
parler d'elle en disant : « ma femme » et exerçait sur sa beauté, ainsi que l'attestait l'existence de trois enfants, ses
privilèges de mari.
Car j'étais amoureux d'elle. Et sans doute l'avais-je été dès la première seconde.
Il aurait sûrement mieux valu pour ma tranquillité d'esprit que j'aille planter ailleurs mon chevalet. Je ne pouvais
cependant m'y résoudre. Bien que sachant déjà que je n 'aurais jamais rien d'autre d'elle que ces après-midi
passés à causer, je revenais l'attendre encore et encore, obstinément.
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Elle voulut bien que je fisse son portrait. Dans le cours de cet exercice, je commençai d'entrevoir son âme. Sous la
beauté, sous la noblesse, sous l'élégance de son enveloppe, transparut aux yeux de l'artiste une femme
désespérément malheureuse. J'aurais voulu la prendre dans mes bras et lui faire dire quel était ce langoureux
secret qui obscurcissait ses yeux. Mais je me contentais de la peindre, le reste, de par toutes les lois humaines et
divines, m'étant défendu.
Je n 'ai jamais passé pour compter la patience ni la délicatesse au nombre de mes vertus. Je n'ai jamais prétendu
abriter une grande âme. Et, sauf une certaine habileté avec un fusain ou un pinceau, on peut même dire qu'au total
je suis quelqu'un d'assez ordinaire. Mais elle m'ennoblit le cœur et l'esprit, de par sa seule existence et la grâce
des sentiments qu'elle m'inspirait.
D'ores et déjà, elle avait fait de moi un autre homme, et je savais que, quoi qu 'il arrive, plus jamais les choses ne
ressembleraient à ce qu 'elles avaient paru avant que je ne la connusse.
Maintenant encore, bien que des décennies se soient écoulées depuis lors, je peux, en me promenant le long des
falaises, l'y revoir. Je peux aussi respirer l'odeur inchangée de l'océan, percevoir, dans le zéphyr du soir, des
effluves de son parfum et, dans l'embrasement de l'horizon au couchant, revoir sa flamboyante chevelure. Que je
ferme les yeux, et aussitôt le murmure des vagues mourantes me restitue sa voix aussi claire et douce que si elle
venait de parler.
Je me souviens du dernier après-midi que nous passâmes ensemble, ce premier été, alors qu 'elle se tenait tout à
côté de moi, si proche en apparence qu 'il aurait suffi que j'étende un peu la main pour la toucher, en réalité aussi
lointaine et inatteignable que la lune.
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— Nous rentrons demain matin, dit-elle sans se hasarder à me regarder. Les enfants sont fort mécontents de
devoir partir.
— Et vous?
Elle eut un de ces sourires tristes qui incurvent les lèvres seules et ne concernent pas les yeux.
— Parfois, je me demande s'il faut croire aux vies antérieures, murmura-t-elle. Je me sens si bien sur cette île que
j'ai l'impression d'y avoir déjà vécu. La première fois que j'y suis venue, c'était avec la même hâte qu'on a de
retrouver un lieu familier. L'océan va me manquer.
J'eus le sentiment, lorsqu'elle me regarda, qu'elle voulait me faire comprendre que moi aussi j'allais lui manquer.
Mais n'étaient-ce pas les élans effrénés de mon cœur qui emballaient mon imagination ?
Puis elle se retourna vers l'horizon où son regard se perdit.
— New York est si différent! dit-elle d'une voix entrecoupée de soupirs. Lorsqu'on est ici, on a peine à imaginer
l'existence d'endroits comme là-bas, si pleins de presse, de crasse et de tumulte! Resterez-vous ici tout l'hiver?
A l'idée des mois de froidure qui s'annonçaient, et surtout à l'idée de cet hiver — le plus redoutable de, tous,
puisque c'est celui des sentiments — qui allait s'abattre sur mon cœur, je maudis le sort qui me narguait, tel un
nouveau Tantale, avec l'image d'un bonheur inaccessible.
— Mes projets sont changeants comme mes humeurs, répondis-je d'un ton où je tâchai que mon amertume ne
transparaisse pas.
— Je suis jalouse de votre liberté, répondit-elle. C'est à ce moment-là, si je me souviens bien, qu'elle
67 s'éloigna de moi et s'alla planter devant le portrait d'elle auquel j'avais retravaillé tout l'après-midi et qui était
presque achevé.
— Et je vous envie aussi votre talent, ajouta-t-elle. Vous m'avez portraiturée tellement mieux que je ne suis.
— Tellement moins bien ! m'exclamai-je alors, horrifié par ce qui me parut un blasphème. Il y a, ajoutai-je, des
réalités sublimes que la peinture peut parfois frôler, mais qu'elle ne fixera jamais sur la toile...
J'étais si bien en train de fondre d'amour qu'il fallut que je croise mes mains dans mon dos pour ne pas céder à la
tentation de la prendre dans mes bras.
— Comment allez-vous l'intituler?
— Bianca. Votre prénom suffit.
Elle dut malgré tout pressentir mon émotion, quoi que je fisse pour la contenir, car elle me couvrit d'un drôle de
regard que je ne saurais qualifier davantage. Et puis, elle recula brusquement d'un pas, comme quelqu'un qui s'est
aventuré par mégarde sur la berge d'un ravin.
— Un jour, vous serez célèbre et l'on s'arrachera vos œuvres, prophétisa-t-elle.
Travaillé par l'idée que je la voyais peut-être pour la dernière fois, je ne parvenais pas à détacher d'elle mes
regards.
— Je ne peins pas pour la gloire! me récriai-je.
— Je sais. C'est bien pour cela qu 'elle descendra sur vous. C'est une coquette qui se refuse à ceux qui la
poursuivent, voyez-vous, et rien ne l'exaspère comme ceux qui la guettent sans cesse. Mais elle a aussi son côté
espiègle. Elle adore prendre par surprise ceux qui lui tournent le dos, leur mettre la main sur les yeux et leur dire
: « Devine qui c'est! » Le jour où cela arrivera, souvenez-vous de cet été et que j'avais été la première à le prédire.
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Ayant ajouté un « Au revoir, Christian », qui sonna lugubrement à mon oreille, elle s'éloigna.
Et moi, pour ce que je croyais être la dernière fois, je la regardai rapetisser entre les rochers, les herbes folles et
les fleurs qui, vaillamment, faufilent leur tête entre les uns et les autres pour boire un peu de la lumière du soleil.
Nul ne savait le nom du voleur. Il en avait tellement !
La première fois qu'il était venu à Bar Harbor, alléché par les émeraudes, il se faisait appeler Livingston et se
donnait pour un opulent homme d'affaires anglais. N'ayant pas rencontré le succès espéré, il était revenu à la
charge sous le nom d'Ellis Caufield, excentrique de son état et fortuné par surcroît. Moitié par manque de chance,
moitié à cause de la maladresse de son acolyte, il avait dû renoncer à ce personnage-là aussi.
Son complice était mort, ce dont le voleur, qui avait le cœur bien trempé, ne s'attristait pas outre mesure.
Maintenant, il se faisait appeler Robert Marshall, et il était assez fier de son nouveau personnage.
Le dénommé Marshall était longiligne, avait le teint bronzé et la taille bien prise et parlait avec une pointe d'accent
bostonien. Ses cheveux noirs lui tombaient sur les épaules, et des moustaches à la gauloise broussail-laient sous
son nez et pendaient de part et d'autre de sa bouche comme deux mèches de fouet. Il avait à présent les yeux
marron, par la grâce de lentilles de contact colorées, et des dents de cheval. Le dentiste qui lui avait fabriqué cette
prothèse s'était fait payer en tarif de nuit mais le voleur, en bon artisan lui-même, ne lésinait jamais sur les outils de
travail. Les émeraudes valaient bien ce sacrifice.
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Il se sentait à l'aise dans la peau de Marshall et ne se lassait pas de se réjouir depuis qu'il avait réussi à se faire
embaucher comme maçon sur le chantier de rénovation des Tours. Il faut dire qu'il avait d'excellents certificats,
c'est-à-dire excellemment imités, en plus de son bagou et de sa nouvelle denture.
Les émeraudes! En quelques mois, ce qui avait commencé pour lui comme une affaire de plus avait viré à
l'obsession. Au départ, elles lui faisaient envie, maintenant, il les lui fallait. Au départ, il n'avait été intéressé que
par leur valeur marchande, maintenant, il les voulait pour elles-mêmes.
Le fait de travailler si près des Calhoun ne faisait que pimenter encore un peu la sauce. N'était-il pas passé tout à
l'heure à moins de trois pas d'Amanda et de Sloan O'Riley! Ni l'un ni l'autre, qui ne l'avaient jamais vu autrement
que sous les traits du très britannique Living-ston, ne lui avaient accordé un regard.
Il se comportait en bon ouvrier, faisant plus que sa part sans jamais barguigner. Les autres répondaient à son
bonjour, riaient à ses plaisanteries, l'invitaient à se joindre à eux après le travail pour boire une bière. Bref, ils le
considéraient comme l'un des leurs.
Le soir, il rentrait sagement se coucher dans la maison qu'il avait louée à l'opposé de la baie et, le lendemain matin,
il repartait gaiement vers de nouveaux sacs de ciment, de nouvelles pelletées de sable et de nouvelles palettes de
pierres de taille.
Il avait déjà mené des existences plus confortables. Mais, lorsqu'il se sentait las, il se redonnait du cœur à l'ouvrage
en se disant qu'on n'a rien sans rien.
Le système de sécurité des Tours ne poserait aucun problème, à présent qu'il était à même de le débrancher de
l'intérieur. Travaillant pour les Calhoun, il pouvait évoluer si près d'eux qu'aucune des péripéties de la chasse aux
émeraudes ne risquait de lui échapper. Et, pourvu qu'il soit habile et prudent, rien ne l'empêchait de mener ses
petites recherches de son côté.
Les papiers qu'il avait volés ne lui avaient pas encore appris grand-chose. Mais il y avait peut-être un indice dans
la lettre.
Une lettre adressée à Bianca et signée Christian.
« Une lettre d'amour, se dit Marshall. Cela s'examine de près. »
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21.
— Vous tombez bien ! s'exclama Holt en découvrant Suzanna sur le pas de sa porte.
— Pourquoi? Vous avez encore envie de me violenter?
— Non, mais j'ai quelque chose à vous faire voir. Holt montra le chemin jusqu'au premier étage et
Suzanna, mue par une curiosité de plus en plus dévorante à chaque marche, le suivit.
L'atelier était frais, silencieux et, sauf à l'endroit où le jour accrochait ses décorations, obscur.
— C'est ici que mon grand-père travaillait, indiqua Holt.
Ces simples mots suffirent à capter l'attention de Suzanna.
— Le connaissiez-vous bien ?
— Personne ne le connaissait bien. Mon grand-père était un vieil homme très secret. Il allait et venait à sa guise,
sans rendre de comptes à quiconque. Il pouvait s'enfermer ici pendant quelques jours ou quelques mois, selon son
humeur. Parfois, je m'asseyais sur un tabouret dans un coin et je restais des heures à le regarder. Mais quand je
devenais nerveux et que je me mettais à faire les
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cent pas pour me dégourdir les jambes, alors, il m'envoyait me promener au village avec le chien...
— Oh ! Il y a toujours des taches de peinture sur le sol !
D'instinct, Suzanna s'accroupit pour les caresser.
Pour l'aider à se relever, Holt lui prit la main. Leurs regards se croisèrent et, alors, elle comprit.
II avait profondément aimé son grand-père. Ces taches de peinture, plus encore que ce lieu lui-même, étaient des
souvenirs... Au même moment, elle aperçut le portrait.
La toile était appuyée contre le mur, prise dans un cadre de bois aux riches ornementations.
— Bianca! murmura Suzanna en le voyant. J'étais sûre qu'il avait fait son portrait. Peintre et amoureux, c'était
impossible autrement
— Vous êtes sûre que c'est elle? demanda Holt, même si après l'exclamation extasiée de Suzanna, il n'y avait plus
de doute.
— Oui. Elle ressemble à ma sœur Lila trait pour trait
— Soit, bougonna Holt qui avait soudain l'impression que le piège qu'il avait cherché à éviter depuis le début
venait de se refermer sur lui. Je ne vois toutefois pas en quoi cela nous rapproche des émeraudes.
— Une chose est désormais néanmoins certaine, insista Suzanna : ils s'aimaient. De là à admettre qu'ils avaient
décidé de s'enfuir ensemble, il n'y a qu'un pas.
— Admettons. Telles que je conçois les choses, elle est venue ici le voir. C'est la seule explication, puisque c'est
lui qui a hérité du chien. Ensuite, elle est retournée aux Tours préparer ses bagages et ceux de ses enfants. Mais, le
lendemain, au lieu de venir rejoindre mon grand-père et de s'envoler avec lui vers un nouveau bonheur, elle est
passée par une fenêtre du donjon. Pourquoi ?
— Peut-être la confusion de son esprit. Elle était sur le
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point de rompre son mariage, de séparer ses enfants de leur père, de trahir ses vœux. C'est difficile et effrayant.
Comme de mourir, pour ainsi dire. Peut-être s'est-elle dit qu'elle était une mauvaise femme et qu'au dernier
moment, lorsque son mari est rentré, elle n'a pas eu la force de l'affronter.
L'air songeur, Holt passa une main tendre dans les cheveux de Suzanna.
— Est-ce ainsi que cela s'est passé pour vous? Elle se crispa.
— Nous parlons de Bianca. Et ses raisons de se tuer n'ont sûrement rien à voir avec les émeraudes.
— D'abord, il faut se demander pourquoi elle les a cachées, déclara Holt en ôtant sa main. A partir de là, nous
chercherons ensuite où.
Suzanna se détendit un peu.
— Fergus les lui a offertes à la naissance de leur premier fils. Non point à la naissance du premier enfant notez
bien. Une fille, ça ne comptait pas. Je pense que Bianca l'a vécu comme une humiliation. Etre récompensée,
comme une jument de concours, pour avoir produit un héritier mâle ! Mais les émeraudes étaient quand même à
elle parce que l'enfant l'était
Les yeux baissés, Suzanna reprit son souffle, avant de poursuivre :
— Baxter m'a offert des diamants à la naissance d'Alex. Je ne me suis pas du tout senti coupable de les vendre
lorsque j'ai décidé de m'installer à mon compte. Parce qu'ils étaient à moi. Bianca a dû éprouver le même genre de
sentiment par rapport aux émeraudes. Avec son collier, elle pouvait s'offrir une nouvelle vie — à elle et à ses
enfants.
— Pourquoi les a-t-elle cachées?
— Pour être sûre que Fergus ne les trouverait pas.
75 même s'il parvenait à l'empêcher de s'enfuir. Pour savoir qu'elle n'était pas irrémédiablement prisonnière tant
qu'elle avait son trésor de guerre enfoui quelque part.
— Et vous, où aviez-vous caché les diamants de Baxter?
— Je les avais mis dans le sac de couches de Jenny, répondit Suzanna avec un sourire. Le dernier endroit où Baxter
serait allé mettre la main. Cela semble un peu bouffon, non?
Elle remarqua que Holt ne souriait pas et ne songeait pas à se moquer.
— Je trouve cela très subtil, au contraire.
Dans ses yeux, elle vit aussi qu'il s'était soudain mis à penser à tout autre chose qu'aux émeraudes de Bianca. Il
contemplait ses lèvres avec l'intensité gourmande d'un enfant affamé devant la vitrine d'une pâtisserie.
Dieu, n'en avait-il pas rêvé, de ces lèvres tendres, et de ce long corps gracile !
Sans crier gare, il la saisit par les épaules et l'embrassa.
Désorientée, Suzanna se défendit. Mais, bien vite, son sang, de froid et lent, devint bouillant et rapide. Son corps
se tendit comme un arc.
Elle lui laissa prendre ce qu'il semblait avoir si désespérément envie de prendre.
Avec un juron, Holt enfouit son visage dans le cou de Suzanna, à l'endroit où son pouls battait comme un marteau
sur une enclume. Rien ni personne ne lui avait jamais fait autant d'effet. Chaque fois que sa bouche revenait se
poser sur celle de Suzanna, c'était avec une faim plus grande.
Mais elle l'enlaçait, s'accrochait à ses cheveux. Puis, tout à coup, avec sa joue, elle lui caressa la joue, dans un
geste d'une tendresse extraordinaire et presque insupportable.
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— Qu'allons-nous devenir? demanda-t-elle dans un souffle.
— Je crois que nous le savons aussi bien l'un que l'autre, répondit Holt d'une voix rauque. Des amants.
Suzanna ferma les yeux. Tout était simple pour lui !
— J'ai besoin d'un peu de temps, chuchota-t-elle.
Il la repoussa légèrement, juste assez pour qu'ils se retrouvent face à face.
— Je ne suis peut-être pas capable de vous en accorder beaucoup. Nous ne sommes plus des enfants, et je suis
fatigué de me demander à quoi cela peut bien ressembler de faire l'amour avec vous.
Cet aveu arracha un soupir douloureux à Suzanna.
— Si vous me demandez plus que je ne peux donner, nous risquons d'être déçus tous les deux. Oh, j'ai envie de
vous! reconnut-elle alors qu'au même moment l'étreinte de Holt se resserrait encore. Mais je ne veux pas
commettre une nouvelle erreur.
— Vous faut-il des serments solennels?
— Non, répondit-elle promptement. Pas la peine. Il s'agit seulement que je tienne les promesses que je me suis
faites. Et si un jour je me donne à vous, il faudra que je sois sûre que, non seulement j'en ai envie, mais que je
pourrai vivre avec.
Du dos de la main, elle lui caressa la joue.
— La seule chose que je puisse vous promettre, c'est que, si nous devenons amants, je ne le regretterai pas.
— Ni moi, répondit Holt, mi-figue, mi-raisin.
Ils décidèrent d'aller aux Tours montrer à tous le portrait qui signifiait tant de choses pour les Calhoun.
Suzanna tint à ce que Sadie vienne avec eux. La chienne voyagea à l'arrière du pick-up, la truffe au vent, poussant
des gloussements d'aise.
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Lorsqu'ils arrivèrennt au château, Holt repéra tout de suite, assise sur la pelouse à côté d'un brun au teint pâle, une
jeune femme qui ressemblait à Bianca. 11 en déduisit qu'il s'agissait de Lila.
Fred, qui avait été le premier à voir venir la camionnette, fit feu des quatre fers mais s'immobilisa lorsqu'il aperçut
Sadie qui en descendait nonchalamment.
Marchant en crabe, vaguement intimidé, il s'approcha d'elle. Les deux chiens se reniflèrent sans vergogne. Puis, en
frétillant de la queue, Sadie traversa la pelouse au petit trot. L'air interdit, Fred la regarda s'éloigner. Alors, elle lui
lança une de ces irrésistibles œillades qui signifient : « Suivez-moi, jeune homme », et aussitôt le jeune mâle
s'élança à ses trousses.
— On dirait que notre Fred vient d'avoir le coup de foudre, remarqua Lila, qui s'approchait avec Max à son côté.
Nous nous demandions toutes où tu étais passée, dit-elle à l'intention de Suzanna.
Celle-ci fit les présentations et expliqua qu'il fallait que tout le monde aux Tours se prépare pour une grande
émotion, car Holt avait quelque chose à leur montrer.
Lorsque Lila découvrit le tableau, elle en resta bouche bée. Elle avait, à peu de chose près, la troublante impression
de se trouver devant un miroir.
— Je comprends, murmura Suzanna à l'oreille de sa sœur. J'avais bien dit qu'il fallait vous préparer à des émotions
fortes.
— Max, tu vois ça? demanda Lila.
— Oui.
Doucement, il l'embrassa dans les cheveux en contemplant le portrait d'une femme qui était le sosie presque
parfait de celle qu'il aimait.
— C'est un Bradford, affirma-t-il.
Il se tourna vers Holt et haussa les épaules en signe d'excuse, avant de préciser :
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— J'ai consacré beaucoup de temps ces dernières semaines à étudier l'œuvre de votre grand-père.
— Et vous aviez cela chez vous depuis le début! s'exclama Lila avec, dans la voix, une nuance de reproche que
Holt fit semblant de ne pas percevoir. Mais vous n'êtes pas aussi méchant que vous aimez à le faire croire,
reprit-elle après l'avoir bien dévisagé. Votre aura est beaucoup trop claire.
— Laisse-le tranquille avec son aura, veux-tu? intervint Suzanna en riant. Où est tante Coco? Il faut absolument
qu'elle voie cela tout de suite.
Coco vit le tableau et, à la seconde où elle posa les yeux dessus, fondit en larmes. Mais il fallait s'y attendre. Holt
avait déposé le portrait contre le dossier d'un des fauteuils du salon, tandis que Coco, assise en face, trempait son
mouchoir.
— Après tout ce temps ! soupira-t-elle. La voilà revenue chez elle.
Lila posa la main sur le bras de sa tante.
— Elle n'est jamais vraiment partie, murmura-t-elle.
— Oh, je sais bien... Mais pouvoir la regarder. Et te voir, toi !
— Comme il a dû l'aimer, soupira Catherine, la tête abandonnée contre la solide épaule de son colosse de mari.
Cette toile est littéralement imprégnée d'amour. C'est Bianca, exactement comme je me l'étais imaginée. Oui, c'est
exactement comme ça que je me la suis représentée la nuit où j'ai senti sa présence-Sceptique dès qu'il était
question de spiritisme, Holt
enfonça les mains dans ses poches et hocha la tête.
— Ça, c'est une idée ! s'exclama Coco, dont les yeux s'asséchèrent comme par enchantement. Il va falloir que nous
organisions une nouvelle séance. Nous accrocherons le portrait dans la salle à manger, et puis nous nous
79 concentrerons dessus. D'abord, cependant, il faut que je consulte les chartes astrologiques.
Sur ce, elle se leva et quitta la pièce d'un bon pas.
— Et la voilà partie! Soupira Suzanna. Personne ne bouge, je vais faire du café.
Après avoir jeté un dernier regard au portrait, elle se dirigea vers la cuisine. Et, le temps que le café passe, elle
essaya de raisonner froidement à propos de Holt et de ce qui était en train d'arriver.
Holt allait-il les aider, à présent, lui qui s'était d'abord montré réticent? Sans doute. Il était même possible qu'avec
son expérience de policier, il se débrouille mieux à lui seul que toutes les Calhoun réunies. Oui, c'était possible... Il
n'empêche que cette histoire n'aurait sûrement jamais la même importance pour lui que pour une Calhoun.
Oh, Suzanna savait bien qu'une motivation affective peut changer une vie. Et que, là où il n'y en a pas, rien de
grand ne s'accomplit.
Holt éprouvait du désir. Mais éprouvait-il quelque chose de plus profond? Franchement, elle ne le croyait pas. Et
lorsqu'elle avait dit qu'elle ne voulait plus aimer pour ne plus souffrir, elle avait parlé sincèrement.
Si elle n'était pas capable de résister au désir qu'il lui inspirait, elle espérait du moins être assez forte pour ne pas
mélanger les besoins du corps avec ceux du cœur. Y avait-il le moindre mal à avoir besoin d'être désirée, caressée,
prise? Peut-être qu'en se donnant à lui, physiquement, elle se prouverait qu'elle était une femme.
Car elle éprouvait une formidable envie de se sentir femme, de connaître la volupté. Alors qu'elle avoisinait trente
ans, le seul homme qu'elle ait jamais connu avait trouvé qu'elle laissait à désirer... Combien de temps allait-elle
continuer à se demander s'il avait eu raison?
Deux larges mains se posèrent sur ses épaules et la firent sursauter.
Elle avait pâli, constata Holt qui, tout doucement, l'avait obligée à se retourner vers lui.
— A quoi pensiez-vous ?
— A la mort de Cromwell, répondit Suzanna avec un ironique plissement de nez.
Holt sourit.
— Je suis venu vous annoncer que j'allais voir le lieutenant de police. Quant au café, ce sera pour une autre fois.
— Je vais vous conduire.
— Non, pas la peine. Max, Trent et Sloan viennent aussi.
Suzanna leva un sourcil amusé.
— Ah, je vois, c'est une affaire d'hommes...
— Parfois, c'est encore ce qu'il y a de mieux. Avec le pouce, il la caressa entre les sourcils, comme
s'il lui donnait une espèce de bénédiction.
— Je n'oublierai jamais ce que vous faites pour nous, murmura-t-elle.
Alors, sans rien dire, Holt l'attira contre lui et l'embrassa à perdre haleine.
— Franchement, chuchota-t-il ensuite en s'écartant d'elle, s'il y a quelque chose que vous ne devez jamais oublier,
j'aimerais mieux que ce soit ça.
Il sortit, et Suzanna se laissa mollement tomber sur une chaise. « Un tel baiser, songea-t-elle, une femme s'en
souvient. Elle n'a pas le choix. »
Je ne dirai rien de cet hiver-là. Ce ne sont pas des souvenirs que j'aime à revivre. Mais, si triste qu'il fût, je ne pus
toutefois pas me résoudre à quitter l'île.
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Durant ces interminables mois, elle demeura sans cesse présente à mon esprit, de jour comme de nuit. Puis vint le
printemps où penser à elle acquit un je-ne-sais-quoi de moins exténuant.
Et puis, un beau nuit in, ce fut de nouveau l'été.
Il m'est impossible de dire ce que j'éprouvai en la voyant accourir vers moi. Je pourrais le peindre, mais les mots
me manqueront à jamais. Ne les avais-je pas hantées, ces falaises! N'avais-je point attendu! N'avais-je point
espéré! J'en étais venu à me convaincre que la revoir suffirait à mon bonheur. Si seulement, me disais-je, elle
paraissait, descendait le sentier, s'asseyait sur une pierre à côté de moi et me parlait, je serais le plus heureux des
hommes.
Et soudain, je l'entendis crier mon nom, je la vis courir, ses yeux remplis de joie. Elle se jeta dans mes bras, offrit
sa bouche aux baisers de la mienne. Et je compris alors qu'elle avait souffert autant que j'avais souffert et qu'elle
m'aimait autant que je l'aimais.
Nous savions bien, elle comme moi, que c'était de la folie pure. Peut-être aurais-je pu être plus fort, peut-être
aurais-je dû essayer de la convaincre de s'en retourner d'où elle venait et de renoncer à moi. Mais elle avait
changé depuis l'année précédente. Elle ne voulait plus se résigner au vide de sa vie. Ses enfants, pourtant si chers
à son cœur, ne réussissaient pas à forger un lien entre elle et son mari, qui ne réclamait d'elle qu'obéissance.
Pourtant, je ne lui pennis pas de se donner à moi, de sauter le pas au-delà duquel une femme comme elle risque de
trouver, plus encore que les plaisirs, la honte et les remords.
Ainsi, nous rencontrâmes-nous jour après jour, sur les falaises, en toute innocence. Pour parler et rire et faire
semblant que l'été était éternel. Parfois, ses enfants
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l'accompagnaient, et il nous semblait alors que nous formions presque une famille. C'était certainement
imprudent mais, pour d'obscures raisons, nous étions persuadés qu'il ne pouvait nous arriver aucun mal, là, entre
ciel et mer, si loin des tourelles du château.
Nous nous contentions tout doucettement de ce que la vie nous autorisait à prendre. Avant comme après cette
époque, il n'y eut jamais de moments plus heureux que ceux-là dans ma vie. Un tel amour n 'a ni début ni fin et ne
s'embarrasse ni du Bien ni du Mal. Il est son propre Temps et sa propre Loi. En ces jours d'été lumineux comnu; je
n 'en ai plus jamais revu, elle n 'était pas la femme d'un autre, mais la mienne.
Une vie d'homme s'est écoulée depuis ce temps béni. Je suis revenu m'asseoir au même endroit qu'autrefois, avec
le même cœur, mais prisonnier aujourd'hui d'un corps vieilli et miné, et je regarde la mer incliangée.
Son visage et sa voix me reviennent.
Elle sourit.
— N'en ai-je pas rêvé! soupire-t-elle.
— De quoi ? demandé-je.
— D'être amoureuse.
J'avais ôté les épingles de son chignon de sorte que mes mains puissent errer librement dans ses cheveux. Je lui
demandai si elle en rêvait encore et, en m'embrassant, elle répondit que non, que ce n'était plus nécessaire,
puisqu'elle m'avait rencontré.
— Désormais, l'espérance a remplacé le rêve, dit-elle. Je lui baisai la main. Un aigle prit son essor au loin,
que nous suivîmes des yeux.
— Il y a bal ce soir au château, dit-elle pensivement. J'aimerais tant que vous puissiez y venir et que nous valsions
ensemble.
Aussitôt, je me relevai et lui donnai la main pour
83 l'aider à en faire autant. Puis je l'enlaçai et, là, parmi les aubépines, sur une musique imaginaire entendue de
nous seuls, nous nous mîmes à tournoyer.
— Je porterai une robe de satin blanc, dit-elle. Avec une longue jupe dont le drapé n'a pas son pareil pour jouer
avec la lumière et un bustier qui dénude mes épaules.
Je me souviens qu'elle ajouta d'un ton dont la tristesse me poignit le cœur :
— Je porterai aussi mes émeraudes.
Et, comme je voulais savoir la raison de ce subit accès de mélancolie associé à quelque chose d'aussi men'eil-leux
que des émeraudes, elle eut un pâle sourire.
— C'est que celles-ci sont spéciales, me répondit-elle. Je les ai depuis la naissance d'Ethan, et je les porte pour ne
pas oublier.
— Quoi donc ?
— Que, quoi qu'il arrive, j'aurai laissé ma trace sur cette terre. Mes seuls bijoux, ce sont mes enfants.
Un nuage passa à ce moment-là dans ses yeux, et un autre devant le soleil.
— Serrez-nwi plus fort, Christian, dit-elle en abandonnant sa tête contre mon épaule.
Nous ne dîmes rien de l'été qui filait trop vite vers sa fin, mais je sais que nous y pensâmes.
— Je vous en donnerai, moi, des émeraudes, et des diamants et des saphirs! promis-je alors, avant d'écraser ses
lèvres sous les miennes dans le plus fougueux des baisers. Et plus encore, Bianca, enchaînai-je sans reprendre
haleine. Tous les joyaux de la terre, je les mettrai à vos pieds...
— Non, murmura-t-elle, les yeux pleins de larmes, en me caressant la joue. Non, Christian, ce n'est pas la peine.
Aimez-moi seulement...
« Aimez-moi seulement! »
Oh, mon Dieu! Ai-je jamais demandé quoi que ce soit de plus! Pourquoi cela ne me fut-il pas donné?
Dans le cottage au bord de l'eau, l'homme qui se faisait appeler Marshall fouillait, n'oubliant ni le moindre coin ni
le moindre recoin. Il s'y entendait à fouiller.
Ce qu'il avait trouvé n'était pas tout à fait sans intérêt. Par exemple : l'ancien policier aimait la lecture et mangeait
n'importe quoi. Il y avait des étagères surchargées de livres dans la chambre et presque rien dans les placards de la
cuisine ni dans le réfrigérateur. Contrairement à d'autres flics, il n'avait pas fait encadrer sa médaille : elle se
trouvait dans une vieille boîte au fond d'un tiroir. Il avait aussi un revolver Smith & Wesson, calibre 38, chargé et
à portée de main dans le tiroir de sa table de chevet.
En faisant l'inventaire du bureau à cylindre, Marshall découvrit que le petit-fils de Christian avait fait quelques
bons placements de père de famille. Il s'amusa de constater qu'on pouvait être ancien policier de la brigade des
mœurs et avoir son petit bas de laine bien garni.
H apprécia que, l'habitude aidant, Holt ait pris soin de mettre noir sur blanc tout ce qu'il savait des Calhoun et de
leurs émeraudes.
Alors qu'il était sur le point de céder à la fureur, il lut le compte rendu de l'entretien avec l'ancienne servante —
celle dont Maxwell Quatermain avait retrouvé la trace. Cette histoire lui restait en travers de la gorge. Max Qua-
termain aurait dû soit travailler pour lui soit être mort. Marshall eut la tentation de tout mettre à sac dans le cottage,
de renverser les meubles et de briser les lampes, de se livrer à une orgie de destruction.
84 85
Mais il se contraignit à rester calme. Il ne voulait pas se dévoiler. Pas encore.
S'il n'avait pas trouvé grand-chose de passionnant chez l'ancien flic, du moins, à partir de maintenant, en savait-il
aussi long que les Calhoun.
Précautionneusement, il remit les papiers en place et referma les tiroirs. La chienne commençait à aboyer dans le
jardin. Il détestait les chiens ! Avec une moue méchante, il caressa machinalement la cicatrice laissée sur son
mollet à l'endroit où le sale petit cabot des Calhoun l'avait mordu. On lui paierait ça. Ça et le reste. La facture allait
être salée. Mais pas tout de suite, se dit-il. Plus tard. Lorsqu'il aurait les émeraudes.
Il laissa le cottage exactement dans l'état où il l'avait trouvé en entrant.
86
6
Holt n'était pas rentré depuis trois minutes qu'il avait déjà remarqué que quelqu'un s'était introduit chez lui. S'il
avait rendu son insigne, il avait toujours ses yeux de flic. Oh, ce n'était pas la révolution — mais un cendrier s'était
rapproché du bord de la table, un fauteuil s'était légèrement détourné de la cheminée, et le coin d'un tapis rebiquait.
Aussitôt sur le qui-vive, il passa du salon à la chambre. Il y avait des signes, ici aussi. Il en fit l'inventaire : les
oreillers déplacés d'un millimètre, les livres alignés différemment sur leurs étagères... Après quoi, il alla vérifier si
son revolver était toujours dans le tiroir de la table de chevet. L'y trouvant, il le prit.
Lorsqu'une demi-heure plus tard, il le remit en place, son visage et son regard s'étaient durcis. On avait touché aux
toiles de son grand-père, on les avait examinées. Elles n'avaient pas beaucoup bougé, mais suffisamment pour que
Holt en soit certain. Et cela, c'était une violation intolérable de son sanctuaire.
Celui qui avait fouillé le cottage était à l'évidence un pro. Rien n'avait été pris, peu avait été déplacé. Pourtant, Holt
était certain que l'endroit avait été passé au peigne fin.
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Et il savait qui avait fait ça, et ce que cela signifiait. Quel que soit son nouveau déguisement, Livingston était
encore dans les parages. Assez proche pour avoir découvert le lien qui existait entre les Bradford, les Calhoun et
les émeraudes.
Maintenant, décréta Holt, l'affaire devenait personnelle.
Il sortit du cottage par la porte de derrière et s'assit sur les marches du perron, avec une bière et son chien, bien
décidé à rester là jusqu'à ce que sa colère s'apaise.
Bianca était la clé de toute l'histoire. Et pour espérer résoudre le mystère, il fallait commencer par sentir les choses
comme elle les avait senties et de raisonner comme elle avait raisonné.
Il alluma une cigarette et regarda tomber le jour.
Une belle femme, mal mariée, telle était Bianca. Si la dernière génération des Calhoun ressemblait aux pré-
cédentes, on pouvait en déduire que Bianca avait été une forte femme, volontaire, passionnée et loyale. Et vulné-
rable, s'empressa d'ajouter HolL C'était inscrit dans les yeux du portrait — exactement comme dans ceux de
Suzanna.
Elle avait aussi évolué dans les plus hautes sphères de la société. Une jeune Irlandaise de bonne famille qui avait
fait un beau mariage.
Là encore, comme Suzanna.
D'une pichenette, Holt fit voler au loin son mégot, sans cesser de caresser machinalement le front de sa chienne.
Ses yeux se posèrent sur l'arbuste que Suzanna lui avait offert, et qui formait une tache jaune dans son jardin.
D'après le compte rendu, Bianca elle aussi avait beaucoup aimé les fleurs.
Elle avait été mère et, selon tous les témoignages, une excellente mère, tandis que son mari ne s'était jamais soucié
de ses enfants.
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Et puis, Christian Bradford était entré dans le paysage.
Si Bianca était devenue sa maîtresse, elle avait pris, ce faisant, un grand risque social. Comme la femme de César,
celle de Fergus Calhoun se devait d'être insoupçonnable. Que coure seulement la rumeur qu'elle entretenait
peut-être une liaison — qui pis est, avec un homme au-dessous de sa condition —, et elle aurait été à jamais perdue
de réputation.
Et, cependant, elle avait pris le risque.
Est-ce à dire que tout à coup la pression était devenue insupportable? se demanda Holt. Avait-elle été finalement
rongée par le remords ou la peur? Avait-elle été prise de désespoir à l'idée du scandale? Incapable d'affronter une
vie de honte, elle aurait finalement choisi la mort?
Holt n'aimait pas cette idée. Pas du tout. Ça sonnait faux. Sans doute n'était-il pas objectif, mais il ne s'imaginait
pas Suzanna choisissant de se jeter par une fenêtre plutôt que de continuer la lutte. Or il y avait beaucoup de points
communs entre Suzanna et son arrière-grand-mère...
« Peut-être que si je pouvais comprendre comment fonctionne l'esprit de Suzanna, se dit-il, je comprendrais alors
du même coup sa malheureuse aïeule. Et peut-être que, par la même occasion, je comprendrais aussi ce qui m*
arrive. »
Il avait l'impression que ses sentiments pour Suzanna subissaient deux révolutions par jour, jusqu'à ce qu'il ne
sache plus exactement ce qu'il ressentait. Oh, il y avait du désir, c'était clair... Mais ce n'était pas aussi simple. Et
Holt avait toujours espéré des sentiments simples.
Qu'est-ce qui faisait bouger Suzanna Calhoun Dumont? Ses enfants. Oui, c'était la première réponse qui venait à
l'esprit. Et puis, juste derrière, sa famille. Et, loin à la traîne, son travail.
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Soudain nerveux, Holt se leva et se mit à faire les cent pas. Un engoulevent poussa son cri strident sur trois notes.
Se sentant interpellés, les insectes commencèrent à murmurer dans l'herbe. Voilà bien ce à quoi Holt aspirait. Des
moments comme celui-ci, simples, solitaires. Pourtant, tout en regardant s'épaissir la nuit, il repensait à Suzanna.
Pas seulement à cause du plaisir qu'il avait éprouvé à la tenir dans ses bras. Non, il essayait de s'imaginer ce que ce
serait si elle était là et qu'ils regardaient ensemble la lune monter dans le ciel.
Sans doute tenterait-il alors de la mettre en confiance, pour qu'elle lui révèle toutes les vérités de son cœur. Car il
était persuadé que chaque pas qui le rapprochait de Suzanna le rapprochait aussi de Bianca
N'était-il pas déjà allé trop loin, cependant? Ses propres sentiments ne lui obscurcissaient-ils pas l'esprit? Il désirait
plus que tout au monde devenir son amant. Plonger en elle et voir dans son regard les éclairs de la volupté déchirer
les nuages tristes qui y demeuraient. Il fallait qu'elle se donne à lui comme elle ne s'était jamais donnée à personne
— pas même à l'homme qu'elle avait épousé.
Holt s'agrippa à la balustrade, et se pencha vers la nuit. Seul, l'obscurité enroulée autour de lui comme une toge, il
fallut bien qu'il admette qu'il suivait les traces de son grand-père.
Il était en train de tomber amoureux d'une Calhoun.
Le lendemain, en fin de journée, il la trouva dans son jardin — son jardin à lui —, en train d'arranger un parterre.
Suzanna n'avait pas jugé utile de s'annoncer. Sitôt après avoir garé son pick-up devant chez Holt, elle s'était mise
au travail.
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Il dut bien l'observer une dizaine de minutes par la fenêtre du cottage avant de sortir la rejoindre.
— Vous ne vous reposez donc jamais? lança-t-il en s'approchant.
— J'aurai tout le temps quand je serai morte, lui répondit-elle.
Du menton, Holt désigna la clayette remplie d'oignons de fleurs posée tout près de Suzanna.
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— De quoi donner un peu d'agrément à votre jardin, expliqua-t-elle.
— En manquerait-il ?
— Oui. Pour une femme de goût, voyez-vous, quelques arpents de gazon pelé manquent d'agrément.
— Vous auriez pu me demander ce que j'en pensais avant de faire un autre trou dans mon jardin ? lui reprocha Holt
sur un ton faussement mécontent.
— A quoi bon? répondit-elle. J'aurais sûrement eu droit à une nouvelle tirade phallocrate sans intérêt ni drôlerie.
— C'est mon jardin, ma mignonne...
— Et j'y plante des fleurs, mon mignon ! Où est le mal?
Sans un mot, Holt s'éloigna et revint en tirant après lui comme un boa endormi un tuyau d'arrosage. Entre-temps,
Suzanna avait ajouté au parterre des pieds de lavande et de violettes.
— Je crois que la suite est dans mes cordes, assura-t-il avec un demi-sourire. Si vous vous arrêtiez un peu, pendant
ce temps.
Trouvant l'offre à son goût, la jeune femme s'en alla s'asseoir sur les marches du perron et, de là, observa Holt en se
demandant s'il soupçonnait le bien qu'il lui faisait.
Elle savait qu'elle n'était pas venue ici dans le seul but
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de planter des fleurs et d'échapper quelque temps à l'ambiance tendue des Tours. Mais parce qu'elle était
amoureuse de lui.
Un amour auquel elle n'avait à vrai dire pas beaucoup réfléchi depuis qu'il avait éclos dans son cœur. Elle ne s'était
pas demandé non plus ce qu'il pouvait signifier pour eux deux.
Aimer n'était pas quelque chose qu'elle souhaitait. Et même, elle souhaitait tout au contraire ne plus jamais avoir à
prendre le risque de nouvelles trahisons, de nouvelles humiliations.
Et, malgré tout, elle aimait Holt.
Elle ne l'avait pas cherché, pas espéré, pas attendu. Tout ce qu'elle voulait, c'était la tranquillité d'esprit, la sécurité
pour ses enfants, une vie tissée de joies simples. Et, malgré tout, elle avait trouvé l'amour.
Comment réagirait-il, lui, si elle lui en faisait l'aveu? Serait-il heureux? En éprouverait-il une simple satisfaction
d'amour-propre? Serait-il scandalisé, ou effaré, ou amusé ? « Au fond, peu importe », se dit Suzanna en enroulant
le bras autour du cou de la chienne qui venait de se blottir contre elle. Puisque, de toute façon, elle n'avait
nullement l'intention de lui dire qu'elle l'aimait. Ni maintenant ni sûrement jamais. Parce qu'il y avait longtemps
qu'elle ne croyait plus aux émotions partagées.
Quand il eut fini d'arroser les nouveaux plants, Holt arrêta le jet. Suzanna avait raison, songea-t-il, le parterre
multicolore ajoutait de la joie au simple cottage de bois. Il se flatta de reconnaître certains de ces plants. Quant à
ceux dont il ignorait les noms, une vanité mal placée l'empêcha de les demander. Il les chercherait plus tard, dans
un dictionnaire.
— C'est joli, déclara-t-il simplement.
— Ce sont pour la plupart des plantes vivaces, lui
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répondit Suzanna sur le même ton. Je me suis dit que vous auriez plaisir à les voir refleurir printemps après
printemps.
— Et ça sent bon, ajouta Holt.
— C'est la lavande...
Soudain embarrassée par la proximité de Holt, Suzanna prit une profonde inspiration avant de se lever, lentement.
— Je vais derrière la maison fermer le robinet, annonça-t-elle.
Elle avait fait trois pas lorsqu'il l'appela.
— Suzanna, elles sont très bien, vos fleurs !
Trop émue pour parler, la jeune femme se contenta d'un hochement de tête et continua d'avancer. Lorsque Holt la
rejoignit, elle était agenouillée devant la chienne et lui caressait le front
D la saisit par le coude et l'obligea à se relever.
— N'y a-t-il que votre travail et vos enfants qui vous procurent un peu de joie en ce bas monde ? demanda-t-il.
— Il se trouve que oui.
— Parce que je connais autre chose.
Le cœur de Suzanna sursauta dans sa poitrine.
— Je ne sais pas si...
— Tss tss tss!
— Eh bien, il commence à se faire tard, voyez-vous, bredouilla-t-elle à la recherche d'une échappatoire. Tante
Coco...
— Tante Coco sait pertinemment que vous êtes une grande fille.
Holt la tenait fermement par le bras pour l'empêcher de fuir.
— Vous n'allez nulle part ce soir. Suzanna, lui dit-il d'une voix rauque.
Peut-être que, plus clairvoyante ou plus expérimentée, elle n'aurait pas eu besoin d'attendre qu'il la touche pour
93 savoir dans quelle disposition d'humeur il se trouvait. De toute façon, l'erreur n'était plus possible, maintenant
qu'il avait refermé ses mains sur elle dans une étreinte possessive et que l'on pouvait lire dans ses grands yeux gris
à la fois l'intensité de ses désirs et son intention de les satisfaire.
En le voyant, Suzanna regretta de ne pas connaître aussi bien ses propres humeurs et ses propres désirs.
— Holt, je vous ai dit que j'avais besoin de temps.
— Désolé, répondit-il d'une voix presque tranchante. Je n'en ai plus à vous octroyer.
Le sang de Suzanna se mit à résonner dans ses tempes comme des tam-tams.
— Ce n'est pas quelque chose que j'ai l'intention de faire à la légère.
Un éclair étincela dans les yeux de Holt. Dans le lointain, comme si le temps se mettait au diapason de leurs
émotions, roula le tonnerre.
— Moi non plus, dit-il. Vous le savez aussi bien que moi.
Oui, elle le savait. Et cela la terrifiait.
— Je pense...
En grinçant presque des dents, il la serra plus fort dans ses bras.
— Vous pensez trop ! coupa-t-il d'un ton sec.
Le moment de surprise passé, Suzanna commença à se défendre. A ce moment-là, cependant, Holt l'avait déjà
soulevée dans ses bras et emportée dans la maison.
— Holt, je ne céderai pas à la contrainte.
La porte se ferma derrière eux en claquant. Ne voyait-il pas qu'elle avait peur? Peur que, une fois donnée à lui, il la
trouve insipide et la rejette.
— Holt ! redit-elle, il n'est pas question que je me laisse prendre de force.
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Il ouvrit d'un coup de pied la porte de la chambre et posa Suzanna sur le lit. Ce n'était pas ce qu'il avait prévu, mais
il était trop rempli d'anxiété et de désir pour trouver des mots et des gestes tendres.
En une fraction de seconde, elle s'était relevée et se retrouva debout à côté du lit, droite comme un i.
— Vous ne vous imaginez tout de même pas que l'on peut me jeter sur un lit comme ça !
— C'est pourtant ce que je viens de faire.
Sans la quitter des yeux, il commença à ôter sa chemise.
— Je n'en peux plus d'attendre, Suzanna, je n'en peux plus de vous désirer en vain. Aujourd'hui, les choses vont se
passer à ma mode et à mon rythme.
Suzanna avait déjà connu des scènes comme celle-ci, et, en s'en souvenant, elle eut la nausée. Sauf qu'alors, c'était
Baxter qui lui ordonnait d'entrer dans le lit tout en se déshabillant précipitamment. Ensuite, il fallait accomplir le
devoir conjugal. C'était bref, brutal. Après quoi, il la regardait avec dégoût.
— Votre façon de faire ne brille pas par son originalité, remarqua-t-elle d'un air pincé. Rien ne m'oblige à coucher
avec vous, Holt. A obéir à vos ordres, à vous laisser user de moi pour me dire à la fin que je ne suis pas assez bien
pour vous. Non ! Plus jamais personne ne se servira de moi de cette façon.
II la retint par le bras avant qu'elle n'ait pu s'enfuir, l'attira contre lui et, bien qu'elle se débattît avec fougue,
l'embrassa. Suzanna se retrouva tout étourdie sous la force de ce baiser. Sans doute aurait-elle même trébuché si
les bras de Holt ne l'avaient pas retenue avec fermeté.
Sous la peur et la colère, ses propres désirs s'éveillèrent. Elle aurait voulu maudire Holt pour les folles sensations
qu'il lui faisait éprouver et qui la laissaient écor-
95 chée vive, nue et sans défense. Mais tout ce qu'elle pouvait faire, c'était de s'accrocher à lui.
Il s'écarta et la tint à bout de bras. Déjà, il haletait un peu. Le regard de Suzanna était noir comme le ciel de minuit
et paraissait gorgé de secrets. Des secrets que Holt s'était promis de découvrir. Un par un, il les lui ferait dire. A
commencer par ce soir.
— Je n'ai pas l'intention de vous utiliser, murmura-t-il d'une voix grave. Et je n'ai pas l'intention de prendre
davantage que ce que vous êtes décidée à donner.
Ses doigts vigoureux resserrèrent leur étau sur les avant-bras de Suzanna.
— Regardez-moi droit dans les yeux, Suzanna, regardez-moi et dites-moi que vous n'avez pas envie de moi. Et
alors, je vous laisserai vous en aller.
Quand Suzanna entrouvrit les lèvres, un souffle tremblant s'en échappa. Elle aimait cet homme, et elle n'était plus
une petite fille pour qui l'amour d'un garçon est une idée qu'elle étreint comme un nounours dans son sommeil. Si
elle n'était pas aussi forte qu'elle l'avait cru et capable de ne pas mélanger les affaires du cœur et celles du corps,
alors, elle n'avait plus qu'à les unir. Et si on lui brisait encore le cœur, eh bien, comme l'autre fois, elle n'en
mourrait pas.
N'avait-elle pas promis de leur épargner à tous les deux les regrets?
Elle lui caressa la joue, tendrement, bien qu'elle n'espérât pas la moindre tendresse en retour.
Elle avait fait son choix. En toute liberté.
— Je ne peux pas dire que je ne vous désire pas, murmura-t-elle. Et il n'y a pas de raison d'attendre plus longtemps.
Si ses nerfs n'avaient pas été si tendus, si son désir
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n'avait pas été si intense, Holt aurait peut-être pu lui témoigner de la douceur. Si son sang n'avait pas bouillonné, si
ses appétits n'avaient pas été aussi gloutons, il aurait essayé de murmurer des mots doux. Mais il était certain que,
s'il ne possédait pas Suzanna maintenant, et vite, de désespoir, il allait se fragmenter en mille et un morceaux.
Sa bouche était fiévreuse d'impatience et ses mains, dans leur ardeur à se rassasier, presque violentes. A sentir les
lèvres de Suzanna palpiter sous les siennes, il comprit qu'elle était à lui. Cela ne suffisait pourtant pas. Parce que,
peut-être, rien n'aurait pu suffire.
Elle ne tremblait pas, n'hésitait pas. Généreuse plus encore que fragile, elle entrebâillait les lèvres pour les livrer à
l'intrusion de la langue de Holt. Ses mains sillonnaient le dos de Holt, n'exprimant que ses désirs et aucun de ses
doutes.
Il lui ôta sa casquette et dénoua ses cheveux, afin de pouvoir prendre à pleines poignées cette soie couleur de miel.
Et, tandis que sa bouche dévorait celle de Suzanna, ses mains tremblaient.
Elle ouvrit plus encore les lèvres et laissa en même temps échapper une petite plainte de plaisir. Le désir de Holt
déteignant sur elle, Suzanna vibrait. Elle s'était mise sur la pointe des pieds, parfaitement consciente qu'elle luttait
pour lui rendre flamme pour flamme. Son corps était bouleversé par le séisme enclenché par des désirs trop
longtemps enfouis.
Ce qui, en un sens, lui faisait peur, car elle ne savait pas ce qui allait se passer si elle perdait le peu de contrôle qui
lui restait.
H fallait démontrer à Holt qu'elle aussi était capable de donner du plaisir, pour qu'il se trouve bien avec elle et
97 continue de la désirer. Ce n'était pas le moment de défaillir. Il fallait lui faire constater qu'elle n'était pas moins
femme que ce qu'il avait imaginé dans ses anciennes rêveries. D'autant que personne ne l'avait jamais désirée
ainsi.
La bouche de Holt sillonnait en tout sens le visage de Suzanna, et la peau tendre de son cou. Et ses mains — oh, ses
mains! elles allaient vite et semaient l'incendie partout où elles passaient.
Suzanna sentait ses jambes mollir. Et pourtant, malgré son esprit qui tourbillonnait, elle essayait de garder la tête
froide. Avec l'énergie du désespoir, elle enfonça ses ongles dans le dos de Holt et tenta de se ressaisir, le temps de
se souvenir de ce qu'elle savait des hommes et de ce qui leur plaît.
Il sentit qu'elle ne s'abandonnait pas totalement. L'idée qu'elle était capable de garder le contrôle d'une part
d'elle-même alors que lui était à moitié fou lui parut scandaleuse.
Dans un mouvement incontrôlé, il ouvrit le corsage de Suzanna en faisant sauter les boutons et la bascula sur le Ut.
— Je vous veux tout entière, dit-il d'une voix qui était pareille à un rugissement.
Son corps était comme une fournaise, de la chair chauffée à blanc qui se fondait avec celle de Suzanna.
Emerveillée, celle-ci tremblait. A bout de plaisir, elle essaya de trouver assez de souffle pour le prier de n'être pas
si pressé, de lui accorder un instant de répit. Mais tout ce qu'elle parvint à émettre, ce furent de petits gémisse-
ments saccadés.
Le vent écartait les rideaux, poussant les ténèbres dans la pièce. Les premières gouttes de pluie frappèrent le toit.
Lorsque la bouche de Holt trouva les seins de Suzanna,
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il ne put contenir un sourd grondement de plaisir. A cet endroit-là, la peau de Suzanna était aussi douce que la brise
d'été et aussi enivrante qu'un alcool fort.
Ils se désiraient l'un l'autre ardemment, elle autant que lui. C'était là, dans leur respiration entrecoupée de sanglots,
dans la houle qui animait les reins de Holt et dans la cambrure de ceux de Suzanna.
H descendit lentement le long du corps de Suzanna, semant sur son ventre des baisers.
Comme elle avait les mains libres, elle s'accrocha aux cheveux de Holt. Son corps n'était plus que chaleur et désir.
Quelqu'un cria.
Suzanna entendit bien le son bref et désespéré, mais il fallut qu'elle le sente se forcer un passage dans sa gorge
pour savoir que c'était elle qui avait crié. Holt leva la tête pour la contempler. Extasiée, secouée de violents fris-
sons, elle se répandait sous ses regards. Ses yeux s'étaient assombris, ses joues étaient en feu. Jamais il n'aurait pu
deviner ce qu'il éprouverait en voyant s'inscrire sur les traits de la jeune femme cette sorte de volupté ravie.
Mais il savait aussi qu'il voulait beaucoup plus.
La pluie se mit à tambouriner contre le toit. Suzanna se laissa entraîner vers d'autres hauteurs. Elle était désormais
trop étourdie pour songer à se choquer de son propre manque de retenue. Ses mains étaient devenues aussi
empressées et ses lèvres aussi avides que celles de Holt.
Lorsqu'il la débarrassa de son jean, elle poussa un petit cri de triomphe. Avec des doigts tout aussi impatients, elle
fit descendre le pantalon de Holt sur ses hanches et s'empara d'une chair ferme et brûlante.
Elle avait envie de le toucher et qu'il la touche, les deux avec le même sentiment d'urgence. Et lui avait encore plus
envie de donner que de prendre.
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Leurs sangs chantaient la même chanson lorsque enfin il se glissa en elle, la possédant dans une frénésie de vitesse
et de chaleur.
Elle répondit avec la même innocence sauvage.
C'est là que sont le pouvoir, la liberté. Us allaient follement vite. Le voyage qu'ils entreprirent compta bien des
risques et rapporta bien des gloires. Enfin, Suzanna sentit Holt trembler, et enfoncer sa tête dans son cou.
S'accro-chant à lui, elle le rejoignit.
Faire l'amour avec Suzanna...
Il y avait quinze ans que Holt essayait d'imaginer ce que cela pouvait donner. De son adolescence à son âge adulte,
il n'avait fait que ça : rêver d'elle, la désirer.
En fait, aucun de ses rêves, même les plus fous, ne s'était rapproché de la réalité. Elle avait été comme un volcan
d'amour et de désir, tour à tour grondante et tremblante. Maintenant, elle était étendue à côté de lui, son corps
épousant la forme du sien comme de la cire chaude. Ses cheveux sentaient bon la mer. Il se dit qu'il pourrait aussi
bien rester ainsi jusqu'à la fin des temps.
Mais il avait envie de l'admirer.
Lorsqu'il bougea, elle émit une petite protestation plaintive et esquissa un geste pour le retenir. II ne dit rien, se
contentant de lui embrasser l'épaule jusqu'à ce qu'elle se détende de nouveau.
Par Dieu, qu'elle était belle, avec ses cheveux répandus sur l'oreiller comme des rayons de soleil, sa peau satinée,
sa bouche douce et bien pleine !
Sous ses regards admiratifs, elle se crispa un peu. Mais, sans tenir compte de son embarras, Holt continua de la
caresser du regard.
— Ainsi que je l'ai toujours dit, murmura-t-il, chez les Calhoun, les femmes sont de toute beauté.
Suzanna ignorait comment réagir. Que faire ou que dire en pareil cas? Tout ce qu'elle savait, c'était que Holt venait
de l'initier à un univers nouveau, lui avait fait connaître des sensations merveilleuses. Et lui? Avait-il fait le même
époustouflant voyage qu'elle?
Il fronça les sourcils, et aussitôt le cœur de Suzanna cessa de battre. Les yeux plissés, il lui caressa la gorge du bout
d'un index léger.
— Je vous ai irritée avec ma barbe, murmura-t-il en se le reprochant. Vous auriez dû me dire que je vous faisais
mal.
— Je ne m'en suis pas aperçue.
— Pardon, néanmoins.
Il l'embrassa doucement juste au-dessus des seins. Comme elle eut l'air interloquée, il se jugea idiot.
— Non, vous ne m'avez pas fait mal, insista-t-elle. C'était merveilleux.
Et elle attendit qu'il en dise autant.
Au lieu de cela, il sortit du lit sans voir qu'elle étendait le bras pour le retenir. Puis, se retournant vers elle et lui
prenant la main, il annonça :
— Je vais faire rentrer la chienne — c'est l'heure et elle commence à s'impatienter.
C'est alors seulement que Suzanna prit conscience des geignements de Sadie et des grattements griffus contre la
porte de derrière. Elle se dit qu'il ne fallait surtout pas qu'elle en souffre comme d'un rejet. Cela signifiait seule-
ment que Holt était capable, après la passion, de retrouver son sens pratique plus vite qu'elle. Ne venaient-ils pas
de partager quelque chose de vital? Elle n'avait qu'à s'y accrocher.
Elle s'assit, et fut grandement étonnée en voyant que le lit ressemblait davantage à un champ de bataille qu'à un nid
d'amour. La couette était en tas sur le sol, le drap, un
100 101 réseau de plis terminé par un nœud gordien. Quant aux vêtements, ils étaient répandus au hasard sur la
descente de lit.
Suzanna se leva et, vaguement gênée de se trouver nue, ramassa son corsage qui, comme elle le constata alors, sur
cinq, n'avait plus qu'un seul bouton. En riant, elle le serra contre ses seins. Il y avait quelque chose de délicieux à
avoir été désirée ainsi.
Avec un petit sourire navré, elle chercha les boutons par terre. « Oui, se disait-elle, Holt Bradford s'est peut-être
rasséréné un peu trop vite à mon gré, il est redevenu froid et distant avec plus de célérité que je n'en suis capable,
il n'a peut-être pas eu comme moi l'impression que sa vie venait de prendre un autre cours — mais il m'a désirée
comme toute femme rêve de l'être. »
Et, cela, jamais elle ne l'oublierait.
— Que faites-vous?
Suzanna se retourna et le découvrit dans l'encadrement de la porte. Lui, manifestement, n'éprouvait pas le moindre
embarras à aller et venir devant elle nu comme un ver.
— Mon corsage, expliqua-t-elle. J'ai ramassé les boutons. Vous n'auriez pas du fil et une aiguille, par hasard?
— Non.
Avait-elle une idée de l'effet qu'elle lui faisait, plantée là, au milieu de sa chambre, un corsage chiffonné dans une
main, une poignée de boutons dans l'autre? Par Dieu, qu'espérait-elle avec sa beauté flagrante? Qu'il baise ses
genoux, se roule à ses pieds?
— Eh bien, j'en suis quitte pour réparer les dégâts à la maison, remarqua Suzanna avec un sourire contraint. Puis-je
vous emprunter votre chemise ? Il est temps que je rentre.
D acquiesça d'un signe de tête.
102
— Ce qui vient de se passer entre nous est formidablement important pour moi, déclara-t-il. Comprenez-vous ?
Suzanna soupira.
— Pas vraiment, répondit-elle sans paraître s'émouvoir.
Au bout de ses bras qui pendaient le long de son corps, Holt serra les poings.
— Vous êtes importante pour moi. Je tiens à vous et, de vous voir là, ainsi... J'ai besoin de vous, Suzanna. Suis-je
clair?
Elle le considéra des pieds à la tête, avec ses poings fermés, ses yeux dans lesquels elle lut l'exaspération, son
corps exprimant à sa vue un désir conquérant qu'elle ne pouvait pas comprendre.
Mais pour l'instant, cela suffisait comme ça. C'était même plus qu'assez.
— Oui, il me semble que c'est clair.
— Je ne veux pas que nous en restions là.
Tandis qu'elle continuait de le dévisager, elle réussit à préserver un semblant de calme dans son attitude.
— Dois-je comprendre que vous souhaitez que je revienne ici?
— Vous savez très bien que oui. Oui, je vous demande de revenir me voir souvent. Et, réfléchissez-y, ne pour-
rions-nous passer plus de temps ensemble, du temps que nous ne consacrerions pas forcément à jardiner ou faire
l'amour? Si cela vous tente, eh bien...
— Pourquoi ne viendriez-vous pas dîner? Holt lui lança un coup d'œil interloqué.
— Quoi?
— Je dis : pourquoi ne viendriez-vous pas dîner aux Tours, un de ces jours... mettons demain soir? Ensuite, nous
pourrions aller faire un tour.
— Ouais..., fit Holt en se passant une main paresseuse dans les cheveux. Oui, c'est une excellente idée.
103
Suzanna le pensait aussi.
— Alors, à demain, 19 heures, conclut-elle. Amenez Sadie si vous voulez, elle sera sûrement contente de revoir
notre Fred.
L'aurais-je mieux regardée, serrée plus fort, si j'avais pu prévoir que je la voyais pour la dernière fois... L'amour
aurait-il pu être plus grand et plus pieusement considéré ?
Il n 'y a pas de réponse.
Nous trouvâmes le petit chien à moitié mort de faim dans les rochers, près de notre falaise. Bianca se réjouit fort
de l'avoir. C'était sans doute un peu fou, mais je pense que nous nous éprîmes de lui en songeant que c'était un
petit être à partager entre nous deux, puisque nous l'avions trouvé ensemble.
Nous le baptisâmes Fred, et je dois avouer que j'éprouvai une certaine tristesse à le voir partir lorsqu'il fut l'heure
pour Bianca de s'en retourner aux Tours. Bien sûr, je trouvai juste qu'elle emporte le petit orphelin pour le confier
à ses enfants. Mais j'avais le cœur gros en rentrant chez moi, où je me mis à penser à elle en essayant de travailler.
Quand elle revint ce soir-là, je n 'arrivai pas à croire qu'elle ait pu prendre un tel risque. Jusque-là, elle n'était
venue qu'une fois au cottage, et nous n'avions jamais osé tenter de nouveau la chance. Je la trouvai toute
surexcitée. Sous sa cape, elle apportait le chiot.
104 105
Puisqu 'elle était pâle comme la mort, je la fis asseoir et lui servis un cordial.
Elle me narra les événements qui s'étaient déroulés depuis que nous nous étions séparés.
Ses enfants étaient naturellement tombés amoureux de la petite bête à l'instant où ils l'avaient vue. Ils avaient ri,
ils avaient battu des mains, ils avaient chanté. Mais, au retour de Fergus, l'atmosphère avait changé. Il avait
refusé de garder sous son toit un chien errant recueilli Dieu sait où pour Dieu sait quel motif S'il ne s'était agi que
de cela, j'aurais sans doute pardonné à Fergus, me disant qu'on ne pouvait pas attendre mieux d'un esprit aussi
borné. Mais Bianca me dit qu'il avait ordonné que l'on tuât le chiot, sans que les prières et les pleurs de ses
enfants ne réussissent à le fléchir.
C'était surtout avec l'aînée, Colleen, qu'il s'était montré particulièrement implacable. Craignant la violence de
son mari, Bianca avait alors confié les enfants et le chien à la nourrice.
La querelle qui s'était ensuivie avait été d'une vivacité rare. Elle ne me donna pas tous les détails, mais les
tremblements de sa voix et la peur dans ses yeux me renseignèrent suffisamment. Dans sa rage, Fergus l'avait
insultée et même violentée. Dans la lumière de ma lampe, je vis des marques bleutées sur sa gorge qui attestaient
qu'il avait essayé de l'étrangler.
J'aurais dû aller au château sur-le-champ et le tuer! Mais, avec des yeux terrifiés, elle me conjura de n'en rien
faire, et je cédai à ses supplications, bien que jamais de ma vie je n'eusse éprouvé semblable colère. Aimer comme
j'aimais, et savoir qu'on avait effrayé et brutalisé le sublime objet de mon amour! Dieu m'est témoin que je
regrette encore souvent de ne pas être
106
allé tuer Fergus ce soir-là. Car, quoi qu'il serait advenu ensuite, les choses n'auraient pas pu prendre un cours
plus tragique qu 'elles ne prirent.
Donc, je restai avec elle, séchant ses larmes et l'écoutant me raconter qu'il était parti à Boston d'où il avait
l'intention de ramener une gouvernante à sa convenance — car, selon lui, elle était une mauvaise mère et il était
grand temps qu 'il s'occupe lui-même de l'éducation de ses enfants.
Lui eût-il planté un couteau dans le cœur qu'il n 'aurait pas pu causer à son épouse un mal plus mortel.
Bianca se révolta, disant qu'elle ne souffrirait pas que ses enfants fussent éduqués par une étrangère ne songeant
qu'à ses gages, sous la houlette d'un père au cœur sec. Et elle craignait plus encore pour sa fille que pour ses
garçons, sachant que, si rien ne venait se mettre en travers, elle serait un jour sacrifiée sur l'autel de l'ambition ou
de l'intérêt, mariée contre son gré et vouée au même funeste sort que sa mère.
Ce fut cette peur qui lui inspira la décision de quitter son mari.
Elle connaissait le prix à payer et les risques. Elle renoncerait à une position suréminente dans la société. Il y
aurait un scandale. N'importe, rien ne pouvait la détourner. Elle allait prendre ses enfants avec elle et les
emmener dans un endroit où ils pourraient s'épanouir en sûreté. Son souhait était que j'aille avec eux. Néanmoins,
elle ne supplia ni ne fit de solennel appel à mon amour.
Ce n'était d'ailleurs pas nécessaire.
Il fut décidé que, le lendemain, tandis qu 'elle préparerait les enfants, je prendrais toutes les dispositions pour le
voyage. Puis, elle voulut se donner à moi.
107
Je la désirais depuis si longtemps! Certes, j'avais fait le vœu de ne jamais la toucher. Cette nuit-là, donc, je rompis
mon engagement et j'en pris un autre : celui de l'aimer éternellement.
Pendant cette heure passée dans les bras l'un de l'autre, j'eus tout ce qu'un homme peut désirer. Elle était la
beauté, l'amour et toutes les promesses de la vie.
Et puis, il fallut qu'elle parte. Et ce que j'avais cru être un début se révéla être une fin.
Je rassemblai l'argent que j'avais, revendis mes tubes de couleurs et mes toiles parce qu'il m'en manquait, et
achetai des billets pour le train du lendemain soir.
Mais Bianca ne vint pas.
En proie à un noir pressentiment, je me rendis aux Tours. La femme qui vint m'ouvrir était aux cent coups. Je
serais entré de force mais, au même moment, la police arriva.
Elle avait sauté du haut de la tour, s'était jetée par une fenêtre et s'était fracassée contre les rochers. Pourquoi ?
Comment ? Je me revois courant, criant son nom dans le vent. Des hommes fouillaient dans les rochers avec des
lanternes. Je fus parmi les premiers à la voir, toute disloquée et sanglante. Mon amour. Morte! Suicidée? Je ne
pourrai jamais le croire.
Je me serais à mon tour jeté dans le vide. Mais elle m'en empêcha. Oui, elle! Je jure qu'alors, venue de l'au-delà,
sa voix m'exhorta à vivre.
Ne pouvant la rejoindre, il fallut bien que je vive sans elle. Il n 'en est pas sorti que du mal. Il y a mon petit-fils. Je
ne le regarde jamais sans songer à l'amour que Bianca aurait éprouvé pour lui. Parfois, nous allons nous
promener, lui et moi, sur les falaises, et je suis sûr que Bianca est présente avec nous.
108
II y a toujours des Calhoun dans Les Tours. Bianca l'eût souhaité.
Je sais au fond de mon cœur que rien n 'est encore terminé.
Bianca m'attend.
Quand l'heure sonnera enfin, je la reverrai. Et je l'aimerai comme j'ai un jour juré de le faire : éternellement.
— Allons, Holt, à voir votre mine, on dirait qu'on vous conduit devant le peloton d'exécution, remarqua Suzanna.
Holt ne s'était jamais senti aussi ridicule de toute son existence : après le dîner, il s'était laissé convaincre d'assister
à une séance de spiritisme. Et, comme si ça ne suffisait pas, avant que la nuit ne s'achève, il allait demander à la
femme qui se moquait gentiment de lui de devenir sa femme.
— Non, mais c'est la plus belle idiotie que j'aie jamais vue ! s'écria Colleen.
Elle se tenait à un bout de la table, à la place d'honneur.
— Cette idée de parler aux esprits, reprit-elle. Quel tas de billevesées !
— Vous verrez bien s'il s'agit de fadaises, répondit Coco.
Elle se trouvait à l'autre bout de la table et, séparée comme elle l'était de son irascible parente, elle paraissait en
avoir acquis une certaine bravoure.
— Ce que je vois, pour l'instant, répliqua Colleen, c'est une belle tablée d'imbéciles !
Mais, quoique ses traits demeurèrent durs, son cœur s'attendrit lorsqu'elle tourna les yeux vers le portrait de sa
mère pendu au-dessus de la cheminée.
109
— Je vous en donne dix mille.
Holt haussa les épaules. Cela faisait des jours qu'elle le tannait avec cette idée de lui acheter le tableau.
— Il n'est pas à vendre.
— Vous essayez de faire monter les prix, jeune homme! Attention... Si vous espérez vous enrichir sur mon dos,
vous faites erreur. Les escrocs, j'ai toujours su comment il convenait de les traiter.
— Je dis seulement qu'il n'est pas à vendre, s'obstina Holt.
— Il vaut beaucoup plus, de toute façon, laissa échapper Lila. N'est-ce pas, professeur?
— Eh bien, puisqu'on me le demande, oui, bredouilla Max. La cote des œuvres de jeunesse de Christian Bradford
est en train de monter en flèche. A Sotheby's, il y a deux ans, une de ses marines a été adjugée à trente-cinq mille
dollars.
— Vous êtes son agent, ou quoi ? lança Colleen.
— Euh, non...
— Alors, la ferme! J'ai dit quinze mille et pas un kopeck de plus.
— Alors, ça ne m'intéresse pas, conclut Holt.
— Et si nous passions aux choses sérieuses? intervint Coco. Amanda, ma chérie, pendant que tante Colleen se
calme un peu, veux-tu bien allumer les bougies? Maintenant, je vous demande à tous de faire le vide dans votre
esprit, d'oublier tous vos soucis et tous vos doutes... Concentrez-vous sur Bianca.
Lorsque les bougies furent toutes allumées et le plafonnier éteint, elle jeta un dernier coup d'œil autour de la table.
— Joignez vos mains.
En bougonnant, Holt prit celle de Suzanna sur sa droite et celle de Lila sur sa gauche.
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— Concentrez-vous tous sur le portrait, murmura Coco. Bianca est là tout près, qui veut nous aider, je le sens.
Holt essayait surtout de penser à autre chose. Il tenta de se représenter ce qui allait se passer tout à l'heure, lorsqu'il
se trouverait seul dans le cottage avec Suzanna. Il avait acheté des bougies. Pas les grosses dont il se servait en cas
de panne de courant : des fines, roses, torsadées et parfumées à l'opopanax.
Dans le réfrigérateur, à côté du pack de bière, il y avait du Champagne, et deux flûtes toutes neuves dans le placard
à vaisselle. Et puis, une bague dans une petite boîte qui, en ce moment même, semblait lui brûler le fond de la
poche.
Ce soir, se dit-il. Oui, ce soir il allait sauter le pas. Il avait préparé une jolie tirade, qu'il n'aurait plus qu'à débiter. Il
aurait mis de la musique, Suzanna ouvrirait la petite boîte, découvrirait la bague...
Quoi, ses mains étaient couvertes d'émeraudes !
Holt sourcilla, secoua la tête. Quelque chose n'allait pas. Ce n'étaient pas des émeraudes qu'il avait achetées. Et
pourtant, l'image qui s'était imposée à lui était claire. Suzanna, à genoux, tenant des émeraudes. Deux rangées.
Le collier des Calhoun ! Il ressentit un frisson qui lui glaça la nuque, mais choisit de ne pas s'y arrêter. Il avait vu
la photo du collier que Max avait trouvée dans la bibliothèque et il savait à quoi ressemblaient les émeraudes.
C'était l'atmosphère, ce drôle de silence et cette drôle de clarté qui l'avaient fait penser à elles. Et non seulement y
penser, mais les voir !
Holt ne croyait pas aux visions. Pourtant, lorsqu'il ferma les yeux pour effacer celle-là, il la trouva gravée au fond
de ses paupières. Suzanna, à genoux par terre, avec des émeraudes qui ruisselaient de ses mains.
111
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Il eut le sentiment d'une main qui se posait sur son épaule, se retourna et ne vit rien que le clair-obscur de la pièce.
La sensation, elle, persista.
Tout cela était dément ! se dit-il. Et il était grand temps de mettre un terme à cette mascarade.
— Ecoutez, commença-t-il.
Au même moment, le portrait de Bianca se décrocha du mur.
Avec un petit cri de souris, Coco se leva d'un bond.
— Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu ! murmura-t-elle, la main sur le cœur.
Amanda était déjà en train de ramasser le tableau.
— J'espère qu'il n'est pas endommagé, dit-elle. Dans sa main, Holt sentit que celle de Suzanna était
devenue glacée.
— Qu'y a-t-il ? demanda-t-il en se tournant vers elle. Qu'est-ce qui ne va pas?
— Rien, répondit-elle avec un frisson. Mais je crois quand même que vous feriez mieux de vérifier le tableau.
Il se leva.
— Il n'y a que le cadre qui ait souffert, annonça Sloan. C'est drôle qu'il soit tombé. Ces clous sont pourtant solides.
Holt commençait à se dire que le mieux était peut-être de ne pas dramatiser l'incident quand, alors qu'il se
penchait, à l'endroit où le cadre était fendu, il aperçut quelque chose qui le fit se figer.
— Un couteau, s'il vous plaît, vite !
Aussitôt, Sloan lui offrit son canif. Agrandissant la fente avec la pointe de la lame, Holt réussit à sortir de leur
cachette une liasse de feuilles de papier.
— Qu'est-ce que c'est? demandèrent plusieurs voix à la fois.
— C'est l'écriture de mon grand-père. On dirait une sorte de journal. C'est daté de 1956. Dire que c'était là depuis
le début, et que je n'en ai jamais rien su.
— Nous n'étions pas censés savoir, répondit tranquillement Suzanna. Pas avant ce soir...
— Ce que votre grand-père a écrit vous appartient, déclara Coco à l'intention de Holt. Personne ici ne vous
demandera de nous le faire partager. Si, après l'avoir lu, vous avez l'impression qu'il vaut mieux le garder pour
vous, nous comprendrons.
Il s'empara de la première page et la tint dans la lumière d'une bougie.
— Non, lisons-le ensemble. « A l'instant où mes yeux se posèrent sur elle, ma vie changea de cours... »
Tout le monde retint son souffle tandis que Holt faisait la lecture des mémoires de son grand-père. Et, autour de la
table, les mains se joignirent de nouveau.
Lorsqu'il eut fini, la première à oser parler fut Lila.
— Il n'a jamais cessé de l'aimer, dit-elle avec des sanglots dans la voix. Jamais. Même lorsqu'il a tenté de
reconstruire sa vie, il l'aimait toujours.
— Comme il a dû souffrir en venant ici la chercher et qu'on lui a annoncé qu'elle était morte..., murmura Amanda
en se penchant contre l'épaule de Sloan.
— En tout cas, il avait raison ! affirma Suzanna. Elle ne s'est pas suicidée. C'est impossible. Elle l'aimait trop pour
vouloir mourir. Et puis, elle aurait préféré endurer n'importe quoi plutôt que de laisser ses enfants sans défense
face à leur père.
— Non, elle ne s'est pas jetée, murmura Colleen. Tous les yeux se tournèrent vers elle.
— Je n'ai jamais parlé à personne de cette nuit-là, reprit la vieille dame. Au fil des années, je me suis souvent dit
que ce que j'avais vu était un cauchemar.
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Déterminée à aller jusqu'au bout, elle s'essuya les yeux et s'éclaircit la voix.
— Oh, comme il la comprenait bien, son Christian ! Il n'aurait jamais pu écrire sur elle comme il l'a fait sans
connaître le fond de son cœur. Elle était la beauté. Mais elle était aussi la bonté et la générosité. Personne ne m'a
jamais aimée comme je l'ai été par ma mère. Personne ne m'a jamais inspiré autant de haine que mon père.
Comme si déjà son fardeau lui paraissait moins lourd à porter, elle se redressa sur son fauteuil.
— J'étais trop jeune pour comprendre son désespoir. A cette époque, un homme était maître absolu chez lui. Il
régentait sa famille comme bon lui semblait. Je me souviens du jour où ma mère rapporta ce petit chien au château,
cet adorable petit bâtard dont mon père ne voulait à aucun prix chez lui. C'est vrai qu'il nous envoya vers les
domestiques. Mais je suis restée au haut de l'escalier pour écouter. C'était la première fois que j'entendais ma mère
répondre à mon père. Oh, avec quelle vaillance ! Et lui, il répliquait avec une cruauté inouïe. Il la traita de noms
horribles que je ne compris que longtemps plus tard. Elle me défendait, c'était le noyau de la querelle. Si j'étais
jeune, je savais déjà qu'en tant que fille mon père tolérait tout juste ma présence sous son toit. Lorsqu'il quitta la
maison après cette terrible scène, je priai pour qu'il ne revienne jamais. Le lendemain, ma mère me dit que nous
allions partir en voyage et qu'elle n'avait encore pas averti mes frères — étant l'aînée, j'avais en revanche le droit
de savoir. Elle voulait me faire comprendre qu'elle serait toujours là pour veiller sur nous, nous protéger, et qu'il ne
nous arriverait jamais rien de mal. C'est alors que mon père revint. Je savais que maman était ner
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veuse, je dirais même effrayée. J'étais censée rester dans ma chambre jusqu'à ce qu'elle revienne me chercher.
Mais elle ne revint pas. Il se faisait tard. Et un orage éclata. Il me fallait ma maman.
Colleen s'interrompit, pinça les lèvres. Lorsqu'elle fut assurée qu'elle ne fondrait pas en larmes, elle reprit :
— Elle n'était pas dans sa chambre. Alors, je suis allée dans le donjon, où elle avait coutume de se réfugier.
Montant l'escalier, j'entendis bientôt mes parents. Une terrible querelle les opposait. Lui semblait fou de colère.
Elle était en train de lui dire qu'elle ne voulait plus vivre avec lui, que tout ce qu'elle attendait de lui c'était qu'il lui
laisse les enfants et lui rende sa liberté.
Comme Colleen tremblait, Coco se leva de sa place, contourna la table et vint la prendre par la main.
— II la frappa, poursuivit la narratrice. J'entendis de loin le bruit de la gifle et courus vers la porte de la pièce où ils
se trouvaient. Mais je n'osai pas rentrer. Je me contentai de pointer le nez. Maman se tenait la joue. Ses yeux
lançaient des éclairs. Elle n'avait pas peur, elle était furieuse. Je n'oublierai jamais qu'à la fin elle n'avait plus peur
de lui. Il lui fit valoir les risques de scandale. Il la menaça de ne plus jamais permettre qu'elle revoie ses enfants si
elle osait franchir les limites du château. Il dit qu'il préférait la tuer plutôt que de permettre qu'elle ruine sa
réputation et soit un obstacle sur le chemin de ses ambitions.
Malgré ses lèvres tremblantes, Colleen pointa fièrement le menton.
— Elle ne fit aucune supplication, elle ne versa pas une larme. A chacune des insanités que mon père lançait, elle
répondait avec panache par une noble vérité. Oh, elle fut superbe ! Non, on ne lui prendrait jamais
115 ses enfants, et au diable le scandale. Croyait-il qu'elle se souciait du qu'en-dira-t'on ? Croyait-il qu'elle crai-
gnait la disgrâce? Elle préférait le bonheur. Elle y avait droit. Alors, elle allait partir avec ses enfants et se bâtir une
nouvelle vie qui les rendrait tous heureux, elle et ses trois petits. Je crois que c'est ce qui le rendit fou. L'idée qu'elle
avait choisi un autre homme. Qu'on puisse lui préférer quelqu'un d'autre que lui, lui, Fer-gus Calhoun... II la saisit
par les épaules, la souleva de terre, la secoua comme un prunier. Je le revois encore. La rage le rendait écarlate. Je
crois bien qu'alors j'ai crié et qu'en m'entendant, elle s'est mise à se débattre. Lorsqu'elle le frappa, il la poussa
vigoureusement sur le côté. J'entendis un bruit de verre brisé. Il courut vers la fenêtre, poussant des cris de bête
blessée. Mais elle était tombée dans le vide. Combien de temps resta-t-il là, penché au-dessus de l'abîme qui avait
avalé celle qu'il appelait sa femme, je n'en sais rien. Lorsqu'il se retourna, son visage était pâle comme la lune et
ses yeux brillaient comme ceux d'un halluciné. Il sortit de la pièce, passant devant moi sans même me voir. Alors,
à mon tour, je rentrai dans la pièce, me penchai par la fenêtre brisée et restai hagarde au-dessus du vide jusqu'à ce
que la nourrice vienne me chercher.
Coco déposa un tendre baiser dans les cheveux blancs de Colleen.
— Venez, très chère, lui dit-elle. Je vais vous raccompagner dans votre chambre. Pendant ce temps, une de vos
petites-nièces vous préparera une infusion.
— Moi ! s'écria Lila.
Essuyant ses joues mouillées de larmes, elle fila vers la cuisine.
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— Pauvre petite fille, murmura Suzanna en abandonnant sa tête sur l'épaule de Holt.
C'était lui qui conduisait. Dans leur dos, Les Tours s'éloignaient.
— Avoir vu quelque chose d' aussi horrible, en avoir traîné le souvenir toute sa vie...
— Vous vous en doutiez, n'est-ce pas? demanda Holt. Bien avant que Colleen ne dévoile toute l'histoire?
— Je savais qu'elle ne s'était pas suicidée. Je ne peux pas expliquer pourquoi mais, ce soir, j'en ai eu la certitude.
C'était comme si elle se tenait juste derrière moi.
Holt pensa à la curieuse impression qu'il avait eue, qu'une main était posée sur son épaule.
— Elle y était peut-être, qui sait? Après une telle soirée, j'ai du mal à me convaincre que le tableau s'est décroché
tout seul. Ce genre de coïncidence n'existe pas.
Suzanna ferma les yeux.
— C'était splendide, ce que votre grand-père a écrit sur elle. Même si nous ne retrouvons jamais les éme-raudes,
nous aurons du moins le journal de Christian, et nous nous consolerons en sachant qu'elle a été merveilleusement
aimée. Ah ! Aimer et être aimée ainsi ! ajouta Suzanna dans un soupir. Cela semble à peine possible. Je ne parle
pas de la tragédie, du deuil... Mais, oh! Avoir valsé entre ciel et terre au milieu des aubépines.
« Et moi, je n'ai jamais dansé avec elle sous le soleil, pensa Holt. Ni ne lui ai lu de la poésie. Ni ne lui ai promis un
amour éternel... »
Lorsqu'ils arrivèrent au cottage et que Holt fit entrer la jeune femme, celle-ci eut un moment de surprise en
découvrant le décor, qui lui parut nouveau.
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— Euh! Qu'avez-vous fait? Déplacé les meubles?
— Non, juste un peu de ménage, expliqua-t-il d'un ton pince-sans-rire. Asseyez-vous là, je reviens.
Il revint dans la minute, avec des chandelles parfumées qui brûlaient, des fleurs, une bouteille de Champagne et
deux flûtes.
— En quel honneur? s'étonna Suzanna.
— Parce que j'ai quelque chose à vous demander.
— L'autre fois, vous n'avez pas fait tant de cérémonie ! rappela-t-elle d'un petit air espiègle.
— L'autre fois, il ne s'agissait que de faire l'amour. Asseyez-vous.
Suzanna s'assit. D'autant plus facilement qu'elle croyait comprendre et que ses jambes, soudain, refusaient de la
porter.
— Parfait. Alors, voilà... euh, hum! Ce que j'ai à vous dire, c'est que je suis fou de vous et que je ne pense pas que
je pourrai jamais vivre sans vous.
Là, il y eut un bruit de verre brisé. C'était Suzanna qui venait de lâcher sa flûte.
— Dommage, je n'en avais que deux ! remarqua Holt. Bref, en un mot comme en cent, je vous aime. Je vous ai
aimée depuis que je suis en âge de le faire. Même lorsque je suis parti, je n'ai pas cessé de penser à vous. Vous
m'avez gâché le goût des autres femmes. S'il m'arrivait de m'approcher d'une, cela n'allait jamais bien loin. Car elle
n'était pas vous.
Je vous aime. Les trois mots résonnèrent dans la tête de Suzanna. Je vous aime!
— Et moi qui pensais que vous me détestiez ! avoua-t-elle dans un souffle.
— Je ne pouvais pas vous souffrir, en un sens, c'est vrai. Chaque fois que je posais les yeux sur vous, je vous
désirais si fort que j'en avais le souffle coupé, la
118
bouche sèche et l'estomac noué. Et vous, vous passiez votre chemin, souriante, gaie, trop gaie... Oh! J'avais envie
de vous étrangler. Et puis, il y a eu ce jour où vous m'avez fait tomber de ma moto et où je me suis retrouvé par
terre, en sang mais surtout humilié. Vous vous êtes penchée sur moi, vous m'avez palpé pour voir si je n'avais rien
de cassé... Une minute de plus de ce traitement, et je vous aurais attirée sur le macadam avec moi, et vous auriez vu
ça !
— Vous m'avez dit des gros mots ! rappela Suzanna.
— Evidemment ! Il valait encore mieux un chapelet d'insanités qu'un viol, non? Par la suite, j'ai essayé de me
convaincre que ce n'était qu'une amourette d'adolescent, une tocade. Mais ça n'a pas marché. Et puis, vous avez
débarqué dans mon jardin, et de nouveau le grand malaise : souffle court, gorge sèche, estomac noué et toute la
panoplie... Pourtant, je ne suis plus un gamin.
D'une main tremblante, Holt tira une cigarette de son paquet, puis la repoussa au loin, renonçant à l'allumer.
— Suzanna, je vous demande pardon, je n'ai pas l'habitude des déclarations d'amour. Mais je croyais pouvoir me
tirer d'affaire avec un peu de Champagne. Je m'étais dit : « Lorsqu'elle commencera à être un peu grise, peut-être
se laissera-t-elle convaincre que je peux faire son bonheur... » Mais vous avez renversé et brisé votre verre avant
d'avoir eu le temps d'en boire une goutte. Tenez, dit-il en lui tendant sa flûte, prenez ma flûte. Moi, je vais me
resservir dans un verre à moutarde.
— Je n'ai pas besoin de Champagne, murmura Suzanna. Ni de fleurs, du reste.
Elle baissa les yeux et se demanda si elle était prête à prendre encore une fois le risque. Aimer Holt était une chose,
être aimée de lui en était une autre.
119
— Suzanna, voulez-vous m'épouser? Elle prit une profonde inspiration.
— Je ne voulais plus jamais aimer, dit-elle tout bas. Et surtout pas me remarier. Jusqu'à vous. Je ne peux pas
prétendre que je vous aime depuis aussi longtemps que vous — mais aussi profondément, oui.
Ils s'embrassèrent. Quand, finalement, ils trouvèrent la force de se déprendre l'un de l'autre, Holt enfouit son
visage dans les longs cheveux de Suzanna.
— Chérie, ne me dites pas que vous avez besoin de réfléchir.
— Je n'ai pas besoin de réfléchir.
Avait-elle jamais connu une telle paix du cœur et de l'esprit?
— C'est oui, Holt, dit-elle d'une voix haute et claire.
Le lendemain, Suzanna emmena ses enfants faire des tours de manège et manger des glaces. Holt ne les
accompagnait pas. Il aurait adoré, mais il y avait des choses urgentes à faire.
Il avait une famille à présent, ce qui ne cessait pas de l'émerveiller, et il avait l'intention de la protéger.
Etant arrivé à la conclusion que le voleur se cachait parmi les ouvriers du chantier, il avait examiné un par un les
dossiers et avait fini par établir une liste de quatre suspects.
Pour l'heure, il avait contacté ses anciens collègues de la police de Portland et attendait qu'on le rappelle. Il en avait
profité pour donner des coups de téléphone au service des cartes grises et des impôts. Ce qui lui avait déjà permis,
entre ce qu'on lui avait appris et ce que lui soufflait son instinct, de réduire à deux le nombre des coupables
possibles.
120
Comme les recherches à Portland prenaient du temps, il en profita pour relire le journal de son grand-père.
Il communia d'autant plus facilement avec les sentiments de Christian Bradford qu'ils étaient exprimés dans un
style excellent. Ainsi donc, pensa Holt, grand-papa était non seulement un grand peintre, mais il avait aussi un
certain don de plume.
Il aperçut des coïncidences entre sa relation avec Suzanna et celle de leurs aïeux. Suzanna et ses diamants, Bianca
et ses émeraudes. Suzanna ayant caché les bijoux pour assurer la sécurité de ses enfants, il pouvait penser que
Bianca avait fait de même.
Mais quel était l'équivalent du paquet de couches de Jenny ?
Il décrocha le téléphone sans lui laisser le temps de sonner deux fois. Lorsqu'il raccrocha, quelques instants plus
tard, il était presque sûr de tenir son homme. Avant de sortir, il alla chercher son revolver, le soupesa, vérifia qu'il
était bien chargé et le fixa à son mollet.
Un quart d'heure plus tard, il traversait le chantier de rénovation de l'aile ouest des Tours. Il trouva Sloan en train
de surveiller la construction d'une nouvelle cage d'escalier.
— Lequel est Marshall? demanda-t-il sans préambule.
Aussitôt en alerte, Sloan répondit :
— Je crois qu'il est à l'étage au-dessus.
— Il faut que je lui dise deux mots.
— Je vais avec vous. Vous croyez que c'est lui ?
— Ce Robert Marshall n'a son permis de conduire dans le Maine que depuis six semaines. Il n'a jamais payé
d'impôts sous ce nom ni de cotisations de sécurité sociale.
121
Sloan serra les dents. Il revoyait sa chère Amanda s'enfuyant devant ce sale type qui la poursuivait, l'arme à la
main.
— Vous me le laissez, dit-il.
— Je vous comprends, Sloan, répondit Holt. Mais la justice d'abord...
« Au diable, la justice ! » pensa Sloan en faisant un signe au contremaître de s'approcher.
— Où est Marshall ?
— Bob? Il vient de partir. Je l'ai envoyé conduire Rick aux urgences. Rick s'est entaillé le pouce, et il a besoin de
quelques points de suture.
— Il y a longtemps? voulut savoir Holt.
— Une vingtaine de minutes. Je leur ai dit qu'il était inutile qu'ils remontent jusqu'ici puisque la journée était
presque finie. Quel est le problème?
— Aucun, dit Sloan. Je viendrai demain prendre des nouvelles de Rick.
Holt se mit hors de portée de voix du contremaître pour demander à Sloan l'adresse personnelle du
pseudo-Marshall.
— C'est Trent qui s'occupe de la paperasse. Aussitôt, ils se mirent en route.
— Vous n'allez pas avertir la police?
— Non, répondit simplement Holt.
— Tant mieux.
Ils trouvèrent Trent dans l'espèce de bureau qu'il s'était aménagé au rez-de-chaussée, sa table couverte de dossiers,
un téléphone collé à l'oreille. Il leva les yeux vers les deux hommes, et, à leur mine, comprit.
— Je vous rappelle, dit-il à son correspondant. Alors, qui est-ce?
— Il se fait appeler Robert Marshall. Le contremaître l'a laissé partir en avance. Je voudrais son adresse.
122
Sans un mot, Trent se dirigea vers l'armoire métallique où étaient rangés les dossiers. Il en sortit celui de Marshall
et le tendit à Holt.
— Max est à l'étage au-dessus. Je pense que ça le concerne autant que nous.
— Alors, allez le chercher, répondit Holt.
Tre
L'immeuble dans lequel Marshall prétendait habiter se trouvait à la lisière du village. La vieille femme qui leur
ouvrit ne les reçut pas bien.
— Hein ? Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a encore? Si vous voulez me vendre un aspirateur ou une encyclopédie, je vous
préviens que je n'achète rien.
— Nous cherchons Robert Marshall, lui indiqua Holt.
— Qui ça?
— Robert Marshall, répéta-t-il patiemment.
— Connais pas de Marshall, bougonna la vieille femme. Il y a bien un McNeilly dans la maison voisine et un
Mitchcll plus bas dans la rue, mais pas de Marshall... Ah, j'ai oublié de vous dire, pour les assurances, c'est pareil,
je n'en veux pas non plus.
— Nous ne sommes pas des démarcheurs, lui assura •ent d'un ton suave. Nous cherchons seulement un
homme du nom de Robert Marshall qui habite à cette adresse.
— Je viens de vous dire qu'il n'y a pas plus de Marshall dans cette maison que de beurre en branche. J'y habite
depuis quinze ans, depuis que l'espèce de cloporte que j'avais fait la sottise d'épouser est mort sans rien me laisser
d'autre que des dettes. Je vous connais, vous ! dit-elle tout à trac à Sloan en lui pointant un doigt griffu sous le nez.
J'ai vu votre photo dans le journal. Vous aviez pillé une banque, c'est ça?
123
— Non, madame. J'ai épousé Amanda Calhoun. Les yeux plissés par le soupçon, la femme le dévisagea un instant.
— Une des sœurs Calhoun ! s'exclama-t-elle enfin. C'est vrai. La plus jeune. Non, celle qui vient après. Eh bien,
que me voulez-vous?
— Comme ces autres messieurs, répondit Sloan, je cherche un dénommé Robert Marshall, qui prétend habiter ici.
— S'il dit ça, c'est un menteur ou un fou. Holt se tourna vers Sloan.
— Décrivez-le-lui.
— La trentaine, un mètre quatre-vingts, cheveux noirs qui lui tombent sur les épaules, moustaches de phoque.
— Connais pas. Le gars des Pierson, les locataires du premier, il a les cheveux sur les épaules. Ah ! là, là ! quelle
honte ! Et puis, il se les décolore. Comme une fille. Et il a tout juste seize ans. On pourrait croire que sa mère va le
forcer à couper ses cheveux. Eh bien, non. Et puis, il fait hurler sa musique de sauvage ! Il n'y a pas de jour où je ne
sois pas obligée de taper dans le plafond avec mon manche à balai.
— Excusez-moi...
Max fit la description de Livingston.
— C'est pas celui qui présente les jeux sur la douzième chaîne, par hasard ?
— Non, je ne crois pas... Merci.
A regret, les quatre hommes durent renoncer. Si Holt n'était pas autrement surpris que le voleur ait donné une
fausse adresse, il était agacé.
— Nous n'avons plus qu'à attendre jusqu'à demain matin, dit Max en repartant, d'un ton résigné. Il ne sait pas que
nous l'avons découvert, et il va sans doute se présenter à son travail comme d'habitude.
124
.— J'en ai assez d'attendre ! dit Holt en se dirigeant vers une cabine téléphonique toute proche. Sergent de police
Bradford, annonça-t-il lorsqu'il eut le correspondant qu'il cherchait à joindre. Département de Police de portland.
badge numéro 7375. J'ai besoin de l'adresse qui correspond à ce numéro de téléphone.
Il donna celui qui figurait dans le dossier de Marshall et attendit la réponse avec une patience toute policière.
— Merci.
Il raccrocha et se tourna vers ses trois futurs beaux-frères.
— Bar Island, leur indiqua-t-il. Nous allons prendre mon bateau.
125
38.
Holt était d'une humeur de tigre lorsqu'il regagna Les Tours.
Ils avaient trouvé la maison. Vide. Mais, à n'en pas douter, c'était bien le repaire de Livingston. Sans se préoccuper
plus que d'une guigne de cette Loi dont il avait pourtant été pendant dix ans l'ardent et fidèle défenseur, Holt était
entré dans la place et l'avait fouillée aussi méti-culeusement que Livingston avait fouillé son propre cottage.
Ainsi avaient-ils trouvé des papiers de famille appartenant aux Calhoun, et une photocopie des plans des Tours.
Us avaient aussi mis la main sur des pages dactylographiées, agrémentées de commentaires manuscrits, sur
lesquelles le voleur avait consigné l'emploi du temps de chacune des sœurs Calhoun — preuve qu'il les avait sui-
vies et bien observées.
Il y avait aussi un inventaire détaillé de chacune des pièces des Tours qu'il avait visitées, certains objets étant
soulignés — ceux qu'il estimait valoir la peine d'être volés, sans doute.
Embusqués, prêts à lui mettre la main au collet dès qu'il paraîtrait, ils avaient attendu le retour de Livingston puis,
mal à l'aise à l'idée de laisser les femmes seules
127
plus longtemps, ils avaient téléphoné à Koogar pour le tuyauter et étaient retournés au château en laissant à la
police le soin de surveiller la maison.
Désormais, l'arrestation de Livingston n'était plus qu'une question de patience. Et la patience, en principe, est la
vertu cardinale du policier — celle de Holt, en son temps, était même légendaire. En principe! Car ce qu'il avait
pratiqué dans l'exercice de sa profession n'avait pas cours aujourd'hui qu'il s'agissait d'une affaire personnelle et
alors que chaque seconde comptait.
— Oh, mon cher, cher enfant !
C'était Coco qui, en les voyant paraître dans le hall, était accourue pour sauter au cou de Holt. Il lui passa un bras
autour des épaules tandis qu'elle lui couvrait les joues de baisers.
Tout émue, elle finit par s'écarter, le temps de tirer de sa manche un mouchoir et de s'en essuyer les yeux. Mais,
sitôt que ce fut fait, elle se blottit de nouveau entre les bras de Holt qui, ne sachant comment réagir, lui tapotait le
dos — tout en lançant des regards noirs aux hommes en cercle autour d'eux, qui contemplaient la scène avec des
sourires plus goguenards qu'attendris.
— Je suis si heureuse, oh, oui, si heureuse, vous ne pouvez pas savoir ! bredouilla Coco entre deux sanglots. Il y a
si longtemps que je l'espérais. D'ailleurs, c'était écrit dans les feuilles de thé que tout finirait par s'arranger. Mais je
ne pouvais quand même pas m'empêcher de me faire du souci pour ma chère petite Suzanna. Elle a été si
malheureuse, et ses deux chérubins aussi. Maintenant, grâce à Dieu, c'est fini, tout ça !
Elle se recula pour considérer Holt d'un air de maternelle bienveillance.
— Quand je pense qu'il y a vingt ans, vous étiez un gamin haut comme trois pommes qui grimpait jusqu'aux Tours
à pied pour livrer des écrevisses.
128
Avec un sourire. Holt songea qu'il ne se souvenait pas 'avoir jamais été haut comme trois pommes.
— Et maintenant, maintenant, continuait tante Coco, vous allez épouser ma chère petite Suzanna. Oh ! là, là ! C'est
drôle, la vie, tout de même !
— Félicitations! s'exclama Trent en donnant une petite tape sur l'épaule de Holt.
Max sortit de sa poche un mouchoir propre et le donna à Coco.
— Bienvenue parmi nous, Holt, dit Sloan en tendant une grande main franche comme l'or. J'espère pour vous que
vous savez où vous mettez les pieds.
— Je commence à m'en faire une vague idée, répondit Holt.
D'un œil gentiment moqueur, il considérait tante Coco qui pleurait toujours comme une Madeleine.
— C'est bientôt fini, ce charivari ! s'écria Colleen, qui venait de se montrer sur le palier du premier étage.
Elle s'engagea dans l'escalier pour les rejoindre.
— Par tous les diables, on entend vos beuglements jusqu'à l'autre bout du château, reprit-elle en s'adressant
directement à Coco.
Elle fit des moulinets avec sa canne.
— Vous! Les freluquets! commanda-t-elle en désignant les jeunes hommes, emmenez-moi ce saule pleureur dans
la cuisine et arrosez-moi ça de thé jusqu'à ce qu'elle étouffe ou qu'elle aille mieux. Allez, oust ! Fichez-moi le
camp, vous tous ! J'ai deux mots à dire à celui-ci. Seule à seul.
Du bout ferré de sa canne, elle montrait Holt. En regardant les autres déguerpir, il songea à un certain dicton où il
est question de navire en perdition et de rats.
Arrivée au rez-de-chaussée, Colleen lui fit signe de la suivre dans le grand salon.
129
— Donc, si j'ai bien compris, vous avez l'intention d'épouser ma petite-nièce?
— J'en ai plus que l'intention. Cela va se faire.
La vieille dame répondit à cela par un petit reniflement dédaigneux. Ce garçon-là ne lui plaisait pas. Mais alors pas
du tout.
— Alors, je m'en vais vous dire une bonne chose. Si vous ne vous comportez pas mieux avec elle que l'espèce de
sale type qu'elle a essayé avant vous, c'est à moi que vous aurez affaire.
Elle se laissa tomber dans un fauteuil.
— Avez-vous des espérances?
— Quoi? Quel genre?
— Ne vous faites pas plus bête que vous ne l'êtes, vous avez fort bien compris : quelle est votre situation de
fortune? Avez-vous un héritage à espérer? Parce que. si vous comptez mettre le grappin sur mon argent en mettant
le grappin sur elle, vous vous fourrez le doigt dans l'œil, jeune homme !
Holt plissa les yeux, ce qui commença à la rassurer.
— Votre argent, je vais vous dire ce que vous pouvez en faire : vous le...
— C'est très bien ! interrompit Colleen avec un fervent mouvement de menton. Alors, comment comptez-vous
vous y prendre pour l'entretenir?
— Su/a n na n'est pas une danseuse exotique et n'a besoin de personne pour subvenir à ses besoins. Ce n'est pas
pour se faire nourrir qu'elle se marie, rétorqua Holt en prenant la direction de la sortie. Et elle n'a pas besoin que les
gens se mêlent de ses affaires — à commencer par vous. Elle se débrouille très bien toute seule et même mieux que
bien. Elle a vécu une vie infernale, dont elle s'est tirée courageusement, prenant ses enfants sous le bras pour aller
commencer une nouvelle existence ail
130
leurs. La seule chose qui va changer, c'est qu'elle n'aura plus besoin de travailler comme une esclave et que les
enfants auront quelqu'un qui a envie de leur servir de père. Peut-être que je n'aurai jamais les moyens de lui offrir
des diamants ni l'envie de l'emmener souvent dans des cocktails chic, mais je la rendrai heureuse.
Colleen tambourinait avec ses ongles sur le pommeau de sa canne.
— Je veux bien vous croire, dit-elle sans se départir de sa mine sévère. Et si votre grand-père vous ressemblait un
tant soit peu, je comprends mieux que ma mère en ait été amoureuse. Donc...
Alors qu'elle commençait de se lever, elle aperçut le portrait au-dessus de la cheminée. Là où l'austère visage de
son père avait trôné pendant trois quarts de siècle figurait à présent celui de sa mère, rayonnant de douceur.
— Que fait-il ici?
Holt enfonça les mains dans ses poches et se rengorgea.
— Il m'a semblé que c'était sa place pour ainsi dire naturelle. En tout cas, c'est sans doute là que mon grand-père
aurait rêvé de le voir accroché.
Colleen se rassit tout doucement et s'adossa, l'air lasse.
— Merci, jeune homme.
Sa voix traînait un peu mais son regard, lui, n'avait n perdu de sa sévère fixité.
— Maintenant, filez. J'ai envie d'être un peu seule. Holt la quitta, surpris de découvrir que, malgré tout, il
ençait à bien aimer la vieille chipie. Il s'en allait vers la cuisine, dans l'intention de deman-à Coco si elle savait où
il pourrait trouver Suzanna, lorsqu'il l'aperçut assise au piano. Elle jouait une sonate languide dont elle abandonna
la mélodie pour lui tendre la main droite, continuant machinalement à égrener le contrepoint avec la main gauche.
131
— Suzanna chérie, une fois n'est pas coutume, mais j'ai eu une idée, annonça-t-il en prenant la main offerte pour la
porter à ses lèvres. Savez-vous où se trouvait la nurserie au temps de Bianca?
— Oui. au troisième étage de l'aile est. Pour autant que je m'en souvienne, je ne l'ai jamais vue dans son état
d'origine. Il y a plusieurs dizaines d'années qu'elle sert de débarras.
Soudain, elle se raidit sur le tabouret.
— Vous croyez que les émeraudes y sont?
— Je pense que Bianca les aura cachées dans le dernier endroit où Fergus risquait de les trouver... et j'imagine qu'il
n'était pas du genre papa-poule qui passe sa vie à pouponner.
— Moi non plus.
Une objection, cependant, vint à l'esprit de Suzanna.
— Mais, dans ce cas, remarqua-t-elle, comment se fait-il que, depuis le temps, personne ne soit tombé sur le
collier?
Et puis, elle se ravisa.
— Je ne comprends pas pourquoi je dis ça. Cet endroit est un véritable capharnaum, une chatte n'y retrouverait pas
ses petits.
— Montrez-moi le chemin.
C'était encore pire que Holt ne l'avait imaginé. Même sans parler de la poussière ni des toiles d'araignées, on
n'avait jamais vu un tel bric-à-brac. Chaque centimètre cube d'espace était occupé par quelque chose. Des piles de
boîtes de toute sorte, des cageots, des valises défoncées, des malles d'osier aux flancs troués, des tables auxquelles
manquaient des pieds, des tapis roulés que des armées de mites avaient percés de part en part, des abat-jour sans
pied de lampe, des pieds de lampe sans abat-jour et quantité de vieilleries indéfinissables... tout cela était entassé
pêle-mêle.
132
Bouche bée, Holt se tourna vers Suzanna, qui lui offrit réconfort d'un sourire penaud.
— Du haut de cette pyramide de déchets, quatre-ngts ans nous contemplent, p)aisanta-t-elle. Tout ce qui -uvait
avoir de la valeur en a été sorti, et pas mal de
oses ont été vendues quand... euh, quand la bise fut ~ue. D'autre part, cet étage a été condamné quand nous 'avons
plus eu les moyens de le chauffer. Nous nous mmes alors repliées sur un espace vital aux dimensions jlus
modestes en nous disant que, lorsque les années de aches maigres prendraient fin, nous pourrions toujours
onquérir l'espace perdu, progressivement, une pièce s l'autre.
— Il y faudrait un bulldozer.
— Non, rien qu'un peu de temps et de l'huile de ude.
— L'huile de coude, nous en avons à revendre...
— Oui, mais le temps presse, soupira Suzanna. Depuis ux mois, nous avons déjà passé de nombreuses pièces
peigne fin, centimètre carré par centimètre carré, mais
'est un travail de bénédictin.
— Dans ce cas, nous ferions mieux de nous mettre à 'œuvre sans tarder.
Ils travaillèrent deux heures, sans autre résultat que de salir et de se mettre en nage. Oh, ils trouvèrent tout ce u'on
voudra imaginer, entre un vieux parasol et une col-tion de photos coquines du début du siècle, en passant des robes
charleston mangées des mites et des rou-ux pour phonographe. II y avait aussi un carton plein joujoux : une petite
locomotive, une poupée de son à air désespéré, des Yo-Yo. U y avait aussi un recueil de ntes de fées joliment
enluminé et illustré que Suzanna t de côté.
— Pour nos enfants, expliqua-t-elle. Regardez !
133
Elle exhiba une robe de baptême bleue.
— C'est peut-être celle de mon grand-père.
— On n'imagine pas que des choses comme ça puissent avoir été empaquetées avec si peu de soin, remarqua Holt.
— Je ne pense pas que Fergus se soit beaucoup soucié de la tenue de sa maison après la mort de Bianca, rétorqua
Suzanna. Et si tout cela a bien appartenu à ses enfants, c'est plutôt la nourrice qui se sera chargée de le mettre de
côté. Fergus s'attendrissant sur des reliques... Non, ce n'est pas l'idée que je me fais de lui.
— Moi non plus...
Holt ôta des cheveux de Suzanna une toile d'araignée qui s'y était accrochée.
— Je suggère que nous marquions la pose, dit-il.
— Je ne suis pas fatiguée.
La connaissant, il songea que ce n'était même pas la peine de lui rappeler qu'il commençait à se faire tard et qu'elle
avait travaillé toute la journée. Alors, il usa d'un stratagème de sa façon.
— Je ne suis pas fatigué non plus, mais j'ai soif. Vous ne voudriez pas aller voir si Coco n'a pas quelque chose dans
son réfrigérateur, genre thé glacé ou Perrier? Et peut-être un sandwich, tant que vous y serez, histoire de ne pas
boire sans manger...
— Bien sûr. J'y vais.
En fait, Holt se doutait que tante Coco insisterait pour préparer elle-même le sandwich et qu'en attendant que ce
soit prêt, Suzanna serait bien forcée de s'asseoir et de se reposer.
— Disons deux sandwichs, j'ai vraiment faim, ajouta-t-il en l'embrassant avant de la laisser partir.
— D'accord.
Elle se redressa et s'étira.
134
— C'est un crève-cœur, quand j'y repense, ces trois pauvres enfants qui se couchaient ici chaque soir en sachant
que plus jamais leur mère ne viendrait leur souhaiter bonne nuit... Tiens, puisqu'on en parle, en allant dans la
cuisine, je vais en profiter pour faire un saut jusqu'à la chambre des miens.
— Prenez voue temps, lui lança Holt d'une voix assourdie.
Déjà, il avait plongé la tête dans le cageot suivant.
135
41.
Suzanna sortit de la nurserie avec à l'esprit la vision des enfants de Bianca. Le petit Sean, un bébé, Ethan, qui serait
un jour le père de son propre père, et Collecn, qui se trouvait en ce moment même quelque part dans le château en
train, très sûrement, de récriminer contre quelque chose ou quelqu'un. Difficile de s'imaginer que cette vieille
femme acariâtre ait jamais pu être une petite fille...
Une petite fille! pensa Suzanna en s'arrêtant net dans l'escalier entre deux étages. L'aînée des enfants de Fer-gus et
Bianca devait avoir dans les cinq ou six ans à la mort de sa mère.
Suzanna fit demi-tour et vint frapper à la porte de la chambre de sa grand-tante.
— Entrez, nom de nom ! Qui que vous soyez, vous ne croyez tout de même pas que je vais me relever pour vous
ouvrir !
Timidement, Suzanna se décida à entrer et s'amusa de constater que la vieille dame était absorbée dans la lecture
d'un énorme roman de Stcphen King.
— Tante Colleen, dit-elle à mi-voix, je suis désolée de vous déranger...
— On se demande bien pourquoi ! Les autres ne s'en privent pas, et ça ne les a jamais navrés.
137
Suzanna se mordit le bout de la langue.
— Je me demandais, à propos de ce fameux été, l'été tragique...
— Eh bien?
— Aviez-vous toujours votre lit dans la nurserie avec vos petits frères?
— Je n'étais plus un bébé ! répliqua Colleen sur un ton pincé.
— Dois-je en conclure que vous ne dormiez plus dans la nurserie?
Un haussement d'épaules et un renâclement lui répondirent, qui voulaient à l'évidence dire oui.
— Donc, vous aviez votre propre chambre? insista Suzanna. Près de la nurserie?
— Non, à l'autre bout de l'aile est. IJ y avait la nurserie, puis la chambre de la nounou, puis la salle de bains des
enfants, plus les trois chambres d'amis et enfin la mienne, celle qui faisait le coin, juste au-dessus de l'escalier.
Elle rabaissa les yeux sur son livre, deux plis horizontaux profondément creusés dans la peau de son front, comme
des craquelures dans un parchemin.
— Mais l'été suivant, reprit-elle, j'ai déménagé pour aller m'installer dans une des chambres d'amis. Je ne voulais
plus dormir dans une pièce que ma mère avait décorée pour moi, sachant qu'elle n'y viendrait plus jamais me voir.
— Je suis navrée de vous forcer à vous rappeler ces pénibles souvenirs, tante Colleen, mais, lorsque Bianca vous a
dit qu'elle avait pris la décision de quitter votre père, comment cela s'est-il passé?
— Eh bien, elle est venue dans ma chambre et m'a demandé de choisir mes trois robes préférées, qu'elle a
entassées elle-même dans une petite valise.
138
— Ensuite?
— Quoi, ensuite?
— Eh bien, cette valise, qu'est-elle devenue quand vous avez su que vous ne partiez pas? Je suppose que vous
l'avez défaite?
— Non. Je n'ai plus jamais porté ces robes. Je ne l'ai "amais voulu. J'ai poussé la valise sous mon lit, et elle y ~st
restée.
— Je vois.
D y avait donc un peu d'espoir, ne put s'empêcher de nger Suzanna.
— De quelle couleur, la valise?
— Là, tu m'en demandes trop, ma petite fille.
— Vous êtes sûre que vous ne vous en souvenez pas ?
— Blanche, je crois.
— Merci, dit Suzanna avant de gagner la porte.
— Les mites ont sûrement tout mangé depuis le "mps, bougonna Colleen en regardant sa nièce sortir.
Elle songea à la petite robe de mousseline blanche, qui 'tait sa préférée entre toutes, et, avec un profond soupir, e
leva, enfila une robe de chambre, chaussa une paire de ules et sortit broyer du noir sur sa terrasse. Bien que l'heure
ne fût pas tardive, il faisait sombre. « C'est l'orage qui menace », songea Colleen. On pouvait 'e pressentir rien qu'à
voir ces nuages à la mine furieuse qui offusquaient le soleil déclinant, rien qu'à humer l'haleine furieuse du vent.
Suzanna grimpait deux à deux les marches de l'escalier. Les enfants attendraient encore un peu qu'elle vienne les
border dans leurs lits et, pour les sandwichs, on verrait plus tard.
Elle ouvrit en grand la porte de l'ancienne chambre de tante Colleen. Cette pièce aussi avait été transformée en
remise mais, étant moins grande que la nurserie, elle était
139 moins encombrée. Le papier peint, sans doute celui que Bianca avait elle-même choisi pour sa fille, était fané
et piqueté de moisissures. Pourtant, Suzanna distingua encore les entrelacs de violettes et de roses en bouton qui
en formaient le délicat motif.
Les boîtes, les cartons, les cageots, elle les poussa de côté. Elle cherchait une valise. Une valise assez petite pour
qu'une fillette de six ans puisse la porter.
C'était, à bien y songer, la cachette idéale.
Fergus ne s'était jamais soucié de sa fille. Jamais il n'aurait eu l'idée de s'intéresser à des robes, surtout enfermées
dans une valise, a fortiori dans une valise repoussée sous un lit par une petite fille, à qui elle rappelait un drame et
blessait la vue.
Où se trouvait-elle à présent? En théorie, n'importe où. Mais le mieux, là comme en toute chose, n'était-il pas de
commencer par le commencement?
Le cœur de Suzanna se mit à battre la chamade lorsqu'elle buta du pied contre une vieille valise maintenue fermée
par deux sangles de cuir. L'ouvrant, elle y trouva de vieux tissus qui dégageaient de déplaisants remugles. Mais
pas de robes de petite fille. Pas d'éme-raudes.
Il faisait de plus en plus sombre. Alors, elle prit la direction de la sortie. Avant de continuer à fouiller, elle avait
résolu d'aller chercher Holt et une lampe de poche.
Dans la pénombre, elle cogna violemment son tibia contre quelque chose de dur. En serrant les dents pour ne pas
jurer, elle baissa les yeux et vit... une valisette !
Sous la poussière et les affronts du temps, on pouvait encore deviner qu'elle avait été un jour d'un blanc
étince-lant. Elle tenait le milieu dans une pile de boîtes à moitié cachée par une vieille tapisserie. S'agenouillant
dans l'ombre, Suzanna s'en saisit entre ses deux mains tremblantes et l'ouvrit.
140
Sitôt le couvercle soulevé, une odeur de lavande se dégagea, sans doute aussi heureuse que l'esprit de la lanterne
d'Aladin d'être enfin libérée de son interminable prison.
Suzanna prit la robe du dessus, un bijou de mousseline blanche, que le temps avait recoloré en ivoire. La mettant
délicatement de côté, elle en sortit une autre. Puis une troisième.
Et là, au fond, à côté d'un ours en peluche, il y avait le boîte et un cahier.
Le journal de Bianca, pensa Suzanna, les yeux mouil-de larmes. Elle le prit. Retenant son souffle, elle l'ouvrit à la
première page.
3ar Harbor, 12 juin 1912 Je l'ai vu tout à l'heure arpenter les falaises qui sur-lombent la baie du Français...
Avec un profond soupir, Suzanna referma le cahier et le posa sur ses genoux. Le journal intime de Bianca
appartenait à toute la famille, et il ne lui revenait pas le droit de le lire seule...
Son cœur battait à se rompre quand elle s'empara de la 5Îte. Pas besoin de l'ouvrir pour savoir ce qu'elle contenait.
C'était inscrit dans l'atmosphère de la pièce, qui semblait avoir subitement changé.
Tandis qu'une grosse larme dévalait le long de ses joues, Suzanna souleva le couvercle et découvrit les éme-raudes
de Bianca.
Elles brillaient comme autant de soleils verts, toutes gorgées de vie et de passion.
Suzanna tint le collier à bout de bras : deux glorieuses rangées de pierres dont elle sentit la chaleur. Cachées
quatre-vingts ans auparavant, dans un geste de désespé-fice et de folle espérance à la fois, elles étaient de nouveau
libres de scintiller de tous leurs feux. Le crépuscule
141

qui pénétrait par l'œil-de-bœuf semblait un p51e lumignon à côté d'elles.


Le collier dégoulinant entre ses doigts, la jeune femme sortit de la boîte la paire de boucles d'oreilles assortie. «
Etrange, se dit-elle, je les avais presque oubliées, celles-là. » Oh, elles étaient exquises, adorables — mais le col-
lier les écrasait de ses splendeurs. C'était d'ailleurs pour cela qu'il avait été conçu : pour resplendir et rejeter dans
l'ombre tout ce qui n'était pas lui.
Ebahie, Suzanna contempla au creux de sa main ce concentré de puissance. Il ne s'agissait pas de simples pierres,
aussi magnifiques fussent-elles. C'étaient, sous une forme pétrifiée, les passions, les espoirs et les rêves d'une
morte. Et, depuis que Bianca les avait serrées dans cette valise jusqu'à ce jour où l'une de ses descendantes les y
retrouvait, elles avaient dû se morfondre comme un prisonnier dans une oubliette et soupirer après la lumière.
Oh, Bianca!
— Par mes fausses moustaches, quel touchant tableau !
La voix d'homme la fit sursauter. Suzanna se retourna. Il était là, dans l'encadrement de la porte, à peine plus
consistant qu'une ombre. Lorsqu'il s'avança dans la pièce, elle vit luire dans sa main le canon d'un pistolet.
— Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage, déclara l'inconnu. Je vous ai vue venir par ici
avec le flic et je me suis dit qu'il y avait anguille sous roche. Ah, n'en ai-je pas perdu, des nuits, à rôder par ici !
Il se rapprocha assez pour que Suzanna commence à distinguer son visage. Il ne ressemblait pas à l'homme dont
elle se souvenait. Pas la même couleur de cheveux ni d'yeux, pas la même forme de visage. Tout doucement, elle
se releva, le cahier et les boucles d'oreilles dans une main, le collier dans l'autre.
142
— Vous ne me reconnaissez pas, dit Livingston. Mais, moi, je vous reconnais bien. Vous êtes Suzanna, une de ces
maudites Calhoun avec qui j'ai plus d'un petit compte à régler.
— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.
— Trois mois ! Vous m'avez fait perdre trois mois de mon précieux temps. Sans compter les tracas que vous
m'avez causés. Et puis, la mort d'Hawkins. Oh, c'était un bon à rien, mais dévoué comme un chien... Vous savez ce
que c'est, on s'attache à ces animaux-là!
Il regarda les émeraudes et en saliva presque. Elles le fascinaient. Plus belles que dans son imagination, plus belles
que dans ses rêves. Tout ce qu'il avait toujours voulu... Il tendit vers le collier une main tremblante.
— Donnez-moi ça !
Suzanna eut un geste de recul, et il sourcilla.
— Vous ne pensez pas sérieusement que vous allez m'empêcher de m'en emparer? Elles sont à moi, elles sont
vouées à m'appartenir comme la fiancée au fiancé.
Il se rapprocha encore tandis que Suzanna lançait autour d'elle des regards furtifs, à la recherche d'une
échappatoire.
— Certaines pierres recèlent un pouvoir, murmura-t-il d'une voix satanique. Elles ont le don de capturer l'essence
des tragédies qui les ont environnées et n'en deviennent ainsi que plus fortes encore. Le chagrin, la mort, elles en
sont friandes. C'est ce que Hawkins n'a jamais réussi à comprendre. Mais il faut dire que Hawkins était un simple
d'esprit.
En cet instant, Suzanna eut la terrible impression qu'elle avait affaire à un fou.
— Le collier appartient aux Calhoun, dit-elle d'une voix étranglée. Il en a toujours été ainsi et il en sera toujours
ainsi.
143
Livingston la saisit brutalement par les cheveux. Elle aurait peut-être hoqueté, mais le canon du pistolet, dur et
froid, lui appuyait sur la gorge.
— Le collier est à moi, déclara-t-il d'un ton mortellement menaçant. En récompense de ma persévérance et de mon
habileté. Dès que j'ai appris l'existence des éme-raudes, j'ai su qu'elles devaient finir par m'appartenir. Maintenant,
ça y est !
Suzanna ne savait que faire : abandonner le collier, appeler au secours, essayer de raisonner... Mais, à ce
moment-là. sa petite fille fit irruption dans la pièce.
— Maman, dit-elle d'une voix tremblante en frottant ses yeux gonflés de sommeil, il y a de l'orage et j'ai peur du
tonnerre. Tu viens toujours me tenir la main quand il y a du tonnerre.
Tout alla très vite. Livingston se retourna pour viser le nouveau venu, quel qu'il fût. Avec l'énergie du désespoir,
Suzanna s'accrocha alors à son bras et le força à rabaisser son arme.
— Cours ! cria-t-elle à Jenny. Va chercher Holt ! H est dans l'ancienne nurse rie.
Repoussant un Livingston momentanément sans réaction, elle bondit hors de la pièce. Il fallait décider vite. Que
faire? De quel côté fuir? Jenny partait vers l'est. Elle s'élança dans la direction opposée.
Il la suivrait plutôt que la fillette, puisque c'était elle qui avait les émeraudes.
Au sommet de l'escalier, il y eut un autre choix à faire. Descendre, tâcher de rejoindre les autres, et les mettre en
péril à leur tour? Ou monter, seule?
Suzanna monta.
Alors qu'elle avait déjà escaladé la moitié d'un étage, elle entendit son poursuivant s'époumoner derrière elle.
Horrifiée, elle sursauta lorsqu'une balle, qui lui avait
144
frôlé l'épaule, vint se ficher à côté d'elle dans le plâtre du mur.
A bout de souffle, elle s'obstinait. C'est alors seulement qu'elle entendit les grondements du tonnerre qui avaient
effrayé Jenny et l'avaient poussée à chercher sa mère.
Suzanna n'avait qu'une idée en tête : mettre le plus de distance possible entre le fou et son enfant. Ses talons
résonnaient dans l'escalier de métal qui menait, aux appartements de Bianca.
Soudain, elle sentit qu'une main griffue comme une serre d'aigle lui saisissait la cheville. Terrifiée, elle poussa un
cri. Enragée, à grands coups de talons, elle força son agresseur à lâcher prise.
Puis elle se remit à grimper.
La porte était bloquée. En larmes, elle l'enfonça d'un coup d'épaule. La porte s'ouvrit brusquement. Suzanna
tomba.
Elle ferma les yeux, s'attendant à tout instant à entendre un coup de feu et à ressentir la brûlure d'une balle.
Quand elle se décida à regarder de nouveau, Livingston était toujours là, penché au-dessus d'elle, pantelant, suant,
les yeux fous. Un tic faisait frémir le coin de sa bouche. Au bout de son bras, le pistolet tremblait.
— Donnez-moi le collier!
Soudain, la lueur d'un éclair le fit sursauter. Hagard, il regarda autour de lui avant de se retourner vers Suzanna. «
Il a peur, pensa-t-elle. Peur de cette pièce. »
— Vous êtes déjà venu ici, n'est-ce pas? eut-elle la force de lui demander.
Oui, il y était venu. Une seule fois. Et puis, il s'en était enfui, terrorisé. II y avait une présence ici, une présence qui
le honnissait. Rien que d'y repenser, il en avait des sueurs froides.
145
— Donnez-moi le collier maintenant, ou bien je vous tue pour le prendre.
— Ici, c'était sa chambre, déclara Suzanna en le regardant droit dans les yeux. La chambre de Bianca. C'est par
cette fenêtre qu'elle est tombée, jetée à bas par son mari.
Incapable de s'en empêcher, il tourna un regard halluciné vers la fenêtre en question.
— Elle revient ici toutes les nuits, continua Suzanna. Pour guetter l'ombre de son amant sur les falaises.
Tout en parlant, elle entendit des pas dans l'escalier. Holt ! songea-t-elle avec un fol espoir.
— Elle est ici en ce moment. Tenez, Livingston, prenez-les, dit-elle en lui tendant les émeraudes. Mais je vous
préviens : jamais Bianca ne vous laissera les emporter.
Il était livide. Une sueur malsaine inondait son visage.
Lorsqu'il se saisit du collier, il ne ressentit pas comme Suzanna une impression de chaleur mais de froid. Et sa peur
redoubla.
— Elles sont à moi ! bredouilla-t-il en frissonnant. Elles sont à moi !
Il avait l'air d'un dément.
— Suzanna, dit tout à coup la voix tranquille de Holt, écartez-vous.
Lui aussi avait une arme, qu'il tenait à deux mains au bout de ses bras tendus, comme au stand de tir.
— Ecartez-vous, ma chérie, répéta-t-il. Tout doucement-Pas à pas, elle obéit. Livingston ne s'intéressait plus à
elle. Avec le dos de la main qui tenait son pistolet, il s'essuyait le front.
— C'est fini, Livingston, lui dit Holt. Lâchez votre arme et poussez-la du pied vers moi.
Mais Livingston, indifférent à tout, avait les yeux fixés sur le collier. Il ahanait.
146
Holt s'approcha et le saisit par le poignet.
— Laissez tomber cette arme, Livingston, répéta-t-il. Vous voyez bien que c'est fini.
— Les émeraudes sont à moi !
Fou de rage et de peur, Livingston se débattit soudain. Il eut le temps de tirer un coup de feu vers le plafond avant
que Holt ne le désarme. Là encore, cependant, il continua de lutter. L'empoignade fut brouillonne et brève. Le
collier tomba sur le sol. Livingston fit pleuvoir les coups à l'aveuglette. Holt n'en donna qu'un, mais bien appliqué,
à la pointe du menton.
Livingston tomba à la renverse en tournoyant.
Il y eut un fracas de verre brisé. Et puis, un cri horrible. Avant que Holt n'ait rien pu faire pour le retenir, son
adversaire plongea dans le vide au fond duquel gisaient des rochers luisants de pluie.
— Mon Dieu ! s'exclama Suzanna. Holt la prit aussitôt dans ses bras.
— Tout va bien, murmura-t-il en lui caressant les cheveux. Tout va bien...
Il remit son arme à sa ceinture.
— Et vous, dit-il avec un regard pour le collier répandu par terre, mais intact, ne vous avisez plus jamais de me
faire une peur pareille !
147
Epilogue
Il était fort tard lorsque la famille, après le départ de la police, put enfin se retrouver réunie dans le grand salon.
Tous étaient rassemblés sous le portrait de Bianca.
Colleen trônait en impératrice au milieu des siens, les émeraudes dans son giron. Elle n'avait pas versé une larme
lorsque Suzanna avait raconté comment elle les avait trouvées. Mais elle éprouvait un profond réconfort à caresser
comme une précieuse relique cette merveille de joaillerie qui avait autrefois fait l'ornement d'une merveille
d'humanité.
Nul ne parla de la mon du malandrin.
Holt tenait Suzanna serrée contre lui. L'orage s'était calmé. La lune surplombait avec ingénuité le ciel bleu-noir.
Le salon baignait dans sa chaude lumière orangée, sauf au-dessus de Suzanna où brillait une lampe d'un blanc
douceâtre.
Tous étaient recueillis. On n'entendait que Suzanna, qui lisait à haute voix le journal de Bianca.
Elle venait d'arriver à la dernière page.
Je n eus pas une pensée pour leur prix lorsque je pétris les émeraudes avec autant de tendresse qu'une chair
149
d'enfant et que je les vis scintiller dans la lueur des candélabres. Je me dis seulement que j'allais les emporter
parce qu'elles étaient à moi, les ayant gagnées sur le champ de bataille propre aux femmes que sont les périls et
les douleurs de l'enfantement.
Elles seront l'héritage de mes petits, un symbole de liberté et d'espoir.
Voici l'aube claire et rose qui point. Aujourd'hui commence, vierge et vivace, comme dit le poète.
Et je m'en vais bientôt rejoindre mon Christian...
Suzanna referma doucement le cahier.
— Je pense qu'ils sont ensemble aujourd'hui, déclara-t-elle. Qu'ils se sont finalement retrouvés...
Elle sourit à Holt qui lui caressait le dos de la main.
Regardant autour d'elle, elle vit ses sœurs, les hommes qu'elles aimaient et dont elles étaient aimées, tante Coco
souriant à travers ses larmes et la fille de Bianca, qui contemplait le portrait qu'un grand amour avait inspiré à un
grand artiste.
— C'est Bianca, conclut Suzanna. Oui, bien plus encore que les émeraudes, c'est elle qui nous a réunis.
Au-dehors, la lune cousait des lisérés d'or sur la crête des vagues et, sur les falaises, le vent échangeait avec les
aubépines les mêmes serments d'amour que les amants qui viennent parfois s'y promener.

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penomekei iwt concernant. Peur des rkscn junc>aje». les lectrices cVifti ne peuvent pas pansoper a et itu.

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