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Leçon du 20 janvier 1939.

, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1938-1939, Leçons de l'année 1938-


1939, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly, Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille,
Presses universitaires de Lille, 1992, pp. 83-97

20 janvier 1939

Il est précieux, éminemment précieux à un linguiste de pouvoir embrasser d'un seul regard un grand nombre de
faits dans un nombre suffisant de langues. Sans ce regard en étendue, on risquerait de considérer comme une
expression du général ce qui n'est qu'une expression du particulier. Le linguiste doit avoir une vue large des
différents systèmes linguistiques et garder présente dans son esprit la notion que le devenir linguistique est infini,
et que, entre les choses diverses et variées que les langues ont réalisées en elles et qui y sont constatables, elles
peuvent produire, dans la suite des temps, des choses extrêmement différentes de toutes celles qui ont pu jusque là
être observées.

D'un autre côté, il faut au linguiste se représenter que les faits de la langue, si différents soient-ils en apparence,
constituent les moyens de solution d'un problème qui, vu dans sa totalité, est invariant : l'organisation de la pensée
au sein d'elle-même, préalablement à l'expression, autrement dit la formation de la langue. C'est constamment le
même problème qui reçoit solution, mais la solution apportée varie. Elle varie parce qu'elle n'est pas obtenue
directement, par voie de discussion raisonnée, mais d'une manière propre au langage et infiniment subtile, qui
consiste à utiliser d'une manière ininterrompue l'accident favorable lorsqu'il se présente. L'accident se présente et
il est pressenti, aperçu au fond de la pensée utile ou inutile. Pressenti inutile, il est délaissé, non accueilli.
Pressenti utile, il est accueilli, essayé, et finalement retenu s'il a répondu, sous l'expérimentation, à ce qu'on
attendait obscurément de lui. En ce cas il se fixe dans la langue. Si, à l'expérience prolongée, il déçoit, il s'exclut
de lui-même par non-emploi, désuétude. Ainsi la marche de la langue, l'allure de la langue, est de quêter dans le
langage l'accident favorable à une visée systématique profonde.

La langue est donc la somme de nombreux accidents que la pensée a intégrés à son système d'organisation
intérieure chaque fois qu'elle s'est aperçue que lesdits accidents pouvaient compléter ou améliorer ce système. En
face d'un accident B, jugé intimement plus opérant, plus efficace qu'un accident A, la langue, dans la mesure où
l'esprit discerne intérieurement la supériorité, élimine l'accident A et retient l'accident B. Or il arrive que, pour
retenir tel accident utile, il faille refaire le système auquel l'accident doit s'intégrer. De vastes réfections peuvent
ainsi se produire dans la langue, qui ont pour origine un accident heureux qui, initialement, ne paraissait pas avoir
de portée.

En définitive, quand pendant des millénaires ce mécanisme subtil a joué, la langue est faite de choses survenues
accidentellement mais qui se sont si complètement intégrées à un vaste ensemble systématique qu'elles ont l'air
d'avoir été créées pour lui et même par lui. Lorsqu'on examine à partir du système des temps les formes qui le
constituent, on peut avoir l'idée d'un système qui se serait donné à lui-même les formes qu'il lui fallait. En réalité,
les choses se sont passées autrement. Il n'y a pas eu création de formes à partir du système, mais il y a eu : d'une
part, appréhension continuelle des accidents utiles ; d'autre part, appropriation continuelle du système aux
accidents appréhendés. Et quand ces accidents appréhendés, approuvés au passage en quelque sorte, et retenus, se
sont incorporés au système, tout est comme si le système avait créé, à partir de lui-même, les formes qui en sont
devenues le support et l'expression. Le consentement, l'approbation donnée à l'accident, aperçu favorable à la
visée systématique profonde, est dans le langage le processus qui représente la cause. La cause dans le langage
n'existe pas sous une autre condition.

Quant à la visée systématique profonde, en quête d'accidents utiles, elle suit, elle épouse le progrès de
l'entendement humain, qui est une face du progrès de la civilisation. Un entendement primitif quêtera dans le
langage les accidents qui lui conviennent. Un entendement évolué quêtera aussi les accidents qui lui conviennent.
Ce ne seront pas les mêmes. Il est d'ailleurs remarquable que les langues, tout à fait indépendamment et à époque
différente, montrent une tendance à s'adresser au même genre d'accidents pour résoudre le même problème de
visée systématique : le problème de l'article. D'une manière générale, les langues l'ont résolu à partir du même
accident : le traitement psychique du démonstratif ou du pronom.

Un autre grand problème de visée systématique a été l'architecture du temps, et là encore nous voyons la langue
faire appel à des accidents de même ordre, par exemple l'auxiliarité du verbe, l'emploi de préverbes. On n'est pas
au clair sur l'origine, accidentelle assurément, des < ...{Note : Mot manquant.}>. Toutefois, il ne faut pas perdre de
vue que cette identité relative de l'accident solutif - l'accident qui apporte la solution - en face de l'identité du
problème n'est pas chose nécessaire, et que le même problème de visée systématique peut être résolu par captation
d'accidents extrêmement différents. Ainsi l'anglais use de l'article zéro dans maints cas où le français emploie
l'article le. Mais il faut ajouter aussitôt que les langues sont allées dans cette voie de diversité moins loin qu'on
pourrait l'imaginer. Dans l'ensemble, en face de chaque problème de visée systématique, un linguiste peut prévoir,
dans une certaine mesure, le genre des accidents susceptibles d'apparaître solutifs.

J'insiste sur ce caractère de la cause en linguistique, parce qu'il dissipe d'une manière définitive les conflits qui ont
eu lieu, parfois, entre historiens et théoriciens. L'historien voit l'accident : il voit la langue s'en emparer, en
consacrer l'emploi. Le théoricien, lui, assiste au même spectacle, il perçoit en plus l'extraordinaire intégration de
l'accident au système, la parfaite réponse de l'accident à la visée systématique profonde. Le fait que la langue
résout les problèmes qui se posent en elle avec des accidents heureux et à partir de ces accidents, ce fait confère à
la solution de ces problèmes un caractère incessamment transitoire, provisoire. À tout moment ils sont résolus,
complètement résolus, et néanmoins à tout moment ils restent posés. Car si un accident a pu les résoudre, un autre
accident peut les résoudre mieux. Plus encore, un autre accident particulièrement heureux peut, en révélant une
solution originale, élégante, conduire à poser le problème en termes différents. Du même coup, le système entre
en révolution.

Lorsqu'on a vu expérimentalement les choses de langue de la manière que je viens d'indiquer, il n'y a plus de
conflit possible entre histoire et théorie. Les tâches qu'historiens et théoriciens accomplissent ne sont pas les
mêmes, mais leurs efforts d'analyse et de compréhension se rejoignent, se conjuguent harmonieusement. Leur
collaboration est indispensable.

Il faut au linguiste, disais-je, embrasser d'un regard beaucoup de faits, couvrant une longue durée, un vaste espace.
Mais ce serait toutefois une erreur, et grave, que de ramener la recherche tout entière à cette vision en étendue.
Dans un grand ensemble de faits, tous ne sont pas également significatifs, également parlants, également
révélateurs de la nature profonde des choses. On peut embrasser dans une vue très large le système du mode dans
beaucoup de langues sans rien découvrir de la vraie nature du mode, alors qu'un seul fait extraordinairement
révélateur, vu dans une seule langue, peut faire concevoir d'un coup ce qu'est le mode essentiellement.

Dans la théorie du mode, que j'ai exposée dans Temps et Verbe (1929), et qui fait du mode un moment de la
genèse du temps, un arrêt dans la chronogenèse - théorie que j'exposerai ici très prochainement{Note : Cf. infra,
Leçon du 24 février 1939 et suivantes.}- le fait - indice, le fait révélateur a été pour moi la construction de phrases telles
que : Si vous le faites et qu'on le sache. L'emploi du subjonctif après que substitut de si m'a montré que le mode
subjonctif était un moyen de récurrence. En soi, si est un mot qui suppose, que un mot qui pose. Or que dans la
phrase citée égale si : il ne devrait donc que supposer ; or il pose. On est donc allé trop loin dans le sens de l'actuel
et le mode, par récurrence en direction du virtuel, rétablit la position vraie. Ayant vu cela, j'ai compris que le
mode était un moment de la genèse du temps. Le mode subjonctif représente le temps en devenir, celui dont la
genèse n'est pas encore totalement accomplie. Si donc que a outrepassé si en posant le fait dans le temps, il suffit
de concevoir le temps <en devenir{Note : Mots restitués.}> pour que soit réparé l'abus commis. Poser dans du temps
en devenir, c'est inéluctablement supposer.

Voilà donc un fait même qui, à lui seul, révèle la nature profonde du mode subjonctif, et du mode en général. Le
linguiste doit s'accoutumer à prêter la plus grande attention aux tous petits faits de ce genre, et il n'est pas de plus
mauvaise méthode que de construire une théorie en les négligeant. La nature du mode subjonctif n'a rien à voir
avec ses emplois les plus nombreux, les plus fréquents. La fréquence d'un emploi n'est pas un élément dont le
théoricien ait à tenir compte.

La théorie de l'article m'a conduit à voir dans l'article un signe de réalisation du nom par lequel on passe du nom
en puissance de la langue, qui ne s'applique à rien d'effectif, au nom en effet du langage, qui s'applique à une
image effectivement formée et évoquée. J'ai été mis sur la voie de cette théorie par le fait menu des contrastes
offerts par certains noms qui ont donné des négations{Note : Paragraphe remanié.} :
Visiblement, certains noms s'irréalisaient complètement sans article, devenaient négatifs, mais se réalisaient sous
l'action de l'article. Le mécanisme de l'opération de pensée est le suivant. Un pas est une très petite chose,
expressivement un minimum. Or un minimum qui se réalise, par emploi de l'article, est quelque chose ; mais un
minimum qu'on ne réalise pas est moins qu'un minimum, c'est zéro, une négation. Même discussion pour point.
Un point est une petite chose, expressivement un minimum ; un minimum irréalisé est moins qu'un minimum,
c'est une négation. Pour rien, la discussion est qu'un rien est une chose indéfinie, n'importe quoi. Or n'importe
quoi, si on le réalise, est quelque chose ; mais si on ne le réalise pas c'est rien. Pour personne, la discussion est la
même. Une personne, c'est n'importe qui. N'importe qui réalisé, c'est quelqu'un, une personne. N'importe qui
irréalisé, c'est nulle personne, c'est personne. Dans ces deux derniers cas, rien et personne, l'action irréalisatrice
de l'absence d'article s'est greffée non pas sur le minimum quantitatif comme pour pas et point, mais sur le
minimum qualitatif : n'importe quoi, n'importe qui.

Dans la théorie du genre, dont j'ai exposé la dernière fois les grandes lignes, le fait le plus révélateur est le triangle
:

lequel triangle excepte l'accusatif féminin bonam. Pour tirer la conclusion de cet état de choses, rappelons les
principes posés la dernière fois :

1. inanimé de fonction X accusatif


2. inanimé de représentation X neutre
3. animé de représentation X masculin

et laissons se produire les rencontres, les collisions obligées :

Or le fait que bonam n'entre pas dans ce système compensateur révèle l'existence d'un animé de représentation
second qui ne se laisse pas compenser par l'inanimé de fonction. Cet animé de représentation féminin est donc,
comme je le faisais apercevoir la dernière fois, d'une autre nature que l'<animé{Note : Dans le dactylogramme :
inanimé.}> masculin qui, lui, accepte la compensation. Et l'on aperçoit alors la distinction entre l'animation
extérieure - mobilité, action, exercice de la force, de la puissance - et une animation tout intérieure, non sujette à
rencontrer, à heurter qualitativement l'inanimé de fonction, qui est quelque chose d'extérieur. En conclusion, le
système du genre repose fondamentalement sur{Note : Schéma restitué.} :
À l'origine du genre, il y a la distinction de ces deux modes de l'animation, c'est-à-dire en définitive, sous l'idée
d'animation, la discrimination du lieu extérieur et du lieu intérieur.

Distinction de l'École qui joue, je l'ai déjà indiqué, un grand rôle dans toutes les langues car elle a sa racine au
plus profond de l'esprit. Chaque être, chaque chose est un lieu par elle-même, et il a en dehors de lui, sous lui, un
lieu. La corrélation de être et avoir est du reste, au fond, établie sur la distinction du lieu intérieur et du lieu
extérieur. La distinction lieu intérieur / lieu extérieur, sous-jacente aux discriminations de langue, est un fait
panchronique, c'est-à-dire un fait dont la langue a toujours tenu compte et dont, de quelque manière qu'elle
évolue, elle tiendra toujours compte.

J'en ai fini avec le genre. Il me faut passer au nombre. Le nombre a exercé visiblement sur la flexion nominale une
action réductrice dont les effets sont apparents. Il y a des cas qui, distingués au singulier dans la déclinaison,
s'indifférencient au pluriel. En sanscrit, au singulier, on distingue l'ablatif devat et le datif devaya ; au pluriel, il y
a synthèse des deux cas : develbhyas. Et sans chercher si loin, on constate dans la langue latine que le pluriel dans
certaines déclinaisons, troisième, quatrième et cinquième, amène la synthèse du cas nominatif et du cas
accusatif{Note : Exemples restitués.} : duces, casus, cornua, dies. On remarquera aussi qu'au pluriel il y a synthèse de
l'ablatif et du datif dans toutes les déclinaisons{Note : Exemples restitués.} : terris, ducibus, caribus, cornibus,
diebus{Note : Passage incomplet supprimé : Le cas synthétique sujet/objet/attribut, qui est le cas unique du français, l'ordre des mots
ayant charge de discriminer ce que le cas indiscrimine en lui...} . De même la synthèse nominatif-vocatif est absolue au
pluriel dans toutes les déclinaisons{Note : Exemples restitués.} : terrae, muri, oppida, duces, casus, cornua, dies.

Très visiblement, le pluriel a sur la déclinaison nominale un des effets du neutre : il identifie la fonction sujet et la
fonction objet. Il en faudrait conclure que le pluriel emporte avec lui quelque chose de contraire à la
représentation animée. L'opinion est insoutenable, et les choses ne deviennent explicables que si l'on reverse en
procès psychique le passage du singulier au pluriel. Autrement dit, si au fait de nature on substitue
momentanément le fait de mécanisme.

Mettre un nom au pluriel, c'est multiplier en lui la représentation de ce qui est fondamentalement nombrable,
qu'on peut compter au-delà de un. Or si on peut multiplier l'être, qui est nombrable : un homme, deux hommes, un
loup, deux loups, une rose, deux roses, on ne peut multiplier ni le genre, ni la fonction. Il n'y a pas deux genres
masculins, il n'y en a qu'un. Dans un mot singulier portant flexion, l'image d'objet, l'image objective, est seule
passible du pluriel ; les catégories du genre et du cas ne sont pas multipliables, n'étant pas nombrables. Par
conséquent, dans le passage du singulier au pluriel, pendant ce passage, il y a suspension momentanée des
catégories du genre et <de la fonction{Note : Dans le dactylogramme : du nombre.}> telles qu'elles se sont déterminées
sous le singulier. Le pluriel atteint, l'intervalle entre le singulier et le pluriel franchi, les catégories se
réorganiseront systématiquement sous le pluriel et, remarquons-le bien, sous séte;miologie nouvelle, mais dans la
mesure seulement où les oppositions, les contrastes qu'elles exprimaient au singulier auront résisté au
délaissement dont elles ont été l'objet pendant la transition < du{Note : Mot restitué.}> singulier <au{Note : Dans le
dactylogramme : du nombre.}> pluriel. <...{Note : Ici est annoncée une figure, mais elle manque.}>

Ainsi le passage du singulier au pluriel constitue psychologiquement un intervalle, une interruption pendant
laquelle le système des cas est remis en cause. Pendant cette interruption, que se passe-t-il ? Telle est la question à
se poser pour comprendre qu'il puisse y avoir au pluriel moins de cas exprimés qu'au singulier. Il se passe pendant
cette interruption que les cas systématiquement inverses, les cas qui ne sont qu'une inversion l'un de l'autre, ceux
qui satisfont exactement à la condition d'opposition réciproque, tendent, une fois décrochés de leur support
sémantique, à se compenser au fond de l'esprit. Le cas sujet compense le cas objet et vice-versa, et il en résulte au
fond de la pensée un cas synthétique, sujet <et{Note : Mot restitué.}> objet indiscriminés.

Le pluriel atteint, on se trouve en présence de cette synthèse. Et le problème est alors, sous le pluriel, de savoir s'il
faut accepter cette synthèse ou y renoncer et refaire l'antithèse, avec les moyens accidentels dont on dispose, et si
ces moyens existent. Si le pluriel accepte la synthèse, la flexion nominale est pour autant simplifiée, réduite, et il
est laissé au discours, à la syntaxe, le soin de discriminer les fonctions que le passage de singulier à pluriel a
indiscriminés dans le mot. Pour qu'il en puisse être ainsi, il faut que la syntaxe, l'ordre des mots, apparaisse
capable de lever l'indiscrimination de fonctions obtenue de la sorte. Au cas où il n'en serait pas ainsi, la
discrimination des fonctions serait à refaire sous le pluriel.

Dans plusieurs déclinaisons, dans la troisième et la quatrième notamment{Note : Début de phrase remanié.}, le latin n'a
pas senti la nécessité de cette réfection de cas sous le pluriel. Il a maintenu au pluriel les synthèses opérées
pendant l'intervalle entre singulier et pluriel, où la morphologie, détachée de ses supports, retombe en elle au fond
de la pensée même et là, opère secrètement des compensations de cas inverses. Dans ce maintien de synthèses de
cas au pluriel apparaît sourdement la tendance à réduire la déclinaison par formation de cas synthétiques, tendance
qui aboutira finalement au cas synthétique unique du français, sujet/objet/attribut indiscriminés dans le mot, la
discrimination étant reportée au subséquent : à la syntaxe, à l'ordre des mots.

Dans le procès de déplétion de la flexion nominale, il importe de bien distinguer les cas synthétisés des cas
supprimés. Les cas synthétisés, qui n'ont pas perdu existence mais ont seulement fusionné, seront à l'avenir
exprimés par des moyens de syntaxe : place du mot par rapport aux autres ; ou par des moyens expressifs :
diction. Les cas supprimés seront, eux, rendus par des moyens semi-lexicaux, par des mots accessoires. Ainsi en
français il y a synthèse du cas sujet et du cas objet, emportant la fonction attribut, soit trois fonctions à discriminer
en syntaxe par l'ordre des mots. Les autres cas sont des cas supprimés, et le français les rend par les prépositions.
On peut poser en français la règle absolue que la préposition est le mot qui assigne au substantif une fonction
autre que les fonctions sujet-objet-attribut, retenues en indiscrimination dans le cas synthétique unique du français
moderne.

Cette ultime synthèse, qui a fait disparaître entièrement du point de vue sémiologique la déclinaison en français, a
eu lieu aux environs du XIVe siècle. Sous le cas sémiologique d'accusatif se sont synthétisés les cas psychiques de
nominatif et d'accusatif. On remarquera le divorce qui se marque là entre psychologie et sémiologie. En
sémiologie, un seul cas subsiste, l'accusatif ; en psychologie, les deux cas subsistent, nominatif et accusatif, mais
fusionnent. Les synthèses morphologiques, dans la langue, sont des opérations qui demeurent exclusivement
psychologiques : la sémiologie les ignore. Il n'y a pas de possibilité de faire fusionner deux cas sémiologiques,
mais deux cas psychiques peuvent fusionner par compensation sous l'un des cas sémiologiques antérieurement
existants.

Il existe aussi dans le langage, dans la langue, des faits importants qui ne sont que psychiques. Dans le plan
sémiologique - le seul qui relève de l'observation directe, de l'observation historique - ces faits exclusivement
psychiques n'ont pas inscrit de trace. Ainsi le passage, que j'étudiais la dernière fois, du genre vrai au genre fictif,
ou du genre vrai au genre synthétique sont des faits exo-sémiologiques, en dehors de la sémiologie, et purement
psychiques, qui ne tombent pas sous le coup de la constatation historique.

Le genre devient fictif lorsque, sous l'opposition sémiologique des termes particuliers A et B, masculin et féminin,
on cesse de mettre l'opposition universelle de l'animé masculin et de l'animé féminin. On passe du genre vrai au
genre fictif par une opération de pensée qui consiste uniquement à ne plus regarder à l'universel et qui, comme
telle, ne laisse pas, ne peut pas laisser de trace dans le langage. Une synthèse de cas est toujours une opération de
cet ordre. Elle se passe dans la langue, à grande distance du langage.

On me pardonnera mon insistance sur ces points de doctrine. Ils me paraissent tellement importants que je ne puis
m'empêcher de les mettre en relief. Par la suite, ceux de mes auditeurs qui entreprendront des recherches
linguistiques découvriront eux-mêmes dans la pratique cette importance, et ils reconnaîtront expérimentalement
que la linguistique doit se garder de chercher dans le plan sémiologique des choses qui ne peuvent pas s'y trouver,
parce qu'elles se passent exclusivement dans le plan psychique. Et ceci m'amène à déclarer que le même fait
sémiologique ne peut être tenu identique à lui-même que dans le cas où il correspond exactement au même fait
psychique. À chaque fait sémiologique devrait donc s'ajouter une notation de sa position psychique. Quand celle-
ci change, même si le fait sémiologique n'a pas varié, on se trouve en présence de choses non identiques, et même
non comparables. Ainsi le vieux français a gardé l'opposition du cas nominatif au cas accusatif, puis dès le XIVe
siècle le français ne conserve que le cas accusatif, mais c'est pour en faire une chose nouvelle : la synthèse du cas
objet et du cas sujet.
Pour deviner correctement la morphologie d'une langue, il faudrait pouvoir joindre au morphème-signe un indice
de position systématique. Il y a là évidemment, une notation à inventer. Si elle existait, tout paraîtrait beaucoup
plus clair, et l'on comprendrait mieux que le même morphème, sans changer d'apparence, puisse
systématiquement changer de position, et de la sorte ne plus correspondre à lui-même.

Je ne crois pas que la grammaire générale, au sens ancien du terme, retrouve jamais sa faveur. Mais j'ai la
certitude qu'il se créera une grammaire de position, c'est-à-dire une grammaire qui marquera la place exacte de
chaque morphème dans le système de la langue considérée, et plus largement dans le système de la langue en
général, laquelle, sous ses différents états particuliers, vise à résoudre des problèmes constants. À ne considérer
dans les morphèmes que leur état apparent, sans tenir un compte exact de leur position systématique, on ne peut
que s'égarer. Ainsi le pronom se n'occupe pas la même position systématique dans Il se regarde et s'admire et
dans Il s'impatiente, il se fâche. Dans se regarder, s'admirer, le pronom se fait vis-à-vis au sujet, au titre d'objet.
Le verbe se rapporte à l'opposition :

Mais dans il s'impatiente, il se fâche ou il s'ennuie, se n'a plus cette valeur de vis-à-vis par rapport au sujet. Il
entre, par un détour sur lequel j'aurai l'occasion de revenir, sémantiquement dans le verbe : il contribue à
l'implétion sémantique du verbe, il fait partie intégrante du contenu sémantique. Il faudrait donc noter se1 en
donnant à cette notation la valeur d'objet faisant vis-à-vis au sujet, et se2 qui représenterait se s'intégrant au verbe,
ayant cessé d'être le vis-à-vis fonctionnel du sujet. On sait quels services les notations phonétiques de ce genre ont
permis à la grammaire comparative ; elles paraissent non moins nécessaires en linguistique psychique.

Et j'en arrive, après avoir traité de l'action réductive du pluriel sur la déclinaison, à examiner l'action réductive
bien plus intense exercée sur la déclinaison par le nombre duel. L'action réductive exercée par le nombre à
l'encontre de la déclinaison parvient à son maximum <en indo-européen{Note : Mots restitués.}> au duel. Alors que
la déclinaison compte huit cas au singulier et six au pluriel - le pluriel fait synthèse de l'ablatif et du datif ainsi que
du nominatif et du vocatif - elle n'en compte que trois au duel, à savoir{Note : Le tableau suivant est restitué d'après le
texte et d'après Meillet, 1937, pp. 291-299.} :

Et en grec la réduction est plus marquée encore. Deux cas seulement subsistent : <1. nominatif-accusatif ; 2. tous
les autres cas{Note : Passage restitué.}>. De plus la déclinaison de l'article, ainsi que celle des pronoms, indifférencie
les genres.

Là encore, il faut envisager en premier lieu le fait de mécanisme. Le duel, en tant que nombre, s'applique à l'être
nombrable, et pas au-delà. Sont suspendues, en conséquence, les notions de genre et de cas qui ne peuvent devenir
deux : il n'y a qu'un masculin, qu'un féminin, qu'un neutre, qu'un seul nominatif, qu'un seul accusatif, qu'un seul
datif. Pendant cette suspension, les oppositions qui se font vis-à-vis systématiquement et inversement se
compensent. Il y a, dans un morphème tel que l'article, compensation du masculin par le féminin, de l'animé par
l'inanimé, ce qui annule la distinction des genres. D'autre part, dans la déclinaison du nom, le nominatif compense
l'accusatif. Et les cas situés en dehors de l'axe nominatif-accusatif se compensent entre eux, par opposition
générale au système nominatif-accusatif, et dès lors ne font plus qu'un seul cas, caractérisé par cette position
extérieure commune.

Le fait à retenir est que ceci se passe pendant le passage du singulier au duel. Et comme le duel constitue une
catégorie de représentation très étroite, et de plus, contrairement au pluriel, finie - car l'extension du duel se borne
à l'intervalle fini qui sépare de deux de un - le duel survient avant que les synthèses qui se sont opérées au fond de
l'esprit entre catégories inversées aient pu se délier et faire l'objet d'un renouvellement de l'antithèse, auquel, du
reste, la nature du cas fait obstacle. Et ceci est important. Le duel, par sa nature même, ne peut que favoriser les
synthèses de positions symétriques.

Qu'est-ce, en effet, que le duel ? C'est l'aperception, sous le singulier, d'un double solidaire dont le singulier ne
s'abstrait pas individuellement. Or l'accusatif, dans l'ordre de la morphologie, est bien le double solidaire du
nominatif, et les autres cas se font de même solidairement vis-à-vis. Le duel doit donc favoriser le maintien de
synthèses morphologiques esquissées pendant le passage du singulier au duel, les favoriser et par conséquent les
maintenir, les consacrer une fois le duel atteint. Autrement dit, le duel, parce qu'il est lui-même une aperception
du double solidaire sous le singulier, favorise le maintien dans la morphologie des synthèses s'inspirant du même
principe ; de sorte que les synthèses que la morphologie, laissée à elle-même quand elle s'est détachée du support
sémantique, autorise, font de la part du duel l'objet d'une confirmation, d'un assentiment. Le duel acquis, elles
subsistent. Et dès lors il ne reste que peu de chose de la flexion nominale.

Sur la nature profonde du duel, l'exemple le plus révélateur est apporté par ce qu'on appelle le duel elliptique.
Emploi commun à l'indo-européen et au < védique{Note : Mot restitué.}>, le duel elliptique s'applique à deux êtres
de noms différents et aperçus solidaires. Mais au lieu qu'on nomme les deux êtres, on n'en nomme qu'un, en le
mettant au duel, ce qui suffit à évoquer simultanément le double solidaire. Ainsi skr. ahani ("le jour", au duel)
signifiera "le jour et la nuit" ; skr. pitarau ("le père", au duel) signifiera "le père et la mère" ; skr. matarau ("la
mère", au duel) signifiera "la mère et le père". On a ainsi, par réciprocité, avec double duel{Note : L'exemple manque
dans le manuscrit.}

Je crois le moment venu d'introduire une distinction, dont j'ai déjà fait mention dans mon livre sur l'article{Note :
Le problème de l'article et sa solution dans la langue française, 1919, pp. 73-77.}, et qui est celle du nombre interne, infra-
singulier, et du nombre externe, supra-singulier. Le nombre interne est une vue de pluralité qui se résout in finem
en une vue d'ensemble extérieurement une, quoique intérieurement multiple. L'ancien français a eu nettement un
pluriel interne avec l'article uns, unes, par exemple{Note : Exemples restitués, cités dans G. Guillaume, 1919, p. 75.} : uns
sollers, unes endentures, unes fiansayes, unez degrez, unes nopces, unes obsèques.

Le duel est un pluriel interne étroit, limité à deux, c'est-à-dire un singulier que la pensée n'abstrait pas
complètement du double solidaire. Le triel représenterait une non abstraction du double et triple solidaire, et ainsi
de suite. Le nombre interne doit être considéré dans le plan de la résistance à la définition du singulier, c'est-à-dire
comme un singulier imparfait, inachevé, qui a des racines au-dessous de lui-même. Le singulier obtenu, il se
forme un nouveau pluriel qui est, lui, multiplication du singulier. C'est le pluriel externe{Note : Dans le texte : ou signe
singulier.}, soit linéairement :

pluriel interne... quatriel, triel, duel, singulier... pluriel externe

On remarquera la position du singulier, qui fait limite entre le nombre interne et le nombre externe et tient de la
nature des deux Le nombre interne a disparu des langues modernes, mais il a été refait indirectement, dans le plan
de la sémantèse, par l'emploi de noms collectifs : une dizaine, une centaine, lesquels représentent évidemment la
formation d'une image singulière collective, obtenue à partir de la pluralité.

La solidarité du singulier avec une pluralité sous-jacente dont le singulier s'abstrait incomplètement constitue le
nombre linguistique. Le nombre linguistique précède psychologiquement le singulier, il est immédiat. Le singulier
s'en retire, s'en abstrait. Le nombre <arithmétique{Note : Mot restitué.}> (1 ; 2 ; 3 ; 4 ; 5 ; etc.) et le nombre
linguistique arithmétique (un, deux, trois, quatre, etc.) ont, dans les langues évoluées, supplanté entièrement le
nombre linguistique. Nous avons des pluriels subséquents au singulier, donnant le singulier ; nous n'avons plus de
pluriels antécédents au singulier, c'est-à-dire des pluriels résistant au singulier et dont le singulier s'abstrait
incomplètement.
Je résume en ce qui concerne l'influence du duel sur la flexion nominale. C'est une action réductive prononcée, due
pour partie à l'étroitesse du <duel{Note : Dans le dactylogramme : cas.}>, à son caractère concret, immédiat, peu propre
aux discriminations abstraites que sont les cas, et surtout à sa nature d'aperception du double solidaire sous le
singulier, nature qui l'incline à confirmer en lui tout ce qui procède d'une visée de même inspiration. Or la
morphologie du nom présente, en face de chaque cas ou groupe de cas, le double-solidaire. Aussi les synthèses, les
fusions qui peuvent se produire au fond de l'esprit, dans l'intervalle duel-singulier, reçoivent du duel acquis
confirmation, consécration, et la flexion nominale en est simplifiée à proportion. D'un point de vue tout à fait
général, on retiendra de cette démonstration que les conséquences morphologiques du duel, telle la réduction de la
déclinaison, ne sont explicables que dans le cadre du mécanisme du duel. Le seul rapprochement des résultats, duel
d'une part et réduction des cas de l'autre, ne permet pas de se faire une vue exacte et réelle des choses. Cette vue
exacte et réelle suppose l'observation non pas seulement des résultats, mais de plus, et principalement, du procès
qui a conduit à ces résultats. Aussi la leçon de la présente leçon, c'est que le linguiste doit apprendre à reverser les
résultats constatés en procès génétiques, autrement dit reconstituer, sous le résultat, le procès psychique dont le
résultat est la conclusion. Tout ce que j'ai enseigné jusqu'ici mène à cette vérité.

Leçon du 27 janvier 1939., Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1938-1939, Leçons de l'année 1938-
1939, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly, Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille,
Presses universitaires de Lille, 1992, pp. 99-108

27 janvier 1939

Dans ma dernière leçon, j'ai indiqué que le pluriel était susceptible d'exercer une action réductrice sur la
déclinaison, et j'ai expliqué la possibilité de cette action - la possibilité et non pas la nécessité - en montrant que ce
qui passe du singulier au pluriel, ce n'est pas le cas de déclinaison, mais seulement le sémantème. Le cas de
déclinaison, lui, est l'expression de choses qui ne relèvent pas du nombre, qui ne sont pas nombrables. De sorte
que dans le passage de singulier à pluriel, le nom abandonne ses cas de déclinaison appartenant au singulier et les
refait, le pluriel atteint, pour autant que le pluriel l'exige.

L'idéal de normalisation serait que le pluriel refasse exactement les mêmes cas de déclinaison que portait le
singulier. Et j'ai indiqué que si fréquemment il n'en est pas ainsi, c'est qu'une morphologie détachée, ne serait-ce
que momentanément, tout à fait momentanément, de son support sémantique, comme c'est le cas dans le passage
de singulier à pluriel, est une morphologie qui tombe au fond de la pensée et, là, est sujette à se réduire par
synthèse de cas inversement symétriques.

Il est difficile de déterminer avec une suffisante exactitude le jeu oppositionnel des cas ; mais certaines
oppositions inversives sont très apparentes, notamment de l'ablatif, forme indiquant le départ d'une activité et du
datif, forme indiquant la destination d'une activité ; et plus nettement encore du nominatif, forme indiquant la
fonction de sujet et de l'accusatif, forme indiquant la fonction d'objet. Le cas sujet est le vis-à-vis fonctionnel du
cas objet. Il existe aussi une certaine opposition inversive de l'accusatif au génitif, une alternance génitif-accusatif
en présence de l'animé, ainsi que du génitif au datif ; mais dans ces deux derniers cas l'analyse de l'opposition
devient extrêmement difficile.

D'une manière générale, et sans prétendre aucunement avoir pénétré le jeu extrêmement subtil des oppositions
inversives sur lesquelles repose le mécanisme de la déclinaison, on doit se représenter nettement qu'il s'agit
d'oppositions à partir de l'universel et n'ayant d'autre racine que leur relativité réciproque. Ces oppositions
n'existent que par une abstraction à partir de l'universel. On conçoit dès lors aisément que si, momentanément, on
laisse ces oppositions, qui ne sont que relativité réciproque, se rejoindre au fond de la pensée, elles tendent à se
compenser et en quelque sorte à s'annuler l'une l'autre. Cette annulation est un retour à l'universel, rien d'autre. Le
nominatif et l'accusatif, en se compensant, pourront ne plus former qu'un cas. De même l'ablatif et le datif. Et si,
ces compensations ayant eu lieu au fond de l'esprit, il s'agit de refaire pour le pluriel la déclinaison, il faudra que
la langue ou bien accepte, consente lesdites compensations, ou bien les révoque et revienne, le pluriel atteint, aux
antithèses primitives, accrochées au singulier.
L'expérience montre que fréquemment des synthèses de cas résultant de ce que la morphologie a été interrompue,
suspendue pendant le passage de singulier à pluriel, sont acceptées, consenties quand, le pluriel atteint, la
déclinaison se reconstitue. Ainsi, en latin, toutes les déclinaisons au pluriel consentent la synthèse du datif et de
l'ablatif. La synthèse a eu lieu pendant le passage de singulier à pluriel, alors que le système oppositionnel de la
déclinaison était suspendu ; elle est acceptée, consentie, une fois le pluriel atteint :

Mais ce maintien au pluriel des synthèses possibles, lorsqu'on rejoint l'universel pendant le passage de singulier à
pluriel, n'est pas nécessaire et la normalisation idéale serait qu'elle n'eût pas lieu. Il faut donc prévoir là une
grande irrégularité, et non seulement d'une langue à l'autre, mais, dans la même langue, d'une déclinaison à l'autre.
Ce n'est, en latin, que dans les dernières déclinaisons, troisième, quatrième et cinquième, qu'apparaît au pluriel la
synthèse des cas antithétiques nominatif/accusatif :

Dans le consentement que le pluriel donne ou ne donne pas aux synthèses possibles, au fond de la pensée, entre
cas symétriquement inverses, il faut faire intervenir la capacité que possède ou ne possède pas la langue de délier
en syntaxe lesdites synthèses. Si, dans le discours, les cas indiscriminés par synthèse n'avaient pas quelque
moyen, plus ou moins subtil, de se discriminer à l'aide d'indications de syntaxe, le pluriel n'accepterait pas les
indiscriminations en question. Il y aurait sur cette question une étude à entreprendre qui conviendrait à un
chercheur patient, étude d'ailleurs extrêmement délicate, à la fois linguistique et philologique. Il en ressortirait que
les synthèses de cas, quand elles se maintiennent, supposent dans la syntaxe la possibilité de faire reparaître, sans
intervention sémiologique de la déclinaison, les distinctions de cas que la déclinaison ne fait plus apparaître. Une
étude de ce genre conduirait à montrer que la syntaxe est complémentaire de la morphologie ; que la morphologie
a la liberté de se réduire quand la capacité directe de la syntaxe augmente. Elle conduirait à faire de la
morphologie un tout invariant mais différemment distribué entre : 1. morphologie en énexie dans le mot,
inséparable ; 2. morphologie séparable, morphèmes-mots ; 3. syntaxe proprement dite, ordre des mots et
mouvement expressif. En français les choses sont d'une évidente clarté. Il y a synthèse du cas-sujet et du cas-
objet, et c'est l'ordre des mots, ou à défaut le mouvement expressif, qui lève l'indiscrimination des deux cas. Pour
les autres cas, on a recours à la préposition.

Il ne faut pas confondre les cas synthétisés et les cas supprimés. Les cas synthétisés continuent d'exister et ne sont
remplacés par rien. C'est en syntaxe que l'indiscrimination résultant de la synthèse est levée : Pierre bat Paul. Les
cas supprimés, eux, sont remplacés par un petit mot accessoire. En français, la préposition sert à exprimer tous les
cas que la déclinaison a éliminés ou qu'elle n'a jamais contenus ; car je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une
déclinaison comportant tous les cas utiles au point que la préposition n'ait pas lieu d'exister. Quoi qu'il en soit, on
peut poser en français au titre de règle absolue : 1. que la préposition laisse en dehors de son champ d'action le cas
synthétique sujet - objet - attribut, <fonctions{Note : Mot restitué.}> discriminées exclusivement par l'ordre des mots
ou le mouvement expressif ; 2. que la préposition s'emploie devant tout nom qui ne porte pas l'un des cas
synthétisés du français : sujet, objet ou attribut ; autrement dit que la préposition est en français le signe qui
confère au nom une fonction autre que l'une des fonctions sujet, objet ou attribut. La règle ne souffre pas
d'exceptions mais sujet doit s'entendre strictement au sens de sujet grammatical, formel ; par exemple, dans : Il est
utile de travailler, le sujet, c'est il ; travailler par conséquent n'est pas sujet. Il est explicatif par rapport au sujet il.
Il est matière de sujet. Il faut noter une tendance sourde, très sourde du français à introduire l'infinitif par la
préposition de.

À propos du duel, j'ai fait ressortir la dernière fois que c'était un nombre particulièrement favorable aux synthèses
de cas simplifiant la déclinaison. Le fait est évident puisque le grec n'a gardé au duel que deux cas, et dans les
morphèmes qui le permettent, tel l'article, indifférencie, synthétise les genres. Le duel est favorable aux synthèses
de cas, cas de fonction et cas de représentation, parce qu'il est l'expression d'un singulier qui s'abstrait du pluriel
incomplètement et garde en lui l'image d'un double solidaire.
Pour bien se représenter le duel, il faut concevoir le pluriel comme nombre antécédent au singulier. Sont
naturellement, fondamentalement au pluriel, les choses nombrables, celles que l'univers montre en nombre. C'est
de cette image naturelle de nombre que le singulier s'abstrait. Et l'ultime étape de cette abstraction, c'est le cas qui
précède immédiatement le singulier : la dualité, le duel. Soit figurativement :

L'abstraction du singulier est complète au point un, elle est incomplète si, au point un, on aperçoit au-dessous,
l'autre, le double solidaire, ou même si tout simplement, et en ce cas le duel devient purement numérique, on
s'arrête à deux sans aller, dans la voie de l'abstraction du singulier, jusqu'à un{Note : À la suite, entre parenthèses : duel
statique = duel numérique.}

Le duel est un cas de pluralité interne, un pluriel aperçu sous le singulier, et je voudrais montrer la persistance de
cet état du nombre. Par pluralité interne, j'entends le singulier imparfait, qui reste pluriel du dedans. Dans le vieux
français, le pluriel interne existe. Voici des exemples empruntés à Aucassin et Nicolette :

Il avoit une grande hure plus noire qu'une carbouclee, et avoit plus de planne paume entre deus ex, et avoit unes
grandes joes et un grandisme nes plat et unes grans narines lees et unes grosses levres plus rouges d'une
carbounee et uns grans dens gaunes et lais ; et estoit cauciés d'uns housiax et d'uns sollers de buef {Note : Dans le
manuscrit, ces exemples sont cités sans le contexte, qui a été restitué d'après l'ouvrage, p. 473.}

Et Palsgrave, plus tard, dans son Lesclarcissement de la langue Françoyse{Note :À la suite et entre parenthèses : par
Maître Jean Palsgrave, anglais natif de Londres et gradué de Paris.} , donne une longue liste de pluriels internes, c'est-à-dire
de ces singuliers qui ne sont pas abstraits entièrement du pluriel, qui restent pluriels intérieurement : unes lunettes,
unes belances, unes chausses, etc., et, véritables pluriels internes : unes verges, unes estoupes, unes orgues ; et
aussi : Et le pendirent par les bras à unes fourches{Note : En marge : XIIIe siècle, 1224-1317.} (Joinville, p. 195).

Du fait que le duel est aperception, sous le singulier imparfaitement déterminé, du double solidaire, il provoque
dans la morphologie, qui se recrée pour lui, un mouvement de pensée du même ordre, de la même tendance : une
recherche des solidarités possibles. Et il accepte aisément la solidarité de chaque cas avec le cas inversement
symétrique, son double solidaire. Et c'est ainsi qu'au duel se maintient la synthèse de nominatif - accusatif
 , et la synthèse des deux cas, le génitif et l'ablatif, qui ont en commun de faire vis-à-vis au cas
synthétique ainsi constitué :  . Dans l'ordre du genre, là où il s'agit d'un pur morphème ne comportant
pas la notion de genre par lui-même, le duel, toujours par recherche du double solidaire, fait la synthèse du
masculin et du féminin, puis celle de l'animé et de l'inanimé :  (pour tous les genres). On remarquera que
la déclinaison latine enferme des synthèses de cas dès le singulier : génitif - datif = rosae ; datif - ablatif =
domino, templo.

J'ai expliqué le mécanisme des synthèses de cas. C'est un facteur important de la réduction, de la déplétion de la
flexion nominale. Mais on ne peut expliquer entièrement cette réduction par le jeu des synthèses. Il y a, de plus,
destruction de cas, c'est-à-dire destruction sémiologique, par traitement de la fin de mot, et consentement,
assentiment psychique de la langue à cette destruction. Et pour expliquer ces destructions de cas, il est nécessaire
d'envisager la flexion nominale dans sa relation avec la théorie générale du mot.
Le mot est un être qui regarde de deux côtés à la fois. 1. du côté de la phrase vers laquelle il est appelé et qui le
sollicite en quelque sorte d'entrer en elle ; 2. du côté de la pensée profonde, et c'est à ce regard que le mot doit
l'universalisation qui en fait une catégorie finale d'entendement, une partie du discours :

Le mot est médiation entre la phrase et la pensée profonde. Il équilibre en lui les deux regards : regard
pragmatique, vers l'emploi singulier ; regard métaphysique vers la nature universelle des choses.

Je rappelle par parenthèse comment dans mes toutes premières leçons j'ai fait la différence des deux parties
principales du discours. Le nom est une notion singulière discernée qui s'universalise, par entendement, à
l'univers-espace ; le verbe, une notion singulière discernée qui s'universalise, par entendement, à l'univers-temps.
La même notion, selon qu'elle est conduite à l'une ou l'autre de ces limites d'entendement, espace ou temps,
devient respectivement nom ou verbe. Soit course et courir. C'est la même image de procès, mais dans le cas de
course, l'entendement s'arrête à l'espace, et dans le cas de courir, il va plus loin, jusqu'au temps. En cela réside la
différence du nom et du verbe. Le nom est achronogénétique, le verbe est chronogénétique.

Ainsi deux regards du mot, regards dirigés en sens inverse : du côté de la phrase, de l'emploi singulier ; du côté de
la pensée profonde, de l'entendement universel. Et pour chacun de ces deux regards une morphologie distincte : 1.
la morphologie d'emploi - la morphologie pragmatique - qui exprime dans le cas du nom ce que le mot retient en
lui du mécanisme de la phrase ; elle est représentée par les cas de fonction ; 2. la morphologie d'entendement - ou
morphologie métaphysique - qui exprime dans le cas du nom ce que le mot retient en lui de l'univers intérieur ;
elle est représentée, dans le cas du nom, par la catégorie nominale qui exprime la convenance finale du mot à
l'espace. Mais avant que cette convenance finale, qui institue la partie du discours, s'institue, des catégories
médianes doivent intervenir, sans quoi la limite initiale d'entendement, c'est-à-dire la fin du discernement, et la
limite finale d'entendement ne seraient séparées par rien et se confondraient. Cela équivaudrait à supprimer
l'entendement et à ne garder du mot que le discernement, la matière, la sémantèse. Or ces deux morphologies,
dirigées en sens inverse, opèrent simultanément mais avec une rapidité différente. Si l'on fait la morphologie
d'entendement, ou métaphysique, lente, malaisée, difficultueuse, quand elle atteint son terme qui est la catégorie
du nom, la morphologie d'emploi, ou la morphologie pragmatique a déjà introduit dans le système du nom nombre
de cas de phrase, de cas fonctionnels. La déclinaison est donc riche, luxuriante. Mais si l'on fait la morphologie
d'entendement puissante, aisée, rapide, prompte à parvenir à son terme, la catégorie du nom est atteinte avant que
le nom ait eu le temps de ravir à la phrase une partie importante de son mécanisme. Et dès lors la déclinaison est
moins riche, moins chargée de cas, moins luxuriante.

Au résumé, l'achèvement de la morphologie d'entendement entraîne l'interruption de la morphologie d'emploi, de


sorte que si l'entendement opère vite, la morphologie d'emploi est tôt suspendue et reste pauvre. Le point
d'interruption est ce que nous appellerons le point de fracture de la morphologie. Tout ce qui se trouve en deçà de
ce point de fracture entre dans la flexion nominale. Tout ce qui se situe au-delà n'a pas de place dans la flexion et
doit s'exprimer par petits mots distincts, par morphèmes-mots. Figurativement, il est aisé de se représenter les
choses :
S1 S2 et S3 marquent différents points de fracture morphologique. Si la fracture se produit tôt, <il en résulte une
faible{Note : Mots restitués.}> importance de la déclinaison et une importance accrue de la morphologie par mots
distincts. Si la fracture se produit tardivement, <il en résulte une{Note : Mots restitués.}> grande importance de la
déclinaison et une moindre importance proportionnelle de la morphologie par mots distincts.

On retiendra comme un fait systématique de grande portée que chaque langue a son point de fracture
morphologique particulier. Je le répète, un point de fracture tardif donne beaucoup d'importance à la flexion et
peu d'importance à la préposition. À l'inverse, un point de fracture précoce retire de l'importance à la flexion et en
ajoute à la préposition, et généralement aux morphèmes séparables.

D'une manière générale, on peut poser le principe que la typologie d'une langue est virtuellement connue
lorsqu'on a pu, dans les deux parties du discours principales, déterminer le point de fracture de la morphologie.
Deux cas sont tout particulièrement intéressants, qui sont les cas extrêmes : la fracture morphologique
extrêmement retardée et la fracture morphologique extrêmement avancée.

Fracture morphologique extrêmement retardée, cela veut dire que le mot entre en phrase sans que la morphologie
d'entendement soit intervenue pour suspendre la morphologie d'emploi et par là, donner existence distincte au
mot. En conséquence le mot est absorbé par la phrase. On a des mots-phrases, ou des phrases-mots. C'est un état
qu'on a appelé l'holophrastie.

Fracture morphologique extrêmement avancée, cela veut dire que la morphologie d'entendement intervient avant
même que se soit esquissée une morphologie d'emploi, <on a{Note : Mots restitués.}> donc par conséquent une
morphologie d'emploi portée par temps zéro, inexistante. Or la morphologie d'entendement est simultanée et,
isochrone à la morphologie d'emploi, a lieu dans le même temps et dans un temps égal. Il suit de là qu'à
morphologie d'emploi portée par temps zéro doit correspondre une morphologie d'entendement de vitesse infinie.
Portée par temps zéro veut dire, pratiquement, aussitôt achevée que commencée, autrement dit inexistante, car une
chose ne peut exister, avoir lieu, qu'entre son commencement et sa fin. Identifier la limite initiale, le terminus a
quo, et la limite finale, le terminus ad quem, c'est supprimer l'existence même de la chose soumise àve; cette
identification. Ainsi un entendement de vitesse infinie - pure hypothèse - ne peut être qu'un entendement nul,
quelque chose qui n'a pas lieu, rien ne pouvant avoir lieu qu'entre commencement et fin, ce qui suppose une
vitesse non infinie.

De fait, les langues qui ont extrêmement hâté la fracture morphologique sont des langues sans morphologie
incorporée dans le mot : pas de morphologie d'emploi puisque le mot est achevé avant que celle-ci ait eu le temps
de s'incorporer au mot ; et pas de morphologie d'entendement, génératrice des parties du discours, puisque
l'achèvement hâtif du mot, devançant toute morphologie d'emploi, suppose une morphologie d'entendement
achevée, close au point même qui en représente le commencement, autrement dit une morphologie d'entendement
arrêtée au point zéro de son développement. On reconnaît là les caractères généraux de la structure du chinois. Le
mot chinois se compose d'un sémantème-racine monosyllabique ne contenant pas d'indications morphologiques.
Pas de morphologie d'emploi, pas de morphologie d'entendement. La fracture morphologique a lieu au seuil final
du discernement, juste à l'issue du sémantème, c'est-à-dire au point de départ commun des deux morphologies,
l'une et l'autre, dès lors, inexistantes dans le mot.

Je voudrais pouvoir faire encore une remarque, c'est que le mot, qui exprime un équilibre entre la phrase qui l'appelle
et la pensée profonde qui le retient, a eu, au cours de sa carrière multi-millénaire, à résister à la sollicitation de la
phrase ; et pour assurer cette résistance, au lieu de rester sur une défensive inefficace, il a, en quelque sorte, pris
l'offensive en dérobant à la phrase, en vue de se les incorporer, quelques-uns de ses cas systématiques. Un nom au
nominatif, à l'accusatif, à l'ablatif, au datif, etc. est un nom qui a ravi à la phrase et a fait sien un cas systématique
de phrase. Les cas de déclinaison se déterminent originairement, du point de vue psychique, dans la phrase. Ils en
expriment des cas systématiques généraux.

Leçon du 3 février 1939., Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1938-1939, Leçons de l'année 1938-
1939, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly, Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille,
Presses universitaires de Lille, 1992, pp. 109-120

3 février 1939

J'ai terminé ma dernière leçon en expliquant, de manière tout à fait schématique, comment s'était constituée et
comment s'était réduite psychologiquement la flexion nominale. Il s'est agi dans tous les cas de deux opérations de
pensée s'interférant.

La première opération est une offensive du mot dirigée à l'encontre de la phrase. Le mot, pour ne pas se laisser
absorber par la phrase qui l'attire à elle, lui ravit, lui arrache, pour les faire siens, quelques-uns de ses cas
systématiques, cas soustraits à la phrase. De deux choses l'une en effet, ou le mot, attiré par la phrase, sera absorbé
par elle, ou le mot, victorieux, absorbera en lui assez de la phrase pour que celle-ci soit à son égard tenue en
échec{Note :En marge : je ne parle que du système indo-européen.}. C'est un petit drame, un très long drame, et qui n'est
pas fini : prendre ou être pris. La seconde opération est une universalisation d'entendement qui porte le mot à
l'univers : dans le cas du verbe à l'univers-temps ; dans le cas du nom, à l'univers-espace. Le verbe est
chronogénétique, le nom achronogénétique. Le mot, dans les langues indo-européennes, est achevé quand
l'universalisation d'entendement a abouti. Un nom est achevé quand, ayant rencontré la limite d'entendement
espace, il est devenu nom ; un verbe quand, ayant rencontré la limite d'entendement temps, il est devenu verbe.

Les deux opérations de pensée que je viens de rappeler - offensive du mot à l'encontre de la phrase et en
conséquence énexie {Note : En marge : - "garder dans".} de cas systématiques et universalisation d'entendement -
sont simultanées ; et l'achèvement de l'universalisation d'entendement termine le mot, lui confère le caractère de
partie du discours. Le rapport de vitesse des deux opérations entre en ligne de compte. Si l'entendement est achevé
avant que l'énexie des cas de phrase se soit largement développée, la flexion sera proportionnellement peu
importante. Que l'entendement au contraire tarde à s'achever, le système de la flexion en sera proportionnellement
accru.

J'ai à déclarer maintenant, ce que je n'ai pas fait la dernière fois, pour ne pas compliquer l'exposé, que ce rapport
de vitesse est purement relatif et que la relativité a un caractère étroit de réciprocité. On peut à volonté supposer
un entendement de plus en plus rapide ou une énexie de cas de phrase de plus en plus lente. En fait le résultat est
identique ; et non seulement le résultat mais le procès, puisqu'il ne s'agit, je le répète, que de vitesse relative. Afin
d'aider à fixer les idées, voici quelques systèmes schématisés :

sanscrit :
{Note : En marge : Le vocatif est mis hors de cause : c'est un cas tout à fait à part. Il emporte un changement de la 3e à la 2e personne.}

latin :

grec :

ancien : français

français moderne :
Les schémas que nous avons sous les yeux sont des figures qui indiquent l'allure générale du phénomène, de sa
courbe. Mais ils ne doivent pas être interprétés comme une image complète de ce qui s'est passé. Ils présentent
seulement un cadre conforme à la réalité des faits et permettent, par l'exactitude des limites qu'ils tracent,
d'entreprendre une discussion beaucoup plus serrée. C'est cette discussion, assez difficile, que je vais soumettre à
votre examen. Les choses que je vais envisager, tout en restant simples et claires, sont, je dois l'avouer, ténues, et
je vais faire effort pour les montrer ce façon aussi apparente que possible.

Considérons, sur l'un quelconque des schémas inscrits au tableau, un cas quelconque. Il est quelque chose de
soustrait à la phrase, un cas systématique de phrase, et par là il est appelé à jouer dans la phrase un rôle : il marque
une fonction du nom. Mais d'autre part, il sert, dans le nom même, de déterminant de la catégorie nominale. C'est
en s'appuyant sur une catégorie de fonction (nominatif, accusatif, etc.) sur laquelle se greffent plus ou moins
explicitement des catégories de représentation (genre et nombre) que le sémantème devient nom. Aussi, un cas de
déclinaison est deux choses : 1. fonction de phrase ; 2. déterminant nominal. Or de ces deux choses, de ces deux
valeurs, la seconde a sans cesse prévalu sur la première ; le cas de déclinaison a vu s'oblitérer en lui la fonction et
s'intensifier son rôle de déterminant nominal.

Une part de l'obscurité très grande du système des fonctions, obscurité plutôt croissante, vient de ce que la
fonction inscrite dans le nom n'a pas pour objet principal de se déterminer elle-même, mais n'est que le moyen,
dans le nom même, de déterminer la catégorie de nom. Et c'est parce que le cas fait de ce but sa visée principale
qu'il peut s'associer aussi intimement aux catégories de représentation, lesquelles se rapportent directement au
même objet. De ces catégories de représentation, je parlerai longuement tout à l'heure. Ce qu'il nous faut retenir
c'est que le cas de déclinaison, dans la flexion nominale, est une chose ambiguë : d'un côté il indique une fonction
de phrase, de l'autre il sert à véhiculer le nom jusqu'à sa catégorie d'entendement.

On n'a pas <fait{Note : Mot restitué.}> état jusqu'ici, autant qu'il aurait fallu, de cette ambiguïté. Elle explique que le
cas de déclinaison, tout en subsistant, voit s'atténuer en lui sa valeur fonctionnelle, sa valeur subsistant, voit
s'atténuer en lui sa valeur fonctionnelle, sa valeur de cas, et qu'ainsi la préposition intervienne supplétivement à
côté du cas qui, en tant que cas, existe de moins en moins, son existence étant de plus en plus celle d'un
déterminant nominal. Existence qui à son tour sera menacée et disparaîtra dans des conditions que j'étudierai
aujourd'hui même. Il faut se représenter la flexion nominale comme suit{Note : Figure remaniée. } :
Les cas de représentation et les cas de fonction en énexie ont un but commun : mener le sémantème à la catégorie
nominale. Et ce but commun oblitère en quelque sorte à un haut degré leur visée propre. Le genre, le nombre et la
fonction sont des choses qu'on exprime, moins pour ce qu'elles sont, que du fait de nécessités systématiques qui
en imposent l'expression ou à tout le moins l'expression de quelque chose qui pourrait rendre le même service. Le
genre, le nombre et la fonction sont des catégories qui ne visent pas à leur propre élucidation, et c'est pour cela
que leur clarté directe n'existe pas. Il faut les saisir dans leur ambiguïté systématique pour en apercevoir la
lointaine cohérence.

Que le mot, que le sémantème opère une énexie des cas systématiques de phrase dans la vue de résister à la phrase
qui tend à l'absorber est chose aisément concevable. Il se conçoit aussi, et non moins aisément, que les cas, une
fois introduits dans le mot, y aient rôle est celui, je le répète, de déterminant nominal. Quant à l'introduction et au
maintien des catégories de représentation genre et nombre dans le nom, c'est un fait qui appelle une étude à part.
Le meilleur moyen, je crois, de se faire une vue exacte des choses est de remonter au mécanisme primitif des
classificateurs.

Un classificateur est une particule, un très petit mot, une sorte de pronom qui exprime une idée extrêmement
générale, difficilement saisissable, et sans laquelle, là où le système fonctionne intégralement, le nom ne peut être
évoqué dans sa particularité. Et non seulement le nom, mais les autres mots qui se rapportent au nom, qui sont, je
me servirai de ce terme désormais, incidents au nom : l'adjectif et le verbe notamment. Schématiquement, dans
une langue à classificateurs on aura :

classificateur + substantif
classificateur + adjectif
classificateur + verbe

La phrase sera constituée ainsi : il y a accord en classificateur comme il y a accord, dans nos langues, en genre et
en nombre. Avant de poursuivre, voici un tableau qui montre le genre de distinctions que font les classificateurs.
Je vais donner, en les empruntant à Delafosse, quelques exemples, d'une extrême simplicité, mais montrant bien le
système{Note : Le feuillet 16 du manuscrit manque..}

La réduction des classificateurs est le problème en face duquel se trouvent les africanistes. Évoqué
schématiquement, ce problème n'est rien d'autre que celui du lent passage d'un univers-espace diacritique, faisant
différence de ce qu'il contient, à un univers de moins en moins diacritique, un univers continu, abstrait, sans
contenu, ne faisant pas différence de ce qu'il contient.

Dans une langue à classificateurs, la particularisation de notion s'opère à partir d'un univers déjà particularisé. Elle
se scinde donc en deux : particularisation intra-universelle, le classificateur ; et particularisation extra-universelle
engendrée à partir du classificateur, le sémantème proprement dit. La fracture de la particularisation,
particularisation intra-universelle et extra-universelle, est un fait de langue que nous ignorons. Il a disparu. Notre
entendement conduit les noms à un univers-espace immobile, continu et adiacritique{Note : En marge : 
"qui ne fait pas différence",  "diviser, séparer".}.
Il les fait finalement congruents à cet univers-espace, et le genre
et le nombre ne sont dans nos langues que la solution des difficultés ultimes qui peuvent se présenter, du fait de la
représentation, lorsqu'un nom particulier doit accuser son incidence à l'espace. L'espace étant immobile, continu et
adiacritique, le nom incident à l'espace devra y prendre place sous les conditions de mobilité et de continuité qui
lui appartiennent. Autrement dit, le nom sera incident à l'espace soit comme être continu, non-nombrable, <soit
comme être{Note : Mots restitués.}> discontinu, nombrable (de là l'origine du pluriel) ; et soit comme être animé, soit
comme être inanimé. Et dans l'ordre de l'animé, il sera fait distinction d'un animé1 extérieur, expression d'action,
de puissance, de mouvement, de volition, et, d'un animé2, expression de vie secrète, intériorisée. L'animél c'est le
masculin ; l'animé2 le féminin.

Il faut replacer mentalement les noms dans l'espace immobile, continu, adiacritique, pour concevoir en vérité ce
que représentent systématiquement nos catégories de représentation. Elles sont des contrastes entre l'image
nominale et l'image sous-jacente d'espace, et en quelque sorte une médiation. L'espace est immobile. Les choses
qu'on y met sont, elles, mobiles et partielles par rapport à lui. Elles sont, le plus souvent, discontinues et en tout
cas partielles : elles ne le couvrent pas en entier et il est continu. Il y a :

1. la mobilité de source externe, l'objet inanimé qu'on déplace : c'est le neutre ;


2. la mobilité de source interne mais opérant à l'extérieur par mouvement, déplacement, activité, volition : c'est le
masculin ;
3. la mobilité de source interne opérant à l'intérieur sans volition, le mouvement vital : c'est le féminin.

Telles sont du moins les aperceptions primitives profondes. Elles se sont voilées parce que leur expression n'avait
pas sa fin en elle-même. Il ne s'est jamais expressément agi d'exprimer le neutre, le masculin ou le féminin mais
seulement, et quasi exclusivement, de résoudre le problème, le difficile problème de l'incidence du nom à l'espace,
à l'espace immobile, continu, adiacritique dans nos langues.

Depuis que la langue existe en tant qu'organisation de la pensée au sein d'elle-même, le problème de l'incidence
du mot à l'univers-espace est un problème constamment résolu et constamment à résoudre. J'ai indiqué que telle
était, à l'infini, la condition naturelle des problèmes linguistiques. Les classificateurs en sont un état de solution.
Nos catégories de représentation en sont un autre état. Quand je dis état, je devrais peut-être dire position. Nos
catégories de représentation, genre, nombre et distinction quantitative résolvent, somme toute, les mêmes
problèmes que les classificateurs primitifs. Mais la solution n'a pas lieu dans le même plan. Il y a classificateur
quand la solution est intra-universelle, l'univers emportant avec soi une diacrise, faisant a priori, et
fondamentalement, différence de ce qu'il contient. Je vais exagérer les choses pour me faire bien comprendre : il
en serait ainsi par exemple si je ne pouvais absolument pas particulariser chaise sans partir de meuble ou
universaliser chaise sans aboutir à meuble. Il me faudrait exprimer meuble-chaise ou chaise-meuble. Meuble serait
un classificateur, préposé s'il opère du général au particulier ; postposé s'il opère du particulier au général{Note :
Phrase remaniée. }. Les deux ordres se rencontrent dans la pratique. Pour que meuble soit tout à fait <un
classificateur{Note : Mots restitués. }>, il suffirait qu'il fut chargé de l'incidence du nom à l'espace, et indirectement
de l'incidence à l'espace de tous les mots incidents au nom : adjectifs, verbe.

J'ai pris un cas imaginaire trop étroit, meuble-chaise, pour faciliter l'intelligence d'un fait psychique profond et
curieux. Dans la réalité, un classificateur est toujours une notion si profondément intra-universelle qu'il est
difficile d'en donner une idée précise. Les difficultés sont de l'ordre de celles, et plus grandes encore, que j'ai eu à
vaincre dans ma théorie de l'article. Il s'agissait de l'article français : je suis français et parisien. Je ne suis pas un
bantou. J'ai donc toujours trouvé un peu téméraires les tentatives faites assez superficiellement pour indiquer la
valeur des classificateurs. Ce sont des oppositions intra-universelles exprimant en quelque sorte le moment où
l'esprit humain est arrêté dans son universalisation. Un mot regarde du côté du singulier et du côté de l'universel.
Mais aux âges primitifs, l'opposition singulier-universel n'a ni la rigueur ni le caractère qu'elle acquiert plus tard.
C'est une opposition qui, au cours des âges, n'a cessé de varier. Il n'en reste pas moins que c'est un problème
commun à toutes les langues que celui de l'incidence du mot à l'univers-espace, aux langues les plus évoluées
comme aux langues les plus primitives.

Ce qui caractérise nos langues, c'est qu'elles ont à assurer l'incidence du nom à un espace adiacritique, qui ne fait
pas différence de ce qu'il contient :
tandis que les langues à classificateurs assurent l'incidence du nom à un univers diacritique, faisant différence de
ce qu'il contient{Note : En marge :  "séparation".}, et n'ont dès lors qu'à évoquer avec le nom, avant ou après,
et subséquemment par accord avec les mots se rapportant au nom, le cas de diacrise livré par l'univers-espace lui-
même, tel qu'il est intérieurement contemplé :

Déjà dans la théorie de l'aspect, j'ai marqué qu'il n'y a pas dans les faits linguistiques seulement des différences de
nature, mais des différences de position. Temps et aspect expriment en nature les mêmes distinctions, mais la
position de l'aspect et des temps n'est pas la même. Le russe marque la distinction du parfait et de l'imparfait dès
l'infinitif : pit' "boire" et vypit' "boire jusqu'au bout" ; le français marque la même distinction en position
différente dans le système des temps.

J'ai indiqué que le problème de l'incidence des mots à l'espace est capital, et qu'il est une préoccupation constante
de toutes les langues. Le fait est clair dans le français. Le substantif est le mot directement incident à l'espace, c'est
là son caractère propre. L'adjectif est le mot indirectement incident à l'espace. Il est incident à l'espace par
l'intermédiaire du substantif{Note : Dans les feuillets 30 et 31 substantif a systématiquement été substitué à nom.}, de sorte que
son incidence, parce qu'elle est indirecte, emporte une mobilité de l'adjectif d'un substantif à l'autre. L'adjectif est
transportable d'un substantif à un < autre{Note : Mot restitué.}> substantif. Il quête le substantif médiateur qui
assurera positivement son incidence à l'espace. C'est cette mobilité qui caractérise l'adjectif. Mais le substantif et
l'adjectif, l'un directement l'autre indirectement, sont par nature incidents à l'espace. L'espace est pour eux limite
d'entendement. Ensemble, ils constituent le nom{Note : À la suite entre parenthèses : la grammaire didactique officielle. Faux
point de vue signalé par Meillet. L'ancienne grammaire didactique s'inspirait de Dumarsais.} Quant au verbe{Note : Mots raturés :
abstraction faite de l'infinitif. }, il est incident en soi au temps, et dans le discours devient finalement incident à l'espace
par l'intermédiaire du substantif sujet. En tableau :
{Note 3: Mots restitués.}
{Note 4: En dessous : incidence indirecte <1 mot non lu> : participes. Mots suivis d'une flèche en direction de l'adjectif}

Lui enlever son incidence propre au temps serait en faire un adjectif. Lui donner une incidence directe à l'espace
sans lui ôter son incidence au temps, c'est en faire un infinitif, limite entre le substantif et le verbe.

Il ne m'est pas possible cette année d'examiner ces choses en détail, mais j'espère pouvoir l'année prochaine traiter
longuement et minutieusement des parties du discours. Ce qu'on peut retenir, c'est qu'en définitive tous les êtres
de langue quêtent initialement ou finalement leur incidence à l'espace. La phrase elle-même ne prend existence
que par ce mouvement d'incidence : le moment qui la détermine est celui où le verbe, incident par lui-même au
temps, accuse de surcroît son incidence à l'espace. Exemple :

Il va sans dire que je ne parle ici que de la phrase analytique, non spécifiquement expressive. Le mouvement
expressif, à lui seul, est un déterminant suffisant de la phrase. Par exemple : La pluie ! (Il pleut) Silence !

Leçon du 17 février 1939., Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1938-1939, Leçons de l'année 1938-
1939, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly, Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille,
Presses universitaires de Lille, 1992, pp. 133-145

17 février 1939

Comment faire tenir dans une formule pas trop compliquée la définition de la flexion nominale ? Telle est la
question que je me posais à moi-même à l'issue de ma dernière leçon, après avoir étudié les éléments disparates
dont la déclinaison se compose matériellement, et le rôle abstrait de déterminant nominal, de déterminant de la
catégorie du nom que ces éléments y jouent finalement en commun.

<La déclinaison est{Note : Phrase remaniée.}> une chose complexe et qui vise au-delà de ce qu'elle contient : la
déclinaison indique la fonction, le genre, le nombre et la personne, mais c'est accessoirement. Son véritable objet
est de conduire le sémantème particulier jusqu'à son être général de nom. Par le fait de cette complexité, de cette
ambiguïté de destination, il est difficile de donner de la déclinaison une définition qui ne soit pas à charge
d'explications et ne soit pas par cela même plus ou moins rébarbative.
Ce caractère rébarbatif est d'ailleurs un caractère ordinaire des définitions génétiques. Seules les définitions
résultatives, énonçant ce que sont devenues les choses au résultat, sans se préoccuper du procès complexe qui a
engendré le résultat, ont en linguistique la simplicité qu'on aime à trouver dans une définition. Et pourtant ce qui
importe en linguistique, ce sont les définitions génétiques. Elles seules correspondent à la réalité. Une forme est la
résultante des opérations de pensée qui l'ont engendrée, mais on ne peut avoir une idée exacte de cette résultante
et des possibilités condensées en elle que si l'on aperçoit, à l'arrière-plan, le processus qu'elle résume et qui est la
source de sa valeur et de l'exploitation qui en sera faite.

Dans le cas de la déclinaison nominale, il est aisé, au point où nous sommes parvenus de notre analyse, de
résumer en peu de mots la genèse psychique de la déclinaison, <qui a{Note : Mots restitués.}> deux départs : 1. du
côté de l'emploi{Note : À la suite, mots raturés : singulier du mot.}, la phrase ; 2. du côté de l'entendement{Note : À la suite,
mots raturés : universalisateur du mot.}, le substrat-espace. La phrase livre au mot les catégories de fonction, qui sont
des cas généraux de structure de la phrase : nominatif, accusatif, génitif, datif, ablatif. Le substrat-espace livre, au
moment où le sémantème y échoit, les catégories de représentation inévitables : genre, nombre et personne. Et les
deux espèces de catégories, greffées en quelque sorte l'une sur <l'autre{Note : Mot restitué. }>, occupent dans le mot
le vide qu'y laisse l'inachèvement nécessaire de l'universalisation interne du sémantème. Car si cette
universalisation s'achevait à partir du sémantème lui-même, il n'y aurait plus finalement de sémantème,
l'universalisation aurait détruit la particularisation.

Quand les catégories de fonction et de représentation ont occupé dans le mot le vide qu'y laisse l'inachèvement de
l'universalisation interne, celle-ci dispose alors dans le mot même d'un support pour se continuer, pour se
parachever sans que le sémantème soit directement intéressé à ce parachèvement. Ainsi le sémantème achève son
universalisation interne{Note : Mots raturés : jusqu'à la limite où elle s'extériorise. } et devient un nom sans que la notion
particulière qu'il exprime ait à en souffrir. Autrement dit le mot achève au-dedans de lui-même, sur des éléments
introduits à cet effet et provenant de l'extérieur, l'universalisation qu'il n'aurait pu directement supporter tout
entière.

Plus le vide laissé dans le mot par l'inachèvement de l'universalisation interne est grand, plus la flexion est large,
importante. Au fur et à mesure que ce vide se réduit, avec le progrès sans cesse croissant de l'universalisation
interne du mot, la flexion s'étrécit. Et comme ce progrès est incessant, qu'il est un fait panchronique, un fait de
tous les temps, la tendance naturelle du mot étant de devenir de plus en plus, au fond de l'esprit, un pur concept
excédant en généralité toute application momentanée, même la plus générale, l'intervalle existant entre le nom
virtuel dans la langue et le nom actuel dans le langage ne cesse de grandir et, semble-t-il, ne cessera jamais de
croître.

Quand cet intervalle est parvenu à une certaine grandeur, excessive par la difficulté de la franchir, un signe-
vecteur devient nécessaire pour porter la pensée d'une rive à l'autre, du nom virtuel de langue, sans aucune
application momentanée, au nom actuel de langage, effectivement et momentanément appliqué. Ce signe c'est
l'article. L'article dénonce et dénote la transition du nom en puissance, dans la langue, au nom en effet, dans le
langage. L'article est le signe qui actualise, qui réalise le nom, qui le fait passer du virtuel à l'actuel. La nécessité
de l'existence de l'article apparaît ainsi étroitement liée à un haut développement de l'universalisation endo-
sémantique, intérieure au sémantème et par conséquent extra-flexionnelle. On voit par là combien tout se tient
dans une langue, ainsi qu'aimait à le rappeler avec insistance Meillet.

Un procès psychique, en se développant, suscite immanquablement un procès consécutif, et cela semble-t-il


indéfiniment. Dans cette consécution de procès, il y a constamment, quant à la nature des effets, action et réaction.
Ainsi l'universalisation interne du mot, inachevable en soi, laisse un vide dans le nom. Ce vide est occupé par la
déclinaison. Le vide se réduit avec le progrès de l'universalisation interne du mot. La déclinaison s'étrécit.
Simultanément, l'universalisation interne, en se développant de soi-même, irréalise de plus en plus le nom du
dedans ; mais en réaction, l'article intervient pour le réaliser. Tout ce mécanisme d'action et de réaction, lorsqu'on
a commencé d'en suivre la marche, se laisse aisément concevoir. Il explique une suite de faits psychiques on ne
peut plus plausible, dont l'intelligence reconnaît la nécessité. Et les faits observables dans le langage même
apportent une confirmation seconde.

On a souvent fait état, sans bien l'expliquer, d'une sorte de synchronisme entre l'apparition de l'article et la
réduction de la déclinaison. Après l'analyse que j'ai présentée des faits et de leur enchaînement, je crois pouvoir
avancer que ce synchronisme est quelque chose de tout à fait attendu, dès l'instant qu'on voit clairement sur quel
jeu de cause et conséquence repose la déclinaison. Il est aisé de figurer ce mécanisme schématiquement :

Voilà le schème. Les catégories de fonction et les catégories de représentation entrent dans le nom afin de lui
permettre d'achever, sans que le sémantème <ait{Note : Mot restitué.}> à en supporter l'effet, l'universalisation
interne qui en permanence est en instance en lui. Le volume de la flexion est proportionnel à l'inachèvement de
l'universalisation interne en cours.

Il reste à traduire en formules, en termes de langage, l'image schématique portée au tableau. À la vérité, on peut se
demander si c'est bien nécessaire. En matière de définition génétique, la figuration schématique - je l'ai déclaré
dans Temps et Verbe (1929)- sera toujours, à mes yeux, le meilleur mode de définition. La figuration schématique
montre le mouvement des choses mieux que ne sauraient le faire les mots, qui ne laissent jamais une idée aussi
nette.

Essayons pourtant de formuler une définition de la déclinaison. <En> tenant compte <du fait{Note : Mots restitués.}>
que les catégories de fonction de même que les catégories de représentation, tout en conservant quelque chose de
leur signification propre, ont pour fin dernière et majeure de permettre l'achèvement de l'universalisation qui fera
du mot une partie du discours, un nom, on pourra définir la déclinaison comme suit : la déclinaison est
l'introduction dans le mot d'indications grammaticales de cas, de genre, de nombre et de personne qui, en sus de
ce qu'elles expriment en propre, ont pour objet dernier de servir de support à la partie ultime de l'universalisation
interne du mot, < opération{Note : Dans le manuscrit : partie.}> impossible à partir du mot lui-même qui ne la
supporterait pas - elle en détruirait la particularité - et néanmoins indispensable pour que le mot devienne dans
l'esprit l'être général dénommé nom.

La définition ainsi formulée n'est pas sans défaut. Elle ne se suffit pas immédiatement à elle-même et ne devient,
il faut en convenir, satisfaisante que si préalablement ont été données les explications utiles. Pour la rendre
parfaite, il faudrait la charger de plusieurs incidentes explicatives, et du même coup elle prendrait une allure fort
rébarbative. Vous touchez là du doigt à la difficulté, souvent extrême, de formuler des définitions génétiques. Et
pourtant le linguiste doit inlassablement poursuivre la recherche de telles définitions. Les définitions résultatives
ne mènent à rien et mènent parfois à des erreurs graves. Et s'il est une vérité, c'est bien cette assertion de
Humboldt que "la vraie définition du langage ne peut être que génétique{Note : Citation non localisée. }". Mais il n'est
nullement nécessaire que la définition génétique prenne la forme d'un énoncé. Elle peut fort bien consister en une
figure schématique accompagnée des explications indispensables. C'est même, j'en ai la conviction, la seule
manière vraiment pratique de déférer au précieux conseil de Humboldt. Un peu d'ingéniosité permet de figurer
schématiquement la genèse psychique de tous les faits linguistiques, et un schème est quelque chose qui se fixe
mieux dans l'esprit que le meilleur énoncé.

Dans le cas particulier du français, le fait sur lequel il sied d'attirer l'attention, c'est que l'universalisation interne
du mot, très développée sous le sémantème, laisse dans le mot un vide d'achèvement très étroit ; de sorte qu'en
conséquence ce vide est occupé par une flexion de même étroitesse : en ancien français, deux cas seulement, cas
sujet et cas objet, provenant respectivement des nominatif et accusatif latins. Et postérieurement, au-delà du XIVe
siècle, un nouvel étrécissement du champ de flexion a lieu, entraînant la synthèse du cas sujet et du cas objet en
un cas unique : objet-sujet. D'où il résulte que c'est à l'ordre des mots qu'incombe la discrimination des fonctions
sujet, objet et attribut, confondues par synthèse dans le cas unique du français. Les autres cas, non pas synthétisés
mais détruits, sont rendus par préposition.

À propos de cette synthèse de cas, je voudrais faire remarquer la divergence qui peut exister éventuellement dans
la langue entre procès psychique et procès sémiologique. On avait en latin : nominatif, homo ; accusatif,
hominem. Il subsiste en ancien français : nominatif, hom ; accusatif, home. Ceci, sémiologiquement et
psychologiquement. En français, passé le XIVe siècle, les deux cas psychiques nominatif et accusatif fusionnent,
entrent en synthèse sous le cas sémiologique d'accusatif ; de sorte que l'on a :

On aperçoit le divorce entre sémiologie et psychologie. La synthèse psychologique des cas, qui est l'opération
importante, ne s'accompagne pas d'une synthèse sémiologique correspondante. Cela parce que la synthèse
sémiologique, à moins d'une dislocation très spéciale de l'organisation des mots, est quelque chose d'impossible
pratiquement. En français du XIVe siècle, il reste sémiologiquement un cas, l'accusatif, et ce cas subsistant
couvrira désormais les deux cas psychologiques de nominatif et d'accusatif réunis en lui indivisément{Note : Cf.
appendice feuillets 4-6, p. 143-145.}

On peut et l'on doit théoriquement se demander ce que devient en l'occurrence le cas sémiologique nominatif,
psychologiquement dépouillé de son contenu significatif. D'une manière générale ce cas disparaît, faute
d'existence psychologique, son contenu psychologique ayant été transféré au cas systématiquement opposé. Le
français, d'une manière générale, a éliminé les anciens cas sujets. Le cas objet sémiologiquement a seul survécu.
Toutefois, pour ce qui est du mot homme, le cas sémiologique nominatif subsiste ; c'est le mot on qui, jusque dans
la langue moderne, est le représentant de l'ancien nominatif hom. Mais, le système moderne du nom ne
connaissant plus le nominatif distinct, hom ne peut exister comme nominatif dans ce système. Il doit donc, ou bien
disparaître, ce qui est le sort ordinaire des nominatifs sémiologiques du vieux français, ou bien se maintenir, mais
alors en dehors du système du nom. Or, ayant été nom, que peut-il devenir si ce n'est le souvenir d'un nom, c'est-
à-dire un pronom. C'est, de fait, ce qui est arrivé au nominatif hom. Il a quitté le système du nom et il est devenu
le pronom on chargé d'exprimer, sous fonction de nominatif seulement, qu'on le remarque bien, l'idée aussi
indifférenciée que possible de personne humaine.

On est parvenu à ce résultat en faisant intervenir le procès psychique de subduction dont j'ai parlé dans de
précédentes leçons{Note : Cf. supra Leçon du 9 décembre 1938.} Le pronom on, c'est hom substantif amené par
subduction au-dessous de lui-même, et dématérialisé à proportion. La subduction a agi là comme elle agit dans la
constitution d'un auxiliaire. On sait que la subduction est un procès psychique dont la langue fait un vaste usage,
dans tous les plans, et qui a porté un peu partout des conséquences d'une extrême diversité. Le sens actuel du
pronom on est l'une de ces conséquences.

Le mot man en germanique, employé avec le sens qu'a le pronom on en français, exprime en résultat une
subduction analogue. On a prétendu que la constitution du pronom on serait due à une influence du germanique
man. C'est possible, mais difficilement démontrable. Pour ma part, je discerne dans la seule langue française
toutes les conditions systématiques requises pour la formation du pronom on. Le substantif hom nominatif
continue d'exister sémiologiquement, alors que son existence est impossible dans le système du nom, qui ne
comporte plus de nominatif séparé, nominatif et accusatif ayant fusionné, par synthèse. La subduction intervenant
à point nommé pour en changer la signification initiale, il devient ce qu'il est, le pronom sujet on, exprimant de la
manière la plus générale l'idée de sujet personnel.

Il me reste à ajouter que la synthèse nominatif-accusatif, qui s'est faite dans l'ensemble sous le cas sémiologique
accusatif, s'est opérée pour quelques noms sous le cas nominatif. Pour ces noms, c'est le cas sémiologique
accusatif qui a disparu. L'un de ces noms est féminin, c'est soeur, qui correspond phonétiquement à soror ;
sororem aurait donné autre chose, approximativement * sereur. Les autres sont masculins. Ce sont fils, ancêtre,
pâtre, traître, chantre et prêtre{Note : Cf. appendice, feuillets 2-3, p. 143.}.
Un détail à noter, c'est que les noms qui ont opéré la synthèse des deux cas du vieux français sous le nominatif
sont tous des noms de personnes. Il faut voir là une tendance sourde à faire la distinction d'un genre personnel
relevant d'un traitement particulier. La création du pronom on de son côté atteste cette tendance. On voit quelle
profonde racine a dans l'esprit la distinction du genre animé, dont le genre personnel est la plus marquante
expression. Et cela ne peut surprendre, dès l'instant où l'on sait ce qu'est fondamentalement le genre : il s'agit de
l'incidence finale du substantif à l'espace. L'espace est inerte, immobile. L'animé, surtout l'animé personnel qui y
échoit, fait contraste. La solution du contraste, c'est le genre. Le genre a donc bien sa racine profonde dans la
nature formelle du nom, dont le propre est d'exprimer l'incidence finale du mot à la limite d'entendement que nous
appelons l'espace ; le verbe exprimant d'autre part l'incidence finale du mot à la limite d'entendement très
différente que nous appelons le temps.

J'en ai terminé avec la flexion nominale, et j'aborde sans transition l'étude de la flexion verbale. Une première
remarque s'impose : d'une manière générale, les réserves voulues étant faites - réserves sur lesquelles je reviendrai
- la flexion verbale s'est montrée beaucoup plus résistante que la flexion nominale. Là où le traitement de fin de
mot réduisait matériellement la flexion verbale, elle s'est habilement reconstituée, de sorte que le traitement de fin
de mot, réducteur efficace de la flexion dans le plan nominal, apparaît avoir en bien des cas échoué dans le plan
verbal. Il en faut conclure qu'il n'y avait pas, dans le plan verbal, assentiment psychique aux effets de réduction
qu'il entraînait. Pourquoi ? La question requiert un examen approfondi, d'abord général, puis de plus en plus
particulier.

On ne saurait disconvenir que le verbe, de même que le nom, résulte, en tant que partie du discours, d'une
universalisation interne portée à l'extrême sur des éléments vecteurs introduits dans le mot et étrangers au
sémantème. Ces vecteurs, on les aperçoit dans le verbe sous les espèces de la personne et du nombre, parfois du
genre, comme en russe. Mais il est évident que dans le cas du verbe un autre vecteur d'universalisation est
intervenu, s'est maintenu, s'est développé et a pris dans la flexion verbale un rôle capital, sans relation directe avec
les indications de genre, de nombre, et de personne, communes aux deux plans, nominal et verbal, et entraînant en
conséquence le fait d'accord. Ce vecteur d'universalisation interne exclusivement réservé au verbe, c'est la
spatialisation intérieure du temps.

Le verbe est un sémantème dont l'entendement s'achève au temps. Or le temps, et ceci est capital, n'est pas
évocable immédiatement en tant que tel. Le temps ne devient évocable qu'à la faveur d'une suffisante
spatialisation interne. Quand on évoque le temps, il prend au moins la forme linéaire : c'est déjà de la
spatialisation. Si l'évocation est plus concrète, plus déterminée, la spatialisation s'accentue. Le temps se divise en
deux plans : le plan du passé, que j'appelle  dans Temps et Verbe, le plan du futur que j'appelle dans le même
ouvrage A. Si j'évitais de spatialiser le temps, il n'y aurait pas de temps morphologique, et il n'y aurait pas
conséquemment de verbe opposable au nom. L'antinomie nom-verbe coïncide exactement avec l'antinomie
espace-temps. La spatialisation du temps est tellement bien le fait qui détermine le verbe qu'on voit celui-ci
s'affirmer en tant que verbe au fur et à mesure que progresse cette spatialisation. Pour s'en convaincre, il suffit de
considérer les trois grandes étapes modales du verbe français.

Il existe des modes, l'infinitif et le participe, qui ne discriminent en eux à aucun degré les trois époques - passé,
présent, futur - et dont on peut dire par conséquent qu'ils s'en tiennent à la spatialisation minimum du temps. Or le
verbe, à ces modes, est verbe au minimum. Il est aussi proche du nom que le verbe peut l'être, à tel point que
l'infinitif a pu souvent servir de nom et que le participe, sous ses deux états, terminaison -ant et terminaison -é,
fait souvent fonction d'adjectif. La distinction de la terminaison -ant signifiant le participe et de la même
terminaison -ant signifiant l'adjectif est même, on le sait, l'un de ces beaux sujets où s'exerce la subtilité de la
grammaire de rection. Aux yeux du linguiste, il s'agit tout simplement du fait, qui est un fait de position, que faute
d'une spatialisation interne du temps suffisante, le verbe se situe systématiquement au voisinage immédiat du
nom, avec les conséquences que cette immédiateté entraîne : maintien précaire du verbe dans le plan du verbe ;
passage facile, au gré d'impressions fugaces, dans le plan du nom.

Aux modes infinitif et participe, le verbe, faute d'une spatialisation suffisante du temps, est si peu verbe, tout en
étant déjà verbe, qu'il est inhabile à porter l'indication de personne. Du point de vue de la personne, il se comporte
comme le nom, avec lequel il est en voisinage immédiat.

Pour que la personne puisse être indiquée, il faut, dans la spatialisation du temps, s'avancer jusqu'au mode
subjonctif. Là, on s'est déjà éloigné du nom ; la distinction des trois époques, passé, présent et futur, n'est pas
encore faite, mais elle est entrevue en lointain, on y marche, elle est en devenir, et cela suffit pour que le verbe
soit nettement verbe et rien que verbe, l'horizon du nom s'étant éloigné. Toutefois, il ne s'agit, comme je viens de
le dire, que d'une spatialisation du temps non accomplie, in fieri et cela se traduit par le fait que le mode subjonctif
ne comporte que quatre constructions, c'est-à-dire le même nombre exactement que l'une quelconque des deux
époques étendues, le passé et le futur. Les choses se passent au subjonctif comme si le temps n'était encore qu'une
vaste époque indivise. Qu'on compare{Note : Tableau remanié.} :

Il se produit ainsi que le mode subjonctif ne compte que quatre constructions en face des dix{Note : Les huit temps
des époques passée et future et les deux de l'époque présente.} constructions du mode indicatif, mode dans lequel je fais
délibèrement, et pour les plus sérieuses raisons, entrer le conditionnel. Le conditionnel n'est pas un mode : il est
un état particulier, l'état hypothétique, du futur, lequel est une époque du mode indicatif.

Je reviendrai longuement sur cette question. Pour le moment, ce que je veux mettre bien en lumière, c'est que le
verbe devient verbe avec la spatialisation du temps. Là où le temps, comme aux modes infinitif et participe, est
spatialisé au minimum, le verbe est verbe au minimum. Dans mon ouvrage Temps et Verbe, j'ai nommé cette
opération de spatialisation du temps la chronogénèse. En effet, il y a genèse du temps, puisque le temps n'existe
pas représentativement, c'est-à-dire morphologiquement, si cette spatialisation n'a pas lieu. Et, je le répète, sans
spatialisation du temps, sans chronogénèse, pas de verbe morphologiquement déterminé, le verbe étant le
sémantème incident au temps, à la limite d'entendement, et le temps n'étant pas évocable sans spatialisation
interne{Note : À la suite, début raturé d'un nouveau paragraphe.}.

Appendice
{Note : Feuillets séparés joints à la conférence.}

Le seul fait de considérer la chronogénèse est une introduction à la théorie des modes. La chronogénèse est la
construction du temps, la spatialisation du temps. C'est un procès qui n'a pas lieu en un temps zéro : il faut du
temps pour construire le temps ; on peut donc examiner ce procès par profil.

Un autre petit fait à noter et qui indique la persistance sourde de la distinction animé/inanimé, c'est que quelques
noms français représentent non pas l'accusatif latin mais le nominatif. La synthèse des deux cas : sujet/objet s'est
opérée sous le cas sujet. L'un de ces noms est féminin, c'est soeur qui représente phonétiquement soror ; sorórem
aurait donné autre chose, approximativement *sereur. Les autres sont masculins, ce sont fils, ancêtre, pâtre,
chantre{Note : Dans le tableau à la suite de cantorem : confusion avec chantere, chanteor répondant à cantator, cantatorem.} ,
prêtre{Note : Issu de presbyter: grec ; dialectal:  = latin priscus.}, traître{Note : Tableau remanié.}

Une conclusion à tirer de ce divorce toujours possible entre morphologie sémiologique et morphologie psychique,
c'est qu'un morphème devrait toujours, dans l'analyse linguistique, être affecté d'un indice de sa position
systématique. Même si un morphème n'a pas changé d'apparence, il peut avoir changé de position systématique et,
par ce fait seul, être dans le conséquent tout autre chose que ce qu'il était dans l'antécédent. En français, passé le
XIVe siècle, le cas accusatif subsiste seul, mais son indice de position n'est plus la fonction objet, mais la fonction
synthétique sujet/objet. On devra donc écrire, jusqu'au XIVe siècle, home [©ª /objet] et plus tard, homme
[synthèse sujet/objet].

Il y a là une notation à inventer, notation qui suppose préalablement la connaissance de la position systématique
de chaque morphème dans chaque langue donnée. Cette notation sera le départ d'une nouvelle grammaire
comparative, psychologique, superposable à la grammaire comparative sémiologique, phonétique.

Pour illustrer cette manière de voir, je prendrai le cas concret du pronom se dans la langue française. Le pronom
se n'occupe pas la même position systématique dans elle se regarde, elle s'admire, que dans elle s'ennuie, elle
s'impatiente, elle se fâche. Dans se regarder, s'admirer, le pronom se est le vis-à-vis fonctionnel du sujet. Le
verbe s'appuie sur l'opposition : sujet elle - objet se. Soit :

Mais dans elle s'impatiente, elle se fâche, elle s'ennuie, se n'a plus cette valeur de vis-à-vis par rapport au sujet. Se
représente non pas l'objet, mais une sorte de sujet plus profond, sous-jacent au sujet exprimé comme tel : elle
s'ennuie < signifie{Note : Dans le manuscrit : =.}> "elle est ennuyée", et son ennui vient d'en-deçà, de la profondeur
d'elle-même. Ce deuxième sujet profond est autre chose qu'un objet, et il est autre chose qu'un sujet{Note : À partir
d'ici, la fin du feuillet est raturée dans le manuscrit.}. Finalement, la vision qu'il exprime entre pour partie composante
dans l'idée même du verbe, de sorte que le déplacement qui a eu lieu peut être figuré comme suit :

Sémiologiquement, le fait positif est que la position objet n'est plus occupée ; que par conséquent se a quitté cette
position et qu'il en occupe une autre, qu'il tient par rapport au verbe une position qui n'est ni celle de sujet ni celle
d'objet. Or sujet et objet sont les limites externes du verbe. Il suit de là que le pronom se n'a d'autre ressource que
de s'interpoler en profondeur entre ces deux positions. Il devient en conséquence partie intégrante de la
signification du verbe. Ce changement de position peut être représenté comme suit :

On pourrait noter le premier se par se0 et le second se par se1, l'indice indiquant l'approfondissement par rapport à
la position sujet{Note : Suit un feuillet sans lien apparent avec le reste de la leçon : ...on remarquera que seul le nombre deux avoisine
immédiatement le nombre un, le singulier. Le nombre trois en sera séparé et n'aura de référence directe qu'avec le pluriel. Le nombre
quatre de même. On sait que dans les langues qui ont un triel et un quatriel ces nombres...} .

Leçon du 24 février 1939., Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1938-1939, Leçons de l'année 1938-
1939, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly, Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille,
Presses universitaires de Lille, 1992, pp. 147-157

24 février 1939
Dans ma dernière leçon j'ai expliqué, en terminant, que le temps n'est pas évocable en soi, que la structure de
l'esprit humain étant ce qu'elle est, nul ne peut se représenter du temps qui ne soit que du temps, et que le temps ne
devient évocable que par le moyen d'une suffisante spatialisation interne, spatialisation qui peut d'ailleurs être
extrêmement faible. J'ai indiqué que l'une des spatialisations les moins intenses est la représentation purement
linéaire, sans coupure, et qu'une spatialisation qui insère dans le temps la coupure du présent est une spatialisation
interne du temps beaucoup plus achevée.

J'ai lié en outre, de la manière la plus étroite, la spatialisation interne du temps et l'acquisition par le mot de la
nature de verbe. Les deux procès sont si intimement liés que pratiquement on peut admettre qu'ils ne font qu'un.
Au fur et à mesure que, sous le mot, le temps se spatialise du dedans, on voit le mot devenir de plus en plus verbe
et, par voie de conséquence, de moins en moins nom. Ceci est sensible dans toutes les langues et, notamment, sans
quitter le français.

De ce que le temps n'est évocable que par le moyen d'une suffisante spatialisation interne, il suit que le défaut
total de cette spatialisation interne entraîne dans l'esprit la disparition de l'image-temps et le retour à l'image-
espace. Du temps qui n'est aucunement spatialisé du dedans ne prend pas existence dans la pensée. Il ne reste pour
porter le mot que l'image-espace : le mot devient par là-même un nom.

Qu'on considère marcher et marche. Il s'agit du même procès. Or un procès est quelque chose qui arrive, qui
survient dans le temps. Cela étant, marcher et marche relèvent, plus exactement devraient relever l'un et l'autre de
la catégorie d'entendement qu'est le temps. Mais il se passe ceci que sous marche le temps ne se spatialise pas, ne
se spatialise à aucun degré, si minime soit-il. En conséquence, il y a sous marche du temps, mais il n'est pas
évocable en tant que tel faute de la spatialisation minimum indispensable et, de ce chef, le mot, incapable
d'entraîner avec lui l'évocation du temps, retombe pour ainsi dire à l'espace : il devient nom.

Pour marcher, il en va autrement. Le procès, qui n'a pas changé, a lieu, ainsi que tout procès, dans le temps. Mais
le temps qui porte le procès est spatialisable, et la forme d'infinitif dénonce le départ de cette spatialisation interne
du temps qui, dès l'instant qu'elle existe, fût-ce en puissance seulement, c'est-à-dire dès l'instant qu'elle n'est pas
mentalement exclue - exister en puissance n'est pas exister mais, de manière catégorique, ne pas avoir fait l'objet
d'une exclusion - fait du mot un verbe.

L'infinitif est un verbe extrêmement proche du nom, la spatialisation interne du temps n'étant en lui qu'une
virtualité retenue. Ce qui distingue en définitive marcher de marche, c'est que sous marcher le temps se présente
immédiatement spatialisable et conséquemment évocable comme tel, alors que sous marche le temps se présente
immédiatement non spatialisable, non évocable comme tel, ce qui ne laisse à la disposition de la pensée que la
seule image-espace, image qui est la limite d'entendement du nom et non pas celle du verbe, qui est l'image-
temps.

Le grec moderne n'a pas d'infinitif. D'après ce qui vient d'être dit, un tel fait s'explique sans difficulté. Et il
suffirait au français de ne pas retenir sous marcher ce qui n'est encore que le départ virtuel de la spatialisation du
temps, c'est-à-dire une pure limite génétique, il suffirait au français de ne pas retenir sous marcher cette pure
limite pour que du même coup s'évanouisse l'infinitif morphologique. Le verbe prendrait sa racine directement
dans le plan du nom. Et c'est dans le plan du nom, ainsi que l'a remarquablement démontré M. Mirambel{Note : Cf.
Mirambel, 1939.}, pour ce qui est du grec moderne, que se marqueraient les distinctions grammaticales généralement
propres à l'infinitif, à savoir, les distinctions d'aspect.

La spatialisation minimum du temps est représentée en français par les modes quasi-nominaux : infinitif, participe
présent et participe passé. Ces trois modes, parce qu'ils représentent la spatialisation du temps au degré minimum,
ont en commun de situer le verbe à proximité immédiate du nom, c'est-à-dire, dans une position extrêmement
favorable à des alternances stylistiques verbe/nom. Les participes, on le sait, deviennent aisément adjectifs, et les
règles compliquées de l'accord du participe passé procèdent en réalité d'un souci délicat de bien marquer l'exacte
et subtile position du participe entre le plan nominal, auquel ressortit l'adjectif, et le plan verbal. Et c'est parce que
cette recherche de position exacte est fort difficile que les règles d'accord du participe passé ne sont pas simples.
Les règles d'accord de la construction en -ant, alternativement participe et adjectif, procèdent d'un même souci de
position exacte. Ce sont les problèmes ordinaires qu'il faut s'attendre à voir se poser lorsqu'on a affaire à des
formes qui se situent sur la limite de deux systèmes.
D'une manière générale, les alternances dues à la position d'une forme sur la limite de deux systèmes tendent, à
l'usage, sous une expérimentation qui met définitivement les choses au point, à devenir de moins en moins
fréquentes ; et l'emploi nominal de l'infinitif est bien plus rare dans le français moderne que dans le français un
peu plus ancien.

Au XVIIe siècle, Pascal dit encore, et au pluriel, ce qui accuse la valeur nominale : les éternuers, les toussers, les
marchers ; et la Fontaine : le manger, le boire, le dormir. Antérieurement, l'alternance est plus libre encore.
Rabelais écrit : Et lui souvint comment à son départir n'avait dit à dieu à la dame{Note : Citation non localisée.} Il est
resté des traces de cette construction : le devoir, le repentir. Il convient toutefois de remarquer que les mots devoir
et repentir se déterminent dans la pensée sous la catégorie du nom d'une manière qui les détache complètement du
système verbal. Il n'existe pas en français une alternance devoir verbe / devoir nom. Le fait est qu'il existe pour le
même signe linguistique deux valeurs différentes, qui sont trop séparées pour que le sujet parlant garde le
sentiment d'une alternance. Aussi bien les auteurs de dictionnaire se gardent-ils de réunir sous le même article
devoir verbe et devoir nom. Ils marquent par là la rupture complète de l'alternance dénoncée par la communauté
des formes. Pour l'idée de repentir l'alternance verbe-nom est restée vivante en italien, qui prend substantivement
la construction pronominale du verbe : il pentirsi : "le se repentir".

J'ai à examiner maintenant, à propos de l'infinitif, les conditions dans lesquelles il peut s'employer directement
sans préposition. La proximité extrême de l'infinitif par rapport au nom permet de l'employer en phrase d'une
manière qui est presque celle du nom, presque mais pas tout à fait, et l'examen des divergences au point de vue
théorie ne manque pas d'intérêt.

L'infinitif ainsi que le nom portent le cas synthétique du français, sujet - objet - attribut, et la discrimination de ces
trois fonctions incombe, comme pour le nom, à l'ordre des mots : pas de morphème représenté, pas de préposition.
J'aime mieux lire (objet).

Mentir (sujet) est une honte. Vivre (sujet) c'est souffrir (attribut). Mais on dira, avec la préposition de : Il est
honteux de mentir, mentir occupant dans cette phrase une fonction malaisément définissable. Il n'est pas attribut,
la fonction d'attribut étant remplie par le mot honteux. Il n'est pas immédiatement sujet puisque la fonction sujet,
quand l'infinitif apparaît dans la phrase, est déjà occupée formellement par le pronom il. En réalité, l'infinitif
complète la phrase à partir du mot honteux, au titre de sujet médiat, de sujet second matériel opérant par le canal
d'un sujet premier purement formel, et c'est à ce titre de sujet médiat, autrement dit parce qu'il n'est pas sujet
immédiat, que l'infinitif reçoit la préposition de. La préposition de exprime en ce cas la distance existante entre la
fonction de sujet immédiat, à laquelle l'infinitif est apte directement, et celle de sujet médiat, à laquelle il ne
devient apte que par l'intervention médiatrice de la préposition de.

La règle à poser est que l'infinitif en français est habile - et par là il se rapproche extrêmement du nom-à exprimer
immédiatement, sans l'entremise d'une préposition, les trois fonctions synthétisées du nom français, pour autant
que ces fonctions restent, dans la phrase, immédiates. Quand la phrase, d'une manière ou d'une autre, retire
auxdites fonctions leur immédiateté, la préposition de devient nécessaire ou, à tout le moins, possible. Voici des
exemples : Il fait plus que d'obéir, obéir se laisse malaisément rapporter à faire en tant que fonction immédiate. Il
y a l'entremise des termes comparatifs. De même dans : Il aime mieux travailler que de sortir, travailler est en
fonction immédiate d'objet ; sortir en fonction médiate, par le canal de la comparaison. Cet emploi de de, par
défaut d'immédiateté de la fonction objet, n'est d'ailleurs pas nécessaire. Il arrive que stylistiquement le défaut,
peu sensible, ne porte pas d'effet. Ainsi ces vers empruntés à Hugo :

Aimant mieux leur malheur que votre joie à tous


Et périr avec eux que régner avec vous. (Quatre vents de l'esprit, p.92)

La fonction objet peut être considérée non immédiate quand le mouvement expressif éloigne, diffère le verbe
principal. Exemple :

De m'en deffaire je ne puis. (Montaigne, 1, 19, p. 1000)

et :
Mais de faire fléchir un courage inflexible
De porter la douleur dans une âme insensible,
D'enchaîner un captif de ses fers étonné,
C'est là ce que je veux. (Racine, Phèdre, acte 2, scène 1)

Il{Note : Le feuillet 23 est raturé dans le manuscrit.} arrive que dans le même mouvement de style la fonction sujet tenue
par l'infinitif puisse être considérée médiate ou immédiate, et respectivement porter de ou rien. Exemple :

Mais <d'être inconsolable{Note : Le texte de Malherbe porte en réalité : "mais sans se consoler".} > et dedans sa mémoire
Enfermer un ennui
N'est-ce pas se haïr pour acquérir la gloire
De bien aimer autrui. (Malherbe, p. 27)

Le fait à retenir c'est que la non-immédiateté des fonctions synthétisées dans le nom tend à amener devant
l'infinitif l'emploi de la préposition de{Note : Fin du passage raturé.}

On notera que la fonction d'attribut est immédiate de sujet-infinitif à attribut-infinitif : Travailler c'est prier ;
qu'elle devient médiate, séparée par l'intervalle des parties du discours nom et verbe, entre sujet-nom et attribut-
infinitif{Note : En marge : En position d'attribut par rapport à un sujet-nom, il exige de.} : Ma consolation, c'est d'avoir un fils.
La construction pouvant être stylistiquement retournée : D'avoir un fils est ma consolation, ou grammaticalement
simplifiée en faisant immédiatement du groupe infinitif le groupe sujet : Avoir un fils est ma consolation. Le verbe
à l'infinitif en position immédiate de sujet n'exige pas de.

Une autre remarque très importante touchant l'infinitif, c'est qu'il doit à son caractère quasi-nominal d'être inhabile
à exprimer directement la fonction de prédicat, cette fonction n'étant pas l'une de celles que le nom synthétise en
lui. Impossible de dire : Pierre marcher, en faisant immédiatement Pierre sujet de marcher. Il apparaît ainsi que
la position d'infinitif prive le verbe d'une capacité essentielle, la capacité de devenir prédicat immédiatement.
Qu'on n'objecte pas la possibilité de phrases comme : J'ai entendu Pierre chanter, car dans cette phrase, Pierre
n'est pas le sujet immédiat de chanter, il est sujet de chanter dans un groupe qui remplit d'abord la fonction
d'objet. C'est dans le cadre de cette fonction, après elle, sous elle, c'est-à-dire par médiation, que Pierre devient le
sujet de chanter. Pour être exact et tenir compte de ce qui sépare une fonction médiate d'une fonction immédiate,
il faudrait analyser comme suit :

Ainsi on peut poser, dès cet exemple, que ce qui est interdit à l'infinitif français ce n'est pas de devenir prédicat,
mais de devenir immédiatement prédicat, parce qu'être prédicat c'est devenir verbe, s'éloigner du plan nominal. Or
le fait pour l'infinitif de rester verbe sans pouvoir remplir la fonction essentielle du verbe, la fonction de prédicat,
est, on le conçoit, une servitude difficilement acceptable. Comme{Note : Début de phrase remanié.} les langues
acceptent difficilement des choses aussi contradictoires, on a donc cherché un moyen de lever la disconvenance,
la discongruence de l'infinitif par rapport à la fonction prédicative, et là encore c'est la préposition de qui a servi.
L'intervention de la préposition de permet de faire de l'infinitif un prédicat, qui est alors un prédicat non pas
immédiat - ce qui est interdit à l'infinitif par sa position systématique au voisinage immédiat du nom - mais un
prédicat médiat, le signe de médiation étant précisément de. On connaît les exemples :

Et grenouilles de se plaindre
Et Jupin de leur dire : <<Et quoi ? Votre désir..."
(La Fontaine, Fables, "Les grenouilles qui demandent un roi")
Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes
Grenouilles de rentrer dans leurs grottes profondes.
(La Fontaine, Fables, "Le lièvre et les grenouilles")
Et tout à fait usuellement : Et Pierre de répondre... Dans ces constructions, la préposition de lève la
discongruence de l'infinitif à l'expression immédiate d'une fonction, la fonction de prédicat, que le nom français
ne synthétise pas en lui, cette fonction étant la propriété du verbe.

Ainsi employée, et la remarque a son importance au point de vue de la théorie générale des morphèmes, la
préposition de a perdu toute valeur propre. Elle n'est plus qu'un mot servant à résoudre dans le langage des
difficultés issues de la position systématique du sémantème dans la langue.

Au fur et à mesure, en effet, que la langue se systématise, que la pensée s'organise au sein d'elle-même, en vue de
son expression éventuelle, la position systématique des êtres de langue tend à se déterminer de plus en plus
rigoureusement. Et en conséquence se produisent, au moment de l'emploi, des difficultés dues à la discongruence
de la nature du mot et de sa position systématique, sous certaines conditions de forme, dans la langue.

Ce cas est celui de l'infinitif en face de la fonction de prédicat. L'infinitif, par position dans la langue, est
l'équivalent approché, aussi approché que l'on voudra, du nom ; et le nom est impropre à la fonction de prédicat.
Or, d'autre part, l'infinitif est verbe ; et le verbe est par nature capable de tenir la fonction de prédicat. C'est ce
conflit entre nature de verbe et position d'infinitif que résout la préposition de quand, à la faveur d'un certain
mouvement stylistique, elle permet de restituer à l'infinitif l'emploi de prédicat que ne lui permet pas sa position
d'infinitif, mais auquel l'appelle sa nature de verbe. Le tour n'a pas reçu un grand développement, mais il est
vivant, et l'on conçoit qu'il aurait pu faire concurrence à l'emploi du prétérit défini.

Quelques auteurs, et non pas tout à fait sans raison, ont établi un rapprochement entre le de français introduisant
l'infinitif et la préposition to de l'anglais, qui en est le signe permanent. Le rapprochement tient en ce sens que
dans les deux cas il s'agit des conséquences d'un fait de position systématique. Mais si l'on examine les choses
dans leur réalité concrète, la différence s'accuse. En anglais le mot qui, sémantiquement, représente le verbe, s'il
n'est pas porté par du temps réel, du temps mémoriel, tombe dans le plan du nom. Le rôle de to est d'empêcher
cette chute et par là de maintenir le mot suffisamment en dehors du plan nominal pour qu'il ait valeur d'infinitif.

Alors que l'allemand kommen se tient de lui-même dans le plan verbal, à proximité extrême du nom, l'anglais
come, qui porte flexion zéro, tomberait, laissé à lui-même, dans le champ du nom. Il n'y aurait plus d'infinitif si
l'on devait s'en tenir à la seule expression morphologique du temps. Le signe to, dans lequel il convient de voir un
signe d'aspect, lève la difficulté, insère la distance voulue entre le plan du nom et le plan du verbe, et par là oblige
le mot appelé à signifier le verbe, à se projeter mentalement dans le plan verbal. Le rôle joué par le to anglais n'est
donc pas celui que joue le de français précédant l'infinitif. To est quelque chose de beaucoup plus général, le
moyen d'obtenir l'infinitif incapable d'existence morphologique, le temps morphologique ne comprenant en
anglais que le temps réel, présent et passé, et excluant le temps possible.

Rien de pareil pour le de français. Il ne s'agit pas de créer secondairement un infinitif que la morphologie ne livre
pas, mais de faire que l'infinitif morphologiquement institué puisse accéder à des emplois que sa nature de verbe
appelle, mais que sa position d'infinitif interdit. Autrement dit, la préposition to de l'anglais résout un problème
général de langue : l'obtention de l'infinitif. La préposition de résout des problèmes assez étroits de langage :
l'accession de l'infinitif à des emplois que sa position systématique dans la langue lui interdit ou qu'elle ne
favorise pas. Avec to on crée l'infinitif. Avec de on en développe l'emploi.

Il me faut rappeler maintenant, en ce qui concerne de, que les causes que je viens d'indiquer, et qui sont toutes
relatives à la position française de l'infinitif, sont les causes psycho-systématiques profondes, celles qui agissent
tout au fond de la pensée, en quelque sorte secrètement. Or ces causes opèrent par le canal de causes
sémiologiques beaucoup plus apparentes, qui sont indiquées dans toutes les grammaires historiques. Il est honteux
de mentir est une sorte de calque de : honte de mentir, construction autrefois en usage en français et procédant de
l'ancienne tournure : bonne chose est de paix. Il y a eu calque de cette construction, mais s'il y a eu calque, c'est
parce qu'au fond de la pensée des problèmes subtils restaient en instance et demandaient solution.

En linguistique bien conduite existent : 1. le problème ; 2. la solution en soi ; 3. le moyen sémiologique de la


solution. S'en tenir à la seule explication extérieure sans remonter aux problèmes profonds, c'est donner des
choses de langue une vue incomplète et pour autant irréelle. On n'est pas nécessairement en face de la réalité
parce qu'on ne retient que le visible. La réalité, prise en entier, est faite de tout ce qui se voit et de tout ce qui ne se
voit pas. S'en tenir aux apparences et embrasser le réel sont deux choses qui ne doivent pas être assimilées.
Après avoir, en passant, traité assez en détail de l'infinitif, et avoir montré que le traitement particulier dont il est
l'objet est dû entièrement à sa condition systématique très spéciale, et d'ailleurs contradictoire - verbe par nature,
nom par position - j'en reviens à la question de la spatialisation du temps qui domine entièrement le problème du
verbe. Les langues germaniques, d'une manière générale, spatialisent le temps dans les limites étroites du temps
mémoriel, qui comprend le présent et le passé, et pour le futur, qui n'est pas spatialisé, elles n'ont pas d'expression
morphologique. Il leur faut ainsi rendre le futur par moyens semi-lexicaux, à l'aide d'auxiliaires.

Tel n'est pas le cas du français. Il étend la spatialisation du temps aux trois époques : passé, présent, futur. Et cette
spatialisation qu'il opère constitue la chronogénèse, la genèse du temps morphologique{Note : Phrase raturée : étudier
la chronogénèse, c'est donc faire une étude complète du système verbo-temporel.}. Pour étudier le temps morphologique, il
n'est donc que d'entreprendre une étude systématique de la chronogénèse. Le principe qui va nous guider dans
cette étude repose sur un fait on ne peut plus concret. Ce principe c'est qu'il faut à la pensée du temps, si peu que
ce soit, pour engendrer en elle l'image-temps. Il en résulte la possibilité d'aborder l'étude de la chronogénèse par
profil, en coupant en moments caractéristiques distincts le temps qu'il faut à la pensée pour former en elle l'image-
temps. Ces moments caractéristiques sont : 1. le moment initial ; 2. le moment médial ; 3. le moment final.

Les trois moments sont nécessaires et la nécessité du moment médial est absolue. S'il n'existait pas, il n'y aurait
rien entre le moment initial et le moment final, qui se confondraient, qui seraient obtenus en même temps.
Autrement dit, la chronogénèse serait aussitôt achevée que < commencée{Note : Dans le manuscrit : finie.}>, elle ne
demanderait pas de temps, et par conséquent n'existerait pas. Toute chose demande du temps, si peu que ce soit,
pour devenir. On est ramené indirectement au principe de ma théorie : il faut du temps à la pensée pour engendrer
en elle l'image-temps.

Représentons ce temps par un axe horizontal, que nous nommerons l'axe chronogénétique, et portons sur cet axe
les trois profils, initial, médial, final, dont nous avons établi la nécessité. Il vient la figure suivante :

Chacun de ces trois profils représente une étape dans le développement de la chronogénèse, et chacune de ces
étapes constitue dans la langue un mode correspondant à une représentation de moins en moins virtuelle, de plus
en plus réelle du temps.

Le profil initial c'est la chronogénèse à son départ ; l'image-temps résultante est l'image du temps in posse,
formant à proximité immédiate du nom une vaste image-temps indivise, ne comportant aucune distinction
d'époque. Le temps in posse est représenté dans la langue par les modes quasi-nominaux, infinitif et participes. À
la vérité, l'infinitif et les participes, ainsi que j'aurai l'occasion de le démontrer prochainement, sont les temps du
mode quasi-nominal, expression du temps in posse, celui qui se dessine au départ de la chronogénèse.

Plus loin, en suivant l'axe chronogénétique, on rencontre le profil médial. C'est la chronogénèse en son milieu, en
cours en tout cas. L'image-temps résultante est celle du temps in fieri, formant à une certaine distance du nom - ce
qui confère au verbe le caractère proprement verbal - une vaste image-temps qui ne comprend pas encore la
division du temps en époques, mais qui laisse apercevoir comme prochaine cette division. Le mode correspondant
au temps in fieri est le mode subjonctif.

Enfin, tout au bout de l'axe chronogénétique, on rencontre le profil final. C'est la chronogénèse achevée : l'image-
temps résultante est celle du temps in esse, formant à la plus grande distance possible du nom une image-temps
coupée en son milieu par le présent, et par là divisée en deux grandes époques, le passé et le futur, que le présent
sépare. L'image correspondante au temps in esse est le mode indicatif.
Tel est le système des modes. Il est la traduction, dans la morphologie du temps, des étapes caractéristiques de la
genèse du temps dans la pensée :

J'aurai, par l'étude des emplois, à démontrer l'exactitude de cette schématisation par profil. Dès maintenant je
rappelle, l'ayant déjà dit, que je considère les deux conditionnels comme deux temps du mode indicatif. Et j'ajoute
qu'en français il n'y a pas, dans une théorie du mode, à traiter particulièrement du mode impératif. Le mode
impératif est un mode d'expressivité, un mode de parole. Ce n'est pas un mode de pensée. Du point de vue de la
pensée, il relève ordinairement de l'indicatif, et pour quelques verbes seulement, qui sont les verbes les plus
subductifs, du mode subjonctif : sois, aie, veuille, sache.

Dans les prochaines leçons, je poursuivrai avec des détails l'étude de la chronogénèse, c'est-à-dire l'étude de la
spatialisation interne du temps, la chronogénèse n'étant que cela, une conséquence de ce que le temps en soi n'est
pas, dans notre pensée, directement évocable. Il n'est évocable que sous spatialisation suffisante.

Leçon du 5 mai 1939., Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1938-1939, Leçons de l'année 1938-1939,
publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly, Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses
universitaires de Lille, 1992, pp. 249-260

5 mai 1939

J'ai annoncé vendredi dernier que je traiterais aujourd'hui et dans les leçons suivantes de l'article. C'est là un sujet
qui impose deux grands ordres de recherches : en premier lieu, déterminer ce que c'est essentiellement que
l'article, quelle en est la nature profonde, à quelle opération de pensée fondamentale il correspond ; et, en second
lieu, examiner les différents modes d'insertion, d'intégration de l'article dans le système de la langue, modes
variables avec les âges et avec les langues considérées.

La première question, vous allez avoir l'occasion de le constater, fait peu de difficultés. Elle n'en fait même pas.
L'article, je le démontrerai dans quelques instants, est l'expression d'une opération de pensée simple. La seconde
question, au contraire, est l'origine de difficultés d'explication nombreuses. Tantôt l'article se prépose au nom,
tantôt il se postpose. Postposé, il s'intègre plus ou moins à la flexion nominale. Enfin, dans le cas où l'on fait
suivre le nom de l'adjectif, l'article est unique ou double : exprimé une seule fois, qui vaut pour le nom et l'adjectif
tout ensemble, ou bien répété devant l'adjectif après s'être exprimé une première fois devant le nom, comme c'est
le cas, on le sait, en grec.

Il faut aussi tenir compte du fait que l'article peut, dans certaines langues et pendant un certain temps, hésiter
quant à sa place par rapport au nom. On l'emploiera alternativement préposé ou postposé. À certaines époques la
postposition sera particulièrement en faveur ; à d'autres, l'article marquera une tendance nette à se préposer. Il peut
arriver que la place de l'article varie d'un dialecte à un autre. Il y a dans ces variations de la position de l'article un
ensemble de questions qui mettent en cause plus que l'article : la structure générale de la langue à laquelle l'article
s'intègre, questions dont l'examen par la suite appelle des considérations qui ne sont pas simples. Cette partie de la
théorie de l'article ne saurait en conséquence être facile.

Autant la nature de l'article est chose aisée à définir, autant est difficile et abstraite la partie de la théorie qui a trait
à l'intégration de l'article dans tel ou tel système linguistique. Il n'est pas dans mon plan d'éluder la difficulté,
mais, parce qu'elle existe, je suis obligé de solliciter votre indulgence pour la partie de mon exposé qui en traitera.
Les choses étant compliquées par elles-mêmes, il ne me serait pas possible, sans déguisement de la réalité, de les
présenter simples. Je me suis appliqué toutefois à les concevoir simplement, c'est-à-dire à ne pas ajouter une
complication d'esprit à leur complication.
L'apparition de l'article est dans les langues un fait tardif. Il dénonce et présuppose, par son existence même, une
langue qui a subi en elle-même une longue évolution, sur le caractère de laquelle je reviendrai longuement.
L'indo-européen n'avait pas d'article et l'article ne s'est constitué que peu à peu, souvent assez tard, au cours du
développement des langues européennes. Plusieurs parmi elles ne l'ont jamais acquis : le persan, organe
d'expression d'une civilisation raffinée, n'a jamais eu d'article ; le russe, le serbo-croate, le polonais, le tchèque, les
langues slaves dans l'ensemble, se sont fixés à l'état de langues littéraires exprimant la civilisation moderne avant
qu'un article ait pu s'y constituer ; le latin n'en avait pas et ce sont les langues romanes qui, chacune de leur côté,
s'en sont donné un.

De plus, le nombre des articles et le rôle particulier dévolu à chacun d'eux varient sensiblement d'une langue à
l'autre. Les articles anglais et allemands ne sont pas exactement les articles français, et les articles arméniens, qui
ont été étudiés finement par Meillet, sont aussi tout autres. Cette variété n'empêche pas que l'article, dans toutes
les langues qui ont pu l'acquérir, qui se sont trouvées dans des circonstances accidentelles historiques permettant
de le créer - rien ne se crée dans la langue que par l'accident - présente la même valeur générale, résout dans toute
langue le même problème psychosystématique. Il y a des différences du côté de la solution. Le problème, lui, est
constant{Note : En marge : Différence dans la solution, constance du problème.} Quel est donc ce problème ? Le définir, c'est
définir l'article.

Or ce problème est, de tous les problèmes linguistiques, le plus général qui soit. L'article exprime dans le plan du
nom l'intervalle existant entre la langue et le langage :

Il est le signe qui sert à faire passer le nom de la langue au langage, dans les langues où se marque entre celui-ci et
celle-là un écart important, et tel que le nom, laissé à ses seuls moyens propres, ne saurait congrûment le franchir.

L'article révèle que le nom dans la langue est, par excès d'universalisation, devenu discongruent à chacun de ses
emplois dans le langage pris isolément. Le nom n'est plus congruent qu'à tout l'ensemble, pris indivisément. Cette
discongruence n'a rien de mystérieux. Dans le langage, le nom s'applique à quelque chose de réellement évoqué :
on a affaire au nom en effet, lequel reçoit dans le discours l'extension jugée utile. Il désignera, suivant qu'il est
besoin, le genre ou l'espèce, ou bien, plus étroitement, l'individu : L'homme est mortel ; Un homme entra. Ce sont
là deux extensions extrêmes : celle qui restreint l'évocation aux limites étroites de l'objet : Un homme entra ; celle
qui confère à la notion nominale toute l'expansion dont elle est spatialement et temporellement capable :
<L'homme est mortel{Note : Exemple restitué.}>. Entre ces deux extensions extrêmes, et qui posent en quelque sorte
les bornes du système de l'article, se forment, suivant le contexte, des champs d'application d'étendue variable.
Quel que soit le champ d'application visé, il suffit que le nom couvre ce champ d'application en entier, ne s'en
détache pas expressivement, pour qu'il y ait lieu d'employer l'article extensif, celui qui indique la réalisation du
nom dans un champ plus large que la stricte image d'objet. C'est ainsi que découvrant la campagne on dira avec
aisance : les fleurs, les oiseaux, les arbres, dans tous les cas où fleurs, oiseaux, arbres ne se détachent pas
expressément de ce qu'on pourrait appeler le fond du tableau. Qu'au contraire ce détachement expressif devienne
l'effet de sens recherché, qu'on évoque l'objet à part, dans son relief propre, faisant contraste avec le tableau, se
détachant sur le fond du tableau d'ensemble, on aura l'article un : Dans la plaine, un arbre... des arbres, etc.
Qu'on compare pour l'impression avec : Dans la plaine, les arbres... La différence d'impression est immédiate.
Elle est portée par l'article. Tel est le nom dans le langage, dans le discours ; il y apparaît pourvu momentanément
d'une certaine extension, l'extension stylistiquement jugée utile. Le propos du discours n'est pas seulement le nom,
mais l'espace qu'on assigne à son extension.

Autre chose est le nom dans la langue, c'est-à-dire le nom pris en dehors de tout emploi, de tout usage. Là, tout au
fond de la pensée, le nom cherche à se définir d'une manière qui ne comporte aucune extension définissable, car
en porter une est pour lui un défaut. S'il est pourvu ab initio d'une extension il devient ipso facto incapable d'en
exprimer une autre. Or le nom dans la langue ne remplit jamais mieux sa fonction que s'il y demeure capable de
toute extension qu'on lui propose en langage, autrement dit s'il n'en porte expressément aucune afin de demeurer
habile pour toutes. C'est cet état idéal du nom, transcendant toute extension momentanée possible, que j'ai appelé
dans mon livre sur l'article{Note : Le problème de l'article et sa solution dans la langue française, 1919.} le nom en puissance,
le nom de langue. Il y a entre l'état idéal du nom dans la langue et son état obligé dans le langage une
contradiction. Cette contradiction est à l'origine de l'article.

Au nom en puissance, j'oppose dans cet ouvrage le nom en effet qui compte, lui, une extension momentanée,
grande ou petite, mais définie, extension qui lui vient de l'emploi qu'en fait le langage, le discours, emploi se
référant à un certain espace visé. C'est momentanément dans le discours, dans le langage, que se marque la
différence extensive entre L'homme entra et Un homme entra.{Note : Exemples raturés : La fleur disait au papillon. Une
fleur disait à un papillon.} Dans la langue, le mot homme ne porte ni l'extension amenée par l'article le ni la non-
extension résultant de l'article un. Le nom dans la langue est seulement capable de porter éventuellement l'une et
l'autre, ainsi d'ailleurs que toutes celles que le discours peut requérir. Ainsi l'article apparaît comme le signe de
transition du nom en puissance au nom en effet. On peut dire aussi que l'article est le signe qui réalise le nom
puisque, en l'absence de toute extension spécifiée, le nom dans la langue n'évoque aucune réalité. Il transcende
toute la réalité évocable, il est purement virtuel. Plus grande est la distance entre le nom en puissance et le nom en
effet, plus devient nécessaire la création de l'article. Or cette distance est appelée sans cesse à augmenter, et cela
indépendamment dans chaque langue, du fait seul que le nom est continuellement transféré d'un support à un
autre, d'une évocation momentanée, singulière, à une autre évocation également momentanée, singulière. Cet
incessant transport du nom d'un support à un autre support, d'extension différente, conduit à le détacher de tout
support réel et à lui donner dans la pensée, en dehors de toute réalité applicative, une existence propre, purement
conceptuelle, absolument virtuelle, inactuelle, non singulière, non momentanée.

Il se conçoit dès lors que les langues indépendamment puissent à un moment donné se trouver en face du même
problème - le problème de l'article - celui de la différence de réalité du nom dans la langue et du nom dans le
discours, et devoir en conséquence, chacune de leur côté, lui trouver une solution, solution sujette à varier d'une
langue à l'autre. La découverte d'une solution devient de plus en plus nécessaire, de plus en plus impérieusement
exigible à mesure que le nom au fond de la pensée devient plus virtuel, s'abstrait davantage de ses emplois
effectifs dans le discours.

La virtualité croissante du nom est d'ailleurs un procès qui, par sa généralité, déborde la partie du discours
dénommée nom. Il s'agit d'un procès qui, universellement, intéresse non pas seulement le nom, mais sans
distinction de catégorie, le mot. Un mot, qu'il soit un sémantème ou un morphème, tout mot par conséquent, est
l'expression d'une idée particulière aussi universalisée que possible du dedans.{Note : Phrase remaniée.} Le mot
homme est une idée particulière, et même singulière, à nulle autre identique, qui emporte avec soi, intérieurement,
toute l'universalisation qu'elle peut accepter sans se rompre. Le mot homme ne retient dans l'ordre du particulier
que ce qui est indispensable à la définition conceptuelle. La généralisation intérieure est poussée à l'extrême. Il en
est de même d'un verbe, n'importe lequel : le verbe boire exprime une idée particulière intérieurement portée à la
limite de l'universalisation possible, qui n'a gardé que le particulier strictement indispensable à son existence
conceptuelle ; et de même aussi d'un adverbe, d'une préposition. C'est en s'universalisant du dedans que les
morphèmes parviennent à l'extrême diversité d'application qui leur appartient. C'est en s'universalisant du dedans
que la préposition de parvient à acquérir les nombreux effets de sens qu'elle est susceptible de produire. On peut
donc poser qu'un mot, quel qu'il soit, et par conséquent un nom, est la résultante dans la pensée de deux procès
inverses : un procès de particularisation externe, un procès d'universalisation interne. Le concept, le nom en
puissance, est dans tous les cas l'aboutissement de ce double procès, l'expression du moment où il expire.

Ceci posé, qui ne paraît pas contestable, nul ne disconviendra que le mot homme, ou tout autre mot, soit une idée
particulière portée intérieurement à son maximum d'imparticularisation. Une remarque doit être faite qui présente
en l'occurrence une importance considérable. Cette remarque, c'est que pour que le mot existe, continue d'exister,
la particularisation doit l'emporter à un degré suffisant sur l'universalisation. La particularisation doit contenir
l'universalisation, ne pas se laisser outrepasser, dépasser par elle, rester par conséquent plus forte, plus puissante
qu'elle. Dans le cas où l'universalisation l'emporterait, il n'y aurait plus d'idée particulière, plus de mot, plus de
nom. Il faut donc poser en tant que loi du mot, et conséquemment du nom, ceci :

Avec cette inéquation, nous abordons un problème qui nous entraîne assez loin de l'article, mais qu'il est
nécessaire de considérer, ou plutôt de reconsidérer, car j'en ai déjà traité ici d'un point de vue un peu différent à
propos de la flexion nominale{Note : Cf. supra, Leçon du 27 janvier 1939.}, si l'on veut se faire une idée exacte de ce que
peut devenir l'article dans des conditions de langue différentes.

Le problème en question est le suivant. L'universalisation interne du nom doit rester inférieure à la
particularisation <externe{Note : Dans le manuscrit : interne.}>. Elle doit en conséquence demeurer interne. Il faut que
le particulier enveloppe l'universel, que l'universel ne dépasse pas, ne transcende pas le particulier. Ceci est la loi
du mot. Or, si l'on s'en tient là, on a bien une idée particulière mais cette idée, faute d'une universalisation qui la
transcende, ne saurait être expressément une partie du discours. La loi du mot strictement observée ne permet pas
de former la partie du discours, car pour qu'il y ait partie du discours, il faut que l'universalisation interne
s'achève, au dehors, à la limite externe. Si le mot homme est plus qu'un mot, un nom, c'est que son
universalisation interne en s'achevant passe au dehors et aboutit à l'espace, ce qui crée le nom. La même
universalisation, conduite de la même manière jusqu'au temps, crée le verbe. Mais alors, comment
l'universalisation interne peut-elle passer à l'extérieur du particulier sans détruire le particulier ? Comment
concilier la loi du mot qui veut que l'universalisation interne reste au-dedans de l'idée particulière et la loi de la
partie du discours qui exige que l'universalisation interne s'achève pleinement, en expression externe ? Voici
l'explication.

L'universalisation interne agit, sans difficulté, à l'encontre du particulier externe aussi longtemps que le particulier
la supporte sans se rompre, aussi longtemps que le concept n'est pas menacé. Après quoi l'universalisation interne
devrait, on le conçoit, s'arrêter. Mais alors, au résultat, pas de partie du discours : un mot, une racine ; mais rien
qui soit nom ou verbe expressément. C'est pourquoi, afin d'atteindre à la partie du discours, l'universalisation
interne ne s'arrête pas, elle se continue dans le mot, mais en prenant pour support autre chose que le sémantème
particulier, lequel ne saurait plus la supporter. Cette autre chose qui s'introduit dans le mot, en tant que support de
l'ultime achèvement à l'universalisation interne, <est{Note : Dans le manuscrit : étant.}> dans les langues indo-
européennes, singulières sous ce rapport comme l'a fait remarquer Meillet, un ensemble d'indications
grammaticales ayant trait au genre, au nombre, à la fonction. Cet ensemble constitue la flexion nominale dont le
rôle apparaît ainsi double : 1. porter dans le discours les indications grammaticales retenues ; 2. faire de ces
indications grammaticales le support de l'achèvement d'universalisation interne qu'exige l'obtention de la partie du
discours et que le sémantème, en tant que lui-même, est incapable de supporter. Dans le cas du nom français, les
indications grammaticales servant de support à l'ultime achèvement de l'universalisation interne, à son passage à
l'extérieur sont : l'indication de genre, l'indication de nombre, un cas synthétique comprenant les fonctions
antinomiques de sujet/objet/attribut, fonctions qui s'annulent entre elles par compensation, qui s'indiscriminent
dans le nom, la discrimination étant laissée à l'ordre des mots, lequel suffit à faire prédominer dans le discours
l'une ou l'autre des fonctions synthétiquement indiscriminées : Pierre bat Paul ; Paul bat Pierre.

Dans une langue à déclinaison, en latin par exemple, ces indications grammaticales vectrices de l'ultime
universalisation interne du nom sont beaucoup plus importantes, et cela tient à ce que l'universalisation interne
que supporte par lui-même le sémantème, le nom, est plus restreinte, moins intense. Elle demande en conséquence
pour s'achever, sans intéresser le sémantème qui la révoque plus tôt, un support plus large. La déplétion de la
flexion nominale a suivi la faculté croissante qu'a le sémantème de s'universaliser du dedans. Plus le sémantème
par lui-même est apte à cette universalisation interne, moins il est nécessaire de recourir in finem à un support
flexionnel pour en amener l'achèvement.

Dans le cas du français, l'universalisation du nom s'achève, comme je viens de l'indiquer, sur les catégories de
représentation du genre, du nombre, du cas. L'article est hors de cause{Note : En marge : Très important.} C'est
pourquoi il constitue un mot indépendant et préposé. Prenant pour support genre, nombre et cas, le nom se définit
tel, au fond de la pensée, sans qu'intervienne, comme déterminant de la partie du discours, l'article et les
extensions qu'il suppose. Cet état de choses, propre au français et à toutes les langues qui préposent l'article, n'est
pas nécessaire. Il se conçoit que l'article, avec les différentes extensions qu'il apporte au nom, puisse devenir, de
même que le cas de déclinaison, le support de l'ultime universalisation interne qui fera du mot un nom. En ce cas
l'article occupera dans le nom la même place que le cas de déclinaison. Il se postposera et marquera une tendance,
plus ou moins accusée, à entrer dans la flexion. Autrement dit, deux états possibles de l'article. Dans un premier
état{Note : Début de phrase remanié.}, l'article est un morphème à simple effet assignant à la partie du discours, le nom,
déjà acquise indépendamment de l'article, l'extension que le discours requiert. L'article, en ce cas, qui est celui du
français, reste complètement en dehors de la flexion nominale et se prépose au nom. Il en exprime au moment de
l'emploi l'extension momentanée, actualisée dans le discours, et cette extension, il la crée, il la développe à partir
d'un nom qui dans la langue ne comporte aucune extension. Dans un second{Note : Début de phrase remanié.} état,
l'article est un morphème à double effet, assignant d'une part au nom l'extension que le discours requiert, et
servant d'autre part de déterminant de la partie du discours, en tant que support final de l'universalisation interne
qui s'appuie sur l'article afin de parvenir à son achèvement. Quand l'article est ainsi un morphème à double effet
conduisant à la partie du discours en même temps qu'il assigne à celle-ci une capacité d'extension définie, il se
postpose au nom.

Pratiquement les deux systèmes s'équivalent, mais avec cette différence que l'article préposé tel qu'il existe en
français est, par rapport à un nom sans forme, sans extension spécifiée, un élément de formation, tandis que
l'article postposé définit dans la langue même le nom sous des conditions d'extension spécifiée entre lesquelles le
discours, dès lors, n'a plus qu'à faire choix. Dans une langue comme le français, le nom, dépourvu
morphologiquement d'extension, reçoit l'extension voulue en syntaxe en s'appuyant sur l'article, mot indépendant.
Dans une langue comme le roumain, le bulgare, l'albanais{Note : En marge : substrat thrace.}, où l'article se postpose,
le nom apparaît morphologiquement pourvu des différentes extensions utiles, et le discours fait choix entre elles.
Autrement dit, si en français, par hypothèse, l'article était postposé, le nom existerait dans la langue non pas une
fois mais quatre fois, sous constructions typiques différentes :

[ nom + O ] - [ nom + un ] - [ nom + du ] - [ nom + le ]

et le discours, dans l'évocation momentanée du nom, se bornerait à faire appel à la construction congruente, vu le
contexte.

Or en français les choses ne se passent pas ainsi. Le nom se détermine dans la langue, en tant que partie du
discours, par des moyens qui mettent hors de cause l'article et ses effets extensifs. Il en résulte un nom
morphologiquement transcendant à toute extension, et des articles qui assignent à ce nom, dans le discours et
suivant qu'il est besoin, l'extension utile. L'article postposé est morphologique : outre son rôle propre, il sert à
conduire le nom à la partie du discours. L'article préposé est exo-morphologique : il opère en dehors du
mouvement qui conduit le nom à la partie du discours.

On voudra bien remarquer que les choses ne se passent pas autrement si l'on compare la préposition avec un cas
de déclinaison. La préposition est à simple effet et se prépose. Elle vise uniquement à indiquer la fonction du nom
dans le discours. La détermination de la partie du discours a été obtenue entièrement sans elle. C'est là un résultat
morphologique à quoi la préposition ne contribue pas, un procès auquel elle demeure étrangère, qui n'est pas de sa
compétence. Le cas de déclinaison au contraire est à double effet. Il indique, comme la préposition, une fonction
du nom dans la phrase, mais de plus, conjointement, il sert de déterminant de la partie du discours, en tant que
support de l'ultime universalisation interne du sémantème dont je parlais tout à l'heure, sans laquelle la partie du
discours ne se déterminerait pas clairement.

Et ceci nous amène, une fois de plus, à poser nettement le principe, sommairement indiqué dans mes leçons du
mois de février, de la fracture morphologique et de sa position variable. La morphologie de toute langue prise
dans son ensemble est fracturée en un lieu d'elle-même. Il y a, d'une part, les morphèmes à double effet qui, outre
ce qu'ils expriment intrinsèquement, servent de déterminants de la partie du discours, par exemple les cas de
déclinaison, dans une certaine mesure l'article postposé ; et d'autre part les morphèmes à simple effet qui
expriment comme les précédents ce qui est de leur nature propre, mais sans contribuer à la détermination de la
partie du discours, obtenue préalablement à leur intervention. Cette fracture morphologique, qui met d'un côté les
morphèmes à double effet et de l'autre les morphèmes à simple effet, change de place suivant les langues et
suivant les âges.

D'une manière générale, dans le cas du nom, on constate depuis plusieurs millénaires une tendance à rendre la
fracture morphologique de plus en plus précoce, à rapprocher la fracture morphologique de plus en plus du
sémantème nu, ce qui diminue proportionnellement le nombre et l'importance des morphèmes à double effet et
augmente proportionnellement le nombre et l'importance des morphèmes à simple effet. En ancien français il
existe encore deux cas nominaux, nominatif, accusatif, qui sont des morphèmes à double effet{Note : Phrase raturée.}
C'est par ce transport de l'idée de fonction du morphème à double effet, le cas de déclinaison, au morphème à
simple effet, la préposition, que la flexion nominale s'est continuellement réduite. Or il ne faut pas perdre de vue
que si ce transport a eu lieu, le point de fracture morphologique a pu ainsi constamment se rapprocher du
sémantème nu ; cela tient à ce que le sémantème, en soi, a de plus en plus aisément accepté sa propre
universalisation interne, de sorte que l'achèvement de cette universalisation, indispensable à la détermination nette
de la partie du discours, a pu être obtenu avec un moindre concours d'éléments provenant de l'extérieur, lesquels
éléments constituent dans le nom la flexion nominale.

Pour ce qui est de l'article, on le voit à l'origine chercher sa position, hésiter entre la condition de morphème à
double effet contribuant à la détermination de la partie du discours, et la condition de morphème à simple effet
n'ayant d'autre objet que d'exprimer, à partir de la catégorie du discours catégoriquement acquise en dehors de lui,
l'extension nominale stylistiquement utile. Et cette hésitation de l'article{Note : Dans le manuscrit : du nom.} à prendre
soit la position endo-morphologique, soit la position exo-morphologique, se traduit parfois par une alternance de
deux positions, et dans quelques cas la langue, après adoption de l'une, marque un retour à l'autre. À l'article
postposé on verra succéder l'article préposé, puis on reviendra à l'article postposé. De ce va-et-vient peut résulter
historiquement l'impression d'une sorte de rotation de l'article autour du sémantème. Rotation qui traduit
l'instabilité, en ce qui concerne l'article, du point de fracture morphologique séparant le morphème à double effet,
déterminant de son effet propre et en sus de la partie du discours, du morphème à simple effet, intervenant au seul
titre de son propre pouvoir dans une langue qui n'en fait point état dans la détermination catégorielle du nom.

Il reste, pour être complet quant à la théorie générale de l'article, à dire quelques mots se rapportant au double
article placé devant le nom d'abord, puis répété devant l'adjectif subséquent. Le grec par exemple dit : "l'Esprit le
Saint" :  , là où le français dit simplement : l'Esprit Saint{Note : En marge :
 ou bien  "le plus grand danger".} La construction grecque dénonce que
l'article grec vaut, dans la chaîne parlée, jusqu'à l'actualisation du nom, et ne vaut pas au-delà. Le nom une fois
actualisé, l'article a produit tout l'effet dont il est capable, et doit en conséquence démissionner. D'où il suit qu'il
n'est d'autre moyen d'en prolonger l'action, d'y intéresser l'adjectif subséquent, que de le faire renaître au moment
où il expire, d'en produire, devant l'adjectif subséquent au nom, une nouvelle édition. Sans cette édition seconde
de l'article, l'adjectif consécutif au nom resterait dans le discours un mot en l'air, non intégrable au mouvement de
pensée dont le nom auquel s'applique l'adjectif fait l'objet.

Que l'article expire, quant à son effet, avec l'actualisation du nom dans la chaîne parlée est chose aisément
concevable. Le nom est par lui-même plus réel que l'adjectif. Sous l'article qui le réalise, il atteint ainsi au
maximum de la réalité linguistique. Il n'y a pas d'au-delà. Au contraire, l'au-delà existe quand l'article atteint
d'abord l'adjectif, car l'adjectif par lui-même a moins de réalité que le nom, et l'action réalisatrice que l'article
exerce sur lui le laisse en conséquence, quant à la réalité finalement acquise, en deçà de la réalité résultant de
l'action de l'article sur le nom. De sorte que l'article qui a atteint l'adjectif est un article qui n'a pas dit, si l'on peut
s'exprimer ainsi, son dernier mot. Il garde du pouvoir et peut, en conséquence, employer ce pouvoir à agir sur le
nom. Mais l'article qui a touché le nom est, lui, ipso facto, mort systématiquement. Si son action doit se prolonger,
il faut en conséquence le faire renaître, le ressusciter.

Il y a là quelque chose qui s'apparente, du point de vue profond, avec l'obligation où l'on est en anglais ou en
allemand de tenir l'adjectif devant le nom. Dans ces langues, quand le nom s'est actualisé dans le discours, il n'y a
pas d'au-delà nominal. La pensée ne saurait outrepasser l'actuel pleinement acquis. On remarquera que ces
langues, dans l'expression du temps, sont assujetties à la même servitude : là non plus elles ne dépassent pas
l'actuel. Morphologiquement, le verbe anglais et le verbe allemand sont opérants jusqu'au présent, qui est l'actuel,
pas au-delà. L'expression du futur s'obtient par des moyens exo-morphologiques, ressortissant au système de
l'aspect : les auxiliaires de futur. Quand une langue s'assigne dans l'ordre du temps une limite infranchissable,
l'existence de cette limite se fait sentir non pas seulement dans le plan du verbe, mais dans toutes les parties de la
langue, partout où, plus ou moins subtilement, plus ou moins secrètement, s'introduisent les distinctions d'origine
temporelle.

Le temps, l'espace sont les deux supports de tout système linguistique. Le temps morphologique suppose une
certaine spatialisation du temps. À défaut de cette spatialisation, le temps morphologique ne saurait exister, et en
l'absence absolue du temps morphologique, pas de discrimination catégorique du nom et du verbe. D'autre part,
l'état morphologique du temps a sa répercussion dans la langue entière, et l'on en peut suivre les effets jusque dans
le plan nominal, relatif à l'espace. Tout se tient dans la langue, aimait à répéter Meillet. La linguistique de
position{Note : Phrase raturée : L'étude que j'appelle systématique de la langue est aussi linguistique de position.} - positions
respectives dans la langue des stèmes(systèmes) qui la composent - révèle à chaque instant l'étroitesse vraiment
surprenante de cette dépendance. Et en cette matière, j'en suis certain, le dernier mot n'est pas dit.
Leçon du 16 juin 1939., Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1938-1939, Leçons de l'année 1938-1939,
publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly, Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses
universitaires de Lille, 1992, pp. 313-323

16 juin 1939

J'ai terminé la dernière leçon en indiquant que certains noms avaient par eux-mêmes un rayonnement, une sorte de
beauté propre que l'article extensif, sous la plume des poètes surtout, développe. Et je citais :

Voulant mettre une étoile à son bandeau, la reine fait venir un plongeur et lui dit : "Vous irez dans ce palais
humide où chante la sirène cueillir la perle blonde et me l'apporterez. (Murger, Nuits d'hiver, "Le plongeur", p. 99.
D'après G. Guillaume, 1919, pp. 183-184)

Dans ce passage, c'est le mot de beauté la perle blonde qui reçoit l'article extensif en vertu de ce que j'ai appelé
autrefois le halo impressif du mot. Pas de halo impressif au mot plongeur qui, envisagé dans ses limites
objectives, reçoit l'article un. Et je voudrais ajouter à ce propos que les cuisiniers, les grands d'abord et tous les
autres ensuite, affublent de l'article extensif les choses admirables, véritables mots de beauté, qui composent leurs
menus : le canard à la rouennaise, le faisan à la Preux. Cet article, grammaticalement injustifié - il ne peut se
justifier que stylistiquement - vise à suggérer, par développement du halo impressif, le côté, disons, merveilleux
des mets annoncés. Et du même coup, le nom de ces mets se pare de dignité, voire de noblesse. Les emplois de ce
genre, pour appartenir à un parler spécial, n'en constituent pas moins un témoignage probant du mouvement de
pensée qui consiste à étendre le nom à tout le rayonnement qu'il est susceptible de provoquer autour de soi.

Et j'arrive maintenant aux emplois de l'article qui s'orientent à l'opposé de l'extension et visent à susciter dans
l'esprit des impressions étroites fortement individuées et, lorsqu'on considère les choses dans le temps,
extrêmement brèves : un bruit, un son, une lumière. Ces emplois, je les ai groupés sous le titre général de relief
impressif. Ils tendent, en effet, non pas à fondre l'impression du moment avec les autres impressions préexistantes
et flottantes dans l'esprit, mais tout au contraire à abstraire nettement, distinctement, chaque impression de la
masse indivise des impressions environnantes. Il se conçoit qu'il y ait eu là, dans cette possibilité d'étrécir
l'impression, une source d'effets littéraires facilement exploitée par les écrivains, qui d'ailleurs, comme l'a écrit
l'un d'entre eux, sont tout M. Jourdain quand on leur explique le genre des choses qu'ils accomplissent tout
naturellement.

On notera qu'il a fallu du temps pour que les deux procédés impressifs de l'extension et du relief deviennent ce
qu'ils sont à présent dans le parler, surtout écrit, des contemporains. C'est au commencement du XlXe siècle que
remonte l'exploitation intensive, si l'on peut dire ainsi, de ces deux procédés. Jusque-là, le procédé n'est pas d'un
très grand emploi, quoiqu'on en fasse usage. La première remarque que je ferai, c'est que le relief impressif
dénoncé par l'article un/des est fréquent et quasi obligatoire devant le nom des choses qu'on imagine. Voici du
Rousseau, un rêve de demeure simple et champêtre :

Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée j'aurois une petite maison rustique, une maison
blanche avec des contrevents verts ; et quoiqu'une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je
préférerois magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile... J'aurois pour cour une basse-cour, et pour écurie
une étable avec des vaches pour avoir du laitage que j'aime beaucoup. J'aurois un potager pour jardin et pour parc
un joli verger... (Émile, pp. 686-687)

Visiblement, dans tout ce morceau, l'article un porte et met en relief des images de choses rêvées, évoquées dans
la perspective avec un sentiment intense du charme qu'elles possèdent, qu'elles possèderaient. Il faut d'ailleurs
ajouter, et c'est là aussi un effet littéraire, qu'à un certain moment le rêve, en se prolongeant, peut prendre dans
l'esprit une sorte de réalité fictive. Il devient quasi réel sous l'évocation. Et alors aussitôt on voit reparaître l'article
extensif servant à unir, en dehors de toute individuation trop accusée, les images évoquées au fond du tableau, fait
en ce cas, je le répète, d'un songe qui a pris la consistance du réel dans l'esprit. C'est ainsi que ce passage de
Rousseau que je viens de citer se continue dans les termes suivants :

Les fruits, à la discrétion des promeneurs, ne seroient ni comptés, ni cueillis par mon jardinier. (Émile, p. 687)
L'auteur, qui avait jusque-là supposé, en est venu à poser. Il voit le jardin réel, et les fruits dont il parle y poussent
par naturelle association d'idées. Multiplication à l'infini des exemples. Il peut arriver que la pensée qui imagine
soit en proie à des tentations particulièrement vives. Le relief qu'exprime l'article en est accru d'autant. Voici un
exemple de Daudet qui nous révèle un imaginaire :

... le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la petite sacristie du château ; et, l'esprit déjà troublé par toutes
ces descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en s'habillant : "Des dindes rôties... des carpes dorées...
des truites grosses comme ça !" (Lettres de mon moulin, "Les trois messes basses", p. 214)

L'article des, au point de vue style, note ici des sursauts d'envie gourmande.

Les exemples que je viens de citer sont ceux d'un relief impressif fort. Or l'article un est de rigueur dès l'instant
que l'image nominale doit ne pas accuser de continuité possible avec le fond du tableau. Que ce fond de tableau
soit stylistiquement vide, que le mouvement du style vienne y poser ce qu'on doit y voir, on conçoit que les
images ainsi apportées l'une après l'autre, sur fond censément blanc en ce qui les concerne, accusent un suffisant
relief pour recevoir l'article un. Voici un exemple de description où il est fait usage de ce procédé :

Dorez tout ce paysage d'un large rayon de soleil ; semez partout des ruines anciennes et modernes, des églises sur
tous les sommets{Note : Citation non localisée.}... (About, La Grèce contemporaine)

On voit le mouvement : mettez dans le paysage ce qui n'y est pas encore ; ce qui conséquemment s'y ajoutera,
mais ne s'y associera qu'ensuite... et pas au moment stylistique que l'article dénote. La description, qui opère chose
par chose, détail après détail, utilise l'article un pour des raisons semblables :

Le logis est plein d'ombre... Des filets de pêcheur sont accrochés au mur. (Hugo, Légende des siècles, p. 647)

À la limite l'article un est employé chaque fois que le mouvement de style consiste en ce qu'on pourrait appeler
une position d'existence, obtenue avec ou sans intervention de verbe. Exemple : Un malheureux au monde n'avait
rien. C'est comme si l'on disait : "Il y avait, il existait au monde un malheureux qui n'avait rien".

Il convient de remarquer que c'est parce qu'elle exprime généralement une position d'existence que l'expression il
y a appelle généralement l'article un : Il y a des cas où... Pour avoir après il y a l'article le, il faut attribuer à cette
expression la valeur assez spéciale d'un rappel de quelque chose de connu, de déjà vu : Il y a aussi les cas où...,
c'est-à-dire "les cas bien connus où..." Ce qui est remarquable et réellement merveilleux, c'est la surprenante
rapidité avec laquelle ces discriminations extrêmement fines s'opèrent dans la langue. Entre les possibilités qui
s'offrent, la pesée utile est instantanément faite. Et dans des faits de ce genre, qui sont dans tous les domaines le
partage de chaque langue, je vois la preuve de l'étroitesse du lien qui unit la langue, l'acte intellectif et le langage :

Et la conviction se fortifie en moi qu'à l'ancien dispositif d'exposition des faits linguistiques, qui a consisté à
mettre au premier plan les faits matériels de sémiologie et au second plan, ou même à l'arrière-plan, les faits
proprement psychiques, quand on ne négligeait pas complètement ceux-ci :
il convient de substituer, quand on le peut - et les études entreprises ici n'ont d'autre objet que de susciter et
d'accroître cette possibilité - il convient de substituer le dispositif inverse :

De ce nouveau dispositif résulterait un tassement des faits linguistiques nouveau, les faits eux-mêmes en tant
qu'ils sont bien établis demeurant hors de discussion, et de ce nouveau tassement sortirait mainte explication
meilleure que toutes celles qu'on produit actuellement, d'une manière fragmentaire, à propos de faits linguistiques
par trop envisagés du dehors. La difficulté, laquelle est immense, est de restituer avec exactitude les procès
psychiques qui sous-tendent les langues anciennes{Note : En marge : Des philologues pensent y parvenir, mais ils ne sont pas
linguistes, et leurs explications ne sauraient <être ce> qu'il faudrait. Et les linguistes ou ne sont pas assez philologues, ou n'ont pas
d'<intérêt pour les> choses que recherche le philologue.} . Il faudrait même abandonner tout espoir dans cet ordre d'idées s'il
n'existait que des langues, s'il n'y avait pas aussi, par transcendance, la langue qui se retrouve identique à elle-
même dans tous les parlers. C'est dans ce principe, sur lequel le Père Mariès a souvent attiré mon attention - les
langues et la langue, comme deux intelligibles, l'immanent en face du transcendant - que réside la possibilité
lointaine, mais pas inaccessible, de fonder non pas une linguistique nouvelle, ce à quoi nul ne songe, ici plus
particulièrement, mais une linguistique intégrale. Dans son état actuel, la linguistique reste orientée vers le partiel,
le côté sémiologique, illégitimement, j'appuie sur le terme, détaché du côté psychique.

L'objet précis de mon étude me ramène, de ces considérations spéculatives, au relief impressif de l'article. Ces
considérations, une fois de plus, m'ont éloigné de mon objet précis. Je reviens au relief impressif suscité par
l'article pour en dire que les écrivains, du fait qu'ils sont en possession de deux moyens de peindre littérairement,
les font alterner avec art. Les deux différents articles servent à distribuer les images nominales sur deux plans : au
fond de la perspective, en extension, les images attendues, vu le sujet ; sur le devant de la scène, et par conséquent
dans un relief relatif, les images moins immédiatement prévisibles. Voici un exemple emprunté à Edgard Quinet.
(Merlin l'enchanteur, vol. 1, p. 56, d'après G. Guillaume, 1919, p. 202) C'est la description de Lutèce :

Une enceinte de palissades aiguës pour s'abriter contre la terreur nocturne des forêts inconnues, une tour de bois
pour le veilleur dont la trompe a annoncé le lever du jour, quelques cabanes moussues de pêcheurs au large toit,
des enclos d'épines, des filets suspendus sous l'auvent prolongé des chaumières, des oies errantes, criardes, sous
les pas de Merlin, à travers les places, ça et là une filandière farouche sur son seuil, un enfant suspendu à la
mamelle, un pêcheur qui tresse sa nasse d'osier, un laboureur qui parque ses deux taureaux demi-domptés dans
l'endroit de refuge, une odeur de paille jonchée, d'étables fumantes, de poissons béants au soleil, peut-être aussi de
vigne ou de sureau, des aboiements de chiens de bergers, des sonneries de troupeaux, des bruits d'avirons, des cris
de bateliers, au loin le hurlement sonore d'un louveteau dans la forêt du Louvre, oui, voilà Lutèce !

Il suffit de reprendre ligne à ligne le morceau pour constater que ce sont les images en quelque sorte classiques du
sujet qui portent l'article extensif : le veilleur, la troupe, les chaumières, l'endroit de refuge, et que pour les autres,
que le sujet n'implique pas au même degré, l'auteur a fait habilement, très littérairement, usage de l'article de relief
: une enceinte, une tour, des enclos, des filets, des oies, une filandière, un enfant, un pêcheur, un laboureur, des
aboiements de chien, des sonneries de troupeaux, des bruits d'aviron, des cris de bateliers, un louveteau. L'article
un/des devant toutes ces images leur prête une forte individuation. Elles sont censées frapper les sens, l'une après
l'autre. L'ensemble laisse une impression de variété curieuse et de dispersion.

J'ai dit l'essentiel en ce qui concerne l'article représenté et exprimé et il me faut passer, pour en terminer, à un bref
examen des cas où l'article n'est représenté par aucun signe, où il est, dans une langue qui fait un usage constant
de l'article, l'article zéro. Je rappelle le pouvoir qu'a l'article zéro de concréter l'abstrait, c'est-à-dire d'appréhender
l'abstrait au niveau de la sensation concrète{Note : En marge : perdre patience, perdre la raison.} Certains mots,
exprimant des notions abstraites, sont particulièrement sujets à être appréhendés ainsi : peur, honte, faim, soif,
besoin, envie, sommeil. De là, compte tenu de la subduction du verbe, les expressions : faire peur, faire honte,
faire envie ; avoir peur, avoir honte, avoir faim, avoir soif, avoir besoin, avoir envie, avoir sommeil ; prendre
peur. Des mots marquant à un moindre degré la sensation étroite ne peuvent servir ainsi directement à former de
telles expressions. On dira : avoir du chagrin, et non : *avoir chagrin. Avec peine, on a les deux constructions :
avoir de la peine, avoir peine, et d'une construction à l'autre il y a nuance. Qu'on compare, pour apprécier le
pouvoir de concrétion de l'article zéro, rendre la justice et rendre justice : Le roi rendait la justice sous un chêne.
Sur son ordre on rendit justice à ce malheureux. <Autre exemple{Note : Mots restitués.} : > avoir la foi, "croire" au
sens absolu et avoir foi, qui se rapporte à la foi momentanément éprouvée.

L'étude de la préposition de nous a révélé l'importance et la valeur de l'article zéro en tant que moyen de
conformer la position du nom dans l'esprit à la position que dicte et impose la préposition sur laquelle il s'appuie.
Cette valeur de l'article zéro dépendant de la préposition reçoit une remarquable illustration de l'étude parallèle
des prépositions dans et en. On a : jeter un objet dans le feu, et : un objet en feu ; mettre de l'eau dans le vin, et
changer de l'eau en vin. Le principe de distinction repose sur la continuité ou la discontinuité de lieu des images
nominales reliées entre elles par la préposition dans/en. Jeter un objet dans le feu évoque d'une part un objet,
d'autre part le feu. Il y a dans la pensée individuation des deux thèses par lieux distincts, différents :

Tandis qu'objet en feu montre sans individuation, par lieux différents, l'objet se faisant feu, devenant feu ; un lieu
unique dans la pensée pour deux choses, et transmutation d'une chose dans l'autre, selon un mode continu. Tel est
le thème. Pareillement dans : mettre de l'eau dans du vin, et : changer de l'eau en vin. Dans le premier exemple,
deux lieux : eau et vin, et un procès d'introduction ; dans le second exemple, un lieu unique de transmutation{Note
: Phrase remaniée.}. On notera l'effet de relief, amenant l'article un en place de l'article zéro, qui peut provenir de
l'addition d'un adjectif : changer de l'eau en un vin exquis. Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?

Ce principe de continuité ou de discontinuité est, dans le cas des prépositions dans et en, d'une application
constante, mais il est extrêmement difficile d'en suivre le développement en dehors du concret, l'abstrait prêtant à
la notion de lieu un caractère extrêmement intégratif de lieu purement psychique. D'une manière générale, l'étude
révèle que chaque nom a dans la pensée un plan qui est le sien et qui sert à le référer aux plans des autres noms de
la langue. Ce sont les noms les plus virtuels intrinsèquement qui requièrent avec le plus de force l'article zéro. On
dira : être en colère, et : être dans la joie. On sent la différence de fonction des mots colère et joie en passant à
l'adjectif :

Le mot joie, plus près du réel, marque aussi naturellement une propension plus grande à se laisser réaliser au
moyen de l'article. Il faut aussi tenir compte de la réductibilité du groupe [dans/en + nom] à un nom caractérisant
un état de puissance ou d'impuissance. On a alors en. Exemples : Mourir en prison ("prisonnier") ; Si les rois se
mêlent de la religion au lieu de la protéger, ils la mettront en servitude ("ils la feront serve, esclave"). Mais l'on
dira, dans l'impossibilité où l'on se trouve d'opérer une telle réduction de l'expression en un nom caractérisant un
état de puissance ou d'impuissance : Les grandes vertus se cachent ou se perdent ordinairement dans la servitude,
c'est-à-dire non pas "quand elles se font serves", mais "quand les hommes vivent dans la servitude, dans l'état
ainsi nommé".

Il faudrait de longues heures de la plus minutieuse analyse pour rendre raison-mais on y parviendrait-de tous les
jeux d'article qui interviennent dans les expressions toutes faites. Je ne citerai qu'un dernier exemple, où la
différence d'article exprime un fait de syntaxe occulte : mourir de faim, en regard de : souffrir de la faim. On dit :
souffrir de la faim, parce que la faim est un souffrir, une souffrance, de sorte que la préposition de n'exprime
aucune différence de niveau entre le verbe et le nom. Mais on dit : mourir de faim, parce que la faim n'est pas un
mourir, mais plus virtuellement l'origine, la cause du mourir. Il y a du verbe au nom différence de niveau.

Pour avoir rempli la tâche que je m'étais assignée cette année il me reste à dire quelques mots se rapportant à des
problèmes qui sont un peu en marge de la théorie, mais dont l'examen corrobore entièrement les principes dont il
a été fait état jusqu'à présent{Note : Mots supprimés : Noms propres. Sans article.}. Le nom propre, qui n'a pas de sens
intrinsèque, qui, pour employer la langue de l'Ecole, dénote mais ne connote pas, est peu enclin à susciter l'emploi
de l'article, attendu que le rôle de l'article{Note : Dans le manuscrit : du nom.} est précisément de faire la différence
entre ce que le nom connote et ce qu'il dénote au moment de l'application. L'introduction d'un élément connotatif,
d'un élément ayant signification, ramène aussitôt l'article : Pierre est venu. Le petit Pierre est venu dire. Mais si
petit faisait partie intégrante du nom, et dès lors n'exprimait plus expressément l'idée de petitesse, on aurait : Petit
Pierre est venu dire. Le sens de comparaison, qui restitue au nom un sens connotatif, une signification, ramène
aussi l'article : Se croire un Napoléon, Les Corneille sont rares. Il faut noter aussi l'emploi de l'article quand le
nom propre est mis au pluriel pour désigner plusieurs membres d'une famille : les Cagniard, les Piron.

Les noms des jours de la semaine appellent des observations. On dit : dimanche, lundi, etc., quand ces noms
marquent uniquement la plus prochaine et unique position correspondante dans le temps : Je viendrai lundi
("lundi prochain"). Mais on dira, avec indications de positions multiples : La conférence aura lieu le lundi (sous-
entendu "de chaque semaine"). Hier, demain s'emploient pour la même raison sans article : Il est venu hier, Il
partira demain. Mais on dira : le lendemain, la veille, par référence à un actuel relatif, alors que demain, hier ne
valent que par référence au présent absolu, celui de la parole. On parle au présent, non point au futur ni au passé.

Les noms géographiques font la distinction des noms de ville qui ne prennent pas l'article à moins qu'ils ne fassent
partie intégrante du nom, comme dans : La Rochelle, Le Havre. On dit : Paris, Rome, etc. Une évocation
connotative ramène l'article : Le Paris d'autrefois, La Rome d'aujourd'hui. Les noms géographiques de pays, de
montagnes, de mers, de rivières, qui éveillent une image qui n'est pas ponctuelle - celle d'un point - comme celle
qui accompagne les noms de villes, prennent l'article : La France, La Méditerranée, La Seine, etc.

Un fait curieux est l'influence du genre sur l'article après préposition à et de quand il s'agit des noms de pays. On
dit : aller au Japon, et : aller en Russie ; oranges d'Espagne, oranges du Brésil. Il semble bien qu'il faille voir là
un effet ultime et fort singulier de la nature originelle du genre. J'ai expliqué tout au début, en me référant à des
faits d'accord probant, que le genre remonte à la distinction de l'animé et de l'inanimé, qu'il y a deux sortes
d'animés : 1. extérieur (spatial) : masculin ; 2. intérieur (biogénétique) : féminin{Note : Cf. supra, Leçons du 13 et 20
janvier 1939.}. Ce serait l'intériorité persistante du féminin qui appellerait la préposition en dans : en Espagne,
tandis que l'extériorité du masculin appellerait à : au Japon. L'article survient :

{Note : Mot restitué.}

L'éloignement, la distance, au XVIIe siècle et antérieurement, paraissent avoir développé l'impression d'extériorité
à l'encontre de l'impression d'intériorité propre au féminin : on a dit : aller à la Chine. Les petits faits de ce genre
font réfléchir, et montrent l'extraordinaire puissance de conservation du langage au sein même de l'innovation.
L'article est, au premier chef, une innovation, mais en un certain point de son système, un point-limite, nous
voyons reparaître des distinctions qui reposent sur le plus ancien état du genre. Or, si vous vous le rappelez, quand
j'ai parlé du genre, je l'ai présenté comme étant le résultat de la rencontre du sémantème avec l'espace immobile.
Or ici que voyons-nous : nous voyons le genre produire les effets de son ancienne nature, dans le cas précisément
où il s'agit, sous l'espèce de noms de lieux, de la notion d'espace.

Je livre ces choses à votre méditation, et j'y songerai pour ma part. Mais avant de terminer, je voudrais revenir,
afin d'orienter par là nos communes recherches, sur la définition que j'ai proposée de la langue. Elle est, ai-je
avancé, une certaine organisation de la pensée au sein d'elle-même sous des symboles qui en permettent
l'expression. Le vague de cette définition réside dans le mot certaine. En quoi consiste cette "certaine"
organisation ? Je suis en état de répondre. La pensée même, tout au fond d'elle-même, se réfléchit en une
prédétermination analytique de sa propre puissance et de ses propres moyens. Cette prédétermination, c'est la
langue{Note : En marge : insister.}. Occupant l'extrême arrière-plan de l'esprit, cette prédétermination devient, du fait
seul de sa position mentale, l'instrument obligé de tous les actes intellectifs intéressant des plans moins profonds,
et par conséquent de l'acte intellectif particulièrement tardif que constitue l'acte de langage. Le principe est que
l'antécédent est instrument par rapport au conséquent{Note : Ici, l'auteur annonce une figure mais elle manque.}. Ce qu'il
faut bien concevoir, c'est que la pensée toute entière, dans la consécution de tous ses plans, entre en jeu dans l'acte
de langage. Tout à fait à l'arrière-plan, c'est la langue, prédétermination analytique de la puissance de penser ; et
sur des plans moins reculés, la suite des actes intellectifs menant à l'intelligence et à l'expression. Je reprendrai
cette question de la notion de la langue l'année prochaine ici-même. Mon sujet sera : Théorie externe et interne
des parties du discours.

J'ai terminé pour cette année, et j'ai profondément à coeur de vous remercier vivement de votre persévérante et
indulgente attention. J'aurais voulu faire mieux : mainte fois, j'ai senti qu'il aurait fallu faire mieux, mais vous
savez maintenant aussi bien que moi, pour m'avoir vu aux prises avec elles, quelles difficultés d'exposition
redoutables attendent le linguiste. "Tout se tient dans la langue" aimait à répéter notre maître Meillet, dont le
souvenir et la pensée ont inspiré toutes mes leçons. Il faudrait donc être capable de tout embrasser d'un seul
regard, et de tout montrer d'un trait. C'est impossible. Il faut parler des choses à la suite, avec suite.

J'ai bien essayé, devant vous, d'évoquer en leur ordre admirable de vastes ensembles, mais l'impression demeure en
moi de n'y avoir réussi que d'une manière tout à fait insuffisante. En ce moment qui termine, à mon grand regret,
nos études en commun, je voudrais pouvoir <me dire que dans l'avenir, je triompherai plus aisément de cet écueil.
Ce n'est pas certain. La difficulté est inhérente à la matière même{Note : Passage raturé.}>. Votre présence ici
aujourd'hui me montre que vous ne m'avez pas tenu rigueur. Merci encore. Ma conférence de l'année prochaine aura
lieu le même jour, à la même heure.

Leçon du 18 novembre 1943, série A, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1943-1944, série A, Esquisse
d'une grammaire descriptive de la langue française II, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1990, pp. 15-23

18 novembre 1943 - série A

[...que{Note : Le premier feuillet de cette leçon manque.}] je prépare sur la théorie du mot. Ce livre sera, en quelque sorte,
la somme de mes réflexions antérieures. Il laissera toutefois en dehors de lui une foule de questions intéressant
non pas l'universalité des langues, mais telle ou telle langue particulière. Dans ma pensée, il devrait servir de
départ à la composition d'une série de grammaires descriptives se rapportant individuellement aux langues les plus
typiques du monde. Un linguiste ne peut pas prendre une vue de toutes les langues du monde, qui sont au nombre
de plus de cinq mille, mais il peut prendre une vue des plus typiques d'entre elles. Les types de langue sont du
reste peu nombreux ; il n'en existe que quelques-uns.

Mon premier travail, achevé en 1917, a été une longue étude sur l'article. Ce travail a été la jeunesse de ma pensée
de linguiste. Il s'intitule : Le Problème de l'article et sa solution dans la langue française. (Il en existe encore des
exemplaires chez Maisonneuve.)

Mon second ouvrage a pour objet l'étude de la représentation du temps linguistique. Il s'intitule : Temps et Verbe.
(Il a paru sous le No 27 dans la collection publiée par la Société de linguistique de Paris. L'éditeur actuel est
Klincksieck, rue de Lille.)

J'ai produit en outre un certain nombre de travaux moins étendus, sous forme de mémoires ou d'articles, à savoir :
Immanence et transcendance dans la catégorie du verbe. Esquisse d'une théorie psychologique de l'aspect. Cet
article a paru dans le Journal de Psychologie, numéro spécial consacré au langage, édité en 1933. (Il a été
reproduit dans Psychologie du langage, chez Alcan.)

Un autre article paru dans le Journal de Psychologie en 1937 s'intitule : Thèmes de présent et système des temps
français. Genèse corrélative du présent et des temps.
En avril 1939, j'ai donné dans la même revue un article de linguistique générale intitulé : Discernement et
entendement dans les langues. Mot et partie du discours.

En 1938, dans le Bulletin de la Société de linguistique de Paris, j'avais donné un mémoire intitulé : Théorie des
auxiliaires et examen de faits connexes. Et en 1940, dans le même bulletin, une recension d'un livre du P. van
Ginneken sur Les langues archaïques de l'humanité, recension où je traite le problème de l'idéographie, de
l'idéophonie, du phonétisme et de son expansion.

D'autres articles ont trouvé accueil dans Le Français moderne ; en juillet 1941, un article de systématique intitulé
: De la répartition des trois radicaux du verbe "aller" entre les formes de la conjugaison française ; en janvier
1943, dans la même revue, un nouvel article de systématique : Existe-t-il un déponent en français? et tout
récemment, en juillet 1943, une recension d'un livre de M. Buyssens sur Les langues et le discours, qui est un
exposé bref et incisif de ma position relativement à la question de savoir ce qu'est, au fond, une langue.

Il paraîtra prochainement dans Le Français moderne un article de moi intitulé : Particularisation et généralisation
dans le système des articles français.

À l'étranger, j'ai publié dans les Acta Linguistica No 3, édités à Copenhague, un mémoire de systématique intitulé
: Esquisse d'une théorie psychologique de la déclinaison, et la même grande revue internationale de linguistique
imprime en ce moment un mémoire important dont le titre est : La spatialisation du temps dans les langues
classiques. Cet article, illustré de quinze figures, montre comment a été résolu, en latin et en grec ancien, le
problème incessamment posé à l'esprit humain de la spatialisation du temps.

Tels sont nos travaux imprimés. Ce n'est pas là tout ce que j'ai fait, et le meilleur, certainement, je l'ai donné ici
dans les années précédentes sous une forme non définitive mais peut-être plus vivante, car on y surprenait mieux
le jeu de ma pensée en face des difficultés affrontées avec une témérité qui ne m'a jamais desservi.

Mon enseignement de cette année est la suite de mes travaux antérieurs. Il évite autant que possible la répétition.
Répétition qui est quelquefois inévitable, partiellement, du fait que nombre de recherches s'appuient sur le résultat
de recherches antérieures.

Tous mes travaux ont un caractère personnel, et on le comprendra d'autant mieux qu'on se sera fait, par la lecture
d'ouvrages généraux, une idée plus claire de l'état actuel de la science du langage. Les ouvrages généraux à
recommander sont nombreux. Je n'en citerai que quelques-uns. Il y en a qui s'adressent aux débutants, comme par
exemple le petit ouvrage de M. Marouzeau sur la linguistique, ou celui d'une inspiration semblable de Grégoire.

Je conseille vivement à tous mes auditeurs la lecture attentive - plus qu'attentive, méditée - du Cours de
linguistique générale de F. de Saussure, des deux volumes de Meillet : Linguistique générale et linguistique
historique. Afin de se faire une idée exacte de ce qu'est la méthode comparative traditionnelle, on devra lire
l'Introduction à la grammaire comparative de Meillet. L'ouvrage est classique. L'Abrégé de grammaire
comparative de Brugmann, traduit en français, est d'une lecture plus difficile. À ces lectures, on ajoutera utilement
: Le langage de Vendryès, et Dauzat : Philosophie du langage.

Je n'indique pas de grammaire historique de la langue française. Celle de M. Bruneau est pleine de choses, et d'un
haut intérêt. Les ouvrages de M. Dauzat se rapportant à l'histoire de la langue ne sont pas moins substantiels. On
consultera avec profit la Grammaire historique de Nyrop, qui n'a pas beaucoup vieilli. La Grammaire historique
de Darmesteter est restée un bon ouvrage. La Grammaire du vieux français de Clédat aussi. On pourra consulter
aussi : Bourciez, Précis de linguistique romane.

Ces indications bibliographiques tout à fait sommaires données, j'entre dans le vif de mon sujet.

L'année dernière, j'ai fait l'étude de la catégorie nominale en français. C'est une catégorie qui comprend le
substantif, l'adjectif, l'article, les possessifs, les démonstratifs et les pronoms de toute espèce. Je ne reviendrai pas
sur le sujet, non qu'il soit vraiment épuisé, mais l'essentiel a été dit et les grands principes formulés.

Cette année, j'ai à étudier le verbe. Le verbe a été défini par nous, il y a quelques années : le mot dont
l'entendement s'achève dans le temps, dont le verbe prend la marque. Il a été constaté qu'un mot devient en
français un verbe dès qu'il prend la marque de la personne. On a constaté encore que l'indication de la personne
est inséparable de celle de mode et de temps, tandis que la double indication de mode et de temps n'entraîne pas
nécessairement celle de la personne. Le participe passé est un mode et un temps et ne porte pas d'indication de
personne ; de même l'infinitif, qui est lui aussi mode et temps sans intérioriser aucune indication de personne.
Mais une forme personnelle du verbe, quelle qu'elle soit, comporte l'indication jointe de mode et de temps. Cette
liaison nécessaire appellera des explications. Elle a des motifs profonds sur lesquels nous reviendrons.

La catégorie verbale s'oppose dans les langues à la catégorie nominale. Le nom est la forme générale prise par le
mot dont l'entendement s'achève en dehors du temps, à l'espace. Les déterminants de cette catégorie sont le
nombre, le genre, et le cas indiquant la fonction. Dès que ces déterminants ont paru, le mot est un nom.

Contrairement aux apparences, il existe un cas en français, un cas innové par le français. Ce cas est unique et il
constitue une synthèse des fonctions extrêmes de sujet et d'objet avec ce qu'elles retiennent d'inscrit entre elles, à
savoir la fonction d'attribut s'exerçant relativement à un nom, ou adverbialement, dans le temps, relativement à un
procès.

Les fonctions retenues dans le cas synthétique et unique du français s'expriment sans qu'il soit besoin de recourir à
une préposition. Toutes les autres fonctions sont indiquées par préposition.

Les fonctions de sujet et d'objet sont discriminées en syntaxe par l'ordre des mots, ordre grammatical ou
simplement expressif. Elles ne portent jamais de préposition. Ne portent pas non plus de préposition la fonction
d'attribut : Pierre est un homme, et celle, adverbiale, d'attribution de moment : Le lendemain, il se présenta, Un
beau jour, on le vit apparaître. Quand la fonction adverbiale temporelle sort du cas synthétique français, qui ne la
retient qu'en partie, la préposition reparaît : à un moment donné.

Après ces brèves indications sur les deux catégories existantes en français, il convient de donner, dans la vue de
susciter une intelligence plus profonde du sujet qui va nous occuper, quelques indications de linguistique générale
sur ce que c'est qu'une catégorie du genre de celles du nom et du verbe.

Le linguiste, dont le champ d'observation s'étend au-delà des langues dont le type nous est accoutumé, sait qu'il
existe des langues sans catégorie morphologiquement indiquée, des langues où le mot, qui n'est pas tout à fait un
mot, mais un caractère, ne se déclare à première vue ni nom ni verbe ni quoi que ce soit qui relève d'une forme
générale. Ceci est le cas du chinois.

Le linguiste dont le champ d'observation est suffisamment vaste sait aussi qu'il existe des langues où le verbe se
sépare à peine du nom. La catégorie verbale y est à peine esquissée, et c'est à l'intérieur de la catégorie nominale,
sous la catégorie nominale n'ayant pas encore expulsé son antithèse - et ici j'invoque mon enseignement de jeudi
dernier, dans ma deuxième conférence - c'est sous la catégorie nominale n'ayant pas encore rejeté en dehors d'elle
la catégorie verbale que se développe l'idée du verbe. On peut donc rendre l'idée du verbe sans avoir de catégorie
verbale morphologiquement définie.

La première question à se poser en linguistique tout à fait générale, à l'occasion du sujet qui va nous occuper cette
année, est celle-ci : qu'est-ce qu'une catégorie, quand il s'agit d'un sémantème, d'un mot pourvu d'une signification
qui ne soit pas - comme c'est le cas pour l'article ou la préposition - purement formelle ? Cette question, pour y
faire réponse, exige quelques développements sur les deux mouvements de pensée les plus généraux, inhérents à
l'esprit humain et inséparables de son activité.

Ces deux mouvements, qu'on retrouve partout dans le langage et dont la modalité de relation, en perpétuel
renouvellement, constitue l'assiette de toute langue, sont celui qui porte l'esprit à se retirer du général pour aller
vers le particulier et celui qui porte l'esprit à se retirer du particulier pour aller vers le général. Ces deux
mouvements, qui sont l'essentiel de l'activité de l'esprit humain, s'inscrivent entre les deux limites,
infranchissables, que la nature même de l'esprit humain lui assigne, à savoir : d'un côté l'universel, de l'autre le
singulier. Tout ce que la langue entreprend pour se construire se développe entre ces deux limites. Généraliser, et
la généralisation est partout dans la construction d'une langue, c'est s'éloigner du singulier en direction de
l'universel. Particulariser, et la particularisation est de même partout dans la langue, c'est s'éloigner de l'universel
en direction du singulier. Ces deux mouvements sont des mouvements qui se superposent dans la pensée et dont
l'un a toujours une certaine avance sur l'autre. Leur simultanéité n'est nulle part absolue.
Le mouvement qui naît en premier engendre la matière ; celui qui naît en second, et enveloppe le premier,
engendre la forme. Nous avons posé là, très simplement, le principe de la distinction dans le langage de ce qu'on
appelle la forme et la matière. La relativité des deux notions est considérable, plus grande qu'on ne le suppose.

Il y a des langues où la matière procède d'un mouvement de généralisation {Note : Dans le manuscrit : particularisation.}
engagé à partir du singulier en direction de l'universel et arrêté à une plus ou moins grande distance de celui-ci, selon qu'il s'agit de
généraliser{Note : Dans le manuscrit : particulariser.} peu ou beaucoup. Pour généraliser beaucoup{Note : Dans le manuscrit :
particulariser peu.}, on suspend tardivement le mouvement en direction de l'universel. Pour généraliser peu{Note :
Dans le manuscrit : particulariser beaucoup.}, on en opère une suspension précoce.

La genèse matérielle du mot dans ces langues repose sur une interception précoce ou tardive d'un mouvement de
généralisation engagé à partir du singulier en direction de l'universel. Soit figurativement ceci :

Quand la genèse matérielle du mot résulte d'un tel premier mouvement d'éloignement du singulier, plus ou moins
tardivement stoppé, la genèse formelle résulte du mouvement inverse, déclenché en second, par lequel la pensée
revient de la position prise entre le singulier et l'universel au singulier qu'elle rejoint. La conséquence, c'est que la
forme dans ces langues consiste dans la singularisation d'une idée plus ou moins générale. Cette singularisation
finale du vocable se traduit par sa fixation dans la langue sous forme de caractère singulier.

Les caractères du chinois sont, dans cette langue, la forme finale de singularisation du vocable. Le chinois doit
son originalité à ce que des deux mouvements inhérents à la pensée humaine - mouvement d'éloignement du
singulier en direction de l'universel et mouvement d'éloignement de l'universel en direction du singulier - le
premier a une avance sur le second, ce qui fait du second le mouvement final générateur de forme. Le premier
mouvement, en outre, est interrompu par le second lorsqu'il survient. C'est donc le second qui limite le premier, et
ce second lui-même qui est, je le répète, le mouvement générateur de forme, n'est limité par rien. Il se poursuit
jusqu'à son terme et c'est l'accession à ce terme qui détermine la forme du mot.

Ainsi en chinois, la notion "homme" s'obtient en partant du singulier et en se dirigeant vers l'universel. À une
certaine distance de l'universel non atteint, la notion "homme", qui n'est pas une notion tout à fait générale, se
dessine. Aussitôt, le mouvement inverse de réversion de la notion acquise au singulier s'opère et se continue
jusqu'à son terme : la singularisation de l'idée sous la forme du caractère qui se prononce yen, jen.

Les choses se passent tout à fait différemment dans les langues du type auquel notre esprit est accoutumé. Le
mouvement mineur, premier en date dans la pensée, est le mouvement de particularisation par lequel on s'éloigne
de l'universel pour se rapprocher du singulier. Ce mouvement est interrompu plus ou moins tôt ou tard dans sa
marche, et il en résulte, selon le cas, une idée plus ou moins générale ou particulière. Plus l'interruption est
tardive, plus l'idée est particulière ; plus elle est précoce, plus l'idée reste générale. L'idée une fois obtenue, par un
arrêt entre l'universel et le singulier dans un mouvement qui va vers le singulier, c'est le mouvement inverse,
majeur, qui se déclenche, celui qui revient vers l'universel, et ce mouvement majeur, qu'aucun autre mouvement
ne limite, se poursuit jusqu'à son terme : l'universalisation. C'est cette universalisation finale qu'exprime, dans nos
langues, ce qu'on est convenu d'appeler la partie du discours.

Dans ce qu'il a d'essentiel et de limitatif, un mot français est le produit d'une double genèse pouvant s'inscrire
comme on va l'indiquer par une figure, entre les limites de l'esprit humain :
Si l'on tient compte de l'arrêt du premier mouvement en lui-même suivi dans l'immédiat du déclenchement du
second mouvements, la figure devient :

La ligne verticale y représente un arrêt dans le premier mouvement, stoppé à distance plus ou moins grande du
immédiatement inversé.

C'est parce que le mouvement de particularisation est premier dans une langue comme le français, et le
mouvement de généralisation second, que le mot français s'achève, se clôt par la partie du discours.

Dans celles des langues analysées où l'ordre des deux mouvements inhérents à la pensée humaine est l'ordre
inverse, et où le second mouvement est de singularisation, la forme finale du mot est effectivement un caractère
singulier.

Nous savons maintenant très exactement ce que représente, dans nos langues évoluées, une catégorie générale de
représentation quand il s'agit d'un sémantème : elle <est{Note : Mot restitué.}> la résultante du mouvement second de
généralisation qui, dans le mot de nos langues, succède au mouvement de particularisation premier, interrompu
plus ou moins tôt ou tard dans sa propre marche.

Sur la base de ces notions, d'une rigueur de mécanisme frappante, et très claires, notre étude pourra se poursuivre
avec plus d'aisance que si nous n'en avions pas fait explicitement état. Du fait de les avoir aperçues découlera,
d'une part, la vision de l'unité de la pensée humaine et, d'autre part, celle de l'alternative entre deux solutions à
laquelle la conduit immanquablement son activité constructrice.

La nécessité n'est jamais telle dans le langage qu'il n'y ait pas la forme binaire, avec deux solutions en vue qui
s'excluent réciproquement et liberté d'option pour l'une ou pour l'autre. Aussi bien une fois la première option faite,
en présence de la première alternative, la liberté cesse. On est engagé. Le type de langue est fixé.

Leçon du 25 novembre 1943, série A, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1943-1944, série A, Esquisse
d'une grammaire descriptive de la langue française II, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1990, pp. 25-35
25 novembre 1943 - série A

J'ai réussi à élucider dans ma précédente leçon ce qu'est, si l'on va au fond des choses, le rapport de forme à
matière - ce rapport observé par tant de linguistes et qui, objet d'interprétations différentes souvent assez peu
fondées, n'est jamais apparu quand le champ d'observation s'élargissait, une chose claire. L'examen, dans de
mauvaises conditions d'observation, trop interprétatives - et l'on sait si les faits linguistiques se laissent interpréter
- l'interprétation de ce rapport a fait couler beaucoup d'encre. Il tient notamment une place importante dans les
travaux de Guillaume de Humboldt, empreints d'un philosophisme insuffisamment rigoureux qui, en définitive, a
peu servi au progrès de la science du langage.

Ce qu'on n'avait pas reconnu jusqu'à présent, c'est que le rapport de forme à matière est un rapport d'ordre, de
consécution, sans plus. La matière est livrée par le premier mouvement de l'esprit pour s'éloigner de l'une de ses
limites, infranchissables, à savoir : le singulier ou l'universel ; et la forme, par le second mouvement de l'esprit
pour revenir à sa position de départ.

Il suit de là que la forme sera de l'ordre de l'universalisation dans une langue qui engendre ses vocables à partir de
l'universel dont elle commence par s'éloigner et auquel elle revient quand, par cet éloignement, elle a obtenu la
particularisation de sens dont elle a besoin.

Ceci est le cas des langues évoluées auxquelles nous sommes accoutumés. Notre esprit, parvenu à un certain état
de puissance abstraite, part de l'universel, se dirige vers le singulier, s'arrête en cours de route au point de
particularisation visé, et fait suivre cet arrêt d'un retour à l'universel. C'est ce retour qui constitue la forme. Le
mouvement premier, antécédent, de départ de l'universel en direction du singulier engendre la matière.
Figurativement{Note : Dans les figures qui suivent, il n'est curieusement fait état que des mouvements, leur ordre systématique de
survenance n'étant pas porté dans le temps opératif. }, les choses se présentent de la manière suivante :

La superposition des deux mouvements directionnels est sensible - au point d'être directement constatable - dans
n'importe quel sémantème du français. Soit, par exemple, le sémantème chose, de sens très général. Il représente,
du côté de la matière, un minime éloignement de l'universel suivi d'un retour, représentatif de la forme, au point
de départ. Soit figurativement :

Pour un mot moins général, le mot homme par exemple, le schéma serait :
Le mouvement générateur de la matière est celui qui confère au mot dans nos langues son contenu significatif
initial, le mouvement générateur de la forme, celui qui confère au mot in finem son caractère de partie du discours.

La partie du discours est, dans le mot, une universalisation intégrante qui le clôt, et qui, dans tous les cas,
représente - l'universalisation étant devenue indépassable - une opposition de la vision universelle à elle-même.
On arrive devant la vision universelle indépassable, et qu'on ne peut donc opposer à rien de subséquent dans le
mouvement qui y porte, qui y ramène. Reste alors la ressource - il n'en est point d'autre - d'opposer la vision
universelle à elle-même, tout en lui laissant son universalité. La résultante est une dichotomie curieuse de la
vision universelle qui revêt dans l'esprit la forme de deux univers antinomiques : l'univers-espace et l'univers-
temps. Je reviendrai, pour mes nouveaux auditeurs, sur les mouvements de pensée créateurs de cette dichotomie.

Les mots de nos langues, dans le mouvement générateur de forme qui les ramène à l'universel dont on s'est
d'abord éloigné, aboutissent soit à l'univers-temps, soit à l'univers-espace. Quand ils aboutissent à l'univers-
espace, ce sont des noms ; quand ils aboutissent à l'univers-temps, ce sont des verbes.

Dans le cas où ils aboutissent à l'univers-temps, ils prennent in finem la marque de catégories de représentation
relevant du temps, à savoir : le mode et le temps, et ensuite la personne ordinale, celle qui se décline, change de
rang. Ces catégories de représentation, mode, temps, personne ordinale, sont les déterminants apparents du verbe.
Dès que ces déterminants ont paru, le mot est un verbe. Dans le cas où les mots du français aboutissent à l'univers-
espace, ils prennent la marque de catégorie de représentation spatiale, à savoir : la personne non ordinale -
délocutive - de troisième rang, le nombre, le genre, le cas, indiquant par avance la ou les fonctions dont le mot est
capable directement dans la phrase, sans intervention d'une préposition.

Ces catégories de représentation spatiale et nominale ont été étudiées au cours de l'année dernière, je n'y
reviendrai pas. Mon objet cette année, ce sont les catégories de représentation menant le mot, par mouvement de
retour, à son point de départ, à l'univers-temps.

Le mouvement de retour du mot à sa limite de départ constitue en toute langue la forme. Il suit de là que si une
langue, et le cas est largement représenté en Asie - la science du langage, comme me l'écrivait bien M. Pierre
Merle, professeur à l'École des Langues Orientales, est autant géographique qu'historique - il suit de là que si une
langue pour constituer ses vocables part non pas de l'universel, mais du singulier, c'est le retour au singulier qui
produira en elle la forme, avec ce résultat obligé que la forme obtenue ainsi sera une forme de singularisation : un
caractère singulier.

Ces deux cas de genèse formelle seconde, retour à l'universel, retour au singulier, sont deux cas extrêmes,
antithétiques au plus haut degré dans l'histoire du langage, et entre lesquels s'insèrent des cas moyens typiques,
tous dûs à ce que pour former le mot on passe du caractère singulier, un, au groupement plus ou moins
synthétique de caractères, qui en se groupant se dépouillent de leur singularité.

Le mot, dans nos langues, a pour origine lointaine le passage du caractère singularisé à un groupement de
caractères, formant un tout homogène au sein duquel l'esprit, répliquant à la synthèse par une analyse adéquate,
réintroduit des discriminations intérieures.

Il n'entre pas dans mon programme d'examiner si peu que ce soit ces cas moyens, dans une conférence réservée à
l'étude du français. L'examen de ces cas fait partie de la théorie du mot, qui fera l'objet d'un ouvrage destiné à
paraître quand je sentirai que mes idées ne progressent plus en moi, ont acquis cette stabilité qui est le signe qu'on
a vu juste, à une certaine approximation près. J'ai seulement voulu faire ressortir la relativité des termes forme et
matière, lesquels n'expriment pas autre chose que la chronologie qui s'établit au fond de l'esprit entre ses deux
mouvements les plus généraux, les plus inhérents à sa nature : l'éloignement du singulier avec approche de
l'universel ; l'éloignement de l'universel avec approche du singulier.

Quelques-uns de mes auditeurs se demanderont peut-être ce qu'il faut entendre au juste par singulier et universel,
termes déclarés ici représenter les limites infranchissables de la pensée humaine. Ces deux termes s'entendent
clairement dans la philosophie de l'école. Mais il se pourrait qu'ils n'eussent pas là toute la plénitude de sens qu'ils
doivent avoir dans une théorie linguistique. Voici donc des précisions, et un essai de définition appropriée
étroitement à la matière linguistique.

Le meilleur discriminant en l'espèce est la notion de différence. L'universel, c'est ce qui permet à la différence un
jeu illimité. Le mot chose, par exemple, est proche de l'universel parce qu'il intériorise une permission de
différence très large. Le mot animal est lui aussi assez proche de l'universel parce qu'il intériorise une large
permission de différence, une permission de différence plus large que celle qu'autoriserait, par exemple, le mot
chien. Tous les mots qui ne constituent pas intrinsèquement des notions singulières - comme c'est le cas des noms
propres - intériorisent une certaine permission de différence plus ou moins large, permission toujours contenue
dans les limites d'une interdiction de différence. De sorte que l'apport d'un mot à l'esprit, c'est une interdiction de
différence intériorisant une certaine permission de différence. Ceci est universel.

La permission de différence représente dans nos langues, par la réduction qu'elle subit, l'éloignement de
l'universel. Entière, non réduite, elle représenterait l'universel. Dans les langues qui engendrent la matière à partir
du singulier, dont le chinois est par excellence le prototype, la permission de différence représente l'accroissement
que lui apporte l'éloignement du singulier. Le singulier lui-même serait représenté par un éloignement nul, c'est-à-
dire par une interdiction de différence n'intériorisant aucune permission de différence.

La même définition du singulier : une interdiction de différence n'intériorisant aucune permission de différence.
vaut pour nos langues, avec ce trait de divergence toutefois, que dans nos langues le singulier est l'aboutissant
ultime du mouvement générateur de la matière, tandis que dans une langue comme le chinois, il marque
expressément l'origine de ce mouvement et la position à laquelle l'esprit devra revenir pour se donner la forme.
Autrement dit, dans nos langues, le singulier est un terminus ad quem, et en chinois, un terminus a quo. Dans les
deux cas, il satisfait à la même condition d'existence : une interdiction de différence sans permission de différence
intériorisée.

Il existe en chinois un caractère à deux traits, prononcé jèn, yèn, qui signifie "homme". Ce caractère, qui
singularise in finem l'idée "homme", est la forme de la notion. Il est obtenu par la consécution des deux
mouvements : singulier-universel, générateur de matière ; universel-singulier, générateur de forme. Soit
figurativement :

Dans les langues auxquelles notre esprit est accoutumé, dont il a fait l'héritage et dont la systématique s'est
imposée à lui, systématique à l'égard de laquelle il ne possède aucune faculté critique -le point est à souligner en
raison de ses graves conséquences - dans les langues auxquelles nous sommes accoutumés, le même mot homme,
avec la même signification exactement, est engendré d'une manière différente. On part, comme on l'a dit, de
l'universel et, la notion "homme" obtenue par un arrêt dans le mouvement ainsi engagé en premier, on revient à
l'universel, ce qui produit la partie du discours, dénommée nom, exprimant ce retour final à l'univers-espace. Soit
figurativement :
Il apparaît ainsi que, d'un certain point de vue partiel, le caractère et la partie du discours sont des équivalents
puisque l'un et l'autre signifient dans la structure de la langue le retour au point de départ de l'esprit, dans le
processus de formation du mot. Aussi mon livre sur la théorie du mot contiendra-t-il un assez important
paragraphe intitulé : Caractère et partie du discours.

L'abandon du caractère comme forme finale du vocable est la suite historique d'un long et compliqué processus de
groupements plus ou moins homogènes des caractères, auxquels a répliqué, quand l'homogénéité est devenue
excessive, une analyse intérieure qui a livré des états de mot successifs, fort différents de celui auquel notre
langue maternelle nous a accoutumés.

Le schéma général de formation des vocables sémantiques est, dans la langue française, ceci{Note : La figure qui suit
a dû être refaite. } :

Le mot apparaît ainsi se composer de deux phases consécutives : la première réservée à la genèse matérielle, la
seconde destinée à la genèse formelle. Ceci est le cadre géométral et cinétique du mot, et la formation concrète du
mot est la résultante de l'implétion plus ou moins importante de ces deux phases.

Dans la première phase se loge nécessairement l'idée qui va constituer la particularisation de base du mot. Dans la
seconde phase se logent de même, nécessairement, les déterminants obligés de la partie du discours : genre,
nombre et cas, s'il s'agit du nom ; mode, temps et, à un moment donné, personne ordinale déterminée, s'il s'agit du
verbe.

Un vocable sémantique français comportera donc au minimum (il ne saurait comporter moins) :

a) une idée de base, représentative de la première phase de développement matériel du mot, et


b) les déterminants formels d'espèce, logés dans la deuxième phase et aboutissant à la partie du discours. Soit le
mot roi. Il se recompose ainsi{Note : La figure qui suit a dû être refaite.} :
Si je passe à royauté, les choses prennent un aspect un peu différent du fait que la deuxième phase, limitée dans le
cas de roi à son minimum obligé, s'est élargie. On a schématiquement{Note : La figure qui suit a dû être refaite.} :

La terminaison -auté apparaît un élément formel classificateur, transportable à d'autres bases matérielles. On dira
loyauté, amirauté, comme on dit royauté. De la comparaison de la formation cinétique de roi et de royauté, il
ressort que la seconde phase du mot est une phase extensible, dans laquelle peuvent se loger non seulement les
déterminants formels obligés du mot, mais des notions sémantiques précédant ces éléments formels, lesquels, en
ce cas, restent inséparablement liés auxdites notions. C'est ainsi que la terminaison -auté emporte en français avec
elle la notion de genre féminin, de nombre singulier et de cas : le cas synthétique du français.

On voit par là que la sémantèse du mot français, l'opération à laquelle le mot français devra sa signification totale,
est sujette à intéresser - et ceci est aussi remarquable qu'important - les deux phases génétiques du mot.

Le contenu sémantique de beaucoup de mots français, c'est, après une sémantèse de particularisation croissante
logée dans la première phase du mot, une sémantèse de particularisation décroissante logée dans la seconde phase
du mot. Si je prends le verbe universaliser, la première phase s'étend jusqu'à univers-, qui est la base de mot
sentie, et la seconde -aliser, transportable à d'autres bases, se développe ensuite. Soit figurativement{Note : La figure
qui suit a dû être refaite.} :

Les langues indo-européennes d'une manière générale ont tendu à une implétion croissante de la seconde phase du
mot qui est devenue, de ce chef, une phase portant une partie importante de la sémantèse. Cet emploi de la phase
seconde pour le développement de la sémantèse du mot s'explique, au surplus, fort aisément. La sémantèse est
essentiellement une opération de particularisation. Or particulariser, c'est, universellement, prendre de la distance
par rapport à l'universel. Or on peut prendre de la distance par rapport à l'universel soit par incidence tardive à un
mouvement d'éloignement de l'universel, soit par incidence précoce à un mouvement d'approche de l'universel.
Autrement dit, je puis, humainement, particulariser en m'approchant pas plus qu'il ne faut de l'universel, ou en
m'éloignant de l'universel autant qu'il faut.

Dans un mot comme rationaliser, ratio- représente le particulier sémantique obtenu par incidence retardée à un
mouvement d'éloignement de la vision universelle, et -aliser, un complément du particulier sémantique obtenu par
une incidence précoce, survenue avant les déterminants formels de mode, de temps et de personne, dans le
mouvement second d'approche de la vision universelle.

La tendance à une large implétion sémantique de la seconde phase du mot, celle d'approche de la vision
universelle, est très marquée dans une langue comme le français. Et c'est la propension à accroître cette implétion
de la phase seconde de formation du mot qui confère à la suffixation française ses vastes possibilités.

Le fait n'est d'ailleurs pas spécifiquement français, il est indo-européen. Il existe toutefois, parmi les langues indo-
européennes, des langues - comme l'anglais idiomatique - qui historiquement, au contraire, ont tendu à la
déplétion de la seconde phase de formation du mot. Ceci explique que l'anglais idiomatique - le bel anglais - si
difficile à écrire, montre une vive affection pour les mots courts, limités strictement à la première phase du mot et
à une implétion minimale de la seconde - implétion apparemment non visible et purement psychique. Cet anglais
idiomatique contraste souvent, dans l'anglais même, avec un anglais qui lui est opposable - on se trouve en
présence d'un cas de bilinguisme intérieur - lequel autre anglais admet, tout comme le français, l'élargissement,
aux fins de sémantèse, de la phase seconde du mot.

Dans la seconde phase du mot, les seuls éléments obligés sont les déterminants de la catégorie du mot. Ces
déterminants peuvent se joindre directement à la base de mot ou se présenter dans la subséquence d'un élément
suffixal, plus ou moins simple ou complexe, avec lesquels ils font, en ce cas, corps.

Nous avons maintenant une vue nette de ce qu'est le vocable sémantique du français, et des mouvements de pensée
généraux qui président à sa genèse. C'est un sujet important entre tous, le plus important de tous, semble-t-il, que
ne devrait passer sous silence aucune bonne grammaire descriptive de la langue française. Une bonne grammaire
descriptive de la langue française devrait lui consacrer l'un de ses premiers chapitres.

Leçon du 9 décembre 1943, série A, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1943-1944, série A, Esquisse
d'une grammaire descriptive de la langue française II, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1990, pp. 49-61

9 décembre 1943 - série A

L'une des idées directrices de ma leçon précédente a été que toute bonne grammaire descriptive de la langue
française devrait comprendre un chapitre réservé à l'étude du système du mot français. Ce chapitre aurait, il va de
soi, à indiquer brièvement que le mot est dans chaque langue un système et que le système du mot est l'un de ces
êtres abstraits, êtres de pure relation, que la grammaire historique a négligé jusqu'ici d'étudier, mais qu'il lui faudra
bien un jour étudier, et étudier pour ce qu'ils sont comme système, c'est-à-dire systématiquement. L'introduction
de l'histoire des systèmes dans la grammaire historique et dans la grammaire comparative marquera un renouveau
de ces deux disciplines et aura cet effet d'amener la linguistique à se créer en science théorique et, par là, à s'élever
de plusieurs degrés dans la hiérarchie des sciences.

J'ai décrit la dernière fois, et illustré par un graphique, ce qu'est le système du mot en français. Le mot du français
est un mot bi-phasé, formé par la consécution de deux périodes : une période de particularisation croissante
menant à l'idée particulière visée, et une période de particularisation décroissante menant in finem à
l'universalisation déterminée et intégrante que constitue la partie du discours.

La partie du discours produite par des déterminants qui ne sont pas les mêmes dans toute langue et qui sont, en
français :

a) pour le nom : le genre, le nombre et le cas (le cas synthétique du français),


b) pour le verbe : la personne (indéterminée ou déterminée), le mode et le temps,
la partie du discours une fois produite, le mot est clos et, du côté de la fin, il se refuse à toute nouvelle
incorporation d'éléments formateurs. Les éléments formateurs qu'on voudrait ajouter, du côté de la fin, resteraient
en dehors du mot. Tel est le cas, exceptionnel d'ailleurs, des particules démonstratives -ci et -là : Cet homme-là
s'imagine, Cette chose-ci est regrettable.

Un fait important à noter dans la structure du système du mot français, c'est qu'il se termine par l'incorporation de
déterminants qui n'appartiennent pas à sa compréhension, mais déjà à son appréhension, c'est-à-dire à la saisie que
la phrase n'en a pas encore faite, mais en fera.

Un nom latin qui porte un cas de déclinaison est un mot qui a incorporé en lui, par une sorte d'anticipation,
quelque chose de la saisie phrastique à laquelle il se destine. Le nom qui porte un cas de déclinaison est un nom
qui, par avance, et en quelque sorte provisionnellement, se destine lui-même à tenir dans la phrase saisissante un
emploi déterminé, à l'exclusion des autres. On se trouve en présence d'une énexie de l'appréhension par la
compréhension.

Il en est de même en français. Le cas synthétique du français est, dans le nom français, l'incorporation anticipée,
virtuelle, d'une appréhension que la saisie phrastique rendra effective. De même le nombre : un nom qui
intériorise la marque du pluriel est un nom destiné par avance, virtuellement, à ne servir que dans le cas où la
phrase requiert effectivement pour se construire la pluralité du nom. Un nom au singulier est tout pareillement un
nom qui a incorporé en lui, par avance, l'indication de la saisie numérique qu'il attend de la phrase et qu'il accepte.

Que les déterminants de la partie du discours représentent dans le mot même une partie détachée de
l'appréhension phrastique est un fait de première importance à ne jamais perdre de vue. Si toute l'appréhension
phrastique susceptible d'atteindre les mots était, par hypothèse, incorporée dans le mot-sémantème, il n'existerait
pas dans la langue de mots grammaticaux, toujours représentatifs dans une langue de la partie de saisie,
d'appréhension phrastique, que le mot n'a pas incorporée provisionnellement à titre de déterminants de la partie du
discours.

On peut imaginer une langue où l'abondance et la puissance intrinsèque des cas de déclinaison seraient telles que
la préposition ne serait jamais nécessaire. On peut imaginer une langue où l'incorporation de la personne dans le
verbe serait telle que la personne n'aurait jamais à s'exprimer séparément en dehors du verbe. Je ne veux pas
épuiser les hypothèses possibles, mes auditeurs le feront aisément eux-mêmes.

Ce sur quoi je veux attirer l'attention, puisqu'il s'agit du français, c'est que d'une manière générale, et plus
intensément dans le plan du nom, nous avons affaire à un mot qui ne tend pas à retenir en lui par incorporation
anticipée l'appréhension phrastique, mais au contraire à évacuer en dehors de lui toute incorporation excessive
d'appréhension phrastique.

En latin, qui est une langue sans article, la saisie phrastique, que l'article français explicite en dehors du nom, reste
liée dans le nom même à l'indication de nombre qui s'y trouve incorporée. L'extension numérique retenue dans le
nom s'y adjoint l'extension spatiale, dont l'article assume en français l'expression.

Le français est donc une langue qui rejette en dehors du mot une partie importante de l'appréhension phrastique et
ne retient dans le mot qu'une partie restreinte de cette appréhension. La rétention reste toutefois considérable dans
la catégorie du verbe, plus considérable qu'elle n'est en anglais ou en allemand, langues qui font un plus grand
usage d'auxiliaires rendus nécessaires par l'indigence du système flexionnel.

Ceci posé, considérons les choses comme elles se passent en français. La partie du discours a clos le mot. C'est un
résultat irrévocable. La phrase va saisir le mot ainsi clos, ainsi intégré sous la partie du discours. Or au moment où
doit s'opérer cette saisie, deux situations possibles se dessinent :

a) ou bien le mot a incorporé, par provision, suffisamment d'appréhension phrastique pour que la saisie phrastique
momentanée n'ait rien à exiger de plus ;
b) ou bien l'appréhension phrastique qu'il a incorporée se montre, dans le moment où il devrait entrer en phrase,
insuffisante et il est nécessaire alors que cette insuffisance soit comblée du dehors par des mots spéciaux
d'appréhension tels que l'article ou la préposition.
Ces mots sont, en dehors du mot, la suite complémentaire de l'appréhension phrastique insuffisante, retenue
provisionnellement dans le mot. Les mots en question font partie du système de l'appréhension, de la partie de ce
système que le mot n'intériorise pas ou, historiquement, n'intériorise plus. Les mots de ce genre, qui appartiennent
au système de l'appréhension complémentaire, restent toujours en français des mots grammaticaux séparés : ils
n'entrent jamais dans la composition du mot de langue et, dans le discours, ils prennent place devant le mot dont
ils déterminent par avance la convenance à la phrase. Ainsi le français dichotomise en quelque sorte
l'appréhension phrastique qui, pour une partie, est anticipée dans le mot même et pour le reste, complémentaire,
s'achève en dehors du mot par des mots grammaticaux de saisie.

L'intervention d'un mot grammatical a toujours pour but et pour effet que le mot, dont la convenance à la phrase
en construction dans l'esprit apparaît insuffisante, acquière la convenance requise. Il ne serait pas inexact de
dénommer les mots grammaticaux d'appréhension : mots de convenance ou de congruence phrastique.

Le cas que l'on vient d'examiner est celui d'une disconvenance partielle du mot à la phrase, du fait d'un
inachèvement à l'intérieur du mot de la condition d'appréhension utile. Ainsi la disconvenance, à laquelle le mot
grammatical intervenant porte remède, est de l'ordre de l'appréhension et elle intéresse la partie du discours déjà
déterminée, c'est-à-dire la forme du mot, non pas sa matière.

Soit la phrase simple : Vous en parlerez au maître. Si le mot maître incorporait en lui, par provision, assez
d'appréhension phrastique sous forme flexionnelle, ni la préposition à, ni l'article ne seraient nécessaires. Le mot
conviendrait dans l'immédiat au rôle que la phrase lui destine. Ce n'est pas le cas en français. Et c'est pourquoi on
y a les mots grammaticaux à et le qui sont des déterminants, extérieurs et postérieurs à sa définition, de la partie
du discours dénommée nom. Les déterminants intérieurs du nom, de la partie du discours dénommée nom, sont le
genre, le nombre, le cas synthétique du français.

L'appréhension phrastique ajoute souvent, "par nécessité", aux déterminants intérieurs de la partie du discours des
déterminants extérieurs. La langue possède les déterminants extérieurs nécessaires pour parer à l'insuffisance de
déterminants intérieurs. Le propre des déterminants extérieurs de la partie du discours, c'est d'appartenir au
système de l'appréhension, dont ils représentent l'achèvement.

Or un mot, s'il enferme in finem des éléments - qui sont les déterminants de la partie du discours - appartenant par
anticipation au système de l'appréhension phrastique, enferme aussi, antécédemment, à une moindre proximité de
sa fin, des éléments qui appartiennent au système non pas de l'appréhension à venir, mais de la compréhension
réalisée.

Il se conçoit que la disconvenance du mot par rapport à la phrase puisse porter aussi bien sur la compréhension
que sur l'appréhension. Au moment d'introduire le mot dans une phrase, on découvre que, du côté de la
compréhension, sa convenance à la phrase est défectueuse et qu'une retouche s'impose. Cette retouche sera
demandée, elle aussi, à un mot grammatical, parce qu'elle est une retouche tardive, devenue nécessaire au moment
où le mot doit entrer en phrase; mais alors le mot grammatical de retouche relèvera non plus du système de
l'appréhension, mais de celui de la compréhension.

Il existe ainsi dans les langues deux espèces de mots grammaticaux :

a) ceux qui appartiennent au système de l'appréhension,


b) ceux qui appartiennent au système de la compréhension.

Le propre de ces derniers est de s'incorporer au mot non pas par la fin mais par le commencement. Ils prennent
dans le mot le rang de préfixe. Les préfixes sont des mots grammaticaux appartenant au système de la
compréhension.

Les suffixes sont des éléments grammaticaux plus ou moins engagés dans le système de l'appréhension. Les
suffixes terminaux nécessaires, indispensables - tels que ceux indiquant le genre, le nombre, le cas pour le nom, et
la personne, le mode et le temps, pour le verbe - sont des suffixes appartenant entièrement au système de
l'appréhension.
La préposition dans les langues indo-européennes possède la propriété de transiter avec aisance du système de
l'appréhension, où elle est un déterminant extérieur du nom, au système de la compréhension où elle devient un
déterminant intérieur du mot - sans distinction d'espèce - déterminant toujours placé en français à l'initiale. Cette
double appartenance de la préposition, au système de l'appréhension du mot d'abord, et ensuite au système de la
compréhension, explique son emploi comme mot séparé, relatif à un nom : Tenir sous un fardeau, et comme mot
incorporé par l'initiale soit à un verbe, soit à un nom : Soutenir un fardeau, <préparer une soutenance{Note :
Exemple restitué.} >.

Le rôle de la préposition comme mot grammatical relevant du système de la compréhension est considérable et il
fait ressortir, par son importance, que le système du mot français comporte à l'initiale l'emploi de déterminants de
compréhension, de préfixes, dont le rôle, dans tous les cas, est de porter une compréhension première, sentie
insuffisante, jusqu'à une compréhension améliorée et accrue qui a perdu l'insuffisance sentie.

Le rôle des préfixes et tout particulièrement des préverbes est de porter le mot d'une compréhension qui ne suffit
pas à une compréhension qui suffira. L'action des préfixes et celle des préverbes est donc une action qu'on
pourrait, à juste raison, qualifier de propulsive. Il faut avoir en vue cette action propulsive pour bien comprendre
certains faits de l'histoire du français.

Il existait en vieux français un verbe mesler, qui avait la signification qu'a le même mot aujourd'hui, avec cette
différence que, dans la langue actuelle, le verbe mêler est d'aspect déterminé, alors qu'il était en vieux français
d'aspect indéterminé. Il faut entendre par là que mêler dans le français moderne est une saisie mentale de l'entier
de l'idée, son devenir y compris, tandis qu'en ancien français ce n'était qu'une saisie partielle de l'idée ne
comprenant pas le devenir. Figurativement :

Les choses étant ainsi, le préverbe des-, attaquant le verbe mesler, exerce en vieux français son action propulsive
sur l'indéterminé mesler qu'il porte au déterminé. Et ceci explique que desmesler en vieux français ait signifié à un
moment : "mêler complètement". On avait sans le préverbe :

mesler
-
-
-
-
-
-
-
A -
-
-
-
-
-
-
-
B

sous préverbe propulsif, il venait :

des mesler
A
B
L'aspect déterminé atteint, l'action propulsive ne s'arrête pas, elle se continue et, à la faveur du sens du préverbe,
elle se dépasse en s'inversant. On arrive ainsi au sens de démêler, qui est le contraire de mêler. Ainsi mesler se
dessine après le préverbe des- d'abord sous l'aspect croissant mesler / desmesler, signifiant "mêler tout à fait",
puis, la limite de croissance atteinte, sous un aspect second décroissant, d'où le sens de démêler.

À partir du moment où en français tous les infinitifs sont des déterminés, l'action exercée par le préverbe et, plus
généralement, par le préfixe, est conditionnée en grande partie par l'affinité existante entre le mot et le préfixe
qu'il s'attache, et qui doit le porter de sa compréhension première à une compréhension seconde accrue.

La rencontre du préfixe avec un mot produit un sens qui n'est plus celui du préfixe comme mot distinct, mais un
sens de relation avec le mot préfixé. Ce sens de relation, en même temps qu'il se détermine, s'irradie et acquiert
dans la langue un pouvoir de propagation qui en détermine la transportabilité à d'autres mots. Il arrive que ce sens
irradié ait une propagation très large qui permet au préfixe de se transporter à beaucoup de mots de la langue.

Un cas remarquable d'irradiation quasi illimitée est celui du préfixe re- qui peut, dans le parler libre de la
conversation, s'appliquer à peu près à tous les verbes. L'irradiation du préfixe re- est telle qu'à la limite il est
devenu en français un mot ayant par lui-même dans le plan expressif sa compréhension suffisante. C'est ainsi que,
par une licence de la conversation familière, on en use parfois lorsqu'on veut inviter quelqu'un à réitérer tel ou tel
acte ; il serait courant, paraît-il, d'entendre sur un terrain de football un joueur crier à l'un de ses partenaires qui lui
avait déjà passé le ballon : Re !

L'histoire des préfixes en français, ou pour mieux dire celle de leurs effets plus ou moins généraux et
systématiques, est une histoire difficile à débrouiller.

D'un examen que j'ai fait pour le vieux français avec un de mes élèves, M. Raymond Deslandes, qui donnera
prochainement un article sur le sujet à la Revue des Langues Romanes, il ressort que la compréhension du simple
et celle du composé reste pendant un certain temps alternante : selon le cas on se sert du simple ou bien du
composé. Il y a eu une époque en ancien français où le simple mercier alternait avec le composé remercier. La
réalité linguistique à ce moment, c'est une alternance :

Ce moment est, en général, suivi d'un second moment historique où cette alternance mercier/remercier alterne à
son tour avec l'emploi - non alternant - du composé. La réalité linguistique est alors :

Ce qui suppose dans la pratique l'alternance de remercier (en alternance avec mercier) avec remercier (dégagé de
l'alternance avec mercier). La conséquence, c'est que remercier alternant est progressivement absorbé par
remercier non alternant. Ce qui entraîne la mort de l'alternance mercier/remercier et, du même coup, la
disparition de mercier. Les choses en sont arrivées là en français moderne : mercier n'existe plus. Il n'existe plus
parce que le transport de remercier de la position I à la position II a détruit l'alternance mercier/remercier1, c'est-
à-dire détruit à la fois conjointement et mercier et. remercier1 Il n'est resté que remercier2.

La question du préfixe est une vaste question de grammaire française qui a été très heureusement abordée, sous
ma direction, par M. Deslandes, dont on attend l'article résumant ses recherches. Cette question pourrait donner
lieu à des travaux intéressants. L'un de ces travaux pourrait être de rechercher les divers sens d'irradiation produit
par un même préfixe du fait de sa rencontre avec des mots différents et de faire ensuite l'histoire de ces sens
d'irradiation qui, en général, fusionnent dans le plus extensif d'entre eux.
Il était nécessaire de parler un peu longuement des préfixes, comme je viens de le faire, pour compléter nos vues
sur le système du mot. Le système du mot en français comprend, outre des déterminants anticipatifs
d'appréhension, toujours logés dans la partie finale du mot, des déterminants de compréhension, toujours logés
dans la partie initiale du mot, devant le radical de compréhension qu'ils font avancer d'une compréhension
première, lui appartenant en propre, à une compréhension seconde résultant de la propulsion du préfixe.

Au résumé, compte tenu de l'incorporation par le mot - incorporation qui a toujours lieu à l'initiale - des mots
grammaticaux ressortissant au système de la compréhension, on peut figurer le système du mot français comme
suit :

{Note : 1. Un mot non lu.}


{Note : 2. Mot restitué.}

{Note : 3. Lecture incertaine.}


{Note : 1. Lecture incertaine.}

Cet état troisième représente l'état le plus compliqué de la systématisation intérieure du mot français.

Il n'y a pas, dans l'ordre de la complication, d'au-delà à cet état. Le mot français apparaît ainsi un mot dont
l'architecture est relativement simple, très simple même, si on la compare à l'architecture du mot sanskrit, langue
capable de former des composés très longs, démesurés, dont la loi de formation est difficile à saisir. Les lois de
composition du mot français sont des lois qui se conçoivent bien, avec aisance. Il s'agit partout de déterminer le
particulier à partir de l'universel indéterminé et de reverser le particulier à une vision d'univers déterminé.

La sémantèse tend à se distribuer entre les deux périodes du mot : celle de particularisation croissante et celle de
particularisation décroissante. Le transport partiel de la sémantèse de la première période à la seconde entraîne la
production de suffixes.

D'autre part, le fait qu'il existe dans la langue des mots grammaticaux capables de transiter du système de
l'appréhension au système de la compréhension permet, une fois le mot construit, d'y introduire, du côté du
commencement, un agent dynamique de compréhension portant le mot de sa compréhension première à une
compréhension accrue, plus étroite, moins extensive et d'un dessin plus ferme.

Du point de vue purement grammatical, on ne saurait donner trop d'attention à l'existence dans la langue de mots
relevant du système de l'appréhension tels que l'article, la préposition, lesquels mots continuent extérieurement au
mot une appréhension phrastique commencée dans le mot même, et de mots relevant du système de la
compréhension qui, de même que les mots d'appréhension, saisissent le mot déjà construit, mais au lieu de lui
demeurer extérieurs, s'y incorporent du côté du commencement, devenant des préfixes.

Pour ce qui est des suffixes sémantiques, la langue ne les présente jamais sous forme de mots. Ils ne sont rien de
plus que l'effet d'une nouvelle répartition de la sémantèse entre les périodes consécutives du mot : celle de
particularisation croissante et celle de particularisation décroissante ou, si l'on veut, celle de particularisation et
celle d'imparticularisation menant à la partie du discours.

On a trop perdu de vue dans les ouvrages de grammaire, même les plus développés, que le mot a son architecture,
qu'il est un système. C'est pourtant là un fait grammatical important, le plus important de tous et on le passe sous
silence. La systématique du mot doit prendre place - comme systématique d'état - dans les grammaires
descriptives. Dans les grammaires historiques, la systématique du mot devrait consister dans l'histoire du système
du mot et des états successifs résultant de la variation de son architectonique dans le temps et dans l'espace.

Dans une prochaine leçon, qui ne sera sans doute pas encore la suivante, j'aborderai, dans le cadre de la structure
du mot français dont on connaît maintenant le dispositif obligé et les dispositifs facultatifs, l'étude de la structure
particulière du verbe dont un trait remarquable en français est qu'il a retenu en lui une bien plus grande partie du
système de l'appréhension que le nom.

Quand il s'agit du nom français, le système de l'appréhension se trouve presque entièrement porté à l'extérieur du
mot, sous forme de petits mots grammaticaux. Quand il s'agit du verbe, le système de l'appréhension est, pour une
grande partie, demeuré dans le verbe même. La partie qui a émigré en dehors du verbe n'est pas considérable. Le
verbe a refait sa flexion. Le nom n'a pas refait sa déclinaison.

Leçon du 16 décembre 1943, série A, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1943-1944, série A, Esquisse
d'une grammaire descriptive de la langue française II, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1990, pp. 63-71

16 décembre 1943 - série A

Une distinction posée la dernière fois a été celle des morphèmes d'appréhension et des morphèmes de
compréhension. Il a été montré qu'un mot grammatical, tel que la préposition par exemple, peut transiter du
système de l'appréhension au système de la compréhension. Aussi longtemps que la préposition appartient au
système de l'appréhension, elle constitue dans la langue un mot distinct. Quand elle tombe au système de la
compréhension, elle devient un préfixe faisant corps avec le vocable dont elle augmente la compréhension. À côté
de voir pour quelqu'un (relativement à ce qui lui manque), on aura pourvoir quelqu'un (relativement à ce qui lui
manque).

D'un exemple à l'autre, la préposition pour est tombée du système de l'appréhension dans celui de la
compréhension. Ce transport de la préposition d'un système à l'autre est pratiqué par toutes les langues indo-
européennes{Note : Passage raturé : et très subtilement par l'allemand où le préverbe tantôt séparé, tantôt non séparé, alterne de
l'appréhension à la compréhension.}. Il y a lieu d'y rattacher la formation de nombreux mots latins. Admirari représente
mirari ad, avec transport de ad du système de la compréhension au système de l'appréhension.

Un caractère du mot indo-européen, qui a persisté dans le mot français, c'est de déterminer son espèce par
l'incorporation de morphèmes qui en représentent, par anticipation, une appréhension non pas actuelle mais à
venir. Un nom au singulier et au masculin est un nom qui, par anticipation, se destine à être appréhendé comme
unité (appréhension numérique) et dans le duel de base (masculin/féminin) comme unité masculine. On sait, pour
en avoir fait l'étude l'année dernière, combien est étroite la connexion du genre et du nombre.

Il y a donc dans le mot français des morphèmes d'appréhension anticipatifs, qui vouent le mot à un certain destin
phrastique. Ces morphèmes d'appréhension anticipatifs incorporés dans le mot remplissent, en outre, la fonction
de déterminants de la partie du discours. Ce sont des morphèmes à double effet : ils assignent par avance au mot
une certaine destinée phrastique ; de plus, ils déterminent la partie du discours. Dans le plan du verbe, la
terminaison -ait d'imparfait est un morphème d'appréhension à double effet. Elle assigne au mot par avance le
destin phrastique d'imparfait dont il ne peut sortir, et elle fait du radical march- un verbe. À ce dernier titre, elle
est un déterminant de la partie du discours.

Une autre distinction qu'il faut avoir présente à l'esprit pour bien comprendre le mécanisme grammatical d'une
langue, et particulièrement du français, c'est l'existence, à côté des morphèmes d'appréhension anticipatifs
incorporés dans le mot, de morphèmes d'appréhension effectifs situés en dehors du mot à saisir, et constituant des
mots de saisie distincts.

Un cas de déclinaison décide par avance, par anticipation, de la saisie phrastique non pas actuelle, mais destinée
au mot. Une préposition saisit effectivement le mot selon qu'il convient dans le moment du besoin, sans que le
mot ait eu à déclarer par avance son destin phrastique.
Si l'on compare une préposition dans son rôle de préposition et une préposition devenue, par chute dans le
système de la compréhension, un préfixe, on constate que, comme préposition, elle est un déterminant de partie du
discours et, comme préfixe, un déterminant de radical n'appartenant pas encore à une espèce de mot déterminée.

C'est ainsi qu'en français la préposition est un déterminant extérieur de la partie du discours dénommée nom. Le
nom est en français la seule partie du discours qui puisse porter une préposition. Quand on rencontre la
préposition devant un verbe, c'est que celui-ci a revêtu la forme quasi nominale d'infinitif : celle où le verbe est
aussi peu verbe - et pour autant nom - qu'il est possible tout en restant verbe. La forme d'infinitif est une forme
verbale déterminée à proximité immédiate du nom sur la limite même de séparation des deux catégories verbale et
nominale, mais avec toutefois une inclinaison minimale du côté du verbe.

Ainsi la préposition doit être considérée en français un déterminant extérieur de la partie du discours dénommée
nom. Elle n'est pas un déterminant qui produit, qui engendre cette partie du discours - il lui faudrait pour cela être
intérieure au mot - mais elle est un déterminant, en ce sens qu'elle est faite pour une partie du discours déjà
engendrée : le nom, et ne convient qu'à elle. La préposition en français ne détermine jamais le verbe à moins que,
comme il vient d'être dit, le verbe, en prenant la forme infinitive, se soit fait nom, autant qu'un verbe peut le faire
sans cesser d'être verbe.

Dans le cas où la préposition passe au système de la compréhension, elle devient indifférente à la partie du
discours, à l'espèce de mot. Et elle peut aussi bien modifier la compréhension d'un verbe que celle d'un nom. On
aura : soutenir, soutenance ; prévenir, prévenance.

Les éléments morphologiques du français appartenant au système de l'appréhension restent tributaires de la partie
du discours. N'en sont indépendants que les éléments appartenant au système de la compréhension. À cet égard, la
différence est totale entre les préfixes et les suffixes.

Les suffixes logés dans la seconde période du mot, celle de particularisation décroissante, restent attachés aux
morphèmes finaux d'appréhension, servant de déterminants de la partie du discours : ils font bloc avec eux. De
sorte que, du seul fait que l'on énonce un suffixe, on détermine en même temps une certaine partie du discours. Le
suffixe énoncé, la partie du discours est déterminée et il ne manque au mot, pour être complet, qu'une base
radicale appartenant, par formation psychique, à la première période du mot : celle de particularisation croissante.

Les principes que je viens d'indiquer sont faciles à vérifier. Soit le suffixe -té : aussitôt prononcé, il détermine -
par sa liaison avec le genre féminin et consécutivement avec le nombre singulier - la partie du discours dénommée
nom. Il ne reste qu'à ajouter une base radicale. Il en serait de même du suffixe -ation. Le suffixe -iser est un
déterminant de verbe, et de verbe seulement. Le suffixe -el est un déterminant d'adjectif ; de même le suffixe -ard.

En superposant dans la partie finale du mot un suffixe à un autre suffixe, on crée des suffixes complexes dont le
dernier est le déterminant de la partie du discours. Qu'on compare :

univers (suffixe zéro)


universel (suffixe -el d'adjectif)
(suffixe complexe : -aliser, avec -iser final,
universaliser
déterminant de verbe)
(suffixe complexe : -alisation, avec -ation déterminant
universalisation
de <nom{Note : Dans le manuscrit : verbe.} >.

Si l'on porte le regard du côté du préfixe, il ne se produit plus rien de semblable. Le préfixe n'entraîne avec soi la
détermination d'aucune partie du discours. Aussi le voit-on figurer indifféremment dans des parties du discours
diverses : parfaire, perfection, perfectionnement, perfectible.

Les remarques que l'on vient de faire nous ramènent à l'étude des phases systématiques du mot français. Le
système du mot français, je le rappelle, est un système à deux versants : un système bi-phasé qui comprend deux
périodes en consécution immédiate et ne pouvant être disjointes si le mot doit être un mot entier susceptible d'un
emploi phrastique. La première période est une période de particularisation croissante, conclusive en
compréhension. La seconde période est une période de particularisation décroissante, conclusive en appréhension.
Cette conclusion appréhensive s'exprime par la partie du discours.

L'implétion (le fait de remplir) des deux périodes comporte des possibilités qui vont d'un minimum obligé à un
plus qui n'est pas strictement déterminé, et historiquement tend à croître.

La période seconde de particularisation décroissante peut s'augmenter de suffixes, qui sont des parcelles de mot
ayant en quelque sorte glissé de la période première de particularisation croissante à la période seconde de
particularisation décroissante, où ils ont pris une valeur sémantique qui a la propriété de s'irradier et de pouvoir se
transporter à un nombre plus ou moins grand d'autres vocables.

Le suffixe -té, par exemple, est largement transportable dans le champ de l'abstrait. Le suffixe -isme est
pareillement transportable dans un champ très vaste qui est, pour une grande partie, celui des vues doctrinales :
jansénisme, catholicisme, protestantisme, socialisme, communisme, optimisme, pessimisme, etc. Le suffixe -isme
s'irradie d'ailleurs aussi en dehors de ce champ : mécanisme.

Une parcelle de mot qui glisse de la première période à la seconde est en réalité une partie qui, d'abord
représentative dans le mot du système de la compréhension, y devient ensuite solidaire du système de
l'appréhension qu'elle envahit.

Un suffixe est un élément de compréhension déporté dans le système de l'appréhension intériorisé au mot, lequel
système se trouve ainsi enrichi d'un élément sémantique d'une espèce nouvelle, car la compréhension est
transportée d'une période à l'autre du mot, mais elle n'est nullement détruite. Elle se conserve dans des conditions
qui sont celles d'une inversion de cinétisme. Dans la première période du mot, la parcelle destinée à devenir un
suffixe, mais qui ne l'était pas encore, relevait d'un dynamisme particularisateur croissant. Devenue suffixe, la
même parcelle impose à la compréhension, dont elle reste chargée, un dynamisme particularisateur décroissant,
spécial.

Le suffixe n'a jamais la puissance de constituer un mot propre. La raison en est que la création d'un suffixe s'opère
dans des conditions mécaniques qui ne rendent possible aucune sortie du mot considéré. Le suffixe est une
parcelle de la signification qui se déplace à l'intérieur du mot sans en franchir les limites, qui transite de la
première période - conclusive en compréhension - à la seconde période - conclusive du côté de l'appréhension,
laquelle en arrive ainsi à s'intégrer des éléments de compréhension soustraits à la première période.

La systématisation la plus simple du mot est celle qui ne comprend que deux périodes, sans transport - sans
glissement - de parcelle significative d'une période à l'autre. Soit figurativement :

Une systématisation déjà plus compliquée est celle qui comporte un transport de parcelle significative de la
période première à la période seconde. Elle livre une systématisation du mot qui est celle-ci :
(Les pointillés indiquent le nouvel état relatif des périodes après formation du suffixe.) La deuxième période qui,
dans la systématisation la plus simple ne contenait que des morphèmes d'appréhension, contient, en outre, des
morphèmes porteurs d'une compréhension inversée, décroissante, soustraite à la période de compréhension
proprement dite, croissante.

Une troisième systématisation du mot, plus compliquée encore, est celle qui résulte de l'intervention du préfixe. Il
a été indiqué que le préfixe exerce sur le radical une action propulsive : il le porte d'une compréhension à lui
inhérente à une compréhension accrue, moins extensive. On peut donc poser que si un mot sans préfixe occupe les
positions que voici :

il occupera, sous préfixe, des positions qui seront :

Il en est ainsi dans le cas de parfaire relativement à faire. Sans préfixe, faire conduit de lui-même à une
compréhension C1 ; propulsé à l'aide du préfixe par-, faire gagne une compréhension seconde C2 accrue. On
pourrait multiplier largement les exemples. Cela paraît tout à fait superflu.

La systématisation résultant de l'action propulsive du préfixe peut - dans le cas où l'on fait croître cette action
jusqu'à son maximum - conduire à ce résultat que la base radicale est propulsée tout entière en dehors de son
habitat initial. On voit alors la base de mot entrer en quelque sorte en entier, sans morcellement, dans le champ
suffixal et par là, ressortir dès lors à la seconde période du mot : celle de particularisation décroissante, conclusive
du côté de l'appréhension.

C'est ce qui a eu lieu avec des mots comme résister, consister, insister, persister, etc. L'action propulsive du
préfixe a été telle que le radical -sister a été transporté tout entier dans la seconde période du mot où il est devenu
une sorte de suffixe, dont la particularité est d'entrer directement en composition avec des préfixes. De plus, pour
avoir été porté - de par la propulsion du préfixe - dans le champ suffixal, -sister n'existe plus comme mot, un
suffixe ne livrant jamais un mot ainsi qu'on l'a indiqué au début.

Les choses se passent de même, dans le plan du nom, avec des mots comme résistance, consistance, insistance,
etc. La base radicale -sistance{Note : Dans le manuscrit : stance.}, propulsée par le préfixe, entre pour l'entier d'elle-
même dans le champ suffixal et devient un suffixe long, spécial, en ce qu'il appelle la combinaison avec préfixe : -
sistance{Note : Dans le manuscrit : stance.} comme -sister ne fait plus dans la langue figure de mot. C'est un élément
suffixal transportable dans un champ linguistique étendu.

Une base radicale, propulsée de même dans le champ suffixal par le préfixe, est, dans le plan du verbe, la base -
duire et dans celle du nom, la base -duction : réduire, produire, conduire, induire, déduire ; réduction,
production, conduction, induction, déduction.

Il arrive à une même base radicale de subir avec certains préfixes une propulsion qui, dans le mot, ne la change
pas de période, et de subir avec d'autres préfixes une propulsion qui, au contraire, la change de période. Dans le
premier cas, la base radicale conserve sous préfixe sa compréhension positive. C'est le cas dans revenir, comparé
à venir. Dans le composé, on retrouve clairement le sens de venir. Mais ce n'est plus le cas dans devenir, où
l'action du préfixe a été telle que venir a été transporté intégralement dans le champ suffixal, devenant du même
coup un suffixe de préfixe : de là les nombreux composés résultant de sa combinaison avec des prépositions
transportées elles-mêmes du système de la compréhension dans celui de l'appréhension. Par exemple : provenir,
convenir, devenir, parvenir, souvenir, survenir, subvenir, etc.

On ne manquera pas d'observer que la tendance de la langue française est de faire glisser une partie importante de
la sémantèse de la première période du mot, où la particularisation est croissante, dans la seconde période, où elle
est décroissante et irradiante. Les deux faits se tiennent.

Les deux périodes génétiques du mot pourraient, sans inconvénient, être appelées période de compréhension et
période d'appréhension. Il faudrait seulement indiquer que cette manière de les désigner se rapporte moins à ce
qu'elles contiennent qu'à leur terme de conclusion. La seconde période du mot mène à une appréhension finale qui
est celle de la partie du discours intégrante. La première période se conclut en compréhension, au moment où la
compréhension refuse tout transport à la période conséquente d'appréhension.

J'en ai terminé avec la question de la structure systématique du mot français. C'est une question importante qui
introduit fort avant à la connaissance de ce que c'est qu'une langue évoluée. Ces questions de structure systématique
du mot sont délicates. Elles exigent une observation fine du concret, soutenue, étayée par une réflexion abstraite
profonde. On s'en rend maître peu à peu par une considération prolongée, patiente, à laquelle je ne saurais trop
inviter les auditeurs, qui me font le grand honneur de suivre mes explications et démonstrations que je cherche à
rendre - dans un sujet difficile par lui-même - aussi faciles que possible. La construction de schèmes graphiques,
représentatifs des différentes actions de la pensée, facilite grandement les choses.

Leçon du 23 décembre 1943, série A, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1943-1944, série A, Esquisse
d'une grammaire descriptive de la langue française II, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1990, pp. 73-82

23 décembre 1943 - série A

Plusieurs notions de grande portée en ce qui concerne l'analyse de la structure des langues ont été dégagées au
cours des deux ou trois précédentes leçons. Il a été montré - et le fait est universel et vaut, ce qui est assez rare,
pour des langues de toute structure - , il a été montré qu'une langue oppose en elle-même d'une manière plus ou
moins catégorique - l'opposition en français est très nette, très catégorique - deux systèmes : le système de la
compréhension et celui de l'appréhension, c'est-à-dire celui des notions saisies et celui des notions saisissantes.

Ceci ressort à première vue, dans une langue comme le français, de ce qu'il y existe des mots, tels l'article ou la
préposition, qui servent à appréhender des mots porteurs, eux, de compréhension. La préposition, l'article,
indiquent une appréhension du compris. L'appréhension, quand il s'agit de la préposition, consiste à saisir le
compris, qui est invariablement de forme substantive, sous une fonction. La préposition est en français un
déterminant extérieur du nom, tenant lieu - à l'extérieur - d'un cas de fonction intérieurement absent. Quand il
s'agit de l'article, l'appréhension consiste à saisir le compris sous une certaine extension. Le nom sans article est
virtuellement capable de toutes les extensions concevables. Sous l'article, il se présente - et c'est là le fait
d'appréhension - assujetti à une seule extension réalisée, ayant exclu à son bénéfice les autres.

Cette distinction faite de deux systèmes coexistant dans toute langue - celui de l'appréhension et celui de la
compréhension - il a été montré que ces systèmes ne sont pas fermés l'un à l'autre, et que des éléments de langue,
appartenant originairement au système de l'appréhension, peuvent historiquement pénétrer dans le système de la
compréhension et y exercer dès lors une action bien à eux.

Ceci est notamment le cas de la préposition qui entre dans le mot au titre de préfixe et sert alors non pas à opérer
la saisie d'un nom sous une certaine fonction, mais à modifier la compréhension du mot. Par exemple : tenir,
détenir. La préposition de, tombée dans le système de la compréhension, porte tenir d'une compréhension
première, à lui propre, à une compréhension seconde accrue et d'une autre originalité.

Le fait que des éléments d'appréhension comme la préposition ou même comme l'article, dans le cas, par exemple,
du mot lendemain, peuvent échoir au système de la compréhension suffirait à lui seul à dégager deux notions
importantes, dont on a fait état dans l'examen de la structure du mot : la notion de position topique, de juste
position, et la notion de position ectopique, c'est-à-dire d'une position qui n'est pas la juste position héréditaire.

Ainsi, quand une préposition transite du système de l'appréhension au système de la compréhension, elle quitte sa
position topique héréditaire pour une position ectopique innovée. Les deux notions de position topique et de
position ectopique sont précieuses quand il s'agit de définir les cas typiques de la structure du mot français.

Le mot français, dans le cas de sa plus simple structure, est un mot exempt de toute ectopie. C'est un mot binaire
ou, si l'on veut, bi-phasé, comprenant une phase de compréhension suivie d'une phase d'appréhension. Dans la
phase de compréhension, on ne rencontre que des éléments relevant du système de la compréhension et de même
dans la phase d'appréhension, que des éléments relevant du système de l'appréhension. Ceci est le cas du mot
table, par exemple. Comme tous les mots compréhensifs, tous les mots sémantiques du français, le substantif table
se recompose d'une phase de compréhension où l'on trouve l'idée matérielle de table et d'une phase consécutive
d'appréhension, beaucoup moins remarquée, où l'on trouve plusieurs autres choses : l'idée de genre féminin, celle
de nombre, celle de cas (le cas synthétique du français), un état virtuel d'incidence, dont je n'ai pas parlé encore et
dont je parlerai, et finalement, pour clore le mot, mettre fin à son développement, l'universalisation intégrante que
constitue la partie du discours. De sorte que le mot table devrait s'écrire, par formule systématique :

phase de
phase d'appréhension
compréhension
base de genre + nombre + cas synthétique +
+
compréhension incidence interne + partie du discours

Il y a tout cela - rien de moins - dans le mot table, qui est un mot de structure simple, parce que tous les éléments
incorporés s'y présentent en position topique : les éléments d'appréhension dans la phase d'appréhension, et les
éléments de compréhension dans la phase de compréhension.

La complication du mot français, et plus généralement du mot indo-européen dont il continue la tradition - il n'est
jamais inutile de disposer, même en grammaire française descriptive, même en grammaire didactique, d'une
suffisante perspective comparative - , la complication du mot français, qui ne devient jamais très grande, au
surplus, commence avec le phénomène d'ectopie, identifié ici pour la première fois et dont le rôle dans la structure
des langues est considérable, plus que considérable.

Le phénomène d'ectopie se produit dans toutes les langues à mots bi-phasés, comprenant une phase de
compréhension immédiatement suivie d'une phase d'appréhension. L'ectopie à l'intérieur du mot consiste à
transporter une parcelle de compréhension dans la phase d'appréhension. On obtient ainsi une parcelle de
compréhension en position ectopique : cette parcelle est un suffixe. La langue s'est de la sorte donné un nouveau
cadre structural du mot dont la composition systématique est devenue :
{Note : Mot restituées.}

Ceci est le cas de loyauté, dont les éléments composants se distribuent comme je viens de l'indiquer au tableau.

Le mot peut se compliquer encore du fait qu'une préposition, passant de la position topique héréditaire à une
position ectopique, tombe dans le système de la compréhension. Le résultat de ce transport d'un système dans
l'autre, c'est un mot dont la composition systématique devient ce qui suit :

Le mot déloyauté répond à cette division structurale.

Jusqu'ici, dans la composition systématique du mot, on a vu la base de compréhension demeurer en position


topique. Or ce n'est pas là un fait obligé, et il arrive que la base de compréhension elle-même, sous une poussée
particulièrement forte du préfixe - lequel exerce, dans tous les cas, une action propulsive portant des conséquences
diverses dont j'ai fait l'étude - , il arrive que la base de compréhension tout entière soit transportée en position
ectopique dans la phase d'appréhension, où elle constitue une sorte de "suffixe de préfixe". Ceci est le cas dans
des verbes comme : insister, persister, subsister, etc. Le schème structural du mot est ce qui suit :

Voici, pour insister et persister, la distribution des éléments entre ces moments systématiques du mot :

in -sister + mode infinitif


+ personne
per-
indéterminée
+ temps présent
+ incidence
+ partie du discours

On remarquera que, dans le mot ainsi construit par système, seuls les déterminants de la partie du discours sont
restés en position topique. Tout le reste du mot a été abandonné au phénomène d'ectopie, très envahissant en
français. A quoi il convient d'ajouter que ce phénomène, si envahissant soit-il, n'atteint jamais les déterminants
obligés de la partie du discours dont la position reste dans tous les cas invariablement topique. Ce sont, en effet,
des éléments d'appréhension toujours situés dans la phase d'appréhension du mot.

Tous les cas de composition systématique du mot ayant été passés en revue et mécaniquement - il s'agit bien
entendu du mécanisme de formation psychique - expliqués, nous sommes maintenant fort à notre aise pour
entreprendre l'étude du verbe, qui est au programme de cette année.

Ce qui caractérise le verbe, c'est, d'une part, de n'être pleinement lui-même qu'après l'incorporation de la personne
et, d'autre part, la personne déjà incorporée ou pas encore, d'être un mot dont l'entendement s'achève dans le
temps. Un verbe à l'infinitif, qui n'a pas incorporé la personne, est presque un nom : c'est un verbe qui est aussi
peu verbe et autant nom qu'il est possible en restant verbe.

La situation est déjà différente avec le participe présent qui est, à un plus haut degré, verbe - quand il n'est pas
adjectif - du fait qu'il a incorporé une troisième personne -nt, laquelle est une émanation de la troisième personne
du pluriel devenue impersonnelle par extension de pluralité. Il existe, en effet, une opposition entre la personne,
représentative du moi singulier, individuée, et la pluralité très étendue. Dans la pluralité très étendue, la personne
se dissout. La pluralité très étendue finit par entraîner une dissolution, une catalyse de la personne. Il faut avoir
présent à l'esprit cet effet de la pluralité sur la personne pour comprendre la présence de la troisième personne du
pluriel - devenue personne impersonnelle - dans le participe. Présence héréditaire, au surplus, qui, chose
remarquable, remonte aux lointaines origines historiques de la langue. Il y a là un fait sur lequel je reviendrai
quand j'étudierai une à une les personnes du verbe.

Un trait du verbe assez rarement indiqué, et sur lequel il convient au début d'attirer l'attention, c'est la propriété
qu'il a en commun avec l'adjectif d'être incident, sauf à l'infinitif - mais à ce moment on sait qu'il n'est pas encore
en pleine possession de sa nature de verbe - , un trait du verbe, remarquable, c'est d'être comme l'adjectif incident
en dehors de lui-même, en dehors de ce qu'il signifie, connote. Un adjectif peut se dire de toute espèce de support
: un beau livre, un beau tableau, un beau travail, un beau regard, un beau peintre, un beau romaniste - on a dit
cela de notre président M. Mario Roques - , et il en est de même d'un verbe qui peut se dire de toute une série de
sujets : le chien court, le boeuf court, l'enfant court, je cours, tu cours.

On peut donc poser que l'adjectif et le verbe ont en commun de trouver leur incidence en dehors de ce qu'ils
signifient. Leur incidence linguistique est externe. Cesse-t-elle d'être externe, du même coup ils deviennent tous
deux substantifs. Si je fais le verbe incident à lui-même, il prend la forme infinitive. Qu'est-ce que l'infinitif
marcher, sinon le verbe dit de lui-même, et non pas d'un sujet. L'infinitif - avec une réserve pour certain infinitif
expressif et prépositionnel précédé de de : Et grenouilles de se plaindre - n'a jamais de sujet.

Qu'à cette déclaration on ne fasse pas une objection d'une phrase comme : J'ai vu Pierre marcher, où,
prétendument, Pierre serait le sujet de marcher. Ceci est peut-être vrai en analyse logique. Ce n'est pas vrai en
analyse grammaticale. Dans la phrase : J'ai vu Pierre marcher, Pierre est un premier objet de j'ai vu et marcher,
un second. Les deux fonctions d'objet se superposent, l'une intéressant la catégorie de l'espace et l'autre, la
catégorie du temps saisie à proximité extrême de celle de l'espace. Une analyse grammaticale correcte serait la
suivante :

J'ai vu Pierre (régime direct, spatial) marcher (deuxième régime direct, temporel).

Aussi bien ne saurait-on, sans faire violence aux principes mêmes d'analyse grammaticale, attribuer conjointement
au substantif Pierre deux fonctions : celle de sujet de marcher et celle de régime direct de j'ai vu. Des deux, il faut
choisir l'une et s'y tenir.
Ce que montre une phrase comme : J'ai vu Pierre marcher, c'est que la fonction de régime peut avoir son
incidence au point précis où le verbe est au voisinage immédiat du nom. Elle porte alors à la fois sur la catégorie
de l'espace et sur celle du temps, et elle intéresse du même coup un vrai nom, Pierre et un verbe déterminé sur la
limite de séparation de la catégorie verbale et de la catégorie nominale. Figurativement :

Hors le cas où le verbe avoisine dans l'immédiat le nom, la fonction régime est incapable d'atteindre à la fois un
nom et un verbe.

On voit par ces remarques combien tout se tient dans la langue. Ainsi qu'aimait à le répéter Meillet : "chaque
langue est un système cohérent et a un plan de construction d'une merveilleuse rigueur. Et on ne doit ignorer cela -
je cite toujours Meillet - en aucune question. "

L'infinitif, c'est - je l'ai dit il y a un instant, avant d'ouvrir une parenthèse destiné à prévenir une objection -
l'infinitif, c'est le verbe incident à lui-même et, dès lors, capable des diverses fonctions généralement exercées par
le nom. L'infinitif peut notamment être sujet, alors que le verbe pleinement verbe ne saurait exercer d'autre
fonction que celle de prédicat ou, si l'on veut, d'attribut temporel. On dira : Marcher me fatigue, avec marcher,
sujet du verbe fatiguer, tout comme le serait un nom : La marche me fatigue. Sous toute autre forme que celle
d'infinitif, marcher ne pourrait être sujet.

L'incidence à lui-même, à ce qu'il signifie, est une caractéristique - qu'il faut avoir toujours présente l'esprit - du
substantif. Quand je dis homme, la signification de ce vocable n'est pas transportable à une autre signification.
Homme ne trouvera son support - son assiette - que dans le champ connotatif de homme. Si je dis beau, je puis, au
contraire, en transporter la signification à toute sorte d'autres significations prises en dehors de son champ
connotatif. Beau se dira de toute espèce de choses. Il suffit, du reste, que je fasse beau incident à lui-même,
incident à l'entier de son champ connotatif, devenu l'assiette d'incidence, pour que beau du même coup devienne
un substantif : Le beau est une image sensible du vrai. Le beau signifie ici l'ensemble des choses belles, la totalité
de ce que connote le mot beau, totalité à laquelle je fais le mot beau incident. Retombant ainsi sur lui-même par
incidence interne, beau est devenu du même coup un substantif.

Du verbe à l'adjectif, il y a toutefois cette différence que l'incidence de l'adjectif au substantif ou à 1'un de ses
substituts ne sort pas du plan de l'espace - qui est celui de la catégorie nominale - tandis que l'incidence du verbe à
un support externe est d'abord une incidence à la personne ordinale, laquelle est un élément constructif du plan du
verbe, auquel elle appartient expressément.

Dans une phrase comme : Cet homme marche, marche est certes incident à homme, mais il ne l'est pas
directement, il l'est par le canal de la troisième personne incorporée au verbe, dont le nom devient un substitut.
L'incidence au substantif n'est pas immédiate comme dans le cas de l'adjectif. La situation est différente en ce qui
concerne l'adjectif, qui est directement, sans interpolation de la personne, incident au substantif. Ceci parce que
l'incidence ne sort pas en ce cas du plan de l'espace. Il s'agit d'une incidence extra-temporelle .

Pour passer de l'incidence extra-temporelle, propre à l'adjectif, à l'incidence intra-temporelle, réservée au verbe -
dont l'incidence est d'abord une incidence à la personne - on a recours en français à des verbes auxiliaires
dématérialisés, nommés dans cette fonction des copules. On dira par incidence extra-temporelle de l'adjectif au
substantif : Un homme riche, et par incidence devenue intra-temporelle : Cet homme est riche. Le rôle des verbes
faisant fonction de copule est donc de permettre le passage d'une incidence extra-temporelle à une incidence intra-
temporelle.

En d'autres termes, la langue française connaît pour l'adjectif deux états d'attribution possibles :

1. l'attribution intemporelle, ne mettant pas en cause la catégorie du temps : ce bel enfant ;


2. l'attribution temporelle mettant en cause la catégorie du temps : cet enfant est beau.
La mise en cause de la catégorie du temps implique en français l'emploi d'un verbe dont la première incidence est
son incidence à la personne qu'il incorpore. L'incidence au nom, si elle a lieu, est une incidence seconde.

La fonction incidentielle sur laquelle je viens d'attirer l'attention est d'une importance capitale dans la structure des
langues, et la théorie des parties du discours doit, pour être vraie, en tenir un compte exact. En dépit de son
importance, c'est une fonction dont nul n'a parlé jusqu'à présent. Elle est pourtant ce qui distingue, associée à
d'autres traits, le substantif de l'adjectif, et l'adjectif du verbe. On verra qu'elle sert aussi à distinguer l'adverbe de
l'adjectif, et l'adverbe de la préposition.

Le proprium de l'adjectif, c'est l'incidence externe immédiate : l'incidence à ce qui n'est pas lui. Le proprium du
verbe, c'est l'incidence externe médiate : d'abord la personne incorporée, et ensuite à un substitut de cette
personne, s'il y a lieu. L'incidence reste bornée à la personne et ne va pas plus loin quand la personne n'est pas de
rang troisième. Seule, en effet, la troisième personne est remplaçable par un nom. Je ne puis remplacer par un
nom ni je, ni tu.

Quant au substantif, son proprium, c'est d'être incident à lui-même, à sa propre connotation. Cette incidence du
substantif à lui-même est l'une des causes qui l'ont conduit à une double représentation. En français, cette double
représentation consiste en ce que le substantif se présente d'abord sous l'aspect purement formel de l'article, et
ensuite sous l'aspect matériel d'un sémantème qui a pour support, pour assiette d'incidence, l'article. Autrement
dit, incident à lui-même, le substantif devait tendre à s'exprimer deux fois : comme sémantème incident (premier
lui-même) et comme assiette d'incidence (second lui-même). L'article est ce second lui-même du substantif,
auquel le substantif est incident.

J'arrêterai là pour aujourd'hui ces considérations tout à fait préliminaires sur le verbe. Suivies avec rigueur et finesse
dans leurs conséquences, elles nous introduiront fort avant à une connaissance - à nos yeux passionnante - de la
catégorie verbale, parvenue au point de définition remarquable qu'elle a atteint en français.

Leçon du 6 janvier 1944, série A, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1943-1944, série A, Esquisse
d'une grammaire descriptive de la langue française II, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1990, pp. 83-93

6 janvier 1944 - série A

L'objet des deux dernières leçons fut, pour une grande part, de montrer que le mot français, ainsi du reste que le
mot indo-européen dont il a conservé la structure générale, est un mot qui se recompose de deux phases se
succédant sans solution de continuité : une phase de compréhension et une phase d'appréhension.

Dans la phase de compréhension se logent en principe les opérations de sémantèse : celles qui ont trait à la
signification du mot. Dans la phase d'appréhension on rencontre, au contraire, et de plus en plus à mesure qu'on
approche de sa fin, des opérations de pensée qui ont trait au destin que le mot se réserve - s'attribue - par
anticipation.

Quand un nom latin se présente à l'accusatif, il déclare par là se réserver par anticipation la fonction d'objet. Un
nom français, qui ne porte pas de cas visible, porte, en réalité, un cas synthétique annonçant que le nom, dans
l'état formel où il se présente, se réserve les fonctions adversatives de sujet et d'objet, entre lesquelles il retient
comme milieu - entre des limites, il faut un milieu - la fonction d'attribut exercée relativement au nom ou au
verbe{Note : Variante raturée : et celle exercée relativement soit à une personne ou à un <nom> comme dans : Pierre est un homme, où
homme est l'attribut de Pierre; ou, adverbialement, d'une manière relative à un moment de la durée, comme dans : Un jour, il vint et lui
dit. Le mot jour est ici employé comme attribut, pour qualifier, vaguement d'ailleurs ici, un moment de la durée. } . Ces trois
fonctions, celles extrêmes de sujet et d'objet et celle moyenne d'attribut que le nom retient en lui, sont une
anticipation de son destin phrastique, du sort qu'il se réserve dans une phrase à construire. La prévision dont ces
trois fonctions font l'objet est une prévision synthétique qui embrasse la possibilité des trois, mais dont une seule
sera effectivement retenue par le discours. Le nom français porte un cas de synthèse impliquant à l'état virtuel des
fonctions opposées dont la réalisation et la discrimination est laissée au discours. Ce cas de synthèse est une
innovation du français. Il n'existait pas en vieux français où le nom, par sa forme sensible, se réservait
explicitement, par anticipation, soit la fonction de sujet, soit celle de régime.

Si nous portons les yeux du côté du verbe, nous découvrons un mot qui, anticipativement, se réserve un destin
phrastique en général bien déterminé. Un verbe à l'imparfait est un verbe qui se réserve d'être employé à la
représentation d'un procès saisi dans son cours - en partie accompli et en partie inaccompli - et qui présente ce
procès, partiellement inachevé, sous des conditions de réalisation temporelle indiquées par le mode indicatif. Il
indique, en outre, en même temps le rang de la personne (ler, 2e, 3e) à laquelle il se réserve de s'appliquer. Enfin,
et ceci est une indication plus générale, il indique aussi son genre d'incidence. Un verbe à un mode personnel
indique qu'il est un mot s'attribuant une incidence à autre chose que lui-même. Le verbe ressemble en cela à
l'adjectif, qui peut lui aussi se dire de toute sorte de supports.

D'autre part, le fait que le verbe contient, avant de se terminer, des indications particulières relatives au temps
indique qu'il sera finalement entendu dans le temps. L'adjectif, qui ne porte pas d'indication de temps, indique par
cette absence son entendement éventuel dans l'espace. Il ressortit au système du nom.

D'une manière générale, un mot est, comme tout ce qui existe, un être qui antériorise le devenir accompli et
postériorise le devenir inaccompli. Et il a, comme être de langue, ceci de particulier qu'il ne saurait se clore que
par une suffisante antériorisation anticipative de ce qu'il postériorise effectivement. Un nom peut postérioriser une
application large à autre chose que ce qu'il signifie. S'il antériorise anticipativement en lui cette postériorisation,
s'il en fait l'une de ses aptitudes déclarées a priori, il devient ipso facto un adjectif. Dans le cas, au contraire, où
un nom se refuse à lui-même l'antériorisation anticipative, à titre d'aptitude, d'une application possible à autre
chose que ce qu'il signifie, il est un substantif.

On pourrait dire du mot qu'il déclare son espèce par une indication suffisante du sort qu'il s'attribue de manière
anticipative. Ce sort qu'il se réserve par avance est un complexe de plusieurs situations éventuelles dont l'une -
aussi importante que peu remarquée jusqu'ici - se rapporte à son incidence, laquelle peut être externe ou interne,
avoir lieu finalement dans le temps comme lorsqu'il s'agit du verbe, ou dans l'espace, comme lorsqu'il s'agit de
l'adjectif ou du nom.

L'incidence est une situation éventuelle retenue dans le mot par anticipation et qui s'attache à une catégorie de
représentation, elle aussi insuffisamment discernée, à savoir : la personne. Dans la phase d'appréhension qui
termine le mot figure toujours, sans qu'on le soupçonne, une indication de personne; et c'est de cette indication
que dépend l'incidence anticipativement déclarée, à laquelle le mot doit, en partie, son espèce. La personne que le
mot incorpore obligatoirement dans la phase d'appréhension sur laquelle se concentre l'attention du grammairien -
car presque toute la grammaticalisation du mot s'y trouve rassemblée - la personne que le mot sémantique
incorpore nécessairement est soit une personne propre, soit une personne d'accord.

L'incidence externe vient de ce que le mot incorpore la personne d'accord et exclut la personne propre. Ainsi
l'adjectif n'a pas de personne propre. La personne incorporée est une personne indéterminée qui devient une
personne d'accord, et par là son incidence est externe.

Le substantif, au contraire, incorpore une personne propre : la troisième, et, du même coup, son incidence est
interne : il ne peut se dire que de ce qu'il signifie.

De même, la personne que le verbe incorpore est une personne d'accord, non pas une personne propre; et le verbe
doit à cela d'avoir son incidence en dehors de lui-même, de pouvoir se dire de toute sorte de supports.

Dans le cas du substantif, la transition de la personne propre à une personne indéterminée, destinée à devenir une
personne d'accord, s'opère en même temps qu'on passe des fonctions de sujet ou d'objet à celle d'attribut. Sous la
fonction de sujet ou sous celle d'objet, le substantif a la personne propre, qui est la troisième. Sous la fonction
d'attribut, il abandonne cette personne propre - troisième de rang - pour une personne de rang indéterminé,
laquelle, par accord, est destinée à prendre le rang de la personne appartenant, cette fois, en propre au support
auquel l'attribut s'applique. Dans : Pierre est un héros, héros, en prenant la fonction d'attribut, indétermine en lui
le rang de la personne, et la personne de rang indéterminé devient dans le discours une personne d'accord, la
même que celle appartenant en propre à Pierre sujet. De même dans : Tu es un héros, héros, en fonction d'attribut,
abandonne sa personne propre - troisième de rang - pour une personne de rang indéterminé devenant une personne
d'accord - deuxième de rang - au moment où héros s'applique à tu.

Une caractéristique du verbe est que la personne propre, sauf le cas où il est à l'infinitif, lui est inconnue. Le verbe
ignore la personne propre. Il ne connaît que la personne d'accord. Et la personne d'accord, seule connue du verbe,
marque une tendance à être toujours en lui déterminée par avance. L'indétermination du rang de la personne
d'accord est le fait intérieur de l'adjectif; ce n'est pas le fait du verbe. Le verbe détermine en lui par avance le rang
de la personne d'accord. Le verbe incorpore une personne de rang déterminé, qui n'est pas la personne propre du
verbe, lequel, sauf à l'infinitif, ignore la personne propre, mais une personne destinée uniquement à préparer son
incidence à un être de langue, nom ou pronom, qui n'est pas lui-même.

Le système des personnes d'accord de rang déterminécute; que le verbe incorpore est un système complexe
comprenant des personnes simples et des personnes doubles.

Les personnes simples sont celles qui n'intéressent qu'un seul rang. Tel est le cas de je, personne de premier rang,
de tu, personne de deuxième rang, de il, personne de troisième rang, et de ils, pluriel, représentatif de la pluralité
de la personne de troisième rang, le seul envisagé, aucune introduction n'ayant lieu d'une personne de rang
différent .

Les personnes doubles sont celles qui font en elle la synthèse de personnes de rang différent : nous signifie, dans
le cas le plus simple : toi et moi ; vous, dans le cas le plus simple, signifie : toi et lui. Ces pronoms représentent
des personnes doubles. Sous la forme où le verbe les incorpore, les personnes doubles restent nettement distinctes
des personnes simples. Elles sont consonantiques et précédée;es d'un vocalisme prédésinentiel qui évite le timbre
réduit e. Les timbres employés sont o et é : nous arrivons, vous arrivez.

La personne incorporée par le verbe est une personne d'accord déterminée qui, dans le verbe même, change de
rang. Ce changement de rang de la personne constitue la déclinaison - comme on a dit autrefois - du verbe.

On ne manquera pas d'observer que la déclinaison de rang exclut la déclinaison de fonction. La personne
incorporée dans le verbe ne connaît qu'un cas : le cas sujet. Le verbe est un mot qui se présente toujours au cas
sujet. Ce cas constant en lui est un cas d'accord, signifiant qu'il se destine, par anticipation, à se rapporter à un
sujet; ce qui signifie qu'il se réserve à l'exclusion de toute autre la fonction de prédicat. Le verbe, en incorporant
une personne de rang variable ne sortant pas du cas sujet, laquelle est une personne d'accord, déclare par là
anticipativement sa fonction de prédicat et son inaptitude à toute autre fonction - du moins aussi longtemps qu'il
contient la personne sujet, de fonction constante et de rang variable.

À l'infinitif où le verbe perd la personne d'accord et recouvre la possession de la personne propre - celle qui fait
que le mot se dit de lui-même - le verbe devient l'équivalent très approché du nom. Il acquiert en même temps
l'invariabilité.

On s'est accoutumé, dans les ouvrages didactiques, à dire que le verbe s'accorde en nombre avec le sujet. C'est
parler fort inexactement. Le verbe ne s'accorde pas en nombre, il s'accorde en personne, ce qui est tout à fait autre
chose. La personne propre ne se lie au genre et au nombre que dans le plan du nom. La personne propre sans le
genre et le nombre est le déterminant de l'infinitif. La personne incorporée au verbe ne prenant pas la marque du
genre, le verbe ne s'accorde pas en genre. Si la personne incorporée n'emportait pas avec elle l'idée de nombre, le
verbe ne s'accorderait pas en nombre. En fait l'accord ne sort pas de la personne.

La catégorie du nombre est, au surplus, une catégorie de représentation fort différente de la catégorie de la
personne. Les deux catégories sont même, du point de vue psychique, en opposition essentielle.

La personne est l'expression du moi. Le changement de rang de la personne, c'est le transport du moi au-delà et en
dehors de lui-même. Or le moi est singulier par définition.

Les personnes nous et vous font, certes, figure de pluriel, mais c'est par un biais, du fait qu'elles associent en elles
des personnes de rang différent. Il est inexact de dire que nous est le pluriel de je. Nous, ce n'est pas plusieurs je :
c'est toi et moi, c'est-à-dire tu et je. De même, il est inexact de dire que vous est le pluriel de tu. Vous, ce n'est pas
plusieurs tu : c'est toi et lui. Même lorsqu'on compte plusieurs toi, le dernier devient dans la pensée un lui
conclusif. Dire : Vous irez, c'est penser, si l'on s'adresse à beaucoup de personnes : toi, toi, toi, toi et finalement,
pour conclure, lui : Vous irez. Les personnes doubles sont des personnes qui intéressent un rang choisi et le rang
subsident.

La troisième personne du pluriel fait s'affronter en elle la pluralité qu'elle exprime et qui la fait dépendre de la
catégorie du nombre, et le caractère singulier appartenant à la catégorie de la personne. De ce conflit entre la
singularité propre à la personne et le nombre pluriel résulte que la personne -nt descend au-dessous d'elle-même,
sous l'action du nombre, et perd sa singularité - c'est-à-dire sa personnalité. Elle devient, de ce chef, une personne
impersonnelle : -nt, celle qu'on retrouve dans le participe présent, où son rôle est celui d'une personne d'accord
destinée à écarter la personne propre réservée à l'infinitif.

Une différence essentielle entre l'infinitif et le participe présent, c'est que l'infinitif porte la personne propre, ce
qui le fait habile à remplir les fonctions de sujet et d'objet, tandis que le participe porte la personne d'accord,
excluant pour lui la possibilité de ces deux fonctions et ne lui laissant que celle d'attribut - qui est une émanation
de celle de prédicat.

Sans la personne -nt d'accord qu'il porte, le participe présent ne se réserverait pas comme il le fait la fonction
d'attribut. Il serait susceptible, portant la personne propre, de remplir les fonctions de sujet et d'objet. C'est ce qui
a lieu, du reste, en anglais. Ainsi, en dernière analyse, le rôle de -nt dans marchant, c'est d'interdire à cette forme
verbale les fonctions comportant l'incidence de l'idée à elle-même, lesquelles fonctions sont le partage exclusif
des mots portant la personne propre et non pas la personne d'accord. Or la désinence -nt représente la personne
d'accord venue du pluriel de troisième personne -nt et dépersonnalisée par l'action adversative du nombre pluriel.
On ne saurait trop mettre en évidence l'antagonisme de la catégorie du nombre et de la catégorie de la personne.
La personne, représentative du moi, est polarisée au singulier.

Les règles qui figurent depuis fort longtemps dans les grammaires didactiques ont pour elles la force de
l'accoutumance et de la tradition, et je ne suis pas de ceux qui estiment que ce n'est rien. Je crois, au contraire,
qu'il ne faut y toucher qu'avec une certaine prudence. Mais ceci n'interdit pas - sous le dehors d'erreur et de
commodité (les deux vont de pair souvent) que ces règles représentent - de découvrir le vrai. Or le vrai, c'est que
le verbe évite, aussi longtemps qu'il le peut, de varier en nombre. Sa variation essentielle est la variation en
personne. Et quand, en fin de déclinaison personnelle, le nombre pluriel paraît, il entre aussitôt en conflit avec la
personne mise au pluriel qu'il dépersonnalise.

Il me semble que, sans qu'il en résulte des difficultés de pratique, on pourrait signaler dans une grammaire
descriptive élémentaire que la variation du verbe est essentiellement celle de la personne, et que le nombre ne
survient qu'en tout dernier lieu, quand on passe de la troisième personne simple à la troisième personne multiple.
Une chose est bien certaine, c'est que, dans le chapitre du verbe, une place distincte doit être réservée à l'étude de
la personne incorporée dans le verbe. Dans cette étude, le fait principal à faire ressortir est que la personne
incorporée n'est pas personne propre - le verbe n'a pas, sauf à l'infinitif, de personne propre - mais une personne
d'accord de rang déterminé, laquelle, étant au cas sujet, confère au verbe le rôle anticipatif de prédicat qu'il se
réserve. Après avoir fait cette étude de la personne incorporée dans le verbe, il conviendrait, à la suite,
d'entreprendre l'étude de la personne exprimée en dehors du verbe, et qui constitue historiquement une réédition, à
l'extérieur du mot, de la personne primitivement exprimée à l'intérieur. Au fond, le phénomène est le même que
celui qui a amené la fonction nominale, d'abord intériorisée au nom sous forme de cas de déclinaison, à s'exprimer
en dehors du nom sous l'espèce de la préposition.

Il est arrivé, à un moment donné dans l'histoire du verbe indo-européen, que la personne incorporée au verbe, par
un excès d'incorporation qui ne la laissait pas suffisamment distincte - du point de vue non seulement
sémiologique, mais psychique - ne s'est plus montrée capable d'assurer seule l'assiette du verbe. Il a fallu alors,
afin de remédier à ce déficit de la personne incorporée au verbe, devenue incapable à elle seule de porter
l'incidence du verbe, la doubler d'une personne complémentaire extérieure, représentée par les pronoms
personnels{Note : Passage raturé : je, tu, il, lesquels pronoms ne sont pas capables de sortir, sous la forme indiquée, du système du
verbe. Cette incapacité leur vient de ce qu'ils sont complémentaires de la personne incorporée insuffisante. } . Le déficit de la
personne incorporée dans le verbe, quand il s'agit de pourvoir celui-ci d'une assiette personnelle, vient de ce que la
personne incorporée dans le verbe est une personne d'accord qui, étant au cas sujet, fait du verbe un prédicat, mais
ne lui donne pas expressément pour cela un sujet. Le rôle de la personne-sujet incorporée au verbe est d'amener le
verbe à se réserver la fonction de prédicat. Ce rôle ne va pas plus loin. Il ne s'étend pas à l'expression même du
sujet, laquelle devra en conséquence - à défaut d'un nom auquel le verbe puisse se rapporter - être demandée à un
pronom.

L'obligation de donner au verbe, en l'absence d'un sujet-nom, un sujet-pronom est une nécessité systématique du
français, venant de ce que la personne incorporée dans le verbe est personne d'accord, établissant pour le verbe la
fonction de prédicat, et non pas personne de support, apportant au verbe une assiette, un sujet. À date ancienne, la
personne d'accord incorporée dans le verbe pouvait remplir conjointement le rôle de personne de support. En
latin, il était possible de dire : Venit, tout simplement, là où il nous faut dire : Il vient. On disait de même, pour la
même raison : Pluit, là où il nous faut dire : Il pleut.

On a longuement disserté sur la valeur du sujet il dans Il pleut, et des grammairiens - aussi imbus de logique que
peu instruits de la systématique de la langue - ont voulu voir dans ce il le signe représentatif d'un sujet inconnu et
comme une symbolisation de la puissance qui fait pleuvoir. C'est là s'égarer. Et les choses sont bien plus simples.
Elles consistent uniquement en ceci que la personne incorporée au verbe, étant personne d'accord et rien que cela,
ne fournit plus, dans aucun cas, une assiette d'incidence au verbe, une personne-support. Or cette assiette est
nécessaire, indispensable. On doit donc, la personne incorporée ne livrant pas la personne support, produire celle-
ci en dehors du verbe. Le pronom il, dans Il pleut, représente purement et simplement l'assiette d'incidence que le
verbe exige et que la personne incorporée, réduite au rôle de personne d'accord, ne livre pas.

Cette distinction de la personne d'accord incorporée dans le verbe, et de la personne support, parallèlement
indispensable, est capitale pour bien comprendre la morphologie du verbe français dans sa relation avec la
catégorie du pronom.

D'une manière générale, on peut poser en principe qu'un verbe français qui enferme une personne d'accord au cas
sujet, lui assignant la fonction de prédicat, a besoin, en outre, d'une personne-support qui, si elle n'est pas
représentée par un nom, le sera par un pronom. Et cela systématiquement, même dans le cas où le verbe est
employé impersonnellement. Par exemple : Il pleut, Il neige, Il grêle ; Il ressort de ce que l'on vient d'exposer.

La personne d'accord est toutefois sujette, même en français moderne, à redevenir personne de support dans
certains emplois expressifs de la construction impersonnelle : Paraît qu'on s'est trompé, au lieu de : Il paraît
qu'on s'est trompé. C'est l'expressivité ici qui emporte et dissipe la personne de support - qu'on maintiendrait dans
une construction qui ne serait pas animée du même mouvement d'expressivité. Il y a en effet, du point de vue de
l'expressivité, une nuance sensible entre : Il paraît qu'on s'est trompé, et Paraît qu'on s'est trompé. Ceci est bien
plus vif, plus piquant, plus ironique que cela.

La loi qui joue en ce cas et qui amène l'élimination de la personne de support il est une loi que nos anciens
auditeurs ont certainement reconnue. C'est celle qui veut que l'expressivité s'obtienne toujours au détriment de
l'expression grammaticale. La formule la plus générale de cette loi est celle ci :

Expression grammaticale + expressivité = 1

Il découle de là que si l'expression grammaticale tend vers l'entier, l'expressivité tend vers zéro, qu'au contraire, si
l'expressivité grandit et tend vers l'entier, l'expression grammaticale tend vers zéro. Cette dernière situation
relative, extrême, de l'expression grammaticale et de l'expressivité est rendue par l'interjection, laquelle représente
une expressivité si grande qu'il ne reste plus de place pour l'expression grammaticale.

Dans le cas de : Paraît qu'on s'est trompé, comparé avec : Il paraît qu'on s'est trompé, on voit l'expressivité
grandir assez pour entraîner une réduction de l'expression grammaticale, réduction se traduisant par la suppression
de la personne de support il.

La loi qui joue, c'est que ce que l'on gagne en expressivité, on le perd en expression grammaticale, et vice versa,
que ce que le discours étudié, correct, gagne en expression grammaticale, il le perd en expressivité. L'interjection
indique dans le langage la limite où l'expressivité, devenue tout, a dévoré - si l'on peut dire ainsi - l'expression
grammaticale.
Pour bien comprendre les choses, là où l'expressivité entre en conflit avec l'expression grammaticale, il faut avoir
toujours présente à l'esprit la formule inscrite au tableau :

Expression grammaticale + expressivité = 1

Elle domine le mécanisme du langage. Il faut y songer pour expliquer la coexistence dans la langue des deux
constructions : l'une froide, précise, et pour autant inexpressive : Il paraît qu'on s'est trompé, l'autre, plus vive
d'allure, et plus chargée d'appréciation critique : Paraît qu'on s'est trompé.

Ainsi voyons-nous dans le discours deux lois se heurter et se combattre. L'une est que le verbe, qui enferme par
définition une personne d'accord faisant de lui un prédicat, doit trouver en outre, pour s'asseoir, une personne de
support. Cette loi entraîne l'emploi d'un pronom de support dans les constructions impersonnelles. Elle représente
la tendance du discours châtié à développer l'expression grammaticale.

L'autre loi est que l'expressivité exerce à l'endroit de l'expression grammaticale une action réductrice, action
réductrice sujette à se traduire par l'élimination d'éléments grammaticaux, non indispensables au sens, tels que -
dans le cas qui nous occupe - la personne de support doublant la personne d'accord. C'est par un effet
d'expressivité entraînant une réduction proportionnelle de l'expression grammaticale que l'on passe de la
construction : Il paraît qu'on s'est trompé, à celle, dont chacun sent l'expressivité accrue : Paraît qu'on s'est
trompé.

La réduction d'expression grammaticale peut porter parfois sur des faits de pure morphologie tels que l'emploi d'un
mode plus économique, plus proche du réel, à la place d'un mode plus distant du réel et dont l'économie, à cet égard,
serait moindre. Par exemple, dans la chanson de Mac Nab, au temps du Chat Noir : Faudrait qu'on les expulserait,
au lieu de : Il faudrait qu'on les expulsât. Cette dernière manière de dire apparaîtrait disconvenante par excès
d'expression grammaticale et manque proportionnel d'expressivité, dans la chanson en question.

Leçon du 26 avril 1945, série A, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1944-1945, série A et B, Esquisse
d'une grammaire descriptive de la langue française III et Sémantèmes, morphèmes et systèmes, publiées sous la
direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly, Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses universitaires
de Lille, 1991, pp. 39-47

26 avril 1945 - série A

À la successivité possible X probable, correspond très exactement la successivité subjonctif X indicatif. Ce qui
revient à dire que l'impulsion portant la chronogénèse à s'achever se déclanche sur le seuil où le possible se clôt et
où le probable s'ouvre. Passé le probable, en direction du certain et du réel, il ne se passe rien de nouveau. La
situation au point de vue modal reste la même : la chronogénèse est portée indifféremment, sans considération
aucune de l'importance grande ou petite du dépassement, jusqu'à son terme. Il n'est pas fait de distinction modale
du probable minime, du probable grand, très grand, non plus que du certain, dont nous savons qu'il représente une
certaine accumulation de probable et se distingue de ce dernier non par la qualité, restée la même, mais par la
quantité, laquelle en grandissant impose bien un changement de mot mais n'impose pas de changement
grammatical, l'esprit se montrant habile à découvrir sous la différence des vocables les identités profondes de
nature. Une de ces identités est celle qui permet de poser l'équation qualitative - qualitative seulement : probable
= certain.

L'emploi du mode indicatif est requis régulièrement après toute expression positive de la probabilité. Après une
expression négative, on a la faculté, ainsi que je l'ai expliqué la dernière fois, avec raisons à l'appui, de se servir
soit du mode indicatif soit du mode subjonctif. Il en est de même après une expression du probable tendant à le
restreindre. Par exemple : Il est peu probable. On pourra dire soit : Il est peu probable qu'il vienne, soit : Il est peu
probable qu'il viendra. Ceci montre que la cause de la libre alternance du mode indicatif et du mode subjonctif
réside non pas dans le fait statique de la négation, mais dans le fait cinétique de prendre le probable en
accroissement ou en diminution. Si l'expression Il est peu probable se fait suivre sans la moindre difficulté du
mode subjonctif, c'est que le probable, en raison de l'emploi qui est fait de l'adverbe peu, est pris non pas en
croissance mais en décroissance. La négation de même ne signifie pas une annulation statique du probable, mais
une impulsion décroissante qui lui est imprimée.

On voit par là que nombreux sont dans la langue les petits mots grammaticaux qui signifient non pas une position
mais un mouvement. La statique en matière grammaticale est à peine existante et partout les mots grammaticaux
les plus abstraits ont pour matière dans une langue aussi évoluée que le français un cinétisme.

L'article, à cet égard, est un remarquable exemple. L'article un est le symbole d'un mouvement d'approche du
singulier qu'on évite plus ou moins. Ne pas l'éviter du tout a cet effet de mener la pensée jusqu'au numéral 1.
Quant à l'article le, il est le symbole d'un mouvement d'éloignement du numéral 1, considéré atteint et dépassé.
Ces remarques ne visent pas au surplus à préciser en quoi que ce soit la théorie de l'article qui a été exposée
antérieurement en détail, mais seulement à faire ressortir, ce qui n'a été fait jusqu'ici par personne, le caractère
cinétique des mots grammaticaux très abstraits. La préposition de, par exemple, est l'image d'un mouvement de
retour en opposition avec un mouvement d'aller symbolisé par la préposition à. C'est parce que la préposition de
est le signe d'un mouvement de retour qu'elle se montre apte à devenir l'inverseur du mouvement d'extension
indiqué par l'article le.

Nombreux sont les faits grammaticaux de tous genres dont on comprend mieux la raison si l'on sait que les mots
grammaticaux sont le signe non d'une position, mais celui d'un cinétisme. Presque tout, pas tout sans doute - la
proposition est à vérifier - est cinétique dans la langue. C'est dans le discours que les mouvements dont les mots
grammaticaux sont porteurs s'immobilisent en un point plus ou moins avancé de leur développement. De sorte que
l'on peut dire que de la langue au discours on constate souvent le passage du cinétique au statique. Aussi bien en
est-il ainsi continuellement lorsqu'il s'agit des modes : le subjonctif marque un arrêt second dans le mouvement
chronogénétique, et l'indicatif, un <troisième{Note : Mot restitué}> et dernier arrêt en fin de mouvement.

Une part non négligeable des résultats que j'ai obtenus en grammaire vient de ce que j'ai eu l'idée de substituer aux
conceptions traditionnelles statiques des conceptions plus souples de mouvement. Dans le système du verbe,
l'analyse reconnaît un premier mouvement longitudinal se développant selon l'axe de la profondeur, puis des
coupes par le travers de ce mouvement livrant un plan sur lequel se profile en résultat ce que le premier
mouvement longitudinal a produit. Et au sein de cette image par profil apparaissent d'autres mouvements. Le
premier mouvement longitudinal est celui que l'on a nommé la chronogénèse. Les coupes par le travers
engendrent chacune ce que l'on a nommé une chronothèse, dont l'indice de position dans la chronogénèse est le
mode. De plus, en chaque chronothèse on a le spectacle du temps descendant ou ascendant, référé dans les
langues romanes à un présent irrationnel, du fait qu'il n'est constitutivement ni un passé ni un futur, mais participe
de ces deux époques, lesquelles, dans un système trimorphe, représentent le rationnel, étant une chose et point
deux. Le souci d'éviter l'existence d'un présent irrationnel pourrait bien être, en toute dernière analyse, une des
raisons qui ont porté les langues germaniques à ne pas avoir de présent séparateur du passé et du futur, mais
seulement un présent qui se sépare du passé sans que le futur se sépare de lui. Je pense pouvoir dire à ce sujet des
choses non dénuées d'intérêt dans le petit livre que je prépare en ce moment pour nos amis anglais et que j'ai
accepté d'écrire à la demande de l'Université de Londres. Le malheur est que les réflexions engagées dans la
direction que j'indique ne progressent que lentement. À chaque petit pas fait, c'est tout le paysage qui change de
physionomie.

Une difficulté bien connue de tous ceux qui se sont occupés de poser des règles d'emploi du mode subjonctif un
peu précises est que le signifié de l'idée regardante est sujet à changer sous un signifiant demeuré le même. Aussi,
nombreux sont les cas où un même verbe, une même expression regardante, parce qu'ils ont changé de sens, ne
gouvernent pas le même mode. Un cas de ce genre assez difficile est celui qui, avec les verbes supposer et
admettre, avoisine l'idée d'hypothèse.

Le verbe supposer se fait suivre de l'indicatif là où il signifie approximativement "j'écarte de moi, de mon esprit,
l'idée du contraire". Par exemple : Je suppose que vous le lui avez dit. Ce qui veut dire "j'écarte de moi, je crois
pouvoir écarter de moi, de ma pensée l'idée que vous ne lui auriez pas dit". Le même verbe se fait suivre, au
contraire, <du subjonctif>{Note : Dans le texte : de l'indicatif} lorsqu'il propose à l'interlocuteur une supposition à partir
de laquelle devra se poursuivre le raisonnement. Par exemple : Je suppose que vous l'ayez fait, les conséquences
seront... Ce qui veut dire "supposons ensemble, c'est une attitude que je vous propose, que vous l'ayez fait...".
On notera que dans la première acception, celle par laquelle le locuteur est censé écarter de son esprit l'idée du
contraire et, conséquemment, accepter positivement celle qui est exprimée, il suffit d'introduire une négation pour
que l'alternance indicatif/subjonctif joue à peu près librement et que le choix du mode ne dépende plus que
d'impressions d'une fugacité extrême, émanant du contexte. On rencontre tantôt : Je ne suppose pas que vous
l'avez fait et tantôt, avec une nuance à peine sensible : Je ne suppose pas que vous l'ayez fait. L'emploi du
subjonctif est provoqué par l'introduction furtive d'une idée critique. On pense, sans le formuler expressément, "je
n'approuverai pas, je désapprouverai intimement que vous l'ayez fait...

La plus grande difficulté théorique que l'on rencontre dans l'explication de l'emploi du mode subjonctif tient à ce
que l'introduction dans l'idée regardante, sous quelque terme qu'elle s'exprime, d'une visée critique furtive suffit à
imposer l'emploi du mode subjonctif. Cela pour les raisons que j'ai indiquées la dernière fois et qui tiennent en ce
que la critique d'une chose implique son transport par la pensée - transport de caractère fictif, qui n'enlève rien à la
réalité de la chose si cette réalité est indiquée - dans le plan du possible. C'est là, en effet, seulement que la
critique a toute sa liberté de comparaison, là seulement que ce qui a eu lieu effectivement vient se mettre, aux fins
de comparaison, en ligne à côté de ce que l'on imagine. Quand je dis : J'approuve que vous n'ayez pas en la
circonstance hésité, le fait considéré "que vous n'avez pas hésité" est d'une réalité indubitable que la phrase, au
surplus, déclare expressément, mais tout en déclarant cette réalité, elle la transporte fictivement, en vue d'avoir la
liberté critique que suppose l'approbation, dans le plan du possible, et c'est ce transport que dénonce l'emploi du
mode subjonctif.

Les remarques que l'on vient de faire à propos du verbe supposer s'appliquent également, sans qu'il y ait rien à y
changer, au verbe admettre. Quand ce verbe signifie "j'écarte de moi, de mon esprit, la pensée du contraire" il se
fait suivre de l'indicatif. Par exemple : J'admets que vous ne vous êtes pas trompé, qu'il n'en soit plus question.
C'est-à-dire, "j'éloigne de mon esprit la supposition même que vous vous seriez trompé".

Le même verbe admettre se fait suivre du mode subjonctif lorsqu'il suggère à l'interlocuteur l'admission en
commun avec le sujet parlant d'une hypothèse devant servir de départ à un raisonnement consécutif. Par exemple :
J'admets que votre calcul ait été juste, il n'en demeurerait pas moins que... On remarquera que le verbe admettre
de même que le verbe supposer se laissent aisément mettre à l'impératif pluriel, engageant en commun le sujet
parlant et le sujet écoutant, lorsqu'ils se rapportent à une hypothèse dont on propose l'admission. Au lieu de
j'admets que... ou je suppose que..., il est alors possible de dire, ce qui revient au même supposons ou admettons
que...

On a expliqué la dernière fois que les verbes exprimant la volition ou l'intention sont, comme idées regardantes,
des verbes qui se font suivre du mode subjonctif. Par exemple : Je veux qu'il vienne, J'ai l'intention qu'il le fasse.
Or il arrive fréquemment que la volition ou l'intention s'enveloppent d'un autre verbe, lequel, en conséquence,
parce qu'il exprime volition ou intention se fait suivre du mode subjonctif. Ceci est le cas du verbe ordonner ainsi
que des verbes, quels qu'ils soient, qui impliquent l'idée d'un ordre ou d'une injonction ou - de moins qu'une
injonction - d'une simple recommandation. Voici des exemples : Je lui ai ordonné qu'il le fasse. Je lui ai prescrit
qu'il ait fini avant la nuit. Je lui ai recommandé qu'il ne néglige rien.

Il n'est pas rare que l'injonction plus ou moins atténuée se cache sous le verbe dire ou sous le verbe avertir. Par
exemple : Je lui ai dit qu'il veuille bien vous prévenir que... Je l'ai averti qu'il vienne aussitôt qu'il aurait fini.

Les mêmes verbes dire et avertir se font suivre du mode indicatif lorsqu'ils signifient simplement, sans idée
d'injonction, qu'on a informé, qu'on a fait savoir. Exemples : Je lui ai dit que vous étiez venu en son absence ; Je
l'ai averti que vous l'aviez demandé à plusieurs reprises. Dans les deux phrases, le verbe de la proposition
principale signifie "je lui ai fait savoir, j'ai porté à sa connaissance". C'est cette idée qu'on trouve sous les verbes
dire et avertir qui, en ce cas, ne sont nullement injonctifs.

On ne manquera pas de remarquer que dans une langue comme le français ni l'ordre, ni la prière, ni l'injonction ne
se marquent par un mode spécial. Le subjonctif suffit. Une <langue{Note : Mot restitué}> comme le français n'a ni
jussif, ni précatif, ni injonctif. Ces modes, s'ils existaient distinctement, c'est-à-dire s'ils se signalaient par une
forme verbale distincte, seraient des modes allocutifs. Or c'est une caractéristique du français et des langues
européennes les plus évoluées de n'avoir pas ou, si l'on préfère, de n'avoir plus de modes allocutifs. À proprement
parler, il n'existe en français que des modes chronogénétiques. L'impératif lui-même, si paradoxal que cela puisse
paraître à première vue, est inexistant en français, car, ainsi qu'il est facile d'en faire la constatation, il ne sort pas
morphologiquement de l'indicatif ou du subjonctif.

Le mode impératif en français n'est, comme on l'a écrit dans Temps et Verbe, qu'un mode de parole. Il n'est pas un
mode de pensée. Les modes qui ne sont que de pensée sont des modes purement chronogénétiques, c'est-à-dire
des modes dont l'unique fonction est de dater une chronothèse plus ou moins riche de formes - la plus riche de
toutes est celle d'indicatif - dans la chronogénèse.

Les savants qui se sont intéressés aux modes et se sont efforcés de pénétrer l'essence de cette catégorie verbale ont
été, pour la plupart, des philologues accoutumés aux distinctions modales des langues anciennes où ce qui est
chronogénétique apparaît mêlé, superposé inséparablement à ce qui est allocutif, et c'est du côté allocutif, bien
plus concret que le côté chronogénétique, qu'ils ont tendu tous à découvrir le principe de la distinction modale. Au
cas où ils auraient regardé avec plus d'attention ce que le mode est devenu dans les langues modernes les plus
évoluées, ils auraient eu plus de chance de découvrir la véritable nature du mode reconnu pour la première fois
dans notre ouvrage Temps et Verbe, lequel ne fait état que des modes chronogénétiques : ceux indiquant jusqu'à
quel point a été portée dans la pensée du locuteur la formation de l'image-temps. L'exactitude des vues
développées dans cet ouvrage sur la nature du mode a été signalée de côté et d'autre dans des comptes rendus par
pas mal de linguistes, sans que la théorie par nous exposée ait pu jusqu'ici remplacer dans les traités de grammaire
didactique les théories accoutumées, manifestement insuffisantes à rendre raison des emplois et, ce qui est plus
grave, inexactes dans leur principe même. Il est difficile à des vues inaccoutumées et très neuves, qui surprennent
quand il s'agit du langage par leur rigueur et leur profondeur, de s'imposer en peu de temps. Je suis certain qu'un
jour la théorie des modes que j'expose ici ralliera tous les suffrages, mais j'ignore si ce jour est proche ou encore
lointain. Les difficultés qu'a rencontrées la publication scientifique du fait de la guerre et de ses conséquences ont
certainement contribué à retarder la propagation dans les milieux compétents des théories sur le mode et sur pas
mal d'autres questions auxquelles j'ai eu depuis plusieurs années la joie de pouvoir intéresser un petit nombre
d'auditeurs fidèles ayant compris la portée des recherches entreprises et des découvertes déjà faites.

Ceci n'est qu'une parenthèse, et je reviens à mon véritable sujet qui est de continuer l'examen des emplois du
mode subjonctif et de démontrer au moyen de ces emplois et tout particulièrement en étudiant ceux qui font
généralement le plus de difficultés, quand il s'agit de les justifier, que le mode subjonctif est bien dans tous les
cas, sans aucune exception, la marque d'une incomplète formation de l'image-temps, autrement dit le signe d'une
chronogénèse suspendue dans son cours avant de s'être achevée.

Il a été indiqué que le verbe ordonner, en tant que verbe emportant avec lui une idée de volition, se fait suivre du
mode subjonctif. C'est le cas courant, celui qu'on a à chaque instant l'occasion d'observer; à côté de ce cas courant
il en existe un autre, plus rare, qui nous montre le même verbe ordonner suivi de l'indicatif. Ce dernier mode
s'emploie là où le verbe ordonner se rapporte à une décision légalement prise. Exemple : Il a été ordonné que la
Bourse dorénavant tiendrait séance le samedi. Ce dont il est question dans cette phrase, ce n'est point d'un ordre
transmis et exprimant la pesée d'une volonté personnelle sur celle d'autrui, mais l'institution d'une mesure dans un
plan où précisément la volonté personnelle n'est plus en cause. Ainsi le verbe ordonner employé de cette manière
n'apparaît plus un verbe de volition, mais un verbe d'institution de ce qui doit être pour chacun, indépendamment
de toute préférence personnelle. Avec l'élimination de la préférence personnelle se dissipe le point de vue critique,
et c'est là certainement un des facteurs contribuant à produire le subjonctif.

D'une manière générale, un seuil marquant que l'idée de volition a été dépassée est celui où se forme dans l'esprit
l'idée de décision prise, arrêtée, d'une manière qui ne laisse plus place à la discussion. Par cette élimination de la
discussion éventuelle, on sort du plan critique, et en tout cas du mouvement qui y pourrait mener. C'est la raison
pour laquelle le verbe décider est ordinairement suivi de l'indicatif. Par exemple : J'ai décidé que Jean nous
accompagnerait. Il va sans dire que le mode <indicatif>{Note : Dans le texte : subjonctif} est de rigueur là où le verbe
décider a trait à une disposition légale. Par exemple : Il a été décidé que les impôts seront augmentés.

La grammaire de rection avait essayé de codifier l'emploi des modes en posant des règles selon lesquelles tel
verbe devait se faire suivre automatiquement du mode subjonctif et tel autre, plus ou moins voisin de sens, du
mode indicatif. Toutes ces règles, à l'expérience, sont apparues manquer d'une complète exactitude. Toujours, en
effet, on rencontre dans l'exercice du discours un emploi propre à les mettre en défaut. Il en faut conclure que
l'emploi des modes dans une langue aussi évoluée que le français n'est assujetti à aucune servitude lexicale. Il est
appelé non pas en vertu des mots dont le sujet parlant se sert, mais en vertu, ce qui est autre chose, de la pensée
que le sujet parlant introduit sous ces mots, laquelle pensée pour un même mot est sujette à varier sensiblement. Il
n'est pas besoin de changer de verbe pour franchir l'un des seuils imposant le passage du mode subjonctif au mode
indicatif ou vice versa.

On avait montré que le fait de prendre une réalité acquise indubitablement sous une vue critique est une raison
obligée de transporter fictivement la réalité considérée dans le plan du possible, qui est celui où la critique se sent
à son aise et peut opérer librement. On vient de montrer en outre que l'opération inverse a lieu dans certains cas où
une éventualité est retirée du plan critique, du fait qu'on la déclare implicitement mise hors de discussion en vertu
d'une décision prise, et donc retirée aussi du domaine de la volition personnelle. Comme on le voit, l'esprit se
meut en tous sens en lui-même et il n'est pas prisonnier des mots, une retouche opérée du côté de la grammaire
par un changement de mode lui permettant toujours de suivre avec exactitude les variations de sens, souvent
subtiles, que le discours attribue au mot dans l'emploi. La liaison psychomécanique du lexique et de la grammaire
est très étroite.

>Du point de vue philosophique - on ne fait pas assez de philosophie du langage à propos de questions
particulières ; il est vrai qu'on en fait beaucoup trop à propos de questions générales - du point de vue
philosophique, il est intéressant de remarquer que le mode se décide en nous automatiquement, si fine que soit la
nuance à exprimer, bien avant que nous ayons pu nous rendre compte de ce qu'allait être cette nuance. Ceci
montre que le psychomécanisme de la langue et celui du discours sont réglés merveilleusement, d'une manière qui
les soustrait aux lenteurs et aux incertitudes du contrôle conscient, dont le langage se passe à un haut degré. La
pensée qui se forme en nous est liée de la manière la plus étroite au psychomécanisme de son expression. Cette
liaison dont un linguiste entrevoit, en lointain, le secret ressort est un merveilleux secret de la nature, et l'on
s'étonne que l'étude de ce secret n'ait pas passionné davantage la pensée du siècle. On ne s'est pas aperçu que la
linguistique était, parmi les sciences de toute espèce, une très grande science qui devrait, si l'on songeait bien à ce
qu'elle est, attirer à elle des esprits puissants. Ces esprits puissants dont elle aurait besoin afin de devenir en effet
ce qu'elle est en soi sont attirés présentement par des sciences qui ont su faire une part plus grande à la réflexion
abstraite, les mathématiques et la physique notamment. Il m'arrive souvent de penser, songeant au sort actuel de la
linguistique, que la moisson est grande et qu'il y a peu d'ouvriers. Mes songeries, assez mélancoliques, se tournent
aussi du côté de la valeur hautement éducative de la linguistique et de tout ce que pourrait tirer d'elle un monde
qui aurait recouvré la sérénité de pensée en même temps que le goût chez l'homme de se respecter lui-même en
comprenant de mieux en mieux quel être d'exception il est dans la nature. Aucune science mieux que la
linguistique n'est capable de le lui révéler de plus en plus complètement. Sous ce rapport, la linguistique a les
mêmes pouvoirs que la mathématique, avec des différences appelant la méditation et dont l'examen m'entraînerait
pour longtemps en dehors de mon sujet.

Je pense la prochaine fois y revenir avec l'examen comme idée regardante du verbe nier. L'étude de ce verbe au
point de vue de ses conséquences modales est des plus intéressantes. La raison générale en est que si l'affirmation
du possible n'entraîne pas à sa suite celle du probable et consécutivement du réel, la négation du possible implique,
elle, la négation de tout au-delà dans le sens de la réalisation. Déclarer qu'une chose est impossible - en nier la
possibilité - c'est poser par avance qu'elle n'entrera jamais dans la réalité, et que tout pas dans cette direction lui est
interdit. Nier la possibilité, c'est donc simultanément, conjointement, nier la réalité. Ce contact si particulier de la
négation et du possible confère au verbe nier, dans une étude attentive du mode, un intérêt exceptionnel. C'est la
raison pour laquelle, continuant notre promenade parmi les verbes faisant difficulté au point de vue de la théorie du
mode, nous nous en occuperons dès la prochaine fois.

Leçon du 7 juin 1945, série A, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1944-1945, série A et B, Esquisse
d'une grammaire descriptive de la langue française III et Sémantèmes, morphèmes et systèmes, publiées sous la
direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly, Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses universitaires
de Lille, 1991, pp. 79-88

7 juin 1945 - série A


Il a été indiqué à plusieurs reprises dans les précédentes leçons que les mots grammaticaux les plus importants de
la langue représentent au fond de la pensée où ils habitent en permanence, prêts à servir dans le moment du
besoin, quand le discours fera appel à eux pour sa propre construction, non pas une position, mais un mouvement.
En d'autres termes, la signification à eux liée, dont ils sont porteurs, n'est pas de caractère statique mais de
caractère cinétique. Ce cinétisme des mots grammaticaux est le fait de langue. Le fait de discours est la
conversion du cinétisme, du mouvement signifié, en une position prise par la pensée au sein dudit mouvement.

De la langue au discours, il y a donc, lorsqu'il s'agit des mots grammaticaux, passage du cinétique au statique. Et
ceci explique que le caractère cinétique des mots grammaticaux n'ait pas été jusqu'ici reconnu. Ce caractère a en
effet ceci de particulier qu'il ne pénètre jamais tout entier sans restriction dans le discours où le mouvement, dont
le mot grammatical est le symbole, apparaît invariablement intercepté par une coupe transversale et immobilisé
finalement sur un certain instant de sa progression plus ou moins accomplie.

L'étude que nous avons faite du psychomécanisme de l'article est à cet égard aussi démonstrative que probante.
Une étude semblable, qui serait tout aussi démonstrative et probante, pourrait être entreprise à propos de la
préposition. Il en ressortirait que les principales prépositions sont dans la langue le signe d'un mouvement
intercepté à une plus ou moins grande distance de son terme, la même préposition prenant ainsi autant de valeurs
diverses que le mouvement, dont elle symbolise l'entier, comporte d'interceptions différemment significatives et
par là caractéristiques. La préposition à, par exemple, est le signe d'un mouvement d'aller et la préposition de, le
signe d'un mouvement de retour. C'est de l'interception plus ou moins précoce ou tardive de l'image de
mouvement dont elles sont le signe que provient leur valeur effective dans le discours. Tardivement interceptée, la
préposition à livre le sens qu'on trouve dans : vivre à Paris ; et c'est à une interception précoce qu'on doit le sens :
aller à la ville. Il en va de même de la préposition de dont le mouvement, suivant qu'il fait l'objet d'une
interception plus ou moins précoce ou tardive, éveille dans l'esprit des idées différentes. J'avoue ne pas avoir
réussi encore à me représenter tout à fait clairement le mouvement lié à chacune des prépositions et ne pas avoir
non plus su découvrir avec exactitude le mécanisme certainement très subtil des interceptions dont leur
mouvement fait l'objet, mais ce que j'ai vu de ces deux choses suffit à me convaincre de leur <existence>{Note :
Dans le manuscrit : inexistence}, dont je ne saurais reprocher qu'à moi-même, soit par une insuffisance d'observation
du détail révélateur, soit par un manque de puissance analytique, de ne pas en avoir fait la découverte complète.

Ceci est une parenthèse dans ma leçon d'aujourd'hui où je dois continuer l'étude commençée de l'influence des
locutions conjonctives contenant que sur le mode du verbe dépendant d'elles. Cette étude s'éclaire et prend rigueur
et finesse si l'on veut bien ne pas perdre de vue que la conjonction que est, elle aussi, dans la langue, le signe d'un
mouvement, lequel se développe entre l'idée de supposition représentée dans la langue par si et celle de position
représentée par que. La conjonction que recouvre l'intervalle existant entre le mot si, qui suppose, et le mot que,
qui pose. Soit figurativement :

C'est parce que la conjonction que signifie non pas la position extrême marquant l'abandon total de la signification
si, mais le mouvement même d'abandon de cette signification qu'il lui est possible, à la faveur d'une interception
précoce du mouvement que dans la langue elle symbolise in extenso, de signifier "si", comme c'est le cas dans : Si
j'étais riche et que je voulusse acheter un château, ou que manifestement signifie "si". Le sens de "si" a été obtenu
d'une manière qui a consisté à éviter, dans un mouvement qui y conduit, l'approche du moment où l'on a affaire à
que posant et non plus supposant. Le fait psychique de maintenir le mot grammatical que en deçà de l'idée à
laquelle il conduit, qui est son aboutissant, ne reste pas un fait secret purement implicite, et il est dénoncé
sémiologiquement par l'emploi du mode subjonctif au lieu du mode indicatif. Ce qui revient à dire que, pour
revenir du posé qu'indique que, au terme de sa course, au supposé antécédent qu'on entend accidentellement lui
faire signifier, on a eu recours à une opération de pensée consistant à remonter la chronogénèse. Cette remontée
de la chronogénèse, ramenant l'esprit de l'indicatif au subjonctif, annule le pas de trop qu'on avait fait
lexicalement, par souci d'expressivité, en employant que pour signifier "si".
Une remontée semblable de la chronogénèse a lieu avec les locutions conjonctives contenant que là où
l'expression introduisant que constitue par sa nature un en-deçà de la position finale signifiée par le mot que. Il en
résulte, comme chaque fois que, tout en se servant de que, on revient en deçà de la position finale que cette
conjonction indique, l'emploi du mode subjonctif.

Les locutions conjonctives virtualisantes exigeant après elles l'emploi du mode subjonctif sont toutes celles qui,
par l'expression dont elles font précéder que, signifient que la position finale indiquée par ce mot n'est pas atteinte.
Figurativement, les locutions conjonctives se divisent ainsi en deux groupes, celles qui peuvent être représentées
comme ceci :

antécédence
avant
afin que
pour

et celles qui n'acceptent pas cette représentation selon laquelle que est rattaché à un en-deçà, saisi par un en-deçà
de lui-même. Ces dernières, qui constituent le groupe des locutions conjonctives actualisantes, se font suivre du
mode indicatif, tandis que les premières se font suivre du mode subjonctif.

Les locutions conjonctives qui se font suivre du mode indicatif sont toutes celles signifiant que la position
indiquée par la conjonction que est atteinte ou, plus encore, dépassée. Il y a dépassement dans après que qui,
figurativement, devrait être représenté comme ceci :

subséquence
que après

La représentation figurative de pas mal de locutions actualisantes se faisant suivre du mode <indicatif{Note : Dans
le manuscrit : subjonctif.}> serait :

que
pendant)

cette représentation exprimant que l'expression dont il est fait usage pour introduire que saisit le que sur la
position même qu'il indique. C'est le cas de saisie sur place, sans en-deçà ni au-delà.

Sont virtualisantes et gouvernent le mode subjonctif les locutions ressortissant au schéma :

saisie en deça que

Sont au contraire actualisantes et gouvernent le mode indicatif les locutions appartenant soit au schéma :

saisie
que au-
delà

soit au schéma :

que
(saisie sur place)

Tel est l'essentiel de la théorie se rapportant au mode qu'exigent après elles les locutions conjonctives contenant le
mot que, lesquelles expriment, par position ou antécédente, ou concomitante, ou conséquente la saisie que l'esprit
opère de ce mot. Le reste n'est qu'une question de détail et les difficultés, peu nombreuses, que l'on peut
rencontrer ont toutes pour origine le fait que la locution en cause est sujette, dans certains cas, à recouvrir une
signification qui se porte au-delà ou revient en deçà de celle considérée normale, résultant directement de sa
composition. Par exemple, avec un sens simplement intentionnel, on dira : J'agirai de telle sorte que vous soyez
satisfait ; mais si, outrepassant l'intention, on en arrive à un sens plus fort, nettement conclusif, on sera conduit à
dire : J'agirai de telle sorte que vous serez satisfait. L'explication psychomécanique de l'indicatif est que
l'intention étant située dans l'antécédence de que, sortir, par dépassement expressif de l'intention, c'est sortir aussi
de cette antécédence, et donc atteindre que sur sa position terminale.

Une exacte théorie du mode, dépendant de la locution conjonctive, doit tenir compte de ce qu'une locution
conjonctive constituée a globalement une certaine mobilité dans la pensée et peut éventuellement sortir du champ
que lui assigne sa constitution. Le champ assigné à une locution conjonctive par sa constitution, c'est-à-dire par
les éléments qui la composent, en constitue ce qu'on pourrait appeler le domaine topique, et la sortie de ce champ,
amenée par un certain emploi de discours, le domaine ectopique.

On voit ainsi la locution jusqu'à ce que gouverner en situation topique le mode subjonctif, et en situation
ectopique, le mode indicatif. Je ne cite pas d'exemples et renvoie à ceux, suffisamment nombreux, que j'ai
produits la dernière fois.

Le domaine topique de la locution conjonctive peut être déterminé a priori par la seule considération des éléments
participant à sa composition. Quant au domaine ectopique, il ne se laisse déterminer que si l'on a connaissance du
contexte et de la visée momentanée de discours.

Il découle de ce qui vient d'être dit qu'une grammaire descriptive de la langue française devrait, au chapitre
traitant de l'influence modale des locutions conjonctives, grouper celles-ci en deux séries, la série actualisante et
la série virtualisante, en se fondant d'abord uniquement sur la composition de la locution, et ensuite, pour chaque
locution, étudier les cas où la locution quitte momentanément le domaine topique lui appartenant pour occuper
une situation ectopique due à une influence contextuelle et à une visée de discours particulière.

Ce passage d'une situation topique à une situation ectopique est celui que l'on constate dans les emplois où que est
ramené au sens de "si", ou même, sans aller jusque là, à un sens qui n'est plus exactement celui final de que
exprimant la position sans le moindre recul psychique, sans le moindre infléchissement psychique en direction de
la supposition. La situation topique de que est acquise quand ce mot est parvenu à sa plus grande distance possible
de si, et l'on se sert alors du mode indicatif. Que cette distance maximale de si ne soit pas obtenue et l'on voit que
se faire suivre aussitôt du mode subjonctif. Exemple : Que cela soit vrai, j'en conviens. Le subjonctif que cela soit
est dû à ce que la conjonction que manquant, ainsi qu'on a déjà eu l'occasion de l'expliquer, de point d'appui, un
léger recul, un recul infime se produit dans le sens de la supposition. Ce recul minime ne se produit pas si l'on
construit la phrase autrement, d'une manière qui confère à la conjonction que un point d'appui lui permettant
d'exercer, sans défaillance aucune, sa fonction, qui est de poser et non de supposer. Exemple : Je conviens que
cela est vrai. Dans la phrase ainsi construite, que s'appuie sur conviens.

Figurativement et par comparaison, les deux exemples : Que cela soit vrai, j'en conviens et Je conviens que cela
est vrai, peuvent être représentés comme ceci :

En N, situation topique, ou si l'on préfère rationnelle, que gouverne le mode indicatif. Mais en N-1, que, qui a
légèrement reculé en direction du supposé, saisi à aussi courte distance que l'on voudra du posé, se trouve en
situation ectopique ou, si l'on préfère, <irrationnelle{Note : Dans le manuscrit : rationnelle}>, et gouverne en
conséquence le mode subjonctif.

Les choses se passent de manière identique mutatis mutandis dans les locutions conjonctives où figure que. La
seule différence est que la situation psychique de que est déterminée par une expression introductive faisant partie
intégrante de la locution conjonctive. Là où cette expression introductive marque par elle-même une situation
antécédente à celle de que exerçant sa fonction propre, qui est de poser, le mot que se trouve ramené, par sa
liaison étroite avec ladite expression, en la situation qu'elle occupe ; ce qui revient à dire qu'il délaisse sa situation
topique finale pour occuper une situation ectopique, moins avancée, dans l'intervalle allant de si à que, du supposé
au posé.

On conçoit dès lors très bien que la locution avant que se fasse suivre du mode subjonctif et la locution en même
temps que du mode indicatif. Cette dernière locution saisit que là où il se situe au terme de sa course le menant du
supposé au posé, tandis que avant, parce qu'il signifie "antécédemment", saisit que à un moment où ce terme final
n'est pas encore atteint et où, par conséquent, que n'a pas pris relativement au supposé toute la distance qu'exige la
pleine accession au posé.

Les locutions virtualisantes, gouvernant le mode subjonctif, sont toutes celles qui comportent, en raison des
termes composants, une saisie de que opérée à une certaine distance de son point de conclusion, atteint seulement
quand le supposé a définitivement cédé la place au posé.

Rentrent dans le groupe des conjonctions virtualisantes celles indiquant, relativement à que, l'antécédence (avant
que), l'absence (sans que), l'attente, l'expectative (jusqu'à ce que), la tendance, l'intention, le dessein (afin que,
pour que), la supposition retenue (en cas que), la supposition écartée (loin que), la condition opérante (à condition
que, pourvu que), la condition restrictive (à moins que), la condition inopérante (quoique, bien que, encore que,
etc.).

Rentrent dans le groupe des conjonctions actualisantes celles indiquant relativement à que la subséquence (après
que), la simultanéité, la concomitance (pendant que, lorsque), la successivité immédiate (aussitôt que, dès que), la
justification conséquente explicative, non pas intentionnelle (pour ce que, parce que).

J'ai donné la dernière fois de nombreux exemples de locutions conjonctives virtualisantes suivies du mode
subjonctif. J'en donnerai aujourd'hui quelques-uns de conjonctions actualisantes.

Après que

Après que je fus venu...


Après qu'entre les morts, on ne le put trouver. (Corneille, Polyeucte, I, 4)

Régulièrement, la locution conjonctive après que se fait suivre du mode indicatif, mais on constate une tendance
sourde à employer avec elle le mode subjonctif. Il y a là, semble-t-il, surtout un effet de symétrie. La locution
conjonctive avant que gouvernant le mode subjonctif, on emploie le même mode avec la conjonction de vis-à-vis
après que.

Voici un exemple de subjonctif appartenant au parler le plus usuel et prononcé par une personne instruite :

Cette bouteille que j'ai rangée après qu'elle ait été lavée.

La personne en question aurait dit, correctement : avant qu'elle ait été lavée. Elle a employé le même mode en se
servant de après que, vis-à-vis de avant que.

La tendance à employer le mode subjonctif à la suite de après que est assez forte pour que les correcteurs de
journaux et d'imprimerie aient souvent à rétablir, contre les auteurs, l'indicatif.

Dans certains cas, l'emploi du mode subjonctif avec après que paraît facilité du fait que le subjonctif tient lieu
d'un futur. Par exemple : Il vaudrait mieux que je fasse la chambre après qu'on ait déjeuné. C'est-à-dire "après
qu'on aura déjeuné", ou même, ce qui nous rapproche encore plus du mode subjonctif, "après qu'on aurait
déjeuné".

Voici, dans Verlaine, un emploi curieux de subjonctif avec la locution conjonctive après que :

Après que j'eusse eu fini, nous fûmes invités, Zilcken et moi, à une soirée chez les Haverman. (Quinze jours en Hollande, Oeuvres, t. V,
p. 241)

Il semble que le subjonctif, injustifiable du point de vue psychique, soit amené ici par le besoin d'éviter la
rencontre directe de eus, prétérit, avec eu participe dans que j'eus eu{Note : On trouvera dans l'enseignement ultérieur de
Guillaume - par exemple, dans la leçon du 20 mars 1958 - une explication plus satisfaisante que celle-ci relative à l'emploi du subjonctif
avec après que}.

Les locutions conjonctives lorsque, pendant que, en même temps que, de la même manière que, cependant que,
tandis que, alors que n'appellent point de remarques. Elles se font suivre régulièrement du mode indicatif et les
déplacements de signification susceptibles d'amener l'emploi du subjonctif sont inexistants ou, à tout le moins - il
est prudent de ne pas trop s'avancer - quasi inexistants. Il y a lieu, en effet, en matière de mode, de toujours
prévoir un emploi qui, par le changement qu'il apporte au sens accoutumé de la locution conjonctive, justifie ou
impose un changement de mode. Autrement dit, à côté des emplois topiques, la prévision doit être faite
constamment d'emplois ectopiques entraînant la locution en dehors du champ modal qu'elle s'attribue
constitutivement.

Une locution conjonctive intéressante est la locution au lieu que. Elle indique la substitution. Là où elle introduit
la chose qu'une autre remplace, elle gouverne le mode subjonctif. Par exemple : Au lieu que ce soit vous qui y
alliez, ce sera lui. Là, au contraire, où elle introduit non pas la chose remplacée, mais la chose remplaçante, elle se
fait suivre du mode indicatif. Par exemple :

Les véritables professeurs n'ont pour plaider leur cause que leurs travaux, leur enseignement, au lieu que les professeurs politiciens
peuvent mobiliser des bataillons de défenseurs : élus qui votent à la Chambre, grands électeurs qui font voter ces élus.

La différence de modes en question se justifie, si l'on considère que, dans une substitution, il y a une chose qui
s'attribue un devenir positif : c'est celle qui remplace qui entre dans l'actualité, et une chose dont le devenir est
évanescent, négatif : c'est celle qui est remplacée. Pour cette dernière, je le rappelle, il n'y a pas entrée dans
l'actualité, mais sortie de l'actualité, et par conséquent éloignement du mode indicatif, lequel, on le sait, est le
mode de l'accession à l'actuel. L'entrée dans l'actuel a lieu sur le seuil marquant, avec l'idée de probable atteinte, la
sortie du possible. Pratiquement, une grammaire descriptive du français pourrait indiquer que la locution
conjonctive au lieu que gouverne toujours le mode indicatif lorsqu'elle signifie approximativement "tandis que,
alors que". Il en est ainsi dans l'exemple précité où l'on peut dire : tandis que, ou alors que les professeurs
politiciens... etc.

Figurativement, la locution conjonctive au lieu que occupe, relativement à que, les deux situations suivantes, qui
sont des situations cinétiques :

Le dénouement de la première situation est une simultanéité :

au lieu

que

Celui de la deuxième, une antécédence croissante :

au lieu que

Dans les propositions subordonnées introduites par une expression signifiant que la condition considérée est
inopérante et, comme telle, indifférente, l'usage est de se servir du mode subjonctif. Exemple :

C'était une Normande qui paraissait au moins vingt ans bien qu'elle n'en eût que dix-huit.

Anciennement, les mêmes locutions, exprimant la condition inopérante et indifférente, se faisaient souvent suivre
du mode indicatif. On lit dans Les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, Préface, p. 27 :
Bien que tu as autour de toi
Des coeurs et des yeux pleins de foi,
J'ai peur qu'une Dalide fine
Coupe ta force et tes cheveux.

Quelques auteurs français qui ont un sentiment particulièrement vif des possibilités de la langue continuent
d'employer après bien que et autres expressions de même sens tantôt le mode indicatif et tantôt le mode
subjonctif. Voici un exemple d'Anatole France :

Bien que nous fûmes, mon maître et moi, très attentifs à cacher notre surprise, M. d'Astarac la devina. (La Rôtisserie de la Reine
Pédauque, p. 75)

Le prétérit défini employé au lieu du subjonctif a cet effet de concréter et de momentanéiser, si l'on peut dire
ainsi, l'état rendu par fûmes. Il s'agit d'une attitude observée à un certain moment, dans une certaine circonstance ;
avec le subjonctif, il se serait agi plutôt d'un trait de caractère. Le rôle du prétérit employé par Anatole France est
d'éviter que la pensée s'oriente à tort dans cette direction.

J'arrêterai là pour aujourd'hui cette étude de l'emploi du mode après les locutions conjonctives contenant que. La
prochaine fois, je parlerai de la locution parce que, qui exprime la justification conséquente, explicative, et
j'essaierai de produire quelques éclaircissements relatifs à sa constitution spéciale, selon laquelle la préposition par
est séparée de que par le démonstratif ce. Peu de choses dignes d'être retenues ont été dites au sujet de ce
démonstratif incorporé par certaines locutions conjonctives dont il devient une partie intégrante.

Leçon du 14 juin 1945, série A, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1944-1945, série A et B, Esquisse
d'une grammaire descriptive de la langue française III et Sémantèmes, morphèmes et systèmes, publiées sous la
direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly, Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses universitaires
de Lille, 1991, pp. 89-97

14 juin 1945 - série A

L'objet principal des trois précédentes leçons a été de montrer que les locutions conjonctives terminées par le mot
que se divisent en deux groupes : celui des conjonctions actualisantes gouvernant le mode indicatif, et celui des
conjonctions virtualisantes gouvernant le mode subjonctif. On a rendu raison du fait au point de vue
psychomécanique en expliquant que la conjonction que qui termine les locutions en cause est, au fond de la
pensée, non pas le signe d'une immobilité mais celui d'un mouvement aboutissant à une indication finale de
position correspondant à l'emploi du mode indicatif.

L'emploi de ce mode après une conjonction terminée par le mot que signifie, par conséquent, que le mouvement
dont le mot que est porteur a été intercepté in extremis, au moment où il expire, et que cette interception
extrêmement tardive est un effet de l'expression chargée dans la locution conjonctive d'introduire le mot que. Il
suit de là que l'emploi du mode subjonctif après les locutions terminées par le mot que signifie que le mouvement
dont le mot que est porteur a été intercepté hâtivement, avant d'être parvenu au terme de sa course, et que cette
interception précoce, anticipée, non finale est, comme précédemment dans le cas opposé, un effet de l'expression
chargée dans la locution conjonctive d'opérer la saisie du mot que.

Les expressions qui produisent dans une locution conjonctive une interception précoce du mouvement dont le mot
que est le symbole sont toutes celles qui emportent avec elles l'idée de "avant". Produisent, au contraire, une
interception tardive, survenant au terme du mouvement qu'indique que, les expressions qui emportent avec elles
l'idée de "pendant", ou celle de "après".

Les expressions impliquant l'idée de "après" saisissent le mouvement indiqué par le mot que alors qu'il est déjà
parvenu au terme de sa progression. Celles impliquant l'idée de "pendant" le saisissent dans son cours et le
laissent se continuer, l'accompagnant en quelque sorte jusqu'à sa fin naturelle. Et celles seulement impliquant
l'idée de "avant" lui imposent de s'arrêter en lui-même, avant de s'être achevé.

Le rappel de ces vues n'était peut-être pas inutile en vue de faire ressortir la parfaite cohérence de la théorie
avancée en ce qui concerne le caractère cinétique du mot que et, plus généralement, de la quasi-totalité des petits
mots grammaticaux. Le mot que se meut de la supposition dont il s'éloigne en direction de la position dont il
s'approche. Le fait qu'il atteint le posé, ayant laissé entièrement derrière lui le supposé, entraîne l'emploi du mode
indicatif, de même que le fait pour le mot que de devoir suspendre, avant d'avoir atteint le terme de sa
progression, le mouvement dont il est le signe a cet effet de retenir la pensée en deçà du mode indicatif et
d'imposer, en conséquence, l'emploi du mode subjonctif. De sorte qu'en définitive toute la théorie concernant,
sous le rapport modal, le mot que, se réduit, intégralement comprise, à poser l'équation cinétique :

accession au posé = accession au mode indicatif

Tous les faits grammaticaux relatifs à que deviennent immédiatement clairs si l'on part de cette formule, étant
admis, bien entendu, qu'on a la connaissance préalable de la théorie des modes et des temps fondée sur le
psychomécanisme de la chronogénèse et des interceptions chronothétiques dont elle est l'objet.

La question de l'emploi du mode après la conjonction que se présentant isolément ou en combinaison dans une
locution conjonctive avec une expression saisissante étant réglée, j'ai à examiner maintenant une question qui n'a
que peu retenu l'attention des grammairiens et qui est celle de la composition lexicale des locutions conjonctives
se terminant par que.

Deux formules de composition de la locution conjonctive terminée par que sont appliquées dans le français actuel,
à savoir :

expression saisissante + que


expression saisissante + ce que

Exemples d'application de la première formule, selon laquelle la saisie du mot que est une saisie immédiate
opérée sans l'aide d'aucun terme intermédiaire : avant que, à condition que, pourvu que, bien que, quoique, etc.
Cette formule est, des deux, la plus fréquemment appliquée dans le français moderne.

Comme exemples de la seconde formule, on ne peut citer en français moderne que quatre locutions : à ce que,
jusqu'à ce que, parce que, et - cette dernière locution vieillie étant presque sortie de l'usage, où elle n'apparaît que
par recherche d'un effet de style archaïsant - pource que.

À la locution pource que s'est substituée, d'une manière générale, la locution parce que, mais parce que n'est pas
l'équivalent de pource que ; il indique le moyen, dit Littré, et pource que indique le but. Pratiquement les deux
locutions sont souvent, quoique l'idée qu'elles expriment ne soit pas tout à fait la même, interchangeables.

D'autre part, pour que a concurrencé pource que. On lit dans Vaugelas : "Pour que, très usité le long de la Loire et
depuis peu à la Cour. On s'en sert de plusieurs façons qui ne valent rien".

Thomas Corneille juge de même et écrit : "Pour que n'a pu s'établir ; on se le permet quelquefois dans la
conversation, mais on ne l'écrit pas". Et un grammairien de la même époque s'exprime ainsi : "Pour que, au lieu
de afin que, est une barbarie".

Pour que est maintenant entré dans l'usage. Il n'en reste pas moins que son emploi correct est assez délicat, et qu'il
existe une tendance sourde, chez ceux du moins qui ont un vif sentiment de la langue française, à n'user que très
discrètement de cette locution, souvent sujette à rendre disgracieuse la construction d'une phrase.
Personnellement, il m'arrive souvent de m'arranger en écrivant d'une manière qui me permette d'éviter l'emploi de
pour que, senti, sans que j'en puisse pénétrer la raison, déplaisant. Ceci est un petit fait d'expérience, qui ne doit
pas m'être particulier.

La seconde formule de locution conjonctive, celle qui interpole ce comme élément médiateur entre l'expression
introductive saisissante et la conjonction que, a été, dans l'ancienne langue, la formule le plus en faveur. Et l'on
s'est servi, autrefois, de locutions telles que : avant ce que, après ce que, dès ce que, depuis ce que, selon ce que,
puis ce que, sans ce que, etc. Par la suite, l'élément médiateur ce interpolé a été éliminé et il n'a subsisté que dans
quelques locutions auxquelles il s'est incorporé de manière définitive, semble-t-il, sans qu'on puisse dire pourquoi
il s'est maintenu ici, alors qu'il est tombé là. Du moins personne n'a-t-il réussi jusqu'à présent à discerner la raison
de disparition et celle de maintien. J'ai formé, à ce sujet, quelques hypothèses qui n'ont pas résisté à un examen un
peu sévère. La question reste pendante.

Si l'on ne voit pas pourquoi l'élément ce s'est maintenu à l'intérieur de quelques locutions et a disparu des autres,
du moins peut on se faire une idée assez nette de la raison pour laquelle les locutions conjonctives se terminant
par que ont tendu d'abord à inclure en elles le mot ce.

Afin de bien concevoir ce qu'a été cette raison, il est utile de remonter aux principes régissant la construction de la
proposition subordonnée, ainsi que de la proposition relative. Ces principes sont connus de mes auditeurs, et je me
bornerai à les rappeler très brièvement. Partant d'une phrase quelconque, on en fait, par un traitement approprié,
une sorte de nom en plusieurs mots, qui n'est nom que dans le discours, c'est-à-dire momentanément, et
n'appartient pas à la langue. Cette translation de la phrase dans le plan nominal a lieu de deux manières. L'une de
ces manières est un traitement externe consistant à introduire la phrase par le mot que, servant à la conduire du
plan du verbe au plan du nom. L'autre manière est un traitement interne en vertu duquel un des composants
nominaux de la phrase en est détaché et devient, par l'intervention d'un pronom dit relatif, le support du reste de la
phrase.

Afin de bien fixer les idées, je vais, en partant d'une phrase simple, construire un groupe nominal par traitement
externe et par traitement interne. Soit la phrase de départ : J'ai parlé de vos travaux à des amis. Il est possible d'en
faire l'équivalent momentané et purement fonctionnel d'un nom en l'introduisant par la conjonction que, dont
l'effet translatif est de la transporter du plan du verbe sur le plan du nom. Le résultat de ce traitement, dont la
caractéristique est de rester externe, est le groupe : que j'ai parlé de vos travaux à des amis. Ce groupe, qui a cessé
d'être une phrase pour devenir un nom éphémère en plusieurs mots, peut entrer comme composant nominal dans
une phrase plus étendue. Par exemple : Dites-lui que j'ai parlé de vos travaux à des amis.

Partant de la même phrase, on peut aussi en faire l'équivalent fonctionnel d'un nom en la soumettant au traitement
interne indiqué il y a un instant et qui consiste à détacher de la phrase un de ses composants nominaux auquel le
reste de la phrase est rattaché au moyen d'un pronom approprié. Par exemple : des amis à qui j'ai parlé de vos
travaux, ou vos travaux desquels j'ai parlé à des amis. Dans les deux cas, l'état de phrase, dont on était parti, a
cessé d'exister et a fait place à l'état tout différent de groupe nominal, autrement dit de nom en plusieurs mots,
assemblés momentanément sous fonction nominale.

Une remarque qu'il convient certainement de faire est que le groupe nominal constitué par traitement interne
débute par les éléments intrinsèquement nominaux - l'article et le substantif amis dans le premier exemple cité, le
déterminant vos et le substantif travaux dans le second - tandis que le groupe nominal constitué par traitement
externe débute par un élément non intrinsèquement nominal, la conjonction que exerçant une action translative
par laquelle la phrase est transportée du plan du verbe dans celui du nom, mais qui, une fois ce transport effectué,
peut apparaître constitutivement ne pas satisfaire autant qu'il faudrait aux conditions qu'exige une nominalisation
achevée. Ainsi en présence du que introductif s'est posée la question d'en renforcer l'action nominalisante. L'outil
auquel on a eu recours à cet effet a été le démonstratif ce. Le rôle de ce démonstratif est assez comparable devant
la phrase extérieurement nominalisée à celui de l'article devant le nom. On se trouve en présence d'un article
spécial réservé aux groupes nominaux issus de ce qu'une phrase a subi du dehors la saisie du mot translatif que.

La phrase simple : Il est riche est sujette ainsi à devenir l'objet de deux traitements, l'un et l'autre externes, en
vertu desquels elle deviendra un nom momentané, un nom non pas de langue, mais de discours. Le traitement, le
premier traitement, c'est : qu'il est riche, lequel, expressivement, se présente sous les traits de l'exclamation : Qu'il
est riche ! Le second traitement, c'est : ce qu'il est riche, lequel, expressivement, se présente sous les traits de
l'exclamation réputée inanalysable : Ce qu'il est riche !

Le traitement second : Ce qu'il est riche ne se rencontre dans le français parlé actuel qu'avec sa valeur expressive
forte, celle qu'on trouve dans les exclamations commençant par ce que, lesquelles appartiennent à un parler
populaire ou, à tout le moins, familier. Or, l'expressivité a des degrés, et de même qu'on passe aisément de la
valeur expressive forte : Qu'il est riche !, rendue par une exclamation, à la valeur non expressive : qu'il est riche,
constituant sans plus un simple groupe nominal, on peut aussi - on l'aurait fait surtout anciennement - se tenir
éloigné de la valeur exclamative Ce qu'il est riche !, portant l'expressivité à son maximum et n'avoir en
conséquence qu'une valeur dont l'expressivité réduite serait celle qu'on trouve dans les locutions conjonctives
contenant le petit mot ce.

À un moment donné, on aurait disposé dans la langue de deux formations du groupe nominal par traitement
externe de la phrase, toutes deux à peine différentes par le degré d'expressivité, et c'est la formation contenant ce
qui aurait d'abord servi à constituer les locutions conjonctives. On lui aurait ensuite préféré la formation ne
contenant pas le mot ce pour des raisons qui se laissent entrevoir. La présence du mot ce entre l'expression
chargée de donner à la locution conjonctive sa teneur particulière et la conjonction que finale nuisait à
l'homogénéité de la locution constituée, et ce serait, en partie, dans la vue d'augmenter cette homogénéité qu'on
aurait recours pour la formation des locutions conjonctives à la plus simple des constructions servant à
nominaliser la phrase, celle qui commence directement par que. Peut-être faut-il tenir compte également d'un
certain fléchissement de l'expressivité liée aux locutions conjonctives et, conséquemment, l'inutilité de recourir,
pour leur formation, à une introduction expressive de la conjonction nominalisante.

Exclue de la formation de la plupart des locutions conjonctives, et cristallisée dans d'autres, la construction
introductive ce que aurait, d'une manière générale, été réservée dans le français moderne aux exclamations
exprimant un maximum d'expressivité du type : Ce que je suis content ! Ce que je vous approuve ! lesquelles ne
sortent pas du langage familier et ne figurent dans la littérature qu'à l'occasion de paroles citées telles qu'elles ont
été prononcées.

Une autre particularité méritant d'être considérée en la question qui nous occupe est que beaucoup de locutions
conjonctives se recomposent d'une préposition suivie d'éléments proprement conjonctifs dont la préposition opère
la saisie. C'est le cas dans parce que et dans pour que. Or, la préposition est, par essence, destinée à introduire un
substantif. Besoin est donc après une préposition de porter la nominalisation de la phrase à un degré qui en fasse
l'équivalent très approché d'un substantif. C'est en vue d'obtenir mieux ce résultat qu'on aurait, en lui adjoignant le
démonstratif ce, accru la puissance de nominalisation de la conjonction que. De même, un nom ne devient tout à
fait lui-même que sous l'action réalisante de l'article. Tous les linguistes s'accordent sur ce fait.

On avoisine donc de très près la vérité lorsque, comme nous l'avons suggéré, on considère le ce contenu dans
certaines locutions conjonctives comme une sorte d'article ayant à un moment donné, et encore à présent dans
quelques cas, servi à introduire la phrase amenée dans le plan du nom par le traitement externe que constitue
l'emploi introductif de que.

Accessoirement, on doit prendre aussi en considération le fait que l'introduction d'une subordonnée à la suite
d'une proposition principale conduit à la formation d'une phrase complexe qui est quelque chose d'un peu différent
de l'allongement d'une phrase simple par insertion en elle d'un groupe nominal tenant lieu d'un nom simple. Ce
simple allongement de la phrase simple exigeait que le groupe nominal introduit fût, par traitement approprié,
devenu aussi peu distant que possible du nom proprement dit. Il n'en va plus de même lorsque la visée est de
former une véritable phrase complexe, ce qui exige, il va de soi, que la subordonnée, moins fortement nominalisée
- nominalisée, si l'on veut, au minimum - ait gardé quelque chose de son caractère initial de phrase.

J'ai passé en revue tous les aspects de la question, et je pense n'en avoir omis aucun. Si j'ai pu ainsi me faire une
idée suffisante des raisons qui ont amené l'insertion dans la locution conjonctive du mot ce, placé, à la manière
d'un article, devant le groupe nominal introduit par que, je n'ai pas su découvrir la raison pour laquelle certaines
locutions ont gardé le ce primitif, alors que d'autres l'ont éliminé de leur composition. Peut-être y réussirai-je un
jour. Il faudrait pour cela avoir le loisir d'entreprendre une longue et minutieuse étude historique des emplois. Le
problème est de trop peu d'importance pour qu'on se résigne à lui consacrer l'effort et le temps qu'exigerait, sans
d'ailleurs qu'on ait d'avance aucune certitude de succès, la recherche de sa solution.

Je terminerai donc cette étude des emplois du mode subjonctif par un examen de ce qui a eu lieu historiquement là
où la pensée se trouve en face d'une condition rapportée à sa conséquence. Une particularité du français, et tout
spécialement du français moderne où elle s'est développée, est de faire intervenir, en l'espèce, la chronologie
abstraite, celle qui se marque non pas entre des faits inscrits dans le temps, mais a priori entre les notions
exprimées. De la condition à la conséquence, le rapport en chronologie abstraite est que la condition se présente,
par définition, antérieure, d'un temps aussi court que l'on voudra, par rapport à la conséquence. Il suit de là que si
la conséquence occupe une époque, la condition devra occuper l'époque immédiatement antérieure. Soit avec une
conséquence au futur, une condition au présent : Si je l'entreprends, je réussirai. Et avec une conséquence
occupant le présent, une condition au passé. Il en est ainsi lorsque la conséquence se présente au futur
hypothétique, généralement nommé conditionnel. Le futur hypothétique étant un futur qui descend au-dessous de
lui-même, il occupe de ce chef le présent, ce qui oblige la condition sous-jacente à se situer, par pur respect de la
chronologie abstraite, dans le passé. Ceci explique qu'on dise, en se servant du passé pour exprimer ce qui n'a pas
eu lieu et n'est qu'hypothèse : Si je le faisais, je réussirais. On se trouve là en prée;sence d'une primauté accordée
à la chronologie abstraite sur ce qu'on pourrait appeler la véridicité temporelle. Le passé de faisais est un faux
passé, dû uniquement, je le répète, à une obligation impérative de respecter la chronologie abstraite. Ce respect de
la chronologie abstraite, qui prend dans les langues romanes diverses formes, se marque en français dans le mode
indicatif, habile dans la langue moderne à porter et la condition introduite par si et la conséquence qu'on y
rattache.

Une remarque qu'il convient de faire est que la supposition indiquée par la conjonction si, de même que la
position indiquée par la conjonction que, se font suivre du mode indicatif. C'est dire que le français moderne
emploie le même mode, l'indicatif, et pour poser et pour supposer. Ce qui amène le subjonctif après le que de la
deuxième proposition dans une phrase comme : Si j'étais riche et que je voulusse acheter un château..., ce n'est
pas l'idée même de supposition maintenue dans que, c'est la nécessité sous que, qui pose, de revenir au supposé.
Le changement de mode n'est pas ici autre chose qu'une correction grammaticale destinée à compenser un excès
commis dans le choix des mots. Aussi bien avec si qui suppose, congrûment employé pour supposer, se sert-on du
mode indicatif : si j'étais riche.

Le respect de la chronologie abstraite en vertu de laquelle la condition descend au passé quand la conséquence se
présente au conditionnel, autrement dit, au futur hypothétique, s'impose dès le français moderne avec une rigueur
qui ne se dément pas, et les exemples parfois cités par de savants auteurs de manquement à cet usage se réfèrent à
des anomalies apparentes, et non pas réelles. En voici un, cité malencontreusement par Darmesteter en vue de
démontrer que l'ancienne construction française permettant l'emploi du conditionnel dans la proposition
conditionnelle et dans celle conséquente persiste encore au XVIIIe siècle : J'ai à vous dire que si vous auriez de la
répugnance à me voir votre belle-mère, je n'en aurais pas moins à vous voir mon beau-fils (Molière). Le savant
grammairien s'est rendu là coupable d'une méprise car, dans la phrase en question, ne se marque point le rapport
de condition à conséquence, mais un rapport bien différent de similitude. La pensée, rendue avec des moyens
apparents qui sont ceux du rapport de condition à conséquence, est "J'ai tenu à vous dire que, de même que vous
auriez" etc. La conclusion à tirer de l'erreur que l'on vient de signaler est qu'en grammaire française il ne suffit pas
de constater la présence des mots, mais qu'il faut encore prendre une connaissance exacte de l'idée qu'ils
recouvrent. On risque autrement de devenir le jouet des apparences et de commettre des bévues, excusables, du
genre de celle que je viens d'indiquer. Le cas n'est pas rare où si se tient en dehors du rapport de condition à
conséquence et ne soumet point le verbe qu'il introduit aux effets réguliers de la chronologie abstraite, laquelle
n'agit, je le répète, que là où le mot si annonce une condition dont la réalisation doit permettre d'obtenir une
conséquence éventuelle.

J'insiste sur le mot permettre, car, pour que la chronologie abstraite ait manifestement les effets qui lui
appartiennent, il est nécessaire que la conséquence ne descende pas au temps de la condition. Or, c'est ce qui a
lieu là où la liaison condition/conséquence est indiquée comme une liaison assujettie à une sorte d'automatisme,
impliquant qu'il suffit de produire la condition pour voir aussitôt surgir, la condition étant promue cause
suffisante, la conséquence à elle rapportée. Par exemple : Si je veux sortir, il désire ne pas quitter la maison. Si je
désire rester chez moi et travailler, il insiste pour sortir. Ce qu'on décrit ici, ce sont des habitudes, des
dispositions qui se contrarient automatiquement. La condition n'est plus seulement permissive, elle est présentée
capable de déclencher automatiquement et immédiatement la conséquence qu'on y lie. Cet automatisme emportant
avec lui l'idée de fréquence constatée, expérimentée, est dénoncé subtilement d'une manière qui consiste à
attribuer à la conséquence le temps que la condition se donne par chronologie abstraite. L'effet de la chronologie
abstraite n'a pas été supprimé, <il{Note : Dans le manuscrit : elle}>, a été étendu à la conséquence. Par cette extension,
il cesse d'être une chose dont le discours témoigne apparemment.

Je reprendrai la prochaine fois, qui sera la dernière leçon de la présente année, cet examen de l'emploi du mode en
fonction de l'idée de condition et de celle connexe d'hypothèse. La complexité du sujet vient, d'une part, de
l'importance en français de la chronologie abstraite, et, d'autre part, de ce que le futur hypothétique est une
innovation du français opérée au détriment de l'ancien domaine du subjonctif. Le latin ignore les formes
hypothétiques du futur. De là, pendant longtemps, certaines possibilités d'alternance du subjonctif et de l'indicatif
représenté par le futur hypothétique, possibilités d'alternance qui persistent en partie dans le français d'aujourd'hui.

Leçon du 15 mars 1945, série B, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1944-1945, série A et B, Esquisse
d'une grammaire descriptive de la langue française III et Sémantèmes, morphèmes et systèmes, publiées sous la
direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly, Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses universitaires
de Lille, 1991, pp. 115-123

15 mars 1945 - série B

Il règne une certaine confusion dans la terminologie linguistique en ce qui concerne l'emploi de mots qui font le
titre de ma conférence de cette année : sémantèmes, morphèmes, systèmes. L'erreur commise, qui a trait surtout
aux deux premiers, et qui avec le temps paraît s'être aggravée, est de ne pas avoir délimité le domaine dans lequel
les deux termes en question pouvaient être employés en toute propriété et duquel ils ne devaient pas sortir. Ce
domaine est celui de la construction du mot{Note : Passage raturé: ... le domaine que, dans notre premier exposé de la théorie du
mot, on a représenté par l'intégrale 3, et, dans les langues qui ont étendu l'analyse à la matière elle-même, par l'intégrale 4, dont on sait
qu'elle livre la racine.}. En dehors de ce domaine, lorsqu'il s'agit de la construction de la phrase, les termes de
sémantèmes et de morphèmes deviennent impropres.

Dans le domaine de la construction du mot, les deux termes en question sont, au contraire, parfaitement à leur
place. Autrement dit, leur convenance s'étend jusqu'au mot construit inclusivement, pas au-delà. Des mots tels que
maison, marcher, admiration, etc., pris au hasard, sont en effet le résultat de la succession d'une indication
sémantique et d'un certain nombre d'indications morphologiques que le mot contient, sans qu'elles aient, du reste,
toutes en lui une représentation explicite. En maints cas, le psychisme du mot est beaucoup plus riche que ne le
signale sa division sémiologique. Ce manque de proportion de la division sémiologique et de la richesse psycho-
morphologique est un trait notamment des mots qui ont longtemps duré dans une langue sans réfection interne. Il
est souvent considérable en français mais nulle part il n'atteint, semble-t-il, un si haut degré en Europe que dans la
langue anglaise, où des mots très courts et à peu près complètement exempts de divisions sémiologiques n'en ont
pas moins le même contenu psycho-morphologique que les mots beaucoup < moins{Note : Mot restitué}> réduits,
beaucoup moins abrégés d'autres langues.

Si l'on examine ce que contient du point de vue psycho-morphologique un mot comme le mot français maison, on
constate qu'il est la totalisation d'une idée particulière, qui est psychiquement le sémantème, et d'idées de plus en
plus imparticulières qui, sans avoir de représentation matérielle distincte, constituent psychiquement des
morphèmes, ses morphèmes. Ces indications morphologiques sont celles de genre, de nombre, de personne, de cas
(le cas synthétique du français issu d'une compensation, qui les neutralise, des fonctions extrêmes de sujet et
d'objet), et enfin celle dont on ne parle jamais en dépit de sa grande importance, le régime d'incidence. Si maison
est un substantif, c'est surtout à cette dernière indication psycho-morphologique, celle d'incidence, qu'il le doit :
maison se présente à l'esprit, et c'est là la caractéristique essentielle du substantif, incident à lui-même, à l'idée
qu'il exprime. Incident à une idée qui ne serait pas la sienne propre, il serait autre chose qu'un substantif, soit un
adjectif, soit un verbe. C'est, du reste, ce qui lui arrive quelquefois dans un certain parler, lorsque par exemple un
charcutier propose son pâté maison. Maison s'est, dans cet emploi, adjectivé et il a dû pour cela changer de régime
d'incidence et conformer, en outre, à ce changement tout le reste de son contenu psycho-morphologique.

Si l'on voulait exprimer par une formule le contenu psycho-morphologique du substantif maison, il faudrait écrire
:
{Note : Dans le manuscrit : externe}

Dans le cas où maison s'adjective, comme dans choucroute maison, les indication de genre, de nombre, de
personne, de cas se dissipent et celle d'incidence interne est remplacée par celle d'incidence externe, le mot
maison étant devenu transportable à des supports situés en dehors de ce qu'il signifie. Pour ce qui est de la partie
du discours après ce traitement, si elle n'est pas tout à fait un adjectif, elle est quelque chose de très approchant.

Dans un mot comme admiration, les indications psycho-morphologiques contenues sont plus nombreuses d'une
unité. Cela tient à ce que le mot admiration enferme un suffixe de classement qui le fait appartenir à la grande
série des abstraits en -tion. Ce suffixe, qui n'est pas absolument formel et purement grammatical, a une certaine
valeur significative, et il est par là quelque chose qui n'est pas tout à fait étranger à la sémantèse, tout en
appartenant néanmoins à la morphologie. Il convient d'y voir un morphème pour la raison non pas qu'il est
dépourvu de valeur significative, mais pour celle, bien différente, que la valeur significative qu'il possède est
incapable de repliement intérieur en direction du singulier. Le suffixe -tion est capable d'irradiation, c'est-à-dire
d'étendre son application à un plus ou moins grand nombre de bases sémantiques, mais il n'est à aucun degré
capable de signifier une chose particulière déterminée. Sa puissance de détermination intérieure est nulle. C'est
pour cela qu'il est morphème.

Dans un sémantème, la faculté de détermination intérieure, c'est-à-dire de repliement de l'idée sur un cas singulier
d'elle-même, n'est jamais nulle. Si générale que soit l'idée exprimée par le mot, la faculté qu'il possède de se
restreindre, dans l'application mentale secrète qui en est faite, à un cas singulier de ce qu'il signifie, est intacte. Le
mot chose, par exemple, laisse la faculté de concevoir en le prononçant une certaine chose aussi particulière que
l'on voudra. On se trouve ainsi en présence d'un être de langue dont la signification est générale au plus haut
degré, mais qui a gardé néanmoins la puissance intérieure de se retirer, de s'abstraire de sa propre généralité pour
signifier le particulier.

Cette propriété de s'abstraire de leur propre généralité est refusée aux êtres de langue qui sont des morphèmes,
ainsi qu'aux mots dont la substance est purement morphologique, ce qui est le cas de tout un nombre de
prépositions. C'est l'absence en eux de cette propriété de particularisation intérieure qui fait qu'ils ne sont point des
sémantèmes.

Un sémantème procède toujours de ce qu'une interdiction de différence intériorise toute la permission de


différence, aussi bien en direction du général que du particulier, compatible avec l'interdiction de différence
posée. C'est ainsi que le mot homme impose à l'esprit une interdiction de différence, en ce sens qu'il ne peut se
dire que d'êtres satisfaisant à la condition de définition que le mot homme emporte avec lui. Mais dans les limites
de l'interdiction de différence posée, il est accordé une totale permission de différence, de sorte que homme peut
se dire d'hommes aussi différents que l'on voudra. Il cesse d'être applicable au moment où la permission de
différence qu'il accorde, si elle était outrepassée, ne respecterait pas l'interdiction de différence posée, à l'intérieur
de laquelle la permission de différence a toute sa liberté.

On voit par là qu'un sémantème doit son existence à ce que la différence interdite et la différence permise, la
première intériorisant la seconde, ont trouvé en lui un juste équilibre. Un sémantème ne peut exister que par le
maintien de cet équilibre et lorsqu'un sémantème devient un morphème, c'est que cet équilibre a subi une atteinte
assez grave pour ne plus pouvoir se rétablir dans le mot.

L'équilibre en question peut être détruit de deux manières :

1) parce que le sémantème a substitué en lui à la permission de différence intérieure éteinte, une permission
d'irradiation extérieure lui permettant une application à des sémantèmes, plus ou moins nombreux, présentant du
point de vue de la signification certains traits communs ; 2) parce que la permission de différence s'est éteinte sous
la pression même de l'interdiction de différence devenue de plus en plus étroite et stricte. Il en est ainsi quand se
substitue au nom commun le nom propre. Le nom propre est un asémantème et il a pour déterminant le
renforcement de l'interdiction de différence jusqu'à un degré où la différenciation intérieure est une impossibilité.
C'est ainsi que si je désigne une personne par son nom propre, ce nom pose une interdiction de différence, une
interdiction d'en faire le nom d'une autre personne, laquelle interdiction ne souffre intérieurement d'être contrariée
par aucune impulsion en sens contraire. Un nom propre, parce qu'au-dedans de l'interdiction de différence qu'il
pose il ne fait aucune place à la permission de différence, est asémantique. Le nom propre et le morphème ont en
commun que la permission intérieure de différence y subit une extinction ; et ils se distinguent en ce que, dans le
nom propre, la permission de différence éteinte n'est remplacée par rien, tandis que dans le morphème elle est
remplacée compensativement par une puissance d'irradiation extérieure qui en est en quelque sorte l'inversion.
C'est sur le jeu de ce mécanisme que repose la constitution des morphèmes.

J'avais tout au début déclaré qu'il régnait dans la terminologie linguistique un certain désordre du fait qu'on s'est
accoutumé à employer les termes de sémantème et de morphème en dehors du domaine qui est le leur et qui est
uniquement celui de la formation du mot. C'est un abus, par exemple, de parler d'un morphème de et d'un
morphème à que contiendrait une phrase telle que : Il aime à parler de son pays natal. La vérité est que ladite
phrase contient deux mots grammaticaux de l'espèce de la préposition et que le contenu de ces deux mots est
uniquement un morphème. Dans la phrase précitée n'entre point comme élément composant les morphèmes à et
de, mais les mots grammaticaux les contenant, lesquels sont des prépositions.

Les morphèmes étant ce que l'on vient d'expliquer : des êtres de langue appartenant au champ de formation du
mot et qui, ayant laissé éteindre en eux la permission de différence sémantique, l'ont remplacée par son opposé, la
permission d'irradiation dans une sphère linguistique plus ou moins étendue, il est concevable que les morphèmes
se présentent comme des êtres de langue ayant la propriété de subsumer des séries entières plus ou moins étendues
de < sémantèmes{Note : Dans le manuscrit : morphèmes}>

L'étendue de la subsumption exercée par un morphème est fonction de son pouvoir d'irradiation. Il est des
morphèmes qui subsument un certain nombre de mots appartenant à une même catégorie grammaticale, sans que
ce nombre soit très grand. Tel est le cas, par exemple, du suffixe péjoratif -ard. Il subsume, au sein de la catégorie
du nom, des adjectifs et des substantifs. Par exemple : bavard, vantard, pillard, traînard, etc. Il crée ainsi, par sa
signification propre irradiante, une série de noms (substantifs ou adjectifs) qui ont en commun d'exprimer une
appréciation défavorable de ce qu'ils désignent.

Un fait important à noter, c'est qu'il n'existe pas de morphèmes qui subsument une catégorie entière. Un
morphème comme le -r final caractérisant l'infinitif subsume bien en français tous les verbes sans exception, mais
la subsumption se restreint à la seule forme d'infinitif. Elle est donc loin de s'étendre à la catégorie entière du
verbe, laquelle n'a pas dans la langue de morphème indiquant son intégrité.

Avec l'intégrité d'une catégorie grammaticale, on sort de la morphologie pour entrer dans la systémologie. Une
catégorie comme celle du nom ou celle du verbe est un des systèmes que la langue, en tant que système global,
contient. Or le rôle des morphèmes n'est pas de représenter la catégorie et le système qu'elle devient au fur et à
mesure qu'elle s'organise intérieurement, mais seulement de conduire l'esprit jusqu'à la catégorie qui, lorsque
l'esprit y accède, se détermine d'elle-même, sans qu'il soit besoin d'aucun signe représentatif de son intégrité et du
pouvoir d'intégration qu'elle exerce à l'endroit de toutes les formes menant l'esprit jusqu'à elle, et devant être en
conséquence considérées comme ses déterminants. Le genre, le nombre, le cas mènent l'esprit jusqu'à la catégorie
du nom, de laquelle ils sont les déterminants mais non pas les représentants, qui n'existent pas dans la langue.

Ceci est la preuve que la morphologie cesse au moment précis où la systémologie commence. Il existe dans toutes
les langues autres que les langues à caractères, tout à fait spéciales, des morphèmes qui conduisent l'esprit jusqu'à
la catégorie, jusqu'au point de généralisation où celle-ci, atteinte, se présente d'elle-même ; on ne rencontre pas de
morphèmes qui soient par eux-mêmes les représentants de la catégorie. L'intégrité de celle-ci reste, dans tous les
cas, implicite. Il n'est explicité d'elle que des cas particuliers lui appartenant, lesquels, en signifiant cette
appartenance, suffisent à en susciter, sans qu'il soit besoin de plus, la détermination.

Il a été indiqué que le rôle des morphèmes est de subsumer un nombre plus ou moins grand de sémantèmes. Le
rôle des systèmes est de subsumer un nombre plus ou moins grand de morphèmes sans être eux-mêmes subsumés
par quoi que ce soit, si ce n'est la langue elle-même, considérée in toto. Autrement dit, les systèmes sont dans la
langue activement subsumants et jamais passivement subsumés. Ceci les distingue radicalement des morphèmes
qui sont subsumants à l'endroit des sémantèmes et subsumés par les systèmes.

Les morphèmes qui appellent à eux la subsumption d'une catégorie en sont les déterminants. Ce qui revient à dire
que leur seule apparition suscite la notion d'une catégorie, sans que celle-ci ait elle-même à se chercher une
expression. Des morphèmes comme -té, -tion, -eur, etc. sont des déterminants de la catégorie nominale. Leur
présence suffit en effet à ce que se détermine dans l'esprit la catégorie du nom.

La loi qui domine en toute cette question est que la représentation morphologique ne convient qu'à ce qui est
subsumé. Ce qui n'est que subsumant n'est point représenté morphologiquement, le subsumé devenant le
déterminant du subsumant.

Le fait que plusieurs morphèmes, comme par exemple les différents cas de la déclinaison ou les différentes formes
de la conjugaison, puissent conduire à une même catégorie est un fait linguistique de la plus haute importance. Il a
cet effet que la catégorie devient puissamment intégrante à l'endroit des morphèmes qui en sont les déterminants
et cette intégration grandissante a pour conséquence que les morphèmes intégrés en arrivent à former, sous
l'intégration qui les atteint ensemble, un système de positions dont la cohérence ne cesse de s'accroître. Il en a été
ainsi universellement, quoique à des degrés divers, dans toutes les langues où le mot intériorise des indications
morphologiques.

Les systèmes linguistiques sont tous nés de ce que la catégorie, en intégrant avec une force particulière ses
déterminants plus ou moins nombreux, qui sont tous des morphèmes menant jusqu'à elle, les a obligés à former
système, leur rapport à elle se tournant en un rapport de chacun à tous les autres et de tous à chacun, autrement
dit, en une relativité réciproque appelée à devenir dans l'esprit un entier abstrait. Le passage progressif de la
simple subsumption sous la catégorie à l'intégration sous système est le fait qui a le plus largement contribué à
faire des langues modernes ce qu'elles sont : des merveilles de cohérence et de précision systématique.

La manière qu'ont les systèmes d'intégrer les morphèmes appelés à en symboliser les différents postes est quelque
chose de très variable qui dépend initialement beaucoup de la nature des morphèmes intégrés, et aussi de la visée
intégrative, laquelle varie d'une langue à l'autre et d'une époque à une autre dans des conditions - difficiles à
déterminer, mais fort intéressantes - qui appartiennent à l'histoire des systèmes. De là vient en grande partie que le
système verbal soit si différent lorsqu'on passe des langues germaniques aux langues romanes et de la langue
latine à la langue grecque ou au sanskrit classique ou védique. Les morphèmes intégrés ne sont pas les mêmes et
la visée intégrative n'est pas non plus identique.

La linguistique traditionnelle est restée, sans s'en rendre un compte exact, une science incomplète qui manque
gravement à sa vocation supérieure, du fait qu'elle a négligé à peu près complètement l'étude des êtres de pure
relation que sont les systèmes. Son attention s'est concentrée sur la seule étude des morphèmes et des sémantèmes.
C'est ainsi que dans l'étude du verbe, on examine, les uns après les autres ou même les uns à côté des autres pour
leur opposition, les différents morphèmes sur lesquels repose la définition de la catégorie verbale, mais sans se
préoccuper jamais d'indiquer pour chacun d'eux la place qu'il occupe dans l'unité intégrante. Faute de connaître
cette place et par conséquent d'avoir une vue claire de ce qu'est le système en lui-même, on s'est borné à étudier
les formes dans le discours, où n'apparaissent que des valeurs d'emploi dont la diversité déconcerte, aussi
longtemps qu'on ne sait pas la ramener à l'unité de la valeur en système, contenant en puissance toutes les valeurs
d'emploi. Par le fait qu'elle n'a pas considéré les systèmes pour ce qu'ils sont - des êtres de langue abstraits, certes,
mais non moins réels que des êtres plus concrets - la linguistique s'est tenue en dehors de presque toutes les hautes
questions qui sont de sa compétence, et elle a ainsi éloigné d'elle des esprits profonds que ces questions eussent
passionnés si elle ne s'était, à tort du reste, déclarée incapable non pas seulement de les résoudre mais de les
connaître.

Les raisons pour lesquelles la linguistique, hypnotisée par le fait de discours tombant sous le coup de l'observation
directe, s'est tenue en deçà de l'étude des systèmes, dont la définition est un fait non de discours mais de langue,
sont aisément concevables et méritent qu'on en dise quelques mots.

Elles résident pour l'essentiel en ce que le système n'a pas dans la langue de signifiant qui soit représentatif de son
intégrité, mais seulement des signifiants partiels représentatifs des diverses formes que le système intègre. Ainsi
qu'on l'a déjà expliqué, l'intégré a une représentation explicite, l'intégrant n'en a point. C'est ainsi que le système
verbo-temporel du latin ou celui du grec ou ceux du français, de l'anglais ou de l'allemand ont un signifiant pour
chacune des formes modales ou temporelles par eux intégrées, mais n'en ont point pour le tout intégrant qu'ils
constituent. L'absence d'un signifiant qui représente l'entier du système vient de ce que cet entier est une chose
que le discours n'est dans aucun cas sujet à produire, l'essence du discours étant de détacher du système celle de
ses formes composantes le mieux en convenance avec ce que l'on se propose d'exprimer, et de délaisser les autres.
L'entier du système ne devant jamais être produit dans le discours, il se conçoit que la langue ne contienne aucun
signifiant destiné à l'y transporter. Ne sont pourvus d'un signifiant que les êtres de langue susceptibles de prendre
rang dans le discours ; ceux qui, comme les systèmes in toto, ne sont pas appelés à sortir de la langue y habitent
sous la condition éminemment abstraite de signifié sans signifiant.

Les entiers systématiques étant des êtres de langue complexes dépourvus de signifiant dans la langue et non
destinés à être produits dans le discours, lequel n'en utilise jamais qu'une partie, ils ne pouvaient qu'être ignorés
d'une linguistique d'inspiration très positiviste, comme celle, ayant succédé à la découverte du sanskrit, qui s'était
fait, à tout le moins implicitement, une règle de ne pas sortir du directement constatable et ne discernait point - ce
fut là son unique mais grande erreur de principe - qu'à vouloir ainsi serrer de trop près le réel, on s'interdit ipso
facto de le voir tout entier, le réel s'étendant fort au-delà de ce qui tombe sous le coup de l'observation directe.

Dans le cas de la langue et des êtres de différentes espèces qui participent à sa construction, le réel comprend,
ainsi qu'on l'a expliqué au cours de cet exposé préliminaire, des sémantèmes, des asémantèmes (c'est-à-dire des
noms propres) des morphèmes et des systèmes. Or les trois premières espèces seules sont directement
observables. Les systèmes, pour des raisons qui ont été dites, restent en dehors de l'atteinte de l'observation
directe. Il faut donc ou bien que la linguistique, comme elle l'a fait jusqu'à présent, renonce à en entreprendre une
étude méthodique et accepte par cela même d'être une science incomplète qui se démet avant d'avoir atteint ses
buts les plus élevés et déçoit les espoirs qu'on avait mis primitivement en elle, ou bien que, plutôt que de consentir
à cette diminution d'elle-même, elle recoure pour l'étude des systèmes, jugée à juste raison indispensable, à des
moyens d'observation indirecte de caractère analytique.

Le second parti est celui que nous avons pris depuis longtemps. Rompant avec une longue tradition de positivisme
excessif qui avait inspiré aux linguistes, contre toute vérité, de ne considérer réel que ce qui était directement
observable, on s'est peu à peu introduit, par la pénétration analytique et discussive de la donnée constatable, à la
connaissance de faits profonds et, en quelque sorte, secrets, sur lesquels repose la construction de la langue. La
linguistique entre ainsi à son tour (un peu tardivement peut-être) dans le courant qui déjà a conduit d'autres grandes
sciences d'observation à se créer en sciences théoriques : il lui suffirait de s'y maintenir pour s'élever de plusieurs
degrés dans la hiérarchie scientifique, perdre le caractère assez décevant, à peu près uniquement descriptif et
classificatif, qu'elle a gardé jusqu'à présent - en dépit de l'enseignement de Ferdinand de Saussure, fort admiré et
peu suivi - et ne plus, dès lors, mériter le reproche que lui ont adressé parfois d'excellents esprits, qui est, "après
tant d'éclatants succès dans la remontée du temps et la découverte des origines", de ne nous avoir, au demeurant,
que peu instruits de la véritable nature du langage et de la langue et de leur véritable psychisme de formation.

Leçon du 12 avril 1945, série B, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1944-1945, série A et B, Esquisse
d'une grammaire descriptive de la langue française III et Sémantèmes, morphèmes et systèmes, publiées sous la
direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly, Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses universitaires
de Lille, 1991, pp. 137-147

12 avril 1945 - série B

Mes auditeurs n'ont pas été sans remarquer que mes études ont pris, dans les trois dernières années surtout, un
chemin qui les éloigne de plus en plus de la psychologie telle qu'on a coutume de la concevoir en matière de
langue et de langage. Ceux qui ne suivent mon enseignement que de loin et ne peuvent pour cette raison en
observer les tendances profondes continuent de me ranger parmi les linguistes psychologues, ce qui, au fond, n'est
point du tout exact. Je ne suis que linguiste, et bien loin d'admettre qu'il est des questions de langue qui sont du
domaine de la psychologie, je me rends compte de mieux en mieux chaque jour que nombre de questions
psychologiques ne sont en réalité que des question linguistiques.

Une grave erreur de la linguistique positiviste pratiquée depuis plus d'un siècle, d'une manière qui a été féconde
du reste, a été de se déclarer incompétente en présence de nombreux problèmes qu'aucune autre science qu'elle -
et la psychologie moins que tout autre - n'est en état d'aborder utilement. Il faut être linguiste pour étudier comme
je l'ai fait les problèmes de l'article, du mode, du temps, de l'aspect, de la déclinaison, de la structure et de la
systématisation intérieure du mot. Un psychologue en présence des mêmes problèmes, et à cet égard les exemples
ne font pas défaut - ils ne sont que trop nombreux - les eût abordés différemment, d'une manière bien moins
directe et, en quelque sorte, tangente à leur réalité.

Une notion première qui fait défaut aux psychologues est le peu de liberté laissé à la langue pour sa construction.
La langue est essentiellement - c'est le terme général qui me paraît le plus propre à en bien définir l'état constant -
un psychomécanisme. Cela signifie que la pensée humaine, qui est le constructeur de la langue, se trouve à tout
moment dans l'obligation d'accomplir, soit dans un sens soit dans l'autre, des opérations de caractère mécanique,
originairement très simples mais dont la superposition et la répétition à partir d'elles-mêmes finissent par devenir
quelque chose d'apparemment très compliquée.

Afin de bien fixer les idées sur le caractère psychomécanique de la langue et des opérations de pensée qui ont
présidé et président encore à sa construction, je demanderai la permission de reprendre l'exemple relativement
simple - ce qui est un avantage précieux - et extrêmement démonstratif de l'article, ce petit mot si plein d'esprit et
d'enseignement qu'il semble que toute la technique de la construction de la pensée se soit condensée en lui, peut-
être parce qu'il est de toutes les créations systématiques du langage la dernière venue.

L'article a cette propriété remarquable d'être un mot dont la matière consiste dans les deux mouvements essentiels
de l'esprit humain : celui de particularisation, cinétiquement représenté in globo par l'article un, et celui de
généralisation, cinétiquement représenté par l'article le. De sorte que passer d'un article à l'autre -et cette
transition, nous l'accomplissons constamment - n'est pas autre chose que chercher une représentation des choses
au sein d'une tension intellective allant au particulier, au plus particulier, ou bien au sein d'une tension intellective
allant au moins particulier, au général. Ainsi l'article, dernière création formelle de la langue, nous met en face de
la plus primaire, pourrait-on dire, des opérations de la pensée humaine. Il a fallu des millénaires, dont on ne
saurait faire le compte, pour que cette opération primordiale trouve enfin dans la langue une représentation
distincte et des signes représentatifs réservés à elle seule. Il ne serait point téméraire de conclure de là que c'est
l'état dernier de la langue qui nous met le mieux en présence de ce qui est, au fond, en cause depuis les origines.

La grammaire traditionnelle ne voit pas les choses sous cet angle, et elle est fort loin de soupçonner quelle
immense leçon se dégage d'une étude de plus en plus approfondie d'un petit mot grammatical tel que l'article.
Parce que l'article n'existe point dans toutes les langues, une certaine linguistique serait même portée à y voir un
élément de langue accessoire, d'une importance très réduite, et qui ne mérite pas de retenir longuement - l'erreur
est de taille - l'attention.

La grammaire traditionnelle tout imprégnée d'évolutionnisme, et satisfaite dès l'instant qu'elle a réussi à établir un
lieu plus ou moins illusoire entre le présent et le passé, fait remonter l'article extensif, qu'elle nomme article
défini, au démonstratif étymologique. Un peu partout on lit que l'article défini, puisque c'est ainsi qu'on le désigne,
est un démonstratif affaibli. J'avoue pour ma part n'avoir jamais réussi à suivre réellement les étapes successives
de cet affaiblissement. On ne discerne, du reste, pas du tout pourquoi le discours aurait eu besoin d'un
démonstratif de plus en plus faible. On conçoit, au contraire, fort bien qu'il ait été utile d'attribuer au substantif
une extension plus ou moins grande en concordance avec la visée momentanée du discours. C'est là en effet une
opération utile. Or tout dans le langage obéit à la loi d'utilité. Le pragmatisme est partout. Il apparaît, à l'analyse,
sous les discriminations les plus abstraites.

L'idée de changement de valeur dans le sens de l'affaiblissement sert de même à la grammaire traditionnelle, et
tout aussi inconsidérément, comme explication de l'article anti-extensif un, dénommé par elle article indéfini.
L'article un est à ses yeux le nombre un réduit à une fonction étrangère à l'action de compter et sur laquelle, au
demeurant, on ne nous donne aucun renseignement digne d'être retenu. L'idée n'est pas venue aux grammairiens
que le rôle de l'article un pourrait être de diminuer l'extension du nom, de même que celui de l'article le serait de
l'augmenter. Il est cependant concevable que du moment où il s'agit de régler l'extension du nom conformément à
la visée du discours, la langue ait cherché à se pourvoir d'un système aussi parfait que possible d'augmentation et
de diminution de cette extension. Expliquer l'article par ce double besoin, c'est ramener les choses à l'utile. Ce
qu'on doit toujours faire en grammaire. La langue n'invente pas des formes pour le seul plaisir d'en inventer. À
l'origine de toutes ses inventions, il y a le besoin, la nécessité.

La faiblesse inséparable de toutes les explications évolutionnistes est de ne pas sortir de la filiation des effets et de
ne pouvoir ainsi atteindre le phénomène lui-même, dont il n'est considéré que des conséquences successives.
L'explication évolutionniste, si attachante soit-elle - elle est souvent aisée et brillante - reste tangente à la réalité et
à la causalité.

Toutes les explications produites par les grammairiens au sujet de l'article sont des explications évolutionnistes,
selon lesquelles ce qui est une chose devient, en vertu d'une mystérieuse loi de changement, autre chose. Il n'est
point envisagé que les effets changeants dont on fait voir la succession pourraient avoir tous derrière eux une
même cause complexe opérant à la continue dans la durée.

La recherche de cette cause complexe dans le cas où il s'agit de l'article, et d'une manière générale dans tous les
cas où il s'agit d'une forme de langue, conduit à y voir l'obligation où se trouve la pensée d'accomplir en elle
certaines opérations mécaniques qui lui sont imposées par sa nature même, et auxquelles, du moment qu'elle doit
fonctionner, elle ne saurait se soustraire. Il faut à la pensée ou bien rester inerte, ne pas fonctionner, ou bien
accomplir les opérations en question. L'alternative est l'immobilité ou des mouvements qui n'ont guère plus de
liberté que ceux que peut accomplir une machine habilement construite. À cette situation correspond le terme de
psychomécanisme dont nous faisons usage.

Le psychomécanisme auquel le français doit ses deux articles fondamentaux un et le est ce qui suit :

1) obligation pour la pensée d'opérer entre le singulier et l'universel, qui marquent les limites de l'esprit ;
2) obligation d'opérer dans un sens ou dans l'autre : du singulier à l'universel ou de l'universel au singulier ;
3) obligation, pour qu'elle ait toute sa puissance, d'opérer dans les deux sens : tantôt l'un, tantôt l'autre. De là
l'invention de deux tensions : une tension I particularisatrice se propageant en direction du plus particulier, et par
conséquent à l'opposé de l'universel en direction du singulier ; et une tension II généralisatrice se propageant en
direction du moins particulier, et par conséquent à l'opposé du singulier en direction de l'universel. Soit
figurativement :

4) obligation dans les deux tensions de prendre position à une distance variable, et plus ou moins grande, de la
limite centrique représentée par le numéral 1.

La successivité psychomécanique de ces opérations de pensée obligées, du fait seul que la pensée fonctionne,
représente l'histoire du système de l'article. Histoire que les historiens de la langue sont loin d'avoir discernée. Ce
que les traitées de grammaire historique font connaître de cette histoire est quelque chose d'assez confus qui n'a
avec la réalité, qu'on prétend cependant serrer de très près en s'interdisant toute vue spéculative, que des rapports
assez éloignés et tout à fait insuffisants.

L'histoire entière du système de l'article trouve une expression résumée, et complète cependant, dans le
diagramme suivant :
Comme on le voit, la tension I, première au point de vue systématique, a été historiquement produite en second,
tandis que la tension II, seconde au point de vue systématique, a été historiquement produite en premier. Une
confusion à éviter est celle de l'ordre historique de création des formes et de l'ordre de position des formes dans le
système dont elles font partie. Il échappe en général aux historiens qu'une forme tardivement créée peut intéresser
la partie initiale d'un système, et une forme créée de très bonne heure, la partie finale.

Le système des deux tensions une fois institué, il ne manque plus rien d'essentiel à l'article du point de vue
cinétique. Mais tout lui manque encore au point de vue statique. Il faut en effet que la pensée saisisse, en prenant
position en elles, les deux tensions représentatives de son double mouvement en direction du plus ou du moins
particulier. De là la nécessité de porter dans les deux tensions des coupes interceptives de plus en plus distantes,
dans l'une et dans l'autre, de la limite centrique représentée par le numéral. L'invention de ces coupes interceptives
ne sort pas historiquement du mouvement de généralisation consistant, aussi bien dans la tension II que dans la
tension I, à s'éloigner du singulier numérique. Le diagramme que je vais porter au tableau donne une vue exacte et
de ce qui s'est passé historiquement pour construire l'ouvrage, et de ce qui se passe systématiquement au sein de
l'ouvrage construit :

Les interceptions se propageant historiquement au sein des deux tensions dans le sens de la généralisation, leur
ordre de survenance est par couple : X1 z3 ,Y2, y2, Z3 x1.. D'où il ressort que dans le plan gauche du système la
première interception systématique x1 est historiquement dernière, tandis que dans le plan droit du système la
dernière interception systématique Z3 est historiquement dernière. Ce qui revient à dire que dans le plan droit
l'ordre historique et l'ordre systématique concordent, alors que dans le plan gauche ils discordent. Tout ceci a des
raisons profondes sur lesquelles on se propose de revenir à l'occasion. Ce qu'on a voulu montrer aujourd'hui en
revenant, comme on vient de le faire, sur la question de l'article, c'est la profonde différence de l'explication
évolutionniste et de l'explication psychomécanique.

L'explication évolutionniste ne tient pas compte des opérations de pensée effectivement accomplies, qu'elle ne
perçoit pas et dont le plus souvent elle n'a même pas l'idée. À la place de ces opérations qu'elle ne discerne pas,
elle met une liaison, qu'elle croit constater et que souvent elle imagine, entre l'antécédent et le conséquent.
Autrement dit, elle se porte d'un résultat à l'autre sans s'introduire au coeur du phénomène. La base même de
l'explication évolutionniste est fausse. C'est le postulat du changement avec lequel on peut tout expliquer à des
esprits pas exigeants. L'article le détermine : L'homme entra et s'assit; et il finit, tout en restant lui-même, par ne
plus déterminer : L'homme est mortel. L'article un exprime une idée particulière d'être unique : Un enfant entra ;
et il finit par exprimer une idée générale embrassant, sous un signe d'unité, une multiplicité : Un enfant est
toujours l'ouvrage de sa mère.

On s'est contenté longtemps, en grammaire, d'explications de ce genre dont l'inconsistance éclate, quelles que
soient les formules habiles dont on les enveloppe. On demande aujourd'hui autre chose qui tienne mieux et puisse
satisfaire des esprits ne se payant pas de mots et aimant la rigueur.

Les explications psychomécaniques, un peu plus compliquées au début, apportent aux esprits exigeants des
satisfactions complètes. Elles ne déçoivent pas, et la raison en est, d'une part, qu'elles ne procèdent d'aucune
induction aventurée et, d'autre part, qu'elles se justifient déductivement.

Les explications psychomécaniques ont trait à des opérations de pensée que l'esprit, du moment qu'il n'accepte pas
l'inertie, est tenu d'accomplir. Leur successivité n'est pas arbitraire ; elle est motivée et même nécessaire. La
production de l'une a dans sa conséquence, sans qu'il en puisse être autrement, la production de l'autre. Par
exemple : inventer le diastème (l'intervalle) singulier-universel, c'est se mettre dans le cas de le parcourir
mentalement dans les deux sens. Ainsi, une fois engagé dans un certain psychomécanisme, l'esprit humain, encore
qu'il dispose de chemins détournés d'évasion, est obligé de suivre la pente prise. Les tournants par lesquels il
quitte une pente pour en suivre une autre sont curieux à observer. On aura l'occasion d'en indiquer quelques-uns,
fort intéressants, qui appartiennent à l'histoire du nombre linguistique lequel, chose remarquable, n'a jamais, tout
en restant lui-même, cessé de s'arithmétiser.

À la racine de toutes les opérations qui ont présidé à la construction de la langue, on retrouve le diastème
singulier-universel parcouru mentalement dans les deux sens. C'est dire que sous toutes ces opérations on retrouve
les deux tensions particularisatrice et généralisatrice, dont l'étude de l'article procure une vue parfaitement
distincte. Qu'est-ce en effet qu'un sémantème ? C'est un être de langue qui, situé entre le singulier et l'universel,
va, sitôt déterminé, se continuer intérieurement en direction du singulier. Et qu'est-ce qu'un morphème ? C'est un
être de langue pareillement situé, et dont la détermination est aussitôt suivie d'une continuation en direction de
l'universel. La différence n'est donc pas statique mais cinétique.

Figurativement, la différence du sémantème et du morphème peut être représentée comme ceci, ainsi qu'on l'a
déjà indiqué dans les deux leçons précédentes :

Un vocable appartenant à la tension I est une interdiction de différence intériorisant une permission de différence
dont le jeu s'exerce librement dans le sens du particulier. Le jeu dans cette direction ne connaît pas de restriction.
Sous le vocable "homme", sous l'idée générale qu'il exprime, je puis me représenter des hommes aussi différents
que l'on voudra, et je puis particulariser, singulariser autant qu'il me plaît leur représentation. Ainsi conçu, par
psychomécanisme, homme est un sémantème. Il convient d'ajouter aussitôt que tout abandon de cette totale liberté
de différenciation en direction du particulier est un pas fait dans le sens qui conduit à l'état de morphème.

L'état de morphème est pleinement acquis avec l'annulation totale de la liberté de différenciation en direction du
particulier. Dans le cas où, par hypothèse, je ne permettrai plus au mot homme de replier l'idée générale qu'il
exprime sur un cas particulier d'elle-même, homme ne serait plus un sémantème mais un morphème.

On conçoit sans difficulté aucune le repliement d'une idée générale sur un cas particulier d'elle-même. C'est là en
effet une opération que nous pratiquons sans cesse et que nous pouvons introspectivement observer. On discerne
moins bien ce qui arrive quand ce repliement perd la liberté de se produire et devient inexistant. La difficulté de
saisir en nous ce nouvel état intérieur du vocable n'est nullement une raison de renoncer à se rendre un compte
exact de ce qui a lieu lorsqu'il est atteint. Le raisonnement abstrait vient ici à notre secours.

Aussi longtemps que le vocable considéré est un sémantème, il est fait différence d'un apport de signification, qui
est l'idée générale que le vocable exprime, et d'un support, qui est le champ d'extension que le discours lui destine.
Ce champ d'extension, quel qu'il soit, représente toujours l'étroit en face du plus large, qui devra se réduire à ses
dimensions. Il en va autrement quand le vocable devient un morphème. La faculté de se replier sur un cas
particulier de lui-même étant retirée au vocable, celui-ci ne peut se replier que sur son propre cas général. À la
formule psychomécanique qui est celle du sémantème, à savoir :

apport > support

succède une formule selon laquelle l'apport égale le support :

apport = support

La conséquence de cette égalité devenue parfaite est l'indiscrimination de l'apport et du support. L'esprit cesse
d'en faire la différence.

L'indiscrimination résultant de l'égalité : apport = support peut avoir lieu au bénéfice de l'apport qui absorbe le
support ou au bénéfice du support qui absorbe l'apport. Dans le premier cas, le morphème constitué est in toto un
apport en quête de supports extérieurs plus ou moins nombreux. Dans le second cas, le morphème constitué est in
toto un support en quête d'apports extérieurs plus ou moins nombreux. Ce second cas est celui des morphèmes
séparables, ceux qui sont de petits mots distincts : l'article, la préposition, par exemple. Le premier cas est celui
des morphèmes inséparables, incapables de se supporter eux-mêmes, l'indiscrimination de l'apport et du support
s'étant opérée au bénéfice de l'apport.

Les termes d'apport et de support sont très parlants et font bien concevoir le psychomécanisme différent sur
lequel repose la formation des morphèmes et des sémantèmes. Le moment singulier, de caractère révolutif, qui
marque la conversion du sémantème en morphème, est celui où l'esprit ne fait plus la différence de l'idée générale
exprimée et de sa continuation intérieure possible en direction du particulier, cette continuation étant une
opération interdite. Cette continuation possible constitue la matière du vocable. L'interdire, c'est, par conséquent,
dématérialiser le mot et en faire une forme, autrement dit un morphème.

La dématérialisation peut être complète ou incomplète. Une dématérialisation incomplète a pour effet de produire
des mots qui ne sont plus des sémantèmes et ne sont pas encore tout à fait des morphèmes. Ceci est le cas,
notamment, des auxiliaires. Il suffit, du reste, d'achever la dématérialisation d'un auxiliaire pour qu'il devienne
ipso facto un morphème cherchant dans la langue un sémantème de soutien.

Le verbe avoir du français présente les trois états :

1) dématérialisation nulle : le verbe est un sémantème franc, il signifie "posséder" : J'ai de l'argent ;
2) dématérialisation très poussée mais néanmoins incomplète : le verbe est un auxiliaire : J'ai réfléchi ;
3) dématérialisation totale : le verbe devient un suffixe ; c'est le cas au futur du français : Je réfléchirai.

L'auxiliarité est un état de transition entre celui de sémantème et celui de morphème. Les chemins que la pensée
peut suivre pour convertir un sémantème en morphème sont divers, mais au bout du chemin, quel qu'il soit, il y a
toujours ce résultat qui ne varie pas, à savoir : que la référence et la réduction de l'idée générale en cause à l'un de
ses cas particuliers est interdite. Or interdire et cette référence et cette réduction, c'est abolir la matière du mot
avec les conséquences remarquables, sur lesquelles nous reviendrons, que cela comporte.

Dématérialiser un sémantème c'est, en tout état de cause, faire que la permission de différence octroyée dans les
limites d'une interdiction de différence ait toute liberté de jouer en direction du moins particulier, et aucune de
jouer en direction du plus particulier. Autrement dit, c'est asseoir le dedans du mot, son contenu, sa matière, sur la
tension II généralisatrice et non plus sur la tension I particularisatrice. L'alternance des deux tensions se retrouve
partout dans la construction de la langue avec des effets différents selon l'application fort étendue et très variable
qui en est faite. Dans le cas de l'article français, les deux tensions distinctement représentées servent à régler
prévisionnellement, par avance, l'extension du substantif conformément à ce que le discours exige de lui sous ce
rapport. Dans le cas bien différent de la définition du sémantème ou du morphème, l'une ou l'autre des deux
tensions ont la charge de régler le sort du contenu du vocable, de faire la matière contenue positive, si l'on recourt
à la tension I particularisatrice, et négative, donc nulle, si l'on recourt à la tension II.

Les mêmes procès psychiques se répètent dans la construction de la langue, dans des conditions diverses
d'application qui en masquent l'identité. Il faut une observation fine des faits de langue et, de plus, une certaine
expérience des choses que la langue sait produire en elle, pour déceler cette identité sous les apparences de diversité
qui la dissimulent. Cette expérience s'acquiert à la longue. Elle est précieuse au linguiste. On se l'approprie d'autant
plus facilement qu'on se rend mieux compte que la langue est, dans toutes ses parties, un psychomécanisme ; le
terme de psychomécanisme signifiant qu'une opération de pensée constructive qui s'accomplit en déclenche une
autre, et ainsi de suite indéfiniment, sans que jamais la situation de liberté psychologique perdue dès les origines et
n'ayant donc pratiquement jamais existé puisse être reconquise.

Leçon du 19 avril 1945, série B, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1944-1945, série A et B, Esquisse
d'une grammaire descriptive de la langue française III et Sémantèmes, morphèmes et systèmes, publiées sous la
direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly, Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses universitaires
de Lille, 1991, pp. 149-157

19 avril 1945 - série B

Tous les traités de grammaire un peu développée font la distinction de la compréhension et de l'extension, et tous
indiquent que le mot perd en compréhension ce qu'il gagne en extension. Le mot chat est plus compréhensif que
le mot animal et moins extensif que ce dernier. Au fur et à mesure que l'extension augmente, la compréhension
diminue. La pensée peut aller très loin dans ce sens, mais si loin qu'elle aille, il reste toujours un peu de
compréhension dans le mot et, partant, un peu de signification. Un mot qui serait complètement privé de
compréhension serait un mot qui ne signifierait rien du tout, qui, par conséquent, n'existerait pas. L'existence d'un
mot totalement dépourvu de compréhension est une impossibilité linguistique. Un mot d'une généralité extrême,
comme le mot chose par exemple, est un mot extrêmement extensif et très peu compréhensif, sans que la
compréhension y soit nulle.

L'aspect que les traités de grammaire envisagent du double phénomène de compréhension et d'extension est
l'aspect qu'on pourrait appeler l'aspect extérieur. Il consiste dans la définition d'idées plus ou moins particulières
ou générales, les plus générales étant les moins compréhensives et les plus extensives, et les plus particulières, les
moins extensives et les plus compréhensives.

À côté de cet aspect extérieur du mécanisme corrélatif de la compréhension et de l'extension, il en existe un aspect
intérieur, plus important encore pour la structure des langues, et dont les grammairiens n'ont jamais fait état, et
qu'ils semblent bien ne pas avoir clairement perçu. Ce mécanisme est celui par lequel un vocable, quel qu'il soit,
quelles que soient son extension et sa compréhension extérieures, se replie, s'étrécit intérieurement sur un cas
particulier de lui-même, plus étroit par conséquent que sa définition initiale, ou bien s'interdit à lui-même tout
mouvement intérieur dans cette direction du plus particulier et du plus étroit, et ne se permet que le mouvement en
sens inverse en direction du moins particulier et du plus large.

Envisagé sous son seul aspect extérieur, le mécanisme de la compréhension et de l'extension est un déterminant de
significations plus ou moins particulières ou générales, tandis qu'envisagé intérieurement, ce que ne fait point la
grammaire traditionnelle, il est le déterminant principal de la structure morphologique du langage. Permettre à un
vocable de se replier sur un cas particulier de sa représentation la plus générale c'est, en effet, lui conférer ipso
facto la qualité de sémantème ; et lui refuser cette permission, c'est, de même, ipso facto, lui conférer la nature de
morphème. Ce principe, d'une portée théorique considérable, n'a été signalé par personne.
Un vocable qui se replie sur un cas particulier de ce qu'il signifie est un vocable dont la définition extérieure
prélude à une définition intérieure seconde orientée en direction du plus particulier, autrement dit du singulier. À
l'inverse, un vocable auquel est refusée la faculté de se replier sur un cas particulier de ce qu'il signifie est un
vocable dont la définition extérieure prélude à une définition intérieure seconde orientée non plus en direction du
plus particulier, mais en direction, tout au contraire, du moins particulier, c'est-à-dire in finem de l'universel.

Un même vocable, dont la signification traduit un équilibre extérieurement réalisé du mouvement de


compréhension allant au singulier et du mouvement d'extension allant à l'universel, peut ainsi être animé
intérieurement soit de l'un soit de l'autre des deux mouvements qui, extérieurement, ont été et sont nécessairement
les déterminants de sa signification fondamentale.

Animé intérieurement, à partir de son état de définition extérieure, qu'on s'abstient de mettre en cause, d'un
mouvement intérieur allant au particulier, et donc, développé dans le sens de la compréhension, le vocable est un
sémantème. Mais animé d'un mouvement intérieur allant au général, et donc développé dans le sens de
l'extension, le vocable est un morphème.

Une formule exprimant l'état de définition psychique du sémantème pourrait être :

La formule correspondante exprimant l'état de définition psychique du morphème serait alors :

Il ressort de ces deux formules que la signification extérieure d'un vocable a pour déterminant un certain équilibre
de la compréhension et de l'extension, et <que{Note : Mot restitué}> la signification intérieure, dont il faut tenir un
compte au moins égal, <a{Note : Mot restitué}> pour déterminant la primauté de la compréhension sur l'extension,
ou celle de l'extension sur la compréhension - plus encore, l'exclusion de la compréhension par l'extension, ou
bien de l'extension par la compréhension. Un mot, intérieurement, ne recherche pas l'équilibre de la
compréhension et de l'extension, mais l'état catégorique résultant de ce que l'une a éliminé l'autre.

Ce que les linguistes nomment la matière d'un vocable, c'est la compréhension intérieure qui lui est permise. Un
mot n'a plus de matière quand, intérieurement, il ne se permet plus de compréhension, mais seulement une
extension lui assignant dans la langue un champ d'application plus ou moins étendu.

Le champ d'application quand il s'agit du sémantème est à l'intérieur du signifié, et, quand il s'agit du morphème, à
l'extérieur.

La présence ou l'absence de compréhension intérieure, c'est-à-dire de matière, comme on vient de l'expliquer, peut
être alternante ; on a alors un vocable qui est tantôt morphème et tantôt sémantème. Ceci est le cas en chinois où
un même caractère peut être alternativement senti plein ou vide. Et dans des conditions de typologie linguistique
différentes, c'est le cas aussi parfois en français avec certains mots qui passent de la catégorie de la préposition à
celle d'adverbe et à celle de substantif. Par exemple : pour, contre. Ces mots grammaticaux ont conservé par
définition extérieure assez de matière pour servir non seulement de prépositions comme dans : Je parlerai pour
vous, contre vous, mais encore pour s'employer comme adverbes dans : Je suis pour ; Vous êtes contre, et comme
substantifs dans : Exposer le pour et le contre.

D'une manière générale, il y a lieu de distinguer les prépositions restées prédicatives et pouvant se dire de quelque
chose, et celles qui, plus dématérialisées, ont perdu le caractère prédicatif. Ceci est le cas des prépositions
extrêmement abstraites de et à. Ce n'est pas le cas d'une préposition comme pour ou comme contre.

Il y a dans la langue des cas assez différents, selon la voie suivie pour les obtenir, de demi-dématérialisation des
morphèmes. Un cas particulièrement intéressant est celui qui a pourvu la langue de mots destinés à tenir le rôle de
copules ou d'auxiliaires. Point n'est besoin, pour faire un étude de ce cas de demi-dématérialisation produisant
copules et auxiliaires, de sortir du français. Cette langue a même ceci de remarquable que le mot avoir s'y
présente comme verbe non dématérialisé, comme auxiliaire à demi-dématérialisé, et comme suffixe, une fois la
dématérialisation devenue totale.

Les verbes être et avoir sont des verbes subsidents à tous les autres ; il faut en effet être et avoir (avoir l'existence)
pour pouvoir faire, pour pouvoir agir de quelque manière que ce soit. Une conséquence de cette position
subsidente est de permettre à ces verbes de devenir verbes avant les autres et, conséquemment, d'abréger leur
genèse formelle, autrement dit, de faire qu'ils deviennent formellement des verbes avant que leur genèse
matérielle, qui ne peut être accomplie entièrement que si elle est continuée jusqu'au point où les autres verbes
deviennent verbes, soit achevée. L'opération de pensée, réservée aux verbes les plus subsidents de la langue par
laquelle se créent les auxiliaires, consiste à produire une genèse formelle entièrement achevée alors que la genèse
matérielle est à peine commencée, ou à tout le moins accomplie seulement en partie. De l'anticipation plus ou
moins grande de la genèse formelle par rapport à la genèse matérielle dépend le degré de dématérialisation.

La dématérialisation résultant d'un achèvement hâtif de la genèse formelle, parvenue à sa conclusion alors que la
genèse matérielle n'en est qu'à son début, est un fait dont les conséquences naturelles apparaissent avec une
grande netteté lorsqu'il s'agit des auxiliaires être et avoir du français, le premier servant, en outre - ce qui constitue
un emploi quasi identique - de copule. Les conséquences en question sont les suivantes : parce que la genèse
formelle est complète, les auxiliaires en question possèdent toutes les formes du verbe et ne sortent pas de la
catégorie verbale, acquise du fait seul qu'ils ont paru. D'autre part, la genèse matérielle du mot ne s'étant point
achevée du fait de son interruption précoce due à la conclusion anticipée de la genèse formelle, les mots en
question se présentent comme des mots matériellement incomplets, incapables de prendre rang dans le discours si
on ne leur attribue un complément chargé de leur restituer l'équivalent quantitatif de la matière dont il ne leur a
pas été permis de se pourvoir.

Cet équivalent quantitatif de la matière manquante est, dans le cas où il s'agit d'un auxiliaire, le participe passé ; et
dans celui où le verbe être est devenu par dématérialisation incomplète une copule, l'attribut. Par exemple : J'ai
marché ; Je suis fatigué; Je suis pauvre.

Une définition exacte de l'auxiliaire et de la copule, au point de vue systématique, est que ce sont des verbes
complets pour ce qui est de la forme de verbe, totalement acquise en eux, et incomplets du côté de la matière, à
laquelle la survenance anticipée de la forme n'a pas laissé le temps de se produire. Il suit de là que la formule
propre à noter un auxiliaire ou une copule est :

M-m+F

L'incomplétude est du côté de la matière, à laquelle il manque pour être complète le quantum m, qui n'a pas eu le
temps de se constituer, l'achèvement de la genèse formelle étant survenue avant celui de la genèse matérielle.
Dans la langue, cette incomplétude est acceptée, mais dans le discours elle est quelque chose qui ne peut être
maintenue, une loi du discours étant de ne produire en lui que des entiers au double point de vue de la forme et de
la matière. C'est pourquoi les mots être et avoir ne paraissent jamais dans le discours comme auxiliaires ou
comme copules sans recevoir un complément qui leur restitue du côté de la matière ce dont, du fait d'une genèse
matérielle trop tôt close, il ne leur a pas été possible de se pourvoir.

La formule M - m + F représente un mot de langue auquel la complétude n'est demandée que d'un seul côté, le
côté formel. Elle ne saurait représenter un mot de discours auquel la complétude est demandée des deux côtés, le
côté formel et le côté matériel. La nécessité, quand il s'agit du mot de discours, d'obtenir la complétude, non
seulement du côté formel mais aussi du côté matériel, conduit à former des groupes de deux mots de langue qui
ont dans le discours l'unité et l'homogénéité d'un mot unique. Tel est le cas d'une construction faite de l'auxiliaire
avoir et d'un participe passé. Par exemple : avoir marché. On en peut dire, sans aucune exagération, qu'elle nous
met en présence d'un verbe en plusieurs mots.

Cette différence du mot de discours, qui n'accepte pas l'incomplétude matérielle, et du mot de langue, habile à
l'accepter, est au point de vue de la linguistique générale un fait de haute importance, en ce sens que la possibilité
pour une langue de contenir des auxiliaires et des copules en dépend. Il suffirait que cette différence ne fût pas
permise et que le mot de langue comme le mot de discours fût assujetti à la complétude bilatérale, du côté de la
forme et du côté de la matière, pour que la constitution de mots tels que les auxiliaires et les copules ne pût avoir
lieu.

Historiquement on constate que c'est assez lentement que la capacité de former des auxiliaires et des copules s'est
développée, et cela montre qu'il a fallu du temps pour que le mot de langue et le mot de discours soient sentis
assez différents au point de ne pas relever, en ce qui concerne leur état de définition, de la même loi.
Actuellement, dans une langue aussi évoluée que le français, le mot de discours est assujetti à l'obligation de
constituer un entier parfait. Le mot de langue - les auxiliaires et les copules en sont la preuve - est, du côté de la
matière, délié de cette obligation d'intégrité. Le mot de discours doit satisfaire à la condition générale : mot = 1.
Le mot de langue n'y est pas astreint. Et dans le cas des auxiliaires et des copules, par défaut partiel de matière, le
mot de langue a pour formule générale : mot < 1. L'incomplétude n'est toutefois acceptée que du côté de la
matière et toujours refusée du côté de la forme. Il existe des mots de langue matériellement incomplets ; il n'y a
pas d'exemple de mots de langue formellement incomplets. Un mot auquel tout à coup, pour une raison ou pour
une autre, la forme ferait défaut ne serait plus un mot, mais, pour autant que quelque substance serait demeurée en
lui, un simple élément formateur en quête d'un support dans la langue.

La perte de sa forme générale de verbe est un accident survenu en français à l'auxiliaire avoir, et c'est de cet
accident qu'est résultée la possession par la langue d'une flexion de futur.

L'histoire psychique de cet accident, fort intéressante, mérite d'être reconstituée. L'auxiliaire avoir dans j'ai
marché était, ainsi que tout auxiliaire, un verbe partiellement dématérialisé, un verbe incomplet du côté de la
matière. Il persistait toutefois en lui une matière minimale qui suffisait à lui permettre de porter sa forme générale
de verbe. Or à un moment donné, à la faveur d'une circonstance psychique compliquée que nous allons expliquer,
cette matière, déjà extrêmement réduite, s'est annulée tout à fait. La conséquence a été que, toute matière faisant
défaut, la forme générale de verbe, qui requiert une matière de support, a été du même coup abolie elle aussi. Le
mot s'est trouvé ainsi n'avoir plus de matière sémantique et plus de forme générale de verbe. Il n'a plus contenu
que les indications grammaticales inscrites entre la matière sémantique et la partie du discours, l'une et l'autre
dissipées, comme on vient de l'expliquer. Ces indications grammaticales interpolées sont dans le présent du verbe
auxiliaire avoir celles de personnes, de mode et de temps. Conservées, elles ont servi, conformément à leur nature,
à actualiser le possible abstrait représenté par l'infinitif. Le résultat de cette opération psychique a été le futur du
français.

Aussi longtemps que l'auxiliaire avoir a retenu en lui de la matière, il s'est montré impropre à contribuer avec le
sens de "avoir" à la formation du futur. Une caractéristique du verbe avoir est, en effet, de regarder du côté du
passé. On a, on tient le passé ; on n'a pas, on ne tient pas le futur. C'est parce que le verbe avoir regarde
matériellement du côté du passé que l'emploi de l'auxiliaire avoir a cette conséquence de produire, toujours et
partout en français, aussi bien dans la conjugaison active que dans la conjugaison passive, l'idée d'un passé : avoir
lu ; avoir été lu. C'est un fait constant en français que l'auxiliaire avoir ne sort pas du passé, là même où il porte la
forme de présent.

Déjà en latin l'auxiliaire habeo ne sort du passé qu'à la faveur d'une polysémie lui permettant de signifier non
seulement "avoir" mais, de plus, "devoir". C'est avec le sens de "devoir", "avoir à", bien attesté en latin -... filius
Dei mori habuit - que le verbe avoir a servi d'auxiliaire de futur dans la périphrase cantare habeo, devenue
phonétiquement, enseigne-t-on : cantare habeo > cantarábeo > chanterai. À la vérité, ce n'est pas habere au sens
de "avoir à" qui a fourni la terminaison -ai du futur, mais habere retourné, quoique placé à côté du futur, à la
signification de "avoir", évoquant la possession et non l'obligation. Au cas où le sens d'obligation se serait
aisément conservé, la périphrase cantare habeo eût persisté. Plus encore, elle se fût consolidée : elle n'a, du reste,
pas disparu du français où l'on continue de dire : avoir à faire quelque chose. Elle a seulement déserté
complètement le système de la conjugaison, auquel elle reste étrangère.

Le fait en présence duquel nous nous trouvons apparaît, historiquement, bien plus complexe qu'on ne l'enseigne
ordinairement. Il a deux visages et consiste, d'une part, en ce que le sens de "devoir,>, "avoir à", se sépare
nettement du sens de "avoir" et, au fur et à mesure que la séparation se fait plus nette, quitte le système de
conjugaison. Il était impossible que la conjugaison, qui visait à un parfait état systématique, se servît d'un
auxiliaire avoir pourvu de deux significations imprimant à l'esprit un mouvement directionnel différent : une
signification "avoir" regardant du côté du passé et une signification "avoir à" regardant du côté de l'avenir. Des
deux significations en conflit la première a prévalu, de sorte que, même dans la périphrase cantare habeo, ce fut à
un moment donné le sens de "avoir" (possession) et non celui de "avoir à" (obligation) qui devint prépondérant.
Or en cette position, où il lui incombait de servir à l'expression du futur, le sens de "avoir" (relatif à la possession)
était impropre : il regardait du côté du passé, alors qu'il convenait de regarder du côté de l'avenir. La difficulté a
été levée en français en retirant de l'auxiliaire avoir, celui référé à la possession et non celui référé à l'obligation,
ce qui l'obligeait à regarder du côté du passé. Or le regard du côté du passé lui était imposé par la matière
subsistant en lui. On a donc laissé cette matière, déjà animée d'un mouvement de réduction - ce qui facilitait
grandement les choses - se dissiper complètement. Le procès de dissipation achevé, on s'est trouvé en présence
d'un élément de langue qui n'était plus astreint à regarder du côté du passé, qui pouvait donc, tout aussi bien que le
verbe avoir relatif à l'obligation, regarder du côté du futur, avec ceci toutefois de nouveau et de très particulier que
ledit élément de langue n'était plus - pour les raisons qui ont été dites - un mot, mais un simple élément formateur,
éminemment propre, sous sa nouvelle condition psychique, à devenir l'instrument de la construction du futur,
temps dont le français, très symétrique, avait besoin, et dont le latin, dont le français a hérité la propension à la
symétrie, ne s'était du reste, jamais passé. Au moment où s'intronise la terminaison -ai, il y a alternance de habeo
(avoir à) et de habeo > ai (avoir), complètement dématérialisé. C'est ce dernier qui l'emporte.

À l'origine de la construction du futur français au moyen d'un auxiliaire avoir complètement dématérialisé, il faut
mettre le fait capital que la conjugaison française du verbe ne pouvait accepter aucune polysémie de l'auxiliaire
dont elle se servait. Il fallait que des deux sens, l'un référé à la possession et l'autre à l'obligation, le premier en
convenance avec l'expression du passé, et le second en convenance avec celle du futur, le français en abandonnât
un. L'abandon a porté sur le sens d'obligation, qui n'est pas entré dans le système de la conjugaison. Pour obtenir à
partir de l'auxiliaire avoir un élément de langue habile à regarder du côté du futur, on a dématérialisé l'auxiliaire
avoir d'une manière complète, le débarrassant par là de ce qui continuait de l'obliger à regarder du côté du passé.
Ainsi l'histoire de la terminaison -ai du futur français repose sur deux grands faits psychiques en corrélation :
d'une part, une polysémie morphologique évitée - un seul sens, celui de possession attaché à l'auxiliaire - et,
d'autre part, dématérialisation achevée de l'auxiliaire avoir de possession, dans la vue d'en faire un élément de
langue habile à regarder du côté du futur, tout aussi bien que l'auxiliaire avoir d'obligation.

L'histoire vraie du langage ne peut être conçue, on le voit, que si l'on tient un compte rigoureux des faits de
système. Énoncer que le futur est issu de la liaison phonétique de l'auxiliaire habeo avec l'infinitif dans la
périphrase cantare habeo, c'est présenter de la réalité un à peu près simplifié, et même simpliste, qui, dès l'abord,
et c'est ce qui invite à de nouvelles et plus minutieuses recherches, ne satisfait pas un esprit exigeant.

La construction du futur français est, à une date récente et dans des conditions d'observation excellentes, un
exemple précieux de l'une des voies que peut suivre un sémantème pour devenir un morphème. Il en est d'autres
et, du reste, il semble bien que le nombre des chemins menant de l'état de sémantème à l'état de morphème ne soit
pas en principe limité. Il ne faut pas confondre le chemin suivi pour passer de la condition de sémantème à celle
de morphème avec le fait essentiel qu'un sémantème devient un morphème à partir du moment où lui est retirée la
possibilité de faire jouer dans le sens du particulier - et par conséquent, de la matière - la permission de différence
qu'il intériorise.

Il sera montré dans la prochaine leçon que la transformation de l'auxiliaire avoir en un suffixe de futur, si sinueuse
qu'en ait été la marche, n'a été qu'une certaine manière imposée par les circonstances de produire ce fait essentiel,
partout présent, où, quelque soit le chemin suivi à cet effet, un sémantème devient un morphème.

Leçon du 9 mai 1946, série A, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1945-1946, série A, Esquisse d'une
grammaire descriptive de la langue française IV, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1987, pp. 193-200.

9 mai 1946 - série A

Il a été, au cours des leçons précédentes, indiqué et démontré - en revenant, selon les méthodes de la linguistique
de position, à des schèmes figuratifs - que le participe passé est variable ou invariable selon la position qu'il
occupe sur la ligne représentative de la transitivité. Les positions qui confèrent au participe passé la variabilité
sont celles qui, situées à la limite de la transitivité verbale entièrement parcourue, constituent pour le participe une
accession à la situation d'adjectif - sous laquelle on voit se reproduire les états verbaux antécédemment acquis, à
savoir, successivement, par ordre d'entrée sous la situation d'adjectif :

a) l'état passif indéterminé : je suis estimé, c'est-à-dire "on m'estime". Adjectivement : un homme estimé - "qu'on
estime" ;
b) l'état passif déterminé : je suis blessé, c'est-à-dire "on m'a blessé". Adjectivement : un homme blessé - "qu'on a
blessé" ;
c) l'état déponent, en vertu duquel, en position finale adjective, le participe retrouve le sens actif. Par exemple :
une personne osée - "qui ose".

Ce troisième état c, selon lequel le participe passé retrouve en situation adjective son sens verbal actif du début,
constitue dans la langue une seconde édition active du participe passé, dont la caractéristique est d'une part la
variabilité et d'autre part l'orientation récurrente. Situé à la limite de la transitivité entièrement parcourue, il
regarde derrière lui, et par là convient dans tous les cas où le support du participe passé - objet, ou sujet passif - se
présente en phrase, non pas après, mais avant le participe.

Autrement dit, il existe dans la langue, selon la donnée de la linguistique de position, deux états du participe passé
actif :

1. un état situé au commencement de la transitivité, selon lequel le participe, ayant toute la transitivité devant lui,
est une forme précurrente et invariable en genre et en nombre, en tant que forme purement verbale se déterminant
en situation de verbe. On notera à ce propos que le verbe français, qui manifestement ignore la variation en genre,
ignore aussi la variation en nombre. Le verbe français varie en personne. C'est par le canal de la personne que
l'idée de nombre s'introduit dans l'esprit. La désinence -nt n'indique pas le nombre comme s. Elle indique un
aspect extensif de la 3e personne.

2. un état situé en fin de transitivité, selon lequel le participe, parvenu en situation adjective et ayant derrière lui la
transitivité parcourue en entier, est une forme à la fois récurrente et variable.

C'est sur l'alternance de ces deux états du participe que se fondent, on l'a montré, les règles d'accord du participe.
Autrement dit, on dispose en français de deux participes passés de sens actif : un participe passé P1--> , précurrent
et invariable, et un participe passé P2<--, récurrent et variable - la différence des deux participes provenant de leur
position respective aux deux limites extrêmes de la transitivité : commencement et fin.

Dans le cas où la langue a recours au participe passé actif récurrent, il y a accord. Dans le cas où il est fait emploi
du participe passé actif précurrent, l'accord n'a pas lieu. Ceci explique qu'on écrive avec P1--> j'ai fait--> une
lecture, et avec P2<-- : la lecture que j'ai faite. Dans le premier exemple fait est un participe passé actif précurrent,
invariable du fait qu'il n'a pas encore atteint sur la ligne de transitivité la situation adjective. Dans le second
exemple faite est un participe passé actif récurrent, variable du fait qu'il a déjà atteint sur la ligne de transitivité la
situation adjective, sous laquelle il s'est acquis, en position finale extrême, un sens actif déponent, ne se
distinguant du sens actif premier, non déponent, que par sa variabilité et son aptitude, en conformité avec sa
récurrence, à se découvrir un support dans le déjà énoncé.

Au point de vue doctrine, on notera que les formes de langue étant toutes cinétiques, le fait pour l'une d'elles
d'avoir descendu entièrement la transitivité, la contraint à la remonter. La récurrence du participe passé vient de
là.

Au cours de la dernière leçon, appliquant, à l'effet d'en vérifier la justesse, les principes que je viens de rappeler -
et qui avaient été posés dès le début de notre étude - de la règle d'accord du participe passé, nous avons étudié le
cas du participe passé suivi d'un infinitif. C'est-à-dire le cas où il est fait distinction entre : l'actrice que j'ai VUE
jouer et la pièce que j'ai VU jouer

Pour expliquer l'accord du participe vu dans le premier exemple et son invariabilité dans le second, il a été
considéré que, dans les deux exemples, on a affaire à un même verbe complexe voir jouer ; que dès lors la
transitivité considérée intéresse a priori non pas le premier élément voir du verbe complexe voir jouer mais leur
réunion. Ceci suppose que la transitivité est sujette à se partager entre les deux verbes. Au cas où le partage a lieu,
aucun des deux ne retient pour lui seul la transitivité entière. D'où il suit que le participe passé du second exemple
se présente au sein d'une transitivité non totale, et conséquemment précurrente, non encore récurrente. Le
participe passé auquel on a affaire est donc le participe passé P1-->, invariable et précurrent.

Il en est ainsi dans : le pièce que j'ai VU jouer. La transitivité se partage entre voir et jouer : en effet, il s'agit
d'une pièce "vue" et d'une pièce "jouée". Ce partage de la transitivité entre voir et jouer fait que le participe vu ne
retient de la transitivité totale qu'une partie, le reste se reportant sur jouer. Or, pour qu'un participe passé varie et
s'accorde, il lui faut être parvenu au terme d'une transitivité verbale entièrement parcourue, qu'il peut remonter,
mais non plus descendre.

Si maintenant nous prenons l'exemple : l'actrice que j'ai VUE jouer, nous constatons que la transitivité, partagée
dans le second exemple{Note ; La pièce que j'ai vu jouer : second des deux exemples cités pour la première fois, page 194. } entre
voir et jouer, ne fait plus l'objet d'aucun partage et s'attache tout entière au seul participe vu, lequel dès lors
porteur d'une transitivité complète, entièrement parcourue, a la variabilité correspondante à cette position. Ce
pourquoi on écrit : l'actrice que j'ai VUE jouer. Dans cet exemple il est question d'une actrice "vue", mais non pas
d'une actrice "jouée".

Il n'est pas douteux qu'originairement - et à cet égard nous avons le témoignage d'observateurs très fins tels que
Vaugelas et le P. Bouhours - ces faits de position du participe sur la ligne représentative de la transitivité étaient
dénoncés dans la prononciation. Le participe variable récurrent portait une pause et donnait lieu à un allongement
marqué dans la parole. Aussi longtemps qu'il en fut ainsi, la règle d'accord du participe, fondée sur un témoignage
sensible de la parole, apparut moins discutable qu'elle ne l'est devenue aujourd'hui, où, sauf quelques cas rares de
participes féminins marqués par une détente de consonne (fait, faite - offert, offerte), la manière de prononcer,
devenue uniforme, ne peut être invoquée à l'appui de la règle.

Un cas d'emploi où la prononciation reste un témoignage sensible irrécusable est celui où le participe fait se
présente suivi d'un infinitif. Soit : les tragédies qu'on lui a FAIT répéter et les actrices que l'on a FAIT répéter.
Dans les deux cas, le participe fait se présente invariable, sans que personne ait jamais songé à vouloir dans le
second cas imposer au participe fait la variabilité,<permise{Note ; Dans le manuscrit : présente. }>cependant, en ce cas-
là, par la règle grammaticale{Note ; Cette règle est rappelée par l'auteur p. 188. }. C'est que, devant le témoignage de la
parole, laquelle ne saurait souffrir que l'on dît les actrices que l'on a FAITES répéter, tout le monde et même les
grammairiens les plus intransigeants sont forcés de s'incliner.

En ce qui nous concerne, et partant de la règle que nous avons avancée, fondée sur le partage ou le non-partage de
la transitivité entre les deux verbes, nous ne rencontrons dans l'invariabilité constante du participe fait suivi d'un
infinitif absolument rien qui puisse nous gêner. Il ne s'ensuit aucune difficulté d'application de la règle que nous
avons formulée.

L'accord du participe vue dans l'actrice que j'ai VUE jouer, vient de ce que l'actrice est "vue", mais n'est pas
"jouée" ; ce qui fait ressortir l'attache exclusive de la transitivité au participe vue. La transitivité, entièrement
attachée à vue, ne se partage pas entre voir et jouer.

La situation est autre dans l'actrice que l'on a FAIT répéter, où cette fois la transitivité ne s'attache à aucun des
deux verbes formant le verbe complexe faire répéter. En effet l'actrice n'est pas "répétée" ; et d'autre part, elle
n'est pas "faite".

C'est une chose difficile que d'en terminer - et pourtant nous tenons à le faire aujourd'hui - avec les particularités
continuellement renaissantes d'une règle d'accord telle que celle du participe passé.

Un cas, qui peut occasionnellement faire difficulté, est celui du participe passé suivi d'un infinitif introduit par
préposition. Le cas est celui qu'on a dans : Son père l'aura CONTRAINTE (Pénélope) d'accepter un nouvel époux
- ( Fénelon, Télémaque). Dans les emplois de ce genre, l'usage, pas toujours suivi, est d'accorder le participe là où
il existe un objet placé avant lui, qui est le sien mais n'est pas celui de l'infinitif. Le participe s'attache alors une
transitivité entière dont il garde la propriété exclusive. Il en est ainsi dans l'exemple précité : Pénelope y apparaît
"contrainte" ; elle n'y apparaît pas "acceptée". Accepter trouve son terme de transitivité à nouvel époux. C'est lui,
le nouvel époux, qui sera "accepté".
Voici maintenant un exemple où le participe doit rester invariable, en raison de ce que la transitivité, au lieu de
s'attacher à lui, s'attache au contraire tout entière à l'infinitif.

On lit dans Bourdaloue, Oraison funèbre de Condé : Il se trouva malgré lui hors de la route qu'il avait RÉSOLU
de suivre. La transitivité, relative à l'objet route, s'attache tout entière à l'infinitif suivre. Il est question d'une route
"suivie", que l'on aurait dû suivre, et non pas d'une route "résolue", que l'on aurait dû résoudre. Le participe résolu
reste en dehors de toute transitivité le conduisant à un objet. N'étant porté à l'objet par aucune transitivité lui
appartenant, le participe résolu se présente invariable.

Voici, dans le même ordre d'idées, un autre exemple. On devra écrire : les choses que l'on nous a APPRIS à faire
et non pas apprises. Pourquoi? Parce que la transitivité considérée, relativement à l'objet choses, en question,
s'attache exclusivement à faire et pas du tout à apprendre. Il s'agit de choses qui seront "faites", mais pas de
choses qui seront "apprises". Ce qui sera appris, c'est "à les faire"{Note ; Nous invitons ici le lecteur à noter l'usage très
curieux que l'auteur fait du futur dans toute cette fin d'alinéa. } .

L'usage est d'accorder le participe passé du verbe avoir dans des exemples du type : la peine que j'ai EUE à le
faire. Cet accord est justifié si l'on considère que la transitivité relativement à l'objet peine, ne s'attachant
nullement à faire - il n'est pas question de peine "faite" - il lui faut s'attacher au participe eu : stil n'y a pas de
peine "faite", il y a une peine "éprouvée", eue ayant le sens d'"éprouver".

D'après moi - c'est une vue strictement personnelle et je n'ai aucune prétention à rien codifier en grammaire - il
serait légitime, quand il s'agit du participe eu, de le considérer invariable en tout état de cause, comme cela a lieu
pour le participe été. La raison à mes yeux valable en est que le participe eu et le participe été ont en commun
d'être des formes verbales incapables, par le jeu de la transitivité, de gagner la situation adjective sous laquelle le
participe passé acquiert sa variabilité, en même temps que sa récurrence. Il n'est pas possible de parler,
adjectivement, d'une chose "eue", non plus que d'une chose "été". Et vraiment l'on ne voit pas pourquoi le
traitement réservé à été, qui le fait invariable constamment, ne serait pas étendu à eu : les deux verbes avoir et être
étant en français symétriques, et employés l'un et l'autre, en raison de cette symétrie, comme auxiliaires. La
symétrie ressort d'emplois tels que : il est des gens..., il y a des gens...

Très régulièrement le participe eu se présente invariable dans le cas où la transitivité relative à l'objet en cause
s'attache à l'infinitif et non pas au participe eu. Il en est ainsi dans un exemple tel que : les difficultés que j'ai EU à
vaincre. La transitivité s'attache exclusivement à vaincre. Il est question de difficultés "vaincues", non pas de
difficultés "eues,>, toute la transitivité disponible ayant été, en quelque sorte, accaparée par vaincre - de sorte qu'il
n'en reste rien pour eu.

Des débats de ce genre, relatifs au support de la transitivité, seraient écartés au cas où l'on se déciderait
conformément aux données de la linguistique de position, à déclarer le participe eu invariable. La variabilité
devrait être le privilège exclusif des participes capables d'atteindre, par transitivité achevée, la situation adjective.

Il me reste, pour avoir dit l'utile, sinon pour avoir été complet, à parler de l'accord du participe après le pronom en.
Il est décrété, ou à tout le moins admis par les grammairiens, que le participe passé précédé de en reste invariable.
On écrira donc : des fraises, j'en ai CUEILLI le long du sentier. Les explications produites pour justifier cette
invariabilité sont parfois, chez certains auteurs, assez confuses et peu convaincantes.

Voici celle de Littré, qui reste la meilleure. En joue toujours le rôle de complément indirect, puisqu'il contient
virtuellement la préposition de : voyez ces fleurs ; en avez-vous cueilli? c'est-à-dire "avez-vous cueilli une part de
ces fleurs?" En conséquence, le participe passé qui le suit reste invariable parce que en, auquel il se rapporte, n'a
par lui-même ni genre ni nombre.

L'inclusion de cette règle de Littré dans notre système explicatif de la règle d'accord du participe passé obligerait à
y introduire le principe suivant : est incomplète, parce que rompue dans sa marche, la transitivité qui atteint l'objet
par le canal d'un mot grammatical contenant implicitement en lui une préposition. Ce qui est le cas du pronom en,
dit parfois pronom adverbial. Une phrase comme Des fleurs, j'en ai CUEILLI, ne permet au participe cueilli
d'atteindre l'objet des fleurs qu'en passant par le pronom en, lequel contient implicitement la préposition de, et de
ce fait arrête dans sa marche régulière la transitivité. Il n'en va pas de même, si je dis : Ces fleurs, je les ai
CUEILLIES. Le participe cueilli, remontant la transitivité jusqu'à l'objet antéposé, atteint fleurs par le canal du
pronom les, lequel ne contient pas de préposition pouvant arrêter dans sa marche régulière la transitivité.

On conçoit dès lors qu'il convienne d'écrire : C'est de l'eau que j'ai BUE, mais De l'eau j'en ai BU. Dans le
premier exemple, le participe bue, remontant la transitivité jusqu'à l'objet antéposé, atteint eau à travers le mot
conjonctif que, lequel ne contient pas de préposition. On a donc affaire à une transitivité complète, non
interrompue dans sa marche, selon laquelle le participe bue, variable et récurrent, est référé, ainsi que l'indique
l'accord, à l'objet de l'eau.

Dans le second exemple, le participe bu, remontant la transitivité en direction de l'objet, ne l'atteint pas vu qu'il
rencontre dans sa remontée le pronom en, lequel contient une préposition, sur laquelle vient en quelque sorte buter
le mouvement. La transitivité, non parcourue en entier jusqu'à l'objet, se présente ainsi incomplète. Ce qui
entraîne et justifie l'invariabilité du participe.

Il me serait facile d'entrer dans des <considérations{Note ; Mot restitué. }> supplémentaires au sujet de l'accord du
participe passé. Cette prolongation d'une étude assez monotone me paraît superflue. En partant des principes
établis, chacun pourra résoudre par lui-même les quelques cas apparemment difficultueux qui n'ont pas été
examinés expressément.

J'en ai donc terminé avec l'étude du participe passé et aussi, ce qui clôt un grand chapitre, avec celle du système
verbo-temporel du français, considéré du point de vue psychique. Cette étude avait été commencée en 1943.

Au programme des leçons prochaines figure une étude du système verbo-temporel français portant non pas,
comme cela a été jusqu'à présent, sur le psychisme de ce système mais sur la sémiologie représentative. Cette
étude, d'un caractère assez nouveau, comprendra un examen de la structure apparente des verbes dits irréguliers.
Les verbes irréguliers nous mettent en présence de tentatives de systématisations sémiologiques qui ont dû, pour
des raisons fort diverses, se confiner dans un champ étroit ; les verbes réguliers, en présence de celle des
systématisations tentées qui a réussi à se propager à la catégorie entière du verbe, devenant par là indifférente à la
particularité concrète des verbes individuellement traités. Dans cette étude, nous verrons comment un fait de
simple phonétique peut, dans certaines circonstances, gagner le plan systématique.

Dans cet ordre d'idées on peut d'ores et déjà indiquer que les verbes français se laissent classer en deux grands
groupes caractérisés par le traitement qu'a subi le r final que contient toujours l'infinitif. Le premier groupe, où
s'affirme le triomphe de la régularité, est celui où le r d'infinitif est un r fermant, par exemple aimer. Ce groupe
est de beaucoup le plus nombreux. Le second groupe, au sein duquel la régularité{Note ; En surcharge : la normalisation.
} a été diversement tenue en échec, est celui des verbes, en bien plus petit nombre, dont le r d'infinitif est un r
ouvrant. Par exemple : rendre, finir (avec i stable), mourir (avec i caduc) recevoir, vouloir, pouvoir (avec radical
réduit à une consonne unique en présence du thème-voyelle d'aoriste, c'est-à-dire, en français, du prétérit défini : p
- u - s).

Cette classification des verbes en deux groupes, respectivement caractérisés par le traitement du r final d'infinitif,
offre, au point de vue descriptif, et aussi au point de vue historique, des avantages certains que notre exposé fera
apparaître.

Leçon du 1 mars 1946, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1945-1946, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale I, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1985, pp. 117-125

1er mars 1946 - série C

Ma dernière leçon a été consacrée au psycho-mécanisme très particulier des articles composés du français, ceux
résultant d'une combinaison du mot grammatical de et de l'article extensif : le, la, les.
La combinaison du mot grammatical de avec l'article extensif singulier produit les articles du, de la, que la
grammaire didactique désigne sous le nom - exact - de partitif. Pour l'ordinaire, ce terme de partitif est réservé aux
articles singuliers contenant de. L'article composé pluriel - dont la formation est manifestement identique, vu qu'il
est lui aussi une combinaison du mot grammatical de et de l'article extensif sous sa forme plurielle les - est le plus
souvent considéré appartenir, comme pluriel, à l'article dit indéfini, celui que nous nommons, en raison de son
psycho-mécanisme, l'article anti-extensif.

Cette manière de classer les articles est, je l'ai fait remarquer la dernière fois, inacceptable par son manque d'unité
de vue. Du moment qu'on retient la désignation de partitif - laquelle je le répète est fort convenante - il n'y a pas
en français deux partitifs singuliers du, de la, et un indéfini pluriel des, mais - sans considération du nombre, qui
n'a rien à voir en l'affaire - trois partitifs : du, de la, des, dont la composition, visiblement identique, dénonce
l'identité psycho-mécanique.

Si la grammaire traditionnelle n'a pas considéré appartenir aux partitifs l'article pluriel des, c'est que cet article fait
en français le pluriel de un. Or l'article un étant selon la terminologie de la grammaire traditionnelle un indéfini,
son pluriel des ne pouvait être lui aussi qu'un indéfini.

Un tel classement - fort défectueux - des articles émane de la seule considération du fait de discours. C'est dans le
discours, en effet, qu'on voit un article composé appartenant à la tension II faire le pluriel d'un article simple,
l'article un, appartenant à la tension I.

Le classement résultant de la seule considération du fait de langue est différent. Il a trait uniquement à la position
des articles en système et, quand il s'agit d'un article composé, au psycho-mécanisme de composition et aux
éléments que la composition met en jeu. Un tel classement, qui se refuse systématiquement - et c'est la bonne
méthode - à sortir du fait de langue, conduit à situer en tension première un article unique simple, l'article un, et
en tension seconde deux articles : l'un qui est l'article extensif simple le, et l'autre, l'article du issu de la
combinaison de l'article extensif avec le mot grammatical de .

Le classement résultant de la seule considération du fait de langue peut, figurativement, être indiqué comme suit :

Ce classement opéré - qui donne une première vue exacte des choses pour ce qui est de leur état dans la langue,
abstraction faite du discours - ce classement opéré, la question se pose de connaître le rôle joué par le mot
grammatical <de>{Note : Mot restitué . ( Ed. .)} dans la tension seconde. Ce rôle - on l'a expliqué assez en détail la
dernière fois - est celui d'un inverseur d'extension. Le mot grammatical de rencontre l'article extensif le, et l'issue
de cette rencontre, du duel qui s'engage pourrait-on dire, est que l'extension appartenant à l'article le est inversée
par un mouvement récessif appartenant au mot grammatical de.

Il suit de là que, tandis que l'article le est un article apportant à un champ d'extension une image portée qui va,
dans l'immédiat, s'identifier dimensionnellement avec ce champ, les articles composés du, de la, des sont des
articles non pas apportant à un champ d'extension l'image portée mais, tout au contraire, retirant l'image portée du
champ d'extension considéré.
Dans la tension II à laquelle ils appartiennent en commun, les articles simples le, la, les représentent un
mouvement d'extension que rien ne contrarie, et les articles composés du, de la, des, un mouvement d'extension
contrarié - suspendu dans sa marche - par l'effet d'une inversion dont le mot grammatical de est porteur.

Figurativement et comparativement, les choses se présentent comme suit :

Dans le cas où l'on fait usage de l'article le, la, les, l'intervalle i inscrit entre l'image portée et le champ d'extension
auquel on la destine tend vers zéro : il s'annule, et cette annulation a cet effet de produire une égalité
dimensionnelle du champ d'extension et de l'image portée, égalité dimensionnelle toujours existante dans le cas où
l'on se sert de l'article extensif.

Dans le cas où l'on fait usage des article du, de la, des, on voit au contraire, de par le rôle inversif du mot de,
l'intervalle i, inscrit entre l'image portée et le champ d'extension, se maintenir, grandir même et finalement se
stabiliser. A ce moment, si l'on regarde comparativement le champ d'extension et l'image portée, on constate que
celle-ci, qui s'est éloignée de celui-là d'une manière récessive en direction de l'étroit, ne constitue plus
relativement au champ d'extension qu'une partie de celui-ci. Elle lui est inférieure dimensionnellement. C'est cette
infériorité dimensionnelle qu'expriment les articles composés du français, au sein desquels le mouvement
d'extension indiqué par l'article le, la, les est contrarié et inversé par un mouvement récessif, orienté vers l'étroit et
dont le mot grammatical de est porteur.

Je me suis arrêté longuement, la dernière fois, sur une certaine et suffisante identité psycho-mécanique de l'article
des et de l'article un, laquelle identité permet à l'article des de faire, sans aucun trouble du rapport, le pluriel de un.
Cette identité ressort de ce que l'article un est, nous le savons, un article qui retire l'image portée du champ
d'extension considéré, qui la détache du champ en vue de lui donner un relief individuel ; et de ce que l'article des
est lui aussi un article qui, en raison du rôle inversif joué en lui par le mot de, retire, par récession, l'image portée
du champ d'extension que l'on considère.

Le psycho-mécanisme de l'article un, c'est :


et celui de l'article des, c'est inversivement, par récession :

A la différence de position près - l'article un se situe en tension première, et l'article des en tension seconde à la
différence de position près, le psycho-mécanisme de l'article un et celui de l'article des sont identiques. Ce qui,
sans entrer dans les détails descriptifs que nous venons d'indiquer, se laisse du reste aisément concevoir. L'article
un symbolise un mouvement d'anti-extension ; l'article des symbolise, lui, un mouvement d'extension inversée,
c'est-à-dire une extension changée inversivement en son contraire, autrement dit, une anti-extension.

Il me faut maintenant examiner, dans le cadre de la théorie des articles composés, un problème fort délicat et du
plus haut intérêt, qui se trouve posé par des emplois tels que : manger du pain, vivre de pain, boire du vin, boire
du vin excellent, boire d'excellent vin.

Il ressort de la considération de ces emplois que l'article partitif, dans de nombreux cas qui se laissent définir, se
réduit au seul mot grammatical de, lequel n'entre pas en composition avec l'article extensif.

Le fait, à première vue, est assez embarrassant, et il m'amène à confesser que si j'en ai entrevu assez clairement
l'explication il y aura bientôt trente ans - cette explication première figure dans mon livre sur l'article paru en 1919
- ce n'est que tout récemment que j'ai pu donner à cette explication sa forme définitive. Jusque-là, j'avais
<vaguement> donné dans l'erreur qui consiste à mal distinguer le fait de langue et le fait de discours, de sorte que
mon explication, penchant trop du côté du fait de discours, ne faisait point voir le fait de langue fort secret mais,
en l'espèce, principal.

Ma position ici est celle de quelqu'un qui enseigne, qui est en position de maître, mais le maître est constamment
son propre élève. Il s'apprend à lui-même peu à peu des choses nouvelles, et c'est peut-être au fond ce qu'il y a de
meilleur dans ces leçons que de montrer un esprit aux prises directement avec les difficultés de la recherche, avec
ses succès et ses insuccès. La totalité de mon enseignement, sans en rien excepter, est présentée sous critique : la
mienne d'abord que je m'efforce de tenir en éveil, et la vôtre, celle de mes auditeurs, que je sollicite et qui m'a
toujours été d'un grand prix et d'une grande utilité. Elle réveille la mienne là où elle risquerait de s'endormir. On
est en général - c'est humain - toujours assez content de soi lorsqu'on a fait quelque découverte dans l'ordre de la
compréhension et de l'explication. Et ce contentement de soi, dangereux s'il se prolonge, risque de mettre l'esprit
en sommeil. La critique d'autrui - justifiée ou injustifiée, la bonne et la mauvaise - a cet effet heureux de rendre à
l'esprit une inquiétude qui est le stimulus de la recherche.

Pendant un certain temps - une bonne dizaine d'années les explications que j'avais produites pour rendre raison du
double traitement : manger du pain et vivre de pain, et surtout - le cas est plus délicat encore - boire du vin
excellent et boire d'excellent vin, m'avaient paru excellentes, puis suffisantes. Mon maître Meillet les avait
trouvées, à l'époque où je les avais produites, extrêmement élégantes. Là-dessus, je m'étais endormi. Puis peu à
peu, j'avais entrevu que ces explications, quoique justes, n'atteignaient que la superficie des choses et que, sous la
contradiction des exemples précités, devait se cacher un fait de langue profond inaperçu.

C'est ce fait de langue que sans autre préambule - et sans refaire devant vous le cheminement laborieux qui m'a
conduit à sa découverte - c'est ce fait de langue que je vais dès maintenant faire connaître.

L'article du oppose en lui, constitutivement, un mouvement d'extension représenté par l'article le, et un
mouvement récessif - donc anti-extensif - représenté par le mot grammatical de. On peut donc poser en toute
certitude que l'article du est la résultante d'un équilibre finalement obtenu de deux mouvements contraires qui se
compensent exactement : l'extensif et l'inversif, devenu anti-extensif par récession.

Or qui dit équilibre, lorsqu'il s'agit de mouvement, dit par cela même rencontre de deux forces égales. La formule
psycho-mécanique devient ainsi une formule reposant sur la parfaite égalité du mouvement extensif apporté par
l'article le et du mouvement inversif apporté par le mot grammatical de, qui tient - on le sait - dans le système de
l'article le rôle d'inverseur d'extension. Il convient donc, en vertu de ce qui vient d'être dit, de voir dans l'article du
l'expression d'une égalité qui pourrait s'écrire :

le (=1)
Du =
de (=1)

La constitution de l'article du suppose qu'a une extension à laquelle il est attribué une certaine intégrité
représentée par l'unité s'oppose une anti-extension inversive, qui ne devra être ni inférieure ni supérieure à
l'extension, qui lui devra être strictement égale, c'est-à-dire valoir également 1. Cette égalité des deux
mouvements qui interviennent dans la définition de l'article du est une condition sine qua non de son existence.
Ce qui revient à déclarer l'impossibilité de l'article dans le cas où cette condition ne serait pas satisfaite.

Dans la langue, la condition n'est pas discutée. L'article du résulte de la possibilité de faire <du>{Note : Dans le
manuscrit: le. (Ed.)} mouvement inversif lié au mot de un équivalent parfait du mouvement extensif lié à l'article le.
On remarquera tout de suite - c'est important - que, dans la langue, le mot grammatical de est seul chargé
d'équilibrer inversivement l'extension symbolisée par l'article le. Il ne peut à cet égard, dans la langue, recevoir
d'aide d'aucune sorte. Il opère seul et toute l'anti-extension utile ne procède que de lui. Il apparaît ainsi un
inverseur d'extension sans défaut, un inverseur d'extension parfait à tous les points de vue. Ceci posé, on conçoit
que le maintien dans le discours de l'article du soit subordonné au respect de cette condition perfective et que, là
où cette condition souffre une atteinte, l'article du soit obligé de se démettre.

Donc, en principe, l'article du n'est possible que si, dans le discours, il reste bien ce qu'il est dans la langue : la
rencontre de l'article le avec un inverseur d'extension parfait, qui ne soit que cela et rien d'autre et qui, pour
opérer, ne reçoive de secours d'aucune espèce. A défaut de cette perfection à la fois qualitative et quantitative de
l'inverseur d'extension de, l'article du est une impossibilité.

Fort de ce principe, déterminé par les voies de l'analyse abstraite, reprenons l'examen des faits dans la vue d'en
vérifier l'exactitude. On dit : manger du pain et vivre de pain. Impossible de dire : *vivre du pain. Quelle en est la
cause? La voici, tirée tout entière du principe de perfection que l'on vient d'indiquer. Manger est un verbe transitif
qui n'appelle à sa suite, pour atteindre l'objet, aucune préposition. On dit, sans médiation d'aucune sorte : manger
quelque chose. La préposition étant inexistante, le mot de qui entre dans la composition de l'article est, pour sa
totalité, un inverseur d'extension et pas du tout une préposition. Il apparaît ainsi en pleine possession de son unité
de nature. Ne participant pas de deux natures, mais n'en ayant qu'une seule, il est au point de vue qualitatif un
inverseur parfait. Et cette perfection n'étant lésée en rien, le maintien dans le discours de l'article du, qui la
suppose, ne fait point difficulté.

Prenons maintenant l'exemple : vivre de pain. Les choses s'y présentent différemment. Le verbe vivre est
intransitif et il n'atteint l'objet que par le canal de la préposition de. Alors qu'on dit : manger quelque chose, on est
tenu de dire : vivre de quelque chose.

Le mot grammatical apparaît ainsi en premier lieu sous son état de préposition, et s'il devient ensuite inverseur
d'extension, il ne le devient que complémentairement, d'une manière imparfaite, incomplète, la nature de
préposition n'étant point en lui annulée. On a ainsi affaire à un inverseur d'extension imparfait, qui n'est pas
uniquement inverseur d'extension, mais qui a gardé quelque chose - qui dans l'exemple cité est beaucoup - de sa
nature première de préposition.

Dans l'exemple en question : vivre de pain, le mot grammatical de recouvre, mettons pour concrétiser les choses,
1/2 de préposition et 1/2 d'inverseur d'extension. Or pour équilibrer l'extension liée à l'article le, il faut, nous le
savons, non pas un inverseur d'extension valant 1/2, mais un inverseur d'extension valant 1, un inverseur entier,
parfait au double point de vue qualitatif et <quantitatif>{Note : Dans le manuscrit: qualitatif. (Ed.)}. Cette perfection de
l'inverseur faisant défaut dans l'exemple cité : vivre de pain, l'article du devient ipso facto une impossibilité. On ne
construit pas l'article du avec un inverseur valant 1/2 et une extension valant 1. Il faut, pour la construction de
l'article du, avoir 1 des deux côtés : du côté de l'inverseur qui ne doit être que cela et donc pas du tout préposition,
et du côté de l'article le qui, lui, ne pose pas de problème, sa nature demeurant en tout état de cause unique.

La raison pour laquelle on dit : vivre de pain et manger du pain est donc, après ce qui vient d'être exposé, on ne
peut plus claire. L'exemple vivre de pain interdit la construction de l'article partitif parce qu'il laisse au mot de
quelque chose de sa nature de préposition, l'empêchant par là de devenir - en dehors du système de la préposition,
dans celui de l'article - un inverseur parfait.

Partout où, dans le discours, l'inverseur de ne satisfait pas à la double condition d'intégrité quantitative et de
perfection qualitative - double condition qu'on peut symboliser par le symbole unique 1 - l'article partitif devient
du même coup une construction irréalisable à laquelle est retirée la condition d'équilibre sur laquelle repose son
édification.

Le temps me manque aujourd'hui pour examiner comparativement les deux exemples : boire du vin excellent, et
boire d'excellent vin, qui nous mettent en présence d'un défaut quantitatif de l'inverseur de. J'en reporterai donc
l'examen - que je déclare d'avance intéressant et riche d'enseignement profond - à la leçon suivante, au cours de
laquelle, en m'appuyant exclusivement sur les principes constructifs aujourd'hui décelés, je dirai comment et
pourquoi l'adjectif excellent, s'il survient devant le substantif, interdit la construction de l'article composé du, alors
que, survenant après le substantif, il n'y fait point obstacle.

Leçon du 8 mars 1946, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1945-1946, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale I, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1985, pp. 127-136

8 mars 1946 - série C

Sous le mot grammatical de, invariant quant à sa forme extérieure, se développe un psychisme comportant une
importante variation. Le mot de recouvre - et c'est là son véritable contenu psychique - le passage de l'état de
préposition à celui d'inverseur d'extension.
Comme inverseur d'extension, le mot de appartient à la catégorie de l'article et ne garde en lui rien de sa valeur
originelle de préposition. Cette valeur première passe à zéro. Elle atteint la nullité, cependant que la valeur
d'inverseur d'extension passe à la plénitude et atteint l'unité. Comme préposition, le même mot de, qui
extérieurement n'a pas varié, reste en dehors de la catégorie de l'article, cette extériorité pouvant être totale ou
seulement partielle. Il suffit que cette extériorité, par rapport à la catégorie de l'article, soit partielle et d'ailleurs
aussi petite que l'on voudra, quoique existante, pour que la formation de l'article partitif soit interdite. La
formation de l'article partitif n'est permise que dans le cas où le mot grammatical de, entièrement engagé dans la
catégorie de l'article, n'est plus du tout engagé dans celle de la préposition.

La formule vraiment propre à exprimer ce qu'est le mot de dans la langue est celle qui, tenant compte de sa double
nature, fait entrer cette double nature dans la constitution de son entier psychique. On peut écrire alors :

préposition + inverseur d'extension = 1

Ce qu'il ne faut pas écrire - car ce serait s'écarter complètement de la réalité linguistique - ce serait :

*préposition (=1) + inverseur d'extension (=1) = 2

Poser cette formule équivaudrait à admettre l'existence dans la langue, d'une part, de la préposition de satisfaisant
à la condition d'entier et, d'autre part, de l'inverseur d'extension de satisfaisant aussi à la condition d'entier. On
partirait, relativement à l'unité, d'une double équation :

(préposition = 1) (inverseur d'extension = 1)

Les choses ne se présentent pas ainsi dans la réalité de la langue, du fait que l'acquisition par le mot de de la
nature d'inverseur implique, proportionnellement, la perte de la nature de préposition. Ce qui revient à dire que, là
où la nature d'inverseur d'extension est pleinement acquise, celle de préposition est complètement perdue, et vice
versa. Analytiquement, la variation d'ensemble se produit entre des extrêmes <qui sont > {Note : Dans le manuscrit :
dont l'un est.(Ed.)} :

A = (préposition = 1) + (inverseur d'extension = 0)


B = (préposition = 0) + (inverseur d'extension = 1)

Entre ces extrêmes A et B, qui représentent des situations catégoriques, il y a place pour une infinité de situations
moyennes hypothétiques, dont la formule générale est :

Entre A et B = (préposition = 1 - q) + (inverseur d'extension = q) = 1

De ces trois formules représentatives du psychisme variant que peut recouvrir le mot grammatical de
extérieurement invariant, seule la formule B - où la nature d'inverseur d'extension atteint la plénitude, cependant
que celle de préposition atteint la nullité - autorise la construction de l'article partitif. Dans tous les emplois où le
mot grammatical de recouvre, du point de vue psychique, soit la formule A extrême, soit la formule moyenne
A/B, la construction de l'article partitif est une chose interdite.

J'en ai donné un exemple fort net la dernière fois. On dit : manger du pain et vivre de pain. Cela tient à ce que,
dans manger du pain, la préposition, grammaticalement inexistante, a atteint la nullité, cependant que,
corrélativement, l'inverseur d'extension a atteint la plénitude. On se trouve en présence de la formule psychique B
:

B = (préposition = 0) + (inverseur d'extension = 1)

Dans vivre de pain. les choses se présentent différemment. La préposition de a une existence grammaticale ; on dit
régulièrement : vivre de quelque chose. Dans manger du pain, l'inexistence grammaticale de la préposition ressort
de ce que l'on dit, sans insertion d'aucun terme médiateur entre le verbe et le substantif : manger (0) quelque
chose. L'exemple vivre de pain nous met en présence non pas de la formule catégorique B, où la préposition
atteint la nullité, mais en présence d'une formule A/B moyenne, et d'ailleurs assez rapprochée de la formule
catégorique A. Or une telle formule psychique, selon laquelle le mot de, faute d'avoir atteint la plénitude de sa
valeur d'inverseur, demeure en deçà de l'entier, interdit la formation de l'article partitif. C'est en vertu de cette
interdiction que l'on est tenu de dire : vivre de pain.

Les formules psychiques autres que la formule B - c'est-à-dire la formule A, catégoriquement opposée, et toute
formule moyenne A/B - interdisent de construire l'article partitif mais elles n'interdisent pas les combinaisons dont
le psychisme est :

préposition de + article le = du

La combinaison interdite est seulement :

inverseur d'extension de + article le = du

qui est celle-là même sur laquelle repose la définition, dans la langue même, de l'article partitif.

Il suit de là qu'il ne faut pas inconsidérément simplifier les choses et s'imaginer que, dès l'instant où l'on a la
préposition de existant à un degré quelconque, toute construction représentée extérieurement par du est une
impossibilité. Raisonner ainsi serait méconnaître entièrement les principes fort rigoureux qui viennent d'être
indiqués. Un auditeur, qui apercevait là quelque difficulté non entièrement résolue pour lui, semblait-il, a cité la
dernière fois un exemple qui était : souffrir du pain, au sens de : "à cause de la mauvaise qualité du pain".

Sous la forme abrégée citée par mon auditeur : souffrir du pain, l'exemple en question est psychiquement un
raccourci qui n'est certainement pas d'un français excellent. Il n'en a pas moins, au point de vue de la théorie de
l'article, un intérêt qu'on ne saurait négliger. Je le prendrai donc tel qu'il m'a été présenté.

Dans souffrir du pain, au sens de "souffrir à cause de la mauvaise qualité du pain", la préposition de est
grammaticalement existante ; on pense et on dit, en effet : souffrir de quelque chose, et cette existence
grammaticale de la préposition de, existence incompatible avec sa nullité psychique, nous met en présence d'une
formule autre que B, laquelle est précisément, dans le cas donné, la formule A :

A = (préposition = 1) + (inverseur d'extension = 0)

Il suit de là que la formation de l'article partitif du est interdite. Et elle l'est en effet. Mais ce qui n'est pas interdit,
c'est une combinaison, dans le discours, de la préposition de, restée préposition, avec l'article le extensif, lequel en
pareil cas ne fait l'objet d'aucune attaque inversive, vu que le mot de n'est aucunement inverseur d'extension. La
construction du, dans souffrir du pain, résulte de ce que la préposition de rencontre, dans le discours, l'article
extensif le. Elle ne recouvre aucune tentative de construire l'article partitif. Cette construction n'est pas même
envisagée.

Le mieux, pour se rendre un compte bien exact de ce qui a lieu psychiquement dans un cas de ce genre, est de
remplacer la préposition de par une autre préposition non sujette à se contracter avec l'article. A la rigueur - à titre
purement démonstratif et en acceptant de sortir de l'usage français - on pourrait substituer à la préposition de la
préposition par. Au lieu de : souffrir du pain, on aurait ainsi : souffrir par le pain.

Ceci montre bien que la préposition de, dans souffrir du pain, rencontre l'article le sans qu'il soit le moins du
monde question d'une construction psychique de partitif. L'idée générale en cause, c'est : "Le pain mauvais me fait
souffrir". (Souffrir du pain = souffrir par le pain. Il n'égale pas : souffrir par du pain.)

Dans les cas douteux, les étrangers - qui peuvent éprouver quelque difficulté à reconnaître, sous le même mot
grammatical de, les différentes saisies psychiques qu'il est susceptible de recouvrir - dans les cas qui leur
paraîtraient douteux, les étrangers ont à leur disposition un moyen commode et sûr de lever toute difficulté : c'est
de remplacer, comme on vient de le faire, la préposition de par une autre préposition de même valeur approchée,
et de voir, une fois cette substitution faite, quel article est mis en cause. Si c'est le partitif, sa formation est ipso
facto interdite, et il faut s'en tenir à la seule expression de la préposition de. Mais si l'article en cause est un article
autre que le partitif, la préposition de entre régulièrement en combinaison avec lui.
Afin de bien fixer les idées au sujet de ce moyen d'analyse commode, reprenons l'exemple du début : vivre de
pain. On y peut remplacer, à la rigueur, la préposition de par la préposition avec. Il vient alors, en conservant le
sens donné : vivre avec du pain. Ce qui montre évidemment que l'article en cause est l'article partitif, article dont
la formation est interdite à la suite de la préposition de, la formation de l'article partitif n'étant permise, nous le
savons, que là où la préposition de est passée à la nullité, au bénéfice de l'inverseur d'extension ayant acquis le
degré de plénitude qui fait de lui un entier. Il en est ainsi dans manger du pain, où la préposition de, inexistante,
nous fait voir dans du une combinaison dont la formule psychique est :

inverseur d'extension =
extension =

les deux mouvements trouvant par leur égalité obtenue, après les avoir laisse jouer de manière adversative
pendant un instant, un équilibre compensatif sans défaut, lequel est la condition sine qua non de la formation du
partitif.

Au résumé, ce qu'il importe en la matière de savoir bien distinguer sous la combinaison de + article, c'est le
psychisme : (1) préposition + article, et le psychisme : (2) inverseur d'extension + article. Seul le psychisme (2)
autorise la construction du partitif. Le psychisme (1) l'interdit. Mais, interdisant la formation de l'article partitif, il
n'interdit point la contraction phonétique de la préposition de et de l'article le extensif et, d'une manière générale,
permet toute combinaison de la préposition de avec un article quelconque, autre bien entendu que le partitif dont
la préposition de, par sa seule présence, exclut la construction.

Il est des emplois où l'on peut, avec une nuance significative correspondante, mettre en cause ou ne pas mettre en
cause la formation du partitif. On dira : "Nous avons vécu des provisions que vous nous aviez laissées", et l'on
pourra dire aussi - ce qui n'a pas tout à fait la même signification: "Nous avons vécu de provisions que vous nous
aviez laissées."

Le sens de la première phrase est : " Ce sont les provisions que vous nous aviez laissées qui nous ont permis de
vivre." Les provisions en question sont envisagées comme une totalité dont on ne soustrait rien. Un équivalent de
cette première phrase pourrait être : " Nous avons vécu grâce aux provisions - ou avec les provisions - que vous
nous aviez laissées." Présentée sous cette forme, l'idée manifestement ne comporte pas la mise en cause de
l'article partitif. L'article rencontré par la préposition à - ou par son substitut, la préposition avec - est l'article
extensif les.

La signification de la seconde phrase est un peu différente. On pense : " Nous avons vécu grâce à - ou avec - des
provisions que vous nous aviez laissées." Ce qui revient à dire qu'au lieu d'envisager les provisions que vous nous
aviez laissées comme une totalité dont on ne soustrait rien, on suggère au contraire que, pour vivre, on a opéré et
renouvelé une soustraction sur la totalité mise à disposition. Afin d'exprimer cette soustraction, on tente
psychiquement la formation du partitif, mais cette formation tentée s'avère effectivement impossible en présence
du mot de resté préposition. Elle ne serait possible - ce qui n'est pas le cas que si le mot de se présentait
uniquement sous les traits d'un inverseur d'extension.

Une remarque de portée générale, que je ne crois pas inutile d'énoncer en raison de son importance théorique, est
que la combinaison : préposition de + article extensif est exclusivement un fait de discours. Elle ne constitue pas
un fait de langue. C'est dans le discours qu'elle se produit, et elle n'a pas dans la langue d'existence préalable. Le
fait de langue dont elle part, c'est l'existence indépendante de la préposition de et de l'article extensif. La
combinaison elle-même ne constitue pas une forme dont la langue ait opéré en elle une définition préexistante à
tout emploi.

Tout autre est le cas de la combinaison : inverseur d'extension de + article extensif. Cette combinaison, avant de
devenir par emploi un fait de discours, a été préalablement un fait de langue ; et c'est à cette préexistence
linguistique que la combinaison en question doit de constituer, parmi les articles dont la langue a opéré en elle la
définition, un article spécial composé dit partitif, reconnu par tous les grammairiens, lesquels ont tous également
le sentiment de son existence préalable à l'emploi qui en pourra être fait.

J'en arrive maintenant à l'explication annoncée la dernière fois et relative à deux emplois discordants quant à
l'article, tels que : Boire du vin excellent, et boire d'excellent vin.
Dans le premier exemple, tout se passe, pourrait-on dire, régulièrement. Le verbe boire, transitif - on dit : boire
quelque chose - n'appelle point à sa suite de préposition. Il y a donc nullité de la préposition, de sorte que la
combinaison du dont on se sert ne peut-être que celle résultant de l'attaque de l'extension{Note : Dans le manuscrit :
extension le. (Ed.)} par l'inverseur de. On a affaire à la combinaison : inverseur de + extension {Note : Dans le manuscrit
: extension le. (Ed.)} = du, laquelle suppose satisfaite la condition exprimée par la formule B :

B = (préposition = 0) + (inverseur d'extension) = 1

L'attaque inversive <par l'inverseur de>{Note : Mots restitués. (Ed.)} de l'extension (le) est une opération qui se
produit dans le discours avant qu'intervienne l'adjectif excellent. Cet adjectif ne joue, en conséquence, aucun rôle
dans la saisie partitive dont la notion "vin" fait l'objet. Cette saisie est un fait accompli - révolu, dépassé - quand
l'adjectif excellent survient. L'adjectif excellent étant étranger par position de discours à la saisie partitive, celle-ci
repose exclusivement sur l'inverseur d'extension de, lequel, du fait qu'il opère seul, se présente complet et ne
reçoit d'aide extérieure d'aucune sorte.

Il n'en va pas de même dans le second exemple, où l'adjectif excellent se présente devant le substantif à un
moment où, la saisie du substantif n'ayant pas encore eu lieu, il devient un composant de cette saisie qu'il interfère
et à laquelle il participe.

Or l'adjectif excellent, dans les exemples proposés, se rapporte non pas au vin en général, mais à une certaine
quantité de vin, plus ou moins restreinte, dont on signale la qualité. L'adjectif excellent apparaît ainsi, par son
application à une quantité restreinte de vin, être un participant de la saisie partitive et agir, pour ce qui le
concerne, dans le même sens restrictif que l'inverseur d'extension de. Ce qui revient à dire que l'inverseur
d'extension, en un tel cas, n'agit plus seul à l'encontre de l'article extensif le. Il est aidé dans son action par
l'adjectif excellent. Et cette aide qu'il reçoit de l'adjectif excellent, c'est autant qu'il n'aura pas à fournir lui-même.
Il suit de là que l'inverseur de, secouru en ce cas par l'adjectif excellent, agit pour ce qui le concerne d'une manière
incomplète. Il n'est plus un inverseur parfait satisfaisant à la condition d'intégrité : inverseur d'extension = 1. Au
lieu et place de cette condition, il y a : action inversive de l'adjectif + inverseur d'extension = 1.

L'inverseur d'extension se présente imparfait à proportion du secours qu'il reçoit de l'adjectif. Et c'est
l'imperfection due à ce secours qui s'oppose à la formation de l'article partitif. Il a été indiqué, en effet, que la
formation de l'article partitif n'est possible que dans le cas où l'inverseur d'extension est un inverseur parfait, ce
qui suppose qu'il produit seul l'action inversive attendue de lui .

Il est intéressant de remarquer - ce qu'on a déjà fait la dernière fois - que, dans la langue, l'inverseur d'extension se
présente constamment parfait à tous les points de vue : au point de vue qualitatif - il a cessé complètement d'être
une préposition - et au point de vue quantitatif il ne peut être question, dans la langue, qu'il reçoive une aide
extérieure.

S'il reçoit une aide extérieure, cette aide ne lui sera apportée que dans le discours, avec ceci de particulier que
l'apport de cette aide aura cet effet de susciter, entre le discours et la langue, une sorte de désaccord. Dans la
langue, l'inverseur d'extension, faute de secours extérieur possible, satisfait en tout état de cause à la condition de
perfection et d'intégrité. Mais son maintien dans le discours exige que le discours reproduise, sans y porter
atteinte, la condition d'intégrité et de perfection à laquelle il est satisfait, sans obstacle d'aucune espèce, dans la
langue. Autrement dit : l'article partitif se construit dans la langue selon des conditions auxquelles le discours peut
déférer ou ne pas déférer. Dans le cas de déférence, l'article partitif se maintient, Dans le cas de non-déférence -
de violation sa construction effectuée devient une impossibilité. En conséquence de quoi, l'article partitif, à la
construction duquel on est obligé de renoncer, se réduit au seul mot grammatical de tenant le rôle d'inverseur
d'extension imparfait. On est sorti de la formule B pour entrer dans une formule A/B exprimant une situation du
mot grammatical de, selon laquelle il reste en deçà de sa condition d'intégrité. La formule B, considérée du seul
point de vue de l'inverseur, est:

B = (adjuvant = 0) + (inverseur = 1)

La formule A/B est, comparativement :

A/B = (adjuvant = q) + (inverseur = 1 - q)


Dans l'exemple précité : Boire d'excellent vin, l'adjuvant de l'inverseur est l'adjectif excellent, survenu avant la
saisie du substantif et participant ainsi, par position de discours, à ladite saisie.

Le fait que l'on puisse dire alternativement, d'une manière qui, à première vue, paraît inconditionnée : Boire de
bon vin, et Boire du bon vin ne met nullement en échec la théorie que l'on vient d'exposer. D'un exemple à l'autre,
il y a cette seule différence que, dans le premier, le concept traité est "vin", l'adjectif bon pris hors concept étant
un facteur de traitement, alors que, dans le second, le concept préalablement réduit par inclusion de l'adjectif est
"bon vin", bon n'étant pas dès lors un facteur de traitement, mais un facteur constitutif. L'adjectif ne participe à
l'inversion du mouvement extensif noté par l'article le qu'en position extra-conceptuelle.

Une tendance sourde du français moderne est de constituer des concepts réduits, dont l'adjectif fait partie
intégrante et, du même coup, cesse d'intervenir comme un facteur de traitement opérant sur le même plan que
l'article et pouvant l'influencer. On entend dire couramment : J'ai mangé de la bonne viande au lieu de : J'ai
mangé de bonne viande. Cela tient à ce que bonne viande et viande ont pris, dans la pensée de beaucoup, la valeur
de deux concepts opposables : l'un restreint et l'autre non restreint. Ceux qui systématiquement disent : manger de
bonne viande sont ceux pour qui le concept "viande" non restreint est seul existant, la restriction apportée par
l'adjectif bon étant une restriction tardive - extra-conceptuelle - sans racine profonde dans la pensée.

Je me propose de passer, la prochaine fois, à l'étude du quatrième article du français : l'article zéro, celui qui
consiste à ne pas se servir d'un article représenté ayant un corps. Mais avant d'aborder cette étude, j'aurai quelques
mots à dire touchant l'influence de la négation sur l'article partitif dont, comme adjuvant de la saisie partitive, elle
interdit la formation. Cette étude de l'influence de la négation sur l'article partitif sera une confirmation
supplémentaire des principes déjà exposés, selon lesquels l'article partitif ne se laisse construire que si, dans le
discours, l'inverseur de continue, comme dans la langue, de satisfaire à la condition de perfection et d'intégrité.

Quiconque embrasse, dans son ensemble, les mécanismes finement inventés et réglés dont on vient à propos de
l'article de faire la description, ne peut qu'admirer la rigueur et la subtilité qui ont présidé leur invention et
président à leur fonctionnement.

La psycho-systématique est une section nouvelle de la linguistique qui conduira à voir clairement dans le langage,
et surtout dans la langue, bien plus et bien mieux que ce que les linguistes y avaient vu jusqu'ici.

Leçon du 15 mars 1946, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1945-1946, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale I, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1985, pp. 137-144

15 mars 1946 - série C

J'ai la dernière fois, un peu avant de terminer mon exposé, attiré l'attention sur ce que l'article partitif - issu de la
combinaison : inverseur d'extension (de) + article d'extension (le, la, les) - est un être de langue, tandis que la
combinaison du - extérieurement semblable : préposition (de) + article d'extension (le, la, les) - est un être de
discours, c'est-à-dire un être d'existence éphémère, formé dans le moment du besoin, pendant l'acte de langage, et
non pas préformé dans la langue même, en dehors de l'acte de langage, avant cet acte.

Cette distinction - qui est celle qu'on observe, par exemple, entre : parler du roi et manger du pain - est sensible à
tous les Français ayant un juste sentiment de leur langue et un peu avertis des choses de la grammaire. Dans le du
de parler du roi, ils reconnaissent, par simple analyse grammaticale, l'effet purement phonétique de la rencontre
de la préposition de et de l'article extensif le, cependant que, dans manger du pain, ils discernent, par la même
simple analyse grammaticale, un article du homogène qui n'a plus rien à voir avec la préposition, qui n'est donc
pas - qui n'est donc nullement - du point de vue psychique une combinaison de la préposition et de l'article
extensif. Le mot du, dans manger du pain, ne recouvre pas psychiquement une alliance : préposition + article,
mais une alliance : inverseur d'extension + article.
Comme inverseur d'extension, le mot de ne relève pas de la catégorie fonctionnelle de la préposition : il a quitté
cette catégorie et il appartient, l'ayant quittée, complètement à la catégorie de l'article. On assiste là à un
changement de catégorie. Quand il s'est agi de construire le partitif, on a donc eu recours à deux composants
appartenant à la même catégorie. Il en est résulté, dans la catégorie intéressée, la définition d'un cas particulier de
cette catégorie, définition qui est un fait de langue tout comme la catégorie elle-même.

Dans le cas, au contraire, où le composé du a pour composants la préposition de plus l'article le, on a affaire à un
composé hétérogène, vu qu'il est le résultat, dans le discours, de la rencontre de deux éléments appartenant dans la
langue à deux catégories différentes. Parce qu'il est le produit de la rencontre de deux catégories différentes, le
mot du qui figure dans parler du roi ne peut pas être un être de langue. Car un être de langue, pour se définir
comme tel, est tenu de ressortir tout entier, quelle que soit sa composition, à une catégorie unique. Cette unicité de
la catégorie est obtenue dans le cas du partitif du fait que de, inverseur d'extension, est psychiquement sorti de la
catégorie de la préposition et qu'il est entré dans celle de l'article.

Dans l'hypothèse où{Note : A la suite, dans le manuscrit : apparemment.(Ed.)} le mot de se distinguerait


phonologiquement, selon qu'il serait préposition ou inverseur d'extension, la difficulté sur laquelle je viens de
nouveau d'attirer l'attention n'existerait pas. Cette difficulté naît de ce que le mot de, sans rien changer à son
extérieur, recouvre dans la langue deux psychismes différents. On a :

de1 : préposition
de2 : inverseur d'extension (catégorie de
l'article)

Est un fait momentané - éphémère - de discours la rencontre et la liaison de la préposition de avec tout mot
appartenant à une autre catégorie, celle de l'article notamment. Est un fait de langue, ayant acquis la permanence
propre à cet ordre de faits, la rencontre de l'inverseur d'extension, appartenant à la catégorie de l'article, avec
l'article dont cet inverseur attaque le développement extensif.

Est pareillement un fait de langue la rencontre de la préposition de avec un mot appartenant aussi à la catégorie de
la préposition. Le résultat est une préposition composée, sujette à prendre une valeur d'adverbe. Par exemple :

préposition + préposition
de + sous = dessous
de + sus = dessus
de + dans = dedans

La composition morphologique dans ces trois cas ne sort pas d'une catégorie unique. Elle devient ainsi quelque
chose de catégoriquement homogène que la langue retient en elle. La langue n'est point habile à retenir en elle un
composé morphologique auquel fait défaut l'unicité catégorielle.

Figurativement, en inscrivant une ligne de partage entre le domaine des faits de discours et celui, sous-jacent, des
faits de langue, on a dans le cas du mot du, être de discours ici, et là être de langue, un schéma qui est celui-ci:
Il ressort de cette figure que la composition est précoce sous catégorie unique - assez précoce pour se produire dès
la langue - et tardive sous catégorie différente - trop peu précoce pour se produire avant et sans que le discours
soit engagé.

L'un de mes auditeurs, qui a par ses études antérieures une vue étendue des langues tout autrement systématisées
que celles dont nous avons la pratique, avait paru la dernière fois - c'est du moins ce que j'ai cru sentir dans l'une
de ses questions - un de mes auditeurs avait paru éprouver quelque difficulté à bien concevoir la différence entre
le du de parler du roi, qui est une construction tardive de discours que la langue, en tant que telle, n'enregistre pas,
et le du de manger du pain, qui est une construction précoce que la langue, en tant que telle, enregistre. Je serais
heureux si les explications que je viens de produire aujourd'hui sous le stimulant de sa question avaient réussi à lui
rendre tout à fait claire une question à la vérité délicate, et embarrassante pour qui n'a pas le sentiment naturel de
la systématique du français. Aussi bien pour les Français eux-mêmes, si sensibles qu'ils soient à ce qui sépare le
du de parler du roi et le du de manger du pain, l'explication méthodique de la différence reste-t-elle assez
difficile. Il est toujours difficile de rendre par raisons claires des choses dont, par possession de langue, on a une
clarté immédiate de l'ordre de l'inconscient.

J'en ai terminé avec la systématique des articles représentés. Ces articles pourvus d'un corps sont au nombre de
trois :

a) l'article extensif : le, la, les


b) l'article anti-extensif : un
c) les articles partitifs : du, de la, des

Le psycho-mécanisme de ces trois articles nous est, après les explications que j'en ai données, connu. Il s'inscrit
tout entier, pour les trois articles en question, dans un système référé à une limite centrique, le numéral 1 ou
singulier numérique, lequel système se recompose de deux tensions, l'une centripète relativement à la limite
centrique, et l'autre centrifuge par rapport à la même limite.

Il n'est pas dénué d'intérêt - on aura par la suite l'occasion de le vérifier - de constater que la limite centrique du
système de l'article appartient aussi au système du nombre. Le singulier numérique est dans une langue comme le
français une position commune - un seuil commun - à la catégorie du nombre et à celle de l'article. Ce qui revient
à dire que, sur cette position centrique représentative d'un seuil psychomécanique, les deux catégories, celle du
nombre et celle de l'article, ne se séparent pas. Elles se séparent ailleurs, en deçà et au-delà de ce seuil. Cette
séparation des deux catégories est une importante question de linguistique tout à fait générale, sur laquelle je me
propose de revenir longuement.

Les choses se présentent différemment en anglais où le numéral 1 appartenant à la catégorie du nombre se


distingue apparemment de l'article, encore que l'origine étymologique des deux soit la même. On a pour le
numéral : one, et pour l'article : a, an.

On voit par là que la langue anglaise a inventé un traitement du nom de l'unité par lequel, sur la position même
que marque ce nom, les deux catégories du nombre et de l'article se séparent. C'est un trait de la langue anglaise
d'éviter les formes irrationnelles appartenant à deux natures. Le français, au contraire, accepte aisément la
définition en lui de telles formes irrationnelles dont la nature est double.

Le mot un du français est l'une de ces formes constitutivement irrationnelles, vu qu'il est à la fois article et
nombre. Une autre forme irrationnelle du français, c'est, le croirait-on, le présent. Le présent en français associe
en lui une parcelle de passé et une parcelle de futur. Par là sa nature est double.

Cette dualité de nature est quelque chose que l'anglais n'a pas accepté pour ce qui est de sa construction
morphologique. Il en est résulté l'absence. en anglais. d'un futur rendu par les moyens réguliers de la morphologie.

Alors que le présent français retient en lui une parcelle de futur - et par la constitue à l'égard des deux époques
étendues à sa gauche et à sa droite un prélèvement minime, soit figurativement :

passé futur
(, )

 étant, dans le présent, la parcelle soustraite au passé, et , dans le même présent, la parcelle soustraite au futur
le présent anglais est d'une tout autre espèce. Il est l'époque qui s'ouvre devant l'esprit quand, dans la remontée du
temps on outrepasse le passé.

La systématique du temps en anglais, c'est ce que représente le petit diagramme que voici :

La première phase de remontée, c'est le passé : worked ; la seconde phase de remontée, c'est le non-passé : work.
Ainsi le présent anglais n'a qu'une nature : celle de non-passé. Il est, par cette unicité de nature, un présent
rationnel.

La distinction que je viens de marquer des formes constitutivement rationnelles par unicité de nature et des formes
constitutivement irrationnelles par dualité de nature est, j'en ai fait l'expérience, l'une de celles qui nous
introduisent le plus avant à la connaissance de la systématique du langage, et c'est là un sujet que je me propose
de reprendre un jour ici, quand j'aurai eu moi-même le loisir de l'étudier suffisamment.

A titre de première indication, on notera que la recherche de la symétrie dans la structure de la langue conduit à
accepter - et même à rechercher - l'irrationalité des formes séparatives. Pour sauvegarder d'une manière générale
la rationalité des formes de langue, il est nécessaire que l'esprit, constructeur de la langue, accepte pour elle une
architecture plus ou moins dissymétrique.

Cette dissymétrie éclate dans l'anglais et d'une manière générale, sous des variantes de peu de portée, dans les
langues germaniques. Dans le système verbo-temporel, on la saisit à plein. L'anglais construit le passé par
remontée du temps ; et quand le temps remonté n'est plus - ne peut plus être - de l'espèce du passé, il ouvre le
présent. Ce présent ouvert ne s'étend pas très loin du passé ; pour aller plus loin, il faudrait fermer le présent et, à
partir de cette fermeture, ouvrir le futur. L'anglais ne le fait pas morphologiquement. Il a donc un système
temporel dissymétrique, qui oppose à une remontée du temps longue, prenant son origine très haut dans le passé,
une remontée du temps courte, prenant son origine au passé terminé. Cette remontée courte faisant le vis-à-vis
d'une remontée longue, c'est la représentation morphologique du temps en anglais. On a schématiquement :

La dissymétrie morphologique est manifeste.


Le présent court de l'anglais ne suffit pas à l'expression du futur, encore qu'il la permette dans une certaine
mesure. Il est donc nécessaire, pour l'expression du futur, de déborder le présent. Mais pour ce débordement, on se
garde, en anglais, de fermer le présent et d'ouvrir, conséquemment, un futur. Car ce serait ipso facto adopter la
systématique romane et son présent irrationnel. Le moyen auquel recourent les langues germaniques ne porte pas
atteinte à la rationalité du présent et il consiste en ceci : le présent est occupé par un auxiliaire, ce qui a pour effet
de rejeter le verbe, sous sa forme infinitive, dans l'au-delà du présent, avec ceci de très particulier que cet au-delà
du présent n'a pas dans la langue d'existence morphologique, étant la conséquence de ce que le présent
morphologique, seul existant, a été en totalité occupé par un auxiliaire, dont la fonction est de rejeter le verbe dans
un au-delà du présent, non morphologiquement défini.

La parenthèse que je viens d'ouvrir, dans mon exposé concernant l'article, à propos des formes constitutives
rationnelles et des formes constitutives irrationnelles - ces dernières en connexion étroite avec un besoin
constructif de symétrie - est moins étrangère qu'on pourrait le supposer à première vue au sujet traité
actuellement, qui reste je n'en ai pas encore changé, cela viendra - la systématique de l'article.

Le système de l'article, pour ce qui est des articles représentés - des articles qui ont un corps - est
fondamentalement - géométralement - symétrique à un haut degré. D'un côté, une tension centripète, anti-
extensive ; de l'autre, une tension centrifuge, extensive. Le schéma de base, le schéma géométral, ne présente pas
de défaut de symétrie.

Il n'en va pas tout à fait de même si l'on fait entrer en ligne de compte les formes appartenant aux deux phases du
système. On constate en effet que la phase première, anti-extensive, ne porte qu'un seul article : l'article un,
cependant que la phase seconde porte, elle, deux articles : le et du.

Ce défaut de symétrie, quant à la charge morphologique des deux phases qui est inégale, paraît ne pas être resté
complètement inaperçu de l'esprit, constructeur de la langue ; de là un essai de renouvellement systématique qui a
consisté, semble-t-il, à substituer au système dimorphe :

Tension I Tension II
(1)

un système trimorphe, au sein duquel la tension Il fait figure de tension médiale inscrite entre deux tensions
extrêmes : la tension I, déjà existante, et une tension III, symétriquement innovée.

Le système de l'article a ainsi tendu - et ce procès constructif additionnel est encore fort éloigné de son
achèvement, ce qui en rend l'observation particulièrement délicate - le système de l'article a ainsi tendu à prendre
la forme schématique que voici :

L'article unique de la tension III, c'est l'article zéro, en voie de définition - une définition lente et difficultueuse -
dans le français moderne et qui est loin d'être accomplie entièrement dans le français actuel.

L'article zéro est celui qu'on a dans : perdre patience. Il s'oppose, dans des conditions qui se laissent discerner, à
l'article extensif dont il annule les effets selon un mécanisme non pas de régression mais de continuation. C'est
quand l'article extensif a atteint le maximum de son effet propre qu'intervient, dans la vue d'outrepasser ce
maximum, de le transcender, l'article zéro. L'opposition de l'article extensif et de l'article zéro, transcendant par
rapport à l'extension, trouve une juste expression résumée dans le contraste de deux exemples tels que : perdre la
raison et perdre patience.

Ma prochaine leçon sera consacrée à un essai de définition de l'article zéro, en train présentement, dans le français
moderne de tenter sa meilleure définition.
L'étude de l'article zéro est particulièrement délicate en raison de ce que nous l'observons à un moment où il ne
s'est pas encore rigoureusement défini et où, par conséquent, il ne déclare pas très bien ce qu'il signifie, ce qu'il
entend signifier.

En ce qui concerne l'article zéro, les grammairiens de l'avenir - d'un avenir lointain, les choses sont sujettes à se
produire très lentement dans le langage - en ce qui concerne l'article zéro, les grammairiens de l'avenir auront une
tâche plus facile que celle que nous essaierons, dans des conditions pas très favorables, d'accomplir la prochaine
fois.

Leçon du 22 mars 1946, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1945-1946, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale I, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1985, pp. 145-153

22 mars 1946 -- série C

Des questions m'ont été posées ayant trait d'une manière générale à l'influence qu'exerce la négation sur la
formation de l'article partitif. Je tiens à répondre avec précision à ces questions avant de reprendre l'examen
commence la dernière fois du quatrième article du français : l'article zéro, qui est un article en voie de définition
parmi les autres, et dont la valeur n'est pas encore complètement définie, ce qui rend délicate l'étude de ce
quatrième article.

Au sujet de la question, des questions qui m'ont été posées au sujet de l'influence de la négation sur l'article, ma
réponse est la suivante : la négation n'a aucune influence sur l'article extensif. On dira par exemple : Je n'aime pas
le pain. L'article, intervenant en ce cas, est l'article le désignant la matière pain en dehors de toute idée
quantitative, sans donc introduire aucune visée quantitative. Dans l'exemple précité, pain est envisagé
qualitativement, pour sa nature (son goût naturel). Il n'est fait état mentalement d'aucune saisie de quantité.

La négation, qui n'a aucun effet sur l'article extensif, a au contraire pour effet d'interdire la formation de l'article
partitif. Dans tous les cas où cette formation d'article est celle visée, elle n'a point lieu en présence de la négation ;
et l'article partitif ne se construisant point, ne réussissant point à se construire, il n'est fait usage que de l'inverseur
d'extension de. On a donc en conséquence : vivre en mangeant du pain et vivre sans manger de pain et, avec une
négation différemment présentée : ne pas manger de pain.

Il faut se demander, après avoir constaté le fait, pourquoi la négation, quelle qu'en soit la forme extérieure, interdit
la construction de l'article partitif. La raison en est que la négation est par elle-même une expression de quantité :
elle indique la quantité négative. Or, comme expression de quantité, elle vient en aide, elle apporte un secours à la
saisie partitive, laquelle en conséquence n'appartient plus entièrement à l'inverseur de. C'est dire que l'inverseur de
aidé par la négation, recevant l'aide de la négation, ne se présente plus sous les traits d'un inverseur parfait
agissant seul aux fins de la saisie partitive. On a affaire à un inverseur atteint, par fait de discours, d'une certaine
incomplétude. Or nous savons qu'un tel inverseur incomplet est inhabile à entrer comme composant dans l'article
partitif, dont la formation requiert un inverseur parfait, qui ne soit frappé d'aucune incomplétude, qui ne reçoive
d'aide d'aucun côté.

La formation de l'article partitif à partir de l'inverseur se trouve donc exclue, et l'inverseur incomplet, incapable de
susciter la formation du partitif, est seul capable de se produire, reste seul. C'est pourquoi l'on dit : vivre sans
manger de pain et ne pas manger de pain. Un inverseur incomplet, imparfait, est, par logique constructive interne
de la langue, un inverseur qui n'a pas encore quitté entièrement la catégorie de la préposition pour entrer dans
celle de l'article. Ce qui lui manque en effet au titre d'inverseur lui est rendu ou, si l'on veut, lui est laissé au titre
de préposition.

Ceci explique que dans : ne pas manger de pain, vivre sans manger de pain, le sujet parlant - et à sa suite le
grammairien qui se réfère à son sentiment de sujet parlant - ait l'impression d'employer à la suite de la négation un
mot grammatical de doté, à un certain degré, de la nature de préposition. Autrement dit : une demi-préposition,
une préposition imparfaite.

Ce sentiment n'est pas inexact. On a en effet affaire à une préposition, mais à une préposition qui a déjà acquis, en
quittant partiellement sa catégorie propre, quelque chose de la nature de l'inverseur, lequel, lorsqu'il n'est plus du
tout préposition mais inverseur seulement, ressortit à la catégorie de l'article.

Il serait tout aussi exact de dire - et cela reviendrait au même - que dans : ne pas manger de pain et vivre sans
manger de pain, on a affaire à un inverseur incomplet, imparfait, à un demi-inverseur, car pour autant que cette
incomplétude existe au titre d'inverseur, elle est compensée par la qualité partielle de préposition.

On voit par là que l'état d'entier est toujours respecté dans les cas d'emploi du mot grammatical de. La formule
fondamentalement représentative de ce mot, ce n'est ni : préposition = 1, ni : inverseur d'extension = 1, c'est :
préposition + inverseur = 1. D'ou il suit que si, dans cette formule, on fait préposition = 0, on a, par voie de
conséquence : inverseur = 1 ; que si l'on y fait inverseur = 0, on a pareillement: préposition = 1. Ce sont les cas
extrêmes, mais entre ces deux cas extrêmes il y a place, dans la formule inscrite au tableau, pour toute une gamme
de cas moyens dans lesquels il faut voir un mélange, en proportion indiscernable, de la qualité de préposition et de
celle d'inverseur. Ces cas moyens interdisent la construction de l'article partitif. Pour ce qui est des cas extrêmes,
la situation n'est pas moins nette. L'un deux - celui qui satisfait à la condition inverseur = 0 et préposition = 1 -
interdit la construction du partitif, cependant que son vis-à-vis - celui qui satisfait à la condition inverseur = 1,
préposition = 0 - permet la construction de l'article partitif, lequel, on le sait, n'est possible que s'il satisfait
intérieurement à la condition exprimée par la formule représentative :

De quelque manière que cette condition - qui est une condition d'équilibre - soit enfreinte, la construction de
l'article partitif est une impossibilité. Elle est une impossibilité au contact psychique de la négation du fait que la
négation, en tant qu'expression d'une saisie quantitative, apporte à la saisie partitive un secours qui a cet effet de
dispenser l'inverseur d'une partie de l'action inverse dont il est porteur et, conséquemment, d'en faire un inverseur
incomplet, dont la complétude se rétablit du côté de la préposition, mais dont l'incomplétude, en tant qu'inverseur,
interdit la construction de l'article partitif.

Un point de théorie générale sur lequel j'aimerais à retenir un peu longuement l'attention de mes auditeurs, c'est
qu'un mot ne peut être produit dans le discours que sous la double condition d'entier formel et d'entier matériel.
Dans la langue, il existe des mots frappés d'une incomplétude{Note : En surcharge, un mot raturé : partielle}. C'est
notamment le cas des auxiliaires, dans lesquels il convient de voir des verbes qui ont acquis la plénitude formelle
sans avoir atteint - avant d'avoir atteint - la plénitude matérielle. Des verbes donc incomplets du côté matière. Or
sous cet état d'incomplétude, les verbes en question, c'est-à-dire les auxiliaires, ne peuvent en aucun cas être
produits dans le discours. Pour qu'ils puissent être produits dans le discours, il est indispensable de leur adjoindre
un complément chargé de leur restituer compensativement l'équivalent matériel de ce qui leur a été soustrait en
langue.

Ainsi on assiste à une soustraction de matière, qui est un fait de langue, par laquelle se constituent les auxiliaires,
et à une restitution compensative de matière, par laquelle les auxiliaires augmentés d'un complément peuvent être
produits dans le discours. Sans cette addition d'un complément, addition nécessaire pour que la condition d'entier
soit satisfaite, un auxiliaire est un être de langue incapable de devenir un être de discours. Il apparaît ainsi que
l'auxiliarité en soi - l'acquisition par un mot de l'état d'auxiliaire est un fait de langue. Le fait de discours, c'est le
retour de l'état d'auxiliaire à l'état du verbe, d'un verbe complet matériellement. On a en langue, pour tout
auxiliaire - M exprimant la matière, et F exprimant la forme :

M (matière) - q + F (forme)
Si l'on veut porter l'auxiliaire dans le discours, une opération nécessaire, inéluctable, est de ramener M à la
condition d'entier par l'addition d'une matière compensatrice du quantum q soustrait. Cette matière additive et
compensatrice c'est, en français, le participe passé. Une fois le participe passé ajouté, on a affaire à un verbe entier
du côté de la matière et du côté de la forme. Cette intégrité de deux côtés, sans laquelle un mot reste incapable de
paraître dans le discours, fait défaut à l'auxiliaire ; elle lui est restituée par l'addition du participe passé. On
retiendra que le discours, en matière lexicale, n'accepte pas l'état d'incomplétude, cependant que la langue, elle,
accepte cet état et retient en elle, sans difficulté, des mots comme les auxiliaires qui en sont atteints. Le mot avoir
existe dans le français sous deux états : 1) à l'état d'entier, comme verbe ayant approximativement le sens de
posséder (soit : M + F) ; 2) à l'état de non-entier, comme auxiliaire plus ou moins dématérialisé (soit : M - q + F)

Dans le cas du mot grammatical de, l'incomplétude est également écartée par le discours. Si le mot de s'y produit à
l'état incomplet d'inverseur, il y devient automatiquement pour autant préposition ; réciproquement, s'il s'y produit
à l'état incomplet de préposition, il y devient pour autant inverseur d'extension.

Dans la langue, le mot de symbolise, non pas un état qui serait celui de préposition ou celui d'inverseur, <mais le
mouvement>{Note : Nous avons dû, ici, légèrement remanier le texte. (Ed.)} par lequel on passe de la qualité de
pré;position à celle d'inverseur, ce mouvement offrant à l'esprit la totalité de ses moments successifs, de laquelle
le discours ne retient qu'un seul, qui peut être : 1) le tout premier - on a alors affaire à une préposition parfaite - ou
2) le tout dernier - on a alors affaire à un inverseur parfait - ou 3) un moment moyen - et l'on a alors affaire, dans
le discours, à un complexe, à un mélange préposition + inverseur, lequel mélange, reprenant d'un côté ce qu'on lui
retire de l'autre, reste un entier.

Le problème de l'entier, dont j'ai commencé l'examen sous toute sorte de faces, est un problème linguistique
particulièrement intéressant et élégant. Son expose et celui des solutions qu'il sait se donner seront un jour une
réussite remarquable de la psycho-systématique du langage et de la méthode qu'elle emploie et que désigne le
terme linguistique de position.

Une question de détail relative au contact de l'inverseur avec l'article n'a pas encore été examinée. Elle a trait au
cas où l'inverseur rencontre l'article anti-extensif un. Il est concevable qu'il y ait là un problème, vu que l'article
un, anti-extensif par définition, opère dans le même sens que l'inverseur, lui aussi essentiellement anti-extensif.
On assiste donc à la rencontre de deux psychomécanismes d'anti-extension qui devraient, semble-t-il, à première
vue - une vue fausse - se prêter une aide réciproque. Or cette aide est écartée du fait que l'inverseur est fait pour
attaquer l'article - pour en combattre le mouvement - et non pour s'y associer. On conçoit des < lors>{Note : Mot
restitué. (Ed.)} la non-possibilité d'un groupe : inverseur d'extension + un (anti-extensif), un tel groupe signifiant que
l'inverseur d'extension attaquerait une anti-extension, alors qu'il est fait pour attaquer l'extension. Il y a donc là un
contact incompatible avec la systématique de la langue et, simultanément, une sorte de mise en demeure d'avoir à
choisir ou bien l'anti-extension relevant de l'inverseur de, ou bien celle relevant de l'article un. Ceci explique qu'on
ait, en français, soit Je n'ai pas de livre, soit Je n'ai pas un livre, 1a combinaison de + un étant écartée pour vice
de forme.

Les deux manières de rendre sous négation l'idée de l'absence d'un objet, relevant en soi de la saisie anti-extensive
opérée par l'article un, se sont expressivement réparties en français où elles n'ont pas gardé la même valeur.
L'emploi avec de seulement (Je n'ai pas de livre) est l'emploi banal. L'emploi avec un a plus d'expressivité et il
tend à vouloir dire : "Je n'ai pas même un livre à ma disposition." Une dame dira : Je n'ai pas une robe à me
mettre. Et couramment l'on entend dire - le parler populaire a le mérite de tirer un parti très fin des possibilités
expressives de la langue couramment l'on entend dire : Je n'ai pas un sou, pas un radis. On ne manquera pas de
remarquer que l'expressivité est liée en ce cas à une extrême approche, en ce qui concerne l'article un, de la
position centrique du système, c'est-à-dire du numéral 1. L'article devient un équivalent très approche de ce
numéral.

Mon plan n'est pas, dans cette leçon, d'entrer dans des développements relatifs aux nuances rendues par le jeu des
articles. Ce que j'ai seulement voulu faire ressortir, c'est la rigueur psycho-mécanique du jeu des articles, rigueur
qui ne permet pas la combinaison : *de (inverseur d'extension) + anti-extension, cette combinaison ayant le vice
de forme - qui l'exclut du langage -- de faire attaquer une anti-extension rendue par l'article un par une anti-
extension rendue par l'inverseur de. Ce qui reviendrait à demander à un inverseur d'extension de devenir le
contraire de lui-même : un inverseur anti-extension. La combinaison : de (inverseur) + un n'a pas de sens ; c'est,
sous tous les rapports, un non-sens morphologique. Aussi ne saurait-on s'étonner qu'elle n'existe pas.
Tout autre est la situation dans le cas où de n'est plus inverseur mais franchement préposition. La préposition de
n'a rien par elle-même d'anti-extensif. Elle peut donc, sans inconvénient, rencontrer dans le discours l'article un.
Et l'on dira tout à fait naturellement : parler d'un livre.

Toutes ces remarques de détail sont on ne peut plus probantes en ce qui concerne la justesse de la théorie de
l'article exposée ici dans ses grandes lignes. La justesse d'une théorie linguistique suppose qu'aucun fait de
langage, si menu soit-il, ne la met en échec. Dans le cas où une théorie est mise en échec par quelque fait de
langage, même très étroit, cela indique qu'elle appelle révision et que les schèmes au moyen desquels elle
s'exprime demandent à être retouches, parfois refaits entièrement.

J'ai indiqué, il y a un instant, que la négation a pour effet de rendre impossible la construction de l'article partitif.
La négation dont j'ai voulu parler est la négation psychiquement réelle : celle qui est sentie, dans le discours,
exercer une action négative. Or il arrive à la négation de n'être qu'apparente et, sous l'apparence négative, de
signifier l'affirmation. En ce cas dont je vais produire tout de suite un exemple, la négation, purement apparente et
recouvrant un psychisme d'affirmation, est sans aucun effet sur l'article et elle n'interdit pas la formation de
l'article partitif. C'est ainsi qu'on dira : N'avez-vous pas des biens, des honneurs, de la fortune? Sous le
mouvement négatif-interrogatif se manifeste une affirmation. On pense : Vous avez des biens, des honneurs, de la
fortune ; et la construction interrogative-négative n'est qu'une manière expressive de présenter l'affirmation.

On retiendra de cette remarque qu'un linguiste scrupuleux doit prendre un soin particulier de bien distinguer
constamment le psychique et le sémiologique. Il arrive en effet souvent que, sous la même sémiologie, se logent
plusieurs psychismes différents. Une tendance des langues est, pour un psychisme donné, d'avoir une sémiologie
aussi économique que possible et sujette, par là, à recouvrir d'un même signe un psychisme étendu. C'est ainsi que
- pour ne pas sortir des exemples présentes à propos de l'article - c'est ainsi que le mot de sémiologique recouvre,
de son unité apparente, un psychisme complexe allant de la valeur de préposition - d'une préposition prise dans sa
catégorie propre - à celle d'un inverseur d'extension faisant partie intégrante du système de l'article.

D'une manière générale, tous les petits mots grammaticaux sont sujets, sous sémiologie unique, à recouvrir un
psychisme d'une étendue considérable, dont le discours saisit par le travers une partie, retenue seule. Ceci
implique que ces petits mots sont, dans la langue, le signe non d'un statisme mais d'un cinétisme. Le nombre est
grand des choses de la langue qui deviennent, d'un coup, plus claires lorsqu'on s'est bien rendu compte du
caractère cinétique de la plupart des notions grammaticales. On se trouve là en présence d'un fait qui est moins de
grammaire particulière que de grammaire générale.

Après ces remarques, en grande partie provoquées par des questions qui m'ont été posées et auxquelles je ne
pouvais pas ne pas répondre, j'en viens - ou plutôt j'en reviens - à la question délicate, comme je l'ai annoncé, de
l'article zéro.

L'article zéro symbolise, imparfaitement encore, une tension III succédant à la tension II et qui, outrepassant le
maximum d'effet de la tension II, se porte au-delà, vers un objectif en opposition avec celui de la tension II
dépassée.

Ceci entrevu, la première question que se posera le théoricien, c'est de déterminer jusqu'où peut aller la tension II,
quel en est le maximum dans son ordre, c'est-à-dire dans l'ordre de l'extension. Il faut pour cela interroger les sens
produits par une extension qui s'éloigne extrêmement du point centrique du système, le numéral 1.

L'effet de sens résultant de cet extrême éloignement est de réaliser le nom dans un espace de plus en plus large et
finalement illimité. Le nom soumis à une telle extension devient ainsi, dans la pensée, l'expression de lui-même,
de sa propre signification, réalisée sans limitation dans l'abstrait. Il en est ainsi dans le cas où je dis,
extensivement : la patience, la raison. Je réalise les notions "patience", "raison" dans un espace illimité, et du
même coup j'obtiens en résultat les idées extensives et abstraites que sont : la patience, la raison. C'est là le
maximum - ou si l'on veut le summum auquel conduit la tension II extensive. Passe ce summum, c'est-à-dire en
tension III, il n'est plus permis - on ne saurait aller ni plus loin ni plus haut que ce summum - il n'est plus permis
que de redescendre la pente, c'est-à-dire de revenir du sommet de l'abstraction à une concrétion transcendante, à
une concrétion qui, par conséquent, consistera, partant de l'abstrait, à le reverser en concret.
Cette reversion de l'abstrait en concret se produit dans le discours là où la visée de discours l'exige ou, à tout le
moins, y trouve son meilleur compte. Voici un exemple déjà cité la dernière fois, mais non encore explique :
perdre patience. Il existe une qualité, une vertu qui s'appelle "la patience". Sous l'article extensif la jouant à plein,
la qualité est portée à un degré d'extension et de réalisation extensive qui en fait une réalité abstraite assez voisine
de la personnification. On songe à une puissance qui est celle d'être patient. C'est cette valeur - cet effet de sens
qu'on trouve dans la patience quand on porte le nom patience à sa plus grande extension. Il désigne alors : la
faculté d'être patient.

Ceci posé, considérons l'exemple : perdre patience, et demandons-nous s'il s'agit, en ce cas, de la perte de la
faculté d'être patient. La réponse à cette question sera nécessairement négative. L'exemple cité : perdre patience
ne signifie point, en effet, qu'on a perdu la faculté d'être patient, mais seulement, restrictivement, qu'on s'est laissé
aller à un mouvement d'impatience passager ; ce qui n'est qu'une défaillance accidentelle de la faculté dénommée
"la patience" et point du tout la perte de la faculté même, laquelle, nonobstant les défaillances auxquelles elle est
sujette, est considérée avoir gardé dans la personne en cause son existence. Ainsi le mot patience, dans l'exemple
en question, est un mot redescendu des hauteurs de l'abstrait - où il signifie la faculté d'être patient - à une position
momentanée, étroite et concrète, où il ne recouvre plus que l'idée d'un mouvement passager d'impatience, ne
mettant pas en cause la conservation dans la personne de la faculté que le mot patience désigne.

Autre est la situation dans perdre la raison. Il ne s'agit plus ici, en effet, d'autre chose que de la perte de la faculté
même de raisonner. On s'en tient ainsi à la position marquant le maximum extensif de la tension II. On ne
s'engage pas au-delà, par tension III, en direction du concret, plus exactement, vu qu'on est parti de l'abstrait en
direction du trans-abstrait, qui est une contraction, un resserrement de l'abstrait dans le cadre étroit d'un instant
positif.

L'article zéro, après ces explications, se présente ainsi sous les traits d'un quatrième article, trans-extensif et trans-
abstrait, dont la fonction est de reverser l'abstrait obtenu en tension II en un concret dérivé et plus étroit.

Je reprendrai la question la prochaine fois et je ferai voir jusqu'à quel point ce quatrième article trans-abstrait et,
comme tel, allant au concret, s'est déjà institué dans la langue française où il tient une place reconnaissable et
considérable, encore que nul jusqu'à présent n'ait songé à le faire entrer en ligne de compte dans l'énumération des
articles que le français possède.

Leçon du 5 avril 1946, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1945-1946, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale I, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1985, pp. 163-171

5 avril 1946 - série C

Dans cette conférence introductive ayant à son programme des problèmes de méthode plutôt que des problèmes
positifs particuliers, je n'ai pas l'intention de m'arrêter plus qu'il ne convient sur la question de l'article zéro. Cette
question n'a été retenue que parce qu'elle offre un bon exemple du genre de mécanisme sur lequel repose la
construction d'une langue très évoluée comme la langue française.

La définition de l'article zéro en français n'est pas achevée ; mais il y a longtemps que cette <définition>{Note : Mot
restitué . (Ed. )} est en cours, et l'article zéro a en français un emploi beaucoup plus étendu qu'on le supposerait à
première vue. L'article zéro est notamment fort employé, et d'une manière rigoureusement systématique, après
certaines prépositions, parmi lesquelles figure en première place la préposition de. C'est à l'article zéro qu'on a
affaire dans : un chien de berger, une femme de bien. Les noms berger et bien sont ici précédés de l'article zéro,
procédant d'une certaine compréhension de la préposition de, en vertu de laquelle la pensée est conduite à
outrepasser la tension II et à pénétrer en tension III.
La tension II, et avant elle la tension I, se réservent les emplois de de exprimant de manière positive
l'appartenance. Si je dis : le chien du berger, ou le chien d'un berger, c'est que ma pensée réalise d'une manière
positive, comportant une suffisante singularité individuelle, l'image berger. Il s'agit d'un berger conçu, dans les
deux cas, réellement existant, aussi existant que le chien dont il est déclaré le propriétaire. Le groupe : le chien du
berger nous met en présence de deux réalisations positives du substantif : chien et berger. On pourrait, en
conséquence, écrire en formule : le chien (+) du berger (+).

Autre est la situation quand je dis : un chien de berger. L'appartenance, dans cet emploi, n'a plus rien de positif. Il
y a bien positivement un chien, mais il n'y a pas positivement de berger. Dans un chien de berger, berger ne fait
pas l'objet d'une réalisation positive. Aussi pourrait-on écrire, par comparaison avec l'exemple précédent : un
chien (+) de berger (-).

J'ai, dans mon ouvrage sur l'article{Note : cf. Gustave Guillaume, Le Problème de l'article et sa solution dans la langue française,
pp. 125 sqq. (Ed. )}, nommé ce cas non positif d'appartenance : l'appartenance analogique. On pense, en effet, non
pas logiquement : le chien appartenant au berger, à un certain berger connu, mais analogiquement : un chien
comme en possèdent les bergers.

Le domaine de l'appartenance logique est celui délimité par les deux tensions en contact direct avec la position
centrique de singulier numérique, c'est-à-dire la tension I et la tension II. De là les emplois : le chien d'un berger,
le chien du berger. Mais dès l'instant qu'on outrepasse l'appartenance logique au bénéfice d'une appartenance
analogique transcendante, on quitte le système des tensions I et II pour entrer dans le système supplémentaire de
la tension III. Autrement dit, l'analogique transcende alors le logique. La position du logique, ce sont les tensions
dépendantes de la position centrique de singulier ; la position de l'analogique se situe en dehors et au-delà de ces
deux tensions.

On remarquera que les deux tensions I et II, respectivement centripète et centrifuge par rapport à la position de
singulier numérique, sont l'une et l'autre des tensions réalisatrices. La réalisation s'opère dans l'extensif, dans
l'abstrait, à la limite de la tension II, mais elle a lieu. Quand je dis : avoir la foi, c'est que ma pensée réalise in
abstracto une certaine puissance spirituelle qui est celle de croire.

Pour établir une théorie exacte de l'article zéro, il y a lieu de déterminer quels sens, soit du nom, soit de la
préposition introductrice, ressortissent aux tensions I et II, et quels autres sens, considérés transcendants
relativement aux premiers, ressortissent à la tension III. Ce sont les sens ressortissant, par une transcendance dont
le motif est assez divers, à la tension III qui sont rendus et dénoncés par l'article zéro.

Un sens régulièrement dénoncé par l'article zéro est celui suivant lequel la préposition de, inscrite entre deux
noms, exprime une appartenance nulle, non existante. Il en est ainsi dans : une femme de bien. De bien à femme, il
n'y a pas d'appartenance. On ne saurait dire ni penser : "le bien, sa femme", comme on peut dire et penser : "le
berger, son chien". Ainsi l'appartenance nulle de même que l'appartenance analogique transcendent l'appartenance
logique et, par là, entraînent l'esprit en tension III.

Le domaine de l'article zéro, c'est la tension III. Et l'article zéro existe à partir du moment historique où cette
tension III, supplémentaire, est ouverte. Or cette tension III s'est ouverte secrètement de très bonne heure.
L'histoire de l'article zéro, ce n'est pas autre chose que celle de l'ouverture et du développement de la tension III.
La tension III ouverte, le problème s'est posé de séparer les emplois relevant des deux tensions fondamentales I et
II, l'une et l'autre en contact immédiat avec la position de singulier numérique, et ceux relevant de la tension
supplémentaire III, dont l'originalité systématique est de ne pas avoir de contact immédiat avec la position de
singulier numérique.

Cette répartition des emplois entre les tensions I et II d'une part, et la tension III d'autre part, est en cours
actuellement dans la langue française. Elle est en cours et en discussion, mais les résultats atteints sont tels dès
maintenant qu'il est possible de parler à bon escient de l'article zéro et de sa valeur distincte.

Quand j'ai traité de l'article partitif dans la vue de faire ressortir la condition d'équilibre à laquelle est assujettie sa
constitution, je n'avais pas encore signalé l'existence de la tension III. Il m'a donc fallu, dans mon étude de l'article
partitif, ne faire état que des tensions I et II, respectivement centripète et centrifuge par rapport au singulier
numérique. Et J'ai dû aussi, au début, afin de ne pas trop compliquer les choses, commettre un assez gros péché
que je vais avouer maintenant{Note : A la suite, un passage raturé : et qui présente, en soir, un réel intérêt, vu qu'il met en cause le
principe de l'entier - la question de l'entier - seul accepté par le discours.}.

J'ai indiqué, dans ma théorie de l'article partitif, que sa construction suppose un inverseur d'extension complet
équilibrant une <extension>{Note : Dans le manuscrit : tension.(Ed.)} égale. Soit, en formule : extension = 1, inversion =
1. A défaut de cette condition satisfaite, j'ai fait ressortir l'impossibilité de construire l'article partitif et l'obligation
conséquente de s'en tenir à l'inverseur de, déclaré incomplet. La faute commise est dans cette admission déclarée
d'un état d'incomplétude accepté, semble-t-il, par le discours. Il y a faute de principe - et faute grave - vu qu'un
mot, quel qu'il soit, est assujetti dans le discours à la condition de complétude.

Il faut donc, pour qu'il puisse paraître dans le discours, que l'inverseur incomplet - et, pour cette raison, incapable
de participer à la construction du partitif - ait quelque moyen de recouvrer la complétude. Un tel moyen existe :
c'est <sa>{Note : Dans le manuscrit : la.(Ed.)} prolongation jusqu'en tension III, ce qui lui est retiré en tension II lui
étant restitué en tension III.

Or, en tension III où il recouvre la plénitude, il rencontre l'article zéro. Ceci revient à dire qu'il existe à la vérité,
en français, deux formules de l'article partitif.

Une première formule <existe>{Note : Mot restitué. (Ed.)} - que nous connaissons qui, sans sortir de la tension II,
oppose à l'extension représentée par l'article le une inversion d'extension égale, et donc complète, représentée par
le petit mot de. Résultat: du. Cette forme première de l'article partitif est celle qui ne sort pas de la tension II. Il en
existe une autre, qui intéresse la tension III. C'est celle qui, partant d'un inverseur frappe d'incomplétude en
tension II, lui ajoute un complément qui le porte en tension III et, par là, lui restitue la complétude indispensable.

Afin de bien fixer les idées, représentons par grand I l'inverseur complet, par petit i l'inverseur incomplet, et par
Cj le complément ajouté à l'inverseur incomplet en vue de lui restituer la complétude indispensable. On aura ainsi
les cas suivants :

Soit, en conséquence, deux partitifs

1) I + le = du
2) (i + Ci) + zéro = de

Le second partitif est celui qu'on a dans : boire d'excellent vin. De, sous tension II, est dans cet exemple un
inverseur incomplet (petit i), vu l'aide qu'il reçoit de l'adjectif excellent. Pour retrouver la complétude qu'exige le
discours, il s'ajoute un complément (Ci), et ce complément qu'il s'ajoute le porte en tension III où il rencontre
l'article zéro.

D'autre part, partant de la formule de base : préposition + inverseur = 1, il faut envisager le cas où l'incomplétude
considérée n'est plus celle de l'inverseur, mais celle de la préposition. Tout à l'heure, on considérait que ce qui,
dans la formule ci-dessus, est accordé à la préposition est autant de soustrait à l'inverseur. On peut tout aussi bien
considérer que ce qui, dans la même formule, est accordé à l'inverseur est autant de soustrait à la préposition. On a
ainsi, comme précédemment pour l'inverseur, un cas de complétude et un cas d'incomplétude de la préposition.

Convenons de représenter par grand P la préposition complète, et par petit p la préposition incomplète. A l'état
incomplet, la préposition p ne saurait prendre place dans le discours et, si elle doit y être introduite, il lui faut
s'adjoindre un complément que nous représenterons par Cp. On a ainsi deux cas prépositionnels.
<Le premier cas est celui de>{Note : Mots restitués. (Ed. )} la préposition P complète, laquelle n'étant point du tout un
inverseur, est absolument incapable de participer à la construction de l'article partitif, mais se montre capable de
tout contact avec les articles un et le. De là : parler d'un roi, parler du roi. Dans ces exemples, de = grand P ; c'est
une préposition complète.

L'autre cas est celui de p, préposition incomplète. Afin d'avoir accès au discours, elle s'adjoint un complément Cp
qui est de son ordre et qui, proportionnellement à son intervention, a cet effet d'infléchir la préposition en
direction de l'adverbe ; d'ou il suit que la préposition ajoutée au verbe en modifie sensiblement la signification. Ce
cas - où le mot de est un mélange, en proportion indiscernable, de la valeur de préposition et de celle d'adverbe est
représenté par un emploi tel que : ne pas vouloir d'un livre, où le mot de confère au verbe ne pas vouloir de un
sens particulier, autre que le sens simple ne pas vouloir. Ainsi que je l'ai indiqué la dernière fois, ne pas vouloir
d'une chose signifie : estimer, juger que, parmi un ensemble de choses envisage, une certaine chose fait l'objet
d'un refus motive, d'une exclusion spéciale. Ne pas vouloir de ajoute au sens simple ne pas vouloir quelque chose
qui lui vient du complément Cp ajouté, aux fins de complétude, à la préposition incomplète (petit p).

Ceci revient à dire que la préposition de intervient dans la langue sous deux états : 1) sous l'état P, avec
complétude, dans la catégorie même de la préposition dont on ne sort pas ; et 2) sous l'état p + Cp, avec un
complément (Cp) relevant de la catégorie de l'adverbe, p seul demeurant en situation de préposition. La formule p
+ Cp, de préposition incomplète complétée, est un mélange, ePn proportion indiscernable, de la qualité de
préposition et de celle d'adverbe.

La formule P et la formule p + Cp n'ont rien à voir avec la construction du partitif. La construction que représente
la formule p + Cp n'emporte avec soi aucun accès à la tension III, et elle exclut en conséquence l'emploi de l'article
zéro.

L'article zéro ne s'emploie que dans le cas d'un inverseur incomplet (petit i) recevant un complément (Ci). Soit : i
+ Ci = article zéro. Par exemple : Je ne veux pas de livre. Quand il s'agit de p + Cp, c'est-à-dire non pas d'un
inverseur, mais d'une préposition incomplète complétée, la question de l'article zéro ne se pose pas. L'article zéro
est réservé à l'inverseur incomplet (i) portant un complément de son ordre (Ci).

On ne manquera pas de remarquer que, toujours et partout, la complétude existe. Là où elle paraît à un moment
donne devoir faire défaut, elle est aussitôt rétablie. On a, dans le cas de l'inverseur :

I = 1 (complétude primaire)
I - q = i (incomplétude primaire)
i + Ci = 1(complétude secondaire)

et symétriquement, dans le cas de la préposition

P = 1 (complétude primaire)
P - q = p (incomplétude primaire)
P + Cp = 1(complétude secondaire)

Afin d'en terminer aujourd'hui avec la question de l'article et de ses emplois, je citerai et discuterai, en les
opposant l'un à l'autre, trois exemples dont le premier exclut l'emploi de l'article zéro, tandis que les deux autres y
ont recours. Ces trois exemples sont : 1) parler de la politique ; 2) parler de politique ; 3) parler politique.

Dans le premier exemple : parler de la politique, le mot de se présente avec valeur pleine de préposition. On a
affaire à : de = grand P, préposition complète. L'article la, devant politique, indique la réalisation de l'idée
nominale dans l'abstrait, fort loin dans la tension II non quittée. On pense : "parler de cette chose, réalisée in
abstracto, qui s'appelle la politique."

Le second exemple a un sens différent. Il n'est plus parlé de la politique réalisée in abstracto sous ses traits les
plus généraux, mais de questions politiques plus ou moins particulières faisant partie des préoccupations du
moment. Manifestement, on a outrepassé plus ou moins l'abstrait la politique en direction du concret et, par là, on
s'est engage en tension III. Pour gagner la tension III, il a fallu attribuer au mot de la valeur : i + Ci, c'est-à-dire
celle d'un inverseur incomplet complète, le complément Ci menant l'esprit en tension III, où 1 'on rencontre
l'article zéro. On a ainsi affaire, dans parler de politique, au second partitif dont la formule est : (i + Ci) + zéro =
de.

Considérons maintenant le troisième exemple : il suppose le substantif politique engage en tension III à un degré
tel que l'inverseur d'extension, même largement complète, ne saurait l'y rejoindre. Il s'ensuit l'élimination du mot
grammatical de, et l'emploi de politique sans aucun article, c'est-à-dire sous l'article zéro seulement. Ce à quoi on
assiste en ce cas, c'est à l'élimination, au bénéfice de l'article zéro, du second partitif dont la formule est : (i + Ci)
+ zéro = de.

L'élimination de ce second partitif vient de ce que son maintien est subordonné à un équilibre intérieur
indispensable qu'on n'a pas obtenu ou qu'on écarte. Le partitif second en question oppose, à égalité, à une
extension de tension III représentée par zéro un inverseur de puissance égale. Il se conçoit que, dans le cas où
l'extension notée par zéro et produite en tension III excède la capacité de l'inverseur complète (i + Ci), équilibre
nécessaire au maintien du partitif second se trouve rompu. De la l'élimination dudit partitif, qui ne se construit pas
dans la pensée, et le recours à l'article zéro tout seul.

L'emploi de l'article zéro seul, dans un cas comme celui représenté par parler politique, a cet effet de susciter la
formation d'un verbe complexe en deux mots, et, du point de vue sémantique, aussi homogène qu'un verbe simple.
On a construit un verbe de langue : parler politique. La construction de tels verbes complexes est une chose
fréquente en français ; par exemple: parler affaires, parler chiffres.

Du point de vue psycho-mécanique, la construction de tels verbes complexes suppose un substantif abandonne au
mouvement de la tension III et qui en arrive ainsi, par éloignement de toute réalisation formelle, à une plasticité
qui le rend propre à entrer dans une autre catégorie que la sienne, à quitter sa catégorie propre pour celle du verbe.
L'effet ultime de la tension III est de décatégoriser le substantif, de lui retirer sa forme catégorielle.

Le maximum de formation - de réalisation formelle - s'obtient en tension II finissante, sur le terminus ad quem de
la tension II. Au-delà, en tension III, s'ouvre un procès transcendant, qui va à l'encontre de la réalisation formelle,
et peut aller si loin dans cette voie que le substantif en perd sa forme générale de nom. A la limite, la tension III
apparaît non seulement trans-extensive, trans-abstraite, mais encore trans-catégorielle.

J'en ai fini avec un côté - celui qui a trait aux emplois - du problème de l'article. Dès la prochaine leçon, je
commencerai l'examen du problème de l'article par un côté différent, qui est celui du psycho-mécanisme de
l'article et de son origine. L'examen de cette face du problème me conduira à voir dans l'article, d'une manière
générale, une catégorie nouvelle, abstraite - retirée - à un moment donne de la catégorie du nombre et empruntant
- reproduisant - le mécanisme de celle-ci moins le nombre lui-même, laisse à sa catégorie propre.

Dans nos langues, le nombre et l'article résolvent à eux deux et par coopération le problème toujours présent - il
s'agit d'une constante linguistique - de l'extension nominale. A une date plus ou moins ancienne, et encore
aujourd'hui dans certains idiomes européens - en russe par exemple - la solution du problème de l'extension
nominale est confiée à la seule catégorie du nombre qui n'a encore, jusqu'ici, rien cédé d'elle à une catégorie
psychologiquement dérivée qui serait celle de l'article. Il sera montré que la catégorie du nombre, telle qu'elle s'est
définie dans les langues indo-européennes et dans les langues sémitiques, préfigure celle de l'article. L'invention
de l'article est pour la catégorie du nombre un allègement important, qui correspond à une réduction de cette
catégorie dans le sens de l'arithmétisation. Le nombre se décharge de l'extension opérée sous le mode de la
continuité. Il ne garde pour lui que l'extension discontinue. Arithmétisation de la catégorie du nombre et invention
de l'article sont - je le démontrerai - deux faits psychiques en étroite corrélation.

La question dont je commencerai l'étude la prochaine fois est, on le voit, une question par laquelle, délaissant les
horizons proches de la grammaire particulière, on découvre ceux - plus lointains - de la grammaire générale. Ces
rencontres, ces aperceptions - à plus ou moins grande distance - de la grammaire générale sous la grammaire
particulière sont au programme de ma conférence, et ce programme, instructif pour quiconque s'intéresse à la
science du langage, je m'applique à le suivre fidèlement.
Leçon du 4 décembre 1947, série A, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1946-1947 et 1947-1948, série
A, Esquisse d'une grammaire descriptive de la langue française V et Esquisse d'une grammaire descriptive de la
langue française VI, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et R. Lowe, Québec, Presses de l'Université
Laval, et Paris, Librairie C. Klincksieck, 1997, pp. 173-183

4 décembre 1947 - série A

La distinction que l'on a faite dans la précédente leçon, en la motivant, du plan de puissance et du plan de l'effet,
est, plus que toute autre, une distinction de grammaire générale. C'est une distinction existante dans tous les
idiomes, et en dehors de laquelle aucun idiome, quelle qu'en puisse être la structure, ne saurait exister. Elle est à
l'origine de la création de tout idiome, et se modifie au fur et à mesure que l'idiome considéré continue sa création.
Toute description d'un idiome doit donc en faire état et partir d'elle et de ce qu'elle est devenue dans l'idiome en
cause.

C'est sur le plan de puissance que se déterminent les unités de puissance, autrement dit les êtres de langue. C'est
sur le plan de l'effet que se déterminent les unités d'effet, autrement dit les êtres de discours.

Dans les langues évoluées qui nous sont familières, l'unité de puissance est le mot et l'unité d'effet, la phrase. La
construction du mot est un fait de langue ; la construction de la phrase un fait de discours.

La phrase se construit à partir de mots préalablement construits en nous et que le sujet trouve en lui prêts à servir,
à disposition.

La phrase se construit dans le moment même de l'acte d'expression ; et celui-ci accompli, ayant produit son effet,
elle ne lui survit pas dans la pensée du sujet parlant. La phrase est per naturam un être éphémère, singulier, censé
ne pas devoir se répéter. Sa caractéristique essentielle est la momentanéité.

Inversement, la caractéristique essentielle du mot est la permanence. Il habite en nous à tout moment, que nous
parlions ou que nous ne parlions pas. Il habite en nous dans le silence même de la pensée. L'acte d'expression,
l'acte de langage, consiste à s'en saisir, là où il habite, dans la mémoire virtuelle, et à s'en servir sous un certain
contrôle de la conscience - inexistant lorsqu'il s'agit de construire le mot - pour édifier des phrases.

Le fait de discours, qui se confond avec l'acte de langage, conçu sous sa forme étroite, dans ce qu'il a de
momentané et de volontaire, comprend la saisie du mot dans la mémoire virtuelle et l'emploi que l'on en fait après
en avoir opéré la saisie.

C'est sur le plan de puissance que se détermine le mot ; et les opérations de pensée qui président à sa définition
sont des opérations prévues, que le fait de discours trouve accomplies, révolues au moment où il s'engage. Il ne
les connaît que résultativement. Et pour parler, et très bien parler, ou très bien écrire, il n'est pas besoin de plus.

Les opérations de pensée constructives qui aboutissent au mot construit étant déjà accomplies quand survient
l'acte de langage, le sujet parlant n'en a pas le contrôle. Elles lui échappent, pour ce qui est de leur développement.

Et la connaissance de ces opérations, antécédentes à l'acte de langage, suppose, chez qui la recherche, une
curiosité particulière, qui est celle du linguiste - mais pas de tous. Ce qu'il faut regretter.

Dans une langue comme le français, le mot se développe à partir d'une base de mot, selon un mouvement de
pensée qui se propage du particulier au très général, plus exactement du singulier à l'universel. Aussi le mot, pour
devenir complet, pour acquérir la qualité d'entier, voit-il sa construction se continuer jusqu'à l'obtention d'une
universalisation finale intégrante qui est la partie du discours. Cette universalisation, qui intègre le contenu entier
du mot, la base de mot comprise, met fin au développement du mot. La partie du discours intervenue, le mot est
clos.

Une fois dépassée la base de mot, l'universalisation en question se développe en s'appuyant sur des morphèmes
ajoutés les uns aux autres et de plus en plus généraux. Ce, jusqu'à ce que, dans l'ordre de la généralisation, le
maximum soit atteint. C'est à ce moment, indépassable, que survient dans l'esprit la partie du discours, laquelle
laisse derrière elle des déterminants sémiologiques, mais n'a pas de signe représentatif propre.

Un effet des morphèmes en question, ajoutés à la base de mot, est donc de porter l'esprit jusqu'à la partie du
discours. Mais, d'autre part, ces mêmes morphèmes, dont un effet{Note : Variante raturée : une fonction. } est de porter
la pensée jusqu'à la partie du discours, conclusive dans l'ordre du général, et finale quant au développement
matériel du mot - ces mêmes morphèmes emportent avec eux une signification et cette signification, au fur et à
mesure que l'on avance dans le mot, se présente de plus en plus comme une prévision, ou si l'on veut, une
permission limitative d'emploi.

Le mot latin homo, si l'on fait avec exactitude l'analyse de son contenu, comporte :

1. une idée particulière, aussi généralisée du dedans que possible : celle d'homme ;
2. une indication de genre : masculin ;
3. une indication de nombre : singulier ;
4. une indication d'incidence. Le mot homo est porteur d'une incidence interne, incidence ne sortant pas de son
contenu significatif, qui en fait un substantif ;
5. une indication de personne : 3e ;
6. une indication de cas : le cas nominatif du latin ;
7. une indication finale de partie du discours, qui fait du mot homo un nom, laquelle indication, marquant
l'accession de l'esprit à l'universel, est une universalisation finale intégrante, selon laquelle le mot est en dernier
lieu entendu, trouve son entendement définitif, dans l'univers-espace.

Dans le cas opposé, où le mot s'achève par une universalisation finale intégrante selon laquelle il est entendu dans
l'univers-temps, le mot est un verbe.

Considérons maintenant, par opposition avec le latin, le contenu du mot français homme. Nous y <découvrons>
comme en latin :

1. une idée particulière aussi généralisée que possible : celle d'homme ;


2. une indication de genre : masculin ;
3. une indication de nombre : singulier ;
4. une indication d'incidence interne, qui en fait, comme en latin, un substantif ;
5. une indication de personne : 3e ;
6. et ici les choses diffèrent extrêmement du latin, une indication de cas, qui n'est pas celle du nominatif, mais
celle d'un cas synthétique unique, lequel constitue une innovation du français.

Ce cas synthétique retient et indiscrimine en lui les fonctions adversatives de sujet et d'objet, et il insère entre elles
la fonction d'attribut adnominal ou adverbal.

La discrimination dans le discours de ces trois fonctions indiscriminées dans la langue est demandée à la
construction de phrase : à l'ordre des mots, grammatical ou expressif. Il suit de là que si un nom français devient
dans le discours, par emploi, porteur de l'une des trois fonctions sus-indiquées - sujet, objet, attribut - il se
présente invariablement sans préposition introductrice.

Toutes les autres fonctions du nom, c'est-à-dire toutes celles que ne retient pas, en les indiscriminant en lui, le cas
synthétique, sont, au contraire, dénoncées par une préposition introductrice.

Un trait du français est de ne disposer pour atteindre à la partie du discours que d'un cas unique synthétique, au
lieu que le latin dispose pour le même résultat, l'accession à la partie du discours, de toute une série de cas, qui
sont des cas analytiques en raison de l'opposition que, étant plusieurs, ils se font l'un à l'autre.

Le cas analytique, opposable dans la langue même à un autre cas, est quelque chose qui a, en français, disparu de
la catégorie nominale. La langue française n'a conservé partiellement le cas analytique que dans la catégorie du
pronom, laquelle est partout une catégorie archaïsante.
On retiendra que l'existence matérielle d'une déclinaison suppose celle du cas analytique. Avec la disparition du
cas analytique, la déclinaison expire.

On pourrait, fort justement, dire du latin qu'il dispose, pour atteindre à la partie du discours, de plusieurs chemins
morphologiques{Note : Variantes raturées : fonctionnels, psycho-morphologiques. } et sémiologiques, tandis que le français
ne dispose plus, si l'on fait abstraction de la marque du genre et du nombre, que d'un chemin unique. Il suffit, pour
s'en rendre compte, de comparer l'état du mot signifiant " la rose ", pris dans le français, avec l'état du mot de
même signification pris dans le latin. On a en français au singulier :

et en latin au singulier :

Ainsi le latin, pour le mot rosa, et sans sortir du singulier, compte quatre manières sémiologiquement{Note :
Variante raturée : matériellement. } différentes de porter le mot jusqu'à la partie du discours, alors que le français n'en
compte qu'une.

Les terminaisons grammaticales du nom, qu'il y en ait une seule ou plusieurs à choisir, se recomposent de
morphèmes à double effet, lesquels, d'une part, ont pour effet premier de porter le mot jusqu'à l'universalisation
intégrante que représente la partie du discours et, d'autre part, pour effet second d'inclure dans le mot, par
prévision, des conditions d'emploi qui en restreignent la compétence et la possibilité d'application.

Tous les suffixes grammaticaux entrant dans la composition d'un mot sont des morphèmes à double effet.
Pratiquement, sont des morphèmes à double effet tous les morphèmes finaux, tous les morphèmes suffixés,
inséparables. C'est ainsi que la terminaison -m de rosam est un morphème à double effet indiquant le cas accusatif
et servant à porter le mot jusqu'à la partie du discours. De même la terminaison -ae est un morphème à double
effet indiquant d'une part le cas datif et le cas génitif, indiscriminés sous une même forme, et servant d'autre part à
porter le mot jusqu'à la partie du discours.

Toutes les terminaisons de mots sont, dans les langues flexionnelles, composées de morphèmes à double effet,
prévoyant, d'une part, un emploi du mot et restreignant l'usage du mot à cet emploi, seul permis et, d'autre part,
porteurs du mouvement généralisateur devant se continuer, dans la formation du mot, jusqu'à l'obtention de la
partie du discours, laquelle, en survenant, clôt, ferme le mot.

Une langue comme le français est, dans le plan nominal, une langue qui a réduit considérablement le nombre des
morphèmes à double effet au bénéfice des morphèmes à simple effet. C'est ainsi que la préposition qui, en
français, substitue la notation devenue tout à fait insuffisante du cas, est un morphème à simple effet. Elle indique
la fonction du nom, partout où cette fonction ne fait pas partie intégrante du cas synthétique unique du français.
Là, au contraire, où la fonction à exprimer fait partie intégrante du cas synthétique français, dont on sait qu'il
indiscrimine en lui les fonctions de sujet, d'attribut et d'objet, la préposition est absente.

Le cas synthétique du français est un morphème à double effet. Dans la langue, sur le plan de puissance, il fait
partie de la morphologie terminale servant à porter le mot jusqu'à la partie du discours, et il assume, en outre, la
prévision, sur le plan de puissance, des trois fonctions tenues en lui indiscriminées : celle de sujet, celle d'objet, et
celle d'attribut. Dans le discours, sur le plan de l'effet, le cas synthétique se dénonce, en quelque sorte,
expressivement et, selon qu'il est besoin dans le moment, livre soit la fonction de sujet, soit celle d'objet, soit celle
d'attribut. La discrimination est demandée au mécanisme de la phrase construite, c'est-à-dire à l'ordre des mots,
grammatical ou simplement expressif.

On assiste partout, dans l'histoire millénaire des langues indo-européennes, à une réduction, à une déplétion de la
flexion nominale. Les cas, nombreux en indo-européen, se réduisent en grec à un petit nombre de cas
sémiologiquement distingués{Note : Variante raturée : discutés. } ; en français ancien, le nombre de cas
sémiologiquement distingués{Note : Variante raturée : discutés. } n'est plus que de deux ; et en français actuel, ce
nombre se réduit à un cas unique, le cas synthétique innové par le français et dont on vient d'indiquer le contenu.
Cette déplétion de la flexion nominale est un fait commencé dans les plus anciennes langues indo-européennes, et
dont l'accomplissement est déjà assez avancé, par exemple, en sanscrit védique. à cet égard, les langues romanes,
qui ne déclinent plus fonctionnellement le nom, marquent l'aboutissement d'un long procès, couvrant plusieurs
milliers d'années.

à une date plus ancienne que celle correspondant à l'existence de l'indo-européen commun, il a existé certainement
une période, fort longue sans doute, non pas de déplétion, mais d'implétion de la flexion, période sur laquelle on
n'a point de lumière. Au cours de cette longue époque, qui fut aussi certainement celle de l'invention de la partie
du discours, on a vu la base de mot s'ajouter des morphèmes jusque-là à simple effet, en tant que petits mots
distincts, et en faire par là des morphèmes à double effet, apportant, d'une part, au mot à l'édification duquel ils
contribuent ce qu'ils signifient en propre sémantiquement ou morphologiquement, et, d'autre part, se chargeant,
une fois introduit dans le mot, de servir de support au mouvement de pensée universalisateur qui entraîne le mot
en formation en direction de la partie du discours, universalisation finale intégrante.

Dans l'histoire générale des langues, on aperçoit ainsi deux périodes : l'une, celle d'implétion de la flexion, où des
morphèmes à simple effet jusque-là, deviennent des morphèmes à double effet, et d'autre part, inversement, une
période de déplétion de la flexion, où l'on voit le mot tendre à déterminer sa catégorie, c'est-à-dire la partie du
discours, d'une manière aussi économique que possible, c'est-à-dire en faisant appel à un nombre décroissant de
morphèmes vecteurs.

L'histoire des langues indo-européennes, si haut qu'on remonte, ignore la période d'implétion de la flexion
nominale, que cette histoire a dépassée, laissée derrière elle, et qui appartient en soi à un état de langue,
historiquement révolu, qui n'est déjà plus celui de l'indo-européen tel que le fait entrevoir la restitution
approximative qu'en opèrent les comparatistes.

Le système de la préposition se développe partout à proportion de ce que perd, en se réduisant, la flexion


nominale.

Phonétiquement, la réduction de la flexion nominale se présente comme un effet du traitement de la fin du mot, en
général assez maltraitée dans la parole. Et il est possible, à cause de cela, d'expliquer aisément cette réduction sans
sortir du cadre de l'explication phonétique. C'est, du reste, ce qui a lieu ordinairement.

Cette explication, d'un caractère étroitement matériel, néglige entièrement le fait psychique profond, le fait de
psycho-systématique, qui est, comme on vient de l'indiquer, la recherche d'une voie unique menant à la partie du
discours. En latin, à ne prendre que le singulier, quatre voies{Note : C'est-à-dire quatre terminaisons sémiologiquement
distinctes. }, dans la déclinaison de rosa " la rose ", mènent à la partie du discours ; en français ancien, il n'en
subsiste plus que deux ; et en français moderne, la voie suivie, en vue de porter le mot jusqu'à sa conclusion
formelle, c'est-à-dire jusqu'à son entendement dans l'universel, est devenue, dans le plan nominal, unique.

On a souvent voulu voir dans la préposition tout simplement une seconde manière d'exprimer le cas, et les
anciennes grammaires du français ne se font pas faute de distinguer, en français, le nominatif, l'accusatif, le datif,
etc., tout comme s'il s'agissait du latin.

Les grammaires plus modernes, à juste raison, n'en usent point ainsi, et elles ne parlent plus du tout du cas,
perdant de vue ainsi qu'il existe en français un cas, d'une espèce particulière, qui est le cas unique et synthétique
du français, indiscriminant en lui dans la langue les fonctions de sujet, d'attribut et d'objet.
Les grammaires actuellement répandues parlent exclusivement, quand il s'agit de l'expression de la fonction, de
l'ordre des mots et de la préposition, servant l'un et l'autre, dans des conditions leur revenant en propre, à marquer
dans le discours la fonction du nom.

Un trait de structure qu'on néglige de voir, et en tout cas de faire voir, est que, dans une langue où le nom se
décline, les cas existants sont des cas de langue, c'est-à-dire des cas dont la formation s'achève sur le plan de
puissance et contribue à donner au mot sa forme, préalablement à l'emploi. Le cas est, dans le mot même, dans
l'unité de puissance par conséquent, et sur le plan de puissance, la prévision d'un emploi auquel le mot est destiné,
et duquel il ne peut, sous la forme qu'il a revêtue, sortir.

Plus exactement, le cas de déclinaison est la permission prévisionnelle d'un emploi déterminé, et l'interdiction
corrélative des autres. Le cas de déclinaison est, dès le plan de puissance, à la fois permissif et interdictif.

Les choses se présentent différemment dans les langues, comme le français, où le cas a beaucoup reculé devant la
préposition. Recul aujourd'hui achevé.

Dans les langues où la préposition a gagné un grand terrain, le cas de langue est très peu représenté : en français, il
se réduit, on le sait maintenant, à un cas synthétique unique, de sorte que ce que l'on rencontre dans le langage
exprimé ce ne sont jamais des cas de langue, mais des cas de discours. Un cas noté par préposition ou dénoncé par
l'ordre des mots, dénouant le cas synthétique, est un cas de discours, c'est-à-dire un cas qui s'établit pendant l'acte
d'expression, dans le moment du besoin, et non pas un cas pourvu dans la langue même d'une existence
prévisionnelle inséparable du mot.

On voit par là combien il est important, dans l'étude du langage, de bien distinguer le fait de discours, ayant son
aboutissant au plan de l'effet, et ayant toujours la momentanéité de ce qui ressortit au discours, et le fait de langue,
qui a son aboutissant au plan de puissance et se présente exempt de momentanéité.

L'emploi d'une préposition est un fait de discours. Quant à la préposition elle-même, à son existence, elle est un
fait de langue, puisqu'elle est un mot. Mais parce qu'elle est un mot distinct, indépendant de la formation du nom,
elle tient dans la langue, où elle habite, dont elle fait partie, le rôle de morphème à simple effet, chargé de
symboliser une fonction et n'ayant point d'autre rôle. Tandis que le cas de déclinaison tient, lui, dans la langue, le
rôle de morphème à double effet, vecteur, d'une part, du mouvement d'universalisation menant le mot à la partie
du discours, et d'autre part, porteur, dans la langue même, d'une prévision, d'une permission prévisionnelle
d'emploi, dont le mot ne saurait s'évader.

D'une manière générale, ce qui est perdu par le système de la déclinaison est gagné par le système de la
préposition. Mais il ne faut pas perdre de vue que perte et gain, quoique corrélatifs, correspondent à des
opérations sémiologiques distinctes. Le cas perdu disparaît, et la disparition est un fait de langue. Là où un cas de
langue disparaît, la nécessité n'en demeure pas moins d'un fait de discours exprimant le cas disparu. C'est pour
satisfaire à cette nécessité, en prévision de cette nécessité, que se créent dans la langue même les prépositions,
grâce auxquelles les cas de langue disparus ou même seulement affaiblis, du fait de la réduction de la flexion
nominale, seront remplacés par des cas de discours, obtenus tardivement sur le plan de l'effet - alors que le cas de
déclinaison se détermine, lui, de manière précoce, sur le plan de puissance.

Rapporter une préposition à un nom, dans le moment de la parole, et construire ainsi l'équivalent d'un cas, est un
fait de discours. Décliner un nom est un fait de langue, car c'est prévoir, permettre, pour chaque cas de
déclinaison, un emploi dont la prévision fait corps avec le mot, c'est-à-dire avec l'unité de puissance.

Il découle de là que la déplétion, la réduction, de la déclinaison, envisagée du point de vue psychique, consiste à
modifier le rapport existant dans l'opération de langage entre le fait de discours et le fait de langue : la diminution
du second, le fait de langue, entraînant l'augmentation du premier, le fait de discours. Autrement dit, en formule,
si l'on pose, pour représenter l'état <ancien{Note : Mot raturé.}> posé premier :

fait de langue + fait de discours = 1

on arrive à un état second où l'on a :


[fait de langue - q] + [fait de discours + q] = 1

Avec cette conséquence que l'addition au fait de discours de quelque chose qui est en même temps, du point de
vue psychique, soustrait au fait de langue, appelle et provoque l'invention, dans la langue même, du moyen
d'effectuer cette double opération. Or ce moyen, c'est la préposition. Grâce à elle, grâce à son existence dans la
langue, le cas de langue, incorporé au mot, et déterminé en même temps que le mot sur le plan de puissance,
devient un cas de discours déterminé tardivement dans la parole, au moment étroit où il est utile d'en susciter
l'expression.

Un cas de discours n'exige pas du mot qu'il ait en lui retenu et incorporé une fonction. Un cas de langue, au
contraire, implique cette incorporation.

J'examinerai la prochaine fois ce qu'est la préposition française en face du cas synthétique innové par le français.
Et, en même temps, pour mes auditeurs nouveaux, je rappellerai en quelques mots ce qu'a été, du point de vue
psycho-systématique, la définition de ce cas, dont une caractéristique est de faire figure, dans la langue, de cas
nul, de cas zéro, et de devenir dans le discours, par simple discrimination expressive d'une partie contenue{Note : à
la suite, passage rayé : confiée à l'ordre grammatical ou expressif des mots. } , un cas positif, sujet, objet ou attribut, lequel cas
positif est un cas de discours, obtenu tardivement sur le plan de l'effet.

Ainsi le français apparaît-il être une langue qui n'a de cas analytique que sur le plan de l'effet. Les cas analytiques
du français sont tous des cas de discours, obtenus dans la parole, pendant la parole. Il n'existe pas en français,
dans le plan nominal, de cas analytique de langue.

Mais la langue française possède, dans la langue même, sur le plan de puissance, un cas anti-analytique, un cas
synthétique, qui y fait figure, quoique pourvu d'une existence positive, de cas zéro, vu qu'il annule en lui, par
compensation réciproque, les fonctions de sujet et d'objet qui en constituent la substance.

Il ressort de ces explications que le français nous met là en présence d'un équilibre systématique du fait de langue
et du fait de discours, dont l'examen, commencé aujourd'hui, sera repris la prochaine fois, ce qui nous permettra
de mieux montrer encore - ce qu'on a déjà aperçu - quelle chose réussie cet équilibre systématique constitue.

Les réussites remarquables du français, en matière de psycho-systématique, sont nombreuses et, pour l'ordinaire,
d'une rare élégance. Mais les découvrir et les bien voir exigent une observation particulièrement attentive alliée à
une réflexion pénétrante, venant accroître la sagacité de l'observation.

Leçon du 11 décembre 1947, série A, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1946-1947 et 1947-1948,
série A, Esquisse d'une grammaire descriptive de la langue française V et Esquisse d'une grammaire descriptive
de la langue française VI, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et R. Lowe, Québec, Presses de
l'Université Laval, et Paris, Librairie C. Klincksieck, 1997, pp. 185-194

11 décembre 1947 - série A

La distinction du fait de langue et du fait de discours est une distinction de grammaire générale. C'est-à-dire une
distinction qui se retrouve dans toutes les langues, et qui, d'autre part, ne peut pas ne pas être, dès l'instant que
l'acte de langage a derrière lui, dans la pensée, la langue, destinée à le rendre possible. Car en l'absence d'une
langue, déposée en nous en permanence, l'acte d'expression serait pratiquement impossible. La langue, l'existence
en nous d'une langue prête à servir, et à disposition dans l'immédiat, est la condition sans laquelle l'acte
d'expression ne pourrait exister, autrement dit la condition permissive et nécessaire de l'acte de langage.

La distinction du fait de langue et du fait de discours suppose celle du plan de puissance, où se déterminent les
unités de puissance de la langue, et du plan d'effet, où se déterminent les unités d'effet du discours. Cette
distinction des deux plans, le plan de puissance et le plan d'effet, est, plus encore que celle du fait de langue et du
fait de discours, avec laquelle elle s'accorde, une distinction de grammaire générale. Car supposer inexistant le
plan de puissance ne serait rien de moins que considérer inexistante la langue elle-même, qui y siège et doit d'être
ce qu'elle est à cette position. C'est sur le plan de puissance que la langue se détermine et s'institue ; c'est sur le
plan d'effet que se réalise le discours. Le grammairien ne doit jamais perdre cela de vue.

D'une langue à l'autre, même dans le cas de langues étroitement apparentées, le rapport du fait de langue et du fait
de discours n'est jamais exactement le même ; et au cours de l'histoire d'une même langue on voit ce rapport se
modifier sensiblement.

Le fait de langue, d'une manière générale, est en latin et en vieux français plus important qu'il ne l'est devenu par
la suite en français moderne. Inversement, le fait de discours, en tant que fait original, est moins important en latin
et en français ancien qu'il ne l'est devenu en français moderne. Ceci, du moins, dans le plan nominal. Alors qu'en
latin on compte pour le nom < cinq>{Note : Inadvertance de l'auteur, le manuscrit porte " quatre ". Le vocatif n'était pas, à ses
yeux, un cas fonctionnel de déclinaison, pas plus que l'impératif, dans le verbe, ne constituait un mode particulier de représentation du
temps. } cas différents, différemment représentés, au singulier et au pluriel, en français il n'existe plus qu'un cas
unique ; et la marque du pluriel, dans le cas le plus général, se réduit à l'addition d'un s de graphie. Quant à la
marque du genre dans le nom, elle est rendue par la détente d'une consonne finale fermante inaudible : la
consonne finale, pour marquer le féminin, passe de l'état fermant, exclusivement implosif, à l'état ouvrant, surtout
explosif.

On sait qu'en toute consonne deux états se succèdent qui en font pour ainsi dire la somme :

implosion + explosion = 1

Or, la variation intérieure d'une consonne consiste en ce que la proportion accordée dans l'entier consonantique à
l'implosion et à l'explosion varie.

Une consonne très équilibrée est celle où l'entier se partage en proportions sensiblement égales entre l'implosion
et l'explosion. Dans le cas où l'implosion devient tout ou presque tout, au détriment de l'explosion, la consonne en
devient inaudible.

On peut poser qu'entre les deux phases successives, implosion et explosion, dont se recompose l'entier d'une
consonne, il existe un point révolutif - qu'il nous est arrivé de nommer point d'interplosion. L'état phonique
effectif de la consonne dépendrait, si l'on adopte ce schéma de description, de la position du point d'interplosion
dans l'entier de la consonne.

Ce qui revient à dire que dans chat, on aurait un -t final dont le point d'interplosion, tardif, serait aussi reculé que
possible à droite, et dans chatte, au contraire, un -t final dont le point d'interplosion, précoce, serait reporté
sensiblement plus à gauche. Soit, figurativement, une différence qui serait schématiquement

quelque chose comme ceci.

{Note 1: Mots restitués.}

Le redoublement du t et l'e muet final doivent, en français moderne, être considérés des signes de graphie. Le vrai
mécanisme de la marque du genre, dans le nom français, est l'alternance consonne ouvrante/consonne fermante ;
c'est-à-dire, en allant plus au fond des choses, le déplacement du point d'interplosion dans l'entier dynamique de la
consonne.
Certaines consonnes ont un point d'interplosion aussi étroit que possible{Note : Le fait que le point d'interplosion
s'identifie au passage, dans une consonne, de l'implosion à l'explosion - cf. la suite du texte - autorise ici l'auteur à développer l'idée,
surprenante au premier abord, d'un " point " d'interplosion étroit ou étendu. } : ce sont les occlusives. Les autres consonnes ont
pour caractéristiques générales un point d'interplosion étendu, et moins défini. C'est le cas d'une sifflante comme
s. L'interplosion, marquant le passage de l'implosion à l'explosion, est quelque chose qui, dans l'entier de la
consonne, est plus ou moins bref, mais peut durer assez, dans le cas de certaines consonnes, pour constituer, dans
l'entier consonantique, une phase moyenne, obtenue au préjudice des phases initiale et finale, respectivement
implosive et explosive.

On retrouve là, dans le plan phonétique, un mécanisme que nous avons rencontré, en toute occasion, dans le plan
psychique : celui d'interception, précoce ou tardive, d'un entier cinétique.

L'entier cinétique d'une consonne, c'est la successivité :

implosion explosion

Or l'interception que cet entier subit nécessairement a cet effet de le couper en lui-même, tôt ou tard, dans son
propre développement. Une interception particulièrement tardive aura cette conséquence de faire de la consonne,
devenue presque entièrement implosive, une consonne fermante et pour autant inaudible.

Dans le discours parlé, dans ce que Ferdinand de Saussure appelle la chaîne parlée, il faut tenir un compte aussi
exact que possible du fait que toute voyelle prononcée intéresse et la consonne précédente et la consonne suivante.
La voyelle se loge, en effet, nécessairement dans l'implosion de la consonne suivante et dans l'explosion de la
précédente. Ainsi dans : taper le p est occupé, pour ce qui est de son implosion, par a et pour ce qui est de son
explosion par le son vocalique é, noté er>.

à ce propos il y a lieu de faire remarquer que ce son é{Note : Dans le manuscrit : r. } est la résultante, en sémiologie
systématique, de ce qu'une voyelle de timbre faible, notée e, rencontre une consonne dont la phase seconde
explosive est éludée. Le -r final de taper est un -r> fermant donnant à la voyelle -e, de timbre faible, le son é. De
sorte que l'on assiste, en quelque sorte, à la création sémiologique d'une voyelle : celle notée -er>.

Le -r> fermant, s'appuyant sur une voyelle de timbre faible notée e, est, en français, une caractéristique
sémiologique importante. Il est la marque des verbes appartenant à la conjugaison dominante, celle qui a conservé
en français le pouvoir de propagation, refusée aux autres conjugaisons, dont une caractéristique commune est de
présenter à l'infinitif un -r< ouvrant : finir, sortir, recevoir, rendre.

On notera, en passant, que la consonne r est, en français, la caractéristique universelle du verbe sous sa forme
infinitive. Pas d'infinitif en français qui ne présente le r caractéristique.

Ces explications de phonétique constituent dans cette leçon une parenthèse, qu'il fallait ouvrir en vue de rendre
bien clair ce qu'est devenue en français la déclinaison.

Dans la déclinaison du nom, le français a nettement séparé ce qui revient à l'extension et ce qui revient à la
fonction. Autrement dit, il a explicité la différence, demeurée implicite en latin, du cas-fonction et du cas-
extension.

Le cas-extension est représenté en français et comme cas de langue et comme cas de discours.

Le cas de langue, c'est, d'une part, la marque du pluriel, par addition d'un s dans la pratique régulière. C'est,
d'autre part, la marque du genre, obtenue, dans la pratique régulière, en faisant alterner la consonne fermante avec
la consonne ouvrante, cette alternance étant notée respectivement dans la graphie par absence ou présence d'un e
muet :

paysan> / paysann<(e)

Quant au cas de discours, réservé à l'extension, il est indiqué, en français, par l'article.
Les trois cas en question, c'est-à-dire les deux cas de langue, marque du nombre et marque du genre, et le cas de
discours que constitue l'emploi de l'article, sont, tous les trois, en français, des cas réservés à l'extension, et, pour
autant, étrangers à la fonction.

Le nombre apparaît extensif par définition, et en quelque sorte matériellement. C'est une variation de caractère
extensif que de passer du pluriel au singulier ou du singulier au pluriel.

Il en est de même, mais d'une manière un peu moins visible, plus dissimulée, quand il s'agit du genre.
L'expression du genre suppose dans l'esprit l'existence préalable d'une sorte de duel, masculin/féminin. Le départ
psychique c'est ici une paire, l'unité de la paire. Or, au lieu que la langue offre à l'esprit le signe représentatif de la
paire entière, elle ne lui offre qu'un signe représentatif de l'un de ses deux composants, soit le masculin, soit le
féminin. C'est là, de toute évidence, une variation de caractère extensif, vu que l'on est numériquement passé de
deux à un, de l'unité complexe de la paire à l'unité simple de chaque composant.

Ce passage de la paire, aperçue primordialement, à l'unité de composant, établie secondairement, est l'opération de
pensée attachée à l'expression du genre. On voit par là que le genre est une sorte de singulier, par lequel, < partant
de deux, on ne retient que un - l'un des deux composants formant la paire{Note : Un coin du feuillet ayant été déchiré,
nous avons dû ici rétablir en partie le texte.}>.

à la base du genre, dans le plan psychique, il y a l'aperception d'un duel d'un type particulier, d'un duel adversatif,
selon lequel les deux < composants{Note : Mot restitué.}> font contrastes au sein de la dualité une qu'ils
constituent{Note : Il va de soi qu'il s'agit, dans tout ce passage, de ce que l'auteur appelle ailleurs le genre vrai, par opposition au genre
fictif qui, psychiquement, représente le neutre, c'est-à-dire l'inanimé. }.

Le mécanisme du genre épouse celui, duquel il relève, de la transition du pluriel interne, du pluriel sous unité, au
singulier proprement dit.

Marquer le genre, c'est, passant au singulier, s'abstraire d'une dualité de base ayant son unité : d'une dualité
représentative d'un pluriel interne sous unité. Le genre apparaît ainsi, en toute dernière analyse, n'être qu'une
espèce particulière dans la catégorie du nombre. Et, de même que le nombre, le genre ressortit au système de
l'extension nominale.

Il en va de même de l'article, du jeu entier des articles français. Il s'agit toujours, quand le français fait appel à
l'article, de régler l'extension du nom, mais avec ceci d'original que l'extension ici, étrangère à l'extension
numérique réservée à la catégorie du nombre, est une extension ne sortant pas de la continuité, et allant soit,
négativement, de l'universel au singulier, soit, positivement, du singulier à l'universel.

Le premier mouvement, celui allant de l'universel au singulier, est représenté en français par l'article un, et le
second, celui allant du singulier à l'universel, par l'article le. Et les deux mouvements sont interceptés chacun,
dans le discours, plus ou moins tôt ou tard dans leur développement. De là, la possibilité, avec l'article un, de
généraliser et de particulariser. On généralise en interceptant le cinétisme de l'article un aussi près que possible de
son origine, qui est l'universel, et on particularise en interceptant le même cinétisme aussi loin que possible de son
origine, l'universel, et donc aussi près que possible de son aboutissant, qui est le singulier.

De là, par position différente de l'interception, des valeurs d'emploi de l'article un aussi différentes, sous le rapport
de l'extension, que celles existantes entre :

Un homme est perdu s'il cède à la mélancolie des passions


et
Un homme entra

Et, de même, par position différente de l'interception dans le mouvement considéré, des valeurs d'emploi de
l'article le aussi opposées{Note : Variante raturée : différentes. }, sous le rapport de l'extension, que celles existantes
entre :
L'homme entra
et
L'homme est mortel

Le système extensif du français dans le plan nominal est représenté par les catégories du nombre, du genre et de
l'article.

L'article signifie un cas extensif de discours. C'est dans le discours que ce cas paraît. Dans la langue, le nom
l'ignore. Il ne l'incorpore pas. L'article ne fait pas partie intégrante du nom. Il lui est appliqué, il lui échoit, au
moment de l'emploi, quand il s'agit de régler, selon la visée du discours, l'extension nominale.

Le nombre et le genre signifient, eux, un cas extensif de langue, vu l'impossibilité, même en dehors de tout
emploi, de produire un nom ne portant pas la marque et du nombre et du genre.

Dans la langue même, en dehors de toute introduction dans le discours, un nom, sans qu'il en puisse être
autrement, apporte avec soi une idée et de nombre et de genre. Dans le dictionnaire, le nom s'offre sous la forme
de singulier, et, s'il y a genre vrai, de masculin{Note : La restriction - " s'il y a genre vrai " - est ici importante. Il y aussi lieu de
tenir compte du fait que ce qui est en cause, en l'occurrence, c'est le genre psychique et non le genre sémiologique. Dans ce dernier cas,
deux situations se présentent : tantôt le féminin vrai est un traitement du masculin vrai (chat -> chatte) tantôt la langue possède deux
signes différents (cheval / jument). } .

Pour que le nombre et le genre fussent des catégories de discours, et non de langue, il faudrait que la langue pût
offrir le nom sous une forme qui annulerait en elle la distinction des deux nombres et celle des deux genres. Cette
forme de langue est inexistante. C'est pourquoi nombre et genre sont des catégories précoces de langue, et pas
seulement, comme l'article, une catégorie tardive de discours.

Il existe des idiomes où l'article est une catégorie de langue. Ce sont ceux où l'article postposé au nom, fait partie
intégrante de la terminaison nominale. C'est notamment le cas en roumain.

Le roumain est une langue romane, qui a, du reste, subi des influences, nombreuses et puissantes, étrangères au
monde roman, et dans cette langue romane qu'est le roumain, l'article est représentatif non point d'un cas tardif de
discours mais d'un cas précoce de langue, vu qu'il fait partie de la terminaison nominale.

On ne manquera pas de considérer, d'autre part, que l'article incorporé au nom dans sa partie finale, est un
morphème à double effet, dont le rôle double est :

1. de signifier quelle extension revient au nom, selon la visée de discours ;


2. de conduire, conjointement avec d'autres indications grammaticales, le nom jusqu'à la partie du discours. Il fait
ainsi partie de la morphologie vectrice, chargée de porter le mot jusqu'à sa conclusion dans l'universel.

Ce rôle double, quand il s'agit de l'article, est assez hétérogène. En effet, tandis que le rôle vecteur second, qui est
de mener le mot jusqu'à l'universalisation finale que constitue la partie du discours, relève de la langue, est un fait
de langue, le rôle premier, qui est de régler l'extension nominale selon ce que l'emploi du nom exige, relève du
discours, est un fait de discours.

Cette hétérogénéité d'un morphème, selon laquelle il se présente fait de langue par un certain côté de lui-même et
fait de discours par un autre côté, est quelque chose qu'une langue comme le français n'accepte pas. Elle recherche
en toute chose une meilleure et plus élégante économie.

Si maintenant, après avoir constaté la séparation en français des catégories extensives (nombre, genre, article) et
des catégories fonctionnelles (celles relatives à la fonction du nom dans la phrase), nous envisageons le sort qu'a
fait la langue française à ces dernières, nous sommes amenés à discerner que dans le domaine fonctionnel la
langue française a su instituer un cas zéro.

Ce cas zéro, elle l'obtient en réunissant par synthèse, dans le nom, les fonctions adversatives de sujet et d'objet,
entre lesquelles s'insère celle d'attribut. Les deux fonctions de sujet et d'objet, par tout ce qu'elles présentent de
contraire, s'annulent réciproquement. Le résultat est un cas synthétique, au sein duquel elles s'indiscriminent. Ce
cas synthétique est le cas unique du français, en tant que cas de langue. La langue française ignore le cas
analytique dans le plan nominal{Note : On trouvera une autre manière d'interpréter le cas synthétique unique du français, et des
autres langues qui le possèdent, dans R. Valin, " Le problème de la déclinaison nominale en français ", in L'envers des mots, 1994,
Klincksieck, Paris, et Presses de l'Université Laval, pp. 383 à 394. } .

Le cas analytique, en français, quel qu'il soit, est un cas de discours. Et les cas de discours en français sont de
deux espèces :

a) les cas syntaxiques, relevant, pour ce qui est de leur expression distincte, de l'ordre des mots en phrase,
expressif ou grammatical. Ces cas syntaxiques se rapportent aux fonctions discriminées, sorties de leur
indiscrimination fondamentale de sujet, d'objet, d'attribut ;
b) les cas morphologiques : ce sont tous les autres cas, tous ceux se rapportant à d'autres fonctions que celles de
sujet, d'objet, ou d'attribut - d'attribut soit adnominal (exemple : être homme), soit adverbal (exemple : marcher la
tête haute.)

Tous les cas morphologiques de discours sont rendus par préposition. Ils ne sortent jamais du discours. Ce ne sont
pas des cas de langue. Le discours, en français, ne présente que des cas analytiques. Et la langue, inversement, n'a
qu'un cas unique synthétique, dont le discours se retire par un mécanisme de cas, les uns syntaxiques et les autres
morphologiques - les cas syntaxiques étant réservés à l'expression distincte de ce que contient, à l'état
indiscriminé, le cas synthétique, et les cas morphologiques à ce que le cas synthétique du français ne contient pas.

Ainsi il apparaît - et ceci est d'un haut intérêt - que tandis que les cas syntaxiques ont pour effet de rompre l'unité
du cas synthétique, qui se résout dans la phrase, par mécanisme syntaxique, en l'un de ces cas psychiques
composants, les cas morphologiques, au contraire, ont pour effet de maintenir l'unité, la cohésion du cas
synthétique, nécessaire à la conservation de la valeur du cas zéro, au sein duquel s'opposent des fonctions
adversatives s'annulant réciproquement.

On voit par là qu'un rôle secret de la préposition est de consolider le cas synthétique, valant effectivement zéro, et
que le rôle, bien différent, de l'ordre grammatical ou expressif des mots est, au contraire, de briser l'unité du cas de
synthèse et de discriminer dans le discours ce qui dans la langue s'indiscrimine.

On voit, par ce qui vient d'être expliqué, combien importante et précieuse est la distinction du fait de langue et du
fait de discours, et quelle élégante répartition en a été faite dans le français, qui distingue explicitement - ce que ne
faisait pas le latin - le cas extensif et le cas fonctionnel, le cas de langue, toujours synthétique, et le cas de
discours, toujours analytique, et, au sein de ce dernier, le cas morphologique, rendu par préposition, sans rupture
de la synthèse de langue, et le cas syntaxique, auquel il est dévolu précisément d'opérer cette rupture.

Tout se tient dans une langue, et il y règne de plus en plus une économie supérieure, amenée par la préoccupation
secrète, et en quelque sorte intuitive, d'instituer partout dans le langage un accord optimum entre les mécanismes de
ses divers plans.

Leçon du 18 décembre 1947, série A, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1946-1947 et 1947-1948,
série A, Esquisse d'une grammaire descriptive de la langue française V et Esquisse d'une grammaire descriptive
de la langue française VI, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et R. Lowe, Québec, Presses de
l'Université Laval, et Paris, Librairie C. Klincksieck, 1997, pp. 195-204

18 décembre 1947 - série A

Le fait d'avoir reconnu l'existence en français d'un cas unique et d'en voir aperçu la nature, qui est de constituer
une synthèse de cas adversatifs, s'opposant l'un à l'autre, d'une manière qui aboutit à une annulation réciproque et,
par là, à une sorte de cas zéro, contribue grandement à faire voir, dans toute la précision de son mécanisme, ce
qu'est devenue, en français, l'expression de la fonction nominale.
<Dans la langue, en dehors de tout emploi, le cas de synthèse vaut, par opposition intérieure de termes adversatifs,
zéro{Note : Le texte ici a dû être légèrement remanié.}>. Ce cas indiscrimine en lui les fonctions externes de sujet et
d'objet, et il retient en outre, entre elles, la fonction d'attribut, l'attribution pouvant aussi bien avoir son incidence
entière dans le plan nominal, à un support-nom, qu'avoir partiellement son incidence dans le plan verbal, à un
support-verbe.

L'attribution a son incidence entière dans le plan nominal, dans une phrase comme : Pierre est un héros. Héros,
substantif employé comme attribut, est incident, par le canal de la copule est, au nom Pierre, qui est lui-même un
substantif. à son point d'aboutissement, l'incidence de l'attribution atteint un nom, et aucunement un verbe. Elle
s'achève nominalement. C'est cet achèvement à un nom d'un incidence attributive de caractère temporel
qu'exprime la phrase dite parfois nominale. Pierre est un héros, dans la terminologie de pas mal de grammairiens,
est une phrase nominale.

à la vérité, la phrase a cessé d'être nominale dès l'instant qu'il est fait usage du verbe être, remplissant le rôle de
copule. La vraie phrase nominale, inexistante régulièrement dans une langue comme le français, est celle qui, tout
en prêtant à l'attribution un caractère temporel, ne contient pas de verbe. La phrase nominale exempte de verbe
existe en russe, où l'on peut dire : dom nov{Note : Dans le manuscrit les formes notées sont celles du vieux-russe. C'était déjà
l'habitude de l'auteur dans Temps et Verbe, cf. p. 115. }, ce qui signifie " la maison est neuve ". La phrase nominale russe
fait emploi en ce cas de la forme courte de l'adjectif, forme réservée expressément à l'attribution temporelle, la
forme longue étant réservée, à l'inverse, à l'attribution intemporelle. Nouyj dom signifie " la maison neuve " et non
pas " la maison est neuve ".

On voudra bien remarquer que le groupe dom nov avec forme courte de l'adjectif, constitue une phrase, du fait que
ce groupe emporte avec soi une attribution temporelle, tandis que le groupe novyj dom ne constitue pas une
phrase, mais seulement un groupe nominal, sujet à entrer dans une phrase, dont il deviendra un élément constitutif
- cela du fait que le groupe en question n'emporte pas avec soi, l'adjectif étant de forme longue, une attribution
temporelle. L'attribution temporelle est une condition obligée de la phrase.

Dans une langue comme le français, qui ne dispose, pour l'adjectif, que d'une forme unique, le passage de
l'attribution intemporelle à l'attribution temporelle est confiée au verbe être tenant le rôle de copule. On peut donc
poser qu'en français le verbe être, employé comme copule, sert à marquer le passage de l'attribution intemporelle
à l'attribution temporelle.

Il ne peut exister en français de phrase nominale sans verbe qu'à la faveur d'un mouvement expressif. Par exemple
:

Pierre, un héros !

Le mouvement expressif consiste ici à prendre Pierre dans une sorte d'interrogation à laquelle répond une
exclamation constituée avec l'attribut un héros :

Pierre ? un héros !

Telle serait l'analyse, au point de vue de l'expressivité, de la phrase en question. La phrase citée se divise
expressivement en deux termes se faisant vis-à-vis, l'un interrogatif : Pierre, l'autre expressif : un héros.

Il est intéressant de constater ici le jeu d'une loi, en vigueur dans les idiomes{Note : Variante raturée : langues. }
suffisamment évolués, selon laquelle le discours perd en expression ce qu'il gagne en expressivité. C'est ainsi que
la phrase : Pierre est un héros, où l'attribution temporelle fait l'objet d'une expression représentée par la copule
être, perd cet élément si l'on fait intervenir une expressivité suffisante. Ce qui est le cas dans : Pierre, un héros !

C'est toujours à la faveur d'un suffisant développement de l'expressivité que se constituent les phrases sans verbe.
Un fort mouvement expressif lié à un mot unique, n'ayant rien en soi de verbal, peut constituer une phrase. C'est le
cas si je dis, d'une manière expressive : Erreur, il n'en a pas été ainsi. Le mot erreur constitue une phrase, grâce à
l'expressivité dont il est porteur.
Aussi bien, suffit-il que, par hypothèse, je retire ici l'expressivité liée au mot erreur et ce mot, du même coup, ne
fait plus phrase.

Le fait à retenir, très important, c'est que l'introduction d'un mouvement expressif entraîne avec soi la diminution
des termes d'expression, des vocables que la phrase est sujette à contenir. On peut poser en principe la formule :

expression + expressivité = 1

Si je fait tendre l'expressivité vers zéro, l'expression devient tout et prend un grand développement. C'est le cas
dans : Pierre est un héros. Mais si, inversement, je fais croître l'expressivité au détriment de l'expression, on voit
celle-ci reposer sur un moindre nombre de termes porteurs. Autrement dit, on perd en expression ce qu'on gagne
en expressivité. Il y a accroissement de l'expressivité au préjudice de l'expression dans : Pierre, un héros !

Dans l'exemple Pierre est un héros, l'attribution a son incidence finale à un nom. Or, il arrive que l'incidence
attributive aboutisse non pas à un nom mais au rapport existant dans la pensée entre le nom et le verbe. On se
trouve alors en présence d'une attribution incidente à une incidence attributive. C'est le cas dans : Pierre marche
la tête haute. La tête haute est un groupe nominal attributif incident non pas à Pierre, mais au rapport Pierre
marche - incident par conséquent à l'attribution de marche à Pierre.

Dans les emplois de ce genre, l'incidence penche, selon le cas, plus ou moins du côté du verbe ou plus ou moins
du côté du nom. Et selon que l'incidence penche plus du côté du nom ou plus du côté du verbe, l'attribution est
respectivement et proportionnellement plus ou moins adnominale ou adverbale. Avec un fort penchement du côté
du verbe, on en arrive à des groupes attributifs prenant une valeur nettement adverbale, celle d'un groupe de mots
indiquant une circonstance du procès représenté par le verbe de phrase. Par exemple : La ville prise, l'ennemi
s'enfuit.

Ce qu'il importe ici de se bien représenter, c'est que l'incidence attributive, si elle n'est pas exclusivement
nominale, se partage entre le nom et le verbe, en toute proportion utile à l'effet de sens visé. La proportion du
partage est un fait de discours, qui n'est rendu par aucun signe : un fait ne sortant pas, comme beaucoup de faits
du discours, de l'implicité.

La fonction attributive, qu'elle aboutisse par incidence à un nom, ou qu'elle reste par incidence en suspens entre
nom et verbe, n'atteignant alors que le rapport de celui-ci à celui-là, est, en français, en tout état de cause, une
fonction notée sans qu'il soit fait appel à une préposition. Cela tient à ce que la fonction attributive est, avec celles,
extrêmes et adversatives, de sujet et d'objet, une fonction indiscriminée dans le cas unique et synthétique du
français. Ce cas unique, valant zéro par un effet de synthèse, est le fait de langue.

à l'égard de ce fait de langue, d'une importance capitale si l'on veut vraiment comprendre dans toute l'étendue de
sa particularité ce qu'est le mécanisme de la construction de <la{Note : Mot restitué. }> phrase, à l'égard du fait de
langue qu'est l'existence en français d'un cas unique de synthèse indiscriminant en lui plusieurs fonctions,
l'attitude du discours n'est pas une, mais double.

Ou bien le discours accepte, sans plus, le cas de synthèse, et ce cas ayant valeur de cas zéro, il exprime alors la
fonction que requiert le nom au moyen d'une préposition ; ou bien le discours n'accepte pas le cas de synthèse, et
ne l'acceptant pas, parce qu'il a besoin d'une partie de son contenu, il le brise, il le dénoue et, par les seuls moyens
d'ordre ou d'expressivité, des trois fonctions que le cas unique du français réunit indivisément, il en sépare une,
soit celle de sujet, soit celle d'objet, soit celle d'attribut. Pour l'expression distincte et donc analytique de l'une ou
l'autre de ces trois fonctions, le français ne recourt jamais à une préposition. Le recours, en français, à la
préposition est subordonné à l'acceptation du cas synthétique valant zéro.

Les combinaisons que l'on rencontre dans le discours français relativement au cas synthétique de langue sont donc
les suivantes :

a) Rupture du cas synthétique par moyens syntaxiques, et, en conséquence, discrimination, dans le discours, de
l'une des fonctions contenues. On se trouve, en ce cas, en présence d'une ouverture du cas synthétique, à la suite
de laquelle il livre la partie de son contenu dont le discours a besoin. Cette partie livrée est un cas analytique de
discours - un cas syntaxique. En formule on a :
Langue Discours
cas analytique
cas synthétique
syntaxique
(valeur zéro)
(valeur déterminée)

b) Conservation du cas synthétique et de sa valeur zéro ; et, en addition à cette valeur zéro conservée,
l'intervention d'une préposition se rapportant ainsi à un nom dépourvu de cas, et exprimant donc intégralement à
elle seule la fonction du nom. En formule on a :

Langue Discours
cas synthétique (valeur
zéro)
cas synthétique +
(valeur zéro) préposition
<...1> cas analytique
morphologique
{Note 1: Un mot non lu. }

Un rôle occulte de la préposition, que ne signale pas la grammaire traditionnelle, apparaît ainsi, qui est de
consolider, dans le discours, le cas unique de langue, valant zéro. Après quoi, cette consolidation obtenue, la
préposition exprime la fonction lui appartenant.

La situation systématique est donc, en français, en ce qui concerne la fonction nominale, la suivante :

Langue : cas synthétique unique, valant zéro, apte à s'ouvrir, mais tenu fermé ;
Discours : ou bien ouverture du cas de synthèse, et saisie, par un moyen de syntaxe, d'une, et d'une seule, des
fonctions contenues ;
ou bien fermeture maintenue du cas de synthèse, et saisie de ce cas valant zéro sous une préposition exprimant
une idée de fonction lui appartenant en propre.

Le cas synthétique du français est une innovation de cette langue, ainsi que tout le mécanisme fondé sur la
définition de ce cas et que l'on vient de décrire. Cette innovation du français est une opération psychique
développée sous une opération sémiologique, sans que l'opération sémiologique reproduise aucunement
l'opération psychique à laquelle elle se lie.

Le résultat de l'opération sémiologique est, des deux cas du français - le cas sujet, le cas régime - la conservation
d'un seul, qui, dans la grande majorité des cas, est le cas régime. Exceptionnellement conservé est le cas sujet, ou
bien il y a conservation des deux, sujet et objet, avec une conséquence sémantique sur laquelle on va appeler
l'attention.

Dans l'ensemble, il y a perte, soustraction, d'un cas à partir des deux cas restants. C'est là historiquement
l'opération de sémiologie.

Du côté psychologique, le résultat est autre : on ne conserve pas le cas régime en éliminant le cas sujet, on
institue, sous le cas régime conservé, un cas nouveau synthétique, beaucoup plus extensif que le cas régime
sémiologiquement conservé. Dans un petit nombre de cas, c'est sous le cas sujet conservé que s'institue le cas
synthétique. Ainsi dans le mot maire, il faut voir du côté sémiologique la conservation du cas sujet.

Il peut arriver que le cas synthétique s'institue et sous le cas régime et sous le cas sujet, tous deux conservés. Il
s'institue donc dans la langue non pas une fois mais deux fois, et cette double institution se traduit par une
différenciation de caractère sémantique. C'est ainsi que pasteur représente l'institution du cas synthétique sous
l'ancien cas régime et pâtre l'institution du même cas synthétique sous l'ancien cas sujet.

Une différenciation un peu différente est celle qui a séparé, à un moment donné, le nom homme du pronom on. à
l'origine, on remonte, dans les deux cas, à la même idée : celle d'" homme ". Mais dans le cas du nom substantif,
le cas synthétique s'institue sous le cas régime conservé, tandis que dans le cas du pronom on, sous le cas sujet
conservé, s'institue le même cas sujet, et lui seul. De sorte que, pour une fois - ce qui est généralement exclu dans
le plan du nom - le phénomène sémiologique épouse historiquement le phénomène psychique. Cette concordance,
dans le plan du nom, des deux phénomènes, psychique et sémiologique, est, dans l'histoire de la déclinaison
nominale française, histoire qui est celle de sa réduction, un fait unique{Note : Variante raturée : hapax.}. Le fait, dans
le plan du nom, ne se retrouve pas ailleurs.

Aussi bien ce fait unique dans le plan du nom a-t-il pour effet second et résultatif d'obliger la pensée à quitter le
plan du nom et à lui substituer celui du pronom. On n'est pas résultativement, en français, un nom, mais un
pronom. Le cas dont il est porteur, dans la langue même, est le cas sujet analytique. Or, un caractère du français
est de n'admettre dans le plan du nom que le seul cas synthétique, institué en général sous le cas régime, et
exceptionnellement sous le cas sujet.

Sortir, dans la langue même, du cas synthétique, c'est, en français, automatiquement, s'évader du plan du nom.
Dans le plan du nom, le cas analytique est, comme cas de langue, une impossibilité. Le maintenir comme cas de
langue, c'est s'obliger à quitter le plan du nom.

Un contraste, en français, entre le plan du nom et le plan du pronom, est que, dans le plan du pronom, le cas
analytique est autorisé, et <sont{Note : Mot restitué.}> aussi <autorisées{Note : Mot restitué.}> des synthèses qui ne sont
pas celles opérées dans le plan du nom.

Soit, par exemple, afin d'aider à fixer les idées, le pronom lui confronté au pronom il. Il emporte avec soi, en
langue, le cas analytique sujet, dont il ne saurait, en discours, s'évader. On ne s'évade pas en discours d'un cas
analytique de langue. On ne peut en discours s'évader que d'un cas de langue synthétique, dont on rompt l'unité.

Pour ce qui est du pronom lui, il emporte avec soi une synthèse qui est celle du cas sujet et du cas datif. Cette
synthèse de langue se dénonce, au bénéfice de l'un des cas contenus, dans le discours, où l'on peut rencontrer lui
en position de sujet - par exemple : Lui travaille, elle se repose - ou en position de datif non prépositionnel : Je lui
parle ; Parlez-lui.

à noter que le pronom lui est pourvu, en outre, de l'aptitude à porter la préposition. Ce qui permet au pronom lui
sous préposition de signifier une foule de cas, en sus de ceux, au nombre de deux, dont il est la synthèse en
français, à savoir le cas sujet et le cas datif : Parler de lui ; Travailler pour lui ; Vivre sans lui.

Ce n'est pas l'entier de la fonction de datif qu'incorpore en lui, par une synthèse de langue qui la joint à la fonction
du sujet, le pronom lui. L'incorporation du datif n'est que partielle, et il s'ensuit dans certains cas l'obligation de
recourir à un datif prépositionnel, rendu par la préposition à. En regard de lui parler, on a penser à lui, ou
s'adresser à lui.

Ce datif prépositionnel s'emploie obligatoirement :

1. avec les verbes pronominaux tels que s'adresser ;


2. avec les verbes impliquant une idée débordant sur le sens appartenant à la préposition de, laquelle est, dans la
langue, le vis-à-vis de à. Si l'on dit : penser à lui, et non pas *lui penser, cela tient à ce que penser à lui implique
l'idée de " penser de lui quelque chose ". Le datif simple, celui qu'on a dans lui parler, est débordé et s'étend au-
delà de ce qui lui appartient en propre. C'est cette extension qu'indique le recours au datif prépositionnel dans :
penser à lui.

Dans lui parler, l'idée dative de " parler à lui " demeure en position propre, et ne s'étend pas jusqu'à une idée qui
serait, si elle s'explicitait, du domaine de la préposition de. Dans lui parler, il n'y a que " parler à lui ". Dans
penser à lui, il y a, en outre, à l'état impliqué : penser de lui quelque chose.

Une remarque de détail, mais digne d'intérêt, est l'aptitude du pronom elle à porter la préposition, alors que cette
aptitude est refusée au pronom il. On dira : penser à elle. On ne dira pas : *penser à il.

Le fait, du point de vue psychique, se laisse expliquer en linguistique de position. Soit, figurativement, le plan
verbal et le plan nominal, et entre les deux plans une ligne de partage appartenant au seul plan verbal {Note : La
figure, qui faisait défaut dans le manuscrit, a été restituée.}:
C'est sur cette ligne d'une extrême étroitesse, que devront se situer les pronoms analytiques sujets. Or, ne pourront
occuper cette ligne étroite que les pronoms de personne simple : je, tu, il, et ils (pluriel de personne simple). Les
pronoms de personne double : nous et vous, trop larges, trop volumineux, par leur contenu bi-personnel,
pénétreront dans le plan nominal, et en conséquence, deviendront aptes à porter la préposition.

Quant au pronom elle, il lui faudra aussi sortir du plan verbal, la position extrêmement étroite réservée, dans ce
plan, au pronom sujet de troisième personne étant <réservée à> la forme masculine il. Autrement dit, la ligne de
partage du plan verbal et du plan nominal est, prise du seul côté du plan verbal, trop étroite pour qu'on y place en
vis-à-vis deux pronoms : l'un masculin, l'autre féminin. Il n'y a sur cette ligne, du côté verbal, de place que pour le
pronom il, et il s'ensuit pour le pronom elle la nécessité de déborder sur le plan nominal, si peu que ce soit. Le
pronom elle en reçoit son aptitude à porter le cas prépositionnel : penser à elle.

Les quatre grands faits à relever de cette leçon sont :

1¡Æ que le cas synthétique du français est une innovation psychique qui s'est produite sous un cas sémiologique
ne l'exprimant pas. Il y a donc discordance, ici, entre la sémiologie et le psychisme. De côté sémiologie : l'ancien
cas régime conservé. Du côté psychisme : un cas entièrement nouveau, synthétique.

2¡Æ que dans le plan du nom le cas synthétique est, en langue, seul possible : de sorte que la conservation du cas
analytique oblige à quitter le plan du nom pour celui du pronom. C'est ce qui est arrivé avec le pronom on,
exprimant la conservation sous l'ancien cas sujet du nouveau cas sujet. Le pronom on exprimant, sous le cas sujet
sémiologique, le cas sujet psychique, ne peut, on le conçoit, sortir de la fonction de sujet. Aussi ne le rencontre-t-
on que sous cette seule fonction.

3¡Æ que les pronoms sujets je, tu, il et ils se situent sur la ligne de partage du plan verbal et du plan nominal, du
côté du verbe. Or cette ligne, du côté du verbe, représente une limite si étroite qu'il est impossible d'y mettre, en
une position donnée, plus qu'un seul pronom de personne simple. De là cette conséquence que le féminin elle
pénètre dans le plan nominal, alors que le pronom il ne sort pas du plan verbal. De là aussi, pour le pronom elle,
l'aptitude à porter la préposition. Dans le même ordre d'idées, on constate que les pronoms de personne double
nous et vous sont psychiquement trop volumineux pour se situer, sans la déborder, sur ladite ligne de partage, côté
verbe, et pénètrent donc, eux aussi, dans le plan nominal, y acquérant de même l'aptitude à porter la préposition.

4¡Æ que le cas analytique de langue, absolument exclu de la catégorie du nom, s'est conservé dans la catégorie du
pronom. Il y est représenté par les pronoms inaptes à sortir de la fonction de sujet.

Leçon du 7 février 1947, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1946-1947, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale II, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1989, pp. 89-97

7 février 1947 - série C


Un principe, fort abstrait, mais précieux dans l'étude du langage, a été mis en lumière la dernière fois. Ce principe,
c'est que la définition systématique des êtres de langue et, partant, leur composition intérieure, varie selon que la
langue est devenue dans la pensée plus distante, et pour autant plus indépendante, du discours.

Ceci impose à qui veut se rendre compte de ce qu'est intérieurement le mécanisme d'une langue l'obligation de se
demander, en tout premier lieu, à quelle distance, grande ou petite, du discours la langue opère dans la pensée sa
propre définition.

Cette idée de distance variable et croissante introduit, dans les problèmes toujours délicats de la linguistique, un
facteur constant d'analyse, qui facilite beaucoup le raisonnement et l'observation liée. Car à bien raisonner des
choses, on les observe mieux.

Faire la distance nulle entre la définition du discours et la définition de la langue, c'est faire la langue inexistante,
c'est-à-dire se mettre dans la situation insupportable, par son impuissance et son incommodité, du langage
improvisé.

Faire la distance positive, non nulle, entre la définition de discours et la définition de langue, c'est au contraire
faire la langue existante, et de plus en plus indépendamment existante, de plus en plus autonome, quant à sa
constitution systématique, au fur et à mesure que la distance, devenue positive, grandit. On se trouve alors, à partir
du moment où la distance entre la langue et le discours cesse d'être nulle, dans la situation générale du langage,
habile à former les unités d'effet du discours à partir des unités de puissance de la langue.

Cette situation générale, établie dès les origines, c'est-à-dire dès l'instant que le discours trouve dans la langue des
moyens d'expression déjà construits, prêts à servir et donc inscrits comme tels à une certaine profondeur dans la
mémoire virtuelle, est celle qui nous est familière. Mais il ne faut pas perdre de vue qu'avant d'être ce qu'elle est
devenue en nous, après des siècles et des siècles de civilisation, elle a passé par toute sorte de degrés
intermédiaires. Une chose est d'avoir d'abord construit la langue à petite distance du discours, et autre chose de
l'avoir ensuite construite à grande distance.

L'acte de langage - on n'y a pas prêté une suffisante attention - est un acte réversible. Il prend dans la langue les
moyens déjà construits qui lui servent à construire le discours, et, le discours construit, puis rompu, il renvoie ces
moyens, de nouveau séparés, à la langue. Il s'établit, en quelque sorte, un va-et-vient. A un mouvement engagé à
partir de la puissance - représentée par la langue - et poursuivi en direction de l'effet - représenté par le discours -
succède ainsi un mouvement en sens inverse, qui revient de l'effet à la puissance. Au cours de ce second
mouvement, le discours se rompt et restitue à la langue les éléments qu'il lui a empruntés pour se former.

C'est à cette opération de restitution qu'il faut surtout attribuer l'état de définition d'une langue, c'est-à-dire l'état de
structure des unités de puissance dont elle se compose. La restitution à la langue des éléments qui ont servi à
construire le discours s'identifie à un mouvement renvoyant à la pensée profonde, universelle et permanente, des
éléments qui ont servi à construire une pensée superficielle, singulière et momentanée.

A l'inverse, la construction du discours s'identifie à un mouvement qui demande à la pensée universelle, profonde
et permanente, de quoi construire une pensée superficielle, singulière et momentanée. Par pensée superficielle, il
faut entendre celle parvenue à l'état où elle est moyen d'agir sur autrui.

La linguistique générale doit toujours avoir clairement en vue l'existence de ces deux mouvements, orientés en
sens inverse, et se rendre compte que le second, celui de retour du discours à la langue, a autant et même plus
d'importance, dans la définition d'un état de langue, que le premier, celui développé de la langue au discours.

Le discours, en effet, ne peut trouver les moyens dont il dispose pour se construire que là où il les a renvoyés,
reconduits. Or il peut les renvoyer, les reconduire - quand, s'étant produit, il se rompt - à grande ou à petite
profondeur dans la pensée.

Il se conçoit qu'à petite profondeur ils rencontreront dans la pensée des conditions de définition qui ne seront pas
les mêmes qu'à une profondeur plus grande {Note : A la suite, passage raturé : Une reconduite à grande profondeur oblige la
pensée à une plus grande introspection d'elle-même.}. A grande profondeur dans la pensée habitent les mouvements
auxquels la pensée doit sa propre puissance {Note : Une première version raturée du feuillet 7 visait à caractériser les moyens
dont dispose le discours pour se construire selon qu'ils se trouvent à petite ou à grande profondeur dans la pensée. Une partie seulement
de ce projet a été réalisée, que nous reproduisons ici : A petite profondeur, les conditions de définition rencontrées participent encore
beaucoup des conditions de définition du discours. Et les êtres de langue ont alors la physionomie de petits discours limités, devenus des
unités de puissance, et à partir desquels il est possible de construire un discours étendu, qui est la véritable unité d'effet. } : le
mouvement de singularisation et celui inverse d'universalisation, le mouvement de pensée qui engendre l'espace et
celui qui engendre le temps, auquel s'ajoute la saisie du temps sous des conditions représentatives, les seules
possibles, appartenant à l'espace. Si donc le discours renvoie à une grande profondeur les éléments qui entrent
dans sa composition, il les délie à un certain degré, par ce renvoi, de ses propres conditions de structure et, en
même temps, les soumet, les livre à des conditions de structure qui sont celles des plans les plus profonds de
l'esprit.

Ces conditions de structure appartenant aux plans très profonds de l'esprit sont celles auxquelles les grandes
langues de civilisation très évoluées doivent leur systématisation intérieure. Mais, si importantes que soient et que
puissent devenir les conditions de structure en question, dont la découverte est, dans l'histoire générale du
langage, un fait tardif, il ne faut pas perdre de vue cependant qu'en tout état de cause la langue, quel qu'en puisse
jamais être l'état de définition, doit prévoir en elle les conditions de discours. Ceci ressort de ce que les éléments
de langue sont destinés à figurer éventuellement dans un discours momentanément construit.

Cette prévision obligée du discours est un fait de langue, inscrit dans la langue même - et inscrit en elle de deux
manières, dont le contraste est manifeste. Ou bien l'être de langue considéré emporte avec soi intérieurement la
prévision de son emploi, prévision qu'il incorpore; ou bien, par l'effet d'une détermination à une plus grande
profondeur dans l'esprit, il n'emporte pas intérieurement avec soi la prévision de son emploi, laquelle dès lors est
assujettie à s'exprimer, par signes distincts, en dehors de lui.NT>

Dans une langue à déclinaison comme le latin, le nom emporte avec soi, sous un état de définition qui est
multiple, la prévision de son emploi dans la phrase. Cette prévision est incorporée en lui. Et comme elle est sujette
à varier, il s'ensuit que le nom, selon qu'il en incorpore telle ou telle modalité, tel ou tel cas, change de forme.

Le nom en latin n'a pas une forme : il en a plusieurs, autant que la déclinaison comporte de cas sémiologiquement
distincts. Un nom latin au nominatif est un nom qui incorpore, sémiologiquement, la prévision, dont il ne pourra
sortir, d'un emploi dans la phrase comme sujet. Le même nom latin à l'accusatif incorpore la prévision, dont il ne
sort pas, d'un emploi comme objet. Et ainsi de suite pour tous les autres cas. La prévision incorporée s'étend, dans
le cas du nom, aux catégories du genre et du nombre, qui sont des catégories extensives. Les cas de déclinaison
représentent, liées à des indications de genre et de nombre, des fonctions.

Ce que le nom incorpore en latin quant à la prévision de son emploi dans le discours constitue manifestement,
pour le nom, une limitation de compétence. Un nom latin à l'accusatif n'est compétent que pour la seule fonction
objet et les fonctions affines; un nom au nominatif, compétent seulement pour la fonction sujet et les fonctions
affines.

Dans l'hypothèse où le nom n'incorporerait aucune prévision particulière d'emploi, sa compétence apparaîtrait non
restreinte dans la langue, et c'est seulement dans le discours qu'elle aurait, par l'intervention de moyens inscrits
indépendamment dans la langue, et non incorporés dans le mot, à se limiter.

Cette compétence étendue du nom pris dans la langue, compétence dont la limitation est différée jusqu'au
discours, est quelque chose qu'a réalisé à un haut degré le français.

Au lieu d'incorporer dans le nom des indications casuelles qui en restreignent la compétence à une fonction
seulement, il a, dans la vue de ne pas restreindre dans la langue, dès la langue, la compétence du nom, évité de
produire dans le nom même des indications casuelles; et ce n'est que tardivement, quand il faut au nom prendre
rang dans le discours, qu'il est fait appel, afin d'en régler à ce moment la compétence, à de petits mots
grammaticaux indépendants dénommés prépositions.

Le français apparaît ainsi une langue qui, en elle-même, retient peu la compétence du nom; et le latin une langue
qui la retient davantage. Mais déjà en latin la déclinaison avait perdu des cas, ce qui signifie que la compétence du
nom s'était déjà, dans la langue, élargie. Toute l'histoire des langues indo-européennes est celle d'une réduction de
la flexion nominale.
La déplétion de la déclinaison, qui lentement se vide de ses formes, représente la marche à une compétence non
limitée du nom, sous son état de définition linguistique.

Cette déplétion de la déclinaison avait été conduite dans l'ancien français jusqu'à la réduction des cas latins, au
nombre de cinq, à deux cas seulement, à savoir : le cas sujet et le cas régime. Dans le français subséquent elle a
été poussée plus loin : un cas unique subsiste, qui est, à quelques exceptions près, historiquement le cas régime.
C'est du moins ainsi qu'on expose pour l'ordinaire les faits. Des cinq cas du latin, le cas régime aurait subsisté
seul; et l's du pluriel ne serait pas autre chose que la persistance de l's indiquant l'accusatif pluriel {Note : Note
marginale : singulier(N. porta Ac. portam) pluriel(N. porte (latin classique portae) Ac. portas) porta > port > porte.} .

Du point de vue étroitement sémiologique, l'explication est sans défaut. Il n'en va pas de même si l'on considère
les choses du point de vue psycho-systématique. Du latin au français, des choses importantes ont changé, que
n'indique pas exactement la grammaire historique traditionnelle.

Le français est une langue qui a innové, du point de vue psychique, un cas, que nous nommons le cas synthétique,
cas que n'a jamais possédé le latin. Ce cas, seul existant en français, et n'ayant pas de vis-à-vis - il est unique -
indiscrimine en lui les deux fonctions antinomiques de sujet et d'objet et retient entre elles deux la fonction
d'attribut, soit dans le plan nominal, soit dans le plan verbal.

Ainsi, dans la langue, le nom français se déclare compétent en ce qui concerne trois fonctions : sujet, attribut,
objet, et incompétent à l'égard des autres.

Les fonctions à l'égard desquelles il déclare dans la langue même son incompétence, c'est-à-dire celles qui ne sont
ni sujet, ni objet, ni attribut, seront rendues par des prépositions. Celles, au contraire, à l'égard desquelles il
déclare dans la langue même sa compétence seront rendues sans intervention de préposition.

C'est le contexte, et plus particulièrement l'ordre grammatical, ou même l'ordre expressif des mots qui sera chargé,
parmi les trois fonctions que le nom incorpore, de dégager celle en convenance avec la visée de discours.

Un nom en français est porteur d'une préposition, qui en règle la compétence fonctionnelle, partout où il n'est ni
sujet, ni objet, ni attribut. Dans le cas où il apparaît dans le discours sous l'une de ces trois fonctions, il n'est
porteur d'aucune préposition, les trois dites fonctions étant incorporées indivisément, en synthèse, dans le nom
français. C'est leur synthèse qui fait l'unité du cas français - qui en fait, dans la langue, un cas unique.

Ce cas unique du français, de caractère synthétique, est une innovation de cette langue - quelque chose d'inconnu
au latin et au très vieux français, qui a conservé, on le sait, deux cas psychiques : le cas sujet et le cas régime. Or
cette innovation de caractère psychique s'est produite, en général, sous le cas sémiologique de régime, seul
conservé, mais dont la conservation n'est que sémiologique.

Le changement qui s'est produit entre l'ancien français et le français subséquent est donc, en réalité, celui-ci, qui
tient compte à la fois d'une sémiologie conservée, et d'un psychisme, en désaccord, innové sous elle :

Ainsi le grand fait historique, insuffisamment signalé pour ce qu'il est dans les traités de grammaire historique,
c'est l'introduction sous une sémiologie conservée d'un psychisme nouveau en désaccord avec elle. On a gardé
apparemment, matériellement, le cas régime, mais on en a fait le signe d'autre chose, le signe du cas synthétique
innové.
Il est donc assez vain de dire que le français a conservé seulement son ancien cas régime et perdu le cas sujet. La
vérité est autre. C'est qu'ayant gardé la matérialité phonique du cas régime, il a fait de cette matérialité le signe
d'un cas absolument nouveau.

Il est fréquent dans les langues qu'un signe, matériellement conservé, devienne celui d'une chose tout à fait
nouvelle sous le rapport psychique. Ce qui, du reste, se conçoit fort bien. Le psychisme se transforme, il opère en
lui des innovations, mais pour les vêtir, ces innovations, pour les signifier, il ne dispose que de l'ancienne
sémiologie. C'est donc sous les signes impropres que cette sémiologie livre, et à défaut d'autres inexistants, que
s'institueront les valeurs nouvelles.

C'est, en général, sous le cas régime que s'est institué le cas nouveau synthétique du français. Ç'aurait pu être, sans
que pour cela il y eût rien de changé à la nouvelle psycho-systématique, sous un autre cas. Et, de fait, l'institution
du cas, nouveau, synthétique, du français a eu lieu quelquefois, dans le français même, sous l'ancien cas sujet.
Ancêtre, pâtre, traître, prêtre, représentent matériellement l'ancien cas sujet du français; mais du point de vue
psychique, le seul qui demeure en définitive, ils recouvrent, ainsi que tous les autres noms, le cas synthétique du
français, indiscriminant en lui les fonctions de sujet, d'objet et d'attribut, dont la séparation est confiée à des
moyens expressifs du discours, et en particulier à l'ordre des mots.

Il est arrivé, en français, que le cas nouveau synthétique s'est institué à la fois sous l'ancien cas sujet et sous
l'ancien cas objet. Le résultat a été un doublet sémantique. C'est ainsi que pasteur représente l'institution du cas
synthétique sous l'ancien cas régime, et pâtre, l'institution du même cas synthétique nouveau sous l'ancien cas
sujet. On a donc, en superposant le fait sémiologique ancien et déclin au fait psychique innové et vivant, ceci :

Un doublet, d'un mécanisme un peu différent, un doublet plus morphologique que sémantique, est celui qui
oppose le pronom on au nom homme. Homme représente l'institution sous l'ancien cas régime du cas synthétique
que le français a innové. On représente l'échec de cette institution sous le cas sujet, lequel subsiste donc dans la
langue avec son ancien psychisme systématique : celui de sujet. De là vient qu'en français la compétence du
pronom on ne sort pas du cas sujet.

En opposant, comme il a été fait précédemment, la sémiologie ancienne conservée au psychisme institué, on a la
situation, en français moderne, qui est celle-ci :

L'échec subi par l'institution du cas synthétique est le fait qui retire à l'idée " homme " son caractère de nom, et la
rejette dans la catégorie du pronom. Un nom ne peut en effet exister en français, dans sa catégorie, que pour
autant que sa sémiologie, quelle qu'elle soit, recouvre le cas synthétique attribué au nom par la langue française.
La condition est absolue. Tout échec d'institution du cas synthétique entraîne une expulsion de la catégorie du
nom.

L'enseignement de cette leçon, quant à la doctrine, est double. D'une part, il a été montré que plus la définition de
la langue a lieu profondément dans la pensée, moins les êtres de langue, surtout ceux constitués dans le plan
nominal, tendent à incorporer en eux des prévisions d'emploi qui en restreignent la compétence. Et, d'autre part, il
a été montré que des innovations psychiques, même très importantes, ont lieu sous une sémiologie ancienne
conservée, laquelle, ne recouvrant plus son ancien psychisme, mais un psychisme nouveau, apparaît, du point de
vue systématique, avoir perdu la valeur qu'elle avait possédée antécédemment.

Du point de vue méthode, il ressort en outre nettement de cette leçon, de la dernière partie de cette leçon, que le
grammairien doit simultanément suivre du regard ce qui se passe sur le plan de la sémiologie et ce qui se passe sur
celui du psychisme, et qu'une considération trop univoque, qui se limiterait à un seul des deux plans, ne manquerait
pas de conduire à une compréhension inexacte des choses et à une explication erronée des phénomènes dont on
n'aurait pas perçu la véritable réalité.

Leçon du 9 mai 1947, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1946-1947, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale II, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1989, pp. 171-179

9 mai 1947 - série C

Le fait de langue, dans la question de la place de l'adjectif relativement au substantif, c'est la possession par le
sujet parlant d'un mécanisme en vertu duquel la qualification dispose de deux tensions consécutives : une tension
1, vectrice, conductrice du procès même de substantivation ; et une tension 2, qui a dépassé le procès de
substantivation, que le procès de substantivation, laissé derrière elle, n'occupe plus, et qui se trouve ainsi
entièrement à la disposition de l'adjectif. Soit figurativement, en représentant par R le résultat de la
substantivation :

Au point R, la substantivation est achevée. Elle est un entier, représentable par l'unité, par 1. On peut donc écrire :

tension 1 = 1

et, en regard, on peut écrire aussi :

tension 2 = 1

en tenant compte que la tension 2 n'appartient pas, dès l'instant qu'elle s'ouvre, à la substantivation close en R.
mais à la seule qualification.

Il suit de là que quand l'adjectif intervient en tension 1, ce qui correspond à une antéposition, la tension 1, qui est
un entier, en tout état de cause, doit se partager entre le substantif et l'adjectif, cela en toute proportion utile. On
peut écrire :

C'est à ce partage de la tension 1, qui est un entier, entre l'adjectivation et la substantivation qu'il faut attribuer les
effets de sens nombreux et délicats résultant de l'antéposition de l'adjectif. C'est au cours de ce partage obligé que
l'adjectif devient une idée regardante agissant comme telle sur une idée regardée, dont l'idée regardante représente
un traitement.

On ne saurait, en tension 1, avoir successivement :

idée regardante( = 1) + idée regardée( = 1) = 2

car le résultat serait 2 et non pas 1. On est conduit ainsi à avoir :

idée regardante + idée regardée = 1

dans des conditions de totalisation aboutissant à l'unité, à l'entier : l'idée regardante, représentée par l'adjectif,
apparaissant réduite par filtration, et l'idée regardée réduite de son côté par le traitement regardant qu'elle subit.

Dans la pensée il y a là une opération secrète quantitative, que nous ne saurions, tant elle est subtile, surprendre
effectivement, connaître dans le détail. Tout ce que nous pouvons discerner, c'est qu'elle existe, et qu'elle est
inéluctable dès l'instant que la substantivation et la qualification doivent se partager une tension unique : la
tension 1.

Une de mes auditrices, qui m'a remis une note intéressante au sujet de ce qui arrive substantiellement à l'adjectif,
selon qu'il est antéposé ou postposé au substantif, a aperçu cette opération de partage, secrète ; et, à ce propos,
opposant le qualitatif au quantitatif, cette auditrice fait remarquer :

1. que la différence n'est pas grande entre : il a une fière allure et il a une allure fière,
2. mais que dans une fière chance, l'adjectif a perdu, par filtrage, une part si grande de ses éléments qualitatifs,
qu'on ne saurait dire : il a une chance fière.

D'après ma correspondante, fière, dans il a une fière chance, apparaît privé de sa qualité et réduit à l'idée
d'intensité que l'adjectif fier emporte à sa suite. Cette intensité, seule retenue, se présente comme une idée
regardante, dont le substantif chance subit le traitement.

Ces remarques de ma correspondante sont exactes, et elle nous font, en quelque sorte, toucher du doigt l'opération
par laquelle un adjectif abandonne son contenu regardé pour un contenu regardant, expressivement dérivé. Dans :
il a eu une fière chance, il n'est resté de fière que l'idée d'intensité suggérée par celle de fierté, quant à elle
évanouie. Ma correspondante n'a donc pas tort lorsqu'elle parle d'un passage du qualitatif, qui se dissout, se
dissipe, à un quantitatif dérivé, qui se dégage.

On complètera utilement de telles justes remarques en faisant observer, ce qui est très important, qu'un adjectif
peut être ou ne pas être prédicatif à l'égard du substantif. C'est ainsi que fier est prédicatif à l'égard de allure. Une
allure pouvant être dite fière au sens de " marquant la fierté ". Mais le même adjectif n'est pas prédicatif à l'égard
de chance. Une chance ne peut pas être dite fière au sens de " marquant la fierté ". Or un adjectif qui n'est pas
prédicatif à l'égard d'un substantif est, ipso facto, privé de son pouvoir qualitatif relativement à ce substantif ; il ne
lui reste donc, s'il doit lui rester quelque chose de soi-même, que son pouvoir quantitatif dérivé, autrement dit sa
valeur d'intensité. Laquelle valeur ne se dégage qu'en position regardante, par l'effet d'une filtration.

Si donc on avait à analyser, au point de vue des opérations psychiques intervenantes, l'exemple : il a eu une fière
chance, il faudrait indiquer en premier lieu que fier n'est pas prédicatif à l'égard de chance ; que conséquemment,
et par ce seul fait, la tension 2 lui est interdite ; qu'on ne saurait donc dire : une chance fière ; que fier se voit ainsi
exclu de la tension 2, quand il s'agit du substantif chance, et rejeté de par ce substantif en tension 1 où, comme
idée regardante, il ne garde de l'idée de fierté que l'impression d'intensité qu'elle emporte avec elle.

Toutes ces opérations sont dans la pensée des opérations de <pesée> délicates, qui sont autant de faits de discours
momentanés. Ce qui est le fait de langue, c'est le mécanisme des deux tensions consécutives 1 et 2, des deux
champs d'incidence offerts successivement à l'adjectif. Dans la tension 1, la substantivation et la qualification
s'interfèrent, et leur coextension est subordonnée à des conditions de partage délicates, dont on a réussi à donner
une idée. Dans la tension 2, au contraire, tout se simplifie : la substantivation, achevée en tension 1, a atteint
l'entier ; et la qualification dispose dès lors pour elle seule de la tension 2 entière. Ce qui la soustrait à toute
réduction, à toute filtration résultant de son transport en tension 1, c'est-à-dire en position regardante.

De même que la différence est petite, à peine sensible, entre : il a une allure fière et il a une fière allure, elle reste
petite entre : une victoire éclatante et une éclatante victoire. C'est que, dans ces deux cas, l'adjectif est prédicatif à
l'égard du substantif; qu'il peut donc se réserver la tension 2 et fuir la tension 1, sujette à lui imposer une filtration;
et qu'il peut aussi, sans fuir expressément la tension 1, n'intervenir en elle que très tardivement, sous une filtration
avoisinant la nullité et qui ne lui ôte presque rien de sa valeur qualitative d'idée regardée.

Figurativement, dans victoire éclatante, l'incidence de éclatante est consécutive au point R : elle intéresse
exclusivement la tension 2. Soit :

Dans une éclatante victoire, la différence est que éclatante précède immédiatement le point R, n'intervenant donc
dans la tension 1 qu'au point d'expiration de celle-ci : c'est-à-dire à un moment où la tension 1, close, n'est déjà
plus un procès. Soit figurativement :

Il est concevable qu'entre les deux positions extrêmement voisines de éclatante :

la différence, quant à l'effet de sens produit, soit minime.

On peut poser en principe que la filtration subie par l'adjectif est proportionnelle au recul de son incidence à
gauche du point R. Une grande filtration doit être représentée par :

Et une telle grande filtration s'obtient d'autant plus aisément que l'adjectif, faute d'être prédicatif à l'égard du
substantif, se voit interdire la tension 2. Ce qui a cet effet de renvoyer l'adjectif à la tension 1, et de lui interdire en
même temps, dans cette tension, la position extrêmement voisine de R, où la tension 1 expirée n'est déjà plus elle-
même.

Dans le cas d'un adjectif faisant fonction d'idée regardante, d'une manière bien sensible, il existe donc toujours un
intervalle x R appréciable, entre son incidence x en tension 1 et le point R d'expiration de cette tension. Soit
figurativement :
L'adjectif est d'autant plus regardant, et d'autant moins regardé, que l'intervalle x R est plus grand. Et dans la
proportion où il est regardant il représente un traitement du procès de substantivation, traitement grâce auquel la
condition :

adjectif + substantif = 1
(procès) (procès)

reste observée. Cette condition en tension 1 est impérative. Il doit y être satisfait.

Dans le cas où l'adjectif suit le substantif, il s'attribue la tension 2, à partir du point R. Il n'existe donc pas,
ordinairement, en tension 2, d'intervalle entre R et le point d'incidence de l'adjectif. A première vue, il semble que
le cas représenté par un schéma tel que :

avec un intervalle R y, en tension 2 soit inexistant, imaginaire.

Or l'expérience montre que cette inexistence n'est pas sans exception : le discours, dans certains cas, introduisant
en tension 2 un intervalle R y, qui est alors occupé et dénoncé par la préposition de. Voici des exemples :

Vingt hommes de tués


Dix personnes de sauvées
Une robe de déchirée
Un carreau de cassé
Un jour de libre
Trois semaines de bonnes.

Manifestement le rôle mécanique de la préposition de est de couper en deux la qualification opérée en tension 2 ;
et, par conséquent, de la rapporter, plus ou moins secrètement, à deux parties d'elle-même en opposition. Ceci est
le fait mécanique évident. Il a pour conséquence l'obtention d'une nuance fine, et d'ailleurs fugace, que je vais
essayer de faire sentir avec une suffisante netteté.

Ce que la préposition intervenant en tension 2, devant un adjectif postposé, introduit, c'est une nuance
discriminative selon laquelle, dans le même temps de considération, on évoque les objets auxquels revient la
qualification et ceux, opposables, auxquels elle ne revient pas, auxquels elle est soustraite, qui lui échappent. C'est
ainsi que : vingt hommes de tués signifie la considération séparative des vivants et des tués - des tués soustraits
d'un total comprenant les non-tués.

Cette considération séparative a cet effet de retarder la qualification : avant de parler des tués, il faut, en tension 2,
sur un intervalle R y, faire la part des non-tués.

Dans le cas où ce partage secret des tués et des vivants n'aurait pas lieu, ou ne serait pas senti nécessaire en la
visée de discours, on dirait : vingt hommes tués et non pas : vingt hommes de tués.
Il en va de même dans : un carreau de cassé ; de sert ici à suggérer une séparation des carreaux cassés et des
autres restants, non cassés. Dans la construction expressive : encore un carreau de cassé, de est porteur tout à la
fois d'une addition au bénéfice de ce qui est cassé, et d'une soustraction au préjudice de ce qui ne l'est pas.

Il en est sensiblement de même dans : un jour de libre, qui emporte avec soi une opposition des jours occupés au
jour libre soustrait. La préposition de est le signe de la soustraction, expressivement faite.

Il convient d'ajouter que le rôle de la préposition de ne se borne pas, encore que ce soit, en l'espèce, le fait
principal, à cette opération arithmétique de soustraction, interférant dans l'esprit la qualification proprement dite.
Le rôle de la préposition de consiste en outre, quand il s'agit d'un participe passé, à ramener plus ou moins l'idée
dans le plan de l'actif. Précédé de la préposition de, le participe passé reprend quelque chose de l'activité du verbe.
Encore un carreau de cassé ajoute à l'état cassé du carreau une idée active qui est celle d'un geste, d'un acte
malencontreux.

On ne manquera pas d'observer que le participe passé, qui est resté verbe, a gardé par là en soi quelque chose de
l'activité verbale. De là vient la quasi-impossibilité, en français, de mettre le participe passé devant le substantif.
Un adjectif peut en tension 1 devenir une idée regardante ; à un participe passé, resté secrètement verbe, la tension
1 est interdite. Le participe passé n'est en convenance qu'avec la tension 2. On dira : un enfant aimé, jamais : *un
aimé enfant.

Seuls les poètes réussissent, et parfois avec un rare bonheur d'expression, mais toujours à la faveur d'un
mouvement stylistique auquel la poésie se prête, à antéposer le participe passé. Voici un exemple, bien connu,
emprunté à Alfred de Musset : Ballade de Carmosine, dans la pièce intitulée Carmosine,

" Dis-lui comment je prie et pleure ici Tant et si bien qu'il faudra que je meure Tout enflammée et ne sachant point l'heure Où finira mon
adoré souci. "

La quasi-impossibilité pour le français d'antéposer le participe passé dénonce la tendance de cette forme, qui est
cependant la forme écute;teinte du verbe, à garder quelque chose de sa nature de verbe. Ce quelque chose de
verbal, qui persiste, reparaît et tend à s'affirmer dans les emplois spéciaux (par l'opération discriminative dont ils
sont porteurs) où le participe passé est précédé de la préposition de. Exemple : vingt hommes de tués. Mais on
évitera de dire : vingt hommes de tués gisaient sur le sol. On dira : vingt hommes tués gisaient sur le sol. C'est
qu'ici, d'une part, on n'opère pas secrètement le décompte des tués par rapport au non-tués ; et que, d'autre part, la
nature de verbe est accaparée par gisaient et cesse, en conséquence, d'être disponible pour tués.

Du point de vue théorique, on retiendra de cette leçon que sous les effets de sens que l'on relève dans le discours,
il y a toujours dans la langue, pour en permettre l'obtention, un fait de psychomécanique qui, en bonne doctrine,
doit être considéré comme étant la véritable origine des effets de sens obtenus.

Ce n'est pas à partir des effets de sens que le psychomécanisme se développe dans la pensée, c'est à partir du
psychomécanisme, institué dans la langue, selon les visées constructives propres de celle-ci, que les effets de sens
se développent et se multiplient - la visée permanente de la langue, de toute langue, étant la découverte d'un
psychomécanisme dont le conditionnement très simple, c'est-à-dire réduit à un petit nombre de conditions de
puissance, soit permissif à l'égard d'effets de sens très variés, dont la diversité tend à l'infinitude.

Leçon du 16 mai 1947, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1946-1947, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale II, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1989, pp. 181-188

16 mai 1947 - série C


L'étude que nous avons faite du changement de valeur et de signification qui atteint en français l'adjectif selon
qu'il suit ou précède le substantif, a cet intérêt de constituer une excellente introduction à la connaissance d'une
distinction sur laquelle repose, d'une manière universelle, la construction d'une langue, quelle qu'elle soit. Cette
distinction est celle des idées regardantes et des idées regardées : c'est-à-dire, respectivement, des idées
appartenant à la pensée regardante, ou pensée pensante, et des idées appartenant à la pensée regardée, ou pensée
pensée.

On voudra bien remarquer que les deux pensées, la pensée et la pensante, s'impliquent réciproquement : que,
pratiquement, il n'y a pas de pensée pensante sans pensée pensée, et que, d'autre part, et plus nécessairement
encore, il ne peut pas y avoir de pensée pensée sans pensée pensante. Car c'est de la pensée pensante que dépend
la constitution de la pensée pensée. Or, selon que la pensée pensante forme bien ou mal la pensée pensée, elle en
devient elle-même plus puissante, et en quelque sorte mieux pensante. On pourrait même dire, en toute vérité, que
le but essentiel de la pensée pensante est de bien construire la pensée pensée. Autrement dit de bien voir,
concevoir, délimiter, situer l'objet.

La distinction, de laquelle nous nous occupons en ce moment, de la pensée regardante et de la pensée regardée, est
certainement l'une de celles qui introduit le plus avant à la connaissance des mécanismes ayant présidé à la
construction de la langue et du langage.

On la retrouve en effet dans tous les idiomes, notamment dans les langues à caractères, faisant la distinction des
caractères dits en chinois pleins (che-tseu), et des caractères dits en chinois vides (hiu-tseu). On a beaucoup écrit
au sujet de cette distinction, et de tout ce que j'ai lu il ressort qu'un caractère plein est en chinois le symbole d'une
idée regardée, et un caractère vide le symbole d'une idée regardante. Le même caractère peut du reste être
alternativement représentatif d'une idée regardante, auquel cas il se présente à l'esprit d'un chinois comme
caractère vide, ou représentatif d'une idée regardée, auquel cas il se présente comme caractère plein. La distinction
caractères pleins/caractères vides est plus une distinction de discours qu'une distinction de langue{Note : Sur la
distinction caractères pleins/caractères vides, cf. Guillaume, G., Leçons de linguistique 1942-1943, série A, leçons des 19 et 26 novembre
1942.}.

Une alternance, à celle dont on vient de parler assez semblable, existe en français selon que l'on situe l'adjectif en
position regardante, devant le substantif, ou en position regardée, après le substantif. On voit en effet le même
mot, l'adjectif, passer de son état plein d'idée regardée à un état sinon vide, du moins partiellement vidé de son
contenu : l'état d'idée regardante. C'est ainsi que dans : une fière brute, fière évite de retenir son contenu de fierté
afin de ne garder de ce contenu, rejeté, que l'impression d'intensité liée. Le qualitatif, comme me l'a fait si
justement remarquer Madame Favreau dans la note que j'ai commentée la dernière fois{Note : Cf. supra, leçon du 9
mai 1947.}, cède la place au quantitatif : non pas totalement, mais selon une proportion considérable, et non
exactement discernable. Par là, par ce rejet de son contenu positif, le mot fière dans une fière brute devient un mot
vide, à proportion du contenu rejeté : en fait, un mot non pas vide absolument, mais orienté dans la direction qui
mène au vide formel.

Les petits mots essentiellement grammaticaux d'une langue comme le français sont des mots qui, en position
regardante, n'ont rien gardé de leur contenu positif. Ce qu'ils indiquent est purement formel. Dans le cas de la
préposition, l'indication apportée est celle d'une fonction ; dans le cas de l'article, l'indication apportée est celle
d'une extension.

Dans une langue comme le français deux grands systèmes formels interviennent côte à côte : le système des
fonctions, représenté distinctement par les prépositions, le système des extensions, représenté par les articles.

Appartiennent aussi au système des extensions les indications de nombre : marque du singulier et du pluriel.

Dans les langues qui n'ont pas créé en elles l'article, c'est au nombre seul qu'appartient le jeu des extensions
nominales. Dans les langues ayant créé en elle l'article, ce jeu intéresse les deux catégories, celle du nombre et
celle de l'article - la catégorie du nombre se réservant l'expression de l'extension discontinue, seule nombrable, et
la catégorie de l'article, celle de l'extension continue, étrangère à la catégorie du nombre. Les deux extensions se
superposent.
On sait qu'en français le nombre un, exprimant l'unité, et l'article un, exprimant l'extension propagée dans le sens
de l'étroit, de l'universel au singulier, sont rendus par le même signe. Il n'en est pas de même en anglais où la
distinction est faite sémiologiquement du nombre : one, et de l'article : a, an. En anglais la distinction de l'article
anti-extensif et du mot exprimant l'unité numérique est explicitée dans la langue, elle est un fait de langue ; en
français, non explicitée dans la langue, elle est un fait de discours.

L'article et le nombre un sont incontestablement l'un et l'autre, par rapport au substantif, des idées regardantes.
C'est là entre eux un caractère commun. Mais si on les regarde l'un par rapport à l'autre, on est conduit à découvrir
que l'article est plus une idée regardante que ne l'est le nombre un. En effet, de l'idée d'unité numérique,
appartenant au nombre un, il a été retenu par l'article moins qu'elle : l'article n'en a pris que le mouvement
aboutissant à l'unité arithmétique.

L'article un, c'est une extension qui va à l'étroitesse du singulier numérique ; le nombre un, c'est le singulier
numérique atteint. Ce qui revient à dire que l'article un regarde de loin, en lointain, dans la perspective, le nombre
un vers lequel il va. Ainsi, des deux idées regardantes par rapport au substantif, nombre cardinal un et article un,
la seconde apparaît regardante par rapport à la première.

De telle sorte que, à la condition de ne pas sortir du jeu de leur réciproque relation, le nombre un fait figure de
caractère plein, et l'article figure de caractère vide. Le plus vide de deux mots regardants est toujours celui qui est
regardant par rapport à l'autre, regardé.

Une construction appartenant au parler tout à fait populaire, et même vulgaire, et qui mérite de retenir l'attention
par les mécanismes délicats qu'elle fait jouer, est celle que l'on a dans une phrase comme : J'en ai une de femme.

Autre chose est de dire : J'ai une femme. Dans ce dernier exemple, le mot une est un article, allant vers l'idée de
singulier numérique, qu'il n'atteint pas, et que l'esprit situe à quelque distance, dans la perspective directionnelle.
Soit figurativement, en linguistique de position :

Dans le premier exemple : J'en ai une de femme, les choses se présentent différemment. Le mot une n'est pas un
article. C'est le nom de l'unité arithmétique, intervenant pour écarter l'idée de pluriel introduite d'abord, comme
départ, par le pronom en. Quand il s'agit du pluriel, et non du singulier numérique, il suffit, en effet, de dire : J'en
ai. Avez-vous des pommes ? Réponse : J'en ai. La réponse avec en seulement signifie régulièrement le pluriel.
C'est pour sortir de ce pluriel, et produire à sa place l'idée d'unité arithmétique, que l'on fait intervenir le mot une,
lequel, en ce cas, n'est pas un article, mais autre chose : un nom cardinal, faisant fonction d'anti-pronom, d'un
pronom agissant à l'encontre du pronom en, apporteur de pluralité. C'est tout ce mécanisme qu'il faut voir dans la
question et la réponse : Avez-vous des pommes ? J'en ai une.

Ceci posé, le rappel du nom après le nom de nombre un, employé avec sa valeur d'anti-pluriel, s'opposant à une
pluralité suggérée par le pronom en, est une construction expressive, par laquelle la réponse reprend en elle le
terme sur quoi a porté la question. Le terme appartenant à la question apparaît repris dans le cas où l'on dit
expressivement : Il en a une de pomme.

Ainsi, dans une telle construction, appartenant, je le répète, au parler populaire, au parler très vulgaire, on voit se
succéder :

a) le nom de l'unité arithmétique,


b) le substantif pomme.

La relation est donc celle d'une idée regardante non adjective et d'une idée regardée substantive. Or, on a déjà
vu{Note : Cf. supra, leçon du 2 mai 1947.} que dans les emplois de ce genre, où le substantif regardé tombe sous le coup
d'une idée substantive regardante, la préposition de intervient entre les deux substantifs. Ce qui est le cas dans, par
exemple : ce diable d 'homme, la drôle de guerre.
Dans cette dernière expression drôle est passé à la catégorie substantive avant de devenir idée regardante. Et c'est
comme substantif regardant que drôle est employé : ce qui a pour effet d'amener la préposition de. On peut à
volonté voir dans cet emploi de drôle un substantif, qui s'adjective en devenant idée regardante, ou un adjectif qui
se substantive en même position.

Une construction expressive comme : J'en ai une de femme, ne présente donc, en dernière analyse, rien qui ne soit
tout à fait régulier. La préposition de est justifiée par le fait que le mot une n'est, dans un tel emploi, ni un article,
ni un simple adjectif cardinal. On a vu qu'il recouvre une expression de l'unité arithmétique en opposition avec la
pluralité du pronom en. On a affaire à une sorte d'anti-pronom, considéré dans le discours comme le serait un nom
regardant. De là la nuance assez dépréciative, disqualificatrice, qui s'attache à l'emploi de l'article un suivi de la
préposition de introduisant un substantif.

Les mots proprement grammaticaux d'une langue comme le français, sont des mots dont le contenu regardé
avoisine la nullité, et qui ne sont plus que regardants. Les regarder, c'est ne rien trouver en eux d'autre que le
regard dont ils sont porteurs. Tel est, à un degré indépassable semble-t-il, l'article, dernier venu des mots formels
des langues très évoluées.

Le contenu des articles du français, contenu purement formel, est une idée de mouvement relative à une extension
portée soit du large à l'étroit soit de l'étroit au large : du large à l'étroit dans le cas de l'article un; de l'étroit au
large dans le cas de l'article le, le second mouvement répliquant, en système, au premier.

Il a fallu, pour obtenir l'article français, mener aussi loin qu'il est possible la séparation de l'idée regardée et de
l'idée regardante. L'article est, en quelque sorte, l'idée regardante portée à sa plus <grande{Note : Mot restitué.}>
pureté. Employer l'article, c'est prendre le substantif dans une idée regardante qui en restreint l'extension par
mouvement allant du large à l'étroit, ou qui en accroît l'extension par mouvement allant de l'étroit au large, les
deux mouvements se prêtant à une interception plus ou moins précoce ou tardive. Il n'est jamais regardé, dans
l'article, que l'un de ces deux mouvements ; or lesdits deux mouvements sont, par nature, regardants : ils sont
intrinsèquement un regard, une manière de regarder.

Les prépositions du français sont des idées regardantes ayant acquis dans la langue l'autonomie. Les cas de
déclinaison d'une langue comme le latin sont des idées regardantes que la langue n'a pas faites autonomes, et
qu'elle se refuse à séparer, ce qui en établirait l'autonomie, de l'idée regardée.

Une tendance manifeste des langues indo-européennes a été, surtout dans le plan du nom, de créer un système
d'idées regardantes indépendant de celui des idées regardées, non assujetties à retenir en elles, prévisionnellement,
le regard dont elles feront dans l'emploi l'objet. Ce regard appartient en soi non pas à la langue mais au discours :
il n'existe, en effet, qu'au moment tardif de la parole construite. On conçoit dès lors qu'il y ait une tendance de la
langue à rejeter au discours ce qui dans le nom est prévision de son emploi. Quand ce rejet a lieu, les notions
regardantes liées, incorporées aux notions regardées, se détachent de celles-ci, sortent par là de la langue, sont
renvoyées au discours, lequel, inapte en soi à les recevoir, à les contenir, les renvoie à la langue, où, détachées du
mot qui s'en est séparé, il leur faut prendre corps sous la forme de mots grammaticaux indépendants.

Dans une langue comme le français cette opération a été portée très loin. L'ancien français avait encore deux cas :
un cas sujet, un cas régime. Le français n'en a plus qu'un seul, qui est une innovation : c'est le cas synthétique,
indiscriminant dans la langue les fonctions extrêmes de sujet et d'objet et la fonction, insérée entre elles deux,
moyenne, d'attribut.

Dans la langue, ce cas synthétique est un cas zéro, vu que la fonction sujet, catégoriquement adversative, annule la
fonction objet, et réciproquement.

Dans le discours, l'un des trois cas contenus est susceptible de prendre l'avantage sur les autres, par le simple effet
du mouvement expressif ou du mouvement grammatical. C'est ainsi que dans Pierre bat Paul, Pierre abandonne
la fonction objet pour celle de sujet, et Paul, la fonction de sujet pour celle d'objet. On devrait. analytiquement,
écrire, si l'on visait à être complet et vrai :
Pierre bat Paul
retient : sujet ( + ) objet ( + )
rejette : objet ( - ) sujet ( - )

Le choix d'une fonction en français, et dans toute langue, signifie toujours l'exclusion des autres. Un cas est donc
exclusif par un côté et inclusif par un autre.

Il n'en est pas autrement de la préposition : elle apporte avec elle, et il y a lieu de le souligner, le cas dont elle est
l'expression et en même temps elle suscite l'annulation des autres cas, susceptibles de se produire sans préposition.
Quand je dis : Pierre parle à Paul, la préposition à a cet effet d'interdire à Paul les fonctions incorporées et
compensatives de sujet et d'objet, et de produire la fonction exprimée par la préposition à, exclusive elle-même de
toute fonction représentée par une autre préposition.

Pour être complet et vrai, il faudrait donc analyser la préposition à dans : Pierre parle à Paul de la manière que
voici :

l'exclusion des trois fonctions incorporées au substantif s'obtenant en évitant leur discrimination dans le discours,
autrement dit en les laissant à leur état de compensation, d'annulation réciproque, dans la langue. Car, qu'on
veuille bien le remarquer, dans la langue un nom n'est ni sujet, ni attribut, ni objet, mais seulement apte à devenir,
à la condition que la préposition n'intervienne pas, l'une de ces trois choses. Ce qu'il ne saurait devenir si la
préposition intervient.

On peut donc poser qu'en regard d'une préposition le nom français a toujours le cas total, qui vaut zéro : sujet,
objet, attribut. Tandis qu'en l'absence d'une préposition ce cas total se rompt et fait place à l'un de ses composants,
la montée du composant utile étant un effet du discours, de sa construction et de son mouvement expressif.

Le rôle d'une préposition est donc d'une part, et en premier lieu, d'établir dans le nom le cas zéro, autrement dit de
porter dans le discours le cas de langue inchangé, et d'autre part, en second lieu, d'établir dans le discours, et là
seulement, le cas dont la préposition est vectrice isolément dans la langue, et qui devient celui du nom quand la
préposition lui a été appliquée. La définition du cas, de la fonction, est en français, en tout état de cause, une
opération tardive, relevant du discours. Dans une langue comme le latin, où le nom se décline, la définition du cas
est une opération relativement précoce, de caractère prévisionnel, relevant de la langue. La définition du cas du
substantif est en latin un fait de langue. Le fait de discours, c'est le choix du cas sous lequel le substantif opère sa
détermination catégorielle en langue. En français, la définition du cas, indéterminée dans la langue, est un fait de
discours. Pour produire ce fait de discours la langue enferme en elle les moyens utiles, représentés d'une part par
les prépositions, et d'autre part par l'ordre expressif ou grammatical des mots.

Une donnée que le comparatiste ne doit jamais perdre de vue, c'est que d'un idiome à l'autre, et d'une époque à une
autre, la morphologie se répartit différemment entre la langue et le discours. Cette répartition est, dans l'histoire du
langage, en perpétuelle révision.

Leçon du 30 mai 1947, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1946-1947, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale II, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1989, pp. 201-207
30 mai 1947 - série C

La catégorie du pronom est universellement une catégorie archaïsante. Ce caractère archaïsant est frappant en
français, où l'on voit notamment les pronoms personnels avoir une tout autre aptitude fonctionnelle que le nom.

Le nom en français, à la suite d'une transformation systématique qui en a fait ce qu'il est devenu actuellement,
porte un cas unique, indiscriminant les fonctions de sujet, d'objet et d'attribut, dont la discrimination est laissée à
l'ordre des mots, grammatical ou expressif. Toutes les autres fonctions, lesquelles ne sont pas incorporées dans le
nom, s'expriment au moyen d'une préposition.

Les choses se présentent différemment dans la catégorie du pronom, où l'on voit les pronoms emporter avec eux
une aptitude fonctionnelle leur appartenant en propre et qui n'est pas nécessairement celle du nom, qui en diffère
même souvent beaucoup.

Laissé à lui-même, le nom se présente à l'esprit comme appartenant de soi à la troisième personne, laquelle se
change en une personne d'accord indéterminée lorsque le substantif se présente en fonction d'attribut. Quand je dis
: Toi qui es un homme, homme, en fonction d'attribut, s'accorde en personne avec le sujet toi. Il est donc de
deuxième personne. Mais un substantif en fonction de sujet ou d'objet est régulièrement de troisième personne, et
de troisième personne seulement. La fonction objective et la fonction subjective sont, en français, en ce qui
concerne le substantif, inséparables d'une indication de troisième personne.

Il suit de là que la possibilité existe de remplacer le pronom de troisième personne par un nom ; mais que, par voie
de conséquence, il y a impossibilité de remplacer par un nom les pronoms de première et de deuxième personne.
Au lieu de : il parle, on peut dire : Pierre parle. Dans le cas de : je parle, on ne saurait substituer à je un nom.

On découvre à ce seul petit fait combien est vague le terme de pronom, qui, dans la pratique, apparaît un mot dont
la fonction n'est pas toujours et partout de remplacer un nom, et d'en économiser l'expression. Cette fonction, que
semble indiquer par sa composition le mot pronom, n'est qu'une partie de ce qui revient dans le discours à la
catégorie pronominale.

C'est ainsi qu'il y a certainement quelque abus d'interprétation à voir dans le mot que de la phrase : La personne
que j'ai vue, un pronom remplaçant personne. La fonction du mot que, en ce cas, n'est pas de remplacer personne,
mais de permettre au membre de phrase j'ai vu de passer du plan verbal sur le plan nominal. Que est ici,
fonctionnellement, un mot de translation : un pronom translatif. Un mot qui fait passer une partie de phrase
verbale sur le plan de l'un des noms que, complète, elle contiendrait.

Ceci ressort avec évidence de ce que le groupe : J'ai vu telle personne constitue, effectivement, une phrase, tandis
que : La personne que j'ai vue n'est pas autre chose qu'un nom en plusieurs mots : un groupe nominal. Un groupe
nominal qui attend d'être complété si l'intention est de construire une phrase.

Le groupe : J'ai vu telle personne est une phrase en possession de son intégrité ; La personne que j'ai vue est
moins qu'une phrase : ce n'est plus qu'une articulation de phrase, attendant une suite sans laquelle l'état de phrase
ne saurait se produire.

Un groupe important de pronoms serait donc celui des translatifs, dénommés généralement relatifs ou conjonctifs.
Dans ce groupe, l'aptitude fonctionnelle des composants varie. Le pronom qui est en convenance avec un
antécédent en fonction de sujet, et il accepte, en outre, toutes les autres fonctions prépositionnelles. Le pronom
que est en convenance avec un antécédent en fonction d'objet, et il n'accepte aucune fonction prépositionnelle. On
dira :

la personne qui me parle


la personne à qui je parle
la personne de qui je parle
la personne pour qui je parle
mais on ne saurait attribuer au pronom que aucune fonction indiquée par préposition.

Dans la série des pronoms personnels, l'aptitude fonctionnelle est aussi extrêmement variable. Les pronoms je, tu,
et il, singulier ou pluriel, ne sortent pas de la fonction sujet. Ils font dans la langue le vis-à-vis de la fonction de
prédicat dont le verbe, de son côté, du moment que le mode en est personnel, ne sort pas non plus.

Le pronom elle assume, comme le pronom il, la fonction de sujet, mais son aptitude s'étend à toutes les fonctions
prépositionnelles :

elle
pense
je
pense
à elle
je
parle
d'elle
je
parle
pour
elle
etc ..
.

L'aptitude du pronom lui est plus étendue encore. Il peut prendre sur lui, tout comme elle, la fonction de sujet et
n'importe quelle fonction prépositionnelle ; et il a, de surcroît, la capacité d'exprimer une fonction dative non
prépositionnelle, celle qu'on a dans : je lui parle. C'est, de tous les pronoms français de nombre singulier, celui
dont l'aptitude fonctionnelle est la plus étendue.

On notera que cette extension de l'aptitude fonctionnelle se lie à une indiscrimination du genre là où le pronom lui
exerce la fonction dative, autrement dit là où, sans le secours de la préposition, il exerce une fonction qui n'est pas
celle de sujet{Note : En marge : Impossibilité de la fonction objet.}. Je lui parle signifiera aussi bien : je parle à lui ou je
parle à elle. La distinction de genre n'est pas marquée sémiologiquement.

Il en va de même du pronom leur. Je leur parle peut signifier, selon les cas : je parle à eux ou je parle à elles,
indifféremment. Le genre n'est pas explicité. Mais l'aptitude fonctionnelle de leur est sensiblement moindre que
celle de lui. Le pronom leur qui, de même que le pronom lui, accepte la fonction dative non prépositionnelle, se
bornant à en changer le nombre : je lui parle, je leur parle, refuse absolument la fonction prépositionnelle. Dès
l'instant que la préposition intervient le pronom leur cède la place aux pronoms eux et elles : eux pour le masculin
pluriel, elles pour le féminin pluriel. On ne saurait dire : *je pense à leur. On est obligé de dire : je pense à eux, je
pense à elles.

Il nous faut encore, du point de vue de leur aptitude fonctionnelle, examiner, dans la série des pronoms personnels
:

1. les pronoms atones me, te


2. les pronoms toniques moi, toi
3. le pronom atone réfléchi se
4. le pronom tonique réfléchi soi
5. les pronoms de personnes doubles nous, vous
6. les pronoms de troisième personne le, la, les.

Les pronoms me, te ont une aptitude fonctionnelle qui exclut tout emploi prépositionnel. Ils sont incompétents à
exprimer la fonction sujet. Ils valent pour la fonction d'objet : On me regarde, et pour celle de datif non
prépositionnel : On me parle. Cette fonction dative se retrouve dans le pronom lui : On lui parle. Mais le pronom
lui accepte la fonction sujet, que refusent les pronoms me et te. On dira : Lui le sait. Impossible de dire : *Me le
sais. Le vis-à-vis de me, quand il s'agit de rendre la fonction sujet, c'est je ; celui de te, c'est tu.
Pour l'expression de la fonction prépositionnelle on a recours, au lieu et place de me et te, inaptes, aux pronoms
toniques correspondants moi et toi : On pense à toi - On parle de toi. Les mêmes pronoms moi et toi ont un
emploi expressif selon lequel la personne en cause est exprimée deux fois successivement : une première fois dans
le plan nominal sous la forme tonique moi ou toi, et une seconde fois dans le plan verbal sous la forme je ou tu.
Par exemple : Moi, je le sais - Toi, tu le supposes. Cette construction expressive, redoublant le pronom, se
rencontre aussi avec le pronom lui suivi de il : Lui, il sait. Et par calque, avec le pronom elle, suivi de lui-même :
Elle, elle savait. La même construction expressive, répétant le pronom sans changement de forme, se rencontre
également avec les pronoms de personnes doubles nous et vous : Nous, nous savons. Au pluriel, dans le cas où
l'on a recours à cette même construction expressive, lui et elle sont remplacés respectivement par eux et elles :
Eux, ils savent - Elles, elles savent.

On notera la possibilité, une fois dépassée la deuxième personne du singulier, de réduire les constructions à
redoublement, dont on vient de produire des exemples, à l'énoncé du seul pronom tonique : Lui sait -Eux savent.

Les pronoms réfléchis se et soi appellent des remarques. Le pronom se continue, en troisième personne, la série
atone me, te, qu'on voit ainsi se clore par le pronom dit réfléchi. En regard de :

on me regarde
on te regarde

on a :

on se regarde

On notera l'extension du réfléchi jusqu'au pluriel : Ils se regardent. De même que les pronoms me et te, le pronom
se accepte de prendre la valeur dative, étendue au réfléchi : Ils se parlent. Le pronom réfléchi se atone refuse
absolument la fonction prépositionnelle. Au cas où celle-ci doit être exprimée, on a recours au pronom tonique
soi, seul compétent :

penser en soi
la chose en soi
parler de soi
parler pour soi
etc...

A quoi il faut ajouter que le pronom de forme atone se, ainsi du reste que les pronoms atones me et te, ne peuvent
s'employer qu'en position pré-verbale. En position post-verbale ils se font substituer par les correspondants
toniques. Par exemple : Ne voir que soi. Cette incapacité des pronoms atones me, te, se de figurer en position post-
verbale explique qu'à l'impératif positif on ait : Parlez-moi, et à l'impératif négatif : Ne me parlez pas. On sait que
la négation ne, à l'impératif, attire à elle le pronom régime.

Je passe à l'examen des pronoms de personnes doubles ; leur aptitude fonctionnelle est aussi étendue que celle du
pronom lui. Ils valent :

a) pour la fonction de sujet : Nous savons ;


b) pour la même fonction rendue expressivement en redoublant le pronom : Nous, nous savons ;
c) pour la fonction objective : On nous regarde ;
d) pour la fonction dative non prépositionnelle : On nous parlera ;
e) pour toute fonction prépositionnelle : On pense à nous - On travaille pour nous.

Avec les pronoms nous et vous de personnes doubles on atteint au maximum d'aptitude fonctionnelle.

A ce maximum d'aptitude il convient d'opposer la diminution d'aptitude atteignant le pronom réfléchi, dont une
caractéristique générale est de refuser absolument la fonction sujet. Ce n'est pas seulement, en effet, la forme
atone se qui, prolongeant la série me, te, refuse cette fonction, mais de plus la forme tonique soi. On peut dire,
avec moi et toi, en fonction de sujet : Moi, je le prétends - Toi, tu le contestes. Il est tout à fait impossible de
calquer cette construction en se servant du pronom soi. Le pronom soi refuse de porter la fonction sujet.

Il arrive au pronom réfléchi atone de s'incorporer en quelque sorte, psychiquement, à la notion verbale et de faire
ainsi corps avec elle. C'est le cas par exemple dans s'enfuir, où le pronom se ne représente pas autre chose que la
reconstitution en français, à une date très tardive, d'une forme moyenne. Son rôle est alors d'indiquer que le sujet,
dans le procès qu'indique le verbe, apparaît autant être conduit par l'événement que le conduire.

J'ai expliqué ici même, il y a quelques années, et, en outre, dans un article du Français moderne, que c'est là, dans
ce sentiment que l'événement nous mène autant qu'on le mène, la source psychique du moyen{Note : Cf. Leçons de
linguistique 1941-1942, série A, leçons du 28 mai au 11 juin 1942, et l'article intitulé : " Existe-t-il un déponent en français ", dans
Langage et Science du langage, pp. 127-142. }

Au sein de la voix réfléchie du français, il y a un moyen. On a affaire au réfléchi seul dans : se tromper soi-même
(au sens de : se mentir à soi-même) ; se étant nettement en fonction d'objet. On a affaire à un moyen sous forme
réfléchie dans : se tromper (au sens de : faire erreur involontairement). C'est de même un moyen que le verbe se
débattre.

Il existe une tendance universelle à éliminer le moyen au bénéfice de l'actif; et, en regard, il existe une tendance
de réplique à reconstituer le moyen là où il a pu être éliminé sous sa forme première. Cette reconstitution du
moyen est un fait français. Elle s'opère dans le cadre sémiologique de la voix réfléchie.

De tous les pronoms personnels, ceux qui ont la moindre aptitude fonctionnelle sont les pronoms sujet de
personne simple : je, tu, il, et le pronom objet{Note : L'emploi du singulier ici montre qu'il s'agit d'un seul et même pronom, au
masculin, au féminin et au pluriel - masculin ou féminin.} le, la, les.

Les premiers, je, tu, il, sont inaptes à sortir de la fonction de sujet ; et les seconds, symétriquement, inaptes à sortir
de la fonction objet. Cette symétrie est à noter.

Alors que me et te passent aisément à la fonction dative - exemple : Il me parle - les pronoms le, la, les ne sortent
pas de la fonction objet, pour eux la seule possible.

Il ressort de l'étude que l'on vient de faire que, du nom au pronom, il y a cette différence que l'aptitude fonctionnelle
du premier ne trouve pas son exact équivalent dans celle du second, qui diffère sensiblement. Dans le français
actuel, le nom est porteur exclusivement du cas synthétique ; dans la catégorie du pronom, on rencontre de
nombreuses formes appartenant à un système dont la fonction est différente et qui a gardé quelque chose de
l'ancienne déclinaison, que la catégorie proprement dite du nom a éliminée. Ceci explique que l'emploi du pronom
dans pas mal de cas puisse dispenser d'avoir recours à la préposition. Quand je dis : je lui parle, je leur parle, je me
sers d'une forme déclinée, et pour autant archaïsante, du pronom, laquelle, par l'idée de fonction qu'elle intériorise,
m'évite d'avoir recours à la préposition. Le cas, conservé, la supplée.

Leçon du 6 juin 1947, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1946-1947, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale II, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1989, pp. 209-217

6 juin 1947 - série C

Une identité apparente en français est celle du pronom le, la, les, dont l'aptitude fonctionnelle se limite à la
fonction d'objet, et de l'article extensif{Note : Cf. supra, p.. 205 note 1, la remarque faite au sujet du pronom objet de 3e
personne valable mutatis mutandis ici pour l'article.} le, la, les. Sous cette identité apparente se marquent des différences,
de caractère psychique, qui sont les suivantes.
Le pronom le, la, les, comme on vient de le dire{Note : Cf. supra, leçon du 30 mai 1947.}, ne sort pas de la fonction
objet. Toutes les autres fonctions, y compris celles rendues par préposition, lui sont interdites. On dira : je le vois,
je la vois, je les vois. On ne saurait aucunement dire : *je parle à le, *je parle à la, *je parle à les.

Cette limitation à la seule fonction objet est une caractéristique des pronoms le, la, les, ne se distinguant pas
matériellement de l'article. Pareille limitation fonctionnelle est inexistante pour celui-ci. L'article porte le cas
synthétique, le même cas que le nom, et il possède exactement la même aptitude que celui-ci. C'est pourquoi sa
fonction, en tout état de cause, est celle du nom auquel il se rapporte. Du nom à l'article, l'aptitude fonctionnelle
ne varie pas.

En ce qui concerne l'aptitude fonctionnelle, l'article ne se distingue aucunement du nom : aussi n'est-il pas fait
pour remplacer un nom pourvu d'une certaine fonction, acquise en discours, mais pour accompagner le nom, dont
il sert à régler l'extension.

Il convient de voir dans l'article un pronom d'un caractère spécial, chargé de rendre non pas le nom, qu'il ne
supplée pas, mais le mouvement extensif dont le nom devient porteur dans le discours, et dans le discours
seulement. Le contenu substantiel de l'article, c'est ce mouvement. Il ignore essentiellement la matière du nom, et
il est incapable d'en porter le rappel, et, par là, inapte à tenir dans le discours la place d'un nom déjà prononcé.

L'article est un pronom non pas suppléant mais concomitant. Il en est de même des pronoms possessifs mon, ton,
son, notre, votre, leur. Ils sont, par rapport au nom, concomitants, non pas suppléants. Mais ils deviennent
suppléants si on en traite l'idée comme nom en la faisant précéder de l'article. En regard de mon, ton, son, notre,
votre, leur, pronoms d'accompagnement, pronoms concomitants, la langue a construit les pronoms composés
suppléants : le mien, le tien, le sien, le nôtre, le vôtre, le leur.

C'est déjà avoir introduit un certain ordre dans la catégorie mal définie du pronom que d'avoir fait la distinction
des pronoms concomitants, par rapport au nom, et des pronoms suppléants. Les pronoms personnels le, la, les, ne
sortant pas de la fonction objet, sont des pronoms suppléants. Les articles, matériellement identiques, et qui, du
point de vue psychique, s'identifient en fonction et en personne, avec le nom de la même manière que le ferait un
adjectif, sont des pronoms concomitants.

A ne considérer que le côté fonctionnel, les pronoms concomitants ne se distinguent pas de l'adjectif. Et c'est
pourquoi, au lieu de pronoms, certains auteurs les ont qualifiés adjectifs. Pas mal d'ouvrages font état d'adjectifs
démonstratifs : ce, cet, ces, et d'adjectifs possessifs : mon, ton, son, notre, votre, leur. A ces adjectifs
démonstratifs et possessifs ils opposent les pronoms, de même sens général, capables de suppléer le nom. En
regard des adjectifs démonstratifs : ce, cet, ces, on aurait les pronoms composés correspondants : ceci, cela, celui-
ci, celui-là... Et en regard des adjectifs possessifs mon, ton, son, notre, votre, leur, les pronoms composés en
correspondance : le mien, le tien, le sien, le nôtre, le vôtre, le leur.

J'estime, après un examen attentif de la question, qu'il ne convient pas d'étendre l'application du terme d'adjectif à
des éléments de langue dont le contenu se réduit à un geste de saisie intellective. Dans un adjectif le contenu est
matériel. Dans un mot grammatical comme mon, ton, son, etc., le contenu est formel : il ne s'agit que d'un geste
indiquant, relativement à la personne d'un certain rang, le fait de possession. Il en est de même de l'article : il lui
manque, pour pouvoir être qualifié adjectif, un contenu matériel. Le contenu de l'article est un mouvement
extensif, sans plus.

Toutes ces difficultés de qualification, en face desquelles se sont trouvés, sans réussir à les bien résoudre, la
plupart des grammairiens, s'évanouissent si l'on veut bien accepter de comprendre dans la catégorie du pronom
deux sous-catégories : celle des pronoms suppléants, et celle des pronoms concomitants.

Les pronoms le, la, les, porteurs de l'unique fonction d'objet, sont des pronoms suppléants. De même les pronoms
composés : ceci, cela, celui-ci, celui-là. De même encore les pronoms composés : le mien, le tien, le sien, le nôtre,
le vôtre, le leur, etc. En revanche, sont des pronoms concomitants les articles, les démonstratifs et les possessifs.

Des différences spécifiques existent entre les pronoms suppléants et les pronoms concomitants. Leur rôle à l'égard
du nom est exactement inverse. Les pronoms suppléants procèdent de ce qu'on évite l'appel direct du nom. A
l'appel se substitue un rappel, sous forme de pronom. Les pronoms concomitants, au contraire, appellent le nom :
ils ne sauraient être produits sans lui.

Le pronom il est un pronom suppléant. Il évite l'appel direct du nom : d'un nom déjà indiqué, et jugé encore
présent, à un degré suffisant, dans la mémoire. Le pronom il, ainsi que tous les pronoms suppléants, est, sous
forme réduite, l'équivalent intégral d'un nom, ou à tout le moins d'un être capable de porter un nom.

L'idée nominale que supplée un pronom qui en a le pouvoir - un pronom suppléant - peut être précise ou vague,
bien définie ou assez indéfinie. Les pronoms suppléants prennent position individuellement le long d'une ligne
vectrice se développant entre la définition et l'indéfinition. Soit figurativement :

Définition Indéfinition

Au voisinage de la définition on inscrira les pronoms suppléants il, ils, celui-ci, celui-là, le mien, le tien, etc. ; et
au voisinage de l'indéfinition les pronoms on, chacun, tout, qui renvoient l'esprit à des représentations nominales
peu déterminées.

Le pouvoir de suppléance des pronoms suppléants est, d'autre part, tributaire du rang de la personne. La
suppléance n'est totale, immédiate, et directe, qu'en troisième personne. Au lieu de dire : Pierre parle, je puis dire,
en évitant de nommer Pierre, parce que c'est alors senti inutile : Il parle. En première et en deuxième personne, la
suppléance immédiate est une impossibilité. Les pronoms je et tu ne remplacent pas directement, immédiatement,
un nom. Cela tient à ce que le nom est porteur par lui-même de la troisième personne, dont il ne sort que dans
deux cas particuliers : celui où le nom, engagé dans le système allocutif, est employé au vocatif, et reçoit la
personne deuxième en convenance avec ce cas ; et celui où le nom est employé comme attribut et porte alors une
personne indéterminée que l'accord avec le support de l'attribut déterminera.

Les pronoms je et tu ne sont suppléants à l'égard du nom que pour autant qu'on fait jouer la déclinaison
personnelle : tu étant un substitut de il, par changement de personne, et je un substitut de tu, par changement de
personne également. La suppléance n'est pas immédiate : elle n'existe, en effet, que sous la condition de mettre en
jeu la déclinaison ordinale de la personne.

C'est seulement sur une ligne représentative de la troisième personne que la suppléance est immédiate. Ailleurs la
suppléance est une suppléance médiate, qui n'a lieu que par l'entremise d'un mécanisme grammatical.

Figurativement les choses pourraient être représentées de la manière que voici :

Une tendance de la langue, qui procède manifestement d'un goût marqué de symétrie, est de répéter dans la série
des pronoms concomitants les pronoms suppléants, et vice versa. C'est ainsi qu'en regard des pronoms suppléants
:

Chacun : Chacun le sait


Tout : Tout est dit
Quelqu'un : Quelqu'un l'a dit

on a les pronoms concomitants :


Chaque : Chaque homme le sait
Tout : Toute chose a été dite
: Quelque indiscret le lui aura
Quelque
dit

Les pronoms concomitants, en ce qui concerne l'aptitude fonctionnelle, ont la même aptitude que le nom qu'ils
accompagnent. Du point de vue fonctionnel ils en constituent une identité.

Les pronoms suppléants, au contraire, sont sujets à avoir une aptitude fonctionnelle différente de celle du nom, et
ils forment un système compliqué où l'aptitude fonctionnelle globale réservée au nom fait l'objet d'une distribution
qui n'est pas celle qu'on observe dans la catégorie même du nom.

Dans la catégorie du nom, le nom porteur du cas synthétique, indiscrimine en lui, en les compensant l'une par
l'autre, les fonctions de sujet et d'objet, entre lesquelles s'inscrit la fonction attributive, exercée soit relativement à
un nom, soit relativement à un verbe. La capacité fonctionnelle du nom, celle incorporée en lui, peut donc in toto
être représentée comme ceci :

C'est l'ordre grammatical ou expressif des mots qui, dans le discours, assure à l'une des fonctions indiscriminées la
primauté sur les autres. La fonction sujet a, pour Pierre, la primauté dans : Pierre chante. La fonction objet a,
pour le même mot Pierre, la primauté dans : On a entendu Pierre. Dans : Pierre est un enfant, le mot enfant se
présente en fonction d'attribut relativement à un nom, Pierre. Dans : Pierre marche la tête haute, tête haute se
présente en fonction d'attribut par rapport au verbe marche. Pierre marche comment ? La tête haute.

Dans ces quatre cas, il n'est pas fait usage de préposition. Pourquoi ? Parce que la fonction retenue dans le
discours est l'une de celles que le nom incorpore dans la langue même. On ne saurait donc exprimer distinctement
une seconde fois ladite fonction, et tout ce que l'on peut faire c'est expressivement de lui octroyer l'avantage, la
primauté, sur ses voisins d'incorporation.

Les fonctions non incorporées, c'est-à-dire toutes celles que ne rassemble pas indivisément le cas synthétique, sont
dans le discours rendues par une préposition. Ainsi la langue française oppose au cas synthétique un système
d'ensemble qu'on pourrait appeler le système prépositionnel.

L'emploi du nom sans préposition conduit à résoudre expressivement le cas synthétique en l'un des cas
analytiques incorporés indivisément. Tandis que l'emploi du nom avec préposition conduit à ne pas résoudre le
cas synthétique en un cas analytique contenu, ce qui a pour effet de laisser au cas synthétique sa valeur de cas
zéro, valeur nulle en soi, du fait que les cas incorporés, étant des cas adversatifs, se compensent, s'annulent
réciproquement.
Les pronoms translatifs, dont le rôle est, après avoir soustrait d'une phrase l'un des noms contenus, de rapporter à
ce nom le reste de la phrase, en faisant par là passer ce reste de phrase du plan verbal au plan nominal - les
pronoms translatifs appartiennent à la série des pronoms concomitants. Ils ne dispensent pas, en effet, d'employer
le nom, ils ne le suppléent pas, mais ils lui ajoutent une capacité d'ordre grammatical qu'il ne possède pas par lui-
même : celle d'amener le surplus d'une phrase sur le plan de l'un des éléments nominaux qu'elle contient.

Soit la phrase :

Pierre a lu un livre

On en peut tirer le nom en plusieurs mots :

Le livre que Pierre a lu

cela en ajoutant à livre un pronom translatif conférant au mot livre le pouvoir de faire passer et de retenir sur son
plan propre, le plan nominal, le surplus de la phrase dont le mot livre a été soustrait.

Soit la phrase un peu plus compliquée :

Jacques a fait lire à Paul le livre de Pierre

On en peut tirer, par emploi de pronoms translatifs, les groupes nominaux - c'est-à-dire les noms en plusieurs mots
- suivants

Jacques qui a fait lire à Paul le livre de Pierre


Paul à qui Jacques a fait lire le livre de Pierre
Pierre dont Jacques a fait lire le livre à Paul

Dans ces trois exemples, le mécanisme translatif est frappant : un élément nominal ayant été soustrait d'une
phrase, le reste de la phrase est attiré, amené par le pronom translatif sur le plan nominal de l'élément soustrait.

Les pronoms translatifs sont en connexion étroite et fort apparente avec les pronoms interrogatifs, lesquels
comprennent des pronoms suppléants, dont plusieurs sont matériellement identiques aux translatifs, et aussi des
pronoms concomitants.

Le pronom interrogatif qui est suppléant. De même le pronom que. De même le pronom quoi. Par exemple :

Qui a parlé ?
Qu'avez-vous dit ?
Que faire ?
Quoi faire ?
A quoi pensez-vous ?

Le pronom quel, au contraire, est un pronom concomitant :

Quelle heure est-il ?

Mais par symétrie on a refait en face de lui, en opérant une adjonction d'article, un pronom suppléant :

Lequel vous a parlé ?

La séparation que l'on a faite aujourd'hui des pronoms suppléants et des pronoms concomitants est certainement
l'une de celle qui introduit le plus avant à la connaissance de la catégorie pronominale, au sein de laquelle se
présente une foule de problèmes grammaticaux de grande portée, dont la plupart, à tout le moins sous l'aspect
qu'ils prennent en français, ont été exposés et dans cette leçon et dans les précédentes.
Un examen de la question dans un cadre moins restreint que celui d'une langue aussi évoluée que le français
conduirait à faire la distinction des pronoms concomitants incorporés et de ceux non incorporés. L'article, qui est
toujours un pronom concomitant, est, dans pas mal de langues, et notamment dans le roumain, un pronom
concomitant incorporé. Il fait partie intégrante de la flexion du nom. En français, et d'une manière générale dans
beaucoup d'autres langues européennes, l'article se présente, au contraire, sous les traits d'un pronom concomitant
non incorporé, existant indépendamment dans la langue en tant que mot capable d'être à lui-même son propre
support.

Il y a là une capacité que nous nommons la capacité stématique et qui, selon les idiomes, est plus ou moins
accordée ou refusée aux pronoms concomitants. Le refus de la capacité stématique fait des pronoms concomitants
des éléments incorporés au mot. L'octroi de la capacité stématique fait des pronoms concomitants des mots
grammaticaux distincts dans la langue même. Une tendance évolutive générale du langage a été l'octroi aux
pronoms concomitants de la capacité stématique.

Le refus ou l'octroi de la capacité stématique constituent, en morphologie historique, un fait directeur d'une
importance capitale. Selon que la capacité stématique est accordée ou refusée aux éléments purement grammaticaux
la langue change complètement de physionomie.

Leçon du 16 janvier 1948, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1947-1948, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale III, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1987, pp. 61-67.

16 janvier 1948 - série C

Des questions, qui appellent réponse, m'ont été posées au sujet du cas synthétique du français, de son contenu, et
de la possibilité qu'il possède de se résoudre dans le discours en plusieurs cas analytiques. J'ai indiqué, dans les
leçons précédentes, et dans mon enseignement des années antérieures, que le français a innové, sous l'ancien cas
sémiologique de régime conservé, un cas psychique qui est une synthèse, où si l'on veut, une indivision
indiscriminative de trois fonctions : deux fonctions extrêmes, celle de sujet et celle d'objet; une fonction qu'on
pourrait qualifier de moyenne, celle d'attribut.

Le cas synthétique innové par le français a, dans la langue, la valeur de cas zéro, valeur qu'il doit à ce que les
fonctions dont il est le signe, et qu'il indiscrimine en lui, sont des fonctions adversatives s'annulant par un effet de
contradiction réciproque. La fonction sujet annule, en s'y opposant, la fonction objet, et réciproquement la
fonction objet annule, en s'y opposant, la fonction sujet. Quant à la fonction attribut, elle se présente comme une
fonction moyenne, retenue entre les fonctions extrêmes de sujet et d'objet.

Le contenu du cas synthétique étant ce qu'on vient d'indiquer, et ce cas ayant dans la langue valeur de cas zéro, il
a été indiqué que dans le discours ledit cas synthétique, s'il est besoin, s'ouvre, se rompt, et livre, des trois
fonctions qu'il contient et indiscrimine, celle que le discours requiert. Et que, pour cette ouverture, pour cette
rupture du cas synthétique, l'intervention d'un mot grammatical n'est point nécessaire : il y suffit du mouvement
de phrase, de l'ordre des mots, soit grammatical soit simplement expressif. Ainsi le passage du cas synthétique de
langue à l'un des cas contenus, qui en devient dans le discours un cas analytique, s'opère d'une manière qui garde
un caractère implicite, en l'absence d'un signe se rapportant expressément à l'opération engagée.

Le fait qu'il suffit du mouvement de phrase pour amener le cas synthétique à livrer l'une des fonctions qu'il
contient à cette conséquence que l'expression analytique de ces fonctions, qui est un fait de discours, ne comporte
l'emploi d'aucun signe particulier. C'est pourquoi, dans le discours, un substantif s'il se présente en fonction soit de
sujet, soit d'objet, soit d'attribut ne porte aucune préposition. La préposition est réservée en français aux fonctions
autres que celles repliées, involuées dans le cas synthétique.
Le principe que l'on vient d'énoncer apparaît d'une application évidente lorsqu'il s'agit des fonctions extrêmes de
sujet et d'objet. Partout, en effet, où le substantif se présente en fonction de sujet ou en fonction d'objet, aucun
signe introductif ne le précède qui en indiquerait la fonction. La préposition en ce cas, qui est en français
introductive de fonction, n'intervient pas.

Quelques difficultés d'interprétation peuvent surgir lorsqu'il s'agit de la fonction moyenne d'attribut, retenue elle
aussi, nous l'avons dit, dans le cas synthétique. Ce sont ces difficultés de détail que nous nous proposons
aujourd'hui de dissiper.

A cet effet, nous avons tout d'abord à définir, de manière stricte, ce qu'il convient d'entendre par attribut. Prenons
le cas simple où l'attribut se présente sous la condition de substantif. Soit, par exemple, Pierre est un héros. Héros
est ici Attribut parce qu'il complète un verbe, le verbe être, pris non pas avec son sens plein d'"exister", mais avec
un sens matériellement réduit, et dont la réduction appelle un élément compensatif chargé de la restauration de
l'entier. Dans la phrase Pierre est un héros, le verbe être n'a pas le sens plein d'"exister", mais un sens
matériellement diminué laissant sous la forme un vide matériel que vient combler l'attribut. Car il n'y a d'attribut
que relativement à un verbe ayant subi du côté de la matière une certaine réduction que l'intervention de l'attribut
annule en quelque sorte compensativement.

Dans la phrase Je pense, donc je suis, le verbe être a son sens plein d'"exister". Il est un entier, valant 1. Mais dans
Pierre est un homme, le verbe être se présente avec un sens réduit, qui n'est pas celui d'"exister", et qu'il convient
d'écrire 1 - q. L'attribut un homme, qui s'ajoute, vient en quelque sorte combler le vide matériel produit par la
soustraction de q.

On a encore affaire à un attribut dans Pierre devient un homme ou dans Pierre s'est montré un homme, et l'une des
raisons en est que les deux verbes en question, devenir et se montrer, représentent, dans l'emploi qu'en font les
phrases citées, un traitement du verbe être pris avec le sens matériellement réduit qu'il a dans Pierre est un
homme.

En effet, Pierre devient un homme signifie "Pierre est in fieri, en devenir, un homme" et Pierre s'est montré un
homme veut dire "Pierre a été apparemment un homme". L'attribut, sous la forme substantive, est un mot se
rapportant au verbe être, matériellement diminue, ou à un verbe représentatif d'un traitement du verbe être, conçu
sous une certaine diminution matérielle.

Dès l'instant qu'on s'écarte de ces conditions, selon lesquelles l'attribut est référé à un verbe matériellement
diminué - et c'est le cas dans les trois exemples précités : Pierre est un homme, Pierre devient un homme, Pierre
s'est montré un homme - dès l'instant qu'on s'écarte des conditions susdites, qui font l'attribut, le substantif cesse
de porter dans le discours la fonction attribut, et doit dès lors, en conséquence, à moins qu'il ne soit sujet ou objet,
se faire précéder d'une préposition. Soit la phrase : Pierre mourut en héros. Le substantif héros s'y présente
introduit par la préposition en, et le groupe en héros a la valeur d'un adverbe. Et comme adverbe ce groupe est
incident au verbe mourir, plus exactement à l'incidence du verbe mourir au sujet Pierre. On a ainsi affaire à une
incidence du second degré qui est une incidence à une incidence. Or l'effet régulier d'une telle incidence de second
degré, c'est de produire le sentiment lié à la notion grammaticale d'adverbe.

Quand je dis Pierre a une marche lente, lente est un adjectif, en tant que porté par une incidence de premier degré
allant directement de lente au substantif marche. Mais si je dis Pierre marche lentement, les choses prennent un
autre aspect. Je fais état en premier lieu de l'incidence de marche à Pierre, qui est une incidence de verbe à
substantif, et comme telle une incidence de premier degré; et en second lieu intervient l'incidence de lentement,
atteignant l'incidence de marche à Pierre; et du fait qu'elle se présente ainsi, une incidence référée à une incidence
apparaît une incidence de second degré, apportant avec elle le sentiment lié à la notion grammaticale d'adverbe.

Un mot porteur d'une incidence de premier degré est soit un adjectif, soit un verbe, soit un substantif adjectivé. Un
mot porteur d'une incidence de second degré est un adverbe. Si je dis un homme fort riche, riche est porté par une
incidence de premier degré, allant de riche à homme, et c'est un adjectif; mais fort; est porté par une incidence de
second degré, allant de fort non pas à homme, mais à l'incidence de riche à homme - et fort est en conséquence un
adverbe. Car il y a alors incidence à une incidence, incidence de second degré.
Tout ceci est fort simple. Les choses apparaissent sensiblement plus compliquées là où il s'agit de l'attribut, car un
fait nouveau, assez occulte, est intervenu, sans lequel la fonction d'attribut serait pour le substantif inexistante, à
savoir la réduction matérielle du verbe auquel l'attribut est référé à titre complétif, et non pas au titre d'incidence
de second degré.

Dans pierre mourut en héros, le verbe mourut a gardé son sens plein. Il est comme tel incident, par premier degré,
à Pierre sujet, et en héros se présente incident à cette incidence première qui fonctionne. On a affaire à une
incidence de second degré apportant avec elle le sentiment d'adverbe.

Mais dans pierre est un homme, le verbe être apparaît incomplet, matériellement diminué, incapable en
conséquence, en l'état où il se présente, d'une incidence de premier degré à Pierre. Pour que cette incidence de
premier degré puisse avoir lieu, il est indispensable que la complétude matérielle absente soit recouvrée : et c'est
pour la restaurer additionnellement et compensativement qu'intervient l'attribut homme. L'attribut intervenu, on a
alors affaire à un verbe entier, valant 1, et capable, sous sa condition d'entier d'entier recouvrée, d'entrer dans une
incidence, qui sera de premier degré - qui n'aura donc pas le caractère adverbial, réservé a l'incidence du second
degré.

Une propriété de l'attribut - et c'est ce qui le distingue de l'adverbe - est de se tenir en déjà de l'incidence de
second degré. L'attribut est un élément complétif intervenant pour la rendre possible dans une incidence qui sera
de premier degré, et qui est partout et toujours refusée à un verbe diminué matériellement - la diminution
matérielle du verbe écartant la possibilité même d'incidence aussi longtemps qu'il n'y a pas été porté remède. On
notera en passant, ce qui a pour effet de beaucoup généraliser la question, qu'une incidence effective, quelle
qu'elle soit, est un fait de discours. Or, un verbe matériellement diminué est, sous son état de diminution,
incapable de suffire à un fait de discours. S'il y suffit, ce n'est qu'après une restitution compensative et suffisante
de la complétude dont il s'était privé.

Je viens d'élucider d'une manière définitive, si je ne m'abuse, la question de la fonction attribut, lorsqu'il s'agit du
substantif - fonction toujours produite en discours sans intervention de préposition.

Il me reste à expliquer le cas spécial - qui avait déjà soulevé, un jour qu'il m'avait fait l'honneur de venir
m'entendre, une objection de mon confrère M. Dumésil - il me reste à expliquer le cas spécial de groupes
attributifs tels que Pierre marche la tête haute, ou, plus littérairement, Ils chantaient, ils allaient, l'âme sans
épouvante Et les pieds sans souliers (Hugo), ou ceci : Des femmes, paniers au dos, guettaient le < poisson à
terre> ou, dans une langue plus usuelle, Il plongea, les bras écartés, ou encore : La ville prise, on signa la paix.

On prendra soin, en premier lieu, de remarquer que les groupes en question, quels qu'ils soient, ont ce caractère
commun de comporter en eux, intrinsèquement, une attribution. Dans la tête haute, il y a l'attribution de haute à
tête; dans paniers au dos, celle de au dos à paniers; dans les bras écartés, celle de écartés à bras; dans la ville
prise, celle de prise à ville.

Lors donc qu'on fait appel à des groupes ainsi construits, la pensée se saisit non pas d'un vocable destiné à devenir
l'attribut d'un sujet, mais d'une attribution, laquelle, en tant que telle, aura son incidence, non pas à un sujet,
comme il serait d'un substantif attribut, mais à une attribution de base.

Dans Pierre marche la tête haute, marche est par première incidence attribue à Pierre, et la tête haute exprime
une attribution, celle de haute à tête, référée elle-même à celle de marche à Pierre. Il y a donc attribution d'une
attribution à une attribution. C'est là un cas original d'incidence auquel la langue réserve un traitement ne
comportant pas l'intervention de la préposition.

Le meilleur moyen de se faire une idée exacte de l'originalité du cas incidentiel en cause est, par comparaison
avec ce qui a lieu dans la phrase Pierre mourut en héros, de faire le compte des incidences externes, celles allant
d'un mot à un autre mot. Dans Pierre mourut en héros, on compte :

1. l'incidence de 1er degré de mourut à Pierre;


2. l'incidence de 2e degré de en héros au rapport incidentiel Pierre mourut.

Soit deux incidences superposées dont la seconde se présente adverbiale.


Autre est le compte des incidences dans Pierre marche la tête haute. On a en effet :

1. l'incidence de 1er degré de marche à Pierre;


2. l'incidence, également de 1er degré, de haute à tête;
3. l'incidence de 2e degré du groupe la tête haute à marche,

mais avec ceci de particulier que cette incidence de 2e degré est celle d'une incidence de 1er degré à une incidence
de même degré. De sorte que, en définitive, l'incidence de 2e degré apporte avec soi un contenu étranger à son
rang; d'où il suit en définitive que, bien qu'on ait fait appel à une incidence de 2e degré, on n'est pas pour cela
sorti, effectivement, de l'incidence de 1er degré.

C'est ce maintien occulté de l'incidence de premier degré dont on ne s'évade pas, vu qu'elle reste le contenu de
l'incidence de second degré, qui permet au groupe attributif du type la tête haute de se produire sous préposition
zéro, autrement dit de se produire sans que la préposition intervienne devant le substantif. Un groupe tel que la
tête haute dans Pierre marche la tête haute a bien valeur d'adverbe, et à ce titre on s'attendrait qu'il portât une
préposition introductrice, mais le contenu d'une expression adverbiale ainsi formée est une incidence de premier
degré, que l'emploi adverbial réfère à une incidence de même degré.

L'incidence de second degré apparaît ainsi simplement médiatrice entre les incidences de premier degré, qui, à la
faveur de la médiation opérée, se rejoignent; la pensée se maintenant du même coup, sous des apparences qui
masquent le fait, dans le plan de l'incidence de premier degré, laquelle se présente partout et toujours attributive et
exclut l'intervention de la préposition - la fonction d'attribut, qui ne sort pas de l'incidence de premier degré, étant
l'une de celle qu'involue, à l'état indiscriminé, le cas synthétique du français.

Les explications que l'on vient de produire nous mettent en situation de préciser, avec une rigoureuse exactitude,
le contenu indivis du cas synthétique du français. Ce contenu est ce qui suit :

1. fonction de sujet + 2. fonction d'objet = les deux fonctions sont adversatives


3. fonction d'attribut retenue par définition dans les limites d'une incidence de premier degré.

Dès l'instant qu'on s'évade de l'incidence de premier degré, la fonction d'attribut expire. On passe ipso facto à la
fonction adverbe. C'est le cas dans Pierre mourut en héros. Ce n'est plus le cas dans Pierre plongea, les bras
levés, parce que le groupe les bras levés contient en soi une incidence de premier degré, qu'on peut bien
transporter à une incidence de même degré, mais dont, pour ce transport, simplement médiateur, on ne s'évade
cependant pas.

Ma conclusion, de portée générale, sera aujourd'hui qu'il faut en linguistique se défier grandement du simplisme,
c'est-à-dire des explications trop simples, trop faciles, et pour tout dire insuffisamment pénétrantes, impuissantes à
nous introduire jusqu'au fond, jusqu'au secret des choses.

Leçon du 23 janvier 1948, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1947-1948, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale III, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1987, pp. 69-78.

23 janvier 194S - série C

J'ai donné dans la dernière leçon une définition de l'attribut qui passe de beaucoup en exactitude celle présentée
dans les traités de grammaire, aussi bien ceux qui appartiennent à la grammaire d'enseignement que ceux
appartenant à la grammaire savante.

L'attribut suppose, pour référence au sujet, un verbe dont le contenu se rapporte à l'idée d'existence, mais qui ne
confère pas à cette idée d'existence, matériellement réduite, sa plénitude. L'attribut intervient pour restituer à la
matière, ainsi diminuée, sa condition d'intégrité. Il intervient au titre d'élément de compensation qui comble, en
quelque sorte, un vide laissé dans le verbe, ou si l'on veut. répare une perte qui s'y est produite.

La formule qui rend raison des constructions homogènes auxquelles participe l'attribut, c'est :

F (forme) =1
M - q1 (matière verbale) + q2 (attribut) =1

q d'indice 2, élément compensatif, étant l'attribut. En dehors de cette formule, c'est-à-dire en dehors des conditions
de psychomécanisme qu'elle décrit, l'attribut ne saurait exister.

L'un de mes auditeurs qui, avec raison, est en défiance à l'égard des définitions générales insuffisamment
compréhensives, qui laissent échapper un certain nombre de cas particuliers ou bien ne les y font rentrer que par
des abus d'interprétation, a produit comme exemple, sujet à remettre en question la définition que j'avais avancée
de l'attribut, la petite phrase : Pierre s'est révélé un homme, où homme se présente attribut de Pierre.

Que signifie au juste cette phrase? Elle veut dire, analytiquement, que "Pierre a révélé, a montré qu'il était un
homme". On voit par là que le verbe se révéler, dans cette phrase, est un verbe menant l'esprit à un rapport
d'attribution. Il n'est pas intrinsèquement attributif, mais il se présente comme vecteur d'un rapport d'attribution
auquel il conduit. Il apparaît ainsi que l'attribut se détermine non seulement après les verbes intrinsèquement
construits pour le porter, ce qui est le cas du verbe être et de son vis-à-vis dans le plan virtuel, le verbe devenir,
mais aussi après les verbes, quels qu'ils puissent être, qu'on emploie d'une manière vectrice relativement à un
rapport d'attribution.

Un verbe vecteur d'attribution est un verbe recouvrant la marche de l'esprit à un rapport attributif. Pierre s'est
montré un homme. On pense implicitement "Pierre a montré, a fait voir qu'il était un homme". Le verbe se
montrer n'est pas de soi attributif, mais il est employé d'une manière qui le fait vecteur, conducteur d'une
attribution à laquelle il mène, et qu'il annonce en quelque sorte.

La phrase : Pierre s'est révélé un homme est le raccourci expressif d'une pensée dont le développement complet
serait : Pierre a révélé qu'il est un homme. Sous cette forme développée, la phrase présente cette particularité, ici
distinctive, de faire de l'attribution la substance d'un objet. Il convient, en effet, d'analyser : Pierre a révélé
QUOI? Qu'il était un homme (objet), et sous l'objet substantiellement, le rapport d'attribution était un homme.

Les verbes vecteurs d'une attribution sont régulièrement des verbes qui font tenir l'attribution à laquelle ils mènent
sous leur objet. L'attribution se présente sous-jacente à une fonction objet. L'existence de la fonction objet est, du
reste, sensible au sujet parlant, qui après les verbes de cette espèce est enclin à poser la question QUOI? Pierre
s'est montré QUOI? un homme. La question QUOI? ici prend manifestement l'avantage sur la question
COMMENT? introductrice de l'adverbe.

Qu'on compare, dans la vue de bien fixer les idées, Pierre s'est montré un héros et Pierre s'est conduit en héros.
La première phrase incline le sujet parlant à poser la question QUOI? introductrice d'objet : Pierre s'est montré
QUOI? un héros, et, ce qui n'est pas moins important, elle ne souffre pas la question COMMENT? qui lui est
adverse. On ne saurait dire, ni penser : Pierre s'est montré COMMENT? un héros. L'aversion de la phrase pour la
question COMMENT? dénonce un éloignement de la position psychique représentée par l'adverbe.

Qu'on prenne maintenant la phrase, apparemment voisine, Pierre s'est conduit en héros, et l'on constate aussitôt
que la question COMMENT? est devenue convenante, tandis que la question QUOI? elle, à cessé de convenir. On
dira aisément : Pierre s'est conduit COMMENT? en héros. On ne saurait dire, la fonction d'objet se dérobant,
faute d'appel : *Pierre s'est conduit QUOI?

Les verbes vecteurs d'attribution sont des verbes qui implicitement préfigurent un objet dont le contenu substantiel
sera un rapport d'attribution. La question QUOI? qu'ils acceptent, se rapporte à la fonction objet recouvrant le
rapport d'attribution. Elle dénonce une certaine continuité entre la fonction objet et celle d'attribut. Cette
continuité, que dénonce la question QUOI? est un fait profond de langue, qui nous ramène à la composition
indivise, au contenu indiscriminé du cas synthétique français.
On sait que le cas synthétique, innové par le français sous l'ancien cas régime conservé en sémiologie, a pour
contenu :

La fonction attribut se présente ainsi comme fonction moyenne entre deux fonctions extrêmes adversatives; et, dès
lors, du fait de cette situation médiale, il lui échoit de se rattacher, par affinité de nature, soit à la fonction de sujet,
soit à celle d'objet.

C'est vers cette dernière, la fonction d'objet, que la fonction attribut incline. Et cela se conçoit. La fonction objet
est, par rapport à la fonction sujet, adversative. Elle s'y oppose. Or il en va de même, mutatis mutandis, de la
fonction attribut : elle s'oppose à la fonction sujet, dont elle fait, elle aussi, le vis-à-vis.

De sorte que le cas synthétique du français se recompose, en réalité, de la fonction sujet et de la continuité
adversative, attribut/objet. A une certaine distance du sujet, on rencontre l'attribut, qui en fait l'équation; et à plus
grande distance - l'équation représentée par l'attribut dépassée - on rencontre l'objet.

Le psychomécanisme interne du cas synthétique français serait donc en linguistique de position ce que je porte au
tableau :

La question QUOI? dans ce petit système - est système dans la langue tout ce qui comporte un avant et un après -
la question QUOI? couvre l'équation sujet = attribut saisie sans dépassement, en transcendance; et elle garde une
suffisante convenance, dans le cas de l'attribut, qui la présente saisie dans son immanence, quand la pensée
demeure en elle et, faute d'aller plus loin, ne s'en est pas retirée. La convenance de QUOI? dont on vient de
marquer la limitation théorique, se laisse délimiter expérimentalement, et il en ressort que la convenance de ladite
question est bien celle qu'il y a lieu d'attendre du cas synthétique et de sa composition intérieure. La question
QUOI? est possible devant l'attribut franc :

Pierre est un homme


Pierre est quoi? un homme.

Et elle reste possible là où l'attribution est annoncée par un verbe vecteur la préfigurant :

Pierre s'est révélé un homme


Pierre s'est révélé quoi? un homme.

Passé l'attribut, dans le système du cas synthétique, elle est possible et de rigueur devant un terme simple ou
complexe en fonction d'objet. Exemple :

Pierre
lit un
livre
Pierre
lit
quoi?
un
livre.
Pierre
sait
qu'il est
malade
Pierre
sait
quoi?
qu'il est
malade.

Dans l'analyse psychomécanique du cas synthétique du français, il y a donc lieu de considérer la question QUOI?
comme congruante, autrement dit, et moins bien, convenante à tout ce qui, au sein dudit cas, <se> développe par
opposition au cas sujet. La question QUOI? ne disconvient qu'a partir du moment précis où la pensée abandonne
le cas synthétique, se porte en dehors de lui. Du même coup, la préposition, dont l'intervention avait été jusque là
écartée, intervient.

Les grammaires d'enseignement font toutes état de la question QUOI? en tant que propre, par la réponse qu'elle
appelle, à dénoncer l'objet du verbe. Elles négligent de faire ressortir que la propriété de la question QUOI? est
commune à la fonction attribut, faisant avec celle d'objet le vis-à-vis de la fonction sujet au sein du cas
synthétique français.

Le problème, fort menu, que je viens d'examiner et de résoudre, a cet intérêt, en doctrine, de mettre en lumière la
sujétion du fait de discours par rapport au fait de langue, partout et toujours dominant, régnant, vu que le discours
n'a de liberté que dans les limites de la permission apportée par la langue. Le fait de langue, c'est la composition
indivise du cas synthétique, composition qui assigne à la fonction d'attribut, moyenne au sein du cas, une affinité
avec la fonction objet, dont par rapport au sujet elle traduit, elle aussi, quoique différemment, une condition
adversative. C'est cette affinité des deux fonctions, celle d'attribut et celle d'objet, qui fait la question QUOI?
propre à appeler et l'objet et l'attribut. La propriété de la question QUOI? comme discriminant grammatical
apparaît donc un fait de langue - un fait de langue profond. Et, chose remarquable, l'étendue de cette propriété, qui
embrasse outre la fonction d'objet celle d'attribut, est perçue, sentie de tous, dans l'immédiat, et même des petits
enfants français de nos écoles.

Un enfant analysera, par question : Pierre est QUOI? un homme; et les professeurs du premier degré auront,
souvent et longtemps, peine à faire bien distinguer l'attribut et l'objet. La pensée enfantine oppose le fait de
langue, par elle senti dans sa véritable nature, aux distinctions imposées par un enseignement grammatical dont un
grave défaut est que le maître n'a pas appris à voir les choses dans leur véritable réalité. Cette véritable réalité, fort
complexe, ainsi que s'en rendent compte mes auditeurs, il ne s'agit aucunement de l'introduire dans
l'enseignement, où elle serait difficilement accueillie, mais, sans qu'il soit question de l'y introduire, il serait
précieux que les maîtres chargés d'un enseignement grammatical en aient une vue suffisamment claire. Ils
garderaient la liberté de ne pas porter l'explication au-delà de ce que des esprits d'enfants peuvent accepter, mais
l'explication limitée qu'ils produiraient alors aurait le mérite de rester en accord avec une explication profonde,
non produite, et d'ailleurs toujours conforme, comme on vient de le voir à propos de la question QUOI? servant de
discriminant grammatical, à la connaissance matérielle que l'enfant a de sa langue et des psychomécanismes de
celle-ci.

Une chose est d'enseigner peu en sachant et comprenant beaucoup. Autre chose d'enseigner beaucoup, en sachant
mal et en comprenant peu. Il existe en toutes matières un enseignement supérieur de ces matières, et je porte en
moi le sentiment très vif que les maîtres chargés d'instruire la jeunesse devraient, pour eux-mêmes, pour la clarté
et la puissance de leur vision intérieure, avoir le bénéfice de cet enseignement. Leurs leçons n'en seraient pas,
pour cela, moins réduites au simple, moins accessibles à l'enfant; mais ce ne serait pas le même simple.

Je reviens à la question de l'attribut. Elle introduit à sa suite celle de l'instrument du langage, du mot-outil, comme
se plaisent à dire certains, que l'on désigne sous le terme de copule.

C'est à la copule qu'on a affaire dans Pierre est un homme. La copule et l'auxiliaire sont, si l'on va au fond des
choses, si l'on serre ainsi de près, en s'introduisant plus avant que la superficie, la réalité - la copule et l'auxiliaire
sont deux conséquences différentes d'un même et unique phénomène. Ce phénomène, c'est la réduction de la
matière du verbe sous une forme qui, elle, se dirige vers l'entier.

Dans le cas de l'auxiliaire, le vide laissé sous la forme par l'incomplétude de la matière est comblé par l'addition
d'un participe passé. Dans le groupe avoir marché, le verbe avoir, incomplet matériellement, et devant à cette
incomplétude sa qualité d'auxiliaire, attire à lui, aspire en quelque sorte un élément matériel complétif destiné à
rendre à la matière verbale sa condition d'intégrité. Et cette aspiration est assez forte pour qu'il en résulte, en face
du verbe simple, un verbe composé, aussi homogène par son psychisme que le verbe simple, encore que la
sémiologie en soit hétérogène.

Cette homogénéité remarquable est due à ce que l'auxiliaire avoir, dans le cas où il attire à lui le participe passé,
est un auxiliaire dont la matière en réduction tend vers zéro : terme approché mais non atteint, car ce terme atteint,
l'auxiliaire, privé alors de toute matière et donc réduit à la seule partie formelle de son contenu, ne ferait plus mot
- la matière de soutien, indispensable, lui faisant défaut. Un auxiliaire, s'il porte la réduction de sa matière jusqu'à
l'abolition totale, jusqu'à l'absence, cesse du même coup d'être un mot; et s'il doit durer en cet état de réduction
matérielle extrême, totale, c'est comme flexion, se cherchant un support, qu'il se maintiendra dans la langue. La
terminaison flexionnelle du futur français ne représente pas autre <chose> que la réduction portée à l'extrême,
c'est-à-dire jusqu'à l'abolition, de la matière encore retenue par l'auxiliaire-mot.

La réduction à zéro de la matière retenue par l'auxiliaire-mot a produit en français une série de terminaisons
grammaticales qui sont dans cette langue des terminaisons secondaires athématiques. La série de ces terminaisons
est :

-a
-as
-a
-(av)ons
-(av)ez
-ont

J'ai étudié longuement l'année dernière, en décrivant la sémiologie du verbe français, le rôle de ces terminaisons
secondaires athématiques dans la structure morphologique de la langue{Note : Cf. Leçons de Linguistique 1946-1947,
série A }, et aujourd'hui je me bornerai à en signaler l'existence et l'origine. Ce sont des produits finaux de la
dématérialisation du verbe auxiliaire.

Ceci indiqué, un peu par parenthèse - une parenthèse qu'il n'était pas inutile, je crois, d'ouvrir - je reviens à
l'auxiliaire avoir tel qu'il se présente dans l'aspect composé du verbe : avoir marché. La matière retenue, minime,
tend vers zéro. Et, du fait de cette tension vers la nullité, elle a un pouvoir d'aspiration considérable qui, agissant
sur le participe passé, a cet effet de soumettre très fortement le participe aspiré à l'action intégrante de la forme de
verbe. Le résultat, c'est alors un verbe en plusieurs mots, tout aussi homogène psychiquement qu'un verbe simple.
En face de :

marcher = homogène par sémiologie + homogène par psychisme

on a :

avoir marché = hétérogène par sémiologie + homogène par psychisme

avec ceci de particulier que l'hétérogénéité sémiologique de avoir marché ne fait point du tout obstacle à
l'homogénéité psychique.

Les choses se présentent semblables, avec une différence de détail, importante du point de vue théorique, lorsqu'il
s'agit de la copule, représentée par le verbe être.

On a affaire à une dématérialisation du verbe être, qui lui ôte son sens l'"exister", et le prive en même temps de la
capacité de porter seul la fonction de prédicat. Dans l'aphorisme : Je pense, donc je suis, je suis a le sens plein de
"j'existe" et, nanti de ce sens plein non diminué, il possède la capacité de porter seul la fonction de prédicat. Dans
l'aphorisme cité, être est un verbe; ce n'est pas une copule. Tout au contraire, le même mot être se présente
comme copule dans Pierre est riche. Dans cette phrase est ne signifie pas l'existence de Pierre, <il> signifierait
plutôt celle, visée, de sa richesse. La signification, d'ailleurs, du mot pris comme copule est infixable : elle est
infixable, parce qu'elle est frappée d'une incomplétude matérielle qui lui a retiré sa condition d'entier. Or la pensée
ne saisit avec aisance que les entiers de signification. Les significations sous réduction ne se laissent pas fixer.
Elles comportent un vide qui veut être comblé; et dans le cas de Pierre est riche, le vide laissé sous la forme par la
dématérialisation du verbe être, à l'état de copule, est comblé par l'apport de l'adjectif riche. Le cas est donc, dans
les grandes lignes, le même que celui offert par l'auxiliaire avoir appelant à lui, pour combler le vide matériel issu
en lui de sa dématérialisation, le participe passé.

Passons maintenant, après avoir fait ressortir les caractères communs de l'auxiliaire et de la copule, à des traits de
différence méritant, pour leur importance théorique, d'être relevés. Dans le cas de l'auxiliaire avoir, on se trouve
en présence d'une matière incomplète qui tend vers zéro. Mais dans le cas de la copule, il en va autrement. La
matière est, comme lorsqu'il s'agissait de avoir, frappée d'incomplétude, mais elle ne tend pas vers zéro, elle tend
au contraire, à partir de son incomplétude, à recouvrer de soi-même une complétude inverse. Dans la phrase
Pierre est riche, le verbe être est frappé d'incomplétude relativement à Pierre, dont l'existence n'est point mise
expréssement en cause, mais il tend de soi à réparer cette incomplétude par l'affirmation qu'il fait de la richesse de
Pierre. On se trouve ainsi en présence d'un terme dont on pourrait dire qu'il esquisse une réduction de sa propre
incomplétude par une sorte de retournement de lui-même. Il découle de là que la matière de la copule dans Pierre
est riche, est une matière réduite, mais qu'au lieu de tendre absolument vers zéro, elle tend, par un retournement
d'incidence, à se reconstituer inversivement. On a ainsi affaire dans la copule à un vide matériel qui ne se présente
pas absolument grandissant, et dont, en conséquence, la puissance d'aspiration n'est pas la même que celle du vide
issu de la dématérialisation, plus simple, de l'auxiliaire avoir dans avoir marché. L'adjectif riche est bien aspiré
par le vide matériel que la copule laisse sous la forme, mais en même temps que cet adjectif intervient pour
combler ce vide, il se trouve repris et porté par le retournement de l'idée, selon lequel l'existence de riche est
affirmée relativement à Pierre. La conséquence, c'est la formation d'un groupe bien moins homogène que celui
représenté par avoir marché, un groupe qui reste un verbe de discours et ne devient pas tout à fait un verbe de
langue.

Dans être riche, le verbe n'est pas être, mais être riche, et une analyse bien faite aurait à en tenir compte. Mais le
verbe reconstitué à partir de la copule par addition d'un adjectif reste, pour les raisons psychomécaniques qui
viennent d'être exposées, un verbe de discours. Au lieu que dans avoir marché, le résultat de l'addition de marché
à l'auxiliaire avoir, c'est un verbe de langue, en deux mots.

On voit par là qu'il est possible, à partir d'un verbe réduit matériellement, de former, sous une sémiologie
hétérogène comportant plus d'un mot, soit un verbe de langue, soit un verbe de discours. Etre riche est un verbe,
mais ce n'est qu'un verbe de discours, pas un verbe de langue. Avoir marché est un verbe de discours, mais il est,
en même temps, un verbe de langue.

Pour que la dématérialisation entraîne la formation, par addition compensative, d'un verbe de langue, il est
nécessaire qu'elle fasse tendre la matière vers zéro. C'est le cas dans avoir marché. Là où la dématérialisation n'a
pas l'effet simple de faire tendre la matière vers zéro, de l'addition compensatrice dont elle devient l'objet il résulte
un verbe de discours, moins homogène, du point de vue psychique, qu'un verbe de langue.

Le verbe composé avoir marché a dans la langue, dans le système verbo-temporel, une valeur systématique
permettant à la forme composée de figurer dans le paradigme de conjugaison. Rien de semblable n'existe pour le
verbe compose être riche, lequel n'est qu'un être de discours, n'ayant rien à faire dans le paradigme de conjugaison
du verbe.

Je me propose dans la prochaine leçon d'étendre ces remarques faites à propos de l'auxiliaire et de la copule à
l'examen et à la discussion, déjà amenés dans une précédente leçon, des formations homogènes sous sémiologie
hétérogène telles que : tenir tête, rendre gorge, faire figure, et aussi faire la tête, faire la vie, perdre la tête. Ceci
me conduira à maintenir et à exploiter la distinction de l'incomplétude matérielle en tendance vers zéro et de
l'incomplétude matérielle soustraite à cette tendance. Le sujet est fort délicat, mais il peut utilement être traité.
Leçon du 19 mars 1948, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1947-1948, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale III, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1987, pp. 149-158.

19 mars 1948 - série C

C'est partout et toujours chose excellente pour une science que d'avoir pour assise une théorie bien faite de son
objet - assez bien faite pour pouvoir, à tout moment, quand les faits observes l'imposent, être refaite dans un sens
qui est celui de la continuation, car c'est une propriété des théories de bonne qualité que leur réfection, jamais
interrompue, est de l'ordre de la continuation. Une théorie de bonne qualité est une création continuée. Les savants
qui se sont appuyés, en des sciences diverses, sur des théories ont tous éprouve qu'une théorie vraie garde de soi
une certaine fluidité, qui laisse largement ouvert devant elle son devenir.

La linguistique, en son état actuel, qui est celui, remarquable, d'un grand et lent tournant, est une science
d'observation cherchant, comme d'autres grandes sciences d'observation y ont réussi, à se créer en science
théorique. Et une des fins, la plus importante, de l'enseignement produit ici, est de contribuer à ce changement
capital.

Le changement en question, d'une importance extrême pour l'avenir de la science du langage, consiste en des
distinctions qui n'ont point été faites, qui auraient dû - l'être, et qui, une fois qu'on les a faites, mènent l'esprit plus
loin, beaucoup plus loin, dans <un{Note : Dans le manuscrit : le. }> meilleur sens qu'on ne pouvait, au début, s'y
attendre.

Dans la précédente leçon nous avons réussi à caractériser, pour ce qui est de son essence, le fait de langue et le fait
de discours. La caractérisation a donc suivi - par création continuée de la théorie - la distinction, déjà établie, des
deux ordres de faits. Le fait de langue, si on le caractérise, ressortit à une organisation systématisée dans l'esprit
humain du pensable. Le fait de discours, si on le caractérise, à une systématisation du pensé, du pensé tel qu'il est
rendu possible par l'organisation préexistante du pensable. A cette caractérisation, dont la simplicité et la valeur
ne sauraient échapper à un bon esprit, s'ajoute la donnée d'expérience - reconnue par analyse des faits
d'observation - que l'organisation, la systématisation dans l'esprit humain de ce qu'est pour lui le pensable est
opérativement une chose, et l'organisation conséquente du pensé une autre chose, relevant d'un processus opératif
différent. De là le principe que la visée de puissance, génératrice du pensable organisé en lui-même, et la visée
d'effet, génératrice du pensé et de son expression propre, sont, par le contenu opératif, des visées hétérogènes, non
réductibles l'une à l'autre.

D'avoir discerné ce principe, dont on ne saurait trop souligner l'importance, à cette conséquence d'ordre pratique,
qu'on évitera, partout et toujours, de demander à l'organisation du pensé et de son expression, laquelle est sensible
au sujet parlant, de rendre raison de l'organisation du pensable en lui-même, dont la conduite repose sur des
opérations d'une autre essence, non sensibles au sujet parlant.

L'organisation systématisée du pensable, dans son plan propre, est inscrite dans la langue, qui en est une
reproduction. Or cette organisation du pensable en lui-même est une opération relevant essentiellement de la visée
de puissance : c'est-à-dire d'une visée qui se propose d'apporter à l'esprit humain puissance et aisance à se saisir
lui-même en ses activités les plus profondes, ou, si l'on veut - en d'autres termes - puissance et aisance de saisir ce
qui se passe en lui sur un arrière-plan de pensée - qui est le plan de puissance - où le pensable cherche en soi et
pour soi, et à distance suffisante du pensé, sa propre systématisation intérieure.

L'organisation systématisée du pensable, sur son plan propre le plan de puissance, repose sur une opération de
base, la même (à la différence près de la matière traitée, plus ou moins abstraite) et qui est l'extensivité, c'est-à-
dire - et ceci est une donnée d'observation confirmée dans les faits - la marche en lui-même de l'esprit, du plus
large au moins large, à l'étroit; et de l'étroit, du moins large, au plus large.

Une analyse approfondie du contenu opératif de la visée de puissance formatrice de la langue conduit à retrouver
ce double mouvement d'extensivité à la racine de toute structure linguistique. C'est dire que cette successivité
selon laquelle l'esprit humain, s'il est allé d'abord au large à partir de l'étroit, se réplique à lui-même en allant de
l'étroit au large; ou bien s'il est allé d'abord à l'étroit à partir du large, se réplique à lui-même en allant au large, est
l'opération constructive fondamentale de la langue, et en quelque sorte, sa charpente. Elle est aussi une opération
dont la linguistique structurale aura à tenir, d'une manière constante, le plus grand compte. Ne pas l'apercevoir,
sous les faits particuliers qui la masquent, c'est se mettre en situation de ne rien comprendre exactement de ce
qu'une langue est en soi.

Ceci bien établi, il y a lieu d'ajouter aussitôt que l'opération d'extensive, qui est à la base de la structure de la
langue, n'est pas toute cette structure. Car un des caractères de cette opération de base, bien visible dans les
langues à mots, est de comporter, d'inclure une certaine énexie d'opérations qui en elles-mêmes sont de l'ordre du
discours. La langue, dans sa construction même, retient une certaine prévisibilité des conditions d'expression du
discours. Un effet de cette prévisibilité est de limiter plus ou moins, à des cas de discours détermines en langue -
et non pas dans le discours même - la compétence du vocable.

C'est ainsi que dans la langue française le verbe apparaît, sans jamais y manquer, sous une condition de
compétence limitée. Les divers états de compétence du verbe à l'endroit du discours sont prédéterminés dans la
langue par la forme verbale, laquelle intériorise d'assez nombreux éléments, ayant en commun l'effet vecteur de
porter le verbe jusqu'à la partie du discours, c'est-à-dire ici, jusqu'à la catégorie verbale. Ces états de compétence
du verbe inclus dans le déterminant même de forme verbale font partie de la langue, et leur détermination est un
fait de langue et non pas - et ici la doctrine que j'avance prend une originalité marquée - un fait de discours. Car la
compétence du verbe, sous divers états formels qui la restreignent chacun, procède, à la base, d'une opération de
pensée appartenant à la langue et à la langue seule. Cette opération, dont il a été parlé la dernière fois, c'est la
visualisation du temps sous une spatialisation systématisée. Or c'est là, essentiellement, une opération de langue,
dont le discours certes recueille le bénéfice, mais qu'il ne produit à aucun degré. Il est habile seulement à se servir
de ses résultats. Et encore n'est-ce pas d'une façon tout à fait directe. Avant que le discours puisse se servir des
résultats formels, issus de la seule spatialisation du temps, poursuivie en elle-même et pour elle-même - et ici
j'insiste - avant que le discours soit en situation de se servir des résultats issus de la spatialisation architecturale du
temps, une opération distributive intervient - qui est une opération de langue - opération selon laquelle
l'expression totale, dont le discours a la charge, se répartit entre les résultats issus de la spatialisation temporelle,
conduite à ses seules fins propres.

Deux termes d'arithmétique, tout à fait usuels, permettent de se faire une idée exacte de ce qu'est l'opération
distributive en question, et de distinguer clairement le cas où la distribution en question est vraiment un fait de
langue, de celui où elle est restée, manifestement, un fait de discours. Les deux termes en question, empruntés à la
plus banale arithmétique, sont ceux de dividende et de diviseur.

Le dividende, en l'espèce, c'est l'expression in toto : le tout de ce qu'on peut avoir à dire. Elle appartient au
discours. Mais la division qui en sera faite explicitement par formes de langue appartient à la langue : elle est un
fait de langue. Car le diviseur est un fait de langue. Or, qu'est-ce ici que le diviseur? C'est le résultat de la
spatialisation obligée du temps, menée à sa fin par moyens propres, de caractère spatial, architectural, ou si l'on
veut, plus précisément, géométral. Avec le diviseur intervenu, l'opération de langue est engagée, et elle a son
résultat au quotient, lequel quotient est distribution, entre postes spatiaux institués dans l'esprit, de la totalité de
l'expression incombant au discours.

Afin de bien fixer les idées, reprenons le cas des langues sémitiques. La spatialisation du temps, peu développée
géométralement, se limite à deux résultats : la visualisation descendante du temps, pris dans son entier, et la
visualisation ascendante du temps, pris également dans son entier. La spatialisation obligée du temps n'a, dans les
langues sémitiques, produit que ces deux seuls résultats, lesquels représentent, dans ces langues, le diviseur
formel. Le dividende, c'est l'expression totale incombant par destination au discours. Et l'opération de langue
consiste à distribuer historiquement l'expression totale incombant au discours entre les deux termes diviseurs de
langue. Le résultat est une morphologie verbale faite de deux formes, représentatives chacune en langue de
l'intégralité du temps, et différentes seulement par le cinétisme directionnel.

L'opération distributive accomplie en langue dans les langues sémitiques, c'est <donc> celle-ci :

dividende : expression in toto (fait de discours)


diviseur : deux formes verbales (fait de langue)
quotient de langue : la division opérée

Or, l'expression in toto, par simple distribution entre deux formes, ne fait qu'insuffisamment l'équation des visées
d'effet inhérentes au discours. De là cette conséquence que, par des moyens à lui propres, et étrangers cette fois à
l'opération achevée de spatialisation du temps, le discours aura à réaliser l'expression in toto de ses besoins. Le
moyen employé, qui est de discours, et que l'on retrouve partout, est celui auquel on a réservé le nom de coupe
interceptive.

Il est porté par le travers, soit du temps descendant soit du temps ascendant, des coupes interceptives plus ou
moins précoces ou tardives, grâce auxquelles, dans le discours - et là seulement - se déterminent les époques,
selon une successivité descendante implicite qui est : futur, présent, passé - ou selon une successivité ascendante
inverse, et partiellement implicite, qui est : passe, présent, futur.

Il découle de là que les langues sémitiques, avec une spatialisation élémentaire du temps, restreinte à deux formes,
réussissent en discours, par intervention du mécanisme interceptif, à rendre des nuances délicates - égalant en
délicatesse et en nombre celles de langues où la distribution de l'expression totale a lieu en langue entre un plus
grand nombre de résultats de la spatialisation du temps. Ces résultats de la spatialisation sont deux dans les
langues sémitiques; et en français, par exemple, dans le mode indicatif, ils sont cinq. De sorte que, à s'en tenir au
point de vue arithmétique, les langues sémitiques reposent sur un système distributif qui est le suivant :

Fait de langue :

dividende : expression in toto


diviseur : deux formes verbales
: deux formes verbales chargées chacune d'une signification
= quotient
cinétique très étendue

Fait de discours :

dividende : cinétisme de chaque forme verbale


diviseur : n interceptions précoces ou tardives
= quotient : les effets de sens liés interceptions intervenues.

Avec le fait de langue on a affaire à la morphologie explicitée en langue. Avec le fait de discours, à une
morphologie de complément, laissée dans l'implicite, vu qu'elle n'a pas, à sa disposition, de moyens
sémiologiques propres inscrits en langue.

Différente est la situation dans une langue comme le français; et nous allons, en usant de la même analyse, faire
voir en quoi consiste, et à quoi se confine, la différence. On a en français :

Fait de langue :

dividende : expression in toto


diviseur : cinq formes verbales
: division préalable, obtenue en langue, de l'expression
totale entre cinq formes verbales, de compétence restreinte
= quotient
par la division même qu'on a opérée entre elles de
l'expression totale

Fait de discours :

dividende : représentation inhérente à chaque forme verbale


: n applications permises, le nombre n d'applications étant
diviseur
croissant
: les effets de sens relevant de chacune des application
= quotient
permises

Là encore, tout comme dans le cas des langues sémitiques, la morphologie du discours est implicite, faute de
moyens sémiologiques propres inscrits dans la langue. C'est ainsi qu'un imparfait distribue sa signification totale
de langue entre les effets de sens, nombreux, que requièrent d'elle le discours et les variations momentanées et
singulières de sa visée propre. Mais cette distribution, tout à fait tardive, et à laquelle aucun signe de langue ne
correspond, n'emporte pour la forme verbale d'imparfait aucune restriction de compétence; elle est même en
réalité de l'ordre de l'extension. Car ce dont il s'agit, c'est d'obtenir d'une forme, dont la définition en langue a
restreint la compétence, toute l'extension de compétence compatible avec cette restriction.

Historiquement, la visée générale du discours n'est pas de restreindre la compétence des formes que la langue lui
livre, mais sans sortir des limites de compétence que la langue impose, et donc dans le cadre d'une restriction de
compétence acceptée, de développer autant que possible la compétence de la forme. Autrement dit, on commence
en langue par une restriction de compétence, et on achève en discours par une extension de compétence tenue
dans les limites de la restriction primitivement opérée.

Le même processus génétique se retrouve dans le plan du nom. Soit, afin de bien fixer les idées, le cas, connu, du
nom latin, pourvu d'une déclinaison assez bien conservée. Chaque cas de déclinaison, sauf fusion psychique de
cas sous sémiologie unique, chaque cas de déclinaison représente une limitation de la compétence fonctionnelle
du nom. Le dividence, ici, c'est la compétence totale requise du nom dans le discours. Et le diviseur, ce sont des
états de représentation de la catégorie nominale, se rapportant à une systématisation intérieure de cette catégorie
dont - il nous en faut faire l'aveu - nous n'avons pas encore réussi à saisir le principe. En l'espèce, nous avons le
dividende qui est toute l'expression requise du nom, côté fonction et côté extension non séparés; quant au diviseur,
nous savons, par le résultat qui est la division de la compétence du nom en cas restreints, qu'il existe, mais nous en
ignorons la nature. C'est pourquoi il a été jusqu'ici impossible de produire une théorie vraiment satisfaisante, sans
lacune, de la déclinaison. Le problème est, connaissant le dividende - dont on n'a du reste qu'une connaissance
assez vague - et le quotient, qui sont les cas représentes de déclinaison, de découvrir le diviseur. Cette découverte,
nous n'avons su la faire, et après tant de résultats heureux du côté du verbe, nous avons rencontré là, dans le plan
du nom, lorsqu'il s'agit d'expliquer la division de sa compétence totale en cas de compétence <particulière>, des
difficultés insurmontables. La systématique <divisionnelle> se dérobe.

Dans le plan du verbe, le diviseur, c'est la spatialisation obligée du temps et les n postes auxquelles elle aboutit.
Dans le plan du nom, il doit y avoir une opération parallèle dont la nature nous échappe, et qui, sans doute, n'est
pas autre chose, en sa nature profonde, qu'une temporalisation de l'espace. Opération dont on peut soupçonner la
nature, mais dont on ne réussit pas à saisir, dans son développement, le mécanisme, tributaire certainement - ce
qui ajoute à la difficulté - de l'état formel de définition du temps dans l'idiome considéré.

Un trait du latin est que, compare au français, il restreint davantage, en langue, la compétence du nom. Un nom à
l'accusatif en latin vaut pour moins d'application qu'un nom sans cas apparent <en> français, dont la compétence
en langue est aussi peu limitée que possible. La limitation de compétence est, au surplus, dans une langue comme
le français, une opération compliquée.

Le nom français est, sans aucun traitement morphologique, compétent à l'égard des fonctions, en lui indivises, de
sujet, d'objet, d'attribut. Cette compétence étendue à des fonctions adversatives est ce que nous nommons le cas
synthétique du français. Dans la langue, les fonctions adversatives se compensant, le cas en question est un cas
zéro, une absence de cas. Mais dans le discours, le cas éliminé en langue reparaît, et il reparaît sous une double
condition de traitement :

1. la discrimination syntaxique, par moyen de syntaxe, sans recours à rien de morphologique, des fonctions
retenues indivisément sous le cas synthétique;
2. la discrimination par moyens morphologiques, indépendants, à un haut degré, de la syntaxe, des fonctions non
retenues sous le cas synthétique. Le moyen morphologique intervenant est ici la préposition.

L'emploi de la préposition correspond à la définition d'un cas de discours en l'absence, <en français>, d'un
véritable cas positif de langue, de compétence limitée. Car le cas synthétique du français, en dehors des fonctions
adversatives qu'il involue, est un cas zéro, de compétence universelle, et, par là, propre, sous préposition
convenante, à signifier tous cas de discours dont on peut avoir besoin.

Avec la préposition, intervient la détermination morphologique du cas de discours à partir du cas de langue zéro.
En l'absence de préposition intervient la détermination syntaxique, et non morphologique, d'une partie du contenu
compensatif du cas zéro. Autrement dit, un rôle secret de la préposition est d'éviter l'ouverture du cas synthétique,
et un rôle secret de l'absence de préposition est de susciter l'ouverture du cas synthétique. Dans les deux cas, on
passe du cas zéro, indétermine, à un cas positif, détermine - et la détermination, évitée en langue, est opérée en
discours, mais en discours seulement.

Il découle de là que la préposition est dans la langue - car, comme mot, elle appartient à la langue la notation
prévisionnelle et distincte d'un cas de discours. Le français ne limite pas, en langue, la compétence du nom -
comme le font les langues à déclinaisons - mais la langue française a institué en elle les moyens de restreindre
cette non-limitation dans le discours. Et les moyens qu'elle a inscrits en elle, à cet effet, sont de deux ordres :

1. des moyens syntaxiques de réduction du cas synthétique à l'un de ses composants. L'action exercée dissout ici
le contenant au bénéfice de l'expression partielle du contenu;
2. des moyens morphologiques de confirmation du cas synthétique en un cas zéro, à partir duquel on obtient, en
discours, sous préposition, les cas de discours qui ne sauraient être obtenus par un moyen syntaxique - les moyens
syntaxiques d'obtenir le cas étant réservés au seul contenu du cas synthétique.

Des explications que l'on vient de présenter, il ressort ceci, qui est important, à savoir que la préposition suppose
la confirmation du cas zéro, et intervient à partir du cas zéro confirme. Et que là où le cas zéro n'est pas confirme -
sa confirmation étant du reste impossible là où le discours fait expressément appel à son contenu compensatif - la
préposition n'intervient pas, déclare son incompétence et laisse agir la seule syntaxe.

Une langue où le nom se décline est une langue où l'institution du cas zéro, de compétence illimitée en langue, a
rencontré des difficultés non surmontées, soit de sémiologie, soit de psychisme. Ce qui, à proportion de ces
difficultés, a obligé à instituer dans la langue des cas à compétence restreinte, lesquels cas, par la limitation de
compétence qu'ils incorporent à la délimitation générale du nom, restreignent d'autant le champ ouvert au
développement de la préposition, laquelle, pour sa condition maximale de développement, demande l'institution
en langue d'un cas zéro d'un contenu aussi réduit que possible. Car là où le cas zéro a un contenu compensatif, la
pensée va à ce contenu avant de faire appel à la préposition; celle-ci n'intervenant que là où l'appel à ce contenu
reste sans réponse, vu que le discours n'a nul besoin de ce qu'il enferme indivisément.

De l'ensemble de ce que l'on vient d'exposer, <on retiendra{Note : Mots restitués . }> - et c'est par cette idée générale
que nous terminerons - que la structure des idiomes est, en partie, commandée par la facilite plus ou moins grande
qu'a l'esprit d'instituer en lui, sur l'arrière-plan de puissance, le cas morphologique zéro. Là où cette facilite, ou
cette capacité - je ne sais au juste laquelle des deux - est fléchissante, on voit s'instituer à proportion le système
flexionnel, qui est dans le plan nominal celui de la déclinaison. Que cette capacité fléchisse énormément, et le
système flexionnel en prendra une ampleur considérable. Qu'au contraire, ladite capacité croisse, et le système
flexionnel se réduira d'autant.

Il n'est peut-être pas sans utilité de s'arrêter en terminant à l'idée, de forme arithmétique, que là où le dividende,
qui est l'expression, a pour diviseur un seul cas de langue, la déclinaison, et plus généralement le système
flexionnel devient inexistant en langue. Il est transporté, sous un aspect nouveau, celui de petits mots
grammaticaux indépendants, au discours - ces dits mots grammaticaux faisant partie de la langue. Mais que là ou,
le dividende étant le même, il a pour diviseur plusieurs cas de langue, la déclinaison, et plus généralement le
système flexionnel apparaît développé à proportion. Plus les cas de langue reconnus sont nombreux et plus le
système flexionnel se développe. Or le discernement de ce cas est dans le plan du verbe un effet de la
spatialisation du temps, et dans le plan du nom, un effet d'une opération dont jusqu'à présent je n'ai su bien voir la
nature. Je suppose qu'il s'agit d'une temporalisation abstraite de l'espace, selon laquelle est mise en discussion une
successivité allant de l'agissant, actif, à l'agi, passif; laquelle discussion aurait été portée très loin, dans le cadre
d'une analyse dont la limitation non moins que l'acuité nous échappent. Une chose certaine, c'est que le terme de
sujet a en grammaire deux significations différentes : l'une dynamique, et l'autre simplement logique. La
signification dynamique fait voir dans le sujet celui à qui est dévolu la puissance d'action. La signification logique
fait voir dans le sujet l'être dont on parle, pourvu ou privé de cette puissance.
Les deux significations se superposent dans ce qu'on appelle la voix active : je frappe, où je apparaît
cumulativement sujet dynamique et sujet logique. Les deux significations se répartissent dans ce qu'on appelle la
voix passive : Pierre a été frappé par Paul, où Pierre est sujet logique et Paul, sujet dynamique.

Le manque d'univocité du terme de sujet, dans les grammaires didactiques, est une cause d'obscurité.

Leçon du 21 mai 1948, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1947-1948, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale III, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1987, pp. 213-221.

21 mai 1948 - série C

Il a été indiqué la dernière fois que le pronom en français est un signe recouvrant une alliance - plus ou moins
étendue - contractée entre la notion ordinale de personne et la notion ordinairement dénommée fonction.

Le pronom il, par exemple, est une alliance de la troisième personne du singulier et de la fonction sujet. Il ne sort
pas de la combinaison ainsi réalisée. Il ne peut en sortir. Et, parce que cette combinaison est très étroite, le pronom
il est, de tous les pronoms du français, le plus analytique. La position qu'il occupe à l'étroitesse d'une ligne
verticale le long de laquelle s'inscriraient les indications suivantes :

Ces indications constituent l'essentiel du pronom il. Mais elles ne sont pas le tout de ce pronom. Il faut y ajouter
une indication de genre : le genre masculin, prenant position sur la ligne verticale étroite, à laquelle appartient le
pronom il. Et, ceci pose, il reste à déterminer la position de cette ligne écute;troite dans le système général de la
langue.

Or, ce système se recompose de deux grandes catégories : la catégorie du nom et la catégorie du verbe. Entre ces
deux catégories, il existe une ligne de partage. On peut donc se représenter, sous l'espèce de deux plans, que
sépare une ligne de partage, les catégories nominale et verbale. Soit figurativement :

Nom | Verbe

Ceci posé, nous avons à situer relativement à la ligne de partage des deux catégories nominale et verbale, la ligne
verticale sur laquelle s'opère la définition psychique du pronom il. Il va donc, pour cette ligne verticale, choisir
entre trois positions possibles, à savoir :

a) sur la ligne même de partage, b) à gauche de la ligne de partage, c) à droite de la ligne de partage.

Soit :
L'expérience montre que la position prise par le pronom il, dans le système de la langue, est la position c, à droite
de la ligne de partage des deux catégories nominale et verbale, et très près de cette ligne.

De cette position prise par le psychisme total du pronom il il ressort que ce pronom est inapte à sortir du plan du
verbe. Il ne peut pénétrer, si peu que ce soit, dans le plan du nom. Aussi ne peut-il être employé que selon la loi
d'une parfaite solidarité avec le verbe, dont il est inséparable - presque aussi inséparable que le serait une flexion
verbale. Cette position du pronom il dans le plan du verbe, dont il ne sort pas, à cet effet de lui interdire tout
traitement grammatical impliquant la pénétration dans le plan nominal.

Parmi les traitements grammaticaux impliquant cette pénétration, il faut mentionner, en premier lieu, le traitement
prépositionnel. Le pronom il, inapte à sortir du plan du verbe, inapte à sortir de la fonction sujet, inapte à sortir de
l'unité, inapte à sortir du masculin, refuse tout ce qui est traitement nominal.

J'ai déjà montré que le changement de genre, le passage du masculin il au féminin elle est plus qu'un simple
changement de ce genre et à cet effet d'étendre l'aptitude du pronom de 3e personne à des fonctions autres que la
fonction de sujet, et exercées sous préposition dans le plan nominal. Le pronom elle, par pénétration dans le plan
nominal - pénétration refusée au pronom il - se montre capable de porter le cas prépositionnel.

On notera que cette aptitude à porter le cas prépositionnel est partout le signe d'une position systématique du
pronom, comportant la pénétration dans le plan nominal. La préposition est un traitement que le nom subit dans
son plan propre. L'inaptitude du pronom il à sortir du plan verbal, ressort de ce qu'il est impossible de dire je
pense à il. L'aptitude du pronom elle, à sortir du plan verbal, ressort de ce qu'il est possible de dire je pense à elle.

Il y a lieu, d'autre part, de prendre en considération que l'opération même du changement de genre est une
opération ressortissant au plan nominal, et non au plan verbal, et qui donc, à elle seule, entraîne pour le pronom,
une introduction dans le plan auquel elle appartient. Changer le genre de il, c'est porter le pronom dans le plan
nominal, le changement de genre étant une opération appartenant à ce plan. Or, une fois portée, par changement
de genre, dans le plan nominal, le pronom de 3e personne elle en reçoit l'aptitude à porter le cas prépositionnel,
aptitude dont sont pourvus les êtres nominaux, par position, ou par pénétration dans le plan du nom.

La pénétration du pronom elle dans le plan nominal ressort, par ailleurs, de ce que le pronom elle est habile à se
servir à lui-même, par répétition, de support nominal, situe dans le plan du nom. On dira Elle, elle s'imaginait
que... Dans cette répétition, il faut voir une première production nominale de elle, suivie d'une seconde production
verbale, le pronom elle occupant la position de il, plus un élargissement qui l'introduit au plan nominal.

Cet élargissement est refusé au pronom il, de sorte que, si l'on veut donner à ce pronom un appui nominal, il est
nécessaire d'en produire un doublet psychique, lui, lequel doublet servira dans une construction telle que : lui, il
s'imaginait que, recouvrant exactement la construction Elle, elle s'imaginait que.

Figurativement le pronom de troisième rang, marquant l'unité, le singulier, se présente, relativement à la ligne de
partage des plans nominal et verbal, de la manière que voici :
Elle, pour ce qui est de la position systématique générale, est une synthèse des positions lui et il. On voit par la
combien plus grande est l'étroitesse du pronom analytique il que celle de tout autre pronom.

Dans la vue de me conformer à la tradition, en ce qui concerne la terminologie grammaticale, je me suis servi
jusqu'ici dans cette étude du pronom, liée à celle de la personne, des termes de rang personnel, de personne, et de
fonction. A la vérité, il y aurait lieu, je crois, de se référer à une < distinction> triple, d'une plus grande exactitude,
qui serait celle de la personne logique, de la personne dynamique, de la personne ordinale. La personne logique
est partout et toujours troisième, c'est celle dont il est parlé. La personne dynamique est celle exprimant l'état de
puissance de la personne logique - dans la circonstance où on le considère. La puissance est au maximum là où la
personne se présente comme sujet ou comme agent; elle est au minimum, là où la personne se présente comme
objet ou comme patient. Il existe des cas moyens. La personne ordinale ajoute ou n'ajoute pas à la personne
logique un rang issu de l'acte même de langage, intervenant entre personne parlante et personne écoutante.

C'est en parlant de cette triple distinction que l'on parviendrait d une saisie exacte du mécanisme lie à la catégorie
de la personne. Soit, la phrase : je frappe, je est personne logique, 3e. Il est en outre : a) personne dynamique, sujet
(en puissance d'activité), ce qui dans une langue d déclinaison correspond au cas nominatif; b) Personne ordinale,
1re, dans l'acte de langage. C'est tout cela qu'il faut entendre dans le je de je frappe

Prenons maintenant pour exemple la phrase : je suis frappé. Je est, comme précédemment, sans changement,
personne logique, 3e. Et il < est> en outre : a) personne dynamique non pas sujet mais objet (en non-puissance
d'activité : personne dynamique négative). Le dynamisme a changé de signe, il a passé du positif au négatif; b)
personne ordinale 1re dans l'acte de langage. De cette analyse, conduite dans le détail du psychisme, il ressort
qu'entre je frappe et je suis frappé la variable est la personne dynamique, et les deux constantes, la personne
logique et la personne ordinale.

Il suit de là que je, invariant en personne logique et en personne ordinale, est sous cette invariance, variant en
personne dynamique, selon une alternance qui va de la situation active d'agent à la situation passive de patient.

Considérons maintenant les trois phrases : Il la bat, lui la bat, elle est battue par lui. Elles veulent dire la même
chose en résultat, mais le jeu personnel intervenant n'est pas dans les trois cas identique. Dans la première phrase,
il est personne logique 3e et, de plus, personne dynamique en situation d'agent. La personne ordinale 1re ou 2e
appartenant à l'acte même de langage est inexistante. On a ainsi une combinaison :

personne logique 3e + personne dynamique (agent) + personne ordinale nulle

Et de cette combinaison inclusive il est inapte à sortir. Cette inaptitude est sa véritable caractéristique. Prenons
maintenant la phrase : lui la bat et analysons le psychisme sous-jacent à la sémiologie lui. On a pour lui, dans
l'emploi <considéré> :

- personne logique 3e
lui
- personne dynamique en situation
d'agent
- personne ordinale nulle.

C'est-à-dire, dans le discours, la même situation psychique que dans le cas de il la bat.

Il y a toutefois quelque chose de change, <à> savoir que si la situation de discours est la même, celle de langue est
différente. Lui est, en effet, un pronom habile à sortir du plan verbal, et acceptant le cas prépositionnel. Ce n'est
donc pas un pronom confine dans la seule situation dynamique d'agent ou de patient, desquelles il ne sort pas.
Ceci revient à dire que sous un cas de discours identique, on a fait varier le cas de langue. La variation du cas de
langue, <sous un même> cas de discours, et l'impression changée qui en découle, constituent, on l'a déjà dit, la
stylistique.

Il y a stylistique là où, pour un même effet de sens, en discours, je dispose de cas de langue différents. C'est une
chose de dire : Je me nomme Eliacin et j'ai nom Eliacin. Le sens est le même, du côté du discours, mais la
systématique grammaticale à laquelle on a fait appel a varié.

Une nuance stylistique de même essence existe entre il la bat et lui la bat. La nuance stylistique vient de ce qu'à
un pronom ne sortant pas du plan verbal, on a substitué un pronom capable d'en sortir, et qui exerce à un certain
degré, dans l'emploi qu'on en fait, cette capacité propre.

Dans le trinôme : personne logique 3e, personne dynamique (variable en dynamisme), personne ordinale (1re ou
2e), c'est la personne logique qui a ou n'a pas la capacité de sortir du plan verbal. Et dans le cas où cette capacité
est inexistante, il en résulte, pour la personne dynamique, une réduction, qui la confine aux situations d'agent ou
de patient, les deux situations étant astreintes à éviter le cas prépositionnel.

Passons maintenant à la discussion de la phrase : elle est battue par lui. Elle ne signifie pas autre chose, en
discours, que : il la bat, mais les conditions de langue auxquelles elle fait appel ont beaucoup varié : Elle est
personne logique 3e, est personne dynamique en situation de patient, ne porte pas la personne ordinale. Ainsi le
verbe est rapporté à <une> personne logique 3e en situation de patient.

Il s'ensuit que la personne logique ne saurait se charger de la situation d'agent. Et que cette situation devra être
reportée sur une personne autre que la personne logique. Cette autre personne est représentée par le pronom lui,
dont il convient dans la phrase en cause d'analyser comme suit le psychisme porté :

- personne
logique
nulle
- personne
dynamique
lui en
situation
d'agent
- personne
ordinale
nulle.

On se trouve ainsi en présence de la situation dynamique d'agent, considérée hors personne logique. Cette
situation est celle rendue par la préposition par. L'absence de la personne logique sous la personne dynamique
entraîne l'emploi de la préposition. Or, en français, les deux seules liaisons, les deux seules synapses permises de
personne logique et de personne dynamique sont celles où la personne dynamique est l'agent ou le patient, avec
ceci de particulier que la situation d'agent peut être transportée en dehors de la personne logique, et devoir, en
conséquence, prendre le cas prépositionnel.

On notera que la personne dynamique négative, portant la fonction passive d'objet, doit être considérée comme
personne dynamique nulle, ce qui a cette conséquence d'imposer la présence de la personne logique (non
prépositionnelle). Il n'est pas de moyen de rendre sous préposition la fonction de sujet passif. On dira : elle est
frappée par lui. Aucun moyen de rendre la passivité de elle à l'aide d'une préposition, ainsi qu'on le peut lorsqu'il
s'agit de l'activité de lui.

Le principe intervenant ici est que la personne repartie sur trois discriminants : personne logique, personne
dynamique, personne ordinale, ne peut pas être nulle à la fois logiquement et dynamiquement. Or pour avoir la
préposition il faut faire nulle la personne logique, nullité qui est incompatible avec la nullité de la personne
<dynamique{Note : Dans le manuscrit : logique. }>. Ainsi faire nulle la personne dynamique, en attribuant à la personne
la situation de patient, c'est se mettre dans le cas de devoir faire appel à la personne logique, toujours non
prépositionnelle. Dans le cas de il la frappe, il, personne logique, porte le signe positif, et il, personne dynamique,
porte le même signe. Dans le cas de Elle est frappée par lui, lui, personne logique, porte le signe négatif ( - ), le
signe positif étant pris par elle et seule la personne dynamique a le signe positif. Cette situation <est> celle
correspondante à l'emploi de la préposition.

Pour ce qui est du pronom elle dans : elle est frappée par lui, la situation est ceci :

- personne logique positive


elle
- personne dynamique négative.

Il est rappelé, une dernière fois, que là où la personne logique est positive, la condition est suffisante, la
préposition est exclue. Ceci étant vrai aussi bien dans le plan du nom que dans celui du pronom.

Les considérations minutieuses que l'on vient de présenter, introduisent assez avant à la connaissance du
mécanisme de la personne, et elles font prévoir que si jamais une étude de la déclinaison doit être réussie, ce sera
en faisant état des conditions de liaison, en langue, de la personne logique et de la personne dynamique, la notion
de personne dynamique allant très loin, vu qu'elle engage la distinction générique de l'animé et de l'inanimé,
distinction qui tient sa place, apparente et <sensible>, dans tout système de déclinaison nominale.

D'une manière générale, le nom, sans préposition, le nom sous cas flexionnel associe la personne logique à la
personne dynamique et n'introduit pas dans cette association la personne ordinale. Toutefois, dans la déclinaison
même, il arrive que, par expressivité, la personne ordinale s'introduise. Cette introduction de la personne ordinale,
par expressivité, par allocutivité est ce qui a lieu au cas dit vocatif, où l'on voit la personne dynamique s'effacer
sous la personne ordinale.

La liaison que représentent les cas ordinaires de déclinaison est celle de la personne logique (3e) et de la personne
dynamique, la personne ordinale n'intervenant pas, de sorte que le nom se présente sous 3e personne
invariablement. Mais au vocatif, la personne dynamique s'efface sous la personne 2e à qui l'on s'adresse, c'est-à-
dire sous personne ordinale, et la liaison est alors surtout :

personne logique 3e
personne ordinale 2e

c'est-à-dire une synthèse qui subordonne le rang logique troisième au rang expressif ordinal.

Les vues dont j'ai fait état dans cette leçon pourraient aider, considérablement, un esprit qui voudrait suivre dans
le détail et de près ce qu'a été, dans la structure, par exemple, des langues indo-européennes, le rôle dévolu à
l'interprétation de la personne.

Une caractéristique des langues auxquelles nous sommes accoutumes est d'avoir, dans le plan du nom, fait la part
large à la personne dynamique, et, au contraire, de lui avoir fait la part étroite dans le plan du verbe, le verbe
incluant la personne en fonction de prédicat, c'est-à-dire dans une fonction essentiellement adversative à la
fonction de sujet. Sous le verbe, la personne, dans une langue comme le français, ne sort pas de la fonction de
prédicat. Il en découle l'obligation de l'exprimer en dehors du verbe sous la fonction de sujet, au moyen d'un
pronom sujet indispensable.

En latin, sous le verbe, la personne incluse avait encore à un degré suffisant la fonction de sujet. Aussi pouvait-on
dire sans sujet extérieur, venit, "il vient". En français, la personne incluse dans le verbe est passée comme le verbe
même à la fonction prédicative. D'où nécessité de rendre le sujet en dehors du verbe, au moyen d'un pronom. C'est
cette nécessité de système que traduit la présence obligée du pronom dans des expressions telles que : il pleut, il
neige, il vente; et non pas la recherche métaphysique d'un auteur lointain et vague.

Je terminerai par quelques mots relatifs au pronom on. C'est, comme le pronom il, un pronom analytique, dont le
contenu est :

personne logique positive 3e


personne dynamique sujet (agent).

Mais plus loin, l'identité ne se continue pas. En effet il indique l'unité, et on est susceptible de s'en évader et de
rendre une pluralité indéfinie. Il transite du singulier à la pluralité interne. De plus, il est indifférent au genre. Les
emplois de on sont ceux que permet la définition analytique de langue que l'on vient d'en donner. On ne sort pas
de la fonction de sujet et il échappe à unité et au genre de il.

La formation historique du pronom on est intéressante. Originairement, on a le substantif homo sous le cas
sémiologique sujet. Si sous ce cas sujet s'était institué le cas synthétique du français, on eût obtenu un nom qui fût
entre en collision avec le nom résultant de l'institution du cas synthétique sous le cas objet. Il en fût résulte deux
noms de l'homme, la situation appelée doublet, celle qu'on a dans pâtre et pasteur, pâtre étant l'institution du cas
synthétique sous le cas sujet et pasteur l'institution du cas synthétique sous le cas objet. Mais ce n'est pas ainsi que
les choses se sont passées. Sous le cas sémiologique sujet conserve, on a institué limitativement le même cas
psychique. De sorte qu'au lieu d'avoir une superposition sémiologie/psychisme qui eût été :

sémiologie : cas sujet


psychisme : cas synthétique

et eût produit un nom, on a eu une superposition :

sémiologie : cas sujet


psychisme : cas sujet

laquelle ne pouvait pas produire un nom, le nom en français n'existant que là où, sous le cas sémiologique ancien,
on a institué le psychisme synthétique : sujet/objet/attribut. On ne pouvant pas être un nom, par défaut psychique,
a été un pronom, et ce pronom a pris un sens et une valeur représentative du traitement subi par la notion
"homme", décatégorisée, la décatégorisation interdisant les jeux définis d'extension auxquels correspond dans le
système nominal la variation des articles.

N'étant pas nom par défaut psychique, le mot on n'accepte pas les extensions nominales déterminées que signifie
l'article. Il reste à cet égard dans l'indéfinition. C'est cette indéfinition dans l'ordre de l'extension qui lui confère sa
puissance d'indétermination à l'égard du nombre. Je puis dire on de moi-même, <conçu> au singulier, et je puis le
dire de plusieurs rassembles, par pluralité interne, sous le singulier sémiologique du vocable. L'examen du
pronom on et sa confrontation avec le substantif homme remontant à la même origine nous fait voir la différence
existant en français entre le pronom et le nom. Est nom tout mot dont la sémiologie recouvre un psychisme qui est
celui de la personne logique 3e associée aux conditions dynamiques de sujet, d'objet et d'attribut. Là où cette
synthèse de situation dynamique n'est pas réalisée, on n'a plus affaire à un nom, mais à moins qu'un nom, à un
pronom.

Je poursuivrai la prochaine fois, par application des mêmes principes, l'examen que j'ai entrepris de la catégorie de
la personne en grammaire générale et en grammaire particulière du français. La question traitée est délicate, difficile,
et les progrès que nous avons faits dans le sens de sa clarté ne sont pas grands. Mais ils existent, et, tels qu'ils sont
maintenant, ils en permettent d'autres. Nous sommes loin, en effet, des analyses, beaucoup trop superficielles,
accoutumées.
Leçon du 28 mai 1948, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1947-1948, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale III, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1987, pp. 223-231.

28 mai 1948 - série C

Je poursuivrai{Note : En marge : Cette leçon a été profondément remaniée quand on l'a faite oralement } aujourd'hui mon
examen des conditions de définition de la personne dans la langue française. Ces conditions de définition sont
particulières à la langue française; ce ne sont pas des conditions de grammaire générale, mais elles mettent en
cause des distinctions qui, elles, appartiennent à la grammaire générale, du fait qu'elles sont inséparables de l'acte
d'expression, quelles qu'en soient la teneur et les modalités de forme.

Ces distinctions qui, je le répète, appartiennent à la grammaire générale sont celles indiquées la dernière fois de 1)
personne logique, 2) personne dynamique, 3) personne ordinale. Ces trois termes sous la personne telle que le
français en opère en lui la définition se présentent associés et en quelque sorte réunis dans un même noeud. Et de
ces trois termes associés sous la personne française, l'un est majeur et intégrant tandis que les deux autres sont
mineurs et intégrés.

Le terme majeur intégrant est à la fois psychique et sémiologique. Le terme mineur intégré est uniquement
psychique, et n'a pas de sémiologie a priori sensible. C'est là un principe à retenir, qui appelle, du reste, des
explications probantes. Soit le pronom je. La personne ordinale 1re est majeure et intégrante, et cette personne
ordinale première subsume, en se intégrant, le psychisme de la personne logique 3e et de la personne dynamique
positive ou négative. La personne dynamique intégrée sous la personne ordinale comporte deux états extrêmes
alternants : celui de sujet actif et celui de sujet passif. Et cette alternance qui est le fait de langue se résout, en
discours, par l'adoption de l'une ou de l'autre des situations qu'elle comporte.

On opte, en discours, pour la personne dynamique positive dans je frappe, et pour la personne dynamique
négative dans je suis frappé. si donc on avait à produire une analyse vraie et complète de la teneur du pronom je,
français, il faudrait inscrire, sur une ligne verticale, confinant à la ligne de partage du plan du nom et du plan du
verbe, les conditions de définition suivantes :

Telle est la teneur, ou si l'on veut, le contenu du pronom je. Les grammairiens le classent pronom de 1re personne,
sans porter plus loin l'analyse de son contenu, parce qu'ils sont sensibles surtout à ce qu'il y a en lui de majeur et
intégrant, le côté intégrant étant ici le côté à la fois psychique et sémiologique, et le côté intégré, le côté psychique
seulement.

On voit par la que le schème général d'analyse en l'espèce est :


Terme intégrant : sémiologique + psychique
Termes intégrés : psychique seulement (sémiologie négative)

Ce n'est pas nécessairement la personne ordinale qui est majeure et intégrante, et il arrive que la personne
intégrante soit la personne dynamique. Cette situation se traduit par la possibilité de faire usage du cas
prépositionnel. Le cas prépositionnel étant, là où il est possible, la marque de la prépondérance donnée à la
personne dynamique sur les autres conditions de la définition de personne.

Dans le cas du pronom je, la personne intégrante est la personne ordinale. Dans le cas du pronom moi, la personne
intégrante est la personne dynamique, sous laquelle se dessinent la personne ordinale et la personne logique,
toutes deux intégrées. Aussi, voit-on le cas prépositionnel être refusé par le pronom je et accepte par le pronom
moi.

Si maintenant, je considère non pas le pronom moi mais le pronom me, je vais me trouver en présence d'une
teneur pronominale qui ne sera ni celle de je ni celle de moi, tout en étant plus rapprochée de celle de je que de
celle de moi.

La teneur du pronom me est la suivante : personne ordinale, personne logique, personne dynamique négative. On
voit par là que tandis que le pronom je emporte avec soi l'alternance personne dynamique positive/personne
dynamique négative, le pronom me n'emporte avec soi que la personne dynamique négative. Or la personne
dynamique négative, si on la sort de l'alternance personne dynamique positive/personne dynamique négative, sort
en même temps de la fonction sujet, et passe à la fonction objet.

On a donc en français deux cas pronominaux de la personne dynamique intégrée, < à> savoir : l'alternance
dynamisme positif/ dynamisme négatif; à cette alternance correspond la fonction sujet je. Le dynamisme négatif
seulement (c'est-à-dire pas de dynamisme); à cette situation non alternante, correspond la fonction objet me. Dans
le pronom me, les seuls termes positifs sont la personne ordinale et la personne logique, la personne dynamique
étant négative, et l'on peut poser que me correspond sans plus, à l'intégration de la personne logique sous personne
ordinale. Tandis que dans le pronom je, les trois termes composants sont positifs, personne ordinale, personne
logique et personne dynamique, celle-ci emportant l'alternance de l'actif et du passif.

Une notation comparative des trois pronoms je, moi et me est quelque chose qui n'est pas dépourvu d'intérêt. On
pourrait noter je de la manière suivante :

et me de la manière suivante :

c'est-à-dire, en fait :

La notation analytique de moi serait la suivante :


<La personne dynamique> alternant du positif au négatif, l'alternance jouant ou ne jouant pas. Le non-jeu de
l'alternance amène l'emploi de la préposition.

De l'examen que l'on vient de faire de la teneur personnelle des pronoms je, me et moi, il ressort que la personne
dynamique est en pleine expansion là où elle est intégrante et capable en conséquence de se définir, s'il y a lieu,
par toute sorte de cas prépositionnels, mais que là où, au contraire, elle apparaît intégrée, son expansion,
restreinte, exclut les cas prépositionnels, et s'en tient aux seuls cas susceptibles d'être rendus sans intervention de
préposition.

Après avoir reconnu, comme on vient de le faire, la différente puissance expansive de la personne dynamique
selon qu'elle est intégrante ou intégrée, il peut être intéressant d'examiner ce que devient la personne sous le nom,
plus précisément sous le substantif.

La personne intégrante est la personne dynamique. On aura donc, à l'endroit du nom, une capacité dynamique
entière, inclusive, s'il y a lieu, des cas prépositionnels. De fait, le nom s'emploie sous préposition et sans
préposition. La personne logique est intégrée, et la personne ordinale, intégrée aussi, est négative. De là vient que
le rang personnel du nom soit en soi troisième. Ce rang troisième est celui de la personne logique, en l'absence de
la personne ordinale.

L'absence de la personne ordinale est le cas ordinaire d'expression. Mais, par expressivité, il est possible
d'introduire la personne ordinale seconde. Le résultat est un substantif pris au vocatif, sous deuxième personne
ordinale, prenant la prépondérance sur la personne logique, et sur la personne dynamique liée. Ce cas est celui où
l'on fait appel à la personne d'une manière allocutive, consistant à s'adresser à elle. Cet appel, emportant avec soi
la personne seconde est alors prédominant, par expressivité, et la personne seconde ordinale en devient intégrante.
Il en est ainsi dans : Pierre, vous n'oublierez pas ce que je vous ai dit. Pierre est au vocatif, et le vocatif est, dans
le système casuel du nom, la réintroduction, en position intégrante, de la personne ordinale, sous rang second.

La personne dynamique intégrante, lorsqu'il s'agit du nom, comprend :

a) le cas synthétique de langue non dénoué, non résolu, apportant avec lui l'indiscrimination du dynamisme positif
de sujet et du dynamisme négatif d'objet ou d'attribut. Ce cas synthétique, s'il est maintenu, fait figure de cas nul,
et permet l'emploi de la préposition, en vue d'indiquer tout ce qu'il ne contient pas.
b) le cas synthétique de langue dénoué, résolu, apportant avec lui l'alternance de dynamisme positif de sujet et de
dynamisme négatif d'objet, cette alternance jouant dans le discours en faveur de l'un de ses objectifs et d'un seul.

Le jeu de l'alternance est commandé par des moyens relevant de la syntaxe et ne comportant pas de signe
représenté. On voit par là quelle différence existe quant à la personne dynamique selon que le nom est employé
avec ou sans préposition. Avec préposition, le cas de langue est confirmé, et il est restreint à sa moindre condition
d'analyse. En français, il devient un cas nul, par défaut de jeu de l'alternance sujet/objet, c'est-à-dire dynamisme
positif/dynamisme négatif.

Sans préposition, le cas de langue est <infirmé>, dénoue, et l'alternance qu'il contient, et qui, maintenue, en fera
un cas nul, joue en faveur de l'un de ses termes, prenant dans le discours la prépondérance. C'est à ce dénouement
direct du cas de langue que le français doit ceci que le nom sans préposition se présente en fonction soit de sujet,
soit d'objet, soit d'attribut, et ne sort pas de l'une de ces trois fonctions, réunies dans le cas de langue, et s'annulant
en lui compensativement.

Une caractéristique du français est d'avoir restreint le cas de langue, rendu sans préposition, au bénéfice du cas de
discours, rendu sous préposition. En latin le cas de langue est plus largement représente, ce qui correspond à une
plus grande expansion de la personne dynamique intégrante. En français, la personne dynamique intégrante ne
sort pas, en langue, d'un cas unique constitué par la synthèse du positif et du négatif, le positif étant la fonction de
sujet, le négatif celle d'objet.

En latin le rôle de la personne dynamique intégrante est plus étendu, et elle retient en elle, en les séparant, des
fonctions, des capacités dynamiques diverses. C'est cette rétention sous la personne dynamique d'aptitudes
diverses, analytiquement séparées, et non pas indissociées dans un cas de synthèse, qui constitue la déclinaison du
nom.
Dans le fait que la personne dynamique du français se restreint à ses deux conditions <catégoriques extrêmes>,
dynamisme positif de sujet, et dynamisme <négatif> d'objet, il y a lieu de voir l'effet d'une tendance de la
personne logique à reprendre l'avantage sur la personne dynamique. Car le propre de la personne logique est d'être
celle dont on parle, celle donc qui est le sujet logique, sans condition dynamique autre que cette alternance
d'activité ou de passivité.

Ce que le français a manifestement recherché c'est un accord aussi parfait que possible de la personne dynamique
intégrante et de la personne logique intégrée, la personne dynamique intégrante sortant aussi peu que possible des
conditions qu'apporte avec elle la personne logique. La réduction de la personne dynamique intégrante à
l'adynamisme de la personne logique est le fait psychique profond qui a amené la déplétion de la déclinaison
nominale.

La personne dynamique atteint à l'adynamisme de la personne logique par la compensation en elle des fonctions
adversatives de sujet et d'objet, c'est-à-dire par la compensation en elle du positif et du négatif, compensation
aboutissant si elle est maintenue au cas nul :

(+) (-) = -
(-) (+) = -

et ne livrant l'un ou l'autre des deux dynamismes que si elle est dénouée. Le maintien correspond à l'emploi de la
préposition et le dénouement à l'emploi du nom, sans intervention de préposition.

Il découle de ce qui précède que le développement de la préposition est corrélatif de la subordination relative de la
personne dynamique à la personne logique. Et qu'il suffirait d'annuler entièrement cette subordination pour avoir
une déclinaison dont la richesse de <fonctions> préviendrait, en toute circonstance, l'emploi de la préposition.

Inversement, si on faisait la personne dynamique absolument serve de la personne logique, la déclinaison


nominale ne comporterait plus aucun cas, pas même le cas synthétique compensatif du français, et, en
conséquence, toutes les fonctions du nom sans exception devraient être rendues par préposition.

On voit par là combien est importante en linguistique l'étude historique du rapport personne dynamique/personne
logique. Jusqu'ici, et encore maintenant, dans les langues indo-européennes, le rapport des deux personnes met
l'intégration du côté de la personne dynamique. Soit le rapport :

Mais on approche, en asymptote, c'est-à-dire d'une manière qui ne sera pas atteinte, d'une situation qui serait celle
représentée par un rapport intégratif inverse selon lequel la puissance intégrative passerait à la personne logique,
soit :

Dans cette hypothèse, tout mécanisme de déclinaison <fonctionnelle> disparaîtrait, et, partout devant le nom,
serait requis l'emploi d'un signe distinct de fonction.

Dans cet ordre d'idées, un fait, auquel on ne songe guère, mais qui est riche d'enseignement, est le suivant : il est
possible de rendre la fonction sujet active de deux manières : 1) d'une manière non prépositionnelle : Pierre (sujet
actif) bat Paul; 2) d'une manière prépositionnelle : Paul (sujet passif) est battu par Pierre (sujet actif). Mais il
n'est pas possible d'en agir de même avec la fonction sujet passive, qui, elle, ne saurait être rendue par préposition.
Il faut voir là une conséquence de la discussion qui s'opère dans l'esprit quant à la relation personne
logique/personne dynamique. Cette relation est, in toto, la suivante :
la personne logique n'emportant pas avec elle la notion de dynamisme{Note : Passage raturé : il découle de là qu'il y a
convenance profonde de la personne logique et de la personne dynamique négative; et que cette convenance une fois établie, il ne reste
plus que la disconvenance personne logique (-), personne dynamique, disconvenance dont la levée réside dans l'emploi d'une préposition.
}. Le jeu qu'elle comporte est le suivant :

personne dynamique positive + personne logique = fonction de sujet actif


personne dynamique négative + personne logique = fonction de sujet passif

La fonction de sujet ne s'obtient pas deux fois : il suit de là que si elle <est> obtenue du côté de la personne
dynamique positive, elle ne se répétera pas telle du côté de la personne dynamique négative, qui se présentera en
fonction d'objet. Et que si la fonction de sujet est obtenue du côté de la personne dynamique négative, sous
l'espèce de sujet passif, elle ne se répétera pas du côté positif, et devra être rendue par un nouvel état de la
fonction de sujet dynamique, celui correspondant à l'emploi de la préposition par. La personne logique n'apporte
pas par elle-même de fonction. Elle reçoit sa fonction de sa <jonction> à la personne dynamique.

La fonction de sujet vient de ce que la personne dynamique positive et la personne dynamique négative se lient
par premier état à la personne logique. De là les notions de sujet actif et de sujet passif. La liaison de la personne
dynamique à la personne logique par second état ne produit pas la fonction de sujet.

Si la liaison opérée en second état est celle de la personne logique et de la personne dynamique négative, le
résultat est la fonction objet issue de l'accord profond existant entre la personne logique qui ne porte pas de
fonction dynamique - et un dynamisme présenté négatif.

Si la liaison opérée par second état est celle de la personne logique et de la personne dynamique positive, le
résultat est une fonction dynamique prépositionnelle, représentative hors sujet du dynamisme du sujet.

Dans la relation de la personne dynamique et de la personne logique, il y a lieu, on le voit, de bien marquer la
distinction des liaisons par premier état, livrant la notion de sujet, et des liaisons par second état, livrant des
notions qui ne peuvent <plus> être celle de sujet.

De ce qui vient d'être exposé, il ressort que le français est une langue habile à rendre le sujet actif en situation
topique de sujet et le sujet passif de même en situation topique de sujet. Et qu'il est en outre habile à rendre le sujet
passif en position ectopique : ce qui produit la fonction objet. Et de même le sujet actif en position ectopique de
sujet : ce qui produit le cas de discours introduit par la préposition par, lequel cas correspond à l'ergatif ou à l'ablatif
des langues à déclinaisons. L'ectopie vient toujours de ce qu'on a affaire à une édition seconde et réitérée de la
relation personne dynamique/personne logique.

Leçon du 4 juin 1948, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1947-1948, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale III, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1987, pp. 233-241.

4 juin 1948 - série C

Je reprends au point où je l'ai laissé, l'examen préliminaire que, en ces leçons de fin d'année, j'ai entrepris des
conditions de définition de la personne dans la langue française.
Cette définition de la personne est partout présente, d'une manière plus ou moins apparente ou occulte, dans le
plan verbal et dans le plan nominal. Elle n'est absente qu'en dehors de ces deux plans, dans le cas, par exemple, de
la préposition. Une préposition est un être de langue auquel il n'est imposé aucune condition de définition ayant
trait à la personne.

Il n'en est pas de même du nom ou de son substitut, le pronom, et, surtout, il n'en est pas de même du verbe. Dans
le cas du nom, il y a lieu de faire la distinction du substantif et de l'adjectif. Le substantif apporte avec lui une idée
de 3e personne qui correspond à la présence en lui d'une personne logique, dont Il est parlé. Se servir d'un
substantif, c'est parler en faisant appel à ce qu'il signifie, et parler à propos de quelque chose ne sortant pas de
cette signification. Me servir, par exemple, du mot homme, qui est un substantif, c'est appeler à mon service ce
que le mot homme signifie, et c'est, en même temps, dans la langue, référer la signification à un être compris dans
la désignation générale que constitue le mot homme. Ainsi qu'on l'a indiqué, ici même, dans l'étude que l'on a faite
autrefois des parties du discours, le substantif est dans le plan du nom un mot qui a son incidence à l'intérieur de
ce qu'il connote, plus simplement, de ce qu'il signifie. Cette incidence est celle que nous qualifions d'interne. Le
substantif est un mot, de caractère nominal, apportant avec lui une incidence interne.

C'est par là, par cette incidence interne, que le substantif se distingue de l'adjectif, dont l'incidence est externe à la
signification apportée par le mot. Se servir, par exemple, de l'adjectif beau, c'est faire appel à ce qu'il signifie,
mais non pas à propos d'un être que cette signification comprend, mais à propos d'un être que cette signification
ne comprend pas, pour la désignation duquel elle est en soi inopérante. Il découle de là pour l'adjectif beau la
possibilité de se dire, sans limitation sensible, de toute sorte d'êtres. Un beau travail, un beau livre, un beau
paysage, un homme beau, etc., que l'incidence de beau est externe à la signification même de beau. Est par cette
facilite de transport à des supports aussi divers que l'on voudra, mise en parfaite évidence. Un tel transport à des
supports de toute espèce est impossible lorsqu'il s'agit d'un substantif, dont la capacité d'application, l'aptitude
incidentielle, ne sort pas de la signification apportée. Homme ne peut se dire que d'êtres appartenant à la
collectivité que ce mot subsume. L'incidence ne sort pas de la collectivité subsumée.

Il suffit du reste, de faire que beau, qui est un adjectif, ait son incidence à ce qu'il signifie, et soit conçu dans les
seules limites de cette incidence, pour que, du même coup, on se trouve en présence d'un substantif. En termes
plus généraux, avec l'adjectif, le support possible déborde l'apport, avec le substantif, ce débordement est interdit.
Dans l'exemple le beau est un second visage du vrai, beau est une <réapplication> de l'apport beau à lui-même.
L'apport est devenu support, ici, beau n'est plus senti incident à toutes sortes d'êtres, par incidence externe, mais
incident, par incidence interne, à sa propre signification. On distingue là dans chaque mot, quel qu'il soit, deux
opérations de pensée consécutives et liées :

a) l'apport de signification
b) le transport de signification apportée à un support et, pour ce qui est de cette seconde opération, deux cas :
1. Celui où le support se trouve compris dans la signification apportée,
2. Celui où le support ne se trouve pas compris dans la signification apportée.

La personne, c'est, au fond, partout et toujours, le support auquel est référée la signification apportée <par> le
mot. Et un mot n'emporte avec lui la notion de personne logique que pour autant que la signification apportée
emporte avec soi une référence à support. C'est la référence à support qui fait la personne, la personne logique.
C'est dire que la personne logique est présente sous le substantif; et qu'elle peut être considérée absente sous
l'adjectif. En effet, avec le substantif, il y a apport de signification et la signification apportée retient l'incidence,
c'est-à-dire l'application à support, dans des limites qui sont celles de l'apport, dont on ne sort pas. On a donc,
analytiquement, affaire à un terme qui, provisionnellement, constitue un rapport entre apport et support, la
présence du support entraînant celle de la personne.

Avec l'adjectif, il y a, tout comme avec le substantif, un apport de signification, mais en regard de cet apport, la
quête du support reste inconditionnée. L'adjectif peut se dire inconditionnellement de toute sorte de supports. On
en conclut, en toute sécurité, que l'adjectif n'emporte avec soi aucune détermination de support, et
conséquemment aucune détermination de personne logique.

On est <autorisé{Note : Mot restitué. }>, de par ces raisonnements, corrobores quant à leur justesse par l'emploi des
deux espèces de mots, à voir, dans le substantif, un mot satisfaisant à la condition apport significatif/personne
logique positive, et dans l'adjectif, un mot satisfaisant à la condition apport significatif/personne logique négative.
Dans l'adjectif, il n'y a pas de condition de support, il y en a une dans le substantif.

Il peut être intéressant de comparer, pour ce qui est du psychisme, l'adjectif et le verbe. Sous l'adjectif, la personne
logique est négative, avec les conséquences que cela comporte. Sous le verbe, la personne logique est présente, et
elle porte un intitulé ordinal, mais, dans le verbe français, la personne que le verbe incorpore a pris la fonction
même du verbe, qui est une fonction unique, la fonction de prédicat.

Dans le verbe français, la personne incorporée n'est pas subjective, mais, comme le verbe lui-même, prédicative.
De là la nécessité de pourvoir le verbe d'une personne subjective prise en dehors de lui, autrement dit de pourvoir
le verbe d'un sujet à lui extérieur soit par nom, soit à défaut, par pronom.

En latin, où la personne incorporée dans le verbe était demeurée à un certain degré subjective, le verbe, quant à la
désignation du sujet, pouvait se suffire à lui-même, et venit, sans plus, signifie "il vient". Il n'en va plus de même
en français où vient incorpore une personne prédicative et non pas une personne subjective. La personne
subjective, en français, se présente en dehors du verbe. Il est certainement utile de s'arrêter un peu sur la
distinction, que l'on vient d'établir, de la personne prédicative et de la personne subjective.

La personne prédicative est une personne d'apport, non pas une personne de support. En soi, c'est donc une
personne nulle, vu que la détermination de la personne se confond avec la limitation du support. A support
conditionnellement illimité, répond la situation de personne nulle. Il en est ainsi pour l'adjectif.

Dans le verbe, les choses se présentent différemment, pour des raisons historiques, à savoir que la personne
incorporée fut d'abord subjective, avec idée liée de support, et que, comme personne subjective, elle portait un
intitulé ordinal, étant première, deuxième ou troisième; or il est arrivé ceci qu'elle est devenu prédicative, et non
subjective, tout en gardant son intitulé ordinal. On a donc sous le verbe français une personne prédicative,
subjectivement nulle, mais continuant de porter un intitulé ordinal, sur la différence duquel se fonde la
conjugaison.

L'intitulé ordinal fait défaut quant à la personne prédicative, que contient l'adjectif. Or en l'absence d'intitulé
ordinal la personne purement prédicative est nulle.

Du point de vue fonctionnel, la personne qu'incorpore le substantif est prédicative du côté de la signification
apportée, et subjective du côté de la restriction apportée à l'incidence, c'est-à-dire du côté du support. La personne
logique n'est donc pas sous le substantif purement prédicative et nulle. Elle est, à un certain degré, positive, et par
son caractère positif, elle suggère le rang 3e, ce qui fait du substantif un mot de 3e personne, de 3e personne
logique, mais non de 3e personne ordinale, car dans le substantif, l'intitulé ordinal à la vérité fait défaut. On peut,
toutefois, l'obtenir par expressivité, ce qui a lieu dans l'apostrophe, et, généralement, au vocatif, qui est, dans la
déclinaison du nom, un cas allocutif, ajouté à des cas dynamiques, et, conséquemment, d'une autre espèce que
ceux-ci.

Un enseignement certain des quelques leçons de fin d'année que j'ai consacrées à la personne est que l'assiette
entière du système personnel, c'est la personne logique.

La personne ordinale n'est qu'un intitulé de la personne logique. Et la personne dynamique ne représente, du côté
dynamique, que ce qu'intègre de dynamique la personne logique. Soit donc deux procès psychiques relatifs à la
personne logique :

a) un procès d'intitulation, qui lui confère rang


b) un procès d'intégration, qui lui confère dynamisme.

Que l'on délie la personne logique du conditionnement que représentent ces deux procès, et, du même coup, on se
trouvera en présence d'un idiome ne comportant pas d'expression pour le système de la personne. Pour avoir dans
une langue le système de la personne, il faut demander à la personne logique de subir une intitulation issue de
l'acte de langage{Note : Passage raturé : et il faut lui demander d'agir, dans le sens d'une intégration de dynamisme. } . En l'absence
d'une satisfaction apportée à cette demande, il ne peut, au sens où nous l'entendons, exister dans la langue de
système personnel.
Ceci posé, et bien établi, et formulé, me semble-t-il, d'une manière satisfaisante, par sa netteté, j'ai à revenir sur
une question, abordée, mais incomplètement traitée, qui est celle de la position de la personne logique dans le
champ linguistique.

La personne logique se situe soit dans le plan verbal soit dans le plan nominal. Il suit de là l'existence
sémiologique, dans la langue de deux conditions de la personne logique : la condition intra-verbale <et> la
condition nominale (extra-verbale).

Considérons en premier lieu la condition intra-verbale, telle qu'elle se présente dans le pronom je. Le pronom je
ne sort pas du plan verbal : tout en étant un pronom subjectif, dont le verbe, qui en a besoin pour avoir un support,
refuse l'incorporation, la personne sub-verbale étant devenue prédicative, non subjective.

Le pronom je, intra-verbal, c'est-à-dire inapte à sortir du plan verbal, est fait d'une personne logique portant
l'intitulé ordinal de 1re personne et intégrant un dynamisme limité à la fonction de sujet, de sujet dynamique. Soit
donc par figuration analytique : .

Telle est la teneur psychique du pronom je. A quoi il convient d'ajouter que cette teneur psychique représentative
de ce qui est immanent à je est exclusive de toute transcendance du côté dynamique. Au dynamisme immanent
intégré par je ne s'ajoute aucun dynamisme transcendant, qui permettrait un emploi prépositionnel. On a donc par
figuration analytique complète pour je, ceci :

C'est-à-dire, en généralisant, un pronom capable d'immanence et incapable de transcendance, d'une transcendance


qui, si elle existait, aurait cet inconvénient de l'entraîner dans le plan nominal.

Ce que je viens d'exposer pour je vaut pour tous les pronoms dont la personne logique appartient au plan verbal.
Leur caractéristique commune est d'apporter avec eux un dynamisme immanent et de refuser tout dynamisme
transcendant.

Les choses se présentent différemment si je passe de la personne logique intra-verbale à la personne logique extra-
verbale, et donc intra-nominale. Cette position de la personne logique est représentée par le pronom moi,
opposable à je et à me, représentatifs de personne logique en position intra-verbale.

La teneur du pronom moi est la suivante, dont le mieux est de produire aussitôt une figuration symbolique :
Les fonctions intégrées sont celle de sujet (moi, je parle), celle d'objet immédiat (regardez-moi) et celle d'objet
médiat (parlez-moi), celle d'attribut, (je suis moi). Mais, en vis-à-vis, de ces fonctions intégrées, immanentes, et
non prépositionnelles, il y a toutes les autres fonctions concevables non intégrées et transcendantes, et qui toutes,
sont rendues, explicitement, par préposition.

Le fait, qui est un fait de grammaire particulière du français, et aussi un fait de grammaire indo-européen, le fait
mis en lumière par ces observations est la tendance de la personne logique à refuser le dynamisme transcendant
dans le plan verbal et à l'accepter dans le plan nominal.

Il y a là une différence qui est, du point de vue de la systématique générale du langage, du plus haut intérêt. Il en
ressort que l'on sait sentir la transcendance dynamique là où cette transcendance obligerait à quitter le plan verbal.
Car si l'on ajoutait la transcendance dynamique à des pronoms situes, a priori, dans le plan verbal, il s'ensuivrait
pour ces pronoms une situation selon laquelle ils appartiendraient et au plan verbal et au plan nominal. Cette
situation équivoque est évitée. Et il est demandé expressément au pronom d'appartenir soit à l'un soit à l'autre des
deux plans.

La caractéristique générale des pronoms appartenant au plan verbal est de refuser la transcendance dynamique
(prépositionnelle) et de s'en tenir à l'immanence de cas intégrés sous personne logique, cas toujours non
prépositionnels.

A l'inverse, la caractéristique des pronoms appartenant au plan nominal est d'accepter la transcendance dynamique
(prépositionnelle) et d'y joindre une immanence qui, elle non plus, ne . sort pas du plan nominal. C'est-à-dire une
immanence appelée à jouer, limitativement et supplétivement et, conséquemment, d'une manière restreinte, là où
la sortie du plan verbal s'impose, pour quelque raison que ce soit. Il s'établit ainsi dans le discours, pour les divers
rangs personnels, une spécialisation de l'immanence dynamique intra-verbale et de l'immanence dynamique extra-
verbale, c'est-à-dire intra-nominale.

Un examen comparatif des pronoms le et lui nous aidera, sur ce point, à bien fixer les idées. Le est le pronom en
position intra-verbale; lui, le pronom en position extra-verbale. L'intitulé ordinal est le même pour les deux
pronoms, rang troisième.

Par position intra-verbale, conformément à la théorie avancée ici, le pronom le refuse la transcendance
dynamique, c'est-à-dire le cas prépositionnel. Il est impossible de dire : penser à le; il faut dire penser à lui.

Autre est l'aptitude fonctionnelle du pronom lui. Il emporte avec soi, par immanence, une aptitude fonctionnelle
intégrée (non prépositionnelle) et, par transcendance, une aptitude fonctionnelle non intégrée, représentée par les
cas prépositionnels. Les cas prépositionnels n'existant que d'un seul côté, pour le seul pronom lui, il n'y a pas à les
confronter avec les semblables appartenant au pronom le, qui les refuse. Aussi la confrontation des deux pronoms
se limitera aux cas intégrés immanents.

Le pronom le intègre sous personne logique une fonction unique, celle d'objet immédiat, et il n'en sort pas. Il ne
s'étend pas, comme me, à la fonction d'objet médiat. Arrive à cette fonction, il démissionne et cède la place à lui.
On dira : il le regarde, mais on devra dire il lui parle, et non pas il le parle. Cependant, on peut dire, pareillement,
avec me partout : il me regarde, il me parle. Il apparaît ainsi que tandis que le pronom le intègre la seule fonction
d'objet < im>médiat, le pronom me, plus intégrant, développe sa puissance intégrative jusqu'à la fonction d'objet
médiat.
La démission de le en face de la fonction d'objet médiat non immanente, non intégrée, oblige à faire appel à un
pronom relevant du plan nominal, qui est lui, et dont la puissance intégrative dans ce plan, le plan nominal, est
considérable. Elle se développe du cas sujet au cas objet médiat, en passant par le cas sujet médiat, pour
l'expression duquel elle rencontre la concurrence du pronom le étroitement spécialisé. On dira : je le regarde,
mais on devra dire : c'est lui que je regarde. Car dans cette construction, le pronom, par agencement expressif de
syntaxe, a été retiré du groupe verbal je regarde, et du même coup, par ce retrait, est devenu disconvenant à sa
propre définition intra-verbale.

Au résumé, la confrontation de le et lui, le représentatif de la position de personne logique dans le plan verbal, et
lui représentatif de la position de personne logique dans le plan nominal, peut être représentée par figuration
analytique comme suit :

Après avoir produit les explications que vous avez entendues, ayant trait à la double position en langue de la
personne logique soit dans le plan verbal soit dans le plan nominal, et aux conséquences qui en résultent du côté
de l'intégration dynamique, je suis parfaitement au clair pour analyser, sans rencontrer aucune difficulté
<nouvelle>, non résolue d'avance, la totalité des pronoms français. Et je suis pareillement au clair pour marquer,
dans le cadre de la théorie de la personne, les différences formelles existant entre le substantif et l'adjectif, entre le
nom et le verbe, entre l'adjectif et le verbe.

Au fond, sous des différences sensibles, et sensibles comme faits de langue, il y a le fait général, le fait de grammaire
générale, que la liaison, la synapse, pour se servir d'un mot grec, de l'apport significatif au support simultanément
réfère a varié. La personne - la systématisation de la personne - est à la base de la langue, cela partout, en tout
idiome.
Leçon du 18 juin 1948, série C, Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1947-1948, série C, Grammaire
particulière du français et grammaire générale III, publiées sous la direction de R. Valin, W. Hirtle et A. Joly,
Québec, Presses de l'Université Laval, et Lille, Presses Universitaires de Lille, 1987, pp. 251-256.

18 juin 1948 - série C

Que la théorie de la personne est à la racine de toute théorie se rapportant à la structure de la langue et aux
diffée;rences de structures des langues.

Connexion de la théorie de la personne et de celle des parties du discours.

La connexion apparaît dès l'instant que l'on fait l'inventaire du contenu des différentes espèces de mot. Le
phénomène que l'on a, dans l'enseignement donne ici, qualifie incidence n'est jamais autre chose qu'une recherche,
pour le sémantème, ou si l'on veut, par le sémantème, du support que constitue la personne logique.

Cette personne, une fois atteinte, elle fera l'objet, s'il y a lieu, d'une intitulation ordinale et d'une intégration
dynamique plus ou moins importante.

L'intégration de la personne dynamique par la personne logique est à l'origine de ce qu'on appelle la déclinaison
nominale.

C'est dans le plan du nom que sous la personne logique apparaissent les variations plus ou moins acceptées de la
personne dynamique. Dans le plan nominal, au contraire, on voit s'effacer la variation résultant de l'intitulation
ordinale. Cette variation, dans les langues évoluées, est réservée au verbe. Mais dans le plan du verbe, la personne
dynamique ne varie pas en cas. Le cas dynamique est constant. Cas sujet en latin; cas prédicat en français
(Conséquence). Dans le plan nominal, l'adjectif est un mot qui a la propriété d'imposer à l'esprit une recherche de
la personne logique en dehors de la caractérisation sémantique apportée. C'est ce que nous appelons l'incidence
externe, l'incidence étant la recherche d'une personne logique de support.

Le substantif est au contraire un mot ayant la propriété d'imposer à l'esprit une recherche de la personne logique à
l'intérieur de la caractérisation sémantique apportée. La personne logique de support ne se laisse pas trouver en
dehors de ce que le vocable signifie.

Deux interdictions :

a) interdiction de recherche de personne logique au-dedans de ce que le vocable signifie, c'est l'adjectif;
b) interdiction de recherche de personne logique au-dehors de ce que le vocable signifie, c'est le substantif.

Révoquer une interdiction, c'est tomber dans l'autre. De là la possibilité d'adjectiver le substantif et celle de
substantiver l'adjectif. Il suffit pour ce résultat, de modifier l'incidence, de faire externe celle qui était interne et
interne celle qui était externe.

La recherche d'incidence à personne logique persiste dans l'adverbe. Avec cette particularité qu'il y a incidence à
une recherche d'incidence. C'est ce que nous appelons l'incidence de second degré. Si je dis : Pierre travaille
durement, travaille a son incidence - trouve sa personne logique de support - à Pierre. L'incidence est externe,
comme c'est le cas, partout et toujours, pour le verbe, à moins qu'il ne se présente à l'infinitif, dont le mécanisme
d'inci