Vous êtes sur la page 1sur 21

"Les Mots" de Sartre: un cas limite de l'autobiographie?

[with Discussion]
Author(s): Jacques Lecarme
Source: Revue d'Histoire littéraire de la France, 75e Année, No. 6, L'Autobiographie (Nov. - Dec.,
1975), pp. 1047-1066
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40525450
Accessed: 23-12-2015 01:26 UTC

Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms & Conditions of Use, available at http://www.jstor.org/page/
info/about/policies/terms.jsp

JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide range of content
in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and facilitate new forms of scholarship.
For more information about JSTOR, please contact support@jstor.org.

Presses Universitaires de France is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend access to Revue d'Histoire
littéraire de la France.

http://www.jstor.org

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
«LES MOTS» DE SARTRE :
UN CAS LIMITE DE L'AUTOBIOGRAPHIE?

Rien dans l'œuvrede Sartre,jusqu'en 1964, ne laissait prévoirqu'il


écrirait des « souvenirs d'enfance». Dans son œuvre romanesque,
l'enfantn'apparaîtguère que sous la formed'une catastropheà con-
jurer par l'avortement(L'Age de raison). Si une nouvelle est con-
sacrée à L'Enfance dun chef,ce portraitd'un jeune bourgeoisfascis-
te en herbe est traité avec une malveillance ironique sans exemple
dans les évocations littérairesde l'enfance. Dès ses premierstextes
critiques, Sartre proclamait : « Nous voilà délivrés de Proust...»,
c'est-à-direde la vie intérieureet des images de l'enfance.Quant à
sa propre enfance, elle n'est évoquée que dans quelques mots du
Saint Genet (p. 55) où Sartre oppose la révolte précoce de l'enfant
Genet à la soumissionde toutes les enfances bourgeoises : « II a
choisi de vivre,il a dit contretous : je serai le voleur. J'admirepro-
fondémentcet enfant qui s'est voulu sans défaillance, à l'âge où
nous n'étionsoccupés qu'à boufiFonner servilementpour plaire ». Si
on avait alors imaginé Sartreécrivantson autobiographie,on aurait
pu supposer qu'il y aurait fait l'économie du récit d'enfance, tel
Alain écrivantrondement: « De l'enfance,je dirai peu ; car elle ne
fut que bêtise », et concluant ce peu par « Donc une enfance sotte
comme elles le sont toutes» ; ou tel Malraux gommantson enfance
de ses Anti-Mémoires : « Presque tous les écrivains que je connais
aimentleur enfance,je déteste la mienne...». En fait Sartre n'a pas
changé d'avis sur l'enfance comme thème littéraire,sur l'enfance
bourgeoise,sur sa propreenfance,quand il entreprendLes Mots (en
1954, puis en 1963), quand il travaille sur Flaubert, des années du-
rant,privilégiantl'étude de « l'enfance indépassable ». Mais il s'est
rallié au marxismeet s'est persuadé que l'enfanceet la famille,« mé-
diationentrela classe et l'individu», sont un domaine privilégiépour
l'applicationde méthodesmarxistes,combinéesavec celles de la psy-
chanalyse. L'enfance dès lors retientSartre,parce qu'elle constitue
le lieu crucial des aliénations, des déterminationssociales et des
mystifications. C'est en ce sens qu'il écrira dans L'Idiot de la Famille
(t. i, p. 55) : « Sans la petite enfance,c'est peu de dire que le bio-

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
1048 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

graphe bâtit sur le sable : il construitsur la brume avec du brouil-


lard. » Et dans les multiplesinterviews(dont Sartren'est pas avare),
qui ont accompagné ou suivi la publicationdes Mots, interviewsau
reste bien contradictoires,Sartre a souligné combien ce texte est
sous-tendupar la conversionde son auteur à la philosophie mar-
xiste et à l'entrepriserévolutionnaire.On trouvera dans le dernier
livre de SartreOn a raison de se révolter(composé au magnétopho-
ne), clairementexplicitéeet radicalisée, l'idéologie qui se trouvaità
l'arrière-plandes Mots.
En fait,d'un point de vue plus strictement littéraire,de toutes les
déclarationsque Sartrea pu faire à propos des Mots, celle qui nous
paraît le mieux éclairer son projet est la suivante, faite en 1971,
avec quelques années de recul :
Le sens du styledans Les Mots, c'est que le livre est un adieu à la litté-
rature: un objet qui se contestesoi-mêmedoit être écrit le mieux possible.

Si, chez beaucoup d'écrivains,l'autobiographieest souvent moins


écrite,moinslittéraireque leurs autresœuvres,chez Sartre,au milieu
d'une productiontoujoursgénéreuse,mais guettéepar l'hypertrophie
et l'inachèvement,elle correspondà un momentparfaitd'équilibre,
de concentration,de rapidité. Si la lecture est une fête, comme il
est dit dans notre ouvrage, les deux cents pages des Mots le prou-
vent assurémentmieux que les trois mille pages « à suivre» de
L'Idiot de la Famille ou que les trois volumes des Chemins de la
libertéinterrompus. Il y a même plus d'éclat, de verve et de rythme
dans ce raccourcid'autobiographieque dans le roman de La Nausée
ou les nouvelles du Mur. Les critiques et le public qui ont vu en
1964 dans ce livre le chef-d'œuvrequi classait Sartre sans conteste
parmi les grands écrivains,avaient certainementde bonnes raisons.
François Mauriac, à cette occasion, a fait entrerdans son Panthéon
celui qui vingt-cinqans plus tôt lui avait dénié la qualité d'artiste
et de romancier: « Sartre (écrivait-ilen 1965), et cela est frappant
lorsqu'on lit ce qu'il vient d'écrirede son enfance dans Les Temps
Modernes,est le dernierécrivainde notregénération,et non le chef
de file de ceux qui sont venus après lui. Il est plus près de Proust
dans ces pages des Temps Modernes, la poésie en moins, que de
Robbe-Grillet.Personne après lui ne paraît dominerl'histoirelitté-
raire.» Mais on voit à quel point cet hommage,comme l'attribution
du Prix Nobel à Sartre,en 1964, représenteun pavé infernal: voici
Sartresacré grand écrivain,bien culturel,maître des traditionslit-
téraires,à l'occasion d'un livre où il a entendu détruirele mythedu
« grand écrivain», liquider toute mystiquede la littérature,assurer
que « la culture ne sauve rien ni personne». Lui qui voulait con-
tribuerà « la destructiondu mythede l'enfance», le voici égalé à
Proust dans l'art d'évoquer et de recréer les souvenirs d'enfance,
alors qu'un Gide, écrivant Si le grain ne meurt,se désespérait de

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
UN CAS LIMITE DE L'AUTOBIOGRAPHIE : SARTRE 1049

restersurce plan par tropinférieur à Proust.C'est bienle cas, pour


reprendre un leitmotivsartrien, de direque « qui perd gagne» ou
plutôtque « qui gagne perd». Que Les Mots soit« le mieuxécrit
possible», ses lecteursen conviennent, et y applaudissent, maisque
cetobjet- ce livre- se contestelui-même, et avec lui,la littérature,
ils ne le perçoivent en aucunemanière.Or,en explicitant la formule
de Sartreque nouscitionsplus haut, Les Mats serait,dans le projet
de leurauteur,une autobiographie qui se contesterait elle-même en
tantqu'autobiographie, des souvenirs d'enfancecontestant la mytho-
logie sur laquelle reposentles souvenirsd'enfancetraditionnels, le
récitd'unevocationd'écrivain, se
qui moquerait des récits de voca-
tion.Le malentendu est doncvertigineux, et on voudraits'interroger
surce qui l'a rendupossible,en essayantde caractériser ce textedu
point de vue de son au
appartenance genreautobiographique. Cette
approche des Mots ne prétendpas être la meilleure, et n'en exclut
pas d'autres; elle laisserade côtébien des perspectives développées
dans diversesétudes; elle s'appuiera,peut-êtrepas toujoursperti-
nemment, surles travauxde PhilippeLejeune,en particulier surses
définitions du genreautobiographique. Mais notreproposserabeau-
coupplusmodeste, plusempirique- pourne pas dire: plusimpres-
-
sionniste . Au fond,notreproblèmeest le suivant: un lecteurqui
s'estfaitune imagede l'autobiographie d'aprèsun certainnombre
d'autobiographies exemplaires et incontestables, des Confessions de
Rousseauà L'Age dhommede Leiris,en passantpar la Vie dHenry
Brulard,les SouvenirsdEnfanceet de Jeunessede Renan,retrouve-
t-ilcetteimagedans le livrede Sartre? voit-ilcomblée,ou au con-
trairefrustrée, l'attentequi se crée autourdu termed'autobiogra-
phie ?
Si l'on prendles diverscritèresposés par PhilippeLejeune dans
L'Autobiographie en France(1971),et précisésdans « Le pacte au-
»
tobiographique (1973),on admettraque Les Mots constitueune
autobiographie, qui retientet intriguepar d'évidentessingularités.
Qu'il y ait identité entrel'auteur,le narrateur, le protagoniste, aucun
doutelà-dessus,bien que le lecteur,aprèsles cinq premières pages,
éprouvequelque surpriseà voirdébarquerJean-PaulSartresous la
formed'un enfantfaitau galop,dans ce qui avait d'abordl'allure
d'unechroniqueimpersonnelle d'unefamillealsacienned'après1850.
Mais assez vite des références, des anticipations indiquentque cet
enfantest bien destinéà écrireles œuvresque nous connaissons
commeétantcelles de Jean-PaulSartre.L'identiténominalepeut
dispenserd'un pacte autobiographique ; celui-cin'est pas au vrai
trèsapparentà l'intérieur du livre,mêmesi Sartredans certaines
interviews, que le lecteurdes Motsn'estpas obligatoirement censé
connaître, a admis du bout des lèvres avoir écrit « une autobiogra-
phie». Dans Les Mots,ni le titreni les sous-titres n'annoncent clai-
rementla couleurautobiographique ; pointde préfaceni de post-

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
1050 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

face ; pas même de ces prière d'insérerque l'usage fait mettresur


les rabats de la couverture.On ne peut trouverl'équivalent d'un
pacte autobiographiqueque dans des formuleséparses qui attestent
une intentiond'exactitudeet de fidélitépar rapportaux années évo-
quées, un souci de respecterles données et les limites de la mé-
moire.Ainsile narrateur,après avoiradmis : « ce que je viens d'écrire
est faux. Vrai. Ni vrai ni faux comme tout ce qu'on écritsur les fous,
sur les hommes» - ce qui pourraitnous éloigner de l'impression
d'avoir affaireà une autobiographie- ajoute immédiatement : « j'ai
rapporté les faits avec autant d'exactitudeque ma mémoire le per-
mettait» 1 (p. 61), ce qui relève de l'entrepriseautobiographiquela
plus orthodoxe,comme en relève, quelques pages plus loin, cette
évaluation d'une incertitude: « Commentpourrais-jefixer- après
tant d'années, surtout- l'insaisissable et mouvante frontièrequi
sépare la possession du cabotinage » (p. 72). De telles formules,qui
ne sont pas rares, attestentla probité du narrateur,attaché à éva-
luer le degré de sincéritéqu'il peut accorder, à l'âge indiqué, aux
affectionsde l'enfant.Notons cependant,moinsclassique dans l'auto-
biographie,l'affirmation d'une telle distance du narrateurà l'égard
de son « enfance reniée, oubliée, perdue » (p. 191), qu'elle l'amène
à évoquer tout un travail de déchiffrage,et de reconstruction, qui
ne laisse pas de paraîtrealéatoire : « Mes premièresannées surtout,
je les ai biffées: quand j'ai commencéce livre,il m'a fallu beaucoup
de temps pour les déchiffrer sous les ratures» (p. 200). On retrou*
verait,d'ailleurs, des formules presque analogues, dans les grandes
entreprises,biographiquescelles-là, de Sartresur Jean Genet ou sur
Flaubert. L'autobiographie,pas plus que la biographie,ne prétend
restituerun passé en soi (notionqu'écarte la philosophiesartrienne),
mais le reconstitueet le structureselon un projet qui appartientau
présent.
Si nous considéronsla matière du récit sartrien,l'histoireévo-
quée, sommes-noustoujours dans les cadres de l'autobiographie?
L'autobiographie depuis Rousseau suppose un récit d'enfance, qui
ne se borne pas à évoquer les minutesheureuses d'un passé enfui,
mais qui retrace la genèse intellectuelleet morale d'une personne.
Ici, à premièrevue, nous n'avons de récit suivi et exhaustifque des
années 1909-1916,et l'histoirede l'enfant s'arrête à la douzième
année, c'est-à-direavant des événementsqui ont le plus marqué,
sinon traumatisé,son adolescence, et qui ont nécessairementdéter-
miné sa personnalitéd'adulte. Cette coupure, pourtant,en dépit
d'une « suite » promise (p. 211), mais non donnée, ne met pas en
cause la cohérenceet l'achèvementdu livre,et, à y regarderde près,
ne donne pas au livre le statut de « souvenirsd'enfance» qui, par
leur caractère limitatif,ne constitueraientpas une autobiographie.

1. Nous utilisons, pour Les Mots, l'édition Gallimard, coll. < Folio », 1972.

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
UN CAS LIMITE DE L'AUTOBIOGRAPHIE : SARTRE 1051

En effet,dans le cours de ce récit viennentse greffernaturellement


de multiplesanticipationsfaisant allusion au Sartre des années 20,
30, 40, 50 et 60, et les vingtdernièrespages, dans un raccourci à la
fois éblouissant et vertigineux,opèrent la jonction du bambin et
du quadragénaire confondusdans la même sévéritépar le narrateur
quinquagénaire. En outre,le récit d'enfance s'organise,non pas ex-
clusivement,mais principalementautour de la naissance de la vo-
cation d'écrivain,du choix de la littérature,et de la vision du monde
qui en a découlé. Nous tenons là une des premièressingularitésdu
récit de Sartre par rapportaux œuvres les plus célèbres de l'auto-
biographie- singularitéqui ne met d'ailleurs pas en cause l'appar-
tenance au genre. Deux modèles, en général incompatibles,sont
parfaitementfondus : celui du récit d'enfance faisant une large
place à l'évocation des parents; celui du récit de vocation, ou plus
précisémentde l'autobiographie intellectuelle, qui fait une part
mince à l'enfance,parce qu'il est convenu qu'un enfantn'a pas l'ac-
tivité intellectuellequi lui permet d'élaborer des options durables.
Le coup de génie, ou le coup de force,de Sartre consiste à situer
l'essentielde la genèse de sa vie intellectuelledans sa petite enfan-
ce, de cinq à douze ans, en bravant l'incrédulitédu lecteur devant
une si étonnanteprécocité.Ceci n'est évidemmentpossible que par-
ce que ce récitde vocationest en faitle récit d'une vocation,réalisée
certes,mais dénoncée et reniée. A la lumière d'une conversionulté-
rieure,qui n'est d'ailleurspas racontée dans Les Mots, Sartrel'apos-
tat traduitsa vocation quasi religieuse de la littératureen terme de
névrose,et fait de cette narrationun travail de rupturequi coïncide
avec la guérison.On est assez loin d'autobiographiesintellectuelles
telles que celles d'Alain (Histoire de mes pensées), de JulienBenda
(La jeunesse d'un clerc), qui, d'une part, fontpeu ou pas de place
aux images de l'enfance,de l'autre soulignentla continuité,la cohé-
sion, la progressionde la pensée d'un intellectueldans le siècle. On
seraitplus près, avec d'énormesdifférencesnaturellement,des Sou-
venirsdenfance et de jeunesse de Renan, si l'on pouvait imaginer
le récit de Renan arrêté à la douzième année : dans les deux cas,
le narrateurs'est détaché de la religionde son enfance. Le trait le
plus original,le plus surprenantaussi de Sartre, c'est que si l'on
prend des cadres chronologiques,le narrateurdes années 1954-1963,
pour mieux dénoncer ses errementsdes années 1925-1945,les re-
trouve ou les déplace dans les fantasmeset les conflitsdes années
puériles 1909-1916.L'auteur de la Nausée est ainsi aspiré et happé
par le bambin qui gribouilledes romans d'aventure.L'un et l'autre
partagentla même mystique,la même névrose. Une telle « précoci-
té » ne paraît pas d'ailleurs étonnanteà Sartre,puisque, biographe
de Flaubert, il situe, chez celui-ci, entre sept et neuf ans la déci-
sion d'écrire.
Pourquoi ne pas admettre- et même commentne pas admirer

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
1052 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

- cette combinaisonparfaitementréalisée sans être nulle part ex-


plicitée d'un récit d'enfance, d'une biographie intellectuellesaisie
dans sa préhistoire,d'un récit de vocation organisé dans la perspec-
tive d'un reniementet d'une conversionà venir? Sartre,à qui on
a parfoisreprochéd'avoir écrit des romansou des pièces à thèse, se
garde bien ici d'intercalerdans la narrationdes commentairesdé-
monstratifs ; les aperçus philosophiques sont limités à des maximes
de moralisteou à des traitspolémiques ; et l'ordre dialectique, com-
me Philippe Lejeune l'a démontré dans son étude « L'ordre du
récit dans Les Mots », vient se dissimulersous un ordre narratif,
peut-êtresuperficiel,mais constant.Les référenceschronologiques,
nombreuseset assez précises, assurentà la fois la succession et les
simultanéités.Concentrationet dramatisationsont obtenus par l'u-
nité de lieu et d'action: l'essentiel de l'action se situe dans un ap-
partementparisien,avec de rares échappées dans un jardin public ;
le conflitse déroule et se déploie entreun petit-fils et un grand-père,
dans le cadre d'une bibliothèque, avec un peu en repli, une mère
aimante, mais effacée, une grand-mèresecptique, mais discrète.
Sans transgresserles règles de l'autobiographie,Sartre évite ce tra-
vers communà la plupart des autobiographesqu'est la tendance au
ralentissement, à la dispersion,à la détente. Son récit semble accé-
lérer la fuitede l'enfant,à traversun palais de glaces et d'illusions,
toujours à la recherche d'une solution qui le justifierait : il doit
chaque fois abandonnercelle qui l'a d'abord rassuré,pour une autre,
plus complexe, mais non moins décevante, et cela jusqu'au refuge,
au piège de la vocation littéraire.Et cette impressiond'accélération
est renforcéepar les mouvementstoujours imprévus de va-et-vient
entrele passé et le présentdu narrateur.S'il est vrai, selon Sartre,
que « l'objet littéraireest une étrangetoupie qui n'existequ'en mou*
vement», jamais toupie n'a tournémieux ni plus vite que ce récit
des Mots.
Si le récit obtient ce resserrement,si rare dans le genre, c'est
d'abord que l'autobiographieest ici délivrée,dégraissée,pourrait-on
dire, de toute recherched'émotion et de pathétique. Le narrateur
ne semble nullementsoucieux d'établir entre le lecteur et l'enfant
une identification ou une participationsentimentale,et l'attendrisse-
ment est rarissime,même sous la forme de l'humour attendrique
Rousseau avait souventutilisé.L'ironie sarcastique donne le ton do-
minant,et d'abord à l'endroitde ce grand-pèredont le portraitbio-
graphique occupe souvent le premierplan. Certes toutes les auto-
biographies ne constituentdes « souvenirs pieux » sur les parents
et les proches.Il existecertainesautobiographies,et plusieursromans
autobiographiques,animés par un inépuisable ressentimentdu nar-
rateur à l'égard de l'un ou l'autre de ses géniteurs.Ainsi La vie
(THenry Brulard, L'Enfant, de Vallès, Poil de Carotte, de Jules
Renard. Mais ce n'est point le ressentimentqui anime le narrateur

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
UN CAS LIMITE DE L'AUTOBIOGRAPHIE : SARTRE 1053

des Mots contreun grand-pèreà qui on ne pourraitguère reprocher


que d'avoir idolâtré son petit-fils
; l'ironie ici procède d'une volonté
de démystification systématique,qui convertitcet aïeul hugolien en
bouffonhistrionique.Ce professeurd'allemand vit dans un faux
sublime que le narrateurà chaque instantdégonfleraet réduira au
ridicule :
A la vérité,il forçaitun peu sur le sublime: c'étaitun hommedu xix6 siècle
qui se prenait,commetantd'autres,commeVictorHugo lui-même,pour Victor
Hugo. Je tiens ce bel hommeà barbe de fleuve,toujoursentre deux coups
de théâtre,comme l'alcooliqueentredeux vins,pour la victimede deux techni-
ques récemmentdécouvertes: l'art du photographeet l'art d'être grand-père
(p. 23).
Dans tout le récit, ce grand-père jouera un rôle burlesque et
redoutable : acteur en représentationpermanente,metteuren scène
de la comédie familiale,il imposera à son petit-filsun rôle d'enfant
merveilleux,c'est-à-direde cabotin. Professeurde la TroisièmeRépu-
blique, il véhiculeral'idéologie anticléricalede la petite bourgeoisie,
il inculquera le culte de la littérature,la religion de l'art, et, sous
couleur de républicanisme,le conservatismele plus insidieux; c'est
lui qui insuffleraà Jean-Paulla vocation d'écrivain en imposant le
modèle du clerc. Le respect que l'enfantlui portait est, au niveau
de la narration,retournéen une dérision burlesque, à l'image de
« sa barbe solaire » (p. 23), auréole que ce nouveau saint porte au-
tour du menton.Ses propos et sa doctrine,par le moyen très flau-
bertiendu discoursindirectlibre, sont soumis à la règle du grossis-
sement caricatural et du dégonflage abrupt: rien d'étonnant à ce
que le narrateurfinisse,jetant un masque transparent,par les qua-
lifierde « sales fadaises » (p. 151), de « religionféroce», et de « vieil-
les biles ».
Au risque de paraître naïf et importun,nous aimerionsnous at-
tarder sur Charles Schweitzer,d'abord parce qu'il joue quasiment
le rôle de protagonistedans plusieurs parties des Mots, ensuite
parce que nous pouvons à son sujet tenterquelques vérifications ru-
dimentairesqui nous éclairerontsur la manière dont Sartre a res-
titué ou composé ce personnage. Par définition,les souvenirs d'en-
fance, à la différencedes mémoiresde la vie adulte, sont invérifia-
bles : les témoinsdirectssont peu nombreux,défunts,et muets en
général.Or Charles Schweitzern'a pas été totalementenglouti dans
le néant, dans la mesure où il a écrit d'innombrablesouvrages, es-
sentiellementpédagogiques, que l'on peut consulter.Spécialiste des
discours solennels de distributiondes prix, il a pu y exprimersa
doctrine pédagogique, et l'image qu'il se faisait de l'enfant. On
s'aperçoit,non sans surprise,qu'il ne cesse de prônerune « méthode
directe des langues vivantes», ce que Sartre signale, mais aussi
qu'il entend diminuerla part faite à la littératureet au livre, qu'il
ne cesse de luttercontrela mystiquede la littérature,et la supers-

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
1054 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

titiondes bibliothèques,qu'il assigne à cet enseignementune utilité


pratique. Loin d'évoluer dans le sublime, il critique les « super-
bes » pour qui la cultureconféreraitavant tout une distinctionaris-
tocratique,et les « beaux esprits» qui, au nom du primatde la lit-
térature,dédaignent le « parler du peuple », la langue vulgaire et
quotidienne. Dans ses manuels de langue allemande ou de langue
française,il utilise certes des textes littérairescontemporains,mais
en petit nombre; le plus souvent,avec beaucoup d'habileté pédago-
gique, il confectionnedes dialogues ou des narrationsen relation
avec des images ou des accessoires apportés par le maître. Enfin,
dans sa thèse sur La vie et les œuvres de Hans Sachs (1887), on est
surpris de le voir analyser avec beaucoup d'esprit critique cette
« littérature,tantôtpurementdidactique, tantôtchagrineet mordan-
te » qu'il définitcomme « la littératurede la bourgeoisie» imposant
son règne sur les villes. Tout cela ne concordeguère avec l'image du
grand prêtresolennel d'un culte de la littérature,officiantdans la
bibliothèque,que nous propose Sartre.S'il est vrai que Sartre,com-
me il l'a confiéà Leiris, a voulu « écrire son autobiographiecomme
celle d'un autre,c'est-à-direen travaillantà la façon d'un historien»,
il n'a guère eu ce souci en évoquant son grand-père.
Si on regarde de plus près les discours attribuésau grand-père,
dans Les Mots, on s'aperçoitqu'il fonctionnecomme un porte-parole
de l'idéologie bourgeoise de la culture, et qu'il est traité, sous le
mode du pamphletcomique, comme un Pangloss poussant à la cari-
cature des thèses hétérocliteset parfoisanachroniques.Sa vision de
l'enfance,ses relationsavec ses filset son petit-filscorrespondentà
une reprise textuelle,mais totalementparodique, de YArt dêtre
grand-pèrede VictorHugo, ce qui n'est pas invraisemblable,puisque
Sartre souligne une influencequi va jusqu'à l'intoxicationet l'alié-
nation. Son culte de l'espritcréateur,sa sacralisationdes génies de
l'art (p. 52-53), si on écarte là aussi le travestissementburlesque,
correspondentassez précisémentà la prédicationde Romain Rolland
dans ses Vies des Hommes illustres,et en particulier La Vie de
Beethoven(1903), mais aussi dans Jean-Christophe. Pour faire glisser
dans la superstitution burlesque ce culte de l'espritcréateur,il suffit
au narrateurde substituerà l'Esprit (p. 52), le termede Saint-Esprit
(p. 55), qui sera toujours utilisé par la suite. D'une manière plus
curieuse encore, ce petit bourgeois universitairequi vote radical
se verraattribuer, -surle plan politique,des formulesqui ressemblent
étrangement à celles d'Alain. Or, il n'est pas douteux - Simone de
Beauvoir en témoigne- que Sartre,dans les années 1925, a subi
l'influenced'Alain, même s'il l'a récusé par la suite. Et Sartre nous
semble réglerses comptes avec le penseur radical sur le dos de son
grand-pèrequand il écrit : « J'étaispréparé à admettre- si seule-
ment j'eusse été en âge de les comprendre- toutes les maximes
de droite qu'un vieil homme de gauche m'enseignaitpar ses con-

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
UN CAS LIMITE DE L'AUTOBIOGRAPHIE : SARTRE 1055

duites : que la Vérité et la Fable sont une même chose, qu'il faut
jouer la passion pour la ressentir,que l'hommeest un être de céré-
monie» (p. 75). Il est même jusqu'à certains échos anticipés de
Valéry et de Gide, en ce qui concerne la primauté de l'esthétique
sur le politique, que l'on pourrait repérer dans les discours du
grand-père.
C'est évidemmentdans la mesure où l'ironie agressive porte sur
l'enfantlui-mêmeque l'autobiographiede Sartrenous paraît surtout
unique en son genre, d'autant plus que cette ironie n'accable pas
un enfantprésenté comme exceptionnelou anormal, mais comme
désespérémentnormal.Elle ne s'attaque donc pas à Jean-Paul seu-
lement,mais à tout enfantélevé dans la bourgeoisie,et au mythe
sous-jacentà l'éducation bourgeoise, de l'enfance innocente,sincè-
re et authentique.Un relevé des termesles plus fréquemmentsap-
pliqués à l'enfantserait édifiant: « acteur» (p. 26), « caniche » (p.
28), « polichinelle», « pasquín, grimacier» (p. 32), « à moitié dupe
et s'arrangeantpour le paraître à ses propres yeux» (p. 33), «im-
posteur »(p. 73), « faux enfant» (p. 73), « petit comédien hagard »
(p. 81), « petit truqueurqui savait s'arrêterà temps» (p. 174), « en-
fant public » (p. 193). Jean-Paul évolue dans « les bouffonneries »
(p. 29), « pour la montre » (p. 30), dans « le cabotinage et « les si-
magrées» (p. 32), « en représentation » (p. 62), dans « les pantomi-
mes » (p. 113), les « impostures» et les singeries « accumulées » (p.
116, 120, 123), etc. D'une manière générale,il ne sortpas du « men-
songe » et surtoutde la « comédie », laquelle, avec des variantes,
constitueson universpermanent: à cinq ans il joue de concertavec
son grand-père« une comédie aux cent sketchesdivers» (p. 24), il
s'installe dans « la comédie familiale» (p. 61), à laquelle s'ajoute
« la comédie de la culture» (p. 63). « La comédie du bien » (p. 94),
la plus constante,se voit par instantconcurrencéepar « la comédie
du mal » (p. 94). La comédie va s'intérioriseravec le choix de la
vocation d'écrivain, chez cet enfant qui « n'arrivai[t] pas à [se]
pigeonnertout à fait.Ni tout à fait à [se] désabuser », qui « se tru-
quait » à l'intentiondes enfantsdes siècles futurs.Même un évé-
nementaussi massif,aussi objectifla déclarationde guerre en 1914,
institueet diversifiela comédie : « J'étaisravi : la France me don-
nait la comédie, je jouais la comédie pour la France. » Tout le récit
de l'enfancesemble ainsi être soumis à une loi de la théâtralisation
dénoncée comme telle.
Un tel relevé, s'il donne le ton sarcastique et grimaçantqui do-
mine souvent dans le récit, est nécessairementtrompeur,car il ne
rend compteni des modalitéscomplexesde l'ironie,ni de son champ
d'extension.Cette ironie ne porte pas essentiellementsur les « indi-
vidus », Charles Schweitzer et Jean-Paul, dit Poulou, car la pers-
pective de l'autobiographie-pamphlet tend à les typifier,alors que
l'autobiographieclassique chercherait à les singulariseret à les

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
1056 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

individualiser.Une schématisationsoutenue fait de Charles le type


de l'universitairepetit-bourgeoisde la IIIe République, et de Jean-
Paul l'écrivain d'une générationqui, dans son ensemble, ignorera
fortlongtempsle fait politique et révolutionnaire,pour avoir cTa-
bord cru trouverson salut dans la littératureet dans l'art. L'ironie,
d'une manière implicite,mais pernicieuse,s'attaquera donc à cette
bourgeoisie, à laquelle Sartre, a-t-il dit ailleurs, voue une haine
qui ne finiraqu'avec lui. Ironie qui s'attaque au mythe de l'en-
fance, nous l'avons vu, mais aussi, corrélativement,au mythe du
grand âge ; aux relationsfamilialesdans la famillebourgeoise,mais
aussi aux relationsde cette famille avec la Société, à la représen-
tationqu'elle se faitdes classes sociales ; à l'éducation du petit bour-
geois, fondée sur les humanités,et sécrétantla solitude de l'enfant,
destiné au succès universitaire ; plus explicitement,à toutes les my-
thologies de la littérature
et de la culture qui pourraientdétourner
les intellectuelsd'un engagementrévolutionnaire.Cette mythologie
n'est d'ailleurs qu'une mystificationdont le grand-pèrea été la vic-
time mystifiéeet l'agent mystifiant, et que le petit-filsassimilera et
conserveravingt ans, avant qu'elle soit modifiéede l'extérieur,par
les chocs de l'histoire,en 1940. Le mythele plus souventtourné en
dérision,avec insistance,et qui voit son fonctionnementdémonté
dans les dernièrespages, c'est celui du clerc, c'est-à-direde l'intel-
lectuel qui n'entendpoint s'engager dans les luttes révolutionnaires.
Sartreemploie au moinsà dix reprisesce termede clerc, que Benda
avait exhumé et popularisé dans La Trahison des Clercs (1927).
Chez Benda, le clerc désigne l'intellectuel laïque, spécialiste de
l'universelet de la rigueur intellectuelle,qui met sa dignité dans
une attitudede retraitpar rapport au temporel; c'est pour lui un
modèle, et même une raison sociale. Sartre, au contraire,va faire
de ce terme de « clerc » un symbole grotesque,en lui rendant son
sens religieux,ou pour mieux dire clérical. Il pourra ainsi faire ap-
paraîtrela mystiquede la littératurecomme une religioncamouflée,
honteuse,qui ne sait même pas qu'elle n'est qu'un ersatz de religion.
Dès le début du récit,la fonctionde clerc apparaît dans un contexte
de farce anticléricale: « Petit-filsde clerc, je suis dès l'enfance un
clerc : j'ai l'onctiondes princes d'Église, un enjouementsacerdotal»
(p. 31). « Grimaud promisà la cléricature», « clerc vivant» veillant
sur les reliques des clercs morts (p. 100-151), rédempteur d'une
humanitémisérablepar la réversibilitédes mérites,Jean-PaulSartre,
clerc héréditaire,et victimedes « clercs de l'époque » (p. 169), sera
donc jusqu'à quarante ans un intellectuel idéaliste. Toute la vie
intellectuellese verra évoquée dans un langage religieux, que le
contexterend bouffon: la lecture sera un « culte », l'écriture« un
office», la bibliothèque « un temple», le professorat« un sacer-
doce », la littérature« une passion ». On peut se demander si cette
démolition sarcastique du « clerc » n'atteintpas tout intellectuel,

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
UN CAS LIMITE DE l'àUTOBIOGRÀPHIE : SARTRE 1057

idéalisteou non,et n'annoncepas les positionsactuellesde Sartre


beaucoup plus radicalesqu'en 1964,et qui concluentà la néces-
sitépourl'intellectuelde se contester et se détruireen tantque tel.
Étudierles modalitésde l'ironiedans Les Mots équivaudraità
recenserla plus grandepartiedu texte.Nous n'en retiendrons que
les traitsles plus apparents,que nous avonspu déjà soupçonnerà
proposdu langage religieux.Ce langage sacré, chaque fois qu'il
est employé,entreen collisionavec un langage profanequi le
désamorceet le dégonfle ; il suffiten généralde la simplecontiguïté
avec une expression familière et argotique:
Je fus d'Église. Militant,je voulus me sauver par les œuvres; mystique,je
tentaide dévoilerle silencede Tetrepar un bruissement contrariéde mots et
surtout,je confondisles choses avec leur noms : c'est croire,j'avais la berlue
(p. 211).
ou dans un ordreinverse:
... quand ma mère m'emmenaitau Luxembourg- c'est-à-dire: quotidienne-
ment- je prêtaisma guenilleaux basses contrées,mais mon corps glorieux
ne quittaitpas son perchoir(p. 53).

D'une manièregénéraleon pourraitdistinguer deux grandescaté-


goriesde stylequi sontrarement dissociées,et qui ne sontjamais
fondues.D'un côté,un langagenoble,cérémonieux, lettré,qui cor-
respondà la religionmais aussi aux mythologies et à la tradition
: appelons-le
littéraire le langagede l'héritier ou du clerc; de l'autre,
un langagedru,plébéien; ce sera le langage de l'orphelinou du
bâtard.Le premierlangage de Sartreà ses débutslittéraires, ce
fut,nous dit Simonede Beauvoir2, « un langage gourmé», inspiré
par « les phrasesmarmoréennes de Gide, d'Alain,de Valéry». Le
second, ce fut celui de Céline dont Sartre« pritde la graine». Or,
le premierlangageest constamment utilisédans Les Mois,maispa-
rodiquement, car la présence, même à titred'ingrédient, du second,
transforme le marbreen plâtreet le réduiten poussière.C'est donc
toutle langagedes mythologies qui est miné; il ne l'est souvent
qu'insidieusement, car il faut bien que ce langageait assez de pres-
tigepourque l'enfanten ait été mystifié ; mais assez de faillespour
que le lecteurperçoivela démystification. C'est ainsiqu'on désamor-
cera le cultede la culture.Le narrateur, par exemple,va simulta-
némentexposeret démolirl'adoration trèshugolienne du grand-père
pourle petit-fils,recourant à deuxregistres dontl'unparodique,cor-
respondau discoursindirectlibre attribuéau grand-père, l'autre,
sarcastique,aux interventions du narrateur.
Et puis mon grand-pèrese plaît à emmerderses fils. Ce père terriblea
passé sa vie à les écraser; ils entrentsur la pointedes pieds et le surprennent
aux genouxd'un môme : de quoi leur creverle cœur! Dans la luttedes géné-
rations,enfantset vieillardsfontsouventcause commune; les uns rendentles
2. La Force de l'Age, éd. Gallimard, p. 142.

Revue d'Histoire littéraire de la France (75* Ann.), lxxv. 67

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
1058 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

oracles,les autresles déchiffrent.


La natureparle et l'expériencetraduit: les
adultesn'ontplus qu'à la boucler.A défautd'enfant,qu'on prenneun caniche
(p. 28).
Toute référenceà un mytheest en général proche d'un pavé dé-
mystificateur. « L'Éliacin des belles lettres» quitte le temple pour
le bordel (p. 67). S'il est question de « l'enfantprodige », « l'enfant
retardé» n'est pas loin. Si le narrateurévoque « sa divine enfance»,
il ajoute plus loin « je comptais pour du beurre» (p. 75). « L'enfant
merveilleux» n'intervientque dans le contextede la comédie fami-
liale, et pour finirse dissoudra dans la chaux vive de sa laideur.
Même une expressionaussi anodine dans une autobiographie que
« en un mot je n'avais pas d'âme » se trouve désamorcée insidieuse-
ment, puisque dix lignes plus haut on explique que seul l'héritier
d'une maison de campagne peut avoir, entre autres luxes, celui de
se persuader d'avoir une âme (p. 76) : l'âme se trouve ainsi réduite
à un signe d'appartenance à la classe bourgeoise. Parfois l'ironie
peut naître d'une dérive d'un registreà l'autre : ainsi la vocation
d'écrivainva être traitéesous la formed'un dialogue extatique avec
le Saint Esprit,tandis que les relationsde l'enfantavec Dieu vont
être comparées aux marivaudages d'un « vieux beau », retrouvant
son « ancienne belle ». Tantôt flagranteet franchementburlesque,
tantôtinfiltréeet sournoise,l'ironie finitpar donner un texte piégé,
dans lequel le lecteur risque toujours de se voir fourvoyé.Ainsi le
lyrismecommunicatifde l'écrivainglorieux: « je fulgure,j'éblouis,je
m'imposeà distance...» va se dégraderen une corruptionsournoise:
« parasite de l'humanité,mes bienfaitsla rongentet l'obligentsans
cesse à ressuscitermon absence » (p. 164).
Une ironie ainsi piégée - et généralisée - ne peut qu'aboutir
à faire admettre que Les Mots constitue une parodie, et que le
festivald'effetslittérairesqui s'y déploie entend être comme le feu
de joie de la littératuretout entière. Certains critiques, Georges
Raillard à propos de La Nausée, Geneviève Idt à propos du Mur,
ont trèsbien montréque le génie de Sartreest essentiellementtourné
vers la parodie. Dans Les Mots c'est toute la bibliothèque de la
littératurecontemporaineet classique qui est mise en jeu et en
cause. Il faudraitune vingtainede pages pour rassembleret classer
les référencesexplicites,les citations avouées qui vont d'Horace à
Minou Drouet, en passant par Zevaco, Jules Verne, et les romans
d'aventuresillustrés.Mais les référencesimplicites,les paraphrases,
les pastiches camoufléssont tout aussi nombreux,sans compterles
allusionspolémiques à des écrivainsde droite des années cinquante.
A maintes reprises, à l'occasion d'une formule ou d'une phrase,
Sartre glisse des micro-parodiesde ses propres œuvres, comme si
l'autobiographie dérivait vers l'auto-parodie. Il parodie plusieurs
fois La Nausée, livre avec lequel, il est vrai, il affichesa rupture
(p. 54, p. 200, p. 135), mais aussi, par de brèves allusions, il ègra-

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
UN CAS LIMITE DE L'AUTOBIOGRAPHIE : SARTRE 1059

tigneLes Séquestrésd'Altona,Le Diable et le Bon Dieu, L'Être et


le Néant.Plus généralement, on pourraitdire que Sartre,comme
Céline, écritpour rendre tous les autreslivresillisibles,en tous les
cas tousles autres« souvenirsd'enfance», qu'ils soientautobiogra-
phiquesou romanesques, de mêmequ'avec L'Enfanced'un Chef,il
a renduillisiblestousles romansd'éducationsentimentale de jeunes
patriciens.L'usage parodique des archaïsmes et des imparfaits du
subjonctif renvoie ironiquement à Si le grain ne meurt de Gide;
la dérisiondu mythede « l'Éliacindes Belles Lettres», et du bon-
heur dans les humanités,pourraits'appliquerau Giraudouxde
Simonle Pathétique,d'autantplus que Sartresembleparfoispasti-
chermalicieusement le stylede Giraudouxque, vingtans plus tôt
dans Les Mouches,il imitaitd'une manièreplus ingénueet plus
directe.La démolition de l'imagedu clerc attaque directement La
Jeunessed'un clerc,de Benda; et indirectement, L'Histoirede mes
pensées,d'Alain.Le livre de mon Ami d'AnatoleFrance, auteur
prisédu grand-père, se voit aussi atteintpar la satirede l'huma-
nismeérudit.On pourraitmultiplier les exemples.Et la parodiedes
romans,à l'occasiondes lecturesqu'en faitl'enfant,prolongel'en-
trepriseà la foisparodiqueet encyclopédique déjà accompliedans
La Nausée. La parodie,ici, n'est que la formestylistiquede ce
travailde ruptureque Sartreengagepar rapportà son passé. Il y
a assez bien réussipourson proprecompte,puisque,de son propre
aveu, L'Idiot de la Famille,n'estpas « écrit», et ne contientque
par mégardeet par accidentdes traces de « stylelittéraire » ! Il
fautdoncbienadmettre que Les Mots,explosion dérisoiredes fastes
littéraires,est un objet qui tend à se contesterlui-même.L'auto-
biographie-pamphlet pourraitbien être un pamphletde l'autobio-
graphie,puisqu'elles'attaquepour finirà ce qui semble être un
mytheconstitutif du genre : « Si je range l'impossiblesalut au
des
magasin accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme,faitde tous
les hommeset qui les vauttouset que vautn'importe qui » (p. 214).
Peut-onencore,dans ces conditions, et
expliquer justifier que la
plupartdes lecteursvoientdans Les Mots,commenous l'indiquions
au début,moinsune autobiographie parodiée qu'une autobiogra-
phieréussie?
L'entreprisede rupturede Sartrevis-à-visde son passé,rencontre,
dansl'espritdu lecteur,certaineslimitesqui en réduisentla portée.
Sartren'écrirait pas son livre,ou l'écriraitbien plus difficilement,
s'il n'avaitpas atteintla gloireou la notoriétélittéraire. Les rêves
fousde la névroseont été exaucéset accomplis; les fantasmesde
l'enfant,présentéscommeaberrants,ont tout de même annoncé
une œuvre,un succès,une réussite.Sartrepeut récuser,commeil
le fait,le vedettariatque la sociétébourgeoiselui a conféré ; mais
c'està partirde cettesituation qu'il peut dominer et par conséquent
contester, de manièreconvaincante, sa vocationlittéraire.

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
1060 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

A-t-ilécritson autobiographiecontrelui-même,comme il dit avoir


faittous ses livres,dans un passage des Mots ? (« Mais si vous battez
votre âme, toutes les âmes crieront», ajoute-t-il).Sans doute, mais
les âmes des lecteursn'ont pas crié ; l'autobiographieimplique ime
adhésion du narrateurà son héros qui fait qu'on n'éprouve jamais
à l'égard du petit Jean-Paul l'antipathie horrifiéequ'on éprouvait
pour Lucien Fleurier,le « héros» de L'Enfance dun chef. Le narra-
teur bat moins son âme que celle de l'enfantqu'il a été, et moins
celle de l'enfantque celle de son grand-père...Au reste, dans la
perspectivemarxistequi est l'arrière-planidéologique des Mots, le
grand-pèrelui-mêmeassure surtout,à son insu,un rôle de médiateur
entre la bourgeoisie et l'enfant.Du coup sa culpabilité, s'il en a
une, est fortlimitée. Quant au petit Jean-Paul,sur lequel le narra-
teur n'a guère d'aveux gênants à nous faire, il est difficilede lui
attribuerune responsabilité quelconque, à plus forte raison une
culpabilité : comme l'a dit Sartre lui-même dans son interview
de 1964 : « II n'y a pas de raison de traînerun malheureuxdans la
boue parce qu'il écrit.»
II est aussi difficilede reprocherà l'enfantde douze ans d'avoir
ignoré la révolte,alors que le même grief,fait au Sartre de trente
ans par Fauteur quinquagénaire de l'étude sur Paul Nizan, paraît
mieux fondé. Certes l'enfantne s'est pas révolté,mais acculé par sa
solitude et par sa situation,il a fait le seul choix possible pour lui,
et c'est ce choix qui rend possible le texte des Mots, et le plaisir,
qu'il faut bien qualifierde littéraire,qu'il nous donne.
Mais le problème essentiel est celui de la portée de la parodie.
En éliminantde son livre tout le procès, d'inspirationmarxiste,qu'il
a pu intenterdans Uldiot de la Famille contrela bourgeoisie et sa
littérature,en introduisantle pamphletdans l'autobiographiesous la
formede la parodie, Sartrea assuré le succès littérairede son livre,
mais en a désamorcé la portée contestataire.La contestationde la
littératuredevient un ingrédientsupplémentairepour le plus grand
profitdu plaisir littéraire; la parodie du genre autobiographiquene
détruitpas le genre,mais dans son effortpour dominerles modèles
parodiés, elle finitpar accomplir les virtualitésdu genre, et à en
obtenir,mieuxque par les moyenstraditionnels, les effetsescomptés.
Le sarcasme et l'ironie,dans Les Mots de Sartre (comme dans La
Chute de Camus) finissentpar décaper, par purifiertous les atten-
drissementssuspects et les complaisances inquiétantes.Ils donnent,
a contrario,une pudeur et une authenticitéextrêmeaux confidences
qu'ils épargnent,comme les promenades solitairesau Luxembourg
de l'enfantet de sa mère. La parodie exerce finalement,pour le
genre autobiographique,une fonctiond'ascèse.
Au reste Sartre lui-mêmea soupçonné, non sans humour,ce re-
tournementpossible, quand il écrit dans les dernières pages des
Mots : « Pour ma part je ne m'y reconnais pas et je me demande

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
UN CAS LIMITE DE L'AUTOBIOGRAPHIE : SARTRE 1061

parfoissi je ne joue pas à qui perd gagneet ne m'appliqueà pié-


tinermes espoirsd'autrefois pour que toutme soit renduau cen-
tuple.» Phrasefugitive, qui excusele critiqueau cas où il ne s'y
seraitpas lui-mêmereconnu.

JacquesLecarme.

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
DISCUSSION

M. Jean Fabre
J'ai quelque hésitationà parler,car le témoignageque je fourniraià propos
de Sartren'a qu'un caractèresubjectif.Fendanttroisans, de 1924 à 1927, j'ai
vécu dans sa familiarité, sinondans son amitié,et ce n'est qu'à partirde cette
camaraderied'École que je me risque à apprécierl'interprétation que propose
M. Lecarme de cetteautobiographie des années enfantines, Les Mots. La clair-
voyancede son diagnosticm'a frappé,et j'admirequ'à partird'un livre,il ait
pu retrouverun homme tel qu'il était ou nous paraissaitêtre à vingt ans.
Car ce que M. Lecarmea présentécommele produitd'une évolution,ou d'une
découverteprogressive, me paraît plutôt releverd'une constante.Comme on
change moins qu'il ne paraît de l'adolescenceà l'âge mûr, Sartre a été de
bonne heure celui qu'il devait rester.
A vingtans, c'étaitl'êtrele plus généreuxet le meilleurcompagnonque l'on
puisse imaginer,mais on le sentaithabité par une espèce de démon de la
dérision.Quelque chose commele « Garçon» de Flaubert.Il en résultaitune
apparencede gaîté tour à tour moroseou féroce,qui le préservaitd'être un
■bourreaude soi-même» en le projetantdans des caricaturesquasi surréalistes...
La plus célèbrereste celle de Lanson, dont il faisaitune sorte de Père Ubu
marqué par le gâtisme.A traversce personnagede fantaisie,on pouvait soup-
çonnerque c'est le milieu dont il était lui-mêmeissu, et la culturedont il
étaitnourrique Sartretournaiten dérision.Car il parlaitpeu de sa familleet
trèspeu de son enfance,commes'il en étaithonteuxou gêné. En fait,il avait
peine à s'en libérer,et je ne suis pas sûr qu'il ait réussidavantageà le faire
en écrivant,quelque quaranteans après,Les Mots,confidencelongtempsétouf-
fée ou remâchée.
« Texte piégé », a dit M. Lecarme. Oui certes! seulementc'est J.-P. Sartre
lui-mêmequi s'est piégé... Pour m'en persuaderil me suffitde le retrouver
parmi les philosophesde sa promotion: RaymondAron,GeorgesCanguilhem,
Daniel Lagache, Paul-Yves Nizan. Passons sur Canguilhem,venu commemoi
du fond de sa province,et comme moi issu d'un milieu modeste.Nous en
parlionsvolontierset nous ne nourrissions à cet égard aucune gêne ni aucun
complexe.Mais les autres,commeleur aîné GeorgesFriedmande la promotion
précédente,étaienttous issus de la haute ou bonne bourgeoisieparisienne,et
on eût dit qu'ils prenaienttous à cœur de s'en démarquer,à qui mieuxmieux.
En ces beaux tempsdu surréalisme, tous parlaientvolontiersde révolution,au
moins littéraireou intellectuelle.
Un mot sur Nizan, qu'il fautbien arracherà sa légende,puisque ici même,
on a parlé d'AntoineBloyé commed'une autobiographie transposée.Transposi-
tion totale et autobiographietoute mythique,puisque ce roman ne semble
guère répondreà l'histoirevéridiquede son père, haut fonctionnaire des Che-
mins de Fer, ni même à celle de son grand-père.Pour se démarquerde ses

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
UN CAS LIMITE DE ^AUTOBIOGRAPHIE : SARTRE 1063

origines,Paul-Yves Nizan se donnaitl'allurede ce que Ton appelait à l'époque


un « gandin», avec ses lunettesà grosse monture,ses foulardsde soie, son
chapeau rond et son inséparablecanne. La phase « populiste» ne viendra
qu'ensuite.Cette constatation, faut-ille dire, n'infirmeen rien la sincérité,le
courage et, j'ose le dire, la noblessequi marquerontjusqu'à la finsa carrière
d'écrivainet de journaliste.Mais Sartre avait, semble-t-il, beaucoup plus de
peine à se découvrir, à se démarquer,ou à se libérer,commes'il restaitprison-
nier d'une sorte de charme,qu'il ne voulait pas s'avouer.Sous la dérisionet
le dégoût de soi-mêmequ'il affichaitvolontierset qu'il a transposésdans
La Nausée, son secretétaitsans doute celui d'une grandetendresse,qu'il n'arri-
vait ni à reconnaître, ni à désavouer.
En cette incertitude, il convientde se fierau seul indice qui ne trompe
jamais : le style,ou, commeon dit aujourd'hui,l'écriture.Que Les Mots soient
un livrebien écrit,tout le monde en convient.Entendonsun livre où ce sont
les motsqui comptentet sontpesés,un livreplacé sous le signede la concision
et de la maîtrise, en contrasteavec la manièrepléthorique,généralement bâclée
des traitésde Sartreet même d'une bonne partiede son œuvre littéraire. Une
telle décantationporte témoignaged'un lent mûrissement, sinon d'une longue
patience.Ces souvenirsd'enfanceque Sartre,adolescenttenace, n'a consignés
qu'en les voulantou les croyantenfindérisoires,sont en réalité marqués de
ferveur, et il les a sertisdans l'éclat de ces Mots que décidémentil ne pouvait
exorciser.A la tendressequ'ils évoquentcommemalgréeux ils répondentpar
une tendresseégale. Telle est en tout cas l'impression que ce livrea fait naître
en moi, commesi, à cinquanteans de distance,il me permettaitde connaître
enfinle Jean-PaulSartreque je n'ai pas connu.
M. Lecarme
Je ne voudraisquand même pas réduirela portéede l'entreprise de Sartre.
Sartrea toujourssoulignéqu'il a fait une sorte de conversion...Il parle en
termesde conversions: une conversionen 1948, puis une autre en 1950, à
l'histoired'abord,au marxismeensuite.
Je voudraisdire simplement que dans Les Mots Sartren'auraitpeut-êtrepas
réalisé son dessein s'il est vrai que c'était, comme il l'a dit dans sertaines
interviews,de dissuader des jeunes d'avoir une vocation littéraire.Mais je
crois que l'entreprisede Sartre s'est développée par la suite d'une manière
moins littéraire, sans doute, et même peu littéraire,dans son Flaubert,mais
d'une manièrebeaucoup plus radicale,et finalement beaucoup plus accomplie
par rapportau but idéologique qu'il s'est proposé.
M. Fabre
Sur le plan conceptuelet actuel, peut-être,mais au fond de lui-même...
M. Lecarme
Là, je n'ai pas qualité pour le dire1
M. Verhoeff
Dans votreconférence trèssuggestive,vous vous êtes interrogésur la renom-
mée presque classique dont jouissentLes Mots, et sur la signification de son
ironie.
L'ironieest dirigéeavant tout contrele petithéros de cette autobiographie.
Au fond,l'auteurse refuseà le prendreau sérieux,à prendreau sérieuxles
contrelesquellesse débat cet enfantqui n'a pas de foyerfamilial,mais
difficultés
qui est recueilli,avec sa mère,dans la maisond'autrui.Les activitésde cet en-
fant- « Lire », a Écrire» - sonten effetplacées sous le signede l'ironie.Cette
ironievise à dénoncerchez ce petit hommela mauvaisefoi et la prétention.
Lorsque Sartre,par exemple,caractériseune constantethématiquedes romans
produitspar cet enfant- « Un contretous : c'était ma règle; qu'on cherche
la source de cette rêveriemorneet grandiosedans l'individualismebourgeois

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
1064 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

et puritainde mon entourage» - il y dénonce la mégalomaniede cettefan-


taisie,et il n'y voit pas le refletet la compensation d'un état d'abandon.
Sartrene décritpas, il explique; son livre n'est pas exemptde ce danger,
indiqué par Lejeune, qui menace toute entrepriseautobiographique,et qui
est celui de la pertinence.
Problèmesde l'enfance,interprétations a profondes » : tout nous ramèneà
ce grandinterprète de l'enfance: Freud. Vraiment,sur Les Mots plane l'ombre
de Freud. Et Sartreen est conscient,il ne fait que se battre contrecette
ombre. Ses explicationsvisent à devancer celles de la psychanalyse,elles
veulent soulignerle point de vue de l'adulte qu'il est devenu, et dénier à
l'enfanceses difficultés, ses souffrances spécifiques.
L'ironiedes explicationssartriennes, ainsi,a une valeuressentiellement défen-
sive, et ces armesdéfensives,très classiquement, sont la dénégation,le dépla-
cementet le refoulement.
« Je n'ai pas de Sur-moi.» L'absence du père délivreraitSartrede l'emprise
d'une instancefreudienne.Malheureusement, il y a « retourdu refoulé». Vers
la findu livre on lit : « II m'arriveaujourd'huiencorede me demandersi je
n'ai pas consommétant de jours et tant de nuits,couverttant de feuillesde
monencre,jeté sur le marchétantde livresqui n'étaientsouhaitéspar personne,
dans l'unique et fol espoir de plaire à mon grand-père », et une page plus
loin : a si je resteun jour sans écrire,la cicatriceme brûle; si j'écristropaisé-
ment,elle me brûle aussi.» Comme on le voit, il y a sur-moi,et, dans sa
dénégation,Sartrea confondula personnedu père et l'instancepaternelle.
Et la mère? Existe-t-ilune mère égalementdangereusedans sa vie et dans
son œuvre? Sartrele nie. De sa mère,il soulignel'aspect inoffensif, et s'il y
a des fantaisiesd'inceste,il s'agit d'incestesororal- Sartrenommeles « cou-
ples » Oreste-Electre, Boris-Ivich.
Son œuvrepourtantsemblemarquéepar la fascination - attiranceet répul-
sion - du corps maternel.La descriptionde la Naturedans La Nausée et la
présencedes coquilleset des crabes dans Les Séquestrésd'Altonaet dans Les
Mots mêmesattestentassez cette fixationmaternelle.
Dans Les Mots, assez curieusement, cette fascinations'est déplacée sur les
livres: « Quelquefoisje m'approchaispour observerces boîtesqui se fendaient
commedes huîtreset je découvraisla nudité de leurs organesintérieurs, des
feuillesblêmeset moisies,légèrement boursouflées, couvertesde veinulesnoires,
qui buvaientl'encre et sentaientle champignon. »
L'importancede cettefixationliée à l'activitélittéraire de Sartretrouvepeut-
être son illustration la plus frappantedans le passage suivant: « Moi : vingt-
cinq tomes,dix-huitmille pages de texte,troiscents gravuresdont le portrait
de l'auteur.Mes os sont de cuir et de carton,ma chair parcheminéesent la
colle et le champignon, à traverssoixantekilos de papier je me carre,tout à
l'aise. Je renais,je deviensenfintout un homme,* pensant,parlant,tonitruant,
qui s'affirme avec l'inertiepéremptoirede la matière.»
Nous trouvonsici le fantasmede l'enfantdans le corps de la mère.Sa « re-
naissance» se fait dans et par les livres,qui étaientle corps materneld'abord,
et qui deviennentmaintenant, dans cettefantaisiequi donneune versionsubli-
mée, corrigéede l'ancienneréalité,ses propresproduits.
Il me semblequ'on pourraitplacer la présentation sartrienne dans un cadre
plus large,cadre dont Sartrelui-mêmea procuréles éléments.
M. Bersani
Je voudrais demanderà Jacques Lecarme, dont l'analyse m'a pleinement
convaincu,de revenirsur le rapportqui existe pour nous, maintenant,entre
Les Mots et L'Idiot de la famille.Il nous a dit à l'instantque L'Idiot de la
familleaccomplissaitle projetqui n'avait pas abouti ou qui avait imparfaite-

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
UN CAS LIMITE DE i/aUTOBIOGRAPHIE: SARTRE 1065

mentabouti avec Les Mots, et cela en raisondu malentenduauquel s'étaient


heurtésLes Mots.
Mais ne retrouverait-on pas un malentendudu même type avec L'Idiot de
la famille? Il seraitintéressant de se reporteraux diversarticlesqui ont accom-
pagné sa publication.N'y a-t-ilpas avec L'Idiot de la familleun cas limite
de la biographie,commeil y avait eu un cas limitede l'autobiographie avec
Les Mots?
M. Lecarme
Je n'ai pas traitéle sujet,parce qu'il est traitéexhaustivement dans un article
de M. Victor Brombertqui s'intitulait« Sartre ou la biographie impos-
sible». Avant même la parutiondu Flaubert,l'auteurreprenaitce problème
et montrait que le cas limitede l'autobiographie avec Les Mots et de la biogra-
phie avec le Saint-Genêtaboutissaient, avec ce va-et-vient,au mêmeproblème.
J'ai trouvédans l'œuvrede Sartreavant Les Mots une allusionà son enfance,
et avant 1964 l'œuvrede Sartreest considérable.J'ai trouvédans le Saint-Genêt
quelques mots à ce sujet. Il dit en substance: a J'admireprofondément l'en-
fantGenêt,qui s'est choisi commevoleurà l'âge où nous bouffonnions servile-
mentpour plaire.» II y a ainsi entrela biographieet l'autobiographietoute
une série d'échangesextrêmement curieux,et en particulierdans le Flaubert.
M. Bersani
II me semblepourtantque le cas du Flaubertest très différent de celui du
Saint-Genêt.SartreadmireGenêt,il n'admirepas Gustave.Toute la différence
est là, et c'est cette différence, peut-être,qui explique que le même piège se
remetteà fonctionner. L'Idiot de la famille,c'est une biographieécrite par
Sartrecommesi c'était la sienne,mais la sienne à la façon dont il l'a déjà
écritedans Les Mots.Si bien que les deuxœuvresforment aujourd'huisystème:
tourniquetdu tourniquet.
M. Kopp
M. Fabre a parlé du démon de la dérision qui démangeaitSartre, et
je voudrais,à ce propos, poser à M. Lecarme la question suivante : ce
démonde la dérision,ne serait-cepas l'enversd'un excès de respect,respect
que Sartrea toujourstémoignéà ce fameuxgrand-pèrequelque peu travesti
dans Les Mots? Vous nous avez parlé des recherchesque vous avez entreprises
au sujet de ce grand-pèreSchweitzer.Serait à verserau dossier,je crois, la
correspondance qu'entretenait Sartre avec son grand-père,qui est mortà un
âge fortavancé. Je ne sais pas si vous avez étudié ces lettres,qui sont d'un
ton très respectueux ! Car même le Sartreadulte écrit toujoursà son grand-
père, à l'occasiondu Nouvel An, de Pâques, etc. Et je pense que cette espèce
de fidélitéet de respectest aussi pour quelque chose dans ce démon de la
dérision,que c'est commeune revancheque Sartreprend dans Les Mots par
rapportà la correspondance qu'il a pu entretenir avec son grand-père.
M. Lecarme
Je ne connaispas ces lettres.
M. BÉNICHOU
Où sont-elles,ces lettres? Vous les avez lues ?
M. Kopp
J'en ai vu deux ou trois.Des autographes.
M. Lecarme
Cela ne me paraît pas du toutcontredireLes Mots. La dérisionest dans la
narration,mais l'enfantqui est mis en scène est l'enfantle plus respectueux
et le plus débonnaire.Sartrese reproched'avoir été un enfanttrop docile et
d'avoir ignorél'espritde révolte.

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions
1066 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

M. Kopp
Non, cela ne contredit pas votre analyse ; bien au contraire, cela pourrait
la confirmer.
M. BÉNICHOU
En somme,il est venu trèstard à certaineschoses,et il a eu hontede tout
ce qui précédait.
M. Lecarme
Dans sa biographiesur Paul Nizan, Sartre se reproched'avoir ignoré le
faitrévolutionnaire cinquanteans, alors que Nizan l'avait
jusqu'à quarante-cinq,
découvertplus tôt.
M. Gusdorf
Simplement, un petitfait qui me vient d'une traditionfamiliale,en ce qui
concernela familleSchweitzer.Il est questiondans Les Mots d'un oncle alsa-
cien,instituteur,qui à un momentdonnétrahitson métierpour se faireépicier,
et gagnerbeaucoup d'argent.
M. Lecarme
Cest l'arrière-grand-père.
M. Gusdorf
Cet arrière-grand-pèreétait effectivement Mais il n'a pas trahi
instituteur.
son métier.L'EmpereurNapoléon III a imposéun sermentaux fonctionnaires ;
n'a pas voulu le prêter,et il est devenu épicierparce qu'il fallait
l'instituteur
gagnersa vie. Là c'est pire, c'est une déformation : Sartreaurait dû admirer.
Voilà un hommequi a sacrifiésa carrière,en quelque sorte,pour ne pas prêter
sermentà l'Empereur.
M. BÉNICHOU
II a peut-êtreentenduensuitedes médisancesfamilialessur ce grand-père
devenu riche,qui avait suscitéla jalousie!
M. Lecarme
L'événement,dans Les Mots,est daté de 1850. Il est donc normalque l'en-
fantSartren'en ait eu qu'une versionfamiliale.
M. Gusdorf
dans ce cas, est aussi significative
Freud vous diraitque l'interprétation, qu'un
mensongeà proprement parler.La traditionde familleest là, puisque c'est elle
qui parle à l'heureactuelle.
M. BÉNICHOU
Je crois que le momentest venu de conclure,et je ne sais ce qu'on peut
que cela a
conclured'un colloque aussi varié et aussi riche,sinon simplement
été un bon colloque,et que nous avons été contentsde cette réunion.

N.D.L.R. : L'abondancedes matièresnous oblige à


reporterles comptesrendusà un prochainfasciculede
la revue.

This content downloaded from 132.77.150.148 on Wed, 23 Dec 2015 01:26:22 UTC
All use subject to JSTOR Terms and Conditions