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Santé, Société et Solidarité

Les multiples facettes du vieillissement


Dossier « vieillissement et dépendance»
Jean-Claude Henrard

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Henrard Jean-Claude. Les multiples facettes du vieillissement. In: Santé, Société et Solidarité, n°2, 2002. Vieillissement
et santé. pp. 13-19;

doi : 10.3406/oss.2002.884

http://www.persee.fr/doc/oss_1634-8176_2002_num_1_2_884

Document généré le 13/06/2016


Résumé
En France, la création d’une prestation dépendance, vite remplacée par une allocation autonomie,
spécifique pour les personnes âgées, privilégie l’image déficitaire de la vieillesse et donne au
vieillissement une connotation négative. Elle s’appuie sur sa seule composante biologique dont la
décrépitude du corps est la marque. On occulte ainsi les autres dimensions psychologique, sociale
et existentielle du vieillissement. Ces différentes dimensions, agissant en interactions, font du
vieillissement un ensemble de processus éminemment variables d’un individu à l’autre, tant du
point de vue biologique que social, et d’une époque à l’autre. Cet article s’efforce de montrer la
distinction entre la sénescence et l’avancée en âge chronologique, ainsi que l’apport de la
psychologie du développement et de la psychanalyse dans la compréhension du parcours de vie
et du vieillissement, de même que les aspects sociaux et existentiels de ce dernier.

Abstract
The creation in France of a dependency benefit, soon replaced by an autonomy allowance specific
to senior citizens, focuses on a deficient image of old age and gives a negative connotation to
aging. It is based solely on the biological aspect of aging, characterized by physical decay. Thus,
the psychological, social and existential dimensions of aging are obscured. Viewed from this
perspective, aging becomes a set of processes which interact with each other and vary greatly
from individual to individual, both in biological and social terms, and at each stage of life. This
article attempts to show the distinction between growing old and advancing in chronological age,
as well as the contribution of developmental psychology and psychoanalysis to the understanding
of the course of life and aging, as well as the latter’s social and existential aspects.
dossier Vieillissement et dépendance

Les multiples facettes du vieillissement

➤ Jean-Claude Henrard – FRANCE


Directeur du Réseau fédératif de recherche (RFR) 12 « Santé, Vieillissement, Société » et professeur
de Santé publique à l’Université Versailles – Saint-Quentin, Centre de gérontologie, Hôpital Sainte-Périne.

En France, la création The creation in France


Résumé d’une prestation dépen- Abstract of a dependency benefit,
dance, vite remplacée par une allocation soon replaced by an autonomy allowance
autonomie, spécifique pour les personnes specific to senior citizens, focuses on a defi-
âgées, privilégie l’image déficitaire de la cient image of old age and gives a negative
vieillesse et donne au vieillissement une connotation to aging. It is based solely on
connotation négative. Elle s’appuie sur sa the biological aspect of aging, characterized
seule composante biologique dont la décré- by physical decay. Thus, the psychological,
pitude du corps est la marque. On occulte social and existential dimensions of aging
ainsi les autres dimensions psychologique, are obscured. Viewed from this perspective,
sociale et existentielle du vieillissement. aging becomes a set of processes which
Ces différentes dimensions, agissant en interact with each other and vary greatly
interactions, font du vieillissement un en- from individual to individual, both in bio-
semble de processus éminemment varia- logical and social terms, and at each stage of
bles d’un individu à l’autre, tant du point life. This article attempts to show the distinc-
de vue biologique que social, et d’une tion between growing old and advancing in
époque à l’autre. Cet article s’efforce de chronological age, as well as the contribu-
montrer la distinction entre la sénescence tion of developmental psychology and psy-
et l’avancée en âge chronologique, ainsi choanalysis to the understanding of the
que l’apport de la psychologie du déve- course of life and aging, as well as the latter’s
loppement et de la psychanalyse dans la social and existential aspects.
compréhension du parcours de vie et du
vieillissement, de même que les aspects
sociaux et existentiels de ce dernier.

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DU VIEILLISSEMENT

L ’
absence d’un âge de la vieillesse
observée dans la société amérin-
dienne des Cuiva (Arcand [1989])
soulève la question de l’existence
de la vieillesse en tant que telle. Les Cuiva
âgés ne constituent pas un groupe social par-
chronologique. Ils sont certes en étroite
relation, mais peuvent s’écarter l’un de l’autre
du fait des histoires de vie variables d’un indi-
vidu à l’autre et d’une époque à l’autre. Ces
variations engendrent des différences dans la
vitesse de la sénescence.
ticulier et ne sont exclus d’aucune activité
Il importe ensuite de distinguer les dif-
sociale. Cet exemple d’étude anthropolo-
férents processus de vieillissement, l’homme
gique a comme principal intérêt de mettre
étant non seulement un être biologique
en évidence une expérience de vieillisse-
mais aussi un être pensant et sensible et un
ment et de vieillesse différente dans une
être social. Les apports de la psychologie du
culture qui offre aux personnes âgées les
développement et de la psychanalyse, l’ap-
mêmes rôles que ceux des adultes moins
proche sociale de l’avancée en âge, les
âgés. Une telle découverte souligne l’oppo-
aspects existentiels de la vieillesse enri-
sition entre le vieillissement biologique qui
chissent la compréhension du vieillissement.
est universel dans les sociétés humaines et
Les différents processus sont en interrela-
la construction de la vieillesse dans diffé-
tions de façon multiforme et complexe. Ils
rents types de société.
dépendent du vécu et de l’attitude devant la
En France, la création d’une prestation vie de chacun. Ils dépendent aussi de son
dépendance, vite remplacée par une allo- contexte social, culturel et économique lui-
cation autonomie, spécifique pour les per- même variable selon les lieux et les époques.
sonnes âgées, témoigne d’une certaine
forme d’âgisme. En effet, cette catégorisa- La sénescence : résultante
tion des personnes dépendantes donne de du patrimoine génétique et
la vieillesse une image essentiellement des traces du parcours de vie
déficitaire pour laquelle aide ou assistance individuel et collectif
sont requises. En privilégiant l’image défici- La sénescence est habituellement définie
taire de la vieillesse, on donne au vieillisse- comme l’ensemble des processus biolo-
ment une connotation négative. Elle s’appuie giques qui, au fur et à mesure de l’avance en
sur sa seule composante biologique dont la âge, rendent les individus plus sensibles aux
décrépitude du corps est la marque. La facteurs susceptibles d’entraîner la mort.
vieillesse est alors confiée à la médecine. On Processus commun à tous les êtres vivants,
occulte ainsi les autres dimensions psy- la sénescence évolue de façon progressive
chologique, sociale et existentielle du vieil- en suivant un cours modelé par les forces de
lissement. Ces différentes dimensions agis- l’évolution (Olshansky [1995]) agissant sur
sant en interactions font du vieillissement l’espèce humaine depuis son apparition et
un ensemble de processus éminemment fixant les limites biologiques de notre
variables d’un individu à l’autre, tant du longévité à 115-120 ans environ.
point de vue biologique que social, et d’une
époque à l’autre. On occulte aussi le pro- Il existe un vieillissement différentiel des
blème de la place des vieux dans la société. organes et des fonctions chez un même
individu et d’importantes différences mor-
Processus phologiques et fonctionnelles entre sujets
de vieillissement de même âge. L’âge biologique ou fonction-
nel et l’âge chronologique ne coïncident pas.
La notion de vieillissement ne saurait être L’apparence physique renseigne souvent
envisagée dans sa seule dimension biologique mieux que les épreuves physiologiques et que
comme déclin universel. Une distinction doit le nombre des années. « La sénescence n’est
être faite, tout d’abord, entre sénescence et pas une pente que chacun descend à la
avancée en âge chronologique (Olshansky même vitesse. C’est une volée de marches
[1995]). La sénescence est l’expression du irrégulières que certains dégringolent plus
déroulement du temps biologique, l’avan- vite que d’autres » (Howell cité par de
cée en âge celle du déroulement du temps Beauvoir [1970]).

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Quoi qu’il en soit, ces vitesses de déclin biologique et à la représentation culturelle


si différentes ne peuvent être attribuées à de ses effets. La ménopause en est un bon
une cause unique, mais rendent nécessaire exemple. Elle s’accompagne fréquemment,
la prise en compte de facteurs intrinsèques dans nos pays, de manifestations vasomo-
et extrinsèques pour les expliquer. Des trices telles que bouffées de chaleur et
mutations génétiques sont responsables de sueurs nocturnes. Mais les bouffées de cha-
deux formes de très rares maladies : les leur ne sont pas observées chez les femmes
Progerias. Les individus atteints ont un Mayas ménopausées et sont beaucoup plus
important retard de croissance et un vieil- rares chez les femmes japonaises (10 %) que
lissement précoce avec notamment une chez les canadiennes (31 %) (Khaw [1992]).
athérosclérose dont ils meurent avant trente
ans. Si quelques gènes sont responsables de Ce sont les aptitudes intellectuelles déve-
maladies entraînant des décès précoces ou loppées lors de l’apprentissage qui se main-
augmentent la susceptibilité à des maladies tiennent le plus longtemps. Celles pour
rapportées au vieillissement, la plupart lesquelles le sujet est peu entraîné ou pour
interagissent avec des facteurs exogènes et lesquelles il n’a pas reçu d’instruction décli-
ces interactions restent mal élucidées. nent plus vite. Le déclin est moindre (ou
plus tardif) si le niveau d’instruction est
Des facteurs exogènes accélèrent ou élevé. Les facultés d’apprentissage aux situa-
retardent la sénescence : par exemple, des tions nouvelles se maintiennent, si le fac-
conditions de vie pénibles interdisent à cer- teur temps n’entre pas en compte. Les com-
tains travailleurs de réparer leur force de posantes de l’intelligence fluide (mémoire,
travail du fait de la diminution de la capacité rapidité d’exécution des tâches mentales,
de récupération avec l’âge. Il en résulte une attention, capacité d’abstraction, visualisa-
usure prématurée. De même des maladies tion spatiale) sont affectées par la sénescence.
intercurrentes, un traumatisme physique ou L’intelligence cristallisée résultant des
affectif (deuil) peuvent entraîner une interactions de l’intelligence fluide avec
accélération de la sénescence ou de ses l’environnement croît progressivement avec
effets : c’est le classique « coup de vieux ». les années et décline très peu. Elle permet
La réduction de l’activité physique journa- de s’adapter à toute situation nouvelle.
lière augmente l’atrophie des muscles.
Au total, la vitesse du vieillissement
Inversement, la pratique de l’exercice sénescence est la résultante du patrimoine
physique contribue au maintien en forme génétique et des traces du parcours de vie
des personnes âgées. L’entraînement inten- individuel et collectif. Le premier com-
sif au long cours apparaît donner lieu à des mande la plus ou moins grande susceptibi-
changements et à l’adaptation de nom- lité aux maladies. Le parcours de vie indi-
breuses structures physiologiques dont on viduel est sous la dépendance du hasard et
pensait auparavant qu’elles étaient fixées et de nombreux déterminants sociaux. Le par-
non influencées par des facteurs externes. cours de vie collectif dépend de l’histoire de
Les performances du moment dépendent la cohorte à laquelle nous appartenons qui
en effet de l’entraînement passé et actuel influe sur l’évolution du génome ([Robert
des fonctions physiologiques. Des diffé- [1995]) par l’intermédiaire de facteurs envi-
rences dans leur entraînement provoquent ronnementaux (alimentation par exemple).
des changements dans les performances. Le
déclin avec l’âge est le résultat non seule-
L’apport de
ment des effets de la sénescence sur les
fonctions physiologiques mais plus encore de la psychologie
la diminution de l’entraînement et du faible du développement et
niveau de l’activité physique. L’entraînement de la psychanalyse
passé, le maintien d’une activité physique
La psychologie du développement a apporté
peuvent ainsi retarder la sénescence ou en
deux notions : la première est le déroule-
limiter les conséquences.
ment par étapes du parcours de vie, le pas-
Il est parfois difficile de faire la part de sage de l’une à l’autre s’effectuant par un
ce qui revient aux effets du vieillissement travail psychologique ; la seconde est la

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différence d’objectifs des deux parties de la Constitué par la totalité de la psyché ori-
vie adulte. ginelle, ce centre a toujours été connu intui-
tivement depuis les sociétés primitives1.
Pour Erik Erikson [1965], les dernières
étapes de la vie correspondent à la recherche
Toujours selon Jung, l’homme a deux fins
de son « intégrité » existentielle. Cela signi-
dans la vie: la première, c’est la fin biologique
fie la recherche de sens pour sa propre vie
ou naturelle de procréer une descendance et
et sa mise en ordre par rapport au monde
de lui assurer les soins qui nécessitent sa
pour faire face au désespoir et au dégoût
préservation, ce qui inclut une position
qui vous guettent face au vieillissement et à
sociale permettant la suffisance économique.
la finitude. Erikson [1986] a soutenu globa-
Ainsi, dans la première moitié de la vie
lement la théorie du déroulement des
adulte, le jeune homme s’efforce de créer
étapes du parcours de vie par une succes-
une image de soi témoignant de sa compé-
sion de crises lors du passage de l’actuelle à la
tence sociale et de son accomplissement
suivante. Lorsque les crises ont été impar-
dans le monde extérieur. Le milieu de la vie
faitement résolues, elles laissent des traces
est un tournant crucial pour l’individu pour
qui peuvent être réactivées en fin de vie.
enrichir sa personnalité. Moins préoccupé
Pour comprendre la façon dont les per- par son investissement dans le monde
sonnes agissent en fin de vie, il est néces- extérieur, il peut faire émerger son Soi plus
saire de les replacer dans le contexte de profond par le processus « d’individuation ».
l’ensemble de leur histoire de vie, en tenant L’issue est essentiellement de trouver au-
compte de leurs réussites et de leurs échecs. dedans de soi les forces pour approfondir
Environnement et individus s’influencent son propre développement. Les réflexions
mutuellement : le développement d’un indi- critiques qu’il fait sur lui-même et son destin
vidu sera réussi si l’environnement familial dévoilent à l’Homme les particularités de
et la période sont favorables ; ce développe- son être et le sens de sa vie personnelle. Il y
ment en retour contribuera à un développe- a là une sorte de transmutation des valeurs.
ment favorable des enfants de la génération Il s’agit de passer de l’ « attitude biologique »
suivante. L’interdépendance des généra- à l’ « attitude culturelle » où l’on doit trouver
tions apparaît ainsi comme essentielle : les la culture en dedans de soi-même. L’accent
jeunes ont besoin des vieux pour construire mis par Jung [1965] sur « l’individuation »
leur identité et s’inscrire dans l’histoire. Les dans la seconde partie de la vie ne doit pas
vieux ont besoin des jeunes pour transmettre être compris comme un désengagement
l’expérience de leur histoire de vie. social. Elle est, tout au contraire, « syno-
nyme d’un accomplissement meilleur et
Pour Carl Jung [1965], la vie onirique plus complet des tâches collectives d’un
dessine une courbe sinueuse qui est marquée être ». Elle implique que l’individu, en
par l’apparition et la disparition périodique prenant en compte ses particularités, soit
de mêmes thèmes ou situations se modifiant une pierre mieux appropriée et mieux
au cours du temps. Si l’on étudie cette succes- insérée dans l’édifice social que si ces parti-
sion, on découvre l’action d’une sorte de ten- cularités demeuraient négligées ou oppri-
dance directrice cachée qui engendre un mées. Il s’agit, au cœur de la vie extérieure,
processus, presque invisible, de croissance de nouer de nouvelles relations avec les
psychique qu’il dénomme le processus d’indi- générations suivantes dans le souci de les
viduation. Il en émerge progressivement une guider, tout en maintenant celles qui sont
personnalité plus riche et plus mûre. Ce entretenues avec ses pairs. Il s’agit aussi de
processus de croissance et de maturation est s’engager dans la plus passionnante des
sous la dépendance du centre de notre sys- aventures intérieures. Cette aventure est
tème psychique caché le Soi par opposition unique pour chaque individu. Si le proces-
au Moi qui n’est qu’une petite partie sus est réussi, la personne devient consciente
(consciente et inconsciente) de notre psyché. qu’elle est à la fois un être humain unique et
1. Il était alors imaginé sous forme d’un esprit protecteur, incarné dans un animal ou matérialisé dans un
fétiche. Chez les Égyptiens, il était considéré dans le concept du « Ba » comme la partie spirituelle de
l’individu et représenté par un oiseau. Les Grecs l’avaient nommé « daimon » intérieur de l’homme et les
Romains l’honoraient comme un « génie » inné de l’individu.

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en même temps rien de plus qu’un homme les hommes (Gognalons-Nicolet [1994]) ce
ou une femme banale. Elle pourra « mourir qui donne lieu à une double norme de vieil-
avec la vie ». lissement (Arber [1991]).
Mais une société utilitariste comme la Celle-ci peut résulter de la différence
nôtre ne répond guère aux exigences de la entre le statut traditionnel de l’âge chez
psyché inconsciente pour la seconde partie l’homme et chez la femme. Pour le premier,
de la vie en lui assignant le maintien des il dépend de l’emploi productif ; pour la
objectifs de la première. Le refoulement du seconde, il est défini par les événements du
vieillissement conduit au maintien le plus cycle de reproduction. Parce que les femmes
longtemps possible des attitudes et des sont valorisées comme des objets lorsqu’elles
activités de l’âge mûr. Pour remédier à un sont jeunes et belles, l’avancée en âge consti-
décalage entre l’attente de la société et le tue pour elles un véritable défi car elle est
maintien de leur identité, certains individus source de diminution de l’estime de soi et
âgés sont conduits à adopter un masque de de dévaluation sociale. La ménopause, phé-
façade (persona) qui les protège d’un nomène biologique, a une signification
monde hostile ou menaçant, tout en leur sociale de perte de la capacité de séduction,
permettant la recherche de l’approfondisse- de fin de la sexualité. Chez l’homme, c’est
ment de leur personnalité. Mais parfois plus volontiers la diminution de la force qui
cette stratégie les entraîne vers un refus est en cause. Ces différences de statut sont,
névrotique du vieillissement. pour certains auteurs, partiellement corri-
gées dans la génération du « baby-boom »
Aspects sociaux par la généralisation du travail professionnel
du vieillissement féminin et par une poursuite, plus fréquente
que par le passé, de la sexualité, bien au-
Pour certains anthropologues, le critère delà de la ménopause.
d’utilité sociale liée aux modes de subsis-
tance constitue dans les différentes sociétés L’avancée en âge prend une signification
la dimension commune de la vieillesse. diverse selon les catégories socioprofession-
L’incapacité totale à se rendre utile aux autres nelles ou les types d’activités profession-
et la nécessité d’être pris en charge par la nelles. La fin de l’activité professionnelle a
collectivité définit socialement la sénilité une grande signification : elle classe les indi-
(Arcand [1989]). vidus en plusieurs groupes selon leur classe
sociale, leur niveau culturel.
La vision positiviste de la fin du XIXe siècle
avance l’idée que chaque société définit un Enfin les structures économiques et
parcours des âges de la vie, caractérisée par sociales influencent la façon dont on vieillit
des étapes spécifiques (petite enfance, éco- par l’économie compétitive de marché, le sys-
lier, adolescent, adulte, etc.) et fixe des condi- tème des pensions, la plus ou moins grande
tions d’accès d’une étape à une autre. Ce disponibilité de services d’aides, le déve-
code spécifique dit quels sont les événe- loppement du complexe médico-industriel
ments particulièrement significatifs sociale- (Estes [1979], Olson [1995]) rendu solvable
ment de l’avance en âge. Dans notre société par la protection sociale.
où le salariat est généralisé, la prise de
retraite est particulièrement chargée de sens. Aspects existentiels
du vieillissement
Cette vision risque de négliger le carac-
tère différentiel du parcours de vie, à la fois Temps, âge et vieillesse
d’un individu à l’autre mais aussi d’un genre
à l’autre et d’un groupe social à l’autre. Exister pour l’homme, c’est prendre cons-
cience du temps. Les êtres humains font
Le parcours de chacun dépend des par- l’expérience d’au moins deux types de
ticularités de son histoire personnelle liée temps : le temps physique calendaire exté-
notamment à son genre et à celle de son rieur à nous et le temps psychologique
groupe social d’appartenance : vieillir a une intérieur que certains dénomment l’horloge
signification différente pour les femmes et du temps. Notre expérience du temps est

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sujette, comme le reste de notre être, à des Une personne qui a pour projet de pro-
tensions entre notre histoire intérieure et gresser peut se désintéresser de son passé.
l’histoire plus vaste qui nous est extérieure Au contraire, le refus de la marche du
et dans laquelle nous vivons. Durant notre temps implique une étroite communion
vie, nous intériorisons le temps calendaire avec le passé. De nombreux vieillards se
et sa traduction en temps sociaux c’est à dire trouvent dans ce cas car, en refusant le temps,
en « horloge sociale ». Nous pouvons esti- ils pensent ne pas déchoir. Aux marques de
mer être en phase ou déphasé par rapport à la sénescence, ils opposent cet être qu’ils
des moments forts de la vie sociale comme furent et qui survit en eux. Un passé figé, un
l’entrée dans la carrière professionnelle ou avenir borné, telle est la situation à laquelle
la fondation d’une famille. La façon dont doivent faire face les personnes âgées.
nous réagissons par rapport à ce temps exté-
rieur, qui fait partie de la nature humaine, Alors que l’avancée en âge rétrécit le
est une question essentielle, mais il n’est temps disponible dans le futur et rapproche
qu’une partie de notre histoire. de la vieillesse et de la mort, toute consi-
dération existentielle sur ces questions est
C’est notre temps psychologique inté- pourtant éclipsée. Dans notre société, en
rieur, sujet à une dynamique entre, d’une effet, le vieillissement est dépouillé de sa
part, notre finitude, et d’autre part, notre finalité qu’est la vieillesse. En outre, le
appréhension du possible, qui nous en dit tabou de la vieillesse interdit que soit évo-
plus sur la nature du temps. Le temps psy- qué le processus de vieillissement. L’arti-
chologique passe plus rapidement au fur et culation du temps et de la vieillesse est très
à mesure que l’on vieillit. Plusieurs raisons difficile On interdit aux vieux de parler de
sont avancées pour l’expliquer. La période à leur vieillesse comme expérience existen-
laquelle on se réfère est d’autant plus tielle, c’est-à-dire de leurs rapports au
longue que l’on est plus âgé. La durée du temps. On les enferme dans un langage
temps qui passe semble donc plus courte. convenu se référant à leurs vingt ans ou aux
La part relative du passé étant plus longue, maladies de la vieillesse, ce qui a pour consé-
un changement se produit dans la conscience quence de projeter chacun d’entre nous
que l’on a de l’écoulement du temps. dans un avenir inconnu qui fait peur, au lieu
L’expérience éprouvée par la mémoire est de parler de la vieillesse à partir du temps
plus riche et plus vaste. En outre, il y a des éprouvé.
preuves que l’horloge interne se rapportant
aux rythmes circadiens se modifie avec l’âge, L’homme peut-il avoir spontanément
affectant la perception des événements une notion de son âge ou ne s’agit-il pas
passés qui semblent arriver plus rapide- plutôt d’une notion qui naît de la confronta-
ment. Mais notre vécu intérieur ne nous dit tion avec les autres ? André Gorz souligne
pas le nombre de nos années. Le vieillis- que nous n’avons pas d’âge par nous-
sement n’est pas identifié comme faisant mêmes, mais seulement en tant qu’autres,
partie de l’identité des personnes âgées. par référence tant à la longévité moyenne
Tout au plus se sentent-elles seulement plus des individus de notre société qu’aux étapes
vieilles. et passage initiatique à un statut nouveau
que la société institue sur la base de cette
La représentation du temps est double- longévité moyenne. On se sent vieux en
ment inquiétante pour les personnes âgées. présence de plus jeunes, jeune en présence
En ce qui concerne la vie derrière soi, le de plus âgés. Plus vieille est la population,
passé est vécu sur le mode du pour-soi et plus longtemps chacun reste relativement
devient intériorisé. Mais pour se l’appro- jeune. « La vieillesse est un destin et quand
prier, il faut recourir à la mémoire. La perte elle se saisit de notre propre vie, elle nous
de mémoire est alors source d’angoisse exis- laisse stupéfaits » écrit Simone de Beauvoir
tentielle par la mise en ruine de cette histoire [1970]. Et elle ajoute : « La vieillesse est un
passée. Les vieillards ne retrouvent pas «le rapport dialectique entre mon être pour
temps perdu» Mais «c’est le futur qui décide autrui, tel qu’il se définit objectivement, et
si le passé est vivant ou non» remarque Jean- la conscience que je prends de moi-même à
Paul Sartre (cité par de Beauvoir [1970]). travers lui ». Or, il est impossible de prendre

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conscience de l’image que nous sommes bientôt. Mais la mort fait partie de ce que
pour autrui. L’individu âgé se sent vieux à Sartre appelle les «irréalisables» tout comme
travers les autres mais sans avoir éprouvé de pour la vieillesse, c’est l’autre qui est mortel
profonds changements. Intérieurement, il dans mon être. L’on meurt au regard des
n’adhère pas à l’étiquette qu’on lui colle et autres et non « pour soi ». « Ma mortalité, je
il ne sait plus qui il est. La raison profonde ne l’ignore pas, j’en tiens compte dans mon
de cette asymétrie est à rechercher dans organisation, mais je ne l’éprouve pas » (de
l’inconscient qui entretient l’illusion d’une Beauvoir [1970]). Ma mort peut me hanter,
éternelle jeunesse. Quand cette illusion est je ne la réaliserai jamais. La mort peut être
ébranlée, il s’ensuit pour beaucoup une pro- assumée de diverses façons. Chacun la
fonde atteinte narcissique. choisit en fonction de sa situation d’ensemble
et de ses options antérieures. Tant que l’on
Finitude et mort est engagé dans une entreprise, on déteste
la mort qui y mettra fin. Avec l’avance en
« C’est à l’heure mystérieuse du midi de la
âge, il arrive que cette répugnance s’atté-
vie que se produit la naissance de la mort »
nue. C’est moins le fait de la proximité de la
(Jung [1965]). La mort est psychologique-
mort que le fait d’accepter ou de désirer en
ment aussi importante que la naissance et
finir avec la vie. D’une part, les maux phy-
est, comme celle ci, « une partie intégrante
siques peuvent peser, d’autre part vivre trop
de la vie ». La mort est une fin vers laquelle
longtemps, c’est survivre à ceux que l’on
on devrait tendre et il y a quelque chose de
aime. La transformation du monde peut se
malsain dans la résistance que nous lui
révéler intolérable pour les personnes
opposons. Cette résistance prive la seconde
âgées. Enfin, la perte de ses raisons de vivre
moitié de la vie de son but.
ou la découverte de leurs absences peut
Il y a dans la mort un événement qui tra- conduire à désirer la mort. En l’absence de
verse l’histoire : en détruisant notre corps, tous ses facteurs, la finitude fait que les
elle anéantit notre être dans ce monde-ci. désirs, les projets dépérissent. Quand nous
L’attitude devant la mort varie avec l’âge. avons accompli notre programme, que
Pour le vieillard, la mort est un événement sommes au bout du rouleau, la mort devient
proche et personnel. Il sait qu’il mourra une délivrance.

Bibliographie
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