Vous êtes sur la page 1sur 462

UNIVERSITE DE ROUEN Faculté de Droit, des Sciences Economiques et de Gestion Institut d’Administration des Entreprises

L'INTENTION ENTREPRENEURIALE

Une recherche comparative entre des étudiants suivant des formations en entrepreneuriat (bac+5) et des étudiants en DESS CAAE

Thèse pour le doctorat ès Sciences de Gestion

présentée et soutenue publiquement par

Azzedine TOUNÉS

le 15 décembre 2003

Directeur de recherche : Monsieur ORANGE Gérald

Professeur à l’Université de Rouen

Membres du jury :

Rapporteurs

Monsieur HERNANDEZ Emile-Michel

Professeur à l’Université de Reims

Monsieur PATUREL Robert

Professeur à l’Université de Toulon et du Var

Suffragants

Monsieur LETOWSKI André

Responsable analyses et statistiques à l’APCE - Paris -

Monsieur VATTEVILLE Eric

Professeur à l’Université de Rouen

"Hélas ! Rien n'est pire que l'ignorance quand elle se farde de science et prend la parole. L'ignorance tout court, l'ignorance du peuple est nette : comme une plaie franche, on peut la guérir".

Malek BENNABI

A mes parents, mes sœurs et mon frère.

Remerciements

Peu à peu, dans une période de ma vie, naissait une thèse où je ressentais souvent le poids de la solitude, l'immensité et l'intensité de l'investissement. Mes lectures me firent comprendre le rôle du sacrifice dans la vie de l'entrepreneur, son courage et sa ténacité. Je ne voudrais convaincre personne qu'il est possible d’obtenir quelque chose sans peine.

S’en tenir à la bibliographie à partir de laquelle j'ai bâti mes connaissances ne me permettrait pas de faire part de toutes les dettes intellectuelles que j'ai contractées au cours de cette recherche. Je ne pourrai citer tous ceux qui m’ont aidé au cours de ce long travail.

Je désire exprimer ma profonde gratitude à monsieur le Professeur Gérald ORANGE qui m'a initié et accompagné dans cette longue et sinueuse aventure. Il a éclairé mes balbutiements d'apprenti-chercheur et m'a fait confiance quand le "destin" me tournait le dos. Ses remarques, ses observations et son écoute attentive m'ont été très précieuses.

Messieurs Emile-Michel HERNANDEZ, André LETOWSKI et Robert PATUREL portent depuis de nombreuses années un intérêt particulier au champ de l’entrepreneuriat. Monsieur Eric VATTEVILLE manifeste une curiosité certaine pour mon sujet. Leur présence dans ce jury de thèse m’honore. Qu’ils trouvent ici l’expression de mon profond respect.

Toute ma reconnaissance va à mademoiselle Caroline CINTAS, maître de conférences en gestion à l’Université de Rouen et à monsieur Yves CONDE, Premier Conseiller à la Chambre Régionale des Comptes de Haute-Normandie. Leur implication et leur disponibilité sans cesse renouvelées m’ont été d’un apport inestimable. Leurs recommandations ont amélioré la qualité de la rédaction et la cohérence de cette thèse.

Monsieur Alain FAYOLLE, maître de conférences et Habilité à Diriger des Recherches à l’INPG de Valence, m’a prodigué des conseils et m’a orienté vers des contributions qui ont éclairé mon cadre théorique. Monsieur Eric COMPOY, maître de conférences en gestion à l’Université de Paris I - Panthéon Sorbonne m’a apporté un concours pertinent

1

dans les traitements statistiques. Philippe BOISTEL, maître de conférences en gestion à l’Université de Rouen, Francis CONCATO, ingénieur d’études à l’Université de Rouen (CREGO), et Eric LECLERCQ, maître de conférences en économie à l’Université de Rouen, ont apporté tout leur soin à la lecture de cette thèse. Je leur témoigne ma vive reconnaissance.

Je remercie toutes les personnes qui m'ont aidé dans la construction et l'épuration du

questionnaire. Sans être exhaustif, je cite Christian BRUYAT, maître de conférences en gestion à l'E.S.A. de Grenoble, Thierry VOLERY, Professeur en Entrepreneuriat à l'E.M. Lyon et Nathalie SCHIEB-BIENFAIT, maître de conférences en gestion à l'Université de

Nantes.

Je tiens tout particulièrement à remercier les responsables de diplômes qui ont bien voulu me consacrer du temps pour l'administration des questionnaires. Leur coopération m’a largement facilité l’accès au terrain. Un salut tout particulier pour les étudiants qui ont eu la gentillesse de répondre à mes enquêtes.

A la fin de ce travail qui m'a rendu peu disponible, je ne peux oublier ceux qui m'ont

encouragé et soutenu dans mes moments de retranchement. Ma dernière pensée "survolera" la Méditerranée pour atterrir en Algérie et déclarer à mes parents, mes sœurs et mon frère qui m’ont donné le sens des valeurs familiales, que je leur voue un amour incommensurable. Leur absence ne m'a jamais tant fait souffrir.

2

Sommaire

INTRODUCTION GENERALE

 

4

PARTIE

I -

COMPREHENSION

DU

PROCESSUS

ENTREPRENEURIAL

ET

PROBLEMATIQUE DE RECHERCHE

 

22

CHAPITRE

1

-

POSITIONNEMENT

DE

LA

RECHERCHE

DANS

LE

CHAMP

DE

LENTREPRENEURIAT ET PROBLEMATIQUE

 

25

CHAPITRE

2

-

L’ENTREPRENEUR :

DES

THEORIES

ECONOMIQUES

AUX

APPROCHES

65

INTERDISCIPLINAIRES

CHAPITRE 3 - LE PROCESSUS ENTREPRENEURIAL AMONT : MOBILES ET FACTEURS

CONTINGENTS

100

PARTIE II - UN MODELE DE L'INTENTION ENTREPRENEURIALE A

TRAVERS UN PROCESSUS MARQUE FORMATIONS EN ENTREPRENEURIAT

125

PAR DES PROGRAMMES OU DES

CHAPITRE

4

-

UN

CADRE

GENERAL

D'ANALYSE

DE

LENSEIGNEMENT

DE

LENTREPRENEURIAT EN FRANCE

128

CHAPITRE 5 - LE CADRE THEORIQUE DE REFERENCE

157

CHAPITRE 6 - PROPOSITION D'UN MODELE DE L'INTENTION ENTREPRENEURIALE

177

PARTIE III - METHODOLOGIE EMPIRIQUE, RESULTATS ET ANALYSES

205

CHAPITRE 7 - LA METHODOLOGIE EMPIRIQUE : UNE DEMARCHE HYPOTHETICO-DEDUCTIVE

INSCRITE AU SEIN DE LA METHODE DE G.A. CHURCHILL (1979)

207

CHAPITRE 8 - CARACTERISTIQUES DESCRIPTIVES ET ANALYSES DHOMOGENEITE

249

CHAPITRE 9 - UN MODELE DE LINTENTION ENTREPRENEURIALE VALIDE DANS UN

CONTEXTE DE LENSEIGNEMENT DE LENTREPRENEURIAT 302

CONCLUSION GENERALE

368

BIBLIOGRAPHIE

382

ANNEXES

412

TABLES DES FIGURES

446

TABLES DES TABLEAUX

447

TABLES DES ANNEXES

453

3

INTRODUCTION GENERALE

"Dans la pensée scientifique, la méditation de l’objet par le sujet prend toujours la forme de projet".

Gaston BACHELARD

Genèse de la problématique

"Comme toujours, qui veut trop prouver ne prouve rien", affirme J.K. GALBRAITH (1969, p. 93) [1967] 1 . Cela s’applique parfaitement au processus et à la dynamique qu’a connu notre recherche. Une très vague idée concernant les systèmes d’appui et d’accompagnement à la création d’entreprise est née au cours d'un stage que nous avons effectué dans le cadre d'un DESS, au sein d'une pépinière d'entreprise.

Par une certaine façon de construire son sujet d'étude, se projette une manière qui peut être révélatrice de l'ambition du chercheur. Au début, nous voulions nous intéresser aux systèmes d'appui et de soutien à la création d'entreprise en Haute-Normandie. Le processus d'entonnoir a orienté notre travail vers les systèmes d'appui en phase amont de la création. Une longue concertation avec notre directeur de thèse et une première présentation de notre travail au cours du tutorat organisé lors du premier congrès de l'académie de l'entrepreneuriat à Lille en novembre 1999, ont consolidé l'idée d’orienter notre recherche vers l'influence de programmes ou de formations en entrepreneuriat sur l'intention entrepreneuriale. L’hypothèse de départ était que le système éducatif supérieur, dans la multiplicité des systèmes d’appui et de soutien à la création d’entreprise, peut contribuer à insuffler l’esprit d’entreprise.

La création d'entreprise est un acte qui naît au sein d'un processus en construction. En amont de celui-ci, de multiples recherches ont tenté d'expliquer les causes qui amènent les individus à devenir entrepreneur. En nous inscrivant dans cette perspective, une recherche

1 Cette année correspond à la première édition anglaise intitulée "The New Industrial State". Dans la suite de cette thèse, les années entre crochets correspondent à la première édition, française ou anglaise.

4

bibliographique ciblée nous a convaincu que, pour comprendre l’acte d’entreprendre, il est important de décrire et d’expliquer l’intention entrepreneuriale, qui est le médiateur entre le comportement, les attitudes, les normes subjectives et les perceptions.

Finalement, d’une certaine façon, la recherche est en lien avec l'histoire du chercheur. Construire le sujet et l’objet de recherche, c’est découvrir, à l’intérieur de la société, des faits sociaux liés par un système de relations propres au phénomène étudié.

Les constats de départ

Trois constats majeurs dans les réalités économiques et sociales animent nos préoccupations et éclairent nos premières interrogations. Il s’agit du faible nombre des diplômés qui créent leur entreprise, de l’inadaptation du système éducatif qui, jusqu’au début des années 1990, est resté à la marge du phénomène entrepreneurial et enfin des progrès énormes, réalisés depuis cette époque, dans la mise en place d’un nombre accru de cours, de programmes et de formations en entrepreneuriat depuis le secondaire jusqu’au supérieur.

Très peu de diplômés-créateurs

En s’appuyant sur l’enquête SINE (Système d’informations sur les nouvelles entreprises) qui recense les créateurs-repreneurs d’entreprise pendant la période du premier semestre de l’année 1994, R. ABDESSELAM et alii (1999, p. 6) notent que les créateurs ou repreneurs qui ne sont pas titulaires du baccalauréat représentent 60% des créateurs. Dans le même sens, J. BONNEAU et D. FRANCOZ (1996) constatent en 1994, que seulement 4,6% des créateurs-repreneurs ont le baccalauréat. J. BERANGER et alii (1998, p. 11) notent qu’en France, la probabilité de créer une entreprise est divisée par deux si l’on est diplômé du supérieur. Des études plus récentes montrent que plus les individus sont diplômés, moins ils créent des entreprises 2 .

2 APCE, "Les enjeux de la création d'entreprise", http://www.apce.com, avril 1998, p. 2 ; R. TABOURIN et alii, 2001, n° 814. Ceci est d'ailleurs vrai aux Etats-Unis où R.H. BROCKHAUS (1982, p. 54) a fait le constat dès le début de la décennie 1980. Nous retrouvons la même situation en Suède selon P. DAVIDSSON (1995).

5

La création d'entreprise est le parent pauvre des diplômés du supérieur. La revue des statistiques indique que très peu de diplômés des universités, des écoles de management et gestion et d’ingénieurs choisissent la voie entrepreneuriale. Dans une étude réalisée en 1978 sur 14 promotions regroupant 2 800 anciens élèves de l'ESC Paris, P. SENICOURT (1997, p. 16) remarque que le taux de création peut être situé dans un intervalle de 5% à 10%. Un résultat étonnant selon M. SAFAVIAN-MARTINON (1998, p. 350), est le manque d'esprit d'entreprise des jeunes diplômés de HEC. En effet, moins de 5% deviennent entrepreneurs 7 ans après leur sortie de l'école. Les diplômés des grandes écoles représentaient moins de 3% des créateurs d’entreprises en 1997 3 . Selon l’enquête annuelle de la conférence des grandes écoles, réalisée auprès de diplômés en 1996, 1997 et 1998, seulement 1% d’entre eux auraient créé leur entreprise 4 .

Si au XIX ème siècle, 40% des seuls ingénieurs des Arts et Métiers créaient leur entreprise, aujourd’hui, moins de 3% des 20 à 25 000 ingénieurs diplômés chaque année créent une entreprise avant l’âge de 35 ans 5 . Une étude réalisée en 1999 auprès de 10 000 créateurs d'entreprise a montré que seulement 6% de ceux-ci ont concrétisé un projet d'étude 6 .

Ces faibles taux de création s’expliquent, en partie, par les difficultés institutionnelles rencontrées. En effet, l’enquête réalisée en septembre 1996 par le CNPF (Centre National du Patronat Français, aujourd’hui dénommé MEDEF) révèle qu’il est très difficile de créer une entreprise en France. En effet, 90% des enquêtés jugent que se mettre à son propre compte est une mission difficile. L’environnement ne s’y prête pas ; les principaux freins cités, sont dans l’ordre, le poids des charges sociales, la frilosité des établissements financiers et l’inadaptation du système éducatif 7 . Le patronat français adresse des critiques

3 A. PEREZ, "Innovation : une urgence Française", Les Echos, 1998b, p. 70.

4 Le Monde, "Les jeunes Français se rallient à l’esprit d’entreprise", mardi 31 août 1999, p. II. Cependant, rien ne prouve que les diplômés des grandes écoles soient moins entreprenants que les autres. La fonction entrepreneuriale est peut être liée à l'école fréquentée. Si les diplômés des grandes écoles sont peu entreprenants, c’est peut être parce qu’ils se voient aussitôt offrir des postes gratifiants avec un statut prestigieux et des conditions de rémunération très avantageuses.

5 Ecole des Mines d’Alès, "Education, Enseignement supérieur et création d’entreprise", Actes du colloque international, Ecole des Mines d’Alès, Allocution de H. PUGNERE, novembre 1996, p. 6.

6 Etude réalisée par les organisateurs du VI ème Salon des entrepreneurs, en collaboration avec l'APCE et la CANAM - Caisse Nationale Maladie des Professions indépendantes - (C. FOUQUET, "Les créations d'entreprises ont reculé en 98, pour la quatrième année consécutive", Les Echos, mercredi 27 janvier 1999, p.

4).

7 N.D, "Créations d’entreprises : 1,2 millions de candidats", Le Figaro, 07 mai 1998.

6

à l'égard de l'éducation nationale. On trouve dans 75% des réponses, l’idée que l’enseignement ne nourrit pas l’esprit d’entreprise (35% pensent même qu’il n’y contribue pas du tout).

Inadaptation du système éducatif aux réalités économiques et sociales

P. ALBERT (1998, p. 94) déclare que depuis le collège jusqu’à l’université ou la très grande école, le système éducatif ne produit que des salariés. Faut-il s'étonner si les jeunes aspirent à intégrer l'administration ? Faut-il être surpris de voir les étudiants sortis des universités et des écoles préférer les grandes sociétés conférant un titre de noblesse pour celui qui prétend réussir, à la création de leur propre entreprise. Le faible nombre de créateurs-diplômés suggère que le système éducatif français "rejetait" pendant longtemps l’esprit d’entreprise. L’école française s'était progressivement adaptée à la société industrielle par l’enseignement des sciences dites "dures". Elle a permis dès le début des années 1960, en démocratisant l’enseignement public, de surmonter le handicap culturel et social que constituait l'appartenance à un milieu modeste (M. EURIAT, C. THELOT, 1995, p. 404 ; M. LEVY-LEBOYER, 1979, p. 151) 8 . Cependant, elle est restée à la marge des changements sociaux et économiques structurels qui se sont opérés dès le début de la décennie 1970. La composition du tissu productif dominée jusque là par la grande organisation, a vu naître de nouveaux types d'entreprise, les TPE et les PME/PMI, dont les formes de création, d’organisation et de management diffèrent largement de celles des grandes entreprises.

La crise du chômage a modifié l'assurance éthique sur laquelle était fondé l'enseignement public, et a fortement fragilisé la culture du succès que le monde de l'éducation a bâtie : l'enseignement n'ouvrait plus désormais l'accès systématique à

8 Les travaux qui portent sur les contributions de l'institution scolaire à la conservation de l'ordre social ont suscité beaucoup d'embarras. L'origine sociale reste discriminante pour l'accès aux grandes écoles. Par le privilège qu'offre le diplôme de ces grandes écoles, la discrimination se trouve, selon certains auteurs, perpétuée sur le marché du travail. Voir notamment P. BOURDIEU, La noblesse d'Etat, grandes écoles et esprit de corps, Paris, Les Editions de Minuit, 1989, 568 pages.

7

l'emploi. Il entretenait des antagonismes entre les contextes d'initiative et de prise de risque, et des visées intellectuelles de transmission de connaissances. Pire encore, en formant à la discipline de l'esprit, à la pensée convergente et à la soumission, le système éducatif traditionnel est resté sans réponse à la demande sociale en création d’entreprise. Il dédaignait souvent l'expérimentation, le concret, l'imagination, le goût du risque, la souplesse et l'esprit critique. L'action, l’autonomie et la capacité d'entreprendre en particulier, occupaient peu de place au sein de ses valeurs fondamentales. Le système éducatif ne donnait pas accès à l’esprit d'entreprise. L'obstacle que posait peut être l'éducation nationale est que le débat sur l'école n'était pas globalement tranché. Alors qu'elle assure la diffusion des connaissances, on se demandait si elle ne devait pas développer aussi des attitudes et des aptitudes. Les connaissances sont à la base de tous les programmes, mais leurs supports pédagogiques et leurs finalités sociales prêtaient largement à débat.

Aujourd’hui, l'enjeu en France est bien de semer l'esprit d'entreprise dans le milieu éducatif et faire de lui une valeur admirée. Il se construit à tous les niveaux du système éducatif, en commençant par raconter l'entreprise dès le primaire 9 . La démarche est nécessairement globale et stratégique : rapprocher l'école de l'entrepreneuriat ne peut se concevoir que dans une volonté réciproque et collective de tous les intervenants publics, parapublics et privés, dont le système éducatif est l’un des acteurs primordiaux. En réhabilitant le goût d'entreprendre, le système éducatif mobiliserait les compétences et les facultés créatrices indispensables au processus d'innovation. Il contribe2 1àtés er7(i)-6ces

8

Montée en régime des enseignements, programmes et formations en entrepreneuriat

Alors qu'il s'agit d'une discipline universitaire à part entière dans les pays anglo-saxons où la plupart des universités possèdent des chaires d'entrepreneuriat et de nombreux cours depuis les années 1970, le thème de l'entrepreneuriat est d'une actualité récente en France. Depuis peu, des enseignements spécifiques à ce champ ont fait leur apparition. On observe un développement à un rythme soutenu des enseignements, programmes et formations en entrepreneuriat sous diverses formes 10 . Cela va des cours facultatifs aux formations diplômantes de troisième cycle. Les universités, les écoles et les instituts manifestent depuis la deuxième moitié de la décennie 1990 un réel engouement et une nette volonté d’instaurer des cultures entrepreneuriales à travers leurs formations et leurs objectifs pédagogiques.

Globalement, nous constatons aujourd’hui que le système éducatif déploie une double perspective : sensibiliser le maximum d’étudiants à l'entrepreneuriat et, à un degré moindre, spécialiser et accompagner ceux qui veulent s'orienter vers des carrières entrepreneuriales. L’"éducation entrepreneuriale" est une réponse stratégique du monde éducatif aux récents développements de la demande sociale émanant des étudiants (M. LAUKKANEN, 2000, p. 26).

Ces constats étant formulés, il convient, avant de présenter notre problématique, de répondre à la question :

L'entrepreneuriat peut-il s'enseigner ?

Avant d'entamer ce long travail de recherche, il convient d'élucider cette interrogation fondamentale qui revient dans les travaux s'intéressant aux liens entre l'éducation et l'entrepreneuriat (nous citons notamment J.-P. BECHARD, 1998 ; A. FAYOLLE, 2000c ; B. SAPORTA et T. VERSTRAETE, 2000 ; P. SENICOURT et T. VERSTRAETE, 2000).

10 Cependant en 1999, la France était encore à la traîne des pays européens avec le Danemark, la Grèce et le Portugal (avec respectivement 14 %, 12% et 12%) dans la mise en place de l’enseignement de l’entrepreneuriat (CCI Paris, 1999, p. 10).

9

Savoir si l’entrepreneuriat peut s’enseigner revient à se demander si l'esprit d'entreprise peut s'acquérir. Fondamentalement, pour B. SAPORTA et T. VERSTRAETE (2000, p. 98), si la question se pose, c'est que l'on confond connaissance et expérience. Cette dernière est pourtant un élément de la première. Pour savoir si l’entrepreneuriat peut faire l’objet d’un enseignement, ces auteurs, ainsi que P. SENICOURT et T. VERSTRAETE (2000), notent qu'il faudrait au préalable se poser deux questions : qu'est-ce que l'entrepreneuriat ? Mais aussi qu'est-ce qu'enseigner ? La "réponse" à la première question est largement débattue dans le premier chapitre. En accord avec les deux auteurs, l'inexistence de consensus sur le concept d’entrepreneuriat n'exclut pas le développement de connaissances pouvant se décliner en enseignements théoriques et pratiques. Pour la seconde question, sans une immersion dans les sciences de l'éducation, si l'on conçoit l'entrepreneuriat comme un ensemble d’aptitudes et d'attitudes s’exprimant par des perceptions, des intentions, des actes et des comportements, alors le système éducatif, porteur et diffuseur des cultures, peut (doit) être le vecteur de ces diverses composantes de la culture entrepreneuriale. Comme la plupart des champs et disciplines appartenant aux sciences sociales, et plus précisément aux sciences de gestion, l'entrepreneuriat peut faire l'objet d'un enseignement académique et pratique (A. FAYOLLE, 2000c, p. 78 ; B. SAPORTA, T. VERSTRAETE, 2000, p. 98). Pour J.-P. BECHARD (1998, p. 25), la question ne se pose même plus. Les interrogations aujourd’hui portent sur les programmes de formation : "Que doit-on enseigner aux entrepreneurs ? Comment leur enseigner ? Dans quel contexte leur enseigner ? Et qui peut leur enseigner ?". Selon M. BOUCHARD-D'AMOURS et Y. GASSE (1989, p. 17), "l'école est un lieu de développement des caractéristiques entrepreneuriales potentielles et latentes". H. LEIBENSTEIN (1968, p. 82-83) affirme que la formation à l'exercice de la fonction entrepreneuriale peut accroître l'offre d'entrepreneurs. Evidemment, fait-il remarquer, toutes les caractéristiques de l'entrepreneur ne peuvent faire l'objet d'une formation. Mais beaucoup d'aptitudes qu'exige le processus entrepreneurial peuvent faire l'objet d'enseignements (H.H. STEVENSON et J.C. JARILLO, 1990, p. 25). N.F. KRUEGER et D.V. BRAZEAL (1994, p. 99) soutiennent que l'on peut enseigner les aptitudes à entreprendre, que l'on peut former les individus à être plus autonomes et à encourager

10

l'esprit d'initiative 11 . Pour J.A. KATZ (1990, p. 17), l’enseignement de l'entrepreneuriat est l'une des formes les plus évidentes préparant les individus à la création d'entreprise 12 .

Si selon la formule anglo-saxonne consacrée "learning by doing" s’acquiert par l'exercice des fonctions d'entrepreneur, des enseignements, des programmes ou des formations en entrepreneuriat sont mieux à même de fournir les outils théoriques et pratiques indispensables pour faire face aux futurs situations et comportements entrepreneuriaux 13 . L'entrepreneuriat est un processus qui nécessite certaines aptitudes et attitudes. Bon nombre d'entre elles peuvent s'acquérir en suivant des enseignements, des programmes ou des formations. Ceux-ci peuvent anticiper sur des décisions que seul le créateur ou l'individu en situation entrepreneuriale est à même d'assumer. Ils favoriseraient probablement l'émergence d'idées ou d'opportunités d'affaire, et in fine la création d'entreprise. Le postulat de base de notre thèse est que l'entrepreneuriat peut faire l'objet d'enseignements, de programmes ou de formations. L’entrepreneuriat est non seulement une pratique et un champ de recherche, mais aussi un domaine d’enseignement. Il peut avoir des effets sur les attitudes, les normes et les perceptions des étudiants quant à leur choix de carrière. Les caractéristiques entrepreneuriales, révélées ou cachées, ne pourraient se développer et prendre forme que dans un milieu propice.

La problématique de recherche

Il est important de savoir quels types d'individus créent des entreprises, pour quelles raisons ils le font et dans quels contextes ils opèrent. Les premières recherches en entrepreneuriat identifiaient les causes qui amènent les individus à se vouloir entrepreneur, leurs traits et leurs caractéristiques psychologiques. La spécificité de ces recherches est de traiter notamment des populations dans des situations ex-post, c'est-à-dire des individus qui sont déjà créateurs et entrepreneurs.

11 "… However, research suggests that we can train individuals to behave more autonomously. We can teach self-management skills ; we can teach skills at coping with adversity ; we can visibly reward initiative taking (including unsuccessful initiative taking)". 12 "One obvious form of preparation (à l’entrepreneuriat) is business school preparation for entrepreneurship".

13 Il est surprenant de constater que S. BOUTILLIER et D. UZUNIDIS (1999, p. 136) affirment que l’esprit d’entreprise est inné et qu'il ne peut être enseigné.

11

Depuis le début de la décennie 1990, les recherches en entrepreneuriat portent un intérêt plus important aux phases amont, qui s'intéressent aux individus en devenir dans le processus entrepreneurial. Ainsi, au lieu d'aborder les phénomènes sur la base de comportements observés, il apparaît nécessaire de s’interroger d'abord sur les processus amont pour expliquer les comportements futurs. Pour avoir une image globale de l’entrepreneuriat, notent T. VOLERY et alii (1997, p. 277), il n’est pas suffisant d’étudier seulement ceux qui ont concrétisé leurs objectifs (création), mais aussi ceux qui sont en amont du processus menant à la création d’entreprise 14 . Pour N.F. KRUEGER et A.L. CARSRUD (1993, p. 324), étudier un comportement futur de création d'entreprise est inséparable des intentions qui animent les individus quant à la concrétisation de ce comportement 15 . Les processus sont moins compris lorsqu’ils sont traités rétrospectivement. Une optique prospective de la recherche entrepreneuriale demande des modèles processuels hypothético-déductifs qui s'intéressent à l'intention entrepreneuriale. L'entrepreneuriat est un processus intentionnel qui exige l'utilisation de modèles adéquats qui prennent en compte non seulement les individus qui ont concrétisé leurs projets, mais aussi ceux qui sont en devenir (N.F. KRUEGER et A.L. CARSRUD, 1993, p. 316 et 327) 16 .

Cette thèse tente de décrire et d’expliquer la formation de l'intention entrepreneuriale des étudiants en gestion suivant des programmes ou des formations en entrepreneuriat. L'idée centrale de notre recherche est de comprendre l’influence de programmes ou de formations en entrepreneuriat, au même titre que des variables situationnelles et personnelles, sur l’intention entrepreneuriale des étudiants. Nous nous intéressons à des populations étudiantes de niveau bac+5 (DESS Instituts d’Administration des Entreprises, départements des Sciences Economiques et

14 "In order to get a comprehensive picture of entrepreneurship, it is not sufficient to approach only those who have fulfilled their objectives. Therefore, there is still a need to shed light on the process leading to new enterprise. In this perspective, the analysis should focus on the pre-decision stage, i.e. interest, entrepreneurial career preference, and characteristics of nascent entrepreneurs".

15 "Discussion of a target behaviour is inseparable from discussion of intentions toward that behavior".

16 "Process are less well understood retrospectively. Rather, they are best studied prospectively. We thus need testable theory-driven process models of entrepreneurial cognition which focus on intentions and their perceptual bases… Organizational emergence is an intentional process ; let us use models congruent with that reality. We should evaluate the entire emergence process including not only successful and unsuccessful entrepreneurs, but also those who change their minds or whose intentions are unrealistic. The reward for including these is a better understanding of the mechanisms by which exogenous factors influence emergence".

12

d’Administration Economique et Sociale, et diplômes d’écoles de management et gestion) suivant des cursus à dominante "entrepreneuriat". Le choix de cette base de sondage s’explique par le fait que ces étudiants sont à quelques mois d’intégrer le monde du travail et exprimeraient une variété d’intentions de carrière. En outre, ces derniers sont dans des contextes qui laissent supposer que leurs attitudes, leurs normes subjectives et leurs perceptions peuvent se développer et renforcer leur intention entrepreneuriale. Dans une perspective comparative, nous choisissons une population témoin présentant globalement les mêmes caractéristiques que les populations précédentes (niveau de diplôme, disciplines enseignées et débouchés professionnels). Le critère qui les distingue est le non-suivi d’un programme ou d’une formation en entrepreneuriat ou en création d’entreprise. Notre choix s’est porté sur des étudiants de DESS CAAE.

L'intention entrepreneuriale représente une phase forte du processus de création d'entreprise. En amont, elle prédit l'acte d'entreprendre qui serait susceptible de se concrétiser. L'état de l'art nous indique que l'intention ne peut être abordée que dans une perspective processuelle qui prend en compte des facteurs personnels et contextuels. Au sein d’un modèle hypothético-déductif, défini par le cadre général des dimensions sociales de l'entrepreneuriat de A. SHAPERO et L. SOKOL (1982), et fondé sur la théorie du comportement planifié de I. AJZEN (1991), nous décrivons et analysons l'intention entrepreneuriale en considérant trois groupes de facteurs :

les attitudes associées au comportement : qui sont spécifiées par l’existence d’une idée ou d’un projet de création plus ou moins formalisé, et la recherche d’informations ; les normes subjectives : qui s’expriment par le besoin d’accomplissement, la recherche de l’autonomie, la propension à la prise de risque et l’existence de modèles d’entrepreneur ; les perceptions du contrôle comportemental : qui se forment par les expériences professionnelles et associatives, les programmes ou les formations en entrepreneuriat, l’accessibilité des ressources financières, des informations et conseils.

Nous voulons tester un modèle intentionnel élaboré à partir de la revue documentaire, de nos choix théoriques, méthodologiques et de nos réflexions personnelles. Il se base

13

essentiellement sur des travaux américains et scandinaves. Ce modèle mobilise une approche psychosociologique fondée sur la théorie du comportement planifié (TOPB :

Theory Of Planned Behaviour). Les recherches en entrepreneuriat utilisent très peu de modèles fondés sur l'intention entrepreneuriale. Cependant, selon N.F. KRUEGER et A.L. CARSRUD (1993, p. 320), quelques recherches annoncent de bonnes perspectives pour ce type d'approches 17 . Avant de donner plus loin un aperçu global de notre "protocole" de recherche, nous résumons l’articulation de notre démarche en distinguant ce qui est à décrire et à expliquer, ce qui se traduit en variables mesurables et les modes d'investigation choisis pour les enquêtes.

Ce que l'on cherche à comprendre, décrire et analyser SUJET DE RECHERCHE INTENTION ENTREPRENEURIALE OBJET
Ce que l'on cherche à comprendre,
décrire et analyser
SUJET DE RECHERCHE
INTENTION ENTREPRENEURIALE
OBJET DE RECHERCHE
-
Etudiants en gestion suivant
VARIABLES
des formations ou des
programmes en entrepreneuriat.
MESURABLES
-
Etudiants en DESS CAAE ne
suivant pas de programmes en
entrepreneuriat
MODES
OPERATOIRES
-
Consultations d'experts
Questionnaires auto-
administrés
-
Facteurs influençant l'intention :
Ce que l'on cherche à observer
Attitudes associées au comportement
Normes subjectives
Perceptions du contrôle comportemental

Figure 1 - L’articulation du sujet, de l’objet d’étude et des modes opératoires

Les intérêts de la recherche

L’entrepreneuriat ne peut se contenter d’études en aval, notamment celles concernant l’acte d’entreprendre. Les recherches qui s’opèrent en amont permettent de mieux

17 "Few entrepreneurship studies explicitly consider intentions-based models. However, some existing research indicates this would be a fruitful approach".

14

expliquer celles qui se font sur la base de comportements observés. Elles les enrichissent et les consolident. L’étude de l'intention entrepreneuriale accorde un intérêt croissant aux attitudes et aux perceptions. Elle nous éclaire sur les facteurs personnels et situationnels qui interviennent dans le processus de création d’entreprise au sein de populations étudiantes. Nous situons ainsi l'ambition de notre recherche à un double niveau, théorique et pratique.

Sur le plan théorique

Comme pour toute démarche scientifique, notre recherche qui s’attache, au sein d’un modèle multidimensionnel, à explorer un concept central du processus entrepreneurial, doit apporter une contribution originale dans le progrès des connaissances. Elle tente de :

décrire et d'analyser, dans un champ en devenir, une phase du processus

entrepreneurial. L'intention entrepreneuriale permet de prédire les comportements. Comprendre et expliquer ce processus cognitif nous informera pourquoi et comment un individu est engagé dans le processus entrepreneurial, bien avant d’arriver au stade de l’opportunité ou de décider quel type d'activité lancer par exemple. Notre recherche est innovatrice car elle s’intéresse à des entrepreneurs potentiels. La quasi-totalité des travaux en entrepreneuriat portent sur des entrepreneurs déjà établis et ne nous renseignent, de ce fait, que peu ou pas du tout sur les phases amont du processus de création d’entreprise ; élaborer des concepts pour éclairer les recherches dans le champ de l’entrepreneuriat. Nous espérons, à travers nos acceptions des concepts de l'entrepreneuriat, de l'entrepreneur, des aptitudes, des attitudes et de l’intention entrepreneuriales, contribuer à lever certaines "zones d’ombre et de contradiction" ;

construire des instruments de mesure pertinents, capables d'appréhender l'intention entrepreneuriale. Sur l’opérationnalisation des construits, la revue de la littérature en a révélé quelques-uns. Mais la majorité des items est élaborée à partir de consultations d’experts, d’universitaires et de professionnels, et de réflexions personnelles. Leur reproduction par des études empiriques sur des échantillons de différents établissements et pays, pourrait consolider leur validité et contribuer à leur généralisation ;

15

élaborer un modèle de l’intention entrepreneuriale, et contribuer par son test à l'organisation, à l'accumulation et au développement des connaissances pour mieux éclairer le cheminement du processus menant à l'acte d'entreprendre. Mieux comprendre les actions des créateurs, exige un "stock" de connaissances sur chacune des phases en amont du processus entrepreneurial, et sur les différentes catégories de créateurs potentiels (des étudiants suivant des programmes ou des formations en entrepreneuriat). Cette organisation et ce développement des savoirs permettent un meilleur positionnement des chercheurs dans le champ de l’entrepreneuriat.

Sur le plan pratique

Nous faisons une recherche en entrepreneuriat, mais tout d'abord, nous appartenons à la communauté des chercheurs en sciences de gestion. Positionné de la sorte et en gardant les impératifs utilitaristes de la recherche, cette dernière doit proposer des moyens et des outils susceptibles d'améliorer la pratique. Dans un souci de production de connaissances en phase avec la demande sociale, notre projet coïncide avec des faits sociaux et économiques qui sont d'actualité. Les programmes et les formations en entrepreneuriat foisonnent en France depuis le milieu des années 1990. Notre rôle social nous confronte à des contraintes d’opérationnalité qui nous amène à conforter (ou infirmer) l'influence de ces programmes et de ces formations en entrepreneuriat sur l'intention d’entreprendre.

Les investissements pédagogiques, matériels et humains engagés par l'Etat, les universités (notamment les IAE et les UFR de Droit, Sciences Economiques et Gestion), les écoles de management et gestion, les organismes consulaires et les entreprises, nécessitent un corpus de connaissances qui les informe des effets des programmes et des formations en entrepreneuriat. Parmi d’autres variables, nous cherchons à appréhender leurs influences sur l’intention entrepreneuriale à travers :

le changement des attitudes des étudiants par leurs engagements dans le processus entrepreneurial. Ces engagements se manifestent par l’existence d’une idée ou

le changement des perceptions des étudiants ;

16

d’un projet d’affaire, et par la recherche d’informations en vue de mieux les formaliser et les traduire en opportunités susceptibles de se concrétiser. Puisque l’intention entrepreneuriale se situe en amont de l’acte de création, cette recherche a donc pour intérêt pratique de déceler parmi les étudiants ceux qui détiennent des projets et manifestent l’intention de les concrétiser. Elle est un "signal" pour accompagner et suivre ces projets vers une maturité qui nécessite des soutiens et des conseils personnalisés. Les responsables en charge des systèmes d’appui et de soutien à la création d‘entreprise se trouveront face à des porteurs de projets qu’ils souhaitent conforter et appuyer par les moyens classiques que l’on connaît. Même si notre thèse se limite à l'intention, le bon sens suggère que lorsque cette dernière se forme, qu'elle se concrétise (de suite ou de façon différée) ou non, une réponse positive est donnée à des programmes ou des formations en entrepreneuriat en ce qu'ils influencent le processus de passage à l'acte.

Le modèle de l’intention entrepreneuriale que nous validerons représente, pour les responsables de diplômes visant essentiellement à former des créateurs d’entreprise, un instrument facilitant l’analyse des profils pour le recrutement d’étudiants.

Globalement, ce travail s'adresse aux étudiants et diplômés des IAE, des écoles de management et gestion et des écoles d’ingénieurs qui souhaitent s’orienter vers des programmes ou des formations en entrepreneuriat ou en création d’entreprise, et aux professeurs et responsables pédagogiques de ces établissements qui désirent répondre aux demandes des étudiants et qui s’interrogent sur les objectifs et les contenus des enseignements et des programmes entrepreneuriaux. Cette thèse intéresse les responsables politiques et économiques, soucieux d'améliorer l'adéquation entre les demandes sociales en entrepreneuriat et en création d’entreprise et les besoins économiques. Enfin, nous destinant nous-même à l'enseignement de la Gestion, l'investigation de ce sujet répond à une curiosité personnelle.

17

Justification du plan de la thèse

Le plan de la thèse, repris dans la figure 2, se présente en trois parties. Les objectifs de chaque chapitre y sont détaillés. Ceux-ci ont pour finalité de justifier la construction du plan, notamment la partie théorique qui aboutit à l’élaboration du modèle de recherche.

La première partie "Compréhension du processus entrepreneurial et problématique de recherche" relate des incursions dans la littérature qui nous semblent impératives pour la justification des hypothèses de recherche, et donc du modèle de l’intention entrepreneuriale. Elle présente le positionnement de la thèse dans le champ de l’entrepreneuriat. Elle tente de cerner l’évolution et les constructions théoriques de ce champ à travers trois approches. Elle formule la problématique, notre acception de l’intention entrepreneuriale et le décalage entre les logiques d’intention et d’action dans le déroulement du processus de création d’entreprise. Cette partie approche l'entrepreneur et son rôle dans la pensée économique. L’analyse des caractéristiques et des typologies d’entrepreneur s’est avérée particulièrement intéressante pour générer les hypothèses. Pour aller plus en profondeur dans la compréhension du processus entrepreneurial, cette partie traite des mobiles et des facteurs contingents susceptibles d’expliquer l’intention entrepreneuriale et l’acte de création.

Pour bien situer l’intention entrepreneuriale dans son contexte, la deuxième partie "Un modèle théorique de l’intention entrepreneuriale à travers un processus marqué par des programmes ou des formations en entrepreneuriat", s’attarde sur la dualité du système d’enseignement en France, sur l’accès aux fonctions dirigeantes et à responsabilité des diplômés en gestion, sur les programmes, les formations et les pédagogies pratiquées dans l’enseignement de l’entrepreneuriat en France. Ceci débouche sur l’élaboration d’un cadre d’analyse de l’enseignement de l’entrepreneuriat en France qui combine les méthodes pédagogiques, les niveaux d’intervention et les objectifs de formation. Cette partie a pour but de présenter le cadre théorique, d’asseoir les fondements conceptuels du cadre d'analyse et de générer les hypothèses de recherche. Enfin, elle élabore un modèle de l’intention entrepreneuriale d’étudiants suivant des programmes ou des formations à dominante entrepreneuriat.

18

La troisième partie "Méthodologie empirique, résultats et analyses" décrit la méthodologie empirique utilisée. Celle-ci s’inspire de la méthode de G.A. CHURCHILL (1979). Elle argumente le choix de la démarche hypothético-déductive appuyée sur une approche qualitative de consultations d’experts en entrepreneuriat. Elle détaille la construction du questionnaire et présente la méthode d’échantillonnage, les terrains d’investigation et les populations observées. Elle contient la procédure de collecte des données. Cette partie a aussi pour objet d’exposer les analyses descriptives (données socio- démographiques), les analyses de dimensionnalité et de fiabilité (analyses factorielles et alpha de Cronbach) et les tests de validation qui confirment ou infirment les hypothèses de recherche (méthodes de ANOVA à un facteur, de régressions simple et multiple ainsi que la corrélation multiple). Nous arrivons ainsi à un modèle testé et validé de l'intention entrepreneuriale de populations étudiantes suivant des programmes ou des formations en entrepreneuriat

La conclusion générale synthétise les principaux apports de cette recherche et ses implications théoriques et pratiques. Nous présentons également les limites et les principaux prolongements de ce travail qu’il nous semble nécessaire d'explorer. Enfin, dans les annexes, nous avons sélectionné les documents, les informations et les données utiles pour une meilleure illustration de nos commentaires.

19

INTITULES DES PARTIES ET DES CHAPITRES
INTITULES DES PARTIES ET
DES CHAPITRES
OBJECTIFS DU CHAPITRE
OBJECTIFS DU CHAPITRE

Première partie Compréhension du processus entrepreneurial et problématique de recherche

Chapitre 1 Positionnement de la recherche dans le champ de l’entrepreneuriat et problématique

Chapitre 2 L’entrepreneur : des théories économiques aux approches interdisciplinaires

Chapitre 3 Le processus entrepreneurial amont : mobiles et facteurs contingents

- Acception du concept d’entrepreneuriat : positionnement de la recherche. - Mise en perspective de l’évolution de la recherche en entrepreneuriat vers l’approche processuelle.

- Présentation de la problématique.

- Délimitation du sujet : acception du questionnement

principal de la recherche.

Identification dans la littérature des facteurs susceptibles de nous éclairer sur les variables à retenir dans le modèle de l’intention entrepreneuriale.

- Analyse de l’évolution du concept d’entrepreneur dans les théories économiques :

synthèse de cette évolution à travers un schéma ; acception personnelle du concept d’entrepreneur.

- Analyse interdisciplinaires des caractéristiques de l’entrepreneur et du créateur d’entreprise :

mise en exergue du dynamisme typologique.

Identification dans la littérature des facteurs susceptibles de nous éclairer sur les variables à retenir dans le modèle de l’intention entrepreneuriale. - Compréhension et analyse au sein du processus entrepreneurial amont :

des mobiles qui guident les individus vers l’acte d’entreprendre ; des facteurs contingents qui peuvent favoriser cet acte.

20

INTITULES DES PARTIES ET DES CHAPITRES

INTITULES DES PARTIES ET DES CHAPITRES

INTITULES DES PARTIES ET DES CHAPITRES
INTITULES DES PARTIES ET DES CHAPITRES
OBJECTIFS DU CHAPITRE

OBJECTIFS DU CHAPITRE

OBJECTIFS DU CHAPITRE
OBJECTIFS DU CHAPITRE

Deuxième partie Un modèle de l’intention entrepreneuriale à travers un processus marqué par des programmes ou des formations en entrepreneuriat

Chapitre 4 Un cadre général d’analyse de l’enseignement de l’entrepreneuriat en France

Chapitre 5 Le cadre théorique de référence

Chapitre 6 Proposition d’un modèle de l’intention entrepreneuriale

Troisième partie Méthodologie empirique, résultats et analyses

Chapitre 7 La méthodologie empirique :

une démarche hypothético- déductive inscrite au sein de la méthode de G.A. CHURCHILL (1979)

Chapitre 8 Caractéristiques descriptives et analyses d’homogénéité

Chapitre 9 Un modèle de l’intention entrepreneuriale validé dans un contexte de l’enseignement de l’entrepreneuriat

Analyse d’une variable contextuelle de l’intention entrepreneuriale : l’enseignement de l’entrepreneuriat.

- Acception.

- Mise en exergue de son intégration graduelle dans le système éducatif supérieur.

- Historique en France.

- Analyse des objectifs et des pédagogies en oeuvre.

- Mise en perspective des approches transversales s’appuyant sur des pédagogies par projet.

- Elaboration d’un cadre général d’analyse en France.

- Détermination du cadre théorique de la recherche :

Le modèle de la formation de l’événement entrepreneurial de A. SHAPERO et L. SOKOL (1982) ; la théorie du comportement planifié de I. AJZEN (1991).

- Illustration de l’applicabilité de la théorie du comportement planifié par le biais de deux modèles.

- Définitions et acceptions des variables explicatives de

l’intention entrepreneuriale.

- Elaboration d'un corps d'hypothèses.

- Conceptualisation des questions de recherche au sein d'un

modèle.

- Justification du choix de la démarche hypothético-déductive

et de la méthode de G.A. CHURCHILL (1979).

- Définition des principaux construits : traduction des questions

de recherche en variables à mesurer.

- Elaboration du questionnaire.

- Méthode d’échantillonnage et composition des populations observées.

- Procédure de recueil de données.

- Analyses socio-démographiques et tests de validité des construits :

tris croisés ; tests de dimensionnalité et de fiabilité.

- Tests statistiques de validation d’hypothèses :

ANOVA à un facteur. régression simple. régression multiple. corrélation multiple.

Figure 2 - Justification du plan de la thèse

21

PARTIE I - COMPREHENSION DU PROCESSUS ENTREPRENEURIAL ET PROBLEMATIQUE DE RECHERCHE

22

Cette

première

partie

INTRODUCTION

"Compréhension

du

processus

entrepreneurial

et

problématique de recherche" se décline en trois chapitres.

Traiter de l'intention entrepreneuriale exige au préalable une compréhension de l’entrepreneuriat, de l’évolution de la recherche dans ce champ et un positionnement du chercheur. Dans le premier chapitre, nous parcourons quelques définitions et approches d'un concept controversé : l'entrepreneuriat. Nous en présentons notre propre acception. Nous retraçons les évolutions et les trois approches qui délimitent ce champ (descriptive, comportementale et processuelle). Nous présentons ensuite des modèles processuels d'entrepreneuriat. Ce chapitre permet également de délimiter le sujet et la problématique de recherche. Nous donnons notre acception de l’intention qui met en exergue la volonté personnelle au sein d’un processus cognitif. Nous cernons les contours de la problématique par le décalage entre la logique d’intention et d’action et l’hypothèse de stabilité temporelle qui régit l’intention entrepreneuriale.

Dans le chapitre deuxième, nous abordons plus particulièrement l'"agent" qui est à la base de toute création et innovation. Nous essayons de saisir, en puisant dans les origines et les sources économistes, depuis R. CANTILLON jusqu'aux auteurs contemporains, la métamorphose du concept d’entrepreneur et son rôle dans l'activité économique. Ce personnage mythique cède du terrain à l'"organisation" à la fin du XIX ème siècle et se "réinvente" avec J. SCHUMPETER. Il se conforte à partir des années 1970 et voit apparaître deux figures d'entrepreneur qui marquent l'économie d'aujourd'hui :

l’entrepreneur "social" et l’entrepreneur "virtuel". En synthèse de ce tour d’horizon dans la littérature, nous présentons un schéma (figure 9) qui indique les principales figures d’entrepreneur selon les évolutions socio-économiques. Nous donnons, en adéquation avec notre approche du concept d’entrepreneuriat, notre propre acception du concept d'entrepreneur. Ensuite, nous mettons en relief l’introduction des approches interdisciplinaires dans le champ de l’entrepreneuriat. Celles-ci intègrent, parallèlement aux analyses économiques,

23

des dimensions psychologiques, sociologiques et managériales. Nous présentons celles qui sont les plus répandues dans les recherches menées sur ce thème. Nous exposons des typologies d’entrepreneur en insistant sur leur dimension dynamique.

Pour mieux cerner la formation de l’intention, le chapitre trois analyse les mobiles qui animent les individus au sein du processus entrepreneurial. Ceux-ci nous informent sur leurs motivations entrepreneuriales. Nous exposons des facteurs contingents qui, au cours de ce processus, peuvent renforcer l’intention, voire l’acte de création. Nous insistons sur le passé professionnel susceptible d’augmenter les perceptions des aptitudes entrepreneuriales, l’ancrage territorial et les systèmes d’appui et de soutien à la création d’entreprise qui peuvent influencer les perceptions de disponibilité des ressources des porteurs de projet.

24

Chapitre 1 - Positionnement de la recherche dans le champ de l’entrepreneuriat et problématique

"Entrepreneurship is a process of becoming rather then a state of being". William.D. BYGRAVE (1989a)

Des articles fondateurs et fondamentaux de la recherche ont traité et traitent toujours du sens à donner au concept d’entrepreneuriat. La recherche dans ce champ s'est développée dans les années d'après-guerre grâce aux économistes et aux historiens d'entreprise. Le Research Center in Entrepreneural History Of Harvard créé en 1948 a connu une intense activité dans le champ durant les années 1950 et a réellement prospéré à la fin de la décennie 1960 (C. BRUYAT, 1993, p. 32-33 18 ). Les décennies 1980 et 1990 ont vu foisonner des recherches (américaines pour l'essentiel) traitant du concept d'entrepreneuriat. En France, d'éminents travaux de thèse ont été consacrés à la modélisation entrepreneuriale (C. BRUYAT, 1993 ; A. FAYOLLE, 1996 ; S. MARION, 1999 ; P. SENICOURT 1997 ; T. VERSTRAETE, 1996).

En l'état actuel de la recherche, il n'est pas possible de ne pas "revisiter" le concept et la genèse du champ de l'entrepreneuriat. Primo, la théorisation entrepreneuriale est en plein "chantier" et cela nécessite d'exposer son évolution et ses tendances actuelles. Secundo, notre recherche doit se situer dans le champ de l'entrepreneuriat caractérisé par la diversité, la multiplicité et parfois les contradictions entre les approches. Notre présentation reprend des approches et des définitions du concept d’entrepreneuriat afin de le situer dans la construction théorique. Nous donnons notre propre acception de ce concept en nous inscrivant dans une dimension processuelle. Dans un deuxième temps, nous retraçons les trois grands axes de l'évolution de la recherche en entrepreneuriat depuis R. CANTILLON jusqu'à nos jours. Ensuite, nous mettons en relief

18 Un des premiers précurseurs français qui a ouvert la voie de la dimension processuelle. Sa thèse, avec une impressionnante bibliographie d'une quarantaine de pages, a posé les jalons de la recherche entrepreneuriale en France. Elle est source d'inspiration pour plusieurs travaux.

25

des modèles processuels en vue de rendre compte de la diversité, de la multidimensionnalité et de la complexité du phénomène entrepreneurial.

En adoptant la dimension processuelle de l’entrepreneuriat, l'objet de ce chapitre est également d’en présenter une phase forte : l’intention entrepreneuriale qui constitue notre problématique de recherche. Notre acception du questionnement principal insiste sur la volonté personnelle qui s’exprime à travers un processus cognitif. Nous passons en revue le décalage entre les logiques d’intention et d’action dans le processus de création d’entreprise. Avant de conclure, nous posons l’hypothèse de stabilité temporelle à moyenne échéance de l’intention entrepreneuriale.

1.1. Un concept multiforme et controversé

La revue de la recherche académique révèle d'emblée que le concept d'entrepreneuriat divise plus qu'il ne réunit. Le constat est déjà formulé à l'aube de la genèse de ce champ par A. SHAPERO et L. SOKOL (1982, p. 77) 19 . J.M. CRANT (1996, p. 43) au même titre que W.G. DYER (1994, p. 7), W.B. GARTNER (1990), A. GIBB et J. COTTON (2002, p. 4), L.-J. FILION (1997, p. 142) et E.-M. HERNANDEZ (1999, p. 46), affirme qu'il n'y a pas d'accord, ni au sein de la communauté universitaire, ni chez les praticiens, sur le contenu de l'entrepreneuriat. L’exposé de certaines définitions en rend compte.

1.1.1. Des approches et des définitions

Pour P.-A. JULIEN et M. MARCHESNAY (1996), le vocable d'entrepreneuriat dans la littérature tourne généralement autour de trois concepts : l'entrepreneur, l'esprit d'entreprise 20 et la création d'entreprise. Dans une étude réalisée auprès d'hommes

19 "… any cursory review of the literature finds a very large diversity of definitions or implied definitions of entrepreneurs and entrerpreneurship".

20 Pour une large revue de la littérature sur le concept d’esprit d’entreprise, le lecteur peut se rapporter aux ouvrages de B. PONSON et J.-L. SCHAAN (1993, 502 pages) et B. BERGER et alii (1993, 265 pages). Accessoirement, d’autres auteurs, notamment G. GILDER (1985, p. 110-111 et 217), P. DRUCKER (1985, p. 11, 16, 45 et 46), A. LABOURDETTE (1992 ) et D. MUZYKA et N.C. CHURCHILL (1998, p. 288-292) présentent des éléments d’analyse sur ce concept. Signalons que ces auteurs utilisent, indifféremment, les termes "esprit d’entreprise" et "esprit d’entreprendre". Nous avons opté pour le premier, plus répandu dans la littérature entrepreneuriale.

26

politiques, de chercheurs et de chefs d'entreprise de grande renommée, W.B. GARTNER (1990) a recensé quarante quatre définitions de l'entrepreneuriat 21 . Celles-ci sont réparties en huit thèmes récurrents qui semblent, conclut-il, refléter les différentes parties d'un même phénomène. Dans un autre article, W.B. GARTNER (1988, p. 23) avance que si l'on peut définir qui est entrepreneur, alors on saura ce qu'est l'entrepreneuriat 22 . Pourquoi cette diversité et cette division ? Chaque auteur s'exprime avec une volonté différente de comprendre des phénomènes et des comportements entrepreneuriaux afin de mieux organiser et structurer les connaissances dans le champ de l’entrepreneuriat. Nous exposons des définitions qui reflètent la diversité, la division, et par moment, la confusion dans les approches.

L.-J. FILION (1997, p. 156) définit l'entrepreneuriat comme étant "le champ qui étudie la pratique des entrepreneurs : leurs activités, leurs caractéristiques, les effets économiques et sociaux de leur comportement ainsi que les modes de soutien qui leur sont apportés pour faciliter l'expression d'activités entrepreneuriales".

Pour E.-M. HERNANDEZ (1999, p. 19-21), la démarche entrepreneuriale au sens large prend plusieurs aspects tels que la PMIsation juridique, la croissance interne, la franchise, l'essaimage 23 , la reprise d'entreprise 24 et la création ex-nihilo. Dans le même esprit, S. BIRLEY et D. MUZYKA (1998a, p. 14-15) voient que le champ de l'entrepreneuriat prend un sens vague et varié. On retrouve les thèmes du rachat d'entreprise par les salariés, de l'acquisition d'entreprise par une équipe de direction extérieure ("MBO : Management buy- out"), du rachat d'entreprise par le management en place ("MBI: Management buy-in"), de la franchise, du développement de nouvelles activités au sein des grandes entreprises ("corporate entrepreneurship") 25 , des entreprises familiales et des entreprises publiques.

21 Selon C. BRUYAT (1993, op.cit., p. 45), il est l’un de ceux ayant fait le plus progresser l'entrepreneuriat ces dernières années.

22 "If we can just find out who the entrepreneur is, then we'll know what entrepreneurship is".

23 Concernant ce concept, le lecteur peut se référer à P. ALBERT (1997, p. 42), F. PEIGNE (1995, 4 pages) et au site de la Commission Nationale de la Création d’Entreprise (CNCE - Commission "Essaimage" -, http://www.apce.com, avril 1998, 22 pages). D. LE COZ (1996) et H. DAVAL (2002) donnent une bonne illustration des facteurs de succès et d’échec de l’essaimage en tant que politique stratégique de gestion des ressources humaines.

24 Sur les particularités du processus "repreneurial" par rapport au processus de création d’entreprise, la modélisation de B. DESCHAMPS (2002) est un exposé enrichissant et clair.

25 Cf. à ce sujet H.H. STEVENSON, J.C. JARILLO (1990).

27

H.H. STEVENSON et J.C. JARILLO (1990, p. 23) affirment que définir l'entrepreneuriat est une tentative d'ordre sémantique. Réduire son champ risque d'exclure des travaux qui peuvent être utiles dans plusieurs domaines. L'élargir peut dissoudre sa particularité de champ d'études spécifique. Dans tous les cas, constatent-ils, l'essence de l'entrepreneuriat est la volonté de concrétiser une opportunité sans tenir compte au préalable des ressources disponibles. Par opportunité, ces auteurs entendent une situation future qui est considérée comme souhaitable et réalisable 26 . N.F. KRUEGER et D.V. BRAZEAL (1994, p. 91) rejoignent (sans en faire référence) H.H. STEVENSON et J.C. JARILLO (1990) dans leur conception de l'entrepreneuriat 27 . M.G. SCOTT (1998, p. 193-195) postule que "l'entrepreneuriat consiste à mettre à profit de façon créative les valeurs de l'environnement". D. MUZYKA et N.C. CHURCHILL (1998, p. 288) définissent l'essence de l'entrepreneuriat comme "la faculté d'identifier et de faire fructifier une valeur marchande en faisant coïncider une innovation et un besoin".

Le monde universitaire représenté par l'Académie de l'Entrepreneuriat qui regroupe l'élite francophone en la matière, s'accorde sur l'absence d'une définition ultime de l'entrepreneuriat, autant par la complexité que par la diversité du phénomène. L'Académie convient qu'"A ce jour, on ne peut pas augurer d'un prochain consensus s'agissant d'une définition de l'entrepreneuriat (comme on ne peut croire en une définition de la firme, ou bien d'autres objets ou champs de recherche, quelle que soit la discipline d'ailleurs). La complexité du phénomène entrepreneurial et la diversité de ses manifestations expliquent sans doute que toute définition réduit, voire ampute, l'appréhension des formes qu'il revêt" 28 . Mais respectant son statut et son rôle d'organisme fédérateur en matière de

26 "Defining entrepreneurship is, nevertheless, an important question, albeit semantic, because a definition too narrow may render much useful research inapplicable to important areas, such as corporate entrepreneurship. On the other hand, too broad a definition may make entrepreneurship equivalent to good management, thus effectively dissolving it as a specialized field of study… But in any case the essence of entrepreneurship is the willingness to pursue opportunity, regardless of the resources under control. It is typical of entrepreneur "to find a way"…Opportunity is defined as a future situation which desirable and feasible". Quelques années plus tard, H.H. STEVENSON (1998, p. 23) convient toujours de l'acception opportunité/ressources mais en l'approfondissant. Il écrit que l'entrepreneuriat est "une approche du management que nous définissons comme la volonté de concrétiser une opportunité, indépendamment des ressources disponibles au départ". Il affine cette définition par une analyse de six paramètres, qu'il juge essentiels, pour un management entrepreneurial : l'orientation stratégique, le degré d'engagement, l'engagement des ressources et leur maîtrise, la structure managériale et la politique de rémunération.

27 "We define "entrepreneurship" as "the pursuit of an opportunity irrespective of existing resources"". 28 http://www.entrepreneuriat.com/these.html.

28

recherche, à titre indicatif et provisoire, elle propose sa définition : "Au sens large, le champ de l’entrepreneuriat couvre tous les aspects de l’engagement de l’entrepreneur, tant professionnels que personnels, qui apparaissent lors de la création de l'entreprise et tout au long du cycle de vie de celle-ci. Il s’étend aussi à la fonction sociétale de l’entrepreneur et à ses manifestations dans des contextes culturels variés" 29 .

1.1.2. Le positionnement de la recherche : une perspective processuelle

Les approches et les définitions ci-dessus tentent de reproduire un des aspects de l'entrepreneuriat. Il n'est nullement indiqué, du moins de manière nette et affirmée, que l'entrepreneuriat soit un phénomène et un processus dont les interactions sont diverses et complexes. E.-M. HERNANDEZ (1999) nous conforte dans ce constat en décomposant l'évolution de la recherche en trois grandes étapes. La première, qualifiée de "fondamentaliste", consiste en une conception abordée selon une logique unique. Il est question de mettre à nu les caractéristiques et les profils de l'entrepreneur et du créateur d'entreprise. L'extrême variété des entrepreneurs et des créations d'entreprise réfute l'universalisme. La "contingence" matérialise la deuxième étape qui tisse des liens entre l'efficacité et l'adaptation, ainsi qu'avec la cohérence du concept d'entrepreneuriat et l'environnement de l'individu. La dernière phase est centrée sur l'aspect "processuel" du phénomène et marque une nette rupture avec les précédentes.

Il est bien entendu que si l'on veut mener à bien une recherche, il faut se positionner dans le champ sur lequel on travaille (M. GRAWITZ, 1996, p. 348) 30 . Les raisonnements que nous développons tout au long de cette thèse exigent de nous impliquer dans la construction théorique du champ de l'entrepreneuriat et de proposer notre propre acception du concept 31 . Celui-ci n’est pas seulement une aide pour percevoir, mais une façon de concevoir. Il exerce un premier tri au milieu du flot d’impressions qui nous

29 Nous regrettons tout de même de ne pas retrouver la dimension processuelle de l'entrepreneuriat de façon claire et prononcée. 30 La dernière édition de cet ouvrage est apparue en 2001. 31 Certains chercheurs, sans doute très prudents, se refusent de donner une définition, voire même une acception de l'entrepreneuriat. Il en est ainsi de B. SAPORTA et T. VERSTRAETE (2000, op.cit., p. 98) qui notent : "…il nous semble que l'entrepreneuriat est un phénomène trop complexe pour être réduit à une définition".

29

submergent, organise notre compréhension du champ et fonde nos choix théoriques ultérieurs.

Il n'existe pas de meilleure définition de l’entrepreneuriat, mais des acceptions et des

approches qui répondent à des problématiques et des projets de recherche pertinents. Nous

considérons l'entrepreneuriat comme un processus dynamique et complexe. Il est le fruit de facteurs psychologiques, sociaux, culturels, politiques et économiques. Il prend la forme d’attitudes, d’aptitudes, de perceptions, de motivations et de comportements qui se manifestent dans un contexte donné. Il peut s’exprimer sous diverses formes telles que l'intrapreneuriat, l'essaimage, la franchise ou la filialisation. Cependant, la création d'entreprise constitue pour nous la manifestation la plus visible du phénomène entrepreneurial. Elle prend le sens d’une opportunité que nous assimilons à la concrétisation d'un projet pérenne avec les risques y afférents 32 . Il doit

y avoir, pour reprendre les termes de C. BRUYAT (1993, p. 169), "une double : nouveauté pour le créateur et nouveauté pour l'entreprise".

La dimension processuelle n’est intégrée dans le champ de l’entrepreneuriat que depuis une dizaine d’années. Pour en arriver là, les recherches dans le domaine ont connu trois grandes tendances que l'on peut distinguer dans l’axe du temps. Mais les deux dernières tendances se sont développées en tissant des liens théoriques avec celles qui les ont précédées.

1.2. La "trilogie" de la recherche dans le champ de l'entrepreneuriat

A ce jour, on peut schématiser l’évolution de la recherche en entrepreneuriat selon trois

grands courants de pensée. Jusqu'à la fin de la décennie 1980, tout comme l'entrepreneur

depuis deux siècles et demi, la recherche a connu essentiellement deux approches :

descriptive et fonctionnelle (comportementale). Globalement, la première voulait répondre

à la question "Qui est… ?". La seconde tentait de répondre à la question "Que fait… ?".

La décennie 1990 a vu naître une approche qui tient compte du dynamisme du processus et

32 Certains "entrepreneurs" sont spécialisés dans la création d'entreprise dans l'ultime perspective de revendre, à l'image de ce qui se fait actuellement avec les jeunes pousses. La notion de pérennité, telle que nous l’entendons ici, "voile" à peine celle de "persistance" de T. VERSTRAETE (2001, op.cit.). Ainsi nous nous rangeons dans la lignée des auteurs qui assimilent innovation et création d’entreprise. Nous citons notamment K.G. SHAVER et L.R. SCOTT (1991, p. 39) ("After all, new venture creation is nothing if not innovation, taking the unforeseen with the foreseeable").

30

du phénomène entrepreneurial. Cette approche s’intéresse davantage au "Pourquoi… ?" et au "Comment… ?". Chronologiquement, nous présentons l'évolution des recherches en entrepreneuriat en distinguant trois approches : descriptive, comportementale et processuelle 33 .

1.2.1. L'approche descriptive : les limites "économistes" dans l'élaboration du champ de l'entrepreneuriat

Cette approche a pris forme dans les premiers écrits des théories économiques et s’est quelque peu atténuée depuis la fin de la décennie 1970. En analysant le rôle que joue l'entrepreneur dans la croissance économique, en définissant l'entrepreneur par ses fonctions économiques et sociales et en le décrivant par ses caractéristiques, l’économie a concentré l’essentiel de la recherche en entrepreneuriat. Cette dernière peut se résumer essentiellement en des essais de définition de l'entrepreneur, du manager ou du propriétaire-dirigeant 34 . Chaque grand courant de pensée, selon les changements socio- économiques, insiste sur des caractéristiques et des fonctions entrepreneuriales spécifiques. L'entrepreneuriat a été donc identifié par les économistes comme une construction utile pour mieux comprendre le développement économique. Cependant, H. LEIBENSTEIN (1968, p. 1) conclut qu'il n'est pas possible d'établir un modèle complet et détaillé du développement économique en relation avec l'entrepreneuriat. Il va même jusqu'à écrire que la théorie de la concurrence donne l'impression qu'il n'y a nul besoin en ce domaine. Cela résulte, argumente-t-il, du fait que cette théorie cache le rôle vital de l'entrepreneur 35 .

33 En présentant l’évolution des recherches en entrepreneuriat en plusieurs rubriques (questions principales, types d'approche, échelle temporelle, domaines scientifiques principaux, objets d'étude, paradigmes dominants et méthodologies utilisées), A. FAYOLLE (2000c, op.cit., p. 404) donne une autre vue synthétique qui nous semble bien cerner la question. Cependant quelques divergences subsistent dans nos points de vue, notamment pour ce qui est des paradigmes dominants dans le champ de l’entrepreneuriat. I. DANJOU (2002) présente une autre évolution de la recherche en entrepreneuriat selon trois angles d’attaque : le contexte, l’acteur et l’action. L’approche de l’auteur éclaire la littérature en retraçant ces trois dimensions selon les facteurs suivants : les questions clés, les disciplines de base, les angles de vue, les contributions et les définitions types.

34 Cf. infra., chap.2 "L’entrepreneur : des théories économiques aux approches interdisciplinaires" qui sera entièrement dédié aux concepts d'entrepreneur et de manager dans la théorie économique et à son émergence sociale.

35 "The received theory of competition gives the impression that there is no need for entrepreneurship… The answer is that the standard competitive model hides the vital function of the entrepreneur".

31

W.R. SANDBERG (1992, p. 87) est arrivé à la conclusion qu'il y a davantage d'espoir pour un développement d'une théorie de l'entrepreneuriat depuis que les faiblesses de l'approche descriptive sont devenus évidentes 36 . D.M. RAY (1993, p. 349) s’aperçoit que le champ de l'entrepreneuriat s'est longtemps retranché derrière l'approche descriptive, ce qui n'a pas nécessairement amélioré notre compréhension du phénomène entrepreneurial 37 . Plusieurs auteurs (E. CHELL, 1985 ; W.B. GARTNER, 1988 ; D.L. SEXTON, 1987) manifestent la même position et critiquent les courants qui approchent la question par les traits de personnalité. W.B. GARTNER (1988, p. 21) affirme que l'approche descriptive est complémentaire de l'approche comportementale, mais il prévoit plus de perspective pour cette dernière en vue d'expliquer le phénomène entrepreneurial 38 . Les sciences économiques se trouvaient alors face au problème suivant : une bonne partie de la recherche se situe désormais en dehors d'elle, car il s'agit de découvrir les facteurs comportementaux du phénomène entrepreneurial qui s'inscrivent dans des contextes sociaux, culturels, politiques et économiques particuliers 39 .

36 "The prospects for developing a theory of entrepreneurship seem brighter than might have been imagined a mere decade ago, when the shortcomings of the trait approach, including its inability to predict performance, began to become obvious". W.R SANDBERG (1992, op.cit. p. 83) présente les contributions que peut apporter le management stratégique à la construction d'une théorie sur l'entrepreneuriat. La conclusion la plus importante à laquelle l'on est arrivé, commente-t-il, est que le management stratégique s'applique comme paradigme au thème de la création d'entreprise. Le démarrage d'une nouvelle activité présente plusieurs aspects qui peuvent trouver une réponse dans des modèles du management stratégique, notamment l'acquisition et l'utilisation des ressources ("The acquisition and use of resources are the core of some strategic management models of the firm and its performance"). Pour une autre approche sur les concepts d’entrepreneuriat et de management stratégique, pour une réflexion approfondie sur les liens entre l’entrepreneuriat et la stratégie entrepreneuriale, voir T. VERSTRAETE (2001, op.cit.).

37 "… the field of entrepreneurship has been stuck for too long on a limited number of psychological traits that have not necessarily increased our understanding of entrepreneurs".

38 "Research on the entrepreneur should focus on what the entrepreneur does and not who the entrepreneur is".

39 Il y a cependant quelques auteurs "obstinés" qui approchent toujours la question d'un point de vue économiste. Ainsi, E.J. DOUGLAS (1999) explique que l’individu formule des intentions de choix de carrière en comparant les utilités maximales qu’offrent ces carrières. L'utilité que retire un individu (salarié ou installé à son compte) dépend aussi bien du revenu que des conditions de travail (responsabilité, prise de risque, indépendance, effort requis). C'est la différence qu’il perçoit entre l'utilité globale (prestige, richesse, pouvoir…) et la "désutilité" globale qu'offre la voie salariale, par opposition à la voie entrepreneuriale, qui déterminera son choix de carrière. L’auteur évoque les limites de son hypothèse en annonçant que ce qui est perçu comme "utilité" par l'un peut être "désutilité" pour l'autre, et que cette perception change avec l'évolution de l'emploi. En rapportant le choix de carrière à un calcul algorithmique, il est supposé que l'information est parfaite et que chaque individu est capable d'évaluer mathématiquement ses attentes en termes d'emploi. Hors, nul ne reviendrait sur l'asymétrie de l'information. Il nous semble très exagéré de dire qu'un individu puisse décider de créer son entreprise parce que l'utilité qu'il retire de son actuel emploi ne le satisfait plus et qu'il pourrait tirer une utilité supérieure en travaillant dans les mêmes conditions pour son propre compte.

32

Les économistes, toutes écoles confondues et à quelques très rares exceptions 40 , raisonnaient comme si les aptitudes industrielles et techniques des individus pouvaient être considérées comme des quantités fixes. Cependant, les penseurs modernes de l'entrepreneuriat ont constamment à l'esprit le fait que ces aptitudes sont le produit des circonstances propres au milieu dans lequel ils vivent.

1.2.2. L'approche comportementale : l'amorce de l'entrepreneuriat comme véritable champ de recherche

A force de parler de l'entrepreneur, on oublie que la réussite n’est pas uniquement redevable à des qualités personnelles. Celle-ci implique la famille qui lui a donné naissance et la société dans laquelle il puise sa culture. L'initiative individuelle n'est rien sans un contexte social, culturel, économique et politique propice.

M. WEBER (1964) [1905] 41 est sans doute le premier auteur auquel nous pouvons rattacher l’approche comportementale dans le champ de l’entrepreneuriat. Cependant, selon plusieurs auteurs, celle-ci a été révélée par la psychologie et plus précisément par les travaux de D.C. Mc CLELLAND (1961 ; 1962 ; 1965) dans le début de la décennie 1960 42 . Cet auteur est l'un des premiers à s'intéresser aux liens qui existent entre l'action des individus (les entrepreneurs) et leur environnement (les valeurs, les croyances et les motivations) 43 . Le fondement de son analyse est que le développement économique s'explique par l'esprit d'entreprise, qui lui-même trouve ses sources dans le besoin d'accomplissement (Need-Achievement). D.C. Mc CLELLAND (1965, p. 392) avance l'hypothèse que ce trait psychologique est assez stable. Combiné aux caractéristiques de l'environnement, il prédispose les individus à choisir des carrières entrepreneuriales 44 .

40 Nous pensons essentiellement à J. SCHUMPETER.

41 1905 est l’année de la première édition en langue anglaise intitulée "The Protestant Ethic and the Spirit of Capitalism".

42 L'un des auteurs les plus cités dans le champ de l'entrepreneuriat selon A. SHAPERO et L. SOKOL (1982, op.cit, p. 74).

43 Mais à son époque, on ne parlait pas encore d’entrepreneuriat en tant que champ de recherche ; ni d’approche comportementale en tant que théories pouvant expliquer les phénomènes entrepreneuriaux.

44 "… n Ach is a fairly personality characteristic which, given certain characteristics of the social system, predisposes young men to enter entrepreneurial occupations or to function in traditional occupations in entrepreneurial ways".

33

Les variables environnementales caractérisant les individus sont donc devenues, elles- mêmes de réels objets d'analyse. Les causes des actes des entrepreneurs constituent l'intérêt principal de la recherche. Ainsi des travaux ayant pour origine diverses disciplines des sciences humaines (Gestion, Economie, Psychologie, Sociologie, Anthropologie…) se sont orientés vers l'explication des comportements entrepreneuriaux en liaison avec l'environnement dans lequel ils s'expriment. Nous retrouvons ici, par exemple, tous les travaux s’intéressant aux caractéristiques psychologiques et aux typologies des entrepreneurs, que nous exposerons dans le deuxième chapitre.

L'approche comportementale est donc intéressante en ce qu'elle se préoccupe des comportements de l'entrepreneur dans l'exercice de son activité, lesquels s'inscrivent dans un environnement culturel, social, économique et politique. Elle considère l'entrepreneuriat comme un événement contextuel, comme le résultat de plusieurs influences (W.B. GARTNER, 1988, p. 21) 45 .

L'analyse comportementale a dominé le champ de l'entrepreneuriat entre les années 1960 et les années 1980 (L.-J. FILION, 1997, p. 138). La fin de la décennie 1980 a connu une remise en cause des théorisations "traditionnelles" sur l'entrepreneuriat en présentant le phénomène entrepreneurial comme un processus. P. DAVIDSSON (1995), D.B. GREENBERGER et D.L. SEXTON (1988), L. HERRON et H.J. SAPIENZA (1992) et J. VESALAINEN et T. PIHKALA (1999) confirment que les récents développements des constructions théoriques en entrepreneuriat considèrent que l'approche comportementale ne rend pas compte du phénomène ; ces auteurs mettent l'accent sur sa dimension processuelle. R.J. BRADLEY (1990, p. 39) écrit que le centre d'intérêt des recherches en entrepreneuriat doit être le processus qui s'inscrit dans un contexte social multidimensionnel et non pas le profil psychologique de l'entrepreneur 46 . Toute la littérature (que nous avons consultée) ultérieure à la fin de la décennie 1980 s'inscrit parfaitement dans la genèse processuelle du phénomène entrepreneurial. Les années 1980 ont vu, selon L.-J. FILION (1997, p. 141) et I. DANJOU (2002, p. 109), l'introduction de l'entrepreneuriat dans la quasi-totalité des sciences humaines.

45 "This behavioral approach views the creation of an organization as a contextual event, the outcome of many influences".

46 "… the focal point of entrepreneurship research should be the entrepreneurial process or event as it take place within a multidimensional social context, not the psychological profile of the entrepreneur".

34

Beaucoup de chercheurs, chacun dans son domaine, avec une logique et une méthodologie propres, réalisent des travaux en la matière. Ainsi, le champ de l'entrepreneuriat se retrouve au centre d'une multitude de disciplines. Mais "Si chacun de ces points de vue disciplinaires (psychologie, sociologie, psychologie sociale, histoire des entreprises, démographie des populations, …) possède sa légitimité, aucun ne peut revendiquer un statut supérieur aux autres" (C. BRUYAT, 1993, p. 163).

Si l'approche comportementale doit être abandonnée en soi pour expliquer le phénomène entrepreneurial, nous pensons qu’elle a le mérite d'avoir amorcé l'entrepreneuriat comme champ de recherche à part entière, et ce en se positionnant à l'intersection de plusieurs disciplines des sciences humaines.

1.2.3. L'approche processuelle : un affranchissement "rationnel" et irréversible du champ de l’entrepreneuriat

Si l’approche descriptive cherche à comprendre le rôle de l’entrepreneur dans l’économie et la société, si l’approche comportementale explique les actes et les comportements des entrepreneurs en les situant dans leurs contextes spécifiques, la démarche processuelle a pour objet d’analyser dans une perspective temporelle et contingente, les variables personnelles et environnementales qui favorisent ou inhibent l’esprit d’entreprise, les actes et les comportements entrepreneuriaux.

Dans un remarquable panorama où nous découvrons des travaux traitant de l'influence des facteurs sociaux, culturels, ethniques, institutionnels et économiques sur la formation de l'événement entrepreneurial, A. SHAPERO et L. SOKOL (1982, p. 78) sont les premiers qui ont éclairé l'optique processuelle du phénomène entrepreneurial. Ils tentent de comprendre le déclenchement d'un événement entrepreneurial en le corrélant avec des facteurs situationnels et individuels. Tout événement entrepreneurial, font-ils remarquer, est la fin d'un processus et le début d'un autre 47 .

47 "The paradigm attempts to include all versions of the entrepreneurial event, from the one-time promotion to civic organization, and to include all of the variables, situational, social, and individual, that might be identified with the event… Each entrepreneurial event is the endpoint of a process and the beginning of another".

35

W.D. BYGRAVE et C.W. HOFER (1991, p. 14) tout en réfutant les approches descriptive et comportementale, insistent sur le changement dans l'objet de la recherche. A l'instar du management stratégique qui a délaissé les rôles et fonctions du "manager" pour se centrer sur les processus stratégiques de l'organisation, l’entrepreneuriat, au lieu de se focaliser sur les caractéristiques, les fonctions et les innombrables définitions de l'entrepreneur, a ici vocation à s’intéresser à la nature et aux caractéristiques du processus entrepreneurial 48 . Ils traduisent l'évolution de la recherche comportementale vers la recherche processuelle par quelques questions clés :

Quelques questions clés dans le champ de l'entrepreneuriat

 

Centrées sur l'entrepreneur

Centrées sur le processus entrepreneurial

1. Qui devient entrepreneur ?

1.

Qu'est-ce

qui

permet

la

perception

2. Pourquoi devient-on entrepreneur ?

2.

d'opportunités de manière efficace et performante ? Quelles sont les tâches clés pour créer avec succès une entreprise ? En quoi ces tâches diffèrent-elles de celles mises en œuvre dans les organisations existantes ? Quelles sont les contributions spécifiques de l'entrepreneur dans le processus ?

3. Quelles sont les caractéristiques des entrepreneurs qui réussissent ?

3.

4. Quelles sont les caractéristiques des entrepreneurs qui échouent ?

4.

Tableau 1 - Some of the key questions in the field (W.D. BYGRAVE et C.W. HOFER, 1991, p. 16)

C. BRUYAT (1993, p. 62) dans une remarquable entreprise de modélisation s’aperçoit que l'entrepreneuriat "fait référence à un changement ou à quelque chose en train de se faire, à un temps créateur. La dialogique sujet/objet (individu/création de valeur ; pour lui ce qui qualifie un entrepreneur est la création de valeur) s'inscrit dans une dynamique de

48 "Starting in the mid-1960s, however, the focus of that field shifted from the "roles and functions of the general manager" to "the strategic processes of organisation"… In a similar fashion, it may be useful to shift our focus from "the characteristics and functions of the entrepreneur" and the myriad definitions of what constitutes an entrepreneur, and to focus, instead, on the nature and characteristics of "the entrepreneurial process"".

36

changement créatrice" 49 . Cette dynamique dans le processus entrepreneurial est soutenue par l'Organisation de Coopération et de Développement Economique. Celle-ci définit l'entrepreneuriat comme "Le processus dynamique qui consiste à identifier les possibilités économiques et à les exploiter par la mise au point, la production et la vente de biens et de services" (OCDE, 1998, p. 269).

La notion de processus, tout en reposant sur les approches descriptive et comportementale qui font appel à des variables psychologiques, culturelles, sociales, politiques et économiques, inscrit donc celles-ci dans une double dimension : dynamique et complexe 50 . Les interrelations entre les variables influant sur le phénomène supplantent l'importance des variables prises séparément. Les propos suivants présentent des travaux récents qui témoignent de la nécessité de la prise en compte de la dimension processuelle dans le champ de l’entrepreneuriat.

1.3. Des modèles processuels d'entrepreneuriat

Aujourd'hui, tous les modèles accompagnent la genèse théorique dans la construction processuelle de l'entrepreneuriat. Bien entendu, ils s'appuient sur les approches descriptive et comportementale en les intégrant dans une optique temporelle et complexe. Passer en revue des modèles théoriques implique pour notre recherche de saisir les différents stades du processus entrepreneurial et d’analyser et de comprendre les facteurs personnels et environnementaux qui peuvent éventuellement intervenir dans chaque phase. Plusieurs modèles théoriques retiennent la dimension de préférence d'une

49 Le terme dialogique est emprunté, selon A. FAYOLLE (1998, p. 285), à E. MORIN. Pour C. BRUYAT (1993, op.cit, p. 60), "Le principe de dialogique signifie que deux ou plusieurs logiques différentes sont liées en une unité, de façon complexe (complémentaire, concurrente et antagoniste) sans que la dualité ne se perde dans l'unité".

50 En cela, nous rejoignons E.-M. HERNANDEZ (1999, op.cit) et A. ARLEO et E.-M. HERNANDEZ (2002) qui abordent le processus entrepreneurial selon deux concepts : "temporalité" et "complexité". Le temps disent-il, n'est pas une contrainte, il est l'essence même du phénomène. Pour E.-M. HERNANDEZ (1999, p. 221-228), il n'est pas question d'une temporalité linéaire, rationnelle et séquentielle, mais de boucles et d'itérations. La complexité, qu'il tient à distinguer de la complication, fait interagir une multitude d'éléments et se développe dans le temps avec une multitude de rétroactions. La recherche de A. ARLEO et E.-M. HERNANDEZ (2002, op.cit) sur l’usage des métaphores en entrepreneuriat apporte une bonne connaissance dans la construction théorique de ce champ. Ces auteurs font une analyse intéressante des corpus théoriques anglais et français les plus utilisés en entrepreneuriat. Ils présentent les limites des métaphores utilisées et en proposent deux pour sortir de "l’impasse monométaphorique actuelle" qui caractérise le champ : l’organisation vue comme "cerveau" et "flux".

37

situation actuelle (salariat, chômage, études…) par rapport à une situation future (la création d'entreprise). Ils décrivent cette préférence comme étant le résultat de facteurs situationnels et personnels.

L'abondance des recherches, américaines pour la plupart, nous pousse à occulter certains travaux riches en enseignements. Cependant, les modèles que nous présentons ici sont des variantes assez représentatives de ce que nous retrouvons dans les modélisations du processus entrepreneurial. Ils nous paraissent assez significatifs et synthétiques de la littérature.

1.3.1. La forme générique du processus de création d’entreprise de C. BRUYAT (1993)

Dans ses contributions épistémologiques à la création d'entreprise, C. BRUYAT (1993, p. 62 et 96) note que trop de chercheurs semblent négliger la prise en compte conjointe de deux points de vue dans l’évaluation du changement dans le processus entrepreneurial, l'environnement et l'individu qui sont "dialogiquement indissociables". Pour lui, tout modèle de recherche doit prendre en compte l'entreprise créée, le créateur, l'environnement et le processus. Il schématise le processus de création d'entreprise sous une forme générique comme suit :

PR E 0 1 2 3 4 5
PR
E
0
1
2
3
4
5

Figure 3 - Une forme générique du processus de création d'entreprise (C. BRUYAT, 1993, p. 260)

38

Etape 0 : "l'action de créer n'est pas perçue" du fait de l'éducation, de la personnalité ou de l'environnement de l'individu. La création d'entreprise n'est pas intégrée dans les schèmes cognitifs de l'individu. Etape 1 : "l'action de créer sa propre entreprise est perçue". L'individu a l'information nécessaire pour comprendre plus ou moins ce qu'est la création d'entreprise, sans pour autant qu'une quelconque réflexion et action ne soient entreprises. Etape 2 : "l'action de créer est envisagée". Elle est prise en compte par l'individu comme étant une alternative possible. Il a un projet flou de ce que pourrait être sa future entreprise. Il commence à rechercher une idée de création en y consacrant un peu de son temps. Etape 3 : "l'action est recherchée" car l'individu investit activement une idée (s'il ne l'a pas déjà) et tente de l'évaluer. Cette étape se distingue de la précédente par l'engagement réel de l’individu dans le processus en consacrant du temps et de l'argent. C'est pendant cette phase que sont réalisées l'étude de marché et l'élaboration du plan d'affaire. L'individu a un statut hybride où il garde son ancienne activité s'il est salarié, ou continue à rechercher un emploi s'il est chômeur. Etape 4 : "l'action est lancée". Les négociations avec les clients et les fournisseurs sont en cours, les procédures financières et juridiques sont déclenchées, le matériel nécessaire à la production est commandé… et les premières commandes sont livrées. Si l'entreprise parvient à atteindre son seuil de rentabilité et à assurer son équilibre financier, elle passera à la dernière étape. Etape 5 : "l'action est réalisée" et l'entreprise devient une entité reconnue par ses partenaires quand elle atteint son équilibre d'exploitation. Le créateur est devant une problématique de dirigeant de PME. PR : "l'action est perçue et refusée". Ce refus peut être définitif ou temporaire. L'individu a développé un projet, a recherché de l'information, mais il a renoncé pour des raisons psychologiques ou autres. L'auteur reconnaît le caractère "rustique" de la description du modèle qui met en relief des moments forts dans le processus. Dans la pratique, poursuit-il, il est difficile de déterminer dans quelle phase se trouve le créateur.

39

1.3.2. Le modèle du processus de création d'entreprise de W.D. BYGRAVE (1989a,

1989b)

W.D. BYGRAVE (1989a, p. 8) écrit que le processus de création d’entreprise tel que décrit dans son modèle fait partie intégrante du paradigme entrepreneurial et qu'il fera une quasi-unanimité dans le monde de la recherche 51 . Le processus entrepreneurial amont appelle des variables :

inhérentes à l'individu qu'il répartit en deux groupes. Le premier agit sur la naissance de l'idée (besoin d’accomplissement, contrôle interne, prise de risque, valeurs personnelles, formation et expérience antérieure). Le second intervient au niveau du déclenchement de l'événement de création "Triggering event" (prise de risque, insatisfaction au travail, perte d'emploi, formation, âge, sexe et engagement) ; sociologiques qui sont l'influence des relations personnelles, des collègues, de la famille et de modèles d'entrepreneur ; environnementales réparties elles aussi en deux groupes. Le premier a un impact sur la naissance de l'idée et le déclenchement de l'événement (opportunités, modèles d'entrepreneur et créativité). Le second intervient sur le déclenchement de l'événement et sa mise à exécution (la concurrence, les ressources, les incubateurs ou les pépinières et les politiques publiques en faveur de l'entrepreneuriat).

51 "There will be almost unanimous agreement that the phenomena in this model are an integral part of entrepreneurship paradigm".

40

PERSONAL

PERSONAL

SOCIOLOGICAL

n-Achievement

Risk Taking

Networks

Internal Control

Job Dissatisfaction

Teams

Ambiguity Tol.

Job Loss

Parents

Risk Taking

Education

Family

Personal Values

Age

Role models

Education

Gender

Commitment

Gender Commitment
Gender Commitment

Experience

INNOVATION

TRIGGERING EVENTEducation Gender Commitment Experience INNOVATION ENVIRONMENT ENVIRONMENT Opportunities Competition

Commitment Experience INNOVATION TRIGGERING EVENT ENVIRONMENT ENVIRONMENT Opportunities Competition

ENVIRONMENT

ENVIRONMENT

Opportunities

Competition

Role Models

Resources

Creativity

Incubator Government policy

Figure 4 - A model of Start up Process (W.D. BYGRAVE, 1989b, p. 8)

W.D. BYGRAVE (1989b, p. 11) décrit le processus entrepreneurial par les caractéristiques suivantes :

1. l'événement entrepreneurial est une discontinuité ;

2. la discontinuité contient aussi bien le prodigieux que le faible progrès ;

3. l'événement entrepreneurial est le produit de plusieurs variables ;

4. l'événement est déclenché par des changements qui affectent les facteurs qui lui sont antérieurs ;

5. les changements sont souvent de faible ampleur et non des progrès majeurs ;

6. l'événement entrepreneurial est unique : deux événements ne se ressemblent jamais ;

7. le processus est instable. Son évolution est très sensible aux changements mineurs qui affectent les facteurs qui le déclenchent ;

8. le processus est holistique. On ne peut analyser l'événement en analysant isolément les variables en jeu 52 .

52 "The entrepreneurial event is a discontinuity. The discontinuity ranges in size from a quantum jump to a tiny increment. The antecedents to the event comprise many factors. The event is triggered by changes in the antecedents. the changes are usually tiny increments rather than large breakthroughs. The event is unique : cannot be exactly replicated. The process is unstable : outcomes are very sensitive to small changes to the inputs.

41

Dans la recherche en entrepreneuriat, poursuit W.D. BYGRAVE (1989a, p. 20 ; 1989b, p. 10), il est presque impossible de réduire les problèmes à des facteurs qui peuvent être considérés isolément. Il faut éviter, chaque fois que possible, le réductionnisme dans la recherche. Il faut envisager l'approche comme un "tout". Pour comprendre les causes de l'événement entrepreneurial, nous avons besoin de comprendre les changements dans les facteurs antérieurs, qui ont déclenché l'événement. Le plus souvent, les créations d'entreprise, y compris celles qui se sont accompagnées d'innovations importantes, sont déclenchées par une succession de changements relativement faibles dans les variables affectant le processus entrepreneurial 53 . W.D. BYGRAVE (1989a, p.20-21), à travers son modèle, conçoit l'entrepreneuriat comme un processus en devenir plutôt qu'un état immuable. L'essence de l'entrepreneuriat est le changement dans un processus holistique où la stabilité disparaît. Si l'on se contentait d'études transversales, on perdrait toute la richesse de l'approche longitudinale 54 .

1.3.3. Le modèle stratégique d'entrepreneuriat de E.-M. HERNANDEZ (1999)

E.-M. HERNANDEZ (1999, p. 72) présente un modèle stratégique où il accorde une place importante à l'individu et à l'opportunité d'affaire. Il distingue quatre phases où le créateur potentiel est influencé par son origine familiale, ses traits psychologiques et son histoire personnelle. L'étape d'"Initiation" reflète essentiellement la recherche d'opportunité. Celle-ci exprime pour l'auteur l'écoute permanente et l'anticipation de l'environnement sur les évolutions démographique, technologique et des modes de vie. La phase de "Maturation" doit permettre de vérifier la cohérence entre le créateur et son projet. Lorsqu'il y a

It is a holistic process". 53 "In entrepreneurship research, it is nearly impossible to reduce problems to neat constituents that can be examined in isolation. We should avoid, whenever possible, reductionism in entrepreneurship research. Instead, we should look at the whole. Entrepreneurship is a process that evolves with time". "To find its (l'événement) cause, we need to understand the changes in the antecedent variables that triggered the even… Likewise, at the quantum end of the spectrum, some very innovative ventures are also triggered by relatively small changes rather than one big breakthrough… True, some entrepreneurial ventures are triggered by a single breakthrough, but they are few an far between. And even a new venture is based on a breakthrough, it might be argued that the invention behind it was triggered by small changes". 54 Entrepreneurship is a process of becoming rather then a state of being. It is not a steady state phenomenon. Nor does it change smoothly. It changes in quantum jumps… Entrepreneurship is a process that evolves with time. If we do only cross-sectional studies, we lose much of the richness that comes from longitudinal studies… But the essence of entrepreneurship is a change of state. And change a state is a holistic process in which the existing stability disappear".

42

inadéquation totale, l'abandon constitue la voie la plus sage. La "Décision" de créer implique de manifester des comportements entrepreneuriaux en vue de concrétiser ("Finalisation") son projet d'entreprise.

43

Environnement 1. Micro-économique Caractéristiques = entreprise psychologiques 2. Méso-économique = réseau
Environnement
1.
Micro-économique
Caractéristiques
=
entreprise
psychologiques
2.
Méso-économique
=
réseau
3.
Macro-économique
Projet-Stratégie
: choix
Stratégie : mise
en œuvre
Origine
Créateur
Opportunité
Décision
Comportement
Création
familiale
potentiel
de créer
entrepreneurial
réussie
Vécu

INITIATION

MATURATION

DECISION

FINALISATION

Etape I

Etape II

Etape III

Etape IV

Figure 5 - Proposition d’un modèle stratégique d’entrepreneuriat (E.-M. HERNANDEZ, 1999, p. 72)

44

1.3.4. Le modèle systémique du processus individuel d'émergence des entrepreneurs de J.-P. SABOURIN et Y. GASSE (1989)

Nous avons choisi de présenter ce modèle car il concerne un sujet et un objet de recherche identiques aux nôtres : l'intention entrepreneuriale de populations étudiantes 55 . Sur la base d'un modèle de développement d’entrepreneurs élaboré en synthèse des principales conclusions de quelques études, à partir d'une étude de huit programmes professionnels de formation, J.-P. SABOURIN et Y. GASSE (1989, p. 21) constatent qu'il existe une relation positive entre les intentions de démarrage et le potentiel

entrepreneurial 56 . Les variables qui agissent sur ce dernier se répartissent en trois groupes :

les "antécédents" représentent l'ensemble des facteurs personnels et environnementaux qui favorisent l'apparition de prédispositions chez un individu. L'environnement dans lequel il évolue facilite ou inhibe son cheminement vers une carrière entrepreneuriale. Ils remarquent par exemple que les élèves ayant des parents travaillant à leur compte ont un plus fort potentiel entrepreneurial comparativement aux autres ;

les "prédispositions" sont l'ensemble des caractéristiques psychologiques décelées chez

un entrepreneur. Ce sont "les motivations, les attitudes, les aptitudes et l'intérêt" qui dans un contexte favorable, interagiront pour se manifester en comportement ; la concrétisation du potentiel entrepreneurial par un projet qui aboutit à un lancement se produit souvent sous l'effet de "déclencheurs" qui sont des facteurs de "discontinuité" et des facteurs "positifs" 57 . La présence de déclencheurs plus intenses incitera un plus grand nombre d'individus à démarrer une entreprise, et en principe, les individus à fort potentiel entrepreneurial auront besoin d'un déclencheur plus faible.

55 Bien que les auteurs précisent que leur étude "analyse les programmes sous l'angle d'un processus de transformation éducative des étudiants", le modèle ne montre pas de manière directe à quels niveaux intervient la formation sur les intentions entrepreneuriales. Cette modélisation nous éclaire sur les facteurs susceptibles d'agir sur l'intention entrepreneuriale, mais nous n'avons pas trouvé de réponse qui puisse nous guider dans l'élaboration de notre cadre théorique. Les auteurs n'ont entamé aucune approche théorique du concept d'intention entrepreneuriale ainsi que les éventuels supports théoriques qui peuvent la soutenir.

56 La distribution des intentions en fonction du potentiel entrepreneurial montre que 31% des intentions positives se concentrent chez les individus ayant un fort potentiel et que seulement 11% des intentions négatives proviennent de ce groupe. A l'opposé, seulement 3,5% des intentions positives proviennent du groupe à faible potentiel.

57 Sans en faire référence, les auteurs empruntent les concepts de "negative displacements" et "positive pull" de A. SHAPERO et L. SOKOL (1982, op.cit.) ainsi que celui de "discontinuity" de W.D. BYGRAVE (1989a, op.cit. ; 1989b, op.cit.).

45

MOTIVATIONS

ANTECEDENTS

Famille Activités parascolaires Expérience de travail Environnement

Modèle

Infrastructure

ressources

PREDISPOSITIONS

Réalisation Pouvoir Autonomie sociale Motivations Défi/audace Aptitudes Attitudes Attitudes Intérêts Argent
Réalisation
Pouvoir
Autonomie sociale
Motivations
Défi/audace
Aptitudes
Attitudes
Attitudes
Intérêts
Argent
Risque
Succès/Echec
COMPORTEMENT
Changement
Concurrence
Destin
Affectif empathie
leadership
ressources humaines
Cognitif information
DECLENCHEURS
apprentissage
feed-back
Facteurs de discontinuité
Licenciement, perte d'emploi
Promotions personnelles
bloquées
Frustrations et insatisfactions
Crise de mi-carrière
Action
moyen
opportunisme
adaptation
décision
Facteurs positifs
Services de pré-incubation
Opportunités
Regroupement d'entrepreneurs
RESULTAT
Entreprise nouvelle

APTITUDES

Confiance en soi Capacités physiques et conceptuelles Energie Tolérance au stress

Intérêt

Innovation/Initiatives Action Engagement à long terme Responsabilités

Figure 6 - Le modèle du développement des entrepreneurs (J.-P. SABOURIN et Y. GASSE, 1989, p. 15)

46

Toutes les analyses qui ont précédé ont mis en relief la dimension processuelle de l’entrepreneuriat. Celle-ci nous indique que ce dernier comprend différentes phases. Les propos ci-dessous ont pour objectif de s’intéresser à une phase en amont de ce processus :

l’intention entrepreneuriale qui constitue notre question principale de recherche.

1.4. L’intention entrepreneuriale : une phase en amont du processus entrepreneurial

Le processus entrepreneurial peut être représenté par des moments forts 58 . L’étude de l’intention qui est en amont de celui-ci, présente un intérêt particulier pour comprendre le cheminement qui mène à l'acte d'entreprendre. Le débat sur les difficultés d'identifier le début du processus est largement commenté dans la littérature. Nous considérons que le processus en amont est un continuum qui peut être identifié par les quatre temps forts suivants :

Aptitudes entrepreneuriales
Aptitudes entrepreneuriales
Aptitudes entrepreneuriales
Aptitudes

Aptitudes

entrepreneuriales

entrepreneuriales
Aptitudes entrepreneuriales
Aptitudes entrepreneuriales
Aptitudes entrepreneuriales
Aptitudes entrepreneuriales
Aptitudes entrepreneuriales
Acte d’entreprendre
Acte
d’entreprendre
Propension Intention Décision entrepreneuriale entrepreneuriale d'entreprendre
Propension
Intention
Décision
entrepreneuriale
entrepreneuriale
d'entreprendre

Poursuite ou abandon Choix formulés sur la base d’influences personnelles et situationnelles

Comportements (entrepreneuriaux ou non)
Comportements
(entrepreneuriaux
ou non)

Figure 7 - Les différentes phases du processus entrepreneurial

58 Ces séquences nous ont été inspirées par le modèle de la formation de l'organisation de K.E. LEARNED (1992, p. 40). Notons aussi que les phases que nous présentons ici se rapprochent, dans la présentation séquentielle, des concepts déployés et analysés par la philosophie de l'action : "plan-intention-choix-décision- action" (A. BOYER, 1997, p. 268).

47

Avant d’aborder de façon synthétique ces étapes, notons que la littérature fait souvent l’amalgame entre les concepts d’aptitudes entrepreneuriales et de potentiel entrepreneurial 59 . Un individu possédant de fortes aptitudes entrepreneuriales sera plus "réceptif" aux facteurs personnels et environnementaux qui l’animeront pour créer son entreprise 60 . Cependant, de fortes aptitudes entrepreneuriales ne sont pas toujours accompagnées d'une intention de se mettre à son propre compte, et encore moins de l’acte de création. Les aptitudes entrepreneuriales peuvent s’enrichir à mesure que l'individu progresse au sein du processus. Il peut chercher à augmenter ses aptitudes entrepreneuriales par le suivi d’enseignements ou de formations par exemple, une fois qu'il a saisi une idée ou une opportunité d'affaire. Cependant, des individus pouvant présenter initialement de fortes aptitudes entrepreneuriales ne se révèlent pas toujours comme étant de bons porteurs de projets.

La première phase du processus entrepreneurial est la propension que le "Larousse" définit comme un "penchant, inclination à faire quelque chose". Pour A. FAYOLLE (2000a, p. 405), la propension entrepreneuriale est "une inclination, un penchant à s'engager dans une démarche entrepreneuriale". K.E. LEARNED (1992, p. 40) considère la propension à créer comme une combinaison des caractéristiques psychologiques et d'expériences professionnelles qui augmente la probabilité pour certains individus à tenter l’aventure entrepreneuriale 61 . Pour notre part, la propension entrepreneuriale signifie que sous l'influence de son environnement, notamment la famille, les proches, la formation, et de ses propres expériences entrepreneuriales, l'individu est sensibilisé à l'entrepreneuriat et n’écarte pas l'éventualité de fonder son entreprise.

59 C’est le cas de J.-M. AURIFEILLE et E.-M. HERNANDEZ (1991), N.F. KRUEGER, D.V. BRAZEAL (1994), N.F. KRUEGER et alii (2000) et K.E. LEARNED (1992, p. 39). L’approche de A. FAYOLLE (2000a, p. 406) nous donne une idée de cet amalgame. En effet, le potentiel entrepreneurial prend le sens d'"un ensemble de ressources personnelles (connaissances, expériences, compétences, relations, aptitudes) utiles pour l'action entrepreneuriale".

60 Pour notre acception du concept d’aptitudes entrepreneuriales, cf. infra., p. 197, "6.1.3.1. Les perceptions des aptitudes entrepreneuriales".

61 "Propensity to found. Some individuals have a combination of psychological traits in interaction with background factors which make them more likely candidates to attempt to found business".

48

La propension peut se transformer en intention entrepreneuriale 62 . Nous distinguons ces deux concepts par deux aspects majeurs : l'existence d'une idée ou d'un projet d'affaire plus ou moins formalisé, et l'engagement personnel dans le processus de création d'entreprise, en recherchant notamment les premiers "matériaux" permettant de formaliser cette idée ou ce projet.

La décision implique que l'individu est conforté dans son intention. Elle se distingue de cette dernière par deux dimensions essentielles. Premièrement, la formalisation de l’idée ou du projet est achevée dans ses "moindres détails". L'idée ou le projet sont transformés en opportunité qui est validée par les études financière et marketing. Deuxièmement, les ressources de différente nature (financières et logistiques) sont globalement mobilisées.

L'acte d’entreprendre correspond au démarrage "physique" de l'activité qui se manifeste par la réalisation des premiers produits ou services 63 . Les comportements du créateur d'entreprise, qui sont en aval du processus entrepreneurial, font l’objet d'une littérature abondante 64 . Les comportements des créateurs d'entreprise ne sont pas (et ne peuvent pas) tous être qualifiés d'entrepreneuriaux. Certains d'entre eux seront autonomes, meneurs d'hommes, anticiperont le marché, rechercheront en permanence des opportunités et développeront leurs activités. D'autres au contraire, pour plusieurs raisons, telles que la recherche de l'équilibre familial ou le manque de ressources, éviteront de s'engager dans des situations entrepreneuriales, se satisferont des positions acquises et se contenteront du maintien d'un niveau d'activité.

Il serait illusoire de concevoir le processus de création d’entreprise en phases "disjointes". La présentation du processus amont dans une optique linéaire et séquentielle est très simplificatrice. Il s’agit de le rendre intelligible. Certes, l'intention précède souvent

62 Tout comme pour les concepts d’aptitude entrepreneuriale et de potentiel entrepreneurial, certains auteurs amalgament aussi les concepts de propension et d’intention entrepreneuriale. Nous pensons plus spécialement à T.M. BEGLEY et alii (1997) qui tantôt font usage de "entrepreneurial intention", et tantôt de "propensity toward starting a business".

63 Certains auteurs considèrent que l’acte d’entreprendre correspond au lancement juridique et administratif. Nous réfutons cette acception car l’entreprise peur rester longtemps en "sommeil". Pire encore, elle peut ne jamais honorer des commandes que l’étude de marché a bien révélées.

64 Pour une large revue sur les comportements des entrepreneurs et des managers, voir A. GIBB (1999) et A. GIBB et J. COTTON (2002, op.cit.).

49

la décision et l'acte de création. Mais les cheminements entrepreneuriaux des individus sont très différents, pour ne pas dire singuliers. L'acte de création peut naître d'une rencontre soudaine, d'une insatisfaction professionnelle, d'une opportunité saisie lors d'un travail salarié… sans pour autant que les phases d’intention et de décision puissent être nettement distinguées et différenciées dans le temps.

1.4.1. La problématique

La recherche sur l'enseignement et l'entrepreneuriat n'est pas un fait nouveau. D.C. Mc CLELLAND (1965, p. 389-392) est le premier auteur à s'y être intéressé au début des années 1960. Il a mené une étude longitudinale sur les comportements entrepreneuriaux des étudiants 65 . La première recherche traitant de l'intention entrepreneuriale d'une population d'étudiants en gestion remonte à 1975. Elle est à l'actif de R.H. BROCKHAUS (1975, p. 433-435) 66 .

Le rôle du système éducatif dans le développement de l'entrepreneuriat soulève plusieurs questions. Les premières pistes de recherche ont été suggérées par A. SHAPERO et L. SOKOL (1982, p. 87-88) dans leur modèle des dimensions sociales de l'entrepreneuriat. Ils s'interrogeaient sur les effets des formations en gestion sur la création d'entreprise chez les étudiants américains. Ces formations ne diminuent-elles pas la probabilité que les étudiants créent des entreprises ? Ne véhiculent-elles pas l'idée que la petite entreprise est indésirable et condamnée à l'échec ? L'éclosion d'études sur l’influence de l’enseignement de l’entrepreneuriat dans le processus de création d’entreprise a eu véritablement lieu durant la décennie 1990. Mais la question de l'impact de programmes ou de formations en entrepreneuriat sur l'intention d’entreprendre est rarement abordée dans la recherche. Peu de travaux y sont consacrés

65 L'auteur constate que les étudiants de l'université de Wesleyan ayant eu un fort besoin d'accomplissement, sont entrepreneurs ou occupent des professions exigeant des comportements entrepreneuriaux. "A cross-validation study of students of the classes of 1954 and 1964 confirmed the finding that males with high n Ach gravitated toward business occupation of an entrepreneurial nature… 83% of the entrepreneurs had been high in n Ach 14 years earlier versus only 21% of the nonentrepreneurs". 66 En s'intéressant aux étudiants de l'université de Saint Louis suivant des enseignements en entrepreneuriat, l'auteur introduit les notions de "I-E (Internal, External) Locus of Control" pour mesurer l'intention entrepreneuriale. Le concept de "I-E locus of control" est une des caractéristiques psychologiques le plus souvent citée comme prédictive de l’acte d’entreprendre. Il décrit la manière dont l’individu attribue la responsabilité des événements à des facteurs internes ou externes à son contrôle. Le "locus of control" affecte la perception qu’a un individu des relations entre ses actions et leurs conséquences.

50

(T.M. BEGLEY et alii, 1997 67 ; N.F. KRUEGER, D.V. BRAZEAL, 1994, p. 102 68 ; N.F. KRUEGER et alii, 2000, p. 415 69 ).

Avant d'être créateur, l'étudiant s'inscrit d'abord dans une réalité sociale, économique et politique dont on ne peut faire l'économie. Pour comprendre les variables qui sont à l'origine de l'intention entrepreneuriale, il faut aborder le sujet de manière globale. Les mobiles susceptibles de justifier, au sein du processus entrepreneurial, l’acte d’entreprendre indiquent, comme nous le verrons au troisième chapitre, que la famille est la première expérience sociale de l’individu. Elle modèle ses comportements et lui transmet les valeurs qu’elle voudrait qu’il partage. Depuis S. FREUD, nous savons que les modèles parentaux contribuent à orienter "les choix professionnels". Plusieurs études montrent que les entrepreneurs ont des parents chefs d’entreprise ou qui exercent une activité de travailleur indépendant. Les créateurs d’entreprise sont issus, pour une bonne partie, d’un milieu entrepreneurial. Une amitié d'affaires ou encore la connaissance d'entrepreneurs dans la société apportent une certaine expérience, et peuvent donner accès à des réseaux d'informations forts utiles pour construire un projet d'entreprise. Une formation entrepreneuriale vient s'adjoindre à cette réalité sociale, économique et politique dans laquelle évoluent les étudiants. Elle constitue l'événement déclencheur positif ("Positive Pull") au sens de A. SHAPERO et L. SOKOL (1982). La formation en entrepreneuriat, notamment pour des étudiants de troisième cycle, intervient à un moment où ils doivent souvent décider de leur carrière. Elle joue un rôle capital dans leur "choix professionnel" et leur offre un cadre où peuvent s’intégrer de nouvelles attitudes, aptitudes et perceptions.

Plusieurs chercheurs se sont penchés sur la détection dans les populations estudiantines d'entrepreneurs potentiels. Des recherches effectuées aux Etats-Unis sur les diplômés de premier et deuxième cycles du fameux "Babson College" et de l’université de Harvard ont

67 "This paper explored the ability of socio-cultural factors to explain interest by individuals in seven countries in starting a business. Since little previous empirical work had been done in the area, the paper first attempted to identify socio-cultural dimensions that might be relevant in predicting interest in entrepreneurship". 68 "Where we do focus on processes underlying entrepreneurial activity, we too often look backward through the lens of existing entrepreneurs. Studies of entrepreneurial intentions are relatively few".

69 "These arguments (recherches antérieures) strongly support testing intentionality-driven models of entrepreneurship, but few studies do so explicitly".

51

prouvé l’existence d’une corrélation positive entre le nombre de cours sur l’entrepreneuriat ou sur la petite entreprise suivis durant les études et l’exercice ultérieur d’une activité indépendante ou de création d’entreprise (OCDE, 1998, p. 97-99). M. BOUCHARD-D'AMOURS et Y. GASSE (1989, p. 20 et 21) montrent que l'intention entrepreneuriale a quasiment doublé après le suivi du programme "Jeunes Entreprises". Ils notent qu’il est vraisemblable qu'une formation à l'entrepreneuriat, si elle n'agissait pas sur l'intention des étudiants, leur donnerait une meilleure connaissance du monde des affaires. Elle leur ferait prendre conscience de leurs aptitudes, de leurs goûts et de leur potentiel entrepreneurial. La formation en entrepreneuriat rendrait les étudiants plus sensibles aux déclencheurs qui les amèneront à démarrer leur propre entreprise.

Ce à quoi nous nous intéressons est de chercher à comprendre et à expliquer dans quelle mesure des programmes ou des formations en entrepreneuriat, parmi des variables personnelles et contextuelles, agissent sur l'intention entrepreneuriale des étudiants 70 . Nous nous attachons, dans une perspective prédictive, à comprendre et à expliquer l'influence de facteurs individuels et contextuels, notamment ceux qui émergent du suivi de programmes ou de formations en entrepreneuriat, sur l'intention entrepreneuriale. Il est donc question, au sein d’une démarche hypothético-déductive, descriptive et explicative à caractère rétrospectif, de savoir selon quelles modalités des programmes ou des formations en entrepreneuriat, parmi des variables psychologiques, socioculturelles et économiques, peuvent agir sur l'intention entrepreneuriale des étudiants ? Ces programmes ou formations développent-ils des attitudes et des perceptions qui influencent l'intention entrepreneuriale ? Ainsi notre démarche se veut à caractère prospectif, dans la mesure où elle se chargera de prédire des comportements. Mais elle est aussi rétrospective car l'intention entrepreneuriale ne peut se comprendre qu'en combinant les événements de l'histoire "entrepreneuriale" de l'étudiant (facteurs psychologiques et socioculturels) avec le contexte présent dans lequel il évolue (formation, facteurs économiques).

70 Il est question d’étudiants en troisième cycle (bac+5) de gestion suivant des formations ou des programmes en entrepreneuriat ou création d’entreprise. Donc, logiquement, à quelques mois de décider de leurs futurs professionnels.

52

L'étude de l'intention entrepreneuriale fournit, selon B.J. BIRD (1988, p. 442), une voie de recherche avancée qui permet de dépasser les études descriptives 71 . Elle affirme que l'étude de l'intention entrepreneuriale met en jeu des relations complexes entre les idées d'affaires et leurs conséquences en accordant une attention particulière aux variables individuelles et contextuelles 72 . N.F. KRUEGER et D.V. BRAZEAL (1994, p. 102) signalent que les études sur les intentions entrepreneuriales sont instructives 73 . Pour N.F. KRUEGER et A.L. CARSRUD (1993, p. 326), la création d'entreprise est un événement assez rare ; étudier les intentions offre une idée et une compréhension adéquates du processus entrepreneurial, même si le phénomène n'aboutit pas 74 .

Si nous voulons donner une portée opérationnelle à notre problématique, il nous faut présenter notre acception de l’"intention entrepreneuriale". Nous insistons sur les dimensions de volonté et de processus cognitif qui la contiennent. Nous mettons en exergue le décalage entre la logique d'intention et celle d'action, et la nécessité de formuler l’hypothèse de stabilité de l’intention sur une échéance de cinq ans.

1.4.2. Le questionnement principal de la recherche : l'intention entrepreneuriale

Usuellement, on distingue l’intention de choix et l’intention d’adopter un comportement donné (I. AJZEN et M. FISHBEIN, 1980) 75 . Cette dernière qui intéresse notre recherche est aujourd'hui souvent décrite comme une variable au sein de modèles psychologiques (B.-J. BIRD, 1988, p. 442) 76 . Pour J.-P. SABOURIN et Y. GASSE (1989, p. 20), l'intention entrepreneuriale est l'une des "unités de mesure" de la propension à entreprendre qui

71 "The study of entrepreneurial intentions provides a way of advancing entrepreneurship research beyond descriptive studies".

72 "The study of entrepreneurial intentions opens new arenas to theory-based research. It directs attention toward the complex relationships among entrepreneurial ideas and the consequent outcomes of these ideas, and it directs attention away from previously studied entrepreneurial traits (e.g., personality, motivation, and demographics) and contexts (e.g., displacements, prior experience, markets, and economics)".

73 "Studies of entrepreneurial intentions are relatively few but are typically enlightening".

74 "Also, given that new venture initiation is a relatively infrequent occurrence, studying intentions offers valuable insights into the process, even where we cannot observe initiation".

75 Sur les intentions de choix de carrière, il existe une "pléthore" d’études empiriques réalisées notamment par l’APCE. Cf., APCE, "Les Français et la création d'entreprise", http://www.apce.com, janvier 2000, 4 pages.

76 "Some modern theorists describe intention as one variable within larger psychological model".

53

représente la présence, plus ou moins grande, d'"antécédents" et de "prédispositions" 77 . Pour J.M. CRANT (1996, p. 43), l'intention entrepreneuriale est définie par les "jugements" de l'individu sur la probabilité de posséder sa propre entreprise 78 . Selon P. DAVIDSSON (1995), l’intention entrepreneuriale est déterminée essentiellement par la conviction personnelle qu’une carrière d’entrepreneur est une alternative préférable pour soi 79 . K.E. LEARNED (1992, p. 40) affirme que la rencontre de situations qui interagissent avec des traits psychologiques et des expériences professionnelles ou entrepreneuriales, vont provoquer l'intention 80 . Pour J.-P. NEVEU (1996, p. 21), "l'intention représente une étape nécessaire au cheminement motivationnel vers le comportement". Selon R.-J. VALLERAND (1994, p. 784), le concept d'intention comportementale renvoie à la prédisposition à agir.

Le colloque du CERISY sur "les limites de la rationalité" organisé en 1997 par l'université Paris XIII nous a fait découvrir que le thème de l'intention est une préoccupation importante des philosophes 81 . A ce titre, A. BOYER (1997, p. 269) note que "la philosophie morale requiert une théorie élaborée de l'intention, ne serait-ce que pour ne pas priver de sens les "éthiques de l'intention" (non purement conséquentialistes) et pour fonder le concept juridico-oral de responsabilité personnelle". Les travaux présentés lors de ce colloque montrent qu'il existe plusieurs concepts de l’"intention" (intention partagée, commune et collective 82 ). D. FISETTE (1997, p. 348-349) fait remarquer que la multiplicité conceptuelle complique les recherches dans les théories

77 Cf. supra., p. 45 et 46, "1.3.4. Le modèle systémique du processus individuel d'émergence des entrepreneurs de J.-P. SABOURIN et Y. GASSE (1989)".

78 "The central variable in this paper, entrepreneurial intentions, will be defined as one's judgements about the likelihood of owning one's own business". Sans en faire référence, peut être que l'auteur se base sur la vision répandue du comportement rationnel fondée sur les séquences : représentations, jugement, choix, action. Voir à ce sujet G. DOSI et alii, "Les normes comme propriétés émergentes d'un apprentissage adaptatif : Le cas des routines économiques", in : J.-P. DUPUY, P. LIVET (1997, p. 49-52).

79 “The model suggests that a major determinant of entrepreneurial intention is the individual’s conviction that this career is a suitable alternative for him/her”.

80 "Intention to found. Some of those individuals will encounter situations which, in interaction with their traits and backgrounds, will cause intentionality". 81 Nos recherches dans la littérature nous ont apportées la preuve, comme nous le verrons aussi plus loin avec les emprunts que nous faisons aux sciences juridiques, que l'entrepreneuriat est un champ qui inévitablement se construit avec les apports de diverses disciplines. Il est intéressant de noter qu'à l'université de Durham (Grande-Bretagne), une thèse de doctorat en philosophie soutenue par R. Ma en 2000 avait pour thème "Enterprise Education and its relationship to Enterprising Behaviours". Cité in : A. GIBB, J. COTTON (2002, op.cit, p. 1-24).

82 Pour des exposés détaillés sur ces concepts, cf. A. BOYER (1997), M.-E. BRATMAN (1997), J. COUTURE (1997) et D. FISETTE (1997).

54

de l'action. Cependant, l'auteur écrit que l'on distingue dans ces théories trois usages ou concepts "irréductibles" d'intention 83 :

l'"usage adverbial" : signifie avoir agi intentionnellement. Il nous permet de distinguer un simple comportement d'une action. Tout ce que nous avons l'intention de faire et que nous faisons effectivement, nous le faisons intentionnellement. Mais à l'opposé, il n'est pas toujours vrai que nous ayons l'intention de faire tout ce que nous faisons concrètement ;

l'"usage substantif" : l'intention désigne un état psychique. Avoir l'intention d'agir s'impose lorsqu’elle est formée bien avant que l'action visée ne soit exécutée ; "agir avec une intention" : implique une certaine attitude de la part de l'individu à l'égard de la relation entre l'action et le résultat escompté. Il évalue les avantages et inconvénients d'une action désirable en tenant compte de ses croyances et de ses limites.

Pour notre part, nous nous situons dans les deux derniers usages. Il est question de l'intention d'agir dans le futur. Celle-ci s'accompagne de certaines actions présentes qui pourraient mener au comportement souhaité.

1.4.2.1. Une volonté personnelle

Le dictionnaire "Le Robert" définit l'intention comme "le fait de se proposer un certain but". Dans l'intention délibérée, il y a "détermination, résolution, volonté". Au sens épistémologique, l'intention vient du verbe latin intendere qui signifie "tendre vers". Elle est la volonté tendue vers un certain but. A. BOYER (1997, p. 269) définit l'intention comme "une "pro-attitude" qui manifeste une tendance positive de l'agent vers un état du monde visé". Selon D. GAUTHIER (1997, p. 59-60), l'intention est synonyme du succès d'une délibération concernant une action à venir 84 .

83 Tout le débat philosophique, selon l'auteur, s'est polarisé sur la question de savoir si ces trois sens pouvaient être réduits à un sens unitaire. 84 Selon l'auteur, la délibération sur l'avenir concerne ce qu'il s'agirait de faire. Lorsqu'elle est couronnée de