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M Le magazine du Monde n o 414. Supplément au Monde n o 23209/2000 C 81975 24 AOÛT 2019. N e peut être vendu séparément. Disponible en FranceSAMEDI métropolitaine, Belgique et Luxembourg.

en France SAMEDI métropolitaine , B elgique et Luxembourg. Boris, Jo , Rachel et les autres

Boris, Jo, Rachel et les autres

L’incroyable famille Johnson

Horizon L’Ame du Voyage.

Horizon L’Ame du Voyage.

louisvuitton.com

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5

Melanie Schiff

carte blanche à

Sterling Ruby.

Le pLasticien américain sterLing ruby vient de Lancer sa marque de mode. jusqu’en septembre, “m” Lui ouvre sa carte bLanche. iL y présente des œuvres réaLisées av ec son épouse, La photographe meLanie schiff.

av ec son épouse, La photographe meLanie schiff. Serigne au salon Pitti Uomo , 2019. 24

Serigne au salon Pitti Uomo, 2019.

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde

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Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde 7 entre le clan Kennedy et la
entre le clan Kennedy et la famille Kardashian, il y a, a priori, pas mal
entre le clan Kennedy et la famille Kardashian, il y a, a priori, pas mal de modèles

familiaux… Éric Albert, collaborateur du Monde basé à Londres, a tout de même trouvé une drôle de dynastie britannique alliant l’ambition des uns et l’excentricité des autres : les Johnson. Soit la famille de Boris, premier ministre du Royaume-Uni depuis fin juillet, long- temps maire de Londres, qui promet un Brexit dur, sans accord, en alternant attitudes désin- voltes et déclarations provocatrices. Avec la même tignasse blonde mais dans un genre moins hirsute, il yaJo, le benjamin, ancien membre du gouvernement de Theresa May et désormais secrétaire d’État nommé par son frère. Blonde également, voici Rachel, journaliste et chroni- queuse influente qui s’est également illustrée dans une émission de télé-réalité. Les autres membres de la famille sont plus discrets. C’est monsieur Johnson père, Stanley, qui fait le plus de bruit. Jamais avare de bons mots et de confidences distillées dans ses nombreuses interviews et pas moins de deux autobiographies, il incarne un patriarche fantasque. Cela donne une famille de la – très – bonne société anglaise unie par l’ambition, un sens certain de la mise en scène de soi et dont tous les rejetons ont suivi des parcours d’excellence. C’est peu dire que les Johnson occupent le devant de la scène publique outre-Manche : ils soutiennent avec

ardeur l’ascension vers le sommet de l’aîné, bien qu’ils aient tous pris position contre le Brexit,

à la seule exception, évidemment, de Boris, qui en a fait son cheval de bataille. Cela prêterait

rire si l’avenir du Royaume-Uni – et celui de l’Europe – n’était pas en cause… Comment dit-on foutraque en anglais ? Marie-Pierre LanneLongue

à

pas en cause… Comment dit-on foutraque en anglais ? Marie-Pierre LanneLongue à 24 août 2019 —MLe

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

Illus trat ions Sa to shi Hashimoto p our M L e m agazine du Monde . R oland Michaud. Djamel Ta tah

24 août 2019
24 août 2019

La semaine

11

Les productions Obama débarquent sur Netflix.

15

L’Allemagne tracassée par une question capitale.

16

À Chamonix, le trail atteint des sommets.

17

Qui est vraiment ?

Robert Herring.

36

Les chroniques

14

Il est comme ça…

Matteo Salvini.

18

Le grand défilé

Christian Jacob.

19

Il fallait oser

Stade anal.

22

J’y étais

Îliens sociaux.

Il fallait oser Stade anal. 22 J’y étais Îliens sociaux. Le magazine 23 Boris & Co.

Le magazine

23

Boris & Co.

Tout au long de sa car-

rière, le premier ministre britannique Boris Johnson a toujours été entouré par

sa famille nombreuse. Une fratrie d’ambitieux qui fait passer ses diver- gences politiques après les intérêts du clan.

30

Comandante patrimoine.

À la tête du Bureau de l’historien, Eusebio Leal défend le patrimoine de la vieille ville depuis plus de cinquante ans. Une manne touristique aux effets pervers.

36

L’art de l’entre-deux.

Nés en Algérie ou en France de parents algé- riens, ces artistes contem- porains entretiennent des rapports complexes avec leur double appartenance.

Le portfolio

40

Virginie ou

l’innocence perdue.

Sally Mann aime profon- dément ce sud des États- Unis qu’elle n’a jamais quitté. Elle yaphoto- graphié ses enfants, puis des paysages hantés par le passé esclavagiste.

Le style

51

L’âge archi tendre.

53

Posts et postures

#minime.

54

Librement inspiré

Dragée haute.

55

Fétiche

Bureau d’étude.

56

Variations

Paires de famille.

57

Objet trouvé

Le nid en vétiver.

58

Un peu de tenues

Sonate d’automne.

Vol. 1.

68

Circuit court

Seattle, techno parade.

70

Ligne de mire

Arc de triomphe.

71

Comme si vous (y) étiez

Acide à miner.

72

Une affaire de goût

Étoile du verger.

73

Produit intérieur brut

La reine-des-prés.

Rectificatif. Contrairementàce que nous écrivions dans l’article sur Djamila Bouhired dans M daté du 17 août, Houari Boumediene n’a jamais été officier de l’armée française. Toutes nos excusesànos lecteurs pour cette erreur.

9

9 La culture 74 Raphael Saadiq. Et aussi : danse, expo, cinéma. 80 Le DVD de

La culture

74

Raphael Saadiq. Et aussi : danse, expo, cinéma.

80

Le DVD de Samuel Blumenfeld

“Havana”, de Sydney Pollack.

81

Les jeux

82

Le totem

Le mannequin d’Anne Valérie Hash.

81 Les jeux 82 Le totem Le mannequin d’Anne Valérie Hash. Crédit couverture : courtesy Rachel

Crédit couverture :

courtesy Rachel Johnson.

Coordonnées de la série Un peu de tenues «Sonate d’automne. Vol. 1 », p. 58. Acne Studios : acnestudios.com — Ami : amiparis.com — A.P.C. : apc.com — Balenciaga :

balenciaga.com — Basic Rights : basicrights.com — Bode : www.bodenewyork.com — Bruno Piattelli : brunopiattelli.eu — Carel : carel.fr — Carhartt : carhartt.com — Celine par Hedi Slimane : celine.com — Chanel : chanel.com — Chimala : 180thestore.com — Christian Dior : dior.com — Church’s : church-footwear.com — Dior Homme : dior.com

Falke : falke.com — Figaret Paris : figaret.com — Filling Pieces : www.fillingpieces.com

Forte_Forte : forte-forte.com — Gabriela Hearst : gabrielahearst.com — Gucci : gucci. com — Isabel Marant : isabelmarant.com — Koché : koche.fr — Kule : kule.com — Lemaire : lemaire.fr — Louis Vuitton : louisvuitton.com — Maison Kitsuné :

maisonkitsune.com — Maje : maje.com — Maximum Henry : maximumhenry.com — Mirth Vintage : mirth.co — No.6. Store : no6store.com — Pat Areias : patareias.com — Ply- knits : ply-knits.com — Polo Ralph Lauren : ralphlauren.com — Priscavera : priscavera. com — Proenza Schouler : proenzaschouler.com — Re/Done : shopredone.com — Reike Nen : reikenen.com — Repetto : repetto.com — Sandro : eu.sandro-paris.com — Sophie Buhai : sophiebuhai.com — Stella McCartney : stellamccartney.com — Symonds Pearmain : symondspear main.com — Th e A cademy : theacademynewyork.com — The R ow :

therow.com — To dd Snyder : toddsnyder.com — Whistles : whistles.com

To dd Snyder : toddsnyder.com — Whistles : whistles.com Président du directoire, directeur de la publication

Président du directoire, directeur de la publication : Louis Dreyfus Directeur du “Monde”, directeur délégué de la publication, membre du directoire : Jérôme Fenoglio Directeur de la rédaction : Luc Bronner Directrice déléguée à l’organisation des rédactions : Françoise Tovo Direction adjointe de la rédaction : Philippe Broussard, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin, Franck Johannès, Caroline Monnot, Cécile Prieur Directrice des ressources humaines : Émilie Conte Secrétaire générale de la rédaction : Christine Laget

directrice adjointe de la rédaction — Marie-Pierre Lannelongue

directeur de la création — Jean-Baptiste Talbourdet-Napoleone directrice de la mode — Suzanne Koller rédaction en chef adjointe — Grégoire Biseau, Agnès Gautheron, Clément Ghys rédactrice en chef technique — Anne Hazard

rédaction Carine Bizet, Samuel Blumenfeld, Zineb Dryef, Philippe Ridet, Vanessa Schneider, Laurent Telo. Style-mode — Chloé Aeberhardt (chef adjointe Style), Vicky Chahine et Caroline Rousseau (chefs adjointes Mode), Fiona Khalifa (coordinatrice Mode) Chroniqueurs — Marc Beaugé, Guillemette Faure, Jean-Michel Normand, Philippe Ridet Assistante — Christine Doreau Rédaction numérique — Marlène Duretz, François Bostnavaron, Thomas Doustaly, Pascale Krémer,Véronique Lorelle, Jean-Michel Normand, Catherine Rollot Assistante — Marie-France Willaume

département visuel Photo — Lucy Conticello et Laurence Lagrange (direction), Hélène Bénard-Chizari, Federica Rossi. Avec Ronan Deshaies et Virginia Power Graphisme — Audrey Ravelli (chef de studio) et Marielle Vandamme (adjointe). Avec Aurélie Bert et Lola Halifa-Legrand Assistante — Françoise Dutech Photogravure — Fadi Fayed, Philippe Laure. Avec Guillaume Hurel.

édition Stéphanie Grin, Julien Guintard (chefs adjoints) et Paula Ravaux (adjointe numérique). Et Boris Bastide, Béatrice Boisserie, Nadir Chougar,Agnès Rastouil. Avec Safia Bouda, Guillaume Falourd et Joël Métreau. Révision — Ninon Rosell (chef de section),Adélaïde Ducreux-Picon, Jean-Luc Favreau. Avec Dominique Martel.

Documentation: Sébastien

De l’étranger (33) 1-76-26-32-89

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Courriel des lecteurs :

Carganico (chef de ser vice), Muriel Godeau et Vincent Nouvet Infographie : Le Monde

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Bredard, Marlène Godet

mediateur@lemonde.fr Courriel des abonnements :

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la production : Hervé Bonnaud

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Le magazine du Monde est

Fabrication: Xavier Loth (directeur),

Hervé Lavergne

édité par la Société éditrice du

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Maury imprimeur SA, 45330 Malesherbes.

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Origine du papier : Italie.

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magazine est imprimé chez

éditoriale : Emmanuel Griveau

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fr) et Valérie Lafont,

(valerie.lafont@mpublicite.fr) Directeur délégué - activités

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Presstalis. Routage France routage. Dans ce numéro, un encart

Sabine Gude

digitales opérations

« Histoire et civilisations »

Responsable commercial

spéciales : Vincent Salini

international :

destiné aux abonnés France métropolitaine.

Saveria Colosimo Morin Directrice des abonnements :

Pascale Latour

80, bd Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00/25-61

 

Abonnements : abojournalpapier @lemonde.fr; De France, 32-89 (0,30 €/min+prix appel) ;

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24 août 2019 —MLe magazine du Monde

Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde.MLe magazine du Monde. Kai Jünemann. Pierre Sorgue. Ramón Espinosa

du Monde. Kai Jünemann. Pierre Sorgue. Ramón Espinosa 10 Ils ont participé à ce numéro. Journaliste
du Monde. Kai Jünemann. Pierre Sorgue. Ramón Espinosa 10 Ils ont participé à ce numéro. Journaliste

10

Ils ont participé à ce numéro.

Journaliste — Photographe — Illustrateur Styliste — Chroniqueur — Grand reporter

— Illustrateur Styliste — Chroniqueur — Grand reporter Éric Albert, journa- liste à Londres et collabora-
— Illustrateur Styliste — Chroniqueur — Grand reporter Éric Albert, journa- liste à Londres et collabora-
— Illustrateur Styliste — Chroniqueur — Grand reporter Éric Albert, journa- liste à Londres et collabora-

Éric Albert, journa-

liste à Londres et collabora- teur régulier du Monde, raconte pour M Le magazine du Monde, l’histoire de la famille de Boris Johnson, nouveau premier ministre britannique. À mi-chemin entre les Kardashian et les Kennedy, elle est au cœur du pouvoir politico-média- tique du Royaume-Uni.

roxAnA Azimi, contri-

butrice régulière de M, a rencontré des plasticiens d’origine algérienne. « Ils sont nés de parents algériens, ont fait leur vie à Paris, Londres ou Berlin, et comp-

pierre Sorgue, journa-

liste, plonge dans les rues de la vieille Havane. Pour le 60 e anniversaire de la révolution et le 500 e de la ville, il dresse le portrait d’Eusebio Leal, héros du

tent aujourd’hui parmi les pays pour avoir sauvé le

artistes les plus réputés de la centre historique devenu

une indispensable manne touristique : « Entre ses

tant àl’Algérie dont ils suivent idéaux sociaux et humanistes

« Tous se sont opposés au avec beaucoup d’espoir les proclamés et les hôtels ou bou-

Brexit voulu par Boris soubresauts politiques. Tous tiques de luxe désormais aux

Johnson. Aujourd’hui, ils le ont une crainte : être réduits à mains des militaires se lisent

toutes les contradictions – et les hypocrisies – du régime. »

(p. 34).

scène française. Un lien indé- fectible et complexe les lie pour-

soutiennent, au nom de la soli- darité familiale et de leur ambition dévorante. Les ren- contrer offre un aperçu du fonctionnement de la haute société britannique.» (p. 23).

leurs origines.» (p. 30).

M Le magazine du Monde — 24 août 2019

(p. 30). M Le magazine du Monde — 24 août 2019 eliAnA Aponte, p h o

eliAnA Aponte, photo-

graphe colombienne, a travaillé pour l’AFP au Panama avant de rejoindre l’agence Reuters. Installée aujourd’hui à La Havane, elle y travaille en indépen- dante. Pour ce numéro, elle a arpenté le centre historique de la capitale cubaine. (p. 34).

Scott Olson/Getty Images/AFP

1—Les productions Obama débarquent sur Netflix.

Mercredi 21 août, la plateforMe de streaMing netflix déMarrait la diffusion d’“aMerican

factory”, la première incursion dans le secteur du cinéma de Barack Obama et de son épouse, Michelle. Un choix de film, qui, comme toujours avec le couple, ne doit rien au hasard. Réalisé par Steven Bognar et

ne doit rien au hasard. Réalisé par Steven Bognar et Ju lia Reichert, il s’agit d’un

Julia Reichert, il s’agit d’un documentaire qui relate la reprise par un milliardaire chinois d’une usine automobile dans l’Ohio, en 2014. Il décrit le choc des cultures ouvrières entre les nouveaux venus et les cols bleus américains, leurs espoirs et leurs désillusions. Un film au sous-texte évidemment politique, qui entre en résonance avec la crise de l’indus- trie automobileàlaquelle Barack Obama a été confronté pendant ses mandats. En achetant les droits d’American Factory, par

À leur départ de la Maison Blanche, Michelle et Barack Obama avaient exprimé leur intention de promouvoir les questions «de race, de classe, de démocratie et de droits civiques ». Ici, lors du sommet inau- gural de leur fondation, en octobre 2 017.

le biais de leur nouvelle socté de production, Higher Ground, le couple a limité les risques au minimum. Il avait repéré ce film aux accents sociaux peu avant sa présentation au festival de Sundance, en janvier. La négociation sur les droits a été tenue secrète durant plusieurs mois, selon la revue spécialisée The Hollywood Reporter. Si les Obama n’ont pas « produit » au sens strict du terme, et ont misé sur un documentaire qui s’est vu prisé par •••

Netflix

Netflix 12 ••• la critique et est aujourd’hui un candi- dat sérieux à un prix aux

12

Netflix 12 ••• la critique et est aujourd’hui un candi- dat sérieux à un prix aux

••• la critique et est aujourd’hui un candi- dat sérieux à un prix aux Oscars en 2020, ils ont joué le rôle d’entremetteur avec Netflix, honorant ainsi l’accord qu’ils avaient signé avec la première plateforme de streaming américaine. Il yaquinze mois, le couple a ainsi établi un partena- riat avec la société de Los Gatos, pour un montant secret, s’engageantàpro- duire «des contenus variés », séries, documentaires ou docu-fictions. Une décision inédite : les anciens présidents américains se montrant généralement plus friands de conférences à travers le monde et de projets portés par leur fon- dation que d’investissements dans les cercles hollywoodiens. Si les Obama se font applaudir par des salles du monde entier, ils ont, pour leur nouvelle entre- prise, pu bénéficier de conseils d’acteurs et de réalisateurs avec qui ils ont tissé des liens lors de leur passageàla Maison Blanche ; et compter sur Ted Sarandos, le directeur des contenus de Netflix, dont l’épouse fut nommée ambassadrice aux Bahamas par Barack. Pour le couple, l’association avec Netflix constitue un moyen de faire de la poli- tique « autrement », au gré des questions «de race, de classe, de démocratie et de droits civiques » qu’ils entendent promou-

American Factory, le documentaire dont le couple Obama a acheté les droits et qui est diffusé sur Netflix depuis le 21 août, raconte le rachat d’une usine américaine dans l’Ohio par un industriel chinois et le choc des cultures qui s’ensuit.

personnes noires. En dépit de leur pro- messe de ne pas utiliser Netflix à des fins politiciennes, les Obama vont aussi tra- vailler à la production d’une série adaptée du livre de Michael Lewis The Fifth Risk (« le cinquiè me risque », non traduit), un ouvrage qui relate l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Critique de l’imprépara- tion et de l’incurie du président américain, ce documentaire soulignera aussi « l’im- portance du travail de l’ombre effectué par des héros du quotidien qui guident notre administration et protègent notre nation », comme l’a détaillé Netflix. Ces projets devraient être mis en ligne au cours des prochaines années.

Pour Netflix, la PréseNce du label obama à soN catalogue est uN atout de Poids, un

moyen de se démarquer de ses concur- rents. Ceux-ci se montrent plus détermi- nés que jamais à détrôner la société aux 139 millions d’abonnés, et l’automne sera sans nul doute le théâtre d’une guerre commerciale. En effet, Disney lance, en novembre aux États-Unis et quelques mois plus tard en Europe, son service de streaming, avec les catalogues Disney, Pixar, Marvel, Star Wars ou National Geographic. QuantàAmazon Prime, Apple ou Hulu, ils sont en quête de nouvelles offres. Début août, David Benioff et Dan Weiss, créateurs de la série Games of Thrones, ont signé avec Netflix pour une somme estiméeà200 millions de dollars. Ils rejoignaient ainsi une liste de réalisateurs aussi divers qu’Alfonso Cuarón, que Martin Scorsese, Steven Soderbergh ou Guillermo del Toro, des personnalités comme Shonda Rhimes, la créatrice de Grey’s Anatomy, Ava DuVernay (Selma) ou encore Jenji Kohan, celle d’Orange Is The New Black (l’un des premiers succès originaux de la plateforme). Ajoutées à ces valeurs sûres, des œuvres labellisées « Obama » ne gâchent rien et leur présence au catalogue s’apparente à une bonne opération de communication pour la société califor- nienne:près de trois ans après avoir quitté la Maison Blanche, la popularité du couple démocrate ne se dément pas auprès d’une grande partie de la population des États-

voir, comme ils s’y étaient engagés à leur départ de la Maison Blanche. À cette fin, ils se sont dotés d’une équipe marquée par la diversité. Trois professionnelles aguerries aux origines ethniques diffé- rentes, Priya Swaminathan, Tonia Davis et Qadriyyah « Q » Shamsid-Deen, sont cen- sées apporteràHigher Ground Produc- tions «de nouvelles voixàmême de raconter leurs propres histoires ». « On espère rapprocher les gens sur la base de valeurs communes et d’histoires origi- nales », expliquait Barack Obama lors de la présentation du trio féminin, en février. «Notre but n’est pas seulement d’inciter les téléspectateursàréfléchir. Il s’agit de les amener en dehors de leur zone de confort », renchérissait son épouse. Au-delà d’American Factory, les contenus annoncés ces dernières semaines s’inscri- vent tous dans une veine antiraciste, progressiste et inclusive, en décalage manifeste avec l’Amérique trumpiste. Réalisé d’après la biographie signée David W. Blight, lauréat d’un prix Pulitzer, un film sur la vie de Frederick Douglass, ancien esclave et intellectuel noir devenu symbole de la cause abolitionniste au xix e siècle, est en préparation. Un autre projet, Bloom, s’intéresse au monde de la mode dans le New York d’après-guerre, et met en avant le travail des femmes et des Noirs. Higher Ground produit égale- ment une adaptation de la série du New York Times intitulée «Overlooked », un ensemble de nécrologies de personnali- tés dont le décès n’avait pas été men- tionné dans le quotidien, principalement parce qu’il s’agissait de femmes ou de

Unis. Stéphanie Le Bars

parce qu’il s’agissait de femmes ou de Unis. Stéphanie Le Bars M Le magazine du Monde

M Le magazine du Monde — 24 août 2019

CRÉDITS NON CONTRACTUELS

©CARACTÈRES

EmmaThompson,plusimpérialequejamais

Jérôme Garcin - L’Obs

NON CONTRACTUELS ©CARACTÈRES EmmaThompson,plusimpérialequejamais Jérôme Garcin - L’Obs ACTUELLEMENT AU CINÉMA
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ACTUELLEMENT AU CINÉMA
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NON CONTRACTUELS ©CARACTÈRES EmmaThompson,plusimpérialequejamais Jérôme Garcin - L’Obs ACTUELLEMENT AU CINÉMA
il est comme ça … 2 — Matteo Salvini. par philippe ridet — illus t
il est comme ça … 2 — Matteo Salvini. par philippe ridet — illus t

il est comme ça

2 — Matteo Salvini.

par philippe ridet illus t r a t ion damien Cuypers

Evviva litalia. Vive l’Italie ! Pour le deu- xième été d’affilée, ce pays «de poètes et de navigateurs »–comme il est écrit au fronton du Colisée carré, dans le quartier romain de l’Exposition universelle de Rome (EUR), voulu par Mussolini –asecoué l’actu assoupie du mois d’août. En 2018, un pont autoroutier s’écroulait à Gênes ; en 2019, un gouverne- ment tombe à Rome. Les deux événements n’ont pas la même gravité ni les mêmes conséquences, mais ils disent que tout peut arriver, même parfois le pire, de l’autre côté des Alpes. Matteo Salvini, vice-premier mi- nistre, ministre de l’intérieur et artisan de

M Le magazine du Monde — 24 août 2019

cette crise politique majeure qui pourrait conduire à de nouvelles élections cet au- tomne, a décidé de défier le premier ministre. Ainsi que son allié du Mouvement 5 étoiles (M5S) avec lequel son parti, la Ligue (ex- trême droite), constituait l’autre pilier de la coalition gouvernementale. Alors que le pays reste encalminé dans le marasme écono- mique, que les réformes promises s’enlisent et que la préparation du prochain budget ne sera pas de la tarte, rien de mieux que d’accu- ser ses partenaires d’être des incapables. Ça soulage et ça permet de se racheter une virgi- nité. Ce faisant, l’ancien animateur de la

14

Ce Milanais préparait, en buvant des mojitos torse nu avec des filles guère plus habillées, une sorte de coup d’État balnéaire.

branche communiste de la Ligue (ne cher- chez pas à comprendre, c’est aussi improbable

que le courant léniniste du gaullisme) a déjà réussi à marquer l’histoire. L’Italie a connu plus de crises politiques que de vainqueurs du festival de Sanremo. Mais jamais elle n’en

a vécu au cœur de l’été. Désormais, c’est fait.

« Ma che !? Une crise alors que les valises sont

à peine bouclées pour aller à la mer ? », se sont offusqués les observateurs et les politi- ciens. C’est comme « un bourre-pif en pleine paix » dans un film de Georges Lautner : ça

ne se fait pas. Pays de tradition, la Péninsule se repose à Ferragosto (fête du 15 août). La politique aussi. D’ailleurs, on pensait Matteo Salvini – qui effectuait une harassante tour- née des plages – plus occupé par son bronzage que par son destin. On se trompait. En réalité, à 46 ans, ce Milanais qui n’a jamais rien fait d’autre que de la politique (à part une courte expérience de livreur de pizzas) préparait, en buvant des mojitos torse nu avec des filles guère plus habillées, une sorte de coup d’État balnéaire. « Je veux les pleins pouvoirs », a-t-il lancé dans une référence explicite à Mussolini qui nous rappelle que le mythe du Duce

– lequel aimait bien montrer aussi ses pec-

toraux à n’importe quelle occasion – est toujours vivace et attractif dans ce beau pays. Après avoir sauvé son parti d’une dis- parition promise en lui faisant enfourcher le cheval de la lutte contre l’immigration, après l’avoir ramené au pouvoir, Matteo Salvini hausse la cible de ses ambitions. Ayant fait siennes les préconisations les plus faciles à mettre en œuvre de son allié du M5S, emmené par Luigi Di Maio, en le laissant se dépatouiller avec les réformes les plus compliquées (revenu minimum, baisse du nombre de parlementaires) pendant qu’il se contentait de jouer les matamores en interdisantàdes bateaux chargés de migrants de débarquer sur les côtes ita- liennes, il veut tout le pouvoir, rien que le pouvoir. Il croit à son étoile. Et à la réputa- tion de stratège qu’on lui a forgée après

qu’il a phagocyté son allié. Mais rien n’est prouvé : dans un combat de Lilliputiens, il suffit de mesurer 2 centimètres de plus que son adversaire pour passer pour Gulliver… Rendez-vous l’été prochain, Matteo ?

de mesurer 2 centimètres de plus que son adversaire pour passer pour Gulliver… Rendez-vous l’été prochain,

3 — L’Allemagne tracassée par une question capitale.

Le débat est ancien. Mais, dans un pays où la part des électeurs citant la protection de l’environnement comme priorité est passée de 5à30%en deux ans, il prend aujourd’hui une dimension nouvelle : près de trente ans après la réunification et vingt ans, ce 23 août, après le transfert officiel du parlement et du siège du gouvernement fédéral de Bonn à Berlin, l’Allemagne peut-elle se payer le luxe de conserver sept de ses ministères en Rhénanie-du-Nord-West- phalie, avec ce qu’une telle partition implique en termes de bilan carbone ? Les chiffres sont éloquents. En 2018, les fonctionnaires fédéraux ont emprunté l’avion 229 116 fois pour se déplaceràl’intérieur du pays ; 52%de ces vols reliaient Bonn et Berlin. Et ce pour une raison simple, liée à une loi de 1994–dont la date du 23 août 1999 a été l’aboutissement–qui a divisé les tâches entre la nou- velle capitale de l’Allemagne réunifiée et l’ancienne capitale de l’Allemagne de l’Ouest :àBerlin, le Bundes- tag, la chancellerie fédérale et huit ministères ;àBonn, le maintien de sept ministères et l’installation de plu- sieurs administrations fédérales, dont la Cour des comptes, jusque-lààFrancfort. Sachant qu’il faut plus de cinq heures pour se rendre d’une villeàl’autre par le train, le choix de l’avion est vite fait.

Très belle sur le papier, cette répar tition des rôles a montré ses limites. Selon la loi de 1994, la majorité des ministères devaient désormais avoir leur siège principal autour de la Spree, tout en gardant une antenne secondaireàBonn, mais la majorité des emplois, eux, devaient rester sur les bords du Rhin. L’équilibre n’a pas été maintenu : en 2000, 60%des emplois dans les ministères fédéraux se trouvaient

à Bonn ; aujourd’hui, ils ne sont que 34 %. Une évolu-

tion qui donne des arguments aux partisans d’un regroupement de l’ensemble des activités à Berlin. Moins cher, moins polluant, moins fatigant. Mais le lobby bonnois ne l’entend pas ainsi. Inquiet de la petite musique ambiante, il réclame au gouverne- ment fédéral des garanties. Et notamment la mise en œuvre d’une loi additionnelle à celle de 1994, afin de

rendre l’ancienne capitale plus attractive pour l’aider

à préserver ses positions. Mentionné dans le « contrat

de coalition » scellé, en 2018, par les conservateurs (CDU-CSU) et les sociaux-démocrates (SPD), le projet restera-t-il lettre morte ? Jusqu’à présent, le ministre de l’intérieur, qui devrait le piloter, n’enapas fait une priorité. Et il s’est montré plus préoccupé par le déve- loppement des Länder de l’ex-RDA, où le sentiment de délaissement fait le lit de l’extrême droite, qu’à l’avenir de l’ancienne capitale fédérale.

Le débat divise La pLupart des groupes poLitiques. C’est le

cas des Verts. Comme l’ont fait valoir plusieurs élus écologistes, notamment de la région de Bonn, le déménagement total à Berlin ne résoudra pas tous les problèmes, et pourrait aussi en créer de nouveaux :

jusque-là les fonctionnaires en poste à Bonn prenaient le train pour se rendre à Bruxelles ; s’ils sont transférés à Berlin, c’est l’avion qu’ils devront prendre pour se rendre dans la capitale européenne. Ces arguments ne font pas l’unani- mité. Et d’autres, chez les Verts, esti- ment qu’il est temps de mettre fin à une situation non seulement coû- teuse financièrement et écologique- ment mais aussi mal comprise par l’opinion:selon un sondage réalisé en avril par l’institut YouGov, 55 % des Allemands seraient ainsi favo- rables à un regroupement de tous les ministèresàBerlin. Pour la présidente de la commission de l’en- vironnement au Bundestag, Sylvia Kotting- Uhl ( Verts), c’est aussi la crédibilité de la parole politique qui est ici en jeu : « Je comprends que le débat sur un transfert total des ministères à Berlin ne fasse pas que des heureuxàBonn. Mais nous devons nous demander quelle image nous donnons quand nous incitons les gensàne pas prendre l’avion pour des vols intérieurs et que, dans le même temps, nous continuons nous-mêmesàen prendre tout le

Le quartier du gouvernement fédéral à Bonn, où se trouvent sept ministères et de nombreux sièges d’administration, dont celui de la Cour fédérale des comptes.

Andrey Khrobostov/Alamy Stock Photo/Hemis.fr
Andrey Khrobostov/Alamy Stock Photo/Hemis.fr

temps. » Thomas Wieder

dont celui de la Cour fédérale des comptes. Andrey Khrobostov/Alamy Stock Photo/Hemis.fr temps. » Thomas Wieder

Jean-Pierre Clatot/AFP

Le 31 août 2018, 2 300 coureurs se pressaient sur la ligne de départ de l’épreuve reine de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (171 km et 10 000 m de dénivelé).

4 — À Chamonix, le trail atteint des sommets.

Qu’importe le dénivelé, ils galopent tels des chamois, laissant loin derrière les randonneurs éberlués – pour

ne pas dire agacés. En quelques années, les traileurs ont déferlé sur la montagne. Grâceàces adeptes de la courseàpied en altitude, Chamonix (Haute-Savoie) s’apprête même à vivre sa «meilleure semaine de l’an- née», selon l’office du tourisme et la mairie. Celle où tous les hôtels, gîtes, restaurants croulent sous les demandes de réservation. La semaine de l’UTM B, l’ Ultra-Trail du Mont-Blanc, autoproclamé «sommet mondial du trail», débute lundi 26 août. Plus de 10 000 hommes et femmes, sélectionnés parmi 27 000 postulants, soit plus que la population de Chamonix ; trois pays traversés (France, Italie et Suisse); sept courses, dont l’épreuve reine, 171 kilomètres et 10000 mètres de dénivelé positif, a été remportée l’an passé par Xavier Thévenard en 20 heures, 44 minutes et 16 secondes… L’UTMB de Chamonix est né en 2003. «Une seule épreuve, créée par une bande de copains avec 700 par- ticipants », se souvient Catherine Poletti. Au côté de son mari, Michel, elle dirige aujourd’hui la marque déposée UTMB qui essaime un peu partout dans le monde. Elle défend le plaisir du traileur : «Courir sur des sentiers et non au bord de l’autoroute, vivre autre chose que métro-boulot-dodo. Sortir ses tripes, exister.» Sauf que ces coureurs des cimes n’ont pas que des amis. «Quand il yaeu la première édition, çaafait sourire, on lesaun peu pris pour des bizarres, mais ça restait entre eux, se souvient David Autheman, guide

ça restait entre eux, se souvient David Autheman, guide de haute montagne et créateur du site

de haute montagne et créateur du site TVMoutain.com. Mais, depuis, ça a tellement grossi… Alors que notre société va de plus en plus mal, eux ne prônent qu’une chose, l’accélération. On ne contemple plus rien, on court. Jusqu’ici les gens consommaient des biens, maintenant ils consomment de l’espace et du temps. » Une philosophie que ne partagent pas la plupart des adeptes de la randonnée, habitués jusqu’à présent à avoir la montagne pour eux seuls, ou presque, en été. Il leur faut désormais partager : rien qu’en août se déroulent presque une centaine de trails en France. À Chamonix, on estime que, pendant l’UMTB, les 10 000 coureurs viennent accompagnés d’au moins deux personnes et restent de quatreàcinq nuits. De quoi donner à la ville des petits airs d’arrivée du Tour de France. «Un baveux hurle jour et nuit sur un podium pour des gens qui finissent subclaquants, s’agace le guide et écrivain Denis Ducroz. Les hommes courent cul nu depuis la nuit des temps mais, là, onainventé des tenuesà1 500 euros et une pratique qui dépasse en narcissisme tout ce que l’alpinisme a produit. Je vais dans les magasins pour vérifier les raisons de ma hargne. Ils y vendent des lacets intelligents et la moindre paire de chaussettes, tu peux te payer des skis avec!» Pour le plus grand bonheur des marques:Salomon réalise les deux tiers de son chiffre d’affaires grâce au trail. Et Columbia est sponsor officiel de l’UTMB. «Résumer ce sportàla compétition, c’est idiot, réplique Catherine Poletti. Le trail, c’est juste la volonté de courir en pleine nature, de se sentir le plus léger possible. Et c’est rappeler que la montagne est à tout le monde. » Mais certaines images témoignent des excès de la discipline. Fin mai, au-dessus du lac d’Annecy, des coureurs sont restés immobilisés une heure en pleine course. Ils étaient trop nombreux (2000 au départ) pour passer au même endroit. Les photos montrent cette absurdité, un bouchon d’athtes digne du périphérique parisien. «J’ai pas mal d’amis qui en font, reconnaît le guide de haute montagne Fabien Ibarra, autre référence dans la vallée de Chamonix. Mais je ne comprends pas les raisons d’un tel engouement. Ou alors si, je me dis que les valeurs de l’ultra-trail correspondent à certaines en vogue dans notre société:le dépassement de soi, l’autovalorisation par le biais les réseaux sociaux… Les petits trails, pourquoi pas ? Mais ces grands cirques où on utilise la montagne comme un stade pour se montrer en photo sur Internet, ça me dépasse. Tout est balisé. Tout donne l’impression que l’exploit estàla portée de tout le monde, ce qui est faux. » Parfois, les relations se tendent, aux sens propre et figuré. Écrivain, journaliste et alpiniste installé près de Grenoble, Jean-Michel Asselin raconte que cet été, en Chartreuse, des câbles ont été retrouvés posés au travers de sentiers. Facilement repérables par les randonneurs, ils étaient destinés à provoquer la chute de traileurs ou d’adeptes du VTT. Lui-même court en montagne, tous les mercredis soir. Des petites courses, avec ses copains. Comme ila67 ans, il part trente minutes avant les plus jeunes. «C’est très sympa, mais c’est un autre monde que ces courses à 10 000 participants qui ne sont pas plus de la mon- tagne que le parapente. Peut-être que ça rend aigri de voir ces jeunes qui courent à fond. Mais franche- ment, si tu es un montagnard, tu ne viens pas à Chamonix la semaine de l’UTMB!» Alexandre Duyck

si tu es un montagnard, tu ne viens pas à Chamonix la semaine de l’UTMB!» A

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17 qui est vraiment ? 5 — Robert Herring. le magnat de l’électronique est le créateur
qui est vraiment ? 5 — Robert Herring. le magnat de l’électronique est le créateur
qui est vraiment ?
5 — Robert Herring.
le magnat de l’électronique est le créateur
de deux chaînes de télévision, dont one america
news network, qui vient de détrôner Fox news
dans le cœur de donald trumP.
par Gilles Paris
chouchou de la maison blanche.
Porte-vo ix du co nservatisme.
Depuis le 8 août, Robert
Herring le proclame fière-
ment sur son compte
Twit ter:O ne Americ a
News Network (OANN), la
chaîne d’information qu’il a
lancée sur Internet en 2013,
est devenue «la préférée
du président » Donald
Trump. Ce dernier ne cesse
en effet de saluer la cou-
verture très favorable de
son administration tout
en multipliant les critiques
contre la puissante chaîne
conservatrice du câble
Fox News, qu’il juge régu-
lièrement trop critique.
Contrairementàla pro-
messe de se limiter aux
« faits bruts sans opinions »,
Robert Herring ne cesse
d’imposeràses chaînes ses
convictions conservatrices.
Il les avait affichées
dès 2005 dans le conflit
très médiatisé qui opposait
le mari d’une jeune femme
plongée dans un état végé-
tatif permanent, Terri
Schiavo, aux parents de
cette dernière. Robert Her-
ring avait offert en vain un
million de dollarsàMichael
Schiavo pour qu’il renonce
à
ses démarches visant à
Promoteur des nababs.
interrompre l’alimentation
de sa femme.
Cette reconnaissance
trumpienne est une
consécration pour ce self-
made-man de 77 ans né
en Louisiane au sein d’une
famille modeste et qui a
fait fortune en Californie
dans le secteur des
circuits électroniques.
Après avoir vendu sa
firme Herco Technology
en 2000, Robert Herring
s’est lancé dans les médias
en créant une première
chaîne, Wealth TV,
en 2004, centrée sur le
luxe, conçue comme une
vitrine permettant de
mener une vie de nabab
par procuration, puis
OANN.
héraut du comPlotisme.
Quinze ans plus tard,
OANN, dirigée par le fils du
fondateur, Charles, milite
activement contre l’immi-
gration illégale et contre
toute tentative d’encadre-
ment du marché des armes
à
feu. Elleaouvert son
antenne au complotiste
Jack Posobiec, relayeur
des « MacronLeaks », et
propose dans son bouquet
d’abonnement l’accèsàla
chaîne russe pro-Kremlin
RT comme au site Infowars,
également régulièrement
accusé de propager de
fausses informations.
Jamie Scott Lytle

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

Illus trat ion Sa to shi Hashimoto p our M L e m agazine du Monde . N icolas Tave rnier/REA. Ludovic/REA. Hamilton/REA. Stephane Le mouton/Bes timage

Ludovic/REA. Hamilton/REA. Stephane Le mouton/Bes timage 18 le grand défilé par marc beaugé iV 2011, Le

18

Ludovic/REA. Hamilton/REA. Stephane Le mouton/Bes timage 18 le grand défilé par marc beaugé iV 2011, Le
le grand défilé par marc beaugé iV 2011, Le seLf-made-man. Sept ans plus tard, Christian
le grand défilé
par marc beaugé
iV
2011, Le seLf-made-man.
Sept ans plus tard, Christian Jacob n’est plus ministre et dispose enfin
d’un précieux temps libre. Ici, il en profite pour aller se restaurer dans
un établissement médico-social de la ville de Provins, dont il est
redevenu maire. En retour, les pensionnaires profitent de ce trois-
quarts cuir de toute beauté. Espérons qu’ils mesurent leur chance.

i

2002, Le moissonneur.

Vous éprouvez un léger incon- fort en regardant cette image ? Cela s’explique facilement. En ce jour d’août, Christian Jacob, ministre délégué à la famille du gouvernement Raffarin, est venu célébrer à Provins, la ville dont il était maire, la fin des mois- sons. Il a donc enfilé un chapeau de paille, noué autour de son cou un bandana, comme John Wayne dans Rio Bravo ou presque, puis il est monté sur un tracteur et s’est mis à sourire benoîtement. D’où votre léger inconfort.

6 — Christian Jacob.

IL ESt CANDIDAt À LA PRéSIDENCE DES RéPUbLICAINS. IL SERAIt MêME LE GRAND fAVoRI DE L’éLECtIoN PRéVUE EN oCtobRE. MAIS A-t-IL LE Look DE L’EMPLoI ?

ii

2003, L’expLorateur.

Un an et demi plus tard, l’inquiétude a remplacé l’incon- fort. De fait, alors que 25 départe- ments ravagés par des coulées de boue ont été classés en état de catastrophe naturelle et que le gouvernement, secoué par une intense polémique, tente d’enter- rer l’amendement Garraud sur le «délit d’interruption involontaire de grossesse », chacun s’inter- roge : où est passé Christian Jacob ? Première nouvelle rassu- rante:il est sagement assis dans une pirogue sur le fleuve Maroni, en Guyane. Deuxième nouvelle rassurante:il est vêtu des cou- leurs terreuses typiques de l’aventurier, ce qui le met a priori à l’abri des moustiques.

iii

2004, L’inspecteur.

À peine revenu de Guyane, Christian Jacob est reparti pour de nouvelles aventures exotiques. Le nouveau ministre délégué chargé des PME est en déplacement à Rungis, plus spé- cifiquement au pavillon de la viande, coiffé d’un chapeau hygiénique en filet de Nylon que les amateurs de couvre- chefs classeront dans la famille des trilby, en raison de son bord court, pendant que les béotiens se poseront une question simple : entre ça et la charlotte hygiénique, qu’est-ce qui est pire ? Dur de trancher.

V

en 2019, La doubLure.

Candidat déclaréàla présidence des Républicains, favori naturel face à Guillaume Larrivé et Julien Aubert, Christian Jacob doit encore convaincre qu’il peut incarner la modernité. Ce manteau sombre, équipé d’une doublure doudoune, jouera-t-il pour lui ? Ses fans diront que cette finition est moderne, et ils auront raison. Les autres objecteront que cette modernité ne fait pas très envie, et ils auront raison aussi.

M Le magazine du Monde — 24 août 2019

Illustrations Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde

La première fois que “Le Monde” a écrit…

taliban. C’était l’une des promesses de cam- pagne de Donald trump, il semble décidé à la tenir avant la présidentielle du 3 novembre 2020. après dix-huit ans de présence en afghanistan, les États-Unis souhaitent retirer leurs troupes, soit 14 000 hommes, quitteàsigner un accord avec les taliban. les « étudiants en religion », comme on traduit alors littéralement le terme pachtoun, font leur entrée dans Le Monde daté du 9 mars 1995. «Derniers venus dans la course pour le pouvoir en Afghanistan, les taliban ont implanté un régime coranique (charia) dans les provinces qu’ils contrôlent. » la journaliste Danielle Rouard vient d’effectuer la route de Kaboul à Kandahar. «Le mouvement talib a bel et bien pacifié cette précieuse voie », constate- t-elle. «Aussi le soulagement est-il manifeste (…). Ce sentiment domine, pour le moment, toute autre préoccupation. » Elle fait notamment allu- sion aux droits des femmes qui apparaissent secondaires, au regard du chaos qui règne. «La priorité absolue paraît ici la paix, le retour à une vie normale, la réouverture des écoles. » Un afghan qu’elle interroge lui rétorque : «Ensuite on se préoccupera du sort des femmes. » Près de vingt-cinq ans plus tard, on en est toujours là.

Près de vingt-cinq ans plus tard, on en est toujours là. QUi a Dit ? “Je

QUi a Dit ?

“Je ne suis pas là que pour faire joli sur la photo.”

1—Jacques Brunel, le sélectionneur de l’équipe de France de rugby, au lendemain de la victoire contre l’Écosse, pour faire taire les rumeurs faisant de son adjoint et futur successeur, Fabien Galthié, le véritable entraîneur du XV de France.

2—IsaBelle saporta , journaliste et com- pagne de Yannick Jadot, au Parisien le 20 août. elle a annoncé qu’elle sera colistière de Gaspard Gantzer, candidat à la Mairie de paris.

3—anGela Merkel, lors d’une conférence de presse avec Viktor orban, le 19 août. Malgré leurs dissensions, la chancelière allemande et le pre- mier ministre hongrois célébraient ensemble les trente ans de la chute du rideau de fer.

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les trente ans de la chute du rideau de fer. .2:ponseRé il fallait oser 7 —

il fallait oser

7 — Stade anal.

par jean-michel normand

Dans les tribunes, les supporteurs anglais sont réputés pour leurs chants quasi liturgiques. Les Français seraient plutôt du genre à hurler « ho, hisse, enculé » lors des dégagements du gardien de but adverse, à « enculer » (déci- dément) la Ligue de football professionnel ou à ranger l’arbitre dans la case « pédé ». Cet étroit champ lexical ignorant les immenses ressources qu’offre la langue française a finalement ému les instances supérieures du ballon rond, qui, désormais ciblées par les clameurs homophobes, ont chaudement félicité un arbitre ayant brièvement interrompu un match de Ligue 2, le 16 août. En vérité, la plupart des rencontres le mériteraient. Si les cris de singe ne passent plus et si, depuis la Coupe du monde féminine, « jouer comme une gonzesse » peut être pris pour un compliment, les insultes homo- phobes, elles, ne se sont pas tues. Le rapport adressé à la commission de discipline de la Ligue au terme du Nantes-Marseille du 17 août en dresse l’ordinaire comptabilité. Cela commence par un « enculé » lancé par la tri- bune des visiteurs lors de la présentation de chaque joueur et se conclut avec un « gros enculés » braillé par les Nantais à la 92 e minute on ne sait trop contre qui. Ce torrent d’insultes ne vise pas tant les joueurs que les instances dirigeantes et les présidents de club. La contestation des élites, y compris en mode bas de plafond, n’épargne pas le supporteur convaincu d’être l’unique dépositaire des morceaux de la Vraie Croix. Heureusement, il existe des endroits comme le stade Bauer, haut lieu du Red Star, club de Saint- Ouen (Seine-Saint-Denis) évoluant en troisième division. Ici, l’invective raciste ou homophobe est inconnue. Si jamais l’arbitre refuse un penalty aux locaux, s’élèvera un chœur fier et dédaigneux : « Flic, arbitre ou militaire / Qu’est-ce qu’on ferait pas pour un salaire. »

un chœur fier et dédaigneux : « Flic, arbitre ou militaire / Qu’est-ce qu’on ferait pas

© E DF/SIPA/Camille Froment

Inventons demain

Prix St art-Up E DF Pulse 2019 :

donnez vot re voix à l’innovation !

A l’image des artistes ou des sportifs, les startupeurs et innovateurs ont besoin de grandes scènes pour faire briller leurs inventions aux yeux du public et des investisseurs ! Depuis six ans, les Prix Start-Up EDF Pulse offrent une tribune aux meilleurs entrepreneurs français et européens. Ici, pas de solo de guitare ni de lucarne dans les arrêts de jeux, mais des projets porteurs de sens et de progrès dans les domaines de la santé, de la maison connectée ou encore du travail réinventé. En 2019, les Prix Start-Up EDF Pulse sont de retour, avec l’ambition renouvelée de mettre en avant des innovations, moteurs indispensables des grands changements sociétaux. Mobilité électrique, outils numériques, efficacité et transition énergétique : les start-up imaginent aujourd’hui le monde de demain. Mais, comme n’importe quel projet naissant, elles ont besoin de notoriété pour exister. C’est là, précisément, que les Prix Start-Up EDF Pulse entrent en jeu.

elles ont besoin de notoriété pour exister. C’est là, précisément, que les Prix Start-Up EDF Pulse

© E DF/SIPA/Tristan Rey naud

U NE SCÈNE MYTHIQUE. En cinq années d' ex ist enc e, les Prix St art -Up EDF Pulse ont p articipé au lancement d ’une my riade de pépit es. Plus de 1 5 00 en trepreneurs son t e nt ré s d ans la co mpé tition. Chacun d’entre eux portait – et porte toujours pour

la majorité–une technologie au service du progrès. Parmi les plus embléma tiques, DA MAE MEDIC AL, qui bouleve rse aujourd’hui le dépistage des canc ers de la peau gr âc eàu ne te chnologie biophoto nique non inva sive. La start-up britannique HOWZ, elle, connecte le domicile des seniors et permetàleurs proches d’être tenus au courant de toute activité anormale. Et les robots de tonte solaire a ut onomes de VITIROVER ambitionnen t d e p re ndre l a place des désherbants chimiques.

Pa r l eur pertinenc e e t l eur ambition, ce s j eunes pousses prometteuses ont transformé les Prix Start-Up EDF Pulse en une sc ène inc on to urnable de l’ inno va tion te chnologique. Le s P rix renforcent chaque année une légitimité propreàlancer de belles carrières !«Pour nos clients, il ne peut y avoir meilleure caution qu’EDF : s i l e G ro upe nous fa it co nf ianc e, alors, les élus son t rassurés et suivent. L’effet de communication est considérable », rappelle Yves Le Henaff, PDG de KAWANTECH, start-up lauréate de l’édition 2016 qui propose des solutions d’éclair age urbain inte lligent aujourd’hui utilisées par Citelum, filiale d’EDF.

UNE TRIBUNE POUR LES G ÉNÉRAT IONS FUTURES. Au -delà de la noto riété , l es Prix St art-Up EDF Pulse s’ intéressent à la transformation positive de nos sociétés. Avant de se produire sur scène, les start-up en compétition doivent s’inscrire dans une des trois ca té gories ét ablies par EDF. E n 2 019, 332 en treprises ont défendu leur projet. Aujourd’hui, 12 start-up ont passé l’étape sé le ct ive du j ury pour s’offrir une grande finale !

La pr emièr e c at égorie co nc erne le bien-ê tr e c onnect é. Elle ré co mpense les inno va tions qui amélior en t e t f acil it en t l e quo tidien. Pa rmi les proje ts en co mpé tition, des te chnologies de san té plus co nnect ées et perf orman te s, qui fa cilit en t l es diagnostics, mettentàprofit la robotique médicale et réinventent la té léconsultation. E- ST ELLA, par exemple, élabore u ne in te lligenc e a rtificielle au servic e d es tr ansplan ta tions du fo ie. GR APHEAL imagine des pansements biostimulants capables de favo riser la cicatrisation et d’alerter en cas d’in fe ction. TED OR THOPEDICS co nç oit une genouillère c onnect ée, vé ritable assistan tàl a rééduca tion à domicile. Enf in, THER APANACEA me t l ’in te lligenc e a rtificielle au servic e d e l a r adio thér apie afi n d ’a méliorer l’ effi cacit é e t l a réactivité d es traitements.

La deuxième ca té gorie s' in té re sse aux te rrit oir es et à l eur durabilité. Elle met en valeur les champions capables de répondre aux dé fis en vironnemen taux ou démogr aphiques. Elle ré pond notamment aux enjeux de la gestion des énergies, des nouvelles mobilités, du partage de l’espac e, des logistiques urbaines. En finale, BeON pr opose un panneau solair e«p lug and pla y » , qui s’ installe fa cilemen t s ur n’ importe q uel équipemen tàl’a ide d’une prise électrique. TWAICE in ve nt e D igital Ba tt ery Tw ins, un logiciel d' anal ys e p ré dictiv e q ui perme t d e c onnaître a ve c précision les co nditions de fo nctionnement et d e v ieillissement d’une ba tterie. MOB-ENERGY c ré e u n robot m obile capable de

CONTENU PROPOSÉ PA R

c ré e u n robot m obile capable de CO NTENU PROPOSÉ PA R fo
c ré e u n robot m obile capable de CO NTENU PROPOSÉ PA R fo

fo urnir de l’énergie électrique au bon endroit, au bon moment ! Enfi n, SAUREA présen te un mo te ur pho tovo ltaïque aut onome, particulièrement a dapté aux territoires isolés.

La dernière c at égorie se penche sur l’ av enir du tr ava il et ses tr ansforma tions. Elle ré co mpense les innova tions capables de concilier performance et réalisation de soi. Elle explore les usines connectées, la dématérialisation, la maintenance intelligente ou la robotique au service des opérateurs. Les finalistes s’appuient sur des te chnologies de rupture p our inve nter le trava il de demain. D’UN SEUL GEST E t ra nsforme la fo rmation au secourisme grâce à l a réalit é v irtuelle. GREENWAKE TE CHNOLOGIE S c onç oit le cap te ur industriel aut onome, capable de se passer du ré seau électr ique tr aditio nnel. KHE OOS est une plac e d e m ar ché inte lligente, q ui permet a ux industriels de ve ndre des pièces de maintenance dormantes. Enfin, WATTALPS vient clore un cru 2019 très riche avec des batteries de haute performance pour adapter des engins de chantier à l’é nergie électrique et ré duire a insi les émissions polluante s d es trava ux publics.

UNE SCÈNE TREMPLIN, UNE SCÈNE OUVERTE ! Comme chaque année, EDF souhaite ouvrir les Prix Start-Up EDF Pulse au public et vous offre l’occasion de soutenir les innovations de demain. Quatre prix sont distribués. Chacun d’entre eux donne accèsàune campagne de co mmunica tion et à u ne dota tion financière. Le s Premier, D euxième et Troisième Prix sont d élivrés par un Grand Jury, composé de personnalités de la recherche, de l’entreprise et des médias. Quant au Quatrième Prix, il est réservé aux votes du public et récompensera la start-up ayant su mobiliser un maximum de personnes autour de son projet. Vo us vo ule z a jout er vo tre p ierre a u g ra nd édific e d ’un futur souhaitable ? Rendez-vous sur le site https://www.edf.fr/pulse/ prix-start-up-2019 et plongez-vo us dans le dé tail des proje ts finalistes. Vous avez jusqu’au 26 septembre pour voter pour votre candidat préféré. Vo us fo nctionne z a u c oup de cœ ur ? Vot ez impulsiv emen t ! Vo us êt es ra tionnel et mé ticuleux ? R éunisse z u n m aximum d’informations avant de donner votre voix ! Vous êtes directement concerné par une innovation en compétition ? Plaidez votre cause. Quelles que soient vos ra isons de vote r, le futur vo us at te nd !

L’énergie est notre ave nir, é co nomisons-la !

Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde

Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde 22 j ’ y étais Îliens sociaux.

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Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde 22 j ’ y étais Îliens sociaux.

jy étais

Îliens sociaux.

par Guillemette Faure

Le 20 août, durant Les préparatifs du 19 e festi- va L internationaL du fiLm insuLaire de Groix.

Cette année, les problèmes d’organisation du Festival international du

film insulaire de Groix (Fifig), organisé depuis le 21 août et jusqu’au 25, ont commencé avec les musiciens de l’île de Pâques. Ces derniers avaient prévu de faire une sculpture en guise de remerciement pour l’invitation que l’événement annuel leur avait envoyée. Et pour cela,

il leur fallait un tronc de pin de 2 mètres de long sur 80 centimètres de diamètre. Non, pas un pin qui pousse sur l’île de Groix, un autre jus-

lui avec une femme du tiers de son âge rencontrée sur l’île. Le Festival international du film insulaire de Groix est parfois l’occasion pour les bénévoles de s’apercevoir que des réalisateurs invités peuvent suivre leur héros jusqu’à Trinité-et-Tobago mais se révéler incapables de tra- verser la gare de Lorient pour trouver la sortie. Entre insulaires, on se trouve des points communs. Une année, des Groisillons ont emmené un groupe des Marquises voir le menhir de Kermario : émotion, eux aussi parlaient aux pierres. Une bénévole a

voulu faire manger des radis à un membre du groupe, « puisque vous n’en avez jamais mangé ». «Je peux aussi manger ton chien puisque je n’en ai jamais mangé », a-t-il répondu. Il blaguait. Sur une île, vous êtes obligé d’être sympathique, puisque vous êtes amené à recroiser les gens. D’accord, c’est une généralité, mais être exposé au monde entier ne met pas à l’abri des généralisations : « Les gens des îles d’Europe du Nord, il faut attendre qu’ils aient passé une nuit sur place pour les voir détendus… » En en apprenant plus sur d’autres îles, on peut se convaincre que la sienne est pile de la bonne taille. Groix, par exemple, n’est pas trop grande comme Belle-Île (« Ils ont des trottoirs ! ») ni trop perdue comme Sein ou Molène (« Nous, on arrive sur le continent à Lorient, pas au milieu de nulle part »).

tement, un qui pesait près d’une demi-tonne et qu’il fallait trouver le moyen d’acheminer.Vivre sur une île aiguise la débrouillardise. Sarah Farjot, la programmatrice du festival, l’a remarqué. « Sur une île, tu dois faire avec ce que tu trouves sur place… » Il faut composer avec, matériellement et humainement. C’est finalement sur une barge à moules que le tronc a été transporté jusqu’à Groix. Sur le port de Port-Lay,une grande maison blanche a appartenu àMénie Grégoire, la conseillère sentimentale de RTL. À présent, on habille ses volets d’immenses chaussettes blanches. Une fois fermés, cela permet

à la façade de tenir lieu de grand écran pour les projections.

Cette année, les îles chiliennes sont à l’honneur. Le festival de Groix

a déjà reçu des représentants de Madagascar, de Cuba ou des îles

siciliennes. Chacun s’imagine l’autre un peu plus insulaire que soi.

« Vous avez l’électricité à Groix ? », a demandé un participant de vachement sympa ! » Le festival mobilise 160 bénévoles, parmi les-

quels, l’an dernier, D ominique Vo ynet, qui travaillait en cuisine. On reconnaît les vrais Groisillons à ce qu’ils sont trop occupés pen- dant le festival pour voir les films. «On se les regardera cet hiver… » Enfin, si onale temps. Thierry, qui travailleàla technique, s’oc- cupe aussi de Musique à Groix, le festival de musique qui se ter- minait deux jours plus tôt, Marie-Pia est membre d’une association de nettoyage des fontaines et lavoirs, quand elle ne tient pas la caisse du cinéma. Les locaux du festival s’engageront dans quelques semaines pour Regards vers l’autre, un cycle de forma- tions aux techniques audiovisuelles qui reprend le mois prochain, auprès de jeunes en difficulté. Il y a, dit-on sur Groix, une soixan- taine d’associations pour 2 300 habitants. C’est là aussi un effet de l’insularité. Un Groisillon résume : « Sur une île, si tu veux que quelque chose existe, c’est à toi de t’en charger. »

2003 »).

Au loin, un groupe de Chiliens est parti explorer le chemin côtier de Groix. Marie-Pia les regarde : « Le monde vient à nous, c’est

Nouvelle-Calédonie à Marie-Pia qui gère les logements. « Non, a-t-elle répondu, on pédale en hiver… » Tanya Tagaq Gillis, chanteuse

de gorge inuite du Nunavut, avait peur d’avoir trop chaud. L’année de sa venue, elle avait expressément demandé qu’il y ait un climatiseur dans sa chambre… En Bretagne, un climatiseur ! On en rit encore. Même à la maison de retraite on n’en a pas trouvé (« et c’était après

Le pharmacien a cru en dégotter un dans ses cartons. C’était

un humidificateur. À sa décharge, sur l’île bretonne, il avait eu aussi peu l’occasion de s’en servir qu’un climatiseur. Cette exigence ne valait pas celle de ce photographe irlandais qui spécifia que, vu son grand âge, il ne pourrait pas venir en avion pour quatre jours :il lui fallait se déplacer en bateau et passer au moins deux semaines sur place pour ménager ses vieux os. On le crut. Jusqu’à découvrir un fringant sexagénaire qui, en fin de séjour, repartit chez

découvrir un fringant sexagénaire qui, en fin de séjour, repartit chez M Le magazine du Monde

M Le magazine du Monde — 24 août 2019

DR. Andrew Parsons/i-Images/MAXPPP.

Ci-dessus, la famille Johnson en 1972. De gauche à droite, Boris, Rachel, Leo dans les bras de sa mère, Charlotte, et Stanley, tenant son fils Jo. Ci-dessous, Leo, Rachel, Boris, Stanley et Jo, en 2012, lors des municipales à Londres qui virent la réélection de Boris Johnson.

à Londres qui virent la réélection de Boris Johnson. Boris & C o. Dans la famille

Boris & Co.

Dans la famille Johnson, il yabien sûr Boris, le nouveau

premier ministre britannique, qui promet de boucler le Brexit d’ici au 31 octobre. Avec ou sans accord. Mais il y a aussi les autres, opposés à la sortie de l’Union européenne. Soit trois frères et une sœur élevés dans la soif du pouvoir par le patriarche, Stanley. Une drôle de dynastie, entre les Kennedy et les Kardashian, qui lutte pour s’imposer parmi l’élite britannique. Et pour laquelle la solidarité du clan importe plus que tout. Quels que soient les désaccords politiques ou les blessures intimes.

par Éric Albert

Brian Smith/R eut ers. Finnbarr We bs te r/Getty/A FP. S te fa n R ous seau/P ool/EPA/Maxppp

We bs te r/Getty/A FP. S te fa n R ous seau/P ool/EPA/Maxppp E n avril

E

n avril 1968, robert McnaMara, ancien secrétaire aMéricain à la défense,

devient président de la Banque mondiale. Pour l’occasion, Stanley

politique, et que tout se passe bien, ils peuvent être premier

ministre. » On lui fait remarquer que seuls 7%des Britanniques passent par ces écoles privées, les autres ne pou-

vant pas se les offrir, et que ce modèle ne s’applique qu’à une

Johnson, haut gradé de l’institution petite frange de la population. «C’est bien ce que je veux dire. »

basée à Washington DC, lui prépare un poisson d’avril, qu’il raconte encore, l’œil pétillant, cinquante ans

Le mardi 23 juillet, la vision du monde de Stanley Johnson se trouve confirmée. Ce jour-là, dans l’auditorium sans fenêtre du palais des congrès Queen Elizabeth II Centre, à deux pas de Westminster, où siège le Parlement, le résultat du vote pour la direction du Parti conservateur est sur le point d’être annoncé. Trois têtes blondes sont assises au deuxième rang, juste derrière Boris Johnson, 55 ans : Stanley, le père incon- tournable ; Rachel, 53 ans, la sœur journaliste-politicienne, qui a travaillé pour le Financial Times, The Daily Telegraph ou l’Evening Standard, à la fois figure et chroniqueuse de la jet-set londonienne ; et Jo, 47 ans, le frère ministre-député conservateur, le plus cérébral de tous. Les trois Johnson se passent un gobelet en plastique rempli d’une boisson sucrée, tirant sur la paille multicolore. Il faut afficher son soutien, bien sûr, mais surtout se montrer. Être là où se trouve l’événement, devant les caméras du monde entier. Le plus égocentrique de tous, sur qui tous les regards se jet- tent, celui qui voulait être « roi du monde » quand il était petit, est bien sûr Boris, qui goûte enfin la récompense suprême en cette journée caniculaire de juillet. L’aîné de la famille a été tour à tour remarquable journaliste et fabricant de fausses informations (à Bruxelles, notamment), drôlissime chroniqueur et sinistre pourvoyeur de messages haineux, maire centriste de Londres et partisan de la droite dure pen- dant la campagne du référendum sur le Brexit. Ses convic- tions instinctives, bien que mal définies, sont relativement claires : libéralisme économique et libéralisme sociétal. Mais le vrai fil rouge de sa vie, qui a tout guidé depuis le début, est bien plus simple : son ambition personnelle. Le seul absent de la famille Johnson en ce jour d’intronisa- tion, le seul à ne pas être d’une blondeur éblouissante – il est châtain très clair –, est le troisième de la fratrie, Leo, 51 ans. Il mène une brillante carrière comme associé au cabinet de consultants PricewaterhouseCoopers, en tant que spécialiste du développement durable. Il tente d’échap- per à la vie publique (« Je suis né sans le gène de l’autopro- motion », déclarait-il en 2013), même s’il présente une émission de radio. Stanley a eu deux autres enfants d’un deuxième mariage, mais ceux-ci évoluent dans d’autres cercles : Julia, une chanteuse discrète, et Maximilian, un homme d’affaires qui habite Hongkong.

Father », comme il se surnomme, et il trône sur une dynastie « En gros, on est comme les rats. À Londres, vous n’êtes

politique. Les Johnson sont une famille politico-médiatique

à mi-chemin entre les Kennedy et les Kardashian, avec un

appétit dévorant du pouvoir et un goût insatiable de la publi-

jamais à plus de quelques mètres d’au moins deux Johnson », concluait Rachel en 2017, dans un de ses articles. Tous parta- gent leur vie avec des personnalités en vue. Jo vit avec Amelia Gentleman, une influente journaliste du Guardian ; Leo par- tage sa vie avec Taies Nezam, une Afghane qui travaille à la Banque mondiale ; Rachel est mariée à Ivo Dawnay, descen- dant d’une vieille famille noble anglaise, journaliste et écri- vain. Quand on a dit à Rachel qu’on allait écrire un article sur sa famille, elle n’a pas pu s’empêcher un trait d’humour :

à faire, rien ne l’arrête. Cette affaire a failli lui coûter son

poste. Robert McNamara, qui avait d’abord discuté avec inté- rêt l’idée du prêt, n’avait guère goûté la plaisanterie une fois celle-ci comprise. Qu’à cela ne tienne, le Britannique a immé- diatement rebondi, grâce à un partenaire de squash qui lui a décroché un emploi auprès de John Rockefeller III, alors l’homme le plus riche des États-Unis. Il faut rencontrer le père du nouveau premier ministre du Royaume-Uni, qui a pris ses fonctions fin juillet sur la promesse d’un Brexit dur, pour commencer à comprendre le fils. Tout y est, avec un quart de siècle de plus. La touffe de cheveux blonds devenus blancs en bataille, le nez pointu, l’incapacité à répondre directement à la moindre question, une pointe de noblesse oblige, dû à un nom de famille qui, derrière le com- mun « Johnson », est, dans sa version intégrale, « de Pfeffel Johnson », donc lointainement aristocrate. Et un besoin insa- tiable de faire un bon mot. Cette personnalité larger than life, ancien député européen, connue du grand public britannique, qui vient de passer une partie de son mois d’août à nager avec les requins au large de l’Australie, qui passe d’émissions de télé-réalité trash à de très sérieuses discussions politiques, a un besoin primaire : être au centre de l’attention. On n’écrit pas deux autobiographies sans être un brin mégalo. Il a aujourd’hui un nouveau rôle : il est devenu « First

plus tard. « Ilyaun code de couleurs pour les propositions de

prêts. Les dossiers complets, à soumettre au comité d’appro-

bation, sont en gris. J’ai donc fait une proposition de couleur grise concernant un prêt de 100 millions de dollars à l’Égypte pour développer le tourisme. À l’intérieur, je suggérais de faire construire… trois pyramides supplémentaires. Et, dans les bénéfices indirects du projet, j’expliquais que l’armée égyp- tienne serait si occupée par leur construction que cela garanti- rait la paix au Moyen-Orient. » Surenchère dans l’absurde, Stanley Johnson précisait que le « retour sur investissement » de chaque pyramide serait « approximativement de 9,762 %». Seul indice de la supercherie, sous des apparences très sérieuses : le dossier était daté du 1 er avril. Le père de Boris Johnson, 79 ans, ne peut pas résister. S’il yaune blague

cité. Quatre des six enfants de Stanley Johnson, ceux issus de son premier mariage avec l’artiste Charlotte Fawcett, sont connus, connectés, mariés à d’autres personnalités incontour- nables dans les beaux quartiers londoniens. Ils aspirent aux feux de la rampe. Ils évoluent depuis leur naissance dans le monde à l’air raréfié de la haute société anglaise, avec sa stra- tégie habituelle : placer ses rejetons dans les meilleurs – et les plus chers – pensionnats privés. «Il faut comprendre le système britannique, explique le patriarche patiemment. Pour des familles comme la mienne, c’est très simple : l’éducation des enfants est bien trop importante pour la laisser aux parents.

« Assurez-vous que les photos de moi soient flatteuses. C’est tout ce qui m’intéresse. » Il s’agit évidemment d’une blague. Comme son père et ses frères, Rachel est redoutablement intelligente, vive et ambitieuse. Mais elle est aussi très sincère. La soif de célébrité est évidente. « Je dois me rendre à l’évi-

L’évidence est de les envoyer dans les meilleures écoles. Ils vont dence, je suis aujourd’hui surtout connue pour être la sœur de

ensuite dans les meilleures universités et ensuite ils ont de très bons emplois. S’il se trouve qu’ils ont choisi comme métier la

Boris », lâchait-elle en soupirant lors d’une longue interview qu’elle nous avait accordée en novembre 2018. Elle a écrit

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M Le magazine du Monde — 24 août 2019

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À Oxford, en 1986, la ministre de la culture grecque Melina Mercouri s’entretient avec Boris Johnson (1), alors président d’Oxford Union, le club politique des étudiants de l’univ ersit é. To us les enf ants de la famille ont fréquenté la prestigieuse institution.

En juin, Stanley Johnson (2) soutient la candidature de son fils à la tête du Parti conservateur. Le 23 juillet, Boris Johnson rem- porte l’élection, licité par son père, sa sœur Rachel et son frère Jo (3). Le lendemain, il succède à Theresa May au poste de premier ministre du Royaume-Uni.

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DR. Ian Sumner/REX/Sipa. Andrew Parsons/I-Images/Bureau233

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Boris, Leo et Rachel avec leur mère, Charlotte (1), artiste-peintre séparée de leur père, Stanley, en 1979. Boris Johnson a suivi la « voie royale » britannique. En fréquentant notamment Eton (2, avec sa sœur Rachel en 1979). En 2014, Stanley, Rachel, Boris et Jo (3) célèbrent la publication d’un livre de Boris Johnson.

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“Être marié à une Johnson, c’est comme adopter une famille de chiots qui font beaucoup de bruit, sautent partout et dont la queueatendanceàfaire tomber les objets délicats des tables.”

Ivo Dawnay, mari de Rachel Johnson

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27 peuvent aller à l’école européenne et devenir de bons petits Européens. » La mère de

peuvent aller à l’école européenne et devenir de bons petits

Européens. » La mère de Stanley était à moitié française, ce qui fait que le premier ministre britannique qui mène le Brexit est à un huitième français. Deux ou trois générations

prénom. « C’est difficile d’avoir une existence propre parce en arrière, on trouve des particules françaises et allemandes,

que [Boris] est cette figure publique incontournable. Ce n’est

des racines juives, musulmanes et chrétiennes, un ministre de l’intérieur du sultan de l’Empire ottoman, le traducteur anglais de Thomas Mann… En remontant quelques généra-

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une demi-douzaine de romans, est chroniqueuse multi- carte dans de nombreux journaux britanniques, a été une par- ticipante de l’émission de télé-réalité «Celebrity Big Brother » (un «Loft Story » pour célébrités) et a de quoi s’assurer un

pas facile, mais je l’aime. C’est ça, la famille. C’est toujours

Son mari, Ivo Dawnay,l’a confirmé à sa façon un jour

difficile. »

dans un entretien : « Être marié à une Johnson, c’est comme tions de plus, les Johnson deviennent même de vagues cou-

adopter une famille de chiots qui font beaucoup de bruit, qui sautent partout et dont la queue a tendance à faire tomber les objets délicats des tables. » L’union sacrée de ce clan de pouvoir est pourtant mise à mal par le Brexit. À l’exception de l’actuel premier ministre, tous ont fait campagne pour rester dans l’Union européenne. Après le référendum, Rachel a rejoint le Parti des libéraux- démocrates, puis Change UK, deux partis à la pointe de la lutte contre le Brexit. Elle a même été candidate – malheu- reuse –àla députation européenne en mai, pied de nez évi- dent à son frère, tout en évitant de le critiquer directement. Son point de vue sur le Brexit ? « It’s just an enormous catas- tro-fuck ! » Ça se passe de traduction. Jo (qui a refusé de nous recevoir) a démissionné avec fracas de son poste de ministre en novembre 2018. Il s’opposait alors à l’accord proposé par la première ministre, Theresa May, pour sortir de l’Union européenne, et revendiquait… un deuxième référendum sur le Brexit, afin d’annuler le résultat du premier. Dans un article, il avertissait directement Boris des dangers du « no deal », une sortie de l’UE sans accord :

«Mon message à mon frère et à tous les militants du Brexit bilisé la première ministre. Je suis sûr que Jo avait consulté est qu’infliger de tels dommages économiques et politiques au Boris avant de prendre cette décision. »

sins d’Elizabeth II par le biais de leurs origines allemandes. Les quatre enfants parlent tous français couramment.

A

moins que la dispute autour du

Brexit ne soit qu’une formi- dable mise en scène. Que derrière les apparentes fric- tions, les Johnson jouent un jeu de pouvoir où l’ambition

dépasse la bataille des idées.

«Ce qui compte pour eux est

d’être au centre de l’attention, au cœur du pouvoir, et la

raison en est finalement relativement secondaire », estime un ancien député conservateur qui les connaît bien. Un ancien

ministre, aujourd’hui député conservateur, qui a travaillé avec Boris et avec Jo, abonde. « Jo est en adoration devant son frère. Quand il a quitté le gouvernement de Theresa May, ça arrangeait bien Boris. Sa démission a profondément désta-

Le petit frère est aujourd’hui récompensé. Il a été nommé par son aîné secrétaire d’État au sein du département des affaires, de l’énergie et de la stratégie industrielle et du département de l’éducation. Avec le droit exceptionnel d’être présent au conseil des ministres. Dans la tempête qui a accompagné l’ar- rivée de Boris Johnson au 10 Downing Street, la nomination familiale n’a guère causé de remous. Pire encore, en acceptant de faire partie du gouvernement, Jo a dû promettre de soute- nir une potentielle sortie de l’Union européenne sans accord, le fameux « no deal ». Aurait-il la mémoire courte ? ou ambi- tionnerait-il un jour de succéder à son grand frère ? Très pru- dent, il évite les interventions dans la presse, préférant jouer un rôle actif dans les coulisses du pouvoir. Et que dire de l’omniprésence de Stanley ? À chaque discours

important, à chaque tournant dans la carrière de ses fils, le père se montre. Quand Jo a démissionné, donnant une série d’in- terviews, son père était présent. On l’aperçoit sur une photo, à l’arrière-plan, devant la BBC. Quand Boris a lancé sa cam- pagne pour être premier ministre, il était également là. «Les Johnson forment un clan, à la fois resserré et ultracompéti-

qu’en traversant l’aéroport, rempli de représentants du tif », explique Sonia Purnell, auteure d’une biographie très

monde de la publicité, des médias, de l’industrie du film, les

gens s’écartaient de moi. C’était comme la mer Rouge qui Ambition, édition Aurum Press, 2012, non traduit). « Stanley s’ouvrait. Certains pleuraient. Personne ne m’adressait la leur a inculqué ce sens de la concurrence, de toujours vouloir

fouillée de Boris Johnson (Just Boris. A Tale of Blond

pays laisserait une impression indélébile d’incompétence dans l’esprit du grand public. »

Quant au père, Stanley, ilaconsacré vingt ans de sa vie à la construction européenne. En 1973, quand le Royaume-Uni est devenu membre de la CEE, il a fait partie des tout pre- miers fonctionnaires européens britanniques. « J’étais chef de cabinet pour l’environnement et les nuisances », se rappelle- t-il dans un excellent français. En 1979, lors des premières élections au Parlement de Strasbourg, il devient député sous

l’étiquette du Parti conservateur, qui était alors favorable à la construction européenne.Alors, quand son fils est devenu pre- mier ministre, Stanley Johnson était déchiré. « J’étais person- nellement très content. Combien de pères ont vu leur fils deve- nir premier ministre ? Mais il y avait aussi une certaine ironie. J’étais un euro-enthousiaste, et le travail de mon fils est de défaire les liens avec l’Europe. »

Ces trois dernières années ont aussi été très douloureuses pour Rachel. Le 24 juin 2016 au matin, quand le résultat du réfé- rendum sur le Brexit a été connu, elle se trouvait à Nice, de retour d’une conférence sur la publicité. « Je me souviens

parole après ce que mon frère avait fait au continent. J’étais être le meilleur, le premier. Mais il n’y a pas de valeurs cen-

très très triste. » Aujourd’hui, le cœur gros, elle demande une

seule chose : « Play the ball, not the man. » En français : Les Johnson, un clan organisé collectivement à la poursuite

«Attaquez les idées, mais pas la personnalité de mon frère. »

Dans les faits, difficile de faire plus européens que les Johnson.

La famille a passé de longues années à Bruxelles, quand Stanley était haut fonctionnaire puis député. En 1973, quand sa femme s’inquiétait de trouver une école en Belgique pour ses enfants, Stanley s’écriait, comme une évidence : « Ils

trales. Ce qui compte est de gagner. »

du pouvoir ? Stanley lève les yeux au ciel. « Ah, le mythe qu’il yade grandes réunions de la famille Johnson ! On est tous tellement pris… On arrive parfois à se réunir dans le Somerset, où j’ai une ferme, mais on ne se voit pas souvent. Et on ne se met certainement pas d’accord entre nous sur la ligne officielle à tenir. » Il assure nous rencontrer sans en

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24 août 2019 —MLe magazine du Monde

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Rachel, Leo et Boris avec leur mère, Charlotte (1), en 2015 à Londres. Les Johnson au grand complet sur une photo des années 1970 tirée des archives familiales, avec de gauche à droite:Charlotte, Jo, Stanley, Rachel, Leo et B oris (2). Les Johnson fréquentent de longue date les événements mondains de la bonne société anglaise : Boris et sa sœur, Rachel (3), à l’anniversaire du vicomte Althorp, en 1985. Rachel pose en 2009 devant sa maison de l’Exmoor, à l’ouest du Somerset, près de la ferme familiale.

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Lucy Young/REX/Sipa. DR. Steve Back/ANL/Rex/Sipa. Christopher Jones/REX/Sipa

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DR. Steve Back/ANL/Rex/Sipa. Christopher Jones/REX/Sipa 29 avoir informé son fils aîné. Rachel confirme. « Tout le

avoir informé son fils aîné. Rachel confirme. « Tout le monde me demande à quoi ressemblent les déjeuners du

La période est ardue. Deux jeunes filles au pair s’occupent des enfants Johnson. Stanley et Charlotte divorcent en 1979. Dans ses deux autobiographies, qui s’étirent sur quelque sept cents pages, Stanley en consacre tout juste trois à la rupture. L’introspection n’est pas vraiment son fort. « C’était une enfance étrange, difficile, explique Sonia Purnell, la bio- graphe de Boris Johnson. Les parents étaient très absents. Les enfants semblent tous avoir des symptômes d’un trouble de l’attention. » Charlotte se remettra progressivement, se remariant à un Américain et passant de longues années aux États-Unis. Aujourd’hui veuve, diagnostiquée dès l’âge de

est un mot d’excuses : «Mama, we are sory that we were so 40 ans de la maladie de Parkinson, elle se déplace avec diffi-

cultés et ne s’exprime que rarement dans les médias. Elle

occupe une place énorme, non dite, dans l’histoire de la famille. « N’oubliez pas de mentionner ma mère, confie Rachel. Elle est une femme formidable qui nous a donné le peu d’humanité qu’on a en nous. »

l’université d’Oxford, Annabel Eyre a partagé une maison

avec Rachel Johnson entre 1986 et 1988. Trente ans plus tard,

bad to day » (« Mama, on est désolé d’avoir été méchants aujourd’hui »). Signé : Leo, Rachel et Alexander. Jo était trop petit pour participer. Alexander Boris de Pfeffel Johnson était encore «Al », pour sa famille, bien avant de s’inventer son personnage de bouffon échevelé et de préfé- rer son deuxième prénom. La famille habitait alors Bruxelles

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dimanche chez les Johnson. Eh bien, je vais vous dire : on ne parle pas du Brexit, parce que ça deviendrait juste trop tendu. Et puis ce ne serait pas juste, parce qu’on serait tous ensemble contre Boris. Ce serait du harcèlement ! » Comme bien des familles de ce genre, il yapourtant une immense déchirure à l’origine. L’indice se trouve dans un dessin d’enfants encadré sur une table basse du salon de Rachel Johnson. En feutres de couleurs, d’une écriture enfantine – fautes d’orthographe comprises –, le message

À

elle se souvient du clan Johnson comme très uni. «Les frères et sœur étaient vraiment proches. Boris passait souvent et il était charmant. Je me rappelle que Rachel pouvait être très maternelle envers les plus jeunes, et Boris était très paternel avec Rachel. » Stanley passait de loin en loin. Lui était claire- ment le modèle que suivaient les enfants. « Rachel était extrêmement ambitieuse. Boris aussi, bien sûr, mais il le dis-

simulait mieux. Il était toujours affable alors que sa sœur pouvait être intimidante quand elle le voulait. »

L’apport de Stanley à ses enfants est d’avoir su les pousser dans le monde. De les avoir fait intégrer le pensionnat d’Eton, le plus huppé de tous, puis l’université d’Oxford. Car, comme toute histoire anglaise, la vérité ne serait pas complète sans une question de lutte des classes. Les Johnson ne sont pas vraiment une famille upper class. Ils n’ont pas de fortune familiale, ne descendent pas d’une grande lignée noble issue de Guillaume le Conquérant et n’ont pas de châ- teau ancestral où se réunir, mais une ferme spartiate dans la région d’Exmoor (dans le sud-ouest du pays). Bien sûr, leurs

ancêtres sont souvent prestigieux et faisaient partie de l’élite. Mais, pour arriver à leur position, les Johnson ont toujours dû se battre. Boris est entré à Eton avec une bourse. Rachel et Jo ont gravi les échelons du Financial Times, où ils ont com- mencé tous les deux leur carrière, avant de vraiment décoller. La compétition permanente instaurée par Stanley, sous de faux airs de bonhomie, vient de cette ambition-là.

À la rancœur sociale, l’élitisme, l’intelligence aiguë et la bri-

sure intime, il convient enfin d’ajouter l’indispensable liant :

l’humour. Ou plus exactement, le (faux) sens de l’autodéri- sion. La blague de Stanley sur les pyramides égyptiennes l’illustre parfaitement. Plus tard, l’homme a consacré une large partie de sa carrière à la lutte contre la surpopulation

rare interview. J’étais terrifiée par toute forme de saleté. » Elle et il a écrit six livres sur le sujet. « Un livre par enfant que

passe de longs séjours internée à l’hôpital de Maudsley, à Londres. Il faut dire que la vie qu’elle mène avec Stanley est chaotique. Le couple a quatre enfants en bas âge et déménage trente-deux fois en quinze ans : N ew York, Wa shington, Londres, Bruxelles… Et puis Stanley n’est pas l’homme

qu’elle pensait connaître. « Les choses étaient difficiles avec l’homme divise fortement, est comparé à Donald Trump, [lui], poursuit-elle dans Tatler. Je croyais que j’avais épousé flirte parfois avec l’extrême droite, mais, pendant des décen-

j’ai eu ! », pouffe-t-il, conscient de l’évidente contradiction. De même, l’actuel premier ministre s’est fait un nom grâce à son humour. Ses mimiques et ses bons mots, notamment dans des émissions de télévision satiriques sur l’actualité, ont largement contribué à sa popularité. Aujourd’hui,

et la journée avait visiblement été difficile pour la mère. Ces années-là ont été une tempête permanente. Charlotte, artiste-peintre, qui avait rencontré Stanley à l’université d’Oxford, souffrait d’une profonde dépression et de troubles obsessionnels compulsifs. « J’étais devenu phobique, a-t-elle expliqué au magazine britannique Tatler en 2015, dans une

“À quoi ressemblent les déjeuners du dimanche chez les Johnson ? Eh bien, je vais vous dire : on ne parle pas du Brexit, parce que ça deviendrait juste trop tendu.”

Rachel, la sœur de Boris Johnson

un poète, mais il s’était mis à s’intéresser à l’environnement, il voyageait beaucoup, il aimait ça, et puis un cher ami m’a parlé de ça… » «Ça », ce sont les maîtresses de Stanley, qui collectionne les infidélités. Son fils Boris, récemment divorcé pour la deuxième fois et père d’un ou deux enfants illégitimes (il en a reconnu un, pas l’autre), semble reproduire la même attitude des décennies plus tard.

nies, il a réussi le tour de force d’unir gauche et droite en mettant les rieurs de son côté. « Dans notre enfance, je me souviens qu’on passait l’essentiel de notre temps à essayer de se faire rire », assure Rachel. Aujourd’hui, alors que l’aîné précipite son pays vers un Brexit sans accord, aux consé- quences sans doute catastrophiques, le légendaire humour des Johnson est peut-être hors de propos.

catastrophiques, le légendaire humour des Johnson est peut-être hors de propos. 24 août 2019 —MLe magazine

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

Des touristes dans une décapotable américaine devant un immeuble de la vieille Havane, à Cuba,

Des touristes dans une décapotable américaine devant un immeuble de la vieille Havane, à Cuba, le 8 juillet.

M Le magazine du Monde — 24 août 2019

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Co mandante patrimoine. Au cœur de la capitale cubaine, qui fête cette année les cinq

Comandante

patrimoine.

Au cœur de la capitale cubaine, qui fête cette année les cinq cents ans de sa fondation, le quartier classé de La Habana Vieja concentre tous les paradoxes du régime castriste. L’historien Eusebio Leal a fait de la sauvegarde de ses bâtiments le combat de sa vie. Proche du pouvoir, ilaobtenu le droit d’y développer l’exploitation touristique dès 1994. Une expérience “capitaliste” qui a permis de réhabiliter certains joyaux coloniaux, mais menace aujourd’hui de transformer l’âme même de ces rues.

par pierre sorgue phot o s eliana aponte

D ans la nuit du 15 au 16 novembre,

eusebio leal viendra devant le

“templete”, un petit temple néo-

classique construit au xix e siècle

dans la vieille ville de La Havane.

Il tournera autour de la ceiba,

l’arbre symbolique, pour commé-

morer le jour de 1519 où la ville

aurait été fondée. La célébration n’a aucun fondement histo- rique, mais qu’importe. Eusebio Leal, qui aura alors 77 ans, le sait, lui qui dirige la très officielle Oficina del Historiador de la Ciudad de la Habana, le Bureau de l’historien de la ville, une organisation tentaculaire qui œuvre à la revitalisation de La Habana Vieja, le centre historique. Les festivités du 500 e anniversaire de La Havane devraient attirer les regards du monde sur un pays qui aimerait recevoir 5 millions de visiteurs cette année. Des ressources vitales au moment où l’économie

souffre de l’effondrement du parrain vénézuélien et de l’inter- minable embargo américain avec lequel Trump a recommencé à jouer, après une brève détente pendant l’ère Obama. Pour Eusebio Leal (qui ajoute parfois le patronyme alsacien de sa mère, Spengler), ces célébrations seront la reconnais- sance de l’œuvre de sa vie : un demi-siècle à défendre le •••

patrimoine de cette vieille ville dont il connaît le moindre

recoin, près de quarante ans à diriger sa réhabilitation grâce à un modèle original qui lui a valu les louanges du monde. Dans ce pays où la citation murale élève son auteur au rang de héros, où les paroles de Fidel Castro et de Che Guevara sont reproduites sur les immeubles, celles d’Eusebio Leal sont affichées sur les palissades de chantier. La sienne est moins tranchante qu’un «Hasta la victoria siempre » : « Je ne tiens pas rancœur au passé, au contraire, j’ai cru en la

nécessité d’aller vers le futur à partir du passé. »

On peut y lire la profession de foi de l’infatigable défenseur

du patrimoine, du communiste qui préfère la révolution sans « table rase » ou du catholique fervent qu’il est aussi. Mais, comme cette année est aussi celle des 60 ans de la révolution castriste, ces mots résonnent étrangement lorsqu’ils annon- cent l’ouverture d’un énième hôtel cinq étoiles dans un bâti- ment historique, entre deux boutiques de luxe. Ils pourraient être aussi le constat triste que le pays n’a plus grand-chose d’autre à vendre que ses plages ou son passé colonial.

•••

Tout le monde connaît Eusebio Leal dans les rues qui décli- nent leurs couleurs de glace à la crème – vanille, pistache, fraise. Le Bureau de l’historien gère 35 musées, 4 salles de concerts, autant de théâtres, 15 centres culturels, 20 biblio- thèques, des ateliers… Il dirige aussi le «plan maestro », qui dicte les politiques et les actions sur cette partie de la capitale. Chaque jour ou presque, on le voit passer dans les ruelles mar- chant vers un musée ou l’imposant édifice néorenaissance hébergeant Habana Radio, la station dévolue à sa cause. Ces derniers temps, c’est le Capitole, monument emblématique, qui a droit à ses attentions pointilleuses. La restauration, colos- sale, doit être achevée pour novembre : «Il appelle sans arrêt, vient sans prévenir, contrôle les moindres détails, s’inquiète de savoir si l’on sera prêt… », dit en souriant Mariela Mulet, la jeune ingénieure à la tête des travaux. Tous les Cubains ont vu au moins une fois à la télé l’homme au regard sombre, mince dans sa large chemisette grise explorer places et ruelles pour son émission « Andar La Habana » (« parcourir La Havane »). Avec l’éloquence d’un

Eusebio Leal se défend d’être le “capitaliste de Fidel”. “Nous avons essayé de ne pas restaurer que pour la beauté ou l’importance historique, mais aussi pour les gens quiyvivent.”

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33 tribun révolutionnaire et l’onction d’un curé faisant un ser- mon – gentiment moquées par Luis

tribun révolutionnaire et l’onction d’un curé faisant un ser- mon – gentiment moquées par Luis Silva, l’humoriste le plus populaire de l’île –, il a raconté pendant des années les tré- sors architecturaux. Il a guidé la visite du pape François en 2015, celle d’Obama en 2016, quand tout Cuba rêvait de détente. Il est le plus décoré des Cubains à l’étranger. Il est «l’homme qui a sauvé La Havane ».

S a propre légende est née un jour de 1967, à

quelques mètres du berceau mythique de la

ville. Devant les arcades d’un palais

baroque court une chaussée pavée de

bois. Ainsi construite, assure la chronique

locale, pour que la sieste de l’épouse d’un

chronique locale, pour que la sieste de l’épouse d’un sionné et un conteur hors pair que

sionné et un conteur hors pair que les gens du quartier sur- nommaient «El Duende» («le lutin»), apprécié des habitants

des solares, mais vivant dans« une magnifique maison en

pierre de taille » ; de l’autre, un homme qui pouvait se montrer

« hautain et désobligeant », obsédé par le pouvoir, avide de séduire Castro qu’il invita à ses nombreux mariages.

Page de gauche, l’histo- rien de la ville Eusebio Leal Spengler est une figure bien connue à Cuba.

Ci-dessus, la

vieille Havane

en pleine

reconstruction.

Dès 1982, l’Unesco inscrivit la ville coloniale au Patrimoine

mondial de l’humanité : 4 000 édifices, dont 350 du xvi e au

gouverneur ne fût pas troublée par le bruit des roues sur les pierres. Eusebio Leal, alors historien autodidacte de 25 ans, avait mis au jour cette rareté partagée uniquement par Paris, Saint-Pétersbourg et Rome. Quand il apprit que la chaussée allait être asphaltée pour la venue d’une délégation étrangère, il se coucha devant les engins de chantier. Le maire dut lui

historique. La romancière Zoé Valdés, fille de la vieille Havane avant son exil, le fréquenta alors et travailla au musée. Plus

promettre de rendre la rue à ses fouilles après la visite offi-

cielle. « C’était une action un peu folle », dit-il. Mais le pre- tard, elle en dessinera un portrait contrasté : d’un côté, un pas-

mier acte de désobéissance civile « fut la révolution elle- même », relativise celui qui n’oublie pas ce qu’il lui doit. Né dans une famille pauvre d’un quartier périphérique, élevé par une mère célibataire et femme de ménage, Eusebio Leal avait 16 ans et aucun diplôme lorsque le dictateur Fulgencio Batista s’enfuit avant que les guérilleros n’entrent dans La Havane. Il courut à l’église sonner les cloches pour saluer la victoire. Très vite, il obtint un emploi municipal au bureau des impôts, pro- fita des possibilités d’éducation offertes aux travailleurs par le nouveau régime, se goinfra de films étrangers, de littérature et d’histoire à la bibliothèque publique. Fasciné par les beautés architecturales du centre historique, il fréquenta le petit musée que dirigeait l’intellectuel Emilio Roig de Leuchsenring, l’historien de la ville. C’est en charmant l’épouse du monsieur qu’il devint le confident de celui-ci, son disciple puis successeur, en 1967. La révolution a changé la vie d’Eusebio Leal, elle a aussi sauvé la vieille Havane. Depuis les années 1920, les plus riches, partis vers les villas des faubourgs, l’avaient abandon- née, louant aux migrants des campagnes des appartements toujours plus exigus dans ces immeubles que les Cubains

« Je lui faisais face pour lui parler, je l’ai vu écarquiller les

yeux et dire : “Regardez, ça s’écroule !” J’ai cru que c’était l’humour britannique, mais non… »

d’influences mauresque, baroque,Art déco, néoclassique, néo- gothique, Art nouveau. Mais, à l’époque, les financements internationaux étaient maigres et le tourisme rare : Fidel ne voulait pas que son île soit celle « des femmes de chambre et des barmans ». La vieille ville continuait à tomber littérale- ment en ruines. Victor Marín Crespo, un architecte qui tra- vaillait alors pour l’Unesco, se souvient du jour de 1993 où il accompagnait un journaliste anglais en visite sur la Plaza Vieja.

xviii e siècle, quatre kilomètres carrés de beauté, un concert

Paradoxalement, c’est l’effondrement du pays qui a évité celui

appellent solares. « Au moment de la révolution, seuls 500 de la vieille ville. Quand le bloc soviétique vole en éclats au

des 3 000 bâtiments de la vieille ville sont considérés comme en bon état », écrit Emmanuel Vincenot dans sa très minu- tieuse Histoire de La Havane (Fayard, 2016), qui évoque aussi le plan qu’un urbaniste inspiré par Le Corbusier avait

soumis à Batista afin de « raser une partie de La Habana centre colonial pour en faire une lucrative attraction touris-

tique, El Commandante interroge Eusebio Leal : que faire pour la vieille Havane ? L’historien avance un modèle peu communiste : l’exploitation touristique pourrait rapporter des profits à réinjecter dans la restauration des bâtiments, des loge- ments et autres infrastructures engrangeant de nouvelles res- sources…Un an plus tard, Fidel décréta la création de la société Habaguanex, du nom d’un Indien Taïno qui donna son nom à la ville. Dotée de 1 million de dollars, placée sous le contrôle du Bureau de l’historien, elle serait la seule dispensée de verser ses bénéfices à l’État et pourrait négocier directe-

petite-bourgeoise. « Ce n’est pas vrai, c’était un homme de ment avec les investisseurs étrangers.

Eusebio Leal et son équipe rouvrent d’abord trois restau- rants et l’hôtel Ambos Mundos, celui dans lequel Hemingway écrivit Pour qui sonne le glas. Des boutiques sont créées, •••

culture qui prenait soin des choses. Il m’a accordé tout de suite son soutien total », vante Eusebio Leal qui, en 1981, obtint la responsabilité des travaux de restauration du centre

début des années 1990, Cuba, privée de soutiens écono- miques, plonge dans une misère noire. Fidel Castro se lance dans la quête des dollars. En 1993, au retour d’une visite à Carthagène, la ville colombienne dont le pays avait rénové le

Vieja pour y concentrer les activités financières ». Les révolu- tionnaires avaient enterré le projet, réduit les loyers et inter- dit les évictions. Mais ils avaient d’autres chats à fouetter et les bâtiments continuèrent à se délabrer. Le centre histo- rique ne fut déclaré monument national qu’en 1976. Eusebio Leal approcha le Lider Maximo grâce à une femme :

Celia Sánchez, la guérillera préférée de Fidel. Passionnée d’histoire, elle protégea le jeune directeur du musée de la ville des apparatchiks du PC, défendit son action auprès de Fidel Castro, dont les historiens ont dit qu’il se défiait de cette ville

24 août 2019 — Photos Eliana Aponte pour M Le magazine du Monde

des palaces retrouvent leur beauté, des rues sont offertes aux piétons. L’embargo oblige à l’ingéniosité,

des palaces retrouvent leur beauté, des rues sont offertes aux piétons. L’embargo oblige à l’ingéniosité, Eusebio Leal crée des « ateliers-écoles », auxquels les chantiers passent commande. Ils ont formé près de 1 600 apprentis depuis 1992. Ces derniers jours, dans un rez-de-chaussée poussié- reux, garçons et filles sont mobilisés par la restauration du Capitole. Diana Piñero, 19 ans, petit anneau dans le nez et écouteurs dans les oreilles, peint les feuilles d’acanthe de chapiteaux en plâtre. « Une école qui nous paie pour apprendre [environ 8 euros] et nous offre les repas, c’est une belle chance que nous donne le pays », dit la brune souriante, qui espère que sa formation lui permettra de trouver un emploi et qu’elle ne sera pas obligée de quitter son île comme tant d’autres. Une partie des revenus du tourisme finance des logements. L’argent est aussi investi dans des écoles, les centres pour personnes âgées, les dispensaires médicaux. «Nous avons essayé de ne pas restaurer que pour la beauté ou l’importance historique, mais aussi pour les gens

qui y vivent », dit Eusebio Leal, qui ne tient pas à être celui que certains journaux ont appelé le « capitaliste de Fidel ». C’est pourtant sous sa direction que Habaguanex a brassé des millions de dollars, acquis plus de 300 commerces, dont une cinquantaine de bars et une quarantaine de restaurants, que le Bureau a étendu son action au Malecón, la promenade en bord de mer, et au quartier chinois. L’initiative privée a suivi, plus ou moins légalement. Par exemple, il yadix ans, Osmani a acheté une pièce dans une maison délabrée. Il n’a rien demandé à «la bureaucratie », s’est battu avec l’em- bargo et le marché noir pour trouver ciment, câbles, plombe- rie… Il a retapé une pièce, puis deux, puis les trois étages et le toit-terrasse d’une maison, dont il a fait une très agréable casa particular (bed and breakfast version cubaine) qui tra- vaille avec des agences comme Voyageurs du monde. Il emploie six personnes, continue à jongler avec les difficultés d’approvisionnement et les coupures d’électricité. «On nous a longtemps pris pour des bandits, mais nous aussi nous amé- liorons La Havane », dit-il. En 2011, Raúl Castro a autorisé les particuliers à louer ou à vendre leur appartement. De ce fait, dans les rues de la vieille Havane, les affiches «Se vende » (« à vendre ») fleuris- sent et les locations Airbnb explosent depuis 2015. Les vieilles décapotables américaines ne servent plus qu’à pro- mener les touristes. Tout le monde ou presque se fait coif- feur ou esthéticienne, pizzaïolo, marchand de glace,

•••

ou esthéticienne, pizzaïolo, marchand de glace, ••• Photos Eliana Aponte pour M Le magazine du Monde

Photos Eliana Aponte pour M Le magazine du Monde — 24 août 2019

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L’objectif “social” de la restauration ne saute plus aux yeux. Près du Capitole, l’implantation d’un futur hôtel de 300 chambres a entraîné le déplacement des habitants et la destruction d’une salle de sport.

revendeur de cartes pour téléphone ou Internet. À travers les grilles des rez-de-chaussée, on vend du rhum, des bananes ou les meilleures mangues du monde jusque tard dans la nuit… Le contraste est saisissant avec le magasin d’État où l’on peut acquérir des produits de première nécessité grâce à la libreta, le carnet d’approvisionnement et de rationne- ment : quelques bouteilles en plastique à moitié remplies de sucre ou de haricots rouges, cinq boîtes de compote, un paquet de café et le grand vide des rayonnages autour. Eusebio Leal a aussi favorisé l’installation de créateurs et d’ar- tistes. Les rues se sont remplies de galeries, d’ateliers de peintres ou de tatoueurs, de cours de danse, où les visiteurs apprennent l’art de la salsa ou la très sensuelle kizomba, venue d’Angola. La boutique de mode Clandestina, que tiennent Indanía del Río et Leire Fernández, est devenue le comble du branché depuis que le président Obama en visiteyacom- mandé des tee-shirts pour ses filles. Aujourd’hui, Clandestina donne du travail à trente-deux personnes et Indanía, trente- naire à l’allure d’adolescente, essaie d’affronter sereinement quelques contradictions : susciter la fierté du pays et les jalou- sies de ceux qui l’appellent «la capitaliste »; louer le tourisme qui fait prospérer les affaires, tout en regrettant qu’une ser- veuse dans un restaurant gagne en trois jours le salaire mensuel d’un professeur d’université (environ 65 euros après l’augmen- tation de juin) ; contribuer à valoriser le centre historique qui, par conséquent, devient de moins en moins populaire. Car les inégalités se creusent entre les privilégiés et ceux qui, dans des appartements délabrés, se partagent les paliers ou

inventent des mezzanines dans les pièces suffisamment hautes de plafond. Eusebio Leal, membre du comité

inventent des mezzanines dans les pièces suffisamment hautes de plafond. Eusebio Leal, membre du comité central

L’objectif « social » de la restauration ne saute plus aux yeux. Tout près du Capitole, l’implantation d’un futur hôtel de 300 chambres a entraîné le déplacement des habitants et la destruction d’une salle de sport très fréquentée. Les jeunes ne pourront plus y disputer leurs tournois de foot. « C’était la

restent. Puis, quand les édifices restaurés ont pris de la valeur, salle où ils réalisaient leur rêve, qui faisait que ce quartier

avec les changements socioéconomiques que Cuba a connus ces était le leur », constate Pavel García, un « entrepreneur social »

dernières années, des personnes qui ont de l’argent ont acheté leurs logements à ces familles. Je ne peux pas m’opposer à la liberté de la personne et à son droit à l’usage de sa propriété. »

du Parti communiste cubain, n’a d’autre explication à avancer que la très peu marxiste loi du marché : «Sur la Plaza Vieja, par exemple, nous avons fait le maximum pour que les familles

qui dirige Barrio Habana, un projet sportif et culturel soutenu par une fondation autrichienne. Un cinéma historique a failli y passer aussi, mais, face aux protestations, Eusebio Leal a assuré qu’il serait conservé. Depuis le deux-pièces minuscule qu’il occupe avec sa mère, Yimi Konclase, poète et rappeur regarde changer les rues qui l’inspirent : «C’est quelque chose d’agressif, comme si on te jetait des tonnes de médicaments pour guérir en trois jours. »

Eusebio Leal est conscient des contradictions que porte la

I

l le peut d’autant moins qu’il a perdu la maîtrise de sa

création, Habaguanex. En 2012, une sombre histoire de détournement de fonds, corruption et trafic de dro- gue a secoué la compagnie. Eusebio Leal, tombé gra- vement malade à la même époque, n’a pas été impli- qué mais a été débarqué par l’armée, qui a pris le

résurrection de la vieille Havane, « le plus grand de ses amours ». «Mais nous ne vivons pas dans une forteresse de verre. Se passer du tourisme est impossible », dit-il avant de mentionner le yin et le yang chinois, « l’unité de lutte des contraires » chère au matérialisme dialectique, le péché origi- nel et la quête de rédemption… Un peu plus tôt, il évoquait le souvenir glorieux des compañeros de l’après-révolution «quand, comme dans la Grèce antique, les dieux cheminaient dans la rue… Cette époque, je l’ai vécue… Aujourd’hui, les

tu ne peux pas monter une grosse affaire si tu n’es pas de la temps sont différents, mais nous essayons de conserver cette

“famille” », enrage un jeune ingénieur, qui partage les deux pièces de sa maison avec son épouse, son fils et deux amis.

contrôle de la société par l’intermédiaire du gigantesque groupe Gaesa (dirigé par le général Lopez-Callejas, ex-gendre de Raúl Castro). Une manière, disent certains observateurs, de compléter sa mainmise sur le tourisme national et l’immobilier juteux de la vieille ville. Eusebio Leal demeure à la tête du Bureau de l’historien, mais c’est une fille de général, directrice adjointe, qui lui succédera. Ce népotisme agace la rue. « Ici,

mystique ». Les boutiques pour touristes aussi, qui vendent le visage du Che en pesos convertibles en dollar.

vendent le visage du Che en pesos convertibles en dollar. Page de gauche, des casques conservés

Page de gauche, des casques conservés à l’école de restauration du Bureau de l’historien de La Havane.

Ci-dessus, de jeunes Cubains participant au programme social Barrio Habana jouent au football dans un centre sportif de la vieille ville.

Neïl Beloufa, en 2017,àSérignan. algérie printemps / été L’art de l’entre-deux. En Algérie, la société

Neïl Beloufa, en

2017,àSérignan.

Neïl Beloufa, en 2017,àSérignan. algérie printemps / été L’art de l’entre-deux. En Algérie, la société

algérie printemps/été

L’art de l’entre-deux.

En Algérie, la société semblait anesthésiée, les manifestations historiques de ces derniers mois ont prouvé qu’il n’en était rien. De l’autre côté de la Méditerranée, des plasticiens regardent ces événements avec attention et bienveillance. Qu’ils soient nés en Algérie ou en France de parents algériens, ces représentants éminents de la scène artistique hexagonale entretiennent des rapports complexes avec leur double appartenance.

par Roxana azimi

M Le magazine du Monde — 24 août 2019

Mohamed Bourouissa dans son atelier d’Asnières-sur-Seine, en 2018.

azimi M Le magazine du Monde — 24 août 2019 Mohamed Bourouissa dans son atelier d’Asnières-sur-Seine,

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Nanda Gonzague, Julien T. Hamon et Jo Metson Scott pour M Le m agazine du Monde

T. Hamon et Jo Metson Scott pour M Le m agazine du Monde Zineb Sedira, chez

Zineb Sedira,

chez elle,

à Londres,

en 2018.

du Monde Zineb Sedira, chez elle, à Londres, en 2018. jours, Algérien pour toujours », déclare

jours, Algérien pour toujours », déclare en souriant Djamel Tatah, 60 ans, citant feu son ami l e chanteur Rachid Ta ha. «Méditerranéen », lance prudemment Mehdi Meddaci, né en 1980 à Montpellier. Yazid Oulab, lui, se définit comme « Français, Africain et musulman », quand Neïl Beloufa, le brillant benjamin de 34 ans, fils du réalisa- teur Farouk Beloufa, lâche : «Je suis pseudo- aspirant universaliste. » Ni totalement fran- çais ni totalement algérien, encore moins franco-algérien. Tout sauf serein. L’insécurité culturelle, certains la vivent au carré. L’Algérie, la France. L’évocation de ce vieux couple réveille un mélange de reconnaissance et de ressentiment, de passions qu’ils croyaient enfouies, suscitant chez ces plasticiens qui ont

u moins une fois en ce mois de ramadan, Ya zid oulab tenait à r etrouver ses co mpat riotes. Installé à

Marseille depuis trente-deux ans, l’artiste franco-algérien de 60 ans connu pour ses sculptures et vidéos empruntes de mystique soufie s’est donc envolé en mai pour l’Algérie. Pour éviter les barrages de police dressés chaque vendredi en prévision des manifestations, le plasticien est parti très tôt de Boumerdès. À Alger, il s’est joint aux cortèges réclamant le départ d’Abdelaziz Bouteflika. Porté par la liesse, il a répété les slogans. Des mots qu’il comprenait mais dont le sens politique profond, avoue-t-il, lui échap- pait. Yazid Oulab n’affiche aucune nostalgie pour un pays, si proche, si loin, où vit encore sa mère, mais où il ne se rend que rarement. Sa carrière, le neveu du grand écrivain algérien Kateb Yacine l’a construite depuis la France, comme beaucoup de ses confrères d’origine algérienne ayant émergé au début des années 2000. Quelques décennies après les pays anglo-saxons, le monde de l’art hexagonal se confrontait alors aux questionnements post- coloniaux. Sa vie, leur vie, est à Paris, Marseille ou Montpellier – quand elle n’est pas à Berlin ou à Londres. Pas au bled. Ils se prénomment Kader (Attia), Adel (Abdessemed), Zineb (Sedira), Neïl (Beloufa), Mohamed (Bourouissa), Fayçal (Baghriche), Djamel (Tatah), Abdelkader (Benchamma), Katia (Kameli) ou Mehdi (Meddaci). Nés en France de parents algériens ou arrivés jeunes d’Algérie, musulmans pour la plupart, ils représentent aux yeux du monde la pointe avancée de la scène artistique française, formée dans les meilleures écoles, plébiscitée par les musées les plus illustres, VIP des plus grands raouts arty où certains déclinent discrètement la coupe de champagne ou le verre de vin quand d’autres se resservent allègrement. Pourtant, qu’ils aient consacré leur œuvre aux ques- tions identitaires ou s’en soient affranchis, ces artistes ont parfois – souvent – les nerfs à vif à l’évocation de leurs racines. L’importation en France de l’islam radical, n’en parlons pas. En ce qui concerne le soulèvement populaire algérien du printemps 2019, que tous regardent attentivement et avec bienveillance, ils s’interdisent toute ingérence publique.

«On n’a aucun conseil à leur donner », assure Kader Attia, 48 ans, qui n’en a culture, pas la même religion, mais, en même

arabes, tous ont été élevés dans la différence, souvent dans des familles issues de milieux populaires. «Mes parents nous disaient “on n’est pas comme les autres et ils ne sont pas comme nous”, se souvient Fayçal Baghriche, arrivé en France à l’âge de 5 ans. Tu sais que tu es étranger, que tu n’as pas la même

Comme en témoignent leurs prénoms

réussi les mêmes réactions épidermiques que celles qu’on peut rencontrer chez des jeunes de banlieue après leur troisième contrôle de police de la journée. «C’est difficile, résume la vidéaste Zineb Sedira, de grandir avec deux cultures qui s’insultent l’une l’autre. »

pas moins organisé en mai un forum sur le sujet à La Colonie, un bar et lieu de débat qu’il a ouvert en 2016 dans le 10 e arrondissement, où il tient à servir de la bière et de généreuses planches de cochonnailles. Qu’on les entraîne sur le terrain de l’appartenance, ils bottent en touche. «Je suis de Blida et français », lance le plasticien Mohamed Bourouissa, 41 ans, actuellement à l’affiche des Rencontres photographiques d’Arles, après avoir exposé en 2018 au Musée d’art moderne de la Ville de Paris et au Centre Pompidou. «Français tous les

temps, tes amis sont français. C’est schizoph- rénique. » Un environnement qui, comme le souligne le dessinateur Abdelkader Benchamma, « n’aide pas à te sentir fran- çais », même une fois naturalisé. Pas plus que les remarques désobligeantes qui les fai- saient partir au quart de tour. «Ma plus •••

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Margot Montigny

38 Margot Montigny À gauche, la réali- satrice et artiste visuelle Katia Kameli, dans son atelier,

À gauche, la réali- satrice et artiste visuelle Katia Kameli, dans son atelier, en 2019.

À droite, Kader Attia, lauréat 2016 du prix Marcel-Duchamp.

un temps ou pour de bon. Mais eux avaient alors d’autres chats à fouetter, des études d’art à mener, des carrières à bâtir.Fayçal Baghriche mettra quatorze ans avant d’y remettre les pieds, en 2006. «Je n’appartiens pas à l’Algé- rie », admet le vidéaste Mehdi Meddaci, qui y est retourné en 2007 à l’âge de 27 ans pour y tourner un premier film, Lancer une pierre. Et d’ajouter, tentant de retisser un lien qui s’est forcément effiloché avec le temps : «Je mime la possibilité d’un rattachement. »

Baisser la tête ou s’affirmer ? S’assimiler ou revendiquer à la manière des beurs dans les années 1980 ?Au contraire de la génération des pères et mères qui ne font pas de vagues et rêvent de repartir au bled, les enfants refusent de courber l’échine devant le racisme, le délit de faciès et la ségrégation sociale dans ce pays dont ils sont citoyens. Être esclaves de la psy- ché blessée de leurs parents, très peu pour eux. À défaut de résoudre leurs ambiguïtés, l’art leur a ouvert des fenêtres, et «apporté un sens

sinon, tous les jours, tu peux trouver des exemples qui te confortent dans l’idée critique », selon Mehdi Meddaci. «Ça m’a

que les autres sont racistes », poursuit Benchamma. Pas évident non plus,

retiré beaucoup de fils à la patte », admet le

selon Kader Attia, le « rouleau compresseur de la langue française », l’accent peintre Djamel Tatah. Le succès aidant, avec qu’on vous corrige sans cesse, «les références culturelles comme “nos ancêtres de grands ateliers et des mariages pas endo-

les Gaulois” qui mettent mal à l’aise ».

A fortiori quand la famille a combattu pour l’indépendance, avant de rejoindre l’ancien pays colonisateur pour des raisons économiques. «Mon père nous disait qu’il venait chercher son dû, car il avait le sentiment que son pays avait été spolié », explique Kader Attia, fils d’ouvrier en bâtiment installé en France depuis les années 1950. Pour lui et pour tant d’autres enfants d’immigrés, la guerre d’Algérie, c’est un sujet tabou, un chapitre tantôt éludé tantôt mythifié

par la famille, vite expédié par les manuels scolaires français. L’Algérie elle-même reste un territoire que ces enfants ne connaissent qu’à la faveur des vacances d’été chez les cousins. Mais ces souvenirs suffisent à créer

un «lien affectif hyperfort, beau, compliqué », comme l’explique Zineb Sedira. Oulab. Ce qui n’empêche pas les artistes du

cru qui se sont fait un nom à l’étranger d’être fièrement érigés en exemple et chroniqués dans les journaux nationaux comme El Watan. Mais peuàpeu, en se créant d’autres cercles de pensée, en posant leurs bagages dans d’autres pays, un fossé s’est lentement creusé avec leur famille. Dans une installation vidéo percu- tante, Mother Tongue, Zineb Sedira donne à

Lorsque, à l’âge de 6 ans, Kader Attia débarque à l’aéroport d’Alger,ilad’emblée «le sentiment d’être à la maison ». Dans les bras de sa grand-mère des Aurès, il ressent une chaleur qui lui manque cruellement en France. L’Algérie sera son pays de cocagne, celui des quatre cents coups et des premières cigarettes. Mais, pour lui comme pour les autres, à partir de 1991, les huit années de sanglante guerre civile provoquée par l’interruption du processus électoral décidée par le pouvoir qui redoutait la victoire du Front islamique du salut coupent le cordon. Le calme militaire revenu, leurs parents y sont pour la plupart retournés, pour

games du tout, le rapport à la France s’est détendu, si ce n’est apaisé. «C’est ce pays qui a fait de moi ce que je suis, admet Mohamed Bourouissa, qui s’est pourtant construit dans la colère. Peut-être qu’en Algérie je n’aurais pas fait le quart de ce que j’ai fait. » Musées et centres d’art contemporain y sont rares, et les écoles n’encouragent guère la créativité. «En Algérie, l’art, c’est reproduire ce qui existe déjà, Marseille pour moi c’était l’éveil », insiste Yazid

“J’avais l’impression qu’on ne me permettait d’être artiste qu’à condition de travailler sur mes origines.”

Abdelkader Benchamma

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grande victoire, c’est d’être sorti du cercle vicieux vers 27 ans, parce que

Sam Mertens

Sam Mertens dédommagement, sujet qu’il n’a cessé de creuser et d’étirer en mille ramifications, ins- tallations
Sam Mertens dédommagement, sujet qu’il n’a cessé de creuser et d’étirer en mille ramifications, ins- tallations

dédommagement, sujet qu’il n’a cessé de creuser et d’étirer en mille ramifications, ins- tallations et questions : peut-on cautériser un passé mutilé, comme on reconstituait les visages des gueules cassées de la première guerre mondiale ? Une prothèse compense-t- elle une perte irrévocable ? Peut-on se réap- proprier une identité violemment dérobée, ce «membre fantôme », qui, bien qu’amputé, n’en finit pas de démanger ? Les plus jeunes, enfin, ont mis les bouchées doubles pour réussir. «Deux générations au- dessus de toi se sont bagarrées, toi aussi tu dois te bagarrer, c’est une responsabilité », lance l’hy- peractif Neïl Beloufa, qui a enchaîné les écoles les plus prestigieuses – Arts déco, Beaux-Arts de Paris, Le Fresnoy – et connu les cimaises du MoMA, à N ew Yo rk, et de la Biennale de Venise. La complexité est son terreau, la cri- tique, une seconde nature. Dans l’installation qu’il présente actuellement à Venise, il fait asseoir le spectateur face à des écrans montrant des soldats du monde entier témoignant, sur Skype, de leur routine meurtrière. Volontairement, Neïl Beloufa n’a pas enrôlé de militaires français ou algériens. «Les rapports binaires, ce n’est pas ma manière de voir les choses, observe Mohamed Bourouissa, qui fait

Ce lien viscéral, elle comme Zineb Sedira se sont pourtant évertuées à le préser- valser les clichés. Tu ne peux pas avancer si tes

ver, faisant de l’Algérie la matière première –mais non exclusive – deleur œuvre. Sedira, qui dans ses films ravive les questions de la lutte anticoloniale et de ter-

entre la petite-fille et sa grand-mère, le lien linguistique s’est rompu et le dialo- gue est impossible, malgré la tendresse des regards et des gestes. L’artiste et cinéaste Katia Kameli connaît le pays sans doute mieux que beaucoup de ses confrères pour y avoir souvent tourné. Mais elle l’admet : «Une partie de ma culture algérienne m’échappe toujours, même si j’en connais les codes. »

voir l’impossible communication entre les générations : l’artiste comprend le dialecte algérien de sa mère et l’anglais de sa propre fille élevée à Londres, mais

racines deviennent des chevaux de bataille. » Les exclus et marginaux auxquels il s’intéresse sont aussi bien les gosses de banlieues, des vendeurs à la sauvette que les cavaliers afro- américains de Fletcher Street, à Philadelphie. Il a fallu attendre 2018 pour qu’il tourne en Algérie, à Blida, dans un hôpital psychiatrique où le psychiatre et chantre de la décolonisation Frantz Fanon a révolutionné les méthodes de soin dans les années 1950. «Ce qui me fait peur, c’est d’être réduit à mes origines », insiste-t-il. Lui, comme Zineb Sedira et Neïl Beloufa ont certes rejoint le galeriste parisien Kamel Mennour,néàConstantine. Par le passé, il avait mis sur orbite Adel Abdessemed, Kader Attia et Djamel Tatah. Ce fils de peintre en bâtiment les comprend. Sans particule ni héritage, lui aussi a avalé des couleuvres avant de se propul- ser dans le peloton de tête des marchands fran- çais. Malgré son faible pour les créateurs d’ori- gine algérienne, il refuse toute étiquette «rebeu ». «Je suis contre les ghettos, affirme-t-il. Je veux raconter une époque et pas une commu- nauté. » Spécialiste de la diaspora algérienne, l’historienne de l’art Alice Planel confirme :

«Kamel Mennour montre de grands artistes et ils peuvent s’appeler Mohamed Bourouissa comme Anish Kapoor ou Daniel Buren, insiste- t-elle. Personne ne se dit aujourd’hui “tel artiste

ritoire, a créé une résidence d’artistes àAlger,invitant ses confrères de la diaspora à venir explorer «leur» pays. Katia Kameli, qui évoque dans ses vidéos aussi bien le raï, les kiosques vendant des cartes postales et l’utopique retour, a même un temps songé àycréer une boîte de production. Avant de renoncer : «Une femme indépendante vivant seule à Alger, c’est difficile, les voisins te regardent… »

D

’autres ont au co ntraire profité de l’ horizon offert par les écoles d’art pour s’émanciper. Lorsque, aux

Beaux-Arts de Montpellier puis de Paris, les profs conseillent à Abdelkader Benchamma de travailler sur sa double culture, il se cabre :

« J’avais l’impression qu’on ne me permettait d’être artiste qu’à condition de travailler sur mes origines. » Sciemment, ce dessinateur virtuose

opte pour l’abstraction, créant vortex et trous noirs par le seul pouvoir de quelques traits tracés à l’encre et au feutre.

Son aîné Djamel Ta tah a a ussi refusé tout orientalisme. Ses peintures monumentales traitent de l’état de notre monde sans références spatio- temporelles. Debout ou allongés, prostrés ou avachis, en suspension ou en chute libre, les bras ballants ou les mains enfoncées dans leurs poches, ses personnages sont indéterminés. À une exception près, lorsqu’il évoque les « hittistes », ces jeunes algérois désœuvrés qui tiennent le mur. Étudiant à la Villa Arson, à Nice, Fayçal Baghriche s’était lui aussi donné pour mot

d’ordre de ne pas traiter de l’Algérie : «C’est le domaine privé que je ne veux pas explorer, mais que j’aimerais un jour développer hors du champ de

l’art. » Ses premières œuvres sapent ainsi les questions d’identité et de est algérien, donc il doit être exposé chez lui”. »

frontières. Son installation Envelopments, datant de 2010, se compose de 28 drapeaux impossibles à identifier car, une fois enroulés, il n’en reste plus que le fond rouge. Deux ans plus tard, il fait tourner un globe sur son axe,

effaçant par la vitesse la question des bordures et des continents. Kader Attia, lui, n’a pas voulu laisser « ses deux identités se regarder en chiens de

Ce puissant marchand a déjà réussiàimposer ses ouailles chez les grands collectionneurs hexagonaux. À quand un de ces artistes pour

représenter la France à la Biennale de Venise?

«Je n’y crois pas, les gens ne sont pas encore prêts », estime Mohamed Bourouissa. «Les gens», comprenez… les Français.

faïence »,

préférant trouver un terrain de rencontre autour d’un concept central :

la réparation. À comprendre au sens d’une remise en état, mais aussi d’un

: la réparation. À comprendre au sens d’une remise en état, mais aussi d’un 24 août

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

Untitled (Virginia with Trumpet Vine) . Virginia, la plus jeune des trois enfants de la

Untitled

(Virginia with

Trumpet Vine).

Virginia, la plus jeune des trois enfants de la photographe Sally Mann, pose pour sa mère, en 1991.

Virginie ou l’innocence perdue.

Enfants jouant dans la nature, sans contrainte, forêts et clairières qui semblent habitées par des fantômes… L’Américaine Sally Mann s’est fait connaître avec les clichés de sa famille ou ses paysages de Virginie, sa région natale, dont elle montre qu’elle a été le théâtre de violences et de ségrégation. Le Jeu de paume, à Paris, lui consacre une rétrospective.

phot o s Sally Mann t e x t e Roxana aziMi

Le Jeu de paume, à Paris, lui consacre une rétrospective. phot o s Sally Mann —

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41 24 août 2019 —MLe magazine du Monde

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

42 M Le magazine du Monde — 24 août 2019 Ci-dessus, Easter Dress , (1986).

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42 M Le magazine du Monde — 24 août 2019 Ci-dessus, Easter Dress , (1986). Page

M Le magazine du Monde — 24 août 2019

Ci-dessus, Easter Dress, (1986).

Page de droite, l’artiste américaine (en 1998, à 47 ans) a commencéàphotographier Emmett, Jessie et Virginia en 1985, en Virginie.

Sally Mann. R. Kim Rushing

u’est-ce qu’être AméricAine ?

Qu’est-ce qu’une terre natale ? Ces questions sont au cœur de l’œuvre de Sally Mann, qui expose jusqu’au 22 septembre au Jeu de paume, à Paris. Lectrice assi- due de William Faulkner,

cette native de Lexington, en Virginie, aime passionnément ce Sud où elle est née, en 1951, et qu’elle ne s’est jamais résolueàquitter. Elle n’ignore pourtant rien de l’histoire bourbeuse auxquelles ses photographies viennent se frotter, cette mémoire de l’esclavage, ce racisme encore présent

aujourd’hui – Charlottesville en Virginie ayant été le théâtre, il yadeux ans, d’un rassemblement suprémaciste qui a fait de nombreux blessés et un mort. «Le passé me hante depuis la nuit des temps », écrit Sally Mann en 2017, indiquant que, aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle a toujours eu « de la honte et un vague sentiment de responsabilité ».

Ne pas se fier à la beauté élégiaque de ses paysages de carte postale aux tons mélancoliques bistre et sépia, saisis aux pre- mières lueurs de l’aube ou du crépuscule. Derrière la végé- tation luxuriante, par-delà cette lumière voilée si propre au Sud, la photographe traque l’identité américaine, façonnée par la haine sur les champs de bataille de la guerre de Sécession, dont ne subsistent, pour tout témoin, que de magnifiques arbres centenaires. Elle va la chercher égale- ment sur les berges de la rivière Tallahatchie, pour raviver le souvenir d’Emmett Till, cet adolescent noir de 14 ans sauva- gement assassiné en 1955 par deux Blancs. La ségrégation, elle la piste jusque dans sa vie intime, avec le personnage de Virginia Carter, surnommée Gee-Gee, sa

Q

le personnage de Virginia Carter, surnommée Gee-Gee, sa Q nounou noire aimante et adorée, prenant soudain

nounou noire aimante et adorée, prenant soudain la mesure de «tout ce qu’elle n’avait pas vu, pas connu, pas interrogé ». Jamais, enfant, elle n’a questionné le quotidien de cette femme dévouée, qui passa cinquante ans de sa vie au service de sa famille. De cette prise de conscience tardive résulte une série de clichés d’une rare tendresse, comme celui de 1991 où l’on voit sa fillette, elle aussi baptisée Virginia, endormie sur les genoux de sa tendre homonyme aux mains déformées par l’arthrite et le travail. Pour faire resurgir les fantômes du passé, Sally Mann use de procédés anciens, comme le collodion humide sur plaque de verre, dont les imperfections techniques épousent si bien les défaillances humaines, de même que la vieillesse et la mala- die. C’est avec une autre série, Immediate Family, que Sally Mann a acquis une notoriété dont elle se serait bien passée. Six ans durant, de 1985 à 1991, elle a chroniqué les divertis- sements estivaux de ses trois têtes blondes lâchées nues dans la nature. La petite dernière, au ventre griffé et au visage maquillé, prend la pose sous les pétales rouges d’un jasmin trompette. Son frère, le nez en sang, joue à se faire peur. De leurs scènes de vie ordinaire percent une trouble insouciance et une sexualité latente qui feront scandale. L’Amérique pudibonde accuse Sally Mann d’exploiter sa progéniture, d’abandonner son rôle de mère. C’est ignorer la complexité de l’enfance derrière la prétendue innocence. Le scandale aura un effet : Sally Mann abandonnera peu à peu les portraits familiaux pour se concentrer sur les seuls paysages de sa terre natale. Des espaces obstinément muets.

paysages de sa terre natale. Des espaces obstinément muets. «Sally Mann. Mille et un passages »,

«Sally Mann. Mille et un passages », Jeu de paume, 1, place de la Concorde, Paris 8 e . Jusqu’au 22 septembre. www.jeudepaume.org

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44 M Le magazine du Monde — 24 août 2019

M Le magazine du Monde — 24 août 2019

Sally Mann

Sally Mann Page de gauche : Bloody Nose (1991). Ci-dessus, The Alligator’s Approach (1988).

Page de gauche :

Bloody Nose (1991). Ci-dessus, The Alligator’s Approach (1988).

Sally Mann

Sally Mann M Le magazine du Monde — 24 août 2019 Ci-dessus, Fredericksburg (Cedar Trees) ,
Sally Mann M Le magazine du Monde — 24 août 2019 Ci-dessus, Fredericksburg (Cedar Trees) ,
Sally Mann M Le magazine du Monde — 24 août 2019 Ci-dessus, Fredericksburg (Cedar Trees) ,

M Le magazine du Monde — 24 août 2019

Ci-dessus, Fredericksburg (Cedar Trees), Antietam (Starry Night). Ci-contre, Cold Harbor (Battle)

Au début des années 2000, Sally Mann s’intéresse aux champs de bataille de la guerre de Sécession. Elle utilise un procédé photographique datant du xix e siècle qui laisse des traces sur les images.

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Sally Mann

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Sally Mann 49 Page de gauche, The Two Virginias (1991). Virginia, la fille de Sally Mann,

Page de gauche, The Two Virginias (1991). Virginia, la fille de Sally Mann, dort sur les genoux de Virginia Carter, son ancienne nourrice. Cette Afro-Américaine, petite- fille d’esclaves a servi la famille Mann pendant des décennies.

Ci-dessus, à gauche, Hephaestus (2008), une mise en scène de son mari, Larry. À droite, Jessie #25 (2004).

(2008), une mise en scène de son mari, Larry. À droite, Jessie #25 (2004). 24 août
(2008), une mise en scène de son mari, Larry. À droite, Jessie #25 (2004). 24 août

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille -

imagine 4-7 octobre 2019

i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre
i m a g i n e 4-7 octobre 2019 Op ér a Bastille - Théâtre

Opéra Bastille - Théâtre des Bouffes du Nord-Cinéma Beau Regard

Programme et inscription sur festival.lemonde.fr

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L’âge archi tendre SouS l’influence d’auteurS pionnierS, le Secteur de l’édition jeuneSSe S’intéreSSe de
L’âge
archi tendre
SouS l’influence d’auteurS pionnierS,
le Secteur de l’édition jeuneSSe
S’intéreSSe de pluS en pluS aux artS,
nota mment à l’architecture et au
deSign. domaineS qui repréSentent
un formidable terrain de jeu
pour leS enfantS.
par Marie Godfrain — phot o s florent tanet

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

52 A va nt d’écrire des livres jeunesse s u r l’architec- ture, Didier Cornille

52

A

va nt d’écrire des livres jeunesse sur

l’architec-

ture, Didier

Cornille

était plutôt

se plonger dans Habiter le monde (De La Martinière Jeunesse) ou Des architec- tures pas comme les autres (Palette…), qui recense les bâtiments les plus fous ; fondre sur 40 objets iconiques du design (bientôt chez Gallimard Jeunesse) ; dévorer le récit du séjour fondateur de l’architecte Charlotte Perriand au Japon, illustré par Charles Berbérian (Éditions du Chêne). Conçus dans des formats originaux – pop-up (10 chaises, Les Grandes Personnes), roman graphique, encyclopé- die –, ces livres sont souvent imaginés par des designers ou des auteurs versés dans les arts appliqués, comme Max Ducos (Le Royaume de minuit, Jeu de piste à Volubilis, Sarbacane), quiaété élevé par un père architecte et une mère antiquaire. « Les illustrateurs sont sensibles à ces dis- ciplines car, souvent, ils les ont étudiées », avance Damien Tornincasa, responsable de Ricochet-jeunes, un site web dédié à la littérature jeunesse francophone. Quant aux éditeurs, ce ne sont pas les masto- dontes du secteur (eux préfèrent les his- toires de sorcières et de dragons), mais des maisons indépendantes dirigées par des passionnés, dont Damien Tornincasa salue le mérite : « Parce qu’un dinosaure

sera toujours plus vendeur qu’une chaise, lancer un livre de design est une vraie prise de risque. » Comme toujours avec les succès com- merciaux de produits pour enfants, l’explication vient d’abord des premiers consommateurs : les parents. Or les 30-40 ans sont très friands de design et d’architecture. «Ils sont demandeurs de ce type d’ouvrages initiatiques, car il n’existe pas d’éducation à ces disciplines à l’école primaire », estime Alexandra Midal, profes- seureàla Haute École d’art et de design de Genève. « Bien sûr, ils achètent d’abord ces ouvrages pour eux, mais, en se faisant plaisir, ils les transmettent à leurs enfants », renchérit Corinne Dacla, fondatrice de la librairie parisienne Les Enfants sur le toit.

les plus jeunes demeurent par ailleurs très sensibles à leur environnement, quils appré-

hendent de façon ludique. Qui ne s’est jamais amusé, enfant, à construire une cabane ? « Le design est un formidable ter- rain de jeu:les meubles du mouvement Memphis ou de Matali Crasset les placent face à des jouets géants », analyse Max Ducos. L’auteur-illustrateur cite aussi l’influence du jeu vidéo Minecraft, sorti en 2011, qui plonge les joueurs dans un monde composé de cubes représentant différents matériaux (terre, pierre, eau…) qu’il convient d’assembler dans un esprit proche des Lego. « Minecraft a permis à une génération de se prendre au jeu de la construction. Depuis, ils sont nom- breuxàvouloir devenir architectes. » Un succès qui devrait se confirmer lors de la prochaine édition du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (du 27 novembre au2décembre).

connu pour

son activité de designer diplômé des Arts décoratifs de Paris. «Quand j’ai eu des enfants, j’ai voulu les intéresser à l’archi- tecture, un sujet que l’on aborde souvent de manière trop sérieuse. Alors qu’un bâtiment est une aventure!», confie-t-il. En 2012 est publié son premier ouvrage, Toutes les maisons sont dans la nature (Hélium), rapidement décliné (gratte-ciel, ponts). Deux ans plus tard, il signe Le Vaisseau de verre de Frank Gehry, sur la Fondation Louis Vuitton, puis

La Ville, quoi de neuf ? l’an dernier, devenant l’auteur français de référence de cette nouvelle littérature jeunesse consacréeàl’architecture et au design, en pleine expansion. Cet automne sortira chez Père Castor Ma villeàconstruire, un livre-album qui propose aux enfants de positionner des stickers sur des fonds urbains. S’ils man- quent d’inspiration, ils pourront toujours

ils man- quent d’inspiration, ils pourront toujours Hélium, www.helium-editions.fr Père Castor,
ils man- quent d’inspiration, ils pourront toujours Hélium, www.helium-editions.fr Père Castor,

Hélium, www.helium-editions.fr Père Castor, www.flammarion-jeunesse.fr Palette…, www.editionspalette.com Éditions du Chêne, www.editionsduchene.fr De La Martinière Jeunesse, www.editionsdelamartiniere.fr Gallimard Jeunesse, www.gallimard-jeunesse.fr Les Grandes Personnes, www.editionsdesgrandespersonnes.com Sarbacane, www.editions-sarbacane.com Ricochet-jeunes, www.ricochet-jeunes.org

Photos Florent Tanet pour M Le magazine du Monde — 24 août 2019

Shinko Music/Getty

esprit des lieux Petit scarabée. par Fiona KhaliFa Le 29 août 1966, les Beatles clôturent,
esprit des lieux
Petit scarabée.
par Fiona KhaliFa
Le 29 août 1966, les Beatles
clôturent, à San Francisco,
leur dernière tournée.
le tee-shirt.
Pour enfant, en coton,
Stella McCartney, 60 €.
www.stellamccartney.com
le bermuda.
En jean,
Finger in the Nose, 75 €.
www.fingerinthenose.com
les basKets.
En cuir, Superstar, Golden
Goose Deluxe Brand, 160 €.
fr.smallable.com
le casque.
Réducteur de bruit,
Langley Earo, 39,99 €.
www.fnac.com

posts et postures

#minime.

Les accros des réseaux sociaux ne cessent de mettre en scène Leur vie à coups de hashtags et de seLfies, Lançant La tendance (ou pas). cette semaine, Les cLones entrent en piste.

par carine bizet illus t r a t ion aline zalKo

Les réseaux sociaux ont modifié Les rapports de L’humain à La reproduction.

Parents et enfants sont désormais mis en scène au fil de pages Instagram, où chaque mouvement intestinal est trans- formé en événement majeur. Une vraie banque d’images et de cas d’étude pour les psychiatres et psychologues, toutes écoles confondues. #minime (« mini- moi », en VF) est un des hashtags fami- liaux les plus populaires et permet aux parents de présenter leur descendance comme un appendice photogénique de leur moi profond et pourtant si superfi- ciel. Mais tous les #minime ne sont pas égaux devant l’objectif. Il yale #minime ultra-infantilisé. L’enfant est alors décoré comme un œuf de Pâques et/ou un sapin de Noël. Les nœuds sur la tête sont quasi obligatoires dans ce cas précis, mais les couronnes de fleurs, turbans, bonnets à oreilles en tout genre sont aussi très pri- sés. Derrière cet emballage se cache une mère qui en fait aurait préféré un mini- chien type yorkshire, beaucoup moins susceptible de provoquer des vergetures et beaucoup plus facile à éduquer côté propreté. Et puis il ne faut pas négliger les génitrices que l’on a privées de pou- pées trop tôt. Résultat : elles se vengent sur leur #minime transformé en poupée Corolle, changée plusieurs fois par jour mais qui fait vraiment pipi. À l’inverse, le #minime peut s’habiller en « adulte ». Mini-costume comme papa pour les garçons, mini-robe panthère comme maman pour les filles. Entre stéréotypes et CV tout tracés, les gamins sont servis d’office. Les parents épris de coordina- tion, eux, ont surtout tendance à confondre progéniture et sac à main. C’est machinal : le petit est surtout un nouvel accessoire et il doit absolument s’accorder au style de vie des parents. Il est d’ailleurs également assorti au canapé et aux rideaux. Enfin, il arrive parfois que

au canapé et aux rideaux. Enfin, il arrive parfois que le #minime ne ressemble pas spéciale-

le #minime ne ressemble pas spéciale- ment au parent qui l’accompagne. Le hashtag permet alors de revendiquer la paternité ou la maternité de la petite per- sonne. Celle-ci tient alors le rôle du gâteau ou du vase en poterie. Ambiance «c’est moi qui l’ai fait ». Quoique, dans le cas de l’enfant, le travail est physique mais pas forcément manuel, et il est interdit de jeter les «brouillons ». Dans tous les cas, on ne saurait trop conseiller aux enfants, si Instagram existe encore quand ils auront l’âge de se servir d’un smartphone, de garder précieusement tous ces clichés. Cela leur fera un très bon dossier pour faire culpabiliser les parents.

de garder précieusement tous ces clichés. Cela leur fera un très bon dossier pour faire culpabiliser

librement inspiré

Dragée

haute.

L’ADAPTATIOn DE “ChArLIE ET LA ChOCOLATErIE” PAr TIM BUrTOn A nOUrrI LA CrÉATIvITÉ DE L’hOrLOGEr rIChArD MILLE.

par isabelle dupont

En 2005, Tim Burton réalise la deuxième adaptation au cinéma du roman de l’écrivain britannique Roald Dahl, Charlie et la chocola- terie. Le personnage inquiétant du maître des lieux Willy Wonka, interprété par Johnny Depp, tout comme l’exubérance des décors marquent l’imaginaire de Cécile Guenat, directrice artistique de l’horloger Richard Mille, réputé pour ses innovations en termes de matériaux et de technologies. En joaillerie, où elleafait ses armes, le choix des thèmes est vaste. Pourquoi ne pas s’autori- ser autant de créativité en horlogerie? Séduite par les jardins en sucre de la choco- laterie et les costumes acidulés des ouvriers pygmées oompas-loompas, elle décide de réaliser une collection inspirée des bonbons, dont le modèle Cerise rassemble «les formes les plus drôles », estime-t-elle. Glace torsadée, sucettes spirales, langues acidu- lées, quartiers de citron et d’orange, boules de gomme:chaque confiserie y est peinte à l’acrylique et laquéeàla main, l’effet cristaux

à l’acrylique et laquéeàla main, l’effet cristaux de sucre étant obtenu par de l’émail broyé associéàdu

de sucre étant obtenu par de l’émail broyé associéàdu sable fin. Le mouvement, que l’on devine sous les sucreries, symbolise le

costume noir de Willy Wonka. «Les ateliers des métiers d’art se sont montrés très récep-

tifs», raconte Cécile Guenat. Car la proximité entre l’horlogerie et les sucreries est plus naturelle qu’il n’y paraît:tel type de cou- ronnes (remontoirs) évoque un cupcake, tel autre un cornet glacé. Sans parler de la céramique rose, d’aspect meringué, et de certains composants au fini noir comme la

réglisse. «J’ai mangé beaucoup de bonbons et fait autant de dessins », s’amuse la créa- trice. La collection Bonbon compte dix modèles, tous équipés de mouvement mai- son squeletté à remontage automatique.

RM 37-01 Automatic Cerise, boîtier : 34,40 × 52,65 × 13,08 mm, fond de boîtier en quartz TPT pourpre. Édition limitée de 30 pièces. Prix sur demande. www.richardmille.com

de 30 pièces. Prix sur demande. www.richardmille.com Pages : 384 — Poids : 1,1 kg Dimensions

Pages : 384 — Poids : 1,1 kg Dimensions : 19 x 19 cm

Palette graphique :

Pages : 384 — Poids : 1,1 kg Dimensions : 19 x 19 cm Palette graphique
: 1,1 kg Dimensions : 19 x 19 cm Palette graphique : lecture de salon Pans

lecture de salon

Pans d’Afrique.

Écailles de tortue, morceaux de sucre, crépuscules d’été :

les créateurs de motifs wax puisent leur inspiration partout. Dans Wax, 500 tissus, l’anthropologue Anne Grosfilley retrace l’histoire de ce tissu à travers une galerie de photos pleine page d’imprimés rangés par période. Onyapprend qu’au xix e siècle ces dessins exprimaient l’idée fantasmée que l’Europe se faisait des colonies africaines. Une « tradi- tion inventée » dont l’exotisme plaît aux élites occidentales, au point que le wax se retrouve au cœur d’une «bataille technologique » entre les compagnies qui en produisent. L’Afrique finit par se le réapproprier, pour en faire un éten- dard de son métissage culturel… Une épopée stylistique qui raconte ce continent sous un nouvel angle. N. Lq

Wax. 500 tissus, d’Anne Grosfilley, Éd. de La Martinière, 25 €.

vu

sur le

net

Arômes

antiques.

Dans le cadre de l’exposi- tion «The Countless Aspects of Beauty », présentée jusqu’au 31 décembre, le Musée national d’archéologie d’Athènes a demandé à la marque grecque Korres de recréer un parfum antique. Des écrits sur tablettes en terre cuite de l’époque mycénienne, ainsi que les récits du botaniste Théophraste et du phar- macien Dioskourides ont permis de retrouver les ingrédients et méthodes de fabrication utilisés à l’époque. Pour développer ce jus hors du commun, du cyperus (une plante aquatique) de l’île d’Amor- gos, de la coriandre, de la sauge et des pétales de rose ont macéré dans du vin du Péloponnèse, avant d’être mixés à de l’huile d’olive de Crète. L’ensemble a ensuite été filtré. Une version «portable » du parfum est disponible à la vente sur Internet, en édition limitée. C. Dh.

Eau de toilette Rose d’Aphrodite, Korres, 59 € les 50 ml. www.korres.fr

Prod DB/Warner Bros. Philippe Louzon. Korres. M Le magazine du Monde
Prod DB/Warner Bros. Philippe Louzon. Korres. M Le magazine du Monde

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55 fétiche Bureau d’étude. Comme le pichet Ricard ou l’horloge en Formica, le bureau d’écolier est
fétiche Bureau d’étude. Comme le pichet Ricard ou l’horloge en Formica, le bureau d’écolier est
fétiche
Bureau d’étude.
Comme le pichet Ricard ou l’horloge en Formica, le bureau d’écolier est un
incontournable des brocantes et une madeleine de Proust pour des générations d’élèves.
Produit à des millions d’exemplaires depuis les années 1960, cet archétype fabriqué
par la société Mullca a équipé les écoles primaires jusqu’aux années 1990. Depuis peu,
la jeune entreprise Label Édition le ressuscite en conservant ses détails : porte-cartable,
réglette pour stylo, encrier et casier. Encore confidentielle, la collection, fabriquée en
France, va bénéficier d’un coup de projecteur grâce aux teintes exclusives développées
avec la marque Habitat. Un retour en force dans la mémoire collective. M. Go.
Chaise 510 (145 €) et bureau alban (285 €), label Édition × habitat. www.habitat.fr

24 août 2019 — Photo François Coquerel pour M Le magazine du Monde. Stylisme Fiona Khalifa

56 variations Paires de famille. S’il est un phénomène qui perdure, c’est bien celui du

56

variations Paires de famille. S’il est un phénomène qui perdure, c’est bien celui du clone,
variations
Paires de famille.
S’il est un phénomène qui perdure, c’est bien celui du clone, quand parents et enfants
sont habillés de la même façon. Ainsi sont nées des déclinaisons en petite taille de
collections adultes. Plusieurs marques ont proposé leur ligne en version réduite :
Armani et Mango en 2013 , Givenchy en 2017, Ralph Lauren en 2018 et H &M
cette année. Des chausseurs, comme Adidas, Converse, Repetto ou encore K.Jacques,
ont aussi miniaturisé leurs modèles emblématiques. De quoi parfaire l’effet miroir. F. Kh.
de haut en bas, baskets Gazelle, 54,95 €, adidas OriGinals. zalandO.fr
baskets ChuCk taylOr all star hi, 85 €, COnverse. sarenza.COm
spartiates hOmère, 133 €, k.JaCques. www.kJaCques.fr
ballerines ella, 165 €, repettO. www.repettO.fr

Photo François Coquerel pour M Le magazine du Monde. Stylisme Fiona Khalifa — 24 août 2019

objet trouvé

Le nid en vétiver.

La designer stefania di PetriLLoadéniché Pour “M” des objets du quotidien à La beauté cachée. cette seMaine, un Panier rafraîchissant.

Le vétiver est une plante grasse ressem- blantàune herbe sauvage, dont les racines se développent jusqu’à 4 mètres de profondeur, faisant de cette espèce une excellente alliée pour prévenir l’érosion et lutter contre les glissements de terrain. De la plante elle-même, on extrait une huile essentielle très recherchée par les parfumeurs pour sa fragrance boisée, terreuse et douce. Elle est aussi beaucoup utilisée pour ses

Jonathan Frantini pour M Le magazine du Monde. Jojo Factory. Arno Lam
Jonathan Frantini pour M Le magazine du Monde. Jojo Factory. Arno Lam

propriétés purifiantes, antiseptiques et anti-inflammatoires. Depuis des siècles, les Africaines font sécher les longs fila- ments des racines, qu’elles tressent ensuite pour créer de petits paniers à placer dans la maison. Le parfum du vétiver étant un excellent répulsif pour les insectes, il suffira d’humidifier le nid pour le raviver. Entreposé dans l’entrée, ce nid peut aussi constituer un élégant vide-poches.

nom : nid tressé en vétiver année de création : existe depuis des siècles en Afrique et en Inde Matériau : racine de vétiver origine : Inde, mais la plante s’est développée dans les régions tropicales Prix : 15 € empreinte carbone : la racine de vétiver est naturelle et résiste au temps.

www.kabambi.com

tête chercheuse

Cheffe de classe.

Sac à dos à partir de 36 €. jojofactory.com

en quête d’un sac pour son fils, la styliste Vanessa naudin regrettait de n’avoir le choix qu’entre les modèles classiques et coûteux des marques enfantines et des sacsàl’effigie des héros de dessins animés. La trentenaire parisienne travaille en parallèle avec son mari florian denicourt, lui-mêmeàla tête d’une marque de maroquinerie. en janvier 2018, ils décident de lancer jojo factory, une ligne de sacs en toile pour enfant avec des imprimés graphiques. un an plus tard, ils fournissent quelque 90 points de vente, et ont même ouvert une boutiqueàParis. cette rentrée, jojo factory lance également une nouvelle collection unie, dont des sacs à dos bordeaux ou vert sapin estampillés school bag pour séduire les plus grands… et leurs parents. V.Ch.

Ci-Contre, pull en laine, The Row. Chemise en Coton, Polo RalPh lauRen. pantalon en velours
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59 u n peu d e t e nues Sonate d’automne. Vol. 1 Velours cô telés,
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Sonate d’automne.

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phot o s THEO WENNER s t ylisme MELANIE WARD

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

60 M Le magazine du Monde — 24 août 2019 Ci-dessus, de gauChe à droite,

60

60 M Le magazine du Monde — 24 août 2019 Ci-dessus, de gauChe à droite, pull

M Le magazine du Monde — 24 août 2019

Ci-dessus, de gauChe à droite, pull en laine et pantalon en Coton, Forte_ Forte. robe en soie brodée, Ceinture et bottes en Cuir, Louis Vuitton. topàCol éCharpe en Coton, PriscaVera. pantalon en Cuir, Maje. Chaussettes en Coton, FaLke. esCarpins en Cuir, careL. Chemise en laine,

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page de droite, à gauChe, Chemise en denim, chiMaLa. pantalon en velours Côtelé, WhistLes. moCassins en Cuir, a.P.c. à droite, Chemise en Coton, kuLe. Jeans, re/done. Collier moon en or Jaune, soPhie Buhai. Ceinture en lézard, Pat areias. Chaussettes en laine, PoLo raLPh Lauren. derbys en Cuir, a.P.c.

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63 Page de gauche, chemise, Pantalon et chaPeau en coton, The AcAdemy new york. derbys en
63 Page de gauche, chemise, Pantalon et chaPeau en coton, The AcAdemy new york. derbys en

Page de gauche, chemise, Pantalon et chaPeau en coton, The AcAdemy new york. derbys en cuir effet serPent, GAbrielA heArsT.

ci-dessus, à gauche, Pull en laine, chAnel. Jeans, isAbel mArAnT. à droite, Polo en coton, ply-kniTs. Jeans, sAndro.

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

Ci-dessus, à gauChe, pull en laine, pantalon en velours et Chaussettes en laine, SymondS Pearmain.

Ci-dessus, à gauChe, pull en laine, pantalon en velours et Chaussettes en laine, SymondS Pearmain. derbys en Cuir façon serpent, Gabriela HearSt. à droite, Chemisier en soie et pantalon en laine, CHriStian dior. Ceinture en lézard, Pat areiaS. Chaussettes en Coton, Falke. moCassins en Cuir, a.P.C.

page de droite, veste en laine, pull en CaChemire, Chemise en Coton, Celine Par Hedi Slimane.

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65 24 août 2019 —MLe magazine du Monde
65 24 août 2019 —MLe magazine du Monde

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

Ci-dessus, Chemise en soie, Basic Rights. Pantalon en velours Côtelé, N o . 6 stoRe.

Ci-dessus, Chemise en soie, Basic Rights. Pantalon en velours Côtelé, No.6 stoRe. Ceinture en lézard, Pat aReias. derbys en Cuir effet serPent, gaBRiela heaRst.

Page de droite, Pull sans manChes en laine et Pantalon en Cuir, Polo RalPh lauReN. Chemise en Coton, FigaRet PaRis. Ceinture en Cuir, MaxiMuM heNR y. Chaussettes en Coton, Falke. esCarPins en Cuir, Reike NeN.

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67 mannequins : n iKKi @F ORD mODeLs, Ka iLa eT TO ni @THe sOCieTY, a
67 mannequins : n iKKi @F ORD mODeLs, Ka iLa eT TO ni @THe sOCieTY, a

mannequins : n iKKi @F ORD mODeLs, Ka iLa eT TO ni @THe sOCieTY, a nna @miDLanD aG enC Y, RaCHeL CHanDLeR @ m iDLanD Ca sT inG — a ss is Ta nT s p HOTO GRapHe : DaV e s WeeneY eT eRiC ZHanG — assisTanTs sTYLisTe : Diana DOuGLas, eRiCa BOisauBin eT miCHaeL aLeXanDeR WHiTe — COiFFuRe : esTHeR LanGHam, assisTée De GaBe JenKins — maquiLLaGe : aaROn De meY, assisTé De TaYLeR TReaDWeLL — sCénOGRapHie : ian saLT eR — pRODuCTiOn : paT RiCK Van m aanen @mOXie pRODuCTiOns

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

circuit court

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Seattle, techno parade.

les “big four” de seattle – microsoft, amazon, boeing, starbucks–assurent le dynamisme de la plus grande ville du nord-ouest des États-unis. et marquent de leur empreinte l’urbanisme et la culture locale.

1–bulles tropicales aux amazon spheres

Ville pionnière fondée dans les années 1850 et nommée d’après le chef indien Seathl, dont la statue trône dans le centre-ville, Seattle a toujours aimanté les rêves des entrepreneurs. Industrie du bois, ruée vers l’or, pêcheries et chantiers navals, essor de l’aviation sous l’impulsion de la famille Boeing, miracle de l’informatique incarné par les fondateurs de Microsoft, Bill Gates et Paul Allen, la ville se réinvente au gré des évolutions technologiques et des cycles

par Julien Thèves phot o s Jenny Riffle

économiques. Depuis les années 2000, c’est aussi la ville d’Amazon, dont le siège social occupe… 41 immeubles downtown. L’entreprise de commerce électronique ima- ginée par Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde, dispose d’un étendard bien visible au cœur de la métropole. Inaugurées en 2018, The Spheres ressemblent à d’énormes bulles de chewing-gum surgies du sol ou bien aux yeux multifacettes de quelque insecte géant. Toutes de verre et d’acier, ces serres gigan- tesques renferment près de 40 000 plantes

sur quatre niveaux. Un ficus de 17 mètres de haut yaété transplanté depuis sa Californie natale. Durant les jours ouvrés, les « amazo- niens » (employés d’Amazon) postés dans l’un ou l’autre des gratte-ciel adjacents s’y retrouvent pour déjeuner ou se détendre dans la moiteur tropicale. Deux samedis par mois, les sphères sont ouvertes aux visiteurs, qui s’y pressent en nombre.

Les Spheres se visitent le premier et le troisième samedi du mois, de 10 heures à 18 heures. Sur réservation unique- ment. 2101 Seventh Avenue. www.seattlespheres.com

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Y ALLER

En avion : A/R Paris-Seattle via Reykjavik, avec Icelandair,àpartir de 732€(possibilité de faire étape à Reykjavik). www.icelandair.com

Y DORMIR

En plein centre de Seattle,àdeux pas du front de mer, le Loews Hotel 1000 dispose de fonctionnali- tés high-tech, comme ce détecteur de chaleur qui informe le personnel de ménage de votre éventuelle présence dans la chambre. À partir de 260 €, sans le petit déjeuner. 1000 First Avenue. www.loewshotels.com/

hotel-1000-seattle

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First Avenue. www.loewshotels.com/ hotel-1000-seattle 3 4 5 2–CoCktail visionnaire au M Bar Dans le quartier de

2–CoCktail visionnaire au M Bar

Dans le quartier de South Lake Union, à quelques blocs de l’hyper-centre, les bureaux vitrés des entreprises de technologie ont remplacé les immeubles industriels. En fin de journée, quand les food trucks ont baissé leur rideau, les employés de la tech se replient sur cette terrasse pour grignoter et boire un verre, en profitant du coucher de soleil. Et de la vue : onyembrasse du regard l’emblème de la ville, la Space Needle, haute de 184 mètres, et le lac Union, où William Boeing fit voler son premier hydravion.

De 16 heures à 22 heures (23 heures le week-end), happy hour jusqu’à 18 heures. Bières à6€, cocktails à 14 € et plats à partir de 15 €. 400 Fairview Avenue North, au dernier étage. www.mbarseattle.com

3–vol géant aveC le Boeing to ur

La « plus grande usine du monde » n’est

qu’à une demi-heure de Seattle. On y assemble, en quelques jours à peine, les Boeing 747 Cargo, 787 et « triple 7 » qui s’élanceront bientôt de l’aéroport attenant. La visite du site se fait en groupe, sous la houlette d’un employé enthousiaste. Comme il faut laisser ses effets personnels au vestiaire, on ne peut pas prendre de pho- tos. Pour les souvenirs, il faut se rabattre sur la boutique à la fin du parcours.

Tous les jours de 8 heures à 19 heures. Accès en voiture. 8415 Paine Field Blvd, Mukiteo (Washington). 22 € l’entrée plein tarif. www.futureofflight.org L’agence Show Me Seattle peut aussi venir vous chercher en ville : www.showmeseattle.com/tour/boeing-tours

4–arChéologie geek au living CoMputers

Ce lieu étonnant, voulu par le cofondateur de Microsoft Paul Allen, fait de l’ordinateur un objet de musée, dont on suit l’évolution comme dans une galerie d’histoire naturelle. Les premiers appareils sont tellement volu- mineux et bruyants que c’en est presque amusant. De rarissimes Apple I, testés en 1976 dans le garage de Steve Jobs, sont aussi exposés. On déambule entre les claviers et les consoles vintage, pour se rappeler que nos écrans familiers sont le fruit de toute une histoire.

Du mardi au dimanche de 10 heures à 18 heures. 2245 First Avenue South. 20 € l’entrée plein tarif (16 € sur Internet). www.livingcomputers.org

5–Balade rétrofuturiste au seattle Monorail

L’Exposition universelle de 1962 avait pour thème «l’homme à l’ère spatiale». Elle devait propulser Seattle vers le futur. La Space Needle et le monorail datent de cette époque. Posé au-dessus du trafic, le train aux allures de manège nous embarque pour un voyage dans le temps d’à peine deux minutes. Rien ne semble avoir changé depuis les années 1960, des banquettes en Skaï au décor chromé de la carlingue.

Tous les jours, de 7h30à21 heures (à partir de 8h30 le week-end, et jusqu’à 23 heures les vendredi et samedi). Départ toutes les 10 minutes depuis le centre-ville (à l’angle de 5th Avenue et de Pine Street) ou depuis la Space Needle. 2€l’aller simple. www.seattlemonorail.com

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

70 ligne de mire Arc de triomphe. par jean-michel tixier Illustration Jean-Michel Tixier/Talkie Walkie pour

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ligne de mire Arc de triomphe. par jean-michel tixier Illustration Jean-Michel Tixier/Talkie Walkie pour M
ligne de mire
Arc de triomphe.
par jean-michel tixier
Illustration Jean-Michel Tixier/Talkie Walkie pour M Le magazine du Monde

M Le magazine du Monde — 24 août 2019

Chinaski. Marie Aline

COMME SI VOUS (Y) ÉTIEZ

Acide à miner.

PAR MARIE ALINE

SI VOUS ( Y ) ÉTIEZ Acide à miner. PAR MARIE ALINE VOUS ÊTES CET HOMME

VOUS ÊTES CET HOMME AU REGARD NEUTRE ET AU VERBE BIEN PLACÉ.

Lorsque vous arrivez dans un endroit, votre bonjour ne trompe personne. Vous êtes un territoireàconquérir. Les restaurants, vous les connais- sez bien. Plus vous mangez, plus vous êtes exigeant. Avec vous, rien n’est jamais acquis. Un pied dans Chinaski, et vous êtes déjà déçu, vous préférez dîner dehors. Dedans, cela ressemble trop à un compte Instagram. Tables en bois déglingué collé sur du contre- plaqué, chaises design métal et bois, vaisselle de Malo, céra- miste en vogue, couteaux Pallares Solsona (manche en bois, lame en acier oxydable), cuisine ouverte et luminaires minimalistes si peu éclairants que la salle est sombre alors que l’été bat son plein. La terrasse n’est pas des plus joyeuses, mais c’est déjà mieux. Entre un échafaudage

et un bar à shots, Chinaski est bien ancré dans ce quartier folklo-touristique qu’est la rue Mouffetard, dans le 5 e arron- dissement de Paris. Comme votre invitée l’aura compris, vous n’êtes pas ravi. Mais la carte est aussi prometteuse que l’équipe. Tous anciens du célébré Dersou, ils se sont affranchis du chef Taku Sekine pour monter cette adresse au nom inspiré du réalisme sale (dirty realism), un mouvement littéraire né aux États-Unis dans les années 1970-1980. Chinaski, pseudonyme et alter ego fictionnel du romancier Charles Bukowski, est ici le lieu d’expression de Jean-Adrien Buniazet, chef cuisinier passé par Dersou, donc, mais aussi par Darroze et Le Meurice. Vous en attendez du bon, même si vous êtes d’un naturel pessimiste. Un verre de vin blanc vous met en jambes. Le gaspacho

de tomate souhaite la bienve- nue à votre palais avant que le ceviche de chinchard ne com- menceàjouer sa partition. Poisson bleu par excellence, vous appréciez sa finesse. Malheureusement, il nage dans trop de jus d’orange. L’acidité de l’agrume, dont ça n’est plus la saison, tue la déli- catesse de la chair marine. Les myrtilles et les patates douces sont, elles aussi, noyées. Seul l’oignon rouge garde la tête hors de cet uni- vers caustique (1). Cela vous permet de reprendre pied avant que le lieu jaune ne tente de vous convaincre. De l’autre côté de la table, le cochon du Tarn , aubergine, shiso, ricotta, est assez clas- sique, pour ne pas dire sans surprise. Le lieu jaune, lui, est d’un nacré qui lui vaàravir. La cuisson est parfaite. Vous auriez préféré le manger nu. Car le « riz sauvage, chou kale et ail nouveau » cultive lui aussi une acidité déplacée. Le cuisi- nier en avait parlé à la table d’à côté, disant qu’il aimait jouer sur cette saveur espiègle. Vous pensez par-devers vous que jouer requiert une subtilité absente de cette assiette. Vous sentez déjà que la

digestion va être compliquée. Heureusement, les desserts vous rattrapent au vol. Chocolat sur chocolat avec un peu de framboise et de noisettes (2). Et chez votre invitée, un tres leches, gâteau très gourmand venu d’Amé- rique latine, imbibé de whisky, servi avec des kiwis marinés dans de la menthe pour un peu de fraîcheur. Pourquoi pas. Vous repartez, le regard toujours aussi neutre, mais le verbe bien caché. Il ne sert à rien d’être mal aimable.

verbe bien caché. Il ne sert à rien d’être mal aimable. 1 2 CHINASKI 46, rue
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CHINASKI 46, rue Daubenton, Paris 5 e . Ouvert du mercredi au dimanche. En continu
CHINASKI
46, rue Daubenton, Paris 5 e .
Ouvert du mercredi au dimanche.
En continu à partir de 9 heures
pour un café et des snacks,
de 19 h30à22h30 pour dîner.
Tél. : 01 73 74 74 06.
www.chinaskiparis.com

LADDITION

Menu dîner à 35 €.

DÉLIT DINITIÉS

La carte des vins vaut le détour, venir boire de bonnes bouteilles en journée en grignotant les pitas maison.

LES INCONTOURNABLES

Le gâteau tres leches et le bourgogne aligoté Allez goûtons de chez Derain.

LES BÉMOLS

Le ceviche de poisson bleu et le cochon du Tarn.

LA SENTENCE

Chinaski a tout pour lui (casting, CV, décor, presse…), peut-être trop. L’équipe, sincère, gagnerait à remettre en question son travail au quotidien.

je vis toujours dAns lA ferMe où j’Ai pAssé Mon enfAnce, à Orliénas, au sud
je vis toujours dAns lA ferMe où j’Ai pAssé Mon enfAnce, à Orliénas, au sud

je vis toujours dAns lA ferMe où j’Ai pAssé Mon

enfAnce, à Orliénas, au sud de Lyon : toute l’histoire de ma famille est ici. Mes parents, grands-parents et arrière- grands-parents étaient agricul- teurs, notre ferme familiale a été plantée d’arbres fruitiers dès les années 1940. La région des coteaux lyonnais était, à l’époque, très riche en production de primeurs, j’ai grandi au milieu des pêchers, poiriers, cerisiers, fraisiers… J’étais de nature assez contemplative, proche des élé- ments. L’année de ma naissance, en 1965, mon pèreaplanté des pommiers à foison. Cela a permis de faire vivre la ferme pendant une bonne vingtaine d’années. Nous produisions notamment une pomme golden très savou- reuse, avec un profil aromatique qui plaisait beaucoup aux pâtis- siers. Mon père pratiquait la poly- culture et avait aussi un élevage de moutons. J’ai toujours adoré les animaux.Àquinze ans, je suis parti faire un stage dans un éle- vage de chèvres. On y confec- tionnait des fromages,àcom- mencer par les faisselles fraîches et légèrement salines–le premier stade de la transformation. J’en raffolais. Je me suis beaucoup plu à faire ça. Je trouve cela très apaisant de s’occuper d’animaux,

Je trouve cela très ap aisant de s’occuper d’animaux, une affaire de goût Étoile du verger.

une affaire de goût

Étoile du verger.

AlAin MilliAtAlongteMps souhAité élever des Moutons et des chèvres. il est devenu producteur de jus de fruits hAut de gAMMe. son dessert fAvori, siMple et de sAison, Mêle ses deux pAssions.

par camille labro phot o s julie balagué

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les pêches pochées dalain milliat

Pour 4 personnes

6 belles pêches, brugnons, ou pêches de vigne, très aromatiques et bien mûrs Le jus d’un demi-citron 15 g de mélange Grog des îles d’Épices Roellinger ou, à défaut, un mélange de vanille, gingembre, mus- cade, cannelle, clou de girofle (dans un sachet) 1 faisselle de chèvre, très fraîche et conservée bien au froid Fleur de sel (ou autre sel en cristaux)

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Ouvrir les pêches en deux, les peler, retirer le noyau et les couper en segments (six à huit selon la grosseur des pêches). Disposer les mor- ceaux dans un faitout, ajou- ter 20 cl d’eau. Porter à fré- missement, ajouter le jus de citron et le sachet d’épices.

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il yades cycles, des gestations, des naissances.Àdix-huit ans, je suis revenu aider mon père sur notre exploitation, et j’ai peu à peu repris la ferme. J’ai installé de nouvelles parcelles de vergers, mais je préférais travailler avec les moutons. J’aurais bien aimé devenir éleveur, mais finalement, le cœur brisé, j’ai dû me séparer de nos bêtes, car nous n’avions pas assez de pâturages pour que cela soit économiquement viable.

dAns les Années 1990, lA filière «fruits frAis »Aété rAttrApée par

la mondialisation, les zones de production changeaient et j’ai décidé de prendre une tangente, en me spécialisant dans les jus. J’ai fait mes premiers essais avec les fruits de nos vergers, en passant par un sous-traitant pour la fabrication. Il y avait six parfums : pomme reinette, abricot Bergeron, pêche de vigne, pomme-coing, poire d’été williams et poire d’automne passe-crassane. J’ai envoyé des échantillonsàsoixante adresses

piochées au hasard dans le guide Relais&Châteaux. Cinquante-cinq sommeliers ont répondu positivement… Et c’est ainsi que l’aventure de mes jus «de dégustation »adémarré. Aujourd’hui, les fruits ne provien- nent plus de mes vergers, la pro- duction est trop importante, et je me suis rendu compte que ce n’est pas parce qu’on cultive soi- même que la qualité est meilleure : je préfère sourcer les bonnes variétés au bon moment de maturité. Je suis toujours en quête du meilleur fruit de saison, la pomme juteuse, le raisin fin, la poire aromatique. En été, j’adore particulièrement les pêches de vigne et les brugnons bien mûrs. J’en fais un dessert très simple :

le fruit juste poché, infusé d’un peu d’épices pour la note exo- tique, une faisselle de chèvre toute fraîche (ma passion de toujours) et quelques cristaux de sel qui relèvent tous les arômes.

et quelques cristaux de sel qui relèvent tous les arômes. www.alain-milliat.com Poursuivre la cuisson doucement, en
et quelques cristaux de sel qui relèvent tous les arômes. www.alain-milliat.com Poursuivre la cuisson doucement, en

www.alain-milliat.com

Poursuivre la cuisson doucement, en remuant délicatement pour ne pas abîmer les fruits. Laisser cuire sur feu très doux pendant 5à10 minutes, jusqu’à ce que les arômes soient bien diffusés et les pêches entiè- rement cuites et très moel- leuses. Les préleveràl’écu- moire et réserver à température ambiante.

iii

Dans des bols, disposer environ 80 g de faisselle bien froide, garnir avec les pêches compotées tièdes. Saupoudrer de fleur de sel et d’une pincée d’épices fraîches. Déguster aussitôt.

produit intérieur brut

La reine- des-prés.

par camille labro illus t r a t ion Patrick Pleutin

C’est l’une de ces plantes sauvages, belles et discrètes, que le promeneur non averti pourrait aisément manquer. Pour- tant, aux yeux des botanistes comme à ceux des cuisiniers modernes, la reine- des-prés, vivace au port altier, est pré- cieuse. Reconnaissable à ses petites fleurs blanc-jaune mousseuses au parfum d’amande miellée,àsa tige rougeâtre, à son feuillage en folioles dentées et à ses fruits enroulés en hélice, la Filipendula ulmaria, que l’on appelle aussi fausse spirée, barbe de bouc ou herbe aux abeilles, recèle de formidables vertus. On lui attribue de multiples propriétés médicinales : antalgique, anti-inflamma- toire, anticoagulante. Cette véritable « aspirine végétale » contient de l’acide salicylique, soit le principe actif du célèbre médicament dont elle est l’an- cêtre naturel. Elle est aussi riche en antioxydants naturels, vitamine C, fer et soufre. To nique, d iurétique, c ica trisante, elle améliore la digestion, réduit les rhu- matismes ou encore la cellulite. Les som- mités fleuries se récoltent en été, mais il faut les sécher pour qu’elles accumulent tous leurs pouvoirs. Le jardinier

pour qu’elles accumulent tous leurs pouvoirs. Le jardinier o ù e n tro u ve r
pour qu’elles accumulent tous leurs pouvoirs. Le jardinier o ù e n tro u ve r

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Dans les prairies et zones humides, sur les berges des rivières…

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goûte r

Alan Geaam, 19, rue Lauriston, Paris 6 e .

Délice des sens, 12, boulevard des Brotteaux, Lyon 6 e .

gastronome Éric Lenoir aime en voir fleu- rir, car sa prolifération indique la bonne santé des milieux naturels. Il l’utilise sur- tout comme une épice:séchée et matu- rée une année, elle rappelle le mélange cinq épices et assaisonne à merveille viandes blanches, salades de lentilles, pois chiches ou taboulés. On la

consomme aussi en décoction, en sirop, en bouillon, en sorbet ou bien frites en beignets, comme l’acacia. Au restaurant Alan Geaam, la reine-des-prés infuse un caillé de brebis glacé, framboise et mar- jolaine.Àla pâtisserie lyonnaise Délice des sens, elle se pavane en ganache sur un chou abricot-passion.

union libre Bonne pêche. DOmAInE D’ICI LÀ, En mEssIEuRs, buGEy, G AmAy, 20 18 Premier
union libre
Bonne pêche.
DOmAInE D’ICI LÀ, En mEssIEuRs,
buGEy, G AmAy, 20 18
Premier millésime d’une jeune
vigneronne installée entre
Rhône et montagnes abruptes,
ce bugey, vivant, précis, léger
et bien assis, s’allie harmonieu-
sement avec les produits
de la mer. Le merlan révèle
davantage son côté gourmand
et spontané. L. G.
14 €. Tél. : 06-70-39-32-28.
et spontané. L. G. 14 €. Tél. : 06-70-39-32-28. COumE DEL mAs, AbyssEs, COLLIOuRE, ROuGE, 2017

COumE DEL mAs, AbyssEs, COLLIOuRE, ROuGE, 2017

Ce n’est pas parce que le mer- lan frit est un plat de poisson qu’il ne peut pas se marier avec un rouge. Au contraire, il a tant de caractère qu’un vin profond et droit lui va bien. Ce jeune collioure a la frin- gance qu’il faut. Une alliance étonnante, qui tranche.

29 €. Tél. : 04-68-88-37-03.

Pages réalisées par Chloé Aeberhardt, Vicky Chahine et Fiona Khalifa. Et aussi Marie Aline, Carine Bizet, Claire Dhouailly, Stefania Di Petrillo, Isabelle Dupont, Laure Gasparotto, Marie Godfrain, Camille Labro, Noémie Leclercq et Jean-Michel Tixier.

24 août 2019 — Illustration Broll & Prascida pour M Le magazine du Monde

Raphael Saadiq, le 16 juillet, à Paris.

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75 Le gospel et le blues sont le terreau sur lequel poussent ses chansons. À 53

Le gospel et le blues sont le terreau sur lequel poussent ses chansons. À 53 ans, le chanteur, bassiste et guitariste américain, producteur et collaborateur de nombreux artistes de premier plan,

Raphael

Saadiq

sort son sixième album, “Jimmy Lee”. Et renoue avec sa jeunesse, cernée par la drogue, la violence et le racisme

de son pays. Pa r C lé men ti ne Go ld sz al — P ho to s C édr ic Vi ol le t

24 août 2019 —MLe magazine du Monde

Il est le traIt d’unIon entre MarvIn Gaye et

KendrIcK laMar, les Fo ur To ps et Rihanna. À 53 ans, avec six albums studio, dont le nouveau, Jimmy Lee, sort ces jours-ci, Raphael Saadiq a l’aura d’un patriarche de la musique noire améri- caine, de l’un de ses connaisseurs affûtés, et le bagage de ceux qui l’ont sentie évoluer. Ilavu naître le hip-hop dans les années 1980, ressusciter la soul dans les années 1990 et a pu constater en quoi le rap est devenu la pop des années 2000. Mieux : ilavécu toutes ces mutations, avec sa carrière de producteur, notamment. Membre d’un groupe de gospel au sortir de l’ado- lescence, puis proche des pionniers A Tribe Called Quest, il a collaboré avec Mary J. Blige, Whitney Houston, Lionel Richie, Erykah Badu, Jill Scott et John Legend. En 2016, il produit l’album A Seat at the Table pour Solange Knowles et co– écrit la bande originale de la série d’Issa Rae, Insecure. Si Raphael Saadiq, de son vrai nom Charles Ray Wiggins, n’a jamais atteint le succès de masse de ceux qu’il a pu côtoyer, il est resté, au fil des ans, fidèle à sa ligne, un esprit vintage jamais poussiéreux, ce qui lui vaut le respect de ses pairs et la fidélité du public. Pour autant, sur Jimmy Lee, la nostalgie sixties de ses deux précédents albums, The Way I See It (2008) et Stone Rollin’ (2011), laisse placeàun son qui lorgne plus les derniers disques de Michael Jackson, les années 2000 de Prince ou les inspirations funk de Daft Punk que les mélo- dies accrocheuses de la Motown ou de Chess. La voix se passe de l’omniprésent autotune, qui défi- gure le hip-hop contemporain. Dans ses albums, Saadiq sait chanter et ses productions ne se sont jamais vraiment embarrassées de l’air du temps. Aujourd’hui, il a encore l’air d’un jeune homme et, s’il manie avec plus d’agilité la basse et la guitare que l’art de l’interview, il en dit cepen- dant assez pour laisser deviner une rude crise de la cinquantaine. « Ces dernières années, confie-t-il, j’ai traversé une période assez sombre. Mon père est mort il yatrois ans, j’ai été trahi par mon manageur et ai découvert qu’il avait ét é a idé par des amis à m oi… To ut ce la m’a forcéàpenser au passé,àma jeunesse. » Pendant cette période de doute, un ami d’en- fance lui lance : « Ton addiction à toi, c’était la basse. » «Ilaraison, ajoute Saadiq, nous sommes tous dépendants à notre manière. » Dans les années 1970 et 1980,àOakland, ville à l’est de San Francisco où se côtoient une vibrante et tumultueuse communauté africaine- américaine, des émigrés mexicains et des hip- pies sur le retour, Saadiq grandit entre le son des tubes du moment, qui s’échappent des sonos des voitures des caïds du quartier, et les airs de gospel, qu’il entend le dimanche matin à l’église baptiste fréquentée par sa mère. Il n’a pas 10 ans quand l’un de ses frères aînés, guita- riste, lui met une basse entre les mains et lui apprend à jouer You Got The Love, le tube disco-funk de Chaka Khan. À la maison, l’un de ses oncles, révérend dans une église baptiste d’East Oakland, l’engage dans son quartette

Derrière le style tiré à quatre épingles de Raphael Saadiq, son sourire un peu mécanique et ses indéboulonnables lunettes de vue, se devine un instinct de survie exceptionnel.

gospel. « Il est né et a grandi en Louisiane, dit de lui Raph ael Saad iq. To ut en lui évo que ce son du sud des États-Unis. Il yaquelques mois, alors que je travaillais déjà sur l’album, il est venu me trouver. J’ai enregistré avec lui une chanson de gospel typique. Je l’ai laissé chanter et je me suis contenté de faire les chœurs. » Le gospel et le blues sont les cellules souches à partir desquelles grandissent toutes les chan- sons de Saadiq. « Quand mon album Stone Rollin’ est sorti, en 2011, explique-t-il, tout le monde me demandait si j’aimais les Rolling Stones… » La réponse est oui (Saadiq a d’ailleurs collaboré avec Mick Jagger, en 2011, pour une reprise, sur la scène des Grammy Awards, d’Eve- rybody Needs Somebody to Love, de Solomon Burke). « Mais, à travers les Stones, je voulais rendre hommage à Muddy Waters, dit-il, dont l’un des premiers succès s’intitulait Rollin’ St