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UN COMMENCEMENT SEXUEL

I – JULIEN

II – LA CONSTRUCTION DU SEXUEL INFANTILE


A - De la sexualité à la sexualité infantile

 1- « La sexualité infantile est l’invention de la psychanalyse ».


 2- Du traumatisme infantile sexuel à la sexualité infantile
= Le trauma sexuel de la prime jeunesse des Études…
= Une même étiologie d’un trauma.d’enfant.sexuel, pour toutes les psychonévroses de
défense.
 3- Le détour du fantasme, La sexualité infantile : événement traumatique ou
fantasme ?
= « L’empreinte impérissable »
 4- De l’espace à la spatialité, un lieu pour le sexuel infantile
= Refoulement et dégoût

B - De la sexualité infantile au sexuel infantile

 1 -L’autre scène du rêve, L’infantile est le jeu inconscient d’un enfant


 2-Les conditions de la représentation, le contact entre la pulsion et le langage
= Les mots en contact avec le désir
 3 - (En passant…) le sexuel infantile trouve son nom
 4- Sur le rêve, la dramatisation

C- Les Trois essais, Au-delà des zones érogènes : l’érogénéité.

D- Sehnsucht
= La Sehnsucht a partie liée avec l’infantile, la lettre du 27 octobre 1897
2

= La mise en échec de la Sehnsucht, quand elle se trouve un objet et qu’elle devient angoisse.
= Le risque mortifère de la Sehnsucht quand elle devient nostalgie mortelle.
= Sehnsucht et situation d’analyse

III IRÉNE

IV - ACTUALITE DU SEXUEL INFANTILE, INSTABILITE DE L’ECOUTE

A -Une lecture des Remarques sur un cas de névrose de contrainte


B- L’autre face des mots de la parole
C) - L’infantile écoute
D) « On meurt de prétendre à l’idée avant d’avoir été aux choses »
= Les mots de la métapsychologie et le sexuel
= Le sexuel infantile interroge la métapsychologie
= Comment nommer le sexuel infantile ?

V (DÉ)CONSTRUCTION DE LA SCENE DU SEXUEL INFANTILE


= La libre association et l’écoute en égal suspens
= L’Einfall
3

Un commencement sexuel
Dominique Suchet

« Je ne sais ce que je vois qu’en travaillant »


Alberto Giacometti

I-JULIEN

Très vite après son début, l’analyse de Julien s’est avérée difficile. La situation lui est devenue
de plus en plus insolite, jusqu’à l’inconfort. « Les mots tombent à plat » disait-il. Une
résistance particulière appauvrissait ses paroles de leur épaisseur d’inconnu et de surprise et
s’opposait à l’installation de Julien dans l’étrangeté du transfert 1 propice à l’instauration d’une
situation analysante. Tout lui paraissait platement incongru, jusqu’à l’inconvenance. Bien sûr
les horaires, trop tôt ou trop tard, ma disponibilité trop restreinte ou trop grande selon les
moments, les vacances, le règlement des séances et jusqu’à ma ponctualité, rien n’était
« commode ». Sur ce terrain s’entend comme une plainte très enfantine d’une inadéquation
des réponses du monde à ses attentes, et l’expression d’un chaos d’une vie psychique, « pas
commode », et révoltée. Lui ne s’étonne pas de cet inconfort, il ne voit que la répétition ou
plutôt l’évidence du prolongement du destin qui préside à sa vie : depuis toujours, déceptions,
peurs et drames se succèdent. Il a rapidement exposé, plus que raconté, les événements qui
ponctuaient sa destinée tragique, énuméré les morts, les maladies, les exils et les accidents qui
depuis son plus jeune âge se produisent autour de lui. Sa mère, son père, lui-même perpétuent
la répétition des malheurs transmis de génération en génération, comme une névrose de
destinée dont il est convaincu du caractère absolument exceptionnel. On peut entendre
l’investissement narcissique de ces drames, qui lui donne sa valeur. Ou, encore on peut
entendre comment les images infantiles immobilisées de ses parents, chacun statufié dans son

1
Fédida (1995)
4

propre malheur grandiose, recouvrent des scènes ambivalentes œdipiennes. Des scènes qui
demeurent ainsi cachées et protégées. Et c’est d’ailleurs sa plainte principale : il n’a pas, ou si
peu, de souvenirs d’enfance. Tout cela l’amène à considérer que toutes ces difficultés que le
destin lui impose, de même qu’il les impose dans le déroulement de son analyse, justifient le
sentiment que l’analyse tout juste commencée est pour rien, est vouée à l’échec comme le
reste. C’est en opposant à l’enfant victime d’un environnement traumatique un enfant acteur
et auteur des représentations de ses parents que la psychanalyse est née. Le parent défaillant,
violent, séducteur, ou aussi attentif, aimant, commode ou pas commode est une formation
psychique apparue dans la psyché par l’effet de nombreux après-coup. Elle témoigne de la
force des désirs sexuels infantiles, et, à cette formation, l’enfant puis l’adulte tient. Autant
qu’elle semble le tenir. Il y est fixé pourrait-on dire, s’opposant de ce fait au mouvement de
l’analyse, quelquefois jusqu’à la réaction thérapeutique négative quand « guérir de la
sexualité, guérir de l’excès de mère, ne pas vouloir se guérir, c’est tout un » 2. On sait que ces
circonstances s’opposent à une analyse du sexuel infantile et proposent une analyse de
réaménagement ou de réparation des défaillances de l’environnement premier.
On peut aussi, avec Julien, considérer que son analyse a cette forme-là. Que la répétition fait
le lit d’une remémoration, et que nous aurons du temps pour découvrir ce qui est voué à
l’échec pour lui, quel espoir et désir infantiles inaltérés nourrissent ce désespoir et tout autant
cette hargne pour les réaliser. Pour cela l’analyste qui n’a quelquefois à sa disposition, comme
le dit Winnicott, que sa ponctualité, sait que le patient vient, parle ou se tait, et que sa parole
reste une forme empruntée par son désir. Longtemps Julien se plaint des événements actuels
ou passés, les décrit, les commente, les déplore. Il n’évoque pas d’autres souvenirs que les
scènes traumatiques figées, l’associativité n’a pas la fluidité que lui donnerait la remémoration
et les jeux entre les diverses temporalités…mais enfin, en séance, il parle en présence d’un
autre. Il n’a pas beaucoup d’intérêt pour les brèves traces de souvenir qui parsèment ses
plaintes. Cependant, recueillies dans la mémoire de la cure, elles dessinent peu à peu un
paysage d’enfance : les bruits des affolements de l’un ou l’autre de ses parents, des courses et
des pas précipités dans la maison, les taches de sang, le sien ou celui de sa mère, les sanglots,
les siens, ceux des autres, mais aussi les jeux de constructions le plus souvent seul, les
constructions elles-mêmes féériques et gigantesques, et encore le sourire de son père, la
douceur des cheveux d’une mère jeune, des yeux bleus, des odeurs et des bruits de vacances
ou de voyages à l’étranger. D’ailleurs il commence à percevoir cet investissement nouveau de
traces éparses et cela mobilise une angoisse nouvelle. Une modification se produit dans sa
2
Pontalis (1988), « Non, deux fois non » (1981)
5

parole. Cet homme très loquace, exercé dans l’usage d’un vocabulaire varié simple et raffiné
se met, sur le divan, à chercher ses mots. Des silences prennent leur place dans sa parole.
Mais aussi les rêves arrivent et il les apporte en séance. La réticence prend alors une autre
forme. La fin des récits est ponctuée d’un « voilà, c’est tout », et le jeu des associations qui
viennent dévoiler le travail des déformations, des contigüités et des condensations dans les
images de rêves lui semble fallacieux ou au moins inutile quand des pensées latentes
contredisent trop la façade du récit de rêve. Quelquefois des rapprochements sont trop
évidents. La scène du rêve portée par son désir propre suit de trop près l’évocation d’une
scène de souvenir et semble compromettre la capacité de la déformation à tromper la
vigilance de la conscience. Ce fut le cas avec ce rêve : « Je suis devant la porte d’une femme –
je vous donne son prénom : Estelle - je l’ai autrefois aimée, de nombreuses valises sont sur le
palier, elles disparaissent » qui s’appuie sur le reste diurne d’une évocation furtive de la
précédente séance où il avait laissé échapper un regret camouflé dans un sarcasme de
circonstance, « je n’ai plus ma mère, disparue, alors, pas de réunion à Noël comme les enfants
d’autrefois ». Le désir que le rêve porte (je l’ai autrefois aimée) emprunte les voies du
transfert et de la situation d’analyse où, selon son expression récurrente, il espérait « poser ses
valises ». Mais mes interventions ne sont tolérables que lorsqu’elles s’appuient sur le jeu avec
les mots3, apportant sans doute la prime de plaisir facilitant l’acceptation de leur charge de
désir infantile inconscient. Si de nouvelles traces de souvenirs contredisent la théorie de son
enfance exceptionnellement malheureuse, ou simplement le surprennent « parce qu’il ne les
avait pas avant », il se met à douter sur leur réalité. Les a-t-il inventés ? Les a-t-il fabriqués ?
La période est au désespoir, au « à quoi bon » ! « Je ne joue plus » dit-il quelquefois.
Ce jour là, il dit qu’il lui est arrivé quelque chose d’inattendu qu’il a immédiatement voulu me
raconter. Il roulait en voiture, un long trajet, la tombée du jour, il a vu les arbres changer de
couleur, de belles couleurs vives ont jailli. Et il s’est souvenu d’autres voyages qu’il ne savait
pas avoir encore en mémoire. C’était dans la voiture de ses parents, son père et sa mère
devant, lui derrière, c’était heureux, chaleureux, chaud, paisible. Il y avait eux, il y avait lui,
ensemble, et il avait vu, alors, les mêmes arbres en couleur que ceux qui rougeoyaient sous
ses yeux. Seul en conduisant, il a pleuré parce que, dit-il, il a eu la pensée très vive, en même
temps que le souvenir revenait, que tout ça était perdu, et qu’il savait qu’il le dirait ici. Julien
n’avait pas de souvenir de ses parents ensemble encore moins de souvenir de lui avec eux
deux, aucun souvenir de « réunion » dans un bonheur partagé. Ces scènes, véritablement

3
Freud (1905c), p. 146, GW p. 139.
6

scènes primitives, source d’excitation continue, menaient leur vie clandestine au fond de sa
mémoire.
C’est ainsi que Julien s’est soudainement senti ouvert à son analyse. Il est alors prêt à
renoncer à ce qu’il perd en en retrouvant le souvenir. Cela ne se produisit pas à la suite d’une
résolution, ni avec le soutien d’une explication raisonnable comme l’explication réconfortante
que Freud donne à son patient inquiet de ce qu’il va dire : on peut parler sans risque, les
éléments de l’inconscient se détériorent, perdent leur vivacité et, mis à jour, finissent par
disparaître et perdre leur charge pathogène, comme les vestiges de Pompéi se détériorent une
fois exhumés de l’oubli qui les conservent4. C’est plutôt arrivé par accident, comme la
survenue de l’Einfall5 sous la plume de Freud quand il abandonne sa neurotica, « la
disponibilité, tout est là » s’exclame-t-il, empruntant la formule à Hamlet6.

II LA CONSTRUCTION DU SEXUEL INFANTILE

A- De la sexualité à la sexualité infantile.

L’énigme de la sexualité dans la vie psychique de ses patients a provoqué la recherche


psychanalytique de Freud ; puis la sexualité infantile devient la question, elle occupe les
premiers temps de la conceptualisation métapsychologique ; et ensuite la sexualité infantile
cède la place au sexuel infantile. Pourtant jamais « sexuel infantile » ou « infantile » ne
deviendront des concepts, ils resteront des notions furtives. Dès l’introduction du narcissisme
et encore plus avec la seconde topique qui fait prévaloir la pulsion sur la représentation, avec
l’effacement de l’inconscient au profit du ça, il semble même que la référence à l’infantile
s’estompe. Cependant, nous considèrerons que l’infantile demeure, dissout dans l’œuvre, en
arrière plan, tel les Sirènes attirant la recherche7, opérant l’attraction d’un lieu où se
conjoignent amour et haine, vie et mort.

1- « La sexualité infantile est l’invention de la psychanalyse »8.

4
Freud (1909d), p.153-154.
5
Einfall est fréquemment rencontré dans les textes de Freud, cela signifie « l’idée qui tombe », habituellement
traduit par l’idée incidente, mais ce pourrait être aussi l’idée surprenante. Très souvent aussi on trouve dans les
textes français le mot de la langue allemande gardé non traduit.
6
Freud (1887-1904), lettre 139 |69]
7
Blanchot (1959) et Donnet (2005), « Le chant des sirènes », où Jean-Luc Donnet utilise l’épisode de l’Odyssée
dans un autre sens, pour illustrer la navigation de l’aventure analytique.
8
Freud (1914d), p.259.
7

La sexualité infantile est sans aucun doute ce qui apparaît comme le plus communément lié à
la psychanalyse et au mouvement freudien dès lors qu’elle est distinguée de la sexualité
génitale, ou d’un adultomorphisme qui fait d’une sexualité infantile la succession de stades
précurseurs d’une sexualité de l’adulte. La découverte initiale de Freud est d’énoncer à
l’encontre des théories de la dégénérescence, que la psychopathologie est liée à un trouble de
la fonction sexuelle, à un traumatisme sexuel et à la « défense pathologique » qu’il déclenche.
Elle est le premier motif de résistance contre la psychanalyse débutante, mais l’inimitié ne
survient qu’avec le pas suivant quand « il devient impossible d’affirmer plus longtemps que
l’enfance est asexuelle »9. La résistance à la psychanalyse s’oppose à la conception d’une
sexualité spécifique dans l’enfance. À l’époque puritaine de Freud il était peu admissible de
retrouver dans la vie enfantine les mêmes mouvements que ceux de la vie érotique adulte et le
scandale se nourrissait d’une réduction de la sexualité à la seule activité génitale adulte. À
notre époque le scandale se perpétue de la même manière, mais sournoisement quand la
sexualité enfantine est recouverte par une sexualité adulte. Elle paraît reconnue, mais elle l’est
comme la forme d’une sexualité adulte en miniature. Daniel Widlöcher 10 remarque que cette
assimilation des deux sexualités est une sorte de défaut installé par Freud lui-même qui dans
son souci de défendre la psychanalyse a toujours considéré que la résistance visait la
sexualité, sans distinguer la sexualité infantile (ou le sexuel) de la sexualité adulte. Au
contraire en les réunissant dans une disposition unique, les liant l’une et l’autre, il soulignait
l’influence de l’une sur l’autre, la nature sexuelle de la première (infantile) et l’essence
(infantile) de la seconde. Ce faisant il dévoile qu’au cœur de la sexualité infantile gît une part
de sexuel inadéquate à toute évolution. Les aléas de la construction du sexuel infantile dans la
sexualité infantile témoignent de cette part inadmissible. Le mouvement de construction d’un
concept suit celui de la chose qu’il conçoit. 11 Nous allons retrouver le redoublement des
mêmes dépassements et les mêmes vacillements dans l’évolution de l’être psychique humain
et dans l’évolution de la théorie.

9
Freud (1913j), p 114. Et aussi, sur ce thème : Freud (1923a [1922]) p.192 : « La sexualité infantile : Par sa
recherche étiologique la psychanalyse se trouva en situation de s’occuper d’un thème dont l’existence avait été
à peine soupçonnée avant elle.» Ou Freud, (1924f [1923]), p. 340 : « Ainsi l’on en vint à mettre à découvert
quelque chose sur quoi jusqu’alors la science avait par principe fermé les yeux, la sexualité infantile qui se
manifeste dès l’âge le plus tendre en réactions corporelles comme en attitudes animiques. »
10
Widlöcher (2001)
11
Lacan (1951), p218 : « C’est dire que le concept de l’exposé est identique au progrès du sujet (…)» (Les
italiques sont de Lacan), Laplanche (2006b) p16 : « C’est quelque chose que j’ai essayé d’exprimer dans une
formule parodiant la loi de Haeckel : « l’ontogénèse reproduit la phylogénèse », en disant que la théorico-
genèse, c'est-à-dire l’évolution même de la théorie avec ses avatars a tendance à reproduire l’ontogénèse, c'est-
à-dire le destin de la sexualité et de l’inconscient chez l’être humain. »
8

Afin d’imposer le sexuel infantile, Freud dut lutter contre une forte opposition dans la culture
et autant contre des résistances personnelles à se soumettre aux caractéristiques de la
formation de son objet. Ces caractéristiques sont communes avec les entités psychiques
voisines que sont la pulsion et l’inconscient. Pour le sexuel infantile comme pour la pulsion,
tous les stades de leur développement devraient pouvoir être regardés ensemble comme les
vagues d’éruptions de lave successives à l’intérieur d’une quelconque unité de temps. Chaque
nouvelle forme de la manifestation du sexuel infantile demeure telle qu’en sa survenue,
subsistant en s’ajoutant aux formes suivantes12. Pour le sexuel infantile comme pour
l’inconscient, leur structure fait coexister toutes les époques de leur construction, comme si
dans une ville, Rome dans l’exemple, tous les éléments architecturaux, dans tous leurs états,
étaient simultanément accessibles. La vie sexuelle enfantine avec tous les états de ses destins
psychiques, ne cesse d’imprégner la vie d’âme tout au long de la vie. En-deçà des traces de la
sexualité infantile il y a celles du sexuel qui la nourrit, et elles se retrouvent les unes et les
autres dans toutes les productions psychiques.

2- Du traumatisme infantile sexuel à la sexualité infantile


La première préoccupation de Freud a été de réunir les causes des symptômes
psychopathologiques des psychonévroses sur le terrain de la sexualité traumatique de
l’enfance. Si ses observations assidues des neurasthénies et des névroses d’angoisse
confortent la recherche des causes dans les conditions actuelles de la sexualité, comme la
masturbation ou la frustration, pour les psychonévroses il trouve sous hypnose que le
symptôme se forme à partir d’un facteur sexuel des souvenirs ; il retrouve le traumatisme
sexuel dans les traces de souvenirs de la vie d’enfance. Mais : « celui qui cherche a souvent
trouvé plus que ce qu’il souhaitait trouver »,13 et Freud est attiré toujours plus loin dans le
passé. « Les traces renvoyaient dans l’enfance et dans les premières années de celle-ci ». C’est
sur le terrain de l’enfance et d’un traumatisme sexuel de l’enfance, que s’effectue un premier
rassemblement, dans un mécanisme commun, des différentes manifestations
psychopathologiques. Cela concerne les deux sortes d’hystérie que Charcot avait séparées, et
aussi les névroses de transfert (l’hystérie et la névrose de contrainte) et enfin les névroses
actuelles (la névrose d’angoisse et la neurasthénie). Cette ambition désigne l’horizon de la
recherche ; touchant au sommeil du monde,14 pointe l’idée que la vie sexuelle dans l’enfance
12
Freud (1915 c), p. 178.
13
Corneille, le Menteur, cité par Freud (1914d), p.259, GW p. 55.
14
Commentaire inspiré à Freud après la réaction de Kraf-Ebing à l’issue de sa première conférence devant
l’Association pour la psychiatrie et la neurologie de Vienne le 21 avril 1896.
9

concerne toutes les pathologies et au-delà le souvenir, le rêve, et en fin de compte toute la vie
psychique ordinaire.
= Le trauma sexuel de la prime jeunesse des Études…
Toutes les hystériques souffrent de réminiscences,15 les symptômes sont la marque du retour
d’un souvenir refoulé d’un trauma sexuel non remémoré mais inconsciemment actif. Les
traumatismes sont survenus dans la vie sexuelle de la prime jeunesse, ils sont des sexuellen
Traumas in früher Jugend.16 Il s’opère une transformation que l’on suivra dans les mots. Peu à
peu les souvenirs des traumatismes sexuels de l’enfant (vécus par l’enfant, die
Errinerungsspur jener Kindheitstraumen) valent pour leurs traces mnésiques et se muent en
trauma d’enfance (die posthume Wirkung des sexuellen Kindertraumas),17 et la traduction des
Œuvres Complètes qui dit trauma.d’.enfant.sexuel marque le télescopage du temps de
l’enfance et de l’événement. Si quelquefois les symptômes paraissent « spontanés », c’est
qu’en réalité ils sont issus d’un traumatisme sexuel de l’enfance, non élaboré, parvenant à la
conscience par la voie anormale de la sensibilité corporelle. Certes ces hystéries ordinaires
n’ont pas spontanément accès à ce trauma ancien, cependant un traumatisme sexuel d’enfance
se dévoile pendant le traitement. La déconstruction du mécanisme psychique de la formation
du symptôme le révèle en s’appuyant sur des associations et des « connexions
symbolisantes » du langage, fournies par le double sens des mots. En redonnant vie à une
signification première de l’expression langagière le phénomène pathologique établit une
relation symbolique comme celle que l’individu bien portant établit dans le rêve.
Suivant la voie d’une série ininterrompue de souvenirs Freud remonte des symptômes
hystériques jusqu’aux restes mnésiques non modifiés d’expérience vécues et d’actes de pensée
plein d’affect18. La recherche est guidée par l’espoir de l’arrivée du « dernier mot de
l’analyse» qui mettra en lumière la dernière représentation pathogène, « la scène originaire»
sexuelle. À chaque étape de la remontée l’image trouvée est immédiatement perdue, défaite
par la parole, et on ne la reverra plus. « Une réminiscence ne fait jamais retour une seconde
fois lorsqu’elle a été liquidée ». Malgré la complication du cheminement à rebours, une
certitude s’installe : l’action pathogène du trauma psychique est due à un caractère dynamique
du sexuel par le retour d’impressions auxquelles la satisfaction adéquate est refusée, soit par
évitement du conflit psychique, soit que les retenues, la pudeur ou des conventions sociales
l’interdisent, soit que les impressions ont été reçues par le sujet alors qu’il était dans un état
15
Freud (1893a)
16
Freud (1894-1895), p. 302, GW p.277.
17
Freud (1896b), p127, GW p.383-384.
18
Freud (1894-1895), p.324, GW p.302.
10

psychique où il était incapable d’assurer la liquidation de l’impression. Ce dernier état, s’il


fait encore référence à l’état hypnoïde décrit par Breuer, désigne de plus en plus l’immaturité
enfantine quand un événement a eu lieu et n’a pas pu s’inscrire. S’ouvre un questionnement
qui ne se refermera jamais : de quelle manière reste agissant ce qui n’a pas pu s’inscrire ?
C’est une question que reprendront plus tard les travaux sur l’originaire et, d’une autre façon,
Winnicott19. Freud précise que les impressions concernées sont sexuelles et que le premier
refoulement, c'est-à-dire la première interdiction, a lieu dans l’enfance. Les symptômes
ultérieurs se rattacheront à ce premier « refoulement » selon le processus d’après-coup élaboré
dans le Projet de psychologie20. Freud dessine21 une structure des psychonévroses. Elle
consiste en reproduction des scènes originaires, de séduction, parce que le souvenir ne se
donne pas directement, devant lui s’interposent ces autres formations que sont les fantasmes.
= Une même étiologie d’un trauma.d’enfant.sexuel, pour toutes les psychonévroses de
défense.
À l’appui de la clinique Freud range ensemble la névrose de contrainte et l’hystérie, 22 réunies
sous le sceau d’une même étiologie, celle de l’action posthume du trauma.d’.enfant.sexuel 23.
Ce sont les mêmes éléments, seule la régression change selon les symptômes 24. Il s’agit
d’affirmer la coïncidence entre les mécanismes du rêve et ceux de l’hystérie à l’endroit même
de la présence actuelle de l’infantile. Les « transferts » auxquels Freud est confronté sont des
rééditions de motions infantiles, de fantasmes, et toute l’analyse ouvre le champ nouveau des
modalités du retour de l’infantile. Ce ne sont plus de simple « pratiques traductives » où le
patient livre ses associations dans le cadre de la relation actuelle au médecin, mais derrière
des « rééditions » déformées il faut les deviner. La répétition supplante la remémoration et fait
son entrée comme modalité essentielle de recouvrement de l’infantile. Le levier est le transfert
qui ainsi prend place dans la démarche comme dans la théorie. D’abord obstacle, il s’avère
être le plus puissant auxiliaire. La puissance affective nourrit le lien consubstantiel entre le
transfert et la répétition. C’est ainsi que je comprends qu’en voulant donner une précision sur
la nature du transfert de Dora, Freud, dans une note de 1923, renvoie non pas à son texte sur
la dynamique du transfert, mais au texte terminal de ses écrits techniques sur l’amour de
transfert. Dans le premier pourtant Freud a introduit la notion d’imago pour dire les schémas

19
Winnicott (2000), « La crainte de l’effondrement », (non daté), p. 212.
20
Freud, (1950 [1895])
21
Freud (1887-1904), «Manuscrit L, Le 2 mai 1897 (126) »p 305.
22
Freud (1896a)
23
Freud (1896b)
24
Freud (1887-1904), « Lettre 126 (61) 2 mai 1897 »
11

répétés de l’enfance, les modèles inconscients élaborés avec les modèles parentaux qui se
répètent tout au long de la vie et éminemment dans la situation de traitement. Autant de
notions éclairantes qui peuvent compléter l’analyse des fragments de la cure de Dora. Mais en
renvoyant à l’amour de transfert, Freud affirme la nature même du transfert, ce que la langue
allemande rend fortement en liant en un seul mot amour et transfert (die Übertragungsliebe).

3- Le détour du fantasme, La sexualité infantile : événement traumatique ou fantasme ?


Dans la recherche d’une conception étiologique, la théorie naissante du fantasme s’affronte
aux théories de la « reproduction de scènes originaires » d’un trauma sexuel rappelant
« l’étiologie paternelle ». Le mécanisme de formation du fantasme en après-coup à partir des
restes de ce qui a été entendu sans être compris et qui prend un sens après-coup, établit l’unité
d’un mécanisme de formation semblable pour toutes les psychonévroses. Là où le rêve et le
symptôme retrouvent les scènes infantiles, le fantasme, dans ce premier état, est une
déformation du souvenir qui survient en avant de la pensée, pour protéger le souvenir et le
maintenir hors de la conscience, lui faire écran et le conserver. Le fantasme qui protège le
souvenir pourrait-il être la source pathogène ? Cette source est-elle le souvenir de l’événement
ou la fiction de protection, ou encore l’impulsion dérivée des scènes originaires25 ? Toutes ces
questions26 ouvrent la voie d’un renversement fondamental de point de vue. Le renoncement à
la théorie de la séduction, l’instauration de la temporalité en après-coup de la théorie du
fantasme reposent sur la conception d’un espace, celui de l’écart entre le souvenir et la trace
du souvenir. Le fantasme gardera une empreinte d’être né comme le produit d’un déplacement
entre les deux rives de la sexualité de l’enfance et du sexuel psychique, entre deux réalités, la
réalité matérielle, comme Freud ne cessera de la nommer, et la réalité psychique. Le
traitement des patientes hystériques a donné au fantasme son statut intermédiaire. Les cures
des patients obsessionnels donnent la nature du trajet ; il est établi comme genèse du fantasme
dans « Un enfant est battu »27 où il est décomposé en ses trois stades. La forme dernière par
lequel il se fait connaître est consciente, indéterminée, « un enfant est battu » ; elle dissimule
une forme première qui le personnalise et donne droit à l’agressivité envers le rival œdipien :
« mon père bat l’enfant que je hais ». Une phase intermédiaire, la phase deux, s’est interposée
pour donner forme au désir inconscient de la première phase : (« mon père bat l’enfant que je
hais, il n’aime que moi»), pour conduire à la troisième phase indéterminée. La phase

25
Ibid. Lettre 126 [61], les italiques sont de Freud.
26
Ibid. Lettre 118 [56] du 17 janvier 1897 et 119 [57] du 28 Avril 1897.
27
Freud (1919e), p.128.
12

intermédiaire, refoulée, masochiste, n’a pas eu d’existence réelle, elle est le cœur du fantasme.
Elle s’énonce : « je suis battu par le père ». Cette phase est la réalisation du désir incestueux.
Ce fantasme est originel (ursprüngliche Phantasie) ; il est le fantasme sexuel infantile ; sa
formation est paradigmatique de l’apparition en un seul mouvement du fantasme, de
l’inconscient et de la sexualité sous la forme de l’excitation masochiste 28. La scène à retrouver
n’est pas le souvenir, c’est le fantasme refoulé. L’étude du rêve et du symptôme avaient
annoncé cela mais un pas de plus est fait : le fantasme n’est pas retrouvé il est construit par
l’analyse. Les scènes originaires disparaissent définitivement pour les fantasmes originaires
auquel le fantasme « Un enfant est battu» assure une construction métapsychologique. Cette
construction répond aux questions soulevées par leur apparition dans la cure de l’Homme aux
loups. Au débat, toujours actuel, sur la nature de réalité du fantasme originaire, Freud
défendait alternativement les deux propositions sans jamais exclure l’une ou l’autre, si les
scènes sont contenues dans la réalité, c’est bien ; si la réalité les a refusés, elles sont
fabriqués à partir d’indices et complétés par le fantasme29. « Un enfant est battu » se dégage
de ce non liquet et désigne la place du sexuel infantile entre les deux positions, là où se
construit un fantasme originaire. « Là où » n’est sans doute pas une bonne formulation pour
indiquer un lieu qui n’en est pas un. Je dirais que Freud peut maintenir l’opposition parce
qu’il situe l’événement sur une troisième « scène », sur une « scène » autre, entre le Charybde
de la transcendance et le Scylla du pragmatisme, entre idéalité et déni. « Scène » n’étant sans
doute pas non plus une bonne formulation. Au début de sa recherche Freud l’appelle la réalité
psychique ou aussi le fantasme, elle prend ici le nom de fantasme originaire, c’est la scène du
sexuel infantile. Cette scène n’a pas à être rabattue sur un réalisme biologique ou
phylogénétique ou inscrite dans une transcendance30 ; elle est un produit de la cure, créée dans
le transfert. Récusant la tentation phylogénétique, Laplanche l’inscrit dans les conditions de la
situation anthropologique fondamentale. Il délègue ainsi à l’incompris venu de l’inconscient
sexuel de l’adulte le non représentable, le non lié, le lacunaire qui demeure au cœur du
fantasme, ce reste inconscient source libidinale active et intarissable, qui fait que le sexuel
infantile agit comme « une expérience vécue toute fraîche, inconsciemment »31.
= L’empreinte impérissable32

28
Laplanche (1970), p.152.
29
Freud (1916-17a [1915-17]), « XXIII° Leçon, Les voies de la formation du symptôme », p.384, GW XI, p.385-
386.
30
Laplanche, Pontalis (1964)

31
Freud (1896b), n1p128, GW I p385.
32
Freud (1896a), p119, GW I p418.
13

Sur le trajet du devenir psychique, l’événement réel est remplacé par l’excitation sexuelle
infantile33, puis celle-ci par le fantasme et ce dernier porte la trace de l’événement. Freud use
de la métaphore de l’empreinte pour dire que certains types particuliers de choix d’objet chez
l’homme34 se comprennent lorsque l’on pense que la libido s’est attardée très longtemps
auprès de la mère. Les caractères maternels restent imprimés sur les objets d’amour
ultérieurement choisis. Et il n’a pas peur de comparer cela à la conformation -voire
déformation35- crânienne du nouveau-né marquée par le passage du détroit inférieur du bassin
maternel. Cette comparaison recèle sans doute la vérité de la nature sexuelle des traces
laissées par la sexualité maternelle36. L’empreinte impérissable donne droit à la présence de
l’objet. Il demeure que le fantasme se présente à la fois comme un territoire de conservation
des premières traces et aussi, par sa force hallucinatoire, leur vecteur d’accomplissement.
André Beetschen37, souligne la différence de nature entre le fantasme qui est assemblage, je
dirais mise en scène, et la représentation inconsciente qui est fragmentaire, il y voit un indice
de différenciation entre inconscient et infantile. C’est une contradiction qui complique le
chemin, qui oblige à un détour par l’exploration du rêve.
Mais auparavant il faut, là, s’arrêter sur l’importance considérable de la notion d’espace chez
Freud et sur sa conséquence dans l’établissement d’une réalité psychique fondée sur une
spatialité.

4- De l’espace à la spatialité, un lieu pour le sexuel infantile


Le fantasme est entrevu comme un promoteur psychique de l’excitation par un effet d’après-
coup. Alors cela signifie que les traces mnésiques de l’excitation des zones sexuelles
principalement anales ou buco-pharyngées, les futures zones érogènes, ne disparaissent pas.
Elles livrent leur effet excitant dans la vie érotique de l’adulte et ces zones, ou même toute la
surface du corps gardent leur charge excitante chez le pervers, chez l’enfant ainsi que dans les
plaisirs préliminaires. L’action posthume promeut la théorie du refoulement. L’abandon des
anciennes zones sexuelles au cours de la maturation psychosexuelle ne peut plus seulement
être comparé à la disparition de certains autres organes internes ou à la transformation de la
chenille en papillon. Une disparition par résorption dont l’incomplétude pourrait expliquer les
perversions ou l’infantilisme n’explique en rien la survenue d’excitations à partir des
33
Freud (1906a)
34
Freud (1910a), p. 195.
35
Schädeldeformation dans les éditions antérieures à 1924, puis Schädelformation.
36
Beetschen (2000)
37
idem
14

représentations, seule la conception d’un refoulement et d’un après-coup peut la justifier. Plus
tard, dans Malaise, quand le clivage viendra éclairer la complexité du problème de la
conservation dans le psychique, Freud reposant la même question, reprendra les mêmes
analogies pour conclure que la conservation dans le psychique est incomparable : la
conservation de tous les stades préliminaires, à côté de la configuration finale, n’est possible
que dans le psychique, et nous ne sommes pas en mesure de visualiser cette éventualité 38.
Winnicott39 disait qu’il discernait chez l’enfant le visage qu’il garderait la vie durant. Contre
cela, le développement de l’adulte ne peut rien. Cela se fait au prix d’une déchirure dans le
moi, déchirure qui ne fait que croître jusqu’à un clivage du moi 40 qui permet que non
seulement les stades soient tous présents, mais aussi les divers états des conflits où l’enfant
peut en même temps satisfaire la revendication de la pulsion et obéir aux exigences de la
réalité. La démonstration s’appuie sur l’angoisse de castration du petit garçon surmontée par
la création du fétiche grâce à un va-et-vient entre déni et reconnaissance. Elle met la
perversion à une place privilégiée dans la construction de la sexualité, ce que sa proximité
dans la formation du fantasme renforce. Le fantasme détourne séduit, amène sur sa scène
toutes les représentations, les traces mnésiques, les représentations –buts. Il les utilise, les
rend par le scénario soumises au désir. Le fantasme est d’essence perverse écrit François
Perrier41.
C’est à partir de cette particularité, en s’appuyant sur la transmutation du plaisir des zones
sexuelles de l’oralité et de l’analité abandonnées en dégoût que Freud cherche l’essentiel
derrière le refoulement. Il plonge dans l’univers de ces « saletés » refoulées. Et il établit une
fiction phylogénétique de l’origine de la sexualité, une Drekkologie (merdologie) dans
laquelle il patauge vaillamment42. Tout au long de quatre mois 43 il agence une nouvelle théorie
qui installe le refoulement au principe de la sexualité infantile. La libido et l’aversion sexuelle
non névrotique44 se lient selon des processus différents chez le garçon et chez la fille, chez
l’homme normal et chez le névrosé. Le retour de ce qui a procuré autrefois du plaisir et a été
refoulé provoque déplaisir et dégoût, et le souvenir pue actuellement comme l’objet pue dans
le présent, et de même que nous détournons dans le dégoût l’organe des sens (la tête et le

38
Freud (1930 [1929]), p 256
39
Winnicott (1990), p17.
40
Freud (1940e [1938])
41
Perrier (1960-1966)
42
Freud (1887-1904), Lettre 152[80]
43
Entre novembre 1897 et mars 1898, principalement les lettres, 46 [75], 151 [79]
44
Ibid. (Les italiques sont de Freud).
15

nez), de même le préconscient et le sens qu’est la conscience se détournent du souvenir. C’est


cela le refoulement.45
= Refoulement et dégoût
C’est en appui sur les cures de ses patients obsessionnels que la connaissance avance. Avec
Monsieur E., de façon exemplaire, quand le sexuel refoulé se fourre dans les mots. Eux-
mêmes se mettent à puer parce que chaque représentation de mot, et non pas le concept qui
lui est rattaché, [est] le territoire sur lequel le refoulé fait sa percée. En arrière fond de cette
élaboration Freud établit une fiction et ainsi redonne une place au fantasme qui pourtant
semble absent, et il plonge dans l’enfance de l’humanité. Ici, avec Laplanche 46, entendons une
signification sexuelle et non pas historique au problème du refoulement lié au passage de la
sexualité anale à la sexualité génitale. Freud dit qu’en acquérant la position verticale l’humain
a modifié le rôle de sensations olfactives : marche verticale, nez détaché du sol, et de ce fait
un certain nombre de sensations auparavant intéressantes, qui étaient liées à la terre, sont
devenues répugnantes…47. Pour l’heure cette fiction du premier refoulement fait que l’homme
porte haut le nez, qu’il se considère comme quelque chose de particulièrement noble. Le
dégoût lui rappellera que les organes sexuels sont proches des organes excrémentiels. Cette
idée que le refoulement concernant les toutes premières zones génitales est à l’origine de la
psychosexualité court dans la théorie, et reviendra régulièrement, dans le manuscrit K, on la
retrouvera, avec Dora, et encore dans Malaise dans la culture où il est une condition de la
culture édifiée sur le renoncement pulsionnel. Avec cette analogie phylogénétique Freud est
fidèle aux découvertes anthropologiques de son temps. Cependant rien ne permet de connaître
des causes internes du redressement et ce ne sont pas des causes externes qui peuvent rendre
compte de l’apparition du sens de la mort ou de l’inquiétude métaphysique du religieux, 48 ce
que Merleau-Ponty nomme « le jaillissement immotivé de la vie ». Les psychanalystes, à la
suite de Freud, infèrent ce moment mythique où la vie psychique, psychosexuelle, émerge
comme le cri sexuel du monde49 dans l’enfance de l’humanité, et se déploie entre image et
parole. Que disent-ils ? Jean-Claude Rolland construit la trace d’une « image
primordiale» psychique à partir d’une interprétation des premières traces humaines. « Cette
image, écrit-il, recueille les aspirations et des organes des sens et du désir, elle dispose d’une
épaisseur et d’une portée que ni la sociologie, ni la phénoménologie ne peuvent expliquer. De

45
Freud (1887-1904), Lettre 146 [75]
46
Laplanche (2005), «séance du 13 février 1990 » p.163.
47
Freud (1887-1904), « Lettre 146 [75], 14 novembre 1897 ».
48
Philppe Vestraten, La généalogie de la parole, Osiris, 1991.
49
Kahn (1991)
16

surcroît cette image issue de la perception n’est pas – plus - accessible aux organes des sens,
elle ne l’est désormais qu’à l’activité de parole ou d’écriture »50. Mais c’est une activité de
parole elle-même ouverte sur un horizon souligne J.-B. Pontalis pour qui « … (ces hommes
lointains) ont inventé pour rien qui pût leur être utile, une langue (simultanément : langue-
langage-parole) et que cette langue nécessairement, leur était étrangère. Elle était sans
rapport avec leurs gestes ou leurs cris, avec leurs signaux, avec tout ce qui les faisait déjà
s’exprimer et communiquer. … Je jurerais, écrit Pontalis, qu’ils n’ont pas inventé le langage
pour se parler mais pour parler avec l’inconnu….Si nous ne pouvons plus rêver nos origines
nous allons méconnaitre que le langage n’est vraiment langage, une opération active, que s’il
transporte en lui ce qui n’est pas lui.»51
Le redressement de la portée du regard change la vision du monde. La modification du point
de vue ouvre l’espace. Le refoulement s’annonçait comme le mécanisme psychique à saisir
pour avoir la clé de la compréhension de la vie d’âme et maintenant il se présente comme la
trace d’un mouvement qui a eu lieu ; il se construit sur une scène psychique, ainsi qu’on l’a
vu pour le fantasme : dans le mouvement de la cure. Le point de vue dynamique prévaut sur
une topique. Cela oriente la conception de l’originaire, et amène à penser non pas un
originaire (narcissisme, refoulement, fantasme) mais un processus. Le sexuel prévaut sur une
sexualité, il échappe à une localisation ou à une assignation temporelle. Il se dissimule dans
un mouvement dont seule une fiction, le rêve interprété ou le transfert construit, peuvent
laisser apparaître les effets en leur offrant une scène où des images portées par un langage
accueillent les répercussions du désir. Les désirs de l’enfance sont toujours en mouvement,
toujours prêts à se procurer une expression lorsque l’occasion s’offre à eux de s’allier à un
désir actuel pouvant leur donner forme, « comme les ombres de l’enfer s’éveillant à une vie
nouvelle dès qu’elles ont bu du sang ».52

B - De la sexualité infantile au sexuel infantile


1- L’autre scène du rêve. L’infantile est le jeu inconscient d’un enfant
Être revenant est d’une certaine façon la condition de réapparition des traces de l’enfance
dans le rêve. Avec le rêve, on ne retrouve pas l’enfance, perdue à jamais, on retrouve
« l’enfant continuant de vivre avec ses impulsions », et cet enfant pulsionnel revient jusque
dans les mécanismes du travail du rêve eux-mêmes. L’interprétation révèle qu’à proprement
50
Jean-Claude Rolland, 2014, « L’image primordiale ou la naissance de la subjectivité », Conférence à Lyon,
Grepsy, mai 2014, inédit.
51
Pontalis (1986), p. 26-27.
52
S. Freud (1900), note 1, p. 607.
17

parler l’enfant du rêve est un infantile en mouvement. Cependant il lui faut, pour survenir, une
scène gouvernée par les caractéristiques du travail du rêve. Si bien que la « doctrine du
rêve »53 est d’une importance considérable et seuls les grands bouleversements de la
métapsychologie, l’introduction du narcissisme puis la deuxième topique, vont modifier sa
conception et corrélativement celle du sexuel infantile. Dans deux textes écrits en 191454 la
critique virulente de Freud porte sur la conception du rêve et du sexuel infantile par Adler et
Jung : en confondant le rêve et les pensées latentes du rêve ils en ont fait un jeu sur les mots,
et ont promu une vision du monde fondée sur l’appât du surmontement de la sexualité. À ces
résistances là s’ajoutent celles venues de la cure. Les rêves de punition, les rêves traumatiques
ou les rêves d’angoisse font échouer la fonction du rêve à réaliser un désir et l’effroi survient.
Le rêve devient une scène indésirable55. Le conflit narcissique entre le désir de dormir et le
désir de rêver, l’échec du rêve à protéger le sommeil, ne contredisent pas la fonction du rêve,
ce qui est déplaisir pour un système est plaisir pour un autre 56, et il demeure au mieux une
tentative d’accomplissement de désir. Si le dessein du rêve de transformer les impressions
douloureuses en motif de satisfaction n’est pas contredit, en revanche, ce qui est
profondément modifié est la nature de ces premières impressions. Les rêves pénibles
trahissent les expériences douloureuses vécues dans l’enfance, celles qui sont liées aux
premières expériences sexuelles, celles qui laissent des impressions d’angoisse, d’interdiction,
de déception et de punition, celles qui drainent tous les désirs pulsionnels inaccomplis 57. On
ne peut pas se contenter d’admettre que ces impressions douloureuses se présentent en
accompagnement d’un désir infantile impérissable. L’échec du rêve révèle une autre de ses
tâches, celle de transformer les éléments traumatiques et il faut faire l’hypothèse que cette
tâche est exigée par le caractère du matériel infantile, il faut concéder aux expériences vécues
de l’enfance leur caractère traumatique.58 Le sexuel infantile est l’événement traumatique.
L’autre bouleversement imposé au sexuel infantile vient de la prise en compte de la répétition
dans les rêves et dans les symptômes. Pendant longtemps, étayée sur la première doctrine du
rêve en tant que réalisation de désir, avait dominé la confiance dans la remémoration. Puis,
dans Au-delà… : Vingt-cinq années de travail intense ont eu pour conséquence que les buts
de la psychanalyse sont maintenant tout autre qu’au début…..Il devint de plus en plus clair
que le but fixé, le devenir-conscient de l’inconscient, n’était pas pleinement atteignable, par
53
Freud (1933a [1932]), « XXIX° Leçon, Révision de la doctrine du rêve », p.87-111, GW XV., p. 6-31.
54
Freud (1914c) et Freud (1914d)
55
Gribinski (2009)
56
Freud (1940a [1938]), p.261, GW, XVII, p.93.
57
Freud (1933a[1932]), « XXIX° Leçon, Révision de la doctrine du rêve » p. 110.
58
Ibid. p111.
18

une telle voie (la remémoration). Le malade ne peut pas se souvenir de tout parmi ce qui est
refoulé en lui, peut être pas précisément de l’essentiel….Il est bien plutôt obligé de répéter le
refoulé comme expérience vécue présente, au lieu de s’en souvenir comme d’un morceau du
passé… Cette reproduction apparaissant avec une fidélité qu’on n’aurait pas souhaitée, a
toujours pour contenu un morceau de la vie sexuelle infantile, donc du complexe d’Œdipe et
de ses prolongements et se joue régulièrement dans le domaine du transfert59. Cette citation
transmet toute la force requise pour ce changement, ce renoncement. L’essentiel du sexuel
infantile, traumatique et tragique, se donne en se répétant. Le rêve peut être investi comme
terrain de la répétition quand il se mue en rêve d’effroi. Le rêve de l’Homme aux loups est
exemplaire : l’activation de l’image de la scène originaire agit comme un trauma équivalent
à une séduction, écrit Freud. Et la répétition des rêves de même, prend en charge
l’acharnement de la manifestation d’un sexuel infantile qui ne se remémore pas, qui s’efforce
de se répéter dans une sorte de revivification. 60 C’est cette répétition qui entraine la
conviction de Freud et de son patient que dans le rêve se trouve la réalité de scènes infantiles
inconnues. Mais il est une autre répétition, celle qui se fait en dehors des scènes attendues,
celles qui vise les processus eux-mêmes quand le rêve devient cauchemar ou séduction ou
quand un transfert agi, quelquefois, menace de la même façon, le déroulement de la cure.
Cette répétition d’une autre nature, mue par une compulsion de répétition, au-delà du principe
de plaisir au service de la pulsion de mort, a besoin d’une autre scène que celle de
l’accomplissement du désir. Le modèle paradigmatique du rêve est supplanté par un second
modèle qui donne droit aux manifestations de la compulsion de répétition. Ce modèle est le
jeu des enfants, et exemplairement celui du jeu d’un enfant d’un an et demi avec une bobine
de bois entourée de ficelle qu’il fait disparaître avec un o-o-o-o plein de signification et
réapparaître avec un joyeux « da ». Nous savons donc maintenant que le rêve est menacé par
l’objet qu’il traite. Sa fonction de réalisation hallucinatoire de désir et d’ouverture sur les
représentations des scènes sexuelles infantiles est en partie insuffisante et d’autres scènes
doivent s‘offrir à la répétition de ce qui n’est pas remémoré. Mais cependant, revenons aux
conditions de la représentation parce que d’elles dépendent la possibilité de son débordement,
de sa déconstruction, de son au-delà.

2-Les conditions de la représentation, le contact entre la pulsion et le langage

59
Freud (1920g), p. 288-289, GW XIII, p. 16-17.
60
Freud (1920a), p. 240, GXXII, p. 277.
19

Le rêve fournit les conditions pour qu’entrent en contact la force de progression, ainsi que
Freud nomme la pulsion, et les conditions de la représentation, la liaison à un langage. L’idée
d’une autre scène est «venue à l’esprit du vieux Fechner dans sa sublime candeur »61elle sert
de « point de départ » à Freud pour penser une scène psychique et élaborer une théorie
topique de l’appareil psychique. C’est une théorie, certes, toujours reliée à la recherche des
scènes originaires de l’enfance, perdues ou oubliées, mais qui s’en éloigne parce qu’elle
articule les deux hypothèses topique et économique. Cette scène n’a lieu (n’est lieu) que par
l’investissement du travail dont elle est l’objet. L’hypothèse topique corrélative de l’impératif
de traduction des pensées inconscientes en pensées conscientes s’entrecroise avec l’hypothèse
économique de transferts et de modifications d’énergie, libre ou liée, entre les représentations.
La localisation est abandonnée au profit du processus. Et l’on sait déjà, parce que c’est une
donnée commune au rêve et aux psychonévroses62, que les passages se font par les mots.
= Les mots en contact avec le désir
Les contacts entre les temps de l’actuel et le désir infantile refoulé s’établissent par la
rencontre de mots qui servent de pont. Leur plasticité, leur double sens, leurs décomposition
et recomposition, et les traits d’esprit qu’ils portent en eux, tout cela, se met au service de la
contrainte à créer des liaisons. Une contrainte qui ne respecte rien, même pas le « cher nom de
Brücke »63. Freud donne le nom de Wortbrücke (mot-pont) à ce mécanisme fondamental. Avec
« cette façon de jouer sur les noms qui relève des vilaines manières des enfants», le désir
infantile, inconscient et sexuel, est ranimé dans les contenus du rêve, il est actualisé au cœur-
même du mécanisme du travail du rêve. Le sexuel infantile est un mouvement qui a lieu sur
une scène où l’on n’est pas et qui se dit avec des mots qui mentent. Et il y a une autre
découverte.
De rêves en associations Freud a retrouvé les désirs infantiles où l’amour et la haine
s’entremêlent. Malgré les assauts de la censure et le désir de voir un père rester debout après
sa mort, grand et sans tache devant ses enfants64, malgré les dénégations des interprétations
du « rêve absurde de père mort »65, les fantasmes œdipiens de père vaincu, criminel et déchu
se faufilent. Une identification récurrente à Brutus énonce le fantasme, l’amour, la haine et la
culpabilité, « Parce que César m’aimait…., je l’ai frappé à mort (erschlagen)». Le mot-pont

61
Freud (1887-1904) Lettre du 9 février 1898 : (à propos de ses recherchés historiques) :« C’est au vieux
Fechner, dans sa sublime candeur, qu’est venue à l’esprit la seule parole sensée. Le processus du rêve a lieu sur
un autre terrain psychique ».
62
Freud (1900a), « chVI Le travail de rêve, le travail de condensation », p. 347.
63
Ibid, p. 244.
64
Ibid, p.477, GW p. 431.
65
Ibid, p 484 sq, GW 437 sq
20

pour dire la haine est schlagen, battre qui se dit wichsen en langage enfantin. Ce mot fait
dériver non vivit vers non vixit. Le même mot dit l’hostilité et dit aussi l’excitation sexuelle
puisque wichsen, qui signifie battre, en argot signifie se masturber. Le mot conduit au
souvenir de la rivalité avec le neveu, et il conduit, encore plus avant, à ce qui lui est
directement associé, au fantasme œdipien d’être maître de la place (c'est-à-dire de la mère,
mais ce n’est pas dit). Le chemin jusqu’au désir sexuel infantile est passé par le retour de
souvenirs qui cependant, toujours, se montrent dans l’incertitude d’une illusion de souvenir.
Les souvenirs balisent le chemin, mais l’avancée se fait parce que « le souvenir se forme en
fantasme »66. Il n’y a qu’un infantile, il est à la fois actuel et à construire. À construire, parce
que s’il parvient à produire un effet dans la conscience 67 que ce soit sur l’écran du rêve
comme sur ceux du souvenir ou du symptôme, il le fait par un écart avec lui-même. Il lui faut
une scène intermédiaire pour sa présentation et un langage pour le dire. En un mot il lui faut
un fantasme produit en séance pour le construire et l’inférer. « Le médecin doit se réserver le
droit de progresser, en procédant par inférence, de l’effet-conscience jusqu’au processus
psychique inconscient … ce dernier n’est pas devenu conscient en tant que tel, et même il a
existé et agi sans se trahir encore en aucune façon à la conscience68. La variation du point de
vue est radicale. Nous n’avons accès aux traces du désir et du sexuel infantile présentes dans
la production psychique que par inférence (Schluβprocess) à partir d’un fantasme survenant
dans la cure, s’imposant dans la pensée comme survient l’Einfall. Bien avant que contre-
transfert et transfert ne soient conceptualisés on lit que c’est par le détour dans les associations
de l’analyste et dans l’attention à ses propres pensées incidentes que se forme la perception du
désir sexuel inconscient de l’autre. Pour l’analyse du rêve non vixit le fantasme se forme
comme par étayage dans la pensée de Freud sur le souvenir des vers d’un poème de Heine
« Le retour » qui survient en même temps. On devrait là, approfondir les liens profonds et
consubstantiels qu’entretiennent la psychanalyse, la création littéraire 69, et la fréquentation des
œuvres d’art70. On pourrait dire que le fantasme (de l’interprétation) de l’analyste se forme sur
la scène du poème, en contact avec le fantasme infantile de son auteur qu’il révèle. Le
fantasme inconscient sexuel au principe de toutes les productions psychiques de la vie de
veille comme de la vie onirique produit sur la conscience des effets que l’on peut observer.
Mais pour le saisir, seule la reprise dans le mouvement pulsionnel d’un acte de création ou
66
Freud (1900a), p. 534, GW p. 487.
67
Bewusstseineffekt, que les traducteurs des OCF traduisent par « effet-conscience » .
68
Freud (1900a), p. 667. G.W. p. 617. (souligné par moi)
69
de M’Uzan, Pontalis (1977), « Écrire, psychanalyser, Ecrire, Echange de vues », Écrire la psychanalyse, NRP,
n°46, Gallimard, 1977. Et Gόmez-Mango, Pontalis (2012).
70
Dominique Suchet, (2008), « De l’invité à la relique », in McDougall et al. (2008)
21

dans celui, tout aussi intense, de la cure, avec un fantasme de transfert, permettent d’inférer de
façon privilégiée le désir derrière ce qui reste sinon un lointain effet. Le désir sexuel infantile
n’est jamais entièrement sur le lieu où nous sommes, il est toujours dehors, à côté, il dépasse
les bornes, outrepasse toute scène en une topique éclatée71.
C’est comme cela que je comprends comment après la publication de L’Interprétation du rêve
Freud, voulant établir sa nouvelle théorie sexuelle, poursuit durant cinq années le travail
laborieux qui aboutit à la parution des Trois essais sur la théorie sexuelle. Il le fait en
procédant en deux temps. Chaque temps est articulé par plusieurs scènes, comme dans une
dramatisation. D’abord, premier temps, c’est la parution du livre Sur le rêve,
concomitamment à La psychopathologie de la vie quotidienne et cela pendant qu’il traite Dora
et en écrit un compte rendu d’analyse, « Rêve et hystérie ». Puis, deuxième temps, cinq ans
plus tard, c’est la parution des Trois essais sur la théorie sexuelle, concomitamment au trait
d’esprit et sa relation à l’inconscient, ce qui semble libérer la publication du récit de la cure
sous le titre « Fragment d’une analyse d’hystérie ». Freud écrit la nouvelle théorie sexuelle sur
l’arrière plan de sa saisie dans la cure : sur une table il écrit les Trois essais… où il établit une
théorie sexuelle en définissant pour le sexuel infantile un lieu d’inscription, les zones
érogènes, et une force, les pulsions sexuelles ; sur une autre table il rédige Le trait d’esprit…
où il détermine l’outil de l’investigation et du traitement : le jeu dans les mots. Il désigne
« l’autre scène » du jeu dans la cure, celle qui double la scène onirique. Le rêve est la
réalisation du désir, le trait d’esprit, lui, est un jeu développé ; il est social quand le rêve est
asocial ; il trompe la vigilance de la censure quand, avec l’humour il trompe l’exigence du
principe de plaisir et laisse entendre le déplaisant72. Le scandale de la psychanalyse est de
montrer que pensée et instinct, corps et âme, sont tenus ensemble par la force d’un désir
sexuel infantile, et que l’activité humaine la plus civilisée, le langage, est porteuse de ce
rapport. Le trait d’esprit, est toujours un mot d’enfant, (et les mots d’enfant qui ravissent les
adultes sont toujours des mots d’esprit), ils sont point de contact caractéristique entre
l’inconscient et la pensée rationnelle, avec ses modalités (Blitz) et ses effets (Witz). Il est
inhérent au travail de l’inconscient, d’envisager le trait d’esprit d’un point de vue économique
comme Winnicott quand il fait de l’humour un phénomène transitionnel et aussi d’un point de
vue structural comme Lacan quand il fait du mot d’esprit le paradigme de l’effet de

71
Référence à des titres d’article respectivement de Michel Gribinski (2002), Jean-Louis Baldacci (2007) et
Bernard Chervet (2008).
72
Diatkine (2012), Eoche-Duval (2010) et Valon (2008).
22

l’inconscient73. Les mots du trait d’esprit, mais également les « mots sans esprit »74, sont
organisés par la force de l’inconscient et riches du désir infantile. « Nous ne pouvons tomber
hors du monde », hors d’un monde régi par les destins du sexuel infantile, à condition de
retenir que la découverte du sexuel infantile dans chaque histoire singulière se fait sur le fond
de l’expérience du transfert, la cure bien sûr mais aussi la fréquentation de la création. Les
œuvres partagent la capacité de convertir en langage ce qu’y s’y manifeste, ce qui n’est pas
représentation mais représentance; ce qui ne s’y remémore pas et s’y répète.

3 - (En passant…) le sexuel infantile trouve son nom dans la cure de l’Homme aux rats. Au
cours de la cinquième séance d’analyse Freud perçoit chez le patient un conflit interne et une
forte opposition vis-à-vis de ses pensées incidentes. Il l’associe à un refus à l’encontre de ses
désirs infantiles où de choses qu’il aurait faites et qui lui paraissent aujourd’hui comme
émanées d’une autre personne. Freud commente (et dit à son patient) que celui-ci a découvert
en passant un caractère principal de l’inconscient, l’infantile ; l’inconscient est l’infantile
(das Infantilen), et la partie de la personne qui s’est alors séparée d‘elle, n’en a pas
accompagné l’évolution ultérieure et a donc été refoulée… Maintenant il reste encore à
découvrir un autre caractère, je veux dire le sexuel75. Cette incise (je veux dire le sexuel) ne
figure pas dans le texte publié ; de plus dans le manuscrit du Journal elle est l’objet d’un
lapsus calami où das Infa(ntile) barré est remplacé par Sexuelle. L’inconscient est
consubstantiellement sexuel et infantile. Il reste à déterminer les modalités psychiques de la
représentance qui permettent de soutenir l’établissement d’une scène pour le sexuel infantile.

4)- Sur le rêve, la dramatisation


C’est dans Sur le rêve, écrit dans l’année suivant la parution de L’Interprétation du rêve, que
nous allons trouver la condition essentielle pour l’accueil de la survenue du sexuel infantile.
La rédaction du petit livre est laborieuse. Puis, le texte a été négligé par les commentateurs. Il
est souvent considéré comme un résumé76, une version populaire du précédent77. Didier
Anzieu78, sensible aux atermoiements de Freud y voit l’effet d’un conflit intérieur et d’une
résistance inconsciente, d’autant que l’inhibition pour la rédaction de l’ouvrage est libérée par
un rêve (« Le rêve de la Table d’hôte »). D’autres lecteurs de Freud, Paul-Laurent Assoun,
73
Lacan (1953)
74
Lavie (1988)
75
Freud (1909) et Freud (1909d) p.71. (souligné par Freud)
76
Gay (1991)
77
Jones (1958), p 396.
78
Anzieu (1988)
23

Jean-Luc Donnet ou Laurence Kahn, ont montré comment ce livre apporte une connaissance
nouvelle sur les conditions de la représentation psychique. Par le léger décalage qui fait passer
de la rédaction d’un livre sur l’interprétation du rêve à un écrit sur le rêve, Freud affirme son
objet. Aux deux opérations déjà décrites, la condensation et le déplacement, nécessaires pour
un accomplissement dissimulé du désir refoulé Freud ajoute une troisième opération qui met
en forme, la dramatisation (Dramatisierung). Par elle, le rêve met en forme une situation, il
présente (er stellt) quelque chose comme étant au présent, il dramatise (er dramatisiert) une
idée79. L’année précédente la dramatisation apparaissait dans une énumération d’équivalents
(rendre présent ou dramatiser), un an plus tard son opération se précise : la mise en forme
d’une situation résulte de la combinaison de « rendre présent » et « dramatiser ». Cette action
s’allie à la présentation des idées latentes dans leur trajet vers la représentation, elle s’ajoute
aux processus de transformation des contenus latents en contenus manifestes du rêve. C’est
grâce à la dramatisation que la présence de la chose au présent, à partir des images
sensorielles visuelles le plus souvent, donne au rêveur une croyance entière en ces
hallucinations, et qu’il les confond avec la réalité jusqu’au réveil. Le rêve ne doit qu’à cette
alliance de la présentation (Darstellung) et de la dramatisation d’être réalisation de désir.
Dans ce « petit écrit », et seulement là puisque jamais repris dans la suite de l’œuvre, en se
substantivant, la dramatisation, ce procédé de transformation d’une pensée en situation,
acquiert le statut de mécanisme du travail du rêve à côté de la condensation et du
déplacement. Laurence Kahn80 approfondit la place donnée à ce processus au sein des
intrications des modalités de représentation psychiques qui sont décrites avec la profusion de
termes que permet la langue allemande et qui a embarrassé les traductions 81. Entre la
représentation (Vorstellung) qui désigne les représentations psychiques elles-mêmes et la
présentation (Darstellung) qui en est leur présentation et les conditions de leur vivance, se
dissimule une troisième activité spécifique, particulière, discrète, la représentance, die
Vertretung. Die Vertretung, le délégué, le tenant-lieu (comme Lacan en fait le choix), supplée,
elle est vicariance. Mais surtout elle est un mouvement qui conduit la présentation vers la
représentation, c’est le moteur de la substitution, une véritable force qui pousse à la mise en
situation. C’est elle, la force de la dramatisation. Elle qui met en scène, elle anime les produits
de la condensation et du déplacement ou aussi les produits de la situation analysante formés à
partir du transfert.

79
Freud (1900a), p. 80, GW, p. 53.
80
Kahn (2012), p. 63-86.
81
Laplanche (1989), «présentation», « représenter», p128-129, 137-138.
24

La dramatisation opère avec le transfert comme avec le rêve, elle donne aux représentations
inconscientes, nourries de leurs relations aux traces mnésiques de la sensorialité précoces une
voie vers la représentation. Elle fournit, avec des scènes, le point d’ancrage qui arrête la
dérive pulsionnelle. Il en est ainsi pour la vision de Julien. L’idée surprenante, l’Einfall : « des
couleurs changent » doit sa survenue et son évocation en séance à la même force de
dramatisation. Plus précisément, la dramatisation a fourni une force nécessaire pour que des
matériaux issus des traces mnésiques et façonnés par les processus de condensation et de
déplacement se constituent en une scène et interrompent leur avancée directe vers une
régression hallucinatoire. Force autant que forme, elle a pu (se) constituer sous l’aspect d’une
mise en scène82, par la force du remaniement dans le sens de la visualisation 83 en une pensée
imageante. La lecture de Laurence Kahn précise comment le rêve, et j’y associerai les visions
dans le transfert, acquièrent une forme visualisable par l’effet d’une réunion de forces au cœur
de la dramatisation. Parce qu’il y a deux sources : la première venant de l’attraction des
empreintes sensorielles des impressions infantiles, la seconde venant de la force de lier en une
scène. La première vise à la réalisation de la satisfaction, la seconde vise la liaison ; moment
d’alliage, point de rencontre et de liaison entre une compulsion de répétition et une force de
représentation. Les couleurs changent, la formule porte en elle le plaisir accompli dans la
vision et elle porte aussi la détresse de la disparition qui l’a commandée. La force de la
dramatisation est une force résultante d’un parallélogramme des forces composantes écrit
Freud84. Elle les intrique, les mixte, et déplace sur d’autres scènes l’accomplissement et la
détresse qu’elle décline. Pour Julien cela se fait dans la scène d’un couple, la voiture, eux
devant, moi derrière, allié au surplomb sur la-scène-en-train-de-se-figurer, surplomb porté
par, je (vous le) dirai. Les associations en séance sauront refaire à rebours le chemin qui avait
conduit jusqu’à une image, par déplacement et condensation, les traces du chatoiement des
couleurs, la chaleur d’un souffle, les mouvements d’ombre dans la lumière, un ronronnement
comme un bercement, et la solitude. Condensation et déplacement concourent non pas à une
forme nouvelle composite, mais à un effet, à une nouvelle force nommée élément commun
moyen, une formation psychique qui peut pénétrer dans le contenu d’un rêve ou dans une
pensée satisfaisant aux conditions de régressivité, comme les pensées de transfert.
Les scènes infantiles donnent droit aux deux mouvements de liaison et de régression. Mais le
combat est-il à forces égales quand on sait que l’attraction infantile reste indomptable, et que

82
Kahn (2012) p.79.
83
Freud (1901a), p. 106, et.111, GW, p. 681 et 684.
84
Ibid, p. 89, GW, p. 671.
25

la liaison d’Éros se heurte à l’insoumission de la part inconciliable de l’infantile 85 ? Comment


l’allure d’un sexuel de liaison peut-il ne pas recouvrir sa violence constitutive ? Sur quelle
disparition, quel meurtre, se fonde cette action psychique ?
Je suis sensible à la remarque du traducteur de Sur le rêve disant que la lecture du texte met le
lecteur dans la position d’assister, voire de participer, à une enquête portant sur un crime.
Didier Anzieu86, relayant la fantaisie de Cornelius Heim, associe avec le crime psychique
mystérieux que commet le rêve révélé avec L’Interprétation et désigne les coupables : la
censure et le refoulement. La lecture de Sur le rêve interprète-t-elle un contenu latent de la
Traumdeutung ? Mais de quel crime s’agit-il ? De quelle disparition ? De quelle mort ? Le
chapitre VII de la Traumdeutung débute par le récit d’un rêve qui a été raconté puis re-rêvé et
encore raconté et peut être encore re-rêvé -et combien d’analystes n’ont-ils pas commenté ou
re-rêvé ce rêve ? Et les emboîtements de récits de rêves et de relations transforment en un
mythe ces images d’un enfant mort qui brûle près d’un vieillard endormi. La disparition a
partie liée avec ce que ce second texte débusque : la dramatisation. En effet, la dramatisation
sitôt apparue, disparaît. Mais peut-être n’est-elle pas l’objet du crime, mais plutôt l’agent. La
dramatisation fait disparaître la vivance des traces mnésiques infantile en promouvant leur
transvaluation dans un système de représentation sur une scène. Elle fait disparaître leur force
d’attraction87. Le sexuel infantile s’engendre de traces qu’il révèle et dont il fait disparaître la
vivance. Vivance est le mot introduit par Edmundo Gόmez-Mango où j’entends la
condensation de la vivacité et de la force d’attraction des premières impressions. Mais la force
d’attraction attire jusqu’à la déliaison, l’état inorganique dit Freud, une force d’attraction
proche de la pulsion sexuelle de mort de Jean Laplanche, ou de la régressivité extinctive de
Bernard Chervet quand il en fait ce qui délie la progrédience. Le crime serait celui de la mise
à mort de la vivance des traces mémorielles de la satisfaction, quand la vie psychique est
fondée sur la disparition de son propre commencement, que chaque progrès est acquis sur un
renoncement et est comme une créature pauvre et endettée88. Encore plus que les réflexions
sur la négativité qui insistent sur le processus, ce sont les représentations d’enfant mort 89, ou
de la mort-enfant quand elle est l’enfance suspendue dans la mort 90, qui diraient le mieux le

85
Beetschen André, « L’inconciliable » intervention faite au cours de la Journée Jean Laplanche, organisée le 5
octobre 2013 par l’APF, à paraître.
86
Anzieu (1988), « Table d’hôte », préface, in Freud (1901).
87
Pontalis (1990)
88
Dans l’interprétation de son rêve « La Table d’hôte », Freud (1901) cite le vers de Goethe : « Vous nous
introduisez dans la vie/ Vous laissez le pauvre (coupable) s’endetter», p.23-28.
89
Chabert (2003), p.65-72.
90
Gόmez-Mango (2003), p.7-20.
26

cœur du sexuel infantile, attracteur comme le cœur d’une fleur sans cœur 91, et que la
dramatisation fait battre.
Un sexuel infantile qui est plus processus qu’état et qui a pourtant besoin de formes pour se
représenter pose une question économique. La conception des zones érogènes hérite de cette
question et la déplace.

C- Les Trois essais, Au-delà des zones érogènes : l’érogénéité.


Le lecteur des Trois essais, aujourd’hui, a sous les yeux une théorie sexuelle écrite en 1905, et
très vite sa lecture est déroutée par les ajouts, intercalations et notes qui, au gré des éditions
successives, visent à conformer le récit premier aux progrès de la psychanalyse. Mais les
compléments, loin de simplement enrichir un premier texte font apparaître une complexité.
Un sexuel autre, génital, entre en conflit avec le sexuel infantile. Peu à peu deux lignes se
précisent : celle de l’état d’une sexualité infantile tendue vers une future sexualité ajointée au
primat du génital et celle d’un autre sexuel, délié, démoniaque autant que démonique, qui ne
se modifie pas, qui reste et insiste. Le premier état est orienté par la génitalité à laquelle se
réfère la différence des sexes et la prégénitalité ; le second, est plus force qu’état, il est en
dehors de la différence sexuée, il est plus « paragénital » que prégénital. Le premier état
cherche la satisfaction, il est construit par étayage, il est en lien avec l’objet et a pour but la
procréation ; le second est anarchique, il est autoérotique, il est lié au fantasme, il outrepasse
le principe de plaisir à la recherche de l’excitation plus que de la satisfaction. Le premier état
est celui de la sexualité sexuée (das Geschlechtliche) ; le second est le sexuel infantile (das
Sexuale) 92. Le premier état est à proprement parler la sexualité infantile ; elle a une évolution
et une direction qui lui donne une organisation et la promet au scénario œdipien ; Freud la
définit, en 1923, comme étant là au premier coup d’œil. Le second est le sexuel infantile
pervers polymorphe, il est refoulé et ne cesse de faire retour, il est ce dont traite Les Trois
essais presque malgré eux ! Il ne connaît aucun objet sexuel, ne s’attache qu’à celles de ses
parties qui satisfont les mouvements autoérotiques, objets partiels, pulsions partielles, buts
partiels dominés par les zones érogènes qui sont, là, données pour source. La sexualité
infantile est fondée sur un conflit entre les pulsions sexuelles et les pulsions
d’autoconservation, tandis que le sexuel infantile laisse entendre un conflit d’une autre nature.
Et enfin ces deux états du sexuel sont en conflit entre eux. Les zones érogènes sont le terrain

91
André Breton, (1928), Nadja.
92
La traduction attentive de Geschlechts- et ses dérivés par sexué, en réservant sexuel pour la traduction de
sexual- ou de das Sexuelle ou de das Sexuale est éclairante. (cf. Laplanche (1989), "sexuel")
27

de la bataille. Le sexuel infantile pervers polymorphe ne cesse de défendre sa place sur les
territoires que la sexualité infantile annexe et dirige vers un objet. C’est ainsi que les formes
d’expression de la sexualité infantile qui en résultent sont à l’endroit du sexuel infantile
comme la façade du rêve quand elle donne une forme présentable à la réalisation d’un désir.
Elles sont aussi comme le souvenir-couverture lorsqu’avec sa forme acceptable il interrompt
l’amnésie d’enfance et livre subrepticement le plus important de la vie infantile 93. Les
scénarios de la sexualité infantile ramènent les traces mnésiques des investissements perdus et
les manifestations agies du sexuel infantile. Ce sont eux qui les trahissent dans la cure comme
dans la vie. Ils sont décrits avec leurs strates et selon une évolution centrée par des zones
érogènes successives, orale, anale, urétrale, phallique qui en définissent des pulsions
partielles. La récapitulation génitale triomphe jusque dans l’écriture des Trois essais… qui se
conclut dans un chapitre de synthèse, (Zusammenfassung). Cependant il y a un effet de
tromperie dans l’évidence de ce rassemblement, et il faudra presque vingt ans et la deuxième
topique pour que se révèle à Freud l’écart entre la sexualité sous le primat du génital et la
sexualité phallique, celle qu’on (peut) ne pas voir, malgré une observation incessante durant
des dizaines d’années 94 ; c’est-à-dire : voir dans une même forme la persistance de deux états
hétérogènes et non pas successifs. Cela signifie aussi que le sexué de la sexualité sous le
primat génital ne vient que dans un temps second, et imparfaitement, refouler le sexuel
pervers infantile référé au primat phallique, le sexual. Il faudra attendre encore l’impulsion
des débats contemporains sur le genre, et en particulier les travaux de Laplanche 95, pour
penser que le refoulement porte sur le genre assigné à l’enfant et que le sexuel pervers
polymorphe est le résidu de ce refoulement. Selon l’hypothèse phallique, toutes les tendances
de la vie pulsionnelle enfantine liées aux zones érogènes spécifiques se réunissent en une
unité avec une tendance et un but unique en lien avec un objet. Du regroupement sous le
primat phallique viendra après un temps de latence une sexualité post pubertaire sous le
primat génital. La synthèse est plus ou moins complète96. L’abandon successif des différentes
zones érogènes n’est pas absolu et il faudra bien reconnaître chez chacun tout au long de la
vie un érotisme oral, anal, urinaire etc. Deux voies explicatives divergentes restent en conflit.
Soit d’un point de vue intégratif on considère que ce sont des reliquats et que l’on a affaire à
un défaut de maturation où à une défaillance de la synthèse, et l’on fait alors appel à la
93
Freud, (1916-17a [1915-17]), « XIII conférence, Traits archaïques et infantilisme du rêve », p.205.
94
Freud, (1923e), « L’organisation génitale infantile, (à intercaler dans la théorie sexuelle) » Ce texte prévu pour
être inséré dans Les Trois essais, n’y sera pas placé et restera un écrit à part. Son contenu sera néanmoins évoqué
en note, OCF VI, n1 p.136, GW V, n1 p.100,
95
Laplanche (2007), « Le genre, le sexe, le sexual » (2003), « p. 153-183.
96
Freud (1915c), p.173.
28

maturation du moi ; cela Freud ne cessera de le laisser entendre comme dans cette note de
1920 où il incrimine la force relative de chacune des composantes de la pulsion sexuelle et
(…) l’utilisation qui en est faite au cours du développement 97. Soit d’un point de vue soucieux
de l’hétérogénéité, on considère ces tendances comme des présences inactuelles qui ne sont
pas destinées à être les préliminaires assimilés dans une sexualité qui les transcende. Une part
qui ne se soumet pas, qui échappe au gel sur la floraison précoce que représente la latence
s’abattant sur la vitalité des perversions polymorphe du sexuel infantile ; une part qui ne se
rallie pas aux sentiments sociaux propres à cette période, ni ne suit les voies de la formation
réactionnelle et du refoulement secondaire qui, eux, érigent, toujours pendant cette même
période de latence, les barrières sexuelles. Cette part demeure, comme une excitation sexuelle,
au cœur de la sexualité. Et les tendances partielles autoérotiques, du domaine de l’inconscient,
liées au (et par le) fantasme plus qu’à l’objet, et aussi porteuses de la force déliante de la
pulsion, restent toujours prêtes à exprimer une vivacité actuelle, directement. Elles sont un
contre-courant sexuel dans le courant de la sexualité98.
Si l’on adopte le plan d’une intégration du sexuel à la visée d’une sexualité génitale on
retrouve logiquement les caractéristiques prégénitales dans les préliminaires de la sexualité
génitale ; elles y dessinent les traits d’une sexualité infantile perverse polymorphe fabriquée
d’une mosaïque de morceaux d’investissements du corps et du monde promis à une
« évolution » vers une intégration99. L’intégration repose sur l’étayage de la pulsion sexuelle
sur les fonctions d’autoconservation, qu’elle subvertit, qu’elle sexualise pour arriver à ses
fins. Ce sexuel envahisseur conquérant, qui impose ses objets à une sexualité infantile qu’il
forme est celui des pulsions partielles, celui des objets partiels ; il se conçoit dans une
perspective quasi biologique du développement du moi. Cette vision de la sexualité est référée
à un projet de développement idéal, et ceci même si la vie sexuelle n’est pas subordonnée aux
buts de la reproduction, ou si la visée évolutive connaît des achoppements soit par immaturité
soit parce que la progression s’arrête en des étapes préliminaires ou soit encore tout au long
de la vie dans les symptômes ou les lapsus ou les actes psycho-pathologiques de la vie
quotidienne ou aussi dans le rêve. Cette perspective persistera tout au long de l’œuvre de
Freud. Il la développe longuement dans « Le trouble de vision psychogène dans la conception
psychanalytique »100, et on la retrouve chaque fois que le symptôme psychonévrotique est

97
Freud (1905d), p. 142 n1. (1920)
98
Normand (2009)
99
Freud (1905d), p150
100
Freud (1910i)
29

compris comme un ratage des processus de remodelage des pulsions sexuelles. Jean Imbault 101
appelle ce sexuel petit infantile tant il est indexé au projet d’un devenir-grand de l’enfant. Ce
point de vue de développement et de subordination repose sur la possibilité de l’étayage du
sexuel sur les fonctions du moi et il laisse au second plan la part des pulsions sexuelles
autoérotiques indomptées. L’orientation théorique, mais aussi pratique, qui en découle
promeut le moi et la relation d’objet et tend à délaisser, voire à s’opposer à l’élément
primordial de la découverte freudienne. Cette voie est cependant largement ouverte par Freud
quand il introduit le concept de narcissisme primaire, quand il accroît l’importance d’un moi
procédant d’un état anobjectal et se construisant dans des relations d’objectalité. Sur cette
voie, un propos souvent cité de Fairbairn 102 avance les notions de pleausre-seeking et
d’object-seeking et affirme que le but final de la libido est l’objet. Elle sera empruntée par les
psychanalystes attachés à la psychologie du moi, au problème de l’adaptation et à l’ego
psychology103. Vectorisée par une pratique de l’analyse qui vise l’apaisement par la trouvaille
du bon objet plutôt que le dévoilement de l’aliénation à la violence d’un sexuel infantile
pervers polymorphe, leurs idées, avec l’Ego psychology, ont pris place dans le paysage
analytique. Elles sont là chaque fois que l’enjeu vital supplante l’enjeu sexuel. La position de
D.W. Winnicott, elle, en écart, est différente et complexe, même si un usage souvent relâché
de ses apports fait quelque fois de Winnicott un adversaire de la sexualité au profit de
l’environnement. Pourtant il revendique son attachement, (à la lecture de Freud), au sexuel, à
l’inconscient, et à la violence du sexuel inconscient 104. Certes Winnicott réfère la construction
de la psyché à un environnement précoce suffisamment adéquat aux besoins, mais c’est pour
articuler une différence entre une période de développement émotionnel primaire et une
période de relation à des objets (des personnes entières) qu’il peut aussi nommer période
sexuelle et période de sexualité. Le progrès d’intégration de la pulsion selon Winnicott,
s’appuie sur l’activité d’élaboration imaginative, sur les fantasmes. Plus que d’un progrès il
s’agit d’un changement d’état. Demeure une question à propos de cette orientation théorique
et clinique. La prévalence donnée à l’intégration du sexuel infantile dans la sexualité infantile,
la théorie des relations d’objet à laquelle cela conduit, ne voit-elle pas la force inconciliable
101
Imbeault (2000)
102
Ronald Fairbairn (1941), Études psychanalytiques de la personnalité, Ed. du Monde interne, 1998. Position
discutée par César et Sara Botella, dans leur rapport au CPLF de 2001, Figurabilité. Botella (2001), p. 104. Les
auteurs précisent que par la suite Fairbairn nuance son propos sans véritablement changer d’optique en disant
que « c’est l’individu dans sa capacité libidinale et non la libido qui est en quête d’objet».
103
Heinz Hartman, (La psychologie du moi et le problème de l’adaptation), Anna Freud, (Le moi et ses
mécanismes de défense), Ernst Kris et Rudolf Löwenstein, Ronald Fairbairn, (Études psychanalytiques de la
personnalité) sont les figures emblématiques de cette orientation de la psychanalyse
104
Winnicott (1990), p.34.
30

du sexuel infantile disparaître ? Et, même si la sexualité infantile est bien présente, jusqu’où
Winnicott envisage-t-il la pulsionnalité du sexuel infantile quand selon lui l’idée d’évolution
domine pour un processus de formation d’un moi de plus en plus fort ? Les théories de
carence de l’environnement responsable du devenir sexuel du sujet ne risquent-elles pas
d’être considérées comme un retour de la théorie de la séduction ? Sans doute est-ce dans la
préoccupation de se démarquer de Mélanie Klein et de la pulsion de mort kleinienne que
Winnicott donne sa place à l’environnement dans la séparation entre l’enfant et
l’environnement –et la construction corrélative de son intérieur. On pourrait penser que c’est
pour argumenter la signification de la sexualité derrière la pulsionnalité et retrouver le
caractère « sexuel » de la sexualité infantile. Là où Mélanie Klein voit la pulsion de mort à
l’œuvre et postule la haine au principe de la désorganisation 105, Winnicott soutient la valeur
positive de la dépression, certes, mais comment comprendre qu’il s’appuie sur la force d’un
moi acquise avec la participation maternelle et qui donne à l’enfant la capacité de contenir les
tensions et les pressions et de devenir capable de dépression106 plus que sur les mouvements
pulsionnels et les désirs sexuels de l’enfant ? Il admet la haine, mais donne-t-il toute sa place
à la force déliante du sexuel. On peut néanmoins souligner la complexité de la conception de
Winnicott qui maintient fortement l’incertitude au principe de la vie psychique. Et pour lui, ce
qui se produit de plus important dans ce moment de séparation et de mixtion du contre-
courant sexuel et du courant de la sexualité, moment de la formation du moi, ce qui est au
dessus de tout, ce qui est le plus grand bénéfice de cette période, ce n’est ni la nouvelle
relation d’objet, ni la gratification pulsionnelle, ni la « force du moi », c’est l’acquisition
d’une modalité de relation au monde. Un va-et-vient complexe entre ce qui est dedans et ce
qui est dehors s’établit ; il se poursuivra tout au long de la vie de l’individu107, c’est une façon
de dire la possibilité de la régression en analyse ; on doit à cette acquisition (cette expérience)
la modalité de relation spécifique en analyse et la place de l’objet de transfert.
Selon un tout autre programme qui donne droit à l’érogénéité, le sexuel n’est pas
naturellement intégré dans la sexualité. Cet autre dessein, où le sexuel n’est pas soumis à la
sexualité ni la sexualité soumise à la vie, tient l’individu pour simple appendice de son plasma
germinal (immortel) au service duquel il met ses forces (provisoires) en échange d’une prime
de plaisir108. « Naviguer est nécessaire, vivre ne l’est pas » : le sexuel est, la vie est de surcroît.

105
Diatkine (2008) Gilbert Diatkine montre comment les interprétations kleiniennes par la seule destructivité de
la part de l’enfant face au couple parental sexuel, en réalité, innocentent l’enfant de son désir sexuel.
106
Winnicott (1986) «La valeur de la dépression », p.81.
107
Winnicott (1990), p.135
108
Freud (1914c), p.222, GWX, p143.
31

C’est la démonstration des Trois essais. Le sexuel infantile insiste. S’il enrichit la sexualité
génitale de plaisirs préliminaires, ceux-ci ne sont pas un premier temps d’un plaisir terminal,
comme le laisse entendre l’usage du Vorlust des Trois essais, ils sont plutôt comme le plaisir
d’un mot d’esprit, quand Vorlust est un plaisir d’une autre nature, mis en avant (Vor) pour
renforcer un plaisir sexuel qui serait inhibé par la censure. Il n’y a pas de rapport temporel de
succession entre les plaisirs109. Le plaisir préliminaire (Vorlust) enveloppe un plaisir de
satisfaction (Befriedigungslust) en se mettant en façade. La simultanéité des deux plaisir-désir
est conjointe à leur dissimulation mutuelle de deux courants sexuels entremêlés. Il n’y a pas
de progression ni de synthèse. Tout conduit à penser que le sexuel infantile est hétérogène à la
sexualité prégénitale infantile comme il l’est à la sexualité génitale.
C’est ce que montrent les aberrations sexuelles. Elles recèlent une part qui échappe à la
référence génitale normative avec son but et son objet, et elles affolent la boussole du principe
de plaisir. Pour la démonstration dans les Trois essais sur la variabilité de l’objet qu’importe
qu’il soit la personne du même sexe, l’enfant ou l’animal. Ce qui compte c’est de révéler la
liberté d’une pulsion désolidarisée de son objet. Le but est dérouté. Il y a les arrêts à certains
rapports intermédiaires par fixation avant un but final. Il y a aussi les transgressions
anatomiques où le but de la pulsion sexuelle est atteint avec d’autres parties du corps que les
parties génitales. Tout peut être considéré comme organe génital et mis au service de
l’excitation, toute activité peut apporter son concours à une excitation sexuelle infantile
persistante et dont le plaisir attendu se trouve dans l’excitation de cette érogénéité généralisée.
Le sexuel infantile avec ses pulsions partielles, son dédain pour l’objet et son but autoérotique
de satisfaction directe semble opposé à tout progrès de la vie de l’esprit et pourtant il prend
place dans le processus des sublimations, concourant aux mêmes buts culturels, procédant par
d’autres moyens que celui du progrès psychique. Le processus de création chez Dostoïevski,
par exemple, résulte du recours à la grande excitation d’une sexualité auto-érotique. Comment
appréhender cette alliance entre un apaisement au service du plaisir et le recours à
l’excitation ? Comment délimiter avec certitude un destin autoérotique de ce qui serait un
plaisir d’organe ? Comment penser cette proximité sans que le plaisir d’organe ne soit
contaminé par l’objet (partiel) et par le fantasme ? En fin de compte peut-on penser la nature
d’un plaisir d’organe hors du destin psychique que lui donne l’autoérotisme ? La jouissance
perverse en serait une configuration, mais aussi les éclats (de rire, de pleurs, de colère…).
Dans le troisième temps du fantasme « Un enfant est battu » le caractère essentiel qui assure
que ce fantasme est en relation avec la phase deux inférée et inconsciente, c'est-à-dire avec le
109
Widlöcher (2000)
32

sexuel infantile, est qu’il est lui-même porteur d’une excitation, forte, sexuelle, sans
équivoque, et qui conduit à la satisfaction. On arriverait à penser que le témoignage du sexuel
infantile est là. Freud dans une de ses dernières notes écrit Il manque toujours quelque chose
pour aboutir à la décharge et à la satisfaction complète, … et cette part manquante, la
réaction de l’orgasme, se manifeste en équivalents dans d’autres domaines, absences,
explosions de rires, de pleurs et peut-être autre chose 110. C’est une interrogation que sert la
langue allemande quand un même mot Lust signifie tout aussi bien l’un que l’autre. Ce qui
conduit Freud à choisir le mot latin de « libido » pour dire l’énergie de la pulsion sexuelle, et
à garder Lust, un mot à l’ambiguïté féconde, infiniment instructive, pour les pulsions
partielles, les plaisirs préliminaires, en fin de compte pour le sexuel infantile autant que pour
la sexualité infantile. Entre tension et décharge, entre déplaisir et plaisir, les conflits se jouent
sur le terrain des zones érogènes et de l’érogénéité corporelle. Ils posent un problème
économique au destin du sexuel infantile dont s’empare l’introduction du narcissisme. C’est
un problème économique relayé par le masochisme et la prise en considération d’une pulsion
de mort.
Le concept de zone érogène est introduit avec les Trois essais, il varie peu, puis disparaît.
Fidèle aux premières mentions dans les lettres à Fliess111, il désigne une propriété excitable de
tout endroit du revêtement cutanéo-muqueux. En devenant l’objet satisfaisant de la pulsion
partielle dont elles sont la source, elles permettent qu’un plaisir d’organe devenu autoérotique
donne le but sexuel pervers polymorphe à une sexualité infantile. Ce programme, d’où l’objet
et le fantasme semblent absents, satisfait la conception du grand réservoir de libido postulé
dans l’Abrégé112. Il est difficile de penser qu’il s’assortit d’une satisfaction auto, en dehors de
la représentation d’un objet même partiel, et d’oublier que le fantasme et le langage font
naître le corps érogène113, que l’érogénéité se révèle être le produit d’une opération psychique
exécutée selon les modalités des processus primaires et selon les aléas de l’histoire singulière
du sujet. Les régions du corps élues sont celles qui constituent les points électifs d’échange
avec l’entourage. La mère -en général, ou l’adulte qui prend soin- a une présence agissante
par son corps et son langage sur le corps -la peau, les orifices- et sur la psyché de l’enfant 114.
Elle est pour lui, l’enfant, une source intarissable d’excitation sexuelle et de satisfaction issues
des zones érogènes qu’elle promeut. Cela se fait selon les impératifs - à elle la mère- de son

110
Freud, (1941f [1938])
111
Freud (1887-1904), Lettres du 6 décembre 1896 et du 14 novembre 1897
112
Freud (1940a [1938]), p. 239, GW XVII, p.73
113
On peut lire à ce sujet Dominique Clerc (2007), et les travaux autour de son rapport présenté au CPLF 2007.
114
Freud (1905d), p.161, GW p 124
33

désir infantile inconscient lié à ses propres modalités de refoulement, porté par ses mots dans
ses paroles, par ses gestes dans un alliage qui laisse sa trace énigmatique, qui encourage la
pulsion de chercheur de l’enfant. Ce qui ne peut être éludé fait de Hans un chercheur 115, incite
une pulsion épistémophilique de traduction (Jean Laplanche), ou de représentation (Jean-
Claude Rolland). L’énigme116 est liée à la déception de la perte de l’objet de la satisfaction.
Dorénavant orienté par l’objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire-117 l’investissement
premier est retenu, se retourne en investissement auto-érotique et signe un commencement
sexuel où conjointement le fantasme, l’inconscient et le corps érogène prennent leur place.
L’opération psychique déplace l’objet de l’expérience de la satisfaction à l’hallucination de la
satisfaction. Le premier effet est la modification du régime économique. Il n’est plus un
régime soumis au principe de plaisir, orienté vers la décharge pour une satisfaction immédiate,
mais l’investissement des traces de la satisfaction introduit l’écart nécessaire à l’instauration
d’une retenue à l’intérieur du principe de plaisir. Le principe de constance supplante la
recherche du Nirvâna. La seconde conséquence est l’élargissement considérable de
l’érogénéité. Le narcissisme avec sa fonction d’érogénéité, dont le paradigme est
l’hypocondrie, rend éligible pour une satisfaction autoérotique tout organe interne 118 et même
le corps tout entier. Il n’y a plus de zones ou de fonctions dédiées ; l’érogénéité est dramatisée
dans une scène autoérotique construite avec la participation des traces langagières. Elles ont le
pouvoir de maintenir le contact avec le désir, de maintenir présent l’objet perdu dans la
recherche de l’objet-perdu-de-la-satisfaction-hallucinatoire. Il revient à la scène autoérotique
de déployer les conflits qui sont à son origine.
Ces propriétés sont sollicitées pour l’investissement transférentiel de la cure soit pour
constituer une érogénéité qui n’avait pas pu se constituer, soit pour répéter les circonstances
de son avènement et de ses achoppements. C’est ce que l’on peut entendre dans les paroles de
Julien quand elles élargissent sa plainte autoérotique à la scène de l’analyse en incluant la
situation, la parole, l’écoute, l’analyste et le processus psychique interne. Cette construction
du site suppose que la dynamique transférentielle vienne dérouter les modalités de satisfaction
autoérotique en y révélant la place prise par l’objet. L’extension de la fonction d’érogénéité
est déterminante pour l’investissement transférentiel du processus de la cure et prépare la
formation des représentations transférentielles. Elle peut échouer et se fixer en une érotisation
115
Freud (1909b), p. 94, GW p. 341.
116
Laplanche (1992), ou Laplanche (2007), p. 95-108.
117
Formule de César et Sara Botella pour dire la fraction non assimilable (perdue) dans l’objet, celle vers quoi
tend la pulsion, que le moi ne peut connaître, ou retrouver et discutée au cours du CPLF 2001 à partir de leur
rapport « Figurabilité et régrédience », Botella (2001).
118
Freud (1914c), p.227, GW X p150
34

rappelant que cette fonction a pu faillir dans le maintien ou la régression à l’érogène du plaisir
d’organe. C’est alors que tout élément de la situation comme du site peut servir à une
autosatisfaction détachée du processus, souvent subreptice, rarement révélée, ou seulement
plus tard quand elle a été abandonnée. Elle sollicite le corps dans un autoérotisme, comme une
sorte de suçotement clandestin, ce peut être par exemple une habitude de parole réservée à la
séance ou un jeu de regard avec des lignes de lumières habituelles. L’érogénéité est une
retenue dans la recherche de la satisfaction. Les premières retenues sont les premières
liaisons : la symbolisation primaire (Roussillon), la symbolisation traductive (Laplanche) lient
les éléments partiels (de l’objet, de la pulsion) en des scénarios imaginaires, des scènes
autoérotiques. .
(Dora) se souvenait très bien avoir été dans ses années d’enfance une « suçoteuse ». Elle
était assise par terre dans un coin, suçotant son pouce gauche, tandis qu’elle tiraillait en
même temps de la main droite le lobe de l’oreille de son frère tranquillement assis à côté
d’elle119. Le suçotement est le mode complet d’autosatisfaction. Il reproduit la satisfaction
sexuelle ancienne qu’il recherche quand la satisfaction ne peut plus être apportée de dehors.
En créant des zones érogènes inférieures complémentaires déplacées sur le corps propre il en
retrouve les conditions spécifiques de confusion entre dedans et dehors, entre actif et passif,
entre sujet et objet, une expérience authentique sans sujet et donc sans vécu 120. D’où cette
scène tient-elle son caractère prototypique régulièrement réaffirmé par Freud ? Est-ce parce
qu’elle peut se maintenir ou se retrouver régressivement pendant les années de maturité ? Est-
ce parce qu’elle se forme sur une divergence radicale entre les besoins autoconservatifs et le
désir sexuel affranchi de toute satisfaction du besoin le plus vital ? Est-ce pour la volupté ?
Est-ce parce que la combinaison du suçotement avec la stimulation d’autres organes conduit
les enfants directement de la succion à la masturbation ? Sans doute. Mais peut être aussi
parce qu’elle montre le destin de la violence et de l’agressivité inhérente au sexuel refoulées.
Le suçotement est une fixation à un mode de satisfaction antérieur (toujours antérieur parce
que mythique) aux nouvelles conditions de satisfaction du besoin, qui imposent de mâcher et
destituent l’absorption de la nourriture par succion, refoulant le fait que la première
organisation prégénitale est l’organisation orale ou si l’on veut, cannibalique121. Ce mode
complet de l’autosatisfaction serait aussi une modalité de sublimation d’une force étrangère à
la pulsion sexuelle qui a un autre but qu’elle et qui est dans la relation la plus intime avec elle.

119
Freud (1905e), p. 231, GW V, p. 212.
120
Rolland (2011)
121
Freud (1905d), p. 134, GW p.98-99. souligné par Freud.
35

Elle fut d’abord repérée comme une pulsion d’emprise, à l’origine de la cruauté122, au statut
théorique incertain quant à la liaison avec l’une ou l’autre des deux pulsions 123. Dans le
premier rapprochement avec la pulsion sexuelle elle disparaît dans le sadisme d’abord, puis
elle se dissout dans l’agressivité avec la pulsion de mort. La cruauté dans la vie psychique suit
deux destins conformes aux deux voies de la vie sexuelle infantile. Lorsqu’elle se lie dans le
courant de la sexualité infantile, elle se soumet dans l’intrication pulsionnelle à la loi
œdipienne et à sa symbolisation par le refoulement, la formation réactionnelle de la pitié ou la
sublimation grâce à la musculature. Tandis que pour une autre part, elle demeure au-delà ou
en deçà de la mixtion pulsionnelle et il ne s’agit pas pour elle de maîtriser l’objet, mais de
l’anéantir, c’est le propre du crime sexuel124, elle ne cesse de croître tant que la douleur chez
l’autre ne se manifeste pas125, sollicitant ainsi la retenue du masochisme. Elle est comme un
vestige et aussi un témoin de l’état primitif de la pulsion sexuelle, de son noyau qui délie,
défait jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’anéantissement. Nombre de faits divers relatant des
actes d’enfants ou sur des enfants (c'est-à-dire dans une sollicitation mutuelle du sexuel
infantile), commis avec cruauté, sans affect 126, pourraient trouver là leur explication sexuelle.
Serait-ce le secret de l’autosatisfaction, ce lien secret de la cruauté et du masochisme ?
Ici nous retrouvons Julien. Il ne cesse de montrer, voire d’exhiber les fantasmes de
maltraitance, par ses objets, par le destin, par l’analyse et par son propre fonctionnement
mental. Il se montre convaincu d’être un enfant puni par la vie. Il étale sa faiblesse, démontre
son impuissance, et expose ses vaines réactions de rébellion et de méchanceté. On peut
entendre la destructivité, qu’elle fasse le détour par l’extérieur et montre le retournement
masochique de l’attachement aux objets aimés et haïs, ou qu’elle fasse rage
(impersonnellement) contre le moi. La scène fantasmatique générée d’être dévoré, d’être battu
ou d’être coïté, se présente selon les destins de la sexualité infantile. Elle est, nous dit Freud,
très près (sehr nahe steht)127 des fantasmes de désirs sexuels œdipiens passifs de soumission.
Avec ce « très près », hérité du fantasme « Un enfant est battu», on a accès au facteur infantile
interprétable, relayé par les instances, du couple des parents et de l’amour œdipien. Relayé par
les instances, cela désigne un masochisme de fonctionnement128 quand la violence inhérente à

122
Freud (1905d), p. 129, GW p.93- 94
123
Denis (2002)
124
Laplanche (2003), « Le crime sexuel », p. 133-151.
125
Freud (1905d)
126
Loy (2010)
127
Freud (1924 c), p.21, GW XIII, p. 383.
128
B. Chervet, (2009), « "Faire l’amour", La régression sensuelle et les loquets du corps », Intervention au
colloque de la RFP « La scène primitive » et aussi Chervet (2010).
36

l’installation des instances, laisse le sujet comme exclu de lui-même, en lui-même. La


situation d’analyse, la libre association écoutée, dramatise les aspirations mortifères
auxquelles est confronté le moi continûment naissant. L’interprétation transférentielle, comme
verrou anti traumatique barre le chemin des régressions anéantissantes où la cruauté triomphe.
En prenant en charge le conflit de l’érogénéité entre apaisement et excitation, entre plaisir et
déplaisir, le sexuel infantile serait amené alors à s’y trouver bien près des voies de sa
désexualisation.

D- Sehnsucht
Freud s’est intéressé scientifiquement au rêve quand son père est mort, comme une recherche
que la Vatersehnsucht aurait commandée. L’enfance ne sera pas retrouvée car le sexuel
infantile se construit sur la perte de l’enfance, cependant il garde de l’enfance le désir. Il
demeure tendu dans la désirance vers la retrouvaille de cet état perdu d’enfance. « Désirance »
est un néologisme choisi pour traduire Sehnsucht, parce qu’aucun mot du français ne convient
vraiment, et certains traducteurs conservent le mot allemand 129. Laplanche, dans son
« glossaire raisonné », indique que Sehnsucht, contrairement à nostalgie le terme français
habituel, n’indique pas l’idée d’un temps passé. On peut ressentir la Sehnsucht pour un
événement à venir, comme la Sehnsucht de voir l’heure se terminer de l’Homme aux loups130.
Le sentiment éprouvé vise plutôt le manque de l’objet, et indique un mouvement psychique
insistant et persistant orienté vers l’objet. Toutefois une traduction qui prend en compte la
présence de l’objet, comme « désir » par exemple, ne convient pas davantage parce que
certes, désir donne sa place à l’objet mais avec une dimension de convoitise, d’appropriation
et de résolution possible qui ne rend pas la tension continue, actuelle, jamais apaisée de
Sehnsucht. La Sehnsucht indique une position psychique très spécifique quant à l’objet absent.
Elle est essentiellement un investissement.en.désirance de l’objet (Sehnsuchtsbesetzung), une
quantité d’investissement élevé sans accomplissement possible. Et cela donne à la Sehnsucht
une couleur d’angoisse spécifique, l’angoisse.de.désirance (Sehnsuchtangst) qui se modifie
dès qu’un objet s’offre à elle. Je renonce à traduire Sehnsucht mais je ne renonce pas à
l’éprouver car elle est au cœur de l’humain, pour Pontalis131 ce mot comme la chose donne de

129
Ce choix est fait dans l’édition Gallimard par exemple pour les “Trois essais sur la théorie sexuelle”, traduction
de Philippe Kœppel ou aussi pour les “ Leçons d’introduction à la psychanalyse » traduction de Fernand
Cambron.
130
Freud (1918b [1914]), p.38.GW XII, p.67.
131
Pontalis (2012), « Sehnsucht ».
37

l’épaisseur au temps sans lui donner de direction. Avec ce mot ordinaire de la langue 132 Freud
aborde la Sehnsucht, qui signifie l’éprouvé face à la frustration, à la disparition, à la perte, ou
à l’absence.
Chez Hans133, le refoulement d’un désir accru pour la mère nourrit des sentiments mêlés
d’angoisse et de désir (ängstlich-sehnsüchtige Empfindung), et il rêve qu’il perd sa mère.
Dans une première approche la Sehnsucht est assimilée à la libido insatisfaite par l’objet
désigné. Chez l’Homme aux rats134 la désirance pour « sa dame » sera au premier plan de ses
mouvements affectifs. La demoiselle de la poste devient ensuite l’objet de cette désirance (der
Gegenstand seiner Sehnsucht). Cependant le choix du mot Gegenstand, qui ne désigne pas
l’objet psychique (Objekt) mais un objet trouvé au dehors, annonce la contingence de l’objet.
Pour Hans également l’objet se montre inadéquat ; il éprouve un manque de mère que la
présence de la mère ne peut apaiser. Ainsi entremêlé avec l’angoisse provenant du désir
refoulé, on trouve un autre courant d’une Sehnsucht sans objet. Mais si un objet se présente
comme leurre à la tension désirante toujours maintenue, un cheval qui mord par exemple, la
phobie s’installe. Le processus n’est pas suffisant pour faire disparaîre l’angoisse, simplement
l’angoisse.de.désirance change de nature, elle devient pathologique.
La Sehnsucht a partie liée avec l’infantile, la lettre du 27 octobre 1897135.
« Et maintes chères ombres surgissent ; / Semblables à une vieille légende à moitié évanouie, /
Remontent ensemble premier amour et première amitié. » Ces vers de Goethe donnent le ton
de la lettre où, peu de temps après le renoncement à la neurotica, Freud fait part du retour des
scènes infantiles dans sa propre analyse aussi bien que dans celle de ses patients. Dans une
humeur sombre et oppressée, le travail de remémoration surmonte refus, opposition et
mensonges. La forme de la résistance est elle aussi reconnue comme un vestige retrouvé de
l’enfance, elle n’est rien d’autre que le caractère que l’enfant avait à l’époque de ces scènes.
Et ce caractère d’enfant se développe à l’époque de «désirance », une fois que l’enfant se
trouve soustrait aux expériences vécues sexuelles. C’est pendant cette même période de
désirance que se sont fabriqués les fantasmes.136 La désirance -la Sehnsucht- est autant liée
aux conditions d’émergence du sexuel infantile dans la cure qu’aux conditions de son

132
La difficulté de la traduction permet, avec bonheur, au lecteur français de retrouver dans le cheminement de
la pensée théorique les achoppements et imprévisibilités de la tension de désir et de ses destins dans la cure.
133
Freud (1909b), p. 20-23, GW p.260-263
134
Freud (1909d), 182, GW 431.
135
S. Freud (1887-1904), Lettre du 27 octobre 1897, p. 346-348.

136
Ibidem, Les guillemets sont de Freud, et c’est moi qui souligne.
38

commencement dans la psyché au moment où elle accompagne la formation du fantasme.


Tributaire d’une soustraction dans les modalités de la satisfaction, elle est liée à une absence.
C’est à propos de la perte de l’objet, et avec le deuil et la mélancolie, que la Sehnsucht fait son
entrée dans le champ scientifique de la recherche de Freud. Et s’il faut lui trouver une assise
métapsychologique c’est la conception de la mélancolie que nous devrons suivre. Dès le
manuscrit G associé à la lettre du 7 janvier 1895, Freud indique comment une part de
Sehnsucht ne peut pas être comblée par l’objet. Il la repère au cœur de la mélancolie comme
désirance–angoisse pathologique. Selon la conception énergétique du moment,
d’accumulation et de décharge de tension, il oppose le deuil et la mélancolie. Pour l’un, le
deuil, le désir est tendu vers l’objet perdu, et la retrouvaille de l’objet fait disparaître stase
libidinale et affect douloureux. Tandis que pour l’autre, la mélancolie, la perte n’est pas
objectale, elle est une perte dans la vie pulsionnelle qui maintient un gradient d’excitation,
une tension amoureuse psychique137. Dans le deuil l’objet est définitivement perdu tandis que
dans la mélancolie le dommage est une altération des investissements (possiblement)
réparable. Il demeure que dès le début la Sehnsucht est désarrimée de l’objet tout en restant
arrimée à la perte. La Sehnsucht est alors une sorte de nostalgie du présent138 qui est l’humeur
de la vivance actuelle de l’infantile. Elle est corrélative de la formation du fantasme, nous
avancerons qu’elle est la nature affective de l’infantile. Elle est un état
d’investissement.en.désirance de l’objet (Sehnsuchtsbesetzung des Objekts) nécessaire aux
mouvements de la vie psychique et aux passages entre mélancolie et deuil propices à leurs
résolutions. La situation princeps de la perte d’objet est, pour le nourrisson, la présence de la
personne ressentie étrangère quand il attend l’objet de sa satisfaction -la mère-. Dans
l’indifférenciation des temporalités et des espaces psychiques, il ressent à la fois la douleur de
l’absence de perception attendue de l’objet, et l’angoisse d’une perte de l’objet ; plus tard
quand la perte de la perception et la perte de l’objet ne sont plus confondues, quand identité
de perception et identité de pensée sont distinguées, l’angoisse sera reconnue comme celle de
la perte de l’amour. Ce n’est que grâce à l’expérience répétée de la consolation avec le retour
de la mère, ses jeux, ses paroles ses gestes, et l’attention que celle-ci porte à l’enfant
en faisant mûrir cette connaissance, si importante pour lui, en jouant avec lui le jeu connu de
recouvrir son visage et de le dévoiler de nouveau à sa plus grande joie, que le progrès se fait.
C’est alors que l’enfant peut ressentir de la désirance (Sehnsucht) qui n’est pas accompagnée

137
Freud, (1887-1904), « Manuscrit E », p. 105
138
Gantheret (2010).
39

de désespoir139. Dans les temps d’émergence du sexuel infantile et de la construction de


psyché, la véritable nature de la Sehnsucht, déjà sans objet, est d’être un désir sans désespoir,
un primum movens de la vie de l’esprit initié par une absence oubliée. On a vu comment la
spatialité psychique était la condition de la représentation exigée par le sexuel infantile, on
peut dire maintenant que les conditions de suspens, de désarrimage de la Sehnsucht en sont
aussi l’effet. Ne trouvons-nous pas ces conditions réunies dans la cure propice au retour des
scènes infantile ? Ne sont-ce pas les conditions de l’accueil de la parole, tendu entre attention
au transfert et refusement, qui donnent la possibilité du maintien de la tension désirante de la
Sehnsucht ? La Sehnsucht, discrète dans la théorie est également précaire dans la vie. Elle a
tôt fait de se précipiter sur un objet et de se figer en une forme d’angoisse comme chez le
névrosé ou chez l’enfant, voire de fabriquer des mirages mortifères. En analyse, alors,
l’analysant au lieu de se remémorer les scènes les répète avec la seule perception d’une charge
affective intense.
La mise en échec de la Sehnsucht, quand elle se trouve un objet et qu’elle devient angoisse.
Chez l’enfant comme chez le névrosé, à partir de l’expérience du manque de l’objet et de
l’absence de la personne aimée là où elle est attendue, la part de la libido inutilisée se
transpose en une angoisse qui perd sa qualité de Sehnsuchtangst, la tension désirante
spécifique de la Sehnsucht. De là sourd cet état très précaire de Sehnsucht, très précaire parce
que très douloureux140. Un apaisement partiel vient quand un nouvel objet peut suppléer à
l’objet décevant, perdu, absent. Et l’enfant ou le névrosé ou l’analysant recourent au même
procédé, la libido inutilisable est sans cesse transmuée en un semblant d’angoisse réaliste, et
un infime danger externe est ainsi mis en position de représenter (Vertretung) les
revendications de la libido141. Ce peut être aussi par un recours au narcissisme, quand la
libido se porte sur le moi et qu’un endroit.du.corps douloureux142 est élu. Chez l’enfant le
désir douloureux peut, par exemple, se manifester comme une peur dans le noir. Cela se
produit par vicariance quand la Sehnsucht dans l’obscurité, est devenue angoisse face à
l’obscurité ; alors le moi leurré, détourné du manque de l’objet souffre de l’obscurité. Et il en
est de même pour le névrosé, la libido frustrée s’empare d’une représentation substitutive et
provoque des symptômes, le symptôme phobique étant prototypique du mécanisme. Dans la
cure ce mécanisme est sollicité lorsque l’analysant investit le processus associatif, et que par

139
Freud (1926d [1925]), p. 284, GW XIV, p. 203
140
Freud (1916-17a [1915-17]), in Gallimard, 1999, p. 515 -518 où dans la traduction de Fernand Cambron
Senhsucht est traduit en quelques occurrences par désir douloureux.
141
Ibid, Gallimard, p.515, OCF, XI, p.422.
142
Freud (1916-17a [1915-17]), p. 285
40

ce mécanisme de mise en échec névrotique de la tension désirante, il le propose comme objet


leurrant de la Sehnsucht. L’analyste, la cure, le processus lui-même, deviennent un objet
phobique qu’il n’aura de cesse d’éviter, de contrôler etc…selon un mécanisme proche de ce
que Green décrit comme la position phobique centrale. Le névrosé, entièrement occupé par la
retrouvaille avec l’objet perdu, en répétant les scènes de son désir réalisé, retrouve l’angoisse
de l’état d’enfance. Ce peut être un attachement nostalgique jusqu’à la mélancolie, lorsque
l’ombre de l’objet tombe sur un moi haï et persécuté et qu’un sur-moi œdipien ne l’a plus
protégé de l’emprise de la réalisation du désir incestueux ou de l’impératif d’obéissance aux
idéaux féroces narcissiques.
Le risque mortifère de la Sehnsucht quand elle devient nostalgie mortelle.
Les deux courants de la Sehnsucht se différencient par la place de l’objet dans la visée de la
satisfaction et ils se distinguent aussi par leur action, de progrès pour l’un, délétère pour
l’autre. Réservons le terme de nostalgie à ce courant néfaste, et gardons celui de Sehnsucht au
courant désirant. Lacan dans son article de 1938143, aborde la dimension délétère de la
nostalgie de la mère. Elle est dominée par un sentiment maternel qui ne s’est pas encore
transformé en sentiment familial selon ses termes de cette époque. Il propose que la nostalgie
maternelle soit à l’arrière plan d’une nostalgie paternelle. C’est une nostalgie expliquée par la
naissance prématurée de l’homme, soumise au principe de réalité. Si elle demeure telle quelle,
non transformée, résistante aux exigences de la réalité, elle est facteur de mort. On pourrait ici
étendre la notion de « nostalgie», entendue ainsi à ces mouvements psychiques qui conduisent
à certains suicides, à certaines toxicomanies ou à certaines anorexies où dominent la
recherche du retour à une fusion avec une imago archaïque d’avant toute frustration. Cette
« tendance psychique à la mort » par recherche de l’objet premier de la satisfaction perdue se
retrouve dans les « nostalgies de l’humanité », selon le terme de Lacan, les mirages d’union
métaphysique, d’harmonie mystique, les utopies sociales de tutelle totalitaire, qui ne sont que
«hantise de paradis perdu d’avant la naissance et de la plus obscure aspiration à la mort »144.
Avec l’arrivée d’une imago paternelle, par une évolution heureuse, cette nostalgie maternelle
se déplace en une nostalgie paternelle qui vient extraire le sujet de l’emprise d’une imago
maternelle totalitaire145. Il est dommage qu’en cet endroit Lacan garde le même mot de
nostalgie pour désigner le mouvement envers l’objet premier, et l’attachement désirant au

143
Lacan (1938), p.23-84.
144
Lacan ibid p. 36
145
À ce sujet on peut lire François Villa, « Le père, un héritage archaïque », Le paternel, RFP 2013/5, et les
discussions de son rapport présenté au 73 CPLF, Paris, 2013, particulièrement Gilbert Diatkine (2013),
« Servitude volontaire et nostalgie ».
41

père, rendant ainsi la première équivalente, ou complémentaire, ou précurseur de ce qu’il


nomme la nostalgie paternelle ; d’autant que l’idée de progression ou d’évolution n’est pas
absente du texte de Lacan. La distinction permet d’approcher la possibilité particulière de
traitement de l’excitation qu’offre la Sehnsucht. Si le mot de nostalgie convient bien pour
désigner le désir du retour en arrière proche du principe de Nirvâna de réduction des tensions
jusqu’à son accomplissement et jusqu’à la mort, et suppose l’idée d’un objet satisfaisant, un
autre terme doit pouvoir désigner cet autre mouvement qui maintient une tension selon le
principe de constance, qui porte vers ce qui est objet de l’objet, vers ce qui est d’abord un
obstacle à ce retour fantasmatique dans le sein maternel. Le nouvel objet de désir, se déduit
d’un détournement du mouvement vers l’objet premier. Irrémédiablement il se construit par
transfert d’investissement et il en porte le deuil. Pour cet état le mot de la langue étrangère
convient mieux, non par paresse mais peut être parce qu’on y entend à l’horizon l’échec et
l’absence de la signification, et qu’ainsi on peut éprouver que l’objet de la Sehnsucht n’a pas
de contenu, ni la mère, ni même l’absence. Tandis que la nostalgie d’aspiration maternelle
arrime la mélancolie, la Sehnsucht d’aspiration paternelle ouvre les chemins du meurtre pour
le refus de l’attraction mélancolique et de l’endeuillement pour la perte. Elle permet la
présence de l’absence. La Sehnsucht ne relaye pas la nostalgie, elle ne la supprime pas, l’une
et l’autre se superposent. La Sehnsucht accompagne le travail infini de la pensée et lui donne
sa dolorosité essentielle ; à charge de la langue de la porter par la mélancolie du langage pour
Pontalis, ou par son endeuillement pour Green. Un double travail de meurtre et de deuil
incessant assure la présence de l’absence de l’objet, parce que pendant (ce temps) l’existence
de l’objet perdu est continuée psychiquement 146. Cet éprouvé psychique, continu, fait de la
Sehnsucht l’arrière-pays affectif de tous les états psychiques 147, peut être ce temps qui ne
passe pas selon Pontalis, temps de l’analyse, qui véritablement hors-temps, erre furtivement
toute la vie ; c’est un affect sans destin, c’est en cela qu’il est l’affect du sexuel infantile. La
notion freudienne de quantum d’affect pourrait être ici requise, quand elle désigne ce qui est
invariant dans l’affect, un substrat quantitatif qui préside à ses destins de conversion,
déplacement ou transformation, et qui n’est déjà plus excitation pure. La Sehnsucht serait cet
état de l’affect sans qualité, avant qu’il ne devienne sensible comme affect148.
C’est donc la nostalgie qui commande l’aspiration vers l’anéantissement lorsque sont brisés
les verrous de l’angoisse ou les ressources de l’érogénéité corporelle salvatrice. Alors la prime

146
Freud, (1916-17g [1915]), p.265, GW X, p.430.
147
J’emprunte le terme au titre qu’Yves Bonnefoy donne à son recueil de texte, L’Arrière-pays.
148
Freud, (1915d), GW X, p.255
42

de plaisir du jeu de la mère et l’enfant derrière le tissu ou celui avec la bobine attachée à un
fil, n’est plus propice à l’instauration d’un écart entre la représentation de l’objet de la
perception et la représentation de l’objet de la perte. L’écart perçu au moment de la
retrouvaille d’un objet qui n’est pas tout à fait le même fait jouer des différences dans les
représentations et les inscrit dans un conflit sexuel. Dans cet écart s’ancre le fantasme. C’est
ce qui advient quand l’enfant Freud terrifié d’angoisse de la perte de sa mère (« coffrée ? »),
soulagé, la voit revenir jeune et svelte, dans une activité de pensée qui se joue, déjoue, dénie
l’image de l’objet traître et disparu. C’est ce même écart dans la pensée qui permet à Julien
d’investir un fantasme de transfert propice au mouvement dans sa cure quand il peut en même
temps tenir la représentation de la disparition des objets autrefois aimés, celle de la trace de
leur présence, et aussi la vision de leur présence dans une parole adressée en séance. « Si
quelqu’un parle il fait clair » peut s’exclamer le petit garçon apeuré dans la nuit, et supposons
qu’il peut alors dormir et retrouver ses objets internes dans l’écart du rêve.
Mais si la perte de l’objet ou la déception qu’il provoque sont la source d’une tension de désir,
elles peuvent être aussi le point d’appel à une répétition nourrie d’un fantasme de mort. C’est
ainsi que le jeu de l’enfant à la bobine cède la place (dans le texte de Freud 149) à l’attraction
meurtrière et mortifère de Tancrède vers Clorinde et plus édifiant encore au mythe
d’Aristophane où les deux moitiés de l’être entier coupé en deux, pleines de désirance
(Sehnsucht) sont poussées à se rejoindre pour reformer cette unité bisexuelle où elles étaient
réunies. Nous ne sommes pas loin de l’attraction de fusion mortifère mélancolique, la
nostalgie maternelle décrite par Lacan. C’est ainsi, lorsqu’en séance le patient (Julien
quelques fois) est en rage que ce ne soit jamais ça. Alors la recherche nostalgique et mortifère
de l’identique150 arrête le mouvement de recherche, de curiosité, de re-commencement,
d’ouverture vers l’inconnu soutenu par une Sehnsucht véritablement désir vivant. Avec cette
attraction mortifère la Sehnsucht change de nature et prend une qualité spécifique celle de
l’inquiétante étrangeté.
Lorsque la libido libérée par la déceptivité de l’objet se maintient en suspens, reste libre et ne
se transforme pas en angoisse par fixation sur un objet, ou ne se fige pas en une inquiétante
étrangeté par l’aspiration vers l’anéantissement, avec franchissement des limites entre moi
/non moi, animé/inanimé, lorsque la Sehnsucht se maintient comme tension désirante elle est
la capacité donnée d’assumer la frustration de la réalité. Les hommes alors ne sont pas

149
Freud (1920g), p. 293 et 331-333, GW, p.21 et 61-64.
150
de M’Uzan (1969)
43

heureux, ils sont en proie à un désir douloureux, mais ne deviennent pas malades 151. Pour dire
cela Freud écrit « libido schwebend zu erhalten » et utilise la même formule pour qualifier
l’attention de l’analyste en égal suspens « gleichschwebend », c'est-à-dire comme le vol de
l’oiseau qui plane152. La Sehnsucht est la tension affective spécifique de la situation d’analyse.
Elle préside aux mouvements affectifs chez l’analysant comme chez l’analyste.
Sehnsucht et situation d’analyse
Si seuls le rêve et la situation transférentielle régénèrent des scènes infantiles, nous pouvons
ajouter que cela s’accompagne du maintien des qualités de suspens de la Sehnsucht. Elle a des
valences différentes chez chacun des deux acteurs de la situation, le patient et l’analyste. Pour
l’un, soumis à la frustration que le refusement de l’analyste assure, s’ouvre le champ de la
répétition transférentielle de la recherche de la satisfaction. À l’angoisse en suspens de
l’analysant répond l’attention en égal suspens de l’analyste. À la recherche par l’analysant de
l’objet satisfaisant ses désirs dans la situation d’analyse, l’attention de l’analyste oppose un
mouvement, un déplacement de ses paroles sur la scène inédite du transfert. Proche de la
résurgence du temps de l’émergence du sexuel infantile lorsque l’attraction mortifère de la
répétition de l’identique domine et que le fantasme de transfert a du mal à se constituer en une
réalité psychique, alors on assiste à des mouvements de destruction narcissique de la situation
analytique. Le patient se plie absolument au processus, l’investit, parle, mais pour le saper, le
saboter, le liquider de l’intérieur, tendant à ramener la parole à un dire de circonstance.
Prenant à témoin l’analyste en personne, le rendant spectateur de sa souffrance de sa
déchéance, de son échec. Il recourt là aux moyens psychiques éventuellement à l’œuvre au
moment de la construction du fantasme sexuel. Dans ces circonstances le narcissisme négatif
est le dernier rempart contre la déliaison pulsionnelle absolue, et cela se manifeste
particulièrement par des agirs de parole153. La fixation de la libido sur la personne de
l’analyste en un transfert érotomane ne serait que la forme extrême du ravalement de la
Sehnsucht à une angoisse symptomatique, en un dernier rempart contre l’effondrement du
moi154. Au mouvement consistant à évacuer de la parole tout jeu, toute dimension
métaphorique, toute différences de niveaux, tout écart et ainsi toute dimension sexuelle,
s’oppose celui de la pensée de l’analyste, véritable gardien du jeu analytique155, qui n’a

151
Freud (1916-17a [1915-17]) «Points de vue sur l’évolution et la régression. Etiologie », in Gallimard, p. 438
où, ici, Fernand Cambron traduit Senhsucht par désir douloureux .
152
Laplanche (1989), «Suspens (en égal/en libre)»
153
Donnet (2005)
154
Suchet (2004)
155
Donnet (2005)
44

quelques fois pas d’autre recours que celui du jeu réel de l’humour156 ; l’analyste peut sentir
vaciller sa propre confiance dans le processus, ressentir un désarroi infantile, quand n’oubliant
pas pourtant d’avoir invité le patient à dire ce qui vient, il ressent la transgression agie dans
des dires innocents comme Julien répétant, inlassable, « vous n’êtes (ou ce n’est) pas
commode ».
La régression dans l’associativité et la régression de l’écoute, jusqu’au trouble de la réalité,
transforment bien la situation d’analyse en un rendez-vous avec l’angoisse157 sur le chemin de
l’émergence du sexuel infantile. Au risque de l’inquiétante étrangeté du temps pétrifié de
l’identique elles opposent la précarité vivante de la Sehnsucht et son ouverture vers les
possibles, vers les sublimations. « Le poète par mensonge transforma la réalité effective dans
le sens de sa désirance »158. La parole écoutée (interprétée) de l’analysant comme le récit du
poète épique du mythe de Psychologie des masses … s’extrait de l’aspiration névrotique ou
quelquefois mortifère opérée par les représentations infantiles d’amour incestueux. Elle
accomplit un progrès dans le fantasme en donnant un récit qui ne sera jamais ça mais où la
réalité est transformée par la libido en suspens. Parce que la Sehnsucht trouve dans le récit ou
dans la parole en analyse, par transfert, un substitut incertain et fugitif à la privation, elle initie
la Dichtung. Elle prend sa part dans les conditions du processus d’inscription des traces qu’est
la perlaboration.
Maintenir la Sehnsucht sans qualité et sans objet, sans éprouvé conduit à une aporie que
Fédida approche en utilisant un mot de Francis Ponge « objeu ». Objeu désigne alors le
mouvement psychique faisant disparaître l’objet puis la trace de son absence dans une activité
de la pensée. Ce peut être le jeu de l’enfant, ce peut être écrire, ou psychanalyser, ou théoriser,
ou aimer. L’absence est le pouvoir du sens et jouer est l’acte de destruction poétique de
l’objet et du sujet. Là est la création159. Ce projet de la trace sans trace, dans un univers où
l’on aurait le sourire du chat d’Alice au pays des merveilles en illustration des poèmes de
Francis Ponge, conduirait l’objeu du poète vers un nihilisme, s’il n’était également
inscription. La Sehnsucht, offre les conditions de l’inscription en soutenant l’attente, et on
peut faire l’hypothèse qu’elle concourt, en cela, à l’activité de la perlaboration. On trouverait
un témoignage de sa présence avec l’éprouvé de conviction qui accompagne la représentation
sans affect admise par la conscience. Elle peut venir après une interprétation, ou encore après
156
Donnet (2005) et aussi Parsons (1999)
157
G. Favez, (1972), « Un rendez-vous avec l’angoisse », et aussi , André Beetschen, (2014), « Choisir la réalité
psychique », Conférence journée APF à Lyon, la décision, à paraître.

158
Freud (1921c), p. 74, GW XIII, p.152.
159
Fédida (1976), « L’"objeu" Objet, jeu et enfance L’espace psychothérapique», p.195.
45

le récit d’un rêve comme quand l’Homme aux loups et Freud partagent la conviction que
derrière le rêve des loups se cache la réalité de quelque chose d’inconnu, ou enfin après le
moment de présence d’une représentance comme l’éprouva Julien avec sa perception
sensorielle intense d’une remémoration destinée à être dite. Pour autant, une représentation de
désir jusque-là refoulée, et arrivée à la conscience, ne s’y inscrit pas, il n’y a pas de
changement d’état de l’inscription, il n’y a pas de levée de refoulement immédiat et elle reste
active dans l’inconscient160. Il faut le temps de la perlaboration, qui la transformera, seulement
en partie, laissant un reste actif. La vision de Julien n’est pas une prise de conscience. Il
faudra la traversée du transfert, le bouleversement affectif, le relais par des interprétations qui
retrouveront les représentations de mots, pour que la vision de son exclusion d’une scène
primitive s’installe, à disposition, préconsciente. C’est lent 161, j’ai imaginé que c’est le temps
qu’il faut pour que la représentation consciente entre en liaison avec de la trace mnésique
inconsciente162. Cette imagination topique et économique (une fantaisie ordinaire) ne va pas
sans la perspective fonctionnelle selon laquelle le transfert transforme ce qui a été entendu en
une expérience.

III IRÈNE
Irène aime faire le récit de son enfance. Ce temps «fini » qui la remplit d’émotion nostalgique.
Son habitude, en s’allongeant, est de dire que d‘avoir un lieu comme ça et du temps pour
parler est un bien précieux. Elle le dit quelquefois « avant de parler ». Cela lui échappe,
comme un soupir d’aise, de reconnaissance quelques fois, ou comme l’expression du plaisir
de retrouver un repère, de la même façon que l’on effleure de la main la rampe rassurante
d’un escalier abrupt. Un lieu, un temps, l’analyse est une scène où la névrose infantile, la
névrose de transfert et le symptôme névrotique viennent se nouer et se délier. Ce faisant, elle
ouvre au-delà de la remémoration de la sexualité infantile sur l’espace du sexuel. Cet
itinéraire est celui que l’on peut souhaiter parcourir dans chaque cure. Il est toujours marqué
de révolte et de résistances, elles sont au principe de la découverte freudienne,
À cette séance de rentrée de façon tout à fait inhabituelle Irène s’offusque. Elle ne comprend
pas comment elle a pu être toujours d’accord avec cette chose finalement révoltante, de payer
les séances où elle n’est pas. Elle s’étonne avec véhémence de son irritation. Elle redit qu’elle
sait qu’avec l’analyse c’est comme cela, que ça lui a toujours paru naturel, mais elle ressent

160
Freud (1915e), p.205-244, GW X, p. 263-303.
161
Suchet (2001)
162
Freud (1915e), p.217, GW X, p. 276.
46

quelque chose de scandaleux. Un vif conflit oppose son jugement et son sentiment. Elle se
révolte de n’en avoir jamais été révoltée. Et en effet, elle n’exprimait jamais d’opposition. Ou
plus exactement celle-ci se manifestait discrètement sur le bord des séances, dans un agir qui
s’était encore vérifié à l’occasion de ces dernières vacances d’analyse : elle décalait toujours
ses départs et ses retours des dates de mes absences. Sans commentaires le plus souvent,
l’analyse reprenait. Quelques fois, j’avais pu associer avec le souvenir de son enfance dans
une famille dont la vie de chacun était accordée aux exigences du travail dans l’entreprise
familiale ; chacun avait sa part, mais chacun à sa place disait-on. Ces associations n’avaient
pas nourri de constructions. Les commentaires les plus engagés, dont la formulation m’avait
retenue, avaient été que quand je n’étais pas là, elle, elle était là ; ou encore la remarque sans
émotion apparente que nous n’avons pas le même rythme. Je notais fugacement chez moi le
sentiment d’une complicité, comme un déni de ses absences prévisibles. Je ne m’étonnais
plus, ni n’étais surprise, ni ne m’inquiétais. Ce jour-là, son irritation ramène un souvenir du
début de la cure. Ce paiement des séances manquées lui paraissait tellement normal qu’elle
s’était demandée s’il fallait payer les séances pendant les vacances d’analyse. Elle se souvient
que cette pensée est restée présente en elle au fil des années, et qu’elle s’est retenue plus
d’une fois de la formuler. Une pensée toujours repoussée avec un fort sentiment de honte.
Aujourd’hui elle est révoltée autant contre la situation que contre l’aveu de ces pensées
qu’elle gardait secrètes. Après un silence, elle poursuit, et dans la suite de ses associations elle
parle de toutes ces femmes enceintes vues autour d’elle pendant les vacances, et de
l’agacement que cela lui inspirait. Elle retrouve la sorte de révolte (la même en fin de compte)
qu’elle a ressentie contre elle-même quand ces regards remirent en question son renoncement
à être mère un jour. Elle croyait que c’était un fait acquis, une renonciation solide, naturelle
pour elle, l’évidence même. Mais pendant ces vacances-là, en un éclair, elle eut l’idée que
c’était parce qu’elle voulait « rester une fille », « rester la fille de son père », ne pas le perdre.
– En un éclair ?
– oui… là, ….c’est comme une vision : « ne pas lâcher sa main ».
A la séance suivante : « Pas de rêve…» ; après un long moment elle souffle : « Comment
peut-on aimer être une fille ? » puis plus tard « ….Rien, je n’ai rien à dire. » Je dis : « une
fille…,rien…,les filles n’ont rien ».
Peut-on refaire le cheminement de pensée qui conduit à un tel énoncé et à la construction qui
le porte ? Une construction de la castration œdipienne qui s’énonce condensée en une
juxtaposition de mot dessinant une scène : quelqu’un à satisfaire -une fille-rien-les filles n’ont
47

rien. Le mot rien, autour duquel elle se forme, est un mot-signifiant familier de la cure
d’Irène. C’est souvent ce qu’elle voit sur le tableau au dessus du divan qu’elle quitte des yeux
en s’allongeant : « Rien, sur ce tableau il n’y a rien, il ne représente rien ». Rien est aussi ce
qui avait provoqué sa demande d’analyse. Une vie professionnelle intense et féconde, et une
vie affective agitée aux multiples conquêtes mais sans relations durables empêchaient de
moins en moins de fortes angoisses. Ne jamais avoir rien à faire, et ne jamais dire non à une
demande qui lui est faite étaient les stratégies défensives qui la protégeaient. Mais elles
perdaient leur pouvoir et maintenant elles l’emprisonnaient. Des idées trop précises de la
solitude ou de l’abandon avaient transformé ces angoisses en état de panique, et c’est au
décours de l’un d’eux qu’elle avait demandé une analyse. Très dévouée et disponible envers
chacun dans sa famille, jusqu’alors elle les avait cru dépendants d’elle, mais maintenant elle
percevait douloureusement sa propre dépendance à ce comportement. Il en était de même
pour sa vie sexuelle. Elle se désignait elle même comme un Don Juan au féminin, tant elle
pouvait avoir d’amants successivement ou simultanément. En parlant de la parole de l’un, du
regard, de la douceur des mains ou simplement de la présence disponible d’autres, elle
exprimait spectaculairement comment la multiplication des conquêtes épargne les risques de
ne plus aimer ou d’être aimée163. Rien, c’était aussi ce qui se passait dans ses souvenirs
d’enfance. Le rien retrouvé dans le silence des séances, avec l’attente des paroles de
l’analyste, avait permis à Irène de donner une forme à l’angoisse enfantine du noir, de la
solitude et du silence qui ne s’éteint jamais tout à fait164. Ses souvenirs de sa vie d’enfant se
déroulaient dans le village et les maisons que toute la famille -grands-parents, oncles, tantes et
cousins- partageait et dans les ruelles ou les chemins ventés et sombres que chacun arpentait.
La petite frayeur était de s’y trouver seule autant que d’y croiser soudain quelqu’un. En
l’écoutant et en la voyant désœuvrée dans ces chemins, je pensais quelques fois à la voix
d’Anna Karina, « ….j’sais pas quoi faire… qu’est-ce que j’peux faire… » Rien était aussi
l’autre face du grand débordement d’excitation dans lequel se déroulait sa vie. Le souvenir
des longues promenades en forêt avec son père était tantôt ce qui endiguait, tantôt ce qui
provoquait l’excitation. Est-ce parce que ce mot rien porte en lui sa double origine de mot
primitif où rien désigne res la chose sexuelle, que je pense à cette petite fille évoquée la
précédente séance ? La petite fille qui ne veut pas lâcher la main de son père, trouvant sans
doute avec la scène du fantasme de « sa main tenant la main de son père » une paradoxale
consolation excitante pour la res. Ne pas lâcher sa main condense ensemble les traces

163
Chabert (2011), « L’inconstance, entre idéal et déception », p133-155.
164
Freud (1919 b), Et Freud (1916-17a [1915-17]), « XXV° leçon, l’angoisse », p.422, GW XI, p.422-423
48

mémorielles entrelacées de la masturbation infantile et du fort désir œdipien. Faire état des
constructions de l’analyste confronte à l’indigence de la langue à défaire le nœud où se
rencontrent un mouvement de la vie psychique du patient qui a pu se ramasser et s’actualiser
en une énonciation (« Comment peut-on aimer être une fille ? Rien, je n’ai rien à dire »),
l’intensité actuelle du transfert, la remémoration des fantasmes œdipiens refoulés et la
répétition de traces mémorielles de l’analysant ; et aussi, noués à ces éléments s’en trouvent
d’autres venus à leur rencontre depuis la scène psychique de l’analyste. (Le terme allemand,
entgegenkommen, utilisé par Freud, dirait bien ce mouvement). J’avais détaché le mot rien
des paroles d’Irène en même temps que me revenait le souvenir d’en avoir eu autrefois un
investissement intellectuel et affectif dans une recherche, c'est-à-dire après que j’en ai admis
son exportation. Rien est devenu un de ces signifiants langagier, signifiant de démarcation ou
signifiant formel, où, pour Irène, se condensaient trois niveaux de l’absence. D’abord
l’absence de l’objet qui exclut l’enfant de son regard et le laisse en état d’abandon, ensuite
l’absence, au-delà du principe de plaisir, côtoyant le risque de néantisation de n’être rien, et
enfin l’absence, l’absence de pénis et l’angoisse de castration que les mots du transfert
permettent de dire et qui nomme, en après-coup, les deux précédentes. Cette vague, la
première strate de représentations de la sexualité infantile, peut aussi ramener une part du
sexuel infantile qui s’y exprime.
Après mon intervention, il lui vient qu’il en est ainsi pour sa mère. Celle-ci est la sixième
fille, on attendait un garçon. Elle imagine que cette déception a dû se reporter sur elle, la
patiente, enfant unique du couple. La révolte trouve une autre forme : elle n’a plus envie de
« payer de sa personne, de payer pour rien » le fait d’être une fille. Je dis : « Payer de sa
personne c’est, ici, comme imaginer payer quand il n’y a pas de séances, penser être là, tenir
ma main ». Pour Irène annuler l’absence de cette façon, ne pas pouvoir se représenter que
l’analyse ou l’analyste s’absentent, serait la réalisation hallucinatoire de ne pas lâcher la main.
Maintenir la continuité serait un équivalent hallucinatoire assurant la vivacité active d’un
fantasme sexuel infantile. Ensuite, prolongeant les associations il lui revient comment, enfant,
elle se représentait sa place dans la famille, comment elle se sentait obligée au silence. Pour
tous, elle était la fille adorée de son père. « La prunelle de mes yeux », « ma jolie poupée »,
disait-il. Il l’emmenait partout, lui apprenait tout. Mais Irène se souvient qu’elle ne souhaitait
qu’une chose, croiser le regard de sa mère, et qu’elle attendait infiniment. Et elle finissait par
ne plus savoir si l’inquiétude était de croiser ce regard, ou de ne pas le croiser ; s’il allait être
d’amour, de reproche, ou de haine pour son défi. Elle se souvient de son corps tout entier
49

tendu, de désir et d’attente ; et elle éprouve sur le divan, tandis qu’elle retrouve la sensation
d’enfance, des sensations vaguement douloureuses – ce que je me représente comme une sorte
de délégation de représentance de sexuel infantile-. Elle ressent que sa mère était toujours loin
d’elle, absente, qu’elle était accaparée par les relations avec ses propres parents et surtout
qu’elle n’avait d’yeux que pour les garçons, ses neveux ou ses filleuls. Irène était exclue de ce
lien mystérieux. À la question « d’où viennent les enfants ? » chaque enfant invente des
réponses et les théories sexuelles se forment. Mais cette question sur l’origine ne vient qu’en
écran dans un deuxième temps, après que la peur de perdre l’amour a rendu l’enfant pensif et
perspicace165. La parole en séance leur donne un écran et l’interprétation les découvre. Irène a
retrouvé sa propre théorie sexuelle « leurs yeux se croisent » et avec elle la force d’un lien
d’homosexualité primaire ignorée.
Ces associations me rappellent un rêve qu’Irène avait évoqué répétitivement pendant la cure.
Ce rêve d’adolescence la réveillait : « dans sa chambre, sa mère entre, la viole ». Dès les
entretiens préliminaires, à l’engagement de la cure elle avait énoncé ce rêve. Un récit qui
donnait sans doute trop à entendre et que j’avais laissé en attente. J’avais en revanche entendu
sa demande d’analyse ; elle voulait « que je la prenne », s’inquiétait que je ne « veuille pas la
prendre», que « je ne le (son désir d’analyse) voie pas ». L’analyste sait qu’il faudra attendre
d’avoir parcouru le long détour de la cure pour rattacher les significations aux représentations
inconscientes, et la sorte de curiosité infantile qui lui est propre en est aiguisée. Une curiosité
de chercheur est réveillée chez celui qui accepte de « prendre » quelqu’un en analyse ; la
curiosité de découvrir peu à peu –de voir- et de savoir plus tard ce que cela cache, ce que cela
veut dire. Dans la demande d’Irène, le plus vif de son engagement infantile était réfugié dans
sa crainte que je ne (le) voie pas : que (ne) se voie (pas) l’amour, qu’ainsi elle formulait en le
dissimulant. L’activité de chercheur de l’analyste est nourrie de ses investissements et de son
histoire, des destins de sa sexualité infantile et de ses refoulements. L’écoute analytique est un
destin de la pulsion épistémophilique. On l’a vu, l’adhésion aux divers destins de la sexualité
ne se fait que contre soi, et ce n’est que dans l’édition de 1915 des Trois essais… que la
pulsion de savoir, la pulsion de chercheur, est inscrites dans les destins de la pulsion sexuelle
c’est elle qui soutient l’élaboration des théories sexuelles infantiles. Il y avait eu, depuis la
première parution du texte la rencontre avec le génial Hans, curieux de résoudre les
problèmes que pose le monde et qui dépassent l’entendement humain 166. À cette issue
sublimatoire sont accolées la réticence devant l’inconnu et la formation réactionnelle. Cela

165
Freud (1905d), p. 131-133.
166
Freud (1908c)
50

fait que pour l’analyste l’engagement d’une cure est aussi l’action d’une part encore inconnue
de lui-même, cette part qui ne lui a tout simplement pas permis de dire non167 à cette demande.
Savoir ce que cela veut dire. Cela : cette clarté première qu’un rêve parait exposer. Sa
présentation en rêve traumatique attendait que sa transposition dans le transfert livre les
modalités du travail propre à ce rêve et les transpositions qui furent à l’œuvre pour sa
création. Le traumatisme du sexuel infantile a déjà été déguisé dans le désir œdipien « garder
la main » puis, porté par le transfert « payer de sa personne », l’analyse a pu faire son œuvre
d’interprétation. Lorsqu’Irène vient en analyse, les soins, la présence qu’elle déploie auprès de
ses parents âgés (qu’elle ne lâche pas, qui ne la lâchent pas), se paye d’une vie affective
aliénée, muette derrière un apparent tapage sexuel. C’est selon un semblable déguisement que
son tapageur attachement œdipien infantile pour son père dissimulait un attachement éperdu
d’amour pour une mère absente, dont le désir portait son regard ailleurs, dans sa préhistoire
personnelle. Sa propre exigence œdipienne avait, de cette façon, tracé en sa fille les lignes que
suivrait son fantasme sexuel. La modalité œdipienne de la satisfaction maternelle l’excluait
mais avait installé en elle, sous cette forme transmise de message énigmatique, une
perspective sur des théories sexuelles infantiles et des modalités de liens aux objets d’amour
parfaitement spécifiques et inconscientes. La réactualisation en analyse avec la déception et la
révolte transférentielles contre une technique qui « fait payer l’absence » a pu réanimer les
voies d’expression représentatives d’un fantasme sexuel infantile et les constructions de ses
théories sexuelles. Freud note que l’enfant découragé dans ses investigations sexuelles
renonce. Pour une part il y a un refoulement, pour une autre un renoncement qui est un laissé
de côté, un reste négligé. C’est le propre de ce qui ne suit pas le développement de la sexualité
génitale œdipienne, le reste, le sexuel infantile dont se forme l’inconscient, ce qui ne se
remémore pas mais se répète. Dans la cure d’Irène il s’est répété, agi, dans la tranquille
acceptation (qu’un déni partagé entretenait), sans interrogation curieuse, de ce qui la
révoltait : s’absenter et payer l’absence. Ce morceau de sexuel infantile était présent dans le
rêve répétitif et souvent évoqué, mais dans les entretiens sans doute a-t-il été revivifié plutôt
dans la forme de sa demande (« que je voie ») que dans le récit du rêve énoncé comme un
souvenir-couverture. Ce morceau de sexuel infantile caché par la « tapageuse » sexualité
infantile œdipienne, comme il était dissimulé dans les formidables récits nostalgiques de ses
paysages d’enfance qu’elle me faisait voir, est rapporté sur les rives de la conscience quand la
violence transférentielle le construit dans l’écoute de l’analyste.

167
Smirnoff (1977)
51

IV - ACTUALITE DU SEXUEL INFANTILE, INSTABILITE DE L’ECOUTE

La cure est un lieu intermédiaire où dans l’articulation de la pulsion et du langage se faufile le


sexuel infantile. L’attention à certains détails dans la façon de s’exprimer entendus comme
équivoques ou les bavardages du bout des doigts de Dora leur rend leur potentialité
d’aiguillage. Avec le concours du double sens (sexuel) de mots comme « coffret à bijoux »
pour Dora, ou « rien » pour Irène, une géographie sexuelle investie est retrouvée dans les
diverses productions psychiques. Le travail de l’analyse s’oriente à travers l’épaisseur des
mots, à travers leurs agencements dans la parole, il va au-delà des scénarios de la sexualité
vers l’écho des remous du sexuel infantile.
L’écoute défait les paroles et les mots du récit du rêve comme de ceux de la plainte. Elle peut
être sensible à certains de leurs caractères où se mêlent à leur présentation signifiante les
traces des investissements anciens laissées par les deux courants sexuels. Les traces des
tendances sexuelles perverses polymorphes affranchies du regroupement s’amalgament avec
les traces des tendances réunies par phases sous le primat du génital et retrouvées par
régression. À travers celles-ci l’analyste déduit dans l’actuel du récit la présence d’époques
révolues. Mais ces phases sont parcourues si vite, nous dit Freud 168, elles laissent si peu de
traces conscientes, ou des traces si fugitives, que l’observation directe n’aurait pas pu les
saisir. Seules les conditions très spécifiques de l’exploration psychanalytique les laissent
deviner. Ce qui ne peut s’entendre directement, le travail de l’écoute régressive de l’analyste
en délie la condensation des strates. Elle perçoit la chenille et le papillon. En réalité
l’impossibilité d’une observation directe ne tient pas à la rapidité des transformations mais à
la modalité de celles-ci. D’après-coup en après-coup chaque étape est révélée à partir de
l’étape suivante qu’elle a fait advenir. Aucune observation directe ne peut saisir la complexité
de la vie psychique, de la formation de ses représentations, des destins du sexuel et de sa
sexualité, sauf à omettre que l’observation est construite. Parlant de l’observation du
comportement des nourrissons, Mélanie Klein169 dit que ses idées théoriques à ce sujet lui sont
venues de la psychanalyse des enfants et des adultes. Les observations confirment les idées
par une connaissance intuitive de la vie émotionnelle des nourrissons. Par exemple, tout en
maintenant sa théorie de la haine au commencement, elle dit aussi que l’on peut voir des
« nourrissons dormeurs et satisfaits » parce que dès le début une « bonne » relation
contrebalance la haine et l’angoisse de persécution du sein « mauvais ». Pour justifier cet

168
Freud (1916-17a [1915-17]), « XXI Leçon, Développement de la libido et organisations sexuelles », p.338-340.
169
Klein et col (1966), « En observant le comportement des nourrissons », p ; 223-253.
52

après-coup théorico-clinique, et cette intrication des stades dans un désordre du temps170


Mélanie Klein écrit : on peut se rappeler que la découverte par Freud du complexe d‘Œdipe
dans l’inconscient de patients adultes a amené à une observation plus éclairée des enfants,
observation qui a, en retour, pleinement confirmé ses conclusions théoriques. Pour Mélanie
Klein l’observateur de nourrissons construit dans une connaissance intuitive. Selon Freud
l’analyste construit en devinant171. La marche à l’amble de la théorie et de la clinique ne tient
pas seulement à la rapidité de la vitesse des transformations et au désordre dans les
temporalités que produit l’après-coup, elle tient aussi à simultanéité des satisfactions des
diverses pulsions172 qui sont toutes gardées dans chacun de leurs états. Le travail de la cure
révèle que cette aptitude du psychique à maintenir apte à fonctionner tous les divers
investissements libidinaux se complique des deux autres facteurs propre au psychique, d’une
part celui de l’ambivalence où chaque tendance est maintenue dans ses deux aspects d’amour
ou de haine, et d’autre part celui de la fixation173.

A-Une lecture des Remarques sur un cas de névrose de contrainte 174


L’analyste, lentement dans le temps d’une cure, devine le sexuel infantile à travers les formes
que la sexualité infantile a établies. C’est, avec Dora, la révélation de la sexualité infantile,
pour le sexuel infantile cela vient avec la jeune homosexuelle et avec les mots de l’Homme
aux rats175. La cure de celui-ci est exemplaire. Sans doute parce que les désirs issus des
pulsions sadiques anales de la période prégénitale avec leurs oppositions actif-passif, sont les
plus proches des désirs issus des pulsions génitales, et qu’aussi, par un autre bord, ils
dissimulent les désirs venant des pulsions orales. Freud entend comment tous les registres se
rejoignent, se superposent et se nouent dans les mots de l’Homme aux rats. L’énonciation, le
sens et les ambigüités des formules de protection ou des formules magiques se mettent au
service des reviviscences mêlées de toutes les phases. Rien n’est épargné pas même les noms
propres des rêves et, par exemple, Freud a une trouvaille que son patient n’apprécie pas à
propos du nom de son cousin Dick 176. Parce qu’en allemand dick signifie gros, parce que son
patient se sent trop gros et veut maigrir, Freud entend dans l’impulsion suicidaire anorexique
et l’emprise sadique sur les satisfactions orales le désir meurtrier envers celui qui perturbe son

170
André (2010)
171
Gribinski (2002)
172
Freud, (1915c), p.170, GW, p.215.
173
Freud (1918b [1914]) p. 116-117.
174
Freud (1909d)
175
Clerc (2007), p.113-118.
176
Freud (1909d), p.163.
53

amour, le cousin américain Richard surnommé Dick. Le Dick-Richard-riche perturbateur de


ses élans amoureux rappelle le père empêcheur de son activité sexuelle adulte, comme de ses
désirs sensuels de sa petite enfance. Dominique Clerc rappelle l’expression imagée d’Octave
Mannoni du vœu du patient de « détruire le dick en lui-même »177. Ce mot de passe, ainsi que
Freud désigne ce mot-pont (Dick), se raccorde aux voies de liaison entre les pulsions sadique-
anales et génitales. Lorsque le patient retrouve le souvenir de la masturbation infantile, celui
de l’intervention du père et de la haine meurtrière envers celui-ci, Freud semble presque
incrédule, trop beau pour être vrai, et il demande à son patient de lui confirmer que ce n’est
pas lui, Freud, qui aurait orienté ses associations sur la voie de l’infantile et du sexuel ! Un tel
recul devant la découverte fait percevoir la violence effractive de la survenue du sexuel dans
la séance. La lecture des Remarques… montre exemplairement comment les mots
de l’Homme aux rats agissent sur la pensée de Freud. En détournant les mots de Freud et en
profitant en quelque sorte du courant de transfert positif envers l'analyste et d'un fantasme de
séduction, (recevoir ses mots), un autre courant impose la réalisation hallucinatoire d’une
scène et l’hostilité se glisse. Si une première voie interprétative ouvre sur le désir infantile
refoulé et l'interdit de son retour, une autre voie ouvre sur l'actualisation d'une haine infantile
méconnue, que la sexualité infantile n’a pas liée.

B- L’autre face des mots de la parole


De leur commencement sexuel dans un retournement auto-érotique les représentations de mot,
les Wortvorstellungen, acquièrent leur autre face marquée des traces mémorielles pré-
langagières. Ce sont celles-ci qui au-delà de la signification pourront faire dire à la langue ce
qu’elle n’a pas saisi, qui rendront aux mots la mémoire du sexuel qu’ils ne savent pas avoir ;
Ce sont elles qui donnent sa force de présentation (Darstellung) aux mouvements de
représentation (Vorstellung). Et ce sont-elles qui, à côté de la représentation, se présentent
directement par représentance. La Vorstellung a la visée de nommer, « poser devant soi »
l’objet sorti hors de soi. La Darstellung la contrecarre et maintient le lien érotique à l’objet,
tente d’atteindre la chose (das Ding) pour l’accomplissement de la satisfaction. Agis par la
force sexuelle qui les meut, une part des mots ne représente pas. J’ai bien pensé qu’il (le
langage) ne pouvait pas se réduire au sens du fait qu’il recélait en lui quelque chose de non
encore advenu à la signification mais qu’il serait porté par un mouvement qui en lui aurait
gardé sa part de mystère178. Ce mystère énoncé par Pontalis, se retrouve dans toutes les

177
Mannoni (1969), p.141.
178
Pontalis (1986)
54

caractéristiques de la parole, à tous les niveaux, phonation, énonciation ou conceptualisation.


La triple caractéristique du langage, signification, référence, présentation, est chaque fois
doublée, en signe et sens, en chose et mot ou en réalité psychique et réalité matérielle. Le
sujet est un sujet joueur entre ces niveaux du langage, selon André Green179. Le jeu et le
mystère aiguisent l’écoute de l’analyste.

C) - L’infantile écoute
Joueur, assurément l’analyste l’est. L’écoute régressive postule une présence double dans
chaque mot entendu. Elle est à l’affût de leur double sens de mot primitif, et aussi de la
primitivité de leur formation ; on pourrait postuler un double sens primitif des mots 180. Elle est
attentive à ce qu’ils recèlent derrière le travail de représentation, de ce sexuel qui n’a pas été
transformé et agit pour sa satisfaction. Les mots dans la parole sont comme des attracteurs
pour l’écoute de l’analyste. Le jour où le mot rien prit dans mon écoute une autre valeur, qu’il
devint sur-net (überdeutlich) en est un exemple, et ce fut, comme souvent en de telles
circonstances une surprise. Il fallut qu’il perde la familiarité que j’entretenais avec lui par un
investissement intellectuel et affectif ancien. Il fallut que je perde ce mot, qu’il perde une
importance perceptive, obstacle à la régression, qu’il retrouve le chemin d’une élaboration
incongrue où se sont mêlées, deux enfances et (au moins) deux analyses. Il put alors devenir
un mot inconnu de la séance et s’ouvrir sur une autre scène de représentation fantasmatique.
La disponibilité dépend alors de la capacité de l’analyste à laisser ses propres mots se
déconstruire, à se laisser « toucher » par l’étranger familier. C’est ainsi que Freud détache
dans le récit du rêve de Dora : «pendant la nuit il peut arriver quelque chose », non pour ce
que cela signifie ou symbolise de besoins naturels, mais parce qu’il est déconcerté181 ; ou
encore c’est ainsi qu’il entend aber dans le récit de l’Homme aux rats quand il se sent
dépossédé d’un de ses propres mots : Abwehr (défense) un nouveau concept qu’il met à jour.
Cette force agissante des mots dans l’esprit de l’analyste transforme le patient en un enfant
terrible. Tout énoncé, un mot, une phrase, une image, prononcé ou retenu, produit un effet
dans l’écoute, sollicite à l’extrême sa visée d’assurer une requalification psychique aux
exigences pulsionnelles. L’écoute est régressive, la rencontre avec les traces du sexuel
infantile de l’analysant est ainsi sous le sceau des anciennes satisfactions dont l’ancrage
pulsionnel en diverses zones érogènes donne les modalités perverses. Être vu/voir,

179
Green (1984)
180
Michel Gribinski, « Les scènes indésirables », in Fédida et al., (2007)
181
Freud (1905e), p.244 note 1: « je détache ces mots parce qu’ils me déconcertent»
55

s’exhiber/regarder, prendre/rejeter ou battre/être battu, chaque fois la force pulsionnelle


imprime son but aux représentations qu’elle se donne. Elles agissent, déterminent une « action
de la forme » 182, dont le langage tire sa force 183, impulsent la modification dans l’attention de
celui qui écoute. L’écoute du sexuel infantile sollicite l’infantile de celui qui écoute avec ses
voies de transformation et leurs restes. Cette modification dans l’écoute fait nommer l’écoute
de l’analyste écoute flottante, ou écoute en égal suspens, ou encore conduit à lui trouver une
figuration de chimère184. J.-B. Pontalis a parlé de pensée rêvante soulignant ainsi la nécessaire
régressivité de cette disponibilité. On peut dire qu’il s’agit d’une modification d’un matériau
psychique par un autre, d’un corps par un autre. La disponibilité de l’écoute se produit lorsque
des conditions historiques et an-historiques personnelles avec leurs transferts et
transformations ont permis qu’inconnu et plaisir aillent ensemble185, lorsque les destins de la
curiosité infantile ont fait le lit de la curiosité intellectuelle. L’animation de l’âme est nourrie
des transformations, et elle est nourrie également du reste de cette transformation. Et il se peut
que ce courant-ci, du destin des restes, s’allie à celui-là, des transformations accomplies, et
que la pensée de l’analyste soit comme un petit enfant sur les épaules d’un géant. La musique
de Debussy est à un comble de « son fêlé »186 quand elle soutient le moment du poème de
Maeterlinck Pelléas et Mélisande, où Yniold, l’enfant, hissé sur les épaules de son père
Golaud transmet à son insu, et douloureusement, la vérité de l’amour de Mélisande.
Avant que d’autres buts non sexuels lui donnent une voie sublimatoire il se peut que rien d’un
peu important ne se passe dans l’organisme sans fournir sa contribution à l’excitation de la
pulsion sexuelle. Freud, à propos de la sexualité infantile du petit pervers polymorphe, précise
que toutes les voies de liaison qui à partir d’autres fonctions mènent à la sexualité doivent
forcément être praticables en direction inverse. Est-ce parce que les mots sont en contact avec
la chose sexuelle ? Est-ce parce qu’ils sont, par là, arrimés à la terre d’inconnu de la
pulsionnalité ? Est-ce à cause de l’horreur de cet ombilic et de son lien avec l’absence à
l’origine ? Ou est-ce à cause de l’horreur de la réserve d’inconnu dans le familier ? Est-ce à
cause de tout cela que les mots eux-mêmes sont le territoire de la résistance ? « Je ne joue

182
Kahn (2012), p.61.
183
Laurent Danon-Boileau, (2007), « la force du langage », rapport pour le CPLF 2007 publié dans, La cure de
parole, RFP 2007/5. PUF, (2007).
184
de M’Uzan (1977)
185
Rosolato (1978) p.13.
186
Wassily Kandinsky écrivait de Claude Debussy chez qui il trouvait le talent de savoir s’enrichir des divers arts
et ainsi de transformer les impressions spirituelles de la nature en images spirituelles musicales : « malgré cette
affinité avec les Impressionnistes, (il) est si fortement tourné vers le contenu intérieur que l‘on reconnait
immédiatement dans ses œuvres le son fêlé de l’âme actuelle avec toutes ses souffrances est ses nerfs
ébranlés ». Kandinsky (1989), p.85 et 97-101.
56

plus » dit Julien, Irène se révolte « je n’ai rien à dire ». Les analystes aussi peuvent ne plus
jouer, peuvent ne plus écouter l’infantile, et sur leur propre terrain rejeter, choisir et adapter,
jusqu’à la dissidence. De Jung qui avait gardé dans la symphonie du devenir universel la
partie chantée par la civilisation, mais (était) resté sourd à la mélodie des instincts, malgré
son intensité primitive en remplaçant sexuel et résistance par « tâche vitale » et «énergie
psychique », Freud écrivait que de telles modifications sont un pendant au fameux couteau de
Lichtenberg ; si on change le manche et met une nouvelle lame, est-ce le même couteau ? 187
Pour chacun, que ce soit la résistance dans l’analyse ou que ce soit la résistance à l’analyse,
l’une ou l’autre se forme en refusant d’écouter la part sexuelle du mot sourdement perçue.

D) « On meurt de prétendre à l’idée avant d’avoir été aux choses »188


Le déni du sexuel se joue aussi sur les mots de la psychanalyse. Freud note que les idées
avancées dans les Études sur l’hystérie sont admises mais que les termes sont rejetés.
Optimiste, il indique qu’ils ne sont pas encore apprivoisés, qu’ils sont « encore tout neufs »,
mais qu’il suffit d’attendre qu’ils soient usés pour les voir acceptés. Cependant l’excès du
sexuel ne s’apprivoise pas, et vingt ans plus tard, il constatera qu’on cède d’abord sur les
mots et puis peu à peu aussi sur la chose 189. Les mots, qu’ils soient de la langue ordinaire ou
de la métapsychologie, tentent d’« assécher » le territoire pulsionnel, semblablement à la
transmutation du ça en moi, jamais achevée ; et dans la cure c’est le rôle dévolu à l’action
conjointe de l’interprétation et de la perlaboration. Quant à savoir s’ils permettent de « saisir
la vérité dernière » en s’approchant ainsi dans le moi profond et dans le ça de faits autrement
inaccessibles, Freud « tranquillement » en doute190. Les efforts de la cure, le pouvoir du
transfert se heurtent à une impuissance similaire. Le moi pourra se rendre plus indépendant du
sur-moi, il pourra élargir son champ d’action jusqu’au plus profond du ça, sa tâche est
incessante comme l’assèchement du Zuiderzee. La conquête n’est jamais parachevée car ces
territoires sont naturellement immergés. Wo Es war, soll Ich werden : là où était du ça, du moi
doit advenir, le choix pour cette traduction du partitif (du ça, du moi) reprend la décision de
Freud de ne pas faire précéder Ich et Es d’un article, et cela souligne l’infini de la tâche.
- Les mots de la métapsychologie et le sexuel

187
Freud (1914d), p. 310- 315 et GW X, p. 108-112.
188
Charles Ramuz, (1878-1867), in Favez (1972)
189
Freud (1921c), p.30, GW XIII, p.99.
190
Freud (1933a [1932]), « XXI Leçon, la décomposition de la personnalité psychique », p. 163.
57

Dénier « la chair des mots » selon la formule de François Gantheret 191 peut donner prise à une
tendance qui fut à l’œuvre dans l’histoire de la psychanalyse, celle de faire coïncider un peu
trop exactement langage et inconscient, puis à réduire le mot au signifiant puis le signifiant à
son usage linguistique. Une tendance qui vise à annuler, à l’origine de la représentation, la
présence de l’objet et de son refusement. On en connaît une manifestation dans une pensée
structuraliste qui à la suite de Lacan a promu le signe et exclu l’hypothèse pulsionnelle.
D’autres concepts ont été formés pour rendre compte des traces laissées par le terreau
d’origine de la représentation. Ces concepts ont été forgés dans une époque de débats intenses
et d’effervescence de création théorique chez les psychanalystes français dans les années
1970-1985. Certains considéraient l’objet essentiellement dans la relation d’objet, et avec
l’Ego-psychology privilégiaient les relations interpersonnelles et un moi à l’abri du sexuel,
d’autres suivaient Lacan et avec le signifiant linguistique favorisaient la seule représentation
de mot (Worvortstellung) à l’intérieur de la représentation (Vorstellung), négligeant la
représentation de chose. Ils oubliaient que la trace et l’objet sont indissociables depuis la
première représentation celle de l’hallucination primitive quand l’objet halluciné est pris pour
l’objet absent. Au croisement de ces deux conceptions des pensées nouvelles sont apparues.
On peut retenir celle de Laplanche pour qui l’implantation d’un signifiant énigmatique
marque la psyché de traces sexuelles incomprises puisant à tous les registres de la sensorialité.
Et lorsqu’il modifie signifiant énigmatique en message compromis il ne fait que souligner le
double inconnu sexuel pour l’enfant et pour l’adulte. Quant à Guy Rosolato 192, il a proposé de
voir une oscillation métaphoro-métonymique dans les moyens mis en place par la vie
psychique naissante face à aux premiers refusements de l’objet. Ce sont les moyens de liaison
et de rupture entre les représentations soit par déplacement soit par substitution. À partir d’eux
il définit les signifiants de démarcation 193 qui sont constitutifs des représentations et les relient
aux perceptions par le jeu métaphoro-métonymique. Ils se distinguent au sein de l’intimité du
langage et sont constitués de ce qu’ils empruntent à toutes les sensorialités, auditive, visuelle,
olfactive de contact (gustatif ou cutané), mais aussi relative à toutes les autres sensations
intéro- ou proprioceptives, dans une relation métonymique à l’objet. Les signifiants digitaux
dans une relation métaphorique à l’objet font le langage. Les signifiants de démarcation
acquièrent leur valeur signifiante par leur liaison entre eux et avec les signifiants digitaux. Ces
éléments « se démarquent » dans le psychisme, restent fixés, n’entrent pas dans le système de

191
Gantheret (1996)
192
Rosolato (1978), « L’oscillation métaphoro-métonymique », (1974).
193
Rosolato (1985), « Le signifiant de démarcation et la communication non verbale », (1984).
58

représentation. Ils restent comme des points d’appel analogiques au cœur-même du signifiant
linguistique, lui, strictement digital. Cette nature double de chaque signifiant assure ainsi le
lien des représentations aux perceptions. Et par là aux objets eux-mêmes. Il s’impose que la
première démarcation vient de la mère –et de l’environnement en tenant lieu- par son action
initiale, continue et signifiante. Ce que les signifiants formels, et surtout les enveloppes du
moi–peau et enveloppes sonores du moi de Didier Anzieu précisent 194. Piera Aulagnier
enrichit la floraison de ces pensées nouvelles en postulant l’existence d’un originaire qui
précède le primaire et le secondaire. En lui se situe « l’avènement du Je et des représentations
idéiques ». Il correspond à la première différenciation d’un corps autre et donc d’un espace
autre. L’originaire est caractérisé par sa fugitivité, il serait coexistant à la naissance de la
représentation. La première, originaire, est le pictogramme, une représentation née de la
première rencontre de l’infans avec le monde (étant entendu qu’il est question de zones
psychiques partielles et d’objets partiels). Il est marqué d’un temps où l’activité psychique est
nourrie des informations données par la sensorialité du corps propre, de l’environnement, des
soins et du psychisme maternel. Chaque sensation est à l’origine d’un pictogramme. « Il faut
postuler la coalescence d’une représentation de l’affect, laquelle est indivisible de l’affect de
la représentation qui l’accompagne »195. Tous les langages, de mot ou de sensorialités, héritent
de leur double origine sexuelle. Les mots de l’investigation intellectuelle, eux aussi, cachent
mal leur origine, ils sont débordés. Conflits et avancées dans la théorie concernent le sexuel et
sont animés par sa force.
- Le sexuel infantile interroge la métapsychologie
L’exposition permanente au sexuel infantile expose l’analyse (et les analystes) à
l’accroissement de la résistance. La rupture avec Jung peut être corrélée à l’inadmissible du
sexuel infantile traumatique. D’une façon opposée, mais sur le même terrain, la probable
rupture avec Ferenczi tient à la place donnée à la sollicitation par le sexuel infantile dans la
cure. Ferenczi a intensément écouté les provocations du sexuel infantile. Il les a reconnues, a
révélé leur force traumatique, ce qui l’a conduit à refonder une théorie du traumatisme où il
fait intervenir l’au-delà du psychique. Cela l’a amené à proposer des cures de « réparation »
sur lesquelles tardivement il est revenu. Cependant on peut retenir que pour Ferenczi le
traumatisme est lié à l’effondrement de la dissymétrie essentielle entre les deux psychés de
l’adulte et de l’enfant, quand le maintien d’un certain niveau de tension qui garantit une
processualité de transformation du sexuel infantile, sa désexualisation, n’a pas pu se faire.

194
Cf. « Dossier sur le signifiant », Le langage malgré tout, L’annuel de l’APF 2014, PUF 2014.
195
Aulagnier (1975)
59

L’exposition au sexuel infantile est aussi garante de la créativité de l’analyste. Les progrès de
l’analyse sont des produits de la pratique de l’analyse. Nous sommes redevables à l’analyse
du « Petit Hans » du complexe de castration, à celle de Sergueï Pankejev, « l’Homme aux
loups », des fantasmes originaires, et à l’analyse de Ernst Lanzer, « l’Homme aux rats », de la
compulsion et la toute-puissance de la pensée. C’est encore sous la pression de l’écoute du
sexuel infantile dans cette analyse, que confronté à la haine, Freud forge le concept de contre-
transfert.
Comment nommer le sexuel infantile ?
Comment nommer ce qui régit la vie d’âme et dont il est le fonds, qui est à la fois force et
sens, qui est à la fois le domaine de la rencontre et les modalités de transformation de la
pulsion en représentation, qui est à la fois l’image parce qu’il est un état et le langage parce
qu’il est processus, et qui enfin reste insoumis et dont nous n’avons connaissance que par ses
rejetons dans le moment même de son actualisation ? Les diverses dénominations que nous
avons rencontrées dans les écrits psychanalytique, chez Freud et depuis Freud, sont chacune
convaincantes et éclairent la compréhension d’un sexuel infantile dont la forme est liée à la
force qui la fait advenir. Mais elles sont prisonnières de l’impossibilité de saisir cette réalité
psychique qui ne peut se concevoir en dehors d’un conflit psychique qu’ (elle) organise et
dans lequel (elle) se manifeste 196. Pour dire le sexuel infantile Jean Laplanche choisit sexual.
Il garde le mot allemand, transposant avec ce mot rugueux en français l’inconfort scandaleux
du sexuel. On peut aussi apprécier cette indétermination d’un mot étranger qui évite d’orienter
la pensée vers l’un des aspects du sexuel infantile qui est tout à la fois un lieu où émerge la
première forme, où les forces pulsionnelles sont en présence avec les formes produites et les
modalités de transformation elles-mêmes. Selon que l’approche se fait par tel ou tel bord, la
dénomination rehausse un de ses aspects depuis les conceptions de l’originaire jusqu’à la
formation du fantasme.
Infans, terme que Freud n’utilise pas, me semble-t-il, a pris place dans la littérature
psychanalytique et une réflexion sur son usage a été engagée par Dominique Scarfone 197.
Freud a proposé de voir l’infantile comme un royaume, néanmoins il convient de se départir
de l’idée de limites et se le représenter plutôt étendu et agissant continûment –le grand
infantile198 -. Si donc, infantile est un état, il est un état intermédiaire en contact avec les
divers états de la vie psychique. Le sexuel infantile serait alors un domaine intermédiaire
196
Rolland (2011)
197
Dominique Scarfone, L’impassé, actualité de l’inconscient, rapport établi et discuté au cours du 74° CPLF,
Montréal 2014.
198
Imbault (2000)
60

proche du fantasme ou du transfert. Pour Pontalis, qui lui a donné une interprétation
métapsychologique, l’intermédiaire est cette terre d‘ombre qui est au centre de tout celle que
cherche celui qui parle pour éprouver l’amour et la haine qu’il nourrissait sans le savoir, et
qui longtemps après arme la féroce culpabilité199. Mais ne perdons pas de vue qu’en son
principe le sexuel infantile est exclusion, qu’il est le résidu –clivé- du premier refoulement qui
le crée. Cette exclusion ne cesse d’être déniée quand, exclu du langage, le sexuel infantile
cherche à se dire par des périphrases bavardes qui savent déjà qu’elles ne peuvent le cerner,
comme lorsque Jean Imbault renonçant à un mot unique pour ce monstre inconciliable le
désigne comme débris d’un jugement infantile sur le sexe. Il est de la nature du sexuel
infantile de se manifester, de faire parler, de faire écrire. L’infans scriptor d’Edmundo Gόmez
Mango donne la parole à l’habitant du hors langage et retrouve le monde sensible d’avant la
tyrannie du langage. « À condition de l’écouter » précise Pontalis200 : L’infans, ce n’est pas le
petit enfant, privé de parole, c’est ce moment, jamais totalement perdu, où nous avons eu
accès au monde sensible sans que nos perceptions ne soient encore contaminées par les mots,
les concepts, le savoir. Cet avant perdure au-delà des premiers mois de la vie, il oriente nos
désirs, nourrit pour toujours notre pensée. Infans évoque cette aphasie foncière des premiers
temps, ce temps où l’humain est -avant d’être celui qui parle-201, qui pourrait bien se dire
aussi -le muet dans la langue-202. Mais parce qu’il faut aussi rendre compte de la dépendance,
du désarroi et de la soumission à l’objet, de la soumission aux premières organisations du
psychisme et du retournement sadique, parce qu’il faut rendre compte de la scène masochiste
qui recueille la soumission à l’exigence de travail imposée au psychique, le sexuel infantile
pourrait bien se dire par -image de l’enfant-mort- où se conjoignent le masochisme de
l’érogénéité et la mélancolie de la Sehnsucht. En effet Catherine Chabert envisage cette figure
comme l’avortement artificiel de His majesty the baby, l’image où l’idéalisation l’emporte.
L’idéalisation est même forcenée, fixée par l’intemporalité de la figure de l’enfant mort qui
devient l’objet d’une paradoxale passion parce que le double narcissique est perdu 203. L’autre
face de cette figure mélancolique et masochique du sexuel infantile, indéfectiblement liée à
elle dans un moi–plaisir au service du narcissisme pourrait bien être le sexuel primordial
avancé par César et Sara Botella : à la fois perception et acte, hallucination et contact, le
sexuel primordial impose le pleasure seeking sans nuance, sans discernement, jusqu’à la

199
Pontalis (1998)
200
Pontalis (2012), « Écouter l’infans »
201
Rolland (2006)
202
Gόmez Mango (2009)
203
Chabert (2003), « Masochisme ou mélancolie ?», p.63-90.
61

folie, dans l’amour comme dans la haine, dans la douleur, dans la possession comme dans le
rejet et la destruction204. Florence Guignard205 choisit de majusculer l’Infantile, pour désigner
le temps de la transformation des émergences pulsionnelles.
Le sexuel infantile n’a pas de territoire, il est inventé (découvert) par la psychanalyse, il est
déduit dans la cure dans le moment de son actualisation. Il faudrait un mot pour dire le
mouvement. En ce sens la névrose infantile, telle qu’elle est conçue par Serge Lebovici serait
une juste dénomination pour le sexuel infantile. Dans son rapport au XXXIX congrès de
langue française206, il montre comment la névrose infantile est à la fois le préalable et le
produit de la névrose de transfert. Pour Lebovici une névrose infantile bien constituée
s’installe et demeure en arrière plan la vie durant. On retrouve très clairement dans sa
conception le vif de la découverte freudienne d’un sexuel infantile formé par ce qui reste de la
transformation, et vit en psyché. C’est le sexual de Laplanche lié à la théorie de la séduction
généralisé, mais comment ne pas penser immédiatement aussi à la cinquième saison de
Pontalis ? (Il est troublant de retrouver là, rapprochés, les deux auteurs de l’essai sur l’origine
et les fantasmes). Lebovici, dans le texte de réponse aux discussions auxquelles a donné lieu
son travail –et on pense à l’influence du débat de la thèse de Viderman sur la Construction de
l’espace analytique -, atténue l’aspect possiblement virtuel de l’articulation des deux modèles
de la névrose de transfert et de la névrose infantile, et il envisage plutôt une réélaboration de
la première scène par la seconde, cependant il reste attaché à la relation directe entre ces deux
scènes et à une névrose infantile disjointe d’un programme développemental, une névrose
infantile que seule une névrose de transfert permet de révéler.
Il n’y a pas de forme sans force. On peut aussi approcher le sexuel infantile à partir de ses
sources pulsionnelles. Mais alors, sans pouvoir être délesté totalement de sa face
représentative, le sexuel infantile est tributaire des conceptions de la transformation psychique
de l’excitation. Les positions de Freud varient sur ce point. Soit la pulsion est le représentant
psychique de l’excitation, soit elle est une excitation somatique représentée par un
représentant psychique (réunissant représentant-représentation et quantum d’affect). Qu’est-ce
qui, alors, dans cette seconde acception de la première inscription distinguerait première
forme et sexuel infantile ? Et on touche ici à la question de la représentation même. Daniel
Widlöcher207, reprenant l’image de Freud pour parler de l’ancrage du rêve sur le désir
inconscient, dit que la représentation se forme comme le champignon qui émerge du
204
C. et S. Botella (2001), « Figurabilité et régrédience », 61° CPLF, La figurabilité, Bulletin SPP n°59, p. 119.
205
Guignard (1996)
206
Lebovici (1980)
207
Widlöcher (2000b)
62

mycélium, ou, selon lui, comme la brume en un endroit de l’air plus intensément humide. Le
rêve, la brume, le désir inconscient …les champignons qui évoquent leurs forêts et la chasse
freudienne dominicale....il n’y a décidemment pas de force sans forme.
La question de la première forme nous déporte entièrement vers l’originaire. Comment ça
commence ? Que sont ces premières formes dans la pensée ? Les travaux de nombreux
auteurs leur trouvent un nom. Bernard Golse assez judicieusement remarque, à la suite de
Didier Anzieu, que ces descriptions souvent très proches, et se recouvrant plus ou moins,
doivent sans doute solliciter un narcissisme des petites différences et en dresse la liste … Les
éléments bêta et les idéogrammes de W.R. Bion, les pictogrammes de P. Aulagnier, les
signifiants énigmatiques de J. Laplanche, les signifiants de démarcation de G. Rosolato, les
signifiants formels de D. Anzieu, les représentations sémiotiques de J. Kristeva, les formes ou
les contours autistiques de F. Tustin, les représentations de transformation de B. Gibello et les
identifications intra-corporelles de G. Haag …208 Les dénominations des inscriptions et leur
destin sont dissemblables, mais on remarque que toutes désignent un type de travail psychique
indéfiniment présent au cours de chacune des modalités de la vie psychique et tout au long de
la vie. Un type de travail qui tient en contact des fonctionnements hétérogènes comme par
exemple les noyaux autistiques dans la psyché œdipienne pour Frances Tustin, ou à l’opposé
les moments fugitifs d’intersubjectivité primaire dans la psyché naissante pour Bernard Golse.
Alors le trait semblable de ces conceptions métapsychologiques ne serait-il pas d’entrevoir
comment les représentations apparaissent par le produit d’un travail entre des états de la
pensée? (mais le terme de pensée ne convient pas)209. En creux, dans ces définitions de
l’originaire se dessine un lieu virtuel de commencement du sexuel infantile.
S’il fallait trouver une forme pour dire le sexuel infantile qui rende compte de l’exigence de la
première forme dont l’intrication (en elle) des deux sources (de la force et du sens) lui donne
deux faces, d’image et de signification, d’image et de langage toujours indissociables on
pourrait choisir le langage d’image210 que propose Jean-Claude Rolland. Selon sa proposition
les traces refoulées se lient en une image primordiale reflétée dans un langage adressé qui les
208
Golse, Roussillon (2010)
209
J’ai eu la surprise de retrouver un point d’appui pour cette proposition dans la façon dont Donald Meltzer,
cité par Bernard Golse, parle de l’expérience de la tétée, moment d'attraction consensuelle maximum, où le
rassemblement (mantèlement) des sensations, d'abord démantelées (?) donne accès à une subjectivation. Il dit,
en multipliant les intrications de l’éclatement des éprouvés dans le temps et dans l’espace, que c’est
l’expérience de pouvoir ressentir que les différentes expériences sensorimotrices éclatées sont réunies
ensemble le temps de la tétée, et que l’expérience de leur présence éclatées demeure entre les tétées et entre
ces deux temps.

210
Jean-Claude Rolland, 2014, « L’image primordiale ou la naissance de la subjectivité », Conférence à Lyon,
Grepsy, mai 2014, inédit.
63

fait advenir, indéfiniment. Mais cependant malgré le recours à l’image, comment dire ce qui
reste ? Le langage échoue à dire ce qui agit, à dénommer le sexuel infantile.
Ne retrouverait-on pas dans cette difficulté le conflit inhérent à celui qui a présidé à la
formation de la vie psychique, entre force et sens, et qui ne finit pas. Quand il s’agit de
trouver une appellation théorique pour le sexuel infantile, pour le saisir par un concept, le mot
semble manquer, les concepts deviennent réducteurs, des prédateurs, des oiseaux de proie dit
Pontalis, il ajoute ; «concept » c’est « Begriff ». Mais par ailleurs pourtant, appellations,
dénomination, théories, concepts ne sont-ils pas aussi le vestige autant que le témoin de ce
qu’ils ont manqué ? Ne serait-ce pas ainsi qu’ils nous font travailler, et qu’ils sont
nécessaires ? L’indigence des mots de la théorie peut bien répéter l’indigence de psyché
tributaire, pour la conscience, de la liaison aux représentations de mots ; mais elle répète aussi
l’autre mouvement, celui de la chance de la recherche des liaisons quand les autres
représentations et les sensorialités viennent à son secours. Si on ne peut pas dire, d’un mot, un
mouvement d’amour et de haine, et ses deux valences de liaison et de disjonction, il reste le
recours aux sublimations et aux expressions des peintres et des poètes.

V (DÉ)CONSTRUCTION DE LA SCÈNE DU SEXUEL INFANTILE


Par rapport à la compulsion propre à l’agir, la parole pourra jouer comme contrainte à la
symbolisation en lui prêtant sa voix, mais ailleurs elle lui offre sa voie, et paraît servir
l’opacité de sa vocation. Jean-Luc Donnet211 exprime ainsi la difficulté essentielle de la cure
de parole quand le levier de la connaissance et du changement sert l’échec. C'est-à-dire quand
les voies offertes à la représentation du désir sexuel inconscient sont envahies par leur
représentance, par leur présence directe non transformée. C'est-à-dire quand les
représentations d’une sexualité infantile à l’énergie liée dramatisée et remémorée sont
destituées par la répétition d’un sexuel infantile à l’énergie non liée. Cette expression destinée
à la satisfaction immédiate emprunte la voie de l’acte et cherche sa satisfaction dans la
réalisation hallucinatoire ou la décharge motrice. Expression directe du domaine pulsionnel du
ça, elle se tient hors du champ des représentations. Donnet rappelle que Freud a tenu à situer
les motions pulsionnelles du ça à l’intérieur de l’appareil psychique, ce qui astreint en
conséquence la métapsychologie à ne pas situer l’agir ou l’acte dans un registre purement
comportemental. Le travail d’écoute de l’analyste, inscrivant les ruptures dans le processus
tente de trouver à ces expressions, dans le temps de la cure, un destin de significativité
211
Donnet (2005)
64

processuelle. Les ruptures prennent les formes de la répétition. Empruntant une voie
intermédiaire entre la sage remémoration et le passage à l’acte, elles s’insinuent dans la voie
du transfert offerte par l’analyse. Le transfert sert deux maîtres, celui de la remémoration (là il
est alors un fragment du passé retrouvé) et celui de la répétition, (là il se prête, comme toute la
vie du patient212, à un envahissement généralisé par l’activité pulsionnelle inconsciente). Cette
disposition à la répétition n’est pas un temps second, ou une étape à venir éventuellement
évitable, ou un accident de la situation transférentielle, elle est à l’œuvre continûment et elle
accompagne comme son ombre l’activité élaborative de l’analyse de remémoration et de
construction de l’histoire sexuelle infantile. Sa dimension disruptive tient à ce qu’elle apporte
à la perception, directement, un élément de sexuel infantile. Elle est aussi inévitable qu’elle
est attendue. En effet l’empêcher serait par d’artificieuses conjurations, contraindre un esprit
à sortir du monde souterrain pour le renvoyer ensuite sous terre sans l’avoir interrogé 213.
Freud dit cela à propos de l’amour de transfert qui est une (la ?) voie de la résistance que peut
emprunter le sexuel infantile dans l’analyse ordinaire. Le sexuel infantile envahit la scène,
met le feu au théâtre, dépasse les bornes, instaure le flou des limites, amène les transferts
passionnels et les ruptures d’analyse quelquefois. Tout conduit le sexuel infantile à
déconstruire la scène, à la fois le site et aussi la situation d’écoute de la parole, celle que
l’analyse propose et que l’analyste construit. Alors, comment et jusqu’où la rupture, qui est un
effet de l’activité de déliaison à l’œuvre dans la vie psychique, peut-elle prendre place dans
l’ordinaire du travail de l’analyse ? Comment le dispositif d’articulation de deux processus
psychiques en présence, celui de la libre association et celui de l’attention en égal suspens
permet-il qu’une scène autre donne droit à ces manifestations ? Comment garder la tension
entre la force traumatique du surgissement et l’activité de liaison représentative ? Au fond
comment lui donner une qualité de langage adressé (au sens où Jean-Claude Rolland dit que le
langage d’image, propre à ce surgissement du désir sexuel, est le reflet de l’image
primordiale dans un langage adressé214)?
La libre association et l’écoute en égal suspens
La libre association donne à la parole en séance une allure double. D’une part elle participe à
l’activité de perception et d’élaboration des événements de la surface de la pensée, comme le
voyageur à la fenêtre d’un train est attentif au paysage qui défile, et le décrit. Et d’autre part
elle est régressive, pas seulement par une régression temporelle, mais aussi par une

212
Freud (1914g), p. 190, GW X, p. 130
213
Freud (1915a [1914]), p.204, GW, X, p.312
214
Jean-Claude Rolland, 2014, « L’image primordiale ou la naissance de la subjectivité », c’est moi qui souligne.
65

modification régressive formelle quand elle tend à se défaire en partie des contraintes
secondarisées de la logique ou du raisonnement, se laissant aller au plus près de ce qui veut se
manifester en elle. Ses deux aspects inscrits dans la règle sont le travail de surplomb
(Dites…), et la désorganisation par ce qui s’y manifeste, (…ce qui vient). Tandis que le
parleur se fait peintre, vise comme lui à faire advenir une forme au-delà de la ressemblance ou
de la restitution d’une apparence, il fait advenir une vision, il laisse affleurer une présence que
seul l’œil de l’esprit peut envisager. Clos ton œil physique afin de voir d’abord avec l’œil de
l’esprit. Ensuite fais monter au jour ce que tu as vu dans la nuit 215. La libre association vise
une retrouvaille avec le désir inconscient, elle est négligente des buts de l’énonciation, ainsi sa
forme l’ouvre au retour de la polymorphie sexuelle infantile ; associations par contiguïté,
décomposition des figurations, recompositions en de nouvelles formes, le jeu sur les
articulations entre les pensées, ou sur les conjonctions est permis voire sollicité. Elle fait
coexister les modalités du registre primaire soutenu par la liaison dans l’énonciation
secondarisée assurant une fonction anti traumatique 216. En instaurant ce jeu la libre association
donne place à la répétition et à son élaboration comme l’enfant joue avec une bobine et sa
ficelle. Elle va, elle vient, entre présence et absence, entre la représentation et l’effacement.
La mère, l’enfant, apparaît, disparaît, se fait disparaître et les enjeux narcissiques et de
destructivité masochique sont retenus par les sons émis o-o-o-o, « da » et par une présence qui
écoute. Cette écoute est figurée par le grand-père dans le récit de Freud, mais elle est celle de
l’objet psychique, quand une certaine capacité maternelle fait que l’enfant peut être seul en
présence de l’autre. Dans Au-delà….un premier jeu de lancer de l’enfant (–o-o-o-o) est
interprété par le jugement concordant de la mère et de l’observateur. N’y aurait-il que l’écoute
de l’analyste pour retrouver ce que les relations premières avec les premiers objets d’amour
ont permis ? Serait-ce parce que la dissymétrie essentielle de la situation de l’enfant et l’adulte
se retrouve au fondement de la situation analysante ? Serait-ce ainsi que la cure et plus
exactement la séance est le lieu de construction du sexuel infantile ? Alors, l’écoute en égal
suspens est le garant de la dissymétrie et la chance de la liaison du sexuel infantile
traumatique.
L’Einfall
La dissymétrie est l’écart dont a besoin l’idée incidente, l’idée qui tombe. Admettons que
l’Einfall soit une présence inattendue du sexuel infantile dans le décours de la parole en

215
Pontalis ( 2012), citation de Caspar David Friedrich, peintre, (1774-1840).
216
Bernard Chervet, 2005, « La libre association et le penser d’incidence », Conférence, Besançon.
66

séance. La production psychique de l’Einfall mêle deux courants. L’un est progrédient, c’est
le mouvement de la représentation. Il rend perceptible des fixations, des répétitions autrement
inaccessibles par la parole discursive. Peut-être que les habitudes personnelles de langages,
les tics, ce qu’on appelle aussi le style sont des formes adoucies d’Einfall. Comment entendre
les « Comment je peux dire ? » ou les « Vous voyez » ou autres formules parsemées dans la
parole à l’insu du parleur ? Peut être la répétition des rien, à tout propos, chez Irène avait-elle
cette valeur ? Cet accroc dans la parole sans que la fluidité en soit affectée lui donne quelques
fois son style. Le style naît d’une différence, dit Pierre Bergounioux, Serait-ce de la différence
entre les deux courants sexuels ? Si d’un côté l’Einfall est progrédient et force de
symbolisation, d’un autre côté il est répétition d’une charge hallucinatoire de satisfaction
inconsciente. Ce second courant sourd au plus près du désir sexuel infantile qui lui donne la
force de présence d’un objet jamais retrouvé et toujours recherché. La très grande charge
pulsionnelle le rend impératif, il s’impose, exige, attire toute l’attention au risque, et c’est son
enjeu, de rompre la capacité représentative de la parole. Il provoque des incidents : la parole
resexualisée interpelle. Cela peut prendre une forme paradoxale, l’Einfall se généralise en
quelque sorte et le patient parle dans une associativité sans retenue (il déparle dit-on à Lyon).
L’associativité n’est plus libre, elle est entièrement contrainte par la pulsion de répétition. La
dissymétrie de l’écoute est menacée. L’Einfall met la parole associative au bord de la rupture
ainsi qu’un rêve d’angoisse met la fonction onirique au bord du cauchemar.
La présence même du désir sexuel infantile est la limite de la représentation. Lacan approche
cette manifestation par une lecture de la figure de l’anamorphose. Il s’appuie sur le tableau
d’Holbein, les Ambassadeurs. Au premier plan la présence d’une forme –déformée peut être
vue comme une figuration de ce qui surgit, la présence même de la Chose ou plutôt un cerne
de la Chose. Fédida217 qui y voit la présence du fantasme-même note le parallèle de celle-ci
avec la figure anamorphique comme avec l’Einfall. Le rapport établi par la conscience avec le
langage est bouleversé par l’Einfall, celui qu’elle établit avec l’agencement classique et
ordonné de la perspective l’est par la figure anamorphique. Dans les situations extrêmes de
mise en péril de la situation d’analyse par le surgissement d’un sexuel infantile non lié qui se
donne à voir, il se peut que la capacité de liaison de l’écoute de l’analyste en un processus
progrédient de désexualisation et de liaison soit mise à mal. Ce sont des situations limites
marquées par l’effondrement de la dissymétrie, par la destruction de la processualité
représentative et par l’attraction vers les modalités primitives autoérotiques et hallucinatoires.
Un chemin sur lequel se trouvent entrainés les deux protagonistes de la situation. Ce sont des
217
Fédida (2000)
67

situations pour lesquelles, selon de M’Uzan, l’analyste soumis à de fortes pensées paradoxales
doit assurer la fonction de séduction inévitable de la situation que le patient a désinvestie, et
dans un mouvement pour retenir la vie de la séance, mettre en œuvre une « politique de bord
du gouffre ». La dimension de la communication au détriment de la psychosexualité peut alors
faire retour dans le champ du transfert. C’est une déstabilisation de l’activité transformatrice
de l’analyste que Florence Guignard218 nomme la tâche aveugle pour dire que cela correspond
à deux états semblables chez l’analyste et chez l’analysant, et où domine ce qu’elle appelle
l’Infantile chez l’un comme chez l’autre, et où se produit l’expérience de la perte d’un objet
interne signifiant, bon ou mauvais. Bien que cette expérience soit sous le sceau d’une perte
qui pourrait être propice à un travail de figuration, la survenue d’images, le déficit de
représentations de mots, se prêtent peu à une élaboration représentative mais se situent plutôt
du côté d’un vacillement identitaire. De M’Uzan repère cette régression comme une mise en
cause d’un niveau vital-identital dont l’autoconservation est une fonction. L’Einfall ainsi
conçu, dans sa seule dimension de déliaison, nous entraîne hors de la psychosexualité, ce que
de M’Uzan justifie en prenant le parti pulsionnel et en disant que la menace identitaire se
pose férocement, et loin de la puissance magique et signifiante du sexuel d’une libido
phallique génitale, objectale et narcissique. On entend l’écho de la confidence de Margarett
Littel et aussi, venu d‘ailleurs celui de l’affirmation de Lacan voyant dans la figure
anamorphique « ce quelque chose qui n’est rien d’autre que le sujet néantisé ». Pourtant
l’analyse doit pouvoir se laisser traverser par la charge violente effractive qui surgit comme
une déchirure, elle doit pouvoir être réceptive à l’effet de la déliaison qui menace de conduire
au-delà des frontières de la liaison pulsionnelle, au-delà du masochisme primaire vers les
conditions du commencement sexuel de psyché. Comment l’analyse, la chance donnée à la
liaison du sexuel infantile, peut-elle se maintenir en deçà de cette limite ? Lors de ces
effractions la charge disruptive n’est pas liée à un contenu, elle est liée au surgissement même,
et si certains contenus se présentent à l’analyste et lui donnent une qualité (ils seront
immanquablement référés à la mort ou à la folie), ils sont déjà l’éloignement de l’excitation,
la marque du travail de liaison et du pouvoir repris par le principe de plaisir ; quant à la charge
disruptive, liée à la modalité de cette traversée à la limite, elle est une traversée de la pulsion
dans la vie psychique. La mort-enfant déflore219. Limite de l’analyse ? Limite de l’écoute en
égal suspens ?

218
Guignard (1996)
219
José Gorostiza, poète cité par E. Gòmez Mango, La mort enfant, Gallimard, 2003.
68

L’investissement de l’excitation est une première activité, porteuse du premier plaisir lié à la
diminution de la charge d’excitation inorganisée, écrit Paul Denis220sans oublier que le
premier investissement est masochiste et de déplaisir. Je propose de concevoir que l’écoute en
égal suspens, orientée par le transfert et tendue vers la possible interprétation, est l’occasion
donnée à l’excitation ainsi perçue, du dedans comme du dehors, d’être dramatisée ; alors le
sexuel infantile se lie dans les scénarios de la sexualité et s’inscrit dans un processus de
désexualisation. Cet acte psychique survient comme un Einfall à forte valeur élaborative dans
la pensée de l’analyste dont le sexuel infantile est partie prenante dans l’écoute. Avec Irène,
l’Einfall fut de détacher rien du cours de la parole, ce que sa revivification a permis. Cet
Einfall déplace la manifestation entendue d’un sexuel infantile à la rencontre des fantasmes de
castration de la sexualité infantile. Dans cette rencontre se sont déployées, dans un transfert
où l’hostilité avait pris place, les scènes sexuelles aux diverses valences du fantasme de
castration d’Irène.
Ce sont de tels Einfälle qui provoquent ce que la pensée savante nomme les sauts
épistémologiques chez Freud. On peut les repérer dans les élaborations théoriques adossées au
travail de la cure. Par exemple, dans l’analyse du fantasme « Un enfant est battu » Freud
énonce (Laplanche dit : « traduit ») : C’est donc une représentation confortable que celle de
ce père battant cet enfant haï, cela ne dépendant en rien du fait qu’on l’a précisément vu
battre l’enfant. C'est-à-dire : le père n’aime pas cet autre enfant, il n’aime que moi 221. « C'est-
à-dire » provoque le déplacement de la construction du fantasme sur une scène virtuelle, qui
n’a pas d’existence réelle. Ou bien par exemple encore, c’est par un jugement concordant de
la mère et de l’observateur (lui-même) que Freud entend « Fort » dans les o-o-o-o du petit
enfant, déplaçant le son de satisfaction vers la tragique perte d’amour.
Dans « Un enfant est battu » Freud dramatise le fantasme originaire qu’il vient de révéler avec
la cure de l’Homme aux loups. Pour construire ce fantasme il est amené à inférer entre les
deux phases pouvant devenir conscientes, la phase intermédiaire inconsciente et masochiste.
(« je suis battu par le père ») Au cours de cette phase le désir inconscient de la première phase
qui s’énonçait « le père bat l’enfant ; c’est à dire ; le père n’aime pas cet autre enfant, il
n’aime que moi » se lie au désir incestueux régressé et allié à la conscience de culpabilité pour
transformer le « il n’aime que moi » en « il ne t’aime pas, il te bat ». Le mécanisme décrit
dans les dernières pages du texte repose sur la capacité différente du refoulé et du régressé de
se transformer. Le refoulé est du ressort du sexuel infantile, le régressé de la sexualité

220
Denis (1999), p. 1583
221
Freud (1919e), p.128
69

infantile. Seul le refoulé continue d’agir et n’est pas transformé, c’est d’ailleurs de là que le
sexuel infantile tire sa force. Mais il en va autrement de l’effet de la régression à un stade plus
précoce de l’organisation sexuelle. Freud dit qu’elle change l’état des choses dans
l’inconscient. En l’occurrence c’est cette capacité de modification de l’inconscient qui lui fait
s’emparer du désir refoulé et le ramener à un fantasme masochiste. Le sexuel infantile s’est
enrichi de ses deux destins, il est à la fois ce qui peut encore rester sous le coup du
refoulement et poursuivre son action et à la fois il a pris sa place dans le processus œdipien, et
il en est la pièce maîtresse, promis à la désexualisation. Ce processus dont se chargent les
lentes et cahotées élaboration et résolution œdipiennes se fait selon les deux voies
d’identification masculines et féminines222. Ce sont elles, tout au long de la vie, avec l’activité
et la passivité qui héritent du combat que l’excitation a perdu contre la représentation. La
sexualité infantile en hérite, elle en est le vestige quand elle développe ses formes perverses
polymorphes, et elle en est le témoin quand elle s’ouvre sur le conflit œdipien et son déclin
interminable.
L’éphémère destinée du sexuel infantile, une Passagèreté,223 est d’être, dans certaines
conditions, la possibilité d’un changement d’état, « Alles Vergängliche ist nur ein Gleichnis »
(Tout ce qui passe n’est que métaphore)

***********

222
Suchet (2012)
223
Freud (1916a [1915]), Vers 12104 et 12105 du Faust de Goethe.