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Hank Vogel

Prétexte
suivi de Mais !
Prétexte
Je veux être. Ceci. Ou cela. Ou ceci et
cela. Pour rire. Ou pour pleurer. Ou les
deux à la fois. J'y crois. C'est possible. Bien
entendu j'y crois. À quoi ? À tout et à rien.
Ou à tout ou à rien. Ou personne. Ou tout le
monde. Ça tourne dans ma tête. Car elle est
en fête cette tête qui tourne dans ma tête.
Vraiment ? Je n'en sais rien. Ou à peine.
Parfois trop. Trop souvent. Ou pas assez.
Assez, assez ! Il faut que j'aille travailler.

J'y crois. J'y reste. Le temps qu'il fau-
dra. Non, qu'il me faut. Pour gagner ma vie.
Ma mort aussi. Mais je perds mon temps.
En ce moment. À faire ceci. Ou cela. Ou
ceci et cela. On dirait que l'on souhaite ma
mort. Je l'ai déjà dit. Probablement. Mais
autrement. Ou différemment. Quelle
importance ! L'important est que j'aimerais
foutre le camp. Quitter ces lieux où je ne
construis rien. Ou à peine. Avec peine. Ou
avec tant de mal. Question d'argent. Je dois
gagner ma vie, n'est-ce pas ? Je l'ai déjà dit.
Je le sais. Mais autrement. Ou différem-

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ment. Répétition. Je sais. Mais je joue à
quoi ? À tourner en rond. Pourquoi ? Pour
oublier peut-être celui que je ne suis pas.

Je veux écrire. Non, j'écris. Ça se voit,
non ? Ça se lit en tout cas. Écrire quoi ?
N'importe quoi. Ce n'est pas possible. C'est
possible. Comment ? Autrement. C'est-à-
dire ? Comme maintenant. Il y a une erreur.
Des erreurs même. Car je nage dans des
eaux troubles. Je marche à travers un
brouillard épais. Il faut savoir ! Je nage ou
je marche ? Je ne sais pas, c'est ça le
brouillard. Et c'est ça aussi des eaux
troubles. Tout cela me trouble. Évidem-
ment ! Je dis : je veux écrire. Et j'écris.
Alors ? J'aimerais dire : je veux écrire libre-
ment. Ne faire que ça. Ça et rien d'autre. Ou
ça ou rien d'autre. Passer mon temps avec
les mots. Avec mes mots. Mes histoires.
Mes gloires et mes défaites. Mes jours
noirs. Mes nuits blanches. Mes orages. Mes
soleils. Mes hivers. Mes étés. Où tout a été.
Mais ? Il y a trop de mes. Trop de mais

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aussi. Il faut que ça change.

Que faire ? Il n'y a rien à faire. Ou si
peu. Ou si mal. Ou autrement. C'est-à-dire
? Toujours les mêmes mots. Les mêmes
questions. Les mêmes réponses. Vagues.
Ou précises. Ou vagues et précises. Ou les
deux à la fois. Comment ?

Il faut que je parte. Comment ? À
pieds. Non, comment ça ? Il faut que je
m'éloigne d'où je suis. Il faut, il faut !
Pourquoi faut-il toujours ? Quelque chose
presse. Et j'ai hâte que cela ne presse plus.
C'est lourd. C'est terriblement lourd par-
fois. Plus lourd que la mort. Quelle mort ?
Celle qui m'attend. Celle qui ne croit plus
aux mots. Celle que je refuse de rencontrer.
Parfois même d'imaginer. Et puis ? Et puis
rien. Il faut que je parte tout simplement.

Malheureusement, je n'ai pas d'argent.

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Pas un seul sou. Je suis sans le sou, comme
on dit si bien. Les gens bien, par exemple.
Les riches. Les bien installés. Ceux qui
comptent leurs sous surtout. Que faire a-
lors ? Il n'y a rien à faire. Ou si peu. Ou si
mal. Ou si bien. Autre exemple ? Tout dif-
férent. J'attends. Comme toujours. J'attends
que quelque chose me tombe du ciel. Et ça
vient.

On m'offre un voyage. Un aller et
retour. Question d'éducation. Aller pour
apprendre. Retourner pour transmettre.
Recevoir en somme pour donner ensuite.
Suite et fin. Tout s'explique dans ce domai-
ne. Même l'inexplicable. Que l'on explique
fort bien. Alors j'accepte. Car je me déclare
nécessiteux. Je suis prêt à surcharger mon
savoir. Pour le donner ensuite. Quel beau
prétexte ! C'est le texte qui m'appelle, n'est-
ce pas ? Une voix à construire. Faite de
noms propres, de verbes sales et d'adjectifs
neutres. Une voix qui chante finalement. Et
cela m'enchante.

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Train. On roule. Le soleil brille ! Quel
bel automne ! Rien à dire d'autre. Comme
je suis fatigué. Stop ! On descend. C'est une
gare. C'était une gare. Encore. Encore plus.
Encore plus loin. Quelque part plus au
nord. Près de la frontière. Mais dans une
heure. Peut-être plus. Peut-être moins. On
rit. J'entends le froissement d'un journal.
On lit. Je pense aux nouvelles. La guerre ?
Le train siffle. Une seule fois. Trois fois
aurait été du cinéma. Je serais dans un film.
Le paysage est magnifique. À regarder.
C'est la campagne. Les maisons sont belles.
Les fermes sont belles. Tout est beau.
J'entends une voix. Lointaine. Mais présen-
te. Qui déclare. Qui déclare. Qui a horreur
des répétitions. Autre gare. Autre souvenir.
Le stylo a de la peine à suivre. Il est tou-
jours en retard d'un instant. Au moins.
Probablement plus. Il y a deux ans, je pas-
sais par là. Avec une femme. D'une autre
vie. Elle rêvait d'amour. Ou d'autre chose.
Autre chose, c'est plus sûr. C'est plus hon-
nête. Il y a erreur. Il y a les heures. Il n’y a
rien. Le train. Le paysage. En mouvement.

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Qui défile. La pensée aussi. Le jour de ma
mort, je défilerai aussi. Criant comme un
enfant. Des mots inutiles. Encore. Encore
plus. Encore plus vite. Ma tête ira à sa
perte. L'âme à sa source. Et moi ? Moi qui
ne suis rien ? Ça roule. Toujours le même
bruit. Métallique. Dû à un frottement. Roue
comme raye. Ou l'inverse. Toute justifica-
tion serait de trop. Terminus. Je descends.
La ville. Du déjà vu. Du déjà vécu. Je
replonge dans le passé. Je me souviens.
Toujours le souvenir. Toujours lui.
Toujours elle. La femme. Elle me prend par
la main. Uniquement ici. Dans cette ville.
Ailleurs ce n'était pas possible. C'était
interdit. Danger ! Nous étions en danger.
Elle est mince. Fragile. Je la vois encore.
Sensible à la lumière. Au vent. Ses mains
sont froides. Ses pieds le seront plus tard.
Nous marchons. Nous cherchons un hôtel.
Nous découvrons la vieille ville. Nous
finissons par trouver une chambre. Nous
nous promenons. Au bord du fleuve. D'un
fleuve qui porte plusieurs noms, plusieurs
surnoms. J'ai oublié. Nous le traversons. En

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bac. D'une rive à l'autre, bien entendu.
Nous nous perdons dans des jardins.
Certains sont secrets. Retour à l'hôtel. Ses
pieds sont terriblement froids. Je les
réchauffe. Elle me remercie. Nous faisons
l'amour. Un autre train est dans ma tête. Il
roule vers nulle part. À une vitesse inima-
ginable. On n'attend pourtant quelque part.
Au bout du pays. À l'autre bout. À l'autre
frontière. Quelqu'un d'autre. Une autre
femme. D'un autre âge. Une civilisation
nous sépare. Tout est autre. J'exagère. Je
suis fou. Non, j'avais besoin de folie. De
vivre une folie. Les draps sont froissés. Ma
mémoire surchargée. Je pleure. Je me sens
coupable. J'en veux à l'éducation. Tout ce
qu'on m'a inculqué ! Aux parents. À l'éco-
le. À l'église. Mes larmes n'hésitent pas à
couler. Pendant plusieurs minutes.
Plusieurs siècles, j'aimerais dire. Je suis
injuste. L'autre femme m'a tout donné. Tout
son amour. Toute sa jeunesse. Mais je veux
toujours plus. Encore plus. Plus encore.
De qui la faute ? C'est sans doute à cause de
l'écriture. De ce stylo qui ne pense qu'à cra-

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cher. Des mots. Des phrases. Des cica-
trices. Avides de conclusions. Avides d'avi-
dité. La mort est constamment là.
Inspiratrice et aspiratrice. Mais elle use.
Les nerfs. Et ces illusions qui nous sont
chères. Qui me sont chères. Les heures pas-
sent. Le soir nous dînons ensemble.
Ensemble n'est pas de trop. Car on peut être
ensemble et très loin l'un de l'autre. Nous,
nous étions très proches. Nous étions atti-
rés l'un par l'autre. Nous étions amants.
Nous parlons de tout et de rien. Nous nous
découvrons. Nous voyageons. Nos his-
toires se croisent. Nos légendes aussi. Nous
nous interrogeons. Nous constatons que
nous appartenons au même monde. Aux
mêmes dieux. Nos misères sont identiques.
Nos horizons également. Également
d'autres choses. Sans importance. Mais
essentielles à ce moment précis. Nous quit-
tons le restaurant. La nuit nous montre ses
ruelles. Et les ruelles ses fantômes. J'ai
peut-être vécu ici. Et toi là. Ou plutôt par
ici. Nous rentrons à l'hôtel. Ce chez-nous
provisoire. À nouveau nous faisons

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l'amour. Jusqu'au lendemain. Nous
oublions de prendre le petit-déjeuner. Nous
nous contentons d'un petit café dans un tea-
room. Nous marchons. Un musée nous
offre ses merveilles. Les peintures nous
livrent leurs pouvoirs. J'aurais dû être
peintre. Ou sculpteur. Non, peintre aurait
suffi. Le papier n'échappe pas à la mise en
vitrine. Il n'échappe pour l'instant qu'à sa
mise à mort. Nous visitons le musée du
papier. J'y achète une feuille vierge. Une
heure plus tard elle ne le sera plus. Par une
phrase faite de larmes. Arrachée au passé.
Nous prenons le train. Retour au point de
départ. Là nous nous séparons. Elle rejoint
son mari. Moi je rejoins ma femme. Je suis
toujours dans le train. Seul avec des
images. Seul avec mon stylo. Seul. Plus
seul encore. Encore. Encore...

Je suis content. Ce que j'ai vécu. Une
première fois. Puis une seconde. Une troi-
sième aurait été de trop. Ou mal placée. Ou
forcée. Et je ne force rien. Le destin me

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force déjà assez. À subir. À obéir. À aller
de l'avant. Ou en arrière. Ou en amont ou
en aval, c'est plus beau. Pourquoi faut-il
que cela soit beau ? Je n'en sais rien. Non,
je le sais. Mais je préfère garder cela pour
plus tard. Peut-être. Qui lira verra.

Je suis content. Parce que j'écris. Dire
les choses. Puis les redire. Les voir d'une
façon. Puis d'une autre façon. À ma façon.
À ma manière. Avec le moins de manières
possibles. Juste ce qu'il faut. À peine. Sans
peine. Ou à peine avec peine. Légèrement.
D'une vision légère. Semblable à un coup
de pinceau. Si je ne me trompe pas.

Jamais ! Jamais ? Jamais aurais-je dit à
vingt ans. Certainement pas à quarante. Et
maintenant ? Je m'en fous. Cela m'est bien
égal. En ce moment, je pourrais dire :
l'homme est pareil au vent, il change sans
cesse de direction.

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Ou d'horizon. Il dit sans cesse par ici.
Non, par là. Non par ici et par là. Comme
au bon vieux temps. Comme déjà. Mais
jamais comme jamais. Dommage. Cela
aurait été un miracle. Un cadeau venu d'en
haut. Aurait donné un autre sens à la vie. À
ma vie. Un sens plus sensé certainement.

Je suis au travail. Mais je ne travaille
pas. Car je suis ailleurs. Quelque part entre
le rêve et la réalité. Je rumine. Je brasse des
idées. Mes pensées. Mes gloires et mes
défaites. Je l'ai déjà écrit. Comme toujours.
Non, il ne s'agit pas de ça. Il s'agit d'autres
gloires et d'autres défaites. Plus récentes.
Celles-ci. Pourquoi j’insiste ?
Probablement ...

Petite pause. Tout va trop vite. Je
risque une autre défaite. L'ultime. Silence
alors !

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On veut toujours une explication. Sur
ceci. Ou sur cela. Ou sur ceci et sur cela.
Absolument. Qu'est-ce que ceci ? Qu'est-ce
que cela ? Qu'est-ce que ceci et cela ?
Qu'est-ce que ceci ou cela ? Tout ou rien.
Mais absolument. On se gratte la tête pen-
dant des heures. Des jours. Des mois. Des
années. Des siècles surtout.

Malheureusement on ne trouve rien.
Ou pas assez. Ou si peu. Ou trop peu. Ou
presque pas du tout. Ou enfin quelque
chose. Et ainsi de suite.

Et moi dans cette histoire ? Dans ce
désert. Par ces lignes. Que fais-je ? Qu'est-
ce que je cherche ? Un prétexte ? Quel pré-
texte ? Tout dire c'est mal dire. Même si
c'est dit avec grâce. Avec ruse. Avec des
avec. Plein d'avec. Et des sans. Sans ceci et
sans cela. Ou avec des ceci et des cela. À
faire croire à ceci ou à cela. Ou à ceci et à
cela. C'est encore mieux. On finit par ne

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croire à rien. Ou ne croire personne. C'est
encore mieux. On doute de tout. Et de rien.
Et finalement on change de route.

Je change de lieu. J'y suis arrivé en
changeant de route. Forcément. Je viens de
le dire. De l'écrire. Mais autrement. Je l'es-
père. Que c'est compliqué ! C'est pourtant
simple. On a changé de lieu parce qu'on a
changé de route. Ou pris une autre route,
c'est plus juste. Mais on peut aussi prendre
une fausse route et faire ainsi fausse route.
Je l'espère. Que c'est compliqué ! Ça se dit
? Ça se fait en tout cas. Et très souvent.
Trop souvent.

Maintenant que tout le monde est au
courant de ma nouvelle adresse (ou si vous
préférez de mon changement de lieu), je
peux passer à autre chose. À quoi ? Voilà
une bonne question ! Je ne sais pas. Je n'ai-
me pas ce je-ne-sais-pas. Parce qu'il est
double. Il répond et il ne répond pas. Il ne

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répond pas à A quoi ? et il répond à Voilà
une bonne question ! Bien que... Non, de
toute façon, forcément, il répond douteuse-
ment aux deux questions dont la seconde
est une affirmation exclamative. Stop. Je
vais trop loin. Ma cervelle va finir par
exploser. Merde ! On frappe à ma porte.
J'ouvre. Une femme est là. Elle me présen-
te un journal. Le journal des sans abri. C'est
combien ? je lui demande. Donnez ce que
vous voulez, elle me répond. Je lui donne
ce que je veux. Mais elle me demande plus.
Toujours plus. Plus encore. Pour payer une
chambre. Pour sa mère qui vient ce soir. Je
refuse. Elle insiste. Je lui donne quelque
chose. Pas beaucoup mais mieux que rien.
Elle n'est pas contente. Elle veut plus.
Toujours plus. Encore quelque chose. Elle
trouve mille prétextes. Toujours sa mère
qui doit venir ce soir. La chambre qui coûte
cher. Et ses enfants qui ont faim. Elle aussi
elle a faim. Trop faim. Heureusement elle
n'a pas froid. Sa veste est bien belle. Trop
belle pour une femme qui a faim. Bien
que... tout cela ne veuille rien dire. Mais

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tout cela est plus que suffisant pour que je
me mette à douter... Elle réclame, réclame.
Je refuse, refuse. Elle s'en va...

Moi aussi, je m'en vais. Mais ailleurs.
Forcément. Nous ne nous connaissons pas.
Si nous nous connaissions nous serions
encore en train de nous parler. D'argent ou
d'autre chose. D'autre chose plutôt. Puis
plus tard d'argent. Comme toujours.
Comme toujours quand on n’a rien. Rien à
se mettre sous la dent. Bref ! Forcément. La
misère nous fait peur. Me fait peur... J'entre
dans un café. Je commande un café crème.
On m'apporte un café sans crème ni lait. Je
ne dis rien. Car j'étais ailleurs. Comme tou-
jours je suis ailleurs. Passé, présent, futur.
Je passe de l'un à l'autre. Des uns aux
autres. De l'une à l'autre. Je me demande si
je suis ou si je ne suis pas un grand malade.
En effet, un rien me fait de l'effet. Me pro-
pulse à mille lieues de mes lieux. De ces
lieux où je respire en toute quiétude. Où les
où sont proches. Sont ici et maintenant.

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Jamais ailleurs. Sauf quand ma tête ne va
plus. Ou va trop vite. Forcément. Bien
entendu. Parfois j'aimerais ne rien
entendre. Être sourd à tout. À tout et à rien.
Afin que... Afin que quoi ? Je n'en sais rien.
Une voix m'appelle ? Peut-être ... Je me
lève. Ma crème, s'il vous plaît. Voici votre
crème, excusez-moi. Ça ne fait rien. C'est
faux, ça fait quelque chose. Tout sert à
quelque chose. Tout sert de prétexte. Avant
comme après. Je me réinstalle. À la même
table, bien entendu. Ailleurs aurait été plus
intéressant. Aurait modifié mon discours.
Un prétexte de plus. Ou de moins. Pour une
nouvelle aventure. Une autre direction. Où
? Je ne sais pas. Toujours les mêmes mots.
Les mêmes phrases. Je n'ai jamais prétendu
le contraire. Car le contraire échappe à ma
logique. Car il est contraire à ma philoso-
phie. Car la philosophie des contraires est
contraire au bon sens. Je bois mon café.
Non, je l'avale. D'un seul trait. D'un seul
coup. Si je ne me trompe pas. Déjà écrit. Je
n'ai jamais prétendu le contraire. Déjà dit.
Je sais, mais ce n'était pas assez dit. Pas

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forcément mal dit. Etais-je timide ? Il ne
s'agit pas de ça. De quoi s'agit-il alors ?
D'un texte pauvrement écrit. C’est-à-dire ?
Un texte fabriqué avec peu de mots.
Toujours les mêmes mots. Mais associés
différemment. Suivant les phrases. Suivant
les mots. Pauvrement ce n'est peut-être pas
le mot qu'il fallait. Un mot comme il faut.
Pour un autre écrivain qui aurait pensé à
misérablement. Stop ! Ma tête va finir par
exploser. Tout va trop vite. Déjà ... Quoi ?
Pourquoi dire ce que l'on sait déjà. Ce que
l'on a déjà vu.

Coup de téléphone. C'est un ami. Un
ancien ami. Il s'est trompé de numéro. Il
voulait appeler un autre ami. Plus ami pro-
bablement. Vérité ou prétexte ? L'erreur est
souvent un bon prétexte pour tromper l'en-
nemi. Il me raconte sa vie. L'ami, bien
entendu. Sa mort m'aurait intéressé davan-
tage. Quelle cruauté ! Quel mot ! Il me suf-
fit. Mais il ne s'agit pas de ça. Il s'agit de la
mort de ses envies. De ses rêves chargés de

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haine et de colère. De ses idées qui font mal
à la tête. Qui font mal au ventre. Qui font et
refont le monde. Avec ses étoiles et ses col-
lantes planètes. Avec leurs étoiles et leurs
surprenantes planètes. Tout ce cirque qui
n'en finit jamais de... trois, quatre, cinq, six,
sept. Qui commence et recommence à Noël
comme à Pâques. Tout autant. Et pourtant...
Silence, les anges ont leurs mots à dire. Ou
à chanter. Ou à chuchoter. Des murmures
chastes mais provocateurs. Est-ce bien dit ?
Que les anges répondent à ma place. Même
s'il n'y a pas de place sur ce papier. Et entre
les lignes alors ? Ou entre les mots, c'est
plus fort. C'est une question de confort. Les
anges n'interviennent qu'aux bons
moments. Quand nos monuments tombent
en ruine. Et quand nos ruines se transfor-
ment en monuments. Revenons à l'ami. À
cet ami qui me raconte sa vie. Une vie qui
tombe en ruine. Comme toutes ces vies
construites de poussière et de cendre. Il m'a
parlé de sa fille qui a reçu une veste en cuir.
De lui bien entendu. Il m'a parlé de sa nou-
velle amie qui ressemble étrangement à son

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ex-femme. De lui bien entendu. Il m'a parlé
de lui comme de personne. Bien entendu.
Et j'ai ouvert mes oreilles. Et j'ai ouvert
mon esprit. Et tout ce qu'il a dit a servi de
prétexte au texte que voilà. Et voici que je
passe à autre chose ...

J'ouvre un tiroir. Pour prendre un
stylo. Et je découvre une carte postale. La
photographie d'un tableau très connu. Je
découvre la belle odalisque. Qui est déjà
toute découverte, bien entendu. Elle est
dans mes mains. Qui sont toutes froides.
Elle est toute froide. Ou toute chaude. Avec
ou sans mes mains. Avec ou sans mes bras.
Cela ne m'étonne pas. La belle est trop
belle. Ou trop nue. Pour que je lui propose
de... Je suis fou ! Non, j'écris. Et quand on
écrit tout est possible. Même l'impossible
est possible. Déjà dit. Quelle importance ?
La belle odalisque me fait penser à une
autre belle. Qui dort parfois dans mon lit.
Même dos. Mêmes jambes. Mêmes fesses.
Même cachées. Même sans cachet. Que

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faire ? J'ai trop souffert. Je ne comprends
pas. Pourquoi pas ? Aimer une image c'est
passer à côté de la vie. Et passer à côté de
la vie ? C'est vivre comme une image. Figé
pour l'éternité. Même beau. Même belle.
Même nu. Même nue comme la belle oda-
lisque qui est trop nue entre mes mains. Ou
dans mes yeux. Ou par mes yeux et dans
ma tête. Et pourtant !... Il y a des personnes
qui préfèrent les images aux êtres vivants.
Aux femmes qui changent brusquement
d'avis. Aux hommes qui changent brusque-
ment de femme. Au roseau qui fléchit. Au
soleil qui se couche. À la fin d'une saison.
À cette mort qui nous saisit. Seconde après
seconde. Mot après mot. Prétexte après
prétexte. Voici après voilà. Adieu donc ma
belle odalisque. Je te replonge dans mon
tiroir. Je te remets dans le noir. Jusqu'à mon
prochain désespoir. Jusqu'au dernier soir,
peut-être, de ma vie.

J'attends ma belle. Ou plutôt mon
amie. Ou plutôt une belle amie. Car elle est

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belle et elle n'est qu'à elle. À elle-même et
à personne d'autre. Même si je l'aime.
Même si elle ne m'aime pas. Comment est-
ce possible ? L'un n'exclut pas l'autre. On
peut être à quelqu'un sans aimer ce quel-
qu'un. Comme aimer quelqu'un sans être à
ce quelqu'un. Ou n'être à personne. Ou
n'être rien. Ou un rien du tout qui vaut de
l'or. Qui provoque des encore. Encore plus.
Et plus encore. L'amour c'est ça. C'est
quelque chose que l'on ne connaît pas. Ou
à peine. Avec beaucoup de peine quand on
a de la peine. Ou lorsqu'il s'en va. Ou quand
il s'en va. Quand il n'y a plus rien à faire.

La belle arrive. Avec un quart d'heure
de retard. J'aurais préféré un quart d'heure
en avance. Ou plutôt à l'heure. Cela m'au-
rait suffi. Vous puez de la gueule, buvez de
l'eau mon ami, me dit-elle. Alors pour ne
plus puer de la gueule, je bois un verre
d'eau. Ce n'est pas assez, me dit-elle. Ce
sont des litres qu'il vous faut. Je bois alors
un second verre d'eau. Plus. Encore plus.

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Plus encore. Alors le second devient
deuxième et le troisième suit. Quelle histoi-
re d'eau ! La prochaine fois, j'avalerai toute
une fontaine. Pleine d'eau, bien entendu.
Ainsi la belle ne me parlera plus de ma
gueule. Et moi je ne ferai plus la gueule. Et
au lieu de prendre des verres d'eau, je rece-
vrai des vers de la Fontaine de la part de la
belle. Ou quelques mots de plus simples.
Ou simplement quelques mots simples.
Simples. Très simples. Cela me suffit.

Prétexte ! Tout est une question de pré-
texte. La belle est toujours fâchée. Plus de
ma gueule. Puisqu'elle ne pue plus. Mais
elle est toujours fâchée. Ma gueule c'était
un prétexte. Bien entendu. Elle est fâchée,
la belle. Très fâchée. À cause de mon his-
toire dans le train. À cause de la femme que
j'ai revue dans le train. Avec qui j'ai fait
l'amour à cause du train-train quotidien. Ou
à cause de tout et de rien. Non, à cause de
ce rien qui a causé un tout. C'est compliqué
la vie ! À cause aussi de ma femme, mon

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ex, que j'ai également revue dans le train.
Puis dans la ville où je suis descendu, je
crois. Pas loin de la frontière. À l'autre bout
du pays. À cause finalement de toutes ces
causes causées par moi. Question de tête.
Oui, tout était dans ma tête. Rien que ça.
Mais cela suffit pour que l'on soit fâché.
Que l'on pense que ma tête était ailleurs.
Oui, j'étais hors de ma tête. J'étais ailleurs.
De toute façon, j'étais ailleurs. Avec ou
sans ma tête. Ou avec et sans ma tête.
J'étais dans le passé. Le passé composé.
Composé du présent, du passé et du futur.
Comme toujours. Bien entendu. Je n'ai
jamais prétendu le contraire. Nous n'allons
pas recommencer à philosopher ? Sur quoi
? Sur la philosophie des contraires. Non,
merci. Pourtant cela aurait été un beau pré-
texte. Ou serait. Ou est. Pourquoi faire ?
Pour passer à autre chose, bien entendu.
Déjà dit. Ce qui est dit est fait.

Après cette fâcherie sans queue ni tête.
C'est-à-dire après les qui, les quoi, les com-

29
ment et les pourquoi. Et surtout après les
grimaces et les têtes tordues. Et bien quoi ?
Eh bien oui, nous faisons l'amour. Et nous
parlons d'amour. C'est-à-dire de tout et de
rien. Non, ce n'est pas exactement ça.
Exactement je ne sais pas. Exactement ne
colle pas avec amour. Même quand ça colle
entre un homme et une femme. Ou entre
une femme et un homme. Ou entre une
bonne femme et un bonhomme. À ne pas
confondre avec homme bon. Bien entendu.
Ou entre un homme bon et une bonne. Ou
entre une bonne et un bonbon. C'est n'im-
porte quoi. Pas forcément. Bien entendu. Et
puis ? Nous nous quittons. Elle rentre chez
elle. Et moi, je rentre chez moi. Bien que je
sois déjà chez moi. Car. Non, mais. Et puis
rien. Ou bien : je me sens vraiment chez
moi uniquement quand je suis chez moi.
C'est-à-dire : seul avec moi-même. Sans
personne d'autre, bien entendu. Ni Dieu, ni
chat.

On m'annonce une bonne nouvelle.

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Quelle bonne nouvelle ! Je croyais qu'on ne
pensait plus à moi. Qu'après tous ces mois,
de silence et d'indifférence, on m'avait tota-
lement oublié. Effacé à jamais de leur
mémoire. Mais qui ça ? Eh bien les services
généraux. De mieux en mieux. Ou de pis en
pis. Ou de mieux en pis. C'est vraiment une
histoire de fou. Je n'ai jamais prétendu le
contraire. On connaît la chanson. Les
paroles surtout. La musique moins. Ou pas
du tout. Et cette bonne nouvelle ? Votre
film a été sélectionné, me dit-on. Il sera
projeté sur un grand écran. Ou sur un écran
moyen. Mais pas sur le petit écran. J'avance
à petits pas. Pas après pas. Sur la pointe des
pieds, bien entendu. Pourquoi pas sur le
petit écran ? je demande. Moi, je n'ai rien
contre les petits. Au contraire. On le sait.
Alors on m'explique : on projette sur le
grand et l’on diffuse sur le petit. Je com-
prends. Je me comprends. J'aurais préféré
une projection et une diffusion. Ou une dif-
fusion et une projection. Mais enfin c'est
comme ça. Les artistes ne sont jamais
contents. Et je suis un artiste. Même quand

31
j'écris. Même en écrivant. Même en faisant
des ratures. Même quand je rate un essai.
Que j'ai essayé de bien écrire. Ou de mal
écrire. Comme celui-ci. Je suis un artiste
tout le temps. En me levant. En me cou-
chant. En sortant. En rentrant. En rêvant.
En pleurant. En faisant l'amour. Avec
amour. Ou sans amour. Ou avec et sans
amour. C'est-à-dire : tantôt avec, tantôt
sans. Mais un artiste tout le temps. Bien
entendu.

Je me gratte la tête. Qui est en fête. Ou
en feu. Grâce ou à cause de ce texte. Qui est
cela et qui sera ceci. Ou tout autre à chaque
fois. À chaque lecture. À chaque mouve-
ment. À chaque instant. Tout bouge. Rien
n'est stable. Même les tables. Que l'on
déplace pour faire la fête. Ou quand il y a
le feu. Quand il faut sauver les meubles. Ou
l'immeuble. Avec ou sans meubles. Vieux
ou neuf. De mieux en mieux. Je me regrat-
te la tête. Elle n'est plus en fête. Des mots
sont sortis. Pas forcément les plus intéres-

32
sants. Mais les plus obéissants. C'est ça
qu'elle voulait la bête, non ? Pardon, la
tête. Une tête c'est toujours une tête même
si elle est bête. Même si elle est comme la
mienne. Même si elle ne tient tête à per-
sonne. Même quand elle ne retient person-
ne. Même quand elle est totalement vide.
Ou pleine. Pleine d'autres têtes. Qui sont
vides de bon sens. Même quand les mêmes
sont ailleurs. C'est-à-dire : quand la tête est
bien ici. Que tout le monde croit qu'elle est
perdue. Oui, perdue pour tout le monde.
Sauf pour le sage. Qui voit la vie différem-
ment. C'est-à-dire ? Il faut que je me gratte
ou me regratte la tête à nouveau ou de nou-
veau pour répondre à cette question. À nou-
veau serait plus juste. Car on ne peut jamais
faire deux fois le même geste. Sauf quand
on est militaire. On salue et l’on salue de
nouveau. Puis on resalue et l’on resalue de
nouveau. Puis encore. Encore plus. Plus
encore. Jusqu'à la folie. Jusqu'à ce que les
têtes soient vides. Totalement vides. Vides
de mots. Vides d'amour. Mais ainsi on ne
peut plus rien faire ? C'est tout le contraire.

33
On peut déjà faire la guerre. Tout simple-
ment. Bien entendu... Où en suis-je mainte-
nant ? J'ai peur de me regratter de nouveau
la tête. Car à nouveau serait trop beau. Je
deviendrais trop sage. Je cesserais de trop
faire le beau avec les mots. Avec mes mots.
Comme un chien hors de sa cage. Sans lais-
se ni collier. Quelle est agréable la cam-
pagne ! Enfin de l'espace ! Enfin de l'air !
Enfin le silence ! Enfin les oiseaux ! Qui
chantent et chantent sans prononcer le
moindre mot. Enfin des mots qui ne sont
plus des mots ! Malheureusement je ne suis
pas à la campagne. Ni avec ma compagne.
Qui rêve de ferme et de campagne. Je suis
dans un café. À ma table. Ou à une table
qui est devenue mienne. À force de m'y
installer. Les tables ici sont stables. Ou
assez stables. Car le sol est plat. Car aussi
il n'y a jamais de feu. Car c'est le coin des
non-fumeurs. Le coin des sans tumeur.
Mais c'est aussi le coin des terreurs. Car il
y a souvent des enfants qui accompagnent
leur maman. Elles parlent, elles parlent tout
le temps, ces mamans. Elles parlent de tout

34
et de rien. Ou de tout ou de rien. Ou plus.
Ou plus encore. Ou encore plus.

Et voici une autre nouvelle. Toute dif-
férente de la première. De ce récit, bien
entendu. La belle est partie. Sans laisser
d'adresse. Quelle maladresse ! Ou quelle
adresse ! Selon qui ? Elle est arrivée
comme elle est partie. Ou vice-versa.
Quelle importance ? Puisqu'elle est partie.
Pour mon texte cela a de l'importance. Car
tout est prétexte à une textualisation. À une
description. Ou à une argumentation. Ou à
une justification. Ou à une conclusion. La
belle est partie. Dans la nuit. Dans le noir.
Quel désespoir ! Partie à cause de mon
caractère probablement. Qui fout tout par
terre, bien entendu. Je suis donc seul face à
mon miroir. Hier nous étions encore deux.
Elle et personne d'autre, bien entendu. Je
me regarde et je me dis : je suis seul main-
tenant face à mon bol de riz. Seul dans mon
lit. Seul avec mes cris. Seul avec des souris
qui circulent sous mon lit. Comme des

35
jouets électriques. À piles ou à ressort. Ou
à ressort et à piles. Minimum deux. Ou
trois. Ou quatre. Ou rien du tout. Oui, je
suis seul maintenant. Seul avec mes his-
toires. Seul avec mon train. Seul avec mon
histoire dans le train. Seul avec mon train-
train quotidien. Seul avec ma solitude. Seul
avec mes solitudes. Puis subitement c'est le
miracle. Par hasard. Oui, par hasard j'ouvre
un tiroir. Le tiroir de ma commode. Qui
n'est pas à la mode. Mais qui est très com-
mode pour ma chemise de nuit. Commode
le jour, bien entendu. J'ouvre donc le tiroir
et je redécouvre la belle odalisque allongée
sur son lit. Ses fesses à l'air. Face à la
lumière. Face à moi qui ne suis pas une
lumière. Et qui ne suis aucune autre lumiè-
re que la lumière de la nuit. Ou des étoiles,
si vous préférez. Et je me dis : voilà enfin
une femme pour moi. Une femme hors-la-
loi. Qui désobéit donc aux lois. À toutes les
lois. Aux lois comme aux textes, finale-
ment. Bien entendu.

36
Alors ! Je décide d'écrire. D'écrire pour
de bon. C'est-à-dire : normalement. C'est-à-
dire ? Comme tout le monde qui ne res-
semble à personne. Alors... Alors ? Alors je
prends mon stylo et je pars à l'aventure de
l'écriture en me disant : la belle odalisque
sera mon prochain roman. Un roman
comme un roman. C’est-à-dire ? Un roman
sans trop de c'est-à-dire, sans trop de sans,
ni trop de sang, pas forcément, sans trop de
trop, ni trop d’avec, sans trop de forcément,
ni trop de finalement, sans trop de et, ni
trop de car, sans trop de encore, ni trop
d'encore plus et sans trop de bien entendu.
Bien entendu...

Finalement. Changement de temps,
bien entendu. Prétexte n'était rien d'autre
que la préhistoire d'un récit à venir. Où
tout était prétexte à l'écriture.

37
Mais !
Je suis né ... Cela n'a aucune impor-
tance. Peut-être pas. Alors ? Je suis sans
doute né dans le bonheur et j'ai maintenant
de la peine à renaître ou à revivre dans le
bonheur. Quelle construction textuelle ! Il
doit y avoir quelque chose qui ne tourne
pas rond dans ma tête. Depuis que je suis
né probablement. Ou juste après ...
Quelques mois après. Certains auraient
écrit : quelques mois plus tard. Ils auraient
raison. Mais également tort. Car, selon moi,
le mot tard évoque du retard. Et, toujours
selon moi, un accident ou un événement
extraordinaire ne peut avoir lieu qu'après
un moment ordinaire. Et jamais avant. Car
si c'était le cas, il serait effacé à jamais. De
ma mémoire en tout cas. Enfin, pas tout à
fait. Mais de quoi je veux parler ? Eh bien,
tout le monde l'a deviné. Il s'agit d'un acci-
dent, n'est-ce pas ? dirait ma concierge. Et
je répondrais : Oui, Madame, il s'agit bel et
bien d'un accident. Et elle sourirait de satis-
faction. Et son sourire ne me ferait pas du
tout plaisir. Sourire lorsque quelqu'un parle
d'un accident, c'est se ranger du côté du

41
diable. Le temps d'un sourire, bien entendu.
Bref ! Passons à autre chose. Comment
ça ? Oui, c'est vrai, il faut que je vous parle
de cet accident. Eh bien, c'est simple
comme bonjour. Quand on est petit, on est
terriblement curieux. L'histoire est vrai-
ment simple. Une tasse de café fumant à
l'angle d'une table attire mon attention, je
m'approche d'elle et la ... c'est trop tard, le
mal est fait. En pleine poitrine. J'avais dix-
huit mois, je crois. Pour moi, c'est juste
après. En ce moment. À cette période de
ma vie. Le café était brûlant. Et turc par-
dessus le marché. Je me souviens de cet
accident comme je me souviens de ma
naissance. Avec la même importance. La
même douleur. Si je vous disais tout, vous
ne me croiriez pas. Vous diriez comme ma
concierge : C'est impossible, je ne peux pas
vous croire. Et pourtant, c'est possible. Il
suffit de vouloir. De se laisser séduire par
les mots. Les images proposées. Par toutes
ces choses vaporeuses venant de moi. Je
suis donc né ... un dimanche, paraît-il. Il
faisait à peine jour. Entre quatre heures et

42
cinq heures. Du matin, bien entendu. Le
ciel était limpide ce jour-là. Peut-être trop
limpide, trop clair pour mes yeux qui
s'étaient habitués à voir du noir. Que du
noir. Maintenant je peux dire ça. Avant je
ne disais rien. À quoi bon ? À quoi bon dia-
loguer avec le noir sans la moindre tache de
blanc. Le noir était omniprésent. Et le blanc
omniabsent. Les autres couleurs aussi
étaient absentes. Sans doute destinées à me
troubler l'esprit plus tard. Après l'accouche-
ment. Après ce long passage de chair et de
sang. J'entends encore ma mère hurler de
joie en pissant de l'eau et du sang. Et j'en-
tends encore mes tantes dire des choses
insensées à mon égard. Des choses comme
celles-ci : Tu as vu comme il a de grandes
oreilles. Il deviendra aviateur. Ou encore :
Le pauvre ! Comme il est petit son zizi.
Pourtant je m'amuserais bien un instant
avec. Le temps d'un sifflement. Quand je
pense qu'aucune femme jusqu’à mainte-
nant n'a osé me le demander pour jouer un
morceau de musique ! Ni Bergman pour sa
flûte enchantée. Stop ! Je crois que je vais

43
trop loin. Dans le ridicule, bien entendu.
Revenons alors à l'accouchement. La sage-
femme était une religieuse. Probablement.
Je sens encore son parfum. Un parfum de
moisissure et de chloroforme. Et dire que
c'est une religieuse, la première, qui posa
ses mains sur moi. Sur ma tête encore vier-
ge de tout soupçon. Vierge et blonde. Blond
comme le sable de mes paysages préférés :
le désert. Quand j'entends ce mot, tout mon
corps se met à vibrer. Pareil à une feuille
sèche en plein courant d'air. Pareil à un
enfant sortant de l'eau, après avoir passé
des heures et des heures dans une mer
chaude. Je pense que vous voyez le
tableau. Je pense que je peux cesser d'argu-
menter. Car j'ai horreur de ça. La pratique
de cet art de persuasion me rappelle les
marchands de tapis de mon enfance. Qui
criaient leur désespoir face à leurs objets
invendus. Et qui pleuraient de rage avant de
sourire de satisfaction. Ou l'inverse. Tout
était si comique et si étrange à la fois. La
sage-femme posa donc ses mains sur ma
tête. Puis elle prit ma tête entre ses mains.

44
Puis elle tira de toutes ses forces. Et par un
glissement tout naturel me voilà dehors.
Dans le monde des vivants. Mais quand j'ai
ouvert les yeux pour la première fois, je ne
vis qu'un éclair de lumière blanche.
Violente. Qui m'obligea aussitôt à les refer-
mer. En vérité, ce n'est que par des clins
d'œil, petit à petit, lentement, lentement
que j'entrai réellement en contact avec le
monde des vivants. Mes parents souriaient
aux anges. Mes tantes ne souriaient pas for-
cément. Elles ne connaissaient pas toutes
les doux moments de la grossesse. Ni les
durs efforts de l'accouchement. Car on ne
connaît vraiment que ce que l'on a vécu. Et
elles n'avaient pas toutes vécu ça. Enfin, il
faut de tout pour faire un monde. Même
tout ce qui n'existe pas. Et parfois davanta-
ge. Bizarroïde conception de l'existence !
Aucune importance. Mais j'ai oublié l'es-
sentiel ! Avant d'ouvrir les yeux, j'ai dû
ouvrir la bouche. Mais oui ! Pour respirer.
Pour avaler mon premier bol d'air. Car sans
ça, c'est adieu à la vie. On devient vite bleu
et la mort nous reprend aussitôt pour nous

45
ramener auprès du Père Céleste. Nous
ramener au point de départ. À la case d'at-
tente. Pour qu'ensuite : un coup de dés
entre un homme et une femme et le tour est
joué. Mais de quoi suis-je en train de parler
? Ah oui, mon premier bol d’air ! Quelle
grimace j'ai dû faire. Bien qu'à cette époque
l'air était beaucoup plus pur que de nos
jours. Pas trop d'avions dans le ciel. Pas
trop de voitures sur terre. Juste ce qu'il fal-
lait pour permettre aux riches de se sentir
riche. Il fallait bien qu'ils se sentent bien
dans leur peau, les pauvres ! Oui, ma pre-
mière bouffée d'air, pour être plus exact,
me chatouilla le nez et la gorge. L'air était
sans doute trop chargé de molécules d'hy-
drogène. Ou d'oxygène. Ou d'hélium. Il
faudrait que mon fils me donne quelques
explications ... C'est un scientifique.
Comme ma fille d'ailleurs. Mais, je ne crois
pas que le chatouillement était dû unique-
ment à la surcharge d'hydrogène, d'oxygè-
ne ou d'hélium. Le parfum de moisissure et
de chloroforme y était certainement pour
quelque chose. Oui, quelle grimace j'ai dû

46
faire. Tout chatouillement, aussi léger soit-
il, après quelques secondes me met dans un
tel état d'excitation que les muscles de mon
visage se sentent obligés de suivre le mou-
vement ... Non, il ne faut tout de même pas
exagérer. Un peu de sérieux ! ... Puis ma
chère religieuse me sépare définitivement
de ma mère en me coupant le cordon ombi-
lical. L'organe le moins compliqué qui relie
un être à un autre être. Le créé à son créa-
teur. Le signifié à son signifiant. Quoi ? Je
divague ... Mais ... mais j'ai... mais j'ai
encore oublié quelque chose. J'avais
comme un objet gluant dans la bouche
avant d'avaler mon premier bol d'air. Et
cette saleté (je pense que ce devait être une
saleté), c'est la religieuse qui me l'arracha
de la bouche. Et elle me l'arracha quasi
avec violence. Toute religieuse qu'elle était.
Enfin, c'était pour mon bien. Pour ma sur-
vie. Je dois donc ma vie à deux femmes : à
ma mère et à cette religieuse qui se parfu-
mait au chloroforme et qui sentait la moi-
sissure comme toute vieille branche qui ne
laisse aller au bord d'une rivière ou d'un
étang.
47
Mais !

Si j'avais su, je serais resté auprès de
mon Père. Là-haut, au-delà des nuages et
du ciel bleu. Dans ce grand jardin suspendu
entre les rêves des hommes et les caprices
de Dieu. Au pays des anges et des démons
repentis. Il est vrai que je regrette ce lieu de
nulle part. Où ma mémoire fonctionnait au
ralenti. Où encore : elle enregistrait et effa-
çait aussitôt toute information susceptible
de m'apporter un peu de lumière. La lumiè-
re du Père. Son amour. Car il faut que je
vous dise, le Grand Barbu, comme vous
dites si bien, ne gaspille pas sa tendresse.
Ni son bon sens. Il se donne au compte-
gouttes. Mais quand il se donne, il se
donne. C'est-à-dire sans exiger en retour le
moindre remerciement. Tout le contraire de
ses représentants. Eux vendent à prix d'or
l'ombre de ses grâces. Les retenues de son
souffle. D'ailleurs, ils ne savent faire que
ça. Ou, peut-être non, ils savent aussi écri-
re ou raconter des histoires invraisem-
blables. Des histoires comme celle-ci ou

48
comme celle-là. Un jour, mon oncle
d'Amérique, qui était né en Syrie, offrit un
billet de dix piastres à mon frère de sang et
à moi il ne m'offrit rien. Rien du tout.
J'étais à cette époque en terre des pharaons.
Le berceau des terres saintes. Le vieil
homme (à moi, il me paraissait vieux), mal-
gré ses enrichissantes expériences de la vie,
ignorait tout de la psyché enfantine. Ce
jour-là, il fit donc de mon frère un enfant
heureux. Et de moi un enfant triste.
Forcément, je me suis mis à pleurer. Et je
fuis me cacher sous un arbre ... Dieu, dis-je
(en m'adressant vraiment à Dieu), tu es
injuste. Tu donnes tout à mon frère et rien à
moi. Pourquoi ? Parce qu'il est plus grand
que moi ? Mais le Barbu ne me répondit
pas. Pas tout de suite. Mais au bout d'une
demi-heure, il se manifesta. En m'envoyant
tout simplement dans une boule de pous-
sière un billet de dix piastres. Oui, cette
enveloppe magique arriva jusqu'à mes
pieds. Comment est-ce possible ? dirait ma
concierge. Avec Dieu, tout est possible, je
lui répondrais. Surtout quand on est enfant.

49
Quand les hommes, par ignorance, nous
font terriblement mal au cœur. Et j'ai sou-
vent eu mal au cœur. À la maison. À l'éco-
le. Et dans la rue. Peut-être davantage dans
la rue. Car la pauvreté des autres m'était
insupportable. Ce sont des images qui sai-
gnent. Qui nous saignent. Qui me sai-
gnaient en tout cas ...

Mais !

Oui, qu'aurais-je fait de mes yeux et de
mes doigts, si j'étais resté auprès du Père
Céleste ? Les anges n'aiment que la
musique. Surtout les sons de la harpe. Et je
ne suis pas musicien. Et les démons repen-
tis n'aiment que la peinture. Surtout les
paysages terrestres. Et je ne suis pas
peintre. Moi, j'adore le cinéma et l'écriture.
L'art du mouvement et celui de la réflexion.
Et, là-haut, on considère ces deux moyens
d'expression comme des moyens pervers. Il
est vrai qu'avec une phrase bien écrite ou
avec une séquence bien montée on peut
faire avaler n'importe quel mensonge. On

50
vous fait rire. On vous fait pleurer. Et rien
n'est vrai. Et le Barbu a horreur de ça. Il a
horreur de ça là-haut. Sur terre, il s'en fout,
les hommes peuvent s'amuser à n'importe
quoi. Tout est bon pour se distraire. Pour
échapper à la solitude. À ces heures, qui ne
finissent jamais. Qui sonnent, qui sonnent
et qui sonnent. Et qui font couler tant de
larmes. Tant de larmes. Je les vois encore
ces eaux salées en train de me troubler la
vue et de déformer mes horizons. Ou de les
onduler. Ou d'annuler leur infinité. Quels
massacres ! C'était l'horreur à perte de vue.
Oui, c'était car c'était hier et aujourd'hui je
ne pleure plus. Je n'ai plus de larmes pour
personne. Les dernières, je les ai versées
pour ma femme et mes enfants. Et puis
elles ont séché. Au fait, savez-vous qu'un
jour le Grand Barbu me prit dans ses bras et
me dit : C'est sans larmes ni salive que l'on
plonge dans l'éternité. Oui, Père, tu as pro-
bablement raison, je lui répondis. Et, d'une
voix douce et harmonieuse, il me dit : Ne
m'appelle plus Père. Soyons de bons amis.
Et il continua : Car sans moi, tu n'existerais

51
peut-être pas. Mais sans toi, à quoi servi-
rais-je ? Le monde existe parce que tu
existes. Puis il s'éloigna de moi. Et son
ombre alla rejoindre l'ombre des arbres. Et
son souffle alla se glisser entre les molé-
cules d'oxygène, d'hydrogène et d'hélium.
C'est ainsi que je compris qu'il n'est pas
plus présent en haut qu'en bas. Et j'ai tou-
jours du mal à le croire. Et tout autant
aussi. Exigeant ? Ce n'est pas tout à fait le
mot exact. Il est fidèle à lui-même. Fidèle à
ses décisions. Quand il décide telles lois
pour tel royaume et telles autres lois pour
tel autre royaume, ce n'est pas pour les
beaux yeux de l'humanité mais pour la sur-
vie de l'existence. Dans le monde des
vivants, ce royaume chargé de rois trop
cupides et de princes pas assez charmants,
le nôtre en somme, les lois sont simples
mais irréversibles. On peut même dire qu'il
s'agit d'une seule loi : La loi de causalité.
En d’autres termes : il n'y a d'effet sans
cause, pas de fumée sans feu, il n'y a rien
sans rien. Par contre, au royaume des anges
et des démons repentis, les choses se pas

52
sent autrement. Il n'y a ni causes ni effets.
Car, il n'y a pas d'obstacles qui empêchent
la lumière d'aller jusqu'aux pieds les plus
reculés. Pour les caresser et les rendre tou-
jours plus légers. Permettant ainsi aux êtres
ailés de mieux voler. Là-haut, les lois sont
également simples. Malheureusement,
pour les collectionneurs que nous sommes,
elles échappent à toute définition. Car au
pays des lumières constantes, les choses
sont ce qu'elles sont. De ce fait jamais com-
parables.

Mais !

Revenons sur terre. Entre l'Orient et
l'Occident. Dans le jardin sacré de mon
enfance. Là où le soleil se lève et se
couche. Où les secondes rongent les rêves
de jeunesse. Où cendres et poussières
recouvrent sans cesse les vieilles mémoires
et où puretés et beautés disparaissent au
crépuscule.

53
Mais !

Où j'y suis bien. Bien est peut-être exa-
géré. Je dirais alors, comme je le dirais
volontiers à ma concierge : Je suis à mes
eaux comme le poisson volant est à son
vent. Je sais, la pauvre dame ne compren-
drait pas. Pas tout de suite. Peut-être plus
tard. Après quelques explications. Là, plus
tard est bien à sa place. Car il y a visible-
ment retard. Retard sur les autres. Retard
par rapport ... par rapport ? Non, je n'ai pas
envie de me perdre dans cet interminable
labyrinthe de la comparaison. Passer une
porte pour me retrouver face à une autre.
Plus inquiétante. Toujours plus inquiétante.
J'ai plutôt envie de me perdre dans les bras
de Dieu pour vous chuchoter ensuite ses
quatre vérités. Ou trois. Ou deux. Ou une
seule, c'est déjà pas mal. Assez pour des
oreilles trop sensibles aux sons de la lumiè-
re. Cette lumière qui perce murs et rochers
à la vitesse d'un sourire.

Mais !

54
Il n'y a pas de mais qui fasse ! Je ne
risque rien. Tout est admis lorsqu'il s'agit
d'écriture ou de lecture. Chez les civilisés
en tout cas. Et puis si ce n'est pas le cas, la
mort ne me fait pas peur. La mort d'être sur-
tout. Ou de ne plus être. Cette mort qui
efface toute image me concernant. Et qui
me plonge ainsi dans l'oubli. On m'a rangé
au grenier ou à la cave. Pour l'éternité. Je
n'existe plus. Oui, régulièrement, je meurs
pour quelqu'un. Je disparais de sa vie. Je
disparais. Victime d'un malentendu.
Victime de la sévérité de ses légendes.
Mais cela m'est bien égal. Nous sommes
sur cette planète pour aimer, se faire aimer,
oublier et se faire oublier.

Mais !

Qu'est ce que l'amour ? Au royaume
des anges et des démons repentis, cette
question ne se pose pas. Puisque nous
sommes dans un univers où la comparaison
est inexistante. Le blanc ne s'oppose pas au
noir. Et le haut et le bas sont sur la même

55
trajectoire. On va, on va, on va... Et l’on ne
revient jamais. La vie est un voyage sans
retour. C'est bien joli tout ça, mais nous
sommes sur terre. Et c'est ici que les choses
se passent. Pour l'instant. En ce moment.
C'est ici et maintenant que je veux com-
prendre. Comprendre quoi ? Les méca-
nismes humains. Pourquoi faire ? Pour
mieux être. Mieux vivre. Eh bien, c'est un
rude programme. Une infinité de chapitres
à étudier. Si l'on veut tout résoudre par la
tête. Cette machine qui accumule image sur
image. Qui hache l'inexplicable pour le
rendre compréhensible. Et qui divise l'im-
mensité en parcelles pour mieux l'imaginer.
Erreur ! L'erreur est colossale. Mais quel
est le premier homme qui a eu cette idée ?
Qui a fait en sorte que cette machine se
mette à fonctionner ainsi. Accumuler,
hacher, diviser. Accumuler, hacher, diviser.
Il aurait fallu pour cela que le soleil ne se
couchât jamais. Les navigateurs n'auraient
ainsi jamais perdu le nord. Jamais craint
l'isolement. Jamais rêvé de terres nou-
velles. Et personne ne serait arrivé en

56
retard. Ni en avance. Dans la nuit ou à l'au-
be. Et les horloges n'auraient pas existé.
Pas d'aiguilles au phosphore. Pas de tic-tac.
Pas de calendrier non plus.

Mais !

Qui aurait découvert les étoiles ? Qui
aurait imaginé Roméo et Juliette ? Qui
aurait flirté avec les fantômes ? Et l'amour
dans tout ça ? L'amour ! L'amour me pose
un sacré problème. À la fois cadeau et far-
deau. Remède et poison, dirait ma concier-
ge. Et elle ajouterait avec rage que son pre-
mier mari était un salaud, son deuxième un
traître et son troisième un lâche. Puis,
quelques jours après, elle me dirait, les
yeux en larmes, que le premier était très
gentil, le deuxième très fidèle et le troisiè-
me très courageux. Puis elle se mettrait à
rire. Puis à pleurer de nouveau. Puis elle
me dirait : Vous ne pouvez pas comprendre,
vous n'avez jamais aimé comme moi.
Vraisemblablement. En amour, j'ai toujours
été un grand naïf. À chaque sourire, j'ai

57
répondu par un sourire. À chaque baiser par
un baiser. Je n'ai jamais comptabilisé les
secondes de tendresse. Ni les heures d'at-
tente. Les attentes ! Comme elles m'ont
rongé l'âme. Pourquoi faut-il que les
femmes n'arrivent jamais à l'heure ? Pas
toutes. Je sais. Mais la plupart. Celles qui
arrivent à l'heure ou en avance sont folles
d'amour. Folles de l'homme. Sans l'homme,
elles ne sont rien. Ou elles ont peur de
n'être rien. Les autres, la plupart, comme je
vous l'ai déjà dit, elles sont folles d'elles-
mêmes. Elles sont folles à un tel point
qu'elles passent leur temps à s'admirer dans
le miroir, à se peindre le visage, à s'asper-
ger de parfum, à se vêtir et à se dévêtir.
C'est probablement pour cela qu'elles arri-
vent toujours en retard. J'en ai même connu
quelques-unes qui ne sont jamais arrivées.
Elles ont sans doute dû se perdre en route.
Se faire arrêter par la police. Ou se faire
interpeller par un ancien amant ou par le
curé ou par le pasteur de leur quartier ... et
rebrousser ainsi chemin. J'imagine les
conseils de ces philosophes d'occasion : Ce

58
n'est pas un garçon pour toi, tu mérites
mieux que ça. Ne te laisse pas embobiner
par ce libertin, choisis la voix du seigneur,
ma fille. Ou encore : Viens avec moi, avec
lui tu n'arriveras nulle part. Nulle part !
Comme si l'amour, le véritable amour mène
forcément à quelque part. Je m'explique.
Du moins, j'essayerai. Car ce n'est pas une
chose palpable. À cheval entre le rationnel
et l'irrationnel, le désir et la tendresse, la
liberté et l'attachement, l'amour plonge
l'être amoureux dans un état de confusion.
On perd la tête. On plane. On nage. On
marche sur une terre molle. On tourne en
rond comme une bourrique. Autour d'une
image, qui va et qui vient. Qui parle trop.
Ou qui ne parle pas assez. Et l’on parle
aussi aux anges qui sont sourds et muets.
Évidemment, ils ne savent que faire de cet
amour-là ces êtres sans repères. Quel casse-
tête ! Quelle douleur ! Quelles douleurs
pour une histoire qui finit toujours en
queue de poisson. L'un sort en claquant la
porte. L'autre en sautant par la fenêtre. Ou
vice-versa. Et tout ce cirque se termine par

59
un silence bien souhaité. Puis... puis... bien
sûr, on recommence le même spectacle.
Que c'est ridicule.

Mais !

Comme c'est agréable d'entendre
battre son cœur. De contempler les pla-
fonds. De se gratter la tête. De faire les cent
pas. De ne s'endormir qu'à l'aube. De se
faire réveiller par des voix étranges.
D'oublier ce que nous sommes. Puisque
nous ne sommes rien en ces moments de
grâce. Oui, de grâce. Car l'amour, même
douloureux, même douteux, est un cadeau
du ciel. Du Grand Barbu. Parce que pen-
dant que nous nous grattons la tête, nous ne
pensons pas aux puces de nos ennemis.
Parce que pendant que nous contemplons
les plafonds, nous ne pensons pas à élargir
nos frontières. Cadeau aussi parce qu'en
ces moments d'agitation, de troubles inté-
rieurs, nous sommes créatifs. L'art est en
nous. Nous sommes l'art. La musique
explose. La peinture explose. L'écriture

60
explose. L'écrivain, pour ne parler que de
lui, ne cherche plus ses mots, ce sont ses
mots qui le cherchent, qui lui courent après,
au galop, à la vitesse de la lumière.
Toujours cette même lumière qui s'échappe
chaque jour de Dieu.

Mais !

Bien entendu. Rien n'est éternel au
royaume des hommes de la terre. Et cela est
une très bonne chose. Peut-être la meilleu-
re des choses. Celui qui sourit toujours ne
sourit jamais vraiment. Celui qui pleure
toujours ne pleure jamais vraiment. Et une
mer sans tempête est une mer morte. Il faut
secouer l'homme, comme on secoue un
prunier, pour qu'il prenne conscience des
richesses et des misères qu'il a accumulées,
me dit un jour le Grand Barbu. Je crois que
ce devait être le même jour où il m'envoya
les dix piastres dans la boule de poussière.
Non, ce jour-là, il ne me parla pas. Ça
devait être un autre jour alors. Peut-être le
fameux après-midi où ma mère me laissa

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seul à la maison. Pas tout à fait seul puisque
les anges étaient là. Bref, j'étais donc seul à
la maison et, ne sachant quoi faire, j'ouvris
la fenêtre. Et, évidemment, je me mis à
admirer le jardin qui se trouvait en face.
Car c'était un beau jardin sauvage où les
enfants des pharaons laissaient souvent
brouter leur âne le temps d'une prière. Mais
comme j'étais petit et comme la fenêtre
était très haute, mon champ de vision était
très limité. Ce jardin était à peine visible.
Alors, pour satisfaire ma curiosité, je me
mis à sauter pour atteindre le bord de la
fenêtre ou, plus exactement, pour que mon
ventre puisse s'appuyer sur le bord de celle-
ci. Quand subitement, une voix provenant
du ciel me cria : Ne fais pas ça, ne fais pas
ça. Et je me trouvais le cul par terre dans
la salle de bain, à deux mètres en arrière de
la fenêtre. Un ange m'avait sauvé la vie.
Oui, ça devait être un ange car la sonorité
de la voix s'approchait de celle d'une
femme. Aiguë et douce. Quelques heures
après, le Grand Barbu me parla du banal et
de l'extraordinaire. Du vide et du plein. Du

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possible et de l'impossible. Des uns et des
autres. Puis, comme d'habitude, son ombre
alla rejoindre l'ombre des arbres et son
souffle alla se glisser entre les molécules
d'oxygène, d'hydrogène et d'hélium.

Mais !

Véritablement, je ne l'ai réellement vu
qu'une seule fois, le Grand Barbu. Je veux
dire en chair et en os. Il m'a semblé qu'il
était en chair et en os. Je ne peux pas l'af-
firmer. Car une vingtaine ou une dizaine de
mètres nous séparaient l'un de l'autre.
C'était dans un cimetière. Il portait une che-
mise à carreaux. Il creusait, étrangement,
non pas une tombe mais un tunnel. Un tun-
nel dans du sable. Tout cela se passa dans le
cimetière de mes grands-parents. Où ces
deux êtres de tendresse dormaient d'un pro-
fond sommeil. Je dirais même d'un som-
meil total. Tout cela se passait aussi près
d'une tête de cheval sculptée dans de la
pierre blanche. Du marbre, probablement.
Quand je m'aperçus qu'il creusait la terre

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avec une pelle d'ouvrier (je veux parler du
Grand Barbu), je me pressai de lui deman-
der : Pourquoi creuses-tu un tunnel dans un
lieu de tombes ? Il ne me répondit pas. Ma
question ne méritait sans doute aucune
réponse. Alors, déçu de son silence, je cou-
rus vers mon père qui était en train de net-
toyer la tombe de ses parents. Viens, viens,
papa, il y a quelqu'un qui creuse un tunnel
... Hélas ! le Grand Barbu n'était plus là. Ni
le tunnel d'ailleurs. Seule la tête de cheval
n'avait pas osé disparaître. Oui, c'est ainsi
que je vis pour la première fois le Grand
Barbu. En chair et en os. Travailleur et
silencieux. Refusant de répondre à une
question trop logique. Il m'aurait sûrement
répondu si je m'étais proposé de l'aider.

Mais !

Où serais-je maintenant ? Quelque
part ailleurs ? À l'autre bout du tunnel ? Au
pays de nulle part ? Et qui vous aurait parlé
de ce Grand Barbu qui m'envoya dix
piastres dans une boule de poussière ? Je

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serais vraisemblablement en train d'ap-
prendre à jouer de la harpe et à peindre des
paysages tranquilles. Ou je serais en train
de me plaindre. De réclamer constamment
au Grand Barbu de la pellicule pour réaliser
un film. Et nous nous serions fâchés l'un
envers l'autre. Car les lois sont les lois. Et
l’on n'entre pas dans un jardin avec les lois
d'un autre jardin. On y entre comme on
entre dans la mer. C'est-à-dire libéré du
poids de la ville et de ses habitants. C'est-à-
dire sans chemise, sans pantalon et sans
souliers. Et surtout la tête froide et les pou-
mons gonflés.

Mais !

Il y a trop de mais dans la vie d'un écri-
vain. Certainement. Mais que ferais-je sans
eux ? Je ne ferais rien. Ou si peu. Je serais
peut-être occupé à rédiger des lettres com-
merciales ou des rapports de fonctionnaire.
Je dirais alors que ceci est ceci. Et que cela
est cela. Et je ne vous aurais jamais parlé
du Grand Barbu et de son ombre qui se

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perd dans l'ombre des arbres. Ni de son
souffle qui se glisse entre les molécules
d'oxygène, d'hydrogène et d'hélium. Je
vous aurais parlé de la guerre et vous auriez
eu peur. Ou de la perversité de l'homme et
nous aurions tous rougi. Mais grâce aux
mais (qui me permettent de vous dire : Oui,
mais !) je peux voyager dans l'espace et le
temps. Et imaginer plus de ciels qu'il en
existe.

© Editions Le Stylophile, 2008.

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