Vous êtes sur la page 1sur 116

histoire

l’enfance
des dictateurs
detours en

Hitler, Mussolini, Staline…


des petts garçons comme
les autres ?
Hitler, 40 ans Hitler, 14 mois

a v e c
n°3
4,90€ seulemenT
h i v e r 2 o 1 3
franck
ferrand

l’avènemenT d’un monde nouveau mĒmoire des lieux

le Temps des la maison des siÈcles


fontainebleau
caThÉdrales
Toujours plus hauT, Toujours plus grand,
les folies des maîTres bâTisseurs
Tailleurs de pierre, maçons, maîTre d’œuvre…
vivez à leurs côTÉs le quoTidien
du chanTier mÉdiÉval
sTaTuaires, viTraux, signes lapidaires…
noTre-dame de paris dÉvoile
ses symboles secreTs

+
la carTe michelin
d é t a c h a b l e
SpĒcial hautS lieux de
la grande
n° 3 - Décembre 2013 - Janvier-février 2014 - France métro : 4,90€ guerre
au verso, les uniformes
L 11777 - 3 - F: 4,90 € - RD des soldaTs français
eT allemands
nos 8 engagements
qualité
notre engagement notre engagement
d’une relation de réactivité
“À la carte” Chez LCL, nos délais sont garantis,
Chez LCL, nous vous proposons sinon nous vous remboursons.
toujours une solution personnalisée.

notre engagement notre engagement


de transparence de disponibilité
Chez LCL, vous avez toutes Chez LCL, nos équipes en agence
les informations et un tarif clair et se mobilisent pour se rendre
précis pour souscrire en confance. toujours disponibles.

Le droit LE SERVICE
de changer d’avis APRÈS-VENTE BANCAIRE
Chez LCL, vous avez un mois LCL s’engage à vous apporter
pour résilier une souscription et au plus vite une solution
vous faire rembourser. si vous n’êtes pas satisfait.

Le droit VOTRE FIDÉLITÉ


à l’imprévu Récompensée
Chez LCL, nous vous faisons Chez LCL, nous récompensons
confance dès le premier jour. la confance que vous nous accordez.

Conditions détaillées de ces engagements disponibles auprès de votre conseiller ou sur LCL.fr
Conditions en vigueur au 01/01/2013.
www.lcl.fr

demandez plus à votre BANQUE


Crédit Lyonnais - SA au capital de 1 847 860 375 € - Société de courtage d’assurance inscrite sous le numéro d’immatriculation
d’intermédiaire en assurance ORIAS : 07 001 878. Siège social : 18 rue de la République 69002 Lyon - SIREN 954 509 741 - RCS Lyon. Pour
tout courrier : LCL, 20 Avenue de Paris 94811 Villejuif Cedex.
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DÉTOURS EN HISTOIRE

É D I T O R I A L
Gravée à la fin
du xviiie siècle
(à gauche par
l’Italien Angelo
Garbizza),
photographiée
au début du xxie,
Notre-Dame
Bertrand Rieger / Détours en France

de Paris, splen-
deur gothique,
est le monument

Musée Carnavalet / Roger-Viollet


le plus visité de la
capitale.

LA FIÈVRE DES CATHÉDRALES


« En l’espace de trois siècles, de 1050 à 1350, la France a de défis, qu’ils soient architecturaux, artistiques, financiers ou
extrait plusieurs millions de tonnes de pierre pour édifier temporels. À ces « maisons de Dieu », l’homme de foi a assigné
quatre-vingts cathédrales, cinq cents grandes églises et quelques une mission essentielle : matérialiser le devoir de célébration,
milliers d’églises paroissiales. La France a charrié plus de pierre « spiritualiser la matière ». Le monument doit viser la démesure,
que l’ancienne Égypte en n’importe quelle période de son his- répandre le savoir théologique, développer les échanges éco-
toire », notait l’historien médiéviste Jean Gimpel. nomiques, et, surtout, affirmer la toute-puissance de l’Église,
des évêques et de la royauté, alliance trinitaire indispensable à
Est-il possible d’imaginer la juste et folle effervescence qui la réussite de l’entreprise.
enfiévra le royaume de France et l’Europe occidentale « au
temps des cathédrales » ? Au cœur des villes se déploient En ce « siècle des cathédrales », les procédés architecturaux
des chantiers pharaoniques, s’éternisant dans le temps, où se les plus novateurs, les réussites architectoniques les plus
croisent, s’agitent, s’agglutinent des centaines d’œuvriers, des audacieuses, permettent à la lumière, manifestation divine, de
confréries, venus des campagnes avoisinantes ou de plus loin- faire flamboyer l’espace intérieur. Au dehors, la statuaire, ency-
taines contrées. Tout un chacun peaufinant une œuvre unique. clopédie de pierre apostolique, se fait des plus colorées, des
Au cœur battant de la ville réinventée par la grâce des cathé- plus expressives, plus proche des mortels qui ont sous les yeux
drales évolue un monde grouillant où se mêlent, dans l’édifice la culture religieuse à livre de pierre ouvert. Les grandes baies de
même, prêtres, enfants de chœur, étudiants, indigents, fidèles vitrail illustrent le dogme et la morale bibliques.
et marginaux, bénéficiant du « droit d’asile ». Sans oublier les
rois de France qui y font, dès la fin du Moyen Âge, célébrer des C’est à la recherche de l’esprit de ces grands
Te Deum et s’y font sacrer. bâtisseurs de l’âge gothique dont le génie
enfanta des chefs-d’œuvre inégalés et des
Mille ans plus tard, les cathédrales n’ont que peu perdu de messages que nous ont légués les cathédrales
leur aura mystérieuse ; elles demeurent une forêt de signes où que nous vous emmenons. n
tout fait sens, à condition d’avoir les clefs. Se mettre en quête
de leur découverte, c’est pénétrer de plain-pied dans un univers DOMINIQUE ROGER RĒDACTEU R EN CHEF
S O M M A I R E N ° 3

AU TEMPS

CATHÉDRALES DES

P. 8 À 15 PORTFOLIO
P. 16 À 21 LE VRAI DU FAUX SUR LES CATHÉDRALES
L’AVIS D’ALAIN ERLANDE-BRANDENBURG
P. 22 À 25 L’INVENTION DU GOTHIQUE
ROLAND RECHT
P. 26 À 33 VIE DE CHANTIER
LES BÂTISSEURS DE CATHÉDRALES
P. 34 À 39 COMPAGNONS ET COMPAGNONNAGE
L’UNION FAIT LA FORCE
P. 40 À 43 LE CARNET DU VINCI FRANÇAIS
VILLARD DE HONNECOURT
P. 44 À 47 LES GRANDS BÂTISSEURS
SIX CHAMPIONS DU GOTHIQUE
P. 48 À 57 NOTRE-DAME DE PARIS
L’ÂME DE LA CAPITALE
P. 58 À 63 L’ART DU VITRAIL
« ET LA LUMIÈRE FUT… »
P. 64 À 67 L’IMAGINAIRE ÉTERNEL
DU TEMPS DES CATHÉDRALES
P. 68 À 69 POUR EN SAVOIR PLUS
UNE SÉLECTION D’OUVRAGES
Photo Josse/Leemage

4
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

P. 70 À 81
LE PASSĒ RECOMPOSĒ
ILS FURENT UN JOUR DES ENFANTS
Qu’ils se nomment Benito, Adolf, Francisco, Joseph ou Zedong, avant de laisser en funeste héritage
des traces de sang, indélébiles souillures de notre histoire, ils ont aussi été des enfants. Comme les
autres ? Pas tout à fait, même si l’on doit se garder de déterminismes psychologiques à l’emporte-pièce.

P. 83 À 89
LES RENDEZ-VOUS
DE L’HISTOIRE

Emmanuel Proust Éditions


L’actualité des sorties de livres, films ou expositions qui nous

Farabola/Leemage
font aimer l’Histoire : la lumière des tableaux de Corot, l’inconnu
de 1815 héros de bande dessinée, le tournage de Résistances,
un « Dictionnaire amoureux de Versailles »…

P. 91 À 104
LES CHRONIQUES DE L’HISTOIRE
P. 92 L’ÂME DES OBJETS
L E T É L É P HON E ROUG E
P. 94 LES FAITS DIVERS DANS L’HISTOIRE
L E MON S T R E DE PA N T I N
P. 96 IMAGES DE L’HISTOIRE
L A M A R S E I L L A I S E , C ’ E S T DU RU DE
P. 98 POPULAIRE MAIS PAS INNOCENTE
C OL C H IQ U E S DA N S L E S P R É S
P. 100 L’HISTOIRE AU TABLEAU
Bridgemanart.com

L E R A DE AU DE L A M É DU S E
P. 102 L’ILLUSTRE INCONNU
É M I L E C OU É
P. 104 L’EXPRESSION EN QUESTION
L A F I N DE S H A R IC O T S

P. 106 À 111
MÉMOIRE DES LIEUX
FON TA INEBLE AU PA R FR A NCK FERR A ND
« La vraie demeure des rois, la maison des
siècles », ainsi Napoléon Ier avait-il surnommé
le grand château de François Ier, de Henri IV,
de Louis XV et des deux Empires ; la
résidence d’accueil de la reine Christine de
Suède et celle, forcée, du pape Pie VII ; le
Jean-Philippe Baltel / FTV 2013

décor un peu trop solennel de la révocation


de l’édit de Nantes et des Adieux de 1814…
Josse / Leemage

Retrouvez « L'Ombre d'un doute »,


un dimanche par mois sur France 3,
à 20 h 40.

Une partie de cette édition comprend : pour les abonnés, une lettre Détours en
Histoire ; pour les abonnés et le kiosque, une carte Michelin détachable
« Spécial sites de la Grande Guerre » insérée entre les pages 58 et 59.
5
A V A N T - P R O P O S

FORMIDABLE POUSSÉE
À qui chercherait à cerner l’apogée de la culture
française, je conseillerais d’aller le chercher
moins dans le grand règne de Louis XIV ou dans
celui de Napoléon que plus haut dans le temps,
vers le xiiie siècle. Cet âge dit « gothique »
des églises cathédrales – période de paix dans
l’ensemble, de prospérité, de développement
agricole, d’expansion urbaine, de bouillonnement
intellectuel et spirituel – aura vu le domaine
royal, puis le royaume entier, se couvrir peu à
peu de ces vastes vaisseaux de pierre blanche,
toujours plus lumineux, toujours plus élancés.
En dépit des travaux d’un Georges Duby,
malgré la verve romanesque d’un Ken Follett,
on peine aujourd’hui à se faire une idée de ce
que pouvait être le chantier d’une cathédrale :
véritable cité dans la ville, avec ses ruelles
propres et ses baraquements, ses puits,
ses fourneaux et sa forêt d’échafaudages,
de rampes et de lisses, de roues et de palans...
De loin, cela devait ressembler à quelque
termitière géante, dont la masse en progrès
donnait peut-être le sentiment de vouloir
écraser le reste… C’est que les villes étaient
basses, alors, et les constructions humaines,
relativement rares. Phénomène urbain né d’une
inédite concentration de la richesse, la cathédrale
est aussi le signe d’un ancrage de l’Église dans
le siècle : après l’âge des monastères et de
leurs abbatiales est venu celui des évêchés
et de leurs cathédrales. La technique ogivale,
permettant d’élever les voûtes et de percer les
murs, épouse la pensée thomiste en plein essor.
L’heure est à l’essai empirique, à la tentative
et au dépassement. Les forces priment sur
les formes, la pratique sur l’idée, l’effet sur
le symbole… De sorte que le triomphe du
gothique sur le roman est un peu la revanche
d’Aristote sur Platon. La France compte
soixante-dix-sept merveilles de ce style ; mais
toutes les cathédrales ogivales, évidemment,
ne sont pas françaises – et c’est un des mérites
de ce numéro que de le rappeler avec force.
Néanmoins, la formidable poussée, l’éruption
phénoménale, c’est bien du royaume des lys
qu’elle est partie. Et cela nous rend d’autant
plus responsables, me semble-t-il, de la préser-
vation de tant de chefs-d’œuvre et de leur mise
en valeur. Ne laissons pas nos cathédrales aux
seuls experts, aux seuls
architectes ; elles sont
aussi au peuple qui les a
construites – autant
Jean-Philippe Baltel / FTV 2013

dire : à nous ! Elles nous


appartiennent. De droit.
Surtout, cela nous crée
envers elles un devoir.

FRANCK FERRAND
AU TEMPS

CATHÉDRALES
DES

LES MYSTÈRES DES CHANTIERS DE LA FOI


Depuis presque mille ans, elles ne cessent de susciter les plus folles questions,
de nous émouvoir, de nous émerveiller. Mais pour le profane comme pour le mystique,
le mystère des cathédrales demeure, voire s’épaissit avec le temps. Preuve que l’imaginaire lié
aux cathédrales ne s’est pas arrêté à la fin du gothique. Aux côtés des architectes, évêques,
œuvriers… nous avons « remonté le temps » pour nous insinuer dans les coulisses de ces
chantiers qui bouleversèrent une société médiévale en pleine transformation, pour mieux
appréhender ce « temps des cathédrales », pour déchiffrer ces colossaux imagiers de pierre
et de lumière que sont les nefs de la foi, pour percer le secret de leur message…

Le sacre des rois scellait


symboliquement l’alliance du
Trône et de l’Autel durant
l’Ancien Régime. En témoigne
La Cavalcade de Louis XV après
le Sacre à Reims. 26 octobre
1722, œuvre de Pierre-Denis
Martin, dit Martin le Jeune
(v. 1663-1742) en 1724. Elle
illustre l’avènement de Louis XV,
qui, la veille, a été sacré en la
cathédrale de Reims.
Cette huile sur toile est conservée,
avec Le Festin du Sacre de
MP/Leemage

Louis XV, réalisé par le même


peintre, au musée national du
Château de Versailles.
8
P O R T F O L I O

CANTERBURY - KENT - ANGLETERRE


C’est en lieu et place d’une église en bois que prend corps le projet de construction de la cathédrale de Canterbury.
Christ Church est un étonnant mélange des styles roman et gothique primitif et tardif. Le pharaonique chantier de
ce sanctuaire débute après la conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie, pendant l’épiscopat de Lanfranc,
et poursuivi par saint Anselme. À la suite d’un incendie en 1174, deux architectes – Guillaume de Sens et Guillaume
l’Anglais – reconstruisent la partie absidale d’après les principes de l’architecture ogivale. Deux tours crénelées à leur
sommet et surmontées de deux clochetons aux angles décorent la grande façade : celle du sud, que l’on nomme tour
Dunstan (1430) ; celle du nord, la tour d’Arundel. Au centre de l’édifice s’élève, à une hauteur de 72 mètres, une massive
tour carrée, appelée autrefois le « clocher de l’Ange ».
© Jon Arnold / hemis.fr
9
10
P O R T F O L I O

FLORENCE - TOSCANE - ITALIE


Santa Maria del Fiore ou le Duomo (terme dérivé du latin « domus », la maison, sous-entendu de Dieu)
à Florence. En cette fin de xiiie siècle, le Priorat (le Conseil de la cité) veut un sanctuaire qui n’ait pas à rougir
de ceux de ses voisins de Pise et Sienne. Aussi, pour remplacer la vieille cathédrale Santa Reparata, on confie
le projet à l’architecte Arnolfo di Cambio. À sa mort en 1302, les premières pierres sortent à peine de terre.
Jusqu’à son achèvement total en 1461, nombre d’architectes se succéderont (campanile de Giotto di Bondone,
dôme et coupole de Filippo Brunelleschi…). La façade que l’on admire aujourd’hui date de la fin du xixe siècle
(réalisation signée Emilio de Fabrice). Les marbres de couleurs, la mosaïque, la statuaire, les portes de bronze
ornées ou le tympan de la porte della Mandorla apparaissent aux yeux des puristes tel un pastiche.
© Corbis / hemis.fr
11
12
P O R T F O L I O

WELLS - SOMERSET - ANGLETERRE


La cathédrale Saint-André est une église anglicane construite à l’emplacement d’une première église qui prit
le titre de cathédrale en 909. L’ancien édifice jugé trop vétuste et peu représentatif de la puissance de l’évêché,
l’évêque Reginald de Bohun lance un vaste chantier en 1180. Si le gros œuvre sort de terre en une soixantaine
d’années, il faut attendre 1490 pour voir Saint-André achevé, réunissant ainsi différents courants de l’architecture
gothique anglaise : gothique primitif, gothique décoré (s’apparentant au gothique flamboyant), gothique
perpendiculaire. La nef, flanquée de bas-côtés, est divisée en dix travées couvertes de croisées d’ogives. Marquant
la séparation entre la nef et la croisée du transept, une structure s’élève en arc renversé d’une grande originalité.
© Jon Arnold / hemis.fr
13
14
P O R T F O L I O

SÉVILLE - ANDALOUSIE - ESPAGNE


« Nous ferons une cathédrale si grande que ceux qui la verront achevée croiront que nous étions fous »,
proclamait le chanoine de la cathédrale de Séville, en 1402. Avec ses cinq nefs, la cathédrale sévillane de Notre-
Dame-du-Siège est le plus grand édifice gothique du pays ; elle abrite l’impressionnant mausolée de Christophe
Colomb et le tombeau du roi Ferdinand III de Castille. Fondée en 1403 à l’emplacement d’une ancienne mosquée, son
architecture raconte sept siècles d’histoire. Sa tour campanaire, la Giralda, était l’ancien minaret hispano-mauresque
de la grande mosquée almohade. L’un de ses premiers maîtres d’œuvre est un Français, Charles Galter de Rúan.
La cathédrale et ses dépendances furent achevées en 1593.
© Jon Arnold / hemis.fr
15
LA FIÈVRE
CONSTRUCTRICE
D E L’ É P O Q U E G O T H I Q U E
P RO P OS R ECU EIL L IS PA R H U G U ES D ERO UA RD

EPOOUE GOTHIOUE
L A F I » V R E C O N S T R U C T R I C E

DE Lí

S E L O N A L A I N E R L A N D E - B R A N D E N B U R G
Historien de l’art, Alain Erlande-Brandenburg est l’un des plus fins connaisseurs de l’univers
des cathédrales. Pour lui, les grandes réalisations gothiques témoignent avant tout de l’espoir
des hommes qui vivaient alors dans une société en plein épanouissement.

Quelle est votre définition


d’une cathédrale ? BIOGRAPHIE
La cathédrale est l’église la plus Historien de l’art et conservateur général
honoraire du Patrimoine, Alain Erlande-
importante d’un diocèse, car elle Brandenburg, ancien élève de l’École natio-
constitue le siège de l’évêque. nale des chartes et de la section supérieure
Le mot vient du latin cathedra, de l’École du Louvre, a été conservateur
qui désigne la chaire de l’évêque, général du musée de Cluny, directeur
des Archives de France et du musée natio-
expression de son pouvoir, maté- nal de la Renaissance. Parmi ses ouvrages
riel et spirituel. C’est la raison sur l’art roman ou gothique, citons La Ca-
Hugues Derouard

pour laquelle on a appelé l’édi- thédrale (Fayard, 1989), Quand les cathé-
fice qui la contenait ecclesia drales étaient peintes (Gallimard, 1993),
ou La Révolution gothique, Picard 2012.
cathedralis qui a donné par la
suite le mot « cathédrale ». Il est
intéressant de noter qu’au xixe siècle le mot fut uti- un édifice qui voulait rivaliser avec les plus beaux
lisé comme juron par des historiens de l’art : « cathé- monuments antiques. On a l’habitude de considé-
drale ! » Un juron, comme on dirait « Bon Dieu ! » rer que les cathédrales ne sont devenues de grands
Certains historiens romantiques prononçaient ce édifices qu’à l’époque gothique. C’est donc faux. Les
mot pour signifier qu’ils restaient ébahis devant une cathédrales constantiniennes sont gigantesques :
situation… Parce que la cathédrale est le plus grand c’est l’architecture impériale. Voyez également
monument du Moyen Âge. cette enluminure de la cathédrale carolingienne de
Cologne, au ixe siècle : il y a deux absides et un vais-
seau impressionnant ! Certes, elle n’est pas voûtée,
La tradition du gigantesque s’inscrit mais elle est aussi grandiose en taille qu’une cathé-
drale gothique. La tradition du gigantesque s’inscrit
sur la longue durée et a perduré au-delà sur la longue durée et a perduré au-delà de l’époque
de l’époque carolingienne. L’époque carolingienne. L’époque romane a, elle, rompu, avec
romane a, elle, rompu, avec cette tradition cette tradition en réduisant les dimensions.

en réduisant les dimensions. Dans quel contexte s’élèvent les cathédrales


gothiques de Paris, Amiens, Reims ou Chartres ?
Ce n’est pas un contexte ni une époque : ce sont des
Quand on évoque les « cathédrales », on pense êtres humains, animés par la grandeur, qui croient
aux grandes réalisations gothiques, mais les pre- que tout est possible ! « Nous ferons une cathédrale
mières cathédrales sont bien plus anciennes… si grande que ceux qui la verront achevée croiront
Il faut remonter au ive siècle, après l’édit de tolé- que nous étions fous », dit un chanoine au début du
rance de Milan. Les premières cathédrales sont xve siècle. C’était un peu de la folie, en vérité ! Il fal-
élevées par Constantin dès 314. Ce n’est plus du lait au minimum cent ans pour bâtir une cathédrale.
tout l’Église martyrisée mais triomphante. La cathé- Il y avait une confiance dans l’avenir – car on bâtit
drale du Latran, qui a disparu au xviiie siècle, était quand on a confiance. Le régime est alors relati-
16
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

La cathédrale de Beauvais
C’est à Saint-
atteindra 48 mètres de
Denis, que,
sous l’action
hauteur à la voûte ! La voûte
de l’abbé Suger,
se développa
d’ogive est de tenue très légère.
l’art gothique
en France,
L’arc-boutant, apparu au milieu
un peu avant
1140. Ici, cette du xiie siècle, va également
huile d’Adrien
Dauzats, avoir un rôle essentiel,
s’attarde sur
les travaux de facilitant la construction.
rénovation menés
sous la direction
de Debret,
entre 1830
et 1846.
vement ordonné et le christianisme en plein épa-
nouissement. Routes, châteaux, ponts… La fièvre
constructrice s’explique par un renouveau autour de
l’an mil qui débute par une démographie galopante.
La ville, endormie à la fin de l’époque carolingienne,
s’éveille. Paris passe de 40 000 habitants vers l’an
mil à 200 000 au xiiie siècle ! Et la France du nord
est alors très riche et bien desservie par un réseau
aquatique et terrestre, de nouvelles machines… Que
fait l’homme ambitieux qui arrive dans une ville où
il n’y a rien ? Il construit. D’où ces cathédrales. Des
édifices hauts, lumineux, légers… c’est aussi perfec-
tionné que le Concorde ! Ces monuments s’élèvent
aussi car une rupture s’opère dans la société : les
villes deviennent conviviales. On note le plaisir d’être
ensemble, inexistant dans l’Antiquité. Les marchés
se développent aux xiie-xiiie siècles, il y a une joie
de vivre communicatrice. Le Bassin parisien, la
Champagne, la Normandie vont être les laboratoires
de ce qu’on appellera l’architecture gothique. L’art
gothique naît à l’abbatiale Saint-Denis, un peu avant
1140 et, simultanément, à la cathédrale de Sens.

Comment reconnaître une cathédrale gothique ?


C’est une continuité dans la technique, une révo-
lution dans le style. L’art gothique, c’est d’abord
l’ogive. Le recouvrement gothique est spectacu-
laire, avec des espaces très larges et des hauteurs
extraordinaires. La cathédrale de Beauvais atteindra
48 mètres de hauteur à la voûte ! La voûte d’ogive est
de tenue très légère. L’arc-boutant, apparu au milieu
du xiie siècle, va également avoir un rôle essentiel,
facilitant la construction. Mais c’est le lien entre les
www.bridgemanart.com

hommes qui crée à cette époque l’étincelle, ce tan-


dem de génie entre le maître d’ouvrage et le maître
d’œuvre. Il nous manque maintenant l’essentiel : le
témoignage des hommes devant ces édifices… n
17
LA FIÈVRE
CONSTRUCTRICE
D E L’ É P O Q U E G O T H I Q U E
TEXTE DE HUGUES DEROUARD

LE VRAISUR LES CATH…DRALES


DU Spécialistes des cathédrales, les
historiens Alain Erlande-Brandenburg
et Mathieu Lours* nous éclairent sur
certaines idées reçues concernant
ces édifices hors normes.

ON S’EST OPPOSÉ À LA
CONSTRUCTION DES CATHÉDRALES
« On a en effet des témoignages au xiiie siècle de religieux – des curés,
des évêques, des moines – qui se sont clairement opposés à l’édification
de tels monuments et ont ralenti les chantiers. Les cisterciens, par
exemple, s’opposaient également à la construction des cathédrales,
estimant que ce sont des chantiers qui prenaient beaucoup trop d’argent : ils
voulaient que l’argent ne soit pas dévoyé vers d’autres projets. Alors que le
bâtiment, tant son secteur est varié, est le meilleur moyen pour distribuer la
richesse, de l’architecte au porteur d’eau ! » « Certains religieux chantres de
la pauvreté se sont opposés aux cathédrales, confirme Mathieu Lours. C’est
plus une opposition à la richesse de l’église qu’à ses dimensions. C’est une
lecture rigoriste de l’édifice de culte : l’idée qu’on ne doit pas mettre dans
l’église de pierre des sommes qui pourraient servir à l’église de chaire, et
l’idée de respecter une certaine sobriété iconographique. Cette opposition
est virulente au tournant du xiie et du xiiie siècle, au moment de l’édification
des grandes cathédrales. Le pouvoir municipal s’est aussi quelquefois
opposé à la construction car la cathédrale entraînait un bouleversement
Collection IM/Kharbine-Tapabor

de la forme de la ville. Si la cathédrale de Narbonne n’a jamais été achevée,


c’est parce que le conseil municipal a refusé qu’on démolisse le rempart,
ce qui aurait pourtant rendu possible l’édification de la nef. »

Saint François d’Assise (1181-1226), qui prônait la


pauvreté, était opposé au coût exorbitant des chantiers,
et à la richesse des églises.

En élevant des édifices toujours


plus hauts, à la gloire de Dieu,
*l’architecture
Mathieu Lours est agrégé et docteur en histoire. Spécialiste de
religieuse et notamment des cathédrales, il a écrit de
les bâtisseurs des cathédrales
nombreux ouvrages sur ce thème, dont le Dictionnaire des cathédrales. participaient, avant l’heure,
au Guiness Book of World
Records. Ici, la cathédrale
d’Amiens, haute de 42 m.

À LA CONQUÊTE
DES « RECORDS DU MONDE »
Première cathédrale gothique, Saint-Étienne de Sens dispose
d’un vaisseau de 24 mètres de haut sur 15 de large. La course
à la grandeur se poursuivra : 38 mètres de hauteur à Reims,
42 à Amiens pour atteindre 48 mètres à Beauvais. Sans compter
les flèches : celle de Strasbourg atteint 143 mètres. L’historien
Jean Gimpel qualifiait ainsi de tentative de « record du monde »
la période de construction gothique. « C’est très vrai, confirme
Mathieu Lours. Il y a clairement une émulation entre les
différents chantiers, l’idée de s’inspirer en se dépassant. C’est
un esprit de surenchère architecturale totalement bénéfique.
À Beauvais, on atteint ainsi une volonté de dépassement assez
Jon Arnold / hemis.fr

saisissante. Cette fièvre constructrice s’explique par le fait


que l’église est le reflet de la gloire de Dieu et de la piété des
hommes qui la construisent : plus on construit, plus on montre
qu’on est pieux, plus on montre la grandeur de Dieu. »
18
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

LES FIDÈLES ONT CONSTRUIT


DE LEURS MAINS, GRATUITEMENT,
LES CATHÉDRALES
« C’est la théorie spontanéiste du *i*e siècle, explique Alain Erlande-Brandenburg.
Elle est évidemment fausse même si nous savons que certaines personnes non
impliquées dans l’entreprise – où tout le monde est bien payé – l’ont appuyée : c’était
pousser un chariot ou le désembourber, mais guère plus. Une erreur de construction
sur des édifices aussi hauts, aussi grands, aussi légers serait fatale. Ce sont des
professionnels de haut niveau qui ont édifié les cathédrales. La différence entre
l’homme et l’animal est que l’homme pense : son action est avant tout intellectuelle. J’ai
tenté d’expliquer dans La Révolution gothique que l’art gothique est né de la pensée
et cette pensée est celle qui était enseignée par le théologien Hugues de Saint-Victor
arrivé à Paris en 1120 et mort en 1141 : il a créé l’art gothique, par son enseignement
purement intellectuel. Et des dessins très précis nous montrent que l’art gothique est une
architecture parfaitement maîtrisée. Des intellectuels, qui ne sont pas forcément des
architectes, ont élaboré tout ce qui a été fait. La plupart des monuments sont construits
sur une science technique admirable, fondée sur les mathématiques. Les carnets de
Villard de Honnecourt ne sont ainsi, pour la plupart, pas des relevés, réalisés après la
construction, contrairement à ce que l’on a cru, mais ce sont des dessins qui ont servi à
élaborer l’architecture : vous avez des détails qui disparaissent une fois que l’architecture
Bianchetti/Leemage

se fait. L’art gothique est un art savant, voulu par les savants, construit par les savants. »

Le théologien et philosophe
Hugues de Saint Victor, très
influent au xiie siècle, recommandait
à ses disciples de tout étudier car
« Tous les arts de la nature sont
au service de la science divine ; la
sagesse intérieure, correctement
ordonnée, conduit à la supérieure ».

Sur cette
enluminure, issue
des Chroniques
de France,
conservées à
la bibliothèque
nationale de
Turin, on voit
Charlemagne
« sur le terrain ».
Le Saint Empereur
a joué un rôle
décisionnaire
dans la fondation

Roger-Viollet
d’églises
et d’abbayes.

LA BOURGEOISIE CITADINE ET LE POUVOIR ROYAL


ONT PRIS UNE PART ACTIVE DANS LE FINANCEMENT
DES CHANTIERS COLOSSAUX
« Les gens aisés possèdent l’argent. Il était normal que ceux qui gagnent beaucoup d’argent investissent dans la pierre :
ils font un pari sur la cathédrale, détaille Alain Erlande-Brandenburg. En revanche, le pouvoir royal, du moins en France,
n’intervient généralement pas dans la décision de la construction, estimant que ce n’est pas son rôle, ni financièrement dans
l’édification des cathédrales. Pour Notre-Dame de Paris, par exemple, je n’ai pas trouvé de traces d’argent royal – ou alors des dons
seulement secondaires. À Senlis, le roi finançait deux lampes qui brûlaient dans la journée… Le roi ne veut pas banaliser son choix :
il préfère donner de l’argent à une abbaye cistercienne, dont il peut maîtriser le destin, plutôt qu’à une cathédrale, dont
l’investissement est très lourd. » « Les cathédrales sont financées le plus souvent par le clergé sur ses fonds propres, résume
Mathieu Lours, mais il y a des offrandes, des donations extraordinaires sur certains chantiers. Sachant que le roi est chanoine
d’honneur de certaines cathédrales, cela crée quelquefois un lien avec tel ou tel édifice. »
19
LA FIÈVRE
CONSTRUCTRICE
D E L’ É P O Q U E G O T H I Q U E

LES FRANCS-MAÇONS SONT


LES DESCENDANTS DES BÂTISSEURS
Nombre de francs-maçons se présentent comme les héritiers des bâtisseurs de cathédrales.
Une idée que renforce encore le vocabulaire employé – loge, apprenti, maître… – et les objets
symboliques – truelles, équerre et compas… « C’est une création de la fin du xviiie siècle, selon
Alain Erlande-Brandenburg. Les francs-maçons n’ont pas d’origine aussi ancienne et ils se sont
cherché des ancêtres, avant tout pour appuyer leurs idées, symboliques, sur quelque chose de
concret. Nombreux sont ceux qui ont essayé de se trouver des ancêtres parmi les bâtisseurs de
cathédrales. Par exemple, ceux qui portent un nom célèbre, tel de Bonneuil, et qui, par la généalogie,
se revendiquent leurs descendants. C’est souvent fictif. Le mythe peut être créé facilement. »

Aisa/Leemage
Gravure,
conservée au
musée du Grand-
Orient (à Paris),
qui représente
les symboles
maçonniques :
échelle, truelle,
maillet, compas…
Richard Soberka / hemis.fr

Le spectacle
« Amiens,
la cathédrale
LES CATHÉDRALES ÉTAIENT PEINTES
en couleurs » « J’ai écrit un livre, Quand les cathédrales étaient peintes, à une époque où on commençait à nettoyer les
propose une peintures et à les faire disparaître, explique Alain Erlande-Brandenburg. Les découvertes récentes ont montré, qu’au
restitution
des couleurs xiiie siècle, presque toutes les cathédrales étaient peintes, ce qui est difficile à imaginer aujourd’hui. Mais, quand on
médiévales nettoie, on redécouvre tout le temps des traces de polychromie. Il y avait sans doute de grands peintres. On a fait
grâce à des une découverte absolument extraordinaire en décrassant le portail de Senlis (le Couronnement de la Vierge), qui est
projections un témoignage renversant des années 1140. On a constaté que ce n’est pas de la peinture sur la sculpture, mais un
d’images
en haute véritable travail d’artiste, extrêmement rigoureux, qui fait vivre ces couleurs : il met en perspective la sculpture, crée
définition. des profondeurs, des accents, met en relief les personnages... »

VICTOR HUGO A JOUÉ UN RÔLE MAJEUR


DANS LE MYTHE DES CATHÉDRALES
Dans Notre-Dame de Paris, l’écrivain, auteur du pamphlet Guerre aux démolisseurs ! , s’oppose
Heritage Images/Leemage

aux destructions des monuments ou aux restaurations catastrophiques. « Au xviiie siècle déjà,
on sent une fascination chez Montesquieu, ou Soufflot, pour la structure du gothique – même si on
trouve l’ornementation abjecte : on appelle ça du “colifichet tudesque”, rappelle Mathieu Lours. Au xixe,
Hugo a joué un rôle majeur de faiseur d’opinion. Avec le Romantisme, il réussit à faire converger goût de
l’histoire et goût de l’art. Il parvient à connecter la cathédrale avec l’imaginaire du monde contemporain.
Portrait de Victor Hugo, Et arrive à convaincre le pouvoir politique d’intervenir dans la protection des cathédrales : c’est lui qui
paru dans The Graphic, favorise les travaux de restauration de Notre-Dame de Paris par Viollet-le-Duc, qui s’étendront ensuite
le 23 mai 1885, au aux autres cathédrales. » « Hugo a joué un rôle d’éveilleur, avec son roman à grand tirage, estime
lendemain de sa mort.
également Alain Erlande-Brandenburg. Avec sa sensibilité particulière, il a compris qu’il fallait intervenir
tout de suite sur les cathédrales. Grâce à lui, et au succès retentissant de son roman, cette idée s’est
répandue. On peut le remercier. Les grandioses funérailles de De Gaulle à Notre-Dame ont également
eu un rôle majeur sur l’image des cathédrales : le monde entier a assisté en Mondovision à l’événement. »
20
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

LA CATHÉDRALE, « SYMBOLE
DE LA NATION FRANÇAISE »
Dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture française,
Viollet-le-Duc écrit en 1859 : « À la fin du xiie siècle, l’érection
d’une cathédrale était un besoin, parce que c’était une
protestation éclatante contre la féodalité. (…) Certes, les
cathédrales sont des monuments religieux, mais ils sont surtout
des édifices nationaux… Les cathédrales des xiie et xiiie siècles
sont donc, de notre point de vue, le symbole de la nation
française. (…) Si en 1793, elles sont restées debout (…), c’est
que ce sentiment était resté au cœur des populations. » « Cette
lecture est une projection de la réalité nationale de l’époque, le
xixe, sur le xiie , estime Mathieu Lours. On en est revenu ; les
cathédrales sont les fruits de l’idée du local : c’est localement
Josse/Leemage

que l’évêque et le chapitre, mettent en œuvre un projet. Mais si


Viollet-le-Duc n’avait pas pensé ainsi, il n’aurait pas pu
convaincre les décideurs de restaurer, de lever des fonds !
Cette gravure, d’après un dessin de Prieur, est conservée à la Durant la Révolution, des cathédrales (Arras, Cambrai) ont été
bibliothèque de l’institut d’histoire de la Révolution, à Paris et rasées. Mais la Terreur n’a duré que deux ans. En 1795, ces
représente la bénédiction des drapeaux de la garde nationale dans biens de la Nation sont convertis en temples de la Sagesse, de
l’enceinte de Notre-Dame de Paris, par Mgr Juine le 27 septembre la Raison, sauvegardés au prix de la destruction de leur décor.
1789, prouvant l’appropriation des lieux par les révolutionnaires.

LES CATHÉDRALES SONT

Christian Voulgaropoulos / Détours en France


DES CHEFS-D’ŒUVRE EN PÉRIL
« On ne peut pas dire ça : les monuments historiques ont pris des mesures conservatoires
absolument énormes et l’État a financé jusqu’alors tout ce qui était possible. La durée
de vie des cathédrales dépend surtout de leur entretien, le plus fragile restant les vitraux.
Mais c’est avant tout un problème d’argent et de financement : ça coûte cher. » Ainsi, la grande
campagne de restauration de la cathédrale Notre-Dame de Chartres (2009-2014) a un coût :
13 890 000 €. « Mais ce sont des édifices extrêmement bien construits, qui ont pour la plupart
bien résisté au temps, comme en témoignent les cathédrales de Soissons ou de Reims, La mission du Laboratoire de recherche
qui ont plutôt bien tenu face aux bombardements de la Première Guerre mondiale. des monuments historiques est
Ce sont des édifices légers mais extrêmement solides. » d’apporter une aide aux maîtres d’œuvre
des restaurations, aux responsables
des monuments et des objets et aux
Tombeau de Louis XII et d’Anne de Bretagne : restaurateurs.
(basilique de Saint-Denis), magnifié par la lumière du vitrail

LA LUMIÈRE, AU CŒUR DU PROJET GOTHIQUE,


EST VUE COMME L’ÉMANATION LA PLUS
VISIBLE DE DIEU
« C’est évident, répond Alain Erlande-Brandenburg. L’abbé Suger, maître
d’ouvrage de l’abbatiale Saint-Denis, le dit de façon pertinente dans son texte :
Dieu est lumière. Quand vous entrez dans la cathédrale de Bourges ou celle de Saint-
Denis, vous voyez que la présence de Dieu s’affirme par la présence de la lumière,
par ce côté vibrant de l’édifice. Il faut quelquefois passer toute une journée dans
ces édifices, tant le rôle de la lumière y est si important, bouscule notre esprit :
Bertrand Rieger / Détours en France

le monument bouge selon le mouvement du soleil – ou plutôt de la Terre. Les aspects


se renouvellent en permanence. Hélas, la vibration chromatique n’est pas forcément
la même aujourd’hui dans certains édifices, par les vitraux du xixe siècle qui restituent
certes un décor mais ont modifié la tonalité. » Mathieu Lours : « Ce n’est pas
une lumière directe, blanche. C’est une lumière transfigurée, qui se révèle
progressivement. Les cathédrales gothiques ne sont pas forcément plus lumineuses
que certaines églises romanes. Seulement, la lumière y est magnifiée. »
21
RENCONTRE AVEC
ROLAND RECHT
P R O P O S R E C U E I L L I S PA R J E A N - M A R I E S T E I N L E I N

LíINVENTION
Pour Roland Recht, le gothique est l’expression
d’une volonté de « se dépasser ». Cette union entre

GOTHIOUE
le tangible du bâti et l’immatériel de la représentation
théologique va revêtir une dimension épique.

DU
R O L A N D R E C H T
« Le gothique n’est pas un
style », écrivez-vous. Qu’avez- BIOGRAPHIE
vous voulu signifier ? Né en 1941 à Strasbourg, Roland Recht
est l’un des plus éminents historiens
Un certain nombre de carac- de l’art. Après avoir enseigné au Collège
tères propres définissent l’art de France, où il a créé la chaire d’Histoire
roman : la massivité, l’impor- de l’art européen médiéval et moderne,
tance du mur, les ouvertures il est aujourd’hui vice-président de
l’Académie des inscriptions et belles-lettres
relativement petites, l’arc cin- et membre de la commission nationale des
tré… Le gothique, ce n’est pas Monuments historiques. Il est l’auteur
J.-M. Steinlein

pareil. On a cru longtemps que de Bâtisseurs des cathédrales gothiques


lorsqu’on a remplacé l’arc cin- et Le croire et le voir. Introduction à l’art
des cathédrales xiie-xve siècles.
tré par l’arc brisé, on avait un
style. Non, car on voit très bien
que les premières expériences d’arcs-boutants technicité a contribué à faire des concepteurs du
sont préalables aux premiers édifices constitués Moyen Âge des ingénieurs autant que des archi-
comme gothiques ; de même, l’arc brisé est bien tectes. Le mot « gothique » est un terme commode,
antérieur. Dans le gothique, on a élaboré un sys- au départ employé d’une manière péjorative par les
tème de fenêtres hautes qui étaient de plus en plus Italiens de la Renaissance, pour désigner ce qui ne
grandes ; progressivement, les grandes tribunes relève plus de la tradition romaine.
ont fait place au triforium, et, pourtant, on parle
toujours d’architecture gothique. Cette volonté Peut-on tout de même avancer que l’art
de dépassement et de progrès techniques illimi- gothique est né dans le Bassin parisien, entre
tés fait appel à toutes sortes de procédés qu’on Paris et la Picardie, et que, de là, il a fait école ?
De cette « influence » française, nous n’avons qua-
siment pas de références explicites. D’ailleurs,
Les premières expériences d’arcs- à cette époque, on ne parle pas encore de
« gothique ». Il n’existe, à ma connaissance, qu’un
boutants sont préalables aux premiers seul texte, découvert dans l’église de Bad Wimpfen
édifices constitués comme gothiques ; (en Allemagne), dans lequel un chroniqueur (vers
de même, l’arc brisé est bien antérieur. 1275) raconte que pour ériger une cathédrale,
on faisait venir, parfois de très loin, un architecte
maîtrisant « l’art français » (opus francigenum). Ce
n’est qu’à la Renaissance que le terme gothique
a mis du temps à comprendre. Par exemple, on fait son apparition.
s’est aperçu que le fer était utilisé dès le départ
pour assurer une structure solide et pour renfor- Mais les Allemands, dès le xviiie siècle, ont
cer les ouvrages en pierre. Ce qui prouve que les revendiqué l’invention du gothique ?
architectes étaient conscients qu’ils allaient un peu C’est exact, ils ont revendiqué la paternité du
loin et qu’il fallait faire très attention. Toute cette SUITE PAGE 24
22
À première vue,
Notre-Dame de
Reims (1211)
présente quelque
similitude avec
le système
d’élévation
de Notre-Dame
de Paris, qui
lui est antérieure
de 48 ans.
Au-dessus de
la rosace et de la
scène présentant
le combat de
David contre
Goliath, la galerie
des Rois aligne
56 statues,
hautes de 4,50 m
et pesant plus
de 6 tonnes
chacune.
Franck Guiziou / hemis.fr

23
RENCONTRE AVEC
ROLAND RECHT

joué un rôle de modèle prédominant pour les


Dès 1840, les historiens de l’art cathédrales et églises gothiques en terre d’Em-
ont établi que l’influence du gothique pire, mais elles ne sont pas les seules. À Burgos,
français a essaimé dans toute l’Europe berceau de la Vieille-Castille, le modèle est celui
de la cathédrale de Bourges, par exemple.
dès la fin du xiie siècle.
Quelle est la part de l’architecte et de l’évêque
Maurice de Sully dans la construction de
« style gothique ». Mais, dès 1840, les histo- Notre-Dame ?
riens de l’art ont établi que l’influence du gothique Si on savait répondre à cette question, on serait
français a essaimé dans toute l’Europe dès la fin très savant. On n’a jamais été dans la salle où
du xiie siècle. Maurice de Sully recevait ses architectes, ni à
l’endroit où les chanoines discutaient entre eux
Dans l’Europe tout entière ? ou avec les architectes. Ce qui est à peu près
Excepté l’Italie qui oppose une grande résis- certain aujourd’hui, c’est que les évêques ont
tance à ce nouveau style. Outre-Manche, le joué un rôle essentiel dans la définition de cette
gothique s’implante de manière très précoce, nouvelle architecture dans le domaine royal du
avec un choix marqué pour le développement nord de la France. La deuxième certitude, c’est
de l’ornementation. N’oublions pas que des que pour ce rôle déterminant, celui de l’écono-
architectes majeurs du gothique
sont appelés en Angleterre, et Vitrail réalisé par les
Ateliers Loire (1928)
on citera Guillaume de Sens qui figurant saint Fulbert
est convié pour reconstruire, en de Chartres, « savant,
évêque, bâtisseur » qui
1175, le chœur de la cathédrale offrit à la cathédrale de
Chartres sa grandeur
de Canterbury sur ses fondations, et son aura spirituelle
détruit dans un incendie en 1174. aux xe et xie siècles.
Des similitudes avec la cathédrale
de Sens en Bourgogne, commen-

Christian Voulgaropoulos/Détours en France


cée en 1130, sont avérées.

Les cathédrales de Reims et


d’Amiens sont souvent citées
comme ayant inspiré nombre de
réalisations, vrai ou faux ?
Vrai. Ces deux cathédrales ont

F R I S E C H R O N O L O G I Q U E | A U T E M P S D E S C AT H É D R A L E S

313 – 324 )(e - (e siècles  1140 – 1260 1302


Construction En Gaule, les premières À Paris, Chartres, Philippe IV dit le Bel réunit
de la première cathédrales primitives Septembre 816 Vers 1100 Reims, Amiens, 1284 un concile des évêques,
basilique (ou paléochrétiennes) Le concile Démarre au Beauvais, Senlis, Douze ans et des assemblées
Saint-Jean- voient le jour. d’Aix-la-Chapelle Puy-en-Velay Toul, Sens… après son de nobles et de
de-Latran, promulgue la (Haute-Loire) les grandes achèvement, bourgeois, précurseurs
église règle canoniale l’édification cathédrales une partie des états généraux, à
cathédrale fixant les de la cathédrale gothiques du chœur de Notre-Dame de Paris.
de Rome. activités Notre- sortent de terre. la cathédrale
des chanoines. Dame-de- Saint-Pierre
l’Annonciation. de Beauvais
Octobre 816 s’écroule.
Décembre 498 Louis le Pieux, fils
(ou 499) de Charlemagne,
Clovis est baptisé est le premier
par l’évêque monarque sacré dans
Remi dans la cathédrale de
sa cathédrale Reims, en souvenir du
de Reims. baptême de Clovis.
24
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

mie, il fallait de l’argent, et, aussi difficile, il fallait


parvenir à le prélever. L’épiscopat de la deuxième
moitié du xiie et du xiiie siècle s’est ruiné, c’est
pourquoi à plusieurs reprises on a dû arrêter les
travaux. Si les constructions duraient plusieurs
dizaines d’années, ce n’est pas parce que l’on

Sylvain Sonnet/ hemis.fr


n’avait plus d’idées, mais plus d’argent. La préca-
rité était considérable. Elle était due aux sources
de financement : les indulgences, les expositions
de reliques, mais également parfois aussi une
partie des revenus des chanoines, tout cela pou-
vait se tarir…
Premier édifice Mais lorsque l’on rentre dans la complexité des
gothique
Vous écrivez aussi : « La cathédrale n’est pas bâti au sud programmes théologiques qui sont à la base des
un livre de pierre », alors que tous les guides et de la Loire, cycles des vitraux et des sculptures, il faut un
la cathédrale
la majorité des ouvrages disent le contraire… Saint-Étienne savoir très approfondi pour pouvoir comprendre
de Bourges,
C’est la version répandue universellement, sur- avec ses cinq
ces images. Alors qu’au xiie siècle, les gens ne
tout depuis les thèses de l’historien d’art Émile nefs, sa voûte savaient effectivement pas lire, il est évident que
sexpartite à
Mâle, mais bien avant, depuis Grégoire le Grand. cinq niveaux ni le peuple, ni le bas clergé n’étaient capables de
Il y a eu un grand débat sur la question de savoir et ses chapelles décrypter ou assimiler ces programmes. n
latérales (xive-
si l’on peut admettre des images qui illustrent xviie siècles),
les Évangiles dans les églises. La réponse était : offre un bel
exemple du
oui, les images sont nécessaires car elles sont gigantisme
une bible pour les illettrés. C’est-à-dire ceux de ces édifices.
Le chœur
qui ne sont pas lettrés du savoir spirituel, ceux pouvait contenir
dont la foi n’est pas suffisamment affirmée pour aisément les Si les constructions
200 membres
qu’ils comprennent le message. On a dit que les du clergé, duraient plusieurs dizaines
et le vaisseau,
images en pierre ou sur les vitraux étaient tout des milliers d’années, ce n’est pas parce
simplement des images destinées à rendre com- de fidèles.
préhensible par le peuple des fidèles la parole
que l’on n’avait plus d’idées,
divine. Ce qui est un non-sens absolu. Devant mais plus d’argent.
le portail du Jugement dernier, la représenta- La précarité était
tion des damnés est si terrible que les pauvres
fidèles avaient tout de suite compris où était le considérable, due aux
mal, et où était le bien. sources de financement.

Août 1572   Décembre 1905


Juillet 1429 Le protestant 1804 Loi de séparation
Comme Henri de Sacre par 1825 de l’Église 26 août 1944
1844 – 1864
la plupart des Navarre, futur le pape Pie VII Charles X, roi et de l’État. Le général de Gaulle et le
Les architectes
rois capétiens, Henri IV, épouse de Napoléon de France et Celui-ci devient général Leclerc célèbrent
Viollet-le-Duc et
Charles VII Marguerite de Bonaparte, de Navarre, propriétaire la Libération de Paris en
Lassus mènent
est sacré en France, la reine futur est le dernier des des cathédrales entonnant un Magnificat
un long chantier
la cathédrale Margot, sœur Napoléon Ier à 35 rois de France, diocésaines. à Notre-Dame de Paris.
de restauration
de Reims. catholique du Notre-Dame à être sacré dans de Notre-
roi Charles IX. de Paris. la cathédrale de Dame de Paris.
Le mariage est Reims.
célébré à Notre- Septembre
Dame de Paris. Révolution, 1793 1914
Profanation À Reims, la
des tombes cathédrale est 2012-2013
de la nécropole 1831 bombardée 850e
des rois de France Victor Hugo et décrétée anniversaire
à la cathédrale publie Notre- « martyre ». de Notre-Dame
de Saint-Denis. Dame de Paris. de Paris.
25
LA VIE
CHANTIER
DE

LES B¬TISSEURS DE CATH…DRALES


De l’an mil à la Grande Peste de 1348, l’Europe occidentale se
transforme en un vaste chantier d’où surgit une multitude d’édifices
religieux. Le royaume de France est au cœur de ce mouvement,
véritable miracle roman puis gothique. Plusieurs millions de tonnes
de pierre sont extraites des carrières. Sont ainsi édifiées quatre-vingts
cathédrales, cinq cents grandes églises et quelques dizaines de milliers
d’églises paroissiales. Récit d’un chantier hors du commun organisé
en trois temps forts.

26
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE
TEXTE DE GUILLAUME PICON

AC TE I : DÉCI DE R E T F I NA NCE R

LA CHASSE AUX DENIERS


Bâtir une cathédrale nécessite de la volonté et de l’argent.
Réunir ces deux conditions n’est pas une mince affaire.

La figure de Geofroy de Montbray, évêque de


Coutances de 1049 à 1093, rappelle combien
la construction d’une cathédrale est tributaire
de l’action épiscopale. À la recherche d’argent
pour réorganiser son diocèse et le doter d’une
Sur cette
enluminure belle et grande cathédrale, le Normand se rend
du xve siècle, en Italie où il reçoit une forte somme de la part
un tailleur de
pierre, juché sur d’un autre Normand, Robert Guiscard, duc d’Apu-
un échafaudage
sommaire, est
lie et de Calabre. De retour à Coutances, il décide
affairé à une la construction de la cathédrale Notre-Dame qui,
décoration
en bas-relief de romane, deviendra gothique au XI I I e siècle.
célébrant la
Vierge Marie,
à l’extérieur Appels aux dons
d’une cathédrale Les vicissitudes traversées par Notre-Dame de
gothique. On peut
observer la pose Chartres auraient pu lui être fatales. Victime
de couleurs sur d’un incendie en 1020, elle doit son salut à l’évêque
des reliefs sculp-
tés. Il œuvre sous Fulbert qui ordonne qu’elle soit reconstruite. En
l’œil de membres
du clergé et de 1194, Notre-Dame est de nouveau la proie des
notables, les flammes. Le lointain successeur de Fulbert,
maîtres d’ouvrage
et peut-être ses Renaud de Bar, décide la mise en chantier d’une
commanditaires. nouvelle cathédrale. Durant les deux premières
Le stade
d’imagier-sculpteur- décennies du X I I I e siècle, les portails du tran-
statuaire était sept sont achevés tandis que les vitraux de la nef
l’ultime étape
avant de devenir sont posés. Ici, comme à Coutances, les travaux
architecte.
entrepris posent, par leur ampleur, la question de
leur financement. Soutenu par le légat du pape,
l’évêque Renaud en appelle à la générosité de tous
pour restaurer ce que le feu a détruit. Les dons
afuent. Certains apportent de l’argent tandis que
d’autres proposent leur force de travail. L’évêque
et ses chanoines vont même jusqu’à abandonner
trois années de leurs revenus qui ne sufrent pas
à la tâche : « Quand ces trois ans furent passés/
Ne purent pas payer assez/ Le maître d’œuvre aux
ouvriers/ Car déjà manquaient les deniers. » Tout
SUIT E PAGE 28

LA PLUS BELLE ÉGLISE


À la fin de sa vie, le chroniqueur bourguignon Raoul Glaber, mort en
1047, rédige une Histoire universelle dans laquelle il revient sur l’élan
bâtisseur qui s’empara de l’Europe occidentale. « Comme approchait
la troisième année qui suivit l’an mil, on vit dans presque toute la terre,
mais surtout en Italie et en Gaule, rénover les bâtiments des églises ;
une émulation poussait chaque communauté chrétienne à en avoir
Josse/Leemage

une plus somptueuse que celle des autres. C’était comme si le monde
lui-même se fût secoué et, dépouillant sa vétusté, eût revêtu de toutes
parts une blanche robe d’églises. »
27
LA VIE DE CHANTIER
DES BÂT ISSEU RS
DE C AT HÉDR A L ES

est bon pour récolter les précieux deniers destinés d’être bénéficiaire de dons ou de legs. Solidaires
à financer l’édification de la cathédrale. À Autun, de cette quête à grande échelle, confesseurs et
Tirée des à la fin du XI I I e siècle, des troncs servant à recueillir notaires ont à cœur d’inciter le mourant à don-
Grandes les oboles sont installés dans les églises de la ville ner tout ou partie de ses biens à la fabrique. Les
Chroniques
de Saint-Denis et même jusque chez des particuliers occupant sommes ainsi récoltées sont automatiquement
(1300-1349),
manuscrit médié- une place en vue dans la hiérarchie sociale. afectées à la construction et à l’entretien de la
val conservé à cathédrale. Ces tâches relèvent désormais de la
la bibliothèque
municipale de La fabrique : une nouvelle institution fabrique, qui compte à sa tête un maître d’ouvrage,
Toulouse, cette Toujours à Autun, en accord avec la papauté, désigné parmi les chanoines pour surveiller le bon
enluminure décrit
le chantier les bénéfices ecclésiastiques vacants, aussi avancement des travaux. n
de construction bien dans la cité que dans le diocèse, sont afec-
d’une cathédrale
gothique où s’af- tés au grand chantier. Les ressources nécessaires
fairent ouvriers,
maçons, tailleurs
à la construction d’une cathédrale sont donc irré-
de pierre avec gulières, ce qui explique, dans bien des situations,
leurs outils et
engins de levage. les lenteurs de certains chantiers. Pour pallier cette DES ROIS DE FRANCE
L’architecte situation préjudiciable, le chapitre – assemblée de À côté des souverains anglais qui jouèrent
confère avec un rôle important dans la construction de
Charlemagne. chanoines qui administre la cathédrale aux côtés
L’empereur nombreuses abbayes et cathédrales, les rois
de l’évêque – accouche, au début du XI I I e siècle, de France font pâle figure. La rénovation,
aurait ordonné
la construction de la « fabrique ». Cette nouvelle institution est dans le deuxième tiers du xiie siècle, de Saint-
d’une église, dotée d’une personnalité juridique qui lui per- Denis, abbaye et nécropole royale, doit tout
probablement
à Aix-la-Chapelle. met de percevoir des revenus réguliers ou encore à l’action de l’abbé Suger et fort peu de chose
à celle de Louis VI ou de Louis VII. Quant
à Philippe Auguste, il se contente de verser
la modeste somme de 200 livres pour l’œuvre
de Notre-Dame de Chartres. Maître d’ouvrage
de la Sainte-Chapelle, Saint Louis tranche
avec le reste de la dynastie capétienne.

Coll. J. Vigne/ Kharbine-Tapabor

28
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

AC TE I I : DE S SI N E R E T T R ACE R

NÉCESSAIRE ARCHITECTE
Les chantiers réclament un maître d’œuvre. Ce sera l’architecte
dont le talent suscite bien des envies.

Coll. Cowen/Kharbine-Tapabor
À la fin du I X e siècle, les invasions de Vikings Vitraux
représen-
et autres Normands venus du Nord portent un tant des
coup sévère à l’ordre carolingien. L’époque n’est maîtres
et leurs
plus à la construction de monuments ambitieux. Le apprentis
sur les chan-
métier d’architecte tombe dans l’oubli. De la fin du X e tiers consa-
au début du XII e siècle, l’architecture religieuse béné- crés des
cathédrales
ficie d’un premier essor porté par le style roman. Saint-Pierre-
de Beauvais
(en haut,
Naissance de l’architecture moderne xiiie siècle)
Les maîtres d’ouvrage des chantiers qui se et Notre-
Dame
multiplient sont contraints de pallier la carence de Chartres

Jean-Paul Dumontier / La Collection


(ci-contre,
en professionnels capables d’assurer la maîtrise vers 1230).
d’œuvre des bâtiments à construire. La complexité
croissante des chantiers implique la spécialisation
des fonctions. Aussi, à partir de la seconde moitié du
XI e siècle, assiste-t-on à la nais-
sance de l’architecte moderne.
À la demande du maître d’ou-
vrage, l’architecte commence La complexité croissante
par élaborer le projet puis il des chantiers implique la
présente une maquette. Il des-
sine l’édifice religieux à venir, spécialisation des
dont il assure la réalisation. Peu fonctions : à partir de la
à peu, il sort de l’anonymat et seconde moitié du xie siècle,
son nom apparaît de plus en
Jean-Paul Dumontier / La Collection

plus fréquemment. Face à l’en- on assiste à la naissance


jeu que représente la construc- de l’architecte moderne.
tion d’un tel monument, rien
d’étonnant à ce que le lien entre
le commanditaire et celui à qui
il donne la charge de concevoir et de contrôler la
réalisation de l’ouvrage soit fondé sur la confiance.
Verrière de la vie
de toute activité manuelle. Il conçoit les plans et fixe de saint Chéron,
Docteur ès pierres les devis. Les grands noms du gothique sont Jean cathédrale
de Chartres
Au moment de l’apogée du gothique, les maîtres de Chelles, Pierre de Montreuil, Robert de Coucy, (vers 1230).
d’œuvre accèdent à un statut social important. Hugues Libergier, Alexandre et Colin de Berneval. Un imagier
(apprenti-sculp-
Leur enrichissement personnel, leur renommée, Artistes, savants et spécialistes des questions tech- teur) s’applique
à la taille
leur titre « universitaire » – l’épitaphe de Pierre de niques, ils savent défier les forces et les poussées, les de la statue
Montreuil indique qu’il fut « en son vivant docteur contrôler pour élever toujours plus haut des édifices d’un roi, sous
l’œil attentif
ès pierres » – en exaspèrent plus d’un. Le prédicateur à la gloire de Dieu. Dans le second XII e siècle, un roi de son maître.
Nicolas de Biard les critique dans un sermon pro- à la recherche d’un architecte s’adresse à un abbé,
noncé en 1261 : « Dans ces grands édifices, il a accou- précisant sa demande ainsi : « Il n’y aura jamais
tumé d’avoir un maître principal qui les ordonne de construction noble si l’architecte est ignoble. »
seulement par la parole et n’y met que rarement la C’était, a contrario, poser le rôle déterminant de
main, et cependant reçoit des salaires plus considé- l’architecte dans la construction d’une cathédrale. n
rables que les autres. » Le maître d’œuvre s’éloigne SUIT E PAGE 31
29
LA VIE DE CHANTIER
DES BÂT ISSEU RS
DE C AT HÉDR A L ES

Coll. J.Vigne / Kharbine Tapabor


Construction
d’une cathédrale
gothique avec
rosace, arcs-
boutants, etc.
Illustration (xive)
du texte de saint
Augustin, la Cité
de Dieu (ve siècle).

Ci-contre, à Saint-Denis, chantiers


de 12 églises en l’honneur des
12 apôtres. Miniature tirée de
la Vie du Très Noble Comte Gérard
de Roussillon, 1448.
Fototeca/Leemage
Josse/Leemage

Le roi Dagobert À l’arrière-plan de


(603-639) cette miniature
supervisant la du Moyen Âge,
construction d’un on distingue
édifice religieux. une grue et des
La miniature, is- engins de levage,
sue des Grandes qui permettaient
Chroniques de des élévations
France, effectuée stupéfiantes,
au xive siècle, re- à la gloire de Dieu.
Luisa Ricciarini/Leemage

prend sept siècles Au premier plan,


plus tard l’icono- les tailleurs
graphie typique
Selva/Leemage

de pierre, stars
de l’architecture des chantiers,
gothique. acquirent un rang
social très élevé.
30
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

Dans Les Piliers


de la Terre, Jack,
(ici interprété par
Eddie Redmayne,
dans l’adaptation
télévisuelle du
roman éponyme
de Ken Follett),
perfectionne
son art de la
taille, lors de son
voyage initiatique
qui le mène sur
les sites des
principales

Tandem Productions Gmbh / Pillars Productions / Collection Christophel


cathédrales
de France
et d’Espagne.

AC TE I I I : DÉ PL ACE R E T C ONS T RU I R E

LE GRAND CHANTIER
Œuvre de pierre et de bois, la cathédrale reste avant tout
le fruit du travail des hommes.

Le chantier d’une cathédrale emploie des implique de résoudre des difcultés telles que le
ouvriers en grand nombre. Quand Henri  III transport des pierres ou l’approvisionnement en
d’Angleterre, au XI I I e siècle, décide de hâter les tra- bois destiné à fabriquer les engins de levage et la
vaux de Westminster, ce sont quelque 700 per- charpente. Aussi, les carrières situées à proximité
sonnes qui y travaillent, chifre important pour du chantier sont-elles particulièrement recher-
l’époque. La dénomination commode d’ouvrier ne chées. À défaut, le transport par voie fluviale ou
doit pas masquer la diversité des corps de métier maritime, moins onéreux que celui par voie de
qui participent à la construction d’une cathédrale. terre, est-il recherché. Ainsi, les pierres de taille
Au bas de la pyramide se côtoient les terrassiers, destinée à la tour du porche de Saint-Benoît-sur-
les manœuvres, les goujats qui apportent les Loire viennent-elles du Nivernais, via la Nièvre
pierres et les apprentis maçons. Au-dessus, fiers puis la Loire. Appréciant la pierre de Normandie,
de leur rang, se trouvent les maçons et les tailleurs les Anglais souhaitent la faire venir sur leurs
de pierre, eux-mêmes distancés par l’architecte. chantiers. Un tel transport présente un coût qui
Peu à peu, les tailleurs de pierre tendent, à leur est loin d’être négligeable. En 1289, le prix d’une
tour, à former une véritable aristocratie. pierre achetée à Caen est multiplié par quatre lors
de son arrivé à Norwich, en Angleterre… De l’archi-
Une main-d’œuvre itinérante tecte au manœuvrier, les hommes et
Une telle main-d’œuvre se caractérise par son leurs compétences ne font pas défaut DE CURIEUX
haut degré de qualification qui lui vaut d’être sur les chantiers des cathédrales. ENGINS DE LEVAGE
Les constructeurs gothiques
sollicitée sur de nombreux chantiers dans le Pourtant, la prétention des hommes utilisaient des machines
royaume et au-delà en Europe centrale, à Prague, transforme ces vaisseaux de pierre pour soulever bois et pierres.
par exemple. Il est d’ailleurs fréquent que l’archi- en œuvres vulnérables. Ainsi, en Les plus puissantes étaient
composées d’une grande roue
tecte se déplace avec ses principaux collaborateurs. 1284, la voûte de Beauvais qui culmi-
en « cage d’écureuil » mue par
Cette main-d’œuvre, souvent itinérante, est libre, nait à 48  mètres, construite trop des hommes se déplaçant à
les corporations de la cité n’ayant aucune prise haut, s’efondre. Dieu seul est grand l’intérieur de celle-ci. Parmi
sur elle. Les tailleurs de pierre travaillent à l’abri et, au-delà d’inutiles tours de Babel, tous les dispositifs
mécaniques qu’il a imaginés
des intempéries, dans des loges, maisons tempo- comptent avant tout les pierres vives
(voir pp. 40-43), Villard
raires en bois, accolées à la cathédrale. L’immense que sont les hommes. n de Honnecourt a dessiné
chantier qu’est la construction d’une cathédrale SUIT E PAGE 32 une machine élévatoire.
31
LA VIE DE CHANTIER
DES BÂT ISSEU RS
DE C AT HÉDR A L ES

LES TRANSFORMATIONS
DE L’ÉPOQUE CLASSIQUE
De 1160 à la moitié du xive, le chantier de Notre-
Dame connaît une effervescence continue. Les
architectes et maîtres d’œuvre du chantier médié-
val – Jean de Chelles, Pierre de Montreuil, Pierre
de Chelles, Jean Ravy, Raymond du Temple – ont
apposé leurs marques. Ce cadre offrant à la liturgie
un caractère immuable voulu par un clergé soucieux
de la permanence de la tradition, la cathédrale
connaît trois siècles d’immobilisme. Ce n’est
qu'à la fin du xviiie siècle, tandis que l’alliance
séculaire entre le Trône et l’Autel est toujours N
très forte, que l’intervention royale va
profondément transformer l’aspect de l’édifice.

D
NOTRE-DAME DE PARIS, LES ÉTAPES DE LA CONSTRUCTION : 1750

LA NOUVELLE CATHÉDRALE
DU GRAND SIÈCLE (XVIIe SIÈCLE)
Les dalles et monuments funéraires médiévaux
sont enlevés, laissant place à un nouveau pave- O
ment en marbre polychrome. Le vaisseau voit
son rez-de-chaussée uniformisé par un badigeon
blanchâtre.
Le jubé médiéval va bientôt être remplacé par
une grande grille, entre les deux autels latéraux
reconstruits pour l’occasion par Robert de Cotte, B
qui installera également deux rangées de stalles A
de chêne sculpté.
Contre les grandes arcades de la nef sont
accrochées des compositions picturales qui sont
issues de commandes au xviie et au début du P
xviiie siècles à des artistes de renom (Simon Vouet,
Charles Le Brun…).
L’intérieur de la cathédrale doit être lumineux. W
Pour ce faire, on remplace la vitrerie ancienne
colorée par du verre blanc avec bordure armoriée.
Le peintre verrier Le Vieil ne laisse en place que les
verrières des trois grandes roses.

P L A N T Y P E

LECON D'ARCHITECTURE
De la pose de la première pierre au xiie siècle au grand chantier de
restauration du xixe siècle, Notre-Dame n’a cessé de voir son architecture
modifiée, modelée, remodelée au gré des soubresauts de l’Histoire, de
l’évolution de la société, des pratiques religieuses, des volontés politiques.
TEXTE DE DOMINIQUE ROGER
32
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

FIN DU GROS ŒUVRE


ET MODIFICATIONS « À LA MODE »
Sur ces deux coupes transversales d’une
travée du chœur, on peut observer les évo-
lutions qui interviennent en 1225, après
l’achèvement du chantier. La superstruc-
ture de l’édifice est modifiée à cause d'un
AVÉ
E incendie qui ravage les combles. On rénove
TR
’UNE les niveaux supérieurs du bâti, les toits, les
LE D
ERSA N 1225
NSV RE arcs-boutants. À 60 ans, Notre-Dame est
TR A CHŒU
CO UPE DU déjà dépassée. Il faut se mettre « au goût
du jour » et intégrer les « effets de mode ».
VÉE
TR A
E D ’UNE
AL 77
NSV
ERS VERS 11 LEXIQUE CATHÉDRALE
P E TR A CHŒUR
COU DU M A – Arc-boutant : organe d’équilibre
assurant la transmission de la poussée
des voûtes du haut vaisseau au-dessus
du bas-côté jusqu’à la culée.
B – Pinacle de culée : édicule pyramidal
L formant couronnement d’éléments
d’architecture.
C – Culée : prolongement sommital d’un
contrefort d’où s’élancent les arcs-boutants.
D – Chevet : extrémité orientale abritant
le sanctuaire, le déambulatoire et les
chapelles rayonnantes.
E – Portail du couronnement de la Vierge
au pied de la tour Nord.
T F – Portail du Jugement dernier
(ou portail central).
G – Portail Sainte-Anne au pied
J de la tour Sud.
H – Rose (ou rosace) occidentale.
I – Contrefort : organe d’épaulement
formant saillie sur un mur dont il assure
O l’équilibre.
K J – Abat-son : ensemble des lames inclinées
de haut en bas, et de dedans en dehors,
disposées dans les baies des beffrois.
K – Hautes fenêtres.
L – Tour Nord, dite aussi tour Guillaume.
M – Tour Sud, dite aussi tour des Ribauds.
H N – Flèche.
O – Transept : vaisseau perpendiculaire
ou vaisseau principal qui forme la traverse
d’un plan en croix latine.
U P – Rose du croisillon Nord.
O – Beffroi : construction en charpente à
l’intérieur d’une tour d’église dans laquelle
les cloches sont suspendues.
C
R – Tympan : partie sculptée en forme d’arc
R plein cintré ou brisé, placée au-dessus du
linteau d’un portail ou sous les archivoltes.
T – Vaisseau : espace disposé
G longitudinalement entre deux murs
F parallèles.
U – Galerie des Rois : ensemble de
28 statues de plus de 3 m de haut
couronnant les trois portails ouest.
Co
ll. P
arig
ra m
V – Portail du bras Nord du transept.
me E
-L
au W – Tabernacles : sur le flanc sud de la nef.
re n
ce I
St
ef a
no
Ajoutés par Viollet-le-Duc.
nx
4 33
NOTRE-DAME DE PARIS, 2013
34
Bertrand Rieger / hemis.fr
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE
TEX TE DE JEAN-VINCENT BACQUART

COMPAGNONS
L í U N I O N F A I T L A F O R C E Société secrète, syndicat ouvrier,
mouvement ésotérique, organisme
de formation technique, secte,
caisse d’entraide… Où est la vérité
sur le compagnonnage ? Peut-être sur

COMPAGNONNAGE
les grands chantiers du Moyen Âge…

ET À gauche : le
compas, outil
du maître
d’œuvre. En le
représentant,
enlumineurs
Compagnons et compagnonnage sont les pro- tête un bandeau décoré, qui pourrait s’apparenter et verriers
sanctifient la
duits d’une histoire dont l’origine est, à ce jour, au ruban de couleur qu’arborent symboliquement main et l’esprit.
incertaine. Le mot même de « compagnonnage » les compagnons tailleurs de pierre. Détail d’un vitrail
de la Grande
n’apparaît qu’au XI X e siècle. Il est alors choisi pour Loge unie
remplacer le terme un peu abscons de « devoir », La création d’un syndicalisme d’Angleterre.

qui désigne l’ensemble des légendes, symboles et ouvrier avant l’heure


coutumes en vigueur dans un groupe d’ouvriers Au-delà de la piste des chantiers des cathé-
ou d’artisans dénommés « compagnons ». Des drales, une autre est à chercher dans le contexte
ouvriers auraient-ils ainsi décidé de se regrouper économique de la fin du Moyen Âge et du début
et de s’entraider. Pourquoi ? Et à quelle époque ?

Une origine à chercher à l’ombre


des cathédrales
Faute de ressources documentaires fiables
avant l’époque moderne, les hypothèses sur
la naissance du compagnonnage sont
multiples. La plus communément L’équerre
représente
admise nous entraîne sur les chantiers la matière, la
des cathédrales des XI I e-XI I I e siècles. Élever rectitude et le
respect des lois.
ces édifices aux proportions majes- Détail d’un vitrail
de la Grande Loge
tueuses nécessitait de disposer d’une unie d’Angleterre.
main-d’œuvre toujours plus importante.

Bertrand Rieger / hemis.fr


À tel point que sur de nombreux chantiers,
les ouvriers locaux, membres des corporations
urbaines, ne sufsaient plus. Face à la pénurie, les
maîtres d’œuvre se seraient donc tournés vers les
talents extérieurs. Des ouvriers, essentiellement
des tailleurs de pierre, auraient alors traversé la de la Renaissance. À cette époque, le pouvoir tente
France et l’Occident pour ofrir leurs services sur les d’empêcher le développement de mouvements
grands chantiers. Progressivement, ces hommes ouvriers, indépendants des communautés des
déracinés, souvent considérés comme des étran- métiers sédentaires. De nombreuses ordonnances
gers, auraient développé un système d’entraide et royales sont d’ailleurs prises en ce sens. Qui plus
d’assistance. Ils auraient mis au point des langages est, les corporations se ferment de plus en plus
codés pour se transmettre les savoirs, des cérémo- aux ouvriers itinérants, les obligeant à se regrou-
nies de réception pour les nouveaux membres, ils per pour défendre leurs droits et leurs salaires. Le
auraient établi des étapes de repos sur les chemins, mouvement compagnonnique serait ainsi apparu
donnant ainsi naissance au compagnonnage. À pour faire face à des pratiques oligarchiques au sein
l’appui de cette hypothèse, un vitrail de la cathé- des chantiers, notamment en réaction à la trans-
drale de Chartres datant du Moyen Âge présente mission héréditaire des charges de maîtres.
des tailleurs de pierre, dont certains portent sur la SUIT E PAGE 36
35
COMPAGNONS
ET COMPAGNONNAGE
L’ U N I O N F A I T L A F O R C E

Représentation
BNF - manuscrits occidentaux, Latin 6067 folio

des différents
emblèmes
maçonniques :
l’équerre et le
compas, le maillet
et le ciseau, le
niveau et le fil a
plomb, la règle et
le levier. Musée
du Grand Orient
de France, Paris.

Le grand maître
de l’ordre
hospitalier de
Aisa/Leemage

Rhodes recevant
les maçons et
les charpentiers.
Enluminure
extraite du
manuscrit LE REGIUS, UN MANUSCRIT À L’USAGE DES MAÇONS
De Bello Rhodio La British Library de Londres conserve un manuscrit exceptionnel sur l’histoire
de Guillaume
Caoursin. des maçons du Moyen Âge. Poème rimé d’un auteur inconnu – sans doute un
clerc –, ce texte rédigé en anglais sur 74 pages de vélin est dénommé Regius ou
Halliwell, du nom de son premier éditeur au xixe siècle. Daté des environs de 1390,
il s’agit d’un recueil de prescriptions d’ordre moral et pratique à l’usage des maçons
de métier, héritiers des bâtisseurs de cathédrales. Appartenant à la catégorie des
textes dits Anciens Devoirs, il s’agit d’un véritable code professionnel destiné à
guider les maîtres maçons dans l’exercice de leurs fonctions. Souvent considéré
par la franc-maçonnerie moderne comme l’un de ses textes fondateurs, le Regius
met également en scène apprentis et compagnons à travers articles et points
Heritage Images / Roger-Viollet

pratiques. Ainsi, le sixième article dispose-t-il que « le maître ne doit pas léser le
seigneur en demandant pour l’apprenti autant que pour les compagnons car si eux
sont parfaits en cet art, lui ne l’est pas, c’est évident ». Attention toutefois à ne pas
confondre le compagnon mentionné dans le Regius avec le membre du mouvement
compagnonnique. Il s’agit en effet d’un terme générique pour qualifier l’ouvrier qui
n’est plus apprenti. Et pas encore maître !
Le détail de
cette enluminure
du xve siècle,
Homme tuant Tailleurs de pierre, mais aussi titieuses » ! Qu’importe, le mouvement croît – un
un dragon,
figure le maître imprimeurs, cordonniers… ouvrier sur trois sera bientôt compagnon –, et ce,
d’œuvre et son Le mouvement compagnonnique, attesté et malgré Colbert qui protège les patrons.
compas (à droite),
spécialiste du documenté dès le X V I e siècle, n’a jamais été
trait.
monolithique. Passé l’époque médiévale où il Le renouveau du compagnonnage
aurait essentiellement concerné les métiers du bâti- au X X e siècle
ment, il connaît un essor fulgurant en touchant de Ce que les corporations, l’Église ou le pouvoir
nombreux métiers qui développèrent chacun leurs n’ont pas réussi à faire, le machinisme et la
propres codes. Alors que les guerres de Religion révolution industrielle vont quasiment le réa-
ont provoqué une scission entre compagnons liser : à la fin XI X e siècle, le compagnonnage est en
catholiques (« Dévorants ») et compagnons protes- passe de s’éteindre, d’autant plus que le syndica-
tants (« Gavots »), l’Église devient suspicieuse car lisme moderne apparaît et prend le relais dans la
certains rites compagnonniques reprennent des défense des ouvriers. Heureusement, le mouve-
thèmes chrétiens. La résolution dite « Sentence de ment connaîtra une renaissance au XX e siècle, en
la Sorbonne » de 1655 condamne les compagnons assumant prioritairement une mission de forma-
pour leurs « pratiques impies, sacrilèges et supers- tion professionnelle. n
36
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

R I T E S E T S Y M B OL E S

UNE SOCIÉTÉ INITIATIQUE


Bien que le compagnonnage partage avec la franc-maçonnerie
un fonds commun de symboles et de légendes, en partie emprunté
aux bâtisseurs de cathédrales, il s’en distingue par bien des aspects.
Qu’on la qualifie de secrète ou de discrète, cette « société » propose
à ses membres, ouvriers et artisans d’exception, une démarche
initiatique où perfectionnements professionnel et intellectuel sont liés.

Cette célèbre
miniature de
Jean Fouquet,
Construction
du temple de
Jérusalem par
le roi Salomon,
extraite du
manuscrit
Les Antiquités
judaïques de
Flavius Josèphe,
allégorie
du chantier
cathédral,
sacralise la
cathédrale
médiévale, chef-
d’œuvre absolu.
Photo Josse/Leemage

Pour qu’il y ait compagnonnage, il faut qu’existe de l’afliation. Muni d’une nouvelle canne et de
un rite. Cet ensemble de textes légendaires, de nouvelles couleurs, il poursuit son chemin vers le
symboles, de mots de passe, de cérémonials ou statut de « compagnon fini », qui lui sera accordé
de coutumes encadre la vie du compagnon. Le après qu’il ait produit de ses mains un ultime
compagnonnage est bel et bien une société initia- chef-d’œuvre.
tique qui propose à ses membres de progresser sur
les plans techniques et personnels. Des outils devenus des symboles
Une société initiatique développe des codes
Un chemin d’apprentissage et un langage symbolique dont le sens véritable
L’ouvrier qui souhaite rejoindre le mouve- échappe au profane. Le compagnonnage ne fait
ment compagnonnique doit se plier à cer- pas exception à la règle. Outre qu’il permet de
taines règles. Les lacunes documentaires ne SUIT E PAGE 38

permettent pas de décrire la vie des compagnons


avant le X V I I I e siècle. Après une période d’obser-
vation, le nouveau venu prend le titre d’« aspi- n
rant » au cours de la cérémonie de « l’adoption ». EN SAVOIR PLUS I LIVRE
Recevant une canne, des couleurs (ruban) sans
inscription ni motif et un sauf-conduit (le
LES CL…S DE LA FRANC-MACONNERIE
Avec La Saga des francs-maçons (éd. Robert Laffont,
360 p., 20 €), Marie-France Etchegoin, grand reporter au
« carré ») qui lui permet d’être reconnu lors de ses
Nouvel Observateur, et Frédéric Lenoir, philosophe, écrivain,
déplacements, l’ouvrier s’engage sur la voie de spécialiste des religions, se sont plongés dans l’univers des
l’apprentissage. Après avoir accompli des progrès francs-maçons pour donner aux lecteurs les clefs pour décoder
le dernier opus de Dan Brown, Le Symbole perdu. Toute une
dans son métier, l’aspirant peut accéder au sta- partie du livre aborde, sous forme de lexique, la complexe
tut de « compagnon reconnu » par la cérémonie symbologie liée à une société encore entourée de secrets.
DR

37
COMPAGNONS
ET COMPAGNONNAGE
L’ U N I O N F A I T L A F O R C E

Dans la lithographie
de Pierre Charue,
Le symbole alimente
dit Bourguignon le
Bien Zélé Le Génie
des réflexions à visée
du Compagnonnage
faisant le tour du
philosophique. Chez
globe (1890), les
Compagnons sont les compagnons, les outils
présentés comme
ayant un lien avec la et les signes, souvent
franc-maçonnerie.
hérités des bâtisseurs de
cathédrales, se sont imposés
comme socle de ce langage.

communiquer en toute discrétion, le symbole


alimente également des réflexions à visée phi-
losophique. Chez les compagnons, les outils
et les signes, souvent hérités des bâtisseurs de
cathédrales, se sont imposés comme socle de
ce langage. Si le compas véhicule les notions de
précision et d’esprit divin, l’équerre symbolise la
rectitude, le niveau transmet les idées d’équilibre
ou d’égalité, tandis que le labyrinthe représente
la progression…

Des liens avec la franc-maçonnerie


Le compagnonnage partage de nombreux sym-
boles avec la franc-maçonnerie. L’explication est
simple : cette société philosophique, apparue
au X V I I I e siècle, a amplement puisé ses symboles
dans l’univers des constructeurs du Moyen Âge,
sans que le compagnonnage y soit pour quelque
chose ! En revanche, il est indéniable que la
franc-maçonnerie a ensuite influencé rites et
légendes compagnonniques.

Salomon et le père Soubise : deux


des trois fondateurs légendaires
À l’image de la franc-maçonnerie, le compa-
gnonnage s’est cherché des origines extraor-
dinaires que la science historique lui refuse.
Ces légendes expliquant par le merveilleux les
origines du mouvement servent également de
guide symbolique au compagnon. Ce dernier
peut choisir entre trois)principaux rites, chacun
placés sous le patronage d’un personnage réputé
fondateur : Salomon, le père Soubise et maître
Jacques. Pour les uns, le roi Salomon aurait
accueilli sur le chantier du temple de Jérusalem
Roger-Viollet

l’architecte Hiram, avec lequel il aurait favorisé


BNF

le repérage des ouvriers méritants, les divisant


38
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

en trois catégories : apprentis, compagnons et Sur cette carte


postale sont
maître (l’infiltration de cette légende par des représentés
thèmes maçonniques est fl agrante). D’autres des compagnons
serruriers
compagnons ont choisi pour fondateur le père en partance
Soubise, mais sans s’accorder sur son identité. Il pour leur « tour
de France »
s’agirait pour les uns d’un compagnon d’Hiram, (Lyon 1909).
alors que d’autres l’habillent en bénédictin du
Moyen Âge ayant découvert les plans du temple

Collection IM/Kharbine-Tapabor
de Salomon.

Maître Jacques, un templier comme


troisième fondateur imaginaire
Entre homonymes et confusion, la voie est
étroite, d’autant plus que la troisième légende SUR LES ROUTES DU « TOUR DE FRANCE »
met en scène un « maître Jacques » aux multiples Le compagnon est un artiste – au sens premier du terme – qui
visages. Se cacherait derrière ce personnage –)au ambitionne de se réaliser « dans » et « par » ses œuvres. Conscient
choix)– un compagnon du père Soubise, Jacques de la nécessité de progresser dans son métier, le nouveau venu va
s’engager dans un périple géographique auprès de différents maîtres
le Mineur, Jacques le Majeur ou Jacques de Molay, qui vont chacun lui transmettre leurs propres savoirs. C’est ce que
le dernier maître de l’ordre du Temple. Pourquoi les compagnons dénomment le « tour de France ». D’une durée
un tel personnage ? Parce qu’on se plaît encore à variable, généralement de cinq à huit ans, le tour de France entraîne le
imaginer les templiers en grands bâtisseurs ayant compagnon à travers des villes étapes, différentes selon son métier.
Ce temps d’apprentissage, attesté depuis plusieurs siècles, est
favorisé la création de confréries d’ouvriers. Une directement inspiré de l’itinérance des premiers compagnons, tailleurs
idée reçue à la peau dure ! n de pierre ou charpentiers, qui se déplaçaient de chantier en chantier.

Au xixe siècle, les lithographies


comme celle-ci, Honneur aux
hommes d’élite, mettent en scène
RMN - Gérard Blot

les trois fondateurs légendaires


du compagnonnage : Salomon,
entouré du père Soubise (le moine)
et de maître Jacques (le chevalier).
39
VILLARD DE HONNECOURT
LE CARNET
DU VINCI FRANÇAIS
TEXTE DE DOMINIQUE ROGER
Bibliothèque nationale de France –Français 19093, folio 18v-folio 19

40
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

CARNET
VILLARD DE HONNECOURT

LE

DU VINCI FRAN«AIS
En saisissant sur le vif des chantiers, en France et en
Europe, le quotidien des bâtisseurs, ce maître d’œuvre du
xiiie siècle nous laisse en héritage un Carnet représentant
un rare témoignage d’une architecture et d’une époque.

« Villard de Honnecourt vous salue, et prie tous


ceux qui travaillent aux divers genres d’ou-
vrages contenus en ce livre de prier pour son
âme et de se souvenir de lui ; car dans ce livre on
Éléments peut trouver grand secours pour s’instruire sur les
architecturaux,
croquis principes de la maçonnerie et des constructions
naturalistes,
plans
en charpente. Vous y trouverez aussi la méthode
géométriques, de la portraiture et du trait ainsi que la géométrie
figures
symboliques, le commande et l’enseigne. » Nous voilà préve-
engins, portraits nus. Autant son message est clair, autant le per-
de personnages,
scènes de la vie sonnage demeure mystérieux, seul son carnet
de chantier permet de le situer. Il aurait vu le jour vers 1200,
et de ses
œuvriers… dans le village picard de Honnecourt-sur-Escaut,
Villard de près de Cambrai (situé à l’époque aux confins des
Honnecourt
collecte ce qu’il comtés du Hainaut, de l’Artois et du Vermandois).
voit, observe,
découvre Incertaine, la date de sa mort se situerait vers la
au cours fin du règne de Saint Louis.
de ses voyages.
Compagnon avant de devenir maître d’œuvre, il
CD-Rom Le accomplit son apprentissage en allant de chan-
Carnet de Villard
de Honnecourt, tier en chantier. À Vaucelles, il aurait travaillé à la
l’art et les construction de l’abbaye cistercienne ; à Cambrai,
techniques
d’un constructeur il assiste à l’élévation du chœur de Notre-Dame ;
gothique,
coll. BNF/L’œil
on le retrouve à Reims, Laon, Chartres, Meaux,
de l’historien. en Suisse à Lausanne et en Slovaquie à Košice où
il participe à l’édification de la cathédrale hon-
groise Sainte-Élisabeth. Une présence qui ne per-
met cependant pas de lui attribuer la paternité de
certaines constructions.

Un Carnet de notes et de croquis


Mais quel est ce Carnet qui passionne tant les
historiens médiévistes ? Il se présente sous la
forme d’un petit volume de 14 sur 22 cm dont
on a retrouvé 33 feuillets de parchemin, écrits et
SUIT E PAGE 42
41
VILLARD DE HONNECOURT
LE CARNET
DU VINCI FRANÇAIS

Sur ce demi-
feuillet, Villard
a représenté
les tours de la
façade ouest de
la cathédrale de
Laon. Aux angles,
prennent place
deux bœufs,
hommage aux
animaux fétiches
des bâtisseurs,
indispensables
Bibliothèque nationale de France –Français 19093, folio 10

aux lourds
charrois de pierre.
Sculptés dans
la pierre, ils sont
toujours visibles.

dessinés recto verso, de croquis, esquisses,


dessins à la plume. Des notes explicatives en
minuscules gothiques du XIIIe siècle en langue
« vulgaire » (du picard au lieu du latin qui régis-
sait les écrits scientifiques et littéraires) accom-
pagnent certains feuillets. À la fois architecte,

Bibliothèque nationale de France –Français 19093, folio 22v


ingénieur, ornemaniste, Villard, qui excelle dans
les domaines de la géométrie appliquée et de la
stéréotomie (science de la coupe de la pierre et
du bois) témoigne des prouesses architecturales
de l’art gothique : procédés techniques pour véri-
fier, par des visées au sol, de l’aplomb d’une clé
de voûte de 40 mètres de hauteur ; art de tailler
une voussure pendante, de faire un pilier carré
ou de tracer un arrachement.

Créateur de machines tel de Vinci


Artiste et
Mais Villard de Honnecourt se montre égale- dessinateur les tours de la cathédrale de Laon (et son couple
ment inventeur de génie – d’où son surnom de talent, le de bœufs), le Carnet de Villard de Honnecourt
maître d’œuvre
parfois de Léonard de Vinci français – lorsqu’il est passionné nous fournit certaines clefs pour comprendre les
crée d’infernales machines de guerre, des sys- par la technique secrets de nos ancêtres les grands bâtisseurs. Il
du tracé de
tèmes de vérins, un chaufe-mains portatif ou géométrie. Il représente aussi « un vecteur de mémoire majeur
même des automates comme cet oiseau méca- conçoit des pour les techniques des métiers du XIIIe siècle, pour
engins de
nique ! Enfin, le Carnet lui permet d’exprimer un chantier, ébauche les maçons, charpentiers, tailleurs de pierre, ima-
des machines
joli « coup de crayon » artistique en reproduisant à mouvement giers », comme l’écrit François Icher dans son
des scènes naturalistes ou des personnages reli- perpétuel. livre Les Œuvriers des cathédrales. n
gieux ou civils en situation. Certains dessins ne
sont pas sans rappeler les rituels des Compagnons
du devoir, bien que les autorités civiles et reli- Le Carnet de Villard de Honnecourt
gieuses de l’époque interdisent par des édits toutes nous fournit certaines clefs pour
formes d’associations ouvrières. De l’élévation de
la cathédrale de Reims au labyrinthe de la nef prin- comprendre les secrets de nos ancêtres
42
cipale de Notre-Dame de Chartres, en passant par les grands bâtisseurs.
Sur le folio 6v
du Carnet est
noté : « Maison
d’horloge. »
Où a-t-il
observé cette
construction ?
Est-elle sortie de
son imagination ?
L’a-t-il réalisée en
quelque lieu où il
fut demandé ?
Bibliothèque nationale de France –Français 19093, folio 6v

43
LES GRANDS BÂTISSEURS
SIX CHAMPIONS
DU GOTHIQUE

T E X T E D E R A FA EL PIC

GRANDS BÂTISSEURS
S I X
LES

C H A M P I O N S D U G O T H I Q U E
Les évêques, maîtres d’œuvre ou architectes qui ont posé les bases des grandes
cathédrales n’ont pas tous survécu à l’anonymat. Voici un florilège de ceux que la
mémoire collective a favorisés.

< ROBERT
DE LUZARCHES
ERWIN
DE STEINBACH L’ABBÉ SUGER GUILLAUME DE SENS
PIERRE
DE MONTREUIL
MAURICE
DE SULLY
<
(v. 10 81-1 1 51)

L’ABBÉ SUGER
U N P R É C U R S E U R À S A I N T- D E N I S
Aujourd’hui, son nom est indissolublement lié à l’abbaye de
Saint-Denis, dont il fut l’abbé à partir de 1122 et où il est même
immortalisé sur un vitrail. C’est lui qui, après avoir considéra-
blement accru les revenus disponibles, lança la reconstruction
de 1144 : Saint-Denis est alors le manifeste de l’architecture
gothique naissante, et une source d’inspiration essentielle, de Paris
à Chartres. Mais ce condisciple du roi Louis VI, brillant diplomate,
a été bien plus qu’un simple ecclésiastique. Urbaniste qui fonda
Vaucresson, conseiller avisé (il s’opposa à la répudiation d’Aliénor
d’Aquitaine, dont il prévoyait les conséquences néfastes),
il fut membre du gouvernement dans les années 1130, sorte de
« ministre des Cultes », puis régent pendant la croisade de Louis VII
(1147-1149). À sa mort, alors qu’il se préparait à partir lui même en
Terre sainte, il reçut l’appellation de « Père de la Nation ». Il a laissé
des biographies des deux rois qu’il a servis et un très riche Mémoire
sur mon administration abbatiale.
Andrew Tallon

44
L’abbé Suger,
initiateur de la
reconstruction
de l’abbaye de
Saint Denis,
gravure extraite
de l’ouvrage
Portraits des
hommes illustres
françois qui sont
peints dans la
Galerie du Palais
cardinal de
Richelieu, Paris,
1650.
© Mary Evans/Rue des Archives
LES GRANDS BÂTISSEURS
SIX CHAMPIONS
DU GOTHIQUE

(† 1180)

GUILLAUME DE SENS
U N E ΠU V R E F R A N C O - B R I T A N N I Q U E
Pour les Français, il est Guillaume de Sens, pour les Anglais William of Sens, un parfait
exemple de la mobilité des élites au XIIe siècle… Lorsque la cathédrale de Canterbury brûle le
5 septembre 1174 (le moine Gervais en a laissé un compte rendu détaillé), c’est lui, l’un des pre-
miers architectes connus par leur nom, qui est appelé à la rescousse. Il rebâtit le chœur, le dote
d’arcs-boutants à la mode parisienne et conçoit les premières voûtes sexpartites d’Angleterre.
Sa chute d’un échafaudage freine sa carrière et il revient sur le continent. On suppose qu’il a éga-
lement œuvré à Sens à la fin de sa vie, tant les deux édifices se ressemblent.
DR

(1244-1318)

ERWIN DE STEINBACH
L E G É N I E S T R A S B O U R G E O I S
Goethe le tenait pour l’incarnation idéale de
l’architecte allemand et on continue de disputer
pour savoir s’il est né à Steinbach dans le Pays
de Bade ou à Steinbach en Alsace. Bien qu’il ait
été enterré à côté de la cathédrale de Strasbourg,
sa pierre tombale n’a été redécouverte par hasard
qu’en 1816 sous un dépôt de
charbon. Il figure depuis 1886
© CAP / Roger-Viollet

sous forme de statue (réalisée par


Philippe Grass) au portail sud. On lui
doit certainement la façade principale,
la chapelle de la Vierge (détruite à la fin du
XVIIe siècle) et le tombeau de Conrad de Lichtenberg. Selon la
légende, il aurait eu sa fille Sabine pour assistante.

EN S AVO I R P LUS
Relevé laser en 3 dimensions de Notre-Dame de Paris réalisé en janvier 2010.
1 milliard de points de données ont permis une carte spatiale de l’édifice avec
une précision comportant une marge d’erreur inférieure à 5 mm.
Extrait de Notre-Dame de Paris. Neuf siècles d’histoire, Dany Sandron et
Andrew

46
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

(v. 10 81-1 2 6 6)

PIERRE DE MONTREUIL
L E D O C T E U R È S P I E R R E S
À sa mort, il est enterré à Saint-Germain-des-Prés, avec une épitaphe dithyrambique
(« Fleur pleine de vertu, de son vivant docteur ès pierres, ci-gît Pierre, né à Montreuil »). Il faut dire
qu’il y avait réalisé la chapelle de la Vierge et le réfectoire. On lui a aussi attribué une intervention
à Saint-Denis (dans le haut du chœur) et, sans doute à tort, à la Sainte-Chapelle et au réfectoire de
Notre-Dame-des-Champs. À Notre-Dame de Paris, il est l’auteur de la porte Rouge, qui offrait une
www.bridgemanart.com

entrée réservée aux chanoines, et achève toute la façade sud du transept. L’extraordinaire rose de
plus de 13 mètres de diamètre, où la pierre n’est plus qu’un mince squelette servant de support à
de grandes surfaces vitrées, est assurément son chef-d’œuvre, achevé à la veille de sa mort. Lors
de sa restauration, Viollet-le-Duc imprimera une rotation minime à ce trésor du gothique rayonnant.

(† 1222)

ROBERT DE LUZARCHES
U N H É R O S L A Ï C
« Nous voyons dès le commencement du
XIIIe siècle un évêque d’Amiens, Evrard de
Fouilloy, charger un architecte laïc, Robert
de Luzarches, de la construction de la grande
cathédrale qu’il voulait élever sous l’invocation
de Notre-Dame », écrit Viollet-le-Duc dans
Photo Christian Larcher - Amiens

son Dictionnaire raisonné de l’architecture


française. Pour le célèbre restaurateur de
Notre-Dame, ce praticien rationnel capable
de programmer au mieux l’utilisation des
pierres et de dessiner une façade plus large
que celle de Paris, est le symbole éclatant de
la sécularisation de la fonction. L’élégance et
l’équilibre de la cathédrale d’Amiens en firent
également la favorite de John Ruskin, qui lui
consacra un ouvrage.

(v. 1120 -1190)

MAURICE DE SULLY
L’ H O M M E D E N O T R E - D A M E D E P A R I S
D’humble extraction, ce chanoine à Bourges est nommé évêque
Jean Vigne/Kharbine-Tapabor

de Paris alors qu’il n’a que 40 ans : il va métamorphoser l’île de la Cité.


Décidé à construire la plus belle cathédrale du royaume, il commence
par édifier le nouveau chevet (la première pierre est posée en 1163)
avant d’abattre l’ancienne église. Pour faire de la place, il comble un
bras du fleuve, perce une nouvelle artère dans le lacis médiéval (la rue
Neuve-Notre-Dame), rebâtit le palais épiscopal, déplace l’Hôtel-Dieu.
Ces travaux pharaoniques prouvent une capacité d’organisation hors
pair, appuyée sur un chapitre et une fabrique très rodés. Il verra le chœur
achevé avant sa mort, et l’autel consacré (1182). Par testament, il lègue
100 livres pour la couverture de la charpente.
47
NOTRE-DAME DE PARIS
L’Â M E
DE L A C A PI TA L E
T E X T E D E R A FA EL PIC

Parvis et façade
de Notre-Dame
du dessinateur
et graveur italien
Angelo Garbizza
(1777-1813)
offre une vision
de l’édifice et de
son environne-
ment immédiat
à l’extrême fin
du xviiie siècle.
On remarque
évidemment
l’absence de
flèche. Celle-ci
sera reconstruite
en 1860 au
moment où
Viollet-le-Duc
restaura l’édifice.
Ce tableau est
aujourd’hui exposé
au musée
Carnavalet, à Paris.

48
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

NOTRE-DAME
Lí ¬ M E D E L A C A P I T A L E

PARIS
Elle n’est pas la doyenne, Saint-Étienne de Sens DE
l’a précédée de 28 ans. De même que les picardes
cathédrales de Laon et Noyon, ses aînées.
Elle n’est pas non plus la plus vaste, Notre-Dame
d’Amiens lui dame le pion, son seul volume
intérieur lui étant deux fois supérieur. Mais
Notre-Dame de Paris est la plus vénérée de
toutes les cathédrales ogivales. La personnalité
de son bâtisseur, Maurice de Sully, la vision
romantique du passionné Victor Hugo
ou l’inventivité de l’architecte-restaurateur
Viollet-le-Duc qui sauva le sanctuaire
des vilenies du temps et des hommes, lui ont
conféré une aura qui illumine ses 850 ans.

Musée Carnavalet / Roger-Viollet

49
NOTRE DAME DE PARIS
L’Â M E
DE L A C A PI TA L E

États généraux
réunis à Notre-
Dame de Paris,
de Jean Alaux

www.bridgemanart.com
(1786-1864) :
l’œuvre rend
compte d’un
moment clef
de notre histoire.
Après la mort
de Charles IV
le Bel (1328), ADIEU COULEUR
les grands Quand les cathédrales étaient blanches est un célèbre livre de Le Corbusier. En
du royaume
s’assemblent
réalité, après l’avoir longtemps cru, on sait désormais que les cathédrales médiévales
en la cathédrale étincelaient d’une audacieuse polychromie. Dans le cas de Notre-Dame, les traces
Notre-Dame de peinture décelées sur les têtes des rois de Juda, mises au jour en 1977, l’ont
pour porter à la confirmé. On sait aussi que la grande rosace de la façade était décorée en bleu et en or.
tête de la cou-
ronne le prince
L’obsession pour la blancheur remonte loin. Avant même la Révolution, dans les années
de Valois, ce qui 1780, on passe tous les murs au lait de chaux. Quelques décennies plus tôt, on avait
déclenchera demandé au verrier Le Vieil de substituer les vitraux médiévaux par des vitres blanches.
la guerre Seules les rosaces échappèrent au massacre…
de Cent Ans.

En 1160, lorsque le nouvel évêque, Maurice dédié à Saint-Étienne, qui se trouve à l’intérieur de
de Sully décide de sa reconstruction, Paris a l’ancienne enceinte romaine, à côté d’autres sanc-
déjà une cathédrale fort respectable. Inspirée tuaires, et l’on lance un chantier qui va occuper
des basiliques romaines, recouverte de mosaïque architectes, charpentiers et tailleurs de pierre pen-

13
à l’intérieur, elle était probablement aussi large dant deux bons siècles. En 1163, Maurice de Sully
qu’aujourd’hui (mais moitié moins longue). Il aurait pose la première pierre en compagnie du pape
été aisé de la conserver. Cependant, en quelques Alexandre III. Le financement d’une telle opéra-
décennies, grâce à une conjoncture économique tion est évidemment crucial.
favorable, Paris est devenu la ville la plus peuplée
millions (plus
exactement d’Occident. Forte de ses 200 000 habitants, elle ne Dons et indulgences
13 650 000) : peut pas être à la traîne de la nouvelle vogue archi- À côté des revenus du diocèse de Paris, qui
c’est le nombre
de visiteurs tecturale inspirée de Saint-Denis – ces grands couvre près de 2 000 kilomètres carrés et s’étend
de Notre-Dame vaisseaux de pierre, inondés de lumière et fondés jusqu’à Montlhéry, on fait appel à la générosité
en 2012.
La cathédrale sur le principe de la croisée d’ogives – que l’on du roi (Louis VII ofre 200 livres), du clergé (le cha-
a reçu deux fois n’appelle pas encore « gothique » ni même « opus noine Raymond de Clermont lègue 1 000 livres)
plus de visites
que la tour Eiffel. francigenum ». On détruit donc l’édifice existant, et des ouailles (par le biais des dons et des indul-
50
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

gences). La proximité de la Seine, les bonnes car-


rières d’Île-de-France, les forêts appartenant à
En 1220, il ne manque guère que la
l’évêché facilitent l’arrivée de la pierre et du bois partie supérieure des deux tours.
pour les cintrages. On commence par le chœur : en Il aura fallu à peine plus d’un
une dizaine d’années à peine, ses étages surgissent
du sol, épaulés par de puissants arcs-boutants.
demi-siècle pour que s’élève
ce gigantesque vaisseau.
Autel consacré en 1182
Puis ils sont surmontés d’une charpente, et,
juste au-dessous, d’une voûte de pierre. Le Un léger tassement du bâtiment
19 mai 1182, l’autel est consacré : la nouvelle église Le chantier connaît cependant une pause for- La Messe du cha-
peut désormais servir à la liturgie. La génération sui- cée. Les fondations imparfaites du côté nord noine de La Porte
ou le maître-autel
vante verra l’achèvement du transept et de la nef, entraînent un léger tassement du bâtiment. On de Notre-Dame
(vers 1708), toile
avec ses somptueuses voûtes sexpartites. En 1220, il patiente donc quelques années avant de monter la de Jean Jouvenet
ne manque guère que la partie supérieure des deux partie supérieure des tours, vers 1230-1240. Le pro- (1644-1717),
rend hommage
tours. Il aura fallu à peine plus d’un demi-siècle pour gramme décoratif est un élément fondamental de au chanoine de La
que s’élève ce gigantesque vaisseau. Le temps d’un SUIT E PAGE 52 Porte qui prêta à
Louis XIV l’argent
repos bien mérité est venu. Aucunement ! Au lieu de nécessaire à
peaufiner la structure, on commence à la démon- la construction
d’un nouveau
ter ! La dictature de la mode, qui nous semble chose décor pour
si moderne, opérait déjà au début du XIIIe siècle. le chœur.

Notre-Dame, pourtant flambant neuve, pâlit déjà à


côté de réalisations plus récentes comme Chartres
ou Soissons. Elle manque de cette lumière qui est,
dans l’esprit des constructeurs, l’expression du mes-
sage divin. Autour de 1225, on remplace donc les
fenêtres hautes, substituant les anciennes (qui n’ont
que quelques années) par des baies à deux lancettes
surmontées d’un oculus. Cette opération n’est pas
anodine. Outre le travail demandé aux tailleurs de
pierre, elle suppose le remplacement de toits en
appentis par des toits à double pente. Il faut donc
repenser tout le circuit d’évacuation des eaux : en

Josse/ Leemage
une heure d’une forte pluie, ce sont 25 ou 30 mètres
cubes qui s’abattent sur la cathédrale…

EN SAVOIR PLUS I LIVRE

CLEF DE VO¤TE DU SAVOIR


Georges Duby (1919-1996), éminent médiéviste, membre de l’Académie française et professeur
au Collège de France, publie en 1976 un essai majeur dans la compréhension de la « sociologie de la
création artistique » dans l’Occident médiéval. Avec érudition, ce grand représentant de l’École des Annales
analyse de quelles manières la féodalité transféra des mains des monarques à celles des religieux tenants
du monachisme « le gouvernement de la production artistique » ; comment au xiie siècle, alors que la
renaissance urbaine bat son plein, la cathédrale sort de terre et invente une nouvelle architecture, une
autre façon de vivre le religieux ; enfin, comment, dès le xive siècle, les princes éclairés prennent l’art très
au sérieux et n’hésitent pas à l’enrichir de valeurs profanes. Aux avant-postes de la recherche historique,
l’influence de cet ouvrage a résisté à l’épreuve du temps.
J. Sassier / Gallimard

Le Temps des cathédrales. L’art et la société 980-1420, Georges Duby, coll. Bibliothèque des Histoires,
Gallimard, 392 p., 35,50 € (épuisé mais disponible sur les sites de vente en ligne).
Également : Le Temps des cathédrales a été adapté en 1980 en une série documentaire télévisée (à l’époque
Antenne 2) qui a fait date. Les 9 volets de cette œuvre sont disponibles sur le site de l’Institut national audiovisuel
(www.boutique.ina.fr), en téléchargement ou gravés sur un DVD (15,99 € hors frais de gravure et de port).
51
NOTRE DAME DE PARIS
L’Â M E
DE L A C A PI TA L E
F. Bouchon / Figarophoto

NOUVEAU CARILLON
Après 156 ans de bons et
loyaux services, les quatre
cloches de la tour Nord ont été
déposées en 2012. Dans
le cadre du 850e anniversaire,
elles ont été remplacées par
une nouvelle sonnerie de huit
Bertrand Rieger - Détours en France

cloches (fondues chez


Cornille-Havard, à Villedieu-
les-Poêles), qui s’est fait
entendre pour la première
fois le 23 mars 2013,
à la veille du dimanche des Ra-
meaux. Dans le même temps, LA FORCE DES CHIFFRES
la tour Sud s’est enrichie Si ses dimensions sont imposantes (nef haute de 33 mètres et longue de
d’un nouveau bourdon, de plus 60 mètres, rosaces Sud et Nord de plus de 13 mètres de diamètre, surface totale
de 6 tonnes et 2 mètres de 4 800 mètres carrés), Notre-Dame impressionne par d’autres records.
de diamètre. Réalisée aux Sa charpente a nécessité 1 300 chênes, représentant plus de 20 hectares
Pays-Bas, cette nouvelle de forêt. Son grand orgue compte 7 374 tuyaux. Le bourdon de la tour Sud,
Marie a vocation à soulager baptisé Emmanuel au moment de sa fonte en 1681, pèse plus de 13 tonnes.
le célèbre Emmanuel. Quant au nombre de visiteurs annuels, il dépasse désormais les 13 millions.

Ci-desssus au
centre, incursion la nouvelle cathédrale. Les trois portails de la façade 1348, les troubles de la guerre de Cent Ans, puis le
dans la « forêt », principale reçoivent une véritable histoire sculp- mépris généralisé de la Renaissance pour ce style
la colossale char-
pente de chêne tée : au centre, le Jugement dernier, sur les côtés « gothique », c’est-à-dire barbare, figent Notre-
du xiiie siècle
soutenant
le couronnement de la Vierge et l’histoire de sainte Dame dans son état médiéval. Il faudra attendre
une toiture Anne. Les trois immenses rosaces, agrandies au les XVIIe et XVIIIe siècles pour des interventions de
de 210 tonnes
(composé milieu du XIIIe siècle (pour atteindre l’extraordinaire grande ampleur – pas toujours pour le meilleur…
de 1 326 tuiles diamètre de 13 mètres), sont une dentelle de pierre Soucieux de s’assurer une descendance, Louis XIII
de plomb),
par une petite sans équivalent. Jusqu’au milieu du XIVe siècle, met en 1638 le royaume sous la protection de la
porte située Notre-Dame est en pleine activité religieuse mais Vierge. Son fils renouvellera ce fameux vœu mais
dans le pignon
ouest, sous l’ange continue, parallèlement, de se transformer. Outre il faudra attendre les dernières années du Roi-Soleil
annonciateur l’attention portée au mobilier intérieur – on crée pour le voir se concrétiser dans le nouveau maître-
du Jugement
dernier. notamment les fastueuses châsses à reliques dont autel et les nouvelles stalles de Robert de Cotte. Le
celle de saint Marcel – on « remplit les vides ». Les chœur gothique est totalement remanié, les stalles
intervalles entre les arcs-boutants se voient dotés et le jubé détruits. Comme un funeste pressenti-
de chapelles aux multiples afectataires. ment des déposes à venir, la flèche est démontée
à partir de 1786. En novembre 1793, Notre-Dame
État médiéval jusqu’au XVIIe siècle devient le temple de la Raison. Toute évocation du
Toute la journée on y donne des messes basses, culte catholique ou de la monarchie française doit
ainsi nommées car elles ne doivent pas entra- être efacée. On connaît la sinistre méprise : les
ver les ofces principaux. La Grande Peste de 28 rois bibliques qui trônent sur la façade sont pris
52
LES ROIS MAUDITS
DĒTOURS EN HISTOIRE

Avec Statue de Louis XIII offrant à la Vierge


8 000 tuyaux, sa couronne et son spectre, sculptée
109 jeux, par Guillaume Coustou (1715).
5 claviers
et pédalier, le
grand orgue
du xve siècle
est l’un des plus
importants
de France.
Bertrand Rieger / Détours en France x 4

Vue sur le
chevet avec, au
premier plan, les
arcs-boutants
qui permettent
de construire
des voûtes très
hautes et de per-
cer les murs de
grandes fenêtres.

pour des descendants de Childebert et de Pépin le agnostique – Viollet-le-Duc – de panser ses plaies Les tours
du xiiie siècle.
Bref. On passe la corde au cou de ces « gothiques au cours d’un chantier de plusieurs décennies. Le La tour Sud (à
simulacres des rois de France » pour les précipi- XXe siècle est celui de la recherche archéologique gauche) abrite
le grand bourdon
ter sur le parvis. Leurs membres brisés y seront – on met au jour en 1977 les têtes de 21 des 28 rois Emmanuel,
la plus grosse
abandonnés pendant des années à la vindicte de Juda, aujourd’hui au musée de Cluny – et de la cloche de
populaire. « Un grenadier, la pipe à la bouche, consolidation. En 1992, le grand orgue est restauré la cathédrale.
Selon des
escalade le ventre rebondi de Charlemagne et et le nettoyage de la façade principale s’achève en spécialistes, les
choque, sans peur comme sans reproche, son 2000. En 2013, pour son 850e anniversaire, Notre- tours n’ont pas
été terminées et
grand nez d’empereur (…) Son camarade en fait Dame est plus belle que jamais… n devaient être pro-
autant et dédaigne de savoir le nom du visage longées par de
hautes flèches.
qu’il foule et qu’il souille », écrit Louis-Sébastien SUIT E PAGE 5 4

Mercier dans son Nouveau Paris en 1798.

Fureur iconoclaste n
EN SAVOIR PLUS I FILM
Saint-Simon, le futur fondateur du mouvement
utopiste, aurait même été à deux doigts d’acheter NOTRE-DAME DE PARIS
Gina Lollobrigida en Esmeralda, Anthony Quinn en
la cathédrale pour mener à bien sa destruction Quasimodo, Robert Hirsch en Pierre Gringoire… Quel
complète. Les tympans sont bûchés et une seule casting ! Superproduction de l’époque, avec plus de mille
Coll. Perron / Kharbine-Tapabor

statue échappe à la fureur iconoclaste : la Vierge figurants, le film franco-italien réalisé par Jean Delannoy
sortit en décembre 1956. Notre-Dame de Paris fut tourné
du portail du cloître. Tout ce que l’on admire dans les studios de Boulogne-Billancourt. La cathédrale,
aujourd’hui est une reconstitution du XIXe siècle… son parvis, sa façade, ses tours, furent reconstitués avec
des moyens considérables. On doit à Jacques Prévert
Provisoirement entrepôt de vin, Notre-Dame est l’adaptation en dialogues du roman de Victor Hugo.
rendue au culte le 18 avril 1802. Il reviendra à un Notre-Dame de Paris, DVD 118 mn, Studio Canal, 9,99 €.
53
NOTRE DAME DE PARIS
L’Â M E
DE L A C A PI TA L E

Selva/Leemage
U N E G A L E R I E D ’A R T V I S I B L E PA R T O U S

LES JOLIS « MAYS »


La tradition des « Mays » trouve son origine le 1er mai 1449. C’est la corporation des orfèvres
parisiens qui institue « l’offrande du May à Notre-Dame », un arbre décoré de rubans planté devant
le maître-autel en signe de dévotion mariale. En 1630, on accroche les « grands mays », de très
grandes toiles commémorant un acte d’un apôtre, dans les arcades de la nef, du chœur, du déam-
bulatoire et dans les chapelles. Lorsque la confrérie disparaît en 1708, il existe 76 grands mays :
13 sont encore exposés à Notre-Dame, d’autres sont à voir au Louvre ou au musée des Beaux-
Arts d’Arras qui possède sa salle des Mays.

UN SACRE HORS DU COMMUN

DOUBLE COURONNEMENT Le 2 décembre 1804 (11 frimaire An XIII), Napoléon Bonaparte est sacré
empereur des Français dans la cathédrale de Notre-Dame, en présence du pape Pie VII.
Joséphine de Beauharnais est également sacrée impératrice.
Bianchetti/Leemage
PrismaArchivo/Leemage

54
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

U N AC T E DE NA IS S A NCE C AT H É DR A L

ET SUR CETTE PIERRE…


1163 est la date traditionnellement retenue pour la pose de la première pierre de Notre-Dame en présence du pape Alexandre III,
du roi de France Louis VII et de l’évêque bâtisseur Maurice de Sully. En lieu et place de la modeste cathédrale romane Saint-Étienne,
la volonté religieuse et politique est d’élever la plus majestueuse des cathédrales ogivales. L’évêque de Paris et son roi contemporain
seront représentés sur le tympan du portail Sainte-Anne.
SUIT E PAGE 56
55
NOTRE DAME DE PARIS
L’Â M E
DE L A C A PI TA L E
T E X T E D E R A FA EL PIC

Neurdein / Roger-Viollet
www.bridgemanart.com

Eugène Viollet-le-Duc
et ses chimères qui,
contrairement aux gargouilles
du xiie siècle, n’ont qu’une
fonction décorative.
Ici, l’aigle et l’oiseau nocturne.

VIOLLET-LE-DUC

RESTAURER OU RECR…ER ?
Avant d’être son restaurateur ou, pour d’autres, son destructeur,
Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) a été un extraordinaire
connaisseur de Notre-Dame de Paris. De 1844 à 1864,
il en encadrera les travaux de restauration.

Il n’a que 30 ans et une seule réalisation à son éloigné de nos théories actuelles sur la restauration,
actif – le sauvetage de la basilique de Vézelay – qui supposent que toute intervention soit désormais
lorsqu’il est choisi en 1844 avec son aîné Jean- visible et réversible. Au-dessus des trois portails, il fait
Baptiste Lassus pour piloter le chantier de sculpter à neuf la galerie des Rois, détruite en 1793,
Notre-Dame, que le roman de Victor Hugo, publié et invente pour les parties hautes un peuple de gar-
en 1831, et les écrits de Chateaubriand ont remis au gouilles, de chimères et de « bêtes d’amortissement »
goût du jour. Les travaux sont précédés d’une étude dont sa stryge est le représentant le plus renommé.
épigraphique et archéologique fouillée. Tout un atelier réuni autour du sculpteur Adolphe-
Victor Geofroy-Dechaume (1816-1892) entend res-
Retour aux fenêtres d’origine susciter le fonctionnement des ateliers médiévaux.
C’est à la lumière de cet audit détaillé, lorsqu’il Mégalomanie ? Le saint Thomas en cuivre qui monte
découvre les traces des anciennes baies, que la garde sur le toit, muni de son équerre, a les traits
Viollet-le-Duc révèle la volte-face de 1225 sur les de Viollet-le-Duc… Malgré les réticences de Lassus,
fenêtres hautes. Son concept particulier de restau- Viollet-le-Duc aurait souhaité compléter les deux
ration – redonner à un édifice une « apparence com- tours par les couronnements qui leur manquent
plète qu’il n’a peut-être jamais connue » – et sa fidélité (dont on ne peut cependant afrmer avec certi-
Vue au style gothique le plus « pur » (celui du tout début tude qu’ils étaient prévus sur les plans d’origine).
stéréoscopique
de Notre-Dame du XIIIe siècle) motivent ses choix. C’est ainsi qu’il Il ne pourra mener ce projet à terme et se contentera,
depuis le quai impose le retour à ces fameuses fenêtres d’origine, après la mort de Lassus en 1857, de doter la cathédrale
Montebello, (vers
1865-1867). gommant la virtuosité des maîtres d’œuvre succes- d’une flèche à la croisée du transept, sans fonction
sifs, et remanie profondément de clocher. Dans le même temps que Viollet-le-Duc
les batteries d’arcs-boutants, agit sur la cathédrale, le baron Haussmann méta-
les surmontant par exemple de morphose ses alentours et lui ofre un parvis déme-
niches. Viollet-le-Duc est fort suré, qui tendra à la rapetisser… n

L’AFFAIRE DE LA FLÈCHE
Si elle est aujourd’hui indissociable de l’image de Notre-Dame, la flèche qui surplombe
la croisée du transept est une création ex nihilo de Viollet-le-Duc, qui entendait restituer celle
Léon et Lévy / Roger-Viollet

qui fut édifiée au milieu du xiiie siècle et déposée à partir de 1786, à la veille de la Révolution.
Réalisée par le charpentier Bellu (également auteur des beffrois en bois à l’intérieur des tours),
elle est composée de 500 tonnes de chêne et recouverte de 250 tonnes de plomb. Le coq
qui la surmonte est un véritable paratonnerre reliquaire : il contient un effet un fragment
de la couronne d’épines ainsi que des reliques de saint Denis et de sainte Geneviève.
56
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE
Sur ce daguerréotype
(vers 1855), l’abside de
Notre-Dame est en pleine
restauration sous
la direction de l’architecte
et inspecteur général
des édifices diocésains, Il fait sculpter à neuf toute la galerie
Viollet-le-Duc. Pour
celui qui préconisait des Rois, détruite en 1793,
de retourner « aux
ventres » des monuments,
« restaurer un édifice,
et invente pour les parties hautes
ce n’est pas l’entretenir,
le réparer ou le refaire,
un peuple de gargouilles.
c’est le rétablir dans
un état complet qui peut
n’avoir jamais existé
à un moment donné ».
Léon et Lévy / Roger-Viollet

57
L’ART DU VITRAIL
« E T L A LU M I È R E F U T… »
TEXTE DE GUILLAUME PICON

LíART DU VITRAIL
´ E T L A LU M I » R E F U TÖ ª À l’aube des années 1140, l’art du vitrail connaît
une révolution. Alors que l’architecture religieuse
gothique cherche à capter toujours plus de lumière,
Inonder l’église
le verre concurrence la pierre qu’il tend à supplanter.
de lumière,
tel était le vœu
de l'abbé Suger,
au xiie siècle,
pour la basilique
de Saint-Denis,
qui a durablement
marqué l'agence-
ment des églises
gothiques.
Ici, la rose
du transept nord,
où l'on peut voir
un travail datant
du xixe siècle,
période où
Viollet-le-Duc
officiait sur
les cathédrales.

58
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

Le grand tournant a lieu à l’abbaye de Saint-Denis. écrivait « toute créature, visible ou invisible, est une
Il doit beaucoup à la volonté de l’abbé Suger, lumière portée à l’existence par le père des lumières ».
conseiller de Louis VI puis de son fils, Louis VII. Suger se fait l’apôtre d’une théologie de la lumière
Suger a conçu la nouvelle abbatiale en y appliquant dont la cathédrale et ses fidèles sont la vibrante incar-
les préceptes du Pseudo-Denys, un moine syrien nation. L’innovation, malgré les critiques de saint
du VIe siècle, que le Moyen Âge confond avec Denys Bernard, recueille une franche adhésion. Cent cin-
l’Aréopagite, disciple de saint Paul, considéré, à par- quante ans plus tard, à la fin du XIIIe siècle, Guillaume
tir du IXe siècle, comme le premier évêque de Paris. Durant, évêque de Mende, formule les idées qui pré-
Glosant sur un verset de l'Évangile, « le Verbe était la sidaient aux aménagements opérés par Suger dans
lumière qui éclaire tout homme », le Pseudo-Denys l’abbatiale de Saint-Denis : « Les fenêtres vitrées sont
les Écritures divines qui versent la clarté du vrai soleil,
c’est-à-dire Dieu, dans l’Église, c’est-à-dire le cœur
des fidèles tout en les illuminant. »

Un vaisseau de lumière
L’église est désormais conçue comme un vais-
seau de lumière que les architectes vont s’atta-
cher à rendre aussi transparente que possible. Dans
la cathédrale, un lieu, plus que les autres, a voca-
tion à servir de réceptacle à la lumière qui jaillit telle
une eau vive : le chœur. Les vitraux jouent un rôle

Au Labo-
ratoire de
recherche
des
monuments
historiques

Christian Voulgaropoulos/Détours en France


de Champs-
sur-Marne
(77), la
responsable
scientifique
s’affaire sur
un vitrail pro-
venant de la
basilique de
Saint-Denis.

DES ARTISTES DE L’OMBRE


Les verrières, livres de verre, sont restées majoritairement des
œuvres anonymes. Les signatures des maîtres verriers, sur les vitraux
ou sur des documents comptables du xiiie siècle, sont rares : Clément
de Chartres à Rouen, Étienne à Bourges ont laissé leurs empreintes.
Grâce à des analyses stylistiques, les chercheurs ont pu établir l’exis-
tence d’ateliers, tenant de styles distinctifs, qui se déplaçaient d’un chan-
tier à l’autre. Très onéreux à réaliser, les vitraux étaient financés par les
donations royales, princières, ou celles des dignitaires ecclésiastiques.

crucial dans cette esthétique de la lumière. Le verre


capte la lumière et la transforme en pensée reli-
Bertrand Rieger / Détours en France

gieuse. Puis le vitrail colonise le reste du bâtiment.


Lancettes et roses se succèdent. La multiplication
des ouvertures entraîne la disparition d’une partie
de la surface murale tandis que des programmes
iconographiques de plus en plus complexes voient le
SUIT E PAGE 60
59
L’ART DU VITRAIL
E T L A LU M I È R E F U T… »

LE MIRACLE
DE LA LUMIÈRE
L’art du verre est un
héritage des Romains.
Ils ornent en précurseurs
leurs édifices civils et reli-
gieux de « murs de verre ».
Le matériau est extrêmement
cher. Au xiiie siècle, cet élé-
ment de confort et d’embel-
lissement se développe ; les
cisterciens jugent ce « luxe »
indécent dans leurs églises
et en proscrivent l’usage.
Mais, l’art du vitrail est en
marche. Dans le premier
quart du xiie siècle, le moine
Théophile rédige le premier
ouvrage abordant les arts
visuels, De Diversis artibus.
L’art et la technique du verre
peint y sont détaillés. On y
apprend comment les maîtres
verriers utilisaient l’oxyde
de fer, de cobalt ou de cuivre.

Vitrail de
Coll. Cowen/Kharbine-Tapabor x 5

la cathédrale
de Chartres
datant
du xiiie siècle.
On peut
y reconnaître
le martyre
de saint
Laurent, brûlé
vif sur le gril
à Rome, en 258.
jour, sans qu’on renonce à la signification spirituelle Au centre, la verrière la plus haute mesure onze
du décor translucide. Il n’est pas possible de parler mètres. On peut y lire l’enfance de Jésus, suivie de
de l’art du vitrail sans évoquer Chartres. La cathé- sa vie publique. À gauche, l’arbre de Jessé raconte la
drale Notre-Dame constitue l’ensemble de vitraux généalogie du Christ et, enfin, à droite, sa Passion.
le plus imposant au monde, et dans un exception-
nel état de conservation. Quelque 160 baies vitrées Fabrication par étapes
occupent une surface de 2 600 mètres carrés. Les Les étapes de la fabrication d’un vitrail sont
trois verrières de la façade principale sont conçues, connues par des traités médiévaux. L’artiste réa-
à partir de 1145, par l’évêque Geofroi de Lèves, sans lise d’abord une esquisse en couleur au format réduit
doute mû par une sourde rivalité avec Suger qui puis un carton à taille réelle avec tous les détails de
vient de consacrer le chevet de son abbatiale. Elles la composition. Un décalque du carton est porté sur
constituent un cycle racontant l’histoire du Christ. SUIT E PAGE 63
60
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

L'iconographie
religieuse était
omniprésente.
Les apôtres
(ci-dessous) et la
Vierge (ci-contre),
plus grands
que nature.
Ces figures,
destinées à être
vues de loin,
accompagnent la
À Chartres, les donateurs marche des pèle-
étaient honorés par le biais rins à Chartres.
de vitraux les représentant
(en haut à droite, Saint Louis
protégeant les donateurs bour-
bons, xve), ci-contre,
deux drapiers (xiiie).

À CHAQUE CONFRÉRIE SON VITRAIL


Les généreux donateurs des vitraux de la cathédrale de Chartres,
comme le voulait l’usage, se sont fait représenter sur le verre.
À plusieurs reprises, il s’agit de confréries de métier. Ainsi, ces vitraux
se regardent-ils comme le livre illustré des métiers du Moyen Âge.
Il n’est que d’énumérer certains d’entre eux pour entendre bruire
la métropole de leur activité. Boulangers, fourreurs et drapiers,
pelletiers, maçons et tailleurs de pierre, tisserands, cordonniers,
tanneurs, tonneliers, vignerons, forgerons, bouchers…
61
Ci-contre et ci-dessous, détails des vitraux de la chapelle haute
de la Sainte-Chapelle (xiiie siècle), véritable vaisseau de lumière.

Ci-contre,
statue de Saint
Louis, dans la
chapelle basse
de la Sainte-
Chapelle, et en
bas à gauche,
détail du vitrail
LA SAINTE-CHAPELLE sur les reliques
de la Passion,
OU LA VICTOIRE DU VITRAIL dans la chapelle
Au début des années 1240, haute. Reliques
Saint Louis décide la construction acquises par
de la Sainte-Chapelle. Conçu comme Saint Louis
en 1239 avec
un immense reliquaire destiné à abriter la Couronne
les reliques de la Passion du Christ, d'épines et des
l’édifice est achevé en 1248. Il est morceaux de la
Vraie Croix, et
Bertrand Rieger / Détours en France x 4

constitué de deux chapelles situées


pour lesquelles
l’une sur l’autre. La chapelle haute, où il fit édifier de
le verre l’emporte de loin sur la pierre, 1240 à 1248,
constitue une prouesse architecturale. cet écrin, chef-
Si les vitraux s’inspirent de récits issus d’œuvre de
l’architecture
de la Bible, une large place est accordée gothique.
à l’histoire des reliques de la Passion,
à commencer par celle de la Couronne.
62
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

des pièces de verre qui sont alors découpées. Malgré EN SAVOIR PLUS I DVD
une palette de couleurs restreinte, les maîtres ver-
riers médiévaux sont passés experts dans l’art du LES VITRAUX DE CHARTRES
camaïeu. Les bleus s’obtiennent avec de l’oxyde Réalisé par Éric Zingraff, spécialiste
des reconstitutions historiques en images de
de cobalt, les rouges et les verts avec du cuivre, les synthèse, ce documentaire invite à percer les
pourpres avec du manganèse et les jaunes avec de secrets des vitraux les plus illustres
de France : ceux de Notre-Dame de Chartres,
l’antimoine ou du fer. L’artisan-verrier peint le verre après restauration. Soit 176 verrières consacrées
en utilisant la technique de la grisaille, un mélange à la Vierge, figure centrale de la cathédrale,
d’oxyde métallique et de poudre de verre. Une fois le et vitraux profanes couvrant une surface totale
de 2 600 mètres carrés.
travail de peinture terminé, les pièces de verre sont à 1 DVD de 80 min, Greff Production, 23 €

DR
nouveau passées au four afin de fixer le dessin. Puis
vient l’étape du sertissage ou « mise en plomb ».

Retour aux images de l’Antiquité neuses. Un catéchisme à destination des fidèles et


Le passage du XIIe au XIIIe siècle marque, pour tamisé au prisme d’une immense et somptueuse
l’art du vitrail, un tournant artistique placé sous lanterne magique. Si certaines verrières ont été
le signe d’un retour à l’Antiquité avec l’apparition de conçues pour être vues et comprises de loin, ce n’est
figures élégantes telles que l’ange à l’encensoir de
Chartres, aux mouvements souples et aux vêtements
à l’ample drapé. Reste que les vitraux supplantent les
peintures murales. Leur composition connaît une
La portée pédagogique des vitraux
évolution comparable à celle de l’architecture. La a été reconnue par l’Église qui
surface des baies vitrées augmente jusqu’aux limites les utilise comme de véritables livres
du possible. À partir de 1230, les ateliers de maîtres
verriers se concentrent à Paris. L’architecture tend à d’images lumineuses.
se réduire à un squelette de pierre qui laisse le plus
de place possible aux vitraux. Le verre triomphe sur
la pierre ; l’immatériel sur le matériel. Ce constant pas le cas de toutes. Aussi, en filigrane, se pose une
besoin de lumière se traduit par un recul des verres question : à qui étaient destinées ces images de verre
de couleur au profit de la grisaille. La portée péda- et de lumière ? aux fidèles ? aux clercs ayant conçu
gogique des vitraux a été reconnue par l’Église qui les programmes iconographiques ? aux donateurs
les utilise comme de véritables livres d’images lumi- fixés pour l’éternité sur verre ? n

Situé dans la cathé-


drale Notre-Dame
d'Augsbourg
en Allemagne,
ce vitrail haut
en couleur repré-
sente le prophète
Daniel. On a peine
à croire qu'il a été
réalisé au xie siècle.

DES VITRAUX VIEUX DE DIX SIÈCLES


Les historiens se querellent sur les plus anciens
vitraux d’Europe. Datent-ils de la fin du xie siècle
ou du début du xiie siècle ? Quoi qu’il en soit,
il s’agit de cinq baies vitrées de la nef de la cathé-
Imagebroker/Werner Dieterich/Hemis

drale d’Augsbourg, en Bavière. L’ensemble apparte-


nait à une série plus vaste représentant prophètes
de l’Ancien Testament et apôtres du Nouveau.
Trônant dans leur verrière haute de 2,20 mètres,
Daniel, David, Jonas et Osée ont traversé
les siècles. Moïse n’a pas eu cette chance dont
le vitrail a été entièrement refait à la Renaissance.
63
L'IMAGINAIRE ÉTERNEL
DU TEMPS
DES C AT HÉDR A L ES
TEXTE DE DOMINIQUE LE BRUN

LíIMAGINAIRE …TERNEL
TEMPS
DU Et si Notre-Dame de Paris était plus connue comme héroïne
du roman de Victor Hugo, que comme joyau de l’architecture
médiévale ? Pourquoi pas ! Songez qu’en Angleterre, certains
cherchent à visiter l’église de Kingsbridge, inventée par Ken Follett.
Parce qu’elles ont inspiré écrivains, peintres et autres esthètes, les
DES CATH …DRALES flamboyances des cathédrales gothiques ne cessent de nous émouvoir.

Le peintre Dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo nous thématique l’époque médiévale en ce qu’elle a de plus
et graveur
Valentin livre cet étonnant message : « ... Jusqu’à Gutenberg, fascinant : l’épopée des cathédrales. Et pour captu-
Foulquier l’architecture est l’écriture principale, l’écriture uni- rer son lecteur, il le met dans la peau d’un tailleur de
(1822-1896)
a illustré de verselle… Au quinzième siècle tout change. La pensée pierre qu’un voyage en France et en Espagne initie
nombreux grands humaine découvre un moyen de se perpétuer non aux secrets du gothique flamboyant. Les Piliers de
auteurs de son
siècle, permet- seulement plus durable et plus résis-
tant à nombre
d’œuvres de
tant que l’architecture, mais encore
connaître un plus plus simple et plus facile… Aux lettres
grand succès
populaire. Ce fut de pierre d’Orphée vont succéder les
probablement lettres de plomb de Gutenberg. Le
le cas pour Notre-
Dame livre va tuer l’édifice. » Vraiment ?
de Paris Ce sont pourtant les descriptions du
de Victor Hugo.
monstrueux Quasimodo hantant
les tours de la cathédrale, de la pure
Esmeralda dansant sur son parvis,
de l’assaut conduit par les mendiants
de la Cour des miracles… qui ont
donné à Notre-Dame un caractère
romanesque universel et inaltérable.

Coll.Kharbine-Tapabor
Un voyage initiatique
Un siècle et demi après le chef-
d’œuvre de Victor Hugo, la fasci-
nation du public pour les cathédrales
gothiques n’échappe pas à Ken Follett, immense pro- la Terre (1989) se lit ainsi comme un fabuleux cours
ducteur de best-sellers. Lorsque ce grand maître du d’architecture gothique ! Partant de la cathédrale fic-
roman d’espionnage décide de changer de genre tive de Kingsbridge, le lecteur visite d’abord l’abba-
sans risquer de perdre son public, il choisit pour tiale de Jumièges et l’église de Lessay, où il découvre
le principe des nervures : « Au lieu d’une voûte lisse
et continue ou d’une voûte d’arêtes, ce toit-là avait
des nervures qui partaient du haut des piliers pour
LE FANTASME DU LABYRINTHE se rejoindre à l’apex du toit. » Puis, le voici à Cluny :
Aucun romancier n’a encore songé à créer une énigme autour
« On avait toujours enseigné à Jack qu’un arc était
des labyrinthes qui étaient dessinés au sol, à l’entrée de la nef
des cathédrales gothiques. Peut-être parce qu’aujourd’hui seuls ceux solide parce qu’il faisait partie d’un cercle, lui-même
de Chartres et d’Amiens sont encore visibles ? Il paraît bien tentant en de forme parfaitement ronde. Il aurait donc pensé que
tout cas d’y déceler des messages ésotériques. Mais la vérité historique les arcs en ovale n’avaient aucune résistance. En fait
vraisemblable est belle aussi : suivre à genoux son tracé était une façon
lui expliquèrent les moines, les arcs en ogive étaient
de « faire » le pèlerinage de Jérusalem ou de Compostelle. Et pas à aussi
bon compte qu’on pourrait le croire, puisque le dédale de Chartres atteint considérablement plus solides que les anciens arcs
261,50 m de longueur, et son dallage inégal devait être un supplice ! SUIT E PAGE 66
64
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

« Quand cette
espèce de cyclope
parut sur le seuil de
la chapelle, immobile,
trapu et presque
aussi large que haut,
la populace
le reconnut sur-
le-champ, et s’écria
d’une voix :
C’est Quasimodo,
le sonneur de
cloches ! c’est
Quasimodo, le bossu
de Notre-Dame !
www.bridgemanart.com

Quasimodo
le borgne ! »
Extrait de Notre-Dame
de Paris, roman de Victor
Hugo paru en 1831.

65
Un siècle et demi

Tandem Productions GmbH / Pillars Productions / Coll. Christophel x 3


après le chef-d’œuvre
de Victor Hugo, la
fascination du public VERS CHARTRES SUR
pour les cathédrales LES TRACES DE PÉGUY
2013 marquant le centenaire
gothiques n’échappe du second pèlerinage de Péguy
pas à Ken Follett, à Chartres, une association
a tracé un itinéraire de 95 km entre
immense producteur la maison de Péguy à Palaiseau
(face à la station du RER Lozère)
de best-sellers. et la cathédrale de Chartres. On
Les Piliers de la peut le découper en quatre étapes :
Terre (1989), de Palaiseau-Saint-Cyr-sur Dourdan
Ken Follett, a été (28 km) ; Saint-Cyr-Ablis (27 km) ;
vendu à 90 mil-
lions d’exemplaires Ablis-Pont-sous-Gaillardon (17 km) ;
ronds. » Et de là, il se dirige sur Compostelle. « Saint- Pont-Sous-Gaillardon-Chartres
dans le monde.
Jacques était une église haute à couper le soufe, et Une adaptation (23 km). Pour un marcheur entraîné,
la nef, encore en construction, portait elle aussi une télévisuelle ger- les deux dernières étapes peuvent
mano-canadienne
voûte cintrée à nervures. » Puis, desination Tolède. a été tournée en être ramenées à une seule.
2009-2010, avec Les marques de balisage sont
« L’aspect des constructions sarrasines passionna pour principaux de couleur bleue.
le jeune homme… Mais le plus intéressant de tout, protagonistes :
Philip (Matthew
ce fut de découvrir l’existence de voûtes à nervures Macfadyen)
et d’arcs en ogive dans l’architecture musulmane. prieur du
monastère de
Peut-être est-ce là que les Français avaient puisé Kingsbridge (à

Albert Harlingue / Roger-Viollet


leurs idées nouvelles. » Et enfin, le voici à Saint- gauche), Waleran
Bigod (Ian Mc
Denis. « … Il entendait souvent mentionner le nom Shane), l’évêque
manipulateur
de Saint-Denis. Les bâtisseurs, semblait-il, y utilisaient (au milieu) et Tom
les deux techniques nouvelles : les voûtes à nervures (Rufus Sewell) le
maître bâtisseur.
et les arcs ovales. La combinaison des deux, paraît-il,
Charles Péguy,
était assez stupéfiante. » Et l'analyse architecturale de l’ancien socialiste
la nef de Saint-Denis par Follett est un chef-d’œuvre quelque chose. » Son roman évoque la passion qui anticlérical,
retourné
de pédagogie : « On aurait pu croire l’édifice trop fra- habite des habitants du Mont-Saint-Michel, dont au catholicisme
gile pour tenir debout, mais les nervures montraient un ingénieur qui a sacrifié sa carrière pour étudier de son enfance,
écrit au retour
clairement comment les piliers et les colonnes sou- à fond la Merveille : « Toute la pensée, tout le culot de son pèleri-
tenaient le poids de la construction. C’était la preuve du moine qui a osé mettre ça debout sur les ruines nage à la cathé-
drale de Chartres
que la plus grande église ne devait pas sa solidité à des de son abside écroulée, je les ai pesés, à un kilo près ! le long poème :
Présentation
murs épais percés de fenêtres minuscules et soute- Tous ses calculs, je les ai refaits. Et quand j’ai bien de la Beauce
nus par des piliers massifs. À condition que la charge compris ce qu’il a réussi là, j’en ai pleuré, vous enten- à Notre-Dame de
Chartres (1913).
fût répartie avec précision sur un squelette conçu à dez ? » Et quel fabuleux moment que cette visite de
cet efet, le reste de la construction pouvait être en la crypte des Gros Piliers, lorsque Vercel afrme qu’il
maçonnerie légère, en verre, ou même vide. » suft de poser la main sur l’un d’entre eux, pour sen-
tir vibrer la force des milliers de tonnes qu’ils sou-
Sentir vibrer la force des pierres tiennent. En donnant vie aux pierres, il donne envie
Mais pourquoi les joyaux de l’architecture de pérégriner sans délai jusqu’au pied des huit colos-
gothique nous subjuguent-ils ? Dans Sous le pied sales colonnes. Justement, une des autres sensations
de l’Archange (1937), Roger Vercel propose un élé- inouïes que le gothique déclenche est celle née d’une
ment de réponse : « Et cela frappait les plus frustes : lente approche à travers les grands espaces. L'auteur
la rencontre de quelqu’un alors qu’ils attendaient l’évoque, toujours à propos du Mont et des pèlerins
66
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

qui y arrivaient, après avoir traversé des étendues EN SAVOIR PLUS I DVD
de grèves aux dimensions sahariennes. « C’était
le mois de l’année où... l’on s’apercevait du premier LES PILIERS DE LA TERRE
Il aura fallu attendre plus de vingt ans pour voir
coup d’œil que ce qui appartenait au monde restait
adapté au petit écran le best-seller de Ken Follet
bas, se glissait entre le rempart et le roc en troupeau retraçant la construction d'une cathédrale dans
honteux d’échines maigres, tandis que la prière mon- l'Angleterre du xiie siècle (inspirée de la cathédrale de
Salisbury). Diffusée à partir de 2010, la série
tait à grands jets verticaux sur la montagne, évidait – 8 épisodes de 52 min – fut produite, entre autres,
jusqu’au prodige l’élan des arcs, étirait les tours, les par Tony et Ridley Scott, avec un casting prestigieux :
murs bénédictins vrillés sur le monde de fenêtres Ian McShane, Donald Sutherland…
L'intégrale des 8 épisodes (3 DVD), 428 min, Sony
avares. Alors plus que jamais, il eût été raisonnable Pictures Entertainment, 29,99 €.
de traiter le Mont en terre promise, celle que les sages
contemplaient de loin… »
jaunes légers, dans des blancs de sel… » John Ruskin
À pied vers Chartres et Marcel Proust, qui se mit dans les pas de l’esthète
Mais une des approches les plus connues est celle, et en fut le traducteur, sont eux aussi sensibles aux
quasi religieuse, de Charles Péguy en route pour Nul doute que éclairages. Dans sa préface à La Bible d'Amiens (1904),
c’est à Victor
Notre-Dame de Chartres. En 1912, ce poète, écrivain, Hugo que revient Proust explique : « quand vous voyez pour la pre-
socialiste engagé et mystique tout à la fois, se trouva la création du mière fois la façade occidentale d'Amiens, bleue dans
fantasme autour
désarmé devant la maladie qui faisait craindre le pire de la cathédrale le brouillard, éblouissante au matin, ayant absorbé le
pour un de ses enfants. Il fit alors le vœu de se rendre de Notre-Dame soleil et grassement dorée l'après-midi, rose et déjà
de Paris. Bien
à pied de sa maison de Palaiseau à Chartres. Est-ce avant les fraîchement nocturne au couchant… »
restaurations de
en marchant qu’il compose la Présentation de la Viollet-le-Duc
Huysmans, Ruskin et Proust célébrèrent les lumières
Beauce à Notre-Dame de Chartres ? et Lassus, Hugo nées de l’architecture gothique, établissant sans tou-
suspend, dans
son Notre-Dame jours le dire un rapport avec la peinture impression-
Un sanglot rôde et court par-delà l’horizon. de Paris, le fil niste. Et pourtant Monet, avec la série des Cathédrales
de son récit
À peine quelques toits font comme un archipel. romanesque de Rouen, les a saluées d’une façon magistrale. Une
Du vieux clocher retombe une sorte d'appel. pour s’inquiéter trentaine de toiles figurant la façade de l’édifice sous
de l’état de
L'épaisse église semble une basse maison. délabrement divers éclairages. Il faut les imaginer côte à côte pour
de l’édifice… se rendre compte que leur ensemble évoque l’har-
et sur la bêtise
Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale. des hommes. monie chromatique d’une rosace de cathédrale. n
De loin en loin surnage un chapelet de meules,
Rondes comme des tours, opulentes et seules
Comme un rang de châteaux sur
la barque amirale.

Étrange cathédrale, orientée, non


à l’est mais au nord-est ; peut-être
parce qu’elle reprend les fondations
d’un temple païen, celui de la déesse-
mère. Est-ce cette étrangeté qui attira
Huysmans à Chartres ? Sur la fin de ses
jours, le critique et romancier natura-
liste avait envisagé de se faire moine.
Mais il voulut éprouver sa vocation en
séjournant à Chartres. S’il en résulta
surtout des propos acerbes sur la ville,
son récit La Cathédrale (1898) traduit
aussi son émerveillement devant les
www.bridgemanart.com

vitraux : « arrivé au chœur, le jour fil-


trait dans les couleurs moins pesantes
et plus vives, dans l’azur des clairs
saphirs, dans des rubis pâles, dans des
67
POUR EN SAVOIR PLUS
LI V RES - DV D

SAVOIR PLUS
PAR DOMINIQUE ROGER

POUR EN

Elles ont le souffle d’une odyssée. Les cathédrales gothiques ont


généré une riche création artistique où romanciers, historiens, cinéastes…
ont apporté leur vision des grands bâtisseurs et d’une civilisation
médiévale vivant son âge d’or. Notre sélection de livres et de films.

M É M O I R E S

MAÎTRISE D’OUVRAGE
On embauche à tour de bras sur le grand chantier cathédral : architectes,
maçons, gâcheurs de mortier, verriers, forgerons, charpentiers, sculpteurs et
imagiers… Mais que sait-on de ces « œuvriers » ? Comment travaillaient-ils ?
Comment transmettaient-ils leur savoir-faire ? François Icher, historien réputé
du monde médiéval et des compagnonnages, nous guide, superbe iconographie
médiévale (enluminures, gravures, signes lapidaires…) à l’appui de ses propos,
dans les coulisses et les arcanes de cette incroyable entreprise où le génie
humain s’exprime avec une rare force créative et créatrice.

Les Œuvriers des cathédrales, François Icher, Éditions de La Martinière, 191 p. 35 €.

ROMAN J E U N E L E C T E U R

BÂTIR UNE CATHÉDRALE HUGO EN BD


« Il y a aujourd’hui trois cent quarante-
Spécialiste du roman d’espionnage et du
roman historique, l’écrivain gallois Ken huit ans six mois et dix-neuf jours que les
Follett aligne des best-sellers mondiaux Parisiens s’éveillèrent au bruit de toutes les
depuis L’Arme à l’œil en 1978. En 1989, cloches sonnant à grande volée dans la triple
il abandonne l’espionnage – mais pas le enceinte de la Cité, de l’Université et de la
suspense – pour nous plonger dans une Ville. » Ainsi débute Notre-Dame de Paris de
Angleterre du xiie siècle où, entre guerre et Victor Hugo. Robin Recht et Jean Bastide ont
famine, les idéaux des hommes se heurtent voulu offrir leur propre lecture du célèbre
à la violence, à la haine, à la folie. Sur une roman, à travers une mini-série de trois bandes
bonne base de recherches historiques, tant dessinées. Leur version fait honneur au texte
sur l’histoire du royaume d’Angleterre que sur immortel : décor du Paris médiéval bien restitué,
le développement de l’architecture gothique, fluidité de la narration, respect du texte.
l’auteur construit une saga romanesque où
aux querelles opposant le pouvoir monarchique
Notre-Dame.
Les Piliers de la Terre, et l’Église se mêlent les rivalités familiales. Le Jour des fous
Ken Follett, Le Livre de Et de suivre Tom, le maçon, Jack Jackson, (tome 1), Robin Recht
Poche, 1 180 p., 11,20 €. (scénario) et Jean
Quinze ans après le bâtisseur, ou le prieur Philip dans leurs Bastide (dessin),
Les Piliers de la Terre, Ken aspirations les plus profondes : élever à coll. Caractère, Glénat
Follett a donné une suite BD, 48 p., 13,90 €.
Kingsbridge, bourg fictif, une cathédrale,
avec Un monde sans fin,
Livre de Poche. toute aussi fictive mais inspirée des
cathédrales de Canterbury et de Salisbury.
68
AU TEMPS DES CATHÉDRALES
DĒTOURS EN HISTOIRE

Le Printemps ROMAN
des pierres,
Michel
Peyramaure,
LE TEMPS DE L’EXALTATION
« Des humbles et des grands, des fous et des truands, des utopistes
Éditions
Robert et des putains, des hommes de pouvoir et des hommes de foi : tout
Laffont, le peuple de Dieu. On y voit s’élever, pierre après pierre, au prix de
352 p.,
23,50 € mille périls et de mille difficultés, le chœur de Notre-Dame de Paris. »
Le romancier corrézien, auteur d’une centaine d’ouvrages qui ont pour
thème l’Histoire de France et de ses provinces, nous entraîne sur les
pas de maître Jean et de son disciple Vincent Pasquier, un visionnaire
qui veut bâtir le sanctuaire le plus haut de toute la chrétienté. L’action
se déroule sous le règne de Louis VII, alors que le pharaonique chantier
de Notre-Dame de Paris commence. Minutieusement documentée,
cette fiction romanesque nous fait appréhender, de l’intérieur, ce temps
déraisonnable des cathédrales.

M É M O I R E S

LES ÉTAPES DU CHANTIER Le Défi des bâtisseurs.

DE NOTRE-DAME EN 3D
La cathédrale de
Strasbourg, Marc
Jampolsky, réalisateur,
1 DVD de 110 min
(bonus compris), Arte,
Notre-Dame 19,95 €.
de Paris. Neuf Les Cathédrales
siècles d’histoire, dévoilées, Gary
Dany Sandron Glassman et Christine
et Andrew Le Goff, réalisateurs,
Tallon, Éditions 1 DVD de 120 min
Parigramme, 19 €. (bonus compris),
Arte, 19,95 €.
Coll. Parigramme-Laurence Stefanon

D V D

UNE VISION HIGH-TECH


Le Défi des bâtisseurs est un docufiction
Tous deux sont des spécialistes de l’histoire de l’art du Moyen en 3D retraçant l’épopée des grands
Âge, l’un est français, Dany Sandron, l’autre, Andrew Tallon, maîtres d’œuvre qui contribuèrent à édifier
américain. Ensemble, ils ont réalisé une sorte de radiographie la cathédrale de Strasbourg. L’auteur mène
spatiale et temporelle de « la cathédrale gothique par excellence » l’enquête auprès d’historiens et de spécialistes.
qui célèbre ses 850 ans. Le point fort de l’ouvrage repose sur L’histoire est narrée « de l’intérieur », dans
d’inédits documents issus d’une modélisation en 3D. À l’origine, un Strasbourg au décor d’époque reconstitué
il y a une étude de l’édifice au rayon laser réalisée en janvier en images de synthèse. Aux prises de
2010. Des milliards de points de données – d’une marge d’erreur vue originales répondent des documents
inférieure à 5 millimètres – dessinent une carte spatiale de Notre- médiévaux et des saynètes de fiction.
Dame. À partir de ce relevé architectural, les auteurs ont laissé À ceux qui penseraient tout savoir sur
à l’infographiste Laurence Stefanon le soin de disséquer et de la construction des cathédrales gothiques,
reconstruire virtuellement la cathédrale en en faisant apparaître le DVD Les Cathédrales dévoilées devrait
la structure et les volumes. Restitué dans son contexte ébranler certaines de leurs certitudes. Armés
historique, religieux, architectural, le chantier de construction de laser et d’instruments de mesures high-
de Notre-Dame et ses grandes étapes (de 1163 à nos jours), tech, des chercheurs, des archéologues et
se déroule au fil des pages avec une pédagogie simple mais des scientifiques « dissèquent », in situ, les
explicite pour l’amateur comme pour l’expert. Indispensable pour matériaux des demeures de Dieu. Ainsi, bois,
comprendre le gothique et la société médiévale. fer, verre, pierre révèlent leurs secrets.
69
TYRANS ET DICTATEURS
I L S F U R E N T U N JOU R
DE S E N FA N T S ...

1936.
La Longue
Marche
terminée,
TEXTE DE DOMINIQUE LE BRUN Mao, âgé
de 43 ans,
L E P A S S Ē R E C O M P O S Ē peaufine

ILS FURENT
les bases
du maoïsme.

DES ENFANTS
UN JOUR

T Y R A N S E T D I C T A T E U R S
Belle, cruelle et tendre enfance… Qu’ils se nomment Benito, Adolf,
Francisco, Joseph ou Zedong, avant de laisser en funeste héritage des
traces de sang, indélébiles souillures de notre histoire, ils ont

Selva/Leemage
aussi été des enfants. Comme les autres ? Pas tout à fait,
même si l’on doit se garder de déterminismes psychologiques à
l’emporte-pièce. Une certitude, ils ne sont pas nés bourreau.

Un vif effort d’imagination s’impose pour envisager où une froide cruauté les a conduits à une célébrité
qu’un jour Franco ait été appelé Paquito par une sœur éternelle. C’est une succession de circonstances insi-
aimante, et que « Adi » — le petit Adolf — ait passé des gnifiantes qui a balisé la voie de leur destin !
heures sages à observer les abeilles. Comment envi-
sager que Joseph Staline ait suivi de brillantes études D’ailleurs, comme pour brouiller la réflexion de ceux
dans un séminaire, et que si le jeune Mao Zedong qui chercheraient à définir les qualités et les défauts
n’avait pas connu l’émotion de sa vie en entrant pour susceptibles de mener un enfant à l’état de tyran,
la première fois dans une bibliothèque, des millions de
Chinois n’auraient pas vécu le martyre. Seul Benito Fiche d’arrestation
(avec photo
anthropometrique
et empreintes
digitales) de Benito
Hitler et Franco furent des enfants Mussolini, âgé
de 20 ans, datée
intellectuellement médiocres, du 19 juin 1903
à Berne. Il fut
quand Staline et Mao montrèrent soupconné d’inciter
les travailleurs
italiens à la grève et
une brillante intelligence.
Rue des Archives/PVDE
à la révolte.
Le ministère public
suisse le fiche
comme anarchiste
et, le 30 juin 1903,
l’expulse du
Mussolini se montra, déjà très jeune, à l’image de ce territoire helvétique.
qu’il serait une fois adulte : brutal et discoureur.

En affirmant que les voies du destin sont impéné- on notera qu’Hitler et Franco furent des enfants
trables, on songerait que, dans une vie, il suffit d’un intellectuellement médiocres, quand Staline et Mao
événement majeur, imprévu, pour que tout bascule. montrèrent une brillante intelligence. Une conclusion
s’impose : ces monstres se sont construits par eux-
Or, dans la biographie des cinq dictateurs qui ont mêmes. On ne naît pas futur dictateur. Le contraire
conditionné le xxe siècle, on ne trouve rien que de arrive même quelquefois. N’est ce pas le dauphin,
banal. Dans leur jeunesse, aucun fait exceptionnel choisi par Franco lui-même, qui a conduit l’Espagne
n’est survenu pour les pousser à occuper les fonctions à la démocratie ? DOMINIQUE ROGER
70
Entre 1934 et 1944,
le Duce, Benito
Mussolini, et le
Führer, Adolf Hitler,
se rencontrent
18 fois. Une
association criminelle
où les deux égo
des dictateurs, et
deux conceptions
totalitaires
différentes – national-
socialisme allemand
contre fascisme
à l’italienne – ,
rendent les relations
complexes. Le
25 septembre 1937,
Hitler reçoit Mussolini
à Munich. Deux ans
plus tard, ils signeront
le Pacte d’Acier.

Farabola/Leemage

71
TYRANS ET DICTATEURS
I L S F U R E N T U N JOU R
DE S E N FA N T S ...

+Adolf Hitler
www.bridgemanart.com

72
DĒTOURS EN HISTOIRE

« Adi », a 10 ans en
1899. Il est scola-
risé à la Volksschule
(école primaire)
d’un gros bourg
autrichien. Ses notes
sont médiocres,
seules quelques
aptitudes au dessin
le font sortir du lot.

1889 - 1945 : F ÜHRER D’ UN REICH QUI SE VOUL A IT ÉTERNEL

ADOLF HITLER
On pourrait croire que, dès sa naissance, tout Führer. Quoi qu’il en soit, Adolf Hitler concevra pour
s’est ligué pour faire d’Adolf Hitler le psycho- ses origines un tel dégoût, qu’une fois au pouvoir,
pathe dont les délires coûtèrent la vie à des il fera raser par ses panzers le village natal de son
millions d’êtres humains. À commencer par les ori- père, et transformera les lieux en champ de tir. Le
gines familiales de son père Alois, enfant naturel plus extraordinaire, en définitive, reste qu’un per-
d’une liaison consanguine,
et qui reproduira lui-même
le modèle en épousant une
nièce, de 23 ans sa cadette,
Adolf Hitler concevra pour ses
sur laquelle il avait jeté son origines un tel dégoût, qu’une fois au
dévolu alors qu’elle n’avait pouvoir, il fera raser par ses panzers
que 16 ans. Mais il semble
que dans les campagnes de le village natal de son père.
l’empire austro-hongrois,
dans les toutes dernières
années du xixe siècle, ce genre de situation n’était sonnage aussi médiocre ait été porté au pouvoir
pas exceptionnel. En revanche, la personnalité par les voies démocratiques. Curieuse destinée !
d’Alois Hitler n’avait rien d’ordinaire, car l’homme
cumulait quatre passions : les femmes, son métier Après une guerre 14-18 semble-t-il coura-
de douanier (l’uniforme et le prestige de la fonction geuse, ses talents d’orateur et d’organisateur
offrant sûrement une base solide à son pouvoir de l’amènent à diriger, dès 1921, le Parti national-
séduction), les abeilles, et la taverne (il décédera socialiste. Suite à une tentative de coup d’État, le
d’une rupture d’anévrisme, le nez dans sa chope voici emprisonné. C’est alors qu’il écrit Mein Kampf
de bière). (Mon Combat), jetant sur le papier les abomina-
tions raciales, sociales et politiques qui lui serviront
Enfant non désiré — simple conséquence du ensuite de programme politique. Et pour lesquelles
priapisme paternel — Adolf n’aimera personne il sera élu chancelier en 1933. On connaît la suite.
et rejettera même l’amour que lui vouait sa
mère, sans doute parce que possessif. Élève En 1920, à
31 ans, Hitler
médiocre et indiscipliné, il désespérera son père adhère au
qui ne pouvait imaginer pour ses rejetons d’autre « parti national-
socialiste des
avenir que dans l’administration. À ce titre aussi, travailleurs
le gamin connaîtra les taloches, le fouet et toutes allemands »
(NSDAP).
sortes d’humiliations faites pour le rendre définiti- Dès l’année
suivante,
vement insensible à toute détresse humaine. Les il en prend
abeilles, en revanche, le passionneront : l’organi- la direction.
Dès lors, sa vie
sation de la société nazie trouve-t-elle ses fonde- se confond
ments dans l’observation attentive d’une ruche par avec celle
du parti nazi.
un enfant de dix ans ?
adoc-photos

Qui sait… Quant à la taverne… l’alcoolisme pater-


nel peut expliquer l’hygiénisme qui caractérisera le
73
TYRANS ET DICTATEURS
I L S F U R E N T U N JOU R
DE S E N FA N T S ...

1883 - 1945 : « LE DUCE A TOUJOURS RAISON »

BENITO MUSSOLINI
En lui attribuant pour prénoms Benito, Amilcare et Andrea, gamin est un demeuré, malgré tous les soins que lui accorde
le forgeron de ce village d’Émilie-Romagne voulait placer son son institutrice de mère. Mais voici que lui vient un petit frère,
fils dans une obédience politique… radicale. Benito Juárez avec pour conséquence une moindre attention de la part
était un péon mexicain devenu président de son pays ; de sa mère. Alors pour affirmer son ascendance, le gamin
Amilcare Cipriani avait baroudé comme compagnon de de trois ans se met à parler, raisonner, discourir… mieux, il
Garibaldi et de communards parisiens de 1871 ; et Andrea marque une volonté précoce de lire et d’écrire ! Mais cette
attirance pour la culture se double d’une
fascination pour la brutalité, qu’il s’agisse
de donner des coups ou d’en recevoir. À
À 9 ans, le voici pensionnaire chez les frères l’âge de 9 ans, le voici pensionnaire chez
salésiens, dont il ne supporte pas la discipline : les frères salésiens, dont il ne supporte
pas la discipline : est-ce pour qu’on le ren-
est-ce pour qu’on le renvoie chez ses parents voie chez ses parents qu’il poignarde un
qu’il poignarde un de ses camarades ? de ses camarades ?

L’Italie des années 1900 est le pays de


Costa était le fondateur du Partito socialista rivoluzionario la pire injustice sociale et de la misère, où un ouvrier agri-
italiano, dont l’argument politique majeur était la démons- cole gagne tout juste de quoi ne pas mourir de faim. L’unité
tration de force et la violence. Lui-même socialiste, pour nationale n’est pas encore achevée. Les revendications de la
convaincre, le forgeron usait d’abord de ses poings, et ensuite société cherchent des fondements politiques pour se canali-
seulement de la parole. Que pareil personnage ait épousé ser. La participation du pays à la Première Guerre mondiale,
une institutrice originaire de la petite bourgeoisie (son père aux côtés de la Triple-Entente, renforce le sentiment national
est vétérinaire) reste donc un mystère, mais les faits sont là. et exacerbe les passions politiques. Et Mussolini s’y jette à
corps perdu, ne manquant jamais une occasion de haranguer
Benito Mussolini ne tarde pas à décevoir ses parents : la foule ou de faire le coup de poing. L’Italie est en route vers le
le bébé pleure beaucoup, et plus les mois passent, moins il fascisme et l’un des premiers slogans du parti « Mussolini ha
cherche à communiquer. Passé deux ans, il n’a encore jamais sempre ragione ! » (Mussolini a toujours raison ! ) constituera
prononcé un mot, même en l’écorchant. De toute évidence, ce en effet la vérité officielle, entre 1925 et 1943.

1904,
Benito,
Mussolini,
à 4 ans,
alors catalogué
est un
comme
gamin
« dangereux
taciturne
anarchiste »
qui
par les autorités,
s’exprime
effectue son
peu et
service militaire
surtout
dans les
mal. Qui
« bersaglieri ».
pourrait
alors
songer que
ce bambin
introverti
deviendra
un orateur
exalté à
Roger-Viollet

la tête
du Parti
national
fasciste  ?
74
Suddeutsche Zeitung/Rue des Archives

75
Le Galicien
Francisco Franco,
surnommé
affectivement
« Cerillita »
(L’Allumette) par sa
mère, fréquente
l’Académie
d’infanterie de Tolède.
Il en sort, à 18 ans,
le 13 juillet 1910,
« segundo teniente »,
soit sous-lieutenant.
La carrière militaire
sera une voie royale
pour sa destinée.
Rue des Archives/Tallandier

76
DĒTOURS EN HISTOIRE
Francisco
Franco,
vers 1915.
Son complexe né d’une petite
taille et d’une voix de fausset

Ullstein Bild / Roger-Viollet


a généré chez lui une
tendance aux comportements
des plus autoritaires.

1 8 9 2 - 1 9 7 5 : «   C AU D I L L O D E E S PA Ñ A P O R L A G R AC I A D E D I O S   »

FRANCISCO FRANCO
Lorsqu’il vient au monde à El Ferrol, le grand port de bascule. Au commandement de troupes indigènes, Paquito
guerre espagnol, le petit Francisco a son avenir tout en impose aux Maures eux-mêmes, et il acquiert auprès d’eux
tracé : comme sept générations de Franco avant lui, il sera la réputation d’un chef de guerre invulnérable en même temps
officier de marine. Très vite pourtant, il apparaît que pour que le très respectueux surnom de Caudillo. Au terme de
faire une belle carrière, le futur marin devra pallier les fai- la Guerre civile espagnole, en 1939, ce surnom deviendra
blesses que la nature lui a imposées : un gabarit physique son titre officiel lorsque Francisco Franco dirigera l’Espagne
sensiblement inférieur à la moyenne et une voix de fillette, d’une main de fer, jusqu’à son décès en 1975.
qui lui valent de se faire appeler « Paquito » par
ses frères et sœur.

À la même époque, le pays vit une triste


époque avec cette guerre qui, aux Caraïbes,
l’oppose aux colonies espagnoles des 11 février
1911,
Amériques et se conclut par une humiliante Mussolini
défaite. En 1898, l’Espagne perd Cuba, Porto rencontre
Franco,
Rico, Guam et les Philippines. Durant toute son avec son
enfance, Francisco entend donc en continu un beau-frère
Serrano
discours dont le thème récurrent est l’indis- Sufier et
le ministre
pensable redressement de la nation ibérique.

MP/Portfolio/Leemage
des Affaires
Malheureusement pour lui, ce n’est pas dans la étrangères à
Bordighera.
Marine qu’il y contribuera. Car en 1907, l’année À l’ordre
même où il doit y faire son entrée, l’École de du jour :
Gibraltar.
préparation navale d’El Ferrol ferme : depuis Franco
la guerre désastreuse hispano-américaine, la prépare-t-il son
discours du
Marine espagnole est quasiment inexistante. Elle n’a plus 18 juillet 1936 :
besoin de former des officiers. Il ne reste à Paquito que la « Pouvons-nous
abandonner
possibilité d’entrer à l’Académie d’infanterie de Tolède. l’Espagne
aux ennemis
de la Patrie,
Il y entre en 1907, à l’âge de 15 ans, et le choc est rude. lâchement,
akg-images

perfidement,
Vivre à Tolède lorsqu’on a toujours connu la complicité sans lutter ? »
de l’océan… Embrasser une carrière terrestre alors qu’on
est fait pour le grand large… Et aussi, se trouver avec des Le Caudillo
dans son
élèves plus âgés que lui, et tellement plus grands, plus forts ! cabinet de
travail.
Mais Paquito fait face. En 1910 lorsqu’il sort de l’Académie,
le classement de Franco est médiocre : 251e sur 312. Mais
il n’a que 18 ans quand tous les autres en ont 20 ou 21. Et
surtout, son complexe, né d’une petite taille et d’une voix de
fausset, a généré chez lui une tendance aux comportements
des plus autoritaires, pour peu qu’il en possède les moyens.
Roger-Viollet

Or avec ses galons tout neufs, il les tient ! Le jour où son


ordre d’affectation au 8e régiment d’Afrique lui arrive, sa vie
77
TYRANS ET DICTATEURS
I L S F U R E N T U N JOU R
DE S E N FA N T S ...

1878 - 1953 : LE GRAND GUIDE DES PEUPLES

JOSEPH STALINE
De qui celui qu’on appelle maintenant Joseph Staline était- bolchevique, dans la clandestinité et la violence, en ris-
il le fils ? De Vissarion Djougachvili, cordonnier dans un vil- quant sa vie, la prison ou la déportation. Et en effet, Iossif
lage de Géorgie appelé Gori ? Ou bien de l’un de ces trois Vissarionovitch Djougachvili s’évadera à plusieurs reprises
compères du même village : Oakov Egnatachvili, garçon de Sibérie ; c’est d’ailleurs dans cette époque de vie dange-
d’honneur à son mariage ; Damian Davrichewy, le chef de reuse qu’il est amené à prendre un pseudonyme : Staline.
la police ; ou encore le pope Tcharkviani ? Car, après son C’est sous ce nom en 1924, qu’il prendra la succession
mariage, le cordonnier eut deux premiers enfants de son de Lénine et fera régner la terreur sur l’Union soviétique
épouse Ekaterina Gueladzé, mais qui décédèrent tous deux jusqu’en 1953.
en bas âge. Ce serait pour avoir un enfant viable que la mère
déçue aurait cherché un autre géniteur. Le fait est que Iossif
Vissarionovitch Djougachvili, si chétif à sa naissance qu’on
le surnomma Sosso (le frêle), devint un enfant solide qui sur-
vécut même à une redoutable épidémie de variole. Été 1918,
Staline, alias

Collection Zullo/Morkovkin/Leemage
Sosso, commis-
Mais quelle abominable jeunesse ! Le père, jaloux, blessé saire bolchevique
à Tsaritsyne
dans sa fierté de mâle, se vautre dans un alcoolisme abject, au début de la
guerre civile
tabasse femme et enfant tandis que son atelier périclite. La russe.
mère, pour assurer la survie du ménage, se loue comme bonne
à tout faire — absolument tout —
chez les riches de Gori. Les trois
pères potentiels, pas jaloux les uns 1910, la fiche
de police de
des autres, se font les protecteurs Joseph Staline
de la mère et de l’enfant. Comme extraite des
archives de la
il apparaît vite que le garçon jouit police secrète
tsariste de Bakou
de facultés intellectuelles rares, (Azerbaïdjan).
le pope le fait inscrire dans une
école réservée aux enfants des
membres du clergé. Et à l’âge de
Archive Photos / adoc-photos

15 ans, il entre au séminaire. Tout


cela à la fureur du père jaloux qui ne
veut pas envisager que son rejeton
connaisse une destinée plus favo-
rable que la sienne. À plusieurs
reprises, il le récupère pour le faire
travailler à l’atelier, et, chaque fois, 1935, Staline
et Kliment
les trois compères interviennent… Iefremovitch
Vorochilov,
maréchal
Comment ce vaudeville s’est-il transformé en une de l’URSS
et maître de
tragédie politique dont on n’a jamais pu détermi-
Collection Zullo/Morkovkin/Leemage

l’Armée rouge,
ner combien de millions de victimes elle avait fait ? en habits turcs.

Le séminaire était un véritable bagne mais Iossif y


reçut une solide formation intellectuelle en même
temps qu’un dégoût définitif pour la religion. Il en est
exclu en 1899 : il a 20 ans et entre en politique. Au
temps des tsars, cela signifie œuvrer à la Révolution
78
Habile
falsificateur
sa vie durant,
Joseph
Djougachvili
– 27 ans sur
la photo –
commença
par changer
sa date de
naissance. Si
les registres
paroissiaux de
Gori (Géorgie)
établissent son
premier cri le
6 décembre
1878,
officiellement,
sa venue au
monde est le
21 décembre
1879. Voulait-il
échapper à la
conscription ?
Staline
Rue des Archives/BCA

(littéralement,
l’Homme d’acier)
fera mourir
des millions
d’âmes…

79
TYRANS ET DICTATEURS
I L S F U R E N T U N JOU R
DE S E N FA N T S ...

Le Grand
Timonier dans
ses exercices
favoris : admirer
ses armées
depuis le balcon
de la Porte de la
Paix céleste
à Pékin...
Selva/Leemage

… et prendre
des bains de

adoc-photos
foule parmi la
jeunesse. (Vers
les années
1960).

1893 - 1976 : LE GR A ND TIMONIER la famille. Mais le père sait que pour accroître encore le patri-

MAO ZEDONG
moine, les enfants doivent bénéficier d’un enseignement solide.
Zedong se passionne immédiatement pour l’étude, en parti-
culier la lecture et l’écriture. Sans doute, dans son village, ne
En 1893 au plus profond du Hunan, dans la vallée de trouve-t-il pas grand-chose à lire, pourtant, il dévore des récits
Shaoshan, le premier fils de la famille Mao fut prénommé d’aventure, qui lui donnent envie de découvrir le monde. Mais
Zedong (Tsé-toung dans l’ancienne graphie), ce qui signifie son père est trop heureux de tenir à sa disposition un jeune let-
« celui qui brille à l’Est ». Était-il donc prédestiné ? Quand on tré pour tenir la comptabilité de la maison. La conséquence est
songe aujourd’hui à l’étoile rouge qui, dans le lointain Orient, une opposition de plus en plus violente entre un chef de famille
symbolise la Chine communiste… Son père, s’il n’a que 23 ans, illettré (quoique spéculateur génial) et un fils prodige. Bientôt,
le père décide de ne plus envoyer son fils
à l’école : il en saurait trop !

Bientôt, une opposition violente s’installe La Chine de cette fin du xixe siècle se


entre le père illettré et un fils prodige. trouve à la bascule entre deux époques :
l’influence occidentale, depuis les années
1850, gagne les campagnes. Il s’ouvre
a pourtant déjà beaucoup vécu. Devenu soldat alors qu’il n’était même des écoles où on apprend l’anglais ! La famille de sa mère
qu’un adolescent, il est parvenu à accumuler un petit capital qu’il lui avancera l’argent nécessaire pour fréquenter un de ces éta-
a pu faire fructifier dans sa communauté paysanne où l’on se blissements. Or en 1912, au terme d’une révolution, la Chine des
trouve toujours à cours d’espèces. En achetant les récoltes à empereurs devient une république. Dans le même temps, dans la
bas prix pour les revendre en ville avec un substantiel bénéfice, ville de Changsha, l’adolescent découvre une bibliothèque. Alors,
il est devenu riche, achetant des rizières et élevant des porcs ; autodidacte enthousiaste et forcené, Mao Zedong accumule les
et ne refusant jamais un prêt, à des taux d’usurier, cela va de soi. connaissances, et fera partie des membres fondateurs du Parti
communiste chinois (PCC). Ce serait une belle histoire, si, entre
Mais l’homme reste un travailleur acharné et sobre, d’une les premières purges qui succédèrent à son accession à la tête
pingrerie absolue. Femme et enfants (Zedong aura deux frères du PCC, et la Révolution culturelle, 36 ans plus tard, l’homme
cadets), dès le plus jeune âge, collaborent à l’enrichissement de n’avait provoqué la mort de 70 millions de personnes. n
80
Pour le jeune
Mao, que l’on
appelle Tsé
(« qui brille »),
les années
1920 sont
celles de
l’apprentissage
de la politique.
Le maoïsme
prenait forme
dans son esprit.
Rue des Archives/RDA

81
Commandez ie
Sor t ielle
le guide 2014 of f ic1/2013
20/1

24,95€
Prix public Du champ à l’assiette,

23,70€ le meilleur de la France


gourmande !

seulement Découvrez 3 000 adresses


de restaurants,
Format : 12,5 x 22 cm - 920 pages

Frais de port producteurs et artisans.


OFFERTS
Application
te*
exclusive offer
*pour tout achat du guide. Disponible sur Iphone et Android.

À commander également sur www.kiosque.uni-editions.com


À renvoyer avec votre règlement sous enveloppe non affranchie à :
BON DE COMMANDE
Uni-éditions – Bottin Gourmand – Libre réponse 10373 - 41109 Vendôme Cedex
BOT14

Prix unitaire Qté TOTAL Je joins mon règlement par chèque à l’ordre de
“ Les Éditions du Bottin Gourmand ”.
23,70 €
Édition 2014 J’ai bien noté que je recevrai ma commande sous un délai
de 2 semaines maximum.
Frais de port OFFERTS Mieux vous connaître pour mieux vous satisfaire :
Date de naissance . . . . . / . . . . / . . . . . . . .
J’indique ci-dessous mes coordonnées : Pour toute information relative à ma commande ou pour me faire
*Mentions obligatoires bénéfcier d’une sélection des meilleures offres des Éditions du Bottin
* Mme M. GCDEH3
(Écrivez en lettres majuscules) Gourmand ou de ses partenaires, j’accepte d’être contacté(e) par
e-mail à l’adresse :
*Nom . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

*Prénom . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . @. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

*Adresse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . et / ou par téléphone au numéro : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Photos non contractuelles. Offre valable en France métropolitaine jusqu’au 30/06/2014 dans la
........................................................... limite des stocks disponibles. Pour l’étranger et les DOM-TOM, nous consulter au 02 54 67 50 36.
Conformément à la loi Informatique et Libertés du 6 janvier 1978, vous disposez d’un droit d’accès
*Code postal *Ville . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . et de rectifcation aux données des Éditions du Bottin Gourmand vous concernant. Si vous ne
souhaitez pas recevoir des propositions d’autres sociétés, il vous sufftde nous écrire en nous
indiquant vos coordonnées. S.A. Les Éditions du Bottin Gourmand au capital de 1 560 006 e. 407
539 493 R.C.S. PARIS.
#85

Delcourt
LES RENDEZ-VOUS
DE L HISTOIRE

#89
P. 84
EXPOSITIONS
COROT DANS LA LUMIÈRE
DU NORD
L’ÉCOLE EN IMAGES
DÉSIRS ET VOLUPTÉ À
L’ÉPOQUE VICTORIENNE

P. 85
BD
L’HOMME DE L’ANNÉE 1815
LES MYSTÈRES
DE LA IIIe RÉPUBLIQUE

LIVRE
C’EST FORT LA FRANCE !

P. 86
DVD
COLLECTION GRAND’ART

TOURNAGE TV
RÉSISTANCES

P. 87
RADIO-TV
TROIS ÉMISSIONS
POUR JOUER, APPRENDRE
ET COMPRENDRE

JEU VIDÉO
COMPANY OF HEROES 2

P. 88
LIVRE
VERSAILLES VOUS EST
CONTÉ…

P. 89
PATRIMOINE KANAK
PERDRE LA TÊTE AU NOM
DE LA FRANCE

PAR HUGUES DEROUARD ET DOMINIQUE ROGER


LES RENDEZ!VOUS
DE L’HISTOIRE

RMN Musée d’Orsay

Petit Palais / Roger-Viollet


EXPOSITION | CHARTREUSE DE DOUAI

AU NORD, LES COROT… EXPOSITION | PA R IS


On sait les peintres du xixe siècle épris des lumières du Midi,
d’Italie, de Bretagne. Vers 1850, Camille Corot, lui, a eu un coup
AU TABLEAU !
Durant la IIIe République, la Ville de Paris
de cœur pour celles du Nord, qu’il peindra jusqu’à sa mort en 1875.
commanda à des artistes des décors peints
C’est l’époque où Corot passe du paysage classique aux toiles
pour ses écoles maternelles et primaires
« d’atmosphère », rêveuses et mélancoliques, baignées de brume
« dans un soucis de simplicité, de gaieté et de
argentée, qui en font un précurseur de l’Impressionnisme… Une
jeunesse ». En 1932, le Conseil de Paris vota
exposition inédite, au musée de la Chartreuse de Douai, rassemble
même, pour venir en aide aux artisans et aux
plus de 130 œuvres du peintre et de ses émules arrageois. On y verra
créateurs, un crédit de 10 millions de francs,
aussi certains de ses « clichés-verre », une technique de gravure alors
ce qui permit de doter les préaux et les cours
toute nouvelle qui consistait à dessiner à la pointe d’acier sur des
de récréation de fresques et de monumentales
plaques enduites de collodion, « tirées » ensuite comme des photos.
peintures murales colorées. Pour la première
« Corot dans la lumière du Nord », fois, le Petit Palais expose certaines de
jusqu’au 6 janvier, musée de la Chartreuse, 59500 Douai. ces œuvres décoratives (de 1880 à 1935)
Entrée, 6 €. 03 27 71 38 80 et museedelachartreuse.fr.
diffusant « une pensée moderne appliquée à la
pédagogie et à l’environnement de l’enfant ».
« L’école en images », jusqu’au 26 janvier au Petit Palais,
2, avenue Winston-Chuchill, 75008 Paris. Gratuit.
01 53 43 40 00 et petitpalais.paris.fr.
« Désirs et volupté à l’époque victorienne »,
jusqu’au 20 janvier au musée Jacquemart-André,
158, bd Haussmann, 75008 Paris. Entrée, 11 €.
01 45 62 11 59 et musee-jacquemart-andre.com.
Studio Sébert Photographe x 2

E X P O S I T ION | PA R I S

BEAUTÉS RÉVÉLÉES
Dans l’Angleterre corsetée et puritaine de la reine Victoria, des peintres
rivalisant de maîtrise technique et d’académisme décoratif ont laissé
largement transparaître une vision de la femme idéalisée et plus sensuelle
qu’on ne l’eût cru. Leurs œuvres montrent des mises en scène raffinées,
inspirées de la culture antique, de la poésie ou des romans gothiques et
médiévaux de l’époque. Pour Lawrence Alma-Tadema, Edward Burne-Jones,
Dante Gabriel Rossetti, Everett Millais, Frederic Leighton, Albert Moore et
quelques autres, la beauté était tout, et l’esthétisme un maître mot. Ils sont
à (re)découvrir au musée Jacquemart-André, à travers une sélection d’une
cinquantaine de leurs tableaux, empruntés à l’une des plus vastes collections
privées du monde, celle du financier mexicain Pérez Simón.
84
VOIR & LIRE
Delcourt

BANDE DESSINÉE | PORTRAIT D’UN GROGNARD

L’INCONNU DE 1815
Mettre en valeur des « anonymes » de l’Histoire dont les actions ont
marqué la mémoire collective : tel est le concept de cette collection
de BD. En ce jour du 18 juin 1815, sur le champ de bataille de Waterloo,
la vieille garde napoléonienne cède devant les Anglais de Wellington.
Se rendre ? Plutôt crever ! C’est alors qu’un grognard lance un

DR
« Merde ! » qui déclenche chez les soldats qui ont uni leur destin à celui
de leur empereur, un baroud d’honneur face à l’ennemi. En filigrane, on BANDE DESSINÉE | POLITIQUE
assiste aux rivalités de deux fidèles grognards, ayant réellement existé,
Gabriel Gaillard et Dominique Gaye-Mariolle. Ce dernier a servi de
LES AFFAIRES
modèle à la statue du sapeur figurant sur l’arc de triomphe du Carrousel DE LA RÉPUBLIQUE
du Louvre, et on le retrouve également sur la toile du peintre David, Sur les traces de la géniale série Il était
intitulée La Distribution des aigles. une fois en France (Glénat) de Fabien
L’Homme de l’année. 1815,
Nury et Sylvain Vallée, ces Mystères de
Sébastien Latour (scénario) et Gin la République plongent dans les affaires
(dessins), coll. Histoire & Histoires, les plus complexes et nauséabondes
Delcourt, 56 p., 14,50 €.  
À paraître en 2014 dans la série du monde de la politique. La série est
L’Homme de l’année. 1871. 1492. composée de cinq volumes, sous
1894.
la houlette du scénariste belge Philippe
Richelle (déjà signataire de la série
Les Coulisses de l’Histoire). Dans ce premier
tome, nous sommes en compagnie
de Franck Peretti. Condamné
à la peine capitale, il attend son exécution.
Son crime ? S’être intéressé d’un peu trop
près à Roger Salengro, ministre
LIVRE | AU TEMPS DES COLONIES
de l’Intérieur du Front populaire, qui
AU NOM DE LA FRANCE se donna la mort en 1936 suite à une
Être romancier, c’est s’exposer. Ainsi notre campagne de presse haineuse suscitée
narratrice d’en faire les frais lorsqu’elle reçoit par les ligues d’extrême-droite.
C’est fort
des lettres d’une lectrice l’attaquant sur l’insoutenable La structure narrative permet de
la France !,
légèreté de sa prose. Comment avait-elle pu tant railler Paule Constant, comprendre l’évolution de personnages
les charmes de la vie au temps des colonies, dans son livre coll. Blanche, clefs, de cerner leur psychologie profonde.
Gallimard,
Ouregano, paru en 1980 ? La lectrice, Madame Dubois, 256 p., 17,90 €. Reposant sur des enquêtes policières
veuve d’un administrateur des colonies, règne sur Batouri, fictives, tous les faits historiques sont
ville sortie de la poussière en 1928, à 400 kilomètres à réels et très bien documentés.
l’est de Yaoundé. En comparant ses propres souvenirs Les Mystères de la IIIe République.
à ceux de son interlocutrice, Paule Constant redonne Le Démon des années 30, Philippe
Richelle (scénario) et Pierre Wachs
vie à un monde disparu. Côté ambiance, on oscille entre (dessins) Glénat, 56 p., 13,90 €.
celle de deux grands films dénonçant les « apports du À lire également : Les Mystères de
la IVe République. Les Résistants
colonialisme » : La Victoire en chantant de Jean-Jacques de septembre ; Les mystères de la
Annaud et Coup de torchon de Bertrand Tavernier. Ve République. Trésor de guerre.
85
LES RENDEZ!VOUS
DE L’HISTOIRE

D V D | A R T

HISTOIRES DE TOILES
Du grand art que ces visites guidées par l’écrivain et historien
de l’art Hector Obalk. En 26 minutes chrono, il nous emmène dans
les plus grands musées d’Europe et des États-Unis découvrir – et
souvent redécouvrir avec un œil neuf – des chefs-d’œuvre . Si le
commentaire est précis, avec un inimitable humour pince-sans-rire,
c’est à l’image qu’il laisse le soin de charpenter sa démonstration.
Filmées « en vrai et en live », les toiles se dévoilent dans leurs
moindres détails. D’une qualité exceptionnelle, les images mettent,
Collection Grand’Art,
là, un détail en relief, s’attardent, ici, sur une texture de pigment… série documentaire
La vie du peintre, son contexte de création, sa situation sur le marché écrite et réalisée par
Hector Obalk,
de l’art passent à un plan très secondaire pour ne privilégier que Lucian Freud ;
l’existence de « sous-tableaux » dans le tableau, la « dialectique du Ingres érotique ;
Michel-Ange. Arte
net et du flou », « la chasse aux vides dans les espaces cachés du Video, 15 € chaque.
tableau »… Son approche de l’œuvre de Michel-Ange, dont la Pietà
de la basilique Saint-Pierre de Rome (travail pour lequel il a obtenu une
autorisation exceptionnelle et des moyens tout aussi exceptionnels)

DR (x 3)
est aussi instructive qu’inattendue.

TV | ÉCHOS DE TOURNAGE

« RÉSISTANCES », L’ARMÉE DE L’OMBRE


TF1 est en train de produire avec Légende Films (Paulette, Vive la France…) une mini-
série de prestige de six épisodes de 52 minutes chacun sur le thème des mouvements
de la Résistance française durant la Seconde Guerre mondiale. Aux commandes du
scénario, l’écrivain Dan Franck, homme de gauche, romancier (prix Renaudot 1991 pour
La Séparation), scénariste de bande dessinée (série de Boro reporter) et scénariste pour
le cinéma et la télévision (Monsieur Max, Jean Moulin, Carlos, Les Hommes de l’ombre…).
« Cette période m’intéresse pour cette opposition persistante entre la droite et la gauche,
entre l’extrême-droite et la gauche humaniste et radicale
socialiste qu’incarnait Jean Moulin. Cela m’intéressait non pas
pour écrire sur Jean Moulin. Mais pour raconter une histoire
politique qui ait un écho aujourd’hui », déclarait-il à la sortie
de son roman Les Champs de bataille.
Bertrand Rieger - Détours en France x 2

Derrière la caméra, on trouvera le réalisateur franco-espagnol


Miguel Courtois (El Lobo, Le Piège afghan, G.A.L., Operacion E),
qui dirigera un réjouissant plateau d’acteurs et d’actrices, dont
Richard Berry et Fanny Ardant.
Sa diffusion s’inscrira probablement dans les célébrations
du 70e anniversaire de la Libération de Paris.
Diffusion de la série Résistances, à la fin du premier semestre 2014 sur TF1.
86
REGARDER & ÉCOUTER

Jean-Paul Rouland, Brèves d’Histoire.

Radio France / Christophe Abramowitz


Ereal prod

Laurent Boyer
et Clémentine
Portier-
Kaltenbach, Grand
Quiz des histoires
de France.

Emmanuel Laurentin, La Fabrique de l’Histoire.


DR

RADIO | JOUER TV | APPRENDRE RADIO | COMPRENDRE

L’HISTOIRE HISTOIRES COURTES LA FABRIQUE


EN QUESTIONS Les Brèves d’histoire de Jean-Paul DE L’HISTOIRE
ET EN FAMILLE Rouland devraient nous donner le Créée en 1999 sur France Culture,
L’animateur Laurent Boyer et goût des petites histoires cachées l’émission du producteur et
Clémentine Portier-Kaltenbach, dans la grande. L’homme de dizaines animateur Emmanuel Laurentin, La
journaliste et historienne, vous d’émissions de radio ou de télévison Fabrique de l’Histoire, décrypte les
proposent de participer en direct signe son retour au petit écran en rapports, tendus et complexes, qui
et en famille à un quiz sur « les s’adressant à nous : « Cambronne, existent entre histoire et mémoire,
petites histoire de la grande son mot, l’a-t-il dit, oui ou non ? », en insistant sur « les usages
Histoire ». Alors, vite, inscrivez- « Connaissez-vous la vraie raison de politiques et sociaux du passé ».
vous (RTL, Grand Quiz des histoires de la construction de la tour Eiffel ? »… C’est aussi une invitation à remonter
France, 22, rue Bayard, 75008 Paris) et Le ton est celui du passionné, verve le temps, des Vikings aux Aztèques,
que le meilleur gagne ! et humour à la clef. des Gaulois aux Scythes…
Grand Quiz des histoires de France, RTL, Brèves d’histoire, chaîne Histoire, La Fabrique de l’Histoire, France Culture,
tous les dimanches de 15 à 16 heures. tous les jours à 20 h 30. du lundi au vendredi de 9 h 05 à 10 heures.

JEU VIDÉO | PC

JEU DE STRATÉGIE MILITAIRE


Ceux qui connaissent déjà la première version de ce jeu ne pourront
qu’apprécier cette suite, qui propulse cette fois le joueur le 22 juin 1941. Les
armées du IIIe Reich ont lancé une grande offensive, l’opération Barbarossa :
4 millions de soldats de l’Axe pénètrent en Union soviétique. Dans ce jeu, la
campagne est abordée avec un ensemble de thèmes très variés. Les missions
s’enchaînent : saboter des usines, escorter des unités spéciales à travers des
no man’s lands glacés, amener des chars d’assaut – Panzer IV de la Wehrmacht
et KV-1 ou T-34 de l’Armée rouge – à organiser une attaque…
DR

Company of heroes 2, jeu vidéo de Relic Entertainement, Sega, pour PC, 49,99 €.
87
LES RENDEZ!VOUS
DE L’HISTOIRE

LIVRE | DICTIONNAIRE AMOUREUX DE VERSAILLES

VERSAILLES VOUS EST CONTÉ…


Trente ans de fréquentation assidue et fidèle
de Versailles, du domaine, du château et ses décors,
de ses jardins, procure à l’historien, écrivain
et homme de média Franck Ferrand toutes
les raisons de nous faire partager son sentiment
amoureux envers « le mythe versaillais ».

FTV/Jean-Philippe Baltel
Au (v)))e siècle, les grands amoureux, épistoliers
hors pair, rédigeaient des lettres brûlantes de pas-
sion auxquelles ils joignaient des timbres, chansons
dont les paroles épousaient des airs
connus. En ce Grand Siècle, la corres-
pondance du chevalier de Boufflers et
À ceux qui, dubitatifs,
de la comtesse de Sabran est à ce titre
exemplaire. pesteraient sur cet
« ouvrage de plus »,
Écrivain (Le Bal des ifs, Versailles
après les rois…), animateur des
la réponse est simple :
magazines L’Ombre d’un doute sur il s’agit d’un portrait

Bertrand Rieger - Détours en France


France 3 et de Au cœur de l’Histoire original, personnel, irrigué
quotidiennement sur Europe  1,
membre associé de l’académie de
de souvenirs d’enfance
Versailles, Franck Ferrand a choisi un de visites privilégiées,
autre mode d’expression pour décla- de rencontres
rer sa flamme à Versailles : égrener
un abécédaire au sein d’un Dictionnaire
déterminantes.
Célèbre entre
amoureux, bel ouvrage qui vient enri- toutes les
chir la fameuse collection créée par richesses du
l’éditeur Jean-Claude Simoën chez Plon. À ceux qui, sa marguerite sentimentale et, au registre du pétale château, la gale-
rie des Glaces :
dubitatifs, pesteraient sur cet « ouvrage de plus » « je t’aime… pas du tout », on trouve Jeff Koons. 73 m de
s’ajoutant à une liste aussi incommensurable que Ou plus exactement l’exposition des œuvres du longueur. Cette
immense pièce
jalonnée d’écrits convenus et truffés d’inexactitudes, plasticien américain – « cet irrévérencieux bric-à- est une ode
la réponse est simple : il s’agit d’un portrait original, brac » – qui investirent les salles du palais en 2008. à la puissance
de Louis XIV,
personnel, irrigué de souvenirs d’enfance, de visites De même, le 7e art, quand il plante ses plateaux le miroir de
privilégiées, de rencontres déterminantes comme de tournage, ne séduit pas plus que cela notre ver- sa splendeur.
celle avec « le nouveau roi de Versailles », Gérald Van saillomane, à deux ou trois exceptions près. À ses
der Kemp, qui, près de trois décennies durant, s’est yeux, les reconstitutions sonnent faux et la galerie
attelé aux destinées de la maison Versailles. des Glaces ne reflète que trop de contre-vérités
historiques. À trop poudrer les perruques synthé-
Son dictionnaire est par définition partiel et par- tiques, le kitsch n’est jamais loin… Et même de
tial, puisqu’ensemencé à l’aune de sa passion. s’empourprer après les faiseurs de mode média-
Aussi, quand Franck Ferrand aime, il le dit, le clame, tique qui vendent du « côté coulisses » comme du
le déclame. Dans un style très littéraire, où l’élégance ruban au mètre !
des tournures, la précision des mots, l’érudition tisse la
Dictionnaire
trame d’histoires où l’intime et la pratique propre à sa La grande réussite de ce Dictionnaire affectif est amoureux
connaissance débouchent sur une approche subjec- de permettre au simple promeneur comme aux de Versailles,
Franck
tive au service d’une véritable redécouverte des lieux. fous de Versailles d’approcher une « philosophie Ferrand, coll.
du site » : « L’âme d’un lieu, c’est dans les moments Dictionnaire
amoureux,
Mais le sentiment amoureux n’est pas toujours creux qu’elle vient se livrer à vous, lorsque vous avez Plon, 557 p.,
une contrée sans nuage. Franck Ferrand effeuille déposé les armes et oublié vos références. » 23 €.
88
PATRIMOINE

Le Retour d’Ataï,
Emmanuel
Reuzé (dessins et
scénario), Didier
Daeninckx (auteur),
Emmanuel Proust
Éditions, 2012,
48 p., 15 €.

PATRIMOINE | K A NA K

PERDRE LA TÊTE AU NOM DE LA FRANCE


L’information n’a pas vraiment ému les estivants : le peuple kanak va retrouver la tête de l’un de ses héros – le grand chef Ataï de
Komalé – coupée au nom de la France et du « droit colonial » lors de la grande révolte de septembre 1878 en Nouvelle-Calédonie.
C’est le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, qui a officialisé la nouvelle à l’occasion de sa visite à Nouméa en juillet dernier.

Loin d’être symbolique, cette décision s’inscrit dans


une démarche plus large de restitution d’objets et Ce masque de
face humaine en
de « décolonisation » des traditions, des pra- bois avec un nez

Musée du quai Branly - Claude Germain


de perroquet de
presque 5 kg était
L’histoire de la tête du chef porté par un homme
lors des fêtes. Il a
kanak est une suite de été restauré grâce
au soutien de la fon-
péripéties passant par des dation BNP Paribas.
À voir au musée du
collectionneurs, des musées, quai Branly, jusqu’au
26 janvier.
les accords de Matignon…
tiques, des collections publiques. « Rendre ce coursives poussiéreuses de musées métropolitains,
vestige de notre domination coloniale et raciale, et même un article des accords de Matignon en 1988.
c’est apprendre à écouter des revendications qui
n’étaient audibles ces dernières décennies que Malgré des efforts conjugués, la tête reste
par les âmes mortes du peuple kanak ou celles de introuvable. Jusqu’à ce jour de 2011 où un ancien
quelques militants de la cause indépendantiste ou responsable de cette institution informe Didier
anticolonialiste », écrivent l’historien spécialiste Daeninckx que le crâne existe bel et bien et qu’il est
de l’empire colonial français, Pascal Blanchard, et localisé dans un recoin des réserves du musée de
Didier Daeninckx. L’écrivain, signataire des romans l’Homme. Comme s’y est engagé le gouvernement
Cannibale (1998) et Le Retour d’Ataï (2002), a été français, la tête d’Ataï retrouvera sa terre en 2014.
l’un des premiers à explorer, entre réel et fiction,
des pans oubliés de l’histoire kanak. Des écrits qui
suscitèrent l’intérêt du gouvernement français, à la
P O U R E N S AVO I R P L U S
satisfaction de l’homme de lettres, convaincu que Kanak, l’art est une parole est une grande exposition très attendue qui se
« le travail sur le réel peut provoquer des réponses ». tient jusqu’au 26 janvier au musée du quai Branly. Pour l’occasion, 320 œuvres
d’art dispersées dans les musées du monde ont été réunies ainsi que des docu-
Suivre l’histoire de la tête du chef kanak est une suite ments sur la culture kanake.
de péripéties passant par des collectionneurs, des 37, quai Branly, 75007 Paris. 01 56 61 70 00 et quaibranly.fr.
89
#96

LES CHRØNIQUES
DE L HISTØIRE

#102
P. 92
L’ÂME DES OBJETS
LE TÉLÉPHONE ROUGE

P. 94
LES FAITS DIVERS DANS
L’HISTOIRE
TROPPMANN,
LE MONSTRE DE PANTIN

P. 96
IMAGES DE L’HISTOIRE
LA MARSEILLAISE,
C’EST DU RUDE

P. 98
POPULAIRE
MAIS PAS INNOCENTE
COLCHIQUES
DANS LES PRÉS

P. 100
L’HISTOIRE AU TABLEAU
LE RADEAU
DE LA MÉDUSE

P. 102
L’ILLUSTRE INCONNU
ÉMILE COUÉ

P. 104
L’EXPRESSION
EN QUESTION
LA FIN DES HARICOTS
www.bridgemanart.com. En haut, Brice Larderau - Détours en France
92
Synopsis du
Sterling Dr Folamour, film DĒTOURS EN HISTOIRE
Hayden en d’anthologie :
général Le Président des
Jack D. Ripper. États-Unis tente
de désamorcer un
conflit nucléaire
(initié par un géné-
ral américain en
plein délire) avec
les Russes. Le
téléphone rouge
chauffe à blanc…

Peter Sellers en
George C. Scott en général
Lionel Mandrake.
Buck Turgidson.

Peter Sellers
en président
Merkin Muffley.
Coll. Christophe L x 5

TELEPHONE
L ’ Â M E D E S O B J E T S

LE

ROUGE
Inauguré en 1963 en pleine guerre froide, il fête
à l’aide d’un câble niché au fin fond de l’Atlantique et,
qu’avant d’arriver au Kremlin ou au Pentagone – et non
à la Maison-Blanche –, le bulletin secret transitait par
Londres, Copenhague, Stockholm et Helsinki. Cette
« hotline » de style télétype fut cependant utilisée à
cette année ses 50 ans. Mais le « téléphone rouge »,
maintes reprises, Lyndon Johnson l’inaugurant en
popularisé par le 7e art, notamment par Stanley Kubrick,
1967 durant la guerre des Six Jours. Et ce n’est qu’en
n’était ni rouge, ni même… un téléphone !
1971 qu’une communication directe est améliorée,
via satellites… mais toujours sans téléphone rouge.
Le titre du film TEXTE DE HUGUES DEROUARD
de Stanley
Kubrick annonce Après la crise des missiles de Cuba, qui avait failli Le cinéma a pourtant très vite popularisé cette
la couleur : mener à une guerre nucléaire mondiale, le principe image symbolique. Dès 1964, dans Dr Folamour,
Dr Folamour
ou comment j’ai d’une liaison directe entre Washington et Moscou est film de Stanley Kubrick, une scène mémorable voit
appris à ne plus établi en juin 1963, à l’initiative des Américains. C’est Peter Sellers en président des États-Unis discutant,
m’en faire et à
aimer la bombe. le « téléphone rouge ». N’allez pourtant pas imaginer via ce fameux téléphone, avec son homologue sovié-
Cette fantaisie Khrouchtchev et Kennedy dans leur bureau respectif tique, ivre… Le mythe du « téléphone rouge », expres-
militaire, filmée
pendant la guerre se divulguant leurs petits secrets dans un combiné sion entrée dans le langage courant pour désigner
froide, tourne en vermillon : un, le téléphone n’était pas rouge ; deux, ce une communication d’urgence entre puissants, finira
dérision la pire
des options en
n’était même pas un téléphone ! Ce moyen de commu- même par être utilisé par les politiciens. Dans sa cam-
cas de guerre. nication entre l’URSS et les États-Unis n’était, dans un pagne présidentielle de 2008, Hillary Clinton lança
Satirique,
grinçant, on ne
premier temps, qu’une ligne télégraphique… Et la ligne ainsi un spot questionnant les électeurs : « Qui voulez-
s’en lasse pas. n’était pas si directe que cela puisqu’elle s’établissait vous voir décrocher le téléphone en cas de crise ? » &
93
LES CHRONIQUES
DE L’HISTOIRE
TEXTE DE DOMINIQUE ROGER

L E S F A I T S D I V E R S D A N S L ’ H I S T O I R E

TROPPMANN
MONSTRE
LE DE PANTIN
La passion populaire pour le fait
divers ne date pas du xixe siècle,
mais avec l’affaire du « monstre
de Pantin », le crime prend
Le 18 janvier 1870, devant la prison de la Roquette
une dimension médiatique
dans le 11e arrondissement de Paris, « les bois
extraordinaire.
de justice » (la guillotine) décapitent Jean-Baptiste
Troppmann. C’est le point final, dans une mise en scène
sordide face à une foule en liesse, de l’un des faits divers Claude, Troppmann tergiverse, puis passe aux aveux,
qui remuèrent l’opinion publique, les journalistes, les donne l’emplacement des corps de Jean et Auguste
écrivains et la classe politique du Second Empire. Kinck, sommairement ensevelis dans la forêt vos-
gienne. Toute la famille a été assassinée sauf le der-
LA DÉCOUVERTE DE SIX CADAVRES nier-né, un jeune enfant qui était en nourrice.
Caricature Tout a débuté le 20 septembre 1869. Entre les
de l’assassin Quatre Chemins et la gare de Pantin, un dénommé À LA UNE DES JOURNAUX
Jean-Baptiste
Troppmann
Langlois, petit cultivateur, fait une découverte effroy- Du Figaro au Petit Journal, du Gaulois à
(1849-1870) able : le corps d’une femme lardée de coups de cou- L’Illustration, la presse se répand en articles qui se
publiée dans la
teau. La police exhume cinq autres cadavres, des transmuent en de véritables romans-feuilletons. Le
revue L’Éclipse le
23 janvier 1870. enfants assassinés de la manière la plus cruelle. Le voyeurisme, l’inexactitude journalistique et la complai-
Le dessin est constat de police révèle que ces « jeunes corps ont été sance occupent la plupart des unes. Après cent jours
signé André Gil,
le dessinateur victimes de strangulations, d’égorgements […] ache- d’instruction, le procès s’ouvre, le 27  décembre,
et chansonnier vés à coups de pioche […] certains enterrés vivants ». à la cour d’assises de la Seine, devant une salle
célèbre pour
avoir dessiné un Leur identification ne tarde pas. Il s’agit de cinq archicomble. Troppmann est condamné à la peine
lapin sur la façade membres d’une même famille de huit personnes, les capitale. Il est dévoré par l’ambition et avide de réus-
du cabaret qu’il
fréquentait à Kinck, originaires de Guebwiller, en Alsace. Manquent site sociale, il a commis de crapuleux crimes d’argent.
Montmartre et le père, Jean, et le fils aîné, Gustave. Les soupçons
qui devint alors
le Lapin agile (le se portent immédiatement sur eux. Les recherches CRIME PRIVÉ OU AFFAIRE D’ÉTAT ?
lapin à Gil). débutent. Les deux suspects restent introuvables. La Mais l’affaire n’en reste pas là. Une partie de la
« scène de crime » se transforme vite en presse estime que l’instruction était uniquement
un très glauque lieu de pèlerinage. Le à charge. Aucun témoin capital n’est appelé à la
23 septembre, au Havre, le gendarme barre, on réfute qu’il ait pu avoir des complices mal-
Ferrand, attiré par l’attitude étrange gré des indices accablants. Une autre piste s’ouvre :
d’un individu, effectue un contrôle on soupçonnerait le père de Jean-Baptiste, Joseph
d’identité. Il identifie un certain Jean- Troppmann, d’avoir inventé un nouveau système de
Baptiste Troppmann, domicilié à Pantin, canon, voire un nouveau type d’arme, une mitraillette,
la proche banlieue nord-parisienne. a-t-on évoqué. Troppmann fils a-t-il cherché de l’argent
Âgé de 18 ans, ce technicien alsacien auprès de Jean Kinck, lui aussi avide de réussir
en système de filature du textile cher- dans les affaires, pour subventionner les inventions
chait à s’embarquer pour l’Amérique. paternelles ? De là à voir se profiler quelques conni-
L’homme panique, se jette à l’eau avant vences avec les services secrets. N’oublions pas que
d’être arrêté. Dans son havresac se nous sommes à quelques mois de la guerre franco-
trouvent des lettres, de l’argent et des prussienne. Et de se demander, encore aujourd’hui,
Adoc-photos

objets appartenant aux Kinck. Ramené si l’hypothèse du crime solitaire n’arrangeait pas le
à Paris par le chef de la Sûreté, Auguste gouvernement français… &
94
Jean-Baptiste
Troppmann
photographié
en 1869.

Bridgemanart.com

95
LES CHRONIQUES
DE L’HISTOIRE

I M A G E S D E L ’ H I S T O I R E

LA MARSEILLAISE
C ’ E S T D U

RUDE
Quel lien entre notre hymne national et la sculpture sur
l’arc de Triomphe ? Un nom, La Marseillaise, mais surtout
un hommage aux Français de l’été 1792, bâtisseurs
de la République. Didier Daeninckx nous raconte.

D I D I E R Commandée en 1833 par Adolphe


DAENINCKX Thiers, ministre de l’Intérieur de
Ē C R I V A I N 
la monarchie de Juillet, et terminé
Né à Saint-
trois ans plus tard pour l’inaugura-
Denis, installé à
Aubervilliers, Didier tion de l’arc de Triomphe de l’Étoile,
Daeninckx a été La Marseillaise, sculpture réalisée
ouvrier imprimeur et par François Rude qui orne le pilier
journaliste localier
avant de passer au droit du monument s’appelait tout
« métier » d’écrire en d’abord Le Départ des Volontaires
Aurélie Cardin

publiant au début de 1792. Après les bouleverse-


des années 1980
Philippe
P
Phili
hili
iliippe
pp
p pe
p eM
Matsas
atsas
a tsas
t a / Op
O
Oplae
plae
lae Mort au premier tour ments de la Révolution, de l’Empire,
et Meurtres pour de la Restauration, Louis Philippe qui
mémoire (Série noire, Gallimard) se proclame roi des Français et aime
qui reçoit le prix de la critique et
un grand succès public. Abordant à se faire appeler roi citoyen, fait
tous les genres littéraires, son flotter le drapeau tricolore sur son
œuvre féconde s’enracine dans palais. Filleul de Louis XVI, il a adhéré
le terreau de la réalité sociale et
politique. Son dernier album La
au Club des Jacobins, et son propre
pub est déclarée 1914-1918 est père, Philippe Égalité, a voté la mort
paru en octobre chez Hoëbeke. du roi avant de finir décapité à son
tour. Au début de son règne, Louis
Philippe tente de pacifier une nation
meurtrie, désorientée, de lui faire retrouver son 1792 quand la levée en masse des régiments de
unité. Attentif à ce message, François Rude met volontaires, cette armée de va-nu-pieds, inversa
en scène un peuple habité par l’Histoire, depuis la le cours des choses, permit la victoire de Valmy
Gaule représentée par un guerrier à moustaches, contre les Prussiens, celle de Jemmapes contre les
et se portant au secours de la patrie en danger. Autrichiens, préludes essentiels au rétablissement
L’artiste puise son inspiration dans l’élan de l’été de la France dans ses frontières.

UN CHANT EXALTANT
Le sculpteur François Rude met en scène Depuis le 11 novembre 1920, la dépouille d’un
combattant de la Grande Guerre, le Soldat
un peuple habité par l’Histoire, depuis la Gaule inconnu, repose là sous une plaque de granit, et les
représentée par un guerrier à moustaches. accents martiaux de La Marseillaise qui rythment
96
DĒTOURS EN HISTOIRE

Rouget de
Lisle, auteur
de la chanson,
a été peint par
Isidore Pils.
Claude Joseph
Rouget de
Lisle chantant

www.bridgemanart.com
La Marseillaise
pour la première
fois, peinture à
l’huile (1849).

intermède en 1793-94) pour que La Marseillaise


soit élevée au rang d’hymne national. D’autres
pays lui firent ce même hommage, en modifiant
les paroles, comme le gouvernement provisoire
russe de 1917 :
Debout, debout, travailleurs !
Debout contre les ennemis, frère affamé !
En avant ! En avant !
Ton peuple crie vengeance.

DES PAROLES MAL INTERPRÉTÉES


Au fil du temps, le tempo de la marche fut vic-
time d’accélérations brutales, puis de ralentis-
sements intempestifs pour la priver de son air
martial. Les Beatles s’en emparèrent pour l’ouver-
ture de All you need is love, Serge Gainsbourg la fit
reggae… etc. Mais ce sont les paroles qui posèrent
le plus de problème. Même Victor Hugo rêvait de
les modifier. Jusqu’à ce qu’on la siffle au Stade de
Brice Lardereau - Détours en France

France, non parce qu’on y préférait le PSG à l’OM,


mais plus certainement en raison de ce refrain :
« Aux armes citoyens ! Formez vos bataillons :
marchons, marchons, qu’un sang impur abreuve
nos sillons. » Nous y lisons un racisme fortifié par
les guerres de 1870, 1914-1918, 1939-1945
contre l’Allemagne, alors que Rouget de Lisle fai-
sait allusion à un tout autre contexte. En février
1792, quelques semaines avant qu’il ne com-
Pour la pile
les cérémonies ne cessent de saluer son sacri- nord de la face pose son Chant de guerre, l’Assemblée natio-
fice. Une Marseillaise qui fut conçue par Rouget est de l’arc de nale votait une loi qui donnait le droit aux soldats
Triomphe, côté
de Lisle en avril 1792, à Strasbourg, sous le nom Champs- d’élire leurs officiers. Des hommes du rang, des
de Chant de guerre pour l’Armée du Rhin. Cette Élysées, roturiers, allaient être portés par centaines à la
le sculpteur
marche était destinée à exalter le dévouement dijonnais François tête des régiments. Des hommes prêts à verser
des « enfants de la Patrie », ces volontaires alsa- Rude conçoit leur « sang impur » dans les sillons des plaines de
cette allégorie de
ciens de 1792 qui se rassemblaient sous les yeux la Patrie en Valmy, de Jemmapes, pour que lèvent les mois-
du compositeur, sur la place de l’Homme-de-Fer. réunissant sons futures. La phrase qui nous hérisse tant
dans ce même
On sait que cet air fut repris par les combattants groupe les révo- aujourd’hui dit l’exact contraire de ce que nous
venus des rives de la Méditerranée, et que c’est lutionnaires, les y lisons : elle illustre l’abolition d’un privilège en
bonapartistes et
dans leur sillage qu’il se transforma en chant des les royalistes. exaltant la vertu du vote, de la démocratie, face
Marseillais. Il faut attendre 1879 (à part un bref à l’autorité de droit divin. &
97
LES CHRONIQUES
DE L’HISTOIRE
TEXTE DE DOMINIQUE ROGER

P O P U L A I R E M A I S P A S I N N O C E N T E

COLCHIQUES

PRES
DANS
LES

L’entendre une fois et l’avoir dans la tête pour toute la journée. Sa jolie petite poésie, pas
monotone, nous emporte, nous voilà partis en balade par les bois et les prés, dans une campagne
où l’automne s’installe tout en douceur. Mais au fait, d’où viennent ces colchiques ?

Colchiques dans les prés Nuage dans le ciel Et ce chant dans mon cœur
Fleurissent, fleurissent S’étire, s’étire Murmure, murmure
Colchiques dans les prés Nuage dans le ciel Et ce chant dans mon cœur
C’est la fin de l’été S’étire comme une aile Murmure le bonheur

La feuille d’automne Châtaignes dans les bois


Emportée par le vent Se fendent, se fendent
En ronde monotone Châtaignes dans les bois
Tombe en tourbillonnant Se fendent sous nos pas

Colchiques dans les prés, initialement intitulé Automne, vigueur de nos jours chez les louveteaux et éclaireurs. La
appartiendrait à un patrimoine que l’on imagine immé- guerre suspend son envolée artistique mais pas son enga-
morial… Faux ! Colchiques… n’a rien à voir avec le réper- gement militant. Elle devient à Lille l’une des chefs de file du
toire de la chanson traditionnelle. Son contexte est celui des « Guidisme des caves ». Pour offrir assistance aux blessés, aux
années 1940 et ne cherchez pas ses auteurs, Jacqueline réfugiés et aux clandestins, elle prendra de grands risques.
Debatte et Francine Cockenpot, au Panthéon des chanson-
niers, elles demeurent aux abonnés absents. Si on vous dit UN STANDARD QUI A 70 ANS
que la muse inspirée de cette belle ritournelle se nomme En 1943, le hasard place sur sa route une compa-
Corbeau Unique… ne pouffez pas ! Le totem de baptême triote lilloise, elle aussi poète, Jacqueline Debatte,
dans le mouvement scout n’a rien de comique, et si Francine alias Jacqueline Claude. De cette rencontre va naître
Cockenpot en fut affublée, c’est qu’il y avait une bonne raison Automne, qui est enregistré à la Sacem. Des mots simples,
(pour Jacques Brel, c’était Phoque Hilarant, Jacques Chirac une ambiance de douce mélancolie, un air sonnant comme
était Bison Égocentrique et l’Abbé Pierre, Castor Méditatif). une partition issue du fonds traditionnel, la chanson touche
immédiatement un très large public. Soixante-dix ans après
LE HIT PARADE DES FEUX DE CAMPS sa création, Colchiques dans les prés reste un standard qui
Donc, la Lilloise Francine Cockenpot est une fervente fait les belles heures des chorales. La chanson est égale-
adepte des Guides de France, principal mouvement de ment régulièrement reprise et adaptée par des groupes de
scoutisme catholique féminin fondé en 1923. Autour d’un rock ou de jazz et des auteurs-compositeurs-interprètes
feu de camp, elle n’a pas son pareil, dit-on, pour animer un comme Francis Cabrel.
groupe et ses talents artistiques sont reconnus. Du coup, Au soir de sa vie, Francine Cockenpot sera gravement
sa hiérarchie lui confie une mission d’importance : enrichir agressée à son domicile lillois. Elle meurt en 2001 à l’âge de
le répertoire de chansons du mouvement. Corbeau Unique 82 ans, laissant derrière elle plus de 800 chansons et un
déploie ses ailes et aligne de véritables « tubes » encore en tube immortel. &
98
99
LES CHRONIQUES
DE L’HISTOIRE
T E X T E D E R A FA EL PIC

L’ HISTOIR E AU TA BLE AU

LE RADEAU
MEDUSE
DE LA

Cet immense tableau de Géricault, exposé au musée du Louvre,


dénonce les élites corrompues de la Restauration. Pressé de
reprendre le Sénégal aux Anglais, le capitaine royaliste Duroy de
Chaumareys, qui commandait la frégate La Méduse, fit preuve
d’incompétence et de lâcheté. Il échoua, le 2 juillet 1816 au large de
la Mauritanie et abandonna 147 de ses hommes sur un radeau.

A - UN RADEAU HYPERRÉALISTE
Pour rendre compte de cette embarcation de fortune, réalisée à partir des
pièces de bois de La Méduse fracassée, Géricault ne s’est pas laissé guider
par l’inspiration. Il a respecté les dimensions (20 x 7 mètres) en recueillant les
informations du charpentier de bord. Il fit même réaliser une maquette.

B - LE MASQUE DE LA MORT
Pour rendre la raideur et l’aspect cadavériques, Géricault s’est abondamment
documenté. Il a fréquenté les morgues et aurait même introduit dans son
atelier des têtes et des bras coupés, dont il faisait provision à l’hôpital Beaujon,
proche de son atelier du Roule.
A
C - DELACROIX INCOGNITO B
Ami et disciple de Géricault, Delacroix a posé pour la composition. Le mort
au premier plan, face contre le plancher, c’est lui. Comme celle des autres
personnages, sa musculature est peu conforme à treize jours de jeûne et
de souffrance : une représentation trop réaliste aurait sans doute été jugée
inacceptable et aurait fermé les portes du Salon à la toile.

D - CACHEZ CE PIED !
Ces hommes à l’agonie ont curieusement gardé leurs chaussettes. Malgré
toute sa virtuosité, Géricault avait en effet un point faible : le rendu des pieds.
D’où sa décision de masquer cette insuffisance par une trouvaille inattendue…

E - PAROLE DE SURVIVANT
Deux des personnages sont des miraculés : le géographe Corréard (qui tend le bras) et le chirurgien
Savigny (qui l’écoute). Ils firent partie des 147 malheureux qui s’entassèrent sur le radeau que
devaient remorquer les canots de sauvetage. Mais les câbles furent prestement coupés… Leur
histoire, publiée en 1817, causa un véritable séisme politique : elle entraîna la démission du ministre
de la Marine et la condamnation du capitaine Duroy de Chaumareys à trois ans de prison.
100
F - LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ 
Le radeau fut le théâtre de faits terribles – meurtres, épisodes de folie, suicides,
cannibalisme – mais le dénouement apporte un message révolutionnaire : soutenu par
deux de ses compagnons d’infortune, c’est un Noir (Géricault militait pour l’abolition de
l’esclavage, rétabli par Napoléon en 1802) qui agite le chiffon de la dernière chance.

C
Bridgemanart.com

G - AU LOIN, L’ESPOIR
Si le mauvais temps secoua longtemps le radeau, il n’en fut pas ainsi le jour fatidique du
sauvetage. C’est sur une mer d’huile que l’Argus, que l’on devine à l’horizon, vint
sauver 15 hommes exténués (la seule femme, une cantinière, avait été jetée
par-dessus bord quelques jours plus tôt) dont cinq devaient rapidement décéder.
101
LES CHRONIQUES
DE L’HISTOIRE
TEXTE DE DOMINIQUE ROGER

L ’ I L L U S T R E I N C O N N U

EMILE COUE
RECOURS
OU LE Ils sont inventeurs, scientifiques, militaires,
artistes, politiciens… Leurs noms sont
souvent passés dans le langage de tous les
jours. On croit les connaître car la postérité
À L A M É T H O D E les a consacrés. Mais qui sont-ils vraiment ?

Lequel d’entre nous, tenté de céder du terrain à méthodiquement conduite d’idées positives ». Soit,
quelques sombres pensées négatives, n’a jamais en répétant machinalement, à la manière de man-
entendu un collègue de travail ou un ami dire : tra, des formules simples qui pénètrent l’inconscient
« Essaye la méthode Coué, c’est moins dangereux dans une idée d’amélioration, de progrès, de mieux-
que les anxiolytiques et moins cher qu’un psy ! » être, cette idée s’immisce durablement dans les
Brandir « la méthode Coué » n’est pas utiliser une contrées complexes de l’inconscient et elle devient
simple expression populaire ; ce n’est pas non plus agissante.
l’une de ces galéjades qui dessinent des rictus
de gentille moquerie sur le visage de vos inter- LES AMÉRICAINS L’ADORENT
locuteurs. Parler de Coué, c’est aborder la vie et En 1910, il inaugure à Nancy une « clinique
l’œuvre d’un personnage étonnant : Émile Coué de libre », puis fonde l’École lorraine de psychologie
La Châtaigneraie (1857-1926). appliquée. Tout ce qu’il touche, en France comme
à l’étranger (les Américains lui réserveront un
LES PAROLES QUI RASSURENT triomphe) se transforme en succès. Il est l’un des
Issus de la petite noblesse bretonne, ses parents, plus célèbres précurseurs de la psychologie ana-
désargentés, ne peuvent lui offrir les études de lytique. Épuisé, il meurt le 2 juillet 1926.
chimiste dont il rêve. L’excellent élève deviendra
pharmacien. À 26 ans, il ouvre son officine dans sa LA MÉTHODE AUJOURD’HUI
ville natale à Troyes. À notre époque où, dans les entreprises, les res-
Remarquant qu’admi- ponsables des ressources humaines s’évertuent
Ses parents ne nistrer des paroles à mettre en place des plans de « développement
peuvent lui offrir positives et rassurantes personnel », où les coaches s’occupent de notre vie,
à ses clients quand il où nos compatriotes sont champions toute catégorie
les études de délivre ses remèdes a en consommation de neuroleptiques, où il est permis
chimiste dont il une influence sur leur de penser que l’autosuggestion est un langage propre
rêve. Il deviendra santé, il organise ses au temps de crise, la méthode Coué est prise très
premières thérapies. au sérieux. Les manuels de psychiatrie et de psy-
pharmacien . Chez lui se croisent chologie s’y intéressent, les « couéistes » de tous les
névrosés, victimes de pays livrent leurs confidences sur des sites dédiés,
guerre, riches Anglaises les sophrologues l’intègrent à leur enseignement. Le
mélancoliques. Dans la recours à la méthode d’Émile Coué vous laisse de
mouvance des docteurs Liébeault et Bernheim, fers marbre, sceptique, dubitatif ? Allez, « autosuggestion-
de lance de l’École hypnologique de Nancy, il s’inté- nez-vous » en répétant, les prochains matins, cette
resse à l’hypnose avant de rejeter une méthode qu’il phrase sésame du fameux placébo verbal : « Tous les
juge autoritaire et directive. jours à tout point de vue, je vais de mieux en mieux »…
Et attendez le résultat. &
FORMULES SIMPLES ET POSITIVES
L’homme a une cinquantaine d’années lorsqu’il Émile Coué (1857-1926)
sur la une du magazine
sort de l’anonymat en fondant les principes de base satirique allemand Simplicissimus
de sa « méthode d’autosuggestion consciente et du 12 décembre 1925.
102
www.bridgemanart.com

103
LES CHRONIQUES
DE L’HISTOIRE
TEXTE DE DOMINIQUE ROGER

L ’ E X P R E S S I O N E N Q U E S T I O N

LA FIN
Elles insufflent vigueur et humour à nos conversations.
Les expressions populaires forment le creuset commun de l’histoire

HARICOTS
des mots. Mais d'où viennent-elles, quel est leur sens réel ?

DES

… Et non comme entendu au comptoir d’un bistrot : « Et si on morceaux, dépecer, découper, débiter. Aussi, le « haricot de
mangeait, c’est la faim des haricots ! » Lorsque quelqu’un clame mouton » n’est qu’une sorte de ragoût où aucune « fève de hari-
que « c’est la fin des haricots », c’est vraiment que tout part à cot » ne pointe le bout de ses téguments.
vau-l’eau ! Il semblerait que l’expression soit assez récente, de
la fin du xixe siècle probablement. En toute logique, il est permis Par le hasard d’un glissement sémantique, au xixe siècle, le
de penser que le bon vieux fayot des familles, et surtout des haricot quitte le registre des fourneaux pour mijoter dans de
pensionnats, des mitards et des casernes, serait à l’origine de la drôles d’affaires. Paul-Émile Littré, dans son Grand Dictionnaire
locution. Comme si la fin du stock précipitait écoliers, taulards de la langue française (1863-1877) publie la définition sui-
et militaires dans un poignant désarroi alimentaire. vante : « Haricoter : spéculer mesquinement au jeu ou dans
les affaires, faire des affaires minimes. » Quand on joue aux
L’explication serait trop simpliste. La piste est plus à qué- cartes façon « petit bras », on mise avec des haricots… Et de
rir du côté d’un verbe du vieux français, attesté dès la fin du laisser le mot de la fin à Claude Duneton qui écrit : « En période
xive siècle, « harigoter », qui, pour le coup, n’a rien à voir avec de crise économique, s’il survenait une catastrophe quelconque
la fève légumineuse introduite en France depuis le Mexique ce serait la fin des haricots : c’est-à-dire la fin du bricolage avec
au xviie siècle. Harigoter (ou haricoter) signifie alors tailler en lequel, tant bien que mal, on fait aller cahin-caha… » &  
104
Actuellement
chez votre marchand de journaux
MÉMOIRE DES LIEUX
- FON TA IN EBL E AU -
PA R F R A NC K F E R R A N D

106
EN PARTENARIAT AVEC

M É M O I R E D E S L I E U X

FONTAINEBLEAU
MAISON DES SIÈCLES
LA

Ainsi Napoléon Ier avait-il surnommé le grand château de François Ier,


de Henri IV, de Louis XV et des deux Empires ; la résidence d’accueil
de la reine Christine de Suède et celle, forcée, du pape Pie VII ;
le décor un peu trop solennel de la révocation de l’édit de Nantes
et des Adieux de 1814… Ainsi apparaît bien, aux yeux du
visiteur épris d’histoire, l’une des plus fascinantes sécrétions
de l’ancienne France.

PA R F R A N C K F E R R A N D
Historien, écrivain, animateur de l’émission de télévision
L’Ombre d’un doute (France 3) et aux manettes
de l’émission quotidienne Au cœur de l’histoire
(Europe 1), Franck Ferrand vous donne rendez-vous
Jean-Philippe Baltel / FTV 2013

dans chaque numéro de Détours en Histoire.


Sous sa plume, laissez-vous conter petites et grandes
histoires qui ont tissé notre passé national.

Le Siècle de Francois Ier est une toile de


Gabriel Lemonnier (1743-1824). La scène
se passe à Fontainebleau, dans la galerie
de Diane, et illustre le jour où le roi esthète
découvre le tableau peint par Raphaël,
La Sainte Famille. Entouré de ses proches,
il partage son admiration pour cette œuvre
de 1518 avec Léonard de Vinci. Le Siècle de
François Ier (début xixe siècle) est conservé au
musée des Beaux-Arts de Rouen, La Sainte
Famille est exposée au Louvre.

C’est dans la
chapelle de la
Trinité qu’a été
célébré
le mariage de
Louis XV
avec Marie
Leszczynska
en 1725.
Construite sous
le règne d’Henri II,
elle est voûtée
et décorée
sous Henri IV.
Son ornement
foisonnant
annonce l’ère
Sylvain Sonnet/hemis.fr

baroque.
Photo Josse/Leemage

107
MÉMOIRE DES LIEUX
! FON TA IN EBL E AU !
PA R F R A NC K F E R R A N D

La jeune princesse étudie son maintien. En zième du nom, de sept ans son cadet – autant dire
ce matin clair du 5 septembre 1725, son car- le souverain le plus puissant d’Europe et le plus
rosse, brillamment attelé, escorté d’une houle de beau parti de son siècle ! Ces épousailles inespé-
cavaliers à plumets blancs, vient se ranger au bas rées, fruit d’intenses tractations diplomatiques et
de l’escalier dit du Fer à cheval – étonnant mor- d’une sélection matrimoniale à faire pâlir bien
ceau de bravoure d’Androuet du Cerceau. Maria des émissions de téléréalité, c’est à Fontainebleau
Leszczyńska – on disait naguère Marie Leczinska qu’elles vont prendre place, en cette demeure de
et c’était bien plus simple – a déjà vingt-deux chasse de la cour de France, habitée, presque
ans. Hier encore, elle n’était, à Wissembourg en chaque automne, depuis le beau XVIe siècle.
Alsace, que la fille réfugiée du pauvre Stanislas,
roi de Pologne élu et aussitôt déchu – soit l’un 1725, UN MARIAGE ROYAL
des plus piètres partis du Gotha. Et voilà qu’au- Ces noces constituent l’un des temps forts du
jourd’hui, elle s’apprête à épouser le jeune et numéro saisonnier de L’Ombre d’un doute ;
ravissant roi de France et de Navarre, Louis, quin- et si j’ai tenu à ce qu’il en fût ainsi, c’est que le
108
EN PARTENARIAT AVEC

Fleuron de la
cour du
Cheval-Blanc,
l’escalier du Fer
à cheval est
l’œuvre de Jean
Androuet du
Cerceau. Réalisé
en 1634, il
permettait que
les carrosses
passent sous ses
rampants. Le nom
Cheval Blanc
vient de la
présence (entre
1565 et 1626)
d’un moulage
en plâtre d’une

www.bridgemanart.com
statue équestre
de Marc-Aurèle.
Mais, depuis le
20 avril 1814, on
l’appelle aussi
cour des Adieux…

« Soldats de ma
vieille garde, château dans le temps réel, devait écrire à son
je vous fais mes sujet le très fi n Pierre Gascar. À partir de la
adieux… »
La scène se Renaissance, la décoration intérieure de l’édifice
passe le
20 avril 1814,
superpose, plus qu’elle ne substitue, son univers
dans la cour du mythologique à celui, plein de légendes, de la forêt
Cheval-Blanc,
l’Empereur vient voisine. Descendue des peintures du Primatice,
d’abdiquer. Dans Diane rejoint le Grand Veneur. On appelle ainsi
quelques jours,
il rejoindra l’île le chasseur vêtu de noir, à l’air hagard, qui, la
d’Elbe. nuit, chevauche sans fin en levant de temps en
temps le bras, comme s’il conduisait une troupe
invisible. De la galerie François Ier tout illuminée,
où la rumeur des bals ne s’éteindra qu’ à la fin du
Second Empire, on entend quelquefois le galop
de son cheval.»
Sylvain Sonnet/hemis.fr

LA VRAIE DEMEURE DES ROIS…


Celui dont les aigles ornent encore les grilles
du palais, celui dont la voix, brisée par l’adver-
sité, résonne encore dans la cour du Cheval-
Blanc, Napoléon, disait donc de Fontainebleau
« La vraie demeure des rois, la maison des – si l’on en croit le Mémorial de Sainte-Hélène –
siècles » : l’Empereur, par cette formule, qu’il était « la vraie demeure des rois, la maison
des siècles ». Comme souvent, l’Empereur avait
a saisi la longévité de cette résidence royale, saisi d’une formule la singularité des lieux : la
inscrite partout dans l’incroyable longévité de cette résidence royale, inscrite par-
tout dans l’incroyable enchevêtrement de ses
enchevêtrement de ses styles.
styles. Nous avons essayé, pour notre part, d’iso-
ler comme à l’accoutumée quelques moments
mariage royal de 1725 me paraissait rassembler inouïs de la saga bellifontaine – comme l’au-
en un tableau tous les visages de Fontainebleau ; raient fait les stances d’un long, d’un très long,
voilà en efet un événement royal, inattendu, sai- d’un interminable drame. Un doute, tout d’abord :
sonnier, coruscant, politique et lourd de consé- de quoi Philippe le Bel, victime d’un accident
quences. « Quelques faits historiques disséminés de chasse alors qu’il courait la bête noire aux
sur sept siècles ne parviennent pas à ancrer le SUIT E PAGE 1 10
109
MÉMOIRE DES LIEUX
! FON TA IN EBL E AU !
PA R F R A NC K F E R R A N D

par la duchesse d’Étampes, maî-


tresse du roi… Une ombre : celle,
combien menaçante, d’un quar-
teron de spadassins, chargé par la
reine Christine de Suède d’exécu-
ter – en pleine galerie des Cerfs ! –
un traître aux yeux de sa maîtresse,
dénommé Monaldeschi… Encore
un doute : ou comment Madame
de Pompadour a-t-elle pu déjouer
l’entreprise de ses ennemis au sein
même de la cour, et faire disgracier
en fin de compte la jeune Charlotte-
Rosalie de Choiseul-Beaupré…
Sylvain Sonnet/hemis

TROIS GRANDS DRAMES


Ses heures les plus dramatiques,
Fontainebleau les aura peut-être
vécues, vers la fin du Premier
La galerie des environs de ce qui, alors, n’était encore qu’un Empire, lorsque Napoléon fit de sa « maison
Assiettes est un
aménagement donjon, est-il mort vraiment ? Et si, me suis-je des siècles » le théâtre de trois grands drames :
récent (1840) parfois demandé, l’attaque cérébrale qui devait d’abord, son divorce à regret d’avec Joséphine.
que l’on doit à
Louis-Philippe. finalement l’emporter, avait été causée – plus Les cris, les pleurs, les scènes, c’est ici qu’il faut
Dans les
boiseries sont que par la prétendue malédiction de Jacques de les imaginer, en efet. Près de trois ans plus tard, il
incluses Molay – par le surmenage d’un monarque épuisé allait faire de ce château une véritable prison – en
128 assiettes du
service historique d’imposer, à lui tout seul, une certaine idée de tout cas une résidence surveillée – pour le sou-
de Fontainebleau l’État moderne ? verain pontife, littéralement enlevé à Rome à l’été
(1839 - 1844)
en porcelaine Et puis une ombre furtive : celle de l’empereur 1809, et détenu, dans un premier temps, à Savone.
de Sèvres. Charles Quint, sombre et solitaire jusqu’à l’agora- « Je suis fâché qu’on ait arrêté le pape, avait
Les peintures
illustrent phobie, obligé par François Ier de courir de fête en concédé l’Empereur dans une lettre à Fouché,
le thème
des enfants
grand-messe et de bal en festin, alors qu’en son en date du 18 juillet 1809 ; c’est une grande folie.
chasseurs. for intérieur, il pleurait son Isabelle de Portugal, Il fallait arrêter le cardinal Pacca et laisser le pape
l’amour de sa vie, depuis peu rappelée à Dieu… à Rome. Enfin ce qui est fait est fait. » À comp-
Un doute : celui qui plane sur le départ en catas- ter de 1812, Pie VII passera donc dix-neuf mois
trophe du grand, de l’incomparable Benvenuto dans ces murs grandioses, mais inconfortables –
Cellini, apparemment chassé de Fontainebleau une humiliation sans exemple, comme une tache

C H R O N O L O G I E | C H ÂT E A U D E F O N TA I N E B L E A U
1268 et 1314 : naissance et mort à Fontainebleau de Philippe IV le Bel. 1685 : signature de l’édit de Fontainebleau, portant révocation de
1528 à 1539 : de part et d’autre du vieux donjon, François Ier fait bâtir, l’édit de Nantes.
sur les assises de l’ancien château, une somptueuse résidence dont le 1686 : remaniement, pour Madame de Maintenon, des appartements
chef-d’œuvre sera la galerie François Ier, inaugurée lors de la visite de de la porte Dorée.
Charles Quint, en 1539. 1725 : mariage de Louis XV.
1548 : Henri II confie l’achèvement du chantier et son prolongement 1739 : construction de l’aile Louis XV à la place de l’ancienne aile de la
à Philibert Delorme ; les artistes italiens œuvrant aux décors depuis le cour du Cheval-Blanc.
règne précédent prendront le nom d’École de Fontainebleau.
1750 : le Gros Pavillon remplace l’ancien pavillon des Poêles.
1551 : achèvement de la chapelle de la Trinité.
1785 : doublement de l’aile de la galerie François Ier.
1558 : achèvement de la salle de bal, décorée par Niccolo Dell’Abate,
sur un projet du Primatice. 1811 : ouverture de la nouvelle grille d’honneur.
1594 : lancement par Henri IV des travaux de trois ailes nouvelles, 1814 : abdication de Napoléon Ier.
ainsi que des galeries des Cerfs et de la Reine. 1834-1840 : grands travaux de rénovation.
1634 : l’escalier du Fer à cheval, chef-d’œuvre d’Androuet du Cerceau. 1857 : installation par Napoléon III du petit théâtre dans l’aile Louis XV.
110
EN PARTENARIAT AVEC

Parmi les
1 500 pièces
que compte
le château de
Fontainebleau,
la galerie de Diane,
est la plus longue
de toutes. Elle se
situe au-dessus
de la galerie des
Cerfs où Christine
de Suède fit
assassiner le
marquis de
Monaldeschi,
le 10 novembre
1657.
Sylvain Sonnet/hemis.fr

indélébile sur l’histoire de la papauté. Enfin – peu On soulignera volontiers


de temps avant la scène archiconnue des Adieux le caractère souvent grave, et même
à la vieille garde – Napoléon tentera, ici même, de
se donner la mort ; c’est en tout cas ce que semble fatidique, des événements qui ont eu
indiquer l’enquête que nous avons menée. Fontainebleau pour cadre.
DANS PEU, JE N’EXISTERAI PLUS
Dans la nuit du 12 au 13 avril 1814, sur les lignes ; mais on soulignera volontiers le carac-
coups de trois heures, il appelle à son che- tère souvent grave, et même fatidique, des évé-
vet le fidèle Caulaincourt et lui ordonne de nements qui ont eu Fontainebleau pour cadre.
l’embrasser. « Il me serra contre son cœur avec « Ici, estimait Pierre Gascar – toujours agrippé
émotion, relate ce grand témoin. J’ étoufais, à la figure spectrale du Grand Veneur – le rêve
j’avais peine à cacher mes larmes qui, s’échap- l’emporte sur l’histoire : dans ce lieu où quelque
pant malgré moi, inondaient ses joues et ses trente rois et deux empereurs ont séjourné à la
mains. » L’Empereur lui annonce alors : « Dans suite, le seul fantôme est celui d’un personnage
peu, je n’existerai plus. » A-t-il, à ce moment, qui n’a pas existé. » &
déjà ingurgité un poison dont il attend l’efet ?
« Évidemment ! C’ était de l’opium », estime
une des voix les plus écoutées du chœur napo-
léonien. « Certainement pas ! Les symptômes Retrouvez L’Ombre d’un doute, un
décrits par Caulaincourt ne cadrent pas avec mercredi par mois sur France 3,
ceux d’une intoxication à l’opium», rétorque une à 20 h 40.
Site : france3/emissions/
autre voix, non moins autorisée… On se gardera l-ombre-d-un-doute
bien de trancher l’épineuse question dans ces
111
MOTS FLÉCHÉS
C AT HÉDR A L ES
ET BÂT ISSEU RS

Avec les neuf cases numérotées, reconstituez le nom de la ville


1 2 3 4 5 6 7 8 9
où se trouve la cathédrale Saint-Front à cinq coupoles.
SECOND CONSPUÉ LETTRE LOURDES
ARCHITECTE OUVRIER AVANT SE TOURNA CHAMBRE CHARGES
DE REIMS ROBERT DE DU OMÉGA
LUZARCHES VERS DIEU POPULAIRE FORÊT
CATHÉDRALE CHANTIER VIEILLE
PICARDE Y ŒUVRA COLÈRE NORMANDE
MONET EN FIT
DES TABLEAUX
SA CATHÉDRALE
7 EST EN BRIQUES 8
ROUGES
ESPRIT HURLAI LÈVE
LES PATTES
BOL RESTES
ASSOCIÉ FAMILIER EN TOMBE
ÉCRIVAIN DU ELLE EST
NOUVEAU DÉCORÉE CHEVALIER
MONDE DE STATUES
DE BŒUFS ESPION
VENDU 1 NÉGATION
ON ELLE EST
L’APPREND LIGNES UN MODÈLE
À L’ÉCOLE IMPOR- DE L’ART
TANTES GOTHIQUE
NIAIS NORMAND
ELLE S’ORNE RENTRÉES
DE « L’ANGE DISTANCE
CHINOISE APRÈS
AU LA RÉCOLTE
SOURIRE » 2
CATHÉDRALE
DROGUE IL CRÉAIT POUR
LES ILLIBÉRIENS
FLEUVE VITRAUX PLUS QU’UN
COPAIN
INTRA- ... D’OGIVES
MUROS DANS
LES CATHÉ-
DRALES
NATIONS GOTHIQUES
VINGT-HUIT GROUPE VERSUS
ÉTATS DE CHEFS EXPÉDITION
EN
CHOISIR CAMPAGNE COUVERT

SERVICE CONQUÉRANT UN DES


ARABE
DÛ AU TROIS-
SUZERAIN LAVILLE DE
MANCHE 3 ÉVÊCHÉS 6
... DE SOISSONS,
ARCHITECTE LIEU QUI
ATTRAPER DIVINITÉ À REIMS PEUT ÊTRE
ÉGYPTIENNE PLANTE CLASSÉ
À BOULES
SAINT- GÉNÉRAL
VILLE DU CAPRAIS
BRABANT SUDISTE
EST SA
CATHÉDRALE POINTS
NÉGATION CACHA OPPOSÉS
... GOTHIQUE VIEILLE VILLE LOCH AVEC
POUR L’UNE DE PLUS MONSTRE
NOTRE-DAME ANCIENNES
DE CATHÉDRALES VILLE DU
4 PARIS GOTHIQUES CAMEROUN
A FAIT FAÇONNÉS SOLUTION
DU TORT
Le mot est : PÉRIGUEUX
U R G E S D A X B O
BAS DE DÉSERT O I R N E R E E L
GAMME DE SABLE S E T E A D U T
VILLE DE
U I U S I N E S N
L’HÉRAULT APRÈS S A R T U R N E S N I
JÉSUS- UN ANCIEN
Jean-Marc Barrère / hemis.fr

E S S E A G E N L E A
ÇA DONNE CHRIST MARI E T I R B S I T O S
LE CHOIX L AMR T OU
IL DORT BIEN ! I P T E R E N VO O
VILLE DE LA
S U E E E V
DIVINITÉ
CATHÉDRALE
N O E V AM I P
MARINE
SAINT-ÉTIENNE
E L S D E L N
AUX 5 PORTAILS
E N E T R E I MS O B
S L E C O N N B S E E
VILLE DES E N I P O E L A O N U
LANDES
112 À L’ÉDIFICE
E AME C R I A I R U
N E A U V A I S R OU E B
DU
5 XVIIE SIÈCLE 9 A J H M P P T
AVEC PATRICK
DE CAROLIS

Une publication du groupe


NOUVEAU
HORS Président : Bruno de Laage
SERIE Directrice générale : Véronique Faujour
Assistante de direction : Marine Lalire

Pour toute question concernant votre abonnement

PLUS DE De 8 h 30 à 17 h 30, du lundi au vendredi (appel non surtaxé)

300
SUR NOTRE FOIRE AUX QUESTIONS : www.faq.detoursenfrance.com
PAR COURRIER : BP 40211 - 41103 Vendôme Cedex
Notification pour les abonnés :
Selon le règlement européen sur les prélèvements bancaires,
Uni-éditions passera au format SEPA (Single Euro Payments Area)
QUESTIONS au 1er janvier 2014. Votre abonnement en prélèvement sera alors lié
à un numéro de RUM, Référence Unique de Mandat qui apparaîtra sur
votre relevé bancaire. Vous pouvez aussi obtenir cette référence auprès
du service clients sur notre foire aux questions
www.faq.uni-editions.com, ou par téléphone au

SPĒCIAL N° Cristal 09 69 32 34 40* (de 8h30 à 17h30 du lundi au vendredi,


appel non surtaxé). ICS Uni-éditions : FR38ZZZ104183.

J E U X & Q U I Z Rédaction
Directeur de la rédaction : Yves George
Rédacteur en chef : Dominique Roger

VERSAILLES
Secrétaire générale de la rédaction : Sabine Lacour-Silvan
Directeur artistique : Brice Lardereau
Conception de la couverture : Vincent Funel - Acis & Galatée
Reporter : Hugues Derouard

DE TOUJOURS
Secrétaires de rédaction : Agnès Maintigneux,
Nathalie Garcia-Mora, assistées de Rozenn Le Corre
Rédactrice iconographe : Simone Subotic
Assistante de rédaction : Maryse Brancherie
Publicité

Anecdotes inattendues, secrets révélés, Uni-régie, 22, rue Letellier, 75739 Paris Cedex 15
Standard : 01 43 23 45 72
vérités oubliées… Pour joindre votre correspondant :
01 43 23 (suivis des 4 chiffres)
Mails : prenom.nom@uni-regie.com
Directeur général : Olivier Meinvielle
Directrice back-office : Nadine Chachuat (16 84)
Directrice de publicité : Isabelle Lecapitaine (16 96)
Responsable secteur VPC/marketing direct : Serge Biran (16 82)
Directrice de clientèle : Émeline Aune (16 91)
Assistante commerciale : Anaïs Delannay (16 92)
Chargée de production print-web : Sophia Tararbit (13 09)
Responsable commerciale exécution : Leila Iddouadi (16 90)
Régions : La Compagnie Media, Christian Tribot
Bertrand Rieger - Détours en France et Stephan Gladieu - FIGAROPHOTO

(chtribot@lacompagniemedia.fr)
Agence éditoriale MIG
Directrice : Christine Seguin
Développement commercial réseaux
Directeur : Pascal Roulleau
Directeur commercial : Jean-Luc Samani
Directrice animation réseaux : Isabelle Moya
Responsable relation clients : Delphine Lerochereuil
Responsable marketing clients : Carole Perraut
Communication / DSI
Directeur : Farid Adou
Responsable informatique et moyens généraux : Nicolas Pigeaud
Vente au numéro Directeur : Xavier Costes
Ressources humaines Directrice : Christelle Yung
Administration, finances, achats
Directeur : Jean-Luc Bourgeas
Directeur de fabrication : Éric Thirion
Responsable comptabilité : Nacer Aït Mokhtar
Responsable contrôle de gestion : Christian Garnier
Responsable coordination des métiers spécialisés : Patricia Morvan
Éditeur : Uni-éditions SAS
Directrice de la publication : Véronique Faujour.
Siège social : 22, rue Letellier, 75739 Paris Cedex 15
Tél. : 01 43 23 45 72.
EN VENTE ACTUELLEMENT Actionnaire : Crédit Agricole S.A.
Imprimeur : NIIAG (Bergame - Italie)
N° I.S.S.N. : 2268-2449
Commission paritaire : n° 0718 K 91911
Dépôt légal : novembre 2013
Distribution : M.L.P.
CONCEPTION GRAPHIQUE : Brice Lardereau.
EN COUVERTURE. L’enfance des dictateurs : AKG Images et Bridgeman Art.
Chantier de construction, miniature de Jean Fouquet : Photo Josse/Leemage.
Franck Ferrand : Jean-Christophe Marmara/figarophoto.com.
Soldats de la Grande Guerre : André Jouineau 2013. PEFC/18-31-73
PLUS SIMPLE, PLUS RAPIDE,
ABONNEZ-VOUS À VOTRE MAGAZINE SUR

WWW.KIOSQUE.UNI-EDITIONS.COM

GOUTAL AGENCE TÉ