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CONSTITUTION DU LANGAGE EN OBJET DU SAVOIR ET TRADITIONS LINGUISTIQUES

Jürgen Trabant

1. Savoir

En principe, le langage et les langues n'ont pas besoin d'être constitués en objets du savoir. Ils sont déjà –
en tant que phénomènes – savoir. Parler ce n'est pas un objet comme un arbre ou comme le corps humain
qui sont tout simplement là et que l'on doit élever à objets du savoir. Parler c'est déjà un savoir.
Il s'agit là d'un savoir particulier, ce n'est pas un savoir conscient ou réfléchi. Parler ce n'est pas savoir des
règles et ce n'est pas non plus savoir pourquoi les règles sont telles qu'elles sont. Mais c'est un savoir tout
de même. Chomsky a appelé cette espèce de savoir "tacit knowledge" ou "cognizing", en opposition à
"knowledge" ou "conscious knowledge". Coseriu a écrit de très belles pages sur le genre du savoir qu'est
le parler. Il n'a pas seulement expliqué que ce savoir est un savoir plutôt compliqué, qui se situe à des
niveaux différents (universel: savoir élocutionnel, particulier: savoir idiomatique, textuel-discursif : savoir
expressif). Il a surtout characterisé le genre du savoir qu'est le savoir parler: et pour cela il a évoqué la
hiérarchie leibnizienne de la cognitio. La cognitio connaît plusieurs niveaux: c'est-à-dire elle va de la
cognitio obscura jusqu'à la cognitio clara et distincta et adaequata.

obscura

cognitio

confusa

clara
inadaequata
distincta
adaequata

Dans cette hiérarchie le savoir linguistique serait une cognitio clara confusa ou une cognitio clara distincta
inadaequata. La cognitio distincta inadaequata est un savoir pour ainsi dire en marche. C'est un savoir qui
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fonctionne dans la pratique, c'est un savoir-faire, un savoir "technique", dans le sens grec du terme:
technè.

Parler - le langage, les langues, les discours - c'est donc déjà un savoir. En tant que savoir cet "objet" se
distingue par conséquent d'autres possibles objets du savoir tels que poissons, arbres, montagnes et étoiles,
mais aussi tels que batailles, fondations d'empires, cathédrales et tableaux. Je me demande si le fait d'être
un savoir constitue peut-être une difficulté, s'il est plus difficile d'élever un objet cognitif au rang d'un
"savoir que" ou mieux encore à une cognitio adaequata, à une connaissance qui peut indiquer des causes et
des raisons? On le dirait quand on voit la difficulté qu'ont les disciplines linguistiques dans la production
du savoir. Ou est-ce au contraire plus facile parce que la constitution en savoir ne demande qu'un peu
d'introspection? C'est une question à laquelle je n'ai pas de réponse. Quoiqu'il en soit: toute linguistique
est un savoir du savoir.

2. Le langage comme objet du savoir?

La question que me pose le sujet de ma conférence est celle de savoir si on peut trouver des raisons
pourquoi ce savoir – l'activité linguistique – est constitué en objet du savoir. Pourquoi réfléchit-on sur le
langage? Cela vous semble peut-être une question superflue, et vous direz: on réfléchit sur le langage,
parce que l'homme est celui qui réfléchit sur le monde, qui veut tout savoir et qui se penche donc aussi sur
son langage. Ceci est certainement vrai, mais c'est aussi peu satisfaisant.
Deux observations me semblent nuancer cette réponse générale. D'abord: l'homme ne réfléchit pas sur
tout, sur toutes ses activités ou tous ses savoirs: il n'y a pas de science de l'activité de marcher – de toute
façon il n'y a pas de chaires de "marchologie" - ou une science du tricotage. L'homme est curieux, mais il
ne veut pas tout savoir ou, au moins, il ne réfléchit pas sur tout de la même manière. Le langage cependant
semble un objet particulièrement digne de son attention: il y a énormément d'activités et d'institutions
scientifiques autour du langage. Et deuxièmement: il y a probablement une réflexion linguistique chez
tous les humains – curieux et réfléchis –, mais la linguistique ou une réflexion linguistique intense et riche
n'est ni de tout pays ni de tout temps. Elle semble être quelque chose qui est plus caractéristique pour
certaines cultures que pour d'autres, pour la culture europénne en particulier, et, dans la culture
européenne, elle n'est pas du tout caractéristique pour toutes les époques. Il faut donc chercher des raisons
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plus spécifiques pour cette curiosité linguistique. Et pour faire cela, il faut déjà entrer un peu dans nos
connaissances sur le langage.

En tant qu'êtres humains nous savons parler, cela veut dire que nous avons un héritage biologique qui nous
dispose de telle manière que nous acquérons ce savoir suivant un programme biologiquement préétabli et
culturellement réalisé. La discussion la plus intéressante en linguistique générale actuellement est la
question de savoir combien de notre savoir linguistique est biologique, innée: pour les générativistes nous
naissons avec une grammaire universelle, pour d'autres cela est plutôt douteux. Quoi qu'il en soit:
personne ne doute qu'une faculté linguistique est innée dans l'être humain.
A quoi sert ce savoir, mélangé de choses innées et acquises? Savoir marcher sert à la locomotion, à se
rendre d'un lieu à un autre, savoir tricoter sert à produire un vêtement qui me donne chaud. A quoi sert
donc ce savoir clair-confus ou distinct-inadéquat de l'activité langagière? J'ose une réponse prudente et
préliminaire parce que cette question-là – à quoi sert le langage? – est une autre de ces questions
fondamentales les plus discutées et controversées du savoir que nous cherchons (du savoir clair distinct
adéquat) sur le langage. Il est tout de même extrêmement intéressant que nous n'avons pas, en
linguistique, malgré toute notre science, de réponse précise à cette question absolument fondamentale sur
notre "objet du savoir". C'est quand même un peu particulier pour un savoir, n'est-ce pas, qu'il n'y ait pas
de consensus sur les constituants de l'objet – et donc sur l'objet même. Et cela, je l'ai dit avant, a peut-être
à faire avec la nature particulière de cet objet, avec sa nature de savoir. Disons alors prudemment que ce
savoir sert à deux choses: primo, à organiser la connaissance humaine du monde – la cognition – et,
secundo, à communiquer cette connaissance aux autres. Mais – encore une fois – ceci n'est qu'une
réponse tentative pour caractériser un peu de plus près ce savoir linguistique (entre parenthèse: je suis
fermement convaincu que c'est ainsi, mais je ne veux pas blesser les sentiments des chomskyens qui
suivent un autre credo. Pour Chomsky, "language", ce savoir tacite, ne sert à rien, il ne sert surtout pas
essentiellement à la communication qui serait une finalité absolument contingente du langage. Soit).

J'ai besoin de cette détermination préliminaire des fins du langage pour faire une première hypothèse sur
la question principale, à savoir: pourquoi et quand cet objet (qui est un savoir) devient-il un objet du
savoir. Mon hypothèse serait: il devient objet du savoir quand il y a problème dans l'une ou dans l'autre
dimension de ses finalités. Le langage devient objet du savoir quand il y a problème communicatif et il
devient objet quand il y a problème cognitif.
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3. Problèmes communicatifs

Le problème communicatif ou les problèmes communicatifs semblent être les premiers, les plus primitifs
et les plus importants, pour la génération d'un savoir linguistique. La dimension cognitive du langage est
moins évidente et devient problème seulement à un stade de réflexion ultérieure. Mais des difficultés
communicatives sont des difficultés que l'on rencontre tout le temps et auxquelles les humains réagissent
par la création et la mise à disposition d'un savoir. Je donne quelques exemples:
- La communication est dérangée parce que mon partenaire ne connaît et ne comprend pas le moyen
linguistique que j'utilise, alors je l'explique: "Je me suis acheté une voiture." "Voiture?" "Mais tu sais les
grandes machines à quatre roues que nous utilisons pour nous transporter d'un lieu à un autre." Ces
explications méta-linguistiques sont peut-être le début de l'étude lexicale.
Les langues contiennent d'ailleurs des instruments méta-linguistiques, parce que l'activité linguistique fait
partie de la réalité que les langues articulent: "C'est un ordre?" – "Non, pas du tout, c'est une simple
constatation."

- Je ne peux pas communiquer parce que mon partenaire n'est pas présent: alors j'invente l'écriture pour
fixer mon discours et pour lui envoyer un message. A ce moment je dois donc nécessairement réfléchir sur
l'activité langagière, je dois en faire un objet de ma réflexion pour pouvoir la rendre avec des moyens
visibles ou transportables. Je dois faire ou une analyse phonétique ou un analyse sémantique pour noter ce
que je veux dire. Toute écriture est une opération méta-linguistique.

- Je ne peux pas communiquer parce que mon partenaire ne parle pas ma langue. Je peux réagir de
différentes manières:
D'abord: cela me donne à penser: pourquoi ne comprend-il pas? J'invente un mythe, qui est le premier pas
vers une théorie. Par exemple: J'imagine une histoire explicative: Au début tous les humains avaient une
même langue, mais cette communication globale séduit les hommes, ils communiquent pour construire
une grande tour pour être aussi grand que Dieu. Alors Dieu descend des cieux et rend impossible cette
communication universelle et il confond le langage universel et dangereux en le divisant en mille langues
différentes.
Et si c'est comme cela, si les hommes sont punis par ces obstacles que sont les langues, il peut être utile
d'avoir des descriptions de langues (grammaire, lexique) ou un autre dispositif pour améliorer la
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situation, par exemple: une personne que sache cette langue et qui puisse nous transférer ce savoir, un
enseignant ou un interprète.
Ne pas communiquer avec moi, ne pas parler ma langue peut dire aussi: la parler "mal", la parler avec un
"accent", la parler comme ne le font pas les personnes qui forment le groupe, la nation etc. De nouveau, on
fait une grammaire, on donne des règles pour donner à ces personnes l'accès au groupe.

- Un autre problème communicatif peut être l'incapacité de certains gens de produire un texte tel qu'il faut,
par exemple de bien formuler un discours devant un tribunal. Ceci génère des propositions pour la bonne
manière de parler, ceci génère la rhétorique, ou une réflexion sur le savoir linguistique expressif, selon la
terminologie de Coseriu.

Nous voyons que ces problèmes communicatifs produisent des moyens didactiques qui jouent
certainement le premier rôle dans la génération du savoir linguistique.

4. Le problème cognitif

Le deuxième problème, le deuxième obstacle que les hommes peuvent rencontrer dans leurs activités
linguistiques, se trouve dans la dimension cognitive, dans la relation entre le locuteur et la réalité dont il
parle. Je crois que c'est un problème qui ne se pose pas comme premier générateur du savoir linguistique.
Cest un problème qui ne se pose que quand il y a une réflexion méta-cognitive. C'est alors qu'on se rend
compte que parler a une fonction cognitive, que la pensée est en jeu quand on parle. Et le problème se
pose encore de nouveau dans une réflexion méta-communicative lors d'une expérience de diversité
linguistique dont je parlerai plus tard.
Juste pour esquisser le premier problème: Le problème cognitif que je rencontre avec le langage (et qui
crée peut-être un savoir sur la langue) peut être le suivant: Je me rends compte de ce que le langage, ce
savoir clair et inadéquat, gène la production de la pensée. Je me rends compte de ce qu'il est un obstacle à
la pensée pure. Quand je veux penser le soleil, il y a toujours le mot, ce signe matériel "soleil", dans ma
tête, je ne peux jamais penser le soleil sans ce mot: le signifiant éclipse donc le soleil, ou, plus général: il y
a comme une éclipse linguistique de la réalité.
Quand la pensée humaine se penche sur elle-même, elle se rend compte du fait qu'il peut y avoir ce
problème cognitif avec le langage. C'est de ce problème-là dont Platon traite dans le Cratyle. La question
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primordiale de Platon est celle du vrai savoir: comment pouvons-nous arriver à une connaissance sûre, la
question de toute vraie philosophie. Platon veut savoir où finit le mythe, la foie, la tradition, et où
commence le savoir. Et il découvre le langage comme un obstacle à la vraie connaissance: les mots sont
peut-être des images des choses, mais s'ils sont des images, ce sont des images incertaines, chancellantes,
qui se mettent devant les choses. Il serait donc beaucoup mieux si l'on pouvait s'approcher de la vérité sans
ces mauvaises images, sans le langage. Platon est le premier philosophe analytique, c'est-à-dire un ami de
la vérité qui veut dissoudre le langage pour arriver à la vérité nue. Frege dira à peu près la même chose.
Mais ici, en Grèce, où l'on découvre le problème cognitif relatif au langage, le problème cognitif génère
un doute sur le langage, mais il ne produit pas encore un vrai objet linguistique du savoir. Ceci vous
étonnera peut-être puisque les Grecs inventent la Grammaire et la Rhétorique. Certes, mais la Grammaire
et la Rhétorique ne sont pas encore science, savoir distinct adéquat, qui donne et cherche des causes. Elles
sont un savoir plutôt pratique.
Le problème cognitif ne génére pas de savoir linguistique parce qu'Aristote – ou au moins Aristote tel que
que l'Europe le lisait – a résolu le problème: il l'anéantit tout simplement: Il réduit le langage à la
communication en séparant la fonction cognitive de la fonction communicative. Celle-ci restera pour
longtemps la fonction exclusive du langage en Europe. Pour Aristote, le savoir n'a rien à voir avec le
langage. Ce qu'on pense est indépendant du langage. Donc il n'y a pas de problème cognitif concernant le
langage pour les deux mille ans de domination aristotélicienne:

conceptus

ad placitum
(cognition)

vox res
(communication)

Au commencement, l'aspect cognitif du langage ne génère donc pas de savoir linguistique. Mais il sera le
grand générateur du savoir linguistique quand il sera vécu comme problème. Mais comme – d'après
Aristote et d'après le sens commun quotidien – la pensée, le cognitif, ne fait pas partie du linguistique,
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comme parler c'est communiquer phoniquement quelque chose que l'on pense d'abord sans le langage,
c'est le communicatif qui est le premier générateur du savoir linguistique.

5. Problèmes communicatifs et traditions

C'est le problème communicatif qui met en marche la réflexion linguistique sur la soi-disant langue
nationale. La mise en grammaire et en dictionnaire de la propre langue enflamme l'enthousiasme et attise
l'énergie intellectuelle de la pensée linguistique moderne. C'est de cela surtout que s'occupent les peuples
européens à partir du 16e siècle. Ils veulent régler leur espace communicatif. Quand Tory en 1529
demande des "reigles certaines" pour le français, il montre d'abord de terribles obstacles à la
communication: des gens qui parlent mal et qui gènent la communauté linguistique: les Escumeurs de
Latin, les Plaisanteurs et les Iargonneurs. Les écumeurs de latin sont des gens qui mettent des obstacles à
la communication en insérant des mots latins dans leurs textes, les plaisanteurs sont des snobs précieux,
qui, par des métaphores compliquées, rendent leurs discours obscurs, et les jargonneurs ne respectent pas
l'ordre social en utilisant des mots appartenant à des groupes sociaux en dehors de la bonne société. Tous
ces gens entravent la communication, il faut donc donner des règles certaines, c'est-à-dire fixer une
grammaire, un vocabulaire et une orthographe pour résoudre ce problème de communication et de
communauté. Mais bien sûr, il ne faut pas oublier que Tory, en tant qu'imprimeur, a tout intérêt à vouloir
régler la langue, il veut vendre des livres que les gens doivent savoir lire (aujourd'hui on nous presse de
toutes parts d'apprendre l'anglais, bien sûr parce que le business international a tout intérêt à communiquer
avec les clients internationaux), il veut aussi enlever les obstacles à la circulation (de l'argent).

Le problème communicatif génère donc un savoir linguistique considérable, un savoir linguistique avec
des buts didactiques et pratiques, justement pour éliminer ces entraves à la communication: Il s'agit là d'un
savoir pratique, explicite maintenant, pas encore adéquat. On ne donne pas des raisons pourquoi ce que
l'on décrit est comme cela. On dit tout simplement: "en français on dit:

j'aime
tu aimes
il aime
nous aimons
vous aimez
ils aiment
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On donne la règle, cela suffit. C'est une cognitio clara distincta inadaequata. Le but de ce savoir est même
qu'on l'automatise, c'est-à-dire que l'on l'abaisse du niveau d'un savoir conscient à un savoir tacite, tacit
knowledge, à un savoir performatif, à une cognitio clara confusa.

La nature de ce savoir pratique détermine aussi sa tradition. (Et maintenant j'aborde tentativement le
deuxième sujet de ma communication: les traditions linguistiques.) La tradition de ce savoir est
quasiment exclusivement scolaire: c'est un savoir que l'on enseignait et apprenait justement pour
améliorer la performance linguistique, pour améliorer ce savoir-faire qui était considéré comme
primordialement et principalement communicatif: la grammaire grecque ou latine ou – plus tard –
française ou des autres langues nationales servait à améliorer la production linguistique même, écrite ou
parlée, dans ces langues. La rhétorique servait à fabriquer de meilleurs textes. Les règles de la bonne
conversation éliminaient les obstacles du dialogue et augmentaient le plaisir de la communication avec
autrui. C'est donc un savoir technique à un niveau inférieur au savoir adéquat.
C'est pourquoi ces disciplines, la grammaire, la rhétorique, la dialectique, étaient situées, dans la
systématique du savoir médiéval, à l'échelle d'un savoir inférieur, propédeutique. C'est un savoir, mais
c'est un savoir non scientifique, comme le savoir d'un maître de danse, d'un professeur de conduite etc.
Dans les universités allemandes, les maîtres de danse et les maîtres de langues modernes étaient les
mêmes personnes, jusqu'au 19e siècle. Et jusqu'à aujourd'hui ce savoir est en effet considéré comme un
savoir non scientifique. Ce qui – dans les temps qui courent – n'est d'ailleurs pas un désavantage: tout ce
qui est pratique, tout savoir performatif, est considéré comme mille fois plus important et "utile" – et est
donc beaucoup mieux payé – que nos services, nos services scientifiques – peu utiles.

Les grammaires, dictionnaires, rhétoriques et "remarques" constituent donc sans aucun doute un savoir
linguistique, dû a une réflexion sur la langue, mais ce n'est pas encore un savoir scientifique, science. Une
science ajouterait au schéma de la conjugaison française, par exemple, une explication – des causes –
comme: "On dit comme cela parce qu'en latin on disait amo amas amat amamus amatis amant et parce
que les désinences latines se sont affaiblies par des évolutions phonétiques de manière que toutes les
formes du singulier étaient devenues identiques: em, et qu'il fallait donc ajouter un pronom personnel. Et
là où les désinences sont encore présentes, on devrait dire amõ ame, mais on dit emõ et eme, parce que les
autres formes ont un e dans la racine et qu'on a généralisé cette voyelle, par analogie." Voici une
proposition scientifique, cognitio clara distincta adequata, sur le langage, un savoir qui donne des raisons.
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Et je dois donc me poser la question de savoir à quel moment un savoir de ce genre, donc un savoir
scientifique, est généré. Pourquoi pose-t-on la question de savoir pourquoi le français a ce paradigme-là?

6. Problèmes cognitifs: Europe et Amérique

Malgré leur peu d'utilité pratique ces savoirs scientifiques que nous cherchons ont peut-être tout de même
une certaine supériorité dans une hiérarchie (pas seulement leibnizienne) des savoirs humains, et dans une
perspective des dernières finalités de l'homme. Car l'homme est celui qui – dans le cosmos ou dans la
création – a cette singularité inouïe de penser le monde, de donner une con-science à ce qui – sans
l'homme – existerait tout simplement, mais ne se saurait pas. Et cette possibilité de réfléchir ce qui
l'entoure, de faire de la science et de donner ainsi une con-science au monde est la spécificité et donc aussi
la vocation de l'homme. La conscience du monde s'articule idéalement en un savoir clair distinct et
adéquat, capable de donner des raisons pourquoi une chose est telle qu'elle est.

Et ce savoir-pourquoi est – me semble-t-il – avant tout lié au deuxième problème que pose le langage: au
problème cognitif: C'est au moment où le langage devient problématique du point de vue de sa fonction
cognitive que naît une véritable science du langage.

A mon opinion il y a deux grands événements en Europe qui génèrent des savoirs linguistiques
scientifiques: des théories linguistiques, des reconstructions historiques, des descriptions synchroniques.
Ce sont deux événements liés à une expérience de la diversité. Cette expérience de diversité est, bien sûr,
de prime abord toujours un problème communicatif, mais elle transcende le problème communicatif
quand elle en découvre le noyau cognitif. Le premier événement est la perte de la catholicité du latin et
l'expérience d'une diversité linguistique de l'Europe même. Le second événement est la découverte des
langues du Nouveau Monde et d'autres pays lointains.

6.1. Europe
A partir du 16e siècle, on utilise de plus en plus les langues vulgaires en Europe, pas seulement pour la
littérature (là elles avaient une position ferme depuis des siècles) et pour la vie quotidienne, mais de plus
en plus dans des univers de discours réservés jusqu'alors au latin: dans les administrations et cours de
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justice, mais surtout dans les sciences et en théologie, donc là où se trouvent les gens du savoir et de
l'érudition. C'est l'époque de la formation des grands états nationaux et de la montée de la bourgeoisie.
Ceci creé bien sûr une certaine tension avec le latin. La rénovation du latin de la part des humanistes avait
en même temps aliéné le latin de beaucoup de ses emplois quotidiens. Les humanistes avaient décrié le
latin quotidien, pas très élégant, mais tout de même écrit et compris par tous les intellectuels européens.
Maintenant, il fallait parler et ecrire comme Cicéron. Ceci demande trop d'énergie à quelqu'un dont ce
n'est pas la profession, par exemple à un scientifique, un médecin, un mathématicien. Alors le latin
"pratique" et "mauvais" fut – de plus en plus – abandonné pour l'emploi des langues vulgaires. Le latin lui-
même se retirait dans une littérature sophistiquée, super-cicéronienne, hautaine. Cette lutte entre le
vulgaire et le latin était accompagnée par une discussion que les Italiens ont appelée la questione della
lingua. Mais c'était une discussion pas seulement italienne mais tout simplement européenne: on discutait
partout en Europe sur la valeur des langues vulgaires face à la vieille langue universelle – sanctifiée et
rehaussée par les Humanistes.
Et ce qui est curieux dans cette discussion: le problème communicatif y joue un rôle plutôt subordonné.
On ne dit pas seulement: j'utilise le vulgaire parce que les gens ne comprennent pas le latin. Il y a cela
aussi, par exemple dans l'Ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539. Mais ce qui est intéressant que c'est
plutôt une question du statut culturel des langues et finalement une question cognitive: On demande: est-
ce que le vulgaire est 1o aussi digne, noble, beau que le latin? et 2o est-il capable de remplir les fonctions
du latin, c'est-à-dire surtout: est-ce qu'il est capable de rendre les mêmes pensées? C'est sur ce point que
s'acharnent les opposants: les vulgaristes – plutôt des aristotéliciens – disaient que la pensée n'est pas
touchée (parce que les langues n'ont rien à voir avec la pensée) et que par conséquent on peut tout dire
dans toutes les langues. On peut donc aussi utiliser les langues vulgaires dans les sciences et dans les
autres discours supérieurs. Les latinistes par contre insistaient non pas seulement sur la qualité esthétique
et culturelle supérieure du latin, mais aussi et surtout sur ses qualités intrinsèques, c'est-à-dire cognitives:
Les concepts doctes se trouveraient seulement en latin, on pourrait donc penser scientifiquement
seulement en latin, les concepts des langues vulgaires seraient des concepts des incultes et des stupides.
dans le Dialogo delle lingue de Speroni, de 1542:

Diverse lingue sono atte a significare diversi concetti, alcune i concetti d'i dotti, alcune altre
degl'indotti.
(Lascari dans Speroni 1542: 324)
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Ce qu'on découvre alors dans cette discussion est l'idée que dans les langues – ici seulement dans le latin
et le grec – on trouve une pensée particulièrement précieuse qui est liée à la langue même. En latin on
pense différemment que dans la langue vulgaire, c'est-à-dire on pense mieux et on pense humainement.
Cet argument est une intuition géniale: c'est l'intuition, en effet, d'une charge cognitive des langues, de la
participation des langues particulières à la formation de la pensée.

conceptus
res
vox

L'argument est dirigé contre les langues vulgaires: dans les langues vulgaires, la pensée serait inculte, non-
scientifique. Les langues vulgaires, dira Bacon, coupent les choses d'un manière non-scientifique. Mon
exemple préféré pour un tel découpage non-scientifique: l'allemand "découpe" la baleine comme un
poisson quand il l'appelle "Walfisch".

Verba autem plerunque ex captu vulgi induntur, atque per lineas vulgari intellectui maxime
conspicuas res secant.
(Bacon 1620/1990: 120f.)

Mais, libérées de cette controverse entre le latin et les langues vulgaire, ces invectives contiennent
l'intuition de l'idée qu'il y a une pensée spécifique dans chaque langue, que les langues particulières
contiennent des sémantiques particulières. Les langues ne sont donc plus seulement des sons différents,
mais leur diversité est plus profonde, c'est une diversité de la pensée, une diversité cognitive.

conceptus conceptus

vox vox

res

conceptus conceptus

vox vox
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Cette idée devient de plus en plus forte, surtout dans la tradition de la philosophie empiriste, dans la
theórie des génies des langues, par le concept des "visions linguistiques du monde" (Weltansicht), pour
finir au 20e siècle dans son exagération dans le relativisme whorfien. Elle est surtout nourrie et consolidée
par l'expérience extra-européenne, par l'expérience de l'Amérique.

Disons d'abord que la nouvelle et profonde diversité des langues est une expérience vécue comme un
danger. Elle détruit deux certitudes médiévales: 1o le latin est la langue catholique, universelle, et surtout:
2o la pensée humaine est la même partout. La diversité linguistique – comme la découverte de l'Amérique
et comme la révolution copernicienne – est une autre offense au moi européen, un autre ébranlement de la
pensée de la vieille Europe.
Déjà au 16e siècle on supporte mal cette diversité dont on ne connait pas encore toute la profondeur. Et on
commence immédiatement à chercher des remèdes ou des consolations. Il y a quatre manière de réagir:
1. Il y a des gens qui se hâtent de prouver la profonde unité des langues en démontrant la profonde identité
des signifiants. Comme réaction à la diversité on reconstruit donc l'unité perdue des langues dans une
langue de l'origine. C'est alors que commence la recherche historique des langues.
2. Face à la perte de la langue catholique et à la multiplicité des langues, face donc surtout aux lexiques
divergents, on essaie de démontrer la profonde unité structurale, c'est ce que fait la grammaire générale.
Ces reáctions catastrophistes génèrent donc deux grands corpus de savoir linguistique scientifique.
3. Troisièmement, on lutte par la théorie linguistique: c'est-à-dire il y a toujours des amis de la vérité qui
n'acceptent pas ce relativisme linguistique et qui insistent sur l'universalité de la pensée des hommes. "But
it is wrong, all wrong!", dira – au 20e siècle – le prophète de Chomsky, Steven Pinker (1994: 428).
Aristote est toujours là: c'est-à-dire l'aristotélisme linguistique nie tout simplement la diversité sémantique
des langues.

Io ho per fermo, che le lingue d'ogni paese, così l'arabica e l'indiana, come la romana e l'ateniese,
siano d'un medesmo valore, e da' mortali ad un fine con un giudicio formate: [...] le quali usiamo
siccome testimoni del nostro animo, significando tra noi i concetti dell'intelletto.
(Pomponazzi dans Speroni 1542: 323 sv.)

4. Mais déjà au 17e siècle les philosophes sont moins sûrs. Nous avons vu que Bacon croit qu'il y a une
pensée particulière dans les langues. Bacon est le père des lumières européennes:
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At Idola Fori omnium molestissima sunt; quae ex foedere verborum et nominum se insinuarunt in
intellectum. Credunt enim homines rationem suam verbis imperare; sed fit etiam ut verba vim suam
super intellectum retorqueant et reflectant; quod philosophiam et scientias reddidit sophisticas et
inactivas. Verba autem plerunque ex captu vulgi induntur, atque per lineas vulgari intellectui
maxime conspicuas res secant. Quum autem intellectus acutior aut observatio diligentior eas lineas
transferre velit, ut illae sint magis secundum naturam, verba obstrepunt.
(Bacon 1620/1990: 120f.)

Cette pensée fausse, les idola fori, il faut les anéantir: il faut lutter contre les langues vulgaires, contre les
préjugés sédimentés dans les langues. C'est ce que fait, depuis Bacon, la philosophie analytique. Il faut
donc construire une nouvelle langue, une langue universelle, une caracteristica universalis, ou au moins
réformer celle qui existe. Quatrième réaction possible contre l'expérience de la diversité.
Mais pour ce faire, il faut aussi connaître cette fausse pensée dans les langues vulgaires. Bacon donc, cet
ennemi des langues, favorise tout de même l'étude des langues. C'est une cinquième possibilité, liée plutôt
à l'autre événement, à cette autre expérience de la diversité: l'Amérique

En ce qui concerne les traditions, on voit immédiatement que le lieu de cette nouvelle discussion se
distingue profondément du lieu du savoir pratique sur les langues: la discussion se trouve dans des écrits
apologétiques des érudits et des philosophes, donc dans des discours scientifiques. Ce n'est pas un hasard
si les noms que l'on doit citer dans cette discussion sont Pomponazzi, Bacon, Galilée, Port-Royal, Locke,
Condillac, Herder, Humboldt. C'est donc un discours philosophique et scientifique qui n'a rien à voir avec
les grammaires ou les dictionnaires et les rhétoriques enseignées dans les écoles.

6.2. Amérique
La différence sémantique entre le latin (langue scientifique universelle) et les langues vulgaires était
malgré tout encore vécue comme un problème cognitif "en famille" et que l'on pouvait résoudre par
l'analyse et par la réforme de ces langues, par la construction d'une langue scientifique, par l'histoire des
langues et par la grammaire générale. Mais le problème cognitif se radicalise avec la deuxième expérience
de la diversité, avec la rencontre de l'Europe avec des peuples extra-européens et leurs langues. Car ceux-
ci diffèrent profondément des peuples européens et de leurs langues. Le colonialisme européen est la base
d'une expérience de l'altérité, de la rencontre avec une altérité dramatique.
D'abord, le colonialisme européen résout le problème communicatif dû à la différence linguistique d'une
manière simple et brutale: Les peuples conquis apprennent la langue du conquérant. Différence
linguistique, connais pas! Mais il se pose, au sein de la conquête, un problème communicatif qui s'avère
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être profondément cognitif: la mission des soi-disant sauvages. Là, on veut arriver aux cœurs et à la
pensée des hommes conquis (c'est peut-être encore plus cruel, direz-vous). Comment peut-on
communiquer à un homme du Nouveau Monde des concepts comme "Saint-Esprit", "ton nom soit
sanctifié", "trinité"? En bons apôtres pentecostaux, les missionaires, surtout les Jésuites, veulent parler aux
hommes sauvages dans leurs langues. Mais les nouveaux apôtres se heurtent à une différence de pensée
face à laquelle la tâche des apôtres des peuples indo-européens, mille ans plus tôt, était ridiculement
facile. Maintenant, les Européens rencontrent des structures linguistiques qui sont de véritables obstacles à
la prédication parce qu'elles ne permettent que très difficilement de communiquer les contenus de la foi
chrétienne. Il était donc d'une certaine manière inéluctable de se rendre à l'évidence que ces peuples
lointains, ces "sauvages", pensaient différemment et que cette différence avait aussi quelque chose à voir
avec leurs langues. Les missionaires écrivent donc des grammaires et des dictionnaires des langues des
peuples du Nouveau Monde. Et ce sont les "voyageurs philosophes" ensuite qui essaient de penser cette
alterité.
Donc, en ce qui concerne les lieux de tradition, ce sont de nouveau – après les travaux à intention pratique
des gens de l'Eglise – des scientifiques chez qui le problème de la différence génère une réflexion
profonde. Un lieu typique pour ce discours me semble être celui des intellectuels parisiens, la Société des
Observateurs de l'Homme, par exemple. Le discours où se trouve cette réflexion est le discours des
scientifiques, comme celui des deux Humboldt.
De toute facon, cette expérience et cette surprise sur la diversité profonde met en œuvre une activité
scientifique considérable: Sur la base des descriptions linguistiques des missionaires, les tentatives de
Hervás et le Mithridates d'Adelung et Vater, sont les premiers essais de saisir cette diversité, et c'est
Wilhelm von Humboldt qui esquisse la création d'un ensemble d'un savoir scientifique sur les langues du
monde.

7. Deux linguistiques, deux traditions: Inde et Amérique

En généralisant beaucoup, on pourrait résumer le résultat du choc cognitif de la manière suivante: les deux
expériences de la diversité linguistique, l'expérience de l'Europe divisée et l'expérience de l'altérité
américaine, génère un savoir de la diversité linguistique qui va s'accentuant et se dramatisant. La diversité
devient toujours plus diverse et, surtout, elle devient plus profonde, c'est-à-dire plus sémantique, une
diversité cognitive. Les deux expériences génèrent deux réactions scientifiques différentes: L'expérience
15

européenne – la perte de la langue catholique, l'ascension des langues nationales – génère une recherche
de l'unité, une recherche du Paradis perdu. Cette recherche me semble la plus vieille, elle cherche une
consolation, un remède à cette expérience babélique vécue comme une catastrophe. L'expérience
américaine génère une recherche de la diversité, une réponse plutôt euphorique à l'expérience de la
diversité. C'est une réaction pentecostale ou carrément néopaïenne. Il y a ce que j'appelle le projet Inde et
le projet Amérique.

7.1. Inde. Comme le présent ne présente que des différences, on essaie de trouver l'unité dans le passé,
dans les profondeurs du temps. Que toutes les langues remontent à la même origine – de préférence à la
langue adamique – est la conviction chrétienne, et la tâche de l'étude des langues est donc de démontrer
cette origine commune dans le passé. La linguistique historique ne commence pas seulement au 19e siècle,
ce qui commence au 19e siècle c'est la grammaire historique et une bonne méthode de recherche. Mais la
recherche de l'unité historique des langues c'est déjà le projet de "l'harmonie des langues" (harmonia
linguarum) des 16e et 17e siècles. Quand Gesner compile son petit Mithridates en 1555, la première
encyclopédie linguistique, il le fait aussi dans la perspective d'une recherche de l'unite de toutes les
langues dont il fait la liste. On peut dire que pratiquement toute la pensée scientifique linguistique était
hantée par ce projet dès ses débuts comme science. Le savoir linguistique qui commence à fleurir dans
cette perspective est un véritable savoir linguistique, c'est-à-dire scientifique: il cherche les causes et les
raisons de la diversité (et une consolation). Ce n'est plus un savoir pratique ou une connaissance de règles.
On veut savoir pourquoi c'est comme cela, pourquoi les langues sont telles qu'elles sont, pourquoi elles
sont là où elles sont, on veut savoir si et comment elles sortent toutes d'une même origine. Et c'est
pourquoi on trouve des explications telles que je l'ai citée plus tôt en parlant de la conjugaison française.

La première réaction à la diversité linguistique est donc une réaction bien européenne, conforme a la
tradition biblique: la recherche de l'unité édénique.

7.2. Amérique. L'autre réaction est plus moderne, plus audacieuse aussi, peu européenne: la recherche de
la diversité. L'Europe se rend compte du fait que, dans les langues, il y a des pensées différentes, que les
hommes voient le monde différemment, qu'Aristote n'a pas raison. Alors on se décide à rechercher
l'étendue et la profondeur de cette diversité. Non pas pour la réduire immédiatement à l'unité, mais tout
simplement pour la connaître, pour connaître l'étendue et la profondeur de cette diversité. A la recherche
des langues dans le temps, à la recherche historique, on ajoute une recherche des langues dans l'espace,
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une linguistique anthropologique. Je crois que c'est Leibniz, qui, le premier, dans les Nouveaux Essais, ne
conçoit plus la diversité sémantique des langues comme une catastrophe mais comme une richesse. C'est
lui qui dit que les langues contiennent la "merveilleuse variété des opérations de notre esprit", qu'elles
contiennent donc une richesse de la pensée. Il y une espéce de jubilation de la diversité dans Leibniz. Il
s'ensuit que – justement pour connaître et pour documenter la richessse de l'esprit humain, donc pas
nécessairement pour apprendre une langue – il faut "mettre en dictionnaires et en grammaires toutes les
langues de l'univers:

[Les langues] sont les plus anciens monuments du genre humain. On enregistrera avec le temps et
mettra en dictionnaires et en grammaires toutes les langues de l'univers, et on les comparera entre
elles; ce qui aura des usages très grands tant pour la connaissance des choses, puisque les noms
souvent répondent à leurs propriétés (comme l'on voit par la dénomination des plantes chez les
différents peuples), que pour la connaissance de notre esprit et de la merveilleuse variété de ses
opérations.
(Leibniz 1765/1966: 293)

J'appelle ce passage des Nouveaux Essais le document de naissance de la linguistique: Voici les langues
constituées en objet de savoir, d'un véritable savoir. Bien sûr, il y a encore beaucoup de travail à faire pour
que ceci constitue une tradition, donc un discours scientifique identifiable comme tel, mais Herder reprend
l'idée, Hervás, Adelung/Vater, enfin Humboldt, bien sûr. Son projet d'une linguistique synchronique n'a
pas de succès immédiat, mais il devient – bien qu'aux marges de l'autre projet, celui de décrire le devenir
et les langues dans le temps – de plus en plus grand pour devenir le projet de la linguistique du 20e siècle.

7.3. Si on compare les deux voies de la recherche linguistique, la recherche de l'unité a toujours eu plus de
succès auprès des linguistes. Le projet de la grammaire historique est la réalisation triomphale d'une
recherche de l'unité dans le passé, d'une recherche de l'identité dans le temps qui avait déjà trois siècles de
tradition quand – avec Schlegel, Bopp et Grimm – elle trouva sa méthode scientifique et devint le grand
projet linguistique du 19e siècle. Aujourd'hui, la linguistique historique semble avoir cédé le pouvoir au
projet de la description de toutes les langues du monde. Mais la linguistique qui s'occupe de la
merveilleuse variété des opérations de notre esprit ne fut en réalité qu'une brève période et s'est vite
transformée de nouveau en une recherche de l'unité. Mais ce n'est plus dans le temps, mais dans les gènes,
dans les structures mentales, que l'on cherche cette unité aujourd'hui. Il s'agit de la recherche d'une
grammaire universelle, ultra-générale, qui est – comme au 17e siècle - une recherche de l'unité profonde.
Ce n'est pas un hasard que la linguistique chomskyenne se trouve structuralement très près des recherches
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diachroniques ultra-positivistes: c'est le même genre de recherche. Et il n'est pas un hasard non plus que
Chomsky s'occupe maintenant aussi de l'orgine du langage, parce qu'il s'est toujours occupé de l'unité
universelle, biologique du langage qui n'est rien d'autre que l'origine du langage.

Les amis de la diversité ont toujours eu plus de difficultés: Le projet linguistique de Humboldt avait
pratiquement disparu après la mort de Humboldt, de toute façon il était devenu très minoritaire. Les autres
Allemands – les vainceurs (Bopp, Grimm etc.) – ont fait du diachronique, et les Américains et les Francais
aussi se sont convertis à la manière allemande de faire de la linguistique au 19e siècle (comme aujourd'hui
où toute la linguistique a pratiquement capitulé face au modèle chomskyen). La linguistique synchronique
structurale semblait avoir le dessus pendant un certain temps, mais elle est devenue minoritaire face à la
grande machine universaliste qui transporte aussi une forte idéologie universaliste, bien sûr.

On peut se poser la question de savoir pourquoi le paradigme de l'unité a eu tellement plus de succès
tandis que les amis de la diversité végétaient d'abord dans une obscurité curieuse et sont vite devenus
minoritaires après un certain succès au début du 20e siècle. On devrait maintenant faire de profondes
études sur les traditions linguistiques que je n'ai pas faites. Je me contente donc de quelques remarques
triviales sur le fait que la science et les traditions scientifiques ne dépendent pas seulement d'une évolution
interne, purement scientifique, mais beaucoup plus de certaines contingences sociales et politiques.

1o En ce qui concerne le succès de la recherche historique de l'unité des langues – pas de toutes, mais de
certaines, des langues indo-européennes –, il dépend bien sûr largement des conditions politiques et
sociales en Europe et en Allemagne en particulier. L'Allemagne post-napoléonienne cherchait son unité et
l'unité avec les autres peuples européens. La diversité allemande était évidente et vécue comme un fléau,
face à l'unité et la force de la France révolutionnaire. Mais l'unité désirée se trouvait dans la langue.
Grimm prouvait la cohérence de toutes les tribus et langues germaniques dans la Grammaire germanique
(qu'il appelait "allemande", deutsch) et – surtout – Bopp prouvait la même choses pour les peuples indo-
européens, et ainsi de suite. L'unité des peuples latins était évidente, mais il fallait quand même la décrire.
C'est ce que Diez fit selon le modèle de Grimm. Deuxièmement, en même temps, l'Université, c'est-à-dire
la Faculté dite "philosophique", d'abord en Prusse mais vite aussi dans les autres pays de l'Allemagne,
devint une institution hautement prestigieuse, un lieu de recherche plus que de formation directe de cadres
(mais qui formait des cadres tout de même). Les universités allemandes d'abord, européennes après,
donnaient un cadre professionnel et institutionnel à ces recherches linguistiques. Les autres nations
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européennes, surtout la France, se retrouvaient tout à fait dans ce genre de recherche et dans le même
genre d'institutions. Donc le projet de l'unité, de l'identité profonde des langues était celui qui
correspondait aux aspirations politiques des nations europénnes au 19e siècle.

2. En ce qui concerne l'autre projet, celui de la recherche de la diversité, j'ai l'impression qu'il fut réanimé
quand les nations européennes (et les Etats-Unis) avaient satisfait leurs besoins d'unité. Quand elles
avaient satisfait leur besoin de cohérence – nationale et internationale – elles se sont retournées vers le
projet de la description des langues de tous les peuples. C'est évident pour les Etats-Unis qui – après la
guerre de sécession – se sont finalement mis à décrire leurs langues amérindiennes. Est-ce un projet
colonialiste? Je ne suis pas sûr. Il se doit certainement aux conquêtes coloniales et aux voyages pacifiques
de chercheurs européens. Mais le colonialisme – en politique – établit la langue du vainqueur et ne
s'intéresse pas au "sauvage" comme être humain: L'Amérique du Nord parle anglais, celle du Sud
portugais et espagnol, l'Afrique a moins cédé au colonialisme linguistique – aussi parce qu'il y avait moins
de Blancs comme colons. De toute facon, la linguistique de la diversité me semble plutôt due à un regard
qui respecte le peuple conquis comme être humain.
Quand Volney fait son rapport sur les Indiens, avec la célèbre interview avec le chef indien Petite Tortue,
il propose au Congrès américain de décrire, de "mettre en dictionnaire et en grammaire", les langues des
peuples soumis. Il se distingue justement du colonisateur par le respect pour la langue de ce peuple. Il est
vrai que Volney ne pense pas encore en homme de notre temps, il est convaincu que ceux qu'il appelle
encore des sauvages sont des êtres humains dans un état culturellement inférieur à lui. Mais il détruit le
mythe sentimental du bon sauvage et il établit un regard anthropologique: l'Indien est un être humain qui
mêne une vie extrêmement dure qui laisse peu de place aux sentiments luxueux d'un Européen aisé.
Volney approche Petite Tortue avec respect. Et il donne le conseil de conserver sa langue comme
témoignage de sa manière de penser et de sentir (Condillac), comme forme de pensée humaine.

Le colonialisme est donc, certes, la condition de la rencontre des Européens avec les autres, sans
colonialisme nous n'aurions pas de linguistique. Mais la linguistique, elle, n'est pas colonialiste, Au
contraire: elle est un pas décisif sur le chemin de la décolonialisation parce qu'elle respecte et célèbre
l'altérité des êtres humains.

Remarque finale
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J'ai tâché d'esquisser quelques axes fondamentaux de l'histoire des idées linguistiques. Je suis convaincu,
avec Sylvain Auroux, que cette histoire n'est pas seulement l'histoire d'une discipline universitaire, "la
linguistique", mais l'histoire d'un des domaines les plus importants de la réflexion humaine. Car le langage
n'est pas un objet du savoir parmi d'autres, mais c'est cette cognitio clara confusa qui est le propre de
l'homme et qui rend possible l'autre connaissance, la cognitio clara distincta adaequata, du monde entier –
et donc aussi du langage même et de cet être dont le langage est la marque spécifique, de l'homme.

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