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À QUOI BON

/ /

LA VERITE?
Nouveau Collège de Philosophie
Collection dirigée par Alain Renaut, Patrick Savldan, Pierre-Henri Tavoillot

JURGBN HABERMAS-L'éthique de la discussion et la


question de la vérité. Discussion animée par Patrick Savidan

ALBERT JACQUARD, PIERRE MANENT, ALAIN RENAUT-
Une éducation sans autorité ni sanction f

JOHN R. SEARLE- Liberté et neurobiologie. Réflexions sur le
libre arbitre, le langage et le pouvoir politique

GILLES LIPOVETSKY et saBASTIEN CHARLES - Les temps
hypermodernes

JEAN-PAUL FITOUSSI- La démocratie et le marché

NICOLAS WEILL- La République et les antisémites

LUC FERRY MARCEL GAUCHET- Le religieux après la
et
religion

ALAIN RENAUT CHARLES LARMORE- Débat sur l'éthique.
et
Idéalisme ou réalisme

BERNARD FOCCROULLE, ROBERT LEGROS, TZVETAN TODOROV
-La naissance de l'individu dans l'art

À QUOI BON
LA VÉRITÉ?
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PASCAL ENGEL
RICHARD RORTY
édité par P. Savidan

BERNARD GRASSET
PARIS
ISBN: 978-2-246-64041-7

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation


réservés pour tous pays.

© Éditions Grasset & Fasquelle, 2005.


Avant-propos

La discussion dont a procédé cet


ouvrage- qui s'est tenue en Sorbonne en
novembre 2002 à l'initiative du Collège de
philosophie- ne pouvait qu'être des plus
animées. Ce qui devait l'animer, c'était
évidemment 1' étendue des divergences de
points de vue entre nos deux invités,
notamment en ce qui a trait à la concep ..
tion de la vérité, à l'idée aussi de ce que
nous pouvons en attendre.
C'est hien, de fait, sur ce mode de la
divergence fondamentale que l'on peut être
tenté d'aborder les parcours respectifs de
Richard Rorty et de Pascal Engel; diver ..
gence que traduit joliment, à nos yeux, le
regard inversé que nous promet cette dis--
cussion entre un philosophe américain,
Richard Rorty, formé aux écoles de la phi--
losophie analytique et du pragmatisme,

7
qui très tôt entreprend de défendre les
œuvres d'auteurs tels que Heidegger, Fou--
cault ou Derrida, et un philosophe fran--
çais, Pascal Engel, formé pour sa part à
l'école d'une République peu sensible aux
vertus de la philosophie analytique, et qui
pourtant s'engage tout entier dans un tra--
vail approfondi sur les thématiques, les
œuvres, et à partir des méthodes de la phi--
losophie analytique.
L'intérêt de cette discussion dépasse évi--
demment ces considérations d'ordre topo--
logico.-intellectuel. Il se définit surtout par
son objet : qu'est--ce que la vérité ? Quelle
valeur peut--on lui reconnaître ou lui
attribuer?
A partir des conceptions pragmatistes qui
sont les siennes, Richard Rorty mène un
combat déterminé contre le réalisme, en
s'appuyant notamment sur les travaux
d'Arthur Fine, le philosophe des sciences, et
sur ceux de Donald Davidson et de Robert
Brandom. Sa thèse est, grosso modo, la sui--
vante : le débat réalisme--antiréalisme est
dépassé parce que nous nous acheminerions
vers une conception de la pensée et du lan.-

8
gage qui admet que ceux..ci puissent être
considérés comme ne contenant pas de
représentations de la réalité. Cette fm du
réalisme permettrait de s'extraire de la pro . .
blématique cartésienne du sujet et de l'objet
et de se libérer de celle, antique, de l'appa. .
renee et du réel. Comme il l'écrit dans« A
Pragmatist View of Contemporary Analy . .
tic Philosophy », « nous ne serons plus
désormais tentés de pratiquer ni 1' épistémo . .
logie, ni l'ontologie>>. Cette thèse radicale
n'affecte pas seulement des spécialités phi. .
losophiques ; elle induit aussi une profonde
transformation de la pratique philo..
sophique.
Il faut bien mesurer les enjeux de cette
mise en cause de la philosophie de la repré. .
sentation, de la «philosophie comme
miroir de la nature », pour reprendre le
titre de l'ouvrage célèbre de Richard Ror . .
ty 1 • Pour ce dernier, 1' attitude de ceux qui
restent soumis aux exigences d'une ontolo. .

l. Philosophy and the Mirror of Nature, Princeton Univer-


sity Press, 1979, trad. fr. L'hom.rru! spéculaire, Seuil, 1990.

9
gie naturelle, naïve - ceux qui éprouvent
une sorte de dévotion pour le réalisme -
est analogue à celle du croyant. Comme il
l'écrit à ce propos : le terme qui désigne
la «réalité telle qu'elle est en elle. . même,
distincte des besoins et des intérêts
humains », n'est « rien d'autre qu'un de
ces noms obséquieux donnés à Dieu » ;
c'est la version moderne, éclairée, du« be.-
soin religieux de s'incliner devant un pou. .
voir non humain » (« A Pragmatist
View ... »). En ce sens, le pragmatisme de
Richard Rorty consiste donc à combattre
les résidus de servilité que les Lumières
auraient laissés subsister. Il serait, selon
lui, nécessaire de passer de la critique de
la superstition à celle des présupposés et
des prétentions réalistes de la philosophie
représentationniste moderne. Il propose
donc de renoncer aux notions de « mé.-
thode philosophique», de «problèmes
philosophiques», qui pour lui ne sont que
les effets d'une « professionnalisation de la
philosophie qui, depuis l'époque de Kant,
a défiguré ce pan de la culture » (« A Prag.-
matist View »).

IO
La question est bien sûr de déterminer
jusqu 'à quel point cette charge est légiti..
me ; peut..elle être seulement « vraie » ? La
parole est à Pascal Bngel.

Patrick Savidan
Pascal Engel

Comme le remarque Bernard Williams


au début de son récent livre Vérité et véra. .
cité, deux courants en apparence anta. .
gonistes coexistent dans nos sociétés
contemporaines 1 • D'un côté, jamais la
méfiance n'a été aussi grande, aussi bien
dans les cercles intellectuels les plus
avancés que dans les médias et la société,
vis. . à.. vis des valeurs de la rationalité, du
progrès scientifique, de la vérité et de l'ob . .
jectivité. D'un autre côté, jamais l'impres..
sion d'être trompé par les pouvoirs
(politiques, scientifiques) supposés garan..
tir ces mêmes valeurs, et le besoin de

1. C'est un constat que je partage avec Bernard Williams,


Truth and Truthfolness, Princeton University Press, 2002,
dont Richard Rorty a donné un compte rendu dans la London
Review of Boolts, octobre 2002. Une traduction de ce livre
paraîtra prochainement sous le titre Vérité et véracité, Paris,
Gallimard, coll. « NRF essais)), trad. fr. Jean Lelaidier.

13
confiance 1 n'ont été aussi grands. Pour.-
quoi, si l'on ne croit plus en la vérité,
a.-t.-on pourtant soif de vérité ? Est.-ce 1'un
de ces paradoxes familiers qui font que,
ayant perdu la religion, nous en cherchons
toujours quelque substitut, ou que, même
quand nous n'acceptons plus 1' autorité,
nous ne voulons pas y renoncer tout à
fait ? J'ai toujours été étonné, lorsque
j'étais auditeur de Michel Foucault au Col.-
lège de France dans les années 1970, de
1'entendre nous expliquer que la notion de
vérité n'était rien d'autre que l'instrument
du pouvoir, et que tout pouvoir étant
mauvais, la vérité ne pouvait qu'être l'ex.-
pression de quelque volonté maligne, puis
de le retrouver dans les manifestations der.-
rière des banderoles proclamant « Vérité
et justice)). Pourquoi les journalistes qui
disent se soucier des règles de leur profes,
sion et du devoir de ne pas diffuser d'in.-
formations fausses sont.-ils souvent si
indulgents vis.-à.-vis des penseurs qui leur

I. En anglais le contraste est saisi immédiatement, car


<< troe ~~(vrai) vient de la même racine que<< trust~~ (confiance).

14
expliquent que vérité et rationalité sont
des mots creux? Mais y a . . t,illà nécessaire. .
ment de l'incohérence ou du cynisme ?
Peut. .être les gens se méfient,ils de la vérité
comme idéal abstrait, comme ce au nom de
quoi nombre de pouvoirs prétendent exer,
cer leur influence, mais aspirent à la vérité
dans leurs vies quotidiennes. Peut. .être ne
croient. . ils pas au vrai comme valeur
intrinsèque, comme but ultime, tout en
croyant au vrai comme valeur instrumen . .
tale, au service d'une autre fin, le bonheur
ou la liberté. On n'aime pas les prêcheurs
qui parlent au nom du Vrai, mais on se
préoccupe des vérités banales, comme
celles que nous apprennent périodiquement
nos relevés de compte en banque. Mais
alors quel est le concept de vérité qu'il
nous faut rejeter, et quel est celui qu'il
faut retenir ? Faut. . il les rejeter tous les
deux? Ou les garder tous les deux? Est . . il
vraiment cohérent de dire qu'on ne veut
pas de la Vérité mais qu'on est prêt à
accepter qu'il y ait des théories, des
énoncés ou des croyances vrais ?
Il y a une manière de poser ces questions

15
qui n'est pas la bonne. C'est celle qui
consiste simplement à opposer d'un côté les
post.-modernistes, les relativistes et ceux
qui croient que la vérité est un mot creux
-ceux qu'on peut appeler les vériphobes -,
et de 1' autre les défenseurs des idéaux
bafoués par les premiers. Le résultat est
prévisible : non seulement chaque parti
campe sur ses positions, mais de plus ils
finissent par se ressembler : ceux qui at.-
taquent la vérité et la raison parce que
ce sont des valeurs oppressives (mâles, par
exemple, dans les polémiques des fémi.-
nistes) fmissent par être aussi puritains
que ceux auxquels ils s'opposent. En fait
ce ne sont pas les rationalistes qui font
régner la terreur et la censure. Ce sont
ceux qui nourrissent un soupçon systéma.-
tique pour des mots comme « vérité >>,
«raison>>, ou« objectivité>>(« Cachez avec
des guillemets ces mots que je ne saurais
voir »). Les mêmes opposants au rationa.-
lisme prennent des postures de victimes
injustement attaquées par un establishment
dogmatique et réactionnaire. L'affaire
Sokal nous a donné des exemples de divi.-

16
sions de ce genre 1 , qui risquent à tout
moment la rhétorique de part et d'autre.
L' antirationalisme contemporain et sa
political correctness ont si hien réussi à
dramatiser ces oppositions que quiconque
entreprend de rappeler 1'existence de
quelques valeurs cognitives face à leurs
violations manifestes est accusé immédia.-
tement d'être un censeur puritain et
moralisateur 2 •
Richard Rorty a souvent, aux yeux des
adversaires un peu crispés du post.-moder.-
nisme, pris le rôle du méchant de l'his.-
toire, et ce d'autant plus qu'il a exprimé,
avec la clarté et la simplicité qui caractéri.-
sent sa prose, des idées que des auteurs
(pour ne citer que des Français) comme

1. C'est pourquoi j'ai préféré, pour ma part, en traiter par


l'ironie. Cf. P. Engel, «L'affaire Sokal concerne-t-elle les philo-
sophes français?>> in J.-F. Mattéi, Philosopher en français,
Paris, PUF, 2000.
2. Solatium miseris socios habuisse malorum, Jacques Bouve-
resse, Alan Sokal et Jean Bricmont. Exemple d'accusations de
ce type adressées au présent auteur notamment : C. Chauviré,
«Faut-il moraliser les normes cognitives?», et Sandra Laugier,
«Pourquoi des théories morales?)), Cités, n• 5, 2001, et ma
réponse, coécrite avec Kevin Mulligan, « Normes éthiques et
normes cognitives>>, Citis, n• 15, 2003, pp. 171-186.

17
Foucault, Deleuze, Derrida ou Latour ont
exprimées dans un style plus fleuri ou abs--
cons, et qu'il a défendu explicitement leurs
œuvres et leurs thématiques face à l'hosti--
lité des philosophes analytiques. Il a pris
à un certain moment l'allure de philosophe
officiel de la vériphobie (et il a illustré en
philosophie 1' axiome d'Alfred Hitchcock
au sujet du cinéma : «Meilleur est le
méchant, meilleur est le film >>). Mais ce
serait totalement mécomprendre son œuvre
et l'intérêt de ses analyses que de voir sim--
plement en Rorty un relativiste post--
moderniste bon teint. Sa position dans ces
discussions est tout à fait particulière et
originale. Tout d'abord, même s'il ne se
revendique plus depuis longtemps comme
philosophe analytique, il a été un philo.-
sophe analytique au début de sa carrière,
et il discute toujours de plain.-pied avec les
philosophes de cette tradition, argument
contre argument. A la différence d'auteurs
comme Derrida dont on a l'impression que
la culture de la philosophie analytique
leur est parfaitement étrangère, Rorty dis.-
cute les thèses des philosophes analytiques

18
en parfaite connaissance de cause 1 • Ensuite
Rorty se veut un descendant du pragma,
tisme américain, et ses analyses sur la
notion de vérité, notamment, s'inscrivent
dans la lignée de celles de James et de
Dewey notamment. Et nombre de ses
arguments trouvent leur source chez
Quine, Davidson ou Sellars (même s'il
les interprète à sa façon 2). A la diffé,
renee des relativistes post,modemistes, il a
donné des arguments destinés à montrer

1. En disant cela, je ne peux pas manquer de donner l'impres-


sion de penser qu'il est BON d'être un philosophe analytique
et MAUVAIS de ne pas en être un, et de faire ainsi le type de
pétition de principe que Rorty m'a souvent reproché de faire
(cf. son texte en réponse à Jacques Bouveresse dans J.-P.
Cometti, dir., Lire Rorty, Combas, L'Eclat, 1992, pp. 154-155,
où il épingle mon article <<The Analytic Continental Divide »,
Stanford French Review, no 17, 1993, trad. fr. <<Petits déjeu-
ners continentaux et goûters analytiques », in TLE, 20, 2002).
Q.u'on se rassure :je pense que le fait d'être philosophe analy-
tique n'immunise pas contre la mauvaise philosophie. Mais ce
n'est pas ici ce qui m'importe. Ce qui m'importe est que Rorty
soit quelqu'un qui est capable de comprendre plusieurs vocabu-
laires philosophiques différents, et de leur trouver des terrains
de discussion communs. En cela, il est assez exceptionnel, comme
le remarque J. Bouveresse (op. cit., p. 25).
2. On peut lui reprocher, notamment, de lire systématique-
ment ces auteurs dans le sens qu'il entend favoriser. J'ai indiqué
mes réserves sur la manière dont Rorty lit Davidson, dans
Davidson et la philosophie du langage, Paris, PUP, 1994,
pp. 262-264.

19
que la vérité n'a pas l'importance qu'on
lui accorde. Ces arguments sont tout à fait
dignes d'intérêt. Mais je voudrais essayer
de dire pourquoi ils ne me convainquent
pas.

Richard Rorty entend s'inscrire dans la


tradition pragmatiste américaine. Mais son
pragmatisme est fort différent de celui du
fondateur de ce courant, C.S. Peirce 1 • J'es.-
père ne pas être trop infidèle aux thèses
du pragmatisme rortyen sur la vérité en
les schématisant de la manière suivante 2 :

(I) La notion de vérité n'a pas d'usage


explicatif, et elle ne recouvre aucune
essence, aucune substance, et ne désigne
aucune propriété substantielle ou-métaphy.-
sique profonde, ni un objet (le Vrai).

1. Pour une analyse des différences, cf. C. Tiercelin, « Un


pragmatisme conséquent?», in Critique, no 567-568, 1994,
jacques Bouvereresse, parcours d'un combattant, pp. 642-660.
2. Sur ces thèses, voir en particulier« Pragmatism, Davidson
and Truth », in Le Pore, ed., 'Truth and Interpretation,
Oxford, Blackwell, 1985, trad. fr. in Science et solidarité,
Combas, L'Eclat, 1990.

20
(2) En particulier la notion réaliste tra--
ditionnelle de vérité comme correspondance
de nos énoncés, jugements ou propositions
avec la réalité ou « les faits », et en général
toute théorie de la pensée comme représen--
tation de la réalité sont vides de sens.
(3) En conséquence, les débats portant
sur le réalisme contre l' antiréalisme, qui
agitent encore une grande partie de la phi--
losophie analytique contemporaine, sont
vides.
(4) Le problème n'est pas de rendre vrais
nos énoncés, mais de les justifier, et il n'y
a pas de distinction à faire entre vérité et
justification. La justification n'est elle--
même pas autre chose que l'accord entre les
membres d'un groupe ou d'une commu--
nauté, et il n'y a pas d'accord ultime, fmal,
ou de convergence idéale des énoncés.
(5) Le concept de vérité étant vide, la
vérité ne peut pas être une norme de l'en--
quête scientifique ou philosophique, ou un
but ultime de nos recherches. A fortiori elle
ne peut pas non plus être une valeur.
(6) Du fait qu'on rejette ces notions
mythiques de vérité, il ne s'ensuit pas qu'il
n'y ait rien à dire du monde : il y a entre

21
le monde et nous des relations causales,
naturelles, que nous pouvons étudier. Mais
il serait vain également d'espérer obtenir
une théorie naturaliste réductionniste de la
représentation et de 1'intentionnalité.
(7) Le fait que 1' objectivité et la vérité
ne comptent pas ne signifie pas qu'il n'y
ait pas certaines valeurs à défendre ; les
valeurs en question sont celles promues habi--
tuellement par la tradition pragmatiste,
celles de solidarité, de tolérance, de liberté et
de sens de la communauté. Ces valeurs per--
mettent bien mieux de promouvoir la démo--
cratie que les reconstructions kantiennes ou
utilitaristes de la justice qui ont dominé la
philosophie morale et politique des trente
dernières années. Rorty est trop conscient
des difficultés du pragmatisme de James à ce
sujet pour prétendre assimiler la vérité à
1'utilité : ce qui est utile peut être faux, et
ce qui est faux peut être utile 1 • Mais il n'en
maintient pas moins l'idée que les valeurs
d'utilité sociale doivent l'emporter sur les
valeurs de la vérité.

1. Les analyses de Russell sur la théorie pragmatiste de la


vérité dans ses Essais philosophiques (1910), trad. fr. Paris,
PUF, 1997, demeurent irremplaçables.

22
Une bonne part des arguments de
Richard Rorty en faveur de ces thèses
repose sur ce que l'on appelle une théorie
déflationniste ou minimaliste de la vérité.
Il y a de nombreuses versions de cette
conception et on ne peut toutes les discuter
ici 1 • Celle de Rorty consiste à soutenir
qu'il n'y a rien de plus dans la vérité (rien
de plus substantiel, explicatif ou «méta. .
physique») que les usages du mot« vrai»
suivants : (a) un usage approbatif ou
performatif : « vrai » sert à exprimer 1' ap . .
probation d'un énoncé, (h) un usage expri . .
mant la circonspection : quand on dit
«votre croyance que P est justifiée, mais
elle n'est pas vraie », et (c) un usage déci . .
~ationnel, reposant sur l'équivalence qui
permet de passer de l'affirmation de « P »
à 1' affirmation « P » est vrai et inverse. .
ment. Selon Rorty, il n'y a pas d'autres
usages, et pas d'autre sens caché de

1. Je les ai présentées dans La vérité, Paris, Hatier, 1998, et


dans Truth, Chesham, Acumen, 2002.

23
« vrai >>. Quand nous disons que P est vrai,
nous ne faisons pas autre chose, nous dit . .
il, qu'approuver P, ou «lui donner une
petite tape rhétorique dans le dos» ou un
« compliment ». Quand nous disons que P
est peut. .être justifié, mais pas vrai, notre
circonspection exprime simplement le fait
que P ne peut pas être utilisé comme règle
pour 1' action, et que nous pourrions ren..
contrer un auditoire qui refuserait P.
L'usage circonspect ne veut donc absolu . .
ment pas dire que la réalité pourrait dé..
mentir la justification de notre croyance.
Comme l'affirme en fait la thèse (4), il n'y
a pas, pour Rorty, de différence entre
vérité et justification, et pas de différence
entre justification objective et justification
pour une communauté donnée (c'est ce que
l'on peut appeler, à la suite de Williams,
la thèse de l 'indistinguabilité de la vérité
et de la justification 1). La vérité n'est ni
1' acceptabilité rationnelle à la limite de
l'enquête, comme le soutiennent C.S.
Peirce, H. Putnam et C. Wright à des

I. Williams, op. cit., pp. 128-129, trad. fr. :pp. 157-158.

24
degrés divers, ni la convergence idéale
dans une communauté communication. .
nelle, comme chez Habermas. Enfm,
1'usage décitationnel signale que « vrai »
est simplement un dispositif pour parler de
nos énoncés, et les approuver, et non pas
un terme désignant un monde objectif qui
transcenderait nos approbations au sein de
nos auditoires et communautés. Puisque le
concept de vérité est aussi mince et aussi
peu substantiel, il s'ensuit que le rôle épis,
témique que 1' on accorde habituellement à
la vérité - celui d'être une norme ou un
but de nos enquêtes, et en particulier de
l'enquête scientifique - ne peut tout sim. .
plement pas être rempli : la vérité n'est ni
une norme, ni un but ultime 1 . Elle ne peut
pas être une norme au sens de ce qui régule
l'enquête, parce qu'on ne peut pas la
connaître, et elle ne peut pas être un but
ultime au sens où elle n'est pas une valeur
intrinsèque, hien qu'elle puisse avoir une
valeur instrumentale. Il ne sert donc à rien

I. Rorty a défendu cette idée avec force contre Crispin


Wright ((( Is Truth a Norm of Inquiry? Davidson vs Wright»,
Philosophical Q!tarterly, 45, 1995, pp. 281-283.

25
de l'invoquer, que ce soit en science, en
philosophie, en éthique ou en politique.
Ces thèses ont un certain écho sceptique
et nihiliste. On les a souvent qualifiées de
relativistes. Mais Rorty nie être un relati-
viste quant à la vérité, car le relativiste
est celui qui dit : « Il n'y a pas de vérité
autre que pour moi)) en un sens descriptif
du mot « vrai )) . Or Rorty soutient que ce
mot n'a pas de sens descriptif, mais seule. .
ment un sens expressif : il exprime un état
du locuteur et de son approbation vis . . à. .vis
de son auditoire 1 . De même, je ne crois pas

1. On peut comparer avec les discussions sur la distinction


entre expressivisme en éthique et émotivisme. Cf. Alan Gib-
bard, Wise Choices, Apt Feelings {Harvard, Harvard Univer-
sity Press, 1991), trad. fr. S. Laugïer, Sagesse des choix,
justesse des sentiments (Paris, PUF, 1996), et S. Blackburn,
Ruling Passions, Oxford, Oxford University Press, 1998. Si
Rorty entend défendre une conception expressiviste de la vérité,
et dire que « vrai » ne dénote pas une propriété réelle, mais est
une simple éjaculation, il rencontrera alors les difficultés soule-
vées classiquement par Geach («Assertion», Philosophical
Review, 1962) au sujet de cette position expressiviste : si les
prémisses d'un argument ne sont ni vraies ni fausses, comment
l'argument peut-il être valide au sens classique où la vérité des
prémisses est supposée conservée dans la conclusion? (C'est une
autre question, de nature plus technique, que j'aurais aimé
poser à Rorty : dans quelle mesure considère-t-il que le pragma•
tisme et l'assimilation de la vérité à l'assertabilité garantie doi•
vent nous conduire à changer de logique ?)

26
que Rorty soit éliminativiste quant à la
vérité, comme le sont certains déflation..
nistes qui défendent une théorie de la
vérité« redondance>> :puisqu'il n'y a rien
de plus que « P >> dans «Il est vrai que
P )), il n'y a pas lieu de conserver le prédi..
cat « vrai », qui devient superfétatoire 1 •
Mais il ne propose pas d'abandonner pure..
ment et simplement ce mot et de le bannir
de notre vocabulaire. En revanche, il
cherche à dissiper les illusions et les
mythes qui s'attachent à lui. C'est pour..
quoi il préfère en général s'appeler « iro ..
niste >>, ou « quiétiste >>.

Ma réaction aux thèses de Rorty est


assez semblable à celle de certains de ses
critiques qui ont de la sympathie pour les
thèmes qu'il développe, mais qui trouvent
qu'il pousse le bouchon un peu trop loin.
Je vais d'abord énumérer mes points
d'accord.

1. C'est une vue que l'on a souvent attribuée à Ramsey. Cf.


P. Ramaey, « Pacts and Propositions», in Philo.sophical
Papers, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, trad.
fr. in Logique, philosophie et probabilités, Paris, Vrin, 2003.

27
Je suis d'accord avec Rorty sur le fait
que le mot « vrai » a un sens minimal, qui
est en gros donné par le schéma décitation-
nel illustré par la célèbre équivalence de
Tarski - « La neige est blanche » est vrai
si et seulement si la neige est blanche.
Toute la question est de savoir si son sens
se réduit à cet usage décitationnel. Je suis
également d'accord sur le fait que la théo . .
rie classique de la vérité comme corres. .
pondance ou adéquation rencontre des
difficultés considérables, et qu'aucune des
conceptions contemporaines qui s'efforcent
de la raviver - comme celles des métaphy. .
siciens australiens - n'est satisfaisante 1 •
J'ai aussi beaucoup de sympathie pour cer. .
tains thèmes pragmatistes avancés par
Rorty et par la tradition dont il se
réclame, et j'ai moi.-même défendu cer. .

I. Notamment en raison de l'argument dit «du lance-


pierres>> (slingshot; cf. P. Engel, La norme du vrai, Paris,
Gallimard, 1989, 3• éd., 2003, p. 18). Dans son livre Facing
Facts (Oxford, Oxford University Press, 2002), Stephen Neale
soutient que cet argument ne parvient cependant pas à réfuter
les théories des faits, mais qu'il les contraint d'une manière
importante. Cf. également J. Dodd, An Identity 'fheory of
'fruth (McMillan-St Martin's Press, Londres, New York,
2001).

28
taines conceptions pragmatistes, notam ..
ment celles d'auteurs comme Peirce et
Ramsey 1 • Je pense aussi que ses efforts de
démythologisation de la notion de vérité
sont sains et utiles. Quand on sait que le
mot « vérité » est le mot favori des sectes
religieuses et de tous les intégrismes, on
ne peut qu'être parfaitement d'accord avec
Rorty sur le fait qu'il faut s'en méfier.
Mais pourtant il y a peu de choses sur
lesquelles je m'accorde avec Rorty. Je ne
crois pas que, parce que la théorie de la
vérité.. correspondance rencontre des diffi ..
cuités peut..être insurmontables, il s'en..
suive que nous devions renoncer à toute
conception réaliste de la vérité, ni, contrai..
rement à ce que soutient le thème (2), que
nous puissions totalement nous débarrasser
en philosophie des oppositions entre le réa..
lisme et l' antiréalisme dans tel ou tel
domaine. Je pense aussi que la vérité est
une norme de 1' enquête 2 • Mais ce n'est pas

1. Cf. J. Dokic et P. Engel, Ramsey, vérité et succès, Paris,


PUF, 2001, trad. angl. révisée Ramsey, Truth and Success,
Londres, Routledge, 2002.
2. Cf. P. Engel, « Is Truth a Norm? », in P. Pagin,
P. Kotatko et G. Segal, eds, lnterpreting Davidson, Stanford,
CSLI, 2000, pp. 37-51 ; P. Engel, Truth, op. cit., ch. 5.

29
le lieu ici de défendre ces thèses. En fait,
bien qu'il soit tout sauf un philosophe qui
refuse la discussion, Richard -Rorty a
défendu souvent une vision très thérapeu. .
tique de la philosophie, assez proche de
celle qu'on prête souvent à Wittgenstein.
Il soutient que la philosophie intéressante
est rarement 1' analyse du pour et du
contre d'une thèse, mais qu'elle consiste
plutôt en une tentative pour remplacer un
vocabulaire par un autre, et faire en sorte
que, progressivement, les philosophes et
tous ceux qui parlent comme eux cessent
de s'exprimer d'une certaine manière. Il
faut donc arrêter de parler de vérité
comme représentation du réel, comme d'un
but ultime, etc., et tenter de redécrire ce
que nous décrivons usuellement dans ce
vocabulaire au moyen d'un autre qui
serait débarrassé de ces mythologies. Ma
question principale sera : au sujet de la
vérité le pouvons. .nous ? Autrement dit,
notre pratique ordinaire avec le voca. .
bulaire de la vérité peut.-elle réellement
être redécrite de manière à débarrasser
cette notion de ses implications
« objectivistes » ?

30
Q.uestion 1 . Commençons par les usages
du mot « vrai ». Selon la thèse déflation-
niste, «vrai» n'est qu'un dispositif d'as . .
sertion, qui permet de citer un énoncé ou
de le déciter, et qui, selon la conception
performative, permet aussi de marquer son
approbation. Mais il y a plus que cela dans
notre usage du mot «vrai». Il y a cer. .
taines relations conceptuelles hien spéci. .
fiques entre 1' assertion, la croyance et la
vérité, qui caractérisent ce que j'appellerai
le triangle croyance. . assertion . . vérité.

(a) Affirmer quelque chose, ou faire une


assertion au moyen d'un énoncé, c'est
exprimer sa croyance que 1' énoncé est vrai
{ce lien se manifeste dans le caractère para . .
doxal d'énoncés comme «Je crois que P,
mais P est faux » qui donnent lieu à ce que
l'on appelle le paradoxe de Moore).
(b) La vérité est le but ou la norme de
l'assertion, au sens où une assertion est cor . .
recte si et seulement si elle est vraie (on
peut bien sûr mentir, être ironique, etc.,

31
mais ces usages de 1' assertion sont dérivés
par rapport à ce but premier et rendus pos . .
sibles par lui).
( c) La vérité est aussi le but ou la norme de
la croyance : une croyance est correcte seule. .
ment si elle est vraie. C'est souvent en ce sens
qu'on dit que les croyances« visent la véri. .
té ». On peut exprimer la même idée en disant
que c'est une objection fatale contre une
croyance que de dire qu'elle est fausse, et
qu'un sujet rationnel, s'il découvre qu'une de
ses croyances est fausse, doit la changer (un
sujet qui admet croire une proposition pour
une raison autre que le fait qu'elle est vraie
est en quelque manière irrationnel, ou bien
n'a pas, vis ..à. .vis de cette proposition, une
véritable attitude de croyance) 1 •

Le déflationniste me répondra sans doute


que (a) - (c) ne sont que des platitudes inoffen. .
sives qui ne montrent en rien qu'û y ait quoi
que ce soit de « normatif>>, en un sens phûoso. .

I. J'ai analysé en quel sens la croyance est visée de vérité


dans « Truth and the Aim of Belief », in Donald Gillies, ed.,
Laws and Mocùls in Science, Londres, King's College Publica-
tions, 2004, pp. 79-99.

32
phiquement important, dans la notion de
vérité. fl me dira : « Affirmer que P, c'est affir..
mer que Pest vrai, et qu'on croit que P; et
croire que P, c'est croire que Pest vrai. C'est
aussi croire qu'on a des raisons de croire que P.
Certes ! Mais pourquoi en faire un fromage ? »
Je maintiens au contraire que ces relations
conceptuelles ne sont triviales qu'en apparence.
Un sujet qui ne comprend pas qu'une assertion
ou une croyance correcte est une assertion ou
une croyance vraie, et qu'ü doit satisfaire à
cette condition pour avoir des croyances ration.-
nelles et effectuer correctement des assertions,
manque quelque chose d'essentiel à la notion de
vérité. De même décrire l'usage linguistique du
mot « vrai » par une communauté en disant
simplement que ce mot sert à citer et déciter
des énoncés que la communauté aime bien, c'est
manquer quelque chose d'essentiel, qui est que
ce mot exprime une norme de l'assertion et de
la croyance 1 • Cela ne signifie pas, comme on le
dit quelquefois, que la notion de vérité soit en
elle.-rnêrne normative. Car le fait qu'un énoncé

1. Cette idée a été très clairement avancée par Michael Dum-


mett dans << Truth >>, 1959, trad. fr. in Philosophie de la
logique, Paris, Bd. de Minuit, 1993.

33
ou une croyance soient vrais est un simple fait,
une relation sémantique que l'énoncé ou la
croyance ont avec le monde, et non pas une
norme. Ce qui est normatif, c'est le lien, en gros
décrit par les conditions (a) - (c), que la vérité
entretient avec la croyance et 1' assertion.
Certains philosophes vont plus loin
encore dans 1'identification de cet élément
normatif propre au triangle croyance.-
vérité.-assertion, en soutenant que la norme
de la croyance et de 1' assertion n'est pas
simplement la croyance correcte, mais la
connaissance. On peut soutenir en effet que
quelqu'un qui dit que P ne se contente pas
de se représenter comme croyant que P,
mais qu'il se représente aussi comme
sachant que P, en sorte que l'auditoire
peut lui demander : «Mais comment le
savez.-vous ? » Or la notion de savoir, tout
comme celle de croyance correcte, est une
notion normative, qu'on associe couram.-
ment à la notion de justification 1 •

I. C'est en particulier la thèse de T. Williamson, Krwwledge


and its Limits, Oxford, Oxford University Press, 2000 (bien
qu'il rejette l'a&<~imilation cla&<~ique de la connaissance à la
croyance vraie justifiée).

34
La première question que je poserai à
Richard Rorty est donc : pense. .t . .il que
l'on puisse décrire la pratique courante de
l'assertion, et rendre compte de son lien
avec le concept ordinaire de croyance, sans
recourir au concept de vérité, et sans
recourir à un concept de vérité qui
implique qu'tl y a une norme de nos asser . .
tions et de nos croyances ? Autrement dit,
entend. .il nier que la notion de vérité joue
un rôle central dans le système général qui
nous permet d'exprimer nos croyances
dans la communication linguistique et de
concevoir nos croyances comme ration.-
nelles ? Et s'il pense qu'une théorie défla ..
tionniste de la vérité peut rendre compte
du rôle normatif du mot « vrai », comment
en rend.-ü compte ?

~stion 2. Je voudrais soutenir aussi


que la norme implicite au triangle asser.-
tion.-croyance. .vérité est également une
norme d'objectivité de nos énoncés ou de
nos croyances. C'est sans doute parce que
Rorty admet que 1'usage approbatif et
l'usage décitationnel de « vrai >> ne sont

35
pas suffisants pour rendre compte de ce
que signifie « vrai », dans notre vocabu. .
laire courant, qu'il accepte l'idée qu'il y a
un usage «circonspect» du mot. Mais
pour lui, cet usage ne signifie rien de plus
que le fait que nos assertions peuvent être
rejetées par notre auditoire. Or la justifi,.
cation, selon Rorty, est toujours« relative
à un auditoire ». Mais à cela on peut objec. .
ter : quand quelqu'un affirme, à propos
d'un énoncé quelconque : «C'est justifié,
mais ce n'est pas vrai», est.-il réellement
en train de dire : «C'est justifié pour tel
auditoire, mais pas pour tel autre>>? Il me
semble ici au contraire que nous opposons
les raisons que nous avons de croire ou de
justifier un énoncé à la manière dont les
choses sont «en réalité». Même si l'on ne
croit pas en une réalité « externe » absolue
et transcendant toutes nos assertions - et
on n'a pas besoin d'y croire pour employer
«vrai» en ce sens-, il me semble que nous
établissons bien un contraste entre nos rai.-
sons de croire et les faits ou la réalité.
Rorty, je suppose, dira ici qu'il n'a pas
cette intuition, et qu'il peut l'exprimer

36
simplement comme le contraste entre la
justification devant un auditoire et la jus. .
tification devant un autre auditoire. Mais
je ne parviens pas à comprendre comment
cela peut être une description acceptable
du sens que nous donnons à « vrai », et
non pas une redescription qui conduit à
réviser purement et simplement le sens de
ce mot 1 • Dans ce second cas, soit; mais
qu' est. .ce qui justifie cette révision ?
Je subodore ici que Rorty me répondra
que le raisonnement qui précède revient à
faire une pétition de principe contre 1' assi . .
milation « pragmatiste » de la justification
et de la vérité : une fois que nous avons
dit qu'une communauté s'accorde sur un
énoncé, ou le considère comme justifié au
sens où elle donne son assentiment à cet
énoncé, il n'y a pas à se poser en plus la
question de savoir si cet énoncé est vrai,
puisque « assertabüité garantie » et « véri . .
té>> signifient la même chose. C'est préci . .

1. Voir le dialogue entre McDowell et Rorty dans R. Bran-


dom, ed., Rorty and his Critics, Oxford, Blackwell, 2000,
pp. 108-128.

37
sément cet argument de l 'indistinguabilité
qui conduit Rorty à rejeter la thèse (peir.-
cienne) selon laquelle « la vérité est le but
de l'enquête » : quand nous sommes (nous,
notre communauté) d'accord sur le fait
que la neige est blanche, nous pouvons
bien nous dire : ·« C'est vrai », mais ce
constat n'ajoute, selon lui, rigoureusement
rien de plus au contenu de ce sur quoi nous
sommes d'accord ; notre accord suffit, et il
est parfaitement oiseux d'ajouter que, en
admettant que la neige est blanche, nous
visions un but extérieur à cet énoncé, le
vrai.
A l'argument de l'indistinguabilité, il
me semble qu'on peut répondre, en pre.-
mier lieu, qu'il est faux de dire que les
mots « vrai » et « justifié » (ou « asser.-
table .de manière garantie ») signifient la
même chose. Si c'était le cas, la négation
d'un énoncé serait la même chose que l'af,
firmation qu'il n'est pas assertable de
manière garantie. Mais ce n'est pas la
même chose de dire que le monstre du loch
Ness n'existe pas et de dire qu'il n'est pas
assertable de manière garantie que le

38
monstre du loch Ness n'existe pas 1 • En
second lieu, je concède qu'il y a un lien
étroit entre justification et vérité, mais ce
lien n'est pas d'identité. Q..uand on a des
raisons, des garanties ou des justifications
pour croire que P, ce sont des justifications
pour croire que Pest vrai. Mais cela n'im ..
plique pas que dire : «Je suis justifié à
croire que P » et « P est vrai » signifient
la même chose. Au contraire cela montre
que, quand on a des raisons d'asserter ou
de croire une proposition, on a des raisons
de la croire vraie. On ne peut donc pas
soutenir que « vrai >> et « justifié » veulent
dire la même chose, puisque «justifié»
présuppose la notion même de vérité. En
d'autres termes, il me semble que, malgré
ce ·que soutient Rorty, l'usage décitation..
nel, l'usage approbatif et l'usage circons ..
pect ne sont pas équivalents. Enfin, et en
troisième lieu, supposons que nous soyons
victimes d'un lavage de cerveau collectif.
V oudrions..nous dire dans ce cas que nos

I. La raison est du genre de celle donnée par Wright, Truth


and Objectvity, Oxford, Oxford University Press, 1992, ch. I.

39
croyances sont justifiées par rapport à un
auditoire, mais pa.s par rapport à un
autre? Non. Il me semble que nous dirions
que nos croyances sont justifiées, mais
fausses 1 •

Q_uestion 3. Pour les raisons que j'ai


indiquées ci. . dessus, je suis prêt à soutenir
que le rôle joué par le concept de vérité
dans le triangle croyance. .vérité . . assertion,
ainsi que le fait que ce concept exprime
habituellement la possibilité d'un contraste
entre nos justifications et (ce que je ne vois
pas d'inconvénient à appeler) la «réalité
objective )) , font de ce concept de vérité un

I. Dans son compte rendu du livre de Williams dans la


London Review of Books, op. cit., Rorty répond que cet argu-
ment fait une pétition de principe contre lui, en supposant qu'il
existe une manière de comparer nos représentations à une réalité
extérieure. Mais il me semble que le point avancé ici est simple-
ment que les deux termes ne peuvent pas avoir le même sens.
Dans sa lecture tout à fait intéressante de 19Bit, dans Contin-
gence, ironie et solidarité, trad. fr. A. Colin, 1994, Rorty sou-
tient que la fameuse phrase de O'Brien : « la liberté est la
liberté de dire que 2+2 = 4 )) ne montre pas qu'Orwell défend
un idéal objectiviste. Il y a seulement un parti qui fait du lavage
de cerveau, et un autre qui est victime du premier, mais rien
pour les départager objectivement. C'est une lecture assez fasci-
nante, mais je trouve là aussi qu'elle pousse le bouchon un peu
loin.

40
concept normatif. Je suis prêt à parler
d'une «norme de vérité» en ce sens. J'ai
conscience que ce vocabulaire court le
risque que Rorty n'a précisément pas cessé
de dénoncer : celui de donner 1'impression
qu'il y a une sorte d'obligation ou de
devoir de rechercher la vérité, qu'elle est
une valeur intrinsèque ou un but de l'en. .
quête. Mais dire qu'il y a une norme de
vérité pour le discours quotidien ne signi. .
fie pas que nous devons toujours dire la
vérité, ou qu'elle est le but suprême de
nos enquêtes. En d'autres termes, il n'y a
aucune obligation de dire ou de croire ce
qui est vrai. Je suis parfaitement prêt à
admettre avec Rorty que le concept ordi . .
naire de vérité n'a rien de « normatif » en
ce sens proto . .éthique de « normatif »
contre lequel il s'insurge. Ce que je veux
dire, simplement, c'est que la vérité est
une norme de l'assertion (et de la
croyance) au sens où, pour n'importe
quelle croyance, c'est une objection contre
cette croyance de dire qu'elle est fausse, et
qu'il est normal- au sens où c'est la règle
- de chercher à la réviser. C'est, si 1' on

41
veut, une norme conceptuelle, et non pas
une norme éthique ou épistémique. Cela ne
veut pas dire que ce soit une nécessité :
la selfdecep tion, le wishful thinking sont
possibles, mais on doit reconnaître que ce
sont des comportements anormaux. Je ne
parviens pas à rendre compte de ces traits
dans le cadre rortyen, c' est. . à. .dire dans un
cadre où 1' assertion que P est 1' approbation
que P, et où croire que P pourrait ne pas
viser la vérité, mais l'utilité, le caractère
pratique, intéressant, conversationnelle. .
ment pertinent, etc. Ma question est donc:
si 1' on débarrasse le mot « norme >> de son
sens « moral », pour lui garder le sens
de «règle constitutive d'une pratique)),
Rorty est. .il prêt à admettre l'idée que le
vrai puisse être la norme de nos pratiques
discursives, aussi bien dans la vie quoti . .
dienne que dans les sciences ?
En fait, j'ai souvent l'impression, quand
je lis Rorty, qu'il développe un argument
du type suivant en nwdus tollens (cela cor. .
respond au point ( 5) dans ma liste ci. .
dessus) :

42
(A) S'il y a une vérité comme norme ou
but de 1'enquête, alors il doit y avoir une
propriété réelle telle que « la vérité de nos
assertions ».
(B) Il n'y a pas de propriété réelle de ce
genre.
(C) Donc il n'y a pas de vérité comme
norme ou but de l'enquête.

Mais il me semble que la prémisse (A)


est fausse, non pas parce que, comme le
suggère trop souvent Rorty, on croit que
la vérité est correspondance ou représenta . .
tion au sens réaliste, mais parce que le fait
qu'il n'existe pas de propriété telle que la
correspondance de nos énoncés avec la réa . .
lité n'implique pas que, du point de vue
de l'enquête, nous ne cherchions pas à
atteindre un certain objectif. La notion de
norme ne présuppose pas l'existence de la
propriété en question, ou sa réalité. Certes
la découverte que cet objectif est irréali. .
sable ou vide risque de nous faire perdre

43
tout désir de le rechercher. Mais, au sens
relativement innocent dans lequel on dit
que nos croyances visent la vérité parce
que cela fait partie du concept de croyance
que si 1' on découvre qu'une de nos
croyances est fausse on cherche à la chan--
ger, il ne me semble pas qu'il y ait quoi
que ce soit de problématique à dire que la
vérité est une norme de la croyance (et de
la connaissance) 1 •
Qyestion 4. La raison pour laquelle je
pose cette dernière question est qu'il me
semble souvent que ce contre quoi Rorty
s'insurge, c'est une espèce d'argument
transcendantal, qui conclurait à partir du
fait que la vérité a ce rôle normatif ou
conceptuel dans notre système ordinaire de
concepts que la vérité est une norme au
sens plus «profond» de but de l'enquête,
de norme morale, ou de Valeur Suprême.

I. Cf. l'échange, dans Rorty and his Critics, op. cit., entre
Bilgrami et Rorty. Bilgrami oppose le point de vue à la première
personne de l'enquêteur et le point de vue à la troisième per-
sonne sur la vérité comme propriété réelle, et soutient que les
arguments de Rorty (ou sur ce point de Davidson) ne menacent
en rien la description du premier point de vue comme visant la
vérité.

44
Mais je conviens volontiers avec lui qu'il
n'y a pas d'argument de ce genre. Du fait
que la vérité norme ou règle l'assertion, il
ne s'ensuit pas du tout qu'il y ait des
valeurs telles que la confiance, la véracité,
la sincérité, ou le sens de l'exactitude, qui
sont supposées caractériser ceux qui res.-
pectent la vérité. En bref, il n'y a pas de
lien nécessaire entre le concept de vérité et
la notion de véracité, ou celle de sincérité.
C'est une chose que de dire ce qu'est la
vérité, de préciser la manière dont elle
fonctionne dans notre système de croyance
et d'assertion, et c'en est une autre que de
dire quelle attitude nous devons adopter
vis.-à.-vis d'elle, ou de dire quelle valeur
elle doit avoir, bonne ou mauvaise. Comme
le dit très bien Williams, «le rôle interne
de la vérité dans le système croyance.-asser.-
tion.-communication n'implique rien de
plus quant aux valeurs de sincérité 1 ».
C'est précisément ce type de confusion
qu'introduisent les vériphobes quand ils
attaquent l'idée ordinaire de vérité, ceux

I. Wüliams, op. cit., p. 85, trad. fr. p. 108.

45
qui voient dans la thèse selon laquelle la
vérité est une norme de 1' assertion une
forme de moralisme. C'est encore la con fu . .
sion commise par Foucault quand il parlait
de « volonté de vérité » et étudiait les dis. .
positifs sociaux, ceux de l'aveu, de la
confession, etc., par lesquels la vérité se
trouvait valorisée. Ces dispositifs, nous dit
Foucault, font partie de «l'histoire de la
vérité » et nous montrent quelque chose au
sujet de la notion de vérité, i. e. comment
elle est le produit d'une certaine histoire,
celle de la suhjectivation, puis de 1' ohjecti.-
vation du concept de vérité 1 • Mais en fait,
ces dispositifs ne montrent rien du tout sur
la notion de vérité. Foucault et ses sucees. .
seurs confondent la vérité avec le concept
de vérité, ou avec ce qu'on croit à son
sujet, et ils confondent aussi la vérité avec
la manière dont on la valorise. A partir
du moment où 1' on cesse d'entretenir cette
confusion, on peut voir toute la différence
entre les conditions normatives d'emploi

1. Voir par exemple ses remarques dans L'herméneutique du


sujet, cours au Collège de France, 1981-82, Pam, Gallimard-
Seuil, 2001, pp. 19-31.

46
du concept de vérité - qui à mon sens ne
changent pas 1 - et ses usages par les indi . .
vidus ou les groupes humains, qui varient
socialement et historiquement. Peut alors
commencer une analyse de ce que Williams
appelle les « vertus de vérité >>, la sincé. .
rité, l'exactitude, et des pratiques qui les
appuient ou les bafouent, le secret, le men. .
songe, etc. On peut aussi envisager de
défendre pour elles . . mêmes ces vertus. Il y
a bien entendu un lien entre le triangle
assertion . .croyance. .vérité et la possibilité,
par exemple, de mentir, puisque mentir ne
pourrait se produire si le triangle n' exis . .
tait pas. Mais cela ne veut pas dire que
la pratique du mensonge, ou celle de la
sincérité, soient impliquées par le triangle
conceptuel en question.
Il faut donc séparer nettement la thèse

I. Je m'accorde avec G.E. Moore pour dire qu'il n'y a pas


d'histoire de la vérité, bien qu'il y ait sans doute une histoire
de nos croyances au sujet de la vérité. La conception historiciste
de la vérité doit beaucoup au livre de Marcel Detienne, Les
maîtres de vérité dans la fjrèce archaïque, Paris, Ma.spero,
1967, qui sert souvent de justification à la confusion entre la
vérité et nos conceptions de la vérité, mais qui ne montre rien
de tel.

47
conceptuelle, selon laquelle la vérité est
une norme constitutive au sein du triangle
assertion.-croyance.-vérité, de la thèse
éthique selon laquelle elle serait une valeur
intrinsèque, ou il faudrait la respecter ou
la rechercher en toutes circonstances, ainsi
que de la thèse épistémologique selon
laquelle elle est le but de l'enquête, la
valeur épistémique suprême. On peut par.-
faitement admettre la première thèse sans
admettre les deux autres. Pourtant, il
devrait être clair également qu'il y a bien
un lien entre la norme de vérité, le concept
ordinaire de vérité, et la question de nos
attitudes, éthiques ou autres, quant à la
vérité. Quand on comprend le lien concep.-
tuel assertion.-vérité.-croyance, et qu'on
réfléchit de manière critique sur ce que
veut dire le fait d'avoir des croyances
rationnelles et de les réviser à la lumière
des données disponibles, il paraît très diffi,
cile de ne pas admettre que la vérité soit
aussi une valeur, et qu'il y a certaines ver.-
tus de vérité. Je ne veux pas dire par là
que le rôle conceptuel de la vérité implique
nécessairement ou justifie des principes

48
éthiques tels que : « Il ne faut pas men..
tir», ou des principes épistémiques tels
que : « Il faut croire une proposition seule..
ment si elle est vraie ». La vérité peut être
telle ou telle, et le désir de vérité peut être
autre chose. Mais quiconque comprend le
rôle conceptuel de la vérité ne peut man..
quer de comprendre tout ce qu'il y a de
bizarre, par exemple, dans le fait de croire
une proposition en dépit du fait qu'elle
soit fausse, ou parce qu'on désire qu'elle
soit vraie. Supposons que l'on dise, comme
le fait la plupart du temps Rorty, que
1'utilité est un critère souvent plus impor. .
tant que la vérité de la valeur d'une
conception. Mais comment peut.. on dire
qu'une conception est utile si l'on ne sait
pas si elle est vraie ? L'autruche peut trou . .
ver utile de plonger sa tête sous le sable.
Mais cela sera. .t . . il utile in the long run 1 ?
En bref, il n'y a pas de déduction trans ..
cendantale de la valeur intrinsèque du vrai

1. C'est là un argument du pragmatisme classique, celui de


Ramsey, par exemple : les croyances utiles sont vraies à la
longue, et elles sont utiles parce qu'elles sont vraies. Cf. Dokic
et Engel, op. cit.

49
à partir de la norme de vérité, mais la
seconde est incompréhensible si 1' on ne
comprend pas ce que la première met en
jeu. A partir de là, ma quatrième question
à Richard Rorty est la suivante :
Admettons, comme lui et contre ce que
je viens de dire, qu'il n'y ait qu'un lien
contingent, voire même pas de lien du
tout, entre le rôle conceptuel de la vérité
et les vertus de vérité (véracité, sincérité,
exactitude, confiance). En ce cas, comment
analyser ces vertus? Sont..elles, comme
semble le croire Rorty, purement instru..
mentales (elles sont utiles), et parfaitement
en compétition avec d'autres Qa créativité,
l'intérêt, la pertinence, par exemple) ?
Quelle conception le pragmatiste au sens
de Rorty va.. t ..il avoir de ces vertus ?
Considère..t .. il, avec le Nietzsche de la
généalogie de la morale, que ce sont des
valeurs de prêtres ou de clercs, d'hommes
du ressentiment 1 ? Q.ue ce ne sont pas des
vertus du tout ? Q!.t'elles ont peu d'impor..

I. Williams, op. cit., ch. 2, fait un effort louable, mais pas


totalement convaincant, pour défendre la thèse selon laquelle
Nietzsche était en réalité un défenseur de ces vertus.

50
tance et que d'autres vertus, comme la
selfreliance d'Emerson, doivent les rem . .
placer ? En particulier, considère. . t . .ü que
ces vertus ne sont pas des vertus que doit
encourager la démocratie 1 (cette question
s'adresse au point (7) dans la liste de
thèses ci--dessus) ? Pourrait..on même avoir
les vertus non aléthiques de solidarité et
d'utilité sociale que Rorty recommande à
la place des vertus aléthiques si les vertus
aléthiques n'existaient pas ?
Question 5. Cette question conduit fina,
lement à une autre, qui résume ma per. .
plexité face à la stratégie de remplacement
des vocabulaires et face à la libération que
le pragmatisme rortyen est supposé nous

I. Comme je l'ai déjà noté, c'est là une composante essentielle


du pragmatisme de Rorty. Dans son dernier livre Achieving
our Country : Leftist 'Thought in 'Twentieth Cmtury America,
Harvard University Press, 1998, il reproche à la gauche améri-
caine d'avoir pris une attitude purement intellectuelle et specta-
trice, et d'avoir cédé à la droite le!! valeurs de l'action. Il
reproche à juste titre à cette gauche d'être devenue sardonique
et « foucaldienne ». Mais compte tenu du fait que le!! idéaux
objectivistes et le!! vertus de vérité sont actuellement prônés aux
Etats-Unis par la droite et par l'administration de W. Bush,
faut-il pour autant que la gauche s'en détourne? Les événe-
ments de 2003 montrent assez combien la revendication des
vertus de vérité peut aller avec l'hypocrisie la plus complète.
Cela veut-il dire qu'il faille y renoncer ?

51
fournir en nous débarrassant d'un trop
obsédant souci pour la vérité :
Si nous réussissons, aussi bien en tant
que philosophes qu'en tant qu'individus
et citoyens ordinaires (un contraste que
Rorty n'aimerait pas!), à surmonter notre
fascination pour un langage de vérité, de
sincérité, d'exactitude, etc. en même temps
que notre engagement pratique vis.-à.-vis
des valeurs et vertus de la vérité, pour
adopter un autre langage et d'autres enga.-
gements plus conformes à ce que le prag.-
matisme recherche, et pour admettre que
les notions de vérité, de sincérité, etc.
n'ont qu'une valeur instrumentale ou de
moyens en vue d'autres fins - qui seraient
la démocratie, la conversation, la solida.-
rité, l'amélioration de nos échanges et de
notre vie en communauté -, qu' est.-ce qui
nous dit que les valeurs et vertus de vérité
demeureraient présentes parmi nous ? En
d'autres termes, si tout le monde devait
s'accorder pour dire que la vérité n'est pas
une valeur intrinsèque qu'il faut recher.-
cher pour elle.-même, et pour en faire une
valeur seulement instrumentale, la vérité

52
demeurerait.-elle même seulement un
moyen pour d'autres fms? A mon avis, elle
disparaîtrait purement et simplement. J'ai
dit que je ne croyais pas que Rorty était
un pur et simple éliminativiste quant à la
vérité et quant aux valeurs de vérité, et
que je pensais qu'il voulait avant tout les
relativiser, nous débarrasser des mythes
qui les entourent. Mais la notion de vérité
existerait.-elle encore si nous parvenions à
abandonner la distinction entre vérité et
justification ? Et si nous parvenions à aban.-
donner ces idéaux pour nous en tenir à la
solidarité, comment cela serait.-il possible
sans des engagements individuels et collec.-
tifs tels que la confiance ou la sincérité qui
semblent bien présupposer la notion de véri.-
té? Cela me ramène au thème initial. Pour.-
quoi les citoyens veulent.-ils à la fois de la
confiance et de la sincérité en même temps
qu'ils se méfient des appels au Vrai sous ses
formes sublimes et idéales? Ma réponse, et
je ne crois pas qu'elle diffère sur ce point de
celle de Rorty, est qu'ils veulent que le Vrai
avec une majuscule ne soit pas une façon
commode d'ignorer le besoin du vrai avec

53
une minuscule. En d'autres termes, ils sont
encore prêts à admettre que le vrai peut ser. .
vir, tout comme quantité d'autres choses (le
faux, notamment) peuvent également ser. .
vir. Mais est. .ce là tout ce à quoi il doit se
réduire? Si c'est le cas, s'ensuit. .il que les
gens souhaitent pour autant que le vrai avec
une minuscule disparaisse et que 1' abandon
de ce petit vrai soit une chose désirable ?
Mais si la vérité n'avait, comme le soutient
Rorty, qu'une valeur instrumentale,
comment les vertus de vérité pourraient. .
elles seulement exister 1 ?
Enfm, sans revenir une fois de plus -
enough is enough - sur la division entre
le style de philosophie que l'on appelle
« continental » par opposition à celui que
l'on appelle « analytique >>, quel sens peu . .
vent bien avoir les efforts, souvent méri.-
toires et dignes d'éloges, que Rorty déploie
dans son dialogue avec ses contemporains
du camp« analytique» si même le« vrai»
minuscule n'a pas de sens ?

l. C'est la question posée par Williams dans 'Truth and


'Truth.fulness, op. cit., p. 59, trad. fr. p. 79.
Richard Rorty

Ainsi que M. Savidan l'a fait remar ..


quer, la trajectoire philosophique de Pas ..
cal Engel se déploie dans une direction
opposée à la mienne. Pascal a fait ses
classes avec Heidegger et Deleuze et a fini
par travailler sur Tarski et Ramsey. J'ai
débuté avec Ayer et Carnap pour fmir par
écrire sur Heidegger et louer les mérites de
Derrida. Il fut bien un temps où je pensais
que la philosophie analytique était notre
avenir. Désormais, je pense qu'elle est en
panne sèche, en panne d'essence. Mis à
part le travail de quelques génies icono.-
clastes - je pense aux travaux de Kripke,
de Davidson et de Brandom - la philoso.-
phie analytique de ces dernières décennies
me paraît plutôt rébarbative et vaine. Pas..
cal et moi avons donc de bonnes raisons de
ne pas être d'accord.

55
Pascal affirme que ma position dans le
débat du réalisme contre 1' antiréalisme pro . .
cède de ma conviction que « la notion de
vérité ne désigne aucune propriété substan. .
tielle >>. En ce qui me concerne, je ne sou. .
haite pas employer d'expression telle que
« désigner une propriété substantielle >>. Je
crois que toutes les expressions linguistiques
désignent des propriétés. L'expression
« rond carré >>, le terme « nombre infmi >>,
le terme « démocratique >>, l'expression
« étant la lune ou George Bush >> - tous ces
termes désignent des propriétés. Pour signi. .
fier la propriété qu'un terme désigne, il
suffit d'ajouter les suffixes « .-ité » en fran--
çais, « . . heit » en allemand, ou «.-ness>> en
anglais. On peut dire Wahrheit, ou good. .
ness ou « étant--la--lune.-ou.-George. .Bush . .
ité >>. C'est le genre de procédé que l'on
peut appliquer à n'importe quel terme.
A mon avis, il est inutile de se demander
quels sont les adjectifs qui ont une fonction
purement expressive et quels sont ceux qui
désignent une propriété. Il est inutile de se
demander quelles propriétés sont substan--
tielles. Toutes les propriétés ont, selon

56
moi, le même statut ontologique. On peut
aussi soutenir - et c'est 1' option que je
préfère - qu'il faut renoncer à une expres.-
sion telle que « statut ontologique ». Les
pragmatistes n'ont pas l'usage d'une telle
expression.
Dans son livre Truth, qui vient d'être
publié en anglais 1 , Pascal a cité une des.-
cription du pragmatisme proposée par
Simon Blackburn qui me paraît tout à fait
correcte. Blackburn écrit que le pragma.-
tisme se caractérise par « le refus des diffé ..
renees, la célébration de cette toile sans
couture qu'est le langage, 1'apaisement des
distinctions, que celles.-ci opposent les qua.-
lités premières aux qualités secondaires, les
faits aux valeurs, la description à l'expres.-
sion ou toutes autres notions. Ce qu'il nous
reste, c'est une vision lisse, indifférenciée
du langage». Et Blackburn d'ajouter que
cette vision peut aisément conduire au
« minimalisme, au déflationnisme et au
quiétisme». Telle est précisément la ma.-
nière dont je comprends le langage. C'est

1. Acu.men Publishing, 2002.

57
une toile faite tout d'une pièce, dont on
peut se saisir en renonçant à toutes les dis.-
tinctions traditionnelles. On doit avoir une
conception lisse et homogène du langage.
Et je reconnais en effet comme mienne une
conception quiétiste du langage.
Pascal dit que, si telle est la conception
pragmatiste du langage, alors nous ne
devrions surtout pas être pragmatistes. Je
reviendrai sur ses arguments. Pour le
moment, je veux simplement souligner
que, pour un quiétiste comme moi, il n'y
a aucun discours, débat ou théorie ou
vocabulaire qui soit vide de sens. Je n'em.-
ploierai pas 1' expression « vide de sens >>.
N'importe quelle expression linguistique,
même une expression comme « statut onto.-
logique», a un sens si on lui en donne un.
Pour donner un sens à une expression, il
faut simplement l'utiliser d'une manière
plus ou moins prévisible, c'est.-à.-dire qu'il
faut la situer dans un réseau d'inférences
prévisibles.
La question qui nous importe, à nous
pragmatistes, n'est pas de savoir si un
débat possède ou non un sens, s'il renvoie

58
à des problèmes réels ou non réels, mais de
déterminer si la résolution de ce débat
aura un effet dans la pratique, si elle sera
utile. Nous nous demandons si le vocabu. .
laire à travers lequel s'exprime ce débat
est susceptible d'avoir une valeur pra. .
tique, sachant que la thèse du pragma. .
tisme est la suivante : si ce débat n'a pas
d'incidence pratique, alors il ne doit pas
avoir non plus d'incidence philosophique,
selon la formule de William James.
L'objection que j'adresse au débat « réa . .
lisme versus antiréalisme >> ne consiste
donc pas à reprocher aux protagonistes
d'avancer des propositions dépourvues de
sens, ni d'utiliser des termes qui ne dési . .
gnent pas des propriétés substantielles.
Elle consiste hien plutôt à affirmer que la
résolution de ces débats n'aurait aucune
incidence pratique. Les débats de ce type
sont pour moi 1'expression d'une scolas. .
tique stérile. Et je déplore évidemment
qu'une part si importante de la philoso. .
phie de langue anglaise au xxe siècle se soit
consacrée à ce genre de questions.
Au début de son livre, 'Truth, Pascal a

59
dit avec raison que« pour l'essentiel, l'his.-
toire de la philosophie analytique au
:xxe siècle est une sorte de champ de
bataille où s'affrontent conceptions réa.-
listes et antiréalistes de la vérité ». Lors.-
que l'on considère cependant, non plus
seulement l'histoire de la philosophie ana.-
lytique, mais celle de la philosophie en
général, on se trouve alors face à une tout
autre bataille qui oppose ceux qui croient
que cela vaut la peine de discuter du débat
« réalisme versus antiréalisme » à ceux qui
font tout ce qui est en leur pouvoir pour
montrer qu'il faut en finir avec de telles
interrogations. Je pense ici à Dewey,
Davidson et Brandom, mais aussi à la plu.-
part des philosophes de cette tradition qui
va de Nietzsche à Heidegger, Sartre et
Derrida. Ma préférence pour cette tradi.-
tion, plutôt que pour celle de la philoso.-
phie analytique, tient à ma conviction
qu'elle est moins exposée au risque de
décadence scolastique.
Pascal explique dans son livre que,
pour une part, les analyses linguistiques et
logiques les plus sophistiquées que produi.-

60
sent les philosophes analytiques peuvent
donner le sentiment - post.-modeme - que
la vérité ne serait qu'un mot d'approba..
ti on ou un instrument d'assertion des pré.-
tentions qui ont notre préférence, et en
aucune manière une propriété véritable ».
Je crois qu'en écrivant cela il vise plus par..
ticulièrement Davidson et Brandom. Il est
cependant important de noter que ni
Davidson ni Brandom n'emploient la
notion de propriété substantielle ou ne se
fient à la distinction entre description et
exp~ession. Ces deux philosophes ont en
commun d'accepter cette conception « m.-
différenciée », « lisse », « homogène » du
langage dont parlait Blackburn. Ils cher.-
chent tous les deux à dissoudre les distinc.-
tions traditionnelles. A mon avis, ce qui
réunit les philosophes dits « post.-moder.-
nes », le dernier Wittgenstein, Davidson et
Brandom, c'est un refus commun de penser
qu'il existe quelque partie de la culture
qui serait en contact plus étroit avec le
monde, qui lui serait mieux ajustée (fitting
the world) que n'importe quel autre dis.-
cours. Si l'on tient absolument à cette idée,

61
alors ils professent qu'elle doit valoir dans
tous les domaines : dans le domaine de la
critique littéraire, pour 1'histoire, pour la
physique, la chimie, pour le discours des
plombiers, pour tous les types de discours
en fait. Il ne faut pas faire de discrimina ..
tion en la matière. On doit dire la même
chose des rapports entre pensée, langage
et réalité dans toutes les dimensions de la
culture. Si un discours a la faculté de
représenter le monde, alors tous les dis ..
cours ont cette faculté. Si 1'un est « ajus..
té >> au monde, alors tous le sont
également.
La querelle entre Pascal et moi ne porte
donc pas sur la question de savoir s'il
existe une chose que 1'on peut appeler « la
connaissance objective». C'est une évi..
denee. Ce qui nous sépare, c'est la question
de savoir si l'on peut dire que certains
domaines de la culture, certaines activités
humaines, peuvent atteindre la connais..
sance objective, tandis que d'autres ne le
pourraient malheureusement pas. Je n'ap ..
précie pas la métaphore « représenter le
monde» ou celle consistant à dire que cer..

62
taines propositions pourraient être « vali.-
dées >>par le monde. En revanche, je pense
que de telles métaphores sont inoffensives
si on les emploie d'une façon non discrimi.-
natoire. Notre dispute tient donc au fait
que nous apportons des réponses diver.-
gentes à la question de savoir si, oui ou
non, nous devons fractionner le langage en
différentes parties, et affirmer que cer.-
taines possèdent une fonction représenta.-
tive que d'autres n'ont pas.
Par ailleurs, notre dispute renvoie à un
autre problème : quel profit pouvons.-nous
escompter d'une description d'une partie
de la culture qui ne se déploie pas seule.-
ment en termes sociologiques, par réfé..
renee à son utilité sociale ou en rapport
avec le degré de consensus qui règne en
son sein, mais qui intègre la question de sa
relation à la réalité ? A 1'instar des philo.-
sophes dits « post. . modernes » et des prag.-
matistes auxquels je m'associe, on peut
tenir pour négligeables les questions tradi.-
tionnelles de la métaphysique et de l'épis.-
témologie, parce qu'elles n'ont aucune
utilité sociale. Ce n'est pas qu'elles soient

63
dépourvues de sens, ni qu'elles s'appuient
sur des présuppositions fausses, mais c'est
simplement lié au fait que le vocabulaire
de la métaphysique et de l'épistémologie
n'a aucune fonction sociale.
Ces quelques remarques avaient seule. .
ment pour objet de corriger la description
que Pascal a pu donner de mes positions.
Maintenant, je voudrais tenter de ré. .
pondre aux questions qu'il rn' a posées.
Je suis d'accord avec lui lorsqu'il dit
que 1'une des questions importantes qui
nous divisent est la suivante : notre pra. .
tique ordinaire du vocabulaire de la vérité
peut. .elle être réellement re . .décrite de
manière à débarrasser cette notion de ses
présupposés objectivistes ? Si le fait d'ad . .
mettre qu'il y a des implications objecti . .
vistes signifie qu'il faut introduire des
discriminations entre les discours, en fonc . .
tion de leur degré prétendu de correspon. .
dance à la réalité, alors je pense qu'il faut
en effet renoncer à ces prétentions
objectivistes.
Pascal dit qu'il ne parvient pas à« com. .
prendre comment cela peut être une des . .

64
cription acceptable du sens que nous
donnons à "vrai", et non pas une re. .des . .
cription qui conduit à réviser purement et
simplement le sens de ce mot ». Je n'ai pas
d'objection à admettre que je m'attache à
« réviser » plutôt qu'à « décrire ». En
revanche, je ne pense pas que cette diffé. .
renee ait une quelconque importance.
Considérons une analogie. Lorsque, à
l'époque des Lumières, Kant et d'autres
s'employaient à séparer l'obligation morale
des Commandements de Dieu, ils ne consi. .
déraient pas qu'ils étaient en train de révi . .
ser nos concepts mais qu'ils décrivaient
ceux. .ci de manière plus claire. Ils nous ont
aidés à clarifier notre conception de la
morale. Les ennemis des Lumières se sont
inscrits en faux contre une telle interpréta. .
tion ; ils ont dit de ces penseurs qu'ils révi . .
saient la morale. Kant a . .t . .il clarifié notre
conception de la morale ou hien l' a . . t . . il
révisée? Mon sentiment, c'est que ce n'est
pas la peine de chercher à répondre à cette
question. Selon le point de vue défendu
déjà par le dernier Wittgenstein et par
Quine, nous n'avons pas besoin de déter . .

65
miner si une suggestion de changement
dans 1' ordre de la pratique linguistique
relève d'une clarification ou d'une révi. .
sion. Ce changement a contribué à faire
évoluer notre discours moral et la seule
question qu'il faut que nous nous posions
est la suivante : ce changement était. .il ou
non socialement utile ?
L'argument qui milite en faveur des
modifications que les pragmatistes veulent
introduire dans la manière dont nous par. .
lons de la vérité est le suivant : en adop . .
tant ce point de vue, nous pourrons mettre
un terme à certains débats purement seo . .
!astiques et particulièrement ennuyeux.
Nous mesurons immédiatement le degré
d'utilité sociale d'un tel argument.
L'argument le plus important cepen. .
dant, rappelé par M. Savidan, renvoie à
l'idée que se font les pragmatistes de notre
responsabilité. Grâce à ce changement,
nous ne serons plus si enclins à penser que
nous avons des responsabilités à 1' égard
d'entités autres qu'humaines- entités que
nous appellerions par exemple « vérité »
ou « réalité ». J'ai souvent proposé que

66
l'on considère le pragmatisme comme une
tentative visant à accomplir le projet
humaniste de la Renaissance et des
Lumières. Les pragmatistes veulent nous
aider à comprendre qu'il faut cesser de
croire que nous avons la moindre ohliga. .
tion à l'égard de quelque substitut de
Dieu. Le pragmatisme de James, à l'instar
de 1'existentialisme de Sartre, tentait de
convaincre les êtres humains qu'ils ne doi . .
vent plus construire de tels substituts.
Pascal a raison de dire que j'interprète
le contraste entre la vérité et les croyances
qui nous paraissent justifiées par rapport
aux différences entre divers auditoires
- 1' auditoire présent et celui à venir qui
disposera de plus de données ou d' explica. .
tions alternatives, ou qui sera tout simple. .
ment plus sophistiqué que nous. Cette
interprétation résulte de la conviction que
nous n'avons de responsabilité qu'à l'égard
des êtres humains, et non pas à l'égard de
la « réalité>>.
Mais Pascal pose alors la question sui . .
vante : « Q_uand quelqu'un affirme, à
propos d'un énoncé quelconque : "C'est

67
justifié, mais ce n'est pas vrai", est.-il réel·
lement en train de dire : "C'est justifié
pour tel auditoire, mais pas pour tel
autre" ? Il me semble ici au contraire que
nous opposons les raisons que nous avons
de croire ou de justifier un énoncé à la
manière dont les choses sont "en réali..
té". » Je soutiendrais qu'une personne
affirmant : «C'est justifié, mais peut.-être
n'est.-ce pas vrai» n'introduit pas une dis.-
tinction entre quelque chose d'humain et
quelque chose de non humain, mais entre
plusieurs situations dans lesquelles des
êtres humains peuvent se trouver - soit la
situation présente, dans laquelle la
croyance paraît justifiée, et une situation
hypothétique, dans l'avenir, où l'on consi.-
dérera que cela ne paraît plus être le cas.
Je ne dis pas que cette distinction cor--
respond à une analyse du concept de
justification tel que nous 1'emploierions
maintenant - je ne crois pas en la fécondité
d'une telle analyse conceptuelle. C'est sim--
plement une suggestion quant à la manière
de penser la distinction entre justification
et vérité. Cette suggestion a, selon moi,

68
quelques avantages, mais elle ne constitue
pas une thèse démontrable. C'est une
simple clarification, ou une proposition
visant à réviser une manière de penser -
je précise de nouveau que la question de
savoir si c'est, de fait, une clarification ou
une révision est pour moi sans importance.
Pascal, en revanche, reprend la position de
la tradition philosophique classique qui
consiste à dire que nous devons confronter
le consensus humain à la réalité en elle. .
même.
Q.u' en est. .il maintenant de la question de
la relation entre le concept de vérité et les
vertus morales que mentionne Pascal- « vé. .
racité, sincérité, exactitude et confiance»?
Je crois qu'il ne serait pas difficile d'incul . .
quer ces vertus en s'appuyant sur la notion
de « justification )) plutôt que sur celle de
«vérité)). Dans une telle perspective, on
peut dire qu'une personne est sincère lors. .
qu'elle dit ce qu'elle estime «justifié», et
non ce qu'elle croit « vrai )) . Je pense que
nous pourrions promouvoir ces vertus sans
jamais qu'il soit question de la distinction
entre justification et vérité.

69
En revanche, je ne crois pas, contraire. .
ment à ce que Pascal suggère, qu'assertahi . .
lité garantie et vérité signifient la même
chose. Dans certains contextes, ces deux
formules peuvent être interchangeables,
dans d'autres, elles ne le sont pas. On ne
peut pas, par exemple, utiliser les deux de
manière indifférente lorsque 1' on parle de
la vérité pour décrire la propriété de
déductions valides. En revanche, lorsqu'il
s'agit d'inculquer une habitude d'exacti. .
tude ou d'instaurer un climat de confiance,
peu importe le terme que 1' on utilise.
Je ne crois pas que les gens deviendront
moins sincères ou seront moins soucieux
d'exactitude parce qu'ils seront devenus
pragmatistes. De manière plus générale, je
ne pense pas que le fait de parler comme
je le fais, plutôt que selon la méthode pré. .
conisée par Pascal, entraînerait la moindre
différence dans nos pratiques quotidiennes,
c' est. .à . .dire dans la manière dont les gens
agissent quand ils ne sont pas en train de
participer à un séminaire de philosophie.
Lorsque les penseurs des Lumières ont dis. .
socié délibération morale et commande. .

70
ment divin, cela n'a pas entraîné de
différences notables dans les quantités
relatives d'actions morales et immorales
qu'accomplissaient les gens. Je ne vois donc
pas pourquoi la séparation de la notion de
« vérité » de celle de « réalité en soi )) en
provoquerait, généralisant l'absence de
sincérité ou le goût des ülusions.
Dernière question enfin : la « vérité )) est--
elle un concept normatif ? Je ne suis pas sûr
de hien comprendre la notion de « concept
normatif )). Si, lorsque l'on dit que le
« vrai )) est normatif, cela signifie que 1' on
dit souvent des choses telles que : « Es..
sayez de n'avoir jamais que des croyances
vraies ! )) , alors 1' affirmation ne pose
aucun problème. Si, en revanche, cela
signifie que la vérité est un hien intrin..
sèque, possède une valeur intrinsèque,
alors la proposition me paraît trop obscure
pour valoir la peine que l'on en discute. Je
n'ai pas la moindre idée de la façon de
déterminer quels sont les biens intrin..
sèques et quels sont les biens instrumen..
taux, et je ne vois pas non plus pourquoi
nous devrions nous poser une telle ques ..

71
tion. « Intrinsèque » est un mot dont les
pragmatistes se passent fort bien. Si l'on
pense que la sincérité ou l'exactitude est
une bonne chose, je ne vois pas en quoi il
est utile de déterminer si c'est en tant que
moyen ou en tant que bien en soi. De toute
façon, quelle que soit la réponse que l'on
apporterait à cette interrogation, cela
n'aurait aucune incidence sur nos actions.
Le fait d'essayer de n'avoir que des
croyances vraies ne nous conduira pas à
adopter une attitude autre que celle que
nous aurions si nous nous contentions
d'essayer, vis . . à . .vis de nous . . mêmes et vis . . à.-
vis des autres, de justifier nos croyances.
Prenons, à cet égard, l'analogie entre
croyances et actions. James considérait que
« le vrai est simplement ce qui est bon en
matière de croyances » (the true is simp ly
what is good in the way of beliej) 1 • Le
fait de tenter d'agir de manière appropriée
ne nous conduira pas à agir différemment de

I. Dans Pragmatism (1907), au terme de sa leçon Il, James


écrit : « The true is the name of whatever proves itself to be
good in the way of belief, and good, too, for definite, assignable
reasons » (N dB).

72
ce que serait notre action si nous n'avions
qu'à nous attacher à justifier celle--ci devant
autrui. Nous n'avons pas les moyens d' éta--
blir la vérité d'une croyance ou le caractère
approprié d'une action autrement qu'en
nous référant aux éléments de justification
par rapport auxquels nous nous sommes
déterminés, notamment lorsque nous ten. .
tons de surmonter les objections qu' oppo--
sent les autres à nos croyances ou à nos
actions. La distinction philosophique entre
justification et vérité semble ne pas avoir de
conséquences pratiques. Et c'est la raison
pour laquelle les pragmatistes jugent que ce
n'est pas la peine d'y réfléchir.
En conclusion, je dirai que les termes
normatifs tels que « bien », « juste » et
«vrai» sont essentiellement, depuis Pla--
ton, des problèmes pour philosophes. J'ad . .
mets parfaitement que l'on ne puisse
identifier le concept de vérité au concept
de justification, ni à aucun autre. Mais ce
n'est pas une raison suffisante pour juger
qu'il soit intéressant d'en discuter.
Discussion

Pascal Engel

Il est tout à fait exact que j'ai pu, sur


certains points, représenter inadéquate. .
ment les positions de Richard Rorty et il
a proposé des mises au point qui me parais. .
sent très utiles. Néanmoins, il faut que
nous essayions de revenir sur certaines dif. .
ficultés, en déplaçant un peu les perspec.-
tives pour que nous n'en restions pas à la
simple réitération de nos oppositions.
Je suis un peu surpris que vous approu.-
viez la caractérisation que je citais du
pragmatisme par Simon Blackburn, qui
consistait à dire que le pragmatisme a une
conception sans «brisure» de la réalité et
du langage. Je suis surpris parce que,
autant que je sache, on attribue habituel . .
lement à la philosophie le souci de repérer,

75
de produire, des différences. Pensons à
cette fameuse déclaration dans King Lear :
« I'll teach you differences», reprise par
Wittgenstein dans sa critique de Hegel 1 •
J'ai le sentiment que, pour votre part,
vous dites : « l' ll teach you sameness. >>
Vous affirmez : « Je vais vous enseigner la
similitude, l'identité entre les choses. »
Les discussions auxquelles vous avez
fait allusion - réalismefantiréalisme par
exemple - sont en effet des discussions
techniques auxquelles les philosophes ont
consacré beaucoup d'efforts et, dans cer. .
tains cas, on peut effectivement parler
d'une loi des rendements décroissants. Cer. .
taines de ces discussions se sont bien muées
en des formes stériles de scolastique. Tou..
tefois, je trouve que le remède que vous
proposez est pire que le mal. Votre propo. .
sition d'ignorer des distinctions telles que
celles qui opposent «instrumental» et
« intrinsèque », « expression » et « descrip . .
tion » a aussi d'importants inconvénients.

I. Ce propos de Wittgenstein est rapporté dans R &. M,


Norman Rhees, Recollections of Wittgenstein, Oxford, Oxford
University Press, 1984, p. 157 (NdB).

76
Vous ne serez sans doute pas d'accord
avec moi sur ce point, mais il me semble
que certaines discussions portant sur la
question de savoir si certains types
d'énoncés ou d'affirmations ont réellement
une valeur de vérité sont des discussions
importantes, si nous voulons comprendre
les différences qu'il faut que nous fassions
entre les différents types de discours. Je
ne vais pas parler de la science. Prenons le
cas du discours moral. Il y a une concep ..
tion que l'on appelle 1'expressivisme qui
consiste à défendre la thèse suivant
laquelle, lorsque je dis : «La torture est
un mal )) , je ne fais qu'exprimer mon
état mental ou autre. L'autre conception
consiste à dire qu'il s'agit d'un énoncé en
bonne et due forme qui exprime une
croyance qui peut être vraie ou fausse.
Vous considérez que cette discussion est
inutile, si je vous comprends bien. Vous
considérez que la réponse que l'on pourrait
lui apporter ne changerait rien à notre
pratique. J'ai évidemment le sentiment que
c'est au contraire extrêmement important,
dans ce domaine comme dans d'autres, que
de pouvoir saisir ces différences.

77
Ce que vous proposez est proprement
révolutionnaire. De fait, une bonne partie
de ce que fait la critique littéraire ou la
philosophie des sciences consiste à se
demander s'il y a différents degrés d'objec,.
tivité des discours. Si l'on dit que tous les
discours se valent, cela met en effet un cer..
tain nombre de philosophes au chômage.
·Mais je crois que ce n'est pas le problème.
Dire qu'il n'y a pas de différences entre
les discours entraîne des conséquences que
l'on peut juger préjudiciables. Cela est lié
à une question que je voudrais poser et
qui, me semble..t ..il, est vraiment très
importante pour votre pensée : il s'agit de
la question de la re .. description. Vous avez
proposé une conception assez déflationniste
de cette notion de re..description, en indi,
quant que ce qui importait c'était la
nature du changement que cela introdui..
sait dans les pratiques.
Cela pose, à mes yeux, deux problèmes.
Tout d'abord, est..ce que vous ne commet..
tez pas vous .. même l'erreur que vous repro,
chez à vos adversaires ? Autrement dit,
est..ce que vous ne donnez pas à l' opposi..

78
tion entre, d'un côté, une conception
représentationniste, réaliste, de la vérité
et, de l'autre, une conception pragmatiste
comme la vôtre, une importance trop
grande? Est.-ce que les personnes qui utili.-
sent le mot« vrai>>, qui parlent d' « objec.-
tivité », qui distinguent« justification» et
« vérité », souscrivent pour autant à une
théorie correspondantiste de la vérité ?
Est . .ce qu'ils ont besoin de souscrire à ce
type. .là de métaphore ? Je ne le pense pas.
Je serais prêt à défendre la position selon
laquelle il faut hien un contraste quel . .
conque, mais le fait que nous le prati . .
quions ne signifie pas que nous retombions
dans les erreurs du platonisme. Je constate
aussi une certaine forme d'hypostase dans
votre manière de procéder.
Voyons maintenant le deuxième pro . .
blème que me semble poser votre conception
de la re . .description. Il y a certainement de
nombreuses re. .descriptions qui se révèlent
inoffensives et insignifiantes. Par exem. .
pie : les étudiants révolutionnaires qui se
réunissaient à la Sorbonne en I 968 avaient
tendance à appeler ce qu'ils faisaient« ré.-

79
volution ». Ensuite, on a assez rapidement
appelé cette « révolution >> un « événe.-
ment>>. Nous avons là affaire à une re.-
description relativement correcte. Une re.-
description peut cependant être assez
lourde de conséquences du point de vue
des valeurs. Lorsque Jean.-Marie Le Pen
appelle la Shoah un «détail», c'est aussi
une re.-description. Mais elle me semble
être d'une tout autre nature que la précé.-
dente. Ma question sera alors la suivante :
est. .ce que vous pensez que le fait de chan. .
ger de vocabulaire sera sans incidence sur
les valeurs en question ? Je ne vois pas
d'objection à ce que 1' on se débarrasse du
mot «vrai». Nous pourrions très bien
décider de le remplacer par le mot
«frais>>. Ainsi, parlant d'un énoncé qui
me semble vrai, je ne dirai plus « ceci est
vrai >>, mais « ceci est frais >>. Là n'est pas
cependant le problème, vous en convien. .
drez. Le problème n'est pas celui de la des . .
cription en tant que telle, mais de savoir
quels types d'incidences sur les valeurs
peuvent avoir certaines re. .descriptions.
Par ailleurs, en ce qui concerne ce type

80
de discussions que vous nous invitez à lais . .
ser de côté au motif qu'elles seraient seo . .
!astiques et sans conséquences pratiques, je
suis tenté de dire que votre argument
dépend beaucoup de ce que 1' on entend par
« conséquences pratiques ». L'opposition
entre réalisme et antiréalisme joue un rôle,
dans certains domaines, à 1'intérieur même
du développement du savoir. En mathéma . .
tiques, par exemple, l'opposition entre
l'intuitionnisme et le platonisme est une
discussion extrêmement vivante. Pensez. .
vous vraiment que cette discussion soit
purement vide ?
Pour ce qui est du caractère scolastique
ou non de ces discussions, il devient extrê. .
mement difficile d'en juger dès lors que
l'on entre dans la considération des consé. .
quences pratiques. C'est l'objection qui
avait été déjà soulevée du temps de Wil . .
liam James. Il existe, par exemple, dans le
domaine éthique, une très grande quantité
de discussions sur des questions de bio. .
éthique, d'éthique appliquée, etc. Q_uand
je lis ce type d'ouvrages, j'avoue qu'il
m'arrive de les trouver très souvent

BI
ennuyeux et scolastiques, faisant quantité
de distinctions tout à fait inutiles ou
ignorant des distinctions absolument fon--
damentales repérées pourtant dans le
domaine de la méta--éthique. Je les trouve
souvent fastidieux et pauvres en élabora--
tion théorique. Et pourtant, le paradoxe,
c'est que dès lors que vous faites de
1' éthique appliquée, vous êtes supposé
tenir un discours auquel on prête des
conséquences pratiques possibles. Alors
faut.-il supprimer les départements de
logique et de métaphysique, comme il en
existe en Ecosse, et les remplacer par des
départements d'éthique appliquée ? Si telle
est votre prescription, je la trouve un peu
dangereuse.

Richard Rorty

Je pense que Pascal a raison lorsqu'il dit


que, d'un côté, je défends une conception
déflationniste de la re--description et que,
de l'autre, je suggère que le fait de re.-

82
décrire les choses à ma façon n'est pas si
important que cela. Je pense que la re. .des . .
cription est une tâche importante que
cherchent à accomplir, non pas seulement
les philosophes, mais les intellectuels
en général. Ils modifient nos usages des
mots et, ce faisant, bâtissent de nouveaux
mondes intellectuels. Cela s'est produit du
temps de Platon et de Socrate ; cela s'est
produit aussi lorsque Descartes, systémati. .
quement, s'employait à transformer le
vocabulaire traditionnel de la scolastique,
contribuant ainsi à faire émerger une nou. .
velle manière de pratiquer la philosophie ;
c'est encore ce qui s'est produit lorsque les
Lumières ont systématiquement œuvré
pour transformer le discours moral. Mon
propos n'est absolument pas de dire qu'une
re. .description est dépourvue d'importance.
En revanche, je veux insister sur ce point :
ce que les philosophes analytiques appel . .
lent « clarification conceptuelle » ou « ana. .
lyse conceptuelle» n'est jamais qu'une re. .
description déguisée. Les philosophes ana. .
lytiques, qui ont ceci de particulier qu'ils
se pensent souvent « plus scientifiques »

83
que les autres, ne font fmalement jamais
rien d'autre que ce que les intellectuels ont
fait de tout temps, à savoir : suggérer de
nouvelles manières de parler - proposer
des pratiques linguistiques qui, selon eux,
sont sensiblement différentes de celles qui
ont cours à leur époque.
Les positivistes ayant adopté une théo.-
rie non cognitiviste de l'éthique et qui
affirmaient que 1'énoncé : « la torture est
un mal» n'est ni vrai, ni faux, suggéraient
seulement la nécessité d'introduire un
changement dans nos habitudes linguis--
tiques. Cette re .. description n'était évidem..
ment pas une invitation à pratiquer la
torture. Le positivisme procède, en géné..
rai, d'une tentative visant à dire qu'il y a
quelque chose de très important que 1' on
peut appeler « la recherche de la vérité »
et que cette recherche s'exprime dans les
sciences empiriques, soit ces sciences qui
entretiendraient le contact le plus intime
avec la réalité. Cette démarche s'appuie
sur un certain nombre de re. . descriptions
dont la fmalité était d'imposer les sciences
naturelles comme force dominante au sein
de la culture.

84
La tendance qui consiste à chercher
à promouvoir certains domaines de la
culture contre d'autres est tout à fait natu ..
relie. Mais je veux simplement souligner
que, dans les hiérarchies qui se mettent en
place, il ne faut pas voir autre chose que
la manifestation d'une telle tendance.
Nous ne devons pas considérer que les phi..
losophes possèdent une technique particu..
Hère qui, par exemple, leur permettrait de
découvrir s'il est «vrai» ou «faux» que
«la torture est un mal». Les philosophes
ont prétendu qu'il s'agissait là d'une pro..
fonde question philosophique. Mon senti..
ment, c'est que ce n'en est pas une, mais
que cela correspond davantage à une sug..
gestion quant à la question de savoir
quelles sphères de la culture devraient
être, selon les philosophes, privilégiées.
Pascal a évoqué la distinction entre
intuitionnisme et platonisme en mathéma..
tiques et m'a demandé si je pensais que
cette distinction était, pour moi, «vide».
Il y a deux genres de mathématiciens : il
y a, d'un côté, ceux qui prennent cette
question au sérieux, et, de l'autre, ceux

85
qui considèrent que c'est un problème pour
les philosophes des mathématiques et non
pour les «vrais>> mathématiciens qui,
pour leur part, ne s'en préoccupent jamais.
Je ne sais pas lequel de ces genres de
mathématiciens a raison, mais je crois que,
si nous écartions la question du statut
ontologique des propositions mathéma . .
tiques, le développement des mathéma . .
tiques ne s'en trouverait pas affecté.

Pascal Engel

Est. .ce que vous ne pensez pas, tout


d'abord, que les philosophes qui ont
compté pour vous, comme Q.uine et David. .
son, ont beaucoup discuté de ces problèmes
de statut ontologique ! Et qu'à ce titre la
dette que vous avez contractée à l'égard
de leurs travaux et, donc, à l'égard de ce
type de travaux n'est pas négligeable ? On
peut aussi se demander s'ils ont définitive. .
ment réglé ces questions. Je n'en suis pas
sûr. Ensuite, la distinction que vous faites

86
entre les questions ayant un intérêt pra..
tique et les questions purement scolas..
tiques et vides me fait penser à la
distinction qu'affectionnait un positiviste,
Carnap, lorsqu 'il opposait les questions
« internes » et les questions « externes ».
Manifestement, pour vous, les questions
d'ontologie des mathématiques sont, typi ..
quement, des questions « externes )) . Vous
disiez en commençant que vous ne faisiez
pas de distinction entre ce qui est vide de
sens et ce qui ne l'est pas. Je me pose la
question de savoir si le fait de distinguer
entre ce qui a des conséquences pratiques
et ce qui n'en a pas ne revient pas, d'une
certaine manière, à réintroduire un critère
de signification des conceptions. Finale..
ment, vous êtes peut..être tout aussi positi..
viste que le Roi Carnap.

Richard Rorty

En ce qui concerne Carnap, je dirai sim..


plement que la distinction de Carnap entre

87
ce qui est interne et ce qui est externe sup--
pose la distinction entre 1' analytique et le
synthétique. Après Q!Iine, cette distinction
étant mise à mal, on ne pouvait plus faire
usage de celle proposée par Carnap. On
n'avait tout simplement plus le moyen de
déterminer précisément où situer la fron--
tière entre l'interne et l'externe.
De manière plus générale, je crois que
nous pouvons faire un certain usage de la
distinction entre les questions qui valent
la peine d'être abordées et celles qui sont
indifférentes, sans avoir même besoin de
faire référence à des notions telles que « si. .
gnification »ou« sens». Il n'est pas néces . .
saire d'insulter les gens qui discutent de
ces distinctions en affirmant que leurs
réflexions sont vides de sens ou que leurs
expressions sont dépourvues de significa--
tion. On peut faire 1' économie de cette
insulte positiviste et simplement deman--
der : « Pourquoi se donner tant de pei--
ne ? » Pascal a raison de dire que Quine
se préoccupait énormément de 1' opposition
entre platonisme et intuitionnisme. Ce
n'est le cas ni de Davidson, aujourd'hui,

88
ni de Brandom. Sur ce point, je pense
qu'ils sont plus sages que Quine. Brandom
adhère à cette conception du langage que
décrit Blackburn. Son grand mérite tient
au fait qu'il ne s'emploie pas à essayer de
re.-capturer les distinctions traditionnelles.
On trouve de nombreuses distinctions dans
son œuvre, mais non pas celles dont les
philosophes discutent traditionnellement.
Finalement, je serais tenté de dire que
nous avons donné à ces distinctions tradi ..
tionnelles leur chance. Nous en avons
abondamment discuté, sans que cela ait eu
de conséquences pratiques. Je propose
donc, tout simplement, très modestement,
que 1' on s'occupe désormais d'autres dis.-
tinctions. Rien de plus.
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

PASCAL ENGEL

La nonne du vrai. Philosophie €Û la logiqm, Paris,


Gallimard, 1989.
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RICHARD RORTY

L'homme spéculaire, trad. fr. T. Marchaisse, Paris,


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Science et solidarité: la vérité sans le pouvoir, trad.

91
fr. par Jean,Pierre Cometti, Combas, Éd. de
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L'Amérique, un projet inachevé : la pensée de gauche
dans l'Amérique du vingtième sûcle, trad. fr.
Didier Machu, Pau, Publications de l'Université
de Pau, 200 I .
NORD COMPO
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1 t 1111
Cet ouvrage a été imprimé par Dupli-Print à Domont (95)
pour le compte des Éditions Grasset
en novembre 2014

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N° d'édition: 18475 -N° d'impression: 2014101994


Première édition, dépôt légal : septembre 2005
Nouveau tirage, dépôt légal: novembre 2014

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