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IN MEMORIAM : ÉLIE LEMOINE1

Heureux ceux qui écoutent la parole de


Dieu et qui la gardent ! (Luc XI, 28).

Frère Elie, pour sa communauté cistercienne de la Grande Trappe,


Elie Lemoine pour les Études Traditionnelles, « Portarius » pour les
contributions occasionnelles, autant de flammes qui se sont éteintes
avec la mort d’« Un Moine d’Occident », autre pseudonyme derrière
lequel cet être d’exception souhaitait conserver l’anonymat le plus
rigoureux et le plus « traditionnel ». Car en effet – et nous le verrons
par la suite –, quoiqu’on ne puisse pas exclure certes une très large
part de modestie, au sens habituel du terme, un tel souci
d’effacement devait évidemment avoir aussi bien d’autres raisons
plus profondes. Et de fait, ce n’est assurément pas à un auteur
comme lui, si familier de certains principes doctrinaux qui sont
communs à toutes les traditions, qu’il aurait été nécessaire de
rappeler cette simple notion métaphysique sur laquelle repose
véritablement le sens traditionnel de l’anonymat, et que René
Guénon formule en ces termes : « L’être qui a atteint un état supra-
individuel est, par là même, dégagé de toutes les conditions
limitatives de l’individualité, c’est-à-dire qu’il est au delà des
déterminations de “nom et forme” (nâma-rûpa) qui constituent
l’essence et la substance de cette individualité comme telle ; il est
donc véritablement “anonyme”, parce que, en lui, le “moi” s’est
effacé et a complètement disparu devant le “Soi”. Ceux qui n’ont pas
atteint effectivement un tel état doivent du moins, dans la mesure de
leurs moyens, s’efforcer d’y parvenir, et par suite, dans la même
mesure, leur activité devra imiter cet anonymat et, pourrait-on dire, y
participer en quelque sorte, ce qui fournira d’ailleurs un “support” à
leur réalisation spirituelle à venir. Cela est particulièrement visible
dans les institutions monastiques, qu’il s’agisse du Christianisme ou
du Bouddhisme, où ce qu’on pourrait appeler la “pratique” de
l’anonymat se maintient toujours, même si le sens profond en est
trop souvent oublié ; mais il ne faudrait pas croire que le reflet de cet
anonymat dans l’ordre social se borne à ce seul cas particulier, et ce

1
Publié dans les Études Traditionnelles, oct.-nov.-déc. 1991, nº 514.
serait là se laisser illusionner par l’habitude de faire une distinction
entre “sacré” et “profane”, distinction qui n’existe pas et n’a même
aucun sens dans les sociétés strictement traditionnelles »1. Comment
ne pas reconnaître dans tout cela un des aspects essentiels qui
caractérisaient vraiment la nature profonde d’Elie « le » moine ?
Frère Elie était né à Paris le 13 décembre 1911, et il est déjà
remarquable que cette venue au monde l’ait placé d’emblée sous la
protection bienveillante de sainte Lucie, dont le nom est fait tout
entier de « lumière » et qui est aussi l’une des trois « Dames bénies »
dont il est question dans la Divine Comédie où elle symbolise la
« Grâce illuminante », sans laquelle l’homme ne peut se sauver, et
que seule déclenche la divine Miséricorde que Dante voit
naturellement en la personne de la Vierge Marie. Quoi d’étonnant
dès lors, que toute la vie de frère Elie ait été orientée vers la
recherche de la « lumière intellectuelle » (au sens que donne à cette
expression René Guénon, qui ne la distingue pas de la véritable
spiritualité) ? Venu au monde sous le regard de sainte Lucie, frère
Elie devait mourir le 1er octobre, confiant en quelque sorte à sainte
Thérèse de l’Enfant Jésus, le soin de remettre son destin posthume
entre les mains des Saints Anges Gardiens dès le lendemain : « Je
vais envoyer un ange devant toi pour te garder en chemin et te faire
parvenir au lieu que je t’ai préparé » (Ex. 23, 20).
Si l’on en croit les doctrines métaphysiques exposées par René
Guénon, il n’y a jamais rien de fortuit dans tout ce qui arrive à un
être, car toutes les circonstances de sa vie, en tant qu’individu, seront
forcément déterminées par un ensemble de conditions qui sont la
résultante plus ou moins immédiate de deux éléments d’ordre
différent ; d’une part et en premier lieu, « de ce que l’être est en lui-
même, qui représente son côté intérieur et actif », et d’autre part,
secondairement, « de l’ensemble des influences du milieu dans
lequel il se manifeste, qui représentent son côté extérieur et passif » ;
et ceci, dans le fond, se rattache directement à la représentation
symbolique du rayon lumineux (vertical) et de son plan de réflexion
(horizontal), évoquant à la fois ce qui relie entre eux tous les états de
manifestation d’un même être, et le domaine de tel ou tel de ces états
de manifestation, l’état humain par exemple pour ce qui nous
concerne. Quoi qu’il en soit, « la situation de l’être dans le milieu
1
René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, chap. IX, « Le
double sens de l’anonymat », pp. 66-71.
étant déterminée en définitive par sa nature propre, les éléments qu’il
emprunte à son ambiance immédiate, et aussi ceux qu’il attire en
quelque sorte à lui de tout l’ensemble indéfini de son domaine de
manifestation (et cela, bien entendu, s’applique aux éléments d’ordre
subtil aussi bien qu’à ceux d’ordre corporel), doivent être
nécessairement en correspondance avec cette nature sans quoi il ne
pourrait se les assimiler effectivement de façon à en faire comme
autant de modifications secondaires de lui-même. C’est en cela que
consiste l’“affinité” en vertu de laquelle l’être, pourrait-on dire, ne
prend du milieu que ce qui est conforme aux possibilités qu’il porte
en lui, qui sont les siennes propres et ne sont celles d’aucun autre
être, que ce qui, en raison de cette conformité même, doit fournir les
conditions contingentes permettant à ces possibilités de se
développer ou de s’“actualiser” au cours de sa manifestation
individuelle »1. On voit par là combien les circonstances mêmes de
la naissance et de la mort d’un être, au même titre que celles qui
jalonneront toute sa vie, peuvent être autant d’indications de ce que
cet être est en lui-même, et c’est pourquoi nous avons tenu tout
d’abord à relever celles qui avaient marqué de façon particulière la
naissance et la mort de celui que nous regrettons aujourd’hui.
Baptisé en l’église Saint-Joseph, sa paroisse du 11e arrondissement,
frère Elie ne restera que quelques années à Paris, ses parents étant
amenés à résider à Bordeaux où il habitera de 1917 à 1922 (son père,
après avoir été ciseleur dans sa jeunesse, était devenu représentant de
commerce pour une maison parisienne de médailles religieuses). De
retour à Paris il passe plusieurs années à l’école de commerce de
l’avenue Trudaine, dont il sort diplômé. Après avoir été appelé, en
1932, à accomplir son service militaire à Épinal, dans l’aérostation2,
il fait un premier séjour de plusieurs mois en Indochine pour le
compte d’une maison de commerce de Paris. Il a alors vingt-quatre
ans, et l’on peut imaginer ce que fut, pour un jeune homme de cet
âge, cette prise de contact avec l’Extrême-Orient encore traditionnel
de 1935, mais qui allait quelques années plus tard, être emporté dans
une tourmente de feu et un déchaînement de force brutale ne lui
laissant aucune chance de retrouver un jour son unité, sa culture, son
identité traditionnelle et ses rapports privilégiés d’antan avec le Ciel.
1
René Guénon, La Grande Triade, chap. XIII, « L’Être et le milieu », pp. 109-119.
2
Il s’agit d’une ancienne subdivision de l’aviation militaire, supprimée en 1940, qui
avait pour fonction tout ce qui concernait les ballons d’observation et autres
« aérostats » plus légers que l’air.
Sans doute marqué déjà par ce séjour, il obtint de repartir en mars
1938 en Indochine pour le compte d’une autre maison de commerce
avec un contrat de trois ans. Mais la guerre l’obligera à y rester
jusqu’en août 1946. De cette approche prolongée avec les traditions
extrême-orientales, vient sans doute la facilité avec laquelle il
percevra tout au long de son existence, l’unité fondamentale qui
relie, au niveau des principes métaphysiques et universels, les
diverses expressions des multiples formes traditionnelles
authentiques. Mais déjà se profilaient les circonstances qui allaient le
conduire une dernière fois en Extrême-Orient : sollicité en 1950
d’aller remplir à Singapour une mission de durée limitée, il accepte,
et après une quinzaine de jours passés à Londres, s’embarque pour la
Malaisie où il restera jusqu’en mars 1951.
C’est là que se situe véritablement le grand tournant de son
existence, que vont se concrétiser les idées et les perspectives
entrevues vingt ans plus tôt, et acquises quant à la décision quelques
années auparavant seulement. C’est là surtout que les circonstances,
ces circonstances qui sont pour l’homme attentif aux langages du
Ciel, autant de « signes » jalonnant sa pérégrination terrestre, vont
s’organiser de telle sorte que tout son destin d’homme va en arriver à
se trouver comme subitement concentré en un point, un point qui
correspond rigoureusement à l’appel profond et déjà lointain ressenti
un jour, si lointain même que considéré jusque-là comme
désespérément irréalisable.
Intellectuellement en effet, les ouvrages de René Guénon exercèrent
très tôt sur lui une influence décisive. C’est après avoir lu Orient et
Occident, vers l’âge de vingt ans, qu’il songea à se consacrer tôt ou
tard à la vie contemplative dans un monastère. Puis en Indochine,
vers la trentaine, la décision s’affirma. Mais c’est au début de 1951,
encore à Singapour, que l’idée de sa vocation monastique se présenta
à nouveau avec force à son esprit. Janvier 1951, souvenons-nous,
c’est aussi la mort de René Guénon en Égypte ; et il vient
précisément d’apprendre la nouvelle. De retour à Paris, il s’ouvrit à
un prêtre de l’appel qu’il ressentait en lui. Toutefois, son devoir
immédiat était alors de rester aux côtés de sa maman malade, dont il
était l’unique soutien. Le 7 mai 1951, sa mère mourait subitement, à
soixante-treize ans, au retour d’un voyage à Lourdes. Il pouvait enfin
réaliser sa vocation : il choisit le 6 août, fête de la Transfiguration du
Seigneur, pour entrer en communauté. Il émit ses premiers vœux le 4
octobre 1953, et les vœux solennels et définitifs furent prononcés le
7 octobre 1956.
Plutôt que de développer très largement ce parcours biographique,
nous avons préféré n’en donner que quelques traits succincts, car
nous avons pensé que mieux valait laisser s’exprimer à cet égard
frère Elie lui-même : Au début de sa collaboration aux Études
Traditionnelles, il avait en effet tenu en quelque sorte à se présenter
aux lecteurs, et en trois courtes pages, il avait brossé les grandes
lignes de son itinéraire à travers l’œuvre de René Guénon. Il avait
intitulé ce bref article « Ma correspondance avec René Guénon », et
signé discrètement sous la forme de A.L., qui sont simplement les
initiales de ses nom et prénom d’état civil : Alphonse Levée. De ce
fait, bien des lecteurs ne firent sans doute pas les rapprochements
nécessaires avec celui qu’ils allaient connaître désormais sous le
pseudonyme d’Elie Lemoine. En voici la reproduction :
« Mes premiers contacts avec René Guénon remontent aux environs
des années trente, peut-être même un peu plus loin : Je flânais un
après-midi devant l’étalage d’un bouquiniste d’occasion, rue de
Châteaudun, à Paris, face à l’église Notre-Dame de Lorette, lorsque
je tombai par hasard sur un exemplaire défraîchi d’Orient et
Occident. Je l’ouvris, et ce fut un éblouissement. Vite, j’emportai
chez moi mon emplette (deux francs de l’époque !) pour la lire à
loisir. C’était, je pense, un heureux point de départ. Ce le fut en tout
cas pour moi. Je lus ensuite – en les annotant abondamment –
l’Introduction générale aux Doctrines hindoues et L’Homme et son
Devenir selon le Vêdânta, puis tous les autres à mesure de leur
parution. Plus tard, je pris un abonnement aux Études
Traditionnelles et acquis la collection des anciens Voile d’Isis.
Je faisais partie à l’époque d’une association d’anciens élèves et, tout
rempli que j’étais d’enthousiasme pour ma récente découverte, je fis
paraître dans son bulletin un très bref et très modeste article sur la
distinction de l’individualité et de la personnalité d’après la doctrine
hindoue, dont, naturellement, tous les éléments avaient été puisés
dans Guénon. Je n’y pensais plus guère lorsque, à quelques temps de
là, quelle ne fut pas ma stupéfaction en recevant au courrier une
lettre de... René Guénon, où il me félicitait pour mon travail,
ajoutant, il est vrai, ce qui tempérait un peu l’éloge, “surtout étant
donné votre âge”. C’était ma mère qui, à mon insu, lui avait
communiqué mon étude, dans sa naïve fierté d’avoir un fils écrivain.
La chose était d’autant plus inattendue pour moi que jamais ma mère
ne s’était intéressée à ce genre de question, pas plus d’ailleurs qu’à
la spiritualité en général. Quant à mon père, il était gentiment
anticlérical et disait volontiers : “Pour moi, Jésus était un grand
socialiste”. Lors des réunions familiales, nombreuses à cette époque,
on lui demandait de chanter, et il chantait invariablement “Le
Baptême du Bourguignon” où revenait ce refrain : “La liqueur qui
grise – Vaut mieux que l’eau de l’Église”. D’ailleurs mon père et ma
mère ne s’étaient pas mariés à l’Église, mon père étant divorcé.
Ce fut le début d’une correspondance que j’aurais souhaité voir
déboucher sur une rencontre. Malheureusement, les deux visites
successives que je fis rue Saint-Louis-en-l’Île demeurèrent
infructueuses : M. Guénon est en Égypte, me fut-il répondu. Je ne
devais jamais le rencontrer. Dès lors, je lui écrivis poste restante au
Caire, sans même songer, dans ma simplicité, à joindre un timbre
pour la réponse, ne pouvant même imaginer dans quel état de
dénuement il était alors plongé. Puis nos lettres s’espacèrent et ce fut
la guerre.
Entre-temps, après une tentative manquée pour me rendre en Chine,
je m’étais fixé en Indochine où je travaillais dans le commerce du
riz. Les loisirs forcés laissés par la guerre, puis l’occupation
japonaise, me permirent d’approfondir, pour autant qu’il était en
moi, le “message” guénonien et, la paix revenue, la correspondance
reprit entre nous. Rentrant en France en avion en 1946, je ne pus le
voir au cours d’une brève escale au Caire. Reparti pour l’Extrême-
Orient au début de l’année 1950, c’est à Singapour où je me trouvais
alors qu’un journal local m’apprit sa mort. Je note en passant, à ce
propos, combien il est significatif de constater que, malgré une
relative “consigne du silence” qui tendait déjà à s’établir, son
audience se soit étendue à une place commerciale anglophone telle
que Singapour, qui était bien le dernier endroit où l’on se serait
attendu à entendre parler de lui. Le fait était moins insolite en
Indochine alors française où la bibliothèque municipale de Saïgon,
notamment, possédait Orient et Occident, et où j’eus l’occasion de
connaître au moins deux “guénoniens”, dont un français.
Malheureusement, toute ma correspondance avec Guénon s’est
trouvée détruite, mais le mal n’est peut-être pas aussi grand qu’il y
paraîtrait car, jusqu’aux tous derniers jours, je ne sais pourquoi, je
m’étais toujours borné à l’interroger sur des points de détail sans
grande importance réelle. Ne dit-on pas couramment que c’est
lorsque quelqu’un n’est plus, qu’on commence à prendre conscience
de tout ce qu’il aurait fallu lui dire ? Une seule question que je lui
posai, et qui était d’ordre personnel, montrera par sa réponse à quel
point il s’interdisait toute intervention directe dans la vie privée de
ses correspondants. J’envisageais alors – c’était peu après la guerre –
la possibilité de demander l’initiation maçonnique et je lui écrivis
que je me sentais bien imparfait, ce à quoi il répondit : “Ce serait
penser qu’il faut être déjà un saint pour devenir Maçon, ce qui serait
grandement exagéré”.
D’autre part, catholique convaincu, j’étais fort embarrassé et lui fit
part de mes hésitations : l’Église, lui écrivis-je, excommunie les
Francs-Maçons. Cette mesure s’applique à tout fidèle, et ajoutai-je,
qu’y a-t-il ici de plus qu’un simple fidèle ? Il ne me répondit qu’un
mot : “En effet, c’est là la difficulté”. Ce fut tout. J’ai tenu à citer ce
trait qui illustre parfaitement l’extrême discrétion et l’effacement de
cet homme qui resta toujours inaccessible à la vanité de “conduire”
les autres et de faire prévaloir son avis.
J’avais été frappé, en lisant Autorité Spirituelle et Pouvoir Temporel,
de ce qui y est dit de la supériorité, ou mieux de la transcendance de
la contemplation. Puisqu’il en est ainsi, me dis-je, tu dois embrasser
la vie contemplative. Je revois encore aujourd’hui l’endroit où fut
prise cette décision de principe : c’était à Saïgon, derrière la
cathédrale, et je roulais à vélo, rentrant chez moi. Mais il me fallut
encore six années et la mort de ma mère pour que je m’engage
effectivement dans la voie monastique à laquelle je me sentais
appelé. Ce fut le 6 août 1951, jour de la Transfiguration du Seigneur
devant Pierre, Jacques et Jean sur la montagne, en présence de Moïse
et d’Elie1. »
Beaucoup sans doute, auront ressenti au passage un pincement
douloureux bien caractéristique en lisant ou relisant aujourd’hui
cette phrase de frère Elie, qui résonne maintenant de façon presque
étrange : « Ne dit-on pas couramment que c’est lorsque quelqu’un
n’est plus, qu’on commence à prendre conscience de tout ce qu’il
aurait fallu lui dire ? » Car très nombreux étaient ceux qui avaient
tenu à venir partager, dans la foi, avec ses frères de l’Abbaye de La
Trappe, le repas eucharistique servi à la table du Seigneur pour la

1
Études Traditionnelles, n° 487 (janvier-février-mars 1985), pp. 24-26.
messe de ses funérailles. Et le Père Abbé, Dom Gérard Dubois, qui
pourtant avait à connaître, en raison de ses fonctions, l’impact des
activités de frère Elie, nous disait encore dans sa dernière lettre :
« Nous sommes tout surpris du rayonnement de notre frère, tel que
nous le percevons à travers les témoignages qui nous parviennent. »
Là se situe peut-être un des « malheurs » les plus graves de notre
époque. Car si, dans le cas présent, les autorités monastiques ont fait
preuve d’une sagesse et d’un discernement auxquels il convient de
rendre absolument hommage, en comprenant et permettant que se
déroule sous leur couvert, un travail d’étude des doctrines
traditionnelles explicitées par René Guénon, de même qu’une
sérieuse contribution à la présentation correcte de ces doctrines,
combien sont les cas où l’œuvre de René Guénon est rejetée de parti
pris, anathématisée, quand ce n’est pas conspuée, déformée,
discréditée, généralement sans avoir pris le soin de faire l’effort
intellectuel d’assimilation qui seul peut permettre d’en comprendre
la portée et l’enjeu ? Hélas, cette question est probablement de celles
qui auront le plus préoccupé frère Elie ces dernières années, et il
suffit pour s’en convaincre, de voir le nombre d’articles qu’il a
consacrés à ce sujet. Car, quand comprendra-t-on enfin que l’œuvre
de René Guénon n’a pas pour but de porter atteinte à la doctrine
chrétienne catholique, pas plus d’ailleurs qu’à n’importe quelle autre
doctrine traditionnelle orthodoxe, mais au contraire de fournir à ceux
qui en sont capables, les moyens de retrouver le sens profond qui a
été perdu de vue, et dont la perte est la cause directe des difficultés
sans nombre et insurmontables auxquelles sont confrontés désormais
le clergé et les autorités de l’Église actuelle ? Combien de fois frère
Elie n’a-t-il pas dû méditer à cet égard des passages tels que celui-
ci ? « Il est bien certain (...) que c’est dans le catholicisme seul que
s’est maintenu ce qui subsiste encore, malgré tout, d’esprit
traditionnel en Occident ; est-ce à dire que, là du moins, on puisse
parler d’une conservation intégrale de la tradition, à l’abri de toute
atteinte de l’esprit moderne ? Malheureusement, il ne semble pas
qu’il en soit ainsi ; ou, pour parler plus exactement, si le dépôt de la
tradition est demeuré intact, ce qui est déjà beaucoup, il est assez
douteux que le sens profond en soit encore compris effectivement,
même par une élite peu nombreuse, dont l’existence se manifesterait
sans doute par une action ou plutôt par une influence que, en fait,
nous ne constatons nulle part. Il s’agit donc plus vraisemblablement
de ce que nous appellerions volontiers une conservation à l’état
latent, permettant toujours, à ceux qui en seront capables, de
retrouver le sens de la tradition, quand bien même ce sens ne serait
actuellement conscient pour personne (...). Ce que nous venons de
dire se rapporte proprement aux possibilités que le catholicisme, par
son principe, porte en lui-même d’une façon constante et
inaltérable ; ici par conséquent, l’influence de l’esprit moderne se
borne forcément à empêcher, pendant une période plus ou moins
longue, que certaines choses soient effectivement comprises. Par
contre, si l’on voulait, en parlant de l’état présent du Catholicisme,
entendre par là la façon dont il est envisagé par la grande majorité de
ses adhérents eux-mêmes, on serait obligé de constater une action
plus positive de l’esprit moderne, si cette expression peut être
employée pour quelque chose qui, en réalité, est essentiellement
négatif (...). Ce que nous avons en vue, ce ne sont pas seulement des
mouvements assez nettement définis, comme celui auquel on a
donné précisément le nom de “modernisme”, c’est surtout un état
d’esprit beaucoup plus général, plus diffus et plus difficilement
saisissable, donc plus dangereux encore, d’autant plus dangereux
même qu’il est souvent tout à fait inconscient chez ceux qui en sont
affectés : on peut se croire sincèrement religieux et ne l’être
nullement au fond, on peut même se dire “traditionaliste” sans avoir
la moindre notion du véritable esprit traditionnel, et c’est là encore
un symptôme du désordre mental de notre époque. L’état d’esprit
auquel nous faisions allusion est, tout d’abord, celui qui consiste, si
l’on peut dire, à “minimiser” la religion, à en faire quelque chose
que l’on met à part, à quoi on se contente d’assigner une place bien
délimitée et aussi étroite que possible, quelque chose qui n’a aucune
influence réelle sur le reste de l’existence, qui en est isolé par une
sorte de cloison étanche ; est-il aujourd’hui beaucoup de catholiques
qui aient, dans la vie courante, des façons de penser et d’agir
sensiblement différentes de celles de leurs contemporains les plus
“areligieux” ? C’est aussi l’ignorance à peu près complète au point
de vue doctrinal, l’indifférence même à l’égard de tout ce qui s’y
rapporte ; la religion, pour beaucoup, est simplement une affaire de
« pratique », d’habitude, pour ne pas dire de routine, et l’on
s’abstient soigneusement de chercher à y comprendre quoi que ce
soit, on en arrive même à penser qu’il est inutile de comprendre, ou
peut-être qu’il n’y a rien à comprendre ; d’ailleurs, si l’on
comprenait vraiment la religion, pourrait-on lui faire une place aussi
médiocre parmi ses préoccupations ? La doctrine se trouve donc, en
fait, oubliée ou réduite à presque rien (...) ; et ce qui est le plus
déplorable, c’est que l’enseignement qui est donné généralement, au
lieu de réagir contre cet état d’esprit, le favorise au contraire et ne
s’y adaptant que trop bien : on parle toujours de morale, on ne parle
presque jamais de doctrine, sous prétexte qu’on ne serait pas
compris ; la religion, maintenant, n’est plus que du “moralisme”, ou
du moins il semble que personne ne veuille plus voir ce qu’elle est
réellement, et qui est tout autre chose. Si l’on en arrive cependant à
parler encore quelquefois de la doctrine, ce n’est trop souvent que
pour la rabaisser en discutant avec des adversaires sur leur propre
terrain “profane”, ce qui conduit inévitablement à leur faire les
concessions les plus injustifiées ; c’est ainsi, notamment, qu’on se
croit obligé de tenir compte, dans une plus ou moins large mesure,
des prétendus résultats de la “critique” moderne, alors que rien ne
serait plus facile, en se plaçant à un autre point de vue, que d’en
montrer toute l’inanité ; dans ces conditions, que peut-il rester
effectivement du véritable esprit traditionnel ? »1.
S’il était permis d’emprunter ici à l’Évangile, on pourrait certes
dire : « ces propos sont durs à entendre » ! Mais y a-t-il en cela
quelque chose d’impossible à entendre ? C’est pourtant bien
l’impression que l’on a lorsqu’on observe quel accueil embarrassé et
quelles marques de profonde incompréhension a toujours provoqué,
à quelques exceptions près, le message de René Guénon au sein de
l’Église catholique, et cela depuis maintenant près de soixante-dix
ans. Oh ! bien sûr, on en n’est plus aux critiques violentes et parfois
injurieuses qui s’abattaient sur l’œuvre et son auteur à l’époque de
Mgr Jouin, de Frank-Duquesne, ou de certains néo-thomistes. Mais
le malheur n’en est pas moins grand pour autant : ces critiques
avaient en quelque sorte pour avantage de dépasser souvent la
mesure, et d’aboutir la plupart du temps à des effets inverses de ceux
escomptés. Aujourd’hui, ce n’est plus à l’indifférence ou à l’hostilité
que doit faire face l’œuvre de René Guénon, c’est à la confusion, à
l’amalgame, au refus systématique ou à l’incapacité de voir plus haut
et plus loin, et parfois à la volonté de nuire pour écarter ce qui gêne
et qui dérange. Car que penser par exemple d’auteurs catholiques
réputés et écoutés qui pensent avoir le droit ou même le devoir parce
qu’ils y trouvent intérêt, de confondre sciemment (et quand ce n’est
pas sciemment c’est par pure inconscience ou ignorance ce qui n’est

1
René Guénon, La Crise du Monde Moderne, chap. V, pp. 77-79.
pas moins grave) ou en tout cas sans nul souci de la vérité,
l’ésotérisme et l’initiation authentiques avec leurs multiples
contrefaçons ? Ne vaudrait-il pas mieux, à défaut de « connaître
vraiment », d’observer une prudente réserve plutôt que de risquer
l’erreur et de jeter le discrédit sur des choses dont il faudra peut-être
un jour rechercher l’appui ? Ou bien se croit-on obligé d’influencer
les lecteurs à n’importe quel prix ? Pourquoi ne se demande-t-on pas
plutôt pour quelle raison l’œuvre de René Guénon n’a jamais été
mise à l’Index par le Saint-Office, à une époque où pourtant la
censure en la matière était encore rigoureuse (on sait que Gide et
Sartre notamment en firent les frais), et cela en dépit des multiples
requêtes qui avaient été formulées auprès de la Curie romaine par les
adversaires de la perspective traditionnelle rappelée par René
Guénon ? Il faut dire aussi pour être complet, que certains milieux
ou publications se réclamant au contraire de cette perspective,
contribuent parfois et même souvent, par manque de rigueur, par
légèreté ou par insouciance des conséquences, quelquefois par excès
d’imagination, pour ne rien dire du goût de l’originalité et de la
célébrité, à répandre autour de l’œuvre de René Guénon des images
déformées et confuses, des « combinaisons » artificielles et
strictement individuelles, des rapprochements équivoques avec des
points de vue ou des écrits traditionnellement douteux, exactement
comme s’il s’agissait de jouer avec la tradition comme on joue avec
la littérature profane, pour le seul plaisir des « sensations fortes ».
Alors, au milieu de ces manifestations diverses et incohérentes, et
après avoir longtemps, longtemps, très longtemps médité, un moine
s’est un jour levé. Et tout seul, ou presque, il a entrepris avec la
permission de ses supérieurs, de faire entendre une voix parfaitement
chrétienne, parfaitement catholique, et aussi parfaitement
désintéressée. Et il s’est mis à parler de René Guénon, de son œuvre,
de la métaphysique, de la doctrine, de l’exotérisme et de
l’ésotérisme, de la religion et de l’initiation ; prenant tour à tour pour
cible les excès de tout bord, rectifiant sans passion mais avec
fermeté les déformations ou les méprises de représentants éminents
de sa propre hiérarchie, reprenant avec sévérité mais courtoisie les
tendances ou les glissements des autres vers des positions
antitraditionnelles ou antichrétiennes. Et tout cela, tel un « moteur
immobile », sans se croire obligé de sortir de son monastère pour
tenir colloque, ou pour s’engager tels que certains dans quelque
« action » extérieure, comme si l’action traditionnelle ou pas,
n’appartenait pas en elle-même au domaine du changement, de
l’individuel et du temporel : « Ceux qui sont qualifiés pour parler au
nom d’une doctrine traditionnelle n’ont pas à discuter avec les
“profanes” ni à faire de la “polémique” ; ils n’ont qu’à exposer la
doctrine telle qu’elle est, pour ceux qui peuvent la comprendre, et,
en même temps, à dénoncer l’erreur partout où elle se trouve, à la
faire apparaître comme telle en projetant sur elle la lumière de la
vraie connaissance ; leur rôle n’est pas d’engager la lutte et d’y
compromettre la doctrine, mais de porter le jugement qu’ils ont le
droit de porter s’ils possèdent effectivement les principes qui doivent
les inspirer infailliblement. Le domaine de la lutte, c’est celui de
l’action, c’est-à-dire le domaine individuel et temporel ; le “moteur
immobile” produit et dirige le mouvement sans y être entraîné ; la
connaissance éclaire l’action sans participer à ses vicissitudes ; le
spirituel guide le temporel sans s’y mêler ; et ainsi chaque chose
demeure dans son ordre, au rang qui lui appartient dans la hiérarchie
universelle ; mais, dans le monde moderne, où peut-on trouver
encore la notion d’une véritable hiérarchie ? Rien ni personne n’est
plus à la place où il devrait être normalement ; les hommes ne
reconnaissent plus aucune autorité effective dans l’ordre spirituel,
aucun pouvoir légitime dans l’ordre temporel ; les “profanes” se
permettent de discuter des choses sacrées, d’en contester le caractère
et jusqu’à l’existence même ; c’est l’inférieur qui juge le supérieur,
l’ignorance qui impose des bornes à la sagesse, l’erreur qui prend le
pas sur la vérité, l’humain qui se substitue au divin, la terre qui
l’emporte sur le ciel, l’individu qui se fait la mesure de toutes choses
et prétend dicter à l’univers des lois tirées tout entières de sa propre
raison relative et faillible. “Malheur à vous, guides aveugles”, est-il
dit dans l’Évangile ; aujourd’hui, on ne voit en effet partout que des
aveugles qui conduisent d’autres aveugles, et qui, s’ils ne sont
arrêtés à temps, les mèneront fatalement à l’abîme où ils périront
avec eux1. »
Ces divers rapprochements entre certains passages de l’œuvre de
René Guénon et le travail effectué par frère Elie, montrent à
l’évidence la parfaite attitude traditionnelle qui était la sienne, et en
même temps la compatibilité fondamentale qui peut exister entre une
vie chrétienne pleinement vécue et la pénétration des « mystères » au
travers de la perspective métaphysique réintroduite par l’œuvre de

1
Idem, pp. 81-82.
René Guénon. Et cette compatibilité ne peut paraître étonnante
d’ailleurs, qu’à ceux dont les idées préconçues bornent
l’intelligence, car l’œuvre de René Guénon n’est en rien un
« système » de pensée ou une quelconque doctrine de substitution,
mais simplement un « instrument » rigoureux de pénétration des
doctrines traditionnelles authentiques, à partir de ce qui existe
normalement dans les civilisations où l’ordre social tout entier
s’intègre dans l’expression de la tradition d’origine non-humaine qui
lui donne son principe et sa raison d’être, tel que cela a été le cas au
Moyen Âge notamment pour l’Occident. Ceux qui l’ont vraiment
compris peuvent éventuellement être pénétrés d’une profonde
reconnaissance envers l’auteur et son œuvre, et surtout de la
nécessité d’en préserver le sens et la portée, mais c’est au travail
spirituel, à la fois spéculatif, contemplatif et « opératif » que tout
cela implique qu’ils doivent réserver exclusivement leurs ardeurs,
leurs talents et le reste. De tout ceci, nul n’osera dire que frère Elie
n’en était pas l’incarnation même.
Et pourtant, nul autre que lui n’avait plus la crainte de voir son
travail combattu par certains théologiens catholiques, enfermés dans
les limites étroites et les habitudes confortables de leur
compréhension bornée. Il y a déjà plusieurs années, il avait, « avec la
permission des supérieurs » et les encouragements du Père Cornelis
et du cardinal Marella, publié un ouvrage où il se proposait de
montrer1, à partir des enseignements de René Guénon d’une part, de
saint Thomas d’Aquin, et de sa propre connaissance des doctrines
chrétiennes et des principes métaphysiques d’autre part, les
possibilités d’un rapprochement entre la doctrine de la non-dualité
du Vêdânta et l’idée d’un « non-dualisme chrétien », tel que
l’envisageait Maître Eckhart par exemple. Il avait longtemps hésité à
publier cette étude, virtuellement achevée depuis de nombreuses
années, car elle demeurait d’abord, selon lui, « en son essence, libre
et personnelle méditation où s’engage la vie profonde de l’auteur ».
Mais aussi, il appréhendait quelque peu les réactions prévisibles de
la hiérarchie catholique. En réalité, la Revue Thomiste mise à part,
l’ouvrage fut accueilli très favorablement, « preuve, nous confiait-il
un jour, que les choses ont évolué depuis quelques décennies »,

1
Doctrine de la Non-Dualité (advaita vâda) et Christianisme – Jalons pour un accord
doctrinal entre l’Église et le Vêdantâ –, par un Moine d’Occident, préface de Jean
Tourniac, Dervy-Livres, coll. « Mystiques et Religions », Paris, 1982.
ajoutant toutefois, ce qui nuançait un peu la remarque : « Espérons
qu’elles continueront à le faire dans les années à venir ». Un simple
passage fera comprendre avec quelle habileté et quelle délicatesse,
(on serait tenté de dire avec quelle « non-violence »), frère Elie est
parvenu à écarter les arguments théologiques conventionnels. Dans
l’un des derniers chapitres de l’ouvrage, où il se propose de
récapituler les éléments et la méthode qui ont servi au
développement de son étude, et aussi de rechercher ce qui en a
inspiré et dirigé la démarche, il écrit :
« Langage symbolique et “réaccommodation” incessante de l’œil de
l’intellect suivant la variation des points de vue, le déplacement des
plans et la déformation des perspectives que cette variation entraîne,
tels nous paraissent être les éléments essentiels de la démarche
intellectuelle de l’Orient, ceux aussi par lesquels il diffère le plus
profondément de l’Occident, qui, s’il a découvert la perspective dans
la représentation picturale, semble l’ignorer dans la représentation
intellectuelle1 et qui utilise fort peu le symbole dans l’expression de
la vérité. C’est à dessein que nous avons écrit “dans l’expression” et
non “dans la recherche” de la vérité, car, et là encore on peut saisir
une des plus profondes différences des deux “esprits”, alors que
l’Occident part en général d’un point zéro de connaissance pour
avancer progressivement vers une vérité à connaître extérieure à lui,
l’Orient va de la vérité intuitivement contemplée à la vérité
représentée, traduite, formulée ; et cette vérité n’est pas regardée
comme quelque chose de purement spéculatif et théorique, mais
comme Ce qui est qu’il faut rejoindre par tout soi-même en sorte que
finalement Être et Vérité coïncident. L’esprit de l’Orient traditionnel
se trouve comme en résonance quasi naturelle avec certaines
formules évangéliques, notamment avec l’évangile de saint Jean :
“Je suis la Voie, la Vérité et la Vie”, ou bien “que tous soient un,
comme Toi, Père Tu es en Moi et Moi en Toi, afin qu’eux aussi
soient Un en nous” ou encore “Vous connaîtrez la Vérité et la Vérité
vous rendra libres” et bien entendu, aussi avec le mot d’Hallâj : “Je
suis la Vérité”. »
« C’est pourquoi le moine se reconnaît en naturelle sympathie avec
cette forme de pensée et pour ainsi dire de plain-pied avec elle, lui

1
Il est facile de voir que l’apparition en Occident de la perspective dans la
représentation picturale y traduit la prédominance désormais généralisée du point de
vue de l’individu, qu’elle est l’expression même de cette prédominance (N.D.A.).
qui, en quelque sorte par vocation, tend à renouer en Occident avec
cette “théologie monastique” dont l’apparition des Universités et de
la scolastique a marqué le déclin, soit dit sans aucun dédain pour la
“philosophie scolastique” à laquelle, au contraire, nous avons
constamment emprunté dans cet ouvrage ses formes d’expression. Il
reste qu’au témoignage de saint Thomas lui-même qui, en
l’occurrence, ne devrait pas être suspect, ce n’est encore là que “de
la paille”. Et encore saint Thomas est-il un géant de la vraie
intelligence profondément convaincu de ses exigences. On a pu
écrire de lui : “De tous les grands docteurs, je n’en connais point qui
méprise autant que lui la foi comme connaissance. Qu’on le compare
avec ses successeurs, aucun rapprochement ne fera plus vivement
saisir la baisse des ambitions métaphysiques et de l’intellectualisme
profond dans les écoles catholiques depuis le XIIIe siècle. Parmi ses
prédécesseurs, la différence est frappante avec Augustin même, le
fervent apôtre du crede ut intelligas. Non qu’Augustin se contente
aisément des obscurités terrestres : il tend de tout son être vers la
Patrie, qui est la Vision ; mais son jugement de mépris sur la
connaissance de foi simple n’a pas la tranquillité sereine et définitive
de celui de saint Thomas parce qu’il est moins délibérément fondé
en métaphysique... Son œuvre à lui (saint Thomas) est d’inculquer la
répugnance qu’éprouve pour la croyance simple l’intelligence en
tout état : elle veut voir, et rien d’autre jamais ne l’apaisera
(P. Rousselot s.j., L’Intellectualisme de saint Thomas d’Aquin).” Si
nous avions à caractériser en une brève formule les positions
respectives de l’Occidental moderne, du scolastique médiéval et de
l’Oriental à l’égard de la Vérité, nous dirions volontiers que, pour le
premier, la vérité est extérieure à l’intelligence, pour le second elle
est dans l’intelligence, tandis que pour le troisième, c’est
l’intelligence qui est dans la Vérité (...). La confusion entre langage
symbolique, d’une part, et langage positif et discursif, d’autre part,
est la racine de bien des erreurs d’interprétation de la pensée de
l’Orient. Pour recourir une fois de plus à la terminologie scolastique,
nous dirons que la démarche de cette pensée suit volontiers le
schéma de l’analogie de proportionnalité : A est à B comme C est à
D, ce que la pensée de l’Occident interprète trop souvent comme
signifiant A égale C. Nous avons eu à signaler une de ces fausses
interprétations au cours de notre analyse du premier symbole. C’est
celle qui consiste à comprendre celui-ci comme signifiant que la
créature est un reflet, alors que le symbole veut seulement nous faire
saisir que ce que le reflet est à l’objet réel, la créature réelle et
subsistante l’est à Dieu : A est à B comme C à D, et non pas C égale
A. On trouverait facilement d’autres exemples de la même
confusion »1.
Comme le remarque frère Elie plus loin, « un des services les plus
notables que l’Orient puisse aujourd’hui rendre au Christianisme,
n’est-ce pas de l’obliger à revenir à son propre cœur au lieu de
sembler vouloir laisser diluer son identité dans un monde creux et
vide d’où toute intériorité, toute solitude, tout silence, tout
recueillement ont été bannis ? »2. « Si le moine – c’est-à-dire chacun
de ceux qui ont engagé leurs pas dans la voie monastique –, est un
être comme les autres, ni plus ni moins privilégié que les autres par
rapport à la transfiguration intellectuelle et spirituelle (la metanoia)
qui est normalement une exigence s’imposant à tout chrétien, il reste
que la vocation monastique, elle, suppose au moins une certaine
aptitude ou qualification virtuelle en ce sens, un appel plus
particulier et plus pressant à se consacrer pleinement et totalement à
la “quête de Dieu” indissolublement liée à la “quête de soi”, à
réaliser la Vérité dans le “lotus de son cœur”. Mais qui donc ose
encore aujourd’hui rappeler à l’homme la vieille leçon de
l’Ecclésiaste : “J’ai examiné toutes les œuvres qui se font sous le
soleil et voici, tout est vanité et poursuite du vent” ? Ce qui ne veut
pas dire que les efforts de la créature soient vanité et poursuite du
vent, mais que ce qui est, très précisément, vanité et poursuite du
vent, c’est de ne voir en cela qu’efforts de la créature, sans plus, là
où il faudrait discerner et adorer l’Agir de Dieu par l’homme :
“Mon Père agit jusqu’à présent et Moi aussi j’agis” (Jean, V, 17) – et
l’infaillible déroulement d’un plan providentiel3. » Une telle
perspective est assurément commune à la contemplation monastique
ainsi comprise, au point de vue métaphysique exposé par René
Guénon, et à la voie initiatique véritable, qui suppose l’effacement
total du “moi” pour parvenir à la réalisation effective ou la prise de
conscience réelle du « Soi » et à l’identification de l’être avec le
Principe dont il n’est en réalité jamais sorti. Ou mieux encore, on
pourrait dire que la voie monastique, dans ces conditions, se situe en
quelque sorte à la « charnière » où à l’« articulation » entre le point
1
Doctrine de la Non-Dualité et Christianisme, par « un Moine d’Occident », pp. 138-
140 (Dervy-Livres, coll. « Mystiques et Religions », 1982).
2
Idem, pp. 143-144.
3
Idem, p. 142.
de vue métaphysique et l’initiation, ce que sous-entend d’ailleurs la
notion de « théologie monastique » au sens qu’indique frère Elie,
c’est-à-dire une théologie dans laquelle « la connaissance purement
théorique d’ordre spéculatif n’est pas considérée comme pouvant
constituer une fin en soi, mais comme ordonnée à la contemplation,
et pourrait-on dire, comme une simple condition préalable de la
transfiguration intérieure et, en quelque sorte, comme le schéma de
la transformation à opérer, moyennant la grâce de Dieu »1. Et cela
n’a rien de surprenant si l’on songe que la voie initiatique, du moins
pour ceux qui ne se contentent pas de la superficialité d’une
démarche velléitaire et toute passive, comporte aussi nécessairement
les applications d’une sorte de « monachisme intériorisé », et il y a
fort à penser qu’à une époque certes déjà lointaine mais pas assez
pour la perdre totalement de vue cependant, l’une et l’autre voie
devaient coïncider beaucoup plus étroitement que ne le laissent voir
les apparences aujourd’hui. C’est en tout cas l’évidence à laquelle
peuvent parvenir tous ceux qui ont quelques notions précises de
certaines choses, et qui ont la possibilité de fréquenter des milieux
monastiques comme support exotérique à leur travail spirituel
personnel. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que frère Elie, dont
nous n’avons par ailleurs, pas plus que quiconque, aucun droit à
supputer l’état spirituel, ait pu être aussi à l’aise dans les questions
relatives à l’exotérisme que dans celles relevant de l’ésotérisme,
aussi autorisé pour parler de la théologie que de la métaphysique,
aussi qualifié pour traiter de la religion que de l’initiation. On
pourrait d’ailleurs, à l’appui de ces remarques, rappeler simplement
les relations de voyage d’Alexandra David-Neel citées par René
Guénon dans une note, où il précise à la suite de remarques sur les
fonctions réelles du sacerdoce – mais cela vaut aussi pour le simple
état religieux : « Parfois, l’exercice des fonctions intellectuelles
d’une part et rituelles de l’autre a donné naissance, dans le sacerdoce
même, à deux divisions ; on en trouve un exemple très net au
Thibet : “La première des deux grandes divisions comprend ceux qui
préconisent l’observation des préceptes moraux et des règles
monastiques comme moyen de salut ; la seconde englobe tous ceux
qui préfèrent une méthode purement intellectuelle (appelée “voie
directe”) affranchissant celui qui la suit de toutes lois, quelles
qu’elles soient. Il s’en faut qu’une cloison étanche sépare les

1
Idem, p. 142.
adhérents des deux systèmes. Bien rares sont les religieux attachés
au premier qui ne reconnaissent pas que la vie vertueuse et la
discipline des observances monastiques, tout excellentes et, en bien
des cas, indispensables qu’elles soient, ne constituent pourtant
qu’une simple préparation à une voie supérieure (c’est nous qui
soulignons). Quant aux partisans du second système, tous, sans
exception, croient pleinement aux effets bienfaisants d’une stricte
fidélité aux lois morales et à celles qui sont spécialement édictées
pour les membres du Sangha (communauté bouddhique). De plus,
tous sont aussi unanimes à déclarer que la première des méthodes est
la plus recommandable pour la majorité des individus” (Alexandra
David-Neel, Le Thibet mystique dans la Revue de Paris, 15 février
1928) »1. Bien entendu, René Guénon faisait quelques réserves
notamment en ce qui concerne certaines expressions, car il ne s’agit
pas là de « deux “systèmes” qui, comme tels, s’excluraient
forcément ». De plus, on aura compris qu’il ne s’agit pas non plus de
« préférences » individuelles, et donc de se déclarer « partisan » de
l’une ou l’autre méthode, mais bien de « qualifications » très
précises correspondant à la nature interne des êtres. On aura
remarqué aussi, en ce qui concerne l’affranchissement des lois
qu’apporte la « voie directe », que ceux qui sont réellement qualifiés
pour la suivre, savent pertinemment que cet affranchissement n’est
que virtuel tant que le terme de la voie n’est pas atteint, et qu’ils
doivent, au contraire, et à plus forte raison, observer une « stricte
fidélité » à la règle communautaire et aux prescriptions
traditionnelles de toute nature sans exception. Sans doute faut-il voir
là encore, pour ce qui regarde frère Elie, une des raisons pour
lesquelles son comportement monastique et son attitude
traditionnelle semblent avoir été aussi exemplaires, réalisant ainsi,
au plus haut degré qu’il lui était possible, la conformité de son
apparence extérieure avec ce qui était sa réalité intérieure. Dès lors,
il nous semble qu’il n’y a pas lieu de se demander s’il y a eu
rattachement initiatique ou non, surtout pour satisfaire une simple
curiosité, et que l’état et la « fonction spirituelle » qui étaient les
siens, pleinement acceptés et assumés, présentaient, sur le plan
« opératif » et vis-à-vis de sa propre évolution, le même caractère
« sacrificiel » que comporte toute réalisation initiatique, c’est-à-dire
la complète et parfaite dissolution du « moi » au profit du « Soi »
1
René Guénon, Autorité Spirituelle et Pouvoir Temporel, chap. « Fonctions du
sacerdoce et de la royauté », p. 30, note 2.
immuable.
Mais le travail intérieur de frère Elie devait avoir aussi d’autres
prolongements extérieurs. On sait que depuis plusieurs années, il
était l’un des collaborateurs permanents des Études Traditionnelles,
et que les très nombreux articles ou comptes rendus qu’il avait
produits à ce titre viennent d’être enfin réunis en un volume
comportant plus de trois cents pages1. En effet, depuis un certain
temps déjà, il était sollicité de divers côtés et notamment par de
nombreux lecteurs, qui souhaitaient pouvoir disposer d’un recueil de
ses écrits sous une forme pratique et pouvant faciliter la recherche et
l’étude. Durant plusieurs mois, il avait donc effectué un long travail
de regroupement thématique et de raccords ou de modifications, en
vue de permettre un enchaînement à la façon des chapitres successifs
d’un livre. Ainsi, outre un « Avant-Propos » et aussi une « Table des
noms propres » qui complète très heureusement l’ouvrage, seize
chapitres de vingt à trente pages forment maintenant un ensemble
homogène et d’un intérêt indéniable : I, « Sur le Verbe divin » ; II,
« Doctrine métaphysique de la Non-Dualité » ; III, « Ésotérisme et
Exotérisme, René Guénon et l’Église catholique » ; IV, « Des
théologiens parlent de René Guénon » ; V, « Église catholique et
Franc-Maçonnerie » ; VI, « YHVH est-il au milieu de nous, ou
non ? » ; VII, « Une lampe sur mes pas, ta Parole (Ps. 118) » ; VII,
« À propos du symbolisme » ; IX, « René Guénon et l’Islam » ; VIII,
« Universel et individuel » ; XI, « Non-Dualité, Extériorité,
Liberté » ; XII, « Grâce sanctifiante et Intellect transcendant,
concentration et activité » ; XIII, « À propos de l’hermétisme » ;
XIV, « Points de vue historiques » ; XV, « Varia » ; XVI, « De
Laude Sancti Bernardi ». En outre, deux textes particuliers sont
incorporés dans ces études, l’un paru sous la signature de
« Portarius » dans les Cahiers de l’Herne consacrés à René Guénon
en 1985, intitulé « Sur la possibilité d’un Ésotérisme dans le
Christianisme », l’autre une étude inédite sur ce qu’on peut attendre
de l’Église catholique dans les circonstances présentes. Mais on
retiendra aussi le titre choisi par frère Elie pour cet ouvrage, qui
évoque si bien, par le rapprochement nettement conditionné qu’il fait
des deux termes « théologie » et « métaphysique », quel a été l’un de
ses soucis constants en rédigeant ces multiples études : promouvoir

1
Elie Lemoine, Theologia sine Metaphysica Nihil, Éditions Traditionnelles, Paris,
1991.
une restauration de la perspective intellectuelle telle qu’on la trouve
dans saint Thomas d’Aquin et dans l’œuvre de René Guénon, afin de
mettre un terme à la « funeste illusion de ceux qui prétendent
pouvoir revivifier la religion après l’avoir coupée de la
métaphysique ». À la façon des auteurs anciens, un extrait
d’Introduction Générale aux Doctrines Hindoues soutient et justifie
admirablement s’il en était besoin le titre en exergue : La
métaphysique affirme l’identité foncière du connaître et de l’être et,
comme cette identité est essentiellement inhérente à la nature même
de l’intuition intellectuelle, elle ne l’affirme pas seulement, elle la
réalise. Mais sans doute aura-t-on remarqué l’honneur particulier
que réserve notre auteur à son « frère » et « maître » saint Bernard,
tout à fait à la fin de l’ouvrage. La circonstance n’est pas fortuite.
Elle prouve combien frère Elie souhaitait se placer, en vrai moine
cistercien, sous l’autorité de sa hiérarchie et la subordination aux
« protecteurs » de l’Ordre. Et cela ne donne que plus de poids à la
« hardiesse » de sa réflexion, tout en expliquant peut-être pourquoi
ses écrits n’ont jamais trop rencontré, contrairement à ses
appréhensions, de farouche opposition dans les rangs des théologiens
catholiques : il était sans doute dans ce domaine, à l’image de
certains de ses illustres prédécesseurs, un chevalier sans peur et sans
reproche, mais en même temps aussi tout l’inverse d’un franc-tireur
sans foi ni loi. Deux caractéristiques qui forcent le respect, la
considération et la réflexion. Dieu fasse que celle-ci porte
maintenant ses fruits là où les vieux rameaux de la tradition
s’étiolent, avant que le Jardinier céleste ne vienne réclamer son dû.
Oui, frère Elie vient de nous quitter pour la Grande Trappe d’En
haut. Mais Elie Lemoine accompagnera encore un moment notre
route. Collaborateur toujours dévoué, toujours attentif à la moindre
suggestion, toujours soucieux de répondre aux moindres contraintes
de la publication ou de l’économie rédactionnelle, il avait pris la
précaution de nous confier à l’avance quelques textes ou comptes
rendus, qui « orneront » encore, à travers les prochains numéros, la
revue à laquelle il avait réservé toute sa loyauté, tout son talent, et
aussi ses dernières forces.
Mais frère Elie n’était pas l’homme austère et grave que certains
pourraient imaginer en lisant ses écrits. Il y avait en lui une jovialité,
une cordialité, une chaleur humaine qui frappaient tous ses visiteurs
et enchantaient ses amis. S’il avait le don de traiter avec profondeur
des choses sérieuses, il savait aussi manier l’humour avec adresse et
raffinement dans ses rapports avec les autres, jamais aux dépens
d’autrui, mais plutôt pour éviter de se donner trop d’importance,
allant alors jusqu’à se gausser de lui-même : « L’oiseau s’envole et
laisse sa crotte ! » avait-il dit récemment à un correspondant, par
allusion à la sortie prochaine de son ouvrage et comme par
pressentiment de sa fin imminente. Tout ampleur de l’âme et
exaltation de l’esprit, il avait su mieux que quiconque pratiquer cette
difficile maîtrise de soi-même que saint Benoît appelle le
« quatrième degré de l’humilité », qui traduit concrètement le
passage du fond de l’âme aux sentiments et au comportement. Il
avait surtout su préparer de tout temps cette grande et ultime
rencontre avec le Seigneur, pour laquelle il faudra bien être libre de
tout et de soi-même. Ici prend tout son sens cette phrase de frère Elie
si souvent citée depuis le 1er octobre : « Laisser là ce que l’on a, puis
suivre Celui qui est, voilà la vraie sagesse. Telle est la voie du
moine. »
La Rédaction.
N.B. – Pour ceux de nos lecteurs qui n’en auraient pas eu connaissance
directement ou par d’autres voies, nous reproduisons ci-après le texte de
l’homélie prononcée par le Père Abbé de La Trappe à la messe des
funérailles, en le remerciant de nous en avoir fait communication par
télécopie dès la fin de la cérémonie. Et nous l’assurons aussi, avec sa
communauté, de nos sentiments de sympathie et de communion dans la
prière pour le décès subit d’un autre frère le 16 octobre dernier, quelques
jours seulement après celui de frère Elie.

Die 1a mensis octobris anni Domini 1991


obiit in nostro monasterio B.M. de Trappa
Ordinis Cisterciensis Strictions Observantiae
in dicecesi Sagiensi (Gallia)
frater Elias, monachus
Pro cuius vestras precamur orationes
et sacrificiorum suffragia ex caritate
et orabimus pro vestris.

Le 1er octobre 1991, est décédé en notre monastère


Notre-Dame de la Trappe
au diocèse de Sées (France)
le frère Élie Levée
dans la 80e année de son âge et la 38e de sa profession.

D’un abord très affable, il fut longtemps chargé de la porterie ou de


l’hôtellerie. Très marqué par les ouvrages de René Guénon, il chercha à
promouvoir un certain rapprochement intellectuel entre doctrine orientale,
enseignement ésotérique et théologie chrétienne ; il eut, à cet égard, un
certain rayonnement qui se concrétisa dans diverses publications faites
sous un pseudonyme.
Job 19, 1-23 ; 27a (nº 3)
1 Jn 3, 1-2 (nº 28)
Jn 17, 1-3 ; 24-26 (nº 122)

Frère Elie était dans sa quatre-vingtième année et cela fait quarante


années qu’il est arrivé dans notre communauté comme postulant, un
6 août, fête de la Transfiguration, la date n’est pas fortuite. La moitié
de sa vie a donc été vécue comme moine. Mais sa vocation, il la
portait en lui depuis l’âge de vingt ans. C’est après avoir lu Orient et
Occident, de René Guénon, qu’il décidait de se consacrer, quand il le
pourrait, et il dut attendre une vingtaine d’années, « à la vie
contemplative dans un monastère ». Ce sont ses propres
expressions : il était fasciné par le mystère de la vérité, une vérité, la
Vérité, qu’il fallait contempler, qu’il fallait devenir. « J’ai toujours
été attiré par l’invisible », écrivait-il. La rencontre avec l’Orient, à
travers ses lectures, mais aussi dans un contact direct, puisque, pour
des raisons d’emploi, il passa plusieurs années en Indochine et à
Singapour, en 1936, puis de 1938 à 1946, et enfin en 1950-1951, lui
fit saisir, au-delà de l’intelligence rationnelle, l’intuition
intellectuelle, l’identité entre connaître et être. Ce fut un
éblouissement. Bien sûr, il en voyait la réalisation parfaite dans le
mystère chrétien, dans le mystère de Dieu. Comme il l’a écrit sur un
billet personnel, il faisait l’application à la vie religieuse des
affirmations de Guénon en lesquelles il se reconnaissait, bien que
Guénon, dans Orient et Occident, ne se soit jamais placé au point de
vue religieux, et c’est à l’Esprit-Saint qu’il demandait le principe de
son développement intérieur, spirituel et intellectuel. Mais il
déplorait aussi que les théologiens occidentaux ne soient pas assez
sensibles à l’aspect contemplatif du christianisme, à cause du
manque, chez eux, d’une métaphysique profonde, comme celle que
l’on trouve en Orient. Les Occidentaux modernes, pense-t-il, mettent
trop en avant l’action, la transformation matérielle de l’univers, alors
que ce qui est premier, c’est la contemplation. En ce sens, il voulait
favoriser à l’intérieur du christianisme ce qu’on a appelé
l’ésotérisme, c’est-à-dire, selon son interprétation, la prévalence de
l’intériorité sur l’extériorité, de la contemplation sur l’action, du
silence sur la parole, sans qu’il y ait d’ailleurs de véritable
opposition : le rôle de Jean, en complémentarité de celui de Pierre. Il
s’était abonné dès 1933 aux Études Traditionnelles, mais ce n’est
que dans les dix dernières années de sa vie qu’il se sentit poussé à
prendre la plume pour exprimer ses propres convictions, aider
d’autres personnes que travaillaient les mêmes préoccupations et
promouvoir un certain rapprochement intellectuel entre doctrine
orientale, enseignement ésotérique et théologie chrétienne. Il a tenu à
le faire, avec ma permission, bien sûr, à la façon cachée qui
convenait, lui semblait-il, à un tenant de l’intériorité, du silence, de
la contemplation, à savoir dans l’anonymat ou sous un pseudonyme,
d’ailleurs bien transparent : « Elie Lemoine » ! Je laisse aux
spécialistes le soin d’apprécier ou de nuancer le bien fondé de ses
œuvres, son premier livre sur l’accord intellectuel possible entre la
« non-dualité » du Vêdânta et l’enseignement de l’Église, ou ses
multiples contributions, à partir de 1985, aux Études Traditionnelles,
qui viennent d’être rassemblées dans un livre dont il avait corrigé les
épreuves ces jours-ci : ce fut son dernier travail. Le premier
exemplaire du livre lui a été envoyé de Paris, le jour même où Dieu
le rappelait à lui... Il nous arrive, au lendemain de sa mort, comme
son testament spirituel. Le titre, fort énigmatique pour des non-
initiés, est pourtant bien révélateur de l’idée directrice de la pensée
de notre frère ; il est en latin : que vaut la théologie, c’est-à-dire la
science sur Dieu, la connaissance de Dieu, sans la métaphysique,
c’est-à-dire sans intelligence spéculative ? Theologia sine
metaphysica nihil. En exergue, une des affirmations de Guénon qui
l’ont le plus marqué, sur l’intuition intellectuelle et l’identité
foncière du connaître et de l’être.
Ceci est la face interne, longtemps cachée aux yeux de ceux qui le
côtoyaient, de notre frère, celle qui donna un sens à sa vie de moine
contemplatif, qui l’unifia de l’intérieur et assura son rayonnement à
l’extérieur. Mais il faudrait ajouter que ce frère fut un excellent frère,
à qui l’on pouvait demander n’importe quel service. Un frère
tellement aimable que, depuis trente ans, il fut affecté sans problème
à l’accueil, soit à la porterie, soit comme hôtelier. Il était plus à son
aise, certes, dans l’accueil spirituel que dans le nettoyage, mais il
demeurera pour longtemps sans doute une figure marquante de La
Trappe auprès de nos hôtes et de nos visiteurs, jusqu’au public du
magasin, puisqu’il assura un mi-temps de service à la caisse, jusqu’à
ces derniers jours. Il est décédé subitement d’une crise cardiaque le
1er octobre, mais la première alerte était venue quelques jours avant
Noël 1989. Ne voulant jamais déranger, il attendit que les fêtes
soient passées pour prévenir l’infirmier... Cette fois-ci, le malaise ne
paraissait pas aussi grave, le cœur était pourtant usé, mais il résista
douze jours encore. Thérèse de l’Enfant Jésus a voulu qu’il attende
le jour de sa fête : n’est-ce pas le signe, j’allais dire le symbole, de
cette réconciliation de l’Occident et de l’Orient qu’il souhaitait
accomplir en lui-même ? Il déplorait que certains occidentaux
mésestiment le rôle de l’intelligence en se basant sur la prière de
Jésus : « Je te bénis, Père, d’avoir caché cela aux sages et aux
savants et de l’avoir révélé aux tout-petits. » C’était pour lui, bien
sûr, une mauvaise interprétation du texte évangélique. Thérèse, le
type même de ces tout-petits qui ont l’intelligence des choses du
Royaume, si vénérée en Occident, si caractéristique de cet Occident,
mais vénérée aussi en Orient, en Égypte notamment, est venue elle-
même, comme pour l’approuver, mettre le sceau à sa vie
monastique, qui avait débuté un 6 août 1951, fête de la
Transfiguration du Seigneur...
Notre frère, maintenant, est pleinement initié, il contemple face à
face la Vérité. La mort est l’ultime initiation qui déchire le dernier
voile, les lectures bibliques que nous venons d’entendre le
soulignent à merveille : « La vie éternelle, c’est de te connaître, toi,
le seul Dieu, le vrai Dieu... » Une connaissance qui transforme :
« Lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à lui,
parce que nous le verrons tel qu’il est. » Il faut, pour cela, être
dépouillé de tout ; le dépouillement suprême est celui de la mort.
Commentant le passage évangélique du jeune riche interpellé par
Jésus, notre frère Elie remarque : « Une seule chose te manque, lui
dit Jésus. Pourtant il ne lui dit pas : acquiers-là. Il ne lui dit pas
“achète”, mais “vends” : vends ce que tu as, c’est là précisément ce
qui te manque... Dieu, Lui, est Celui qui EST : il n’A rien parce que
rien ne Lui manque. Il est le Pauvre, il est le Riche. Laisser là ce que
l’on a, puis suivre Celui qui est, voilà la vraie sagesse. Telle est la
voie du Moine » (Theologia..., p. 172). Tel est le sens de notre mort ;
tel est le sens du renoncement qui la prépare ; tel est le sens de toute
initiation.
Le sacrement que nous allons célébrer maintenant, est une initiation,
il nous introduit déjà dans le mystère de la Vie éternelle, à travers ce
sang de l’Alliance, nouvelle et éternelle, qui sera rendu présent. En
lui nous communions à Dieu, en lui notre frère nous demeure
présent.