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* >/^^-'»'^^ory^-
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MÉDITATIONS
PHILOSOPHIQUES
MÉDITATIONS
PHILOSOPHIQUES
Sur l'origine de la. Justice, &cJ
Par
M. LECHANCELIER
D'AGUESSEAU.
T O Al £ IV.

.^J^-|
"^^M^Sîf.
^^ly.r^^'

r V E R D N,

MD C C L X X X.
OMOil

TABLE
DES
MÉDITATIONS
Contenues dans le quatrième vohime.

Suite de la neuvième Méditation, , p, i.

Dixième Méditation .... 144.

FIN de la Table.
MÉDITATIONS
PHILOSOPHIQUES
SUR LES VRAIES OU LES FAUSSES
IDÉES
DE LA JUSTICE.

SUITE
DE LA
NEUVIEME MÉDITATION.

M
même de
A I

la
S que l'idée
s'il eft

que l'état oà
Divinité,
Dieu a créé l'homme que la maniè-
vrai

re dont il agit en fa faveur prou* ,

vent également qu'il a voulu l'unir


avec fes femblables par les liens d'u-
Toîrie IF. A
t MÉDITATION»
ne bienveillance réciproque , pour-
quoi donc cette volonté du fouverain
moteur & de l'eiprit univerfel de
,

la nature ell-elle fi rarement fuivie


,

de Ton effet, qu'à en juger par la


conduite des hommes , on diroit
prelque qu'ils font nés pour fe haïr
les uns les autres , beaucoup plu»
que pour s'aimer mutuellement ?
Je pourrois bien me diipenibr de
répondre à cette queftion qui eft
ea quelque manière , étrangère à
mon fujet. Le feul but que je me
propofe ici eft de découvrir ce qui
eft le plus naturel à l'homme , & non
pas d'examiner pourquoi il ne fait

pas toujours ce qui lui eft le plus na-


turel ;
je vois en toute forte de ma-
tières, qu'il ne lui arrive que trop
fouvenc de démentir fa nature par
fes adions ; mais en fubfifte-t-elle
moins pour cela , & ne demeure-t-
elle pas toujours telle qu'il a plu à
Dieu de la former , quelqu'ufage
que rhonime en puifle faire? 5a con-
duite peut bien me faire connoître ce
Philosophiques. Mêd, IX. %

qui lui eit le plus ordinaire. Mais il

n'y a que fa nature confidérée en el-

le-même, fuivant l'intention de fon


autv^ur, qui puifTe m'apprendre ce
qui lui vraiment naturel & n'eft
eft ,

ce pas pour cela que je me fuis atta-


ché avec tant de foin dès l'entrée ,

de cette méditation à prévenir cet-


,

te équivoque trop commune ^ qui


nous porte à confondre ce qui eft le
plus ordinaire à l'homme avec ce ,

qui cft le plus conforme à fa nature»


quoique l'un foit différent de l'autre,
& que fouvent même il y foit direc-
tement oppofé.
Que il l'on infîfte encore après ce-
la à me demander pourquoi l'homme

ne fuit pas toujours l'impreflîon conf-


iante de l'auteur de fon être,fans en-
trer dans une longue diiTertation fur
une matière fi délicate je me rédui- ,

rai à deux propofitions également iii-

conteftables qui me fuffiront pouc


,

répondre à cette queftion.


L'une , que l'homme efi certaine-
, ment un être libre, par quelque rai-
h 2
4 MÉDITATION»
fon que Dieu ait voulu le créer ainlî.
L'autre , que cet être libre n'eft
qu'un homme, c'eft-à-dire, un être
imparfait & fujet à fe iervir malà-
propos d'une liberté qui ne mérite-
roit pas ce nom , comme je l'ai dit
ailleurs , fi elle ne rentermoitle pou-
Tou* d'en abuier, comme celui d'en
bien ufer.
Dieu veut donc, à la vérité, &
toutes fortes de preuves m'en ont
convaincu , que l'homme aime Tes
femblables. Mais il veut. en même-
tems que cet homme qu'il a fait libre
lesaime librement Créateur & Mo-
dérateur de tous les êtres , il les gou-
verne félon la nature qu'il leur a
donnée , & comme il affujettit les

êtres néceffaires à une néceOité ablb-


lue, il dirige les êtres libres par des
loix qui ne donnent aucune atteinte
à leur liberté , mais qui n'en font
pas, moins certaines parce que ,

l'homme a le trille pouvoir d'y ré-


fiiler. Dieu veut donc encore une
fois quç j\iime librement mes fem-
Philosophiques. Méd. IX. s

blables ; aime
mais vouloir que je les

librement, c'elt toujours vouloir que


je les aime. Je peux bien contrevenir
à cette volonté, mais je ne faurois
lachanger, &elle fubiiite telle qu'el-
leeil: en elle-même, malgré Tabus
que je fais de ma liberté. Une loi ne
perd rien de fa certitude ou de fa noto-
riété par la défobéiffance de ceux qui
ne robfervcnt pas ; autrement il y a
long-tems qu'il ne refteroit plus de
régies dans le monde , & l'homme
auroit acquis le funefte privilège de
n'en reconnoître aucune , s'il iufH-
foit de les violer pour les anéantir ,

&: h la tranfgreflîon de la loi en étoit


l'abrogatron.
Elle vit donc toujours & elle vi-
vra éternellement , cette loi écrite
dans & dans la conduite de
l'idée
Dieu qu'on peut appeller une loi
,

d'amour, qui m'oblige à me iervir


de ce qu'il opère en ma faveur 8c au
gré de mes defirs , pour faire du
bien âmes femblables. Dieu ne cefie
point de le voir , & voilà ce qui for-
A 3
^ MlÉDITATIONS
me vraiment l'ordre & l'efprit de Îîi

nature à mon égard. Mais parce que


je ibis libre & imparfait je ne le
:,

Teux pas toujours & voilà ce qui


,

me montre non pas Teffence mais


, ,

le dérèglement ou la dépravation de
mon être ; dérèglement ou déprava-
tion que Dieu ne lailTe pas impunis ;.

puifque le violement de la loi dont


je parle, efl la caufe de tous les
maux dont les hommes font affligés.
Ainfi fa volonté éclate toujours éga-
lement, oupar le bonheur qui eft
,

ma récompenle fi je la fuis , ou par


le malheur, qui devient ma peine &
mon fupplice, fije ne Pobferve pas.
lien eft donc fur ce point de la loi
du fouverain maître de la nature ^
comme de celles des rois ^ fes ima-
ges 5 qui ne confervent pas moins
leur autorité par la récompenfe de
ceux qui s'y foumettent, que par le
châtiment de ceux qui y réfillent.
Toutes lesdémonftrations que j'ai
tirées de cet efprit de la nature , qui
a'eft autre chofe que la volonté de
Philosophiques. Méd, IX, 7
fon auteur , pour prouver qu'il eft

naturel aux hommes de s'aimer les


uns les autres ou de fe faire du bien
mutuellement, fubuftent donc eu
leur entier. Je pourrois même en de-
meurer là, & me contenter de
ces preuves que je ne faurois combat-
tre fans renoncer à l'ufage de ma rai-
fon :mais comme elles paroîtront
peut-être trop abftraites a certains
efprits qui ont de la peine à remonter
jufqu'à^ Dieu pour y chercher ce qui
doit être regardé comme naturel à
l'homme, je defcendrai volontiers
avec eux jufqu'à la balfelTe ou à l'im-
perfedion de mon être comparé
avec Dieu pour ne confidérer plus
,

que moi feul & pour examiner fi la


,

ma nature indépen-
connoiffance de
damment même de l'idée que j'ai
de l'Etre infini & de fa volonté, ne
me fuffit pas pour découvrir, par
une autre méthode, fi je fuis né pour
aimer les autres hommes ou pour
les haïr.
Quand je veux m'étudier moi-nié-
A 4
s MÉDITATlONf
me dans cette vue , & faire comme
TanalyTe desmouvemens qui fe pat
fent dans mon ame à l'occafion de
mon amour ou de ma haine pour les
autres hommes , j'y remarque une
cfpece de progrès , où je diftinguc
comme quatre dcgre's difFérens :

1 \ Je lens d'abord les diverfes im-


preflions que ces paiTions contraires
font fur moi & je puis , fans aller
,

plus loin examiner feulement quel-


,

le eit celle qui me donne plus de fa-


tibfadion.
2\ Je peux remonter enfuite à la
caufe de ces impreffions , c'elt-à-
dire , au bien qui fait naître mon
amour, & au mal qui excite ma haine;
& la fuite de mes penfées me difpofe
naturellement à chercher par quels
moyens je puis obtenir plus fùrement
ce bien que je defire , ou éviter ce
mal que je crains.
3°. Alaraifon, li elle e(l éclairée,

ne s'arrête pas la , & fe levant du


fenfible à l'intelligible , elle m'infpi-

i€ le delu de favoir ce qui peut gon-


Philosophiques. '31êd. IX. 9
tribuer le plus à la pcrfedion de mon
être. £ft-ce mon amour, eft-ce ma
haine pour mes femblables ? tt ce
troifieme degré excite d'autant plus
mon attention, que je ne faurois ré-
fléchir fur moi-même , fans recon-
noître que l'objet continuel de mes
vœux eft de jouir en toutes chofes de
ma perfection.
Enfin comme je ne defire ma
,

perfedion môme que pace que mon


bonheur m'y paroit attaché mon ,

amour-propre, s'il elt raifonnaljle,


fe portera infailliblement à compter
l'état de l'amour , confideré dans
toutes fes circonftances , avec l'état

de la haine , envifagé de la même


manière , pour me metD'e en état
de bien juger fi je fuis plus heureux
par l'un que par Tautre.
Entrons à préfent dans un plus
grand détail , & voyons fi chacun de
ces degrés ne me fournira pas une
nouvelle folution du problème que
j'examine avec tant d'attention.
Je commence par le premier , &
A 5
ÎO BI :É D I TAT I O N s

je n'ai befoin pour le bien approfon»


dir y que de me remettre devant les
yeux le précis de ces propofitions ,

dont j'ai établi la vérité dans ma der-


nière méditation , en expliquant la
nature de l'amour & de la haine.
i\ Tout me plait dans l'amour
que j'ai pour les autres hommes
fentimens direâs , fentiniens accef-
foires.
Sentimens direfls,. qni confiftent
dans ma complaifance en moi aug- ,

mentée par les biens que j'ajoute on


que je veux ajouter a mon être & ,

que je regarde comme le fruit de mon


amour.
Sentimens acceffoires , qui font le
plaifir de me croire plus eftimé &
plus eftimable , plus aimé & plus ai*
mable de fentir les rapports
; lea &
confonances qui forment les liens

d'une amitié réciproque ; d'augmen-


ter mes plaifirs & de diminuer mes
peines, en les partageant avec ceux
i^ue j'aime.
2t\ Si quelc^ue chofe me déplaît
Philosophiques. iif:7/if. IX, ii

dans Pamour ce ti'efl qu'un mélan-


,

ge de haine fondée fur le mal qui


s'oppofe au bien dont je veux jouir,
ou qui m'en fait craindre la perte.
3^ Tout me déplaît, au contrai-
re , dans la haine , fentiment direcl
ou principal fentimens accefToires^
,

Sentiment direct qui n'eft qu'u- ,

ne efpece de déplaifir en moi-même,


ou une douleur fecrete de voir la
complaifance que je voudrois avoir
toujours dans mon être combat- ,

tue , humiliée & prefque anéantie.


Sentimens accelToires , qui con-
liftentdans la crainte d'être méprifé
& méprifable , haï ou hainfable , oil
dans le déplaifir de n'appercevoir que
des oppofitions ou des diffonnances
qui me bleflcnt ; de voir croître me»
peines par le plaifir qu'elles font à
d'autres , & décroître mes plaifirs
par la peine qu'ils en ont & par les
efforts qu'ils font pour les troubler J
fentimens d'autant plus vifs & plu^
défagréables pour moi , que ma hai-
ne elt plus déraifonnable , parce que
A ^
J2 MÉDITATIONS
€6 genre de haine multiplie , d'un
côté , les caufes de mes peines , &
de l'autre, en redouble la vivacité.

4*. Si quelque chofe me plait dans


la haine , c'eft un mélange d'amour

caufé par un bien réel ou apparent,


que je me flatte d'acquérir par les ef-
fets de ma haine.
s\ Far conféquent ai-je dit, en ,

comparant ces deux fentiinens ou


ces deux paffions l'amour pur & ,

fans aucun mélange de haine eft le


plus grand de tous les plaiUrs; la
haine pure & fans mélange d'amour
eft la plus grande de toutes les pei-

nes. L'homme ne pourroit même en


foutenir le poids , s'il n'aimoit dans
le tems même & fi la vue
qu'il hait ,

du biftn quil dcfire n'adouciffoit


pour lui le tourment de la haine.
Mais quoique mêlée d'amour & tem-
pérée par ce mélange elle n'a en- ,

core rien de comparable à la dou-


ceur de cet amour pur, qui n'eft
impoifonné par la crainte d'aucun
mal.
PHILOSOPHIQ.UES. MêdJX. I 3

Par une raifon femblable l'amour»


quoique mêlé de haine , m'eft en-
core moins pénible que ne le fe-
roic cette haine ptire qui n'eft cor«
rigée par aucun mouvement d'à-
niour.
Qiie fi Ton met dans la balance,
d'un côté , un amour mêlé de haine,
& de l'autre une haine mêlée d'a-
mour, ma condition fera d'autant
meilleure qu'il y aura plus d'amour
dans l'un ou dans l'autre état. Si l'a-
mour y domine j'aurai plus de plai-
fir & moins de peine 11 c'elt la hai-
;

ne, j'aurai plus de peine & moins


de plaifir.

Enfin vengeance par laquelle


, la

je cherche diminuer la torture de


a
la haine , eft un nouveau mal bien-

loin d'être le remède du premier, &


quelque heureule qu'on la fuppofe,
la modération & la grandeur d'amc,
qui font les effets de l'amour , font
une impreflion encore plus agréable
& plus fiatteuie fur moncœur.
€\ Après avoir comparé l'amour
14 ?vî é D I T A T I ôîf 9

& la haine confiderés en eux -nié*


mes , j'ai encore étudié les difFéren-»

tes impreffions qu'ils font fur moiî


corps , & fy ai fenti comme une loi

natureile , qui nVavertit que Pa-


mour m'eit plus favorable que la
haine.
D'un côté , tout amour réglé par
met
la raifon cette machine que j'a-
nime dans la difpofition la plus con-
venable à fa fanté , à fa force ,
à fa perfedion & le fentiment ,

de cet état fait auflî participer


mon ame ai^bien de fon corps.
De l'autre, toute haine, même
celle qui paroît le moins contraire à
la raifon, trouble & déconcerte
l'harmonie des mouvemens de mon
corps , & en fait fentir triftement
le contre - coup à mon ame.
7*. J'ai reconnu que l'amour tend

à la confervation ou à la féhcité de
ceux qui en font l'objet, & que par
là ilaffure la confervation & la féli-

cité de ceUii qui aime , par les re-


tours d'afïeclion & de bienveillan-
PHÏLOSOPHÎQ.t'ES. 31éd. IX, I f

€C qu'il lui attire.

J'ai remarqué , au contraire , que


la haine , toujours avide de la def-
trudion &
du malheur de ceux qu'el-
le pourfuit 5 n'ed fcuvent pas moins
fatale à celui qu'elle anime par les ,

maux dont fes ennemis ou leurs ven»


geurs l'accablent à leur tour.
De toutes ces propofitions , que
je crois avoir fuffiramment étabhes
ailleurs 5 je tire trois raifonnemens
auflî fmiples que folides pour me
,

convaincre par autanl: de démonf-


trations évidentes, qu'il m'eftbeau«
coup plus naturel d'aimer mes fem-
fclables que de les haïr.
i\ Rien ne m'eft plus naturel
que d'aimer ce qui m'eft agréable, ou
de fuir ce qui m'eft pénible & par ,

une fuite néceffaire de cette propofi-


tion dont la vérité eft également
,

fentie par tous les hommes , fi le

plaifir Se la peine fe trouvent mêlés


dans une difpofition de mon ame»
il m'eft naturel Je Taimer, d'autant

plus q^ue le plaifir en furpaiTera la


l6 Mé D 1 TA T I N f

peine , & de la hair d'autant plus


que la peine l'emportera fur le
plaifir.

Or , d'un côté , l'amour confi-


deré feul m'eft entièrement agréable,
& la haine confiderée feule, m'eft
entièrement pénible.
De l'autre , û ces deux fentimens
vivent même- en tems dans mon
ame, l'amour me charm.e d'autant
plus qu'il y elt plus dominant, & la
haine m'afflige d'autant plus qu'elle
y domine davantage le plaiflr de
l'amour.
Donc il m'eft naturel de me li-

Trer à l'amour , & il ne me l'eft pas


de me livrer à la haine.
Mais ce qui eft vrai de l'amour
ou de la haine confiderés en géné-
ral , l'eft auffi de l'amour & de la
haine , confiderés par rapport à meS
femblables; puilque jy éprouve les
mêmes fentimens direcls ou acceflbi-
res qui caradérifent ces deux mou-
Ycniens.
Donc il m'eft naturel d'aimer les
PHILOSOPHiaUES. Méd. IX. I^
autres hommes , parce qu'en les ai-
mant , je goûte un piaifir qu'il ni'eft

naturel de defirer , & il répugne à


ma nature de les haïr, parce qu'en
tant que je les haïs , je fens une pei-
ne qu'il m'elt naturel de fuïr.

Donc je ne haïs , en quelque ma-


nière, que par accident, par un dé-
rangement dans l'ordre naturel de
mes inchnations, & comme par un
mouvement forcé qui réiilte à la

première pence de mon cœur au ;

lieu que de moi - même je me porte


à aimer , par une eipece d'initincl,
ou plutôt par une inclination qui
prévient même ma raifon & qui ,

cft comme le mouvement direct de


ma volonté.
2^. 11 m'eft naturel de me plaire
dans tout ce qui contribue au bon
état de mon corps, & qui l'entre-
tient dans la dirpolition la plus favo-
rable au jeu de toute la machme ,

parce que cette difpofition même ré-


pand dans mon ame une tranquilli-
té5 & une efpece de fatisfactiou qui
îS 51ÉDITATI0KS
en eft inféparablc.
Far la même raifon , il m'eft ns-
turel de fuïr tout ce qui met mon
corps dans une fituation oppofée ,

& qui produit auffi un fenciment


contraire dans ame. mon
Mais la première de ces difpofi-
tions eft l'effet de l'amour. Si la
féconde eft l'effet de la haine que j'ai
pour les autres hommes.
Donc il m'eft naturel de me plaire
à les aimer , & d'éprouver toujours
un déplailir fecret lorique je lee haïs,
donc l'amour de mes femblables eft
auffi conforme à ma nature , qu'il

lui eft contraire de les haïr.


i)^ 11 eft naturel à un être raifon-
nable d'aimer ce qui produit des ef-
fets favorables au bien commun , &
de haïr tout ce qui eft iuivi d'un ef-
fet diredement oppofé.
Or , l'exercice de mon amour
pour les autres hommes a le premier
de ces deux caracleres , & l'exercice
de ma haine contr'eux a le fécond.
Donc en ne confidérant que I9
fcul attrait de mon
plaifir ou de mon

intérêt propre,
faime naturellement
mes femblables, & mon premier
mouvement ne me porte point à les
haïr.
tn un mot, pour réunir ces trois
démonftrations une feule je
en ,

Teux être actuellement heureux 6c ,

je crains d'être adueliement malheu-


reux ; mais mon amour pour les au-
tres hommes , de quelque manière
que je les confidere , foit dans Tim-
prefîion qu'il fait fur mon ame , foit
dans celle que mon corps en reçoit,
ou dans les effets qu'il produit au
dehors ,me procure un bonheur
acluel. Au contraire la haine que ,

pour eux conliderée de la même


j'ai ,

manière , me caufe un malheur ac-


tuel. Donc il m'eft naturel de les ai-

mer,& il elt auffi oppofé àma nature


de les haïr, qu'il nveft naturel de
vouloir être sctueliement heureux,
& qu'il répugne à mon effence de
me plaire à être aitucilement m^i-
hcureux.
a© Méditations
Donnons encore un nouveau jouf
à ce genre de démonftration , & fai-
fons voir que fans en pénétrer exac-»
temenr les raiions , l'homme fent de
lui - même combien l'amour, dont
il s'agic ici , convient mieux à fa na-
ture que la haine qui lui eft op-
polee.
Qj.i'on difpute , tant queTon vou-
dra fur la queiiion prefente, perfon-
ne ne fauroit nier qu'il ne lui foit
naturel de defirer d'êcre aimé de fes
femblables. J'ai prouvé ailleurs cet-
te véricé, lorfqu'en expli<luanc la
nature de lamour , j'ai fait voir qu'il
y a un plaifir réel à fentir que l'on
eft aimé.
D'un autre côté nous ne fom- ,

mes pas moins perfuadés & je l'ai ,

auffi obfervé dans le même endroit,


qu'il y a un très grand plaifir à fen-
tir que l'on aime.
^iais nous dsfirons naturellement
tout ce qui nous fait plaifir & nous ,

nous portons auflî naturellement à


nous le procurer , fur- tout quand.
VnitosôvniQjJEs.AJed. IX. 2t
il>ne dépend en quelque manière
que de notre volonté.
Donc nous defirons
, naturelle-
ment d'aimer & d'être aimés , Se
nous Tentons tous que nous avons
,

ce deiir qui n'efc autre chofe qu'un


,

commencement d'amour , puiique


defirer d'aimer & d'être aimé c'eft ,

aimer & par conféquent la feule


;

douceur qui eft naturellement atta-


chée à ce fentiment fuffit pour nous
faire voir combien l'exercice nous
en eft véritablement naturel.
Le jugement même que nous por-
tons fur les autres à cet égard en ,

c(l pour nous une preuve fenfible ,


familière continuelle. Qu^'^^d nous
,

voulons goûter le plaifir d'en être


aimés, quand nous exigeons qu'ils
nous donnent des marques de leur
affection croyons - nous attendre
,

d'eux quelque chofe d'extraordinai-


re ? Ne fuppofons - nous pas au con-
traire qu'ils ne font en cela que fui-
vre la pente de la nature , & lorf-
qu'ilsy manquent, ne nouspaioif-
%% Méditations
fent - ils pas agir contre les prcmicrf.
niouvemens de l'humanité ?
Mais que pouvons - nous dire
d'eux, qu'ils ne foient en droit de.
dire de nous & qu'ils n'en difent ef-
feclivement ? Une nature commune,
nous infpire à tous les mêmes fenti-
iHens fur ce point, & nous apprend
à en tirer les mêmes conféquences.
Je juge qu'il efl: naturel à un autre
homme de m'aimer ; donc je dois
juger auffi qu'il m'efl: naturel de l'ai-

mer. Je juge qu'il n'eft pas naturel


à un sutre homme de me hiiïr fans
fujet ; donc je dois juger auffi , qu'il
ne m'cft pas plus naturel de le haïr
de la même manière ; en un mot ,
je dois l'aimer puifque je veux qu'il
,

ir'aime; je ne dois pas le haïr, puif-


que ne veux pas qu'il me haïQe ;
je

êc pour tourner encore la même


,

penfée d'une autre manière. 11, fé-


lon mon jugement il ne fait que ,

fuivre la nature lorfqu'il m'aime ,


i*ily réfifte, lorfqu'il me haït gra-
tuitement; je la iiiis donc quand je
PHiLosoPHiauEs. 3'Tsd. TX. 25
l'aime , j'y réfille donc quand je le

haïs fans raifon. Et encore une fois


je n'ai befoinque de confulter le goût
que j'ai pour aimer & pour être ai-
mé. Ce goût qui m^eil: commun avec
tout le genre humain me démon- ,

tre fenfiÎDlement que l'homme eft


,

né pour aimer les femblables, & qu'il


n'ell pas né pour les haïr.
Mais après tout, ces argumens
qui me paroiffent (léviJens, fonc-ils
entièrement démonftrurifs ; & des
efprits plus difficiles à contenter que
le mien une matière fi importan-
fur
te ,ne pourront - ils pas raiionner
ainfi contre moi ?

„ L'homme, me diront- ils, eft

j, fans doute né pour aimer, & Ton

>5 peut dire en un fens , qu'il ne


55 haït que parce qu'il aime. Alais
3, s'enfuie -il de -là que fes fembla-
„ blés foient naturellement l'objet
„ de fon amour? Ce qu'il aime vé-
„ ritablement , ce font les bien?
5i
qu'il voit entre leurs mains , &
n, c'ett cet.a.mpur même q^ui devient
f 4- M E D I T A T I O N i

„ !a foiirce de fa haine , parce qu'il


„ veut les en dépouiller pour s'ea
55 revêtir.

55 A la vérité, s'il ne confidéroiC


^ que les impreffions différentes de
^5 Painour ou de la haine, ilrecon-
33 noîtroit , en étudiant bien les
j5 mouvemens de fon cœur, qu'il
3, lui eft plus agréable d'aimer les
j, autres hommes que de les haïr.
^ Mais l'homme ne fe gouverne pas
,,
par des réflexions fi profondes &
^ fi délicates ; il agit plus grofiîerc-

p ment il defire tous les biens qui


,

„ excitent fa cupidité ; il en voit


^ une partie entre les mains de fe«
^ femblables , & par cela ieulils de-
^ viennent fes ennemis. Son amour
^ pour les chofes lui fait haïr les

„ perfonnes qui l'empêchent d'en


y^
jouir , parce qu'elles les pofledent
^ à fon exclufion. Telle eft fon in-
3^ clination dominante, & c'eft par-
s, là qu'il faut réfoudre le problême
„ qu'on agite fur fon amour ou fa
^ haine. A quoi fert - il d'étaler avec
^ foia
Philosophiciuei. J/(?J. IX, 2^

3, foin les différentes propriece's de


3, cesdeux fentimens & d'en faire ,

55 une comparaifon exade pour en


^ tirer des démonftrations plus fpé-
35 cieufes que folides ?

„ Toute queftion
fe réduit à
la -

^, favoir, l'amour
fîdes biens que
„ les autres poffédent n'eft pas plus
3, naturel à rhonirae, que l'amour
55 de ces autres hommes ? Si cela
3, eft 5 comme il ell: difficile d'ea
3, dout«r, la haine étant Peftet d\i

j,
premier de ces deux amours , doit
5, paroitre aufTi plus naturel à l'hom-
, me que le fécond amour, où il
5, n'a pour objet que la pcrfonae de
fes fembles ".
,5

Je ne crains pas de propofer ici

cette objection dans toute fa force


non -feulement elle ne me paroit
pas bien difficile à détruire , mais je
me flatte même d'en pouvoir tirer
avantage pour la caufe que je fou-
tiens.Je remarque d'abord que le
fondement en eiî; vicieux , ou du
moins imparfait. On y fuppofe que
2'çme 1J\ '
B
26" MÉDITATIONS
les biens qui font dans mains des les

autres hommes font le feul motif de


l'amour que je puis avoir pour eux.
J'ai fait voir au contraire, dans ma
dernière méditation qu'indépen-
,

damment de ce motif, j'éprouve


dans l'amour bien d'autres fentimens
que j'ai appelles acceiïbires , & qui
m'attachent à me& femblables quand ,

ce ne feroit que le plaifir dont je


viens de parler. Je veux dire , ce-
lui d'être aimé d'eux &
de les aimer.
11 n'eft donc pas vrai que le feul ali-

ment naturel de mon alfeclion à


leur égard, foit cet intérêt grofiier
que je cherche à fatisfaire par leur
moyen. Je puis aimer en eux autre
chofe que les biens qu'ils poiïedent
& par conféquent tous les argumens
qu'on tire d'une fuppofuion qui eft

évidemment défeclueufe , tombent


d'eux - mêmes , qu'on a
auffi - tôt
rétabli le véritable principe dans tou-
te foii intégrité.
J'obferve , en fécond lieu , que
ceux mêmes qui font cette fuppofi-
PHiLOsoPKîa'^JEs. Aléd. IX. 27
tion ne peuvent s'empêcher de re-
connoître que , fi rtiomme , attea-
tif à étudier les mouvemens de loti

cœur , jugeoit de l'amour & de la


haine qu'il a pour fes iemblables par
la différence des impreffions que ces
Jeux fentimens font fur lui , il pré-
féreroit celle de famour à celle de
la haine ; mais rien n'eit plus natu-
rel àun être intelligent & raifonna-
ble que d'en juger aînfi. il fuit donc
néceffairement de ce principe, que
l'amour a un titre naturel de préfé-
rence fur la haine , & que fi l'hom-
me commence a haïr ceux qu'aupa-
ravant il lui étoit agréable d'aimer,
c'elt, comme je l'ai déjà dit, par
une efpece d'accident , & parce que
du bien qu'il veut ravir à fes
le defir
femblables le détourne de fa pente
naturelle & primitive. En effet , s'il

pouvoit acquérir ces biens par d'au-


tres voiesque celles qui lui font inf-
pirées par la haine , il continueroit
à jouir du plaifir qu'il trouve à ai-
mer & à être aimé. L'amour peut
B 2.
28 MÉDITATIONS
donc être regardé comme l'état

commua, ou comme la règle géné-

rale.La haine, au contraire, n'eil


qu'un mouvement extraordinaire, &
comme l'exception de la règle. Elle
me priye du piaifir que je goûtois
avant que de haïr & elle ne me
,

rendra jamais ce plailir, puifqu'ellc


ne me fera jamais éprouver la dou-
ceur d'aimer & d'être aimé. Voilà
donc un bien & un très -grand bien
que ne faurois acquérir par la hai-
je

ne. Au
contraire je le trouve tou-
jours dans l'amour , fans perdre l'ei-
pérance d'acquérir, parfon moyen
même, les biens qui fervent de pré-
texie à ma haine. Or , il m'eft na-
turel de tendre non -feulement au
bien mais à tout bien
, donc il ;

m'eft plus naturel d'afpirer à l'état de


raniour ,
qui peut me; procurer un
bonheur complet, que de vouloir
vivre dans l'état de la haine , auquel
il manquera toujours une partie ef-
fentielle de ma féUcité je veux àlrQ
,

le piaifir de fentir que j^aime &.que


Philosophiqueç. Jliêd. IX. 25
je fuis aimé. Je n'ai pâs même be-
foin, pour penfer ainfi , de cette
délicateffe d'attention qu'on me re-
proche d'attribuer trop facilement
aux hommes. Nous Tentons tous que
l'union avec nos femblablei efl un
bien pour nous & la nature feule
,

nous apprend que Tamour adif ou


paflif nous eft agréable par lui-mê-
me. Ainfi le favent tous les hommes,
fans avoir jamais été exercés dans les
fpéculations métaphyfiques , & il re-
faite évidemment de ce fentiment
comm un que nous aimons tous na-
,

turellement à aimer les autres hom-


mes; mais aimer à aimer c'eft , ai-

mer ainfi l'objedion même à


; la-

quelle je réponds fetourne en preu-


ve 5lorfqu'on la médite attentive-
ment;puiiqu'on eft obligé d'y avouer,
que l'homme a du moins un goût na-
turel pour le plaifir d'aimer & d'être
aimé qui fuffit pour nous attacher
,

à nos femblables tant que la haine


,

qui eft en quelque forte étrangère à


notre nature ; & quifurvient, pour
B 3
30 MEDITATIONS
parler ainlî , à la vue de quelque bien
extérieur , ne s'cppcfe pas à ce goût
plus ancien qu'elle dans notre cœur.
Je vais encore plus loin , pour &
trancher entièrement le nœud de la
difficulté, j'ajoute en troifieme lieu
que la queftion pourroit paroître
plus douteufe s'il n'y avoit que 1%

haine ou armes qu'elle me pré-


les

fente 5 qui puûTent me procurer ces


biens dont les autres hommes font
les maîtres on auroit au moins alors
:

un prétexte pour foutenir que défi»


rant naturellement ces biens, je m.e
livre auffi naturellement à la haine
comme au feul moyen par lequel je
puiiTe me les procurer. Mais il s'en
faut bien que je ne fois dans cette fî-

tuation ; les corifeils de la haine ne


font pas les feuls que j'aie à fuivre :

fi je veux obliger les autres hommes


à me communiquer les biens qu'ils
polfedent , les confeils de l'amour &
ies fecours qu'il me donne font au
moins auffi favorables ; & quand on
fuppoferoit cjue ces deux voies mt
PHiLosoPHiai:£s. Méd. IX, 31

font également utiles pour fatisfaire


mes defirs , la véritable conféquence
de cette ruppofition ne feroit pas que
la haine m'eii plus naturelle que î'a-
iiiour; mais que l'une & l'autre font
des moyens également na-
qu'il m'eft
turel de mettre en œuvre pour ac-
quérir les biens que je délire natu-
rellement.
Mais eft-il vrai qu'on puifTe fup-
pofer une égalité parfaite entre ces
deux voies ? C'eft ce qui me refte à
éclaircir pour achever de répondre à
robjedion que j'ai prévue; &: c'eft
en même tems ce qui me conduit
au fécond degré où j'ai dit que je
pouvois confidérer mon'amour pour
les autres hommes, non plus pour
en étudier feulement rimprefiicn &
la comparer avec celle de la haine,

mais pour envifager le bien qui en


cft l'objet, & chercher principale-
ment fi c'eft par la voie de l'amour
ou par celle de la haine que je puis
m'approprier ce bien plus faciîemient,
plus fùrement , plus folidement.
U 4
B2 MEDITATIONS-
Pour en faire un }ufte difceme-^
ment , & trouver par-là une nou-
velle folution de mon grand pro-
blème; j'ai behin de me remettre
encore une fois fur le vafte théâtre
de la fociété humaine ; & reprenant
en peu de mots ce que j'en ai dit ail-
leurs avec plus d'étendue , je dois
diftinguer ici les deux efpeces d'a-
vantages qu'elle m'offre , foit par
rapport aux biens que je defirc , ou
par rapport aux maux que je crains.
Dans les uns , je vois l'ima-
ge ou l'apparence de l'amour dont
l'intérêt particulier des membres de
la fociété imite fi bien les mouve-
mens 5 que comme je
remarqué, l'ai

leur affection perfonneile ne pour-


roit pas m'étre plus utile, il ei^ vrai
que j'y trouve auffî un mélange d'in-
convéniens prefqu'inévitables mais :

je me fuis aufîî convaincu que les ,

avantages en font infinim.ent plus


grands enforte que toute compen-
:

fation faite;, la fociété m'eft, fans


coniparaifon? plus utile que nuifible,^
Philosophkiuïs. J/(?rf. /X 33
Dans la féconde efpece de biens
que j'y découvre, ce n'eil plus feu-
lement une image de Famour qui
me le procure c'efl; Tamour même
;

ou la bienveillance des autres hom-


mes, qui par des motifs perfonneb,
,

fe portent ou à me faire certains


plaifirs ou à me préferver de certai-
nes peines. A la vérité la haine peut
m'offrir ici fes fervices comme Ta-
mour , parce que les inftrumens
qu'elle met entre mes mains peuvent
quelquefois me faire jouir des mê-
mes biens ou éviter les mêmes maux
que TafFection de mes femblables.
Mais comme ces inftrumens ne peu-
vent être que la violence ou la frau-
de je les ai comparés avec les rei-
,

forts de l'amour, & j'ai reconnu


que s'ils me font quelquefois utiles
ils me deviennent tôt ou tard funef-

tes ; enforte qu'à en juger par ce qui


convient à toute la fuite & au corps
entier de ma vie , je n'ai point de
moyen plus lûr , plus efficace, plus
durable pour fatistaire mes defirs que
B 5
Î4 Mi DI TA T I OX s

jl'aimer pour être aimé , de don- &


ner à mes pareils des marques de
mon afteclion pour les engager à
m'en donner réciproquement de leur
bienveillance.
C'eft donc dedeux manières
ces
de confidérer humaine
la fociété ,-

que je tire deux nouvelles démonf-


trations qui ne feront pas moins le
dénouement de la difficulté dont je
Tiens de parler, que celui du pro*
blême qui m'occupe depuis fi long-
temps.
1*. Perfonne ne peut douter qu'il
ne foit naturel à riromme de tendre
à l'état qui lui procure de plus grands,
biens & qui lui fait éviter de plu»
grands maux.
Urteleftl'étaudela fociété, quand'
on n'y confidereroit que ce que j'ai

appelle l'apparence de l'amour imité


par cet intérêt qui produit les mê-
mes effets qu'une bienveillance ef-
fedive.
Donc il etl naturel à l'homme
tf aimer la fociété ^ & comme elle lui
PHîLOSoPHiauEs. 31ed, IX, 35
fcroit inutile s'il haïffbit chacun de
ceux qui en font les membres, & s'il
ne cherchoit qu'à leur faire éprou-
Ter les effets de fa haine , je dois dire
qu'il ne lui eft pas naturel , ou plu-
tôt qu'il eft contraire à fa nature de
les haïr , puifqu'il fe priveroit par-là
de tous les avantages & de toute la

douceur de l'état qui lui eil: le plus


favorable , foit par rapport aux bien»
qu'il defire , ou par rapport aux
maux qu'il peut craindre.
i\Ie on que le véritable
dira- 1-
point de vue où le problème que j'e-
xamine doit être placé e(t le premier
âge ou même la naifllmce du geare
,

humain tems qui précédé fétablif-


,

fement de toute fociété, & qu'ainli


l'homme qui ignoroit alors les avan-
tages de cet établiflement ne pouvoit
encore être engagé par ce motif à ai-
mer fes femblebles ? .

Mais fi quelqu'un veut me faire


cette objeciion , je le prierai de me
dire s^il peut imaginer aucun tems
dans lequel rhomme ait ignoré en-
56 Mil) I T A T î N s

tiérement Putilité & la douceur de


la^ fociété ! Les premiers hommes
n'en ont -ils pas vu le commence-
ment , & comme
une ébauche im^
parfaite dans la famillemême où ils
étoient nés ? Le père , la mère & les
cnfans n'ont- ils pas formé Tabrégé
& pour ainii dire les élémens d'une ,

petite république, où, dès l'enfance


du monde ils ont fenti les avanta-
,

ges de l'union & les inconvéniens


de la divifion? A mefure que les liai-

fons fe font multipliées , foit par la


parenté ou par l'aUiance , foit pur
les relations que le voifinage Se la
convenance des inclinations ont
ajoutées à celles qui font plus natu-
relles , les hommes n'ont-ils par en-
core mieux connu l'importance des
fecours qu'ils peuvent tirer les uns
des autres donc jamais été
? A-t-il
bien difficile à un amour-propre rai-
fonnable tel que je ne ceffe point
,

de le fuppofer, ou à tout homme qui


peut connoitre les véritables intérêts,

de prévoii- que les fmits de la fociété.


Philosophiques. Jlcd, IX. 37
deviendroient toujours plus abon-
dans à mefure qu'elle s'étendroit
davantage ? Les inconvéniens niâ-
mes de l'état contraire ne luffifoient-
ils pas ( comme iis ont [uffi en eifet )

pour comprendre cette vé-


lui faire
rité ? Mais s'il n'y a eu aucun temg
où l'homme ne l'ait reconnue par fa
propre expérience ; s'il n'y en a eu
aucun où il n'ait pu s'en convaincre
encore plus par fes réflexions il n'y ,

en a pas eu non plus où l'attrait des


biens qu'il trouve dans la fociété

n'ait été capable de l'engager à aimer


fes femblables. Ainfi ma preuve fub-
fifte dans toute fa force , & j'y ajoute
feulement que ce motif devient d'au-
tant plus puifTant , que la fociété où
l'homme peut vivre , devient plus
parfaite.

Je paflTe maintenant à une fé-


2*.

conde efpece de démonftration qui


fe tire moins des avantages généraux
dont nous jouiffbns dans la fociété ,
que de la nature des moyens doni
nous pouvons nous fcrvir pour y ac-
§8 MÉD I T A T I îf Sf

quérir ces avantages particuliers qui


dépendent des diiporuions perfonnel-
les où les autres hommes lont à no-
tre égard, & je raifonne de cette
manière:
11 eit naturel à Thomme d'aimer
non-feulement le bien qui eft l'objet

de fes vœux, mais les moyens qui


peuvent l'y conduire, & fur -tout
ceux qui l'y conduifent le plus fùre-
ment. Ces moyens font eux-m.ême«
un bien pour lui puisqu'ils devien- ,

nent la caufe de celui qu'il defire ; &


d'ailleurs ce feroit en vain que l'iiom»
me afpireroit naturellement à être
heureux , s'il n'afpiroic auffi natu-
rellement à les moyens par
prendre
lefquels peut
il
y parvenir.
Ur le moyen , non-feulement le
plus direci mais Tunique qui puiffe
,

le faire jouir fùrement & tranquille-


ment des avantages qu'il ne pu^ut rc-
t:evoir que par un eifec libre de lavo-
lonté des autres hommes , eft de mé-
riter leur afFedion par les témoigna-
ges fmceres d^ la fienne. Je dis //«-
Philosophiques, Mêd,lX, i^
^eres , parce que s'ils ne le font pas,.
fa tromperie bientôt découverte le ,

livrera aux effets de leur haine au


éprouver ceux de leur
lieu de lui faire
amour. C'elt une vérité que j'ai fuffi-
iamuient établie, lorfque j'ai montré
combien la voie de la violence &
celle de la fraude étoient , non-feu-
lent inutiles mais nuifibles à celui
,

qui les emploie.


Donc il elt naturel à l'homme,que
la raifon conduit, d'aimer dans la fo-
ciété , non-feulement l'inkige, mais
la réalité d'une bienveillance effecli-
Ye, comme le feul moyen folide &
durable d'acquérir & de conferver
les biens qu'il ne peut attendre que
de celle de fes femblables.
Donc il lui eft auIFi naturel de fe
porter à que de tendre
les aimer
aux moyens qui peuvent le rendre
heureux.
Donc pour achever de détruire
,

entièrement l'objeclion que je me


fuis propofée , plus je defire natu-
xelkaientles biens qui font pofTedéa
4© M E D I T A T I T? f

par d'autres homme , plus moa


amour-propre, s'il eft raifonnable,
nie difpole auffi naturellement à les
aimer , parce que c'eft-là le vérita-
ble moyen d'en obtenir beaucoup
plus que je ne pourrois le faire par
toute autre voie. C'eft donc pour la
féconde fois que je mets à profit
robjedion dont il s'agit , & je vois
avec que la raifon même dont
plaifu'

on fe fert pour me prouver que la


haine m'eft naturelle , eft au con-
traire une de celles qui me font
mieux connoitrc combien l'amour
eft plus conforme à ma nature.

J'achève de m'en convaincre en me


renfermant toujours dans la feule
étude de mon être ; & après avoir
trouvé deux fources de démonftra-
tions , Tune dans la nature même des
fentimens oppofés de l'amour de &
la haine , l'autre dans les m.oyens
par lefquels je puis me procurer ]es
biens dont le defir allume ces fenti-
mens dans mon cœur, ofons remon-
ter encore plus haut. PaflTant au ttoi-
Philosophiques. 3iêd, IX. 41
fieme degré que j'ai diftingué d'a-
bord , voyons H le problème que
j'envifage par tant de faces différen-
tes, ne peut pas être encore réfolu
par ce deilr de la grandeur ou de la
perfeftion de mon être qui m'eft fi

naturel qu'il influe dans tous mes


autres deiîrs , de quelqu'efpcce qu'ils
puiffent être.
J'ai affez prouvé ailleurs cette vé-
ritéimportante pour n'avoir pas be-
foin de l'établir de nouveau en cet
endroit : ne m'eit pas inutile
mais il

d'obferver que c'eft une vérité


ici

dont je ne me vante nullement d'a-


voir fait la découverte. La connoif-
fance en au moins auffi ancienne
eft

que rétude de la phiîofophie. Tou-


tes les fecles qui s'y font formées,
ont également annoncé qu'elles en-
treprenoient de rendre l'homme par-
fait; & c'efi: par l'attrait de cette pro-
melTe qu'elles ont toutes cherché à
multiplier le nombre de leurs dif-

ciplcs.

i'artagées prefque fur tout le refte


42 MÉDITATIONS
des opinions humaines , elles ont
confpiré également à fbppofer cette
'vérité 5 qu'il ei^ naturel à tous les
hommes de defirer la perfedlion de
kur être. Je vois en effet que Cice-
ron , qui dans fes ouvrages philofo-
phiques n'a prefque fait que recueil-
lir les principales notions qu'il avoit
trouvées dans les anciens philofo-
phes , appelle ce defir , le vœu com-
mun de la nature (a) , qui fe fait re-

marquer non-feulement dans les ani-

maux , mais dans les arbres , dans


les plantes & dans tout ce qui eft fut
ceptible de progrès ou d'accroiffe-
ment. Une force étrangère peut bient

(a) Unde igitur re&iufordiri poffumvSf


qiiam à corruriUni parente natur argua quid"
quid (jenuit , non modo animal , fedetiam
quodita ortum ffjet è terra ^ ut Jiirpibui
fuis niteretur , injud quodque génère perfez^

tu m ejje 770 luit .... ut omniaque in


. . , ,

omnibus quantum impfis eji nuïia vi im^ -^

pediente perfecfa Jint, Cicer, TufcwL


Qiieft. 1. /•
Philosophiques. Méd, IX, 45
retarder ou empêcher Teffet de cette
pente naturelle ; mais s'il ne Hirvient
point d'obftacle de ce genre qui in-
terrompe le cours ordinaire de la na-
ture , elle achevé toujours Ton ou-
vrage & le porte jufqu'au point de
maturité ou de perfeclion dont il efl
capable ; robfervons - nous
ainfi

dans cette multitude infinie de créa-


tures qui font expolees à nos yeux^^
& fur-tout dans celles qui font ani-
mées , & où nous croyons voir une
image (a) de nosfentimens Se de no-
tre manière d'agir. Chaque elpece
différente eft diftinguée par des qua-
lités qui lui ibnt propres ; & ne pou-
vant acquérir les avantages d'une au-
tre efpece , elles travaillent toutes
également à perfectionner ceux qui

(a) Atque canim quaqite fuum tencns


mvnus , cum in di/pcrh aninantis vitam
îranjire nonpojjit ^ manct in lege rraturdZ
6f ut bijiiis aliiid alii pracipui à natura
datiim ejl , quod fiiun: qi^ajuc rctinct ; ntc
44- Méditations
leur appartiennent; fidèles à la loi
delà nature, & ne s'éloignant jamais
de la fin pour laquelle elles ont été
créées. L'homme ajoutoit Ciceron
rhomme qui excelle vifiblement au-
defliis de tous les autres animaux, &
dont i'efprit eft comme une émana-
tion de la Divinité , fera-t-il donc le
feul qui ne foit pas compris dans cet-
te règle générale de la nature ? &
pendant que chaque être , quoique
matériel , tend par un ordre néceC.
faire à la perfection qui lui convient,
ofera-t-on dire qu'il ne foit pas natu-
rel à un être fpirituel d'afpirer par
une volonté libre à cette perfection
plus élevée qui lui eft propre, & qui

n'eft autre chofe qu'une intelligence


ou une raifon confommée en quoi
confifte toute vertu ? rerfe^a 7nens,
id eji , abfcluta ratio ^ qiics eji idem
qtiod qiiod virîus. Cicer, Tufcul. l. s .

Ainfi railbnnoit cet orateur philo-


fophe en ne faifant que confulter la
nature ; & pour citer encore ici un
plus grand nom dang la fcience des
Philosophiques. /JfeU IX, 4c
mœurs , ainfi Socrate l'avoit penfé
long-tems avant Ciceron , lorfqu'il
faiibit cette réflexion finiple en appa-
rence , mais profonde dans fon iens,
que tous ceux qui élèvent des che-
vaux des chiens
, ou toute autre ,

cfpece d'animaux , s'attachent natu-


rellement donner toute la per-
à leur
fection dont ces animaux peuvent
être capables. Dira-t-on donc qu'il
eft naturel à l'homme de fe gouver-
ner lui-même ou de conduire les Tem-
biables d'une autre manière & dans
d'autres vues qu'il ne gouverne de
vils animaux S'il cherche natu-
!

rellement leur perfection , agira-t-il


félon fa nature en nuifanc à la lienne
ou à celle des autres hommes ? Ké-
pondra-t-on que l'homme s'appli-
fi

que à perfectionner les animaux dont


il prend foin, c'eit uniquement par-

ce que leur perfection lui eft utile ?


C'étoit en effet l'obitction qu'on f?j-
foit à Socrate , mais elle fe tournoie
en preuve dans bouche de ce phi-
la

lolbphe : nous fentons donc tous.


4^ MÉDITATIONS
difoitil , que tout être nous devient
d'autant plus utile ,
qu'il eit plus par-

fait félon la nature. Se ïi cela eft vrai


à l'égard des bêtes, que ne devons-
nous pas dire des hommes dont la
perfeclion nous intéreile tout au-
trement : plus ils lont imparfaits
plus nous font nuifibles; & au
ils

contraire plus ils approchent de la

perfedion , plus leur fociété nous


eft avantageufe. Mais pour les ren-
dre parfaits, il faut que nous le
foyons nous - mêmes ; par confé-
quent notre amour - propre fuffit
pour nous engager à le devenir,
puifque notre intérêt dépend , au
moins en partie , de la nôtre.
Je raifonne donc amfi fur ces
principes que j'ai établis ailleurs par
les feules lumières de la raifon fans
avoir recours à aucune cfpece d'auto-
rité ; (& JY découvre une nouvelle
fuite de (blutions du problème quç
je crois avoir déjà réfolu tant de fois.
I^ Je conçois évidemment qu'il
eft plus parfait d'aiiner Si. de fe rendre
PHiLOSOPHiauES- Mêd. IX. 47
aimable , de faire du bien & d'en
fouffrir.
Donc fi je fuis mes idées claires,
ou ce qui revient au même , fi je luis

raifonnable , le defir que j'ai naturel-


lement d'être parfait , me porte k
l'un & m'éloigne de l'autre. Donc
il m'eft auQl naturel d'aimer les au-
tres hommes que de tendre à ma per-
fection. Donc il m'eit auffi peu na-
turel de les haïr que de tendre volon-
tairement à mon imperfeclion.
2^ Je ne defire pas feulement ma
perfection propre , je defire encore
celle de la fociété où je vis ;
parce
que plus elle eft parfaite , plus elle
Pxie fert à obtenir les biens que je re-
garde comme une augmentation de
mon écre & à éviter les maux qui
,

m'en paroiffent une diminution :

mais qu'ed - ce qu'une fociété parfai-


te , fi ce n'eil celle dont tous les

membres s'aimant véritablement les


uns les autres , travaillcroient de
bonne foi , & avec une louable ému-
lation , à leur félicité commune ?
48 MÉDITATIONS
Donc de cela feul que j'aime natu-
rellement une fociété parfaite , il luit
nécelTairement que la première pen-
te de mon cœur tend à aimer mes
fem blabies & à en être aimé.
Développons encore plus cette
preuve par une réflexion dont j'ai
jette ailleurs les fondemens.
11 y avcit deux voies différentes

pour nous faire jouir des avantages


de la fociété. La première, étoit de
créer des hommes fi raifonnables,
fi pleins d'afFeclion les uns pour les
autres , qu'ils fe portaflent, par ce
feul motif, à fe rendre continuelle-
ment des fervices réciproques. La
féconde , étoit de faire hom-
que les

mes en s'aimant
, eux-mêmes, ai-
maffent leurs femblables pour en ob-
tenir les biens ou la fatisfaclion qu'ils

en peuvent attendre.
La première de ces deux voies au-
roit été la plus heureufe pour nous.
Aufiî fut-elle préférée dans la premiè-
re inilitution de la nature. Mais elle
a peu duré : le péché a rcnverfé ce
premier
Philosophiques. Mêd. IX. 49
premier plan , & en a rendu un au-
tre nécelTaire. Dieu a m tirer le bien
du mai ; & par un effet de fa fageC-

fe, ilfait fervir à la ccnfervation de


la fociété , dont il eft Tauteur , les

paflîons mêmes qui en dévoient être


rentier renverfemenc. Il veut que
notre perfection , plutôt acquife que
naturelle , foit le prix du bon ufage
de notre liberté; que nos défauts
mêmes deviennent en quelque ma-
nière le fondement de nos vertus ,

Se que cet amour de nous - mêmes


qui, ieduit par nos pallions auroit ,

pu être fatal au genre humain trou- ,

ve un frein dans nos pafiions mêmes


qui nous obligent à ménager nos
femblables , quand ce ne feroit que
pour nous les rendre plus utiles.
Mais comme un tel état , bien
loin d'être la perfection de la fociété,
n'efl que le remède ou le correclif de
fon imperfection , Dieu met dans
le cœur de tous les hommes des fe-
niences de cette vérité , qu'il n'elt
point de fociété parfaite , que celle
To'.i.^ IF. C
50 MÉDITATIONS
qui fe forme & qui fe conferve par
i'affeclioii mutuelle & confiante de
fes membres. L'idée d'une fociétéde
ce genre efl; toujours préiente à no-
tre efprit Se notre cœur ne cefle
,

point de la defirer comme la feule qui


ibit vraiment digne de Thumanité.
Le trouble même & le défordre qui
ne régnent dans la fociété que parce
qu'on n'y fuit pas des principes lî purs
& fi conformes à notre raifoii nous ,

donnent lieu de mieux concevoir


quelle feroit la paix la douceur , la ,

félicité d'un état où les hommes fe-

roient par amour ce qu'ils ne font


fouvent que par intérêt, & leferoient
fans doute d'une manière non-feule-
ment plus parfaite , mais plus folide
& plus durable.
Ainfi le déclarons - nous tous les
jours par les jugemens que nous por-
tons fur les autres hommes , lorfque,
libres des pafîîons qui les agitent
nous condamnons en eux ou cette
violence ouverte ou cette fraude plus
Cachée , mais non- pas moins dange^
Philosophiques, xfléd. IX. s î

reufe qui nous déplaifent par elles-


même?, quoique nous n'y ayons au-
cun intérêt perfonnel . & qui nous
paroiiTent l'infraction & le déshon-
neur de la fociété humaine.
La délicateile de notre cenfure va
encore plus loin. Nous méprifons
ceux mêmes qui nous rendent des
fervices réels, quand nous fommes
perfuadés qu'ils ne s'y portent que

par des vues baffes , intéreffées , âc


beaucoup plus peur leur avantage
que pour le nôtre. L'homme rougit
naturellement d'avouer qu'il agit par
de pareils motifs. Ceux qui les écou-
tent le plus, font ordinairement les
plus attentifs à les cacher , 8c leur
diffiniuîation même
rend hommage
à cette vérité, que l'homme n'agit
véritablement en homme, que lorf-
qu'iliertfes femblables fans intérêt
8c par les mouvemens purs & géné-
reux d'un amour naturellement bien-
faifant. Ce que nous penfonsfur ce
point à regard des autres ils le pen- ,

fent à notre égard ; & par confé-


C z
5 2 I\I É D I T AT I N s .

queiit il iveft point dJiomnie qui nz


porte au-dedcins de lui certe idée
d'uqe fociété accomplie dont une
bienveillance elfeclive feroit le lien
indilTolubie.
De-là vient enfin le goût que nous
avons tous pour cette liaifon parfaite
que raniitié forme entre ceux qu'elle
unit, nous y fentons avec plailir,
comme en raccourci, & dans le cer-

cle étroit d'un petit nombre de per-


fonnes , ce que nous voudrions pou-
voir éprouver en général & dans
une fphere bien plus étendue avec
tous les membres de la fociété hu-
maine.
Je tire donc un nouvel argument
de ces réflexions , & je les applique
ainfi à mon fujet.
Toute idée qui fe trouve égale-
ment dans l'eiprit de tous les hom-
mes tout deiîr qui agit également
,

dans leur cœur ne peut être regar-


,

dé en eux que comme l'ouvrage ou


1 impreflîon commune de la nature.
Mais tout homme a dans l'eiprit
Philosophiques, ^/t^i/. 1^^- H
ridée d'une fociété unie par les

nœuds d'une afFedion réciproque :

tout homme defire au fond de ion


cœur qu'une telle fociité pùtfe trou-
ver fur la terre. Tout homme fent
que les hommes font d'autant plus
parfaits 5
qu'ils approchent plus de
cet état, & qu'ils le feroint entière-
ment uns à regard des autres
les s'ils

y parvenoient véritablement.
Donc cette idée & ce defir font
en nous l'elFet d'une imprelTion na-
turelle : mais defirer naturellement
une fondée fur le plaifir d'ai-
fociété
mer & aimé, c'efl tendre na-
d'être
turellement à l'amour ; & tendre à
l'amour , c'efl: aimer. Donc j'aime
naturellement mes femblables , &
mon problème fe réiout encore i.ae
fois par les feules conféquences cui
réfultent du defir que j'ai non- feule-
ment de ma perfection , mais de cel-
le de la fociété qui a une i\ grande
part à la mienne.
Achevons, & ajoutons la quatriè-
me fource de démonfl:rations à la

C 3
î:4 MEDITATIONS
troifieme , c'eR- à-dire les arguniens
qui naiiTent du defir que j'ai de ma
félicité a ceux que du defir
j'ai tirés

de ma perfection , pour mettre la


dernière main à ce genre entier de
preuves que j'ai puifées dans le fond,
même de ma nature.
Deux ou trois réflexions fimples
& générales me fuffiront , après tout
ce que je viens de dire, pour réfou-
dre encore le même problème par
cette voie.
i\ Ma plus grande perfection cft
toujours la fource de mon plus grand
bonheur. C'eltun principe que je
crois avoir pleinement démontré
dans ma leptieme méditation : & ma
plus grande perfection quand je le ,

confidere par rapport aux autres


hommes eft de les aimer Se de m'en
,

iaire aimer.
Donc je ne faurois être plus heu-:
reux à cet égard , que par l'exercice.
d'un amour réciproque.
Mais je defire naturellement mon
plus grand bonheur dans tous.ls«j
Philqsophiclues. i^i^U IX, 5 5

états où je puis m'cnvifager.


Donc rien ne peut m'étre plus na-
turelou plus conforme à ma nature
que d'aimer mes lemblables pour en
être aimé.
2°. La plus grande perfeclion de
la fociété , comme
mienne efl la la

fource de fon plus grand bonheur;


& j'ai fait voir ou plutôt c'eit une
,

Yérité évidente par elle - même que ,

la plus grande perfection de la fo-


ciété , elt d'être unie par les liens
d'une affeftion mutuelle.
Mais bonheur de la fociété en
le

général, eft mon bonheur particu.


lier , & c'elt ce qui fait , comme je
viens de le dire , que je defire natu-
rellement d'y voir régner cette union
qui en fait la félicité.

Donc, ou il faut que je renonce


à mon bonheur, ce qui crt direvie-
ment contraire à ma nature , ou il

faut que je le cherche daus celui de


la fociété.

Or je ne faurois Py trouver qu'ew


aimant fes membres , & en conta-
C 4
5<? JlÉDITATIONS
biiant par-là , autant qu'il m'eft pot
fible, à ce qui la rend heureufe.
Donc le defir de mon bonheur
me conduit direclement à aimer mes
femblables , & par coniequent cet
amour m'ell: véritablement naturel
comme celui de ma béatitude.
3". Indépendamment même du
rapport eiïentiel qui eft entre ma per-
feClion propre ou la perfedion com-
mune de la fociété & mon bonheur ,

commun ou particulier me iiiftife , il

de fcntir que je veux être heureux


par la poffeiîîon des biens extérieurs
pour en conclure que j'aime naturel-
lement mes femblables car je puis ,

toujours faire ce raifonnement.


11 m'eft naturel , premièrement de
prendre la voie qui me conduit le

plus fijrement à l'acquifition & à la


confervation des biens dont je veux
jouir ,
parce que j'y fais confilter une
partie de ma félicité.

Secondement de préférer un par-


,

ti où je trouve non - feulement le .

moyen le plus efficace , par rapport


PHILOSOPHIQ.UES. iîf^'^. IX, Ç7
à la fin que je me propofe, m.'s le

moyen le plus agréable & qui me


faitun plailir fennble par lui-même ,

indépendamment du luccès que j'en


attends pour fatisfaire mes defirs
plutôt que de choifir une route qui
ne me fait pas arriver fi iùrement à
mon but & qui ne m'y conduit que
,

par un chemin trifte & pénible.


Or la voie de l'amour a les deux
premiers caradere«.
J'ai tait voir d'un coté qu'elle eft

fans comparaiibn la plus iùre pour


obtenir les biens que je defire.

J'ai montré de TauLre que l'exer- ,

cice de l'amour a aulfi , ians coni-


paraifon, plus de charmes pour moi
que celui de la haine , quand mcme
ils me procureroicnt aullî luremeiit
l'un que l'autre, les biens par kl-
quels j'afpire à me rendre heureux.
Donc je ne fais point m'aimec
moi-même, & j'agis directement con-
tre mon véritable intérêt fi je me \U
Yreàlahame, .

Donc au contraire je ne fais quq


C 5
58 MÉDITATIONS
m'aîmer folidement moi - même ^
tendre à ma vraie félicité, lorfque je
me laiffe conduire par l'amour de mes
femblabies 5 qui, par conféquent^.
cil auffi à ma nature que
conforme
TamouT de mon être même.
Ce ne peut donc plus être un pro-
blème pour moi de favoir s'il m'eft
naturel d'aimer les autres hommes :

mais comme donné tant de folu-


j'ai

tions de ce prétendu problème qu'eU


les pourroient fe nuire l'une à l'au-
tre, & s'effacer ou
confondre en fe

quelque manière parleur multitude,


je ne kni peut - être pas mal d'en
préfenter ici comme une récapitula-
tion abrégée , & de les amener à
l'unité en les déduifant toutes de
cette propofition fimple , qu'il eîl

naturel à un être raifonnable de vi-


tre félon la raifon ou félon ce que ia
raifon lui montre , comme conforme
& convenable à fa nature : vérité qui
éclate fur - tout dans les choies
où je trouve ces deux caractères
tevjnis.
Phïlosophiq.ues. 31ed, IX. 5 9-

L'un de (è rapporter dîredement


4iU bonheur de cet être. L'autre de

pouvoir être connues par la feule lu»


miere naturelle.
Or, telle elt précilement Ja con-
duite que rhomme doit fuivre à l'é-
gard de fes femblables. 11 n'eft rien
qui ait une relation plus directe avec
fa félicité ; il n'eft rien qui dépende
fi immédiatement de l'idée la plus
évidente que la lumière naturelle
nous donne de la nature de Dieu &
de celle de rhomme.
C'eft donc principalement fur ce
point que je fuis en droit de dire
qu'il eft naturel à tout être raifonna-
ble de vivre félon la raifon , & cette
propofition peut même être regardée
comme un axiome qui n'a befoin
d'aucune preuve ;
puifque vivre fé-
lon la raifon , c'eft vivre félon la na-
ture de Thomme, dont la raifon eft
la propriété elTentielle. Or, rien ne
peut être plus naturel , comme je l'ai
dit ailleurs, que de vivre félon. la
nature, & c'eft ce qui a donné lies
C6
^O M lÉ I) I T A T I N S

aux grands jurifconfultes de dire ^


que ce qu'on appelle le droit natu-
rel n'eft autre chofe que Dictamen
re^.t rationis.
Mais foie qu'on regarde une pro-
poficion fi inconteftable comme un
axiome ou qu'on la confidere com-
,

me une efpece de théorème fonda-


mental , fuivantle langage des ge'o-
metres il m'eft aifé de faire voir que
,

toutes mes démonflrations précé-


dentes ne font que des conféquen-
ces ou des corollaires de cette pre-
,

mière vérité pour parler encore là ,

langue géométrique.
Je reprends donc encore une
fois cette propofition & je dis ,

il eft naturel à un être raifonna*


ble, tel que je fuis, de vivre fe*
Ion la raifon.

Mais vivre félon la raifon , c'eft

ivre félon l'eTprit général de la na-


ture 5 qui n'eft autre choie que ce-
lui de fon auteur ; c'eil - à - dire , vi-

vre félon l'intention , félon les vues,


félon la deftniation de Dieu môme
Thilosoviuqjuzs. Méd. IX, 6î

dont la volonté ePc h fource , le mo-


delé , la règle delà mienne.
Or, Dieu m'apprend, & fi je
rofedire, il me révèle clairement,
par l'idée qu'il nie donne de Ton être
& de fon amour , par l'état de foi-
blefie & d'indigence où je nais &
où il me laifTe vivre , par la manière
dont il agit fur moi au gré de mes
femblables , Se fur eux à l'occa-
lion de mes defirs , qu'il veut que
je les aime comme il les aime lui-
même.
Donc je ne fais que fuivre ma na-

ture , en les aimant à fon exemple &


félon fa volonté.
Vivre félon la raifon , c'eft vivre
félon ce qui convient le mieux à la
nature de mon être , confidere in-
dépendamment même de fon au-
teur.
Mais, premièrement, ce qui lui
convient le mieux eft d'aimer le kn^
timent qui a le plus de charmes pour
moi , c'eft - k - dire , celui de l'a-

mour; le fentimjut qui met mon


é2 M é f) I T A T î N 8

corps auffi bien que mon ame dani^


la fituation la plus agréable ; enfin ,

le fentiment qui produit au dehors


les effets les plus favorables au gen-
re humain, & de le préférer à celui
qui a des caractères direclement op-
pofés , c'eft - à - dire , au fentiment
de la haine.
Mais , fecondemcnt , ce qui con-
fient le mieux à ma nature , c'eft

d'aimer la fociété de mes femblables


qui me
procure de û grands biens,
& qui me fait éviter de fi grands
maux, & de travailler à en augmen-
ter les avantages pour moi , en mé-
ritant 5 par les marques de mon affec-
tion pour les autres hommes, qu'ils
ajoutent aux biens généraux de la-

focietéceux qui dépendent de leur


bonne volonté pour moi , ou de leur
bienveillance perfonnelle.
Mais , en troifieme lieu , ce qui
cft le plus convenable à ma nature
eitde tendre à l'état le plus parfait ,
qui eft celui de Pamour réciproque,
foit que je coaûdeie la psrfedioa
Philosophiques. Blêd.IX. €%
par rapport à moi feulement, foit
que je Teuvifàge par rapport à ia fo-
ciété liée par Taffeclion mutuelle de
fes membres.
Mais , en dernier lieu , ce qui
cft le plus convenable à ma nature ,

G'eft d'afpirer toujours à ce qui me


rend le plus heureux & qui confif- ,

te dans l'amour de mes femblables


foit parce que ma perfeclion ou celle
de la Ibciété eft la Tource la plus cer-
taine de ma félicité , foit parce que
l'exercice de cet amour eft la feule

Tois qui me conduile fûrement à la

polTefiîon des biens que je defire ;

foit enfin ,
par ce qu'il y a un bon-
heur actaché aux ades mêmes de cet
amour , indépendamment de l'Uti-

lité que j'en retire.


Donc il convient,fouveraine-
ment à ma nature d aimer les autres
hommes donc il m'eft véritable-
;

ment naturel de les aimer, puifque


tout ce qui eft reniermé dans ces
quatre articles , & qui m'eft égale-
menl; naturel , u'eft autre chofe que
^4 Mé r> I T AT I oNs
Tamour même de mes femblables;^
confideré fous toutes fes faces diffé-
rentes.
Donc, par une fuite nécenfaire
de toutes mes démonftrations , ou
expliquées avec plus d'étendue , ou
réunies comme en un feul point, il
y a une abiurdiîé évidente à foutenir
qu'il eft naturel à Thomme de haïr
fes femblables , & cette abfurdite n'a
pu trouver de défenfeurs que parmi
ceux qui ont pris la dépravation ou
k dérèglement de la nature 5 pour ce
qui lui eft le plus contraire , c'cft>à-

dire, pour la nature même. Car fi,

d'un côté , vivre félon la nature &


vivre (elon la raifon eft précifément
la même chofe pour un être raifon-
nable; fi, de l'autre, vivre félon la

raifon , c'eft aimer les autres hom-


mes , dire qu'il eft naturel à l'hom-
me de les haïr , c'eft vraiment dire
qu'il lui eft naturel d'agir contre fa
nature ; contradicliongroffiere dont
j'ai déjà parlé ailleurs , &à laquelle
ou pcuc toujours réduire ceux qui
Philosophîqjjes. Mêd.lX. C^
attaquent les propofîtions, dont je
viens d'écabiir la vérité.

Faut -il mettre encore dans un


plus grand jour une abiïirdité fi {Q'a-
fiole ? Je n'ai beibin pojr cela que
d'une feule réftexion qui fera égale-
ment à la portée de tous les ef-
prits.
Pour bien jujer s'il convient à
ma nature de haïr mes ieaiblables
plutôt que de les aiiner, je ne dois
confidérer ni la haine, en tant qu'el-
le elt adoucie, tempérée ou corri-
gée par un mélange d'amour ni ,

l'amour, en tant qu'il eft altéré ,


corrompu & pour ainiî dire intéc-
,

té ,
par un mélange de haine. La rai-
fon veut que je fuive en ce point la
méthode de Socrate & comme il ,

compare la fuprême iniquité avec la


fupréme jullice pour découvrir plus
,

fûrement la nature & les fuites de


l'une & faut que je
de l'autre , il

compare la haine pure avec l'amour


pur la haine confommée avec l'a-
,

mour parfait, en un mot la haine ,


€€ Jl É D I TA T I O K S

portée à fon dernier période , avee


l'amour confidéré dans fofl plus haut
degré.
£n effet , fi la haine eft la difpGfi-.

tion la plus conforme à la nature de


l'homme , plus cette haine fera ar-
dente , générale, continuelle, plus
aufli l'homme agira félon fa nature ,

plus il fera dans la lituation qui lui


doit plaire davantage , & il ne lui
manquera pour être entièrement
heureux que de , favoir fe mettre au-
delfus de toute crainte ; enforte que
s'il pouvoit parvenir à fe faire tou-
jours craindre lui - même, il feroit
au comble de la féhcité , puifque fon
inclination dominante , par rapport
à fcs iemblables , feroit pleinement
fatisfaite.

Au fi c'eft l'amour pour


contraire,
la fociété ou pour fes membres , qui
el^ le femiment le plus conforme à la
nature de l'homme ; s'il n'y en a
point à qui le ciel n'infpire ce fcBti-
nient dès le premier moment de fa
vie raifonnable , & qm n'en donnai
Philosophiques. 3Iéd» IX. 6j
des preuves aux autres hommes ; (i

des pallions contraires à fa véritable


nature ne Pen détournoient, plus
cet amour fera ardent, général, con-
tinuel , plus auffi l'homme agira fé-
lon fon efience , plus il fera dans la

fituation qui lui e(l la plus agréable ,

& ne manquera à fon bonheur


ii

que de pouvoir fecouer entièrement


le joug des pallions qui Tempèchcnt

de fuivre la première pente de fon


être ; que s'il parvenoit à
enforte
n'être agité d'aucun mouvement de
haine, & à vivre dans un état où il
feroit toujours fur d'aimer fes fem-
blables & d'en être aimé il jouiroit ,

d'une félicité parfaite à cet égard,


puifque i'incHnation dominante de
fon cœur feroit entièrement fatis-

faitc.
Suppofons donc d'abord un hom.-
me pleinement perfuadé qu'il ell ,

naturellement l'ennemi de tous les


autres hommes & que de leur part
,

ils ne font pas moins fes ennemis,


biippofons quil ne donne aucune-.
€S MÉDITATIONS
borne à fa haine , & que ce foit un
véritable & parfait Mifantrope , mais
un À'iifantrope avide, violent, au-
dacieux, qui veuille ufurper les
biens , leshonneurs les plaifirs de ,

tous les humains , fe rendre maître


même de leur vie, les rapporter tous
à lui , & les comme fes et
regarder
cîaves, ou comme n'étant au monde
que pour fervir d'initrument ou de
jouet à fes paiTions.

Qcie lui arrivera - t - il en cet état,


& quelles en feront les fuites ? 11 fe
détlarera contre tout le genre hu-
main , mais tout le genre humain fe
déclarera contre lui; ce fera un nou-
vel Ifmaël, dont on pourra dire avec
récriture , que famain eft armée
contre tous , & que la main de tous
cfl: armée contre lui. Eli - il néceffai-
re d'ajouter , qu'il fera fùrement op-
primé par le plus grand nombre , &
que bientôt facrifié à l'intérêt com-
mun , il n'aura vécu que pour don-
ner , par fa mort , cette leçon falu-
taire à Ihumanité , que la haine por-
rHiLosoPHiauEs. 3T£d. IX. 6y
tée à Ton plus grand excès eft fi peu
convenable à la nature de riionînie,
qu'elle ePc au contraire la cauie in-
lailiible de fa deftrudion.
Portons cependant nos vues encore
plus loin & puifque nous iommes
,

dans le pays des luppofitions ne ,

craignons point de les multiplier


& de hafardermême celles qui ont
le moins de vraifemblance. Imagi-
nons donc qu'un feul puiffeétre plus
fort qiie tous , & que tous foient af-
fez aveugles pour fouffrir qu'il exer-
ce fur eux tous les excès d'une haine
allez heureufe pour être toujours im-
punie ; enforte que craint de tous &
ne craignant peribnne, il piiiffc dire
du genre humain ce que Tibère di-
foit du fénat homines adfervitiu
:

tcm parât os, Taclt. An} ml L IIL


ch, 6^.
ilfe procurera, à la vérité, tout
ce qu'on appelle les biens extérieurs,
richeiTes , plaifirs d^-s fens , autorité
fondée fur la crainte , en un mot,
Tufage hbre Se illhnité de tout ce qui
70 MÉ î) I T A T I O N s

peut flatter fes paiTions; mais il lui


manquera toujours la plus douce , la
plus intime, la plus iatisfaiiante de
toutes les voluptés , je veux dire,
celle d'aimer & de fentir qu'il eft ai-

mé : plaifir que les rois , dans le


plus haut point de leur grandeur, en-
vient fouvent aux derniers de leurs
fujets , ennuyés eux - mêmes com- ,

me libère de ne voir autour d'eux


,

que des efciaves , & forcés d'avouer


triO:em.ent , qu'ils n'ont point d'a-
mis. Ce n'eft pas tout, non -feule-
ment celui que nous imaginons ici

comme le héros de la haine , fera pri-


vé de toutes douceurs de l'amour
les

aftif & paffif ; mais quelque barba-


re qu'on le luppofe , il ne pourra
s'empêcher de fentir le contre - coup
de fa haine. Le tyran le plus inhu-
main ne celle point d'être homme,
& il n'y a aucun homme qui puiffe
fencir, fans un véritable déplaifir,
que tout ce qu'il haït, le haït enco-
re plus lui- même.
Q:aelfera donc le véritable état du
PniLosoPHïauEs. Aléd. IX. 71
perfonnage que nous mettons ici fur
ia [cQne en fuppor^nt mcaie ce qui
^

eft impoflible , qu'il puilTe le mettre


en état de ne rien craindre ? D'un
côté, il n'éprouvera aucun des plai-
(irs de l'amour , qui font cependant:
ia plus grande partie de notre bon-
heur, pour ne pas dire qu'ils ionfc
notre bonheur même de l'autre ;

ne pouvant éviter le tourment de


fentir qu'il eft haï de tousceux qu'il
connoît il fera également malheu-
,

reux, & par le détaut d'amour &


par l'excès de fa haine, tlt - ce donc
là qu'on appelle vivre félon la
ce
nature, dont le vœu commun Se
perpétuel eit de parvenir à fa plus
grande félicité? N'elt - il pas évi-
dent que celui qui hait s'en éloigne
d'autant plus qu'il s'éloigne de l'a-

mour ou qu'il s'approche de


parfait ,

la haine coiiibmmée & fi c'elt.Jà ;

fu'vre ia nature ne fera- t - on pas


,

réduit à prétendre que la nature


même porte rhoinme a fe rendre
malheureux ?
72 MÉDITATIONS
Changeons à prêtent de fuppofî-
tion , & jcttons les yeux fur un objet
plus agréable , je veux dire fur ra- ,

meur contemplé dans toute fa per-


feclion.
Celui qui le portera au plus haut
degré ne regardera tout le genre hu-
main que comme une feule famille
dont il ed un des membres; il ref-
peclera dans tous les hommes l'éga-
litéde la nature , & il les aimera
non-feulement comme fes égaux ,
mais comme fes frères. 11 veillera
fur eux pour en détourner tous les
maux qui les menacent, & il ne
fera pas moins attentif a leur pro-
curer tous les biens qui font en fou
pouvoir. L'amour qu'il leur porte
n'en fera que comme un feul être
avec le fien , & fa complaifance ta
lui-même croîtra à proportion da
bien qu'il leur fera^, parce qu'il croira
augmenter par -là, comme je l'ai

dit ailleurs , la perfection ou la gran-


deur de foa être.

Q.iiels feront les fruits d'une dif-


pofition
pHlLOSOPHiaUES. Mêd. IX. 73
pofition fi favorable à la fociété ? Il

aimera tous ies hommes & tous les


hommes l'aimeront , com.me fa main
lera le foutien de tons fes fembla-
bles , leurs mains leront auiTi fou
appui & bien loin de fe voir en
,

danger d'être accablé parle nombre,


y a des baibares ou des ingrats
s'il

qui confpirent pour Tattaquer , un


plus grand nombre d hommes fans
comparaifon s'armera pour le défen-
dre. 11 connoîtra donc par fon expé-
rience , &
en fera un exemple uti-
il

genre humain
le à tout le que les ,

biens de l'amour font aufiî avanta-


geux à celui qui les donne qu'à ceux
qui les reçoivent, & que pour être
heureux autant que la condition hu-
maine le permet, il fuffit d'aimer &
d'être aimé.
Plus on exclud de la haine tout
mélange d'amour , plus on prive
l'homme de ce qui peut faire fa plus
grande béatitude, & mê-
le fuccès
me le plus favorable ne dédommage
point celui qui hait, du depLufiï ou
Tome IF. D
74 IMÉDIT AXIONS
plutôt du fupplice de n'aimer rieît

&, de n'être point aime'. Mais il n'en,


ei^ pas ainfi de l'amoiir, il devient
au contraire d'autant plus heureux
qu'il eil plus pur & plus dégagé de
touc mélange de haine. La privation
de ce dernier lentiment eit un bien
au lieu d'écre un mal. Q.uel eft
riiOQime qui fe foit jamais plaint de
n'avoir rien à haïr , & qui ait cra
avoir befoin de dédommagement ,

pour fe confoler de ne fentir aucua


mouvement d'averfion; ainfi celui
qui porteroit la hcine au plus haut
degré , un vuide
fentiroit toujours
immenfe dans Ion cœur par rabfence
de l'amour que l'homme veut éprou-
ver fans celle en toutes manières,
pendant que celui qui jouiroit plei-

nement d'un amour parfait regarde-


roit l'exemption même de tout fen-
timent de haine comme une très-

grande partie de fon bonheur.


Mettons à préfent ces deux ima-
ges , l'une de la haine abfolae & con-
fommée , l'autre de l'amour univer-
PîîiLOSOPHiauES. 31 ed, IX. 7^
fel & accompli à côté l'une de Tau-
tre, comme Ghucon & i^.dimante,
dans la république de Flaton , vou-
loient placer ces deux tableaux in-
génieux , dont l'un repréientoit le
jufte & l'autre Tinjufte. Y a-t-il un
feul homme qui , les envifageant de
fang froid avec les yeux d'un amour-
propre tant foit peu éclairé , ne vou-
lût redembler à Tune plutôt qu'à l'au-
tre , ou pour inieux dire , qui ne
regardât la première avec horreur
comme le portrait d'un montre plu-
tôt que d'un homme & qui ne s'at-,

tachât à la dernière comme à l'objet


le plus digne , non-feulement defon
amour, mais de fon imitation?
Or, ce qui ell vrai de la \\xmQ Se
de Tamour portés au plus haut point,
ne l'elt pas moins dans tous les de-
grés inférieurs , où des diminutions
femblables de part & d'autre lailTcnt
toujours fubliiter la même propor-
tion que la fidion de la haine ^ de
,

l'amour conûderés dans leiir dernier


D z
75 MÉDITATIONS
période ne fert qu'à mettre dans im
plus grand jour.
Donc 5 il ell évident , que la na-
ture même de l'homme le porte à l'a-

mour autant qu'elle l'éloigné de la


haine , & je commence même à com-
prendre que je n'avois peut-être pas
beioin de toutes les preuves de rai-
fonnement que j'ai entaffées les unes
fur les autres , pour me convaincre
de cette vérité; il m'auroit fuffi de me
renfermer dans le fond de mon cœur
pour y connoître une inclination fe-
crete qui m'attache aux autres hom-
mes ; un fentiment intmie qui pré-
vient même l'ufage parfait de ma rai-

fon ; un goût que j'ai reçu en naif-


fant, & qui me difpofe , comme
par un attrait ou un inftmct naturel,
à aimer la fociété de mes femblables
foit que je confidere celle qui me lie

avec les hommes en général , foit

que je faffe attention à ces fociétés


particulières , dont le cercle bien
moins vafte ne renferme que ceux
qui font unis avec moi par des rela-
tions plus pcifcnnelles.
Philosophiques. Jlléd. IX. 77
Je nie fuis trop étendu fur les
preuves de raifonnement pour m'ar-
réter long-tenis à développer ce nou-
veau genre de preuve qui ell de ,

pur feu tinrent mais je dois au moins


;

en indiquer ici les principales four-


ces , pour faire voir, en tiniiTant
cette méditation, combien mon cœur
eft naturellement d'accord avec mon
efprit fur une matière fi intéreffante
pour l'un & pour fautre.
C'elt dans cette vue que j'écarte
d'abord toutes de
les raiibns tirées

mon intérêt, qui m'ont i^ait conce-


voir jufqu'ici combien la fociété hu-
maine eft défirable pour moi par les

biens extérieurs qu'elle me procure.


Je fuppofe , au contraire, que je fois

auili parfait & auITi heureux qu'un


mortel le puifle être fans le fccours
des autres hommes , ne craignant
aucun des maux, & ne délirant aucun
des biens qui font hors de moi ,

exempt de tous les befoins qui exci-


tent mes defirs ou ayant de quoi y
,

fatisfaire par mes feules forces, hn un

D 3
78 MÉDITATIONS
mot 5 je me mets par une nouvelle
,

fidion de mon eforit dans la fitua-


,

tion de ces peuples de la Germanie y

dont Tacite difoit, qu'ils étoient par-


Tenus à un tel degré de jouiffance
ou plutôt de modération & de bon-
heur ne leur reftoit plus rien à
5 qu'il
defirer. Je dis que dans cet état mê-
me je ne céderai pas d'aimer encore
les autres hommes , je les aimerai
feulement d'une manière plus pure
& plus dégagée de tout ce qu'on ap-
pelle ordinairement intérêt.
Si quelqu'un doute de cette vé-
rité , & s'il demande par quel char-

me fecret je m'attacherai dans cette


fuppofition à ceux de qui je n'aurai-
rien à délirer, je le prierai de com-
parer l'état de la folitude avec celui
de la fociété, non par rapport aux
biens ou aux maux extérieurs de l'un
ou de l'autre état ; mais uniquement
par rapport à l'impreflion que chacu-
ne de ces deux fituations , je veux
ou
^ire l'abfence la préfence des au-
^e& hommes , font îur moi, de queU
PHiLOSOPHiauEs. 3Iéd. IX. 79
que manière que j'en ufe ou pour ,

ou pour la vertu. Je ne deman-


le vice
de à tout eiprit attentif qu'un petit:
nombre de réflexions, pour le mettre
en état de connoitre, par voie de fen-
tinient, la différence de l'une & de
l'autre, & d'y découvrir la caufc de
Ce que j'appelle une efpece d'initinft
naturel qui m'attache à la fociété.

i'. Telle eft la nature de mon


être , qu'il m'ed plus pénible , fans
comparaifon , de ne rien voir , que
de beaucoup voir ; de ne point par-
ler,
que de parler Tuffifamment ; &
en général de ne pas agir que d'agir.
]1 eft vrai que l'excès de 1 aclion me
fatigue & me déplaît ; mais fi je puis
opter entre une cclTation totale d'ac-
tion & une adion modérée , mon
efprit n'héfite pas à prendre le der-
nier parti , & j'en ai expliqué ail-

leurs la raifon, quand j'ai dit, qu'il


a plù à Dieu , comme l'expérience
me le montre , d'attacher un fenti-
ment agréable à l'exercice de toutes
mes facultés , parce que j'y uppec-
D 4.
SO MÉDITATIONS
cois pl'js diftindement la perfeflîon
de mon. aine. Delà vient que la pri-
vation de quelqu'un de nos fens, &
fur-tout de ceux qui nous mettent le
plus en état d'agir au-dchors, nous
eft fi renfible, & que nous le regar-
dons comme une efpece de diminu-
tion de notre être.
Non -feulement je defire d'agir,
mais j'aime encore à recevoir les ira-
preifions agréables qui viennent des
objets extérieurs , & qui font de telle
nature, que je ne fauroisy fuppléer
aifément par mon imagination. CeO:
un peintre qui me plaît à la vérité,
mais qui n'agit point fans un effort
que je ne puis foutenir long-tems êc ,

dont la peinture la plus fidèle de-


meure toujours fort au - deffbus de
fon original.
J'aime donc également en un fens,
& à agir &
à éprouver l'adion des
objets extérieurs; mais, en premier
lieu , beaucoup moins dans la
j'agis

folitude que dans la fociété. Mes


yeux , mes oreilles , ma langue y
PHILOSOPHia^^ES. MêdJX, 8i

font dans une inaclion pénible , qui


me prive du plailir de voir des por-
traits vivans de mon être , d'entendre
des fons propres à reveiller en moi
des idées ou des fentimens agréables,
& de tracer par mes paroles dans l'a-

me de mes femblables une image flat-

teufe demon efprit.


Parla même railbn j'y reçois moins
de fenfaîions qui me plailènc & ,

j'apprends, par cette el'pcce Je lan-


gueur où je tombe
du coaimcr-
loin
ce des hommes, que la nature m'a
formé pour la fociété où mon ame ,

virant dans une action & dans une


pafîîon continuelle , goûte égale-
ment l'une & l'autre, parce qu'elles
changent & diverfifienr , pour ainfi
dire, à tous momens la Icene du
fpectacle qu'elle fe donne à elle-mê-
me.
2'. Ce feulement cette
n'eft pas
cfpece d'aftion ou de palFion dont ,

mes fens font les inftrumcns , qui


cefle ou qui languit dans lafolitude;
mes facultés les plus ipirituelles
y

I
i^ Méditations
éprouvent auiTiune efpece d'indo-
lence , qui ne m'eft pas moins inlup-
portable. Je me perds, comme dans
le vague de mes penfées loriqu'el- ,

les ne font point fixées ou Ibute^


nues par l'appui que je trouve dans
celles des autres hommes ; & Ibuvent
je me trouve alors dans cet état , où
je dis ne penfe à rien , parce
que je
que mon attention ne fait que cou-
ler négligemment fur une multitude
confufe d'objets , qui n'y excitent
aucune penfée clairement & diftinc-
tement apperçue. De-ià vient que ^
furchargé en quelque manière du
poids de mon efpric, je cherche na-
turellement la fociécé , comme un
Toyageur qui a été bng-temps fur
mer , afpire à revoir la terre & la dé-
couvre de loin avec plainr , quand
ee ne feroit que parce qu'elle lui pré-
fente des points iixes & variés, où
fês yeux fatigués depuis long - tems
par la vue d'un objet immenfe , m:ds
^ftoiforme , fe repofent agréablement:

à ce premier plailir , la fociété joint;


Philosophiques. 31ed, IX, 83
celui qui naît de la nouveauté, de
la finguiarité, de la diverfité des pen-
fées de nos femblables ; plaifir tou-
joiirs accompagné d'un fentiment
agréable de notre perfection , qui
nous paroit croître à mefure que nos
connoiiïances fe multiplient. Notre
amour-propre augmente même fou-
vent la douceur de ce fentiment, foit
qu'il nous perfuade en fecret, que
dans ce commerce d'efprit qui eil
entre nous & les autres hommes ,

nous donnons plus que nous ne re-


cevons ; foie qu'il fe nourriflTe de leur
approbation , ou qu'il fâche mettra-
à profit leur contradiclion même, qui
devient fouvent une nouvelle ma-
tière de complaifance en nous, parce
que nous nous flattons d'y montrer
encore mieux la fupériorité de notre
génie.
5'. Si mes fens & mon efprit font
plus fatisfaits dans la (bciété que dans
la folitude , j'y jouis aufli beaucoi p-
mieu?^ de mon cœur , qui ne le plaiC

pas moins à éprouver les fentimens


D c
84 MÉDITATIONS
dont il eft capable, que mon efprit
à exercer les opérations qui lui font
propres. Outre que la fociété pré-
fente toujours de nouveaux objets à
mon amour , je fuis fait ma-
de telle
nière que je m'aime toujours moins
quand je m'aime feul, que lorfque
je m'aime en aimant d'autres hom-

mes. Comme ils m^ngagent à me


confidérer fous les divers rapports
que j'ii avec eux je nie multiplie ,,

pour ainfi dire, en autant d'objets


qu'il y a de faces différentes fous leC
quelles je me regarde, 8c dont cha-
cune donne une nouvelle pâture à
mon amour- propre. S'il eft donc
vrai , d'un côté que je ne cherche
,

qu'à m'aimer moi-même de plus en


plus ; s'il eft vrai de l'autre, que je
m'aime plus dans la fociété que dans
la folitude puis-je douter que je ne
,

me porte naturellement à Tétat, qui


fatiofaic le plus mon inclination do-
minante, & qui augmente de beau-
coup le plus grand de tous mes
plaifirs ?
Philosophiques, i^/frf. IX, 85

4^ Les impreffions des! fens , les


penlees de mon elprit, les mouve-
niens de mon cœur m'excitent éga-
,

lement à produire au dehors non- ,

feulement par la parole, mais en-


core plus par les actions. C'eft par-
là même que l'homme fe flatte de
faire éclater davantage la force , fa
fageOTe, grandeur d'ame. Bien
fa

penfer c'eft beaucoup


, bien parler, ;

c'eft encore plus ; mais bien agir &


faire de grandes choies , voila ce qui
nous donne la plus haute idée de
nous-mêmes , foit par le jugement
dired que nous en portons foit par ;

le contre-coup Se comme par la ré-


,

flexion de celui que nous croyons


lire dans l'efprit des autres hommes.
La folitude me dou-
refufe cette
ble fatisfaclion. D'un coté elle ne ,

me peut fournir aucune occafion de


faire de ces acfions qui frappent mon
ame ; & de l'autre, quand je pour-
rois en faire de ce genre , comme
elles feroient fans témoins , elles le-

roienc auiîifans gloire. Réduit au


t6 M lÉ D I T A T î NS
feuî témoignage de ma confcience,
je feroîs , dans ia ibîitude , un adeiif
fans théâtre comme ians fpeclateur ,
& puifque je meiure autant. ma gran-
deur fur l'opinion des autres que fur
la mienne , je ne jouirois jamais que
d'une partie de mon être.
5°. Qu'on ne me dife donc| point

qu'au contraire je dois en jouir plus


pleinement dans la folitude parce ,

que je puis m'y poITéder fans partage


ou fans diftraction , n'y vivre que
pour m.oi & n'y être occupé que de
moi feul au lieu que dans la focieté^
;

je fuis fouvent forcé de me prêter


aux delîrs des autres, afin qu'ils fe
prêtent aux miens ; de vivre pour
eux, autant & peut-être plus que
pour miOi & d'acheter ce qui me
,

plait dans leur commerce par la perte


d'une partie de cette liberté ou de
eette indépendance , qui eft le plus
•fiatceur de tous mes biens. Je fais
qu'il y a eu des philofophes qui ont
raiibnné de cette manière, & qui ont
cru q^ue pour s'affianchir de toute
fervitude & vivre librement au gré
de Tes defirs , Phcmme devoit rom-
pre les liens de la fociété & fe retirer
dans la folitude , comme dans un
port favorable ou , il goùteroit le
même que les
plaifir rois , fuivant la
penfée de Cicéron , je veux dire , la

fatisîadion de ne reconnoitre d'autre


empire que celui de fa propre vo-
lonté ; mais je fais aufli que fi quel-
ques philofophes ont enfeigné cette
morale, il n'y en a aucun qui Tait
pratiquée ; ou que fi Ton en a vu qui
aient affedé de vivre dans uiie efpece
de folitude, y ont cherché plutôt
ils

une fociété de choix & alibrtie à leur


goût , qu'une entière féparation de
toute fociété.
Ariftote avoit donc raifon de le
dire ;
pour vivre dans un état fi con-
traire à la nature, il faut être un
Dieu ou une héte f.uvage , & la rai-

fon n'en eltpas difficile àdécouvrir^


fi l'on fuit attentivement les idée»
dont je viens de me fervir pour ex-
pliquer les caufes de cette inclina*»
88 MÉDITATIONS
tion naturelle qui me porte à la fo-

ciétc.

Je veux jouir de moi-même, il eft


vrai , &
c'eii-ià le véritable principe

de tous mes amours. Mais ce moi


que j'aime avec tant d'ardeur , j'é-
prouve non-feulement qu'il me plaît
moins dans la foîitude mais qu'il ,

m'y déplaît en quelque manière; qu'il


m'y devient à charge & quelquefois
même prefqu'infupportable. Dé-
pouillé de tous ces avantages em-
pruntés 5 dont je le revêtis dans la fo-

ciété & qui augmentent à mes yeux


l'image de ma perfeclion il me pa- ,

roit comme réduit à une nudité fem-


blable à celle qui fit rougir nos pre-

miers parens. Obligé d'avoir tou-


jours lesyeux fixés fur moi je n'y ,

apperçois que des défauts ou des be-


foins ; j'y fens continuellement ou
mon imperfection ou ma mifere, &
pour tout dire en un mot, je m'y
vois trop & de trop près pour m'ai*
mer autant que je le defire. Qiiand
même mon amour-propre feroit af-
PHiLOsoPHiai-'îs. Méd. IX. 89
fez aveugle pour ne voir rien en moi
qui lui déplût , la feule uniformité
du fpectacle pour me fati-
fujîîroit
guer comme la vue du meilleur de
;

mes amis deviendroit non-feulement


infipide, mais ennuyeufepour moi
Il j'étois deftiné à le voir toujours Se
à ne voir jamais que lui.

La fociété me pîairoit donc quand


elle ne feroit qu'interrompre cette

vue trop continuelle de moi feul ;


elle me fait fortir pour ainfi dire ,
,

de ce tête à tète importun qui le pafle


entre moi & moi-même pour jouir ,

d'un autre mal qui me plaît beau-


,

coup plus que le premier foit parce ;

que les befoins plus promptement &


plus aii^iment remplis me le font pa-
roitre moins imparfait ; foit parce
qu'il me femble aulTi plus heureux à
caufe du grand nombre d'imprefficns
agréables qu'il reçoit ; foie enfin ,

parce que l'approbation & Tedime


dans les autres hom-
qu'il croittrouver
mes, augmentent la bonne opinion
qu'il a de lui même. De - là vient
50 Méditations
tomme on l'a remarqué tant de fois

que nous goûtons dans la


îe plaifir
chaile, dans le jeu, en un mot,
dans tout ce qui nous dérobe la vue
trop confiante de notre être feul &
îi'exiitant pour ainfi dire que dans
lui-même. L'homme, qui le cher-
che toujours en un lens , fe fuit tou-
jours en un autre, parce que vou-
lant le trouver heureux, & ne pou-
vant rentrer au dedans de lui fans fe
reconnoitre malheureux , il fe hâte
d'en fortir pour fe jetter avidement
dans la iocicté, où il étourdit au
moins le fentiment de fa mifere s'il ,

ne peut l'étouffer entièrement. 11 lui


en coûte ,à la vérité une partie de
,

fon indépendance, & il ell obhgé


de fe contraindre fouvent pour les
autres , afin que les autres fe con-
traignent pour lui ; mais il préfère
une elpece de fervitude douce Se
agréable , qui lui épargne la vue dé
fa foibleffe ou de fon imperfeclion à ,

une liberté embarraflante & pénible


qui le rend malheureux préciiëmenr>
Philosophiques, ^//i. 7.Y. 91
parce qu'elle le livre trop à lui-même;
& com.me une telle dirpcfition eft
commune à tous les hommes , je
•n'aurois eu befoin , à la rigueur, que
de cette feule réflexion pour com.-
prendre combien l'homme fe porte
de lui-même à aimer la fociétépar un
fentiment né avec lui , doiit il ne pé-
nètre pas toujours la raifon, mais qui
n'en agit pas moins réellement fur fon
cœur. Semblable en ce point à la plu-
part de nos inclinations naturelles »
que nous fentons long - tems avant
que d'avoir pu les bien connoitre.
Je pourrois entrer ici dans un
plus grand détail des plailirs que je
goûte & des peines que j'évite eu que
j'adoucis par le moyen de la fccieté.

Mais comme je ni'expoferois par-là


à répéter une partie de ce que j'ai
dit ailleurs fur ces avantages, tels que
la raifon me les tait connoitre, je me
renferme uniquement dans ces at-
trait? généraux de la fociété que je

viens de développer. Attraits qui,


comme je lai dit d'abord , prévieu-
^2 JIeditations
nent en nous l'office de la raiibn , &
qui font la niêmeimpreffion de tous
les hommes de quelque caradere
,

qu'on les fuppoie , raifonnables, por-


tés à la vertu , ou enclins au vice ;

attraits , c|ui lemblent même avoir


plus de pouvoir fur ceux qui font les
moins parfaits ;
parce que , comme
je l'ai déjà dit ailleurs , ils moins
font
capables de fe fuffire à eux-mêmes,
que ceux qui ont plus de perfedion ;

attraits par conféquent qui démon-


trent pleinement cette vérité, qu'il
n'eitpoint dhomme qui ne fente
dans Ion cœur une pente naturelle
pour la fociété.

M'oppofera-t-on ici le lieu com-


mun de (es défauts ou de fes incon-
véniens , Se prétendra-t-on que parce
qu'elle renferme un mélange de biens
& de maux , le fentiment ou l'inté-

rêt de la nature doit en éloigner au-


tant les hommes que les y porter
,
?

Mais j'ai prévenu cette objection ,

lorfque j'ai fait voir combien , toute


conipenfation faite , la fociété m'eft
Philosophiques. iî/(?i. IX. 93
plus utile que nuifible. Et d'ailleurs
ce fentimeiit intérieur dont il s'agit
uniquement en cet endroit , ce fen-
timent attefté par une expérience
continuelle, ne m'apprend -il pas
que quelques peines ou quelques
,

dégoûts que l'homme puilTe éprou-


ver dans le commerce de fes fembla-
blés , il ne peut fe refondre a y re-
noncer, parce qu'il fent que la ibli-
tude lui léroit encore plus iuRippor-
table, & que de tous les états, le
plus difficile à Ibutenir , c'elt celui

où l'homme fans appui , fans fecours,


fans confolation fenfible, retombe,
pour ainO dire , tout entier fur lui
feul , & s'accable ibi-méme de fou
propre poids ?

L'inclination qui le porte à vivre


avec les autres hommes ett donc non-
feulement un fentiment naturel, mais
un fentiment dominant qui l'em- ,

porte fur tout autre , & qui eft infi-

niment plus fort dans fon cœur que


la crainte des inconvcniens qui font
infeparables delà fociété; incoavé-
54 MÉDITATIONS
niens qu'il efpere toujours d'éviter,
ou de réparer , ou de compenièr par
de plus grands avantages , & qui ail-
leurs n'ont aucune proportion à les
yeux avec ceux d'une entière foli-
tude.
Ainfien jugent tous les hommes,
& plus éclairés & de meilleure foi
fur ce point qu'i4obbes & Tes fecla-

teurs me reprocheroient peut-


; ils

être ,voyoient cet ouvrage, d'a-


s'ils

voir employé tant de tenis à leur


prouver ce qu'ils fentent tout aufli
bien que moi je veux dire , qu'ils
,

aiment naturellement la fociété , in-


dépendamment même, comme je l'ai

dit d'abord , des biens extérieurs


qu'ils en peuvent attendre.
Mais ce feroitbien en vain qu'ils
iiaitroient tous avec cette inclination,
s'ils la rendoient inutile & même
nuifible , par une averfion dérairoti-
nable qui , les rendant ennemis les

uns des autres les mettroit dans une


,

fituation encore plus trille que la fo-


iitude. Ainfî; puifque c'eit h nature
Philosophiques. Aléd. IX. 9S
même , ou plutôt fon auteur qui ,

forme dans leur cœur le vœu perma-


nent de la Ibciété je ne laurois dou-
,

ter qu'il n'y ait joint aufli le vœu de


cette bienveillance réciproque , fans
lequel ion ouvrage , toujours privé
de reflet auquel il eft delliné ne l'e- ,

roitqu'une contradidion perpétuelle


& inexplicable ;
puifque d'un côté ,

il aux hommes une incli-


infpireroit
nation dominante pour la ibciécé & ,

de Tautre il allumeroit dans leur


cœur une haine auflî puiffante con-
tre leurs femblab.les , qui anéanti roit
la fociété même , ou qui la rendroic
non-feulement trille , mais preique
toujours funeile à tous lés mem-
bres.
Je pourrois donc n'en pas dire da-
vantage fur ce fujet , je ne m'y &
fuis même que trop étendu ; mais
puifque j'ai commencé à rechercher
toutes les traces de ce fentiment in-
térieur, qui nous enfeigne fans le fe-
cours du raifonnement que nous ,

aimons uaturellemeut les autres hoin-


9^ Méditations
mes, je ne puis me refufer la fatîs-
faclion d'en reconnoître encore les
effets goût que nous avons
dans le

pour ces Ibciété moins nombreuies


que le mariage forme entre le mari
& la femme , la naiffance entre le
père & les enfans , entre les frères
entre les parens & les membres de
la même famille ; l'amitié entre les
amis ; rintéiêt de l'état entre tous
les citoyens.

Je fais d'abord une réflexion com-


mune à toutes ces fociétés.
b'ii eft vrai, comme je T'ai fait voir,

que les feiîtimens qui m'attachent à


la fociété huimine naiifent du fond
de ma nature même, plus les liaifons
que j'ai avec mes femblables fe reiïer-

reront par des nœuds , qui les rap-


procheront de moi Se me mettront
en état de mieux jouir des douceurs
que je trouve dans leur commerce
ou pour m'exprimer encore d'une
autre manière plus le cercle de mon
,

affection fe renfermera dans un ef-


pace proportionné à la mefurc de
mon
PHiLOSOPHia'UES. Aléd, IX. 97
inoii efprit Se de mon cœur , plus
auffi je dois fentir croitre ma latis-

faction , en me liant avec des objets


qui font plus à la portée de mon
amour, &qui, parieur familiarité
même , me iont éprouver plus dif-

tinctement & plus fréquemment les

piaifirs qui m'attachent en général à


la fociété.
Tua raifon me montre que cela doit
être ainfi , mais ce n'eif plus elle que
je confulte fur ce fujet. Je n'inter-
roge que mon fentiment intérieur ,
Se pour peu que je f étudie dans les
différentes efpeces de lociécés dont jî
viens déparier, je n'ai pas de peine
à reconnoitre , qu'il n'en eft aucune
qui n'ait des charmes naturels pour
moi.
Je ne m'arrête point à confidérer
dans- la première ou la plus ancienne,

je veux
dire dans le mariage ce qui ,

qu'une impreffion grofùere


n'efl: &
prefque animale. J'y pourrois trou-
ver néanmoins une preuve fer.fible
de cette pente à l'union que nous
9 3 Méditations
apportons tous en naiffant; & com-
me elle fe rapporte directement à la
confervation du genre humain , je
iërois en droit d'en conclure , qu'il
n'eft pas croyable que la nature nous
eût donné une inclination il forte
pour lapropagation de notre eipece,
fi le maiiage ne devoit lervir qu'à
augmenter
•o le nombre de nos en-
11 émis
xvlais j'aime mieux Penvifager d'u-
ne manière plus élevée , & m'atta-
chant à l'idée même des Jurifconlûl-
tes payens le regarder avec eux
,

comme confinant principalement


dans l'union des efprits, ou dans ce
qu'ils appellent, Confortinm onwis
Vit^ , divini Lmmaniqne Jjiris covi^
tHunicatio ; animornm confenfio , in^

dividuafocietas. C'eftdonc cette fo-


ciété de tous les biens du corps & de
communication de
refprit; c'eft cette
tout ce qui fe rapporte à Dieu & à
l'homme c'eft cette union étroite
:

& indiffoluble félon le vœu de la

nature , comme les mêmes Jurit


Philosophiques. Mêd. IX. 99
confultes l'attellent , qui forme vé-
ritabienient le lien du mariage , lien
qui fondé fur cette première vé-
eft

rité dont j'ai expliqué les raifons.


qu'il ne convient pas à rhomme ,
qu'il ne lui eit pas bon d'être feul &
qu'il a befoin d'un fecours fembla-
ble à lui ; non eft bonum bominem
ejTefolum , faclamus adjutorhtmfimih
Jlbi. Genef. cbcip.z.v. 18. Paroles
qui renferment la fubftance de tout
ce que j'ai dit dans cecte méditation,
& par lefquelles Dieu uniQ'ant la pre-
mière femme au premier homme ,
femble avoir voulu marquer dans ces
deux créatures qu'on peut appeller
,

les élémens du genre humain le ,

principe de cette inclination natu-


relle , qui devoit porter tous leurs
defcendans à aimer leurs feniblables,
par l'effet de l'amour qu'ils auroient
pour eux-mêmes.
peut douter que nos pre-
Qiii
miers parens n'aient éprouvé dès le
commencement du monde , com-
bien l'union leur étoit non - feule-
Ë 2
100 MÉDITATIONS
ment plus utile , mais plus agréable
& plus douce que la divifion? Qu'au-
roient-ils gagné à le haïr ? ils lé fe-

roient privés en même-tems & des


plaifirs de l'amour Se de tous les fe-

cours qu'ils en pouvoient attendre.


Pourquoi donc leur poftérité n'au-
roit-elle pas hérité d'un fentiment
qui ne convient pas moins k l'état où.

elle fe trouveLes Juriiconfultes


?

Romains ont-ils cru faire une nou-


velle découverte , ou imaginer quel-
que cliofe d'extraordinaire, lorfqu'ils
ont que l'union des cœurs étoit
dit
l'eiience du mariage ? L'union phy-
lique des deux fexes n'appartenoit
félon eux, qu'à cette efpece de droit
qu'ils regardoient comme commun
entre l'homme & la bête. Mais le
mariage conlîderé comme l'union
morale des esprits leur paroiffoit l'ou-
vrage de ce droit des gens , qui elt
propre à l'homme dans fa qualité d'ê-
tre raifonnable.
Ce n'eft pas même une ici vérité
qui n'ait été connue que de la fa-
PHILOSOPHIQ.UES. i7//rf. IX. lOI
gefie romaine. 11 n'eft prefqiie point
de nation qui ne diftingue l'état du
mariage de celui du fimpîe concubi-
nage , Se qui ne tende à cet état
comme par une loifecrete de la na-
ture. La véritable religion nous a
fait connoître un état plus parflu't ,

mais c'eit parce qu'elle élevé riiom-


me au-deffus de la nature même, tt
comme l'on prouveroit fort mal ,
qu'il n'eft pas naturel à l'homme de
vouloir conferver fa liberté , parce
qu'il y a des religieux qui s'en pri-
vent par vertu ; leur exemple ou ce-
lui des prêtres de l'églife latine, qui
renoncent au mariage par le même ,

principe ne prouve pas non plus


,

que l'homme ne tende pas naturelle-


ment à cet état. On voit au con- ,

traire que plus une nation fent fidel-


,

lement lafimple inipieflion de la i-a-


ture, plus les mariai;es y font iVc-
quens ; le célibat eit bien plus récent
dans le monde que fetat conjugal
Le premier de cesdeux états n^eit,
fans la religion, que i'eftêt de la
- E 3
ÏOa MÉ J3 I T ATI N s

fingularité de refprit ou du liberti-

nage du cœur. On le voit devenir


pluscommun a meiure que les

mœurs dégénèrent & li Ton ; en


trouve des exemples plus fréquens
c'eft dans les pays où elles font les

plus corrompues. 11 eft ignoré au


contraire , dans les pays où les peu-
ples plus vertueux ou moins déré-
glés confervenc encore la première
fimplicité de la nature. On ne fau-
roit donc douter que cette efpece de
fociété qui le forme par k mariage &
qui eil: la fource & comme le modèle
de toutes les autres , ne foit naturel-

lemenc delirée par tous les hommes


& que ce deiir ne renferme une
preuve fenfîble de l'inclination natu-
relle, & en unfens invincible, qui
les porte à la fociété par attrait & par
featiment.
Les fruits d'une union fi intime
en forment deux nouvelles efpeces ;
la première » entre les pères & les en-
fans ; la féconde, entre les enfans
mêmes , les uns à Tégard des autres.
Philosophiques. Méd. IX. 105
& à leur exemple , entre les parens
comme fortis de la même tige.
L'am.our , qui nous eiî: naturel
pour nos Temblables , commence à le

nianifefter par voie de fentiment daî:s


ces deux genres d'union. Tout ma-
riage , qui luit la nature pour guide,
renferme le vœu des enians ; mais
quand tous ceux qui le marient for-
ment un tel vœu ils ne défirent pas ,

fans doute , comme je viens de le


dire , donner des ennemis, ils
de fe

cherchent non-feulement à fe confo-


1er par-là de leur mortalité , & à iè

procurer l'avantage de revivre en


quelque manière dans leur poftcrité;
mais ils croient fe rendre plus heu-
reux en multipliant les objets de leur
amour & le nombre de ceux qui les
aiment. Us comptent natureliemenc
fur un retour d'affection de la part
de ceux qui leur doivent la vie, Té-
ducation, les biens , la fortune. Ils

efperent d'y trouver un appui , un


fccours , une confolation , & de re-
tiier dans leur vieillefle les avance»
E 4
To}. Méditations
qu'ils ont enfans dan»
faites à leurs
leur jeuneiïe. aiment en effet
S'ils les

par ces motifs nous croyons tous


,

qu'ils ne font que fuivre la nature.


Les négligent - ils ou femblent - ils
,

ks haïr nous les regardons comme


,

des pères inhumains dénaturés , &


plus barbares que les bêtes mêmes
nous portons un femblablejugemenÊ
fur les enfans ; leur aifediou pour
leurs pères nous paroit un mouve-
ment naturel ; leur haine , au con-
traire 3 pour
paOfe dans notre efprit ,

une extinction de tout fentiment


d'humanité & pour une efpece de
,

monftre dans la nature, tant nous


naiffons tous perfuadés qu'il eft na-
turel à rhomme d'aimer ceux avec
qui Dieu l'unit par ces premiers Hens,
qui font le fondement de tous les
autres.
PaflTons à ceux qu'un même fang
forme entre les frères ou entre les
parens , & joignons-y encore les al-

que le mariage égale en quel-


liés

que manière aux parens par runion


étroite qu'il met entre le mari & la

femme.
Quel eft le père qui ne fouhaite
pas naturellement de voir régner l'u-
nion entre fes enfans , qui ne les y
exhorte pas pendant fa vie , Se en-
core plus en mourant, & qui ne re-
garde pas la paix qu'il leur lailfe

comme la plus précieufc partie de fa


focceffion ?

Le delir de cette union fe fait d'a-


bord fentir aux enfans d'un même
père ; à peine font-ils capables d'une
légère connoiffance , qu'ils fe por-
tent d'eux-mêmes à le donner des
marques d'une affeclion mutuelle ;

& les plus âgés , bien loin de cher-


cher a fe prévaloir de l'avantage qu'ils
ont du côté de la force, n'en ibnt or-
dinairement que plus atrentifs à fou-
tenir, à ménager , à refpecter prefquc
la foiblefle des plus jeunes, ils lé haï-
ront peut-être réciproquement quel-
ques jours mais nous voyons qu'ils
;

commencent au moins , ,
par s'ai-

mer ; & cette première inclination


IC^ MÉDITATIONS
éclate en eux dans un âge où la feuLe
nature y agit , fans être encore trou-
blée ou étouliee par le mouvement
irrégulier des paiïïons , & avant
qu'ils aient pu apprendre l'art de
feindre & de diflimuler leurs fenti-
mens.
Les nœuds d'une parenté plus
éloignée ne font pas fi ferrés ; ceux
de Talliance le font encore moins ;
mais cependant lorfqu'aucune caufe
étrangère ne s'y oppofe, les hommes
confervent naturellement' le fouve-
nir d'une origine commune ou d'un
lien qui a uni deux familles , &: s'ils

peuvent fe rendre les uns aux autres^

des fervices utiles , ils fe font avec


plus de goût & de fatisfadion , que
îorfqu'il s'agit d'obliger des étran»
gers. Ainfi , fans examiner ce qui fe
paffe dans toute la fuice de la vie ,.

parle mélange des paffions , je vois^^

que la fcene de toutes ces fociétés , fi

Ton peut hafarder cette expreffion „


s'ouvre toujours par l'amour; & ea
feut-ii davantage pour me faire copi-
Philosoï'hiqjjes. Méd. IX. ïv17

prendre ,
par voie de fentiment, que
l'amour eit en effet le premier niou-
Tement de notre ame , pour ceux
qui ont les relations les plus di-
rectes & les plus immédiates avec
nous ?

Mais ces relations mêmes ne nous


fuffifent pas , notre amour le trouve
encore refferré dans des bornes trop
étroites. Il cherche à s\^cendre , à

fe dilater, à embrafferun plus grand


nombre d'objets, parce que plus Ta-
niour peut aimer, li je puis parler
ainfi, plus il efl heureux. De la cette
difpofition naturelle que nous len-
,

tons à nous unir avec quelques-un*


de nos femblables par les liens de l'a-
mitié union qui nous charme en-
:

core plus que celle qui nait de la pa-


renté. Volontaire dans Ton principe^
au lieu que l'autre ne Teft pas , nous
l'aimons comme notre ouvrage, par-
ce qu'elle fuppole un choix , ou un
diicernemcnt de notre efprit ,une
i^olonté libre &
une préférence éclai-
re de notre coeur nous y iencon^,
:

Le
I08 MÉDITATION S^
d'un côté , douceur de ce charme
la
'
fecret qui nous attache à la perfonne
de nos amis Se de Taut; e , le plaifir
,

de trouver dans notre amitié même


un témoignage de notre perfedion ,

foit parce qu'elle nous montre la juf-


teiïe & la délicateUe de notre goût,
foit, & encore plus par le rapport »

& laconformité que nous trouvons


entre les bonnes qualités de nos amis
& les nôtres.

Ce plaifa'fi délicat, fi fpirituel, fi

défintéreffé , qui eft le véritable élé-

ment de l'amitié proprement dite, a


cependant je ne iais quoi de fi flat-

teur pour tous les hommes , qu'oa


n'en voit prefqae point qui ne défi-
rent naturellement d'en jouir. Ils
cherchent , par intérêt , des amis
puiffans , protedion leur foit
dont la

avantageufe ; mais ils ne s'attachent


par goût & avec une véritable affec-
tion, qu'à ceux dont la fociécé leur
plaît par cette conformité de penlées,
de fentimens d'humeur & d'incii-
,

eations , qui leur procure la facisfac-


Philosophiques. AVrf. IX, ie$

tion de s'aimer dans leurs amis , &


de s'y aimer encore plus qu'ils ne le

feroient, ne s'aimoient
s'ils pouE ,

parler ainfi que dans eux-mêmes.


,

On ne fauroit donc étudier avec


attention les mouvemens du cœur
humain , fans reconnoitre qu'il porte
toujours en lui-même , comme un
befoin d'aimer & d'être aimé ; ou li

l'on veut , une efpece de ibit du plai-


lir attaché à l'amour , qui , fembla-
ble à la foif nous caufe
ordinaire,
une inquiétude & une agitation
importune juiqu'à ce que nous
,

trouvions de quoi l'appaiier par la


pofîeffion d'un objet , qui nous pa-
roilîe digne de notre affeclion.
Si tous les hommes la méritoient
félon notre manière de penier, nous
aurions volontiers autant d'amis que
nous connoilîons de perfonnes dif-
férentes, bi nous en avons moins, ce
n'eltpas que notre cœur manque de
capacité & c'elt encore moins qu'il
,

manque de goût pour embrader,

un plus grand nombre d'amis. C'eil


«ïe MÉD I T Â T ï OÎC 5

feulement parce qu'il eft rare que le


caraclere des autres ait cette confor-
mité pariaite avec le nôtre qui forme
la véritable amitié. Le défaut elt donc
dans l'objet ou dans la manière dont
nous le confidérons ; mais il n'eit

jamais dans la dirpolition de notre


ame , & l'expérience nous le montre
fenfiblemenL A peine un nouvel
objet excite-t-il cette fimpachie dont
Tamitié tire fa naiiTance que nous ,

nous y attachons d'abord quelque ,

nombre d'amis que nous ayons déjà ,


& notre cœur s'y livre avec une fa-
cilité qui nous fait bien voir qu'il eft

né non-feulement avec une faculté,


mais avec un defir infatiable daimer.
Ainfi, d'un côté, le petit nombre
de nos vrais amis , nous prouve feu-
kment , qu'il y a peu d'hommes que
nous j-ugions dignes de ce nom ; &
de l'autre , la promptitude avec la-
quelle nous faifîiTons les occafions
favorables d'acquérir de nouveaux
amis nous fait lentir que nous vou-
5

drions pouvoir trouver tous les houx*


mes aimables , afiri d avoir le plaifir

de les aimer tous. Ce vœu eft même


û naturel à notre ame qu'elle ne ,

manque point d'éprouver une peine


fecrettequand le caractère des autres
nous éloigne d'eux ; elle goutQ au
contraire une fecrete fatisfaclion lors-
qu'il nous en approche ou qu'il les ,

approche de nous. Nous fommesaf-


fligés/ju du moins méconteiis, quand
ils nous déplaifent , comme fi nous

leur reprochions de nous J-aire perdre


une occafion d'aimer Se nous Ibm- ;

mes contens ou iatisiaits loriqu'iis


nous plaiieiit comme ù nous leur
,

favions bon gré de donner à Inotre


amour une nouvelle pâture qu'il ne
cefTe jamais de délirer.
De-là vient que Thomme ne fe
borne pas encore à toutes les focié-
tés particulières dont je viens de par-
ler. De l'union qui eft entre le mari

& la femme , il palïe à celle qui le


forme entre le père & ksenians. De
cette féconde efpece d'union , il va à
celle qui lie les fieres y les purens, les
îia M É B I T A T I 6 -N s

allies , d'où il s'étend à celle des amis,


& de-là il fe répand encore fur cette
fociété beaucoup plus nombreufe
que la naiffance dans le même pays,
les mêmes moeurs les mêmes inté- ,

rêts, & les mêmes loix, forment


entre tous les citoyens d'un feul em-
pire ou d'une feule république.
,

J'ai déjà montré ailleurs , qu'un


amour-propre raifonnable attache na-
turellement l'homme à cette grande
fociété , parce que les avantages en
furpaffent de beaucoup les inconvé-
Diens, & qu'il feroit ennemi de lui-
même, s'il ne cherchoit pas à vivre
dans l'état où il lui eit plus facile
d'approcher de fa perfection & de fon
bonheur.
Mais il ne de faire
s'agit plus ici

raifonner mon
amour-propre. Je ne
cherche maintenant qu'à en étudier
les fentimens les plus communs; &
je n'ai befoin d'aucun autre mairre ,
pour apprendre que la fociété civile
où je vis & cette région que j'appelle
ma patrie , m'attachent à elle par je
Philosophiques. A:lécl IX. 113

ne fais quel charme fi puiffant, que


je la préfère même à ces fociétés par-
ticulières dont j'ai fait rénumération,
quoiqu'elles paroiffent avoir pour
moi des attraits plus fenlîbles &
plus directement infpirés par la na-
ture.
Quelle eft la caufe d'un eff^t fi

furprenant Je connois , à la vérité,


?

que la nniiTance , l'éducation, Tha-


bitude , & cette efpece de familia-
ritéque je contracte avec les objets
qui m'environnent ordinairement
peuvent y contribuer mais après : ,

tout, ces liens ne fercient ni auflî


forts , ni auflî efficaces qu'ils le font,
s'ils n'avoicnt pour principe quelque
choie de commun à tous ks citovens
du même état & rien ne peut leur
,

être, commun que ce qui eit une


fuite des ientimens les plus naturels
au cœur humain.
f aifons donc pour le découvrir, ,

une efpece d'analyfe de cette affec-


tion qui m'attache ii fortement à ma
patrie, & raifonnons de cette m^-
JÎ4 MÉDITATIONS
niere Tamour que je puis avoir
:

pour un tout moral qui renferme


une muîtitude d^étres ne fauroit ,

être un mouvement fîniple , & il


doit néceflairement être compofé
d'autant d'amours particuliers , qu'il

y a dans ce tout d'objets difFérens


qui peuvent exciter mon affection :

décompofons donc, fi je puis parler


ainfi , cette efpece d'amour , & tâ-

chons de le ramener à fes premiers


élémens , en le rapportant à chacun
des objets particuliers qui font ren-
fermés dans ce tout général que j'ap-
pelle mon pays , où il fe réunit tout
entier.

yy découvre tous les biens qui


excitent continuellement mes defirs
foit pour ma confervation foit pour ,

ma perfection ou ma félicité réelle


ou imaginaire j'y retrouve ces mê-
:

mes fociétés plus bornées qui ont des


attraits fi naturels pour riioi ; ce ma-
riage dont l'union fait mon plus
grand bonheur , ces enfans en qui
je me coiiîplais tomme dans d'autres
VniLOSOVUlQJJES, Aléd. IX. Ilf
moi-mémes ; ces parens & ces alliés
qui font fouvent mon appui ; ces
amis dont le commerce cil fi doux
& fi utile pour moi. Je fens enfin
que la fociété civile eil comme la

garde de la coniervadon fidèle de


tous mes avantages & de tous mes
plainrs ;
parce que c'eit elle feule
qui m'en afiure la durée & la Ha-
bilité.

Mon amour pour elle efl: donc


compofé de toutes les inclinations
différentes qui m'attachent à chacun
de ces biens , & j'y trouve comme
l'alTemblage ou
réunion de toutes la

les raifons d'aimer qui peuvent agir


fur mon ame ainli en aimant la fo- :

ciété , j'aime ma femme mes en-,

fans , mes parens , mes allies mes ,

amis , en un niot tous les biens de


l'efprit & du corps , dont j'acquiers
par elle la jcuiilance & la perpétuité :

s'il nreft naturel de les defirer & de


les aimer chacun iéparément il me ,

Pelt encore plus d'en aimer la pleni-


iud« ou luniveri'alité , parce que
ÎI^ MÉDITATIONS
mon amour pour le tout eft fans
doute du même genre que mon
amour pour les parties dont le tout
cft comporé ; ou s'il en eft diftingué,

c'eftfeulement en ce qu'il eft encore


plus fort , dans la même proportion
qui eft entre le tout(& chaque partie:
je comprends donc par -là comment
il eà pcffible que je préfère m.a pa-
trie ou cette graijdelociété qui com-

prend tous les fujets du n:éme em-


pire , à ces liaifons plus bornées qui
femblent d'abord avoir un attrait

plus ierfible pour moi ; & il ne me


refte plus que d'acquiefcer de tout
mon cœur à ces belles paroles de Ci-
ceron , qui renferment la fubftance
de tout ce que je viens de dire , &
de tout ce que je pourrois ajouter
fur une matière fi féconde. Cum om-
nia rcitionc , ani'/uoque Ivlîraveris ,

C7mni'mfocietaUim nidla ejl grutier ,

nulla ccûior qucnn ea qua cum Repu-


blica eji unieuique uojînim cari funt
pareîites, cari liberi , prcpiiiqui , fa^
mîliiires ,fed omius omnium charita*
tes ^atriauna complexa ejl
Philosophiques. Jfléd. IX. îiy

Le problème que j'avois entre-


pris de réfoudre ne iubfiite donc plus:
la raifon Ta banni de mon efprir par
voie de lumière ou de démonftration;
& ce feroit en vain qu'il voudroit le

réfugier dans mon cœur; il y trouve


un mairre auffi iûrque ma raifon mê-
me , qui m'enfeigne par voie de fen-
timent & par une expérience conti-
nuelle , que je fuis né , non pour
haïr , mais pour aimer mes fembla-
bles , puifqu'en effet j'aime naturelle-
ment & cette fociété générale qui
embraffe tous les hommes , & ces fo-
ciétés particulières que les qualités
de mari & de femme , de père &
d'enfans , de frères ou de fœurs, de
parens , d'alliés , d'amis , de citoyens,
forment entre ceux qui ont ces rap-
ports entr'eux ; fociétés plus ou
moins étendues , mais qui convien-
nent toutes en ce point elfentiel ,
qu'indépendamment de tous les mo-
tifs d'intérêt qui peuvent me les faire

rechercher , elles excitent naturelle-


ment mon amour par ie feul plailir
IlS MÉDITATIONS
que je trouve à aimer & à être aimé,
pour pouvoir augmenter ce fenti-
ment de complaiihnce que je veux
toujours avoir pour moi-même.
Ainfi toutes les voies que j'ai pri-
fes pour réioudre le même problème
concourent également à me faire
faire une dernière réflexion qui fera
comme la concluflon générale de
cette méditation.
Son objet principal a été de me
faire bien connoître quelles font les

difpofitions qu'un amour - propre


éclairé & raifonnable m'infpire à l'é-

gard des autres hommes, fi je veux


vivre de la manière la plus conforme
ou la plus convenable à la nature de
mon être.

Or ne puis prendre que trois


je

partis fur ce point. Le premier eft


'de fuir abfolument îe commerce des
humains , &
de ne vivre que pour
moi & avec moi dans une entière
folitude.
Le fécond de demeurer dans la fo-
ciétc-: mais toujours animé d'une
Philosophiques. Méd. IX. 119

haine implacable contre tous fes

membres , fans être occupé que du


defir de leur nuire, toutes les fois
que je croirai pouvoir leur faire du
mal impunément pour me procurer
ce qui me paroit un bien.
Le troiiieme de vivre avec eux
,

dans la dilpofition conitante & dans


l'exercice affidu d'une bienveillance
qui m'attire réciproquement les ef-

fets de leur afiedioii ; enforte que


ce foit là mon état habituel ,
qui ne
ceiTe quelquefois que par accident
lorfqu'ils auront juftement provoqué
mon averfion.
Mais de ces tois partis ,
je dois
d'abord exclure le premier , parce
qu'il eft contre la nature ou du moins
au-delTus de la nature de mon être
qui me porte à la fociété , & qui eit
formé de telle manière que je m'aime

moi-même dans cet état beaucoup


plus que dans la foîitude.

Le fécond eft encore plus contrai-


re amon bonheur outre qu'il me ;

prive de tous les plfiifirs de l'amour


120 MÉDITATIONS
qui font ma plus grande félicité, il ne
tend qu'à allumer une divifion uni-
veriellej& perpétuelle entre les hom-
mes , état plus trifte encore & plus
difficile à fupporter qu'une foiitude
tranquille. Q_uel eft Thomme qui
puiile aimer , Seaimer par préférence
les peines , les dangers , les craintes ,
les défiances, les jaloufies , le trou-
ble & Tanxieté , qui feroient infé-
parables d'une guerre non-feulement
civile, mais domefiiquedont il ne ,

Yerroit jamais la fin Perfonne n'ai-


?

me la guerre pour la guerre même ;


riiomme ne s'y porte que malgré
lui , & par une efpece de néceffité ,
pour acquérir un bien qu'il ne peut
obtenir que par cette voie. Mais que
lui ferviroit-il de l'avoir acquis , fi ce
bien devenoit encore entre fes mains
le fujet d'une nouvelle guerre, com-
me cela arriveroit infailliblement
dans rhypothefe de ceux qui veu-
lent qu'une haine réciproque foit le
premier mouvement du cœur hu-
main ? Tout homme au contraire ai-
me
Philosophiques. Méd, IX. lii
me la paix pour la paix même , in-
dépendamment des biens qu'elle pro-
duit: elle lui plaît d'autant plus qu'el-
le eft plus profonde & plus durable.
Vérité qui feule auroit pu me fuffire,
pour montrer combien l'amour qui
tend toujours à la paix m'eit plus na-
turel, que la haine qui tend toujours
à la guerre. Je ferois donc bien in-
fenfé ri je prenoispar choix un parti
qui me conduit néceiTairement à ce
que je dételle & qui ne m'éloigne
pas moins de ce que je chéris le plus.
Far conféquent la raifon la plus
commune me dicte naturellement
que le troifieme état , je veux dire
celui de l'amour , eft le feul qui me
convienne , puifque j'y trouve non-
feulement cette paix que je defirc
toujours mais tous les avantages
,

que la folitude merefufe , & que la


guerre ne peut me donner que d'une
manière pénible , cruelle &; fouvent
funefte.
En un mot , de trois partis que je
peux prendre h l'égard des autres
Toms IF. f

I
itz Méditations
hommes , le premier me prive de
toutes fortes de plaiflrs; le fécond
me livre à des peines continuelles ; le
dernier m'eft en même tems agréable
& avantageux , & par conféquent
encore une fois je ne fais qu'agir fé-
lon ma nature ou fuivre mon pen-
chant naturel lorfque je préfère ce
,

troifieme parti aux deux premiers.


Que dirai-je donc à préfent de l'o-
pinion barbare de ces philofophes
qui voulant que la haine foit plus
naturelle à l'homme que l'amour,
regardent ce qu'ils appellent belhrnt

omnium contra omnes comme le


,

premier état du genre humain? Etat


qui dureroit encore félon eux fi la
crainte , qui n'eil qu'une des efpeces
de la haine 5 ne l'avoit fait celTer eu
prenant les apparences de l'amour :

les poètes en jugeoient mieux , lorf-


qu'aù lieu de ce fiecle de fer qui ou-
vre, félon Hobbes , lafcene du mon^
de naiffant , ils le faifoient commen-
cer par l'âge d'or , fiftion qui confer-
voit cette ancienne tradition de leurs
Philosophiciues. AJéd. IX. 123
peres , que la douceur de l'amour y
avoit précédé les rigueurs de la hai-
ne. Mais laiffons^à les poètes & re-
venons à nos plîilofophes.
Nediroit-on pas qu'en parlant de
l'homme il ne leur foit pas feulement
venu dans l'efpric qu'ils parloieiit
d'un être dont le caractère le plus ef-
lentiel étoit la raifon & que par
,

conféquent il ne faifoit qu'agir félon


fa nature , lorfqu'il fuivoit cette rai-
fon qui lui montre ce qui lui eft plus
avantageux ? Ainfi le dépouillant d'a-
bord du plus noble de les attributs
ils n'en ont fait qu'une puifTance
aveugle, & comme une efpece de
bête féroce qui ne conferve de fenti-
nient que pour fe livrer lans mefure
aux imprefTions d'une haine fatale à
fes femblables , & encore plus à el-
le-même.
C'eft par cette raifon qu'au lieu
de fuivre pas à pas ces phiiofophes
dans les détours embarraffés de leurs
raifonnemens captieux , j'ai cru de-
voir remonter tout d'un coup au pre-
F t
124 MÉDITATIONS
mier principe ; je veux dire à cette
vérité fondamentale que mon amour-
propre , foit qu'il ne s'attache qu'à
moi feul ou qu'il fe porte vers les au-
tres hommes , eft eiTentiellement
avant qu'il ioit perverti par les par-
lons, l'inclination raiionnabJe d'un
être raifonnable, qui tend de lui-
même par lumière & par fentiment à
l'état que cette raifon , qui ne lui eft

pas donnée en vain , lui fait regar-


der comme le plus heureux.
Par cette feule vérité auffi éviden-
te que féconde & par les confiquen-
ces directes que j'en ai tirées je crois ,

avoir fait difparoître ces phantômes


ténébreux qu'on fe plaît fouvent à
mettre fur la fcene pour peindre les
premières difpofitions de l'homme ,
& qu'on ne manque pas de faire agir,
comme s'ils avaient oublié qu'ils le
font. Vaine produdion d'un efprit
qui prend la paiTion pour la raifon
& comme je ne faurois trop le redi-

re 5 le dérèglement de la nature pour


la nature même , je n'ai eu befoin

I
Philosophiques. HJed. IX. 125

pour diffiper toutes ces illufions


que de montrer comme je l'ai faic
,

en tant de m.anieres que tout hom- ,

me qui fuit le mouvement propre à


fa véritable nature, préfère le fentl-

ment & l'exercice de l'amour au fen-


timent & à l'exercice de la haine; pro-
portion qui pour fapper par le
fuffit

fondement tout l'édifice que Hobbes


veut élever fur une fuppofition qui
réfifte à l'effence même de Ihomme.
En effet , ou Ton fuppofera que
tous les hommes entrent dans le

monde fans lumière , fans difcerne-


ment en un mot fans raifon , Sl par
conféquent fans aucune capacité de
choifir ce qui convient le mieux à
leur perfection & à leur bonheur
ou l'on reconnoitra qu'ils ont tous
dans leur nature un fond d'intelligen-
ce & de fentiment qui leur fuffîtpour
faire ce choix & s'attacher à ce que la

nature de leur être exige d'eux.


Si l'on s'arrête à la première fup-
pofition , il ne s'agit plus de raifon-
Ber avec des philofophes qui nient
JtS Médîtatîoni
Texiftence de la raifon ; ils agiflent
même contre leur propre principe,
quand ils veulent raiibnner fur cette
matière , &
leurs argumens ne font
plus que des paroles vuides de fens
puifqu'iîs refufent à tout homme &
par conféquent à eux-mêmes la feu-
le faculté par laquelle il eft poffible

de juger fi leurs preuves font des


démondrations ou des fophifmes.
L'homme dans leur fyftême ne fera
plus pour me fervir d'une compa-
5

raifon dont j'ai déjà fait ufege , qu'u-


ne girouette animée qui fent fon mou-
vement & en ce cas il ne fera pas
,

même vrai de dire que l'homme fe

portera à haïr plutôt qu'à aimer fes


femblables : il les haïra ou les aime-
ra , félon l'impreffion qui le fera fur
lui , mais fans lui ; & pour juger de
ce qu'il fera , il faudra voir de quel
côté fouffle le vent qui règle fa direc-
tion. Ce
donc, dans cette feule
fera
verfatilité ou du côté de l'amour ou
,

du côté de la haine que confiftera


alors tout ce qu'on pourra appeller
Philosophiques. Jfé'U IX. iij
le droit naturel de cette efpece d'au-
tomate fenfible , auqutl on donne
le nom d'homme.
Ou fi l'on revient à îa féconde fup-
pofition 5 fi Ton eft forcé d'avouer
que pour connoître ce qui eft natu-
rel à l'homme , il faut nécefiairement
examiner ce qui convient à fa natu-
re connue par la raifon , toutes mes
preuves demeurent fans réplique,
parce qu'elles ne font que des luites
évidentes de l'idée que j'ai de l'hom-
me 5 foit que je confuîte mon intel-
ligence ou que j'étudie le fond de
mes fentimens les plus naturels.
Donc ou il faut que je tombe dans
l'étrange & abfurde extrémité de re-
fufer l'ufage de la raifon à un être
raifonnable , ou je ne faurois m' em-
pêcher de reconnoître qu'il lui eft
naturel d'aimer ceux qui le font au-
tant que lui.

A
quoi fe réduit d'ailleurs tout le
fyftéme que j'ai attaqué par le prin-
cipe ? rt faire faire un peu plus tard
a l'homme ce qu'on avoue qu'il doiC
F 4
12 8 MiD I T A T I K s

faire néceffairement pour éviter les


maux d'un premier étatquinefauroit
fubliiter , & que Tes defenfeurs inê-
nies font obligés de détruire prel-
qu'auffi-tôt qu'ils Tout formé , c'eft-

à-dire , qu'au lieu de vouloir que


l'homme fe conduife d'abord par la
raifon , Hobbes le renvoie aux le-
çons tardives d'une expérience funeC-
te 5 comme s'il étoit ellentiel a l'hom-
me de commencer par être malheu-
reux pour pouvoir devenir heu-
reux.
Je demande donc d'abord à ce phi-
lofophe 5 fi toutes les fuites fatales
d'une guerre univerfelle perpétuel, &
le font bien difficiles à prévoir entre
des êtres naturellement égaux , fuf-

ceptibles des mêmes paffions, & qui


pourlesfatisfaire n'ont pas plus de for-
ce naturelle l'un 'que l'autre? Les ef-

fets également contraires à la fiireté ,

à la tranquillité , à la félicité de tous


les hommes ne s'offrent- ils pas
5

d'eux - mêmes aux regards de la


raifon ? £t peut - elle s'empêcher de
PHIL0SOPHIQ.UES. MM, IX, 22^
regarder comme des infenfés ou
comme des furieux ceux qui for-
me roient le deffein d'attaquer tous
leurs pareils comme fi les autres
,

ne pouvoient pas former le mê-


me deiïein contre eux, & com-
me s'ils n'étoient pas en état de l'e-
xécuter bien plus fùrement par le fe-

cours de ceux qui confpireroicnt avec


eux contre les oppreffeurs de la li-

berté commune?
Je demandô cnî'uite au même phî-
lofophe, s'il eft plus dii^icile à un
être raifonnable de prévoir les fuites
heureufcs d'une union ou d'une fo-
ciété formée par les liens d'une bien-
veillance réciproque , & de juger
du premier coup-d'œil, fi je puis
parler ainfi combien la paix eft
,

non -feulement plus douce, mais


plus utile que la guerre ?
Or s'il également poflîble ,
a été
ou pour mieux dire également f>
,

cile à la raifon humaine, de décou-


vrir & de comparer les effets oppo*
fés delà haine 6: de l'amour n'^i-t- ,

t' 5
15© MÉDITATIONS
elle pas du préférer ce qui en pro-
duit de favorables à ce qui n'en a que
de contraires au bonheur de Thom-
me fans attendre que fes malheurs
,

lui eudent appris à en faire le difcer-


nement?
Je demande enfin fi cette expé-
rience à laquelle on renvoyé Tliom-
me comme à fon unique maître, lui
donne une raifon qu'il n'avoir pas au-
paravant , ou fi elle ne fait que l'o-
bhger à la confulter pi us attentive-
ment pour découvrir la véritable rou-
te de fon bonheur en réfléchiflTant ,

fur la nature de fon être avec un


amour-propre plus éclairé & plus pé-
nétrant ?

Dire que l'expérience fait à l'hom-


me le préfent de la raifon qui lui
manquoit auparavant , ce feroit fou-
tenir que Thomme ne nait pas raifon-
nable 5 mais qu'il le devient , c'ell-

à-dire ,
qu'il n'acquiert fon eflfence
i^UQ long-tems après Ibn être.

Mais fi cette peniée eft abfurde


s'il tft aiflî impcflible à l'homme en
tout tems de n'être pas doué de rai-
Philosophiques. Mcd. IX. i 3

fou que de n'être pas homme ; lî


l'expérience peut bien la développer
en lui mais non pas la lui donner,
,

ilne tenoit donc qu'à lui de faire


marcher h raiibn avant l'expérience
& de découvrir par fes reflexions
l'ordre qui doit régler les démarches
d'une nature intelligente , au lieu
de ne l'apprendre que par le défordre
même de cette nature.
L'homme ne Ta pas fait, me di-
ra-t-on , il s'eft égaré d'abord ; & ce
font feulement égaremens qui
fes
l'ont enfin ramené dans le bon che-
min. 11 a commiencé par haïr, &
c'elt par le mauvais fuccès de la hai-

ne qu'il a enfin appris les avantages de


l'amour. Mais i*. que m'importe d'e-
xaminer ce que Thomme a fait Se pau
où il a commencé? il me fuffit de
favoir ce qu'il a pu faire.en fuivant fa
raifon qu'il lui ell fans doute naturel
de iuivre , & qui a dû régier les pre-
miers mouvemens de fon cœur; c'eft
uniquement par-là que je puis juger»
non pas de ce qu'il a fait , mais de ce
ir 6
152 MÉDITATIONS
qu'il lui étoit naturel de faire ; ve'rî-

table objet de mes recherches qui ne


tendent qu'à découvrir à quoi un
amour-propre raifonnable me porte
naturellement. Or, puis-je douter
qu'un amour- propre de ce caradere
ne fente aifément combien l'état de l'a-
mour eil: plus avantageux à Thomme
que l'état de la haine ? Soit que j'é-
lève mes regards julqu'à Dieu , ou
que je les abaiffe fur mon être , foit
que je raifonne avec moi , ou que je
ne fafTe que me tâter pour ainfi dire
& étudier la pente naturelle de mou
ame , tout ce que je connois & tout
ce que je fens ne m'apprend - i- pas
également les biens de l'amour & les
maux de la haine ? Ai-je befoin de
quelque autre connoiffmce pour op-
ter entre ces deux fentimens , &
choifir le feul qui me foit entièrement
convenable ? S'il eft donc vrai que
rhomme ne l'ait pas fait; fi l'on
peut dire avec raifon qu'il a pris d'a-

bord une route contraire à fon bon-


heur 9 eft-ce la nature qui lui a man-
Philosophiques. 31êd. IX. 133
que , ou plutôt n'eft-ce pas lui qui a
manqué à la nature & qui s'eft réduit
à n'apprendre que de l'expérience ce
qu'il pouvoir éc devoit apprendre de
la raifon ?

2\ £lt-il vrai même que l'homme


n'ait pas commencé par connoitre les
avantages de l'amour lar la haine ?
La première &
la plus ancienne de

toutes les fociétés , je veux dire cel-


le du mari & de la femme a-t-elle ,

été formée par d'autres nœuds que


par ceux de l'amour ? Les deux pre-
mieres créatures raifonnables qui ont
été unies par le mariage ont-elles pu
douter qu'il ne leur fût plus doux &
plus avantageux de vivre en paix &
de s'entr'aider par des fervices mu-
tuels, que de fe déclarer la guerre &
de fe nuire réciproquement ? Y a-t-

il jamais eu un père , pour parler


encore d'une autre efpece de fociété ,
qui n'ait commencé par aimer (es en-
fans ? Où a-t-on vu des cnfans dont
le premier mouvement n'ait pas été
yne inclination naturelle pour ceux
134 MÉDITATIONS
dont ils avoient reçu la vie? S'il

y a eu quelqu'exemple du contrai-
ré , ce qui douteux ; les
eft fort
nionFcres dans morale dérogent-ils
la

plus aux ioix naturelles que dans la


phyfique ? .Enfin pour ne pas faire
ici une plus longue induction qui ,

ne feroit prefque qu'une répétition


inutile de ce que j'ai déjà dit ailleurs,
l'homn^.e n'a-t-il pas toujours fenti
un plaifir fecret à voir fon femblable?
K'a-t-il pas toujours préféré la com-
pagnie à la folitude ? N'a-t-il pas
toujours mieux aimé obtenir par la
douceur les biens qui excitoient fes
defirs
, que de les ravir par la force?
Suppofons même qu'encore à pré-
,

fent &
au milieu de toute la corrup-
tion qui a perverti notre nature,
deux hommes raifonnables fe ren-
contrent feuîs dans une isle déferte,
leur premier mouvement fera-t-il de
fe détruire l'un l'autre, de le priver
par là de l'unique fociété qu'ils peu-
vent avoir » & de tous les fecour^
Philosophiques. Mcd. IX. 1 3 f

qu'ils ont lieu d'en attendre récipro-


quement ? Ne chercheront-ils pas au
contraire à goûter douceur de cet-
la

te fociété , à jouir du piaifir de fe


voir, de le parler, de s'aimer, à
fe procurer par là les avantages qui
manquent a chacun d'eux & qu'ils ,

ne peuvent acquérir que par leur


union ?
C'eil donc en vain qu'on veut op-
pofer ici ce que Thomnie fuie à ce que
l'homme doit faire la première pen- :

te de fon cœur efi: d'accord fur ce


point avec les premières lumières de
fa raifon ; l'un &rautre lui infpirent
naturellement l'amour de la fociété
ou par voie de fentiment , ou par
voie de jugement, i a nature pré-
vient l'expérience , & l'expérience
ne fert qu'à confirmer & à juftifier
rimprelfion de h nature.
3'. Q^îe fert après tout d'étaler
avec oïlientation le fpeclacle de tant
d'hom.iies déréglés , violens , liviés
à la haine Se aux paffions qu'elle traî-
ne à fa fuite , ennemis de leurs fem-
13^ MÉDITATIONS
blables , ennemis de la fociété , en-
fin ennemis d'eux - mêmes & tra- ,

vaillant contre leur propre félicité?


Les maux qu'ils caufent & ceux qu'ils
foufFient à leur tour ne font pro- ,

pres qu'âme convaincre encore plus


qu'ils agilTent contre leur véritable
nature en fe livrant aux paffions qui
Tout corrompue fans la détruire.
Hobbes lui - même eft forcé de les
condamner comme moi. Toute la
différence qui nous fépare , eft qu'il

réduit leur faute à ne s'être pas inf-


truits par l'expérience au lieu que ,

je la fais confifter en ce qu'ils n'ont


pas prévu par la raifon ce que l'expé-
rience leur a montré, llspouvoient
le prévoir ; ils le dévoient ; ils l'ont
fait même en partie , puifqu'ils ont
commencé par avoir une inclination
naturelle pour quelques-uns de leurs
femblables; & qu'il n'eft point
d'homme qui n'ait aimé avant que de
haïr. Donc ils font coupables contre
la raifon même & par conféquent
,

contre la nature ; doue il leur étoit


Philosophiques. Mld. IX. 137
auflî naturel de ne l'êcre pas , qu'il
eft naturel à un être raifonnable ds
fuivre les premières leçons de la
raifon.
Par conféquent, je ne me fuis

pas trompé quand j'ai dit que le fyf-

tême du philofophe Anglois fe réduit


uniquement à changer mal à-propos
l'ordre de ma route en me rame- ,

nant à la nature par le circuit dange-


reux d'une expérience que je ne fau-
rois faire impunément. Quelque
parti que je prenne, il faudra tou-
jours que je revienne à cette raifon
naturelle, nVenfeigne que je
qui
dois faire du bien à mes femblables
& que je finiffe par où j'aurois du
commencer. S'il y a quelque diftinc-
tion à faire entre celui qui fe fera
corrigé par l'expérience , & celui
que la raifon aura dirigé dès le com-
mencement , elle fera à-peu-près
femblable à la que les géo-
différence
mètres obfervent entre Tordre analy-
tique & l'ordre L'un
fynthétique.
fera remonté des conféquences au
13S Méditations'
principe l'autre fera defcendu du
,

principe aux conféquences. Mais ti

après s'être féparés dans les moyens,


ils fe réuniront dans la fin , & ils fe

rencontreront tous deux dans ce


point fixe& immobile dont le fécond
fera defcendu & où le premier fera
remonté ; je veux dire dans cette
règleconnue à l'un par la raifon & k
l'autre par l'expérience , qu'il con-
vient à rhomme d'aimer fes fem-
blables.
Mais bien loin qu'on puifle con-
clure de la différence de ces deux
routes qu'il ne foit pas naturel à
l'homme d'avoir cette difpofition
c'eft au contraire ce qui achevé de le
démontrer invinciblement.
Peut-on foutenir qu'il ne foit pas
naturel à Fhomme de prendre un
parti que la raifon & Texpérience lui
préfentent également , comme le
feul qui puiffe le conduire fûrement
à l'état le plus heureux pour lui dans
cette vie Je m'arrête même
? fi l'on
Yeut à la feule expérience , & je dis :
rHILOSOPHîQ.t-'ES. ^Wi. IX. 13^
OU l'on conviendra qu'il eft naturel
ù l'homme de fuivre la route qu'elle
lui montre; & alors on ne pourra
s'empêcher de reconnoître aufli qu'il
de mériter la bienveil-
lui eft naturel
lance des autres par la Tienne , puif-
que c'eft là ce que l'expérience lui
enfeigne ; ou l'on prétendra qu'il ne
lui clt pas naturel de régler la con»
duite fur cette expérience même , &
qu'ilne le fait que par force & com-
me malgré lui. i\Iais en ce cas , il
faudra donc foutenir auffi que tous
les hommes agiflent contre leur na-
ture en fe conformant aux leçons de
cette expérience. Ce n'elt pas tout;
comme on ne peut refufer de conve-
nir que l'état où ils tendent par-là eft
le plus favorable à leur félicité, fui-
vant la mefure de leur condition
préfente , il faudra aller encore plus
loin , & dire qu'en tendant à la lîtua-
tion qui convient le mieux à leur na-
ture les hommes agilïent continuel-
lement contre leur nature même ;

conféquences fi étranges , fi abfur-


140 MÉDITATIONS
des , fi in foutenables , qu'elles fe
tournent en preuves contre un fenti-
ment qui ne peut fe foutenir que par
de tels paradoxes.
Je puis donc imiter encore ici cet-
te méthode des géomètres , qui fup-
pofant d'abord une propofition fauf-
fe comme certaine , trouvent dans
les fuites nécelTaires de cette propo-
fition même , la démonftration de
la vcrité qu'ils veulent établir.
En effet tout le fyftême de Hobbes
fe réduit à cette feule propofition que
je regarde, pour un moment, com-
me fi elle étoit véritable. L'homme
n'aime pas naturellement fes fem-
bîables , parce qu'il n'aime que lui-
même. Voyons donc quelles font
les conféquences qui en réfultent.
Donc 1 homme commencera par
haïr fes femblables ; & c'efl: une
conféqùence avouée par le même
philofophe.
Mais en les haïfiant il éprouvera
une longue fuite de peines qui ne
manqueront pas de le rendre mai.
heureux.
Philosophiques. H'iêd. IX. 141
Donc une tiifte expérience le force-
ra à faire au moins femblant de les ai-

mer pour fe procurer par-là les biens


que leur haine excitée parla fienne,
,

luirefufe, & que leur bienveillance


animée par les marques apparentes de
fon affeclion, peut feule lui accorder.
Mais la réalité de fon amour pour
eux encore plus utile que les
lui eft
feules apparences de cet amour , &
la même expérience lui montrera
que les hommes y prenant plus de
confiance, feront plus portés à lui
faire du bien, au lieu que fa dil-
limulation lui devient fatale ii elle eil
une fois découverte.
Donc l'expérience lui apprendra
que plus il s'aime lui-même , plus il

doit fe porter à aimer réellement les


autres hommes.
Mais dans tout cela il ne fera que
fuivre l'imprèffion de fa nature qui le
conduit d'elle - même à aimer non-
feulement fon bien propre, mais
ceux de qui il peut le recevoir.
Donc il agira directement félon la
142 MÉDITATIONS
nature en aimant Tes femblables , &
par conféquent de cette propofition
même qu'il efl: naturel à Thomnie de
s'aimer lui-même, je parviens par
une fuite de propofitions évidentes
& néceiïaires h celle - ci : Donc il lui
efl naturel d'aimer les autres hommes.
En un mot l'homme s'aime natu-
rellement lui-même : c'eft une pro-
pofition qui avec
m'eft commune
Hobbes. en conclut que l'homme
11

hait naturellement fes femblables.


Moi, au contraire, je conclus de
cette même propofition que l'hom-
me aime naturellement. 11 eft aifc
les

de j uger par tout ce que je viens de di-


re,quelle efl: la plus jufre de ces deux
conféquences ; & la chofe me paroît
à préfent fi évidente , que je regrette
prefque le tems que j'ai employé à
réfuter un fyfl:ême qui ne peutfe fou-
tenir , connue je Tai dit plus d'une
fois , qu'en fuppofant qu'il efl: natu-
rel à un écre raifonnable d'agir non-
feulement contre la raifon , mais
contre une expérience qui la con-
Philosophiques. Hlêd, IX. 143
firme pleinement de l'aveu même
des défenieurs de cefyriême.
Je palFe donc à prélent aux con-
féquences du principe que j'ai éta-
blidans cette méditation , ou aux
règles que mon amour -propre doit
me prefcrire, en frjfant uiage de
ma raifon & de mon expérience
pour tendre à ma perfection & à
mon bonheur par la fociété que j'ai
avec les autres hommes. C'ell: le

troifieme point que je me fuis pro-


pofé d'approfondir, & qui fera le
fujet de ma méditation fuivante.
Ï44 MÉDITATIONS

DIXIEME MÉDITATION.
Sommaire.
L Objet de cette méditation ejl de ti-.

rer , des principes établis dans les


trois méditatio7u précédentes , les

CQuféqiiences générales & particu-


lieres qui font comme autant de
règles que man amour-propre , s'il

ejl raifonnable 9 doit fuivre par


rapport aux trois objets ejfentiels

de fon attachement , Dieu , moi-


même ^ les antres kom'mes. Tons
les prirjcipes réduits à cette unique
proponticn , que mon véritable
bo7iheur confijle dans la jouijjance
d2 ma perfection 8? dans la fatis^
faction qîd oi eji infép arable, Re*
gles gé:'iérales qui naijfent de cette
propDJiîion fondamentale. Les re^
gles particulières '& propres à cha^
que efpece d'amour ne font que des
fuites naturelles de ces loix généra*
les.
Philosophiques. 3Iêd.X. 14Ç
les. De 'là l'obligation d'aimer
Dieu cara&eres de cet amour ;
:

devoirs qu'il mHmpofe. Amour que


je rue dois à moi-rêième : j'en décou^
vre tous les devoirs & toutes les
règles dans ce principe général ,

que ,Jî je fuis raifonnable , je tends


toujours à mon bcnhevs par mx
perfection. Amour pour mes fer,:-
blables : règles qui doivent en di-
riger les fentimens & les démar^
ches : je puis avoir avec eux des
liaifons plus ou inoins étendues
Êf ,

chacun de cngagemens a des rè-


ces
gles qîd lui font propres. Frcmiere
fociété qui embraffe tout le genre
humarn. Toutes les règles qui.
07it rapport renfermées dans ces
deux maximes générales; i*. je
vi'aime d'autant plus moi-jnême que
j'aime davantage les autres hom-

mes. 2". Alon amour pour eux


doit tendre uniquement à les rendre
heureux en les rendant parfaits.
La réunion de toutes les règles
qu'un amour-propre, conduit par^
Tome IF. G
«4^ MÉDITATIOW»
la raifon , me prejcrit par rap^
port à Dieu , à moi-r/ièrne ,à mes
femblabks forme , le droit natitreL
Faujjes idées des Jurifconjïdtes ro^
r/7ains fur cette matière, Après la
fociété générale de tout le genre

Jbumain , viennent les fociétés for^


rnées d'une feule nation foumife au
même goiivernement. On peut les

confîdérer les unes pur rapport aux


autres y ou chacune en particulier^
dans les bornes de fon territoire.
Sous ce double point de vue , fe
préfente un nouvel ordre de devoirs
qui lient les membres avec les
grands corps ; ou les grands corps
les uns avec les autres. De-là le

droit des gens. Notioiis fauffes ou


wiparfaites des Jurifconjïdtes ro-
mains fur ce point. Diverfes for-
mes de gouvernement. Devoirs ré-
iiproques des citoyens envers la pa-
irie^ &
de la patrie ou de ceux
qui la gouvernent envers les ci-
ioyens. Principes généraux du droit
€ivil des nations : devoirs qui m
Philosophiques, Med.X. 147
réftdtent. Règles que raraour-pro-
pre y par la raijun pref^
dirigé ,

crit par rapport à cesjociétés par*


ticulieres que le mariage la naif- ,

faîice y la parenté ou l'alliance ^


t amitié peuvent former entre les
hommes. Ainjï l'a/nour-propre qus
Hobbes repréfrnte comme ejfentieh
lonent ennemi de tous nos devoirs ,
devient au contraire quand il ,

n'ejl pas perverti par les pqdJons ,

un législateur parfait , //// Icgisla»


teur univerfel. Faine objeciion de
ce que les règles d'un amour-pro^
pre , toujov.rs raifonnable , fo7tt
trop aU'deJfus de la foiblejfe I:th

maine. Certitude &f importance de


ces régies indépendantes des vices
ou de la fidélité des hû'>7vnes. Obli*
gation de recourir à Dieu pour
trouver en lui le fupplémeut ^k
remède de mon impuijfance,

M i Es principes que j'ai établis dans


mes trois dernières méditations fur
G ^
148 MÉDITATIONS
les deux efpeces d'amour que j'y ai
diltinguées , me paroiiïent non-feu-
lement fimples & certains , mais
d'une fi grande fécondité , que je
puis y découvrir aifément toutes les
tegles que mon amour- propre doit
fuivre par rapport aux trois objets
effentiels de fon attachement , je
veux Dieu moi
dire , - même & les
autres hommes.
En effet, tous ces principes, bien
médités peuvent fe réduire à cette
,

unique proporuion que mon véri- ,

table bonheur confiée dans la vue ,


ou , s'il m'eft permis de parler ainfi,
dans jouiiïance de ma perfeftioti
la

& dans la fatisfaclion qui en eft infé-


parable , lorfque je crois pouvoir
avec raifon me complaire dans nici-
même.
Telle eft la véritable fin que me
je

propofe naturellement , foitque mon


amour s'élève jufqu'à Dieu , foit que
je le renferme dans moi - feul , (bit
qu'il fe répande au-dehors fur tous

les objets qui peuvent exciter en moi


Philosophiques. Mcd. X. 149
des fentimens agréables. Je veux tou-
jours être heureux , je fens que le &
plus fur moyen de le devenir , eft de
en toutes chofes à augmen-
travailler
ter la , ou pour parler
perfedion
comme je Tai déjà fait , la grandeur
& l'étendue de mon être en m'ap- ,

proprianc, autant qu'il nveft pofli-


ble 5 tous les avantages que je peux
recevoir des objets qui font hors de
moi.
Toutes les règles générales ou
particulières parlelquelies je dois di-
riger les démarches de mon amour-
propre , s'il elt raifonnable, nefont
que des conféquences direcles & im-
médiates de cette vérité. Je ài^^géné'
raies 8? particulières , parce qu"eii
effet j'en diftingue de deux fortes
par rapport a l'objet propre de cette
méditation qui doic renicrmer les
loix dont mes trois méditations pré-
cédentes ne font, pour ainfi dire,
que le préambule, ou m'upprendre
à recueillir , dans la pratique , le fruit
IfO MÉDITATIONS
des vérités dont je me fuis convaincu
dans la fpéculation.

Les premières règles font celles


que je nomme des règles générales
parce qu'ellesconviennent égale-
ment à tout amour , quel qu'en puiffe
être l'objet.
J'appelle les autres des règles par-
ticulières 5 parce qu'elles ion pro-
pres à chaque efpece d'amour confî-
déré par rapport à fon objet , qui
comme je viens de le dire , ell ou
Dieu ou moi-même
, , ou les autres
hommes.
Je commence par les règles géné-
rales , & je les renferme dans un pe-
tit nombre d'articles qui feront com-
me les principaux corollaires de ma
propofition fondamentale , parce
qu'elles naiffent toutes de l'idée & du
defir que j'ai de ma perfeilion & de
mon bonheur.
1. La perfedion de mon anie n'é-
tant autre chofe que le bon ufage de
ma liberté pour connoître par moa
intelligence ce qui m'eft véritable-
VniLOSOvniQVEs. AJéd. X, Mi
ment utile, & pour m'y attacher
par ma volonté, je dois rapporter
à cette fin toutes les opérations de
mon efprit tous les mouvemens de
,

mon cœur, & c'eft à ce but que je


tendrai toujours , û j'aime Dieu ,

moi-même & mes femblables comme


je dois les aimer.
Mon bonheur n'eft qu'une fuite
11.

de ma perfedlion & quel que foit


;

l'objet de mon amour, c'eil dans


mon ame que je dois chercher
feule
ce bonheur, non -feulement parce
qu'elle eft capable d'une perfection
bien plus grande que mon corps ,

mais encore parce que tout fentiment


agréable , en quoi confîfte Teffence
du bonheur , ne peut fe trouver que
dans un écre capable de fentir. Ma
féconde règle fera donc d'être tou-
jours attentif à ce qui peut rendre
mon ame véritablement & folide-
ment heureufe par l'ufage qu'elle fe-
ra, dans fa conduite, des connoif-
funces aue j'ai acquifes fur ce fujet.
G 4
IÇ2 Mi D 1 T \ T I NS
m. Mais 5 comme je l'ai dit dans
ma feptieme méditation , tout bon-
heur ou tout plaifir aduel naît en moi
de l'opinion que j'ai de pofieder du
bien opinion qui me trompe fou-
:

vent par excès ou par défaut c'eft- ,

à-dire, parce qu'elle retranche ou


parce qu'elle ajoute à Tidée réelle de
ce qui m'eft véritablement avanta-
geux ; ainfi pour éviter cette double
méprife , à Tégard de tout ce que
j'aime , je jugerai toujours de ce qui
excite mon amour relativement à la

valeur réelle qu'il peut avoir par


rapport à moi. Sans diminuer cette
valeur par une réfiilancc aveugle 6c
téméraire à l'impreffion naturelle du
vrai bien Paugmenter par une
5 fans
facilité auiTi imprudente à fuivre le
rapport de mes fens ou le jugement ,

trompeur de mon imagination.


IV. Ce fera donc en oblervant
toujours cette règle que je préférerai
le plaifir le plus grand, le plus du-
rable & à plus forte raifon le bon-
,

heur qui renferme tous les fenti-


Philosophiques, i^fi'rf. X 153
mens agréables ou qui remplit tous
ines defirs , à une fatisfadion impar-
faite ou paiïligere qui ne fert qu'à ir-
riter ma Ibif au lieu de lappaifer;
& par conféquent je facrifierai ians
peine une joie plus fenfible , mais
de peu de durée à un contente» ,

ment moins vif, mais ftable & per-


manent qui me procure non pas un
,

feul ade mais une habitude conl-


,

tante & ce que j'ai appelle un état


,

de plaifir.

V. Pour m'affermir dans cette rè-


gle , j'envifagerai les planirs non-
feulement en eux-mêmes, mais dans
leurs fuites & ces voluptés inno-
;

centes , qui ne peuvcnc m'expoier à


aucun retour de douleur me pa- ,

roitront bien au-delTus de celles qui,


quoique plus grandes dans le mo-
ment préfent, deviennent pour moi
la fource d'une longue fuite de
plaifirs.

VJ. Comme le mal ou la douleur


font le contraire du bien & du iplai,
iir , j'en ferai le difcernem-^itpm- jpg
G 5
IÎ4 MED I T A T l N »^

mêmes règles que je me fuis pref-


crites par rapport à ce qui m'efl bon
ou agréable : règles qui m'appren-
nent également & ce que je dois re-
chercher 5 & ce que je dois éviter.
Vil. tn comparant les peines
avec les plaifirsj'ai reconnu que la
,

feule exemption de toutes fortes de


peines cft par elle-même un fi grand
plailîr que s'il faut acheter Tétat où
,

J€ puis goûter cette fatisfaction par la


fouffiance d'une peine fupportable
Se paiî'agere , je ne dois pas héfiter à
prendre ce parti, comme je le prends
en effet toutes les fois que je n'ai
point d'autre voie pour conferver
QU pour recouvrer ma fanté qui n'a ,

fouvent pour moi que le fimpie plai-


fir de ne fentir aucune douleur à l'oc-

cafion de mon corps.


Yill. l'ar conféquent la crainte
d*une peine aduelle , qui n'eft pas
mes forces doit encore
îtu-delius de ,

moins nVempécher de me procurer


un état habituel qui ne m'offre pas
feulement Texempcion de toute dou-
PpîiLoso?Hîa"UEs. Aled, X, i s f

leur , mais qui m'aOTure la jouiilance


d'un plaifir btaucoup plus grand que
la peine par laquelle je fuis obligé de
l'acheter. Or tel eft celui qui rélulte
de la vue de ma perfeclion Toit que ,

je m'occupe de moi feul, ou que je


me regarde comme y afpirant par Ta-
mour de Dieu , ou par celui de mes
femblables. Donc il n'y aura poir.t
de peine qui ne me paroifTe fuppor-
table quand je la comparerai avec
plaifir , foitque cette peine confiile
dans la privation d'un bien qui m'elt
agréable, foit qu'elle aille même juf.
qu'à me faire fouffrir un mal réel
dont le fentimcnt foie trille & dou-
loureux pour mon ame.
IX. Âlais , d'un côté , ma fou-
Teraine perfedion elt d'être uni à
Dieu ; & de l'autre, ma perfedlicu
portée à ce dernier degré, me faic
pofféder auffi le fouverain bonheur ,

ou le feul qui foit capable d'éteindre


tous mes defirs en renipliflant toute
k capacité de mon cœur.
G €
1^6 Méditatio:î;s
AiîiU ma dernière règle, qui ren-
ferme toutes les autres , fera de ten-
dre toujours à cecte union comme à
la dernière fin de mon amour -pro-
pre , qui , s'il eft éclairé & conduit
par la raifon , ne m'attachera ni à
moi-même ni à d'autres créatures
bornées comme moi , que pour me
rendre véritablement heureux en me
rendant véritablement parfait, par
l'imitation & la poCeffion du Ibuve-
rain erre.
Telles font les règles générales &
communes à toutes fortes d'amour
qui font renfermées , comme je lai

dit 5 dans les pi us fimples idées de ma


perfection ou de mon bonheur. Les
règles particulières ou propres à cha-
que t[pQC^ d'amour qu'il s'agit à pré-
fenc d'expliquer , ne font que des
fuites ou des conféquenccs naturelles
de ces loix générales.
Ainfî pour appercevoir du pre-
mier coup d'œil le principe de tou-
tes les opérations régulières jde mon
amour par rapport à Dieu , je n'ai
Philosophiques. Aled, X. i <;
7
qu'àraifonner de cette manière.
Je veuxm'aimer moi - même , &
pour pouvoir m'aimer raifonnable-
ment , je cherche à me regarder
comme partait ne laurois
: vn^ïs je

y parvenir, comme je viens encore


de le répéter (ï mon être borné ne
,

s'unit intimement à l'être infini où je


trouve ce qui me manque, & qui
élevé tellement mes penlées Si mes
fentimens , qu'ils deviennent , en
quelque manière, ceux de la divi-

nité même.
ne m'aime parfaitement qu'au-
Si je
tant que je luis uni à Dieu parce ,

que jufques-là l'objet de m.on amour


demeure toujours eOentiellement im-
parfait, donc aimer Dieu, je
je dois

ne dis pas autant, mais plus que moi-


même ou plutôt je ne peux m'ai-
,

mer raifonnablement qu'en lui ; ou


pour m'exprimer encore d'une autre
manière c'eft lui que j'aim.e vérita-
,

blement en m'aimant moi-même;


puifque ce moi qui eil l'objet de
mes premiers regards , le perd &
1^8 MÉDITATIONS
s'abyme , pour parler ainfi , dan*
rinimenfité de l'être divin qui de-
vient l'unique terme démon afFcclion.
Voilà la première règle que je dois
nie preicrire à moi-même.
Par conléquent c'elt l'idée de Dieu
qui eft la règle & la mefure de cet
amour infiniment fupérieur à tout
autre que je dois avoir pour lui.Or
cette idée me le reprélente comme
l'être qui peut feul foutenir ma foi-
bleiïe, fuppiéer à mon indigence «
ou , au contraire , augmenter l'une
& l'autre en me refufant l'appui &
le fecours dont j'ai befoin & qui en ,

effet ufe continuellement de ce pou»


voir , puifqu'il n'y a aucun fenti-
ment agréable ou défagréable dans
mon ame dont il ne foit l'auteur :

cnforte qu'étant toujours le maître


de me donner l'un & de m'épargner
l'autre, il eft le feul bien réel , ou
plutôt il eft tout bien pour moi , &
par conféquent le feul objet vérita-
ble de mon amour.
Mais fi jÇela eft , je dois Taimej?
pHILOSOPHiaVES. Med. X. IÇf
comme tenant en fa main tout ce qui
me paroît aimable & je dois le ,

craindre comme diipofant aufîî abfo-


lumen t de tout ce que je trouve re-
doutable. Ce donc à lui feul que
fera
j'aurai recours pour obtenir l'un ou
pour éviter Pautre & par conie- ;

quent je découvrirai dans mon


amour -propre même, sil efl rai-
foiinable, le fondement de la prière
la plus digne de Tétre fupréme, c'eft-

à-dire , de celle qui tend à obtenir


de lui qu'il me donne les vrais biens
&; qu'il détourne de moi les vérita-

bles maux, quand même je ferois


affez aveugle pour me tromper fur
les uns ou fur les autres , & pour lui
demander comme un bien ce qui
doit être regardé conmie un mal :

prière dont les iages même du paga-


niihie nous ont tracé le modèle ,
tant ih ont fenti par les feules lu-
,

mières de la raiibn que cette prière


,

n'étoit qu'une fuite de la nature de


rhcmme comparée avec la nature
de Dieu. Ainfi ma féconde règle.
l60 J\l É D I T A T I l!i

tirée de l'idée que j'en ai , fera d'ai-


mer , de craindre , d'invoquer le
niaitre de la vie & de la mort, le
fouverain difpenfateur des biens &
des maux , en qui feul je puis trou-
ver ce qui me manque , c'eft-à-dire ,

cette peifedîon, cette intégrité, cet


accompliflement de mon être que je
ne celTe jamais de defirer.
Mais Tétre infiniment parfait ne
fauroit le communiquer ni s'unir qu'à
ceux qui reOemblent
lui autant ,-

ou qui s'effor-
qu'il leur eit pclfiblca
cent d'acquérir au moins, quelques
,

traits de cette augulte refiemblancc


par l'imitation defes divins attributs.
Or je ne puis faire coniifter cette imi-
tation que dans la conformité de
mes penfees de ma volonté de mes
, ,

paroles , qui font l'image de m^es


penfées Si de mes adions , qui font
leifet de ma volonté , avec les pen-
fées & la volonté de Dieu même.
Mon amour pour Di^u ne fera donc
véritable & ne tendra jamais digne-
ment à fon unique fia , qu'autant
PHILOSOPHiaUE-S. Hïed, X, I ^I

qu^il me portera à penfer, -à juger


de tout comme Dieu à vouloir tout
,

ce que Dieu veut , à rejetter tout


ce qu'il ne veut pas; & ce fera la

troifieme & la plus importante de


toutes les règles que mon amour-
propre fe prefcrira par rapport à ce
grand objet de fon attachement.
Mai comment parviendrai-je à être
fuftiiamment initruit de fes idées &
de fa volonté ? Je ne connois que
deux voies qui puiflent me conduire
à une fcience 11 néceffaire & fi im-
portante pour moi.
La première cfl celle que j'ai ap-
pelléedans ma quatrième méditation,
la révclutlon naturelle , je veux dire
ce qje les lumières de notre raifon
nous découvrent fur ce point, en y
joignant ce qu'un fentiment inté-
rieur , ou une confcience certaine ,

nous tait connoître fur notre nature


toujours comparée avec celle de
Dieu.
Je méditerai donc d'un côté fur
les notions que j'ai de la divinité
j62 Méditations
de fa fcicnce & de fa fageffe infinie
de fa toute piiiffance, de
fa fouve-

raine bonté en un mot de fa per-


,

fedioaabfolue & univeifelle foit ,

que je confidere ces attributs dans


toute retendue de leur idée foit que ,

je les envifage dans les ouvrages de


Dieu & dans la manière dont il les
conduit.
J'étudierai de l'autre la nature &
les propriétés de mon être, fa gran-
deur & fa baiïeffe , fa force & fa foi-
bleffe ; en quoi confiile la perfec-
tion de fon intelligence & celle de fa
Tolonté; ce qui peut le rendre heu-
reux ou malheureux; ce qu'il a reçu
& ce qu'il reçoit continuellement de
Dieu ; ce qu'il doit en defirer & ce
qu'il a ]kii d'en attendre s'il eft tou-
jours fidèle à chercher dans l'être in-
fini ce qui manque à fon être borné.
Par ces deux fortes de méditations,
je parviendrai à établir des principes
certains & comme des points fixes
ou immuables qui feront autant d'a-
xiomes évidens , parce qu'ils feront
Philosophiques. uWi?r/. X 1^3
clairement compris dans Tidée mê-
me que j'ai de Dieu &; de Phomme.
H ne me reftera donc après cela
que d'en tirer des conféquences aulli

directes que néceiTaires, comme je

l'ai fait en plufieurs endroits de cet


ouvrage , qui me feront connoitre en
général & ce que Dieu juge & ce
que Dieu veut dans les actions prin-
cipales de ma vie , je veux dire dans
celles qui oiu un rapport plus eden-
tiel avec ma perfeflion & mon bon-
heur. Et comme ces conféquences
feront auffi évidemment renfermées
dans mes que mes prin-
principes ,

cipes le font eux-mêmes dans fidéc


que j'ai de l'être infini & de mon
être borné, la coiinoiflancc que j'ac-
querrai par cette voie , fera auffi cer-
taine & aufii démontrée que celle
des vérités de la géométrie , parce
que j'y parvenu par une voie
ferai

auffi fimple que lumineufe & qui ,

me paroît même à la portée d'un plus


grand nombre d'efprits que la fciencc
profonde des mathématiques.
I ^4 MÉDITATIONS
A la vérité mes lumières feront
toujours bornées ou imparfaites ;
mais elles n^ le font pas moins dans
ce qui appartient à l'objet entier de
la géométrie parce qu'il n'y a au-
,

cune cojinoifiancede l'efprit humain


qui ne porte néceiTairement le carac-
tère de fon imperfeélion ; & celle
que la raifon me donne des idées &
de la volonté de Dieu , quelque mé-
diocre qu elle foit , me fufEra néan-
moins pour régler miennes fi je les ,

fuis toujours également attentif à


juger, par lumière plutôt que par
fentinient, de la conduite que Dieu
exige d'un être qu'il a créé pour le
rendre heureux parTimitation de fon
auteur.
A cette première manifeftation des
loix du créateur, qu'on appelle la

révélation naturelle, je conçois qu'il


peut en joindre une féconde encore
plus lumineufe plus étendue &-plus
,

utile pour nous que la preniiei'e ,


s'il veut bien venir au fecours de no-

tre foibie raifon pour nous rcveier


Philosophiques. 3Iéd. X. i ^f
lui-même fes idées & fa A^olonté fur
la vraie perfedion , fur le bonheur
folidc de notre être, fur la voie par
laquellenous pouvons y parvenir
fur le il veut
culte par lequel que
nous honorions fa grandeur infinie ,
en un mot fur tous nos devoirs par
,

rapport à lui.

La quatrième règle fur la conduite


de mon amour à l'égard de l'être fu-
prême aura donc deux parties.
,

Je m'attacherai premièrement à
méditer, à étudier, à découvrir ce
que Dieu penfe Se ce que Dieu veut,
en failant le meilleur uiage qu'il m'efl:
poffible de ma raifon , pour m'élever
par degrés à une connoiiïance qui
eil, à proprement parler, la feule
fcience néceliaire à l'homme.

Mais affligé de l'imperfeftion de
mes découvertes Si de la foibleiïe
,

de mon ame qui ne i>.it pas même


,

encore tout le bien qu'elle connoît


je chercherai de bonne foi à y fup-
pléer par le fecours de la révélation
ïiirnaturelle. Je comprendrai que s'il
1^6 MÉDITATIOKl
y en a unec'eit le plus grand pré-
,

fent que bonté de Dieu ait jamais


la

pu faire au genre humain , puifqu'il


l'a mis par-là en état de le chercher &
de le trouver. Ma raifon pourra mê-
me aller jufqu'à me faire fentir deux
vérités également importantes fur ce
point.
L'une que , fi Dieu a daigné m'ex-
pliquer lui-même que je dois
les loix
fuivre pour régler démarches de
les
mon amour , il aura fans doute ac-
compagné fa parole de tant de fignes,
de prodiges & d'effets évidemment
lurnaturels , que tout efprit raifon-
nable & attentif puiffe reconnoîtreà
ces marques éclatantes que c'eii Dieu
même qui a parlé.
L'autre, que pour me mettre en
état d'accomplir ce qu'il me com-
mande, il aura auffi joint à ces pré-
ceptesun attrait puilTant & un fe-
cours capable de remédier à mon in-
firmité , & qui me donne la force
néceffaire pour tendre à la véritable
perfeflion par la route qu'il aura
Philosophiques. ii7/^U X 1^7
bien voulu me tracer.
Il me paroit certain que la vérita-
ble religion , c'eft-à-dire , celle qui
peut fe vanter détre la feule dépofi-
taire de la révélation furnaturelle,
doit avoir ces deux caractères. Mais
y en a-t-il une dans le monde qui
les réuniffe efFeclivement ? C'eft ce
qui deviendra le plus digne objet de
mes recherches. Heureux fi je puis
parvenir à la reconnoitre, je n'aurai

plus après cela qu'à m'inftruire plei-


nement de tout ce qu'elle enfeignc
aux hommes pour leur apprendre à
conformer leur volonté comme leurs
penfées à celles de Dieu , & je joui-
rai alors du plaifir de voir , comme
je le reconnoîtrai encore plus dans
la fuite que c'eft mon amour-pro-
,

pre même , toujours éclairé comme


il le doit être par les lumières de ma
raifon , qui m'a conduit par degrés
jufqu'à la connoiffance & à la prati-
que de la véritable religion.
Un plus long détail fur mes de-
Toirs k l'égard de l'être infini feroiê
16^ MÉDITATIONS
inutile par rapport à mon deffein
dans cet ouvrage. Je conçois qu'ils
font tous éminemment renfer-
més dans les que je
quatre règles
viens de prefcrire, & l'ordre que
me
je me fuis propofé demande que je
paffe maintenant au fécond objet de
mon amour, je veux dire à moi-
même que j'aime toujours égale-
,

ment, foit que ma complaisance fe


renferme uniquement en moi foit ,

qu'elle fe détourne , comme je l'ai

dit ailleurs, vers mes fembîables pour


fe ramener vers moi avec tous les
avantages dont mon amour -propre
croit s'enrichir dans le commerce
qu'il a avec les objets extérieurs.

Je m'arrête d'abord à la première


efpece d'amour qui fe renferme dans
moi feul , & j'en découvre tous les

devoirs dans mon principe général


c'ell-à-dire dans cette vérité que fi
,

je fuis raifonnable , je tends tou-


jours à mon bonheur , par ma per-
feclion.

Je croirai donc premicrement'fairc


un
Phtlôsophiq_ues. iT/t^t/. A". i€^
un ufage légitime de mon amour-
propre en prenant un foin raifon-
,

nabie de conferver de rétablir , ,

d'augmenter même, s'il fe peut, la


bonne difpofition , la force ou l'a-

dreffe de mon corps , & d'éviter ou


de prévenir tout ce qui peut y être
contraire, parce quec'eft en cela que
confiile fa perfeâion , &: qu'à cette
perfection Dieu a bien voulu atta-
cher des fentimens agréables , qui
font comme l'amorce & récom-
la
penfe des peines que je prends pour
cette partie de mon être.
Mais cette perfedion de mon
corps ne m'eft pas feulement agréa-
ble en elle - même ; je fens qu'elle
ni'etl encore utile pour la perfection
de mon ame, qui remplit bien plus
aifément toutes fes fonctions lorf-
qu'elle n'y trouve point d'obftacle
dans le dérangement d'une machine
dont le fecours lui eft fi néceflTaire
dans fes opérations même les plus fpi-
lituelles.
Ainfî ma féconde règle & mon
Tome IF. H
I70 MiDITATIONI
plus noble motif dans l'attention que
j'aurai pour mon corps , fera de l'en-
tretenir toujours 5 autant qu'il me
fera poffible , dans une fituation où
loin de fe rendre inhabile au fervice
demon ame il foit entre fes mains
,

comme un inftrument fouple & do-


cile dont elle difpofe
, à fon |gré &
qu'elle manie comme il lui plaît,
pour parvenir à cette félicité qui ne
réfide qu'en elle feule , & qui efl

Tobjet continuel de mesdefirs.


Î5i c'eil mon ame que j'aime véri-
tablement, lorfque j'aime mon corps,
ma troifieme règle fera de travailler
encore plus à la perfection de l'une
qu'à celle de l'autre. £t comme j'ai
remarqué plus d'une fois que cette
perfection confifte uniquement dans
le bon ufage de mon intelligence
pour connoitre le vrai bien & de ,

ma volonté pour l'acquérir , ce fera


là l'objet continuel de mon attention
fi je fais m'aimer véritablement , &
fi je fuis bien convaincu de ce grand
principe que pour être heureux , il
PHILOSOPHiaUES. Méd. X, J^t
faut être parfait. Pour développer
un peu plus cette idée générale , je
parviendrai à faire régner un ordre
ou une harmonie parfaite entre tou-
tes les facultés & les opérations de
mon ame. Or en quoi peut confiiler
cet ordre ou cette harmonie ? Si ce
n'eft dans l'accord confiant de mes
jugemens avec mes idées claires , de
mes fentimens ou des niouvemens
de mon cœur avec mes jugemens
enfin de mes paroles & de mes ac-
tions avec mes fentimens & mes ju-
gemens. Mais tout cela eft renfermé
dans le bon uf^.ge de mon intelli-
gence & de ma volonté. Ainfi j'ai eu
raifon d'en conclure que je dois
m'appliquer fans relâche à perfec-
tionner ces deux focultés fi je veux ,

parvenir à la perfedion de mon ame,


comme ma troifieme règle my obli-

Mais le pays où mon intelligence


peut voyager n'a point de bornes ,
& celui qui s'offre continuellement
aux defirs de ma volonté , en a ea-
H 2^
l-yZ MEDITATIONS
core moins s'il fe peut ; parce que
la capacité de vouloir eft encore plus
grande dans mon ame que celle de
connoicre. C'eft cette immenfité mê-
me , ou cette multiplicité infinie des
objets de ma peniée , ou de mon
amour , une des principales
qui elt
caufes de mes égaremens , parce que
l'aclivité de mon efprit Se de mon
cœur, ayant beibin d'une efpece de
nourriture, il m'arrive fouvent de
l'amufer plutôt que de l'occuper , en
faififlant le premier objet qui fe pré-
fente à mes regards ou à mes defirs.
Ce fera donc pour éviter cet incon-
vénient, que je ferai confifter ma
quatrième règle à être en garde con-
tre ces premières imprelîîons, qui
débauchent, pour ainfi dire, mon
entendement & ma volonté & qui ,

lui font perdre de vue l'objet géné-


ral de ma perfeclion intérieure; afin
qu'éloignant de moi tout ce qui dif-
trait mon ame , plutôt qu'il ne l'at-
tache à fon véritable bien , elle con-
ferve toute la force de fon attention
Philosophiques. A^/J. A'. 173
& de fon amour pour les moyens ,

qui peuvent la conduire direclement


ou indirectement ace dernier terme ;
& comme je n'en connois point de
plus efficaces que l'étude de Dieu Sz
de moi-même , j'expliquerai encore
plus clairement ma quatrième régie,
fi je dis qu'elle confiftera à éviter
tout ce qui n'eft propre qu'à me dé-
tourner d'une étude fi néceflaire ,
afin que mon ame puiflfe s'appliquer
fans diftradion & fans partage à con-
noître & à aimer dignement ces deux
grands objets.
En évitant la méprife qui me fut
courir vainement après des objets ,

ou inutiles , ou mêmenuîfibles à ma
perfeclion , je puis encore tomber

dans un autre inconvénient & pé-


cher p:irune efpece d'excès, à l'é-

gard des objets mêmes qui me pa-


roiiTent les plus dignes de mon at-
tention ; c'ell ce qui m'arrive , lorf-
que , par une curiofité téméraire &
dangereufe , je veux découvrir, ou
fur Dieu , ou fur moi-même , plus
II 3
^74 MÉDITATIONS
qu'il ne m'eft permis de favoir. Je
regarderai donc comme une des con-
iiûiffances les plus néceffaires pour
moi , mefure de mes for-
celle de la

ces ;& j'en jugerai comme de tout ,

le refte par les idées claires que je


,

trouve dans mon ame. Tout ce qui


pourra fe réfoudre par ces idées ,

ou par les conféquences auffi claires


que mon efprit fentira qu'il en peut
tirer me paroitra un objet propor-
,

tionné à la capacité de mon intelli-


gence bornée. Mais tout ce qui n'eft
point de ce genre, tout ce qui dé-
pend de connoiffances que je n'ai pas
& que je ne faurois acquérir , foit

qu'elles foient fondées fur des véri-


tés qui furpaiTent la portée de mon
entendement foit qu'elles aient
,

pour principe une volonté pofitive


de Dieu ou des faits qu'il ne lui a
pas plu de me révéler , je le regar-
derai comme un objet qui eft hors
de la fphere de mon Mus efprit.

content de Tignorer fagement , que


fi j'entreprenois de le fonder ténié-
Philosophiques. Jft/rf. .Y. 17^
rairement, je n'cpuiferai point mon
attention par des efforts inutiles , &
je faurai ménager tellen^^ent les for-

ces de mon ame ,


qu'elle conlerve
également toute Paclivité & toute la
vigueur de fon intelligence pour con-
noitre ce qu'elle peut concevoir ,
toute la confiance & toute la fiabilité

de fa volonté pour parvenir à le pof-


féder. £n un mot, ma cinquième
régie fera de favoir jufqu'où je puis
aller; & où je ne faurois pénétrer ,
de fixer exactement les bornes qui
réparent pour moi le connu & l'in-
connu 5 le poflible & l'impoffible ;

de garder une mcfure dans le


jufte
bien , & de mériter la louange que
Tacite donne à Agricola, d'avoir fu
tempérer fa curiofité par fa raifon , &
être fobre dans la fagelfe même.
Sublime ^ ereciiim ingcnium. mox
.

mltigavit ratio, g? ^tas ; retinniu


que ; quod eft difficiUimwn , ex feu
pientiâ modum. Taclt. Agric. vit,
c/j. 4.
Je n'ai prefqne pas befoin d*ajou-
H 4
17^ MÉDITATIOIRS
ter après cela pour fixieme régie ,
que fi mon amour-propre , loïfqu'il
fuit les loix de
raifon , a toujours
la

pour objet perfedion de mon


la

corps & celle de mon ame , il doit


tendre, par une fuite nécefla ire , à
la perfecliondu tout , qui fe forme
par l'union de ces deux fubltances ,
c'eft-à-dire à celle de Thomme en-
tier. Mais quoique cette régie foit
évidemment renfermée dans les pré-
cédentes 5 elle mérite la place que je
lui donne ici , par les conféquences
que j'en peux tirer , pour établir les
dernières régies qui me relient à
expliquer fur Tamour propre qui
Dvattache à moi-même.
Puifque je fuis compofé de deux
fubftances il différentes, mon amour,
pour tout ce qui en refaite , feroit
bien peu raifon nabîe ne s'atta-, s'il

choit a ccnnoître , non-feulement la


nature de l'un & de l'autre, mais
celle du lien qui les unit, & du pou-
voir qu'elles exercent réciproque-
ment fur les opérations qui font
PKIL08ÔPHIQ.UES. Mêd. X I77
propres à chacun de ces deux êtres ;

& fi je ne puis douter que Dieu ne


foit & l'auteur , & comme je l'ai

dit ailleurs , l'exécuteur continuel de


ce pouvoir , je conclurai de l'union
même , qui fubfiùe d'une manière
fi admirable entre mon corps & mon
ame , que je péchcrois contre les
îoix elTentielles de cette union , fi
j'abufois de la puifiance que j'ai par
mon ame fur mon corps ou par ,

mon corps fur mon ame pour nuire


,

ou a la perfeclion de l'une & de Tair-


tre , ou à celle d^'an fî admirable corn-
pofé. Je regarderai donc, comme
une régie inviolable pour moi de nié-
nager avec une attention fuivie
,

les intérêts de ces deux iu bilan ces


afin qu'elles concourent également,
fuivant la proportion de leur nature,
à la perfeclion du tout, dont elles
font les parties eflentielles.

Je ùï^fî avant la proportmi. de leur


nature, parce que les foins qu'elles
exigent de moi , pour la conferva-
tion de leurs avantages , ne m'em-
a }
178 Méditations
pèchent pas de combien l'une
fentir
elt plus excellente que l'autre d où :

je tire cette huitième régie , que s'il


m'eft permis Se même ordonné de
cultiver précieufement l'union que
Dieu a établie entre mon corps &
mon ame, je dois les apprécier lui-
vant leur jufte valeur, & me com-
plaire beaucoup plus dans celle de cei
deux fubftances^ qui eft fans com-
paraifon la plus parfaite.
S'il fe trouve donc des occafions »

où la perfection de l'une foie nicom-


patible avec la peri^dion de l'autre ,

mon amour propre n'hefitera point


à préférer les avantages de la partie
la plus noble, & la raifon, dont il

fuie les leço^iS , lui dictera cette neu-


vième & dernière régie , qu'il doit
facritier généreufement ks intérêts
d^une fubftance fragile & périflable à
ceux d'une fubitance, non-feulement
plus durable mais immortelle.
,

Ainfi me parle un amour-propre


Traiment éclairé , & tels lonc lea
confeils (lu'il me donne fur la ma-
Philoscphiques, mm. X, 179

niere de m'atmer utilement moi-mê-


me , lorfque je me conQJére indé-
pendamment des autres hommes. Il

ne lui refle donc que d- me


plus
prefcrire aufli les régies que je dois
fuivre à l'égard de ce troifieme objet
de fou attention. Mais comme je
puis avoir avec eux des liaiibns plus
ou moins étendues & que chacun
,

de ces engagemens a des règles qui


lui font propres , je les étabUrai auflî
féparément , en commençant par les
plus générales.
La première Se la plus étendue de
toutes les ibciétés eft celle qui em-
genre humain , & qui
braffe tout le
elt uniquement fondée ibr les hai-
fons communes que la nature a for-
mées entre tous les hommes. Ce font
les feules que je dois confidérer ici

fi veux découvrir d^abord les ré-


je

gies que la raifon dicle à mon amour-


propre, par rapport à cette grande
fociété. Je n'y eiivifagerai mes fem-
blables qu'en tant qu'ils fon hom-
mes comme moi, & en effet, Une
H 6
I go M i D I T A T I O K s

m'en faut pas davantage pour m'o-


bliger à dire comme ce vieillard de
Térence.

Homo fum , humanî nil a me alienum


puto. Terme. Heantontir, A&. /.
Se. /.

Mais plus je médite fur ce fujet,


plus je reconnois que toutes les ré-
gies qu'il s'agit à préfent d'expliquer
font renfermées dans ces deux prin-
cipes généraux que j'ai établis en
tant de manières dans ma médita-
tion précédente.
Le premier efl, que je m'aime
d'autant plusmoi-même que j'aime
davantage les autres hommes foit ,

par goût naturel que j'ai pour ai-


le

mer 5 foit parce que mon affeclion


pour eux & les marques que je leur
en donne, étant le moyen le plus
fur que je puifle mettre en œuvre
pour acquérir les biens qui me man-
quent & qui font entre leurs mains,
ma compîaifance pour moi , qui eft
le fond de mon amour, croît &
pHILOfOrHIQUES. Mcd, X, Ijl
s'augmente toujours que à mefiire
j'étends mon
que je l'ag- être , &
grandis en quelque manière, par les
avantages que je reçois de mes fem-
blables.
Le fécond principe efl: , que com-
me l'objet direct, eilentiel, légitime
de mon amour rapporté à moi leul
eft mon bonheur par ma
de tendre à
perfedion, mon amour rapporté aux
autres hommes doit avoir la même
fin & aipirer dans le même efprit,,

à les rendre heureux en les rendant


parfaits ; foit parce que telle eil en
général la véritable nature de tout
amour , foit parce que contribuer à
la perfedion & h la félicité des au-
tres , c'eft augmenter réellement la
mienne , & par conféquent le plai-
fir que je trouve à m'aimer.
De deux principes fi féconds, je
tire les confequences fuivantes qui
deviendront autant de régies pour
mon amour- propre, par rapport à
la fociété générale du genre humain.
Je dois donc aimer tous les hoai-
i83 Méditations
mes, c'eft-à-dire, félon Pidéc que
j'ai attachée ailleurs à cette expref-
fion , être toujours dans une difpo-
fîtion réelle & effective de leur faire^
du bien ; & comme ce qui eft un
bien pour eux, de même que pour
moi , eit tout ce qui contribue à les
rendre plus parfaits & par -là plus
heureux, il eft évident que mon
amour-propre s'il eft railbnnable,
,

doit me porter à travailler, autant


qu'il m'eft poiïîble , à leur perfeclion
& à leur bonheur, dans lequel le
mien propre fe trouve toujours ren-
fermé. Je pourrois me contenter de
cette feule régie , qui eft la bafe &
lefondement de toutes les autres.
Mais s'il faut entrer dans un plus
grand détail pour en faire mieux
connoître toute l'étendue, j'ajoute
que premier de tous les biens qui
le

entrent dans l'idée de la perfeclion &


du bonheur de l'homme, étant l'e-
xemption des maux qui y font con-
traires , ma féconde régie fera de ne
iaire jamais aucun de ces maux réels
PHlLOSOPHîa''-'ES. Med. X. I
ÇJ
à mes fcniblables & de leur épar-
,

gner même tous ceux qui ne coniif-


tent que dans leur imagination, lorf-
qu'il ne fera pas néceffaire qu'ils les
fouffrent pour leur pcrfedion &
pour la mienne. Car, quoique ces
maux ne foient qu'apparens , à les
coniidérer en eux- mêmes, il en ré-
fulte un niai réel , je veux dire , la
perte de leur amcur , qu'il ni'eft auffi
utile qu'a eux de conferver , & par
conléquent je ne dois jamais m'ex-
pofer à cet inconvénient , {i ce n'eit
lorfqu'il s'agit des véritables biens,
c'eit-à-dire, de notre pertcclion &
de notre ielicicé commune, à laquel-
le je dois tout iacnfier.
Les autres hommes n'auront donc
aucun mal réel à craindre de ma part,
ni pour leur vie, ni pour les richef-
fes , ni poui leur honneur , & non-

feulement je nt leur nuirai pas moi-


même, mais j'empêcherai, autant
qu'il me fera poffible , tous leurs au-
tres de h'iir îiui'e ; car, fans cela,
il ne ftroit pas vrai de dire > que je
1S4 MÉDITATIONS
fais tout ce qui eft en moi, pour
leur perfection & pour leur félicité ,
comme pour la mienne.
La parole étant le nœud qui me
lie le plus étroitement avec mes fem-
blables 9 & la raifon m'ayant con-
vaincu que je ne puis en avoir reçu
l'ulage de mon auteur que pour le
bien commun de la fociété , je n'au-
raigarde de m'en fervir , pour in-
duire les autres hommes en erreur,
ou pour leur faire croire ce que je fai

n'être pas véritable, parce que je


travaillerois par-îà à les rendre moins
parfaits ou moins heureux. Je re-
garderai donc le menfonge quoi- ,

qu'il ne roule que fur des faits , ou


fur des vérités arbitraires & contin-
gentes, comme une des plus gran-
des infradions de la fociété humaine,
& de la loi qui m'oblige à l'aimer. La
vérité régnera toujours de ma part
dans un commerce dont elle eft le

principal hen , & la fauffeté en fera


bannie , parce qu'elle en eft la def-

truclion.
Philosophiques. Mêd, X, iSÇ
Si j'évite avec foin de faire fur les
autres hommes des inipreffions con-
traires à la vérité , quoiqu'elle n'ait
pour objet que des faits contingens
je ferai encore plus éloigné de vou-
loir leur donner des idées contraires
aux immuables
vérités nécclfaires ,

éternelles ou leur infpirer


, des fen-
timens oppofés à leurs devoirs effen-
tiels, & fondés fur un intérêt qui ne
change jamais ; la première efpece
de menfonge me paroitra un attentat
contre le bien général de la fociété ;

& la féconde , une efpece de blafphé-


me contre la divinité même. J'aurai
donc en horreur, non~leulement de
tromper les hommes parla négation,
le déguifement ou la diffimulatioii
,

des faits dont je dois les inftruire ;


mais encore plus de corrompre leur,

jugement & leurs mœurs par de fauf-


fes idées parce que ce fcroit vouloir
,

les rendre imparfaits & par confé-


quent malheureux.
Et comme outre la liaifon généra-
le que j'ai avec tous les hommes , la
I8^ MÉDITATIONS
nature ou ma volonté en ont formé
de plus étroites avec moi & quelques-
uns de mes femblables ; je regarde-
rai cette dernière efpece d'engage-
mens comme fubordonnée au lien
principal de la fociété commune ;
en forte qu'ils ne me porteront jamais
à rien faire pour aucun homme qui
foit contraire au bien de tous , ou
'qui foit oppofé à l'intérêt général de
riiumanité.
Mais, après tout, je ne fuivrois
qu'imparfaitement les mouvemens
d'un amour|- propre raifonnable, fi
je me contentois de ne faire tort à
perfonne. Je ferai donc dans la difpo-
fitionde faire du bien à tous les hom-
mes non-feulement par
, l'efpéran je
du retour m.ais par la
, fatisfaction
naturelle qui cft attachée à l'exercice
de la bienveillance , au plaifir de fai-

re des heureux ; ainfi affiiler les mi-


férables & les indigens, foutenir les
foibles , défendre opprimés con-
les ,

foler les malheureux, & donner à


tous ceux qui m^environnent les fe-
Philosophiques. Méd. X. 187

cours qui dépendent de moi par rap-


port à leur vie corporelle , me pa-
roitront les fuites néceifaires de cet
amour raifonnable, qui doit être
commun à tous les hommes, parce
qu'il eft effentieliemcnt conforme à
leur nature. Je me dirai donc fouvenc
à moi-même fi Dieu a permis que
,

les biens extérieurs fuiïent inégale-


ment partagés entre les hommes , ce
ne peut être que pour donner lieu à
ceux qui font plus riches d'exercer ,

plus abondamment une bienveillan-


ce dont ils font bien récompenfés par
les fervices qu'ils reçoivent de ceux
qui font plus pauvres. Le néceflaire
de ceux - ci elt entre les mains des
premiers , mais il n'y eft que pour en
fortir , & les unir tous par les effets
d'un amour réciproque. Je ne puis
donc retenir ce néceflaire lans pécher
effentiellement , je ne dis pas feule-
ment contre la loi de la providence ,

mais contre celle de mon amour-


propre même, qui, par fa nature,
ne cherche qu'à le répandre au - de-
188 Méditations
hors 5 &
à augmenter ma complaî-
fance en moi foit^par les biens que
,

je verfe fur ceux qui en manquent


foit par ceux que je reçois d'eux à
mon tour.
La perfeffion de l'efprit & de la
raifon de mes femblables, qui eft la
plus grande fource de leur félicité,
ne me fera pas moins précieufe. Je
chercherai à jouir du plaifir que j'é-

prouve lorfque je puis augmenter


leurs lumières , faire croître leur in-
telligence , diriger ou redreffer
leurs penfées & leurs fentimens ; en
un mot , leur faire connoitre les vrais
biens & les vrais maux , & je fen-
tirai en ce point plus qu'en aucun ,

autre combien j'ai eu raifon de di-


,

re, que je m'aime véritablement


moi-même en aimant les autres hom-
mes.
Non -feulement laparole ne me
fervira jamais à les tromper fur les
vérités de fait , mais je leur commu-
niquerai avec candeur toutes celles
qu'il leur importera de favoir ; & je
PHILOSOPHiaUES. yJf/i. X 18^
leur ferai toujours utile , au moins
par mes difcours , fi je ne peux pas
l'être toujours par mes actions.
Je leur ferai part , avec encore
plus de libéralité , des connoiiïances
qui tendent plus directement à leur
perfection Se à leur bonheur ; c'eit-

à-dire , de ces vérités invariables qui


font la régie de notre vie; Se fi je
fuis plus initruit qu'eux du cheiiiiii

qui conduit à la véritable félicité ,

je ferai confiiter une partie de la


mienne à leur fcrvir de guide ; je
m'y porterai même d'autant plus vo-
lontiers que, fuivant rexprefiion
d'un ancien poëte je ne perds rien
,

en foufFrant qu'ils allument leur flam-


beau à celui qui m'éclaire ; oc qu'au
contraire il me femble que ma lu-
,

mière croît à nielurc qu'elle fe répand


fur mesfemblables dont l'approba-
,

tion la rédouble. Se la rend piu«


éclatante pour moi-même, p^r une
efpece de réflexion , comme je crois
l'avoir déjà dit ailleurs.
Ce ne fera pus alTez pour moi d'é-
ï$0 MÉDITATIONS
viterlesengagemens particuliers qui
feroient contraires aux intérêts de
cette grande ibciété que la nature a
formée entre tous les hommes j'irai ;

encore plus loin , & autant qu'il me


fera poffible , je rapporterai toutes
lesliaiibns que j'aurai avec ceux qui
me touchent de plus près au bien
commun de l'humanité; parce qu'en
effet c'eft cette vue ou ce rapport
qui rend les liaifons plus parfaites
& qui , par conféquent , préfente
un objet plus agréable & plus fatis-
faifant à mon amour - propre. Ainfî
dans quelqu'engagement que je fois
j'aimerai encore plus l'homme en
général que chaque homme en parti-
culier , & par cette feule régie bien
obfervée, j'éviterai tous les incon-
véniens dans lefquels une inclination
particulière ou une prédiledion per-
îbnnelle font fi fujettes à me faire
tomber.
Comme, d'un côté, je n'ai point
d'autre moyen affuré pour me procu-
rer les biens dont mes femblables
Philosophiques. iW?i. A'". 191
peuvent m'enrichir, que d'être fage-
ment prodigae en leur faveur de
ceux qu'ils peuvent attendre de moi;
comme, d'un autre côté, leurper-
feclion & leur félicité font la mienne,
ou l'augmentent du moins confidé-
rablement , je n'ai befoin que de ces
deux vérités pour reconnoitre clai-
,

rement qu'en général, & pour ren-


fermer toutes mes régies dans une
feule, je ne dois jamais faire con-
tr'eux ce que je ne voudrois pas qu'ils
fiffent contre moi , & qu'au contrai-
re , je dois agir toujours pour leur
avantage, comme je defire qu'ils
agiffent toujours pour le mien. Ain-
fi cette régie fondamentale, ce pre-
mier principe de toute morale , n'eft
qu'une fuite néceffaire de l'amour
éclairé , que je dois avoir pour moi,
fi j'en juge toujours par les feules
lumieers de la raifon , fuivant la na-
ture de mon être.

Si les autres hommes manquent,


de leur part , à l'obfervation de ces
régies j s'ils ne cherchent qu'à me
19^ MEDITATIONS
nuire ou par la force & la violence ^
ou par la fraude & l'artifice , je pour-
rai leur réfifter , à la vérité , & ma
réfiitance confiderée en elle-même
n'aura rien de contraire à ma nature,
qui ne m'oblige pas à confentir au
mal que mes femblabîes me veulent
faire. Mais afin qu'elle demeure tou-

jours conforme aux régies d'un


amour - propre raifonnable , je ferai
attentif à y joindre des précautions
qui en feront comme les préfervatifs,
pour m'empêcher de la porter à l'ex-
cès , & qui la renfermeront toujours
dans les bornes d'une défenfe légi-
time.
Mais en quoi confideront ces pré-
cautions ou ces préfervatifs ? Je n'ai,
pour le bien comprendre, qu'à mé-
diter attentivement fur la diftinclion
que j'ai faite ailleurs, entre les dé-
marches de f averfion que j'ai appel-
lée raifonnable , & celle d'une haine
aveugle & déréglée, parce qu'elle
eft toujours contraire à la raifon.
Je
Philosophiques. Med, X. 195
Je rcconnoîtrai par leurs difFérens
caractères :

I*. Qjie je ne dois jamais cher-


cher à groiîîr les objets de mon aver*
lion , ni joindre au mal réel que
les autres me font, des maux ima-
ginaires qui ne fubfittent que dans
mon opinion.
2^ Que la ralfon m'oblige à me
contenter de mettre les autres hom-
mes hors d'état de me nuire, fans
me porter jufqu'à leur faire un mal
gratuit, (i dans
je puis parler ainfi,
vue de goûter le plaifir inhu-
la feule
main, dangereux &fouvent funeitc
de la vengeance.
3". Que par confcquent je préfé-

rerai toujours les moyens les moins


nuifibles pour repouOcr les attaques
de mes ennemis , & que s'il m'effc
poffible de m'en défendre, fans leur
porter aucun préjudice ce fera tou- ,

jours la voie que je choiiîrai par pré-


férence à toute autre.
4^ Que comme la fociété entière
du genre humain me doit être encore
I urne IF. I
194 Me ditations
plus chère que moi-même , je ne fe-
rai jamais rien pour ma défenfe qui
puifle être contraire au bien général
de Phumanité, & que je ferai tou-
jours difpofé à foufFrir un mal qui ne
retombe que fur moi, lorfque je ne
pourrai le détourner ou le réparer,
qu'en faifant un plus grand mal à
tout le genre humain , par le viole-

ment des régies qui en affurent la


tranquillité.
Jai donné une idée générale de
ces régies dans les difFérens articles
que je viens d'expliquer , & c'eft

mon amour-propre même comme je

l'ai dit plus d'une fois , qui eft deve-


nu mon premier législateur , en fe

conformant , comme aux il le doit ,

confeils de ma raifon. Je trouve, en


effet, dans les maximes qu'il m'a
infpirées les deux principaux carac-
tères de toute loi ; l'un, d'être con-
venable à la nature &
aux véritables
intérêts de ceux qui en font l'objet ;
l'autre , de renfermer des motifs ca-
pables de les y afiujettir, & d'affureir
PHILOSOPHiaXfES. JHéd. X, If^Ç

par là fou autorité. Le premier ca-


douteux ; les régies
raclere n'eft pas
que j'ai ne font que des fuî-
établies
tes ou des conféquences néceflaires
de la nature de l'homme confideré ,

tel qu'il eft , c'eit-à-dire , comme


une créature raifonnabie & fi l'oa ;

veut comprendre fa as peine com- ,

bien ces mêmes régies lui font avan-


tageufes , chacun peut fe figurer dans
fon efprit , quel léroit l'état de la fo-
ciété humaine fi tous les hommes,
confpirant également dans des fenti-
mens fi favorables à l'humanité , yi-
voient entr'eux comme des frères,
ou comme les membres d'une même
famille ; ce qui arriveroit infaillible-
ment s'ils étoient fidèles à fuivre
les régies que je me fuis impofées.
Mais c'eft cela même qui rend le fé-
cond caraâere , je veux dire l'auto-
rité de cette loi gravée par notre
amour-propre dans le fond de notre
ame, auffi certain que le premier.
Je l'ai déjà dit ailleurs , toute puiC
fance, toute autorité humaine, pouc^
I z
1^6 MÉDITATION î
parler dans l'étroite rigueur , efi:

principalement appuyée fur les mo-


tifs que celui qui l'exerce , & qui
nous perfuade plutôt qu'il ne nous
commande, peut préfenter à notre
efprit. Or il n'y a que deux motifs
,

de cette efpece , la crainte de la pei-


ne , l'efpoir de la récompenfe , &
ces deux motifs fe réuniilent dans la
loi que mon amour-propre me pref-
crit à l'égard de tous les hommes
en général. La peine dont il me me-
nace eft un malheur certain , fi je
n'en fuis pas les régies, & un mal-
heur dont l'expérience me convainc
autant que la raifon. La récompenfe
qu'il me promet fi je me conforme
,

à fes avis eft le plus grand bonheur


,

dont l'homme paifle jouir fur la ter-


re. Ainfi cette loi de mon amour-
propre , quoique non écrite ni pu-
bhée par aucune puiflance extérieu-
re, a néanmoins en elle-même tou-
te la force de Tautorité néceffaire
pour m'obliger à la fuivre , fi je fuis

raifonnable ;
puifqu'elle renferme les
PHILOSOPHiaUES. Mêd, X, T97
deux plus puiffans motifs qui puifTent
agir fur une ame capable de connoî-
tre fon véritable bien. Par confé-
quent, fi elle ne domine pas fur moi,
ce n'eft point qu'elle manque d'au-
torité ; mais c'eft que je manque de
raifon. Le défaut n'eft pas dans la
loi 5 il eft dans moi-même , & je ne
faurois en douter. Car plus je fuis
raifonnable , plus je fuis fournis à
fon pouvoir, & fi je cherche à en fe-
couerlejoug, ce n'eft jamais qu'a-
près avoir commencé par me fouftrai-
re à celui de la raifon.
C'eft donc cette loi ou ces règles
qu'un amour-propre bien éclairé me
did:e à l'égard de mes femblables qui ,

méritent beaucoup mieux de le nom


droit naturel, que ce qu'il avoit plu
aux Jurifconfultes tvomains d'hono-
rer de ce nom.
Suppofer , comme ils le faifoient,

que ce droit confifte dans ce que la


nature enfeigne également à tous les
animaux, c'eft, fi je l'oie dire, ne
1 3
>98 MEDITATIONS
connaître clairement ni le droit, ni
la iaature.
En effet , ou le nom de droit n'eft
^u'un fon vague qui frappe vaine-
ment mes oreilles , ou je ne faurois
entendre , par ce nom , qu'une rè-
gle qui dirige mes actions , & qui
Dr oblige à la fuivre, au moins par la
crainte d'une peine ou par l'efpoir
d'une récompenfe; mais puifqu'il s'a-
git ici d'un droit, qui n'etl encore
foutenu par aucune puiflance exté-
rieure, (car c'eft ainfi que l'on con-
fidere le droit naturel ) toute fa for-
ce ne peut confiiter que dans l'im-
prcflion qu'il fait fur un efprit capa-
ble de le connoitre ; d'en fentir la
convenance ou l'utilité ; d'en mefu-
rer l'étendue, & d'en fixer les véri-
tables bornes. Ainfi regarder le droit
comme une loi commune aux
naturel
hommes & aux autres animaux,
c'etoic ignorer le caracfere eflentiel à

toute loi & pour développer enco-


,

re cette penfée c'étoic ou préten-


,

dre qu'urje loi peut obliger ceux


qui ne la connoifTent pas , ceux-mê-
mes qui font incapables de laconnoî-
tre, & fur qui elle n'a point de pri-
fe pour parler ainfi
,
par aucua ,

motif qu'ils foient en état de fcntir ,


ou admettre les bétes en partage de
cette intelligence , qui eft le bien
propre de riiomme. En un mot,
pour fuivre cette idée il falloit nécei-
îairement ou trouver un autre prin-
,

cipe que la raifon, pour foumettre


rhonime au droit naturel ; ou au
contraire , y afFujettir les bétes mê-
mes par la raifon D'où vient donc
que des efprits , d'ailleurs fi éclairés,
s'attachoient à une notion qui tend à
dégrader l'homme jufqu'à l'état des
bétes , ou à élever les bétes jufqu'à
la condition de l'homme ? C'étoit
fans doute, parce qu'ils confondoient
les» mœurs, ils remarquoient en cer-
tains points 5 une efpece de confor-
mité entre celles des hommes & cel-
les des animaux , comme dans ce
qui regarde la propagation de leur
efpece > la confervaiion ou la nour-
14
200 MÉDITATIONS
riture de leurs enfans , le foin ou la
défenfe de leur vie ; & voulant rap-
porter des effets femb^ables à une
feule caufe, ils les attribuoient à une
nature commune, dont ils faifoient
comme Je premier modérateur des
hommes & des bétes , érigeant ainfi
de fimples actions extérieures en
une efpece de droit, & prenant
pour loi ce qui fe faifoit, fans re-
monter jufqu'au principe par lequel
on le devoit faire.
Que pouvoient-ils même entendre
par le nom de la nature? Leurs idées

n'étoient pas plus diftincies fur ce


point que fur le premier. Qu'eit - ce
en effet que la nature, ce maître
prétendu de tous les animaux, même
de ceux qui font privés. de raifon ?
]Ne veut-on défigner , par cette ex-
preflion qu'une caufe en général
,

fans favoir ce que c'efl: que cette


caufe, ni peut-être même ce qui mé-
rite ce nom Mais dire qu'une caufe
?

dont on n'a aucune idée diftincte


inftruit également les hommes & les
Philosophioues. J//^. A". 2or
bêtes ; c'efl réfoudre la quefiion par
la queftion méiîie ou plutôt c'eft
, ,

ne que des mots à ceux qui veu-


dire
lent apprendre des choies, hntend-
on par ce terme vague & obfcur
une efpece &ifîflnjcf qui dhigç les
actions de ceux mêmes qui ne Ibnt
pas capables de favoir pourquoi ils
agiffent ? Mais le terme &hijimci n'effc
pas plus intelligible que celui de na-
ture, hft-ce un fimple mouvement
de la machine ? mais fi cela eil: ,

comment pourra- 1- on y appliquer l'i-

dée d'une dont cette machine foit


loi

inftruite ? tft-ceune penfée ou un


fentiment ? Mais ni l'un ni l'autre ne
conviennent qu'à un être fpirituel.
be réduira-t-on à cette propofition
évidente , comme je l'ai montré ail-

leurs, que la nature doit êcre prife


ici pour l'auteur de la nature. On
aura raifon de le dire , mais on n'en
pourra rien conclure en faveur de la
définition du droit naturel. Car, ou
Dieu agit fur les aiîimaux par un or-
dre purement méchanique, c'eft - à-

1 5
5102 MÉDITATION. S

dire, par une fuite de mouvemens


corporels , &
demanderai
alors je
toujours, comment
peut en ré- il

fulter un droit enfeigné également


aux hommes & aux bétes , qui for-
me ce qu'on appelle un devoir ? Je
vois bien dans cet ordre un législa-
teur & une loi qu'il s'impofe à lui-
même , mais je ne vois point de fu-
jets inilruits de cette loi , & qui
l'exécutent avec connoiifance. On
pourroic dire avec autant de raifon ,

que le droit naturel s'étend h l'air, à


la terre , & en général à tous les

corps inanimés ; puifqu'ils font tous


également fournis à ces loix commu-
nes qui préiident aux mouvemens
de toutes les parties de la matière.
Ou l'on dira, au contraire, que Dieu
agit fur les animaux par les impref-
fions qu'il fait fur leur intelligence
ou lur leur voloncé ; m?.is comment
ces impreflîons formeront- elles un
droit par rapport à ceux qui n'ont ni
Yolonté , ni intelligence ? Je ne trou-
ye donc que des contradictions oa
Philosophiques. J:7/r/. X 205
des abfurdités inexplicables dans h
définition que des Juriiconlultes Ko-
mains nous ontlaiiice decedroit.cn-
fdgné également par la nature à tous
les animaux. ÀirSi fans poiiiTer ,

plus loin cette efpece de digrellion,


qui n'eft pourtant pas entièrement
étrangère à mon fuj?t , je donnerai
au terme de nature le i"ui lens dont
il foit en y lublticuant
fulcepcible ,

le terme de ruifcm par ccrJe-


, &
quent je réduirai h l'efpece de l'hom-
me , ce que les Jurifconiultes ho-
mains ont voulu appliquer égale-
ment à tout le genre des animaux.
Le droit naturel ne iera donc pour
moi que ce qu'on appelle Ihctajuen
reCta rationis : ou s'il faut s'expli-
quer avec plus de précifion ,
je dira
que ce droit confilte uniquement
dans ces devoirs généraux, ou dans
ces règles fondamentales , que la rai-
fon enfeigne à tout amour-prop^p ,

fidèle à la confulter fur ie vc-ritable


intérêt de rhonime ; règles qui font
renfermées dans Tidée même que j'ai
I 6
2 04- MÉDITATIONS
de mon être , ou qui ne que font
l'application de la connoiiïance que
Dieu me donne de ma nature.
5 non-leulement toutes les
Ainlî
maximes que je viens de me pref-
crire par rapport à la focieté géné-
rale du genre humain, mais toutes
celles que j^ai établies auparavant
pour régler la conduite de moa
amour-propre, foità Tégard de Dieu
ou par rapport à moi appartiennent ,

à ce droit naturel puiiqu'elles ne


;

font que des coniéquences direcles


& immédiates de ce qui convient vé-
ritablement à mon être, confideré
par rapport à ces trois grands objets
de mon affection.

Je ne lais néanmoins , fi ce droit


ne comprend pas encore quelque
chofe de plus élevé que les règles ,-

qui font fondées fur mon intérêt


bien entendu. une quef-
Mais c'eft

tion qui ne peut étreréiblue, que


lorfque je méditerai fur la juftice na-
turelle étudiée en elle-même & in-
dépendamment de mon amour- pro-
pre.
Philosophiques. iW^'if X. 2oç
Je reprends donc la fuite de mes
penfées & je découvre un nouvel
,

ordre de règles qui fe préfente à mon


efprit, lorfque red'f.rrant, pour airdi
dire , le cercle de mon aMection , je
veux continuer d'en expliquer les

devoirs, en paQant à ces fociétés


moins étendues qui ne font formées
que d'une feule nation foumife au
même gouvernement.
Je puis les envifager en deux ma-
nières ou lous deux faces différentes.
i\ En les confidérant les unes par
rapport aux autres pour tâcher de
,

découvrir les règles qu'elles doivent


obierver entr'elies.
2°. En les regardant comme ren-
fermées chacune dans l'étendue de
leur Iphere particulière pour juger ,

des devoirs que l'amour-propre qui


convient à ces grands corps , leur
prefcrit àPcgard de tous ceux qui y
font compris, & des règles que ceux-
ci doivent fuivre récipioquement à

l'égard de ces grands corps.


Je ne faurois m'attacher à Tune ou
â05 MÉDITATIONS
à l'autre manière de confidc'rer cf§
fociéiés, lans y découvrir les fon-
deinens de ce qu'on app^^^lle le droit
des gens , & je ne ferai peut-être pas
plus d'accord fur ce point avec les
Jurifconfultes Romains , que iur ce
qui regarde le droit naturel ; mais
en s'écartantde la véritable route,
ils pourroient bien m'avoir appris à
y marcher.
Ce que la raifon naturelle établit
entre les hommes ce qui s'obferve ,

de la même manière chez tous les


peuples delà terre, c'eft, félon eux,
ce qu'on doit appeller le droit des
gens ou le droit des nations ; com-
,

me fi l'on vouloit marquer par cette


expreffion , que c'eil le droit dont
toutes les nations fe fervent égale-
menr.
Les défauts de cette définition ne
font pas difficiles à appercevoir.
Je remarque d'abord que la pre-
mière partie en eft vicieufe, elle con-
fond le droit des gens avec le droit
naturel , & elle attribue à l'un ce
PHILOSOPHTa"UES. A]êd. X. 2'

qui fait le caractère de Tautre.


. La féconde partie ne me paroît
pas moins défedueufe, parce qu'elle
réduit le droit au fait, fi je puis par-
ler ainfî, & qu'elle fait dépendre les
principes du droit des gens de ce qui
s'obierve dans toutes les nations,
plutôt que de ce qui s'y doit obier-
ve'* ; enforte que pour bien connoî-
tre ce droit fuivant cette idéQ , il fau-
droit avoir fait le tour du monde
pour y étudier les mœurs de tous les

peuples; & celui quiauroit parcouru,


dans cette vue , toute la terre ha-
bitée , reconnoitroit peut-être , à la

fin de fes longs voyages , qu'il au-


roit perdu , pour ainfi dire , le droit
des gens en voulant le chercher ,

parce qu'il n'auroit trouvé prefqu'au-


cune règle qui tût également obfer-
vée en tout tems de la même maniè-
re , tant l'éducation, les préjugés,
l'intérêt , les pjflijns , l'ignorance
même & le défaut diittention obfcur-
ciiTent les idées de Phomme fur ce
qui appartient efftuticilemeat à ce
droit.
208 MÉDIT A TICNS
Mais ce n'eft point pour avoir le
plaifir de critiquer de grands Jurif-
confultes , que je relevé ici les dé-
fauts de leur définition; c'eft, com-
me je l'ai déjà dit , parce que ces dé-
fauts même me font utiles
, & qu'en
me donnant lieu de connoitre ce
que le droit des gens n'ell pas
ils m'apprennent à découvrir ce qu'il
eft.

Je conçois donc, d'un côté , que


s'il y a un droit qui mérite ce nom ,

ilne doit pas confiner précifément


dans ce qui forme le droit naturel.
Je conçois d'un autre coté , que
pour connoitre le vrai caraclere du
droit des gens , il faut qu'il y ait une
voie plus courte & plus facile que
celle de l'aller demander
pour ainfi ,

dire , chaque peuple de la terre.


à
Mais quelle fera cette voie? Si
ce n'eft de confuîter fur ce point
comme fur tout le relie , ce même
amour-propre conduit par la railon ,
quia été jufqu'ici Tunique fonde-

ment de toutes les règles que j'ai éta-


Philosophiques. Méd. X, 20^
blies & qui pourra m'apprendre
,

encore en quoi confifte ce droit des


gens dont les Jurifconfultes Ko-
5

mains ne m'ont donné qu'une no-


tion fi imparfaite.
Qu'il me foit donc permis de rai-
fonner de cette manière.^
Je puis juger de toute nation
comme je juge d'un feul homme ,
parce qu'en effet chaque nation ne ,

forme que comme un feul corps, par


les liens d'un intérêt commun , qui
en uniffent tous les membres , & qui
font que ce tout moral imite l'unité
d'un tout phyfique.
y a donc un amour-propre quî
Il

doit attacher chaque nation à elle-


même , comme il y en a un qui agit
ainfi dans chaque homme , & de
même que l'amour-propre d'un par-
ticulier , {\ c'eft un amour raifonna-

ble , le porte toujours à fa perfec-


tion & à fon bonheur. Je puis dire
auflTi que l'amour-propre d'une na-
tion , fi c'eft la raifon qui la conduit,
doit tendre également à ce qui peut
arO MÉDITATIONS
la rendre plus parfaite & plus heu-
re ufe.
comme j'ai tiré de l'amour
Enfin ,

que chaque homme a pour foi les


règles qu'il doit fuivre à l'égard de
chacun de fes femblables ; je puis ti-
rer auflî de l'amour que chaque ,

nation a pour elle-même les maxi-


mes générales qu'elle doit obferver
au dehors & au dedans , fi elle ne
fc trompe pas fur fes véritables in-
térêts.
C'eft donc fur toutes ces notions
préliminaires que j'effayerai de tra-
cer ici la du droit des
véritable idée
gens, en ne les regardant que com-
me l'application des règles du droit
naturel, au véritable intérêt de ces
grands corps, qui forment ce qu'oa
appelle une nation, un royaume,
une république ; & fi l'on veut que
donne une définition plus exafte
j'en
ou plus développée je dirai que le
,

droit des gens confide dans les rè-


gles que l'amour railbnnabîe d'une
ûatiôn pour elle-même lui prefcrit
Philosophiques. i77^V. A". 211
foit à l'égard des peuples qui l'envi-
ronnent 5 foit à l'égard de ceux
qu'elle renferme dans fon fein, pour
arriver à la perfection & à la félicité
dont elle eft capable.

Ce doit, ainfi défini, convienC


en partie avec le droit naturel , &
ilen eltauffi diitingué en partie.
11 convient avec ce premier droit

en ce qu'il n elt qu'une fuite de cet


amour-propre conduit par la raifon ,
qui eft la (ource conmiune de toutes
les règles que je dois établir dans
cette méditation.
11 dirttre du même droit, en ce
que l'un ne coidiikre que le vérita-

ble intérêt de ciiaque particulier, par


rapport à chacun de fes femblables
ou par rapport à la fociété humaine
en général; au que l'autre, c'eft-
lieu
à-dire, le droit des gens, a pour
objet propre le véritable inté et de
chaque nation, ou par rapport à fes
voilins ou à l'égard de fes fujets. Et
,

comme ce n'eil point la nature qui


.V a divifé la terre en royaumes ou en
2lZ MEDITATIONS
républiques puifqu'abfolument par-
,

lant 5 le genre humain pouvoit lub-


fifter fans cette divifion , qu'il l'a

même ignorée pendant plufieurs fic-

elés ; il a fallu donner à cette efpece


de droit un nom qui la diftinguât
du droit naturel , & l'on n'en pou-
voit guère trouver de plus conve-
nable que celui de droit des gens
ou de droit des nations ;
parce qu'il
naît de la réfolution libre ou forcée,
que peuples d'un certain pays ont
les

prife de réunir leurs intérêts , de &


vivre fous la même forme de gou-
vernement.
Mais il c'efl la velonté pofîtive
des hommes plutôt qu'une loi de la
nature , qui a donné la naiffance aux
différentes efpeces de domination, il
ne s'enfuit pas de-là que le droit qui
refaite de leur établiflemcnt ait un
autre principe que le droit naturel ;
au contraire , fi juge toujours
j'en
par la raifon , je trouve dans cet éta-
bliiïement même une nouvelle preu-
ve de la règle fondamentale dont j'ai
Philosophiques. iï/(?U X, 21^
tiré toutes mes maximes que j'ai éta-
blies fur ce droit primitif, qui porte
jultement le nom de droit naturel.
En effet , quel autre motif raifonna-
ble a pu former les liens de ces gran-
des fociétés qui fe font foumifes aux
mêmes loix , fi ce n'eft le defir de
tendre plus fùrement, par leur union,
au véritable intérêt de tous les, hom-
mes ; je veux dire, à leur perfection,
à leur félicité générale ou particu-
lière ? Mais fi c'elMà ce qui a créé
pour ainfi dire , ces grands corps
c'eil auffi ce qui doit les conferver ,

préfider à leur conduite, en diriger


tous les mouvemens , & être com-
me la bafe de toutes les régies qu'ils
fe -prcfcrivent pour arriver à la fin
qu'ils fe propofent. L'homme peut
donc bien changer de iltuation à l'ex-
térieur par rétablilfi^riient des mo-
narchies ou des républiques ; mais il

ne change point de principes puif- ,

que c'elt toujours un amour-propre,


éclairé par la raifon , qui doit le con-
duire en quelqu'état qu'il fe trouve.
ai4 M É D I T A T I K 9

& que c'cfl: cet amour -propre qui»


confideré dans chaque nation, forme
ce qu'on nomme le droit des gens
comme il forme le droit naturel
lorfqu'on l'envifage dans chaque
homme par rapport aux membres
& au corps entier de la fociété hu-
maine.
Que me refte-t-il après avoir
éclairci toutes mes idées fur ce point.
Il ce n'eit d'en tirer les conféquen-
ces générales qui renferment tout ce
qui elt eiïentiel au droit des gens,
foit par rapport à la conduite que les

nations doivent fuivre unes à l'é-


les
gard des autres foit , par rapport aux
régies que chaque nation a intérêt
d'obferver dans fa fphere particulière,
& ne confidérant que les peuples
qui y font compris ? Je commence
par les premières , qu'on pourroit
appeller le droit qui doit s'obferver
entre les nations , ou jus intcr geiu
tes. Par une expreffion plus propre
& plus exacte que le terme général
de droit des nations , ou i^jusgen*
Philosophiques. JHéd. X, 2 î
ç

tlimi , terme qui , comme on Ta déjà


vu, & comme on le verra encore
dans la fuite,peut avoir un autre fens.

Je viens de dire , & je le répète


encore pour expliquer plus aifément
ma peniee que chaque nation peut
,

être confidérée comme un feul.tiom-


nie , qui auroit toute la lorce de
cette multitude de Citoyens dont la
nation compofée. Ainli deux na-
eit

tions comparées enfemble ne for-


ment, à proprement parler, que deux
hommes , &. fouvent elles le rédui-

fent en elFet à un aufli petit nombre ,

parce que leurs intérêts ou leurs vues


de part & d'autre , fe réunifient dans
deux tètes qui en font les maîtres.

Je conclus de-là , & ce fera ma


première maxime , que les régies du
droit naturel , telles que je les ai éta-
blies , doivent avoir lieu entre deux
nations ou deux fouverains
, de ,

même qu'entre deux particuliers ; &


ce que je dis de deux nations doit
s'entendre également d'un plus grand
nombre , ou en général de toutes
tl^ MÉDITATIONS
les nations confidérées les unes par
rapport aux autres. Par conféquent,
fî je ne fuis que les idées de la raifon,

toutes les nations me paroîtront éga-


ment nées pour s'aimer , & non pas
pour fe haïr réciproquement ;
par
conféquent leur bonheur me paroî-
,

tra dépendre de leur union comme ,

leur malheur de leur divifion ; par


conféquent , je dirai que fi leur
amour-propre eft raifonnable, elles
ne fe nuiront jamais , elles fe ren-
dront, au contraire, les fervices mu-
tuels dont elles auront befoin de part
& d'autre , reconnoiiTant également
que le moyen le plus fur pour jouir
d'un bonheur durable , cil d'em-
ployer la voie de la crainte ; en un
mot , comme mes principes demeu-
rent toujouis les mêmes, foit qu'on
les renferme dans un feul homme,
loit qu'on les apphque h piufieurs ,
une nation fera pour une autre na-
tion tout ce qu'elle voudra que cette
autre nation faffe pour elle ; ce qui
renferme aulli cette autre règle fem-
blable.
Philosophiques. 31èd. X, %\J
blable ne fera jamais contre
, qu'elle
un autre peuple ce qu'elle ne vou-
droit pas que cet autre peuple fît con-
tre q,\\q.

Si l'une des nations n'obferve pas,


de fa part , les loix d'une fidèle cor-
refpondance; rompt cette union fi elle

que la nature n'infpire pas moins à


chaque état, qu'à chaque homme ea
particulier ; fi la plus funefte fuite de
la divifion , c'elt-à-dire , la guerre ,

efl: fur le point de s'allumer par des


paffions contraires à la raifon , ce
droit de réfifterà iaforce par la force,
n'appartenant pas moins , fuivant les
règles d'un amour-propre raifonna-
ble , à une nation entière qu'à un
feul homme ; celle qui fera attaquée
pourra , fans doute , fe défendre, rc-
pouffer le mal par mal, quelque-
le
fois même le prévenir, lorfque la
fureté l'exigera. x^Iais en ce cas elle
obfervera les règles qui dépendent
des principes établis fur ce qui re-
garde la défenfe de chaque particu-
lier, veux dire,
je qu'elle ne fe con-
Tome iF. K
3118 MÉDITATIONS
duira que par les vues ou les confeils
de raverfion que j'ai appellée légiti-
me, & non par les motifs d'une haine
déréglée. Elle aura même en ce point
un grand avantage fur un feul hom-
me, parce que les querelles des Etats
ayant ordinairement beaucoup moins
de perfonnel que les différens des
particuliers , par rapport à ceux qui
délibèrent fur les moyens de les ter-

miner , la paffion entre moins dans


leur confeil ; & par conféquent ils

font en état de prendre avec plus de


fang froid les partis qui convien-
nent véritablement au bonheur de la
nation.
Chaque nation , comme chaque
homme confideré féparement , fauia
donc diftinguer les maux réels , des
maux imaginaires, &
n'augmen-
elle

tera point le mécontentement qu'elle


peut avoir de la conduite d'une au-
tre nation à fon égard , en y mê-
lant des fentimens acceiïbires qui ne
naiffent que de l'opinion ; elle con-
fidérera les choies telles qu'elles font
Philosophiques. JtJéd. X, arf
en elles-mêmes, en banniOant lef
fûupçons les défiances
, les jalou- ,

fies , les craintes téméraires & dé-


raifonnables ; elle réglera toujours
fes démarches, foit pour fe défendre,
foit pour attaquer fur la réalité des ,

maux qu'elle doit éviter , jamais fur


de vaines apparences, ouvrage d'une
imagination déréglée par la préven-
tion de l'efprit, ou par la corrup-
tion du cœur.
Par une fuite néccITaire du même
principe, elle le renfermera toujours,
comme je l'ai dit d'un feul homme,
dans les juftes bornes d'une défenfc
légitime ;
je veux dire qu'il lui fuf-
fira d'avoir mis fes ennemis hors d'é-
tat de lui nuire, ou de les avoir
obliges à réparer le tort qu'ils lui ont
fait, fans faire dégénérer la guerre
en une vengeance cruelle qui ne ,

cherche dans le mal que le plaifir


d'en faire, ou qui devient linflru-
ment d'une ambition infatiable , 6c
fouvent fatale au vainqueur même.
La raifon mettra donc des bornes à
K z
230 MÉDITATIONS
fes conquêtes ; & contente de con-
ferver tranquillement ce qu'elle pot
fede ou de recouvrer ce qu'elle a
perdu & de fe dédommager du pré-
,

judice qu'elle a fouffert par une


guerre dont elle n'apufe préferver,
elle ne regardera" point fa cupidité,
fa valeur , fa force & fa fupériorité
même comme des titres légitimes
pour acquérir de nouveaux états
& pour alfujettir d'autres peuples à
fa domination.
La guerre même la plus raifonna-
ble de fa part n'étouffera point en
elle les fentimens & les devoirs na-
turels : elle comprendra , fi la rai-

fon préudc à fes confeils , qu'elle


doit aimer encore ceux qu'elle eft
obligée de combattre. Âinfi dans
les actes dhoitilité, elle préférera
toujours ce qui s'éloigne le moins
de ces fentimens : elle faura rejerter

les moyens qui y font entièrement


contraires , & s'abftenir de toutes les
voies qui tendent à abolir la foi en-
tre les hommes , à éteindre toutes
Philosophiques. -^/eV. X 221
les efpéranccs de réconciliation Se à
cftacer juiqu'aux dernières traces de
l'humanité par une guerre plus digrie
des bétes féroces que de ceux qui
dans la guerre même, doivent con-
ferver le caractère de créatures rai-
fonnables.
hlle portera donc toujours dans
fon cœur le defir de la réunion ; &
elle ne fera même la guerre que pour
parvenir à h paix; prête à en ac-
cepter toutes les conditions conve-
nables. Comme elle n'aura pris les
armes qu'à regret, elle les depofera
non-feulement fans peine mais avec ,

joie , s'eftimant heureufe de rentrer


ainfi dans l'état naturel à l'homme &
le plus défirable à chaque natioa
pour fa félicité commune & parti-
culière.
Ainfi les traités qu'elle aura faits
avec fes voiiins , ou pour rétablir ou
pour affermir & perpétuer une paix
qui eft toujours l'objet de fes vœux,
lui paroîtront encore plus facrés &
plus inviolables que les loix qu'elle
K 3
aaî Méd I T A T 1 K s

donne à fes citoyens : elle les regar-


dera comme le renouvellement de
cette alliance générale qui, fuivant le
vœu de la nature , devroit être éter-
nelle entre tous les hommes ; & fi

Romains ont cru


les Jurifconfultes
qu'une tranfaûion paiTée entre des
particuliers n'avoit pas befoin d'au-
tre caufe que le defîr d'éteindre leurs
diiférens , & fe foutenoit par le feul
motif de parvenir au grand bien delà
paix, quel relpeCt un amour-propre
vraiment raifonnable n'aura-t-il pas
pour cette efpece de ttaniadion plus
importante qui fe paffe entre deux
nations ennemies pour terminer ces
grands procès qui n'ont point de
Juge fur la terre & qui fe décident
par le fort des arme-s , ou plutôt par
la volonté du Dieu des armées ? Bien
loin donc de faire conflirer en p'irtie
fon habileté à laiffer des femences de
guerre dans les inftrumens même de
la paix , ou à trouver des interpréta-
tions fubtiles pour en éluder l'auto-
rité , une nation qui s'aime vérita-
PHILOSOPHiaUES. i)i/(f. X. 223
blement elle-même fera perfuadée
que la bonne foi doit régner d'au-
tant plus fouverainement dans la ré-
daction ou dans Texécution des trai-
tés que les fuites de la mauvaife foi
,

y font plus funeftes & que la fidé-


,

lité en cette matière e(t la feule ref-


fource & fait toute la fureté du genre
humain.
Enfin comme ces grandes fo-
,

ciétés qui forment les états populai-


res ou monarchiques ne ibnt elles-
mêmes que des parties de fociété
beaucoup plus étendue , qui com-
prend tous les peuples de la terre,
elles fe conduiront de telle manière ,
fi elles fuivent les principes d'un
amour-propre raifonnable qu'elles ,

tendent toujours au bien commun de


l'humanité , comme à un bien fupé-
rieur à celui de chaque nation , de
même qu'à Tintérét de chaque hom-
me en particulier, tlles ne feront
donc rien de contraire à ce grand
objet qui doit réunir les vœux de
toutes les créatures raifonnables j &
K4,
324 M lÉ n 1 T À T 1 N t

regardant monde entier comme la


le

patrie commune de tous ceux qui


l'habitent, elles aboliront la diftinc-
tion d'étranger & de citoyen toutes
les fois que les intérêts attachés à ces
deux qualités pourront fe concilier.
]I fufSra d'être homme pour trouver
chez ellenon-feulemenc un afyle &
un accueil favorable mais un appui
,

&: une protedion affurée dans toutes


les occalîons où il ne faudra rien
prendre lur le citoyen pour le don-
ner à rétranger, 11 n'y aura donc
aucun homme dans lequel elles ne
refpe&ntles droits de la nature; &
elles comprendront que fi la myilé-
rieufe antiquité a dit que la perfonne
des étrangers étoit facrée , ou qu'il
y avoit une divinité puiflante qui
Teilloit à leur confervation ou à leur
vengeance c'étoit fans doute pour
,

nous faire concevoir que la main de


Dieu même a formé entre tous les
homimes des liens encore plus ref-
pecT:ables que ceux qui font l'ouvrage
de leur volonté ou de leur intérêt
particulier.
pHlLOSOPHiaUES. 3'led.X, 22 f

Ceil à ce petit nombre de maxi-


mes que je réduis tout ce qui regar-
de la conduite des nations les unes
à l'égard des autres ; & elles lont
fi étendues , qu'il n'y a aucune des
règles qu'on attribue communément
au droit des gens qui n'y foit ren-
,

fermée , ou qu'on n'en puilTe dé-


duire par des conféquences claires &
évidentes.
Mais elles n'appartiennent qu'à la
partie de ce droit qui , comme je l'ai

dit, devroit être appelle le droit en-


tre les nations , jus inicr gentes
plutôt que le droit des nations , ju$
£entium. Ce terme général , fuivant
l'idée que j'en ai conçue, a une ligni-
fication qui s'étend encore plus loin
puirqu'll comprend en général , non-
feulement les règles qu'une nation
doit obferver au dehors , mais celles
mêmes qu'un amour-propre raifon-
nable. l'oblige à fuivre au dedans,
pourvu que par ces règles on enten-
de feulement les loix qui réfultent de
ia formation même de chaque na-
226 MÉDITATIONS
tion , ou de la réfolution libre ou
forcée que les hommes d'un certain
pays ont prife de vivre fous la même
domination & de ne former qu'un
feul corps politique.
Ce font ces règles qu'il s'agit à
préfent d'expliquer. Mais avant que
de les expoler je ne ferai peut-être

pas mal de m'arrèter ici un moment


à en confidérer la nature avec encore
plus d'attention , & à la caractérifer

de manière qu'on ne puiffe plus


telle

s'y méprendre.
Je remarque d'abord que toutes
les- nations du monde confidérées ,

chacune dans Tintéricur de leur


fphere, ont quelque chofe qui leur
eft commun ou en quoi elles con-
,

viennent toutes & quelque chofe 5

qui leur eft propre ou en quoi elles


différent fune de l'autre. Je m'ex-
plique , & je commence par le der-
rjier point qui me fervira à taire

mieux comprendre ce que j'entends


par le premier.
J'obferve donc , en cherchant ce
PHILOSOFKIQ.UES. Méd. X, 227
qui diftingue chaque nation que , la

forme du gouvernement n'ctl pas la


même dans tous les pays ; ici c'eft le

peuple qui domine; là ce font. les


grands ou un petit nombre d'hom-
,

mes choifis ailleurs , & c'efl ce qui


:

eft fans comparaifon le plus com-

mun l'état monarchique a paru pré-


,

férable à l'état républicain. Lrfiii


ces mêmes formes d'admJniftratioii
publique ne font pas toujours fim-
ples dans les pays qui les or.t reçues :
on en voit de mixtes ou de compo-
fées c'elt-à-dire , qui font tempé-
,

rées Tune par l'autre ; & c'ell la conf-


titution de gouvernement qu'un
grand politique juge la meilleure
quoiqu'elle foit peut-être la moins
durable.
Outre ces premières différences
générales y en a d'autres qui dif.
, il

tinguent encore les divers états, com-


me dans ce qui regarde 1 étendue du
pouvoir des ou de ceux qui ea
rois
tiennent la place ; la forme de la lé-
gislation 3 le choix des principaux
K 6
22 8 MÉDITATIONS
officiers ou des magiftrats la ma- ,

niere d'établir ou de lever les impo-


Ctions , & d'autres points de même
nature , fur lelquels le droit public
d'une nation n'eft pas conforme à ce-
lui d'un autre peuple, ou quelque-
fois même y eft directement con-
traire.
Mais cette diverfité ou cette con-
n'empêche pas qu'il n'y ait
trariété
au moins un petit nombre dérègles
communes à tous les peuples de la
terre qui vivent en corps de nation :

de même , que malgré toutes les dif-


férences que la nailTance, l'éduca-
tion , les préjugés ou les mœurs met-
tent entre les hommes confidérés
chacun féparément, y a néanmoins
il

<îes généraux , dont ils


principes
conviennent tous également conr ,

me de tendre toujours à leur confer-


Tation , à leur perfeclion & a leur
félicité réelleou imaginaire. Ce qui
établit les règles de ce genre, n'eft
autre chofe que la nature de Ihom-
me qui étant commune à tous, leur
Philosophiques. Mêit X. ti^
infpire les mêmes fentimens & leur
en fait tirer les mêmes conféquences.
Je puis en dire autant de toutes les
nations. Malgré la différence de leur
conftitution qui a dépendu de l'in-
,

clination & du goût de chaque peu-


ple , ou de pluiieurs autres caules
arbitraires, elles ont cependant com-
me un caraélere 'commun , par un
amour-propre qui leur elt auili elTen-
tiel qu'a chaque particulier , & qui
a toujours pour objet leur fureté ,
leur perfection, leur bonheur. Les
voies qu'elles choiiillent pour y par-
Tenir , peuvent être différentes ; mais
leur but efl toujours le même \ &
ceux que les mioyens ont feparés
dans la route , fe réuniffent dans le
terme ou dans ces trois fins diffé-
rentes , quUl ell naturel à tout être
raifonnablede k propofer; foit qu'il

yafpire feul , foit ou'il y tende avec


tous ceux qui font comme lui les
membres du méîVie corps.
L'ell donc cet objet conipjun à
toutes les nauuii^ , c'eiUa-dire le bien
2 30 ' Jî É D I T AT I ON s

général de chacune de ces gr^ides


fociétés , qui me donne lieu de dé-
couvrir auOî un ordre de règles qui
leur font communes ; & ce font ces
règles qui forment ce que j'appelle le
droit des gens confidéré dans l'é-
tendue ou dans l'intédeur de chaque
nation.
Je leur donne ce nom parce qu'el-
les n'appartiennent ni au droit na-
turel ni au droit civil de chaque
peuple.
Elles ne font point partie du droit
naturel ;
parce qu'elles fuppofent la
formation & la diftinclion des royau-
mes ou des répubhques , qui, com-
me je l'ai dit ailleurs , n'étoit pas ef-
humaine.
fentielle à la nature
ne dépendent pas plus du
Elles
droit civil en y comprenant même
,

ce qu'on appelle le droit public de


chaque nation.
On ne peut entendre par ce droit
lorfqu'on en forme une efpece parti-
culière diftinguée du droit naturel &
du droit des gens, qu'un droit pofitif
pHiLOsoPHidUES. Mêd. X. 231
Se par conféquent arbitraire puif- ,

qu'il tire fon origine du jugement &


de la volonté de chaque peuple ou
de ceux qui y ibnt les dépoficaires
.de la fupréme puiffancc. Au contrai-
re, le droit dont je cherche ici à con-

noitre les règles eft un droit immua-


ble & naturel fi l'on peut parler
,

ainfi , comme ce qui


à toute nation ,

.mérite proprement le nom de droit


naturel reil à tout homme; Ic'eit-à-
dire pour m'expliquer encore plus
,

clairement qu'à la vérité la réunion


,

de pluTieurs hommes en un feul corps


de nation a quelque chofe d'arbitrai-
re en loi qui la rend fufceptible de
toutes les que j'ai remar-
différences
quées; mais cette réunion étant une
fois fuppoféejil eii aulTi eiïentiel à cha-
que peuple de fuivre les règles qui
naiacntde f?. formation même & qui
tendent à foji bien commun , qu'il
l'eft àchaque homme de vivre feîoa
les loix que la nature de fon être lui
impore pour tendre à fon bien parti-
xuher. £n un mot , la comparailbn
13 MED I T AT I N «

que j'ai faite d'une nation avec un feul


homme eft jufte dans tous fes points.

Si la naiflance de chacun de nous a


dépendu d'une caufe arbitraire , c'eft-
à-dire de la volonté ou du confen-
,

tement de deux caufes libres, cela


n'empêche pas que nous ne ibyons
affujettis auffi - tôt que nous fommes
nés à ce droit univerfel qui lie toutes
les créatures raiibnnables. Et de mê-
me fi c'eft une volonté pofitive de
certains hommes qui a donné l'être
aux difîérens états , ils n'en font pas
moins fournis à ce droit plus borné
mais aufli inviolable , qui réfulte de
leur nature même; à moins qu'on
ne veuille dire qu'il leur cft plus
permis qu'aux particuliers de ne pas
s'aimer eux - mêmes , ou de ne pas
s'aimer raifonnablement.
'^ e que j'appelle donc ici le droit
des gens , pour le définir avec plus
de précifion , n'eft autre chofe que
l'apphcation des règles du droit na-
turel à ces grands corps qui forment
les nations, il refaite de leur forma-
PHiLOso?HiauE5. Méd. X. 235
tion , fi l'on peut parler ainfi , un
engagement fupérieur à toutes les

conventions particulières dans le- ,

quel tous les citoyens d'une mé:ne


nation font ccnies être entrés lorf-
qu'ils ont pris la réfolution de ne for-
mer pins qu'un feul corps : engage-
ment néceifaire , puifque fans cela il

n'y auroit aucun état qui pût fubfiC-


ter ; engagement irrévocable par la

même raifon , puifqu'on ne pourroit


le réfoudre fans détruire le tout dont
ii unit toutes les parties engage-;

ment perpétuel , non-feulement pour


ceux qui en ont été les premiers au-
teurs , mais pour leurs defcendans,
& en général pour tous ceux que la.
naiflTance ou un choix volontaire rend
habitans d'un certain pays; enfin
engagement falutaire ,
puifque ion
principal objet eft d'obliger tous les
membres du corps politique à tendre
toujours au bien commun.
Delà vient, pour ajouter un der-
nier trait k cette notion générale que
le droit qui nait d'un tel engagement
134 Mé ditations
ne fan roit porter un nom plus'convc-
nable que celui de droit des gens, par-
ce qu'il efl comme 'renfermé dans ce
qui fait Peflence de chaque nation^par-
ceque tout état y eft affujetti en taiit
qu'état , & tout citoyen en tant que
citoyen;parce qu'enfin il doit étreob-
fervé également dans tous les pays ou
-par tous les peuples, & qu'ainfi c'efi[le
lèul drqitauquel on 'puifie appliquer
une partie de la définition du droit
des gens donnée par les Jurifconful-
tes Uomains , puifque c'eft celui qui
a lieu d;îns toutes les nations de la
terre. Qtio geirtes humana uttmtur,
11 ne me refte donc après cela que
d'en étudier ici les règles effentielles,
& il me faudra peut- être moins de
tems pour les expliquer que je n'eu
ai eu befoin pour éclaircir Zi pour fi-

xer mes idées iur la nature du droit


dont elles dépendent.
Je les tire du même principe qui
m'a fervi à découvrir toutes celles
que j'ai établies jufqu'à préfent foit
par rapport au droit naturel, foit
Philosophiques Aléd. X, 235-

par rapport première partie


à cette

du droit des gens qui comprend les


loix générales que les rations doivent
obferver les unes à l'égard des autres.

Je fuppofe donc toujours , comme


je l'ai déjà fait, que chaque peuple
ainfî que chaque homme en particu-
lier 5 doit s'aimer lui-même & s'aimer
d'un amour raifonnable. Cette véri-
té fondamentale me fait appercevoir
du premier coup-d'œii les devoirs
réciproques de chaque citoyen à l'é-

gard de la nation entière, & de la

nation entière par rapport à cha-


cun des citoyens qu'elle renferme
dans fon fein ; & ce font ces devoirs
que j'exprimerai par les règles fui-
\antes.
I. Puifque le droit des gens qui le
renferme n'ell autre chofe que l'ap-
plication des principes du droit natu-
rel à chacune de ces grandes fociétés
qui forment les états & que je puis
,

les confidérer comme un feul hom-


me ma première règle générale fera
,

d'obferver à l'égard de ma nation les


a 3^ MÉDITATION»
mêmes loix qu'un amour
propre -

éclairé par la raifon m'a fait confidé-


rercomme les loix de la nature encre
tous les hommes confidérés leparé-
nient ; & par conféquent je regar-
derai comme un devoir inviolable de
ne nuire jamais à ma patrie , de la
fervir au contraire félon mon pou-
Toir, en agiiTant toujours à fon
égard comme je defire que de fon cô-
té elle agifle avec moi.
La fureté , la perfection le
II. ,

bonheur de tout royaume ou de tou-


te république dépendant pour la
5

plus grande partie de l'autorité du


gouvernement tel qu'il eft établi par
les loix ou par les mœurs de chaque
nation l'amour même que j'ai pour
,

moi & le defir de ma propre félicité


qui eft renfermée dans celle de ma
patrie , Se qui ne peut être affuréc
que par le fecours de cette au-
torité , une foumif-
nf infpireront
fioii , une obéiOance parfaite à fes
loix ou à fes commandemens & ;

nVéloignerout non - feulement de


Philosophiques. iî//t/. X. 237

toute penfée de révolte, mais de


tout ce qui pourroit troubler ou alté-
rer la paix & d'un
la tranquillité
gouvernement, à l'ombre duquel
je vis moi-même dans la paifible pof-
feflion de mes biens.
111. Mon amour - propre , en
nVinfpirant le defir de mon bonheur »
m'attache ceux qui peuvent y
auflTi à
contribuer. La raifon m'apprend à
les aimer à proportion de la bonté
des moyens que je reçois d'eux pour
y parvenir , ou félon qu'ils font ai-
mables pour moi ; & ils le font d'au-
tant plus qu'ils peuvent mepréferver
d'un plus grand nombre de maux ,
ou me procurer une plus grande
abondance de biens or comme : ,

je l'ai dit ailleurs , il n'y a rien dans


le monde qui puille entrer fur ce
point en comparaifon avec ma patrie
ou avec cette fociété civile fans la-
quelle il n'y a aucun mal que je
.n'aie lieu de craindre & aucun bien
,

dont je puiiïe jouir fûrement.


Je fe-
rois donc bien déraifonnable fi Ta-
«3 s Méditations
niour de ma patrie ne me paroifToit
préférable à tous mes autres amours,
ou fi fon intérêt ne Pemportoit dans
mon cœur fur quelque intérêt parti-
culier que ce puiiTe être ; ainfi ma
dernière règle qui comprend même
les deux précédentes, fera de bidon-
ner toujours le premier rang dans
Tordre de mes affsclions. Et fallût-il
pour fon fervice facrifier ma vie &
celle de mes enfans , je dirai comme
Virgile , vincet amor patria , fans
y ajouter avec lui, laudumque im-
menfa cupido.
Les règles que je viens d'expliquer
fur les devoirs généraux de tout ci-
toyen à l'égard de toute nation ne ,

conviennent pas moins à toute na-


tion ou à ceux qui la gouvernent,
par rapport à tout citoyen , & l'on
en trouvera la raifon dans les règles
fuivantes.
IV. Si chaque citoyen doit obfer-
yer les principesdu droit naturel à
l'égard de ceux qui font les mem-
bres du même corps le corps en-,
,

tier^, ou ceux qui le repréfentent


VHiLosonuQVEs. AJéd. X. 2^9
n'y font pas moins obligés, & on
peut dire même qu'ils le font enco-
re davantage. 11 fuffit d'être homme,
comme je l'ai déjà dit , pour fe fou-
mettre à l'autorité d'une loi qui n'eft
autre chofe qu'une conféquence di-
recte de la nature de Ihomme : mais
l'obligation que cette loi impofe croît
à proportion du nombre des fujets à
l'égard defquels elle doit être obfer-
vée ; &
juge par-là des devoirs
fi je

du fouverain ou de ceux qui exer-


cent la fupréme puiffance dans un
état, je n'aurai pas de peine à conce-
voir qu'ils font obligés à refpecler le
droit naturel encore plus qu'aucun
de ceux qui leur font ioumis. Com-
ment pourroient-ils fe difpcnfer de le
fuivre eux-mêmes dans leur condui-
te , puifqu'ils font chargés comme
fouverains de le faire obferver aux
autres? ht comment voudroient- ils

s'en éloigner s'ils font raifonnables ,

puifque leur amour-propre bien en-


tendu les intéreflè plus que perfonne
à l'obfervation des règles que ce droit
piefcrit à tous les hommes ? Tous
t4<> MÉDITATIONS
en réfultent pour la fo-
les biens qui
dont ils font les chefs, tous les
ciété
maux que produit l'infradion de ce
droit portent fur eux bien plus direc-
tement que fur le refte des citoyens
qui ne fentent chacun en particulier
qu'une foible partie du bonheur ou
du malheur de l'état ; au lieu que

tous ces fentimens particuhersfe réu-


niffent dans le chef comme dans le
centre , où ils agiiTent avec toute
leur force. Il n'a donc prefque pas
befoin de confulter l'amour qu'il
doit avoir pour fes peuples ; c'eft
lui-même , & qu'il
affcz qu'il s^aime
s'aime raifonnablement, pour main-
tenir inviolablement l'obfervation
des loix de la nature , dont l'infrac-
tion lui eft plus nuifible & dont l'e-
xécution lui eft plus utile qu'a aucua
de fes fujets.
V. A plus forte raifon fuivra-t-il
cette règle , lorfque non - feulement
un particulier , mais la nation entiè-
re ou une partie confidérable des ci-
toyens y feront intéreffés. Ce fe-

ront
Philosophiques. Mcd, X. 2^1
ront même ces occafions qui lui fe-
ront mieux fentir qu'il en elî du corps
comme du corps humain
politique ,

Se que comme la tête foufFre dans


rhomme lorfque le refte du corps ou
une partie des membres
malade, eft

le chef de TEtat ne fauroit être heu-


reux quand l'Etat entier ou quelqu'u-
ne de Tes parties eft dans la douleur
par le violement des règles du droit
naturel.
VI. Comme l'autorité des loix &
même de celles que la nature ne didc
pas à tous les hommes , fait Li iùreté,

la paix , bonheur des particuliers,


le

clic devient un bien commun pour


tout écat ; & ce bien eft même plus
perfonnel encore pour le fouverain ,

comme je viens de le faire voir, que


pour chacun de fes iujets. Aiiifi il

connoitroit mal fes véritables inté-


rêts , & il ne s'aimeroit qu'imparfai-
tement s'il n'apprenoit pas au peu-
ple à les refpecler en les refpectant
lui-même. 11 adoptera donc , par un
effet de fon amour- propre, cette
Tume IF. L
Z^t MÉDITATIONS
penfée d'un empereur Romain , qu'il
Cit digne de la majeité des rois d'a-
vouer que la loi regae fur eux pen-
dant qu'ils régnent fur les autres hom-
mes & s'eftiment plus heureux par
,

cette foumiflion que par fa puiiFance


même ; Il feraconfifter fa perfection,
fa gloire , fa féhcité , à lavoir obéir
le premier à la loi , pour mériter que
fes fu jets mettent auffi tout leur bon-
heur à lui obéir.
Vil. Enfin , comme dans toute
nation perfonne ne reçoit plus d'a-
vantage de la fociété civile que celui
qui h gouverne, il croit par amour-
propre même être plus attaché à
l'Etat qu'aucun de ceux qui lui font
fournis ; Se fon zèle pour la patrie ,
Il la railbn en eft le principe , l'em-
portera d'autant plus dans fon cœur
fur tout autre fentiment, qu'il n'a
pas même d'intérêt particulier à com-
battre pour en fuivre l'impreflion
puifque fon avantage perfonnel fc

trouve toujours dans celui de fes

peuples, Se qu'il eft d'autant plus


Philosophiques. Méd. X 245
grand & plus heureux, que ion
royaume elt plus tranquille & plus
florilîànt.

Je crois avoir renfermé dans ce pe-


tit a ombre de règles , les devoirs ré-
ciproques de toute nation envers
tout fouverain & de tout fouveraiii
,

à l'égard de toute nation; & ce iont


ces devoirs eflentiels qui forment ce
que j'ai appelle le fond du droit des
gens, confidéré dans l'intérieur ou
dans la fpliere de chaque nation.
Mais cet amour-propre qui a été
jufqu'ici mon unique législateur, ne
pourra-t-il pas m'inltruire auffi fur
ce qui regarde les principes généraux
du droit civil, c'e(t-à-dire , de ce
droit qui, fuivant les jurifconfultes
Komains , plus heureux dans cette
définition que dans les autres , eit
propre à chaque nation ou que ,

chaque peuple s'elt prefcrit à lui-


même par le miniltere de ceux qui
ie gouvernent ?

Je fais, & je l'ai déjà dit, que


^e droit reftraint dans fes véritables
L z
24+ MÉDITATIONS
limites, & en tant qu'il ne comprend
ni les règles du droit naturel, ni
celles du droit des gens, eit un droit
purement poiitif & arbitraire en foi ^
puifqu'il dépend de la volonté libre
du législateur. Mais comme cette
volonté , pour être vraiment utile ,
non-feulement à l'htat, mais au lé-
gislateur rnéme , doit écre animée
du même efprit qui a didé les loix
des deux eipeces de droit immuable
que je viens d'expliquer on peut ,

ramener au moins la fubftance & le


fond du droit civil, ou ce qui doit
influer dans toutes fes parties , à des
règles auffi certaines que celles du
droit naturel ou du droit des gens ; &
ce fera encore un amour propre rai- -

fonnable qui en fera le meilleur juge.


Mais ces règles qu'il doit m'en-
fcigner ici peuvent être confidérees
ou par rapport à la puiiTance qui fait
les loix ou par rapport aux fujets qui
,

y font fournis ne fauroient être


.îilles

Iblides fi elles ne dépendent toujours


de ce véritable amour , ou de cet
Philosophiques. Méd. X, 24^
amour-propre éclairé qui doit préfî-
der également à la conduite du chef
& des membres. Je médite donc en.
même tems fur leurs devoirs réci-
proques , par rapport aux loix pofi-
tives & il me îembîe que renchaî-
;

nement de mes principes m'y fut


découvrir les règles fui vantes.

A l'égard de la puiilunce qui éta-


blit ces fortes de loix , elle peut être
différente iuivant le génie, les mœurs
& les divers intérêts des peuples qui

y font affujettis. Mais le principe qui


doit les dicler au fouverain ,ou à
ceux qui le repréfentent , demeure
toujours le même. Qiielques règles
qu'ils prefcriventàlcurs fujets , elles
ne fauroient être raiibnnables , ou
dignes d'un homme
chargé de com-
mander a des hommes , 11 elles ne
font fondées ou fur l'amour du gen-
re humain confidéié en général , &
qui forme le droit naturel, ou fur
l'amour de la fociété partit ulieie dont
le prince chef, ou ceux qui y
eft le
tiennent le premier rai-g ; ce oui
2^6 Mi CITATIONS
produit le droit des gens dans l'inté-
rieur de chaque nation. Ainfi tontes
les loix qui compofent ce qu'on
appelle le droit civil de chaque
pays ne peuvent avoir que deux ob-
jets principaux, l'un e(t l'explica-
tion du droit naturel, dont les con-
féquences diredes Se immédiates font
à la portée de tous les efprits atten-
tifs Se raifonnables , mais dont les
conféquences moins directes & plus
éloignées ont fouvent befoin d'être
éclaircies , fixées Se affermies par
l'autorité pofitive du législateur.
L'autre du droit
eit l'explication

des gens ou l'application des prin-


,

cipes généraux de ce droit, aux


befoins ou aux intérêts particuliers
de chaque nation. Application qui
fe doit faire par l'autorité publique ,

pour prévenir le partage ou l'oppo-


fition des fentimens; mais qui a tou-
jours pour but , Il elle eit raifonna-
ble , le commun de l'Etat, dans
bien
lequel, comme je l'ai déjà dit, ce-
lui de la puiffance qui y prélide fe
pHiLOSOPHiauES. Méd, X. 247
trouve toujours compris.
Par conféquent le même amour ^
foit de l'homme en général , foit de
chaque peuple en particulier qui a ,

donné la naiflance au droit naturel &


au droit des gens eft aufii le père ,
,

pour ainfi dire , ou le véritable au-


teur du droit civil , qui ne 1ère qu'à
expliquer ou à apphquer les règles

deTun & de l'autre droit dans le mê-


me efprit qui les a infpirées.

Je puis donc établir ici cette règle


générale qui n'eft qu'une fuite nécef^
faire de la notion exafte du droit ci-

vil ;
je veux que toute loi poiî-
dire
tive qui feroit contraire à l'amour que
tout homme doit avoir pour la focié-
té entière du genre humain ou pour .

ces fociétés moins étendues qui for-


ment les états ; en un mot toute Ici
qui ne feroit par conforme aux règles
fondamentales du droit naturel ou
du droit des gens pécheroît vifibic- ,

ment contre le principe , & reiifte-

roit à la nature même de Ihomme.


De la part des fujets , ou de ceux
L 4
248 MEDITATIONS
qui font fournis à l'autorité du gou-
vernement , il eft clair qu'autant ils

font obligés d'aimer le bien général


de Ihumanité , ou le bien commun
de la fociété dans laquelle ils vivent,
autant doivent-ils obéir aux loix po-
fitives qui , comme je viens de le
y

dire ne font que des moyens pour


,

parvenir à Pun ou à l'autre bien ; foit


qu'elles régnent depuis long-tems
dans leur pays , foit qu'elles y foienè
nouvellement publiées ils agiroient :

évidemment contre l'amour qu'ils ont


& qu'ils doivent avoir pour eux-mê-
mes s'ils en ufoient d'une autre
,

manière ; & cette règle ne peut fouf-


fiir aucune difficulté tant que les

loix qu'il plait à la puiffance fupréme


d'impofer à fes fujets, n'ont rien
qui répugne manifeitement aux
droits de la nature ou aux premiers
principes du droit des gens.
Mais que faudra- t-il faire, ou quel
parti fera-t-il permis de prendre fi ce
cas arrive, & fi l'abus de l'autorité
eft porté jufqu'à l'excès de rompre
Philosophiques. Mcd. X, 249
les liens del'hnmanité, ou ceux qui
font les plus eflentiels à la fociété ci-
vile ?

Je puis répondre d'abord que c'eft


ici une de ces queilions jaloules,
comme parlent les italiens , que le
plus fur eft de ne point agiter ;
par-
ce qu'il y a toujouis du danger
même a les bien réfoudre ; ainfi j'a-
dopterois volontiers lur ce point la
réponfe qu'un Anglois, dont j'ai

oublié le nom , fit à Charles II , roi


d'Angleterre , lorrque preffé par ce
prince de lui déclarer ce qifii pen-
îbitfur les droits réciproques du roi
& du peuple il lui dit que tout ce
,

qu'on pouvoit defirer fur ce fujet


étoit que le peuple fût perfuadé que
le roi peut tout ce qu'il veut ; & le
roi , qu'il ne peut que ce qu'il veut
félon la loi.

Je trouverai encore je veux ,


ï'ï

une autre défaite plutôt qu'une ré-


ponfe précife , en renvoyant ceux
qui me feroient cette queftion aux
loix primitives ou à la conftitution
2^0 MÉD i T A T I N S

fondamentale de chaque gouverne-


ment 5 comme à la règle la plus fùre
pour bien juger de ce qui eît permis
à regard de la puiffance fuprême qui
viole ouvertement le droit naturel
ou le droit des gens.
î\Iais il faut abfolument expli-
quer ma penfée fur une matière
fi délicate, je chercherai encore
la foîution générale de ce problè-
me dans les principes qu'un amour-
propre bien entendu înfpire atix
plus grands empires comme aux
fimples particuliers. tproriS donc
d'abord Pétat de la quellion avec
toute la précifion qu'elle deman-
de , & voyons enfuite comment elle
peut être réfolue.
Je remarque premièrement , que
pour donner lieu d'agiter cette quef-
tion 5 il faut néceffairement que Ten-
treprife fur les droits elTentiels de
l'homme & du citoyen foit fi claire
fi évidente , fi ceraine , ne
qu'il

refte aucun nuage, aucun doute,


aucunsr oaibrc de difficulté fur ce
Philosophiques. Méd. X. 2<;i

fujet ; car fi l'on peut héfiter encore


fur la conduite de ceux qui gouver-
nent ; fi les fentimens de la nation
ne font pas entièrement unanimes;
s'il n'y a qu'une probabilité quoique

beaucoup plus grande d'un côté. Se


beaucoup moindre de l'autre, le
bien public qui veut qu'on mette
,

toujours prélomption du coté du


la

fupérieur légitime doit encore arrê-


,

ter & fufpendre les efprits , parce


qu'un amour-propre éclairé n'aban-
donnera point l'avantage certain qui
réfulte de la foumiffion des membres
à leur chef, de l'union & du con-
cert de toutes les parties de TEcat,
par la crainte d'un mal douteux , in-
certain , & qui n'arrivera peut - être
jamais.
J'obferve, en fécond lieu, que
pour renfermer encore plus le pro-
blème dans fes véritables bornes on ,

doit fuppofer qu'il s'agit , non pas de


quelques conféquences plus ou
moins éloignées du droit naturel ou
du droit des gens , mais du fond &
L 6
2^2 M É S I T A*T I ONS
~ de reffence même de ces droits ; en-
forte que nature de Thomme
la &
de toute fociété civile foit attaquée ,

dans fa fubftance par la loi'que le fou-


verain , ou ceux qui en tiennent
lieu , veulent établir.
Eneifet, s'il elt permis de réfifter
à une autorité légitime en foi , la
réfiftance ne fauroit être juftifiée que
par ce principe général , que le falut
du peuple eft une loi fuprême à la-
quelle toute confidérarion doit céder.
Mais c'eft cette loi même qui a fait
ériger les différentes formes de gou-
vernement : c'eft elle qui les main-
tient 5 qui les conferve , qui les per-
pétue ; & en un fens , elle eil tou-
jours favorable à ceux qui gouver-
nent , quelqu'ufage qu'ils falîent de
leur autorité , parce qu'en général
l'anarchie eft le plus grand de tous
les maux ; & qu'il vaut encore mieux
avoir un mauvais gouvernement, que
de n'en avoir aucun.
Ainfi dans les cas ou la queftion
préfente peut naitre , il fe forme une
PHiLOSOPHiaUES. J/tV. A". 259
cfpece decombat entre le falut du
peuple & le falut du peuple même.
D'un côté, nulle nation ne peut
fubfifter fi Tautorité fouveraine n'y
eft refpedée , & fi l'on réfifte à fes
loix. Ue l'autre , la nation peut aulli
être détruite , (i ceux qui font à fa

tète , tournent contre elle la puiiïan-

ce qu'ils n'ont reçue que pour elle ,

& travaillent à fa ruine au lieu de


veiller à fa confervation. (Malheu-
reux donc les peuples qui le trou-
vent dans une fituation où il faut
opcer entre ce qui fait ordinairement
le falut de la patrie, je veux dire la
foumiflion aux loix , mais qui , dans
la circonftance dont il s'agit , en fe-
roit l'entier renverlement, & ce qui
peut empêcher fa deltrudion , c'eft-
à-dire , la réfiftance à des loix vifiblc-
ment pernicieufes &: contraires à fa
durée. Mais dans une telle extrémi-
té , il ne peut jamais y avoir lieu de
délibérer fur un triite choix que lorf-
que les fondemens même de toute
fociété humaine & civile font ébran-
S54 MiDITATfOïfS
lés , & qu'il eft abfolumeKt inipoflî-
ble que la nation fe conferve, fi la
loi lublifte ; ou que la loi lubfifte ,

fans que la nation périfle.


C'efl; donc dans ces circonftances
que la queftion doit être examinée
fi l'on veut Penvilager dans les véri-
tables termes ; & avant que de la
réloudre , il me reil:e à tirer cette

coniequence de mes deux réflexions


précédentes , que la conjonflurc ,
où cette efpece de problème peut
être agité, n'eft prefque qu'un cas
niétaphyfique qui n'eft peut-être ,

jamais arrivé , & qui n'arrivera peut-


être jamais.
En eôet , on a bien vu des prin-
ces ou des chefs d'une nation couper
mal -à- propos quelques - unes des
branches de ce grand arbre auquel
on peut, après l'hcriture - Samte,
comparer ie corps d'un litat, c'eft-

à-dire , exercer làns règle & fans


raifon un pouvoir arbitraire fur quel-
que partie du droit public ou parti-
culier, altérer par-ià le bonheur ou
Philos ofHi QUE?. MJlL X zs^
la tranquillité de leurs fujets &
nuire à grandeur de leur em-
ia

pire. Mais, pour luivre toujours la


même image, on n'en a point vu
d'aOTez aveugles ou d'aiïez infen-
fés pour vouloir mettre lacoignéc
à la racine de l'arbre , c'eft- à- dire
renverfer en un jour l'ouvrage de
plufieurs fiecîes, & porter le coup
mortel à une nation entière dont ils
tirent toute leur force & toute leur
gloire. Une telle penlee peut être
comparée à ''cet excès de folie qui
porte quelquefois Thomme à fc don-
ner la mort lui-même. Mais elle
eft encore infiniment plus rare , &
je ne fais û tous les fiecles pourroient
en fc jrnir un feul exemple. Je l'ai

déjà dit ailleurs, Néron fouhaitoit


que peuple Komain n'eût qu'une
le

feule tète pourpouvoir l'abattre d'un


feul coup: mais Néron même s'en
eft tenu au fimple fouhait. C'eft donc
dans cette unique fuppofition , c'eft-

à-dire , quand il s'agiroit de fauver


la nation entière par fa réliitance à
2f^ AIeditations
un feul homme, que le problême
dont il s'agit pourroit être propofé.
Je ne me fuis donc pas trompé quand
j'ai dit que la queftion fuppofe un
cas purement métaphyfique, & j'ai
réibîu , en quelque manière , ua
problème fi difficile & fi dangereux
même à traiter , en faifant voir qu'il
cfl: moralement impoflible qu'une
nation foit obligée a le réfoudre.
Que il abfûiument réali-
l'on veut
fer cette efpece de chimère & infif- ,.

ter encore à me demander la règle


que des peuples devroient fuivre,
s'ils avoient le malheur de ie trouver

efFedivement dans ce cas qui me pa-


roît imaginaire , je réduirai à trois
maximes générales tout ce qu'il me
femble qu'un amour-propre raifonna-
ble peut leur infpirer Cm ce ftijet
1°. Si les fondateurs d'une mo-

narchie ou d'une république ont pré-


vu un tel cas ; h
ou la conf. les loix
titution même du gouvernement en
prefcrivent le remède; fi elles ont
étabh ou autoriie des voies régu-
pHiLOsoPHiauEs. Med, X. 2^7
lieres par lefqueîles les fujets puiffent
demander & obtenir la révocation
d'une loi contraire au bien commun
de l'état, je ne vois rien qui puiiïe
détourner un amour-propre éclairé
de fuivre la route qui lui eft mar-
quée fur ce point par Tordre public
de la nation même.
2^ Si le cas dont il s'agit n'a pas
été prévu par le's législateurs , &
qu'il n'y ait point de forme certaine
établie par une autorité légicime
pour y apporter un remède convena-
ble , tous ceux qui fauront aimer
raiibnnablement leur patriecom- ,

me ils eux-mêmes con-


s'aiment ,

viendront avec moi de la maxime


fuivante.
Comme il faut fuppofer que c'eft

toute la nation qui cil tflcntielle-


ment, ou, fi je l'oie dire, nioitel-
hment bleffée par la loi du fouverain,
fans quoi la queftion ne pourroit
être propofée, c'eft aufiî à la nation
entière, ou à ceux qui ont droit, fui-
vant les loix, de la repréfenter, qu'il
S58 MÉDITATIONS
appartient de s'oppofer à une telle
loi ; & par conlcquent le droit d'y
ne réfide ni dans
réfiller la perfonne
d'aucun particulier ni même dans
celle d'un nombre confidérable de
citoyens. Non-feulement la réfiftance
feroit téméraire & dangereufe , puif-
qu'elle ne ferviroit qu'à produire une
confufion & un défordre peut-être
plus funefte à l'état que la loi même
contre laquelle ils fe révolteroient :

mais elle pécheroit évidemment con-


tre le principe , puifqu'elle fuppo-
feroit iansfondement que lefalut du
peuple dépend de l'abolition de cette
loi. En effet dès le moment que le
,

corps de la nation ou ceux qui font ,

chargés d'en foutenir les droits effen-

tieis , demeurent dans le filence , on


ne peut plus prétendre que la nou-
velle loi foit directement & évidem-
ment contraire à ces droits. Ainfi la
préfomption fubfiile toujours en fa-
veur du fupérieur légitime!, & il n'en
faut pas davantage pour arrêter les
mouvemens inquiets des particuliers.
Philosophiques. Mêd. X. SÇ9
fi la raifon elt la feule règle de ra-
meur qu'ils ont pour l'état.

3'. Quand même le corps de la


nation ou ceux qui ont droit de
,

parier & d'agir pour elle félon la


conltitution du gouvernement fe- ,

roient perfuadés que la loi dont il


s'agit répugne elfentieilement au
droit des gens , s'ils voient néan-
moins ne peuvent s'oppofer à
qu'ils
l'exécution de cette loi fans allumer
dans le iein de leur patrie une guerre
civile beaucoup plus pernicieufe au
corps Si aux membres que l'obferva-
tion de la loi ne le peut être , ils

n'auront alors qu'à confulter cet


amour - propre raifonnable auquel
j'en reviens toujours pour reconnoî-
tre qu'un moindre mal devient pour
l'homme une efpecc de bien lorl- ,

qu'il lui en fait cviter un plus grand,


& qu'il vaut mieux fjufrrir une tranf-
grefiion particulière des loix les plus
inviolables , lorfqu'elle n'emporte pas
en méme-tems la ruine entière de
l'état 5 que de Pexpofer à des révo-
^€o Méditations
lutions encore plus funeftes dont on
ne peut prévoir quelle fera la fin,
& quiterminent fouvent à faire
fe

croître encore le pouvoir de ceux


qui en ont le plus abufé. Ils entre-
ront même d'autant plus volontiers
dans ces vues pacifiques , qu'ils fa-
vent par l'expérience de tous les fie-^
clés que tout ce qui eft vraiment
,

contraire aux règles fondamentales


du droit naturel ou du droit des gens
n'eft jamais durable , qu'il fe corrige

ou tempère, ou s*ufe par le tems,


fe

& que cette efpece de maladie de


rétat trouve ion remède dans fon
excès même. Ainfi la plus confiante
de leurs maximes , & peut-être la
plus convenable au bien commun de
l'état, fera de regarder, avec Ta-
cite l'avidité , Te luxe Sz les autres
,

paffions qui gouvernent, comme la


flérilité , les inondations & les au-
tres maux paflagers de la nature.
Oii077iodo fier Hit atem , ant niiiiios hn-
bres , & catcra naîura 77iala , ita
luxum vel avariciam dominantium
Philosophiques. Jf/i. X. 2^1

tolerare ; ou comme le même au-


teur le dit ailleurs : Bonos iuiperato-
res voto expetere , qualefcumque to^
le rare, Tacit. Hïft. lib, 4.
Telles font les principales règles
que de mes principes me fait
la fuite

connoitre fur tout ce qui appartient


en général ou au droit naturel, ou
,

au droit des gens ou au droit civil ;


,

& il me paroît de la dernière évi-


dence que c'e(t-là ce que tout amour-
propre éclairé doit penfer fur ces
trois fortes de loix , s'il efl; toujours
docile aux confeils de la raifon.
L'ordre que j'ai fuivi dans m.a der-
nière méditation fembleroit me por-
ter naturellement à expliquer , après
cela , le détail des maximes que le
même amour doit aufli prefcrire par
rapport à ces fociétés beaucoup plus
bornées, que le mariage , la naiffance
des enfans, la parenté ou Taliiance ,

l'amitié ou toutes les différentes ef-

peces de liai Ions , d'engagemens ou


de conventions , peuvent former
entre les hommes.
^62 MÉDITATIONS
Mais , après tout, comnie les
principes qui doivent régler ces fo-
ne différent point
ciétés particulières
dans leur fubftance de ceux que j'ai
établis en parlant des fociétés qui
,

font beaucoup plus étendues , je ne


pourrois que répéter ici ce que je
viens de dire fur les devoirs de l'a-

mour-propre , confiderédans l'ordre


générai de la fociété humaine , ou
dans celui de la fociété civile. Kien
n'eft plus aifé que de faire l'applica-
tion de ces devoirs aux liaifons ou
aux engagemens les plus bornés.
Se tout ce qui les regarde peut être
renfermé dans deux propofitions,
par leiquelles je finirai cette efpece
d'abrégé ou de précis des règles de
mon amour - propre , par rapport
aux hommes.
autres
amour lorfque la raifon le
Si eet ,

gouverne exige de moi que je fuive


,

ces régies , à l'égard des étrangers


même, il eft évident que le même
amour me portera encore plus aifé-
ment a les obferver par rapport à
Philosophiques. Méd, X. 2^3
ceux qui me font unis intimement
par les liens du mariage , de la pa-
renté , de l'alliance , de l'amitié &
de tout autre engagement particu-
lier ,qui refTerre les nœuds géné-
raux de l'humanité ou de la fociété
civile. Par conféquent s'il n'y a ,

aucun homme à l'égard duquel je ne


doive pas me conduire comme je
veux qu'il fe conduite avec moi , je
m'écarterai encore moins de cette rè-
gle, qui comprend toutes les autres,
quand il fera queftion de mon père ,

de ma mère de ma femme , de mes ,

en fans de mes frères


, de mes pa- ,

rens de mes amis, en un mot de


,

tous ceux avec qui j'aurai contracte


une haifon particuHere, de quelque
genre qu'elle foit ; j'aurai feulement
de plus le plaifir de faire pour eux.
par un goût naturel , ou qui vient
de mon ciioix ce que je ne tais pour ,

les autres que par i'eHfet d'un amour


plus raifonnablc quefenfible, parce
que c'eft l'homme que j'aime dans
les uns , au lieu qus duns les autres
S^4 MlÉDITATIONS
je n'aime que i'humanité.
Suivant les principes que j'ai e'ta-

blis ailleurs , mon amour doit être


toujours proportionné à la vérita-
ble valeur des biens qui en font l'ob-
jet. Je dois donc fixer par cette rè-
gle , les différens degrés de mon af-
fedion , & aimer
chacune des focié-
tés particulièresdont je parle ici, fé-
lon l'ordre naturel qu'elles ont ou ,

cntr'elies , ou avec les fociétés qui


font plus étendues. Mais cet ordre
peut être réglé dans deux vues diffé-
rentes je veux dire , ou par le de-
,

gré plus ou moins proche de la rela-


tion qui eft entre moi & l'objet de
mon amour, ou par l'importance &
l'utilité de cette relation par rapport
au bien commun.
Dans la première vue , l'union
qui fe forme par le mariage étant la
plus étroite , la plus intime & la plus
parfaite de toutes , doit aufli tenir le
premier rang dans mon cœur.
Le fécond appartiendra ,
par une
raifon
Philosophiques. j?i/rf X 2é^
raifon femblable , à celle qui naît des
qualités de père & de fils.

Les frères & les pareil s femblent


exiger le troifieme , ou fi l'amitié
ofe le leur difputer , un amour-pro-
pre éclairé faura concilier les intérêts

quelquefois contraires de ces diffé-


rentes liaifons^en diftinguant lestems,
les lieux, les circonftances, dans lef-

quclîes elles peuvent l'emporter cha-


cune à leur tour fur leur rivale , fans
fe nuire jamais véritablement Tune à
l'autre.
Il en fera de même à proportion
de la liaifon qui fe fo rme par l'allian-
ce ou par les autres engagemens que
les hommes contractent entr'eux
ou enfin par les divers événemens
qui les Hcntuns avec les autres
les

comme par une efpece d'union for-


tuite dans fon origine , mais non
pas moins affujettie aux règles conf-
iantes d'un amour raifbnnable.
La féconde vue , je veux dire la ,

confidération de PutiHté ou de l'im-


portance que chacune de mes liai-
Toms IF, I\l
2 6£ MÉDITATIONS
fons peut avoir par rapport au bien
commun de mes femblables , établit
un antre ordre encore plus certain &
plus inviolable que le premier.
Ainfila ibciété que j'ai avec tous
mes citoyens , ou avec le corps de
ma nation , par rapport au bien gé-
néral de ma patrie , étant infiniment
plus importante que toutes lesfocié-
tés domeftiques ou bornées, qui ne
m'attachent qu'à un certain nombre
de particuliers. Tordre- régulier de
mes affedions exige néceffairement
que je falTe céder un moindre intérêt
à un plus grand, & que je lacrifie
les avantages de ma famille , de mes
amis , de tous ceux avec qui je fuis

le plus intimémejit uni, non-feule-


ment au falut, mais au plus grand
bien de tout l'état.

A plus forte raifon le facrifierai- je

au bien général de Thumanité ja- , fi

mais il peut entrer en concurrence


avec les intérêts de mes fociétés par-
ticulières ; & l'amour que je dois à i

tout homme , en tant qu'homme , ,

cet amour , dont je ne faurois violer (


PHILOSOPHiaUES. Mêd, X. 2^7
les loix, fans agir contre la nature
de mon être , l'emportera fans diffi-

culté fur celui qui m'unit à quelques


hommes en particulier; parce qu'il
eft évident que l'un eft toujours Sub-
ordonné à l'autre & que quelques ,

engagemens que je contracte je ne ,

peux m'obliger raifonnablement à


fervir un de mes femblables, que fous
la condition eflentieile de ne point
nuire à tous en général parle biea
que je procure à un feul.

C'ell: ainfi , que les règles de ma


conduite , foit à l'égard de tous les
hommes fans diltinclion , foit par
rapport à toute fociété , à toute liai-
fon générale ou particulière , me font
fidèlement tracées par un amour-pro-
pre raifonnable ou plutôt pour re-, ,

prendre ici en un mot , toute la fuite


& la fubilance de cette méditation ;

c'eft ainii que j'apprends de ce feul


amour qui parie à tous les hommes
comme à moi , & mes devoirs com-
muns à l'égard de tous ceux qui peu-
Ycrit me faire du bien , & mes de-
M 2
26S MÉDITATIONS
voirs particuliers , par rapport à cha-
cun de ces trois grands objets de
tous mes fentimens , je veux dire ,

Dieu , moi-même & les autres hom-


mes.
Qîi'il me foit donc permis à pré-
fent défaire une réflexion générale,
qui convient également à toutes les
régies que j'ai étabhes.
L'amour-propre, ce fentiment na-
turel qui m'attache invinciblement k
moi-même , & qu'on me repréfente
comme l'ennemi de tous mes de-
voirs , qui s'oppofe en moi à toute
jullice , qui ne connoit point d'autre
resfle que celle de n'en admettre au-
cune contre fes deiirs , devient donc,
au contraire , lorfqail n'eft pas per-
verti par les paffions , un législateur
parfait , comme je l'ai déjà dit , &
un législateur univerfel , ou plutôt il
devient la loi de ceux qui n'en ont
point. Lorfque je le confidere tel
qu'il eftenfoi, fuivant la nature de
mon être , c'eft-à-dire , comme une
inclination raifonuable ? je trouve

,^.
Philosophiçiues. i7ii?U X 2^^
dans fon propre fond le principe Se
comme la fource de toutes les loix.
Un père de régliie a dit, que le
véritable amour de ce qui eltjuite
renferme en foi toutes les vertus, &
je puis dire aufli que le véritable
amour de moi-même contient la lubf-

tance de tout ce qui porte le nom de


droit ; droit naturel , droit des gens
droit civil même , par rapport a fou
unique objet & àfes principes géné-
raux. Tout ce qui forme l'effence de
ces trois efpeces de droit n'eft que le
fruit des leçons qu'un amour-propre
éclairé donneroit à tout homme , fi
tout homme étoit attentif à les rece-
voir , & fidèle à les fuivre. 11 n'y a
aucune règle qu'on ne rame- puiffe
ner à ces leçons puifqu'elles con-
,

tiennent tout ce que nous devons


faire dans les différentes relations que
nous avons les uns avec les autres
pour tendre à notre bonheur com-
mun , par la feule route qui puilfe
nous y conduire , c'eit^à-dire , par le
bon ufage de notre raifon.
^l 3
270 Méditations
Il fuffit , pour s'en convaincre^ de
fe repréienter l'état où feroit le genre
humain fi les préceptes
, de cet
amour raifonnable de nous-mêmes
ctoient obfervés ; quel ordre , quelle
concorde , quelle douceur regne-
roient dans la fociété Quelle iureté
!

au dehors Quelle tranquillité au de-


!

dans Combien d'union dans les fa-


!

milles , de fidélité entre les amis , de


bonne foi dans le commerce, de bien-
veillances & d'onices mutuels entre
tous les hommes ! Les tribunaux de
la juftice deviendroient prefqu'inuti-
les , & l'autorité publique difpenrée
de faire du mal, parce qu'elle n'en
trouveroit point de fujet, ne feroit
occupée que du foin de m^jltiplier le
bien & d'augmenter toujours de plus
en plus le bonheur commun. C'eil
ainfî qu'on verroit renaître dans le
monde cet âge d'or , dont la pein-
ture nous flatte ii fort, comme je l'ai
dit ailleurs lorfque nous la lifons
,

dans les poètes, & qui ne feroit au-


tre chofe , fi on pouvoit en réalifer

i
Philosophîq.l'es. Mid, X, 271
l'image que le règne paifible d'un
,

amour-propre bien ordonné. Les Ko-


mains , félon Plutarque ( Flutarq. ,

in vit il Intima Fomp. ) en virent plus


que la peinture pendant celui de
,

Isiuma qui, par une efpece d'en-


,

chantement fut faire goûter les dé-


,

lices de la paix à une nation guerriè-


re & même féroce ; en Ibrte que le
feul bruit de fa juftice fembla conju-
rer , non-feulement l'impétuofité na-
turelle des Romains mais la fureur ,

de toutes les nations voifmes. Flu-


tarque compare la douceur de ce rè-
gne à un zéphire tempéré, dont l'ha-
leine favorable calmoit de toutes
parts les orages & les tempêtes , Se
qui répandant la joie & la férénité
dans toute l'Italie, ne lit de la vie
de Numa que comme un feul jour de
fête , où les hommes tranquilles &
fùrs les uns des autres ne fembloient
travailler qu'à fe rendre mutuelle-
ment heureux. Mais quelle écoit la
caufe d'une fituation fi defirable? Un
roi qui favoit s'aimer lui-même & ai-
Il 4
HJ2 MÉD I T A T I OKS
mer fon peuple raifonnablement; un
peuple qui s'aimoit de la même ma-
nière, auffi bien que fon roi. L'a-
mour qu'ils avoient l'un pour l'au-
tre & pour leurs voifins, lesgardoit
plus fùrement au dedans & au de-
hors que les troupes les plus nom-
breufes ne l'auroient pu faire, &
c'étoit là le véritable zéphire qui fai-
foit alors les beaux jours de l'Italie.

Or 5 tel eft l'état auquel il eft évi-


dent que tous hommes doivent
les

tendre, comme
en effet, ils y ten-
dent tous naturellement par un vœu
commun que les inconvéniens de
l'état contraire ne fervent qu'à redou-

bler, il me paroit impoifible de con-


cevoir qu'une créature raifonnable
puifle agir autrement que pour une
fin , ni que cette fin puiffe écre au-
tre chofe , comme je l'ai dit tant de
fois, que fon plus grand bonheur,
dont elle approche d'autant plus, que
fon amour pour elle-même eft plus
près de fa perfedion.
Donc, pour tirer ici une confé-
Philosophiques. Méd. X. 273
"qucnce générale de mes quatre mé-
ditations fur cette matière mon ,

amour-propre ne mériteroit point ce


nom , & je devrois i'appeller plu-
tôt la haine de moi-même , s'il ne
fe conformoit pas à toutes les règles
que j'ai établies , c'efl-à-dire , pour
finir par où j'ai commencé , fi ce n'eft
pas un amour véritablement raifon-
nable & digne de la nature, ou de
l'excellence de mon ame. Ainfi ce
qui n'étoit d'abord qu'une vérité abl-
traite fondée fur la connoiffance que
j'ai de cet être , où je dois chercher
la véritable caufe de mon bonheur,
devient à préfent une
prouvée vérité
par les effets , que
puifqu'il eit clair
l'homme fe rend d'autant plus mal-
heureux qu'il s'éloigne davantage des
loix d'un amour-propre conduit par
la raifon, & d'autant plus heureux
qu'il s'attache à les fuivre avec plus
de fidéhté. L'expérience même nous
en convainc indépendamment de la
raifon, & par conféquent , la certi-

tude de ces ioix n'eft pas moins dé-


274 MÉDITATIONS
montrée, qu'il eft évident que l'hom*
nie doit tendre toujours à fa plus
grande félicité.

Je prévois néanmoins , que fi ces


méditations où je ne parle qu'à moi
,

& un très-petit nombre d'amis ,


à
tomboient un jour entre les mains de
certains lecteurs peu attentifs ou pré-
venus qui vivent fans principes ou
5

qui en ont de mauvais , & qui ju-


geant de l'homme par inipreffion plu-
tôt que par intelligence , fe font ac-
coutumés à croire que fa nature con-
fifte à faire ce qu'il fait le plus fou-
vent; ils fe page
récrieroient à chaque
& prefque à chaque ligne de cet ou-
vrage. Mais y où Çoîït les morteh qui
pîd(fâ?it agir d'îme manière Jt déjïnté^
re^ée , ou pour parler comme moi , fî
fagement £=? fi dignement intérejjée ?
Ne fîiffit'il pas de vivre avec les /jorn-
mes pour favoir qu'ils penfent S?
,

quHls font naturellement tout le co7u


traire ? Si quel.juefois , par un effort
d'efprit & peut-être d'imagination, ils

fegtiindent dans la région élevée de h

A
PHïLOfOPHIQUES. 3Iéd. X. 2y^

niétaphyfique où ils fe plaifent à Çefor»


mer l'idée la plusfublir/ie de leur être ,

ils e7t dejcendent bien-tbt cff retum^


bent comme -par iin^ poids naturel y
dans cette caverne fombre ^ téné^
bretife , dont Socrate nous a laifféttne
ji belle image , où ils dê'mentent dans
la pratique tout ce qvMls fembl oient
avoir découvert dans la fpéculation,
Qîic fert-il donc de nons repréfenter
t homme dans un état où l'homme n^ejî
jamais ? Ce n'eft plus le peindre, d'a-
près nature , où cependant Pon doit
chercher àconnoïtre ce qui lui ejï vrai-
ment naturel; c'eji faire un portrait
d'imagi^tation , èf écrire le roman
plutôt que Ihifioire de l' amour-propre,
yon-feukment l'homme ne rejjemble
point à ce portrait , mais C07/;?nent
lui feroit-il pojjlble d'y rejfembler ? Il
faudroit pour cela qu'il fût exempt de
toute forte defoiblejfe , inacceffible aux
paffwns , fupérieur à tons les préju-
gés , capable de réfijler continuelle-
ment au torrent de l'exemple de la &
ioutume , en un mot , au - deffus de
^76 Méditations
'bumanité ; 771 ai s , au coittraire , i

^Ji faible , pajfionné , fufceptible de


prévention dominé furetant par la
,

tyrannie de l'ufage pour tottt dire , &


en im feid mot // ejl homme. Corn»
,

ment powroit'il donc atteindre à cette


haute perfeâion , qtn ne fe préfente
quelquefois à lui que comme unfonge
flatteur^ dont l'image lui plait d'à-
bord & le plonge enfuite dans le défef-

foir de ne pouvoir lui dominer du corpi


& de la réalité ? N'efl-il pas bien
plus conforme à la droite raifon , de
le prendre pour ce qu'il ejî >
feide^itent
Ëf de dire avec Hobbes que l'homme, ,

fe porte de lui-même à la violence , à


la fraude , à. la domhmtion fur tous
fes femblahks ; qu'il ne s'en abjlient
& ne fe modère que par la crarnte ;
.que c'cfl'là le feul frein qtd réprime ,
qui enchaîne en quelque manière y
,

Vhnpétuofité de fes paffions ; & par


^
çonféquent > qu'on doit avouer , que
la crainte ejl le feul fondeme^tt de
toutes les loix bumaijtes , comme de
toutes ces grandes fociétés qui Ji'ont
PHïLosoPHiauEs. Mêd, X, 277
été 'établies que pour mettre le plus foù
ble à couvert de l'injure du plus fort^
ou pour empêcher les hommes de fi
faire du mal les tms aux autres , par
lapprébenfion d'en fonjfrir beaucoup
plus qu'ils n'en pourraient faire. En
un mot 5 le plan général de lafociété
humaine doit être tracé , 7îon fur ce
que les hommes devraient être, È?
qu'ils Jie feront jamais , mais fur ce
qu'ils ont toujours été, & ce qu'ils fe-
ront toujours.
C'ed ainfi qu'ont raifonné de tout
tems & que raifonnent encore au-
,

jourd'hui des efprits iuperficiels, qui


n'ayant pas le courage de faire fur
eux un généreux effort, pour ten-
dre à leur félicité par la perfection de
leur amour-propre , cherchent à fe
confoler de leur malheur , en fe per-
fuadant que cette perfeclion préten-
due n'eft qu'une chimère ou tout ,

au plus une belle fpéculation dont la


pratique eft impoflible.

11 'ne me feroit pas difficile de


leur répondre foUdement , s'ils
278 MÉDITATlOKâ
étoient capables d'une attention fui-
vie & pedévérante ; je n'aurois mê-
me , pour cela qu'à les prier
,
de mé-
diter profondément fur la liaifon, fur
la fuite , fur l'enchaînement de mes
principes , & principalement fur l'i-

dée que je me fuis formée , de ce


que l'on doit regarder comme vrai-
ment naturel à Ihomme. bien loia
de craindre qu'ils voulufTent entre-
prendre de combattre mes fentimens,
je ferois le premier à les y inviter^
pour l'intérêt ménie de la vérité , que
j'ai tâché d^établir. Quiconque vou-

dra la combattre de bonne foi s'ap-


percevra bien-tôt, qu'elle e-ft du nom-
bre de celles qu'on affermit en ne
penfant qu'à les attaquer , & dont
tout efprit attentif s'en démontre à
lui-même la certitude , par l'inutilité

même des efforts qu'il fait pour en


douter.
Mais , ou ce que j'ai dit fur ce fu-

jet dans tous le cours de ces -médi-


tations eft fufïîfant , ou rien ne peut
fufEre j & au lieu de réfuter , avsc
pHiLosoPHiiluEs. Méd. X. 275
tin nouveau foin , l'objeclion que je
viens de mettre dans tout fonjour,
je me borne ici à faire voir que je ,

ne fuis pas même obligé d'y répon-


dre, comme tous ceux qui auront
bien compris le véritable objet de
cet ouvrage , en conviendront aifé-
ment avec moi.
l^ Il ne s'agit, dans toutes met
recherches , que de lavoir, fi Thom-
nie peut trouver en lui-même l'idée
d'un devoir un d'une règle naturelle»
fuivant laquelle il loit obligé de diri-
ger fes penfées , fes difcours , Tes ac-

tions , pour vivre conformément à


l'elTence de fon être , & arriver par-
là au degré de bonheur dont il eft

fufceptible. Que les hommes fuivent


cette règle , ou qu'ils ne la fuivent
pas , ce n'eft point ce que je dois
examiner , & le fait n'a rien ici de
commun avec le droit. 11 n'y auroit
donc qu'une manière de com-
feule
battre mon fentiment , ce feroit de
faire voir , qu'une créature intelli-

gente, qui s'aime raifonnableoientj


ftSO I\I É D I T A T I O N s

& qui fe conduit convenablement %


fa nature luivant les lumières de fa
raifon , peut fe rendre parfaite &
heureufe, fans penfer , fans vouloir,
fans agir félon les règles que j'ai ti-

rées de l'amour légitime qu'elle fe


doit à elle-même ; mais tant qu'on
ne pourra le prouver , ni renverfer
les principes qui font le fondement
foîide de ces règlespourra - 1 - on ,

s'empêcher de reconnoître , que fi


les hommes tenoient toujours leur
amour-propre fous la difcipline de
leur raifon ; ils fuivroient conftam-
ment le plan de que je leur ai
la vie

tracé , foit par rapport a Dieu foit ,

par rapport à eux-mêmes , foit à l'é-


gard de leurs femblables , & cela
non-^r le feul Diotif de la crainte
mais par les mouvemens même de
leur amour-propre , s'il eft raifon-
nable, c'efl-à-dire , par le defir de
leur félicité. Or , fi cette vérité eft
inconteftable , il eft donc vrai, qu'ils
ont une idée claire & fuffifante de ce
qu'ils doivent faire pour être heu-
Philosophiques. Méd. X, 28î
heux ; & par conféquent, je fuis
parvenu à prouver , ce qui efl com-
me le fiuit & la conclufion de tout
mon travail je veux dire qu'il y a
,

un devoir ou une règle certaine, que


l'homme ne peut s'empêcher de re-
connoicre, quoiqu'il ne la fuive pas
toujours ; règle que fon amour-pro-
pre lui enfeigne furement s'il
y joint
les lumières de fa raiion ; règle enfin
qui mérite autant d'être appeliée na-
turelle que l'amour qu'il a pour lui-
même & la qualité d'être raifonnable.
2^ Qlic me fer vir oit-il de vou-
^ loir aller plus loin , & de m'occuper
ici de ce que les hommes penfent ou
de ce qu'ils font efFtclivement ? J'ai
fait voir dans ma
féconde méditation
que les penfées ou les opinions des
hommes ne font point la règle de
mes jugemens ; & dans la troiiieme
que leurs actions ne font pas plus
celle de ma conduite. J'ai tâché d'ap-
puyer l'une & l'autre règle rfur des
principes plus fùrs & plus invaria-
bles y & c'eil pour cela que j'ai eni-
2S2 MÉDITATIONS
ployé tant de tems dans ma quatriè-
me & dans ma cinquième méditatioti
à me bien convaincre que l'évidence
qui eft le caradere infaillible du vrai,
devoit être auffi l'arbitre fouverain ^

non-feulement de mon intelligence


& de ma volonté , mais de ma con-
duite qui eft une
fuite de l'une &
de l'autre. mis cette règle aa
J'ai
nombre des vérités innées dont je
fais voir la réalité dans ma fixieme

méditation , & c'eft en effet la feule

que j'aie fuivie perpétuellement dans


l'examen des démarches qui con-
viennent à un amour-propre raifon-
nable. Ainfi tant qu'il fera évident,
comme il Teft en effet & comme il
le fera toujours , qu'un amour-pro-
pre de ce caraclere doit marcher
conftamment dans la route que je
viens de lui tracer , ce fera bien
inutilement qu'on voudra m'oppofcr
des témoins ignorans ou prévenus,
& des exemples inutiles ou vicieux ,
pour m'obliger à abandonner des
idées claires & lumineufes qui doi»
Philosophiques, iïf/rf. X 283
rent être l'unique règle de mes ju-
gemens &
de ma conduite , s'il elt
Yrai que je fuis un être raiibnnable.
3^. Je l'ai déjà obfervé ailleurs,
ces témoins mêmes ou ceux qui me
donnent ces mauvais exemples, quoi-
que livrés à leurs paflîons & par-«à ,

incapables d'exercer aucun empire


fur ma raifon dépofent eux-mêmes
,

en faveur de mes fentimens dans ces


intervalles de lumière & de raiibn ,
plus fréquens pour les uns plus ra- ,

res pour les autres, mais qu'ils éprou-


vent tous jufqu'à un certain point
J'entends fouventles reproches qu'ils
fe font de s'être égarés du chemia
qui conduit à la vraie félicité; d'a-
voir couru vainement après une om-
bre de bonheur, qui ne leur a lailTé

que le regret de s^être long-tems fa-


tigués à la fuivre; en un mot de n'a-
voir fu s'aimer véritablement eux-
mêmes 5 & d'avoir préféré fur ce
point les mouvemens aveugles de
leurs palRons auxconfeilb éclairés de
leur raiibn. Je les entends encore
2 84 Méditations
plus fouvent exercer une cenfure,
beaucoup plus rigoureufe fur leurs
femblables , lorfqu'ils les voient , fé-
duits par un amour-propre déréglé ,
fe rendre malheureux par les efîbrU
même qu'ils font pour devenir heu-
reux. Chaque homme eft fage lorf-
qu'il s'agit de juger de la fohe d'au-
trui. 11 n'en eft point qui ne rai-

fonne alors comme moi, qui n'éta-


bliffe ou qui ne fuppofe les mêmes
principes. Et qu'ai-je fait ^utre chofe
dans toute cette méditation fi ce ,

n'eftde ramaffer & de réunîr les di-


vers jugemens quç chacun porte
lorfqu'ii eft de fang froid pour ti- ,

rer de ces décifions particuHcres la


règle générale de tout amour-propre
conforme & en compo-
à la raifon ,

fer comme code de la fageffe hu-


le

maine fondé fur les fuffrages des


3

témoins même que Ton m'oppofe ?


11 n'eft donc pas vrai que les idées

qui m'ont fervi de guide foient au-


deffus de la portée du fens commun,
qu'elles fuppofent les hommes d'une
. Philosophiques. i7f/i. A". 28ç
nature trop excellente , & qu'elle*
foient plus propres à défefpérer Phu-
nianité qu'à la perfeclionner. Cha-
cun de nous en fent intérieurement
la vérité & ne manque pas même de
la reconnoîtrc extérieurement lorf-
que les préjugés n'obfcurciflent point
fon ou que fes paffions ne
efprit ,

corrompent pas fon cœur. Toute la


queftion fe réduit donc à favoir non ,

pas fi les hommes rendent un témoi-


gnage contraire à mes principes ;
mais fi je les dois croire lorfqu'ils
Toient clair ou fi je les prendrai
,

pour règle de ma conduite lorfqu'ils


font aveugles au jugement même ,

de ceux qui ne font pas frappés du


même aveuglement; en un mot,
hommes de fang froid
cft-ce par des
ou par des hommes ivres pour ainfi ,

dire & comme abrutis par leurs


,

paffions que je dois me lailTer con-


,

duire ? C'eit à quoi fe réduit toute


la queftion , & peut-on dire que c'en
foit une?
4*. Si l'on me répond que Thom-
t%^ MéniTATIONS
me n'ed pas le maître de réfifter s
riniprefiîon qui aduellement l'îiffecle

& qu'ainfi non-feulemeiit il ne fuit


pas naturellement les confeils que je
lui donne mais qu'il ne peut pas mê-
,

me les fuivre je renverrai ceux qui


:

me tiendront ce langage à ma troi-


fieaie méditation, ou plutôt à leur
propre conicience , qui ne leur per-
met pas plus de douter de leur li-
berté que de douter de leur exiftence :

fi cette confcience les affure qu'ils


font nés pour être heureux , & que
ce defir même ed comme le fond de

leur être , elle ne les alTure pas


moins qu'ils peuvent y parvenir en
faifant un bpn ufage cje leur liberté :

fentiment fi naturel h tous les hom-


mes 5 qu'il produit tous les remords
qu'ils éprouvent lorfqu'ils fe font
trompés dans la recherche de leur vé-
ritable bien.
s\ J'avouerai même fans peine
qu'il manque quelque chofe à l'hom-
me pour marcher dignement & avec
perfévérance dans la route que la rai-
Philosophiques, i^f/i. X. 287

fon trace à un amour-propre qui veut


tendre véritablement à fon bonheur :

mais je me garderai bien d'en con-


clure qu'il ne connoît pas mêiiie cette
route, ce qui forme la feule quef-
tion que j'ai toujours devant les yeux
dans cet ouvrage ; & fi j'en tirois
cette confequence, jetomberois dans
le défaut de raifonnement d'un eC-
prit pareueux , qui fuppoferoit qu'il
eftimpodible d'entendre la plus (im-
pie démonitration de géométrie ,
parce qu'il ne veut pas le donncrla
peine de lire ce qui eft néceffaire
pour remettre en état de lu bien com-
prendre. Je n'imputerai donc point
le dérèglement de mort amour-pro-
pre à Timperfedlion de mon intelli-

gence ; je ne l'attribuerai qu'à celle


de ma volonté, ^i elle refuie fou-
vent de fuivre le chemin que mon in-
telligence lui montre je condamne-
,

rai fa foibleffe fans déiavouer pour


cela la lumière qui m'éclaire ; & je
ne m'imaginerai point que je fuis
aveugle , pour acquérir par - là le
tS8 MEDITATIONS
droit de ne me pins croire coupable.
Ma foibleffe même me fervira à.

comprendre non pas que mes de-


,

voirs me font impoffibles mais que ,

pour les bien remplir, j'ai befoiii


d'être fecouru par celui qui ne m'a
pas accordé en vain don de les le

connoitre. Je joindrai donc, fi je


fais agir conféquemment, les forces

de la religion à celles de la raifon ; &


plus mon amour-propre aura de lu-
mières pour découvrir mon véritable
bien, & d'ardeur pour l'acquérir,
plus aufli il cherchera évidemment'&
conflamment à connoitre la voie que
Dieu même nous a marquée pour
tendre à une félicité parfaite qui ne
peut être l'ouvrage que du tout-puii-
fant , & à profiter des fecours qu'il
nous donne, non -feulement pour
bien comprendre en quoi confifte le
vrai bonheur de l'homme, mais pour
jouir réellement & éternellement de
ce bonheur.
Ainfi le dernier fruit de mon
amour-propre, s'il eft toujours do-
cile
Philosophiques. 3Iêd, X. 2S9

cile aux loix de la raifon , fera de


me conduire , comme par ia main ,

jufqu'à la religion ; & mettant à pro-


fit mon impuiffancc même , il m'en
fera chercher le remède ou le fnp-
plément dans celui qui , comme je

l'ai dit plus d'une fois , eft la pléni-


tude de mon être : d'autant plus
prompt à exaucer mes defirs , qu'eu
reconnoiffant toute ma foibleffe ,

jinipiore toute fa force pour accom-


phr , dans la pratique les devoirs ,

que fa lumière me tait découvrir dans


la fpéculation.
Mais après tout, ne faurois-je en-
trer dans le fanâtiaire de la juilice
que par la porte de
amour-pro- mon
pre ? Ne peut- il pas nfétre permis
de l'étudier, de la contempler en
elle-même & d'en découvrir ia na-
,

ture par des idées claires, lumineu-


fes , indépendan'^ment des difpofî-
tionsou des mouvemens que l'a-
mour de moi-même ni'infpire pour
mon véritable bonheur? C'eftleder-
'

Tqîhs if. N
2>0 MÉDITATIONS
nier point que je dois approfondir
dans ma méditation fuivante pour ,

ne me laiffer plus rien à defirer fur


une matière que je regarde comme
le fondement de tous mes devoirs
la clef de toute la morale , & le

feul objet qui foit vraiment digne de


toute mon application.

V
REMARQUES
SLR LES MÉDITATIONS
niILOSOPHIQ^UES,

MÉDITATIGX NEUVIEME y page


4^5 ligne 15. On fuppc Te qu'il n'y a
dans les bètes qu'une îlnple imitatiori
de ncs fcntimeus, & que le principe
qui préiide à leurs mouvemens & qui
les dirige, ne rellde point en elles. Ce
n'eft pas que cette pronofition Toit ri-
gnureufement démontrée : mais les
preuves qui rétablifTent paroiîTent beau-
coup plus folides & pi'js convaincan-
tes, que tout ce qu'on peut dire en
faveur de l'opinion contraire. Nous
n'entreprendrons point ici de traiter
à fond celte qucdion célèbre : nous
r.ous bornerons à quelques obTerva-
ticns. On coupe en deux un de ces
vers blancs fî communs dai:î^ nos jar-
dins , ^ chacune des deux parties de-
vient un a'iimal complet. Dieu avoit
d'abord créé une feule ame pour le
ver ( c'eft l'opinion de ceux que nous
réfutons ) après Topération il en faut
:

N 2,
2^2 R E M A R Q_ U E S

deux :car on ne dira piis , apparein.


nicnt que l'ame de eec ii'ifecle a été par-
tagée avec le corps , & diftribuéeaux
deux -portions du ver qui deviennent
chacune un animal vivant, il faudra
donc foutenir que Dieu qui ne crée des
âmes que fur les occaiions préfentées
par les enets naturels de la génération
a fait une loi par laquelle il s'engage à
fixer Famé déjà créée, dans la partie
antérieure du ver , par exemple , & à
en créer une nouvelle pour la partie
poiférieure toutes les fois que par ha-
lard , ou par une volonté réRéchie ,
un jardinier couperoit en deux un de
ces animaux prétention fort étrange
j

fans doute & qui fait aiîez voir à quoi


,

l'on s'engage en foutenant que les bê-


tes ont en elles un principe d'intelli-
gence î

Ce n'eft pas tout encore : on coupe


le mille-pied en trois parties, l'anté-
rieure , la queue & un tronçon cha- :

cune de ces parties reproduit ce qui


lui manque , devient un animal vivant,
exécute les mêmes mouvemens que le
tout avant la dividon. Il faudra donc,
dans la fuppofition que nous attaquons,
que l'ame à laquelle la totalité du ver
étoit appropriée reue à la partie anté-
,
SUR LES Meditat;ons.. 29J
rîeiire ,& que Dieu tire aiiiîî-tôt du
néant deux nouvelles âmes pour ve-
nir animer & conduire les deux autres
parties du ver féparées de !a première.
Et à qui efpere t-on de perfuader que
Dieu crée des âmes fur d'autres pro-
cédés que ceux qu'il a établis généra-
lement dans la nature ; & qu'il fe
Ibit afRijetti , production de
pour la

ces fubftances intelligentes, aux expé-


riences des phyiiciens & aux fantaifics
des hommes ?
Les partifans de cet étrange fy^ème
ne peuvent refufer au polype - à -bras
une ame telle qu'ils l'accordent aux au-
tres quadrupèdes car cet infecTie ell
:

tout aulîi induftrieux que la plupart


des autres animaux , Toit pour faifir
fa proie , foit pourdangers qui
fuir les
le menacent , foit pour exécuter tous
les autres mouvemens qui conviennent
à fa nature. Or des expériences réité-
rées ont appris que les tronçons mê-
mes des petits bras de ces animaux
deviennent des polypes parfaits en- -,

forte qu'on peut faire cent 'polypes


d'un feul. Voilà donc quatre vingt-
dix-neuf âmes que Dieu s'elt obligé de
créer au dix- huitième fiecie au gré de
quelques phyliciens. Mais à qui Une
N 3
294 REMARaUES
pareille idée peut-elle venir dans Tef.
prit ?
Ce ne font pas là tous les incon-
véniens qui ïéiuliQnz de l'opinion de
ceux qui attribuent à un principe in-
telligent réGdant daiîs les animaux ,
les diverfes opéraDions que nous leur
voyons exécuter. De nouvelles, expé-
riences préfentent de nouvelles diffi-
cultés encore plus inlurmontablcs que
ks premières. On coupe un de ces
animaux dans^ toute fa longueur en
quatre parties , & chacune devient un
animal ccmplet. On fait plus: on ter-
mine cette opération vers le milieu en
corps de l'animal. Ainfi rien n'cit re-
tranche , mais il Te form.e quatre tè-
tes i & l'on a fait une hj^dre véritable
n'ayant qu'une feule queue & quatre
tètes. Ces quatre tètes ayant leur vie
à part 5 leurs mouvem.ens propres ,
leurs opérations diitûidles ; faudra-t-il
croire que Tame , déjà exilante , a
choifi une de ces quatre tètes , & que
le fouverain Etre a créé trois nouvelles
âmes pour animer & conduire les trois
autres tètes ?
Il eft donc plus (Impie de ne recon«
r.oître dans les bruces qu'une fimple
organifation; i'oa évite par-là les in-
SUR LES MÉDITATIONS. 295"

convéîiiens que Ton vient de remar-


quer , é^c pluiieurs autres non moins
confidérables. Car enfin niera-t-on que
Dieu puiiTe produire une machine qui
par la déiicateiie , la variété à l'arran-
gement de exécutera tous
fès reflorts ,

les mouvemens que nous obfervons


dans les brutes ? Ce feroit , je ne dis
pas une erreur, mais une impiété ma-
nifefte , que de refufer à l'Etre fouvc-
rainement puiliant , le pouvoir d'eu
former de telles. Mais s'il i'a pu de ,

quel droit ole-t-on décider qu'il ne l'a


pas fait. Dés qu'on admet cette poifi-
bilité ,on renonce à tous les argumens
tirés des lignes de raifon 6< d'iadiiirric
que l'on croit découvrir dajis ks ani-
maux. Car les opérations des brutes
pouvant être le réfuîtat d'une coni-
binaifon de reiforts , d'un certain arran-
gement d'organes , d'une certaine ap-
plication des loix générales du mouve-
ment , on n'a pas craint d'en conclure-
qu'il y a en elles un principe imma-
tériel qui veut & qui peu le , puifque
tout peut s'expliquer Hms ce principe.
Les adions & les mouvemens des bru»
tes annoncent , il eft vrai , une intel-
ligence , comme tout ce qui a de la
juftciTe &. de la régularité. On voit
N 4
l'^G Remarq_ues
bien qu'une montre n'eft point l'ou-
vrage du hafard , & que c'eft une main
intelligente qui en a formé & aiTorti les
différentes parties & réglé tous les mou-
veinens. Mais cette intelligence n'eft ni
dans la montre ni dans la brute: elle
n'eft point dans l'ouvrage, mais dans
l'ouvrier. Si les brutes donnent des
marques de raifon & d'induftrie, c'eft
que le fouverain modérateur de l'uni-
vers les ayant formées pour l'utilité
& le fervice de l'homme pour la beauté
,

du monde & pour d'autres fins éga-


lement dignes de fa fb-geiTe-, quoiqu'el-
les nous foient inconnues , opèrent en
elles tous ces mouvemens qui nous pa-
roiirent (i admirables. Ain(i la raifon
qui préiide aux diverfes opérations des
animaux, n'eft autre chofe que la fa-
geile même du créateur, dont l'art in-
fini a fu préparer en eux , par une ef-
pece d'harmonie préétablie, tous~ ces
mouvemens fi variés , fi réglés & C\

exaclement proportionnés aux fins


qu'il s'eft propofées.
Cet inftind admirable des animaux ,
dont on veut fe prévaloir pour leur at-
tribuer une ame, prouve précifément le
contraire. Car nous voyons dans cha-
que efpece une naaniers d'agir unifor-.
SUR LES Méditations. 297
me , très fùre à très- fixer ^ q^i les
mené beaucoup plus droir à leur but
que les homme n'y iroient en pareil
cas 5 aidés comme ils le
,
de fcnc ,

tous les fecours du raisonnement & de


l'expérience. Les bètes font renfermées
dans une certaine fphere dont elles ne
s'écartent jamais & dans cette fphere
:

elles furpafient toute l'indullrie hu-


maine. Ce n'eR point par les inductions
du raifonnement ni par les vues que
donnent les obfervaticns & l'expériîn-
ce, que les brutes choinifent leurs ali-
m.ens fe fervent des avantages parti-
,

culiers de la ftruclure de leurs corps


pour fe défendre , que l'hirondelle bàiit
ion nid que les abeilles conftruifent
,

leurs ruches que les mères pourvoient


,

fi admirablement à la dcfenfe & à la


nourriture de leurs petits. On voit
dans chaque efpece , pour toutes ces
différentes fonctioiJis , ini art , un or-
dre 5 une proportion des moyens à la ,

fin qui nous ravilfent en admiration,


& que rintelligence humaine n'auroit
pu ni prévoir ni imaginer. Cet art que
poiféde chaque animal eft exaJtcment
renfermé dans le cercle étroit de cer-
tains objets paroît également dans
: il

tous les individus ; il y paroit tout d'un


35>8 REiMARClUES
coup, fans préparation , fans étude , fans
ciïort, fans que ni le caprice, ni l'a-
mour (lu changement , ni de nouvelles
vues dérangent jamais ces confiantes
opérations. Une telle uniformité une ,

indufrrie farprenante , des lumières


fi

il infaillibles, mais bornées à un feul

objet , & qui ne paifent jamais une cer-


taine fphere , annoncent vifib^ement
une intelligence fupérieure qui conduit
les animaux , & ne peuvent être attri-
bués à un principe intelligent qui ré-
fide en eux. Car (i c'eft Famé même
des animaux qui reg!e en eux tous leurs
mouvemens c^ toutes leurs opérations ,
il faudra avouer que Dieu a comminii-
quc à cette ame au moment de fa créa-
tion toutes les idées , toutes les règles
toutes les connoiilances dont elle auroit
befoin dans le cours de fa vie , & cela
par une habitude infufe & une libéra-
lité qui éleveroit Tame des animaux
beaucoup au-deifus de l'ame humaine.
N'eft-ce pas d'ailleurs expofer la caufe
de la religion & fournir des armes à fes
ennemis , que d'admettre une ame dans
les bètes ? Car en premier lieu , cette
ame eit fpirituelle , puifque le fenti-
ment & la penfée ne Tauroient être des
attributs de la matière. Mais cette ame.
SUR LES MÉDITATIONS. 1^9
fpirituelle eft-elleimmortelle , ou ren-
tre-elie dans le néant , quand l'écono-
mie du corps qu'elle animoit s'altère
& périt? Si elle efl; immortelle, quelle
fera fa deflinee après la miOrt du corps?
Y a-t-il pour elle des châtimens & des

récompenfes ? Non , dit- on , parce que


n'ayant ni idées morales, ni liberté,
ni devoirs , elle elt incapable de vice
& de vertu. Mais ce n'eft ià qu'une
illufion.. Ouïes opérations des brutes
ne prf rvent rien, ou elles prouvesit
égale».!' lit qu'elles jouifTent de la li-

berté./ Combien de circonftnnces où


les animaux paroilTent dcîibércr , &
choifir entre deux partis celui qui con-
vient le mieux à leur attrait ou à leurs
intérêts. Si les (îgnes de choix Se de
liberté ne font qu'une pure imitation
de fimplcs apparences , pourquoi n'en
diroit-on pas autant de toutes les aur-
tres opérations qui nous étonnent en
eux?
On doit dire
la même cliofe des idées
morales. Ne
voit-on pas tous les jours
dans plulieurs de nos animaux domet-
tiqftes, des marques de fidélité, d'a-
mitié , de reconnoiilance , de colère ,
de haine , de vengeance , de repentir ?
Si toutes ces démonilrations ne font
N 6
^00 R E M A R Q_ V Y. S

qu'un jeu de la machine, & le- .

binaifons particulières des règles cUi


mouvement donc plus aux
, il ne refte
partions de l'opinion populaire aucun
moyen de îa foutenir , & ils renver-
fent eux-mêmes leur propre fyitèmc.
Si au contraire les divers fentimens re-
préfentés par ces figues , font réelle-
ment dans les brutes, on ne peut leur
refurer les idées morales, ni les juger
incapables de vertu & de vice : &
pourquoi des-lors ne pourroic^^ elles
pas mériter d-:^s récompsnfes r.-i des
châtimens? Mais d'un autre c^:é, fî
les brutes quoique douées d'une ame
,

qui penfe , qui aime , qui éprouve des


fenfations, qui recherche celles qui lui
foiU agréables , qui fuit celles qui lui
font pénibles , qui a des fentimens &
des idées de morale , qui fait l'ufage de
fa liberté , ne font deftinées à vivre
que quelques momens ou quelques an-
nées ,& que leur ame périiTe pour tou-
jours que rcpondroit-on à ceux qui
,

fe ferviroient de cet exemple pour atta-


quer la fageae & la bonté du créa-
teur? Car on ne peut nier, fi les bru-
tes ont une ame, qu'elles n'aiment
leur être & leur bien être, qu'elles ne
fuient la mort , qu'elles ne i'éloignent
SUR LES Méditations. 901
de toutes leurs forces ; qu'elles ne ré-
fiitein5 autant qu'il leur eftpoffible,
à tout ce qui menace leur être. Elles
délirent donc de vivre
, de vivre heu-
reufcs, &
de l'être toujours. Ce defir
aulîi naturel en elles qu'en nous , n'a
point d'autre fource que Tinflitution
même du créateur. Mais conçoit- on
qu'un être infiniment bon Se Hige ait mis
dans i'ame des brutes un defir qui ne de-
voit jamais s'accompliri une inclination
naturelle, forte , invincible, & pour-
tant toujours contrariée & jamais fà-
tisfaite Conçoit-on que Dieu , comme
'^

auteur de l'âme des brutes la pouffe ,

lui-même avec impétuofité vers une


vie heureufe «Se permanente, & que
néanmoins fans que cette ame l'ait me-
ricé par aucune faute, il la condamne
à périr, àfoutfrir la douleur (Scia mort
dont il lui a lui-même infpiré tant dMior-
reur i'On ne croit pas que Dieu anéan-
tiiTe le moindre grain de polliere qui

incapable de ientir fon exiltenceni


.eft

d'en délirer la continuation & l'on -,

veut que Dieu, contrariant lui-même


fes propres deiFeins, anéantifîe à tout
moment des millions de fubftances in-
finiment plus parfaites des âmes qui ,

:lentent & qui aiment le bien d'eÀiilcr>


^02 Remarçlues
& à qui il a liù-nisme inipiré une hor-
reur invincible de leur anéantillement ?
Que réponprons-nous enfin aux im-
pies qui attaquent le dogme de l'im-
mortalité de notre ame Si ia fpiri- 'i

tualité de Tame àQS brutes ii le defîr ,

violent è: invariable qu'elles ont d'exii-


ter toujours ne peuvent garantir leur
durée , par quelle voie nous alTure-
rons-nous que notre anie furvit à la
deftrudtion de notre corps , & que le
defir naturel & invincible que nous por-
tons au fond de notre cœur pour une
durée immortelle , n'cft point trompeur,.
& qu'il aura fon accompliiTement ?
Ce ne font pas là les feuls incon-
véniens de rhypothèfe que nous com-
battons. C'en eft un autre non moins
ccuiidérab-e que d'admettre une fubf-
tance douée d'intelligence & de volonté,,
capable d'amour , de fenfibilité , d'at-
tachement , de reconnoilFance, qui dé-
libère qui compare les moyens à la
,

Éa 5 qui choillt entre divers partis ,

qui connoît ce que c'eft qu'une caufe


en général & en particulier, & qui eft
néanmoins incapable de connoitre ion
auteur 5 de l'aimer, de l'adorer, de
lui^ r.endre grâces de tous les biens,
q^u'elie reçoit de lui. Un tel être. e(l
SUR LES MEDITATIONS. ^Of
abfolument ininte'iligibl ?. Dira - 1 - on
qu'à la véricé i'amc des bruîc-s n'ell pas
abfoiumeiic incapable de ^'élever JLii-
qu'à la connoiffance de ion auteur i
mais que bornée par Pinititution mê-
me du créateur, à ne connoître , à
n'aimer, à ne délibérer, à n'agir que
fur les rapports des autres corps avec
le fien , les connoiirances <Sc les fenti-
meus fupérieurs lui font pour jamais
interdits ? Ceil-à-dire, i''. qu'une fubf-
tance intelligente , inhninient plus
excellente que la matière , quelque foin
que l'on prenne de l'avilir , n'aura plus
d'autre deftination que de mouvoir &
,

d'ariimcr un c-rps pendant quelques


momens, pour retomber enluite dans
un éternel ancantilTement & qu'ainfi ;

par plus étrange rcnverfement , ce


le

qui eft plus noble 8c plus parfait, fera


uniquement fait pour ce qui i'eft moins;
& que ce qui elt infiniment moins par-
fjit par fa nature fera de beaucoup
,

fupérieur par le ransf qu'il occupe.


C'ett- à-dire ,
2°. que l'ame des bêtes
fera par fa nature c:iprib!e de connoî-
tre fon auteur , de 1 adorer , dr l'ai-

mer , &
que cette faculté fera pourtant
à jamais liée <Sc fufpcndue par le dé-
cret de Dieu 5 & il faudra ciuire que
^04 F- E M A R a ^ E s

Dieu a réfoiu de créer une infinité c!e

fubftances fpirituelles propres par


,

leur nature à conncître & à aimer leur


auteur , pour les tenir dans une éter-
-Tielle impuiifance de remplir jamais ce
grand devoir. Ce font là , ce femble
d'étranges extrémités j & quiconque y
réRéchira férieufément ne verra dans
,

les opérations des brutes, qu'un fim-


ple méchanifme ordonné par une main
iupérieure , fans qu'il y ait en elles au-
cun principe d'intelligence.
Il eft certain en effet que c'eft Dieu

8c non pas notre ame, qui efl: propre-


ment la caufe des divers mouvemens
de notre corps , & de tout ce jeu des
organes d'où dépendent toutes les fonc-
tions intérieures ou extérieures de no-
tre machine. Ainii , foit que le créa-
teur prenne occafion desdelirs effedifs
qu'auroit l'animal, ou des fimples dif-
poiicions méchaniques du cerveau de
cet animal , les mouvemens qu'il fera
exécuter au corps de cet animal pour-
ront être exadlement les mêmes. Les
objets extérieurs font fur les organes
d'js animaux les mêmes imprefîions que
fur les nôtres , y caufent les mêmes
ébranlemens y peignent les mêmes
,

images i & c'eft fur ces occaûons que


SUR LES Méditations. ^of
le modérateur de l'univers règle 8c con"
duit des brutes; car il faut avouer que
les procédés ingénieux de la plupart
des animaux ne peuvent être rapportés
à Tordre commun delà méchanique ni
aux Icix connues du choc. Il faut donc
remonter jiiiqa'à quelqu'occalion iinf-
tituée par le créateur , & fur laquelle
il fait agir le corps d'un animal , com-
me cet animal agiroit lui-même s'il

avoit une volonté. Mais cette occa-


fion eil-elîe prife immédiatement de la
difpoluion de la machine , où toutes
les connoiirances qui entraînent les de-
firs qui excitent telle ou telle pallion ,
,

font indiquées par des figues , & où


les manœuvres qui répondent à ces
defirs & à ces palfions fe trouvent?
C'efl le fyfteme le p!us fimple , le mieux
lié, le plus raifonnable, le feulquiaf-
fure àrhomrne la prééminence fur les
animaux, qui écarte le nuage que l'o-
pinion contraire répand fur la nature
& fur la deflinée de notre ^me : ou
bien cette occafion eil: elle prife desaf-
fe^ions & de la volonté d'une ame
unie à la machine ? Ceft le parti qu'em-
braffent avec le vulgaire plulieurs phi-
loiophes modernes: opinion plutôt ap-
puyée fur des préjugés que fur des
oo6 Remarques
preuves , fujetre à de très-grands in.
convéniens , & quin'cft étnblie que fur
un raifonnemeiu vicieux. Car on con-
clut que les brures ont une îime , parce
que leurs procédés annoncent de Fin-
telligencej comme fi c'étoit 'l'ame qui
remue le corps j comme \i les divers
niouvemens qui s'y exécutent n'avoient
pas une caufe fupérieure bien dilFérente
de notre ame. Cette caufe, c'eft Dieu.
Mais entre la caufe & les effets font des

occafions inftituées par le créateur &


arbitraires : il les a choifies parce qu'il
Ta voulu , mais il pouvoit ou s'en paf.
fer ou les remplacer par d'autres. Il
faudroit donc prouver que ces eifets
& ces procédés qui paroifient réfléchis
de la part des animaux, font liés né-
ce/fairement à des occafions prifes d'u-
ne volonté créée, pour en conclure
que les bètes ont une ame & c'eil:
:

ce qu'il paroît impoiîible de prouver.


Idem^ pag. 87, lignes 20, & fui-
vaut. Iln'y avoit que la pliilofophie
chrétienne , qui pût nous faire aimer
la folitude , parce qu'elle ne nous fé-
pare des créatures que pour nous éle-
ver au deifus de nous-mêmes & nous
unir à Dieu où nous trouvons avec
,

abondance tous les biens , toutes les


SUR LES ZvîÉDITATIONS. ^07
reiK>urces, toutes les confoîations que
nous aurions vainement cherchées en
nous-mêmes, ou dans le commerce des
créatures. La philofophie humaine peut
bien infpirer à des Epicuriens ou à des
Mifimtropes de Fuir le cumulie des afCii-
res de la homm.es : mais
fociéte des
elle ne peut proprement faire aimier la
fohtude. La raifon en elt fenfible
c'elt qu'en féparant Thomime d.u com-
merce de fes femblables elle le lailfe ,

à lui-même & à fes feules reifoiirces.


Or quelque penchant qu'ait l'homme
à fe flatter & à fe former utie haute
idée de lui-mèmiC , il ne peut fe dilfi-
muler fes défauts, fa foibleife, fes be-
foms fon indigence: & un tel fpec-
,

tacle ne peut que l'afRiger & le con-


fondre. Ainfi la folitude le privant de
mille avantages qu'il trouyoit dans la
focicté , & lui faifanc fentir fans dif-
traction fa pauvreté & fa mifere , ne
peut que pénible & défagrca-
lui être
ble :car l'homme ne trouve point dans
fon propre fond la fource du bonheur:
le féparer de fes fembiables , & ne lui
oïfrir aucun dédommagement , c'eft
ajouter à fa mifere, &
rendre le fen-
tim.ent qu'il avoit déjà de fes befoins
plus vif, plus continuel & plus infup-
^08 Remarclues
portable. Telle eft donc la dirpofitioil
naturelle &
générale de l'homme: il
veut être heureux, &
il ne peut ren-

trer au-dedans de lui-même (luis re-


connoitre aufli-tôt qu'il eft miférable :
il fehâce donc d'en (brtir pour s'éle-
ver jufqu'à Dieu, en qui il trouve le
remède à Tes maux & le fupplément à
fon" indigence j ou du moins pour fe
jetter dans la fociété , laquelle , par des
dcdommagcmens réels ou apparens ,
étourdit le lentiment de fa miferejfi
elle ne peut l'étouiFer entièrement.
IdÈBITATION DIXIEME , fage
159, ligue ne paroit pas que
20. Il

les faux fages du paganifme aient ja-


mais connu l'obligation de demander
à Dieu les vrais biens. Car les vrais
bieijs font la fageife , la droiture du
cœ-ur , judice & la vertu. Or c'étoit
la

un principe commun à leurs dilféren-


tes écoles, que le fage peut & doit de-
mander aux Dieux les biens exté-
rieurs , tels que les richeiîes , la fanté
une longue vie 5 mais qu'à l'égard des
biens intérieurs, les feuls qui méritent
proprement ce nom, le fage n'en étoit
redevable qu'à lui-même. Leur aveu-
glement & leur orgueil fur ce pointent
été prodigieux. Ils fe voyoient tous
SUR LES MÉDITATIONS. 309
capables de parvenir à la juftice par
leurs propres forces. L'amour de la
vertu, le confencement aubieii,rac-
complilTement d'un devoir connu ne
dépendoient que d'eux , félon leurs pré-
jugés. On fait avec quel orgueil les
Stoïciens , qui affccloient une vie plus
pure que les autres, fe comparoient à
Dieu, comme étant aufîi juites que lui.
IlspoulToient même l'impiété & la folie
jufqu'à fe préférer à Dieu , en ce qu'ils
étoient devenus juiles par leur étude
& par leur travail, au lieu que Dieu
de voit fa jultice à fa nature & à la
néceflité : Eji aliqnid qiio japiens ante-
cedat Deum : iiie naîur<t benejîcio , non
fiio fapîsns eji, Senec. Epift. 53, idem
Epift.7^. Ils étoient donc bien éloi-
gnés de demander à Dieu la juftice F&
la vertu , ou de lui en rapporter la
gloire, j, Perfonne, dit Ciceron au nom

53 de tous les fages du paganifme , ne


„ s'eft jamais avifé de rapporter à Dieu
„ fa vertu comme l'ayant recrue de lui :
„ & en cela tous les hommes ont rai-
5, fon. Car c'eft avec juftice qu'on
„ nous loue de notre vertu j &z c'eft
„ avec juftice que nous nous glorifions
„ d'être vertueux; & ces deux chofes
V, nous Jeroient interdites , fi notre
310 R E M A R Q_ '^*
E s

vertu étoit un don oe Dieu , & nott


l'ouvrage de notre volonté. Ya-til
eu quelqu'un dans aucun tems qui
ait rendu grâces aux Dieu de ce
qu'il étoit homme de bien ? Au lieu
que c'eR l'iifage de les remercier des
nchefies , de l'honneur , de la faute.
Car c'efl pour ces fortes de biens
qu'on donne à Jupiter le nom de
très -bon & de très- grand c'ell :

parce qu'il nous donne la vie , la


fanté 5 les riche-fes , l'abondance ,
& non parce qu'il nous rend juRes ,
tem.pérans & fages. C'ed le fenti-
mentuniverfel de tous les hommes,
qu'il Eiui: demander à Dieu tout ce
qui ne dépend pas de notre liberté
& qu'on attnbue à la fortune niais :

que c'eit uniquement de notre pro-


pre fond que la fageilë doit venir :
Virtiitem mmo nuquam accepram Deo
retidit : 'nimirum ^-e&e , çffc. Nran
qnis 9 quod bonus vir efiet gyatit^s diis
egit aj:q:ciï'Jif' .Judiaum hoc ornniwn
.

rdoyt.nium efi , fortunam à Deo peten-


dam , à feipfo furHendum fapisiitîam,
Cicer.de nat. Dcor. lib. lil. pag. 253
& feqq. édit. 156^, Lutet.
Le blaf^hème que nous lifons dans
Horace , étoit là penfée de tous les an-
SUR LES MÉDITATIONS. ^11
ciens phiîofophes. Ils croy oient com-
me lui quebiens qui ne dépendeiiC
les
pas de notre liberté , font au pouvoir
des Dieux j mais que l'honiine n'avoit
befoin que de foi-mème pour devenir
fage & tranquille.

Qiiiâfentire piitas ^ quia créais ami ce, ^

precari ?
Sii mihi giwd fîunc ejl , etiam nii^

mis i ^c.
Ssd fatis eji orare Jo-jem , qui dondt
& aiifert :

Det vitam det opes


, : à^qnum mi .?;;/-
î7mm ipfe parabo, Horat. iib. I.
Epift. 18.

Il paroît donc certain que les phi-

îofophes du paganifme ne crurent ja-


mais que les vrais biens d'où dépen-
dent notre jullice & notre félicité ,
fulTent dans la main de Dieu , & duC-
fent être l'objet de nos prières ou la
matière de nos adtions de grâces. Ils
méconnurent fur ce point , comme fur
tant d'autres , le befoin & la jufte dé-
pendance de l'homme. Il étoit réfervc
à l'évangile de détromper l'homme
aveugle & préfomptucux, de lui faire
fcntir fa foiblefle, fou impuiifance , fi.
^ ï 2 R E M A R Q_ U E S

corruption , le befoin qu'il a du fe-


cours de Dieu pour réFormi-r fon cœur,
pour obferver la loi naturelle pour ,

acquérir la vertu , pour perléverer d.ins


îajuftice &
arriver par elle à la jouif-
fance du fouvcrain bien.
Id.pag. 164. iig. 10 ^fïiiv. Ne pour-
roit-on pas oppofer ici Pexpérience de
toute la terre ,« pendant une longue
fuite de liecles ? Car y eut-il jamais un
feul homme , s'il n'eut d'autre lumière
que celle de la raifon , qui ait connu
toutes les vérités nécefîaires pour ré-
gler fes defirs 5z fes aclions & pour
,

plaire à Dieu ? C'eftune vérité aiiuré-


ment néceiîaire à l'homme , que celle
qui lui fait connoître.fes befoins & la
dépendance où il eilk l'égard de Dieu,
pour en recevoir le grand don de la
jufticc. Et cependant nul fage ne con-
nut jam.ais ce principe eiTenciel , dont
l'ignorance rend rhomrrie préfomp-
tuenx & horrible aux yeux de Dieu.
Un des premiers & des plus impor-
tans devoirs de l'homme eft de connoî-
tre fa corruption , à'en gémir , d'en
chercher le remède , de connoître hum-
blement qu'il eft indigne de paroître
devant Dieu , qu'il a mérité fa colère,
qu'il doit travailler à l'appaifer & à fe
léconcilire
SUX LES xvÎEDITATIONS. ^1$
réconcilier avec lui. Et qui ne fait
que cette corruption de rhomme le ,

remède qui peut la guérir le beroiii ,

& le moyen d'expier Tes péchés 6c de


rentrer en grâce avec Dieu que tous ,

ces objets, dis -je, ont toujours été


couverts d'un voile épais & inacceiîî-
b'e à l'homme, tant qu'il a été réduit
à fes reiîources naturelles , & qu'il n'a
eu dans la recherche de la vérité & l'é-
tude de la {a^jelTe , d'auure guide que
fa raifon ? C'eit de ces vérités néan-
moins que dépend toute Ta conduite
dans ce motide, & ion éternelle delH-
née dans Taurre. L^ féconde révélation
ne nous a donc pas été fimplement
utiles elle nous étoit abfolumcnt né-
ceiTaire , puifqu'il ert certain que la rai-
ion ne pouvoit s'élever à la connoid
fance des vérités dont l'ignorance &
l'oubli ont fait pendant tant de iie-
clés tous les malheuïs de l'univers.
Qusnd il s'agit de déterminer es
que peut îa raifon pour conduire les
hommes à la vérité , la reg'e la plus
fùre elt de confidérer ce qu'elle a fait
dans les tems où elle déploya tout ce
qu'elle avo't de reffources ^ d'activité.
Devant une expérience de quarante
fiecles , une e:vpéricnce de toutes les

Toms IV. O
514 R g M A R Q_ U E s

nations les plus vantées , une expé-


rience de toute la terre , les vains rai-
fonnemens de l'incrédulité s'évanouiC-
fent ou deviennent uns nouvelle preu-
ve de ce qu'elle s'eiForce de contredire.
Ce que la raifon laiiFée à elle-même n'a
pu faire dans les plus grands de l'an-
tiquité profane, dans ces âmes diftin-
guées & éminentes , où la iageOTe hu-
maine paroit dans tout fon éclat , dans
les philofophes & les plus célèbres lé-
gislateurs : elle ne le fera pas aujour-
d'hui , elle ne le fera jamais dans les
âmes vulgaires , dans les fimples qui-

n'ont ni le loifir ni le moyen de s'ap-


pliquer à l'étude de la iageiTe , dans
îe peuple en un mot , c'eft-à-dire , dans
la totalité morale du genre humain :
ce principe eft d'une évidence frap-
pante. Car qui oferoit le prétendre que
les fimples & les ignoran? qui remplif-
fent l'univers, puiâTent jamais, s'ils
n'ont d'autres fecours que celui de la
raifon , s'élever où les fages de l'an-
tiquité ne purent atteindre i connoicre
avec afTurance toutes les vérités qui
échappèrent à la pénétration & aux re-
cherches des philofophes i fe former
un corps de dodlrine entier , lié, fuivi,
là où les hommes les plus célèbres du
SUR LES MÉDITATIONS. ^IÇ
pagaMifme n'eurent que des débris »
des opinions flottantes , quelques vé-
rités éparfes «& mutilées, fans fuite
fans liaifon , fans autorité ? Or tout le
monde fait que les philofophes Ci van-
tés dans leur fiecle , <Sc dont l'incrédu-
lité nous oppofe avec oftentation les
lumières & la fagelfe , n'ont été fur
l'article de la religion que des enfans
& des aveugles. Leurs difputes inter-
minables , fur la divinité, fur l'em-
pire de la providence, fur l'immorta-
lité de l'ame & la vie future , fur la
fin dernière & le fouverain bien j leurs
contradidions, leurs incertitudes, leurs
variations éternelles fur les points les
plus eifentiels & les plus intimement
liés avec nos devoirs , notre juftice <Sc
notre félicité , font des preuves mani-
feltes de l'aveuglement déplorable où
étoit plongé le genre humain , & dî
Timpuidance où il étoit d'en fortir.
L'inutilité de fes etforts atteftée pac
,

une longue expérience, devroit en-


fi

fin avoir abatu notre orgueil & nous ,

porter à recevoir avec une reconnoif.


lance infinie , le fecours que nous oîFre
la révélation.
Nous ne pouvons fans elle connoî-
tre Dieu comme il faut , c'efl-à.dire •
O z
3l6 R E M A R Q_ U E s

dans fa vraie nature & dans les rap-


ports edentiels que la loi éternelle met
entre la créature &
fon créateur , &
qui font les fondemens de tous nos de-
voirs. Qu'on aille eonfulter les fages
de l'Egypte ou de Babylone dont les
connoiilances font il profondes & la
réputation il étendue. Qii'on entre dans
les écoles de la Grèce , les plus célè-
bres de l'univers : qu'on interroge ces
grands hommes qui ont fait , dit-on ,
tant d'honneur à la raifon humaine.
Qj.i'on leur demande ce que c'eft que
Dieu ce qu'il eft à l'homme & ce
9 ,

que l'homme ell à fon Dieu , ce qu'il


exige de nous &
ce que nous pou-
,

vons lui oiîrir prend foin des cho-


; s'il

fes humaines , s'il prépare pour la vie

future des récompenfes aux bons &


des îfupplices aux méchans : Et l'on
verra avec autant de douleur que d'é-
tonnement , que fur tous ces points
fi importans & li néceifaires , ees gra-

ves perfonna^es n'ont à nous offrir que


des opinions incertaines , des dogmes
contradictoires, des erreurs honceufes
& groliieres. Il ne faut, pour s'en con-
vaincre, que parcourir ce qu'a écrit
fur cecte matière le plus célèbre or.i-
teur 6w le plus grand philuibphg de
SUR LES MÉDITATIONS. ^I?
Rome ( Cicer, de Rattir, Deor. ) On eft
épouvanté en voyant] dans quel abîme
étoit tombé refprit humain. Aufli tant
que les hommes n'ont eu d'autre guide
que leur raifon , l'erreur & l'impiété
prévaioient par-tout. La Judée mife à
part 5 que l'ennemi de la révélation
nous montre un feul peuple entre tous
eeux qui couvrent la face du monde
une feule province une feule ville,

une feule bourgade , un feul homm«


que la raifon ait garanti du culte im-
pie & infenfé des idoles & s'il n'en ;

peut produire un feul exemple , qu'il


reconnoiffe donc, que "les nations les
„ plus éclairées & les plus fages , les

53 Ch^ildéens Egyptiens
, les les Phé- ,

„ niciens , les Grecs & les Romains


yy étoient les plus ignorans & les plus
55 aveugles fur la religion : tant il elb

59 vrai qu'il faut y être élevé par une


53
grâce particulière, & par une fa-
3, gelîe plus qu'humaine „. BrJ]]{eûy
D'ifc. fur ihifi.univerf. Il, par t. c. iG.
L'iniUffifince de la raifon paroit en-
core , en ce que l'homme qui n'a
d'autre lumière qu'elle, ne fauroit par-
venir à la connoillance de lui-même,
puiiqu'il ne peut découvrir clairement
ni fon origine , ni fa nature , ni fes
O 3
fIs R E M A R Cl U E s

devoirs , ni les moyens de fies rem-


plir, ni la fin ni la voie
qui peut
,

Vy conduire. La nature feule de l'hom-


me eft pour lui, avant qu'il foit inC
truie par la religion, un myftere im-
pénétrable. Ce combat continuel entre
îa raifon & Tes pafîions , ce mélange
étonnant de grandeur de baflefie &
eft un abyme où la raifon fe perd.
Or l'ignorance , fur ce point, répand
une profonde obfcurité fur tout le refte,
Ge n'eft pas que dans les ténèbres mê-
ime du paganifme, on n'ait fenti que
l'homme n'eft pas tel qu'il devroit
être : mais la raifon n'a pu lever le
voile ni nous faire connoître notre
première innocence le principe & les ,

circonftances de notre dépravation , le


deflein que Dieu a eu de faire celTer
nos malheurs le moyen qu'il lui a
,

plu de choifir pour nous rétablir dans


les privilèges de notre origine. Lors
même que la raifon découvroit quel-
que vérité , ce n'étoit que d'une ma-
nière fombre & confufe , qu'il laiiToit
toujours l'efprit incertain & flottant.
Les chofes les plus férieufes n'étoient
plus que des problèmes, des queftions
curieufes deftinées à amufer le loifir
des écoles & la vanité des philofophes.
SUR LES MÉDITATIONS. 31^
Ils un jour touchés d'une rai"
étoient
fon , &
lendemain ébranlés par une
le

raifon contraire fans pouvoir arrê-,

ter la légèreté de refprit humain , ni


s'unir à la vérité d'une manière ferme
& confiante. avouoient ingénu-
Ils
ment pour eux qu'un trait
qu'elle n'eft
de lumière qui paroît un moment, pour
les laiifer retom.ber l'inftant d'après
dans une abyme d'obcurités & d'incer-
titudes , où leur vue foible Se trem-
blante ne diftingue plus rien. " Je
^ m'en vais difoit l'un d'entr'eux ,
,

„ & vous , vous allez continuer une

53
plus longue vie J'efpere d'è-
j5 tre bien-tôt dans la compagnie des
53
gens de bien. Je n'ofe pourtant pro-
„ noncer pofitivement là-deiTus. Si la
55 mort n'eft qu'un paifage & s'il eft ;

55 vrai, comime on nous l'aiTure , qu'il


55 y a une autre vie après celle - ci ,
„ il eft besu de croire une vérité (î
5^ grande & fî confolante. Si au con-
55 traire l'homme m.curt tout entier ,
„ & qu'il ne refte rien de lui au-delà
5, du tombeau j'aurai au moins cet
,

53 avantage que l'opinion d'une meil-


,

5, leure vie m'aura aidé à fupporterles


55 revers de celle-ci & en aura adouci
,

^ ramercumc. SQcrat, apud Plat, in


O 4
^20 Remarques
„ Pk^ihn. ,5 Ciceron avoue les mêmes
"variations & la même inconftance.
Tufcîilan. 00, Lib. l.
Les Sophittes modernes n'ont pas
été plus heureux dans l'étude de la fa-
g^^^iQ
: ôtez leur les vérités qu'ils ne
-tiennent que de la religion & qu'ils ,

tournent contre elle, & vous les trou-


verez autant & plus aveugles que les
adorateurs des idoles. Leurs contra-
didicns & leurs erreurs font une nou-
velle preuve que la raifon ne fauroit
fortir des limites que la religion lui
prcfcrit , fans fe précipiter dans les
ténèbres les plus épniiles qu'elle' eft
,•

plus capable de former des objedions


& des doutes que de les réfoudre i que
livrée à fou inconllance & à fes éga-
remens, elle n'eft plus qu'un vaiiTeau
fragile fans gouvernail & fans pilote ,

qui, fur une mer valle & profonde,


erre au gré des vents & des Ôots , qui
va fe brifer contre les écueils & périr
dans un naufrage inévitable , fi elle
ri';rri: prompte m entretenue & fixée par

l'autorité de la révélation ErrauÈ :

ergo phïlofophi velut in mari magno ,


7iec quo ferantur iîitsllignnt , quia me
viam cerniint^ 7iec ducemfequimtur, Lact.
Divin. Inil:. Lib. \1. c. i8.
Examinons la doctiine de ceux qui
SUR LES MÉDITATIONS. 321
dédaignent le fecours & les lumières
de la révélation. Les uns ont fubllitiié
au Dieu vivant & véritable , une ma-
tière Iburde , ftupide infeniible , un
,

aveugle deftin, & mille autres monf-


trueufes erreurs qui font rougir la rai-
ion & olFenfent la nature. Les autres
nous prèehent un Dieu indolent qui
ne prend aucun intérêt à la conduite
des hommes , qui ne fe tient point
Oiïenré parleurs i'ijuftices ni honoré ,

par leurs hommages ; qui n'a ni ré-


compenfe pour leur vertu , ni puni-
tion pour leurs crimes ; qui les mé-
prife comme de vils automates aux- ,

quels il lai lie jouer fur la face de la


terre, un perlonnage palfager qui fi-
nira par leur anéantiifement. Quel-
ques autres font g'oire de foutenir l'u-
nité d'un Dieu, le dogme delà pro-
vidence , Timmortalué de famé , la
né.eiFiré «Se la certitude d'une vie fu-
ture. Mais c'eft au chrillianifme qu'ils
font redevables de ces lumières pures :
c'cîi: par le fecours de la révélation
devenus capables de railbn-
qu'ils font
ncr profondément & avec julteire fur
ces principes de la loi naturelle , où
toute l'antiquité ra venue rai Tonna il

peu ou 11 liidl. Car encore une foii^ j

o î
"^
322 R E M A R Q_ U E s

fi laraifon feule & par eile-mème étoit


capable de fe porter Ci \c4n & lî haut
^'oû vient qu'avec tous fes eiforts elle
ne le fit jamais , durant tant de (îe-
cles qui précédèrent récablureraent du
chriitinnifme ? Par quel lingulier pri-
vilège les hommes d'aujourd'hui forti-
roient-iîs des ténèbres , & échappe-
roient au déluge d'erreurs qui avoient
inondé toute la terre, tandis qu'aucun
de ceux qui jurqu'autems du chriftia-
nifme n'ont eu d'autre ùgeiïç que celle
,

qui vient de la raifon, n'a pu fe fau-


ver de ce naufrage univerfel. D'ail-
leurs ces philofophes ingrats n'ont pas
vu que ces vérités éparfes , qu'ils ont
empruntées de la religion, étant fé-
parées de ce corps entier de dodrine,
où elles avoient leur plénitude & leur
intégrité , ne font plus entre leurs -

mains que des débris informes , des


vérités fans fuite & fans liaifon , ex-
pofées aux traits de l'impiété , & dés-
honorées par le mélange de plufieurs .

erreurs.
Qui peut donc être aflez indifférent
fur propres intérêts pour mépriier
fes
le fecours de la révélation, ou aifez
ennemi dû genre humain pour en vou-
loir éteindre le flambeau ? Elle feule
SUR LES MEDITATIONS. 32$
cft un moyen fur & proportionné à
rétat où fe trouvent les hommes. Leur
raifon eft foible. Se la révélation feule
peut l'aider à fuppléer à fon impuil^
îance. Elle eft aveugle & corrompue ;

& révélation feule peut l'éclairer


la &
la guérir. Elle eft fujette aux variations
& à l'inconftance ; & la révélatioa
feule peut la fixer. Ce qui doit fur-
tout nous la rendre précieufe, & nous
en faire leatir la nécefrité , c'eft qu'elle
feule peut nous tirer des perplexités
défoîantes où nous laiife la raifon fur
notre état préfent & fur notre defti-
née future. Tous les hommes font plus
ou moins coupables : car fans parler
ici du vice de leur naiffance , com-
bien de fautes plus inexcufablcs n'ont-
ils pas à fe reprocher II eft vifible
if

que la multitude eft dominée par une


foule de penchans que la loi naturelle
réprouve. Que fera donc l'homme pour
fe décharger du poids de fes infidéli-
tés , pour faire ceiler les reproches de
fa confcience, pour rendre à fon cœur
une paix qui eft le fiuit & le prix de
l'innocence , & pour s'affurer que les
fautes qu'il acommifes pendant la vie,
ne feront point après la mort un obi-
tacle à fa félicité ? Juftifiera-t-ilfcs dét
O 6
^24 Remarques'
ordres , en traitant de préjugé la loi
naturelle qui les condamne? Prêtera-
t-il l'oreille à ceux qui lui crient que
la diiTercnce entre îe vice
vertu & la
n'eft fondée que fur une opinion po-
pulaire ? Se dira-t-il à lui même que
Dieu fait peu d'attention aux adions
des hommes? Vaine refTource contre
les terreurs que la raifon & con-
la

fcience infpirent à Thomme coupable.


Non , dit l'ennemi de la révélation ,
l'homme ne doucera ni des péchés qu'il
a commis, ni de la juilice divine qui
les condamne mais il ceîTera de pé-
:

cher 5 & f^n repentir lui méritera la


grâce de la réconciliation. Mais... cène
font là que de fimples pofiîbiiités &
de pures vraifemblances que d'autres
confidérations combattent & détruî-
fent aiTez au moins pour laiifer la con-
fcience dans la plus accabhinte incer*
titude. L'homme, dit -on, ccilera de
pécher. Mais cil- ce acquitter des det-
tes anciennes que de n'en point con-
,

trader de nouvelles ? La fidélité pour


Tavenir peut eile réparer les outrages
pafles ou anéantir les droits de la di-
,

vine iuftice contre des iniquités non


expiées ? Comment l'homme ofera-t-il
paroitre devant Dieu avant qu'il fefoit
SUR LES M^DITATIO>"S. 52Ç
réconcilié avec lui ? Cornaient pcut-il
efpérer la grâce de la réconciliation
avrait que la fouveraine juftice fuit fa-
tisfaite ? Et que peut offrir à cette juf-
tice un pécheur indigne & malheureux
qui ait que'que proportion avec fin-
jure faite à une Majefté infinie, ou
qui puilîe convertir fbn indignation en
miféricorde? Ainii notre (ituation, tant
que nous n'avons ni d'autres reifour-
ces ni d'autre lumière que celles de îa
raifon , eii; alfreufe & défefpérante.
Nous favons que nous femmes coiî-
pp.bîes : & nous ignorons li nos ini-
quités ont été abolies. Nous ne pou-
vons nous diiîimuler que Dieu eit ir-
rité contre nous , & nous n'avons
aucun moyen de fléchir fn eolcre. Com-
bien étoit-il donc néceifaire que la re-
ligion vint dilîiper nos ténèbres, cal-
mer nos frayeurs , nous développer le

profond fecret de la juftice de Dieu


& de fa miféricorde, & nous ouvrir
enfin les voies fùres de notre récon-
ciliation ?
Idem, page i3f, ligne If. On ne
peut nier qu'en général les menfongcs
qui attaquent des vérités néceifai'-es &
éternelles ne foient & plus injuf^es &
plus pernicieux , que ceux qui n'ont
32^ Remarçlues
pour objet que des faics contiiigens &
arbitraires. Mais ceite règle a les ex-
ceptions. Des menfonges où l'on atta-
queroic la vérité des faits qui fervent
de bafe au chnftianifnie , la vérité de
l'incarnation de J. C. , par exemple ,
la vérité de fa miiîion , de fa réfur-
redion , &c. ne feroient ni moins in-
jurieux à Dieu m
moins pernicieux
5

aux hommes, que ceux qui tendent à


renverfer des vérités éternelles & né-
ceiïaires. Il y a encore une diftinclion
à faire entre les vérités nécelTaires &
immuables ; toutes ne font pas éga-
lement importantes : toutes n'ont point
une liaifon auffi immédiate avec la
gloire de Dieu & le vrai bien de l'hom-
me: il en efl: plulieurs qu'on peut igno-
rer, fans être ni moins parfait ni moins
heureux. Enforte que le menfonge qui
attaque quelqu'une de ces vérités im-
muables , eft, en beaucoup de circonf.
tances , un moindre mal que le men-
fonge qui nie une vérité de fait , parce
que ce dernier menfonge peut être très-
préjudiciable à la fociétéou aux mem-
bres qui la compofent. Qiii doute ,
par exemple , que ce ne foit une faute
plus importante , d'alfurer un fait faux,
ou d'en nier un véritable , lorfque ces
SUR LES MEDITATIONS. 3^7
aflertions faufTes font contraires à la
gloire de Dieu l'honneur ou à Tin-
, à
térêt de nos frères, que de faire croire
à un lîmple , que les trois angles d'un
triangle quelconque ne font pas égaux
à deux angles droits i quoique ce der-
nier menfonge attaque une vérité im-
muable 8c que le premier n'ait pour
,

objet que des faits contingens ?


Idem^pcige 191 , ligne 17. Il efl: bien
vrai que cette règle , ^e faites pas aux
autres ce que vous ne voudriez pas
qii'onvcusfit, eft le principe fodamen-
tal de la morale, coniidérée par rap-
port aux devoirs qui nous lient à nos
femblables j mais nos devoirs envers
nos frères , ne font ni les feuls ni m.é-
me les principaux que nous ayions à
remplir. Nous en avons d'autres en-
core plus effentiels envers Dieu & en-
vers nous-mêmes. Or ce n'eil point
dans cette célèbre maxime , alteri ne
feceris , ^c. qu'on peut trouver la four-
ce & le fondement de ces deux pre-
miers ordres de nos devoirs. Les phi-
îofophes de l'antiquité payenne ont
connu ce principe, ç\u' il ne faut peint
faire aux antres ce que nous ne voit"
drions pas Joujfrir de leur part : ils ont
aflc2 bien tiré kb confequences qui en
^28 Remarques
réfukeiiL pour lier les hommes en-
treuxi mais ils ont toujours vécu dans
le plus mondrueux aveuglement furies
principaux devoirs dont l'homme cil
tenu envers fon créateur & envers lui-
même.
Idem , page 19^ , iigjie 6. On con-
vient à l'égard de ceux qui n'ont d'au-
tre lumière que la rai (on , & qui ne
voient dans l'autorité des fouvcrains ,
ou de ceux qui les repréfentent, qu'une
inditution purement humaine, que leur
foumiilion &: leur obéiilance ne peu-
vent avoir d'autre motif ni d'autre fon-
dement quel'efpoir des récompenfes ou
la crainte des châtimens. Mais la re-
ligion élevé nos efprits à de plus hau-
tes penfées. nous montre dans^
Elle
l'autorité des & de eeux qui
princes
en font les dépoikaires, une émana-
tion de la puifîiince divine. Elle nous
apprend que c'efl: au nom & par l'au-
torité de Dieu même que les rois com-
mandent aux hommes. Elle nous les
rend donc non-feulement refpectabîes ,
mciis facrés. Elle nous les fait révérer
comme les images & les lieutenans
de la divinité fur la terre : & par ces
vuei» fublimes , elle donne à notre fou-
miiiion aux lois & aux législateurs >
SUR LES MEDITATIONS. ^1^
des motifs plus purs & un fonde-
ment plus inébranlable que îa crainte
des châtimens ou l'erpoir des récom-
penfes.Un chrétien obéit aux loix
& demeure inviolablemenc attaclié à
fon prince , quoiqu'il n'en ait rien à
efpérer ni à ctaindre.

Fin des remarques»


:>3'

LETTRE
De M.^-^^ à M. ***, fm- les mé^
ditations philofoplnques de M, le Chan*
Celier d'AGUESSEAU,

J 'Al lu avec le plus grand plaifir


l'ouvrage du favant magiftrat fur l'o-
rigine du jufte & de l'injufte , matière
qui renferme ce que la. philofophie
& la morale ont de plus fublime & de
plus intérefTant & qui tient euentielle-
ment à la Jurifprudence naturelle; c'eft-
à-dire , à cette fcience qui nous en-
feigne l'art de parvenir à la connoifl
fance des ioix de la nature , de les dé-
velopper & de les appliquer aux ac-
tions humaines. Une queftion fi im-

* Les éditeurs ayant cru devoir commu-


niquer ea mtnufcrit ces méditations à quel-
ques hommes profondément inftruits de Ja
matière qu^eilcs traitent , la lettre fuivante ,
écrite par l'un d'eux, donnera une idée d«
jugement qu'ils en ont porté.
Lettre. #
531
portante méritoit bien par elle - même
d'être approfondie & préientée fous ton»
tes fes faces. Il s'agiifoit de plus , de
deffiilerles yeux à un ami littérateur &
philofophe, qui , fans le vouloir , avoic
affoibîi plulleurs preuves importantes
que la raifon elle-même fournit à la
religion. Dans le defTein de prouver la
néceiîité de la révélation , & Texcel-
lence de la loi divine , cet ami cèle-
bre avoit obfcurci l'évidence de la loi
naturelle. La raifon livrée à elle-mè«
me étoit , félon lui , incapable de dif^
cerner le vice ds la vertu, le jufte de
l'injufte.
M. le Chancelier d'AguefT^au atta-
que ce fyftème, en rendant toutefois
juftice au mérite & à la pureté des in-
tentions de l'auteur. Il va même plus

loin, il combat les étranges hypothèfes


de Hobbes , &
principaux fec-
de fes
tateurs. Il nous
connoitre l'origine
fait
du droit naturel , & nous introduit
dans la connoilfance des loixqui en dé-
rivent. Mais pouvoit-iî traiter une ma-
tière aufîi intcrelfante tous Se dilTiper
les nuages que Ton a cherche à répan-
dre dans tous les fîecles fur toutes les
queftions qui ont rapport à la morale
fans fe livrer à une difcuffion nécei-
33^ L I T T R E.

fairement un peu longue ? II ne faut


pas d'ailleurs perdre de vue que l'il-
luftre auteur n'a -pas eu le loihr de
mettre la dernière main à fon ouvrage ,
pas même de le relire pour en retran-
cher ees fautes légères qui échappent
toujours dans le premier feu de la com-
pofition.
M. Chancelier d'Aguefleau qui
le
avoit ,dans fes premières études , fait
fes délices de la leclure de Platon , a
fuivi dans fes méditations la marche
de ce philofophe , qui , fans nous me-
ner toujours par le chernin le plus
court, nous fait cependant arriver fans
peine où il veut le favaiit Magifhat
:

nous fait également arriver, Idans fon


ouvrage , à la connoillance des vérités
les plus abftraites par des routes dans
lefquelîes on ne s'égare jamais , parce
que le but eit toujours devant les yeux,
& qu'à chaque pas on s'en rapproche
infeniiblement. On trouve dans les
diiférens traités de Platon des digref^
fions agréables des allégories piquan-
,

tes , de ces traits ingénieux , qui ren-


dent fenfible la diiTérence entre les hom-
mes qui n'ont que de i'efprit, Se ceux qui
réuniùenc à i'elprit tous les avantages
Lettre. 33;
d'une éducation cultivée. De même
dans l'ouvrage de l'illudre Chancelier,
au milieu des vérités aufteres d'une
profonde métaphyfique, on trouve des
traits hi!.l:oriques & des citations des
meilleurs poètes anciens & modernes,
toutes pariaitement adaptées au fujet,
& également propres à délafTer le lec-
teur delà fatigue inféparable d'une at-
tention féi'ieufe. Il fubltitue avec arc
à cette morale monotone & didactique
qui nous fait connoitre triftcment nos
devoirs fans nous les faire aimer , une
morale infinuante & feniible à laquelle^
il rend tous les agrémens qu'elle avoit

perdus dans les champs arides de la


philoibphie foholaitique.
Platon x .'mragination vive & fé-
conde , il laie Varier de mille manières
iés exprelfions , & revêtir lès idées de
mille couleurs toutes agréables. Chez
le Magiftrat chilofophe, même fécon-
dité d'exprc liions , même richeiTe c'e
couleurs, fon ftyle e(i: plein de cet:e
harmonie qui, comme il le dilbit lui-
même , Jhis a-joir Li fervitude de /a
pnb'fîe , en co::fervs for ruent toute la dcii"
C:Mr & toutes les grâces,
La méthode de Platon confifte fur-
tout à expliquer kb chjiis humaines
334 Lettre
par les divines , les fenfib'es par les
intellectuelles, les particulières parles
univerfeîles , & à nous élever par ce
moyen au premier principe immuabie
& éternel. M. le Chancelier d'Aguef-
feau ne rappelle au contraire refprit à
lui-même , & ne Fait l'analyfe de fes
facultés & de fes opérations les plus in-
times , que pour l'élever plus fùrement
jufqu'à l'idée de Dieu idée dans la- ,

quelle les âmes atcentiv-es voient & la


perfeélion où elles doivent tendre
& le bonheur où elles peuvent alpirer.
On ne peut lire les ouvr^^ges de Pla-
ton fans admirer le refped que ce phi-
lofophe montre par-tout pour la vérité
les efforts qu'il fait pour la découvrir,
la noble idée qu'il nous donne des de-
voirs de l'homme, lorfqu'il fépare de
fes allions les plus fublimes , l'eftime
& la conlidération qu'elles lui conci-
lient nous préfente la vertu com-
5 Se
me un fentiment qui ne veut tirer fa
récompenfe que de lui-même : morale
excellente qui fit dire à l'orateur Ro-
main , dans un moment d'enthouHaf.
me ; qu'i/ aimeroit encore mieuxfe trom^
fer avec Platon , que de penfer jiijle
avec le refte des philofophes» Il réfulte
également de la dodrine de M. le Chaii-
Lettre. 53T
«elier d'AgueiTeau, que la vérité tire
tout Ton prix d'elle-même , que l'hom-
me n'a de prix que par la vérité j que
lorfque la vérité fe retire , l'homme
relie & ne montre que fon néant :
que la vertu eft Tunique bien de
l'homme , le feul qu'il foit impofTible
de lui ravir, <Sc que flins elle, il de-

vient le jouet des paffions les plus dan-


gereufes , &
fe Èiit méprifer de ceux
même qu'il a eu le malheur de rendre
fes complices.
A l'avantage précieux d'avoir fuivi
avec tant de fuccès la méthode de Pla-
ton , M. d'AgueiTeau joint celui d'avoir
obfervé avec exadlitude , les règles de
la plus fiiine logique , en définidant:
avec clarté , non-feulement toutes les
chofes dont ii eft obligé de parier ,
mais encore tous les ternies dont il fe
fert pour les exprimer , perfuadé que
le réiultat de nos fpéculations de nos &
raifonnemens eft toujours obfcur &
fouvent abfurde , lorfque nous ne joi-
gnons aucune idée fixe & précife aux
termes dont nous nous fervons; il re-
gardoit la définition, lorfqu'ellc eft claire
& exacle, comme le leul moyei\ de
parvenir à la vérité , & prétendoit en
conféquence que la morale étoit fut
;i6 Lettre.
ceptible démonftration ( l ) tout
de
auiîî bien que
les mathématiques. Ja-
mais il n'avance de propohtions fans
les démontrer. Il les place toutes dans
un ordre il exacl qu'elles ne peuvent
en être tirées fans rompre la chaîne
qui les lie. Par tout il remonte jufqu'au
premier principe, comme le Èiifoient
toujours i\LVl. Arnaud & Nicole j mé-
thode qui irdï pas tellement attachée

( I ) "La morale a , comme les autres


,, fciences, des principes immuables & fé-
,, conds , d'où découlent, 'par des confé-
,, quences juftes ce natcrelles, tous les de-
„ voirsde l'honime. Quelle apparence en
„ efF^ît que créateur qui nous a donné
le

„ une mefure d'intelligence capable de ie-


j, couvrir, avec iine entière certitude,
une
„ multitude de vérités que nous aurions pu
„ ignorer toujours fans en être ni moins
,

„ juiles ni moins heureux telles par , ,

„ exemple, que l^s vérités de la géométrie, ^

5, nous ait reFufé la faculté de connoîrre ,

„ avec la même évidence, l&s princî e de


„ la morale que nous ne pouvions i n rer
,, fans être injuTtes & malrieureux. Un pa.
„ reii foupcon feroit un outrage fait à fa

„ bon ce & à fa fagefTe ,5. FJJai Jhr îi Ji:*


rifpriideuce tiniverfeile , cbi'i la veuve De»
faint,
à la
Lettre. ^7
à la géométrie , qu'elle ne puilTe être
tranfportée à d'autres connoilTances ,
mais qui donne nécel'fairement une cer-
taine étendus aux ouvrages où elle eft

employée.
M. le Chancelier d'Agiie^eau ctoit
perfuadé qu'il n'y a point de quellion
plus iniérelFante pour tout être rai-
lonnable que celle qui a pour objet
le julte 8c l'injufte, principe 8i fonde-
ment de toute législation. Auili avoic-
il toujours placé la fcience du droit na-

turel , & la morale, qu'il ne féparoit


jamais de rhilloire , au nombre des
connoiirances les plus néceiraires ( ) i

à l'homme public, & qui doivent en


conTéquence marcheriez premières dans
Tordre de Tes études?

( I ) Quoique les règles obligatoires que


la raifonnous prefcrit pour diriger r.otre
conduite aient cti connues pnr parriesdans
tous les fiecles, far tous les peuples de l'uni-
vers , on n'a formé qu'rîfTez tard le delTein
de les réunir , de les déduire de leurs vrais
principes , de les clafler &. arrarifer fous cer-
tains titres. En un mot le fyftinie des loix
naturelles, malgré fon utilité, ne fut rédige
que long-tems après la plupart des autres
" L'art de guérir les maladies de
fciences.
,, l'ame , dit Ciccron , n'a été ni Fort fou-
,, haité, avant qu'on l'eût trouvé, ni foi-

Tome IF. P
33? Lettre.
On a remarqué que plufieurs de ceux
qui onttraiti cette manière du jufte &
de l'injufte , ont fouvent plus conlidéré
l'état de l'homme que fa nature , & qus
fe réglant fur ce qui eft , &c non fur ce
qui devroit être, ils n'avoient pas re-
monté jufqu'à la première origine. Les
uns fe font efforcés d'expliquer les de-
voirs fans établir des principes ; les
autres avoienc à la vérité pofé des
principes & en avoient Fait voir les
conféquences 5 mais en fe livrant à des
quedions trop abtlraites , ils avoient
rendu leurs ouvrages rebutans & mê-
me inintelligibles. Ils avoient perdu
de vue que les principes d'une fcience

gneufement cultivé depuis qu'on en a eu


quelque connoinTance, M. de Fontenellc
nous en explique la caufe> La philofo-
phie, dit -il, n'a affaire qu'aux hommes,
& nullement an rcfte de l'univers. Mais
parce qu'elle les incommoderoit fi elle fe
mêloic de leurs affaires , & fi elle demeu-
roit auprès d'eux à régler leurs paffions,
ils l'ont envoyée dans le ciel arranger les

planètes & en mefurer les mouvemens


ou bien ils la promènent fur la terre pour
lui faire examiner tout ce qu'ils y voient.

Enfin ils l'occupent toujours le plus loin

d'eux qu'il leur eft porûbic. Dhi/, des


Morts ^ IV.
L E T T R Fr ^39
tiéseiTaire 2 tous les hommes, dévoient
être fimples & faciles, & que pour les
découvrir, il ne falloit pas faire des
efforts d'efprit & s'enfoncer dans des
méditations profondes & fatiguantes.
M. le Chance- ier d'Aguelfeau a fu
éviter tous ces écueils : loin de com-
mencer par les idées abftraites qui fup-
pofent beaucoup de connoiiîances , il
a remonte au contraire des idées par-
ticulières aux idées générales ; il n'a
établi que des principes faciles , cer-
tains &
féconds qui , par un enchaîne-
ment & par une julte appli-
nécefîliire
caiion, nous font trouver les raifons
de nos devoirs dans nous - mêmes &
dans ridée de Dieu , en facilitent par
ce moyen raccompliffement , & fervent
au triomphe de la religion , en nous
faifant voir fes fondemens dans la na-
ture même.
Il ne fe borne pas à prouver qu'il
n'y a rien de plus eilentiel en méta-
phyfique & en morale , que d'admet-
tre l'idée innée du jufte & de Tnijude»
mais il expofe aufîi ce que les adver-
faires de cette idée y ont fubftitué. Il
réfout leurs difficultés , & bien loin de
les aifoiblir, il les lie <Sc les enchaîne
€n forme ds f/itème pour les faire ve-
P Z
^^o Lettre.
nir à l'appui les unes des autres , 8c
leur donner par>là toute la force dont
elles font fufceptibles.
Un génie fupérieur plein de Ton fu-
jet , & qui n'a d'autre intérêt que ce-
lui de faire triompher la vérité , ne
connoit point ou dédaigne l'artifice de
ces écrivains qui mettent dans un faux
jour les fentimens de leurs adverfaires
pour avoir le prétexte de les interprê-
ter d'une manière défavorable. Il ne

cherche pointa jetter du ridicule fur la


vérité qui lui feroit contraire, pour
entraîner le peuple des ledeurs, plus
capable de faiiir un bon mot que d'ap-
profondir un raifonnement. M. le
Chancelier d'Agueifeau n'emploie au-
cune de ces reiiburces (î frivoles & (î
méprifables on n'en trouvera pas la
:

plus légère trace dans l'ouvrage des mé-


ditations; la véiicé feule y répond à la
raifon qui l'interroge.
On s'eft plaint que quelques-uns des
défenfeurs de la religion chrétienne s'é-
toient beaucoup plus attachés! à atta-
quer l'impiété par fes propres armes
qu'à établir la vérité de la religion par
des argumens folides Se lumineux. S^ns
examiner fi ce reproche eft fondé ,
nous pouvons du moins aiTurerqusle
Lettre. 541
favatit Magiftrat , loin de fe borner à
réfuter fon adverfaire &
à tourner con-
tre lui fes objeétions en preuves , éta-
blit & fortifie ion iyftème par une fou-
le de raifons vidorieufes , & fait un
fréquent ufage des preuves que Ton ap-
pelle dans les écoles à priori ; preuves
qu'il eftimpoirib le d'ébranler, qui ré-
pandent la lumière dans les efprits ,
& qui produifent une pleine &: entière
conviction.
L'ouvrage des méditations doit aflli-
rer à M. le Chancelier d'Aguefleau une
place diftinguée parmi les Apologiftes
de la religion chrétienne. Si Bayle ,
malgré fou phyrrhonilme , a été forcé
de dire de Paical qu'il fera toujours le
défefpoir des incrédules , quel nouveaa
triomphe pour la religion , lorfqu'oii
verra un (î favant Maglifrat & un li
beau génie confacrer tous Tes talens à
démontrer pîufieurs vérités importan-
tes qui conduifent à la révélation.
Les ennemis de la religion révélée
ne cciTent de répéter qu'elle ne fert qu'à
rendre l'homme puGlianime, adonner
des entraves à rcf^orit humain, à rct:ir-
der les progrès des fciences &des arts;
enfin qu'eile ne peut être que le par-
tage des efprits foibles & des âmes vuu
i' 3
34^ Lettre.
gaires. Faut-il d'autre exemple, pour
détruire une idée fi fauife , que celui
d'un Magiftrac qui s'eft montré au mi-
lieu de fa patrie & dans le monde lit-
téraire comme un prodige de connoif-
fances & de génie , comme rornement
& la gloire de fon hecle, dont la vie
& les talens ont été confacrés fans re-
lâche à fervir fa patrie fon prince , &
& qui cependant n'a pas ceifé d'être
un inftant fhumble difciple de la reli-
gion chrétienne , religion qu'il regar-
doit comme la vraie philofo;phie , puid
qu'elle étoit , félon lui , le feiil guide
qui put apprendre à rhomme ce qu'il a
été , ce qiiîl eji Çcf ce qui peut le reyi^

dre tel qu'il doit être, C'étoit donc à


un fi beau génie & à une amc Ci vcr-
tueufe qu'il convenoit d'approfondir les
queftions principales de la morale &
du droit naturel , & de difilper les nua-
ges qu'une faulfe philofophie a cher-
ché dans tous les fiecles à répandre fur
toutes les vérités qui peuvent nous con-
duire à Dieu & à la révélation.
Qliel plus noble ufage M. le Chan-
celier d'ÂguelTeau pouvoit-il faire de
la métaphyfique que de l'employer à
prouver que les devoirs de l'homme
'

prennent leur fource dans cette loi éter-


Lettre. 34?
nelle immuable & néceffaire, que la
,

main du créateur a gravée dans le cœur


de tous les hommes même les plus
,

barbares? Les Scythes qui attaqués par


Alexandre, qui envoyèrent une dépu-
tation pour lui reprocher Tes briganda-
ges 5 les fauvages de l'Amérique , qui
dans une ftmbîable occafion , en firent
autant à l'égard de ceux qui venoient
ufurper leurs territoires ces peuples :

( II) , dis-je & tant,d'autres , connoir.

foient cette loi fouveraine qui marque


à tous les êtres leur rang & leurs fonc-
tions , qui veut que chaque chofe fs
porte à ce qui ell fon objet & fa fin.
C'eft cet ordre immuable qui régit le
monde moral, que M
le Chancelier

(fl) Un écrivain mcderne n très -bien


prouvé contre Hobbes que les idées de la
juftice ne font point arbitraires ; qu'il y a
une morale univerfelle infpirée de Dieu à
toutes les nations. *' Plus j'ai vu , dit- il,
„ des hommes difFérens par le climat, les
,, mœurs le langa^-e
, les loix le culte ,
, ,

,, &par la mefure de leur intelligence, &


„ plus j'ai rtîinarqué qu'ils ont tous le même
,, fond de morale. Ils ont tous une no-
„ tion groffiere du jufte & de Tinjulle ,
„ fans fivoir un mot de théologie. Ils onc
„ tous acquis cette même notion dans l'âge
,, où !a raifon fe déploie , comme ils ont
^ 4
344 Lettre.
développe d'une manière neuve , en
faifant l analyfe de l'homme , de Tes
facukés & de Tes penchans c'eil de :

tous scQuis naturellement de foule- l'art


ver des fardeaux avec des bâtons
, & de
paiTer un ruiffeau fur un morceau de bois,
fans avoir appris les mathématiques. Cette
idée du jufte & de l'injuftc leur étoit
donc nécevfaire ,
puifque tous s'accor-
doient en ce point , dès qu'ils pouvoient

a^ r & ^:ifcnn^ir.
3j Comment TEgyptien qui élevoit des
pyramides des obéîifqiies, & le Scythe
&
errant qui ne connoiiToit pas même les
cabanes , £uroient-ils eu les -mcmies no-
tions fondamentales du jufte & de l'in-
juftc,. fi Dieu n'avoit donné de tout tems
à Tun & à l'autre cette raifon qui, en fe
développant , leurappercevoir les
fait
mêmes principes néceffcn'res. La notion
de la juilice me femble fi naturelle , û
univ^erfcllsment acqiiife par tous les hom-
mes ,
qu'elle eft indépendante de toute
loi , de toutpade de toute religion.
,

Que je demande à un Turc à un Gue- ,

bre , à un Malabare l'argent que je lui


ai prêté pour fe nourrir & fe vêtir; il ne
lui tombera jamais dans la tête de me ré-
pondre: attendez que je fâche fi Maho-
met, Zoroailre & Brama ordonnent que
je vous rende votre argent. 11 convien-

dra qu'il eft jufte qu'il me paie; & s'il

n'en foie rien , c'eft que fa pauvreté oa


L E T X R E. 34^
i'amour propre ( ^t ) même , confidéré
-

comme l'amour de notre perfection &


de notre bonheur, que ce favani: yxà^
giftrat faïc dériver le devoir d'acconi»
plir la loi naturelle dans toutes Tes par-
ties , devoir que nous manireftent la
conlMtution même de l'homme & Tes
rapports néceifaires avec le refte des
créatures.

., Ton avarice l'emporteront fur la juftice


., Je mets en
qu'il reconnoit. fait; qu'il n'y
,, a aucun peuple chez lequel il foit jufte,
,5 beau , convenable , honnête de vcfufer la
,, nourriture à fon père & à fa mercj quand
„ on peut leur en donner. ,,

(a) La oppo-
vraie religion n'eft point
fée aux inclinatiors qui conilituent la na-
ture de fhoninîe. Llle i'exhorteau contraire
à les bien Cûrnoitre pour en difccrner le
véritable objei ; & loin de détruire l'amour
de nous-mêmes , el'e en f.ir un moyen pour
nous élever à l'amour de Dieu éc à celui du
prochain' qui en cft la règle & la mefure.
En un mot , c'eft p;ir l'amour de nous-mê-
mes que la religion nous excite à la prati-
que de la vertu. Elle diri^-e l'intérêt de
3'homme de manière qu'il ib termine à la
gîoire- de Dieu , S: ces ceux chofes ne fe
léparenr point. Abb^idie a ex} rimé énergi-
quement cette vtrité , en difant que V'^-
iiioz.'r de Lieu était le bon fens de l'amour
de Joi.méme. ^

r 5
§4^ Lettre.
II examine d'abord quel efi: le pre-

mier fondement de Tobligation mo^


raie ( ^ ). Il coniidere pour cela la

( rt ) Demander s'il exifte une obligation


morale, qui n'eft autre chofe que le droit
naturel antérieur aux loix pofitives, c'eft
demander li la nature de l'homme eft l'ou-
vragç des loix, fi la législation pofitiverend
utiles les actions nuifibles , & nuifibles cel-
les qui font utiles ; fi la route qui ^.onduit
au bonbeur indéterminée
eft fi les opéra- ,

tions qui perfectionnent la nature humaine


font arbitraires & dépendent de la volonté
des législateurs. Sous ce point de vue , la
queftion ne peut paroitre que ridicule, c'eft
néanmoins en quoi elle fe réduit.
En effet, voyons l'homme en adion, fai-
fent ufage de fes facultés intellectuelles
pour travaillera fa confervation & pour amé-
liorer fcn état; nous n'avons pas befoin de
prouver que c'eft là fon but , ou en d'au-
îies ternies , qu'il n'afrire qu'à être hcu-
leux; n'a-t-il point de choix à faire dans
les moyens ? Toutes fes actions font-elles
également propres à le conduire à cette fin?
K'y en a-t-il point qui l'en éloignent ? Il eft
évident qu'il y a tel ufage de fes facultés
f^ui n'eft propre qu'à le plonger dans le
malheur, & qu'il ne s'approche du bonheur,
qu'en fa-fant un uE-gc tout différent de ces
juç-mesfaçuUv^s. Le choix des avions qui, dan*
L I T T R £. 147
juftice par rapport aux vrais intérêts
de rhomme , & fait voir que de fa

leurs effets prochains ou éloignés, ont des fui-


tes réellement avantageufes à l'homme , \ ciià
ce que prefcrit comme en niê-
le droit naturel;
me-tems il défend les actions dont les
lui
cftets font nuifibles en diminuant ou dé-
,

truifant fon bonheur. La loi pofitive peut


donner la fanclion au droit naturel en ajou- ,

tant des peines pofitives aux peines natu-


relles inféparables du mal moral, ou des
lécompenfes pofitives à celles qui font na-
tureliemcnt attachées au bien mor^.l , aux
actions conformes a la nature de l'homme ;
mais elle ne fait pas la différence de l'un
&: de fautre; elle Ctéç aufli peu ce droit,
qu'elle crée l'homme.
La nature humaine eft une par-tout, elle
fe développe & fe perfectionne par les mé«
fjies moyen*;; par-tout, elle Cicquiertlebon.

heur dont elle, eft fuiceptible par îe même


ufage de fes facultés; donc le droit naturel
eft un, & le même, pour toute l'efpece
humaine.
Tous les philofophes qui ont médité cei:te
matière , ont cherché un principe général
pour pouvoir en ds:duire les maximes par-
ticulières qui doivent fervir de règle aux
ac'tions de l'homme. Les uns font partis do
l'idée du bonheur pour marquer à l'homme
,

l'ordre dans fa conduite :


qu'il doit fuivre
les autres ont confidcré la perfec\ibilité de
l'efptce humaine , comme le fondement de

P 6
^4^ Lettre.
nature il ne peut devenir injufte fans
, ,

devenir malheureux. Semblable à un

la morale. L'homme veut être heureux par ;

conféquent, difentles premiers, il doit di-


riger fes adions libres vers ce but: or tou-
tes fes actions ont un rapport néceiraire avec
la hn à laquelle il ne peut pas renoncer ;
le choix n'en eft donc pas indifférent. L'hom-
me eft fufceptible d'être perfecftionné dans
fes facultés corporelles & intelleduelles
ont dit les autres , de l'état d'ini-
pL-ur palTer
perfsciion dans lequel né , à l'état où
il eft
il peut parvenir par l'uf-ige bien entendu
de fa liberté; il doit néceffdirement fuivrc
un ordre d'actions dont le choix n'eft pas
arbitraire ; car il eft évident que certaines
adions tendent à le rendre plus parfait, &
d'autres à le détériorer.
Si Vgw veut confidérer en détail, quelles
font les adtions dont les effets perfedion-
nent l'homme, on verra que ce font préci-
fément les mêmes qui lui font pre(crites par
Je foin de fan bonheur, de manière que le
foin de travailler à fa perfedion , & celui
de fe rendre heureux , lui font parcourir le
même cercle ; d'où il fuit , qu'à ne confi-
dérer le bonheur que fous le point de vue
où il eft notre ouvrage , le plus fage des
hommes , eft auiïi le plus heureux. Cela
nous fait voir clairement, que ces deux prin-
cipes ne font que le même objet envifagé
fous deux afpects diiférens. Ils démontrent
Tan & l'autre que les règles de la morale
Lettre. 54^
athlète vigoureux qui arrache des mains
de fes ennemis, les armes qu'ils avoient

font fondues fur la nature de l'homme &


fur Tes rapports invariables avec l'univers,
loin de tirer leur origine de la législation
pofitive.
Mais fi nous confidérons , comme on doit
le faire, les rapports plus de
particuliers
l'homme, nous faifons attention qu'il n'eft
fi

qu'un être dépendant de celui qui lui a


donné l'exiftence qu'il fait partie du fyl>ê-
;

me de la création , & qu'il y occupe un polt'c


ciunt il doicrépondre à celui qui l'y a placé,
nous verrons naître de ces rapports des
conféquences qui conduiront au même ré-
fuhat, nous verrons que l'homme, dans Tes
aétions libres , doit concourir aux vues de
celui qui a ordonné le fyfréme pour l'avan-
tage des êtres întelligens & fenfibles , de
qu'en rempliffant ce delTein, aura encore
il

à exécuter ia même fuite d'opérations qui


lui étoit déjà prefcrite par le foin de fon
bonheur & par celui de travailler à fe per-
feâionner. Cette dernière manière d'envi-
fager les fondemens du droit naturel eftauili
contraire que les deux autres à la préten-
tion de ceux qui veulent faire dépendre les
prircipes de la morale des loix pr.fîtives. Le
code du législateur éternel n'eft pas feule-
ment écrit dans les livres fiints , il l'clt

d:ins l'ordre de la nature, & fa volonté nous


cft également manifeftée dans h conftitution
J50 Lettre
pris pour ie combattre M. le Chan-
,

celier fait fervir au triomphe de la vé-

de l'homme &
dans les rapports qu'il a avec
le relie des créatures.
Voici comme s'explique fur cette matière
intéreffante l'orateur phiiofophe dans fon
traité de la république. " 11 eft, dic-il, il
5, eft une loi animce, une raifoii droite,
„ convenable à notre nature répandue dans ,

„ tous les efprits loi conftance, éternelle,


:

., qui par fes préceptes , nous dicte nos de-


,

„ voirs , qui , pa; fes dcfenfes, nous dé-


„ tourne de toute tranfgreîTion ; qci , d'un
,, autre côté, ne commande ou ne défend
,. pas en vain, foit qu'elle parle aux gens
„ de bien , ou qu'elle agiife fur l'anie des
„ méchans loi à laquelle on ne peut en
:

„ oppofer aucune autre, ou y déroger, &


„ qui ne fauroit être abrogée. Ni le fénat
,, ni le peuple n'ont le pouvoir de nous

,, affranchir de fes liens; elle n'a befoin


^, ni d'explication ni d'iaterpréie. autre qu'el-
5, le-mêrne loi qui ne fera jamais difié-
:

,, rente à Rome , différente à Athér.es ;


,y autre dans le tems prefent autre dans ,

„ un tems poftérieur unique , tou-


: loi

„ jours durable & immortelle , qui con-


,5 tiendra toutes les nations & dans tous
,, les Par elle , il n'y aura jamais
tems.
„ qu'un maître ou un docteur commun, un
5, roi ou un empereur unîverfel c'eft - à- ,

,, dire Dieu feul. C'eft lui qui eft; l'inven-


,, tcur de cette loi, l'arbitre, le véritable lé-
Lettre. 3fi
rite les moyens mêmes qu'une faulTe
philofophie employoit pour faire pré-

5î gislateur. "Quiconque n'y obéira pas , fe


,, fuira lui-méine , mépriiant la nature de
„ l'homme & par cela féal il fera livré
; ,
,

„ aux plus grands tourmens , quand même


j, il pourrcic éviter ceux qu'on appelle des
,, fupp lices. „
Ainfi cet orateur philofophe a fort bier»
fu deméier le carndtere propre des loix na-
turelles qui les diftingue de toute loi pou-
tive foit divine foit humaine, qui con- &
fuie en grande partie d;ins leur immutabilité.
Les loix n:-;ture!les font d'une néceirué in-
difpcnfable. Les loix pofitivcs font arbitrai-
res. Il eft tellement de la nature de notre
entendement , de pouvoir connoitre les obli-

gations qu'elîe nous impofe, qu'il n^yaque


les paffions déréflées & les faux préjugés
qui nous empêchent de les appercevoir; au
lieuque les ioiv purement politives dépen-
dent de volonté libre & muabîe du lé-
la

gislateur: elles n'ont point de rapport né-


ceiTaire avec la nuture de notre ame , tii
avec les premiers principes de nos connoii-
fances. Vx: une confcouence inévitable, la loi

riaturelle oblige pir elle même tout homme


qui jOii- fufage de la raifon , par ceLi
(\t

feul q'j'elle empreinte dans fon ame ,


eft

indépei d mment de toute autre nodilca-


tion; ij lieu que le ciioit pofitif, foit divin
foit humain, n'ocl'ge qu'i:utant qu'il eft no-
tifié par une promulgation extérieure , 6c
^ft Lettre.
valoir l'erreur. Eile croyoit trouver
dans Pamour-propre de quoi renverfer

qu'il n*a proprement force de loi que par la


publication qui en eft faite.
Cette loi que nous portons au-dedans de
nous-niéine , étant une participation de la
loi Dieu & qui eft Dieu
éternelle qui eft en
ir.éme 5 pour objet, non plus que
elle n'a
ia loi ércnelle, que ce qui ell eUentielle-
ment conforme à l'ordre. Elle n'ordonne
que ce qui eft jufte & ne défend que Fin-
juite. Dans les loix ncfirives , c'eft la dé-
ft^SQ qui fait rinjulte. donc que les
11 faut
loix pofic'ves foient accompagnées d'une
fanction qui captive la liberté de l'homme
& la porte à fe foumettre à fes devoirs que
le législateur auroit pu ne lui pas impofer.
Mais les loix naturelles étant des loix në-
cedaires fondées fur la nature de Dieu & de
l'homme, des loix que Dieu n'auroit pas
pu ne pa'o impofer aux hommes, fins fe re-
noncer lui-même; ces loix, dis-je, poruent
leur funclion avec elles. Elles font obliga>
toires à l'égard de tous les hommes. Elles
obligent toujours puifqu'elles font immua-
bles & indifpenfables. Elles prefcriventpat
leur nature l'ordre qui doit régner parmi
tous les êtres. Avant même qu'aucun fok
forti des mains de Dieu , avant qu'il y eût
des hommes, les devoirs de l'homme en-
vers Dieu , envers lui-i-néme , envers fes fem-
bîabies , étoient d^ja ftxes 6: détermines ir-
révocablement. Ces devoirs font tels parce
Lettre. ^^^
lé loi naturelle ;il prouve au contraire ,

que ce même amour-propre , à moins

que Dieu eft Dieu , & qu*arbitre de l'univers


& créateur des hommes , il a fans doute
droit de leur impofer des loix. Ils font tels,
parce que les hommes doués d'intelligence
enentiellcment libres, ^ dépendans de l'E-
tre fupréme qui les a créés & qui les con-
férée à chaque inftant, peuvent connoitre
ces loix , s'y conformer, & n'ont aucun
prétexte légitime pour s'en difpenfer. Dieu
étant kii-niéme fauteur de l'eiTence & de
rétat de l'homme , ne peut ordonner & dé-
fendre les chûfes , qu'aucant qu'elles ont
une convenance & une difconvenance né-
ceiTdire avec l'efTence & l'état de l'homme.
Notre conftitutîon étant une fois réglée par
fa volonté inHnie & immuable , il nefauroit
rien changer aux loix naturelles ni en dif-
penfer. C'eft en Dieu une glorieufc nécef-
fité que de ne pouvoir fe démentir lui-mê-
me c' eft une forte d'im.puiîTance , faulTc»
:

ment ainfi nommée, qui bien loin de met-


tre des bornes à i^çs perfections ou de les
diminuer , les rehauile & en marque toute
l'excellence. En un mot , h faine philo-
fophie nous enfeîgne que l'Etre fuprême
avoit eiïentiellement la liberté de créer
l'homme ou de ne le pas créer; mais que
s'étant déterminé à créer un être tel que
l'homme , il ne pouvoit , fans fe contre-
dire, lui rien ordonner qui fut oppofé à fa
nature " de telle forie , comme dit Bar-
3r4 L E T T R E.^

qu'il ne foit pervertiou égaré parles


paflîons , prefcritnacureilement Tobter-

5i beyrac, {"Note fur Piifendorf ^ Liv. i,


,, c. I. ) que fi les loix naturelles dépen-
5, dentoriginairement de Tinltitution di-
5, vine ce n'eft pas d'une inftirution pu-
,

5, renient arbitraire, mais d'une inflitution

,, fondée fur la nature mène de l'homme: ,,


l'on pourroit auffi ajouter , fur jes attri-
buts de Dieu même.
L'obligation d'obéir à la loi civile trouve
auffi fon fondement dans la loi naturelle ,
puifque la conftitution même de notre na-
ture exige que nous vivions dans quelque
fociété civile,& que toute fociété fuppofc
néceiïairement des loix ; il faut donc que
Dieu exîge de nous l'obéiiTance aux loix de»
fociétés dans lefqueîles il nous a fait naître,
ou auxquelles nous nous fommes légitime-
ment attachés.
Si la loi naturelle femble avoir perdu quel-
que chofe de fon empire dans l'état civil ,
comme l'obferve un favant Magiftrat , fi elle
n'a pas, comme autrefois, un for extérieur
connu fous le nom de tribunal des mœurs
il fera éternellemeat vrai que les loix civi-
les empruntent d'elle le pouvoir d'obliger
l'homme par le lien intime de hconfc'ence,
& que toutes les loix reconnoifTent-pourfou-
veraine cette première loi. Ainfi on a eu
raifon de dire que li législation, même ar-
bi:ra!re , n'ell au fond que la loi naturelle
afîbrtie à l'état civil & modifiée par les cir-
Lettre, 5rf
vation des règles de la juftice. S'ileft
naturel à l'homiTie de s'aimer, ii n'eft
pas moins certain que cette inclination
naturelle & dominante ne manque ja-
mais elh eil docile aux leqonsdela
, (î

raifon , de prendre la route qui la con-


duit plus fiirement à la jouurance de
fonolDJet, c'ell-à-dire , à la iilicicé.
De ce principe incontelbible , TilluC.
tre auteur conclut qu'il y a d^s de-
voirs réels & nullement arbitraires »

que rhomme eft obligé de les accoin-


plir pour vivre d'une manière confor-
me à fa nature & pour devenir auili
parfait & aulfi heureux qu'il ell fuf-
ceptiblc de l'être. M, le Chancelier d'A-
gueifeau déduit de ces vérités primiti-
ves , toutes les règles générales du droit
naturel , foit celles q'ie la raifon dids
à la fociété univerfelle du genre hu-
main, foie celles qui ont pour objec
ces fociétés moins nombreufes qu'on
appelle nations , foie eniin celles qui
doivent diriger chaque particulier. Ainii
Pamour-propre , ou ce fentiment na-

coPiftances des lieux , des tenis & des per-


fonaes. Le droi: romain, dans Ces coacra,
riétés, cherchoit toujoursà fe rapprocher
d'elle, &
ne l'a jamais violée fais fein»
l'on
drc au moins de l'exécuter.
55^^ Lettre.
turel qui nous attache invinciblement
à nous-mènie & qu'on repréfente, lor{^
qu'on le confiderc en oppoficion avec
rainour de Dieu, comme l'ennemi de
tout devoir & de toute juilice, en de-
vient au contraire le principe & l'ap-
pui quand il eft docile à la raifon &
,

conforme à l'excellence de notre na-


natiire.
Après avoir conduit Ton lecteur par
la route de l'amour-propre (a) juf-
qu'à cette règle primitive qui cii: le fon-
dement de tous les devoirs, M. le Chan-
celier élevé plus haut Tes regards «&
fes penfées. Il contemple la juftiee eu
elle-même j il en étudie la nature & les
caradleres elTentieis, indépendamment
des difpofitions &des mouvemens qu'un
amour raiibnnable de loi- même infpire
à rhomm.e pour conduire à la per-
le
fecflion & à la félicité. Il îaconfidere
ici moins comme la fource de notre
bonheur que ccmrne la règle de nos ju-
gemens & de notre conduite. Il s'oc-
cupe fur-tout à établir cette vérité in-
contcitable qu'il y a une jufrice na-
turelle, une règle fupérieure qui pré-
cède toutes les inftitutions humaines.

( rt ) Voyez les remarques du Tome, II.


Lettre. 55*7

& peut feule donner îa véritable me-


fure de nos devoirs & une notion julle
des vertus & des vices. A ce préjugé
que ce fentimenc uniforme & invaria-
ble fournit en faveur de la juftice pri-
mitive & de la loi naturelle , rilluftrc
auteur fe propofoit de joindre des preu-
ves directes & convaincantes puiiées
dans le fond même du fujet. Il devoit
prouver qu'indépendamment de] nos
intérêts & de nos opinions , il y a un
ordre éternel , immuable , règle de tou-
tes les intelligences Fondement de tous ,

les devoirs modèle de toutes les loix ,


,

principe de toute morale fupérieur à ,

toutes les inlHtutions (Scinaccelfible aux


attentats des mcchans. Et comme cet
ordre naturel eil en Dieu ou plutôt ,

eft Dieu même , c'ell aulfi dans ce pre-


mier Etre principe de tous les êtres
,

que M. le Chancelier d'AguelRau avoit


deifeni de le conildérer. Les philofophes
payens eux-mêmes ont reconnu qu'on ,

ne fait que d'inutiles eiïbrts pour trou-


ver le premier principe de la jultice
tant qu'on le cherche hors de la divi-
nité. En eifet , il n'eft puint d'obliga-
tion véritable , fans une loi proprement
dite , point de loi fans un Icgislatcur
qui ait droit de commander & de con-
3^8 Lettre.
traindre : & fî l'on n'envifage pas l'E-
tre fuprême comme auteur des rapports
d'où découlent les loix de la nature
comme h protedeur & le vengeur de
l'ordre éternel, morale & la légis-
la
lation n'ont plus qu'une bafe chance-
lante & une faulfe origine.
M. le chancelier d'Aguefleau , con-
vaincu de cette vérité regardoit l'Etre ,

fuprème comme la première fource des


loix naturelles 5 & il étoit perfuadé que
l'on ne peut avoir une jufte idée de
Dieu , fkns connoitre qu'il a le droit de
mettre des bornes à ruHigc de nos fa-
cultés intellecluelles & morales. En
effet " avant que de connoitre cet
,

„ Etre fuprème , comme le dit le fa.-


^ vant Leibnitz où , en faifant abfl
,

„ tradtîon de fon exigence , nous ne


55 voyons rien d'affez grand pour mé-
„ riter que nous lui falfions hommage
5, de la foumiiiion de nos volontés :
„ rien d'aiFcz jofte pour être une re-
55
gle que nous croyions ne pouvoir
53 nous difpenfer de prendre pour re-
33
gle. Noire liberté cette noble fa- ,

^ culte qui vient du fond de notre na-


,3 ture , ne trouve encore rien dans la
j5 nature des chofes qui ait aflez de force
^ pour la gêner : les rapports de ^o«-
Lettre. 3f5
„ d'ordre, de beauté, d'/jo?/-
vsn:*ncg ,

^ néteié auxquels Te réduit alors le

„ jujie demeurent autant d'idées fpé-


5

^ culatives , juO.ju'à ce que nous fa-


„ chions que celui qui eft l'auteur de
„ la nature des chofes & de laraifoiv
,

j5
qai nous les y découvre & qui ap-
^ prouve o'Ê'/i?
, que nous y confor-
55 mions nos mouveniens extérieurs &
,3 intérieurs. Là commence le devoir :

^ la volonté de l'Etre fouverainemens


5^
partait eft la règle de la nôtre , &
„ celui qui nous a fait tout ce que
„ nous Tommes , peut fans doute exi-
,j
ger que nous ne falîlons pas tout ce
„ que nos caprices pourroient nous
^ fuggérer. Après avoir trouvé dans fa
„ volonté le fondement de robiigation|,
„ nous trouvons enfuite dans fa bonté
^ & dans fa puiifance les plus grands
„ motifs d'utilité pour nous encoura-
„ ger & nous porter eiïicacement à
^ nous acquitter de tous nos devoirs.,,
C'eit ainlî que la faine philofjphie
s'explique fur la première origine des
loix & le f^ndemeîit de l'obligation
moTale. C'eft dans l'être fuprème qu'elle
nous apprend à chercher l'idée primi-
tive & elfentielle qui nous fait difcer-
ncr le bien eu mal , le jufte de l'injufte.
3^0 Lettre.
Ce n'cft pasque la nature de Thomme,
comme robferve un phiîorophe chré-
tien , la coniHtution de l'univers mo-
ral, les idées de convenance gravées
dans tous les efprits , les lumières de
la raifon , les imoreilions de la con-
fcience ne nous oifrent des règles peur
réparer le vice de la vertu. Mais ces
règles ne ront telles, <k ne méritent no-
tre ioumiJion, qu'autant qu'elles font
fubordonuées à une reg'e fupérieure
qui efl: la fouveraine juftice de Dieu.
C'eft de ce premier principe qu'elles
empruntent l'éclat dont elles brillent,
le droit qu'elles ont d'exercer fur nous
leur cenfure & de nous aiîuiettir à leur
empire. M. le Chancelier d'Agueifeau
étoit perluadé que c'étoitles dépouiller
de leur principale force que de lesifo-
1er , comme entièrement indépendantes
du fuprème légi^laceur.
Perfuadé que tous les êtres raifon-
nables dépendent eirentiellement de ce
divin légis'ateur , & qu'ils éprouvent
à chaque inftant les heureux eilets de
cette dépendance , ce di^ne macriftrat
re^ardoit comme un devoir indifpen-
fabie cet hommage univcrfei qui n'clt
que l'amour de là fouveraine bonté.
Cette vérité capitule , .que la corrup-
tion
Lettre. 361
tîon des hommes a cherché vainement
à ébranler , étoit la règle de fa con-
duice , & fdifoic fouvent l'objet de Tes
entretiens. Auifi le célèbre M. Domat
qui le confulca fur le plan de Ton ou-
'Vr.ige , n'a cherché que dans la divi-
nité l'origine des loix civiies. Ce fa-
vant Jurifconfulte , d'après les confeils
de M. le Chancelier d'Aguelfeau , éta«
blic dans fon ouvrage, que la loi qui
commande à l'homme la recherche &
Famour du fouverain bien, doit être
régardée comme le fondement & le pre-
mier principe de toutes les loix. Il
fait dériver de cette première loi celle
qui nous oblige de nous aimer les uns
les autres, & lie à ces deux premières
loix toutes celles qui doivent diriger
les hommes dans toutes leurs adions.
Comme ces loix primitives 8c éter-
nelles (a) ne font pas uniquemeiit

(a) " Ou fouvent confondu deuxcho-


a
fes fort différentes, l'exifteace des loix na-
turelles avec leur promulgation. 11 eft biea
vrai qu'elles n'ont pu être intimées avant
qu'il y eût des efprits capables de les con-
lîoitre & de leur obéir ; mais elles font plus
anciennes que ces êtres. Elles font nécef-
faires & éternelles. Avant qu'il y eût des
hommes fur la terre., il exiftoit une règle
Tome IF. O
ii^Z L E T T R î.

fondées fur l'idée de Dieu , & qtie pîa-


iieurs entr elles ont un rapport direct
avec la nature même de l'homme M,
,

Chancelier d'Agueifeau s'attacha foi-


le
gneufement à fonder les repHs du cœur
humain & à découvrir les reiforts fe*
crets qui le mettent en mouvement ;
il regardoic cette connoiifance comme
la meilleure introduction à l'étude de^
,loix. En effet, on a vu dans tous les
fîecles les phiîofophes paifer de l'étude
de rhomine à celle des loix , & les lé-

felon laquelle les êtres raifonnables , fi ja-


mais il yen avoitdetels, feroient obligés à
remplir certains devoirs, à honorer & aimer
leur créateur, à faire un bon uPage de leur
intelligence 6c de leur volonté. Si le genre
humain eût exifté un million de fiscles avant
l'époque connue de la création , il auroit
trouvé , en fortant du néant, ces loix im-
muables fur lefqueîles les êtres doués de la
laifon font tenus de mefurer toutes les pen-
sées de leur efprit & tous les mouvenicns
de leur cœur. Renontez auffi haut que vous
voudrez , il fera impolfible d'imaginer un
inftant où les principes du droit naturel ,
les rapports des & des figures
nombres
n'aient pas parce qu'en effet , ces
exifté ,

.principes & ces rapports font éternels , im-


muables , indépenduns de tous les lieux &
de tous les temps. „ Foyez rEJfai fur ÎA
Jkvi prudence itniveyjel/e. .,,|
Lettre. 3^^
ghiateurs profiter à leur tour des pro-
grès de la morale, & en faire la bafe
de leurs inftitutions. Ainfi rien n'étoit
plus digne des recherches d'un Magif-^
trat philofophe que la matière traitée,
dans l'ouvrage des méditations , où les
vérités de la morale univerfclle font ap-
profondies avec la fagacité la plus in-
génieufe, & fe prêtent un mutuel ap-
pui.
Rien ne feroit plus contraire aux,
que de vou-
règles d'une faine critique ,

chaque article de cet ou-,


loir difcuter
vrage avant que d'avoir vu Penfembie
de toutes les parties qui font liées l'une
à l'autre, l'enchaînement des preu-
8<.

ves qui les appuient. Il e(l impolîibie


de tout dire & de tout éclaicir en mè-
me-terîis; car les vérités ont enti'eîles
trop de liaifon. A force de vouloii:
tout écîaircir on confondroit toutj &
peu de phrafes échappcroient à la cen-
fure , s'il étoit permis de les ifoler ;.
c'eft par une telle manœuvre que des
ciitiques de mauvaife foi ont fouvent
trouvé le fecret d'imputer à l'écrivain,
le plus fage & le plus conféq Lient l'er-
reur même qu'il refutoit dans fon ou-
vrage. Par exemp'e, lorfque M. le
Chancelier d'Aguclîeau traite de la li-
Q.2
3^4 Lettre.
berté , cette faculté eflentielîe à l'hom-
me , & avec fa fupério-
qu'il rétablit
rité ordinaire qui ne fa-
; des efprits
vent pas combiner & qui ne veulent
pas tout lire , pourroient croire qu'il
ne reconnoît dans rhomme aucune dé-
pendance à l'égard de Dieu ils fe trom- :

peroient néanmoins puifque l'auteur, ,

dans un autre endroit de fon ouvrage,


s^explique clairement fur la néceffité de-
©ette dépendance. Mais faudra-t-il exi-
ger qu'un auteur falfe à tout moment
des digreiîîons pour ajouter des cor-
rectifs ou pour concilier ce qu'il dit-
avec ce qu'il a déjà dit lorsqu'il trai-
toit matière ex profejjo. Une telle
la

méthode ne feroit propre qu'à rendre


un écrivain prolixe & fouvent en-
nuyeux , & à faire perdre de vue la
chaîne de fes idées & le fil de fes rai-
fonnemens. Ceux qui voudront juger
avec équité de l'ouvrage des médita-
tions , doivent donc le lire en entier
avec cette attention fuivie qu'exigent
des matières abftraites & compliquées ;
c'eit le feul m^oyen d'avoir une jufte
idée du plan & des principes de l'au-
teur, &
de pouvoir apprécier la mé-
thode lumineufe & la fagacité avec lef-'
quelles il analyfe les opérations de l'a*'
L ET T R E. ^6^
nie, & en tire les conféquences les plus
jijftes & les plus ingénicufes.
Philolbphe & orateur tout à la fois,
M. le Chancelier d'AguelIeau faitéclor-

ré la lumière dans l'eTprit de Tes lec-


teurs , & réveille leur !attentîon par
des im^^ges fenfibles &. frappantes qui .

etnbeiliilènt la raifon , fans Téblouir ni


régarer. La niv'^rale de fes méditations, •

e(t une morale faine, inftri: clive , &'


d'autant plus propre à rendre l'homme
meilleur, qu'elle rend l'accompliiicment
de fes devoirs inféparablede fes intérêts
les plus eirentiels. Elle réunit encore
Pavantage précieux de nous conduire à
à la révélation , & c'eft effcdivement
le terme où M. d'Aguefîcau fe propo-

foit de conduire fts lecteurs (ci). La

( fl ) Le mélange perpétuel du vrai & du


fnux ^qu'on trouve dans les anciens philo-
fophes les plus eftimés & dans les législa-
teurs les plus cclebres, les fauiTes opinions
du Portique, du Lycée & des Eclecfliques
même qui avaient la liberté de cho^Tir ce
qu'ils trouvoient de meilleur dans la doc-
trine des différentes écoles , les erreurs ca-
pitales des Ciceron des Epictete , des Alarc-
,

Aurele fur les devoirs principitux de la créa-


ture envers fon créateur, les folies & fou-
Tcnt même les atrocités que ks ^atio^<^ les
^\u3 éclairées méloient à leurs cérémonies
3^- L E T T R E.

méthaphyfique y eft dépouillée dé ton--


tes ces vaines fubtilités qui ne fervent-

religieufes, les écarts des auteurs modernes-'


les plus profonds, tels que les PuffendorF
& autres, fur des points importons du droit
naturel , enfin le fyftéme abfurde .y defef-
pérant de pluiieurs écrivains ténébreux qui
n'offrent pour toute confolation à l'huma-
nité fouffrante (Scmalheureufe, que l'attente
du néant, &
qui s'imaginent encore nous
gratifier de nouvelles lumières , & répandre
le calme fur le cours de notre vie en nous
jettant dans les doutes & les perplexités les
plus triftes fur les objets les plus impor-
tans de la morale , tous ces divers égare-
niens de Tefprit humain dont l'hiftoire de
tous les fiecles eft remplie , nous ramènent
à la néceffite indifpenfable de la révélation,
&. fervent à démontrer qu'un fyftéme de
morale complet & fans tache eft un édifice
qui. furpaffe les forces de ^Fefprit humain,
& qu'on ne parviendra jamais à élever fans
le fecours de la révélation divine. Mais
cette révélation , le plus grand bienfait que
Dieu ait accordé aux hommes , eft revêtue
de toutes les preuves & de tous les earac-
teres qui nous en montrent l'origine célefte.
Et c'eft à la raifon feule qu'il appartient
d'apprécier ces preuves & de difcerner entre
une révélation vraiment divine , & toutes
celles que les hommes ont inventées. Ainlî
]^1, le Chancelier d'AgueiTeau a voit droit de
éir? ^ue tous les coups ^u'on portoit à la
Lettre. s&7.
<ju'à la dégrader , k à mettre des mots
à la place des chofes. On iiV trouve
auifi aucune de ces opinions (ingulie--
r.es &
dangereufes qui fegiiilenclî fou-
vent dans nos fyftèmes modernes &
que la licence du fiecle n'a maiheureu-
fement que trop multipliées. M. la
Chancelier d'AguelTeau a non- feulement
évité tous ces diiférens écueils où tant»
d'autres ont eu le malheur de faire nau-
frage ; mais il fournit encore à fès lec-
teurs moyens infaillibles de s'en éloi-:
!es

gner de repoulTer en nième-tems les>


Se
attaques des détradeurs de la loi natu-..»
relie de la morale & de la ré\ c'iaiion.
,

raifon, retomboîent fur h


fi on la fuppofoît incapable de nous éclairer
fur ce qu'il nous importe le plus de con--
npitre nous n'aurions plus de règles cer-.
,

taines ni de principes folides.Dieu nous


a créés raifonnahjes avant de nous rendre
chrétiens. Celui donc qui profcriroic la rai-.
fon pour n'admettre de certitude que dans'
la révclan'on , éteindroit tout à la fois ce?'
deux fl mbeaux , & feroit là nlêrre chofe,
comme le dit un philof'ophe célèbre , M.
Locke, que s'il vouloir perfuader à un hom-
me de s'arracher yeux pour mieux re-
les
cevoir, prir le n-o;>en du télcfcope , la lu-
'

mière éloign^-e d'une étoile qu'il ne pour-


^
roit voir par le fecours des ysux.
3^8 Lettre.
La fervîn
leclure des méditations
à ramener aux vrais principes delà mo-
rale, ceux que lesibphifmes d'une faulfe
phiioiophie ont égarés. Apprendreaux
hommes que l'accomoliiTement de leurs
mféparable du vrai bonheur,
dcv<-)irs elt
c'ell le moyen le plus efficace de leur
faire rerpecîer les îoix & d'affermir par
ce moyen la tranquillité publique. M.
le Chancelier d'AgueiTeau ne pouvoit
donc pas traiter une matière plus in-
téreir^nte, n\ faire un meilleur ufage
do la facilité de fon génie & delavafte
étendue defcs connoilTances..
Cette univerfalité de ta'ens & de con«
iioiifances qui a flut fi iouvent com-
parer M. le Chancelier d'AgucfTeau au
célèbre Leibnitz , a toujours été admi-
r-ée de Tes contemporains & le fera en-

core davantage de la poftérité. Mais


rien ne fera plus propre à exciter ce fen-
timent que la ledure de fes médita-
tions. On aura toujours de la peine à
concevoir commentée digne Magiftrat,
nu milieu de tant de fondions péni-
bles qui ne lui laiir)ient prefque pas de
loifir, a pu traiter à fond tant de quef-
tions importantes de jurifprudence, ré-
diger tant de Ioix utiles à fa pntrie ,
eompDfer tant de ch^fs d'oeuvres d'élo-
Lettre. 3^
qUence , & joindre encore à ce travail.
immenfe plufîeurs autres ouvrages dont
l'objet appartient à ces hautes fciences
dont chacune exige qu'on s'y Uvre
tout encier 5 & qui n'ont entr'elles que
des rapport é'oignés. Philoiopherubii-
me, Jurifconfulte profond, parfait Ora-
teur, Hillorien élégant & impartial (a) :

(rt) Un écrivain périodique (Mercure de:


France^ tome 2, Avril 1777 > P^^^ 77-)

n'a cté que l'interpréLe des deiirsdu public,


en invitint le^ dépoficaires de> ouvrages de
M. le Chancelier dMgueHeau à publier la
vie de M. dA^ueiTeau fon perc , monu-
ment prjcieux de la pieté filiile de ce grand

Î70inme. Les perfonnes qui en ont lu le ma-


nu fcrit avouent qu'on ne fait lequel des
,

deux de l'hiftoriea ou du héros, on doit le


plus admirer. La lecture de cette vie prouve
d'une maîiiere fcnfibli , que Al. le Chan-
celier d'Agueiïeau avoit eu raifon de dire .

qu'il devoit tout au bonheur d'avoir eu un


tel père, & d'avoir trouvé dins l'objet de
fon refpect & de fa tendreiTe un modèle (i ,

parfiit & fi digne d'être imité. En effet , .

ce refpectible Magiftrat avoit fu réunir dans .

un degré éminent les vertus patriotiques & .

religieufes aux tilens fupérieurs d'un hom- .

me d'Rtat. Il avoit, comme le die l'auteur .

de l'éloge couronné de M. le Chancelier ,

d Agueffeau , tout le mérite que les gran-


ds» places fuppofent, mais qu'elles jxe don-^.-j
370 Lettre.
ii excelloit également dans tous les gen-
res : chacun de ceux où il s'exerqoit,

nent pas, InaccefTible aux paffions qui tour-


mentent la plupart des hommes d'un défin- ;

téreiTenient fans exemple joignant à l'atta- ;

chement le plus fcrupuleux pour la juflice,ra-


mour le plus tendre pour fa patrie; ennemi
de l'oftentation dans les fervices qu'il ne
cefTa de rendre àl'Ecat, & jamais plus con-
tent que lorfqu'ii pou7oit goûter le plaifirfi
pur , m^is fi rarement goûté , d'être l'auteur
inconnu de la félicité publique toute fa :

vie ne fut qu'un tilTu d'actions mémorables


dignes de pafTer à la poflcrité. Que de
grands hommes , dont les vertus fe feroient
comme naturalifv^es d^ins les familles, fi Ton
avoit toujours eu le foin de les éterniferpar
des monumens durables *'
Si le fils d'un !

„ homme en place , dit un écrivain mo-


„. derne, étoit obligé d'écrire lii vie de foa
,,- père ; cette inftîtution , en ouvrant une
„ nouv'eîle carrière à la piété filiale, pour-
5, roit devenir le frein le plus puifTant con-
,,'tre corruption des mœurs. Quel eft
la

,, le père qui fâchant que fon propre fils


„ fera forci d'écre un jour Con hiftorienvé-
„ ridique , n'acquerroit pas (Quelques ver-
5, tus , ne feroit pas quelques bonnes ac-
yy tions , dans la vue au nui is de n'écrc
„ pas déshonoré p-ir celui même qui doit
„ -perpétuer fon nom. „
M. le Chancelier d'A:^ue{reau a laifTé auOfi

fl«« manufcrit curieux fur plufieurs événc*'


Lettre. 371
.fembl^it être celui pour lequel il étoit
né. Auiîi confommé dans toutes ces
dijférentes connoiirances , que s'il n'en
avoit cultivé qu'une feule , il fournif-
foit à tous ceux qui s'y diftingu oient
des nouvelles vues pour les porter à
leur dernière perfection : & ce qui au-
roit exigé la vie de plufieurs hommes,
n'ctcit pour luiqu'un limple délaife-
ment qui lui donnoit de nouvelles for-
Ces pour remplir les fonctions pénibles
& glorieuf^s de fon minitlere.
Mais je m'appercois que ma lettre
commence à devenir trop longue y je ne
poiuTerai pas plus loin ces réflexions.

Jq en vous alfurant que tous


finis
les leclcurs iuLtruits porteront !c même
jugement que moi des méditations phi-
-lofbphiques, fauront gré aux éditeurs
de les avoir publiées , »Sc ne manque.

niens de rhiftoiL-e de fon tems , où Ton


trouve une foule d'anecdotes intéreffantes.
Les dépofitaires de ces manufcrits fe déter-
miiîeroie«t[' peut-être plus fecilement à les
publier, s'ils pouvoient recouvrer plufieurs
pièces qui en font partie & qui font reftées
entre les mains de ceux à qui elles ont été
-communiquies.
J7^ Lettre.
ront pas de regretter que cet excellent
traué de métaohyàqLie & de morale
n'ait pas été conduit a ia perfection.
Je luis , &.C.

Fin du 7 orne IV.

APPROBATION.
«l 'Ai examiné l'ouvrage intitulé: Mè^
dit citions philojophiqiies Jtir r origine de
Ja Jiijiice ^ &c. Par M. le Chancelier
d'AGUESSEAU. Je n'y ai rien trouve
qui puilîe en empêcher l'impreliion.
Yverdon ie 8 Avril 1780.
E. BERTRAND,
Cenfeurm
û