Vous êtes sur la page 1sur 30

L'IMPLICATION DE THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277

Author(s): Roland Hissette


Source: Recherches de théologie et philosophie médiévales, Vol. 64, No. 1 (1997), pp. 3-31
Published by: Peeters Publishers
Stable URL: https://www.jstor.org/stable/26169922
Accessed: 29-08-2019 12:04 UTC

JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide
range of content in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and
facilitate new forms of scholarship. For more information about JSTOR, please contact support@jstor.org.

Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms & Conditions of Use, available at
https://about.jstor.org/terms

Peeters Publishers is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend access to
Recherches de théologie et philosophie médiévales

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
L'IMPLICATION DE THOMAS D'AQUIN
DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277

A la mémoire de
Dom Hildebrand Bascour

Il y a un peu plus d'un siècle, le 4 août 1879, Léon XIII1 publiait


l'encyclique «Aeterni Patris», pour recommander à l'Église entière
l'étude de saint Thomas d'Aquin, «inter Scholasticos Doctores
omnium princeps et magister»2. Peu après, le 18 janvier 1880, le pape
décidait par le motu proprio «Placere nobis» la mise en chantier
d'une édition nouvelle des œuvres complètes de Thomas3. Du point
de vue du Magistère suprême, les doctrines du Venerabilis Doctor et
Doctor Ecclesiae Thomas d'Aquin sont alors et depuis plusieurs
siècles, à l'abri de tout soupçon4.
Cela n'avait pas toujours été le cas, puisque certaines de ses doc
trines ont été combattues au moins par trois évêques, ses contem
porains: Robert Kilwardby5, Jean Pecham6 et surtout Étienne Tem

1. Pape du 20 février 1878 au 20 juillet 1903; cf. Hierarchia catholica medii et recen
tioris aevi..., vol. VIII par R. RlTZLER et F. SeFRIN, Patavii 1928, p. 24.
2. Cf. Leonis XIII Epistola encyclica, dans Sancti Thomae de Aquino Commentaria in
Aristotelis libres Péri Hermeneias et Posteriorum Analyticorum... (Opera omnia iussu
impensaque Leonis XIII. P.M. édita -= Ed. leon.- 1), Romae 1882, p. XI; texte complet
de l'encyclique, pp. III-XVI.
3. Pour le texte de ce motu proprio, voir ibid., pp. XXV-XXVI.
4. Le titre de Doctor Ecclesiae fut conféré à Thomas le 15 avril 1567 par saint Pie V
(pape du 7 janvier 1566 au 1 mai 1572; cf. Hierarchia catholica medii et recentioris
aevi..., vol. III, 2e éd. par L. Schmitz-Kallenberg, Monasterii 1923, p. 42); la déno
mination Venerabilis Doctor est attestée dans les Actes des chapitres généraux dominicains
dès 1278. Cf. J.-P. TORRELL, Initiation à saint Thomas d'Aquin. Sa personne et son oeuvre
(Vestigia 13), Fribourg 1993, p. 476.
5. Dominicain; archevêque de Cantorbéry du 11 octobre 1272 à son élévation au cardi
nalat en 1279; cf. Hierarchia catholica medii aevi..., vol. I par C. Eubel, 2e éd., Munster
(W.) 1913, p. 163. Robert Kilwardby a censuré le 18 mars 1277 seize propositions d'inspi
ration thomiste; cf. H. Denifle et A. CHATELAIN, Chartularium Universitatis Parisiensis, I,
Paris 1889, n° 474, pp. 558-559; Fr.E. Kelley, Richard Knapwell, Quaestio Disputata de
unitateformae, Binghamton 1982, pp. 9-17; J.-P. TORRELL, Initiation... {supra, n. 4), p. 444.
6. Franciscain; archevêque de Cantorbéry du 28 janvier 1279 au 8 décembre 1292;
cf. Hierarchia catholica medii aevi..., vol. I {supra, n. 5), ibid. Jean Pecham a confirmé le

) RTPM 64,1 (1997) 3-31

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

pier7, célèbre avant tout pour la censure solennelle que, le 7 mars


1277, trois ans jour pour jour après la mort de Thomas, il a pro
noncée entre autres contre 219 propositions8. On sait qu'en faisant
cela, Tempier réagissait à une demande d'enquête que, le 18 janvier,
Jean XXI9 lui avait adressée10. On sait aussi qu'à Paris même, le geste
de l'évêque a été soutenu et encouragé par un légat pontifical, Simon
de Brion11; à Nicolas III12, successeur de Jean XXI, il a lui-même suc
cédé sous le nom de Martin IV13.
Il sera à nouveau question ici de l'implication de Thomas d'Aquin
dans les débats doctrinaux de 1277 et puisque la censure du 7 mars
en a été le paroxisme, c'est elle qui nous retiendra principalement14.
Que trouve-t-on dans les 219 propositions censurées15? Un
ensemble de thèses, pour la plupart philosophiques, qui sont l'expres

29 octobre 1284 la censure de son prédécesseur; cf. Chartularium... (supra, n. 5), nos 517,
518 et 523, pp. 624-628 et 634-655; il a également prohibé le 30 avril 1286 huit autres
propositions d'inspiration thomiste; cf. F. PELSTER, «Die Sätze der Londoner Verurtei
lung von 1286 und die Schriften des Magister Richard von Knapwell O.P.», in; Archivum
fratrum Praedicatorum 16 (1946), pp. 83-106; Fr.E. KELLEY, Richard Knapwell... (supra,
n. 5), pp. 16-44; J.-P. Torrell, Initiation... (supra, n. 4), p. 445 et n. 34.
7. Evêque de Paris du 7 octobre 1268 au 3 septembre 1279; cf. Hierarchia catholica
medii aevi..., vol. I (supra, n. 5), p. 391.
8. Des livres et des écrits furent également proscrits, dont le De amore d'André le
Chapelain; cf. R. HlSSETTE, «Étienne Tempier et les menaces contre l'éthique chré
tienne», in: Bulletin philos, médiév. 21 (1979), p. 68; L. Bianchi, «Censure, liberté et
progrès intellectuel à l'Université de Paris au XIIIe siècle», in: Archives Hist. doctr. lin.
Moyen Age 63 (1996), p. 52.
9. Pape du 15 ou 16 septembre 1276 au 20 mai 1277; cf. Hierarchia catholica medii
aevi..., vol. I (supra, n. 5), p. 9.
10. Cf. F. Van STEENBERGHEN, Maître Siger de Brahant (Philosophes médiévaux 21),
Louvain 1977, p. 146.
11. Ibid., pp. 144-146; cf. aussi R. WlELOCKX, Aegidii Romani... Apologia (Unione
Accademica Nazionale. Testi e studi 4), Firenze 1985, pp. 98-100.
12. Pape du 25 novembre 1277 au 22 août 1280; cf. Hierarchia catholica medii
aevi..., vol. I (supra, n. 5), p. 9.
13. Pape du 22 février 1281 au 28 mars 1285; cf. ibid., p. 10.
14. Comme dans deux de mes travaux sur le même thème; cf. R. HlSSETTE, «Albert
le Grand et Thomas d'Aquin dans la censure parisienne du 7 mars 1277», in: A. ZIM
MERMANN (ed.), Studien zur mittelalterlichen Geistesgeschichte und ihren Quellen (Miscella
nea Mediaevalia 15), Beriin-New York 1982, pp. 226-246; Id., «Saint Thomas et l'inter
vention épiscopale du 7 mars 1277», in: Studi (Istituto San Tommaso, Roma) 2 (1995),
pp. 204-258.
15. Les 219 propositions sont publiées selon l'ordre de leur présentation originale
dans le Chartularium Universitatis Parisiensis (supra, n. 5), pp. 543-558; voir aussi
K. FLASCH, Aufklärung im Mittelalterl Die Verurteilung von 1277. Das Dokument des
Bischofi von Paris übersetzt und erklärt (Excerpta classica 6), Mainz 1989. Dans mon

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277

sion de la difficulté de concilier la doctrine chrétienne avec


l'enseignement des philosophes païens, Aristote principalement16.
Certaines de ces thèses étaient-elles spécialement défendues par S. Tho
mas? Jean XXII17 qui, le 18 juillet 132318, a canonisé Thomas, aurait
il prononcé la canonisation d'un hérétique? Même si cela est impro
bable, il faut prendre acte du fait que, dans la série des 219
propositions censurées le 7 mars 1277, des auteurs médiévaux et des
historiens modernes ont relevé la présence de plusieurs thèses présen
tant des analogies plus ou moins fortes avec des doctrines de Tho
mas. J'ai tenté naguère de dresser la liste des propositions concernées:
j'en avais relevé 5319. Ne pouvant ici examiner une à une chacune de
ces propositions, je propose d'en retenir quatre, qui me paraissent
particulièrement significatives. Ce sera l'objet de la première des deux
parties de cet exposé20.

1. La première proposition que je voudrais retenir, fait partie de


celles qu'ont rapprochées de l'enseignement de Thomas, non seule

ouvrage: Enquête sur Les 219 articles condamnés à Pans le 7 mars 1277 (Philosophes médié
vaux 22), Louvain 1977, j'ai repris, en le modifiant légèrement, le classement remanié par
P. MANDONNET, dans Siger de Brabant et l'avcrroïsme latin au XIII' siècle, 2' éd., t. Il (Les
Philosophes Belges 7), Louvain 1908, pp. 175-191. Sur la question du classement des
219 propositions, on peut voir ma «Note sur le syllabus 'antirationaliste' du 7 mars
1277», in: Revue philos. Louvain 88 (1990), pp. 404-416 (surtout pp. 405-408).
16. A la suite de P. Mandonnet, Siger de Brabant... (supra, n. 15), F. Van Steenber
ghen discerne dans les 219 propositions «179 erreurs philosophiques et 40 erreurs théo
logiques; les premières portent sur la nature de la philosophie (7), sur Dieu (25), les Intel
ligences séparées (31), le monde corporel (49), l'homme et son activité spirituelle (57), le
miracle (10); les erreurs théologiques visent la religion chrétienne (5), les dogmes (15), les
vertus chrétiennes (13) et les fins dernières (7); cf. F. Van Steenberghen, La philosophie
au XIII' siècle, 2e édition, mise à jour (Philosophes médiévaux 28), Louvain-la-Neuve
1991, pp. 422-423. Dans cette présentation, lire toutefois «l'éthique (10)» et non pas «le
miracle (10)», conformément à la rectification de l'auteur dans Maître Siger de Brabant
(supra, n. 10), p. 152, n. 6.
17. Pape du 7 août 1316 au 4 décembre 1334; cf. Hierarchia catholica medii aevi...,
vol. I (supra, n. 5), p. 15.
18. Cf. J.-P. TORRELL, Initiation... (supra, n. 4), p. 471.
19. Cf. R. Hissette, «Albert le Grand...», pp. 229-233; Id., «Saint Thomas...»,
pp. 204-207; (supra, n. 14.)
20. Au cours de ce travail, je serai amené à plusieurs reprises à recourir à des citations
latines. Le latin de ces citations ne sera pas unifié, mais maintenu tel qu'on le lit dans les
éditions ou les documents utilisés.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
6 RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

ment deux de ses adversaires: le franciscain Guillaume de la Mare21


et un de ses disciples dont nous ne connaissons pas le nom22, mais
aussi un théologien qui lui était favorable, le séculier Godefroid de
Fontaines23; il était étudiant à Paris en 127724. Voici la proposition
en cause: «Quod, quia intelligentie non habent materiam, Deus non
posset facere plures ejusdem speciei»; parce que les Intelligences
n'ont pas de matière, Dieu ne pourrait les multiplier à l'intérieur de
la même espèce25.
Il est donc question de la toute-puissance divine et de la multipli
cité d'individus immatériels au sein d'une même espèce. Pour Tho
mas, comme pour Aristote, le principe de multiplicité des individus
au sein d'une même espèce est la matière. Il est par conséquent
contradictoire que Dieu puisse multiplier les individus dans une
même espèce sans matière26. Et puisqu'il s'agit seulement de ne pou

21. Voir à ce propos son Correctorium fratris Thomae, ed. P. GLORIEUX, in: Les pre
mières polémiques thomistes, I: Le correctorium corruptorii «Quare» (Bibliothèque thomiste
9), Kain 1927, p. 60. Écrit probablement avant le mois d'août 1279, ce Correctorium a
donné lieu à une seconde rédaction, remaniée et amplifiée, entre autres pour gonfler le
réquisitoire dirigé contre les Quacstiones de Veritate de Thomas d'Aquin, et qui, pour l'es
sentiel, est demeurée inédite; cf. R. HlSSETTE, «Trois articles de la seconde rédaction du
'Correctorium' de Guillaume de la Mare», in: Rech. Théol. anc. méd. 51 (1984), pp. 230
241; ID., «Note sur le syllabus 'antirationaliste'...» (supra, n. 15), p. 406.
22. Dans ses Declarationes de variis sententiis S. Thomae Aquinatis, ed. F. PELSTER
(Opuscula et textus. Sériés scholastica 21), Munster (W.) 1956, pp. 15-17, 28. Noter que
ces Declarationes utilisent la seconde version du Correctorium de Guillaume; cf. R. HlS
SETTE, «Trois articles...» (supra, n. 21), p. 230.
23. Cf. Quodlibet XII, q. 5, ed. J. HOFFMANNS, in: Les Quodlibets onze-quatorze de
Godefroid de Fontaines (Les Philosophes Belges 5), Louvain 1932, pp. 100-105. Ce Quodli
bet XII date de 1296 ou 1297; cf. J.F. Wippel, The Metaphysical Thought of Godfrey of Fon
taines. A Study in Late Thirteenth-Century Philosophy, Washington 1981, p. 382; St. Brown,
«Godfrey of Fontaines and Henry of Ghent: Individuation and the Condemnations of
1277», in: S. VtODEK (ed.) Société et Église. Textes et discussions dans les universités d'Europe
centrale pendant le moyen âge tardif. Actes du Colloque international de Cracovie, 14-16 juin
1993 (Rencontres de Philosophie Médiévale 4), Turnhout 1995, p. 193. Sur la position de
Godefroid, voir notamment L. BLANCHI, «Censure,...» (supra, n. 8), pp. 77, 79 et 91-92.
24. Cf. F. Van Steenberghen, La philosophie au XIII' siècle (supra, n. 16), p. 443.
25. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), p. 548, prop. 81; R. HlSSETTE, Enquête...
(supra, n. 15) p. 82, prop. 43.
26. Sur cette problématique, voir notamment St. Brown, «Henry of Ghent (B. ca.
1217; d. 1293)», in: J.J.E. GRACIA (ed.), Individuation in Scholasticism. The Later Middle
Ages and the Counter-Reformation. 1150-1650, Albany (NY) 1994, pp. 195-219; Id.,
«Godfrey of Fontaines...» (supra, n. 23), pp. 193-207; J.A. AERTSEN, «Die Thesen zur
Individuation in der Verurteilung von 1277, Heinrich von Gent und Thomas von
Aquin», in: J.A. AERTSEN u. A. Speer (edd.), Individuum und Individualität im Mittel
alter (Miscellanea Mediaevalia 24), 1995, pp. 249-265.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277

voir réaliser ce qui serait une contradictio in terminis, la toute-puis


sance divine n'est nullement compromise en tout ceci.
Telle est la doctrine que Thomas a défendue tout au long de sa
carrière27. Il est certainement atteint par la proposition qui vient
d'être évoquée.
2. La deuxième proposition que je retiens dans celles qui ont été
censurées, puis rapprochées des doctrines de Thomas, comprend
deux éléments: elle affirme d'abord que l'argumentation d'Aristote
démontrant l'éternité du mouvement du ciel n'est pas sophistique;
elle s'étonne ensuite du fait que des hommes intelligents ne s'en ren
dent pas compte. Voici cette proposition: «Quod ratio philosophi
demonstrans motum celi esse eternum non est sophistica; et mirum,
quod homines profundi hoc non vident»28.
Depuis ses premières œuvres et jusqu'en ses dernières, Thomas
s'est montré convaincu de l'impossibilité d'établir par une démons
tration rationnelle rigoureuse le commencement du monde dans le
temps: il s'agit pour lui d'une vérité accessible seulement par la foi
{sola fide). C'est la contrepartie du bien-fondé que, toutes propor
tions gardées, Thomas reconnaît aux arguments éternalistes d'Aris
tote29. Si ceux-ci ne sont pas l'expression apodictique de la vérité, ils
ont néanmoins une valeur relative, comme l'atteste, par exemple,
cette remarque de la Somme de théologie:
nec rationes quas ad hoc Aristoteles inducit sunt demonstrativae simpliciter,
sed secundum quid: scilicet ad contradicendum rationibus antiquorum,
ponentium mundum incipere secundum quosdam modos in veritate impos
sibiles30.

Pas question dès lors de taxer les arguments d'Aristote de sophismes.


Bien au contraire, ils ont une pertinence réelle et cette conviction est
réaffirmée par Thomas avec insistance vers 1270 dans son opuscule
De aeternitate mundi31. Elle l'entraîne à ironiser: ceux qui voient une

27. Cf. Sent., II, d. 3, q. 1, a. 4; d. 32, q. 2, a. 3; IV, d. 12, q. 1, a. 1, qa 3, ad 3;


Contra Gentiles, II, 93; De spirit. créât., a. 8; De anima, a. 3; De ente et essentia, 5; Summa
theologiae, la, q. 50, a. 4; q. 76, a. 2, ad 1.
28. Cf. Chartularium... {supra, n. 5), p. 548, prop. 91; R. HlSSETTE, Enquête...
{supra, n. 15), p. 143, prop. 80.
29. Cf. R. Hissette, Ibid., pp. 143-145; J.-P. Torrell, Initiation... {supra, n. 4),
pp. 268-273.
30. la, q. 46, a. 1.
31. Ed. leon. {supra, n. 2), t. 43 {Opuscula), Roma 1976, pp. 49-89.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
8 RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

contradiction, une repugnantia intellectuum, dans le concept de monde


créé éternel, «soli sunt homines, et cum illis oritur sapientia»32. Qui
Thomas vise-t-il par cette remarque33? La plupart des théologiens de
son temps, dont le ministre général des franciscains, Bonaventure, et
Jean Pecham.
On voit ainsi que les deux éléments en cause dans la proposition
censurée se retrouvent assurément dans l'enseignement de Thomas:
l'ironie pour ceux qui prétendent établir rationnellement le com
mencement du monde dans le temps et la bienveillance déclarée pour
les arguments éternalistes d'Aristote. De nouveau, Thomas est certai
nement atteint ici.
3. La troisième proposition que j'aimerais retenir, se présente sous
la forme d'une maxime: «Si ratio recta, et voluntas recta»; si la rai
son est droite, la volonté, elle aussi, est droite34. Nous sommes dans
le domaine de l'anthropologie. Pourquoi est-ce une erreur? Comme
cela arrive pour quelques propositions, les censeurs ont ici pris la
peine de le dire. Ils invoquent deux raisons.
Voici la première: «Error, quia contra glossam Augustini super
illud psalmi: Concupivit anima mea desiderare, etc.». On invoque
donc une incompatibilité de doctrine avec le commentaire de S.
Augustin sur le verset 20 du psaume 11835. Que lit-on dans ce com
mentaire? Que l'homme fait l'expérience de sa fréquente incapacité à
réaliser ce que, d'après sa raison, il devrait pourtant accomplir36.
Ainsi l'expérience de tout un chacun, appuyée par le témoignage
d'Augustin (donc implicitement aussi le souvenir de ses errances de
jeunesse entre autres) dément que, si la raison est droite, la volonté
l'est aussi.
Vient ensuite une raison théologique·. «Et quia secundum hoc, ad
rectitudinem voluntatis non esset necessaria gratia, sed scientia solum,
quod est error Pelagii» ; la grâce ne serait pas nécessaire à la rectitude

32. Ibid., p. 88, 253-254.


33. Qui paraphrase Job 12, 2; cf. J.-P. ToRRELL, Initiation... (supra, n. 4), p. 285.
34. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), p. 551, prop. 130; R. HlSSETTE, Enquête...
(supra, n. 15), p. 257, prop. 166.
35. Cf. ibid.
36. Cf. SaNCTI AURELII Augustini Enarrationes in Psalmos CI-CL, s. VIII, 4 (Corpus
Christianorum, Sériés latina 40), Turnhout 1956, p. 1689, 58-61: «Saepe enim quid
agendum sit uidemus, nec agimus... Praeuolat intellectus; et tarde sequitur, et aliquando
non sequitur humanus atque infirmus affectus».

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277

de la volonté, mais seulement le savoir, ce qui est l'erreur de Pélage37.


Ainsi, indépendamment de la grâce, la seule rectitude de la raison
assurerait la rectitude de la volonté. Autrement dit, pour parvenir au
salut et vouloir ce qui y conduit, il suffirait d'avoir une «recta ratio»,
c'est-à-dire un jugement droit. Comme le disent les censeurs, ce
serait verser dans l'erreur de Pélage: supposer que, sans la grâce, par
les seules ressources d'une raison droite éclairant la volonté, par
conséquent en toute autonomie, l'homme peut faire le bien. Du
point de vue de la théologie, cette autosufïïsance de l'homme est évi
demment une hérésie.
Mais cette manière de comprendre la maxime «si ratio recta, et
voluntas recta» engage aussi l'anthropologie, car, si la rectitude de
la raison est aussi celle de la volonté, il est présupposé que la
volonté est comme liée et nécessitée par les justes jugements de la
droite raison (recta ratio). Comment en serait-il autrement, puisque,
si la volonté n'était pas liée par la droite raison, perdant elle-même
toute rectitude, elle ne pourrait plus pratiquer le bien? C'est ce
qu'affirme, du reste, une autre proposition, dont découle à mon
sens la maxime «si ratio recta, et voluntas recta». Voici cette autre
proposition: «Quod voluntas necessario prosequitur quod firmiter
creditum est a ratione et quod non potest abstinere ab eo quod
ratio dictât. Hec autem necessitatio non est coactio, sed natura
voluntatis»; la volonté suit nécessairement ce qui est cru ferme
ment par la raison; elle ne peut s'abstenir de ce que la raison dicte;
cet assujettissement n'est pas une contrainte, c'est la nature de la
volonté38. Mais alors, s'il en est ainsi, la condition de la pratique du
bien sans la grâce, le présupposé de l'autonomie de l'homme par
rapport à Dieu dans l'exercice même de la vertu, est précisément
l'assujettissement de la volonté par l'intelligence {ratio). L'usage
s'est établi d'appeler cela du «déterminisme psychologique»39 et
d'y voir la négation de la liberté humaine. A mon sens, ce «déter
minisme psychologique» est parfaitement compatible avec l'erreur
de Pélage (l'autonomie de l'homme): il en serait même la condi
tion.

37. Cf. η. 34.


38. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), p. 352, prop. 163; R. HisseTTE, Enquête...
(supra, n. 15), p. 255, prop. 163.
39. Au moins depuis P. MANDONNET, Siger de Brabant... (supra, n. 15).

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
10 RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

Dans un ouvrage récent, F.-X. Putallaz estime que «cette interpré


tation n'est pas tenable» et s'étonne que l'on puisse croire la maxime
«si ratio recta, et voluntas recta» rejetée «à la fois en raison du déter
minisme qu'elle exprime et à cause de sa parenté avec le pélagia
nisme»40. Si en effet c'était le cas, Tempier aurait invoqué contre la
thèse «deux raisons contradictoires: d'une part, elle ôterait la liberté
à l'homme (déterminisme), d'autre part, elle lui accorderait trop
d'autonomie (pélagianisme)»41. Mais, poursuit-il, en tout ceci, «il n'a
jamais été question de déterminisme psychologique»42. Du reste,
«Pélage n'a jamais soutenu que, si la grâce n'était pas nécessaire, c'est
parce que la science suffisait à la vie morale... On n'a jamais accusé
Pélage d'être déterministe, ce serait plutôt l'inverse; on lui aurait plu
tôt reproché d'avoir trop insisté sur l'autonomie de l'homme, sur son
autosuffisance»43.
il est hors de doute que, dans la maxime «si ratio recta, et voiuntas
recta», les censeurs ont reconnu 1'«error Pelagii», c'est-à-dire, comme
l'a bien vu Putallaz, l'autonomie de l'homme, son autosuffisance par
rapport à la grâce. Je pense toutefois qu'ici l'autonomie, l'autosuffi
sance par rapport à la grâce est la conséquence de l'inutilité de cette
dernière. Pourquoi? Parce que, dans la perspective en cause, si les
jugements de la raison sont corrects, la rectitude de la volonté en
découle infailliblement, à cause de la nécessité que la raison exerce
sur la volonté. Dès lors la science, l'intelligence suffit à la vie morale
et dans la maxime «si ratio recta, et voluntas recta», les censeurs ont
parfaitement pu reconnaître sans contradiction la double expression
de l'autonomie de l'homme et du déterminisme psychologique44.
Revenons à Thomas d'Aquin. La proposition que nous venons de
rencontrer, selon laquelle «la volonté suit nécessairement ce qui est
cru fermement par la raison, etc.», est également une de celles que
Godefroid de Fontaines, Guillaume de la Mare et un de ses disciples

40. F.-Χ. PUTALLAZ, Insolente liberté. Controverses et condamnations au XIII' siècle (Ves
tigia 15), Fribourg 1995, p. 81.
41. Ibid.
42. Ibid.
43- Ibid., p. 80.
44. A plusieurs reprises, Putallaz insiste sur ceci (ibid., pp. 15-91): 1. la nécessité
rigoureuse que, d'après Siger de Brabant notamment, l'intelligence exerce sur la volonté
n'est pas du déterminisme; 2. pour Tempier, ce n'en était pas non plus; 3. ce lien de
nécessité ne présente rien d'hérétique. Je n'ai compris aucun de ces trois points.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277 11

ont rapprochées de l'enseignement de Thomas45. Quels textes ces


auteurs ont-ils eus ici spécialement en vue? Entre autres46 deux pas
sages, où Thomas explique qu'il n'y a pas de péché sans erreur et que
c'est par la raison que l'homme se détermine à vouloir telle ou telle
chose, qui est un bien réel ou un bien apparent:
non potest esse peccatum in motu voluntatis, scilicet quod malum appetat,
nisi in apprehensiva virtute defectus praeexistat, per quem sibi malum ut
bonum proponatur47;

homo per rationem déterminât se ad volendum hoc vel illud, quod est vere
bonum vel apparens bonum48.

Ces textes sont des illustrations de ce que Dom Lottin a appelé


«l'intellectualisme moral» de Thomas49. On pourrait leur joindre la
définition qu'avec les philosophes il donnait du libre arbitre:
liberum de ratione iudicium, quasi ratio sit causa libertatis50.

Nul doute qu'en tout ceci, on a craint de voir affirmée la domina


tion de la volonté par l'intelligence51. Il est certain pourtant que telle
n'était pas l'intention de Thomas.
Lorsqu'il tient des propos semblables à ceux que nous venons de
rencontrer: qu'«il n'y a pas de péché sans erreur» ou que le libre
arbitre est «un jugement libre procédant de la raison, comme si la
raison était la cause de la liberté», Thomas ne perd jamais de vue une
importante distinction: la raison qui détermine la volonté n'est
jamais pour lui la raison théorique, celle qui, dans une situation don
née, étudie et analyse intellectuellement les diverses possibilités don
nées (par ex. quelles sont les fins accessibles et quels sont les meilleurs
moyens pour y parvenir), mais la raison pratique, celle qui trans
forme les jugements et délibérations en décisions et réalisations (je

45. Cf. R. HlSSETTE, «Saint Thomas... » (supra, n. 14), pp. 205-207 et 226-229. Il
est dès lors bien étonnant que Guillaume de la Mare n'ait pas, comme son propre disciple
et Godefroid de Fontaines, mentionné aussi dans sa liste d'articles la maxime «si ratio
recta, et voluntas recta»; cf. ibid., p. 207, n. 17.
46. Ibid., pp. 226-228.
47. De veritate, q. 24, a. 8.
48. la llae, q. 9, a. 6, ad 3.
49. Cf. O. Lottin, Psychologie et morale aux XII' et XIII' siècles. III, 2, Gembloux
1949, pp. 651-666.
50. la llae, q. 17, a. 1, ad 2.
51. Voir par ex. Guillaume de la Mare dans son Correctorium frarns Thomae (supra,
n. 21), pp. 232 et 241-242.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
12 RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

veux tel moyen en vue de telle fin). Or, pour Thomas, la raison pra
tique est toujours sous l'influence déterminante de la volonté: les déci
sions de la raison pratique ne peuvent aller que dans le sens choisi par
la volonté. La liberté de celle-ci est donc entière et Thomas ne cau
tionne aucun «déterminisme psychologique»52. Il a peut-être été visé
par la censure de la maxime «si ratio recta, et voluntas recta» et celle
de la thèse «que la volonté suit nécessairement ce qui est cru ferme
ment par la raison». Il est néanmoins certain que sur ce point la cen
sure n'atteignait pas son véritable enseignement.
4. Le quatrième et dernier article que je retiens parmi ceux qui
ont été censurés le 7 mars, puis rapprochés de l'enseignement de
Thomas, concerne les fins dernières. Il y est dit que la mort est le
terme, la fin des choses redoutables: «Quod finis terribilium est
mors»53. Comme pour la proposition précédente, la raison de la cen
sure est explicitée: «Error, si excludat inferni terrorem qui extremus
est» ; c'est une erreur, si cela exclut la terreur de l'enfer, qui est la plus
grande de toutes54. Dans l'esprit des censeurs, la mort n'est donc en
soi ni l'arrêt, ni le sommet des choses redoutables, puisqu'il faut tenir
compte des tourments infernaux.
Au livre III de son Éthique à Nicomaque (1115a 26-27), Aristote
affirme:

Le plus redoutable des objets de crainte, c'est la mort. Elle est en effet un
terme, et pour le mort, de l'aveu de tous, il n'y a plus désormais, ni bien ni
mal55.

Cette idée de la mort comme mal suprême, parce que point final de
tout, revient dans le commentaire que Thomas, en 1271-127256,
consacre à ce texte. A la suite d'Aristote, il met l'accent sur le carac
tère redoutable de la mort: en soi, elle est le mal suprême ici-bas. Il
s'écarte toutefois d'Aristote, en faisant clairement allusion aux maux
qui peuvent affecter l'âme après la mort. Celle-ci n'y met donc pas

52. Pour une présentation succincte de cet enseignement dans le contexte des propo
sitions en cause ici, cf. R. HlSSETTE, Enquête... {supra, n. 15), pp. 243-245 et 258-259.
53. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), p. 553, prop. 178; R. HlSSETTE, Enquête...
(supra, n. 15), p. 304, prop. 213.
54. Cf. ibid.
55. Cf. Aristote, L'Éthique à Ntcomaque, Introduction, Traduction et Commentaire par
R.-A. Gauthier et J.-Y. Jouf, 2' éd., Louvain 1970,1, 2, p. 75.
56. Cf. J.-P TORRELL, Initiation... (supra, n. 4), pp. 332 et 501; Ed. leon. (supra, n.
2), t. 25 (Quaestiones de quolibet), 2, 1996, p. 495.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277 13

un terme et chacun comprend que Thomas laisse ouverte la possibi


lité de châtiments dans l'au-delà:

Inter omnia autem maxime terribile est mors. Et huius ratio est, quia mors
est terminus totius praesentis vitae, et nihil post mortem videtur esse homini
vel bonum vel malum de his quae pertinent ad praesentem vitam quae nobis
sunt nota; ea enim quae pertinent ad statum animarum post mortem non
sunt visibilia nobis; valde autem terribile est id per quod homo perdit omnia
bona quae cognoscit57.

Mais Thomas envisage encore la mort comme mal suprême ailleurs


que dans son commentaire de l'Éthique à Nicomaque. Chose curieuse,
à 7 reprises, 5 fois dans le commentaire des Sentences (1252-1257),
une fois dans le De veritate (1256-1259) et une fois encore dans le
commentaire de la lettre aux Hébreux (1272-1273), il emploie l'ex
pression même qu'on rencontre dans la thèse qui nous retient: «finis
terribilium»58. Chaque fois cependant, le contexte montre que Tho
mas ne se ralliait pas à la thèse aristotélicienne; il n'est donc pas
atteint par la thèse censurée.
Ce n'est toutefois pas tout. Vers 1270, Thomas a probablement
confié à ses secrétaires le soin de lui constituer un fichier des thèmes
principaux abordés par l'Éthique à NicomaquÉ9. C'est l'origine de la
Tabula libri Ethicorum, dont Thomas n'a pas revu la mise au net et
qui est même demeurée inachevée60. Or, sous la troisième entrée
consacrée au mot «mors», on lit ceci:
mors est finis terribilium et terribilissimum, quia terminus61.

Comme ci-dessus, l'accent est mis ici sur l'aspect terrible de la mort,
«sommet des choses à redouter» et «mal suprême»62. Comme ci-des

57. Ed. leon. (supra, η. 2), t. 47 (Sententia libri Ethicorum) 1, 1969, p. 161.
58. Cf. Sent. II, d. 19. q. 1, a. 2, s.c. 2; II, d. 30, q. 1, a. 1, a. 1, arg. 1; III, d. 16,
q. 1, a. 1, arg. 5; III, d. 20, q. un., a. 3; IV, d. 29, q. 1, a. 2, arg. 2; De veritate, q. 26, a.
6, ad 8; Hebr. II, 4; voir ed. leon. t. 48 (Sententia libri Politicorum, Tabula libri Ethico
rum), Addenda et emendanda (B 50); voir aussi J.-P. ToRRELL, Initiation... (supra, n. 4),
p. 334, n. 14. Pour la date des oeuvres en cause ici, je suis Ed. leon. (supra, n. 2), t. 25
(Quaestiones de quolibet), 2, 1996, pp. 479-500; la datation du commentaire de la lettre
aux Hébreux (? 1265-1268) proposée par J.-P. TORRELL (ibid., pp. 372 et 497) y est rec
tifiée.

59. A l'aide du cours de S. Albert principalement; cf. J.-P. TORRELL, ibid., pp. 334
337.
60. Ibid.

61. M 393-394; Ed. leon. (supra, n. 2), t. 48, 1971, p. Β 126.


62. Ibid., Préface, p. Β 50.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
14 RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

sus encore, on retrouve exactement l'expression caractéristique appli


quée à la mort «finis terribilium»63. Mais par rapport aux autres
textes de Thomas, il y a ici une grande différence: le contexte ne per
met pas de savoir qu'il ne se ralliait pas à la thèse aristotélicienne.
Cela étant, la proximité littérale entre la proposition «quod finis
terribilium est mors» et une formulation qui revient plusieurs fois
sous la plume de Thomas ne saurait passer inaperçue. Il faut dès lors
se demander, si, quelle que soit la manière dont il a pu être atteint par
la censure (pour ses opposants en effet le souci de rendre exactement
ses doctrines n'était sans doute pas prioritaire), Thomas n'a pas aussi
parfois été directement visé. Ce sera l'objet de la deuxième partie de
nos réflexions.

Le ms. de Paris Nat. lat. 4391 (fol. 68r-72v) est un de ceux qui
contiennent le syllabus des 219 propositions censurées le 7 mars.
Dans la marge supérieure du folio 68r, une remarque précise que ce
syllabus est dirigé «contra Segerum et Boetium hereticos»64. De
même, à la suite des 219 thèses censurées, un autre ms. de Paris (Nat.
lat. 16553) ajoute: «Principalis assertor istorum articulorum fuit
quidam clericus Boetius appellatus» (fol. 60r, 12)65. Semblablement
encore, dans un catalogue des écrits de Raymond Lulle établi en
1311, sa Declaratio per modum dialogi, dans laquelle il examine un à
un les articles censurés le 7 mars, est présentée comme un Liber contra
errores Boetii et Sigerfi6. Ainsi, les thèses censurées le 7 mars sont
imputées à des dénommés Siger et Boèce.
Ceux-ci sont bien connus: il s'agit de Siger de Brabant et de Boèce
de Dacie; avant la censure du 7 mars 1277, ils ont tous les deux ensei
gné plusieurs années à Paris à la faculté des arts et faisaient partie des
aristotéliciens radicaux, plus soucieux de la cohérence des doctrines
d'Aristote que de leur éventuelle incompatibilité avec la foi chrétienne67.
63. Cf. η. 58.
64. Ce que j'ai pu vérifier de visu sur le ms. en décembre 1296.
65. Id.
66. Noter que la Declaratio per modum dialogi de Raymond Lulle a récemment fait
l'objet d'une nouvelle édition critique par M. Pereira et Th. PlNDL-BOCHEL (Corpus
Christianorum. Continuatio Mediaevalis 79. Raimundi Lulli opéra omnia 17), Turnhout
1989.
67. Cf. F. Van SteenberGHEN, La philosophie au Xllf sikle (supra, n. 16), pp. 335
342 «361.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277 15

Cela va dans le sens du prologue dont Tempier a fait précéder son


syllabus: il y est dit que les propositions qui suivent viennent des
erreurs détestables ou plus exactement des stupidités et des insanités
fausses («exsecrabiles errores, immo potius vanitates et insanias fal
sas») que discutent dans les écoles «certains hommes d'étude de la
faculté des arts à Paris» («nonnulli Parisius studentes in artibus»)68.
Dans tout ceci, on ne parle pas de Thomas! Serait-ce donc à tort que
d'aucuns l'ont cru visé dans la censure du 7 mars 1277? Il est impos
sible de répondre correctement à la question, sans vérifier d'abord les
indications qui viennent d'être évoquées et qui, comme on l'a vu, met
tent en cause au premier chef des ressortissants de la faculté des arts.
A l'aide des éditions dont on disposait des textes de Siger de Bra
bant, de Boèce de Dacie et de leurs collègues aristotéliciens plus ou
moins radicaux de la faculté des arts de Paris, j'ai étudié, il y a quelque
vingt ans, les sources de la censure parisienne qui nous retient69.
Depuis lors, d'autres textes émanant du même milieu ont été exhu
més, dont un commentaire sur le De anima70 et deux reportations
des leçons de Siger sur la Métaphysique11.
L'étude de ces textes a permis d'en rapprocher au moins cinq
articles du syllabus, dont la provenance n'était pas précisée72. Il s'agit
de l'article 115/14573:

Quod anima intellectiva cognoscendo se cognoscit omnia alia. Species enim


omnium rerum sunt sibi concreate. Sed hec cognitio non debetur intellectui
nostro, secundum quod noster est, sed secundum quod est intellectus agens74,

et des articles 174/181 et 175/180, 152/183 et 153/18275:

68. Cf. Chartularium... {supra, n. 5), pp. 543-544; R. HlSSETTE, Enquête... (supra,
n. 15), pp. 13-14.
69. Cf. R. HlSSETTE, Enquête... (supra, n. 15).
70. Cf. R. WlELOCKX, «Le ms. Paris Nat. lat. 16096 et la condamnation du 7 mars
1277», in: Rech. Théol. anc. méd. 48 (1981), pp. 228-231.
71. Cf. W. Dunphy, Siger de Brabant, Quaestiones in Metaphysicam. Édition revue de
la reportation de Munich. Texte inédit de la reportation de Vienne (Philosophes médiévaux
24), Louvain-la-Neuve 1981; A. MAURER, Siger de Brabant, Quaestiones in Metaphysicam.
Texte inédit de la reportation de Cambridge. Édition revue de la reportation de Paris (Philo
sophes médiévaux 25), Louvain-la-Neuve 1983.
72. Cf. R. HlSSETTE, Enquête... (supra, n. 15), p. 315, n. 38.
73. Cf. R. Wielockx, «Le ms. Paris Nat. lat. 16096...» (supra, n. 70), p. 229.
74. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), p. 550; R. HlSSETTE, Enquête... (supra, n. 15),
p. 225.
75. Cf. A. MAURER, «Siger of Brabant on Fables and Falsehoods in Religion», in:
Mediaeval Studies 43 (1981), pp. 515-530.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
16 RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

Quod fabule et falsa sunt in lege christiana, sicut in aliis76,


Quod lex christiana impedit addiscere77,

Quod sermones theologie fundati sunt in fabulis78,

Quod nichil plus scitur propter scire theologiam79.

De ces textes, je suis enclin à rapprocher également l'art. 150/580:


Quod homo non debet esse contentus auctoritate ad habendum certitudi
nem alicujus questionis81,

voire les art. 37/44 et 151/382:


Quod nichil est credendum, nisi per se notum, vel ex per se notis possit
declarari83,

Quod ad hoc, quod homo habeat aliquam certitudinem alicujus conclu


sionis oportet, quod sit fundatus super principia per se nota. — Error,
quia generaliter tarn de certitudine apprehensionis quam adhesionis loqui

Mais il y a plus. Grâce à ces textes, des articles censurés le 7 mars


et rapprochés par certains de l'enseignement de Thomas d'Aquin ont
pu l'être plus adéquatement de l'enseignement de Siger de Brabant85.
Ceci vaut pour l'article 163 rencontré ci-dessus86. Cela vaut encore
notamment pour les articles 129/169 et 173/16287:
Quod voluntas, manente passione et scientia particulari in actu, non potest
agere contra eam88,

76. Cf. Chartularium... (supra, n. 5). p. 553; R. HiSSETTE, Enquête... (supra, n. 15),
p. 274.
77. Ibid.
78. Ibid., respectivement p. 552 et p. 274.
79. Ibid.
80. Voir à ce sujet ma notice dans Bull. Théol. anc. méd. XIII, n° 687, pp. 313
314.
81. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), p. 552; R. HiSSETTE, Enquête... (supra, n. 15),
p. 22.
82. Cf. n. 80.
83. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), p. 545; R. HiSSETTE, Enquête... (supra, n. 15),
p. 21.
84. Ibid., respectivement p. 552 et p. 20.
85. F.-X. PuTALLAZ, Insolente liberté... (supra, n. 40), pp. 77-82.
86. Cf. p. 9 et n. 38.
87. F.-X. PUTALLAZ, Insolente liberté... (supra, n. 40), pp. 77 et 45.
88. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), p. 551; R. HiSSETTE, Enquête... (supra, n. 15),
p. 262.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277 17

Quod scientia contrariorum solum est causa quare anima rationalis potest in
opposita; et quod potentia simpliciter una non potest in opposita, nisi per
accidens et ratione alterius89.

On voit ainsi comment des travaux plus récents confirment mes


premières conclusions: que, dans la plupart des cas, les propositions
censurées «réputées thomistes»90, peuvent être autant, sinon mieux,
attribuées à Siger, à Boèce, ou à des aristotéliciens de la faculté des
arts, conformément aux indications du prologue du syllabus91.
A ce propos, une remarque récente de J.F. Wippel m'amène à
insister92: mon respect pour les indications du prologue imputant les
thèses censurées le 7 mars à des ressortissants de la faculté des arts,
provient, non d'un principe de méthode a priori, mais de la vérifica
tion du bien-fondé de ce témoignage, à chaque étape de mes
recherches sur les articles prohibés.
On aurait tort toutefois d'en conclure que Thomas n'a pas été
atteint par la censure: il l'a été!, ni même qu'il n'a pas été visé: il l'a
sans doute été aussi! La parenté de formulation entre des articles cen
surés et des passages correspondants de Thomas est trop flagrante:
même si l'on retient ce que dit le prologue: que les thèses censurées
ont été fournies par l'enseignement des maîtres ès arts, il est des cas,
où les assesseurs de Tempier ne pouvaient pas ne pas savoir que Tho
mas professait les mêmes thèses.
Ceci vaut en particulier pour un de ces assesseurs, Henri de
Gand93. Dans son premier Quodlibet (Noël 127694), à grand renfort
de citations de Thomas d'Aquin95, il conteste la thèse: «quod propo
sitis maiori bono et minori iuxta iudicium rationis, non posset
voluntas praeeligere minus bonum, sed necesse haberet eligere maius

89. Ibid., respectivement p. 553 et p. 254.


90. F.-X. PUTALLAZ, Insolente liberté... (supra, n. 40), p. 77.
91. Cf. R. HlSSETTE, Enquête... (supra, n. 15), pp. 314-316.
92. J.F. WlPPEL, «Thomas Aquinas and the Condemnation of 1277», in: The Modem
Schoolman 11 (1995), p. 244, n. 34.
93. Voir son témoignage dans son Quodlibet II, q. 9, ed. R. WlELOCKX (Henrici de
Gandavo Opera omnia 6), Leuven 1983, p. 67; cf. aussi R. WlELOCKX, Aegidii Romani...
Apologia (supra, η. 11), p. 4, n. 3.
94. Cf. Henrici de Gandavo Quodlibet I, ed. R. MACKEN (Henrici de Gandavo Opera
omnia 5), Leuven 1979, Préface, p. XVII.
95. Cf. O. LOTTIN, Psychologie et morale aux XII' et XIII' siècles. T. 1 : Problêmes de psy
chologie, 2' éd., Gembloux 1957, p. 276 et n. 2.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
18 RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

bonum»96. Or, vu la similitude du thème, il est probable que c'est


Henri qui a introduit dans le syllabus l'article 208/15797: «quod
duobus bonis propositis quod fortius est fortius movet. — Error, nisi
intelligatur quantum est ex parte boni moventis»98. Si c'est le cas,
même si la source immédiate de l'article a peut-être été un maître ès
arts, Thomas a sans doute aussi été au moins indirectement visé par
Henri. Ainsi, à travers les maîtres ès arts, certains enquêteurs pour
raient fort bien avoir visé aussi Thomas d'Aquin.
Ici une objection paraît inévitable. Pour trois des quatre proposi
tions rapprochées spécialement ci-dessus de l'enseignement de Tho
mas, on peut trouver des passages correspondants dans des textes éma
nant de la faculté des arts". Mais pour la quatrième de ces
propositions: «quod finis terribilium est mors», la formulation typique
«mors finis terribilium» se rencontre uniquement sous la plume de
Thomas; plusieurs textes de maîtres ès arts ont des formules équiva
lentes, quant au sens, mais leurs énoncés n'ont jamais la correspon
dance littérale propre aux énoncés de Thomas100. Dans ces conditions,
pourquoi ne pas admettre, non seulement que Thomas a été atteint et
qu'il a sans doute aussi été indirectement visé par la censure, mais que
parfois ce sont ses propres expressions qui ont été directement reprises?
Ce serait évidemment le cas ici pour la proposition «quod finis terribi
lium est mors». Ce pourrait l'être aussi pour d'autres propositions,
quand la parenté des propos et la pertinence des témoignages histo
riques imposent le rapprochement avec des passages de Thomas.
Selon J.F. Wippel, ces deux critères s'appliquent à une série de
propositions101. En font partie la plupart des propositions «tho
mistes» mentionnées jusqu'ici102, mais encore entre autres les propo
sitions 124/147 et 204/55:

96. Henrici de Gandavo Quodlibet I (supra, n. 94), q. 16, pp. 94-115.


97. A ce sujet, voir R. HlSSETTE, «Saint Thomas...» (supra, n. 14), pp. 222-223 et
n. 85.
98. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), p. 555; R. HlSSETTE, Enquête... (supra, n. 15),
p. 241.
99. Cf. R. HlSSETTE, Enquête... (supra, n. 15), pp. 84-87; 143-146; 259-260.
100. Ibid., p. 305.
101. J.F. WlPPEL, «Thomas Aquinas...» (supra, n. 92), pp. 248-254 et p. 263.
102. Noter toutefois que ne sont pas retenues par Wippel les propositions 91/80 et
173/162 (cf. supra, p. 7 et 16). Cette dernière intervient pourtant entre autres dans les
Declarationes du disciple de Guillaume de la Mare; cf. R. HlSSETTE, «Saint Thomas...»
(supra, n. 14), p. 207, n. 17.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277 19

Quod inconveniens est ponere aliquos intellectus nobiiiores aliis; quia cum
ista diversitas non possit esse a parte corporum, oportet quod sit a parte
intelligentiarum; et sic anime nobiles et ignobiles essent necessario diversa
rum specierum, sicut intelligentie. — Error, quia sic anima Christi non esset
nobilior anima Jude103,

Quod substantie separate sunt alieubi per operationem; et quod non possunt
moveri ab extremo in extremum, nee in medium, nisi quia possunt velle
operari aut in medio, aut in extremis. — Error, si inteliigatur, sine opera
tione substantiam non esse in loco, nee transire de loco ad locum104.

Au travers de ces propositions, Thomas pourrait donc avoir été


directement visé.

Depuis vingt ans, je me refuse à adopter cette position, malgré


l'insistance, bien avant Wippel, de critiques éminents, dont Ph. Del
haye105. Les critères invoqués me paraissent en effet non décisifs.
A. La parenté des propos? On a vu déjà que certaines propositions
du syllabus d'abord prétendues «thomistes» se sont avérées ultérieu
rement refléter plus adéquatement l'enseignement de Siger de Bra
bant106. Cela étant, j'aimerais revenir sur trois autres articles retenus
spécialement par Wippel, à cause de leur parenté avec des développe
ments de Thomas.
1. Il s agit d abord de la proposition 204/55 qui vient d'être épin
glée et qui traite de la localisation des anges107. Je maintiens que l'oc
casion prochaine et immédiate de cette proposition peut être un pas
sage du commentaire de Siger sur le De causis108, même s'il est vrai
que la proposition en cause reflète mieux la lettre et l'esprit des déve
loppements de Thomas109. On trouve en effet dans le texte de Siger
tous les éléments constitutifs de la proposition.

103. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), p. 550; R. HlSSETTE, Enquête... (supra,


n. 15), p. 227.
104. Ibid., respectivement p. 554 et p. 104.
105. Cf. Ph. Delhaye, «Rapport sur le mémoire de M. R. Hissette», in: Académie
royale de Belgique, Bulletin de la Classe des Lettres et des Sciences morales et politiques, série
V, 64 (1978), pp. 72-74; lD., «Rapport sur le mémoire de M. R. Claix», in: Académie...,
65 (1979), p. 93.
106. Supra, pp. 16-17.
107. Cf. immédiatement ci-dessus et p. 18.
108. Cf. R. HlSSETTE, Enquête... (supra, n. 15), pp. 106-108.
109. J.F. WlPPEL, «Thomas Aquinas...» (supra, n. 92), pp. 250-251. Un malentendu
doit ici être dissipé: pas plus que Wippel (ibid., n. 55), je n'établis de distinction
«between Siger's référencés to the presence of intelligences in place contactu virtuali or per
contactum suae virtutis ad locum and Thomas's explanation of angelic presence in place

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
20 RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

2. Pour la proposition 124/147 relative à la perfection des intelli


gences humaines110, je n'ai jamais prétendu avoir trouvé dans l'extrait
cité d'un commentaire anonyme sur le De anima, un texte qui soit la
source de cette proposition: si, de part et d'autre, la doctrine est sem
blable, les énoncés sont trop différents111. Je crois toutefois que le
commentaire invoqué offre un précieux indice, puisque, faut-il le
répéter encore?, de nouveaux travaux ont permis d'augmenter la liste
des articles auxquels correspondent exactement des textes émanant de
la faculté des arts.
3. Quant à la proposition «quod finis terribilium est mors», il est
incontestable qu'on la trouve au moins 7 fois dans les œuvres théo
logiques de Thomas112. Mais, on l'a vu, elle a sa place aussi dans la
Tabula libri Ethicorum113. Or cette œuvre a quelque chose de parti
culier: elle est restée inachevée et n'a pas été publiée par Thomas114.
Quand et par qui l'a-t-elle été? Probablement en 1275 et par la
faculté des arts115. Il me paraît dès lors pensable qu'un des enquêteurs
de Tempier ait prélevé la proposition suspecte dans la Tabula, comme
s'il s'agissait d'un écrit profane (ce qu'elle est) et émanant d'un
maître ès arts, que cet enquêteur ait su ou non que la Tabula en cause
était en fait une Tabula du dominicain frère Thomas. Par ailleurs, on
sait aussi que la Tabula a probablement servi à gloser le Liber Ethico
rum, dans le ms. Paris Nat. lat. 16583, fol. 2va-73va (fin XIIIe s.)116.
Cela étant, je ne vois pas pourquoi, emboîtant le pas à un de mes
recenseurs117, Wippel estime «rather forced»118 et même «extremely
forced»119 mon hypothèse, selon laquelle, vers 1277, un maître ès arts
(en commentant Y Éthique, par ex.) aurait repris à son compte l'ex

secundum contactum virtutis». J'affirme seulement (Enquête..., p. 107, η. 12) que la même
notion de présence per contactum virtutis est utilisée diversement par Siger et Thomas, en
fonction des tâches et rôles différents qu'ils reconnaissent aux Intelligences.
110. Supra, pp. 18-19.
111. Cf. R. HlSSETTE, Enquête... (supra, n. 15), p. 228.
112. Cf. p. 13.
113. Ibid.
114. Ibid.
115. Cf. Ed. leon. (supra, n. 2), t. 48, p. Β 55.
116. Cf. ibid., p. Β 49.
117. Cf. Rassegna di Letteratura tomistica 12 (1979), p. 310.
118. J.E WlPPEL, Mediaeval Reactions to the Encounter between Faith and Reason (The
Aquinas Lectures 59), Milwaukee 1995, p. 93, n. 65.
119. ID., «Thomas Aquinas...» (supra, n. 92), p. 268.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277 21

pression typique de la Tabula (et de Thomas!): «quod finis terribi


lium est mors», et ainsi donné aux censeurs une autre occasion de la
retrouver.

Ainsi, en tout ceci, Thomas n'est à nouveau qu'indirectement en


cause. Si cela va dans le sens de certaines données, le prologue du sy
labus notamment, c'est peut-être incompatible avec un ensemble
d'autres témoignages.
B. On a signalé déjà qu'au XIIIe siècle, Guillaume de la Mare, un
de ses disciples et Godefroid de Fontaines ont chacun rapproché de
l'enseignement de Thomas plusieurs articles censurés le 7 mars120
Comme l'a noté Wippel121, cela vaut également pour Jean de Napl
au XIVe siècle122. On a vu aussi qu'un des assesseurs de Tempier,
Henri de Gand, utilisait volontiers les textes de Thomas123. Autant de
données qu'en fonction de neuf thèmes abordés par la censure, Wi
pel a soigneusement examinées124.
Commençons par l'apport d'Henri de Gand. Il est indiscutabl
que, dans son premier Quodlibet, Henri aborde des questions qui on
donné lieu à des propositions censurées: ainsi entre autres les prop
sitions 130/166, 163/163 et 208/157, déjà rencontrées, qui concer
nent les rapports entre la volonté et l'intelligence humaines125. Il est
également hautement probable, que plusieurs propositions du syl
bus y ont été introduites par Henri: en plus de la proposition
208/157, ce pourrait être le cas des propositions 99/83 e
217/187126:
Quod mundus, licet sit factus de nichilo, non tarnen est factus de novo; et
quamvis de non esse exierit in esse, tarnen non esse non precessit esse dura
tione, sed natura tan tum127,

Quod creatio non debet dici mutatio ad esse. — Error, si intelligatur de


omni modo mutationis128.

120. Supra, p. 6 et nn. 21-23.


121. Cf. J.F. Wippel, «Thomas Aquinas...» {supra, n. 92), pp. 239, 261 et 269.
122. Dans la q. 2 de son Quodlibet VI, il discute 9 cas où la censure du 7 mars a été
rapprochée de Thomas; cf. R. HlSSETTE, «Saint Thomas...» (supra, n. 14), p. 206, n. 15.
123. Supra, p. 17 et n. 95.
124. Cf. J.F. WlPPEL, «Thomas Aquinas...» (supra, n. 92),passim.
125. Supra, pp. 8-9 et 17-18.
126. Cf. R. HlSSETTE, Enquête... (cf. supra, n. 15), pp. 147 et 277.
127. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), p. 549; R. HlSSETTE, ibid., p. 147.
128. Ibid., respectivement p. 555 et p. 277.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
22 RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

Or, même si les développements d'Henri abondent en citations de


Thomas, il est néanmoins certain que les propositions en cause ici
correspondent au moins autant (cf. prop. 208/157, 217/187), sinon
plus (cf. prop. 99/83, 130/166, 163/163) à l'enseignement de maîtres
ès arts qu'à celui de Thomas129. Il est vrai, comme le remarque Wip
pel, qu'une proposition peut viser directement Thomas, même si son
authentique enseignement s'y trouve défiguré130. Dans la mesure
cependant où des textes de maîtres ès arts, éventuellement mal lus,
eux aussi, appuient l'énoncé de certaines propositions et, de la sorte,
vérifient les indications du prologue, ces textes me paraissent plus
susceptibles que ceux de Thomas d'avoir inspiré la censure. 11 n'y a
là, à mon sens, aucun vice méthodologique131. Pas plus que dans le
fait de douter qu'Henri fournisse des indications sur les sources «tho
mistes» des propositions 81/43132, 204/55133 et apparentées134,
quand, dans son deuxième Quodlibet, donc après mars 1277135, il
applique ces propositions à l'enseignement de Thomas. Pourquoi?
Parce que dans ce Quodlibet, comme le signale justement Wippel,
Henri invoque aussi la censure de la proposition 81/43, entre autres,
contre une thèse défendue notamment par Guillaume de la Mare et
qui n'est certainement pas à l'origine de ladite proposition, celle de
l'existence d'une matière spirituelle dans les anges136. Cela étant, les
rapprochements établis par Henri de Gand entre des propositions

129. Cf. supra, pp. 16-18 et Enquête..., pp. 147-149, 241-250, 255-260, 277-280.
130. J.F. Wippel, «Thomas Aquinas...» (supra, n. 92), p. 259: dire qu'un article
«was directed against an incorrectly understood Aquinas is not to say that it was not
directed against him».
131. Ibid., p. 261.
132. Cf. supra, p. 6 et n. 25.
133. Cf. supra, p. 19 et n. 104.
134. Dans «Thomas Aquinas...» (supra, n. 92), pp. 243-248, Wippel considère avec
la prop. 81/43 les prop. 96/42 et 191/110: «Quod Deus non potest multiplicare indivi
dua sub una specie sine materia», «Quod forme non recipiunt divisionem, nisi per mate
riam. — Error, nisi intelligatur de formis eductis de potentia materie». Ibid., pp. 248
254, la prop. 204/55 est traitée avec les prop. 218/53 et 219/54: «Quod intelligentia, vel
angélus, vel anima separata nusquam est», «Quod substantie separate nusquam sunt
secundum substantiam. — Error, si intelligatur ita, quod substantia non sit in loco. Si
autem intelligatur, quod substantia sit ratio essendi in loco, verum est, quod nusquam
sunt secundum substantiam»; cf. Chartularium... (supra, n. 5), pp. 549, 554 et 555; R.
HlSSETTE, Enquête... (supra, n. 15), pp. 82, 104 et 181.
135. En fait à Noël 1277; cf. Hcnrici de Gandavo Quodlibet /... (supra, n. 94),
p. XVII.
136. Cf. J.F. WlPPEL, «Thomas Aquinas...» (supra, n. 92), p. 246.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277 23

censurées et l'enseignement de Thomas n'impliquent pas nécessaire


ment que celui-ci soit la source de celles-là, surtout si, pour les pro
positions en cause, des rapprochements avec des textes émanant de la
faculté des arts sont possibles. Cette conclusion me paraît s'imposer,
même si, sur plusieurs points, les indications en sens contraire que
Wippel a cru trouver auprès d'Henri de Gand, lui paraissent aussi
appuyées par d'autres témoignages. Ceux-ci toutefois ne doivent pas
donner le change.
Selon Godefroid de Fontaines, 11 articles et beaucoup d'autres
{quam plures) paraissent avoir été prélevés {videntur sumpti esse) dans
les écrits de Thomas137. Godefroid ne dit donc pas que des articles
censurés par Tempier ont été pris dans les écrits de Thomas, mais
qu'ils semblent (videntur) l'avoir été. Par conséquent, il s'agit seule
ment d'une impression donnée: celle qu'effectivement et à juste titre
plusieurs articles du syllabus peuvent susciter, même si certains parmi
eux sont des contrefaçons des authentiques doctrines de Thomas138.
Ce n'est peut-être pas sans malice que Godefroid a rapproché de l'en
seignement de Thomas les articles 36/9 et 160/101, qui visent res
pectivement l'ontologisme et le déterminisme:
Quod Deum in hac vita mortali possumus intelligere per essentiam139,
Quod nullum agens est ad utrumlibet, immo determinatur140.

Quoi qu'il en soit de ces deux articles, rien selon moi ne permet
de tirer des propos de Godefroid: que, de manière assurée, certains
articles auraient été directement prélevés dans les écrits de Thomas.
Cela les rapprochements opérés par Guillaume de la Mare et son
disciple ne permettent pas non plus de le dire, car s'ils invoquent
contre Thomas des articles de Tempier, ils invoquent aussi contre lui,
la censure d'un autre évêque de Paris, Guillaume d'Auvergne141, et

137. Cf. éd. citée (supra, n. 23), p. 102.


138. Supra, pp. 8-14.
139. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), p. 545; R. Hissette, Enquête... (supra, n.
15), p. 30.
140. Ibid., respectivement p. 552 et p. 171.
141. Voir à ce propos le Correctorium de Guillaume de la Mare, ed. P. GLORIEUX
(supra, n. 21), pp. 92 et 394-395; voir de même les Declarationes de son disciple, ed. F.
Pelster (supra, n. 22), p. 18, an. 19 et p. 30, an. 58; p. 18, an. 19, lire toutefois, 1. 6:
«4 capitulo» au lieu de «3 capitulo»; dans la n. 20, ibid., lire «C. 4» au lieu de «C. 3»;
cf. C. DU PLESSIS d'ArgentrÉ, Collecho judiciorum de novis erroribus, t. 1, Paris 1724 -
repr. Bruxelles 1963-, p. 187a.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
24 RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

cette censure date de 1241142; Thomas était âgé de 16/I7ans et com


mençait ses études 3 ! En fait, Guillaume et son disciple veulent ici
confronter Thomas à des censures antérieures pour le prendre en
défaut144. Ils ne renseignent pas sur les sources «thomistes» de la cen
sure du 7 mars145.
A mon avis, le même jugement doit être porté sur les rapproche
ments retenus par Jean de Naples. Son seul but est de montrer qu'en
142. Cf. Chartularium... [supra, n. 5), n° 128, pp. 170-171.
143. J.-P. TORRELL, Initiation... (supra, n. 4), p. 8.
144. Comme l'a bien vu J.F. WlPPEL («Thomas Aquinas...» -supra, n. 92-, pp. 265
et 266, n. 91), en un passage de son Correctorium, Guillaume rapproche l'enseignement
de Thomas d'un des articuli condemnati par Tempier en ces termes: «haec positio videtur
favere errori alias condemnato Parisiis a Domino Stephano, Parisiens! episcopo, qui est
quod anima separata post mortem non affligitur nec patitur ab igne corporeo» (ed. Ρ
GLORIEUX -supra, n. 21-, p. 111). Comme P. Glorieux, à \'errori condemnato en cause ici,
j'ai identifié l'art. 19/219 du 7 mars 1277 (en dernier lieu dans «SaintThomas»... -supra,
n. 14-, p. 207, n. 17; cf. «Quod anima separata nullo modo patitur ab igne»; Chartula
rium... -supra, n. 5-, p. 544; R. HlSSETTE, Enquête... -supra, n. 15-, p. 311). Pourquoi?
Parce qu'à propos du même passage de Thomas (la, q. 64, a. 4) et en s'inspirant de
Guillaume, son disciple, dans ses Declarationes, renvoie au même article en ces termes:
«Hoc videtur... dampnatum... VIII. capitulo errorum V. quod anima separata non pati
tur ab igne corporeo» (ed. F. PELSTER -supra, n. 22- pp. 18-19, sub 21. C. 26). Or, dans
le classement des censures et des erreurs suivi ici et qui est celui de la Collectio errorum in
Anglia et Parisius condemnatorum, la 5e erreur au chap. 8 est l'an. 19/219 censuré le
7 mars (cf. ed. C. DU PLESSIS d'ArgentrÉ, Collectio judiciorum... -supra, n. 141-,
p. 193a). Toutefois, en raison de la présence du terme alias dans le texte du Correctorium
et la parenté plus grande des énoncés, J.F. Wippel (ibid.) a judicieusement noté que
Guillaume invoque plutôt l'an. 8 censuré le 10 décembre 1270: «Quod anima post mor
tem separata non patitur ab igne corporeo» (Chart, -supra, n. 5-, n° 432, p. 487). Dès
lors, dans les Declarationes de son disciple, on s'étonne de ne pas lire: «dampnatum... V.
capitulo errorum VIII....y, en effet, dans la Collectio errorum..., la censure de 1270 fait
l'objet du chapitre V et l'erreur «quod anima separata non patitur ab igne corporeo» y
vient en 8e position. Cela étant, malgré la leçon (incohérente) « VIII. capitulo errorum
V.» dans l'édition de Pelster, il est correct d'y trouver en note (ibid., p. 18, n. 23), un ren
voi à la censure du 10 décembre 1270, contrairement à ma remarque dans «Albert le
Grand...» -supra, n. 14-, p. 240, n. 93.
145. J.F. Wippel est visiblement d'avis contraire. Mais il a reconnu qu'un article
déformant la pensée de Thomas pourrait néanmoins le viser (cf. supra, n. 130). Dès lors,
tout en admettant que Thomas n'a jamais professé, par ex., «quod Deus non potest in
effectum cause secundarie sine ipsa causa secundaria» (= art. 63/69; Chartularium... -
supra, n. 5-, p. 547; R. HlSSETTE, Enquête... -supra, n. 15-, p. 128), je ne vois pas com
ment cela entraîne: «hence Wïlliam's charge that condemned pr. 69 is directed against
Thomas is unfounded» («Thomas Aquinas...» -supra, n. 92-, p. 265). Par ailleurs,
comme il a été noté ci-dessus (n. 144), dans son Correctorium, Guillaume de la Mare rap
proche aussi de l'enseignement de Thomas la proposition 8 de la censure du 10
décembre. Malgré cela, Wippel estime (à juste titre!) que cette proposition vise Siger de
Brabant plutôt que Thomas, comme aussi, du reste, la proposition 19/219 du syllabus du
7 mars. Je regrette qu'il n'ait pas précisé en vertu de quoi.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277 25

réalité aucune thèse de Thomas n'a été sanctionnée le 7 mars. Il ne


suppose nulle part que Thomas a été directement visé146.
En faveur de l'implication directe de Thomas dans la censure du 7
mars, Wippel invoque encore un autre fait147: le 18 février 1325, 19
mois après la canonisation de Thomas, Étienne de Bourret148, a
annulé la censure portée le 7 mars 1277 par son prédécesseur, dans la
mesure où des articles en atteignent ou sont dits atteindre la doctrine
du bienheureux Thomas 149. Mais que Thomas ait été atteint par la
censure et reconnu pour tel, cela n'implique nullement qu'il ait aussi
inspiré directement certains articles.
C'est donc à tort, me semble-t-il, que, dans les témoignages qui
viennent d'être considérés, Wippel a cru trouver des indications
sur les sources «thomistes» de la censure du 7 mars. Ces témoi
gnages en effet attestent seulement que Thomas a été reconnu
atteint par la censure et tout au plus, le cas échéant, qu'il pourrait
avoir été indirectement visé150. Je persiste donc à penser qu'aucune
proposition du syllabus du 7 mars ne vise directement Thomas,
comme s'il en était la source immédiate. Du reste, en faveur de
cette vision des choses, un autre argument me paraît pouvoir être
invoqué.

146. Cf. supra, η. 122.


147. Cf. «Thomas Aquinas...» {supra, n. 92), p. 239.
148. Évêque de Paris du 20 juillet au 24 novembre 1325; cf. Hierarcbia catholica
medii aevi..., vol. I {supra, n. 5), p. 391.
149. «Tangunt vel tangere asseruntur doctrinam beati Thome»; cf. H. Denifle et A.
CHATELAIN, Chartularium Universitatis Parisiensis, II, Paris 1891, p. 281.
150. En faveur de l'implication directe de Thomas dans la censure du 7 mars 1277,
d'autres données ont été invoquées ou pourraient l'être: 1. le choix de la date du 7 mars,
y anniversaire de la mort du saint docteur; 2. la complémentarité de la censure d'Ox
ford du 18 mars, par laquelle Thomas est directement visé; 3. une lettre de Jean XXI
datée du 28 avril et demandant une enquête non seulement à la faculté des arts, mais
aussi en théologie; 4. la présence de la question «Utrum si primas vel episcopus condem
navit aliquos articulos illicite, successor suus teneatur illos revocare» dans les Quodlibets
de Servais du Mont-Saint-Eloi; 5. la mention par Maître Eckhart d'un procès contre
Albert le Grand et Thomas d'Aquin; 6. le témoignage de Barthélémy de Capoue lors du
procès de canonisation de Thomas; 7. des allusions de Dante; 8. enfin dans la liste des
propositions condamnées du ms. Firenze, Bibl. Naz., Conv. S. Maria Novella, Ε 5.532,
l'ajout par une main du XIVe siècle de la mention contra Thomam à côté de 8 articles.
J'ai étudié ces données dans «Albert le Grand...» {supra, n. 14), pp. 239-243, et suis
revenu sur les plus significatives, dans «Saint Thomas...» {supra, n. 14), p. 256. A mon
sens, il n'y a rien en tout ceci qui plaide en faveur d'une implication directe de Thomas
dans la censure du 7 mars.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
26 RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

Peu après ce 7 mars -mais avant le 28151-, Tempier s'en est pris à
un autre théologien souvent proche des vues de Thomas, Gilles de
Rome. Il est sûr que certaines doctrines de Gilles ont, elles aussi, été
touchées le 7 mars152. Néanmoins Tempier est revenu à la charge et a
exigé la rétractation publique de 51 articles prélevés expressément
dans son commentaire sur le premier livre des Sentences153. Deux de
ces articles méritent de retenir notre attention. Selon le premier, la
matière ne pourrait exister sans forme: «materia nec etiam est dis
tincta opere ut quod possit per se fieri sine forma, nec est distincta
existentia, quia non potest per se existere sine forma»154. Selon le
second article, en tout composé, il y a une forme substantielle
unique: «in quolibet composito est una forma»155. Ces deux articles
sont absents du syllabus du 7 mars, mais ils font partie de ceux qui,
bien qu'empruntés à Gilles, atteignent Thomas d'Aquin et le visent
indirectement156. Sous ce rapport, lors de la censure de Gilles, les
procédés de Tempier contre Thomas demeurent les mêmes que lors
de la censure du 7 mars: officiellement, Thomas est hors de cause. Il
ne va pas le rester.
Par Henri de Gand, on sait qu'une censure a été prononcée à Paris
contre la thèse de l'unicité de la forme substantielle dans l'homme:
«quod in homine non est forma substantialis nisi anima rationalis»157.
Ce témoignage est appuyé par le Correctonum de Guillaume de la Mare
et les Declarationes de son disciple: «quod in homine et in aliis ani
matis non sit alia forma quam anima... reprobatum est Parisius»158;
151. R. WlELOCKX, Aegidii Romani... Apologia (supra, n. 11), pp. 81-88, 91-92; Id.,
«Autour du procès de Thomas d'Aquin», in: A. ZIMMERMANN (ed.), Thomas von Aquin.
Werk und. Wirkung im Licht neuerer Forschungen (Miscellanea Mediaevalia 19), 1988, pp.
419, 423, 433-437.
152. Id., Apologia, p. 114 et notes 84 et 85.
153. Id., Apologia, p. 114; «Autour...», p. 423.
154. Art. 47; cf. ibid., respectivement p. 59 et p. 418.
155. Απ. 48; cf. ibid.
156. Cf. ibid., respectivement pp. 213-214 et p. 424.
157. Cf. première rédaction du Quodlibet X (Noël 1286), ed. R. Macken, Henrici de
Gandavo Opera omnia 14, 1981, p. 127, apparat. Sur la date de ce Quodlibet, cf. Henrici
de Gandavo Quodlibet I... (supra, n. 94), p. XVII.
158. Cf. ed. P. GLORIEUX (supra, n. 21), p. 145; on y trouve aussi ibid., une formule
analogue: «quod in homine et in coeteris animatis non est alia forma praeter animam...
suppositio falsa est, et a magistris Parisius condemnata». La précision «Parisius» vaut évi
demment aussi pour ce qui est rapporté un peu avant: «Quod in homine est tantum una
forma substantialis, scilicet anima intellectiva... Haec positio de unitate formae substan
tialis reprobatur a magistris» (ibid., pp. 127-129).

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277 27

«quod in homine est tantum una forma substancialis, anima intellec


tiva:... hec posicio... revocata est... Parisius publice in scolis»159.
Mais le Correctorium et les Declarationes mentionnent aussi la cen
sure d'une autre thèse: celle de l'impossibilité, même pour Dieu,
de faire exister la matière sans forme: «quod Deus non potest dare
esse actu materiae sine forma»160; «Deum non posse facere mate
riam sine forma»161. Par Jean Quidort, on sait que cette censure fut
aussi parisienne162. Or, dans le Correctorium, comme dans les
Declarationes, les errores dampnati sont en général des propositions
censurées et celles-ci y sont souvent l'occasion de citations au
moins partiellement littérales163. Cela étant, il est probable que les
deux thèses en cause ici proviennent d'une censure dont les énon
cés sont suivis d'assez près. S'agirait-il de celle de Gilles de Rome?
Comme R. Wielockx, je tiens cela pour invraisemblable: de part et
d'autre, les énoncés sont trop différents164. En outre, dans la pro
position concernée de Gilles, la thèse litigieuse de l'unicité de la
forme substantielle dans l'homme n'est affirmée que de manière
indirecte165.

159. Cf. ed. F. PELSTER (supra, η. 22), p. 20. Noter que, pour évoquer ces querelles
parisiennes de 1276 sur l'unité de la forme, Henri de Gand utilise une formulation (cf.
n. 157) fort semblable à celle de Guillaume et de son disciple. Comme l'a judicieusement
relevé R. WlELOCKX, Apologia (supra, η. 11), p. 95, n. 75, il n'y a aucune raison de pen
ser qu'Henri aurait emprunté cette formulation aux discussions liées à la censure du 30
avril 1286 à Oxford (supra, n. 6) et portant notamment sur la thèse: «quod in homine est
tantum una forma se. anima rationalis et nulla alia forma substantialis» ; cf. F. PELSTER,
«Die Sätze...» (supra, n. 6), p. 87.
160. Cf. ed. P. GLORIEUX (supra, n. 21), p. 114; voir aussi R. WlELOCKX, Apologia,
ibid.·, «Autour...» (supra, n. 151), p. 415.
161. Cf. ed. F. PELSTER (supra, n. 22), p. 19; p. 12, l'énoncé de la même erreur était:
«Deus non potest dare esse materie nisi in composito». Voir aussi R. WlELOCKX, ibid.
162. Cf. son Correctorium corruptorii «circa», ed. J.-P. MÜLLER (Studia anselmiana,
12-13), Romae 1941, p. 137 (18-19): «magistri concordaverunt nuper Parisius erroneum
esse, quod Deus non potest facere materiam esse actu sine forma»; voir aussi
p. 142 (85-86); R. WlELOCKX, ibid.
163. C'est notamment le cas pour cette proposition censurée le 7 mars (63/ 69;
Chartularium... -supra, n. 5-, p. 547; R. HlSSETTE, Enquête... -supra, n. 15-, p. 128):
«quod Deus non potest in effectum cause secunde sine causa secundaria», que les Decla
rationes juxtaposent à cette autre rencontrée à l'instant «Deum non posse facere materiam
sine forma»; cf. ed. F. PELSTER (supra, n. 22), p. 19.
164. R. WlELOCKX, Apologia (supra, n. 11), p. 87, n. 44; p. 95, n. 75; «Autour...»
(supra, n. 151), p. 418.
165. «En raison de son contenu implicite et de son contexte immédiat». Id., Apolo
gia, p. 84 et n. 36; voir aussi «Autour...» p. 431.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
28 RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

Mais des débats sur la question de la forme unique à cette époque


sont mentionnés par un autre protagoniste, Jean Pecham. Dans sa
correspondance, il impute la défense de la thèse de la forme substan
tielle unique à Thomas d'Aquin et précise qu'en sa présence, Thomas
eut à en répondre devant l'évêque et les maîtres en théologie de Paris.
Pecham fait en outre le rapprochement entre cette dispute sur la
forme unique et une procédure ultérieure engagée par Tempier
contre une série d'articles de Thomas166. Il y a tout lieu de croire que
la proposition sur la forme unique en l'homme mentionnée par
Henri de Gand, Guillaume de la Mare et son disciple faisait partie de
ces articles. On ne voit pas pourquoi on ne pourrait en dire autant de
l'autre article retenu par Guillaume et son disciple, sur l'impossibilité
pour la matière d'exister sans forme. On lit en effet sous la plume de
Thomas deux énoncés qui correspondent exactement aux deux pro
positions en cause: «nulla alia forma substantialis est in homine, nisi
sola anima intellectiva» et «non... Deus potest facere quod materia
sit sine forma»167. Ainsi Thomas aurait fait l'objet d'une procédure
distincte, tant de celle du 7 mars 1277 que de celle dirigée contre
Gilles de Rome; en outre, deux articles de la liste établie contre Tho
mas seraient identifiés168. Il reste toutefois peut-être encore une diffi
culté.
D'après Henri de Gand, Guillaume de la Mare et son disciple, les
propositions sur la forme unique en l'homme et sur l'impossibilité
pour la matière d'exister sans forme ont manifestement été censu
rées169. Or, là où il évoque expressément la procédure de Tempier
contre des articles de Thomas, Pecham précise qu'aucune censure
définitive à leur sujet n'a pu avoir lieu; la cause est encore pen
dante170. Peut-il s'agir des mêmes articles? Sans aucun doute, car, pris
dans son ensemble, le témoignage d'Henri de Gand signale qu'à

166. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), nos 517, 518, et 523, pp. 624-627 et 634-635;
R. WlELOCKX, Apologia, p. 95, n. 75; p. 214 et n. 152; «Autour...», pp. 413-414; L.
BlANCHI, «Censure,...» (supra, n. 8), p. 84.
167. Quodl. III, q. 1, a. 1, sed contra (Ed. leon. -supra, n. 2- 25, 1996, p. 241, 22-23);
Summa theologiae, la, q. 76, a. 4. Sur le rapprochement possible de ces énoncés, non seu
lement avec ceux déjà épinglés d'Henri de Gand et de Guillaume de la Mare, mais encore
avec certaines formulations de Jean Pecham, cf. R. WlELOCKX, Apologia, p. 222, n. 189.
168. Cf. R. WlELOCKX, Apologia, p. 87, n. 44; p. 95, n. 75; «Autour...», pp. 415-416.
169. Cf. supra, pp. 26-27 et nn. 157-161.
170. Cf. Chartularium... (supra, n. 5), n° 517, p. 625; R. WlELOCKX, Apologia,
pp. 215-216; «Autour...», p. 414.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277 29

Paris, la thèse de la forme unique en l'homme n'a jamais été publi


quement déclarée erronée et hérétique par l'autorité compétente,
c'est-à-dire l'évêque; si toutefois, ajoute-t-il, on veut parler d'une
condamnation privée par sentence des maîtres, la thèse a été jugée
fausse par les théologiens parisiens, sauf deux1'1. La thèse de la forme
unique en l'homme peut donc être déclarée censurée ou non, selon
qu'on envisage la censure privée prononcée par les maîtres ou la cen
sure publique officielle, qui est dite avoir manqué. De la sorte, les
mêmes propositions peuvent être estimées avoir été censurées ou ne
pas l'avoir été. Mais ceci entraîne un corollaire qui rejoint une
conclusion déjà acquise: ces propositions peuvent difficilement
appartenir à celles retenues contre Gilles de Rome. Tempier en effet
avait ordonné que celles-ci soient rétractées publiquement; leur cause
n'était donc pas pendante172
Les propositions visant directement Thomas confirmeraient-elles
qu'il n'aurait été qu'indirectement visé le 7 mars, parce que le même
auteur n'aurait pas été condamné directement deux fois, à deux ou
trois semaines de distance? Je l'ai pensé et R, Wielockx l'a pensé aussi,
étendant à Thomas ce qui était acquis pour Gilles de Rome173. Pas
plus que moi cependant, Wielockx n'a réussi à convaincre Wippel.
Parmi les 219 propositions censurées le 7 mars, six coïncident avec
l'enseignement de Gilles de Rome dans son commentaire sur le livre
I des Sentences174. Or aucune de ces six propositions n'est reprise dans
le syllabus des 51 retenues contre lui, bien que celles-ci proviennent
également du même commentaire175. Pour Wielockx, ceci est l'indice
qu'en ce qui concerne Gilles, les deux censures répondent à des visées
différentes176. Pour Wippel, en revanche, ce pourrait être un indice
que la seconde censure présuppose la première pour la compléter et
l'amplifier sur un point précis: la condamnation directe de Gilles177.
Mais alors, la censure propre de Thomas pourrait aussi avoir en vue

171. Voir à nouveau la première rédaction du Quodlibet % (supra, n. 157) pp. 127 et
128, apparat; voir aussi R. WlELOCKX, Apologia, pp. 81-83; 86-87; 99-101; 215-216;
«Autour...», pp. 422-424; L. BlANCHI, «Censure...», (supra, n. 8), pp. 73-74.
172. Id., Apologia, p. 95, n. 75; «Autour...», p. 419.
173. Cf. ibid, respectivement, p. 94 et pp. 437-438.
174. Cf. Id., Apologia, p. 114.
175. Ibid.
176. Ibid.
177. J.F. WlPPEL, «Thomas Aquinas...», (supra, n. 92), p. 271.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
30 RECHERCHES DE THÉOLOGIE ET PHILOSOPHIE MÉDIÉVALES

le même but: poursuivre et amplifier sa condamnation directe com


mencée le 7 mars178.
Je doute toutefois qu'au sens où l'entend Wippel, les censures de
Gilles et de Thomas complètent réellement chacune celle du 7 mars.
Il faudrait pour cela que, parmi les 219 propositions, certaines pro
viennent directement de l'enseignement de Gilles et de Thomas.
C'est précisément à mon sens ce qu'il faut contester179.
De tout ce qui précède, il appert qu'à la question de savoir si et
comment Thomas fut impliqué dans les censures parisiennes de
1277, il faut une réponse nuancée. Thomas fut certainement atteint
par chacune de ces censures. Il n'a toutefois pu être visé directement
que lors de la procédure mentionnée par Jean Pecham et au cours de
laquelle furent notamment sanctionnées la thèse de la forme substan
tielle unique et celle de l'impossibilité pour la matière d'exister sans
forme180. Selon Jean Pecham, dont le témoignage concorde avec celui
d'Henri de Gand, la censure de ces articles fut suspendue: elle n'a pas
dépassé le stade de la réprobation par les maîtres181. Pourquoi? Parce
que, précise Pecham, après la mort de Jean XXI, certains cardinaux
ont contraint Tempier d'attendre jusqu'à nouvel ordre.
En mars 1277, le général des dominicains, Jean de Verceil, se trou
vait à Paris en qualité de légat du pape182. C'est probablement à son
intervention que le dossier relatif à Thomas a été déféré à la Curie
pontificale et qu'après la mort de Jean XXI, certains cardinaux, dont
Giovanni Gaetano Orsini, le futur Nicolas III, et Giacomo Savelli, le
futur Honorius IV, ont intimé à Tempier l'ordre de surseoir à son
projet de censure183. Successeur de Jean XXI, Nicolas III184 ne s'est

178. Ibid., pp. 271-272.


179. Aux arguments déjà avancés, on peut faire valoir, concernant Gilles de Rome,
que s'il avait été directement visé le 7 mars au travers des quelques articles du syllabus qui
effectivement atteignent des thèses de son commentaire de I. Sent., il aurait été amené à
les rétracter, comme les autres retenus un peu plus tard contre lui. Mais, comme l'a bien
établi R. Wielockx, «la rétractation qu'on lui a imposée et qui a porté précisément sur I.
Sent., ne concerne jamais un des énoncés de ISent, atteints le 7 mars dans leur teneur lit
térale»; Apologia, p. 114.
180. Cf. supra, p. 28.
181. Cf. supra, nn. 170 et 171.
182. Cf. R. Wielockx, Apologia, p. 218; «Autour...», pp. 427-428.
183. Voir encore à ce sujet le témoignage de Jean Pecham: Chartularium... -supra, n.
5-, n° 517, p. 625; R. Wielockx, Apologia, pp. 218-220; «Autour...», pp. 419-429 (voir
notamment la rectification de la n. 40, pp. 420-421).
184. Cf. supra, n. 12.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms
THOMAS D'AQUIN DANS LES CENSURES PARISIENNES DE 1277 31

pas occupé du dossier de Thomas, ni non plus, curieusement peut


être, son successeur, Martin IV185, qui était pourtant l'ancien soutien
de Tempier à Paris, le légat Simon de Brion186. En fait, les articles
retenus contre Thomas n'ont pas été jugés à la Curie; en 1285,
Honorius IV187 les a renvoyés à Paris, non pas à l'évêque d'alors,
Ranulphe de la Houblonnière188, mais à la faculté de théologie189.
Cela est sans doute hautement significatif d'une chose très notable:
qu'en définitive, du point de vue du Magistère suprême, les articles
en cause n'étaient ni hérétiques, ni même suspects d'hérésie190. Ce
jugement fut confirmé lors du procès de canonisation par Jean
XXII191.

Atteint à plus d'un titre par les censures épiscopales contre les
maîtres ès arts (7 mars 1277) et Gilles de Rome (entre le 7 et le 28
mars), Thomas d'Aquin a dû faire l'objet le même mois d'une procé
dure distincte, qui a conduit les théologiens de Paris à réprouver des
articles tirés directement de son enseignement. La censure épiscopale
officielle fut toutefois empêchée et finalement le Saint-Siège lava
Thomas de tout soupçon d'hérésie. Ainsi, dans l'apaisement, le Vene
rabilis doctor put être canonisé puis reconnu Doctor Ecclesiae, «inter
Scholasticos Doctores omnium princeps et magister».

Thomas-Institut Roland HlSSETTE


Universitätsstraße 22
D-50923 Köln

185. Cf. supra, η. 13.


186. Jean Pecham s'en est plaint, dans une lettre adressée à Martin IV le 1" janvier
1285; cf Chartularium... -supra, n. 5-, n" 518, pp. 626-627; R. Wielockx, «Autour...»,
p. 419.
187. Pape du 2 avril 1285 au 3 avril 1287; cf. Hierarchia catholica medii aevi..., vol.
I (supra, n. 5), p. 10.
188. Évêque de Paris du 17 juin 1280 au 12 novembre 1288; cf. Hierarchia catholica
medii aevi..., vol. I (supra, n. 5), p. 391.
189. R. Wielockx, Apologia, pp. 220-224; «Autour...», pp. 419-420.
190. Ibid.

191. Cf. J.-P Torrell, Initiation... (supra, n. 4), pp. 471-472.

This content downloaded from 186.226.159.103 on Thu, 29 Aug 2019 12:04:14 UTC
All use subject to https://about.jstor.org/terms