Vous êtes sur la page 1sur 13

_IntellectIon_9_

_IntellectIon_9_
9_ 9_
_IntellectIon_
_IntellectIon_

Théorie
Théorie
Théorie
de de
de la
la la
littérature
littérature
littérature
UneUne
introduction
Une introduction
introduction

Jean-Louis Dufays
MicheL Lisse
Jean-Louis
Jean-Louis
Jean-Louis Dufays
Dufays
Dufays
christophe
MicheL Meurée
MicheLLisse
Lisse
MicheL Lisse
christophe
christopheMeurée
christophe Meurée
Meurée

31/10/09 16:22:14

hnique. D’avance Merci & bon travail! Maya_tell&graph 0479 / 21 51 87


Théorie de la littérature
Une introduction

Jean-Louis Dufays
Michel Lisse
Christophe Meurée

001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 1 4/11/09 14:39:34


Dans la même collection :
1. Pierre Collart, Les abuseurs sexuels d’enfants et la norme sociale,
2005.
2. Mohamed Nachi et Matthieu de Nanteuil, éloge du compromis.
Pour une nouvelle pratique démocratique, 2006.
3. Lieven Vandekerckhove, Le tatouage. Sociogenèse des normes
esthétiques, 2006.
4. Marco Martiniello, Andrea Rea et Felice Dassetto (eds), Immigration
et intégration en Belgique francophone. état des savoirs, 2007.
5. Francis Rousseaux, Classer ou collectionner ? Réconcilier
scientifiques et collectionneurs, 2007.
6. Paul Ghils, Les théories du langage au XXe siècle. De la biologie à
la dialogique, 2007.
7. Didier Vrancken et Laurence Thomsin (dir.), Le social à l’épreuve
des parcours de vie, 2008.
8. Pierre Collart (dir.), Rencontre avec les différences. Entre sexes,
sciences et culture, 2009.
9. Jean-Louis Dufays, Michel Lisse et Christophe Meurée, Théorie de
la littérature. Une introduction, 2009.
10. Caroline Sägesser et Jean-Philippe Schreiber, Le financement
public des religions et de la laïcité en Belgique, à paraître.

001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 2 4/11/09 14:39:34


Théorie de la littérature
Une introduction

Jean-Louis Dufays
Michel Lisse
Christophe Meurée

ACADEMIA

A B
BRUYLANT

001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 3 4/11/09 14:39:35


Avertissement

Le présent ouvrage applique les recommandations orthographiques


de l’Académie française.

Une première version des chapitres 1 et 2 ainsi qu’une partie du


chapitre 7 ont été publiées dans le livre de J.-L. Dufays, L. Gemenne
et D. Ledur, Pour une lecture littéraire (De Boeck, 2005). La fin du
chapitre 7 a été publiée en 1993 dans le n° 96 de la revue Poétique.

Le chapitre 4 a été écrit par Christophe Meurée, le chapitre 3 et le point


D du chapitre 5 sont dus à Michel Lisse, Jean-Louis Dufays a écrit le
reste. L’ensemble a bénéficié de la relecture vigilante de Sébastien
Marlair : qu’il en soit vivement remercié.

D/2009/4910/23 ISBN 13 : 978-2-87209-946-7

© Bruylant–Academia s.a.
Grand’Place 29
B–1348 Louvain-la-Neuve

Tous droits de reproduction ou d’adaptation par quelque procédé que ce soit,


réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
Imprimé en Belgique.
www.academia-bruylant.be

001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 4 4/11/09 14:39:35


Introduction

Au moment d’entamer un ouvrage dédié à la théorie de la littérature,


il n’est pas inutile de se demander à quoi cela sert d’étudier la litté-
rature au XXIe siècle, époque où le livre et la lecture semblent de plus
en plus délaissés au profit de nouveaux modes de communication et
d’information. La question est posée sans complaisance par Antoine
Compagnon :
« Le lieu de la littérature s’est amenuisé dans notre société depuis
une génération : à l’école, où les textes documentaires mordent sur
elle, ou même l’ont dévorée ; dans la presse, où les pages littéraires
s’étiolent et qui traverse elle-même une crise peut-être funeste ;
durant les loisirs, où l’accélération numérique morcelle le temps
disponible pour les livres. […]
Aujourd’hui, même si chaque automne voit la parution de centaines
de premiers romans, l’on peut avoir le sentiment d’une indifférence
croissante à la littérature, ou même – réaction plus intéressante, car
plus passionnée – d’une haine de la littérature considérée comme
une intimidation et un facteur de “fracture sociale”. […]
La lecture doit désormais être justifiée, non seulement la lecture
courante, celle du liseur, de l’honnête homme, mais aussi la lecture
savante, celle du lettré, de l’homme ou de la femme de métier. L’Uni-
versité connait un moment d’hésitation sur les vertus de l’éducation
générale, accusée de conduire au chômage et concurrencée par des
formations professionnelles censées mieux préparer à l’emploi, si
bien que l’initiation à la langue littéraire et à la culture humaniste,
moins rentable à court terme, semble vulnérable dans l’école et la
société de demain. »1
Face à ce constat interpelant, ce n’est pas une, mais deux questions
qu’il s’agit d’affronter : d’une part, celle de l’utilité de lire la littérature,
d’autre part, celle de s’intéresser à la théorie de la littérature.

1 A. Compagnon, La littérature, pour quoi faire ?, Paris, Collège de France/


Fayard, 2007, pp. 29-31.

—5—

001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 5 4/11/09 14:39:35


Théorie de la littérature

A. Pourquoi s’intéresser à la littérature ?


La lecture des textes littéraires peut être justifiée par deux sortes
d’enjeux. Certains d’entre eux concernent les aspects cognitifs et intel-
lectuels de la lecture : nous les qualifierons de rationnels ; d’autres
concernent ses dimensions émotionnelles et relèvent du psychoaf-
fectif, de l’imaginaire, voire de l’inconscient : nous les qualifierons
de passionnels.
Ces deux types d’enjeux correspondent aux deux faces du lecteur,
que Michel Picard a appelées le lectant et le lu2, et ils sont fondamen-
talement complémentaires, car le rapport à la littérature mobilise par
sa nature même la lucidité et l’illusion, la réflexion et la détente, la
distanciation et la participation. Posons donc d’emblée, avec Picard,
que la lecture la plus riche, celle qui mérite le plus d’être qualifiée de
« littéraire » est celle qui établit un va-et-vient entre ces deux aspects.
Si l’on admet ce postulat, on admettra aussi qu’une tâche importante
de la formation littéraire doit être de préserver cet équilibre : négliger
l’un des deux termes reviendrait en effet à réduire la richesse poten-
tielle de la littérature, ce qui semblerait aussi discutable sur le plan
scientifique que nuisible sur le plan pédagogique.
Certes, ces enjeux concernent aussi d’autres activités de réception
que la lecture de textes littéraires, à commencer par la réception
audiovisuelle. La littérature semble néanmoins les mobiliser d’une
manière plus intense et plus diversifiée en raison de la durée de sa
lecture, des nombreuses pauses qui en résultent et du travail cognitif
plus intense qu’elle requiert. Lire un texte narratif, dramatique ou
poétique exige en effet un travail d’imagination, de construction
intérieure de « mondes », de personnages et d’actions plus exigeant
que la réception d’un film, car cette activité passe par le traitement du
langage, lequel ne donne accès aux représentations mentales qu’in-
directement et conserve un cadre matériel toujours disponible à la
vision qui empêche le lecteur d’oublier qu’il lit.
Examinons maintenant plus avant les enjeux passionnels et les enjeux
rationnels qui peuvent être associés à la littérature.

2 M. Picard, La lecture comme jeu, Paris, Minuit, 1986. Nous reviendrons


plus loin sur cette distinction fondamentale.

—6—

001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 6 4/11/09 14:39:35


Introduction

1. Les enjeux passionnels


S’évader, se décentrer. – Sur le plan passionnel, le rapport à la littérature
permet d’abord une expérience de décentrement fondamentale. En
effet, le monde du texte est une occasion de diversion, de divertis-
sement au sens fort du terme : il permet à l’esprit d’échapper aux
contraintes de l’existence individuelle et collective. Cette évasion va
de pair avec l’identification aux personnages du texte qu’on lit. Cette
expérience peut apparaitre comme une sorte de fuite, une manière
de vivre par procuration, mais elle n’en est pas moins fondamentale
et fondatrice, car il est impossible de se construire une identité sans
s’identifier, au moins temporairement, à des modèles, et parmi ceux-ci,
les personnages de fiction occupent une place privilégiée en raison de
l’intensité des situations qu’ils traversent et de la possibilité qui nous
est donnée de les côtoyer de manière intime des heures durant. En
nous permettant ainsi d’accéder à nous-mêmes par le truchement de
ses personnages, la littérature exerce une fonction initiatique : elle
nous révèle notre propre personnalité. 
Se trouver, se centrer. – L’identification joue aussi dans le sens inverse :
les personnages de nos lectures peuvent devenir des doubles de nous-
mêmes, des frères de papier, dont nous nous plaisons à retrouver des
traits dans nos propres vies. La littérature nous permet alors de nous
retrouver. En outre, en nous confrontant à des situations existentielles
fortes qui rejoignent les interrogations, les désirs et les expériences
partagés par beaucoup d’hommes, elle nous amène à la fois à anticiper
des épisodes de notre vie et à nous remémorer des évènements passés.
Levier actif de la mémoire involontaire, elle agit en nous de la même
manière que la madeleine trempée dans du thé, qui, au début de à la
recherche du temps perdu, fait ressurgir à la conscience du narrateur
proustien tout un pan de son passé.
Se perdre. – La littérature peut aussi nous faire éprouver une expérience
de déstabilisation. Roland Barthes a appelé « jouissance du texte »3 la
situation où le lecteur est tellement troublé par le texte qu’il en perd
ses repères, qu’il ne sait plus comment se situer. Face à des œuvres très
novatrices, comme celle de Joyce par exemple, de nombreux lecteurs
sont ainsi confrontés à un sentiment d’altérité radical, où se sentent en
quelque sorte subjugués par le texte.
Vivre plus intensément. – Une autre expérience passionnelle liée à
la littérature est l’expérience éthique, le sentiment que le texte nous

3 R. Barthes, Le plaisir du texte, Paris, Seuil, 1973, pp. 25-26.

—7—

001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 7 4/11/09 14:39:35


Théorie de la littérature

nourrit sur le plan des valeurs, de nos attentes morales, mais aussi de
nos désirs. En lisant, nous nous posons des questions existentielles,
nous construisons et nous exerçons notre rapport éthique au monde.

2. Les enjeux rationnels


Lire la littérature, c’est aussi une expérience d’apprentissage, qui nous
donne accès à une diversité de connaissances. On peut en distinguer
au moins trois types :
Des connaissances d’ordre langagier. – La littérature nous donne
l’occasion de nous approprier toutes les ressources de la langue écrite,
et en particulier elle enrichit notre stock de structures syntaxiques et
de connaissances lexicales, dont elle fait un usage bien plus considé-
rable que le langage parlé.
Des connaissances génériques et esthétiques. – La littérature nous
fournit aussi des codes, des mythes, des scénarios, des stéréotypies
relevant des différents genres et courants littéraires et non littéraires.
Ainsi, c’est la lecture d’un certain nombre de romans policiers ou de
textes romantiques qui nous permet de dégager les tendances, voire
les règles, de ces deux systèmes de codes, dont la maitrise pourra
être à la fois réinvestie et réinterrogée aussitôt dans la lecture d’autres
textes du même genre ou du même courant.
Des informations sur le monde. – Un troisième type de savoir offert
par la littérature est celui des systèmes de références et des valeurs qui
permettent au lecteur de diversifier ses connaissances et ses jugements
sur le monde, sur ses semblables et sur lui-même. En nous relatant
de manière dynamique des évènements sur l’histoire, sur des pays
lointains, etc., la littérature véhicule un nombre considérable de
connaissances et exerce une fonction « gnoséologique » (elle se fait
médiatrice d’autres savoirs). écoutons à ce propos Roland Barthes :
« La littérature prend en charge beaucoup de savoirs. Dans un roman
comme Robinson Crusoé, il y a un savoir historique, géographique,
social (colonial), technique, botanique, anthropologique (Robinson
passe de la nature à la culture). Si, par je ne sais quel excès de socia-
lisme ou de barbarie, toutes nos disciplines devaient être expulsées
de l’enseignement sauf une, c’est la discipline littéraire qui devrait
être sauvée, car toutes les sciences sont présentes dans le monument
littéraire. C’est en cela que l’on peut dire que la littérature, quelles que
soient les écoles au nom desquelles elle se déclare, est absolument,

—8—

001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 8 4/11/09 14:39:35


Introduction

catégoriquement réaliste : elle est la réalité, c’est-à-dire la lueur


même du réel. »4
Plus précisément, la lecture de la littérature est un moyen d’accès
privilégié au témoignage des hommes qui nous ont précédés. C’est
donc un outil pour mieux comprendre le monde en nous ouvrant à
d’autres points de vue, d’autres cultures, d’autres époques. C’est aussi
une caisse de résonance qui donne sens et valeur à la vie ordinaire,
comme le dit joliment Danièle Sallenave dans son essai Le don des
morts :
« Sans les livres, nous n’héritons de rien : nous ne faisons que naitre.
Avec les livres ce n’est pas un monde, c’est le monde qui vous est
offert : don que font les morts à ceux qui viennent après eux.
Sans doute tout est-il déjà là, à notre naissance. Encore faut-il le
prendre. Offert, proposé, mais non donné. La terre, et le ciel, ce
qu’on en voit et ce qui s’y cache ; les choses de l’histoire, les replis
du temps. Mais, sans les livres, il se pourrait bien cependant que tout
nous échappe : le monde physique, même si je le parcours, parce
que je n’aurai rien appris ; le monde humain, l’histoire, parce que
je n’en saurai rien ; les langues – y compris celle de ma naissance,
parce que je ne les parlerai pas, ou les parlerai mal ; les œuvres, les
paysages, la douceur des soirs sur des bords étrangers, parce que je
n’en aurai pas retraversé l’expérience dans le miroir des livres. »5
La fréquentation de la littérature apparait ainsi à la fois comme une
occasion d’acquérir une meilleure prise sur le monde et un « renfor-
cement d’être » (Péguy). Pour autant, les connaissances qu’elle nous
transmet ne sont pas un savoir clos ou calcifié, car, comme le dit
Barthes, elle « fait tourner les savoirs » :
« En cela véritablement encyclopédique, la littérature fait tourner les
savoirs, elle n’en fixe, elle n’en fétichise aucun ; elle leur donne une
place indirecte, et cet indirect est précieux. D’une part, il permet
de désigner des savoirs possibles – insoupçonnés, inaccomplis : la
littérature travaille dans les interstices de la science : elle est toujours
en retard ou en avance sur elle [...]. D’autre part, le savoir qu’elle
mobilise n’est jamais ni entier ni dernier ; la littérature ne dit pas
qu’elle sait quelque chose, mais qu’elle sait de quelque chose ;
ou mieux : qu’elle en sait quelque chose – qu’elle en sait long sur
les hommes. [...] Parce qu’elle met en scène le langage, au lieu,
simplement, de l’utiliser, elle engrène le savoir dans le rouage de la
réflexivité infinie : à travers l’écriture, le savoir réfléchit sans cesse

4 R. Barthes, Leçon, Paris, Seuil, 1978, p. 18.


5 D. Sallenave, Le don des morts. Sur la littérature, Paris, Gallimard, 1991,
p. 65.

—9—

001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 9 4/11/09 14:39:35


Théorie de la littérature

sur le savoir, selon un discours qui n’est plus épistémologique, mais


dramatique. »6
Autrement dit, les textes littéraires nous amènent à remettre en cause
les représentations sociales, à briser les idées reçues, et à « probléma-
tiser » le monde d’une manière toujours renouvelée. Ceci explique
pourquoi, dans les dictatures, la littérature est une activité étroitement
surveillée : empêcher les citoyens d’écrire et de lire ce qu’ils veulent
revient à leur ôter une possibilité fondamentale de réfléchir, d’exercer
leur liberté et de contester le pouvoir.
En dernière analyse, la littérature apparait comme une occasion
formidable d’ouverture à d’autres expériences humaines. En cela, elle
présente un enjeu existentiel et philosophique fondamental, d’autant
plus que, tout en ouvrant ses lecteurs à une diversité d’expériences,
elle développe souvent chez eux le sens de l’altérité et la compassion.
Aussi ne semble-t-il pas excessif de penser que le degré de tolérance
et de démocratie d’une société est largement fonction de l’importance
qu’elle accorde à la littérature, et qu’à l’inverse, les sociétés où elle est
peu pratiquée et peu lue pas sont plus facilement la proie des préjugés
et des ostracismes. Même si elle ne suffit pas à le garantir, la littérature
forge le sens démocratique.

Pour toutes les raisons qui viennent d’être évoquées, apprendre à


lire et à connaitre les textes littéraires apparait à la fois comme un
outil essentiel pour la formation psychologique et morale de tous les
individus et comme une base pour pouvoir s’épanouir dans la vie
intellectuelle.
Mais si la littérature présente des enjeux essentiels, est-il nécessaire
pour autant de s’intéresser à sa théorie ?

B. La théorie de la littérature, pour quoi faire ?


Pour la plupart des lecteurs et des écrivains, la question ne se pose pas :
la littérature est avant tout objet d’une pratique passionnée, mais nul
n’est besoin, pour l’écrire ou pour la lire avec bonheur, de s’intéresser

6 R. Barthes, Leçon, op. cit., pp. 18-19.

— 10 —

001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 10 4/11/09 14:39:36


Introduction

à ses mécanismes ni de l’approcher d’un point de vue conceptuel.


écoutons à ce propos la mise en garde de Danièle Sallenave :
« Lire est une connaissance et une expérience du monde, auxquelles
on n’accèdera pas forcément parce qu’on aura appris à repérer dans
un écrit quels sont les «adjuvants» et les «opposants» que rencontre
le héros ou le personnage principal, et qui favorisent ou retardent
son action. Laissons Greimas et la sémantique structurale aux futurs
professeurs – et encore.
On n’a pas besoin, pour aimer lire, pour aimer les livres de fiction,
de poésie et d’imagination, de tout un embarras théorique qui accroit
la distance avec les livres au lieu d’en rapprocher. Ni du recours à
des notions issues pour l’essentiel d’une linguistique aujourd’hui en
déclin. Le professeur peut y être initié, à l’occasion, pour maitriser
ce dont il parle, mais ce qu’il doit enseigner, c’est la pratique, pas la
théorie des livres. »7
Alors à quoi bon se consacrer à la théorie de la littérature ? La réponse
est simple : en posant un regard général et technique sur la littérature
et ses textes, cette discipline augmente les possibilités de leur attribuer
du sens et de la valeur, et par là de mettre en évidence leur force
d’interpellation ou leur puissance transformatrice.
Plus précisément, quatre fonctions au moins peuvent être attribuées à
la théorie de la littérature :
1° elle nous apprend à mieux situer chaque œuvre par rapport aux
concepts, aux genres et aux procédés qu’elle mobilise, et par là,
elle nous permet de mieux saisir sa spécificité et son intérêt ;
2° elle enrichit nos outils et nos méthodes de lecture, notamment
lorsque nous nous préparons à analyser des œuvres littéraires dans
le cadre d’un apprentissage ou d’un enseignement ;
3° elle nous invite à mettre nos habitudes de lecture et nos jugements
de valeur littéraires en question et en perspective ;
4° elle nous apprend à mieux sentir et évaluer les œuvres, notamment
en nous exerçant à distinguer nos jugements de gout (« en vertu
de mes préférences personnelles, j’aime ou je n’aime pas cette
œuvre ») et nos jugements de valeur (« indépendamment de mon
appréciation spontanée, je reconnais ou non de la valeur à cette
œuvre en vertu de tel ou tel critère intersubjectif »).
L’étude de la théorie de la littérature correspond ainsi clairement à
un enjeu de distanciation critique : elle n’est certes pas indispensable

7 D. Sallenave, Nous, on n’aime pas lire, Paris, Gallimard, 2009, p. 99.

— 11 —

001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 11 4/11/09 14:39:36


Théorie de la littérature

pour nous faire aimer la littérature, mais elle est un moyen d’aug-
menter notre plaisir et notre intérêt à son égard. Qui plus est, dans le
contexte d’une formation universitaire en « langues et lettres », elle
apporte aux étudiants un « savoir savant » qui leur permet de passer
de la pratique à la science, et du statut de simple amateur à celui
de connaisseur. Elle est aussi, comme l’admet Danièle Sallenave, un
ensemble de savoirs utiles pour le futur professeur, qui aura besoin,
pour transmettre la littérature à des élèves, de « maitriser ce dont il
parle ». Enfin et surtout, lire des textes avec des outils théoriques,
c’est leur permettre de produire le maximum de leurs effets, et par là
apprendre à regarder le monde sous un angle neuf et interpellant.

Le sens de notre entreprise étant ainsi, nous l’espérons, quelque peu


clarifié, il nous faut maintenant définir – ou tout au moins débrous-
sailler – les concepts clés sur la base desquels toute théorie de la litté-
rature est obligée de se constituer : nous voulons parler d’une part
des notions de texte, d’écriture et de lecture, qui amènent à poser la
question du sens, et d’autre part de la notion de littérature, qui relève,
elle, du problème de la valeur. Ces notions feront l’objet de nos deux
premiers chapitres.
Après cette clarification conceptuelle, nous nous intéresserons à la
littérature du point de vue des types et des genres de texte qui la
constituent. Pour ce faire, il s’agira d’abord de montrer comment la
notion de genre littéraire a été pensée depuis l’Antiquité jusqu’à nos
jours (ce sera la matière de notre chapitre 3) ; nous entreprendrons
ensuite l’examen approfondi des trois types de textes majeurs qui
ont été distingués depuis le XVIIIe siècle, à savoir le texte dramatique
(chapitre 4), le texte poétique (chapitre 5) et le texte narratif (chapitre
6). Dans notre dernier chapitre, nous essaierons enfin de montrer
combien les différents concepts dégagés dans ce livre permettent de
mettre en œuvre une méthode d’analyse qui porte l’attention non plus
seulement sur le matériau textuel, mais sur la manière dont il se prête
à la lecture.

— 12 —

001.Théorie de la litttér.n° 9.indd 12 4/11/09 14:39:36