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1.

La méthode historique

Le travail d'historien, auquel vous êtes censés vous former en licence d'histoire, n'est pas un travail
de compilation de connaissances historiques mais leur mise en relation. Pour mettre en relation des
faits historiques il faut les comprendre, et pour les comprendre il faut être capable d'estimer dans
quelle mesure et à quel point un document nous le permet : c'est-à-dire non pas seulement

a) à quel point un document est fiable ou non, en fonction de son auteur, de sa distance aux
évènements etc.
b) mais aussi à quel point la représentation qu'il fait de ces évènements est fondée et
généralisable.
c) Et surtout quels sont les facteurs historiques communs qui permettent de les mettre en
relation.

Pourquoi ce doute quant aux documents historiques ? Parce qu'un document émane d'un point
singulier de l'espace social et du temps historique… Tout document charrie des biais, qu'il s'agit de
repérer. Ces biais ne peuvent pas être repérer sans connaissances générales de la période historique
en question, évidemment. Sans connaissances générales, impossible de distinguer des choses
communément admises par les hommes d'une époque historique particulière de ce qui provient
plutôt de l'auteur, impossible de déterminer les inflexions dans le discours, et plus encore
impossible de comprendre l'importance comparative de cette déclaration-ci ou cette déclaration-là.

La critique historique passe donc avant tout par une critique des documents eux-mêmes et de leurs
biais – j'expliquerai après ce que j'entends par critique – mais elle passe au préalable par un retour
réflexif sur vous-mêmes auquel sera consacré cette séance. Parce que les biais les plus dangereux
sont ceux qu'on appelle des prénotions.

2. Qu'est-ce qu'une prénotion ?

Étude du texte d’Émile Durkheim

En sociologie, on appelle ainsi un concept formé spontanément par la pratique, la vie en société, et
qui n'a pas encore subi l'épreuve de la critique scientifique. C'est un concept permettant de se
représenter notre environnement social, i.e. dépendant dans sa formation et son utilisation des
caractéristiques du milieu social dans lequel nous évoluons. Il est impropre à l'analyse sociologique
puisqu'il est en quelque sorte baisé, il dépend d'un point de vue particulier, et il est construit pour
s'intégrer à une représentation de la société individuelle et subjective.

Un exemple de prénotion

En histoire, les prénotions sont d'autant plus nombreuses qu'au problème du caractère particulier de
l'espace social d'où elles proviennent, s'ajoutent celui du temps. Or l'histoire est un savoir sur le
temps

Les prénotions impropres à l'analyse sont donc démultipliées en histoire. Nation, État, Religion, de
tous ces concepts nous avons en général des prénotions, inadaptées à l'analyse historique puisque
souvent ils sont utilisés avec à l'esprit leurs caractéristiques actuelles pour des époques qui en avait
une acceptation complètement différente.

Dérivé du grec prolêpsis, qui désigne chez les stoïciens et les épicuriens les notions communes
tirées de l'expérience antérieurement à toute réflexion, le concept de prénotion est utilisé par sir
Francis Bacon pour signifier, « dans l'effort de mémoire, l'idée vague et latente de ce que nous
cherchons, qui limite et dirige le travail de l'esprit dans cette recherche » (André Lalande,
Vocabulaire technique et critique de la philosophie, 1968). Émile Durkheim lui a conféré une
signification fort différente ; il s'agit de donner un nom aux notions élaborées spontanément dans les
actions de tous les jours. Pour Durkheim, il s'agit avant tout de repérer et de se dégager de ces
notions car, si on ne se livre pas à cet indispensable exercice, au lieu d'une science des réalités, on
se contente d'une analyse idéologique : « Les faits n'interviennent alors que secondairement, à titre
d'exemples ou de preuves confirmatoires, ils ne sont plus l'objet de la science. Celle-ci va des idées
aux choses, non des choses aux idées. » (Les Règles de la méthode sociologique, 1895).
Il convient donc de se débarrasser sans ambages de ces prénotions. Car « les phénomènes sociaux
sont des choses et doivent être traités comme des choses ». Et pour les libérer de la gangue
prénotionnelle, « il suffit de constater qu'ils sont l'unique datum offert au sociologue. Est chose, en
effet, tout ce qui est donné, tout ce qui s'offre ou, plutôt, s'impose à l'observation. Traiter des
phénomènes comme des choses, c'est les traiter en qualité de data qui constituent le point de départ
de la science ». Durkheim complète la première règle fondamentale, touchant au caractère de choses
des faits sociaux, par deux corollaires fondamentaux.
Le premier stipule, comme on devait s'y attendre, qu'« il faut écarter systématiquement toutes les
prénotions ». Mais cette règle, reconnaît-il, est toute négative. Il la complète donc par un second
corollaire, qu'il énonce en partant de l'affirmation selon laquelle « toute investigation scientifique
porte sur un groupe déterminé de phénomènes qui répondent à une même définition ». Dès lors, il
faut veiller à « ne jamais prendre pour objet de recherches qu'un groupe de phénomènes
préalablement définis par certains caractères extérieurs qui leur sont communs et comprendre dans
la recherche tous ceux qui répondent à cette définition ». C'est la célèbre nécessité d'énoncer des
définitions préalables, qui se situe à la base de la méthodologie durkheimienne.
Exemple : la religion comme foi intérieure dans la Grèce antique.

La prénotion est donc impropre à l'analyse historique ses caractéristiques sont propres à notre
époque, et à notre société, à notre milieu social.

→Il faut se méfier comme la peste, dans l'analyse historique, des mots et des concepts employés, et
veiller à ce qu'ils correspondent à la réalité historique et non pas qu'ils transportés simplement
depuis notre époque.

Comment éviter les prénotions ?


a) Utilisez au maximum, lorsqu'il n'y a pas d'ambiguïté, le vocabulaire propre à l'époque
historique étudiée.
b) Utilisez au maximum, dans la mesure de vos connaissances, le vocabulaire historique
employé par les historiens spécialistes du sujet qui vous est donné.
→ Une des nombreuses raisons pourquoi il est absolu indispensable de consulter la
littérature historique existant sur un sujet donné avant de le traiter.
c) Évitez au maximum d'employer des termes dont le contenu dépend de l'acception que notre
société en a. Si vous en employez malgré tout, veillez à en proposez une définition
alternative.

— Claude JAVEAU