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Comment la CIA voit-elle le

monde en 2035 ?
L'agence de renseignements américaine a publié
jeudi, en français, son étude prospective sur l'état
du monde dans vingt ans.
27 janvier 2017 à 11:07

Le 13 avril 2016 dans les bureaux de la CIA à Langley (Etats-Unis). Photo Carolyn Kaster. AP

Les prévisions de la CIA pour le futur de la planète ne sont pas optimistes,


loin de là. Le rapport de l’agence américaine, publié tous les quatre ans et
intitulé cette année «Le monde en 2035 vu par la CIA, et le Conseil
national du renseignement : Le paradoxe du progrès» est sorti jeudi aux
éditions Equateurs. Ces 300 pages prospectives sont arrivées sur le bureau
de Donald Trump, dès son investiture.

L’agence américaine pose le décor dès les premières lignes : «Dans les cinq
prochaines années, on verra un accroissement des tensions entre Etats et
à l’intérieur de ceux-ci.» En parallèle, la croissance mondiale va ralentir.
La menace terroriste augmenterait sous différentes formes, et à laquelle les
Etats, toujours plus divisés, peineront à répondre. «L’enjeu central des
gouvernements et des sociétés sera de concilier les talents individuels,
collectifs et nationaux pour apporter sécurité, prospérité et espoir.»

La CIA développe trois scénarios imaginaires de l’état du monde entre


2020 et 2035 : «îles», «orbites» et «communautés».

Scénario n°1 : un monde d’îles reclues

Le premier scénario imagine un monde subissant les dégâts d’une


croissance atone et d’une mondialisation faiblissante, face auxquelles les
gouvernements n’ont rien su faire. Vingt ans après la crise financière
de 2008, les économistes de par le monde observent des Etats fragilisés,
repliés sur eux-mêmes. «La combinaison de tous ces événements a donné
naissance à un monde fragmenté et sur la défensive où des Etats inquiets
cherchent métaphoriquement et physiquement à construire des murs
pour se protéger des problèmes extérieurs, formant ainsi des "îles" dans
un océan d’instabilité», relate le rapport.

En Europe comme en Amérique du Nord, les Etats n’ont pas su s’adapter


aux bouleversements économiques et sociétaux de ce nouveau monde. En
Asie, le constat est le même, le boom des émergents est retombé : «Parce
qu’elles n’ont pas su générer suffisamment de demande intérieure pour
stimuler leur économie quand le marché mondial s’est ralenti, la Chine et
l’Inde sont restées enfermées dans le "piège du revenu moyen" et ont
connu une stagnation de leur croissance, des salaires et des conditions de
vie.» Les classes moyennes, ayant acquis ce statut avant la crise de 2008,
sont meurtries, et une partie de cette population est retombée à des
niveaux modérés de pauvreté.

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Les conséquences néfastes de la mondialisation, notamment


l’accroissement des inégalités et la montée des populismes, ont poussé les
Etats à mettre en place toujours plus de mesures protectionnistes, au lieu
de privilégier le dialogue international. Dans ce scénario, l’essor rapide des
intelligences artificielles a bouleversé les sociétés plus profondément que
ce que les économistes avaient prévu. Le chômage a continué à augmenter.

Après cet état des lieux démoralisant, la CIA voit, dans vingt ans, le «début
d’une nouvelle ère de croissance et de prospérité». Le salut viendra de
plusieurs horizons. Après avoir bouleversé le marché du travail,
l’innovation technologique va créer des opportunités de relance. Dans ce
monde futuriste, la créativité viendra alors de la collaboration entre
hommes et machines. «Le ralentissement de la mondialisation et des
échanges commerciaux a donné naissance à une nouvelle génération
d’entrepreneurs et d’inventeurs au niveau local.» Leçon du futur
(imaginé) pour le présent : les gouvernements qui s’en sortiront le mieux
sont ceux qui miseront sur la recherche et l’innovation et qui sauront
garder les talents technologiques dans leurs frontières.

Scénario n°2 : à l’aube d’une escalade militaire

Le second scénario, intitulé «Orbites», est raconté par un «conseiller


national en sécurité» qui revient sur l’état du monde, à l’aube de l’an 2032,
date où s’achève le second mandat d’un certain «Smith» à la tête des Etats-
Unis. Le milieu des années 2020 a vu l’accroissement sans pareil des
tensions entre puissances régionales. La Russie, la Chine mais aussi l’Iran
ont profité d’un repli des Etats-Unis sur la scène internationale pour
imposer leur «domination économique, politique et militaire» sur leur
région d’influence respective. Les tensions se cantonnent dans un premier
temps à des représailles économiques et diplomatiques, à une guerre de
propagande et à des cyberattaques, sans impacts notables.

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«La plus grande victime de ces conflits a été la "vérité" dans la mesure où
la propagande de ces Etats, diffusées par plusieurs médias sociaux,
commerciaux et officiels, a déformé, dénaturé et manipulé les
informations sur ce qui se passait réellement», analyse le conseiller. Un
constat qui évoque étrangement l’ère de post-vérités, ou de «faits
alternatifs», dont se sont nourris en 2016 les Brexiters et les partisans de
Donald Trump. Sous le premier mandat de ce fameux «Smith», les Etats-
Unis opèrent un retour sur la scène internationale, mais entrent
directement en confrontation avec la Chine, l’Iran et la Russie, donnant à
la fin des années 2020 un faux air de guerre froide. L’étincelle ? Une crise
entre l’Inde et le Pakistan en 2028 qui aboutit à l’explosion de la première
bombe nucléaire depuis 1945. La crise est finalement désamorcée par les
Etats-Unis, avec l’aide de la Chine (ouf). L’escalade militaire et nucléaire
est évitée. Comme lors de l’après Seconde Guerre mondiale, les grandes
puissances rétablissent une relation de confiance et reprennent leur
coopération sur les questions de sécurité.

Scénario n°3 : les communautés dirigent le monde

Le troisième et dernier scénario s’intéresse aux «Communautés», via le


regard d’une future maire d’une grande ville canadienne qui réfléchit
en 2035 aux transformations des deux dernières décennies. Dans ce
monde, les groupes locaux ont pris le pas sur les gouvernements
nationaux. En cause : le manque de confiance grandissant des populations
envers leurs dirigeants nationaux. Si la politique étrangère, les opérations
militaires et la défense nationale restent le fait des entités nationales,
l’éducation, l’économie ou encore la santé reviennent à la charge des
autorités locales. L’implication des entreprises dans la vie de leurs
employés est telle qu’elles se chargent désormais de l’éducation, de la santé
et du logement. L’expérience n’est pas égale à travers le monde. Au Moyen-
Orient, la jeunesse s’est révoltée contre les institutions et l’extrémisme
religieux, sonnant l’avènement d’un nouveau Printemps arabe. Mais en
Chine ou en Russie, des mouvements similaires sont loin d’avoir escompté
les mêmes succès. Ces changements se sont opérés finalement plus
facilement au sein des démocraties occidentales comme aux Etats-Unis ou
au Canada, où il y avait déjà «une forte tradition d’implication des
collectivités locales et du secteur privé».
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Aude Massiot , Estelle Pattée