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18/06/2015 Analyses et comptes rendus

La troisième réévalue le thème de l’analyticité et celui des énoncés d’observation à la
lumière  des  critiques  de  Quine  et  de  Kuhn  notamment.  C’est  un  ouvrage  savant  et
utile.

Le  second  volume  est  un  ensemble  d’articles,  où  l’A.  essaie  de  trouver  une  sorte  de 142

voie  moyenne  entre,  d’une  part,  une  forme  de  réalisme  scientifique  «  dur  »  (à
l’australienne)  et,  d’autre  part,  une  conception  herméneutique,  foncièrement
antiréaliste.  C’est  un  projet  au  cœur  d’une  bonne  partie  de  la  philosophie
contemporaine, bien que les contours n’en soient pas ici assez dessinés. Quoi qu’il en
soit,  ce  sont  des  livres  très  stimulants,  savants  et  riches  qui  témoignent,  une  fois
encore,  de  l’ouverture  et  de  la  qualité  de  la  philosophie  italienne  contemporaine
analytique.

Pascal ENGEL. 143

Jean­Claude Zancarini (éd.), Lectures de Michel Foucault, vol. I :
À propos de « Il faut défendre la société », Lyon, ENS Éditions,
2001, réimpr. 2003, 102 p. / Emmanuel Da Silva (éd.), Lectures
de Michel Foucault, vol. II : Foucault et la philosophie, Lyon,
ENS Éditions, 2003, 134 p. / Pierre­François Moreau (éd.),
Lectures de Michel Foucault, vol. III : Sur les Dits et écrits, Lyon,
ENS Éditions, 2003, 101 p.

Ces  trois  recueils  de  textes,  auxquels  ont  contribué  plus  d’une  vingtaine  d’auteurs, 144

sont issus de trois rencontres qui ont eu lieu en 1996 et 1997.

Le premier volume est consacré au cours de Foucault donné en 1975­1976 au Collège 145
de France et intitulé Il faut défendre la société (Gallimard / Le Seuil, coll. « Hautes
études », 1997, premier cours publié d’une série de treize dont plusieurs sont parus à
ce  jour).  Le  titre  de  ce  cours  paraphrase  un  énoncé  qui  exprime  l’origine  de  la  bio­
politique : ce n’est plus une collectivité donnée qui en combat une autre, mais plutôt
la société elle­même qui gère la vie de sa propre population en obéissant à la logique
d’un  «  racisme  d’État  ».  D’où  la  nouvelle  préoccupation,  issue  de  l’âge  classique,
visant à opérer une purification de la société. Il s’agit donc d’un thème charnière dans
le  parcours  de  Foucault  qui  quitte  l’analyse  des  institutions  (d’Histoire  de  la  folie
de  1961  à  Surveiller  et  punir  de  1975)  pour  s’intéresser  aux  questions  «  plus
générales  »  liées  au  rapport  entre  la  vie  et  le  pouvoir,  lesquelles  déboucheront  plus
tard sur le thème du gouvernement de soi et des autres (1982­1984). Les auteurs de
ce  volume  signalent  les  originalités  et  les  limites  du  cours  de  1975­1976.  M.  Bertani
montre  la  persistance  des  recherches  sur  la  relation  vie/pouvoir  dans  l’itinéraire
foucaldien en partant des premières analyses réalisées dans le sillage des travaux de
Canguilhem  portant  sur  la  santé  et  la  distinction  normal/pathologique,  jusqu’aux
derniers travaux sur la sexualité, en passant par la découverte de la bio­politique et
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l’interprétation du racisme. A. Fontana donne une version allongée de la « Situation
du  cours  »  parue  dans  Il  faut  défendre  la  société.  D.  Defert  insiste  de  manière
éclairante  sur  le  fait  que  la  véritable  spécificité  du  cours  de  1975­1976  est  moins
d’introduire une nouvelle problématique que de constituer un point de passage entre
«  la  fin  d’un  cycle  d’analyse  généalogique  »,  intéressé  aux  systèmes  de  répression
institutionnalisés  et  aux  négativités  (asile/folie,  hôpital/maladie,
prison/délinquance,  etc.),  et  «  un  autre  mode  d’analyse  qui  se  donne  en  termes
d’intensification,  de  production  ».  Gestion  productive  qui  conduira  plus  tard
Foucault,  pourrait­on  ajouter,  à  interroger  les  processus  de  constitution  de  soi.
T.  C.  Holt  montre  enfin  l’utilité  de  la  conception  foucaldienne  du  racisme  dans
l’analyse  des  sociétés  esclavagistes  américaines.  L’ouvrage  est  entrecoupé  de  deux
séries  de  discussions  et  constitue  une  excellente  présentation  des  principales
problématiques développées par Foucault dans ce cours de 1975­1976.

Le deuxième volume étudie les rapports de Foucault à certains philosophes (Spinoza, 146
Kant,  Hegel,  Deleuze),  courants  de  pensée  ou  périodes  historiques  (Renaissance,
Aufklärung, phénoménologie). Le sarcasme de Foucault l’amenait parfois à dévaluer
la  philosophie  dans  ses  ambitions  théoriques.  C’est  le  cas,  par  exemple,  lorsqu’il
présentait le panoptique de Bentham comme « plus important pour notre société que
Kant  ou  Hegel  »  (Dits  et  écrits,  II,  Gallimard,  1994,  p.  594).  Mais  il  demeure  aussi
vrai qu’il n’a jamais véritablement rompu le dialogue avec la tradition philosophique.
Cette  portée  philosophique  de  l’œuvre  foucaldienne  est  bien  mise  en  valeur  par  le
deuxième  volume  des  Lectures  de  Foucault.  Les  premier  et  dernier  chapitres  de
l’ouvrage  semblent  se  répondre  en  interrogeant  certaines  lacunes  ou  incohérences
liées  à  l’anti­hégélianisme  de  Foucault.  J.  d’Hondt  oppose  au  discontinuisme
foucaldien,  victime  de  «  l’idéologie  française  de  la  rupture  »  (coupure
épistémologique  de  Bachelard  et  rupture  épistémologique  d’Althusser),  un  certain
idéal hégélien d’homogénéité et de continuité historique. F. Fischbach explique que le
projet  de  Foucault  de  «  poser  un  diagnostic  sur  notre  actualité  »  ne  trouve  pas  son
origine  uniquement  chez  Kant,  mais  constitue  une  sorte  de  synthèse  entre  le
criticisme  réflexif  kantien  et  la  détermination  hégélienne  de  notre  situation  dans  le
présent.  Après  avoir  rappelé  quelques  emprunts  de  Foucault  au  mouvement
phénoménologique (origine husserlienne de la notion d’a priori historique et reprise
de  la  problématique  merleau­pontienne  du  «  voir  »  et  du  «  dire  »),  B.  Han  rend
compte  de  l’adoption  par  Foucault  de  l’approche  généalogique  par  l’échec  de  la
méthode  archéologique  qui  oscille  entre  un  réalisme  (les  mots  se  définissent  en
référence aux choses) et un nominalisme (c’est à partir des mots qu’on peut concevoir
les productions discursives). O. Remaud trace quelques parallèles entre Spinoza et le
Foucault d’après 1975 (on rappelle que Foucault lisait l’Éthique sur son lit d’hôpital
en 1984), en rapprochant notamment le souci de soi d’une technologie des affects, la
destruction  par  Foucault  du  modèle  juridique  de  la  souveraineté  de  l’exercice
spinoziste  du  droit  naturel,  et  la  constitution  foucaldienne  de  l’êthos  du  projet  de
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liberté chez Spinoza. Ce qui montre bien à quel point manquait à Foucault un concept
de potentia distinct du désir de dominer (potestas) et compris en un sens spinoziste
comme capacité d’affecter d’un grand nombre de façons. D. Ottaviani tente de valider
l’hypothèse  de  Deleuze,  élaborée  à  partir  de  sa  lecture  de  Foucault,  selon  laquelle
nous  serions  passés  des  sociétés  disciplinaires  aux  sociétés  de  contrôle.  La
complémentarité entre les deux penseurs fait l’objet de développements qui négligent
cependant de situer ces positions par rapport à la riche tradition américaine du Social
Control vis­à­vis de laquelle Deleuze et Foucault semblent avoir adopté des positions
en  partie  opposées.  P.  Artières  analyse  la  manière  particulière  qu’avait  Foucault  de
faire de la philosophie en s’intéressant à différents genres d’écriture et à différentes
mises  en  scène  discursives.  Il  montre  ainsi  à  l’œuvre  dans  Surveiller  et  punir  la
présence  d’un  quadrillage  qui  n’est  pas  simplement  spatial,  mais  aussi  scriptural.
T.  Dagron  s’intéresse  à  une  période  quelque  peu  négligée  au  sein  des  études
foucaldiennes,  et  non  moins  déterminante,  celle  de  la  Renaissance,  qui  constitue  le
point de départ de l’Histoire de la folie et de Les mots et les choses. En citant certains
représentants de la Renaissance (Pic de la Mirandole, G. Bruno, N. de Cues, etc.) et
en  s’appuyant  de  manière  érudite  sur  plusieurs  historiens  de  la  Renaissance
(Cassirer,  Panofsky,  Garin,  etc.),  il  présente  le  rapport  de  Foucault  à  la  tradition
historiographique comme relativement orthodoxe, tout en soulignant l’originalité de
l’approche foucaldienne par laquelle la Renaissance trouve une certaine actualité.

Le  troisième  volume  porte  sur  les  milliers  de  pages  correspondant  aux  conférences, 147

interviews  et  textes  rédigés  par  Foucault  en  marge  de  ses  livres  et  de  ses  cours  qui
furent  rassemblés  et  publiés  dans  les  Dits  et  écrits  (4  vol.,  Gallimard,  1994).
Contenant  des  éléments  essentiels  sur  l’unité  de  son  travail,  cette  série  de  mises  au
point,  de  bilans  rétrospectifs  et  d’annonces  des  recherches  à  venir  est  en  quelque
sorte l’Ecce Homo  de  Foucault.  Les  contributions  réunies  dans  ce  troisième  volume
fournissent des clés d’accès à cette œuvre qui n’en est pas véritablement une, puisque
la  masse  de  textes  qui  la  composent  furent  rassemblés  dix  ans  après  la  mort  de
l’auteur.  P.  Sabot  s’intéresse  à  la  vingtaine  de  textes  consacrés  à  la  littérature  par
Foucault  entre  1962  et  1964.  Foucault  associe  alors  le  «  dehors  »  et  «  l’absence
d’œuvre  »  à  une  expérience  littéraire  pour  laquelle  Sade,  Nerval,  Artaud,  Roussel
(Foucault lui consacre un livre en 1963) et d’autres offrent une véritable perspective
critique  sur  notre  situation  historique.  J.­F.  Pradeau  étudie  les  «  dits  et  écrits  »
de  1981­1984  où  Foucault  explique  le  passage  allant  de  son  intérêt  pour  la  critique
des techniques d’assujettissement institutionnels (années 1960­1970) à l’analyse des
modes  de  subjectivation  (années  1980).  Celle­ci  n’est  pas  un  «  retour  au  sujet  »
comme  certains  ont  pu  le  prétendre,  mais  constitue  plutôt  le  prélude  à  une  pensée
politique  (le  «  gouvernement  des  autres  »)  qui  est  cependant  demeurée
programmatique  en  raison  de  la  mort  prématurée  de  Foucault.  B.  Vandewalle
soutient  que  la  persistance  des  préoccupations  anthropologiques  chez  Foucault  se
trouve  le  plus  clairement  exprimée  dans  les  Dits  et  écrits.  Bien  que  s’appuyant  peu
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sur  les  Dits  et  écrits,  A.  Marino  offre  des  éléments  intéressants  d’analyse  sur  la
convergence des modes de véridiction et de subjectivation vers la création d’un êthos.
Suit  une  étude  comparative  des  deux  versions  de  «  Qu’est­ce  que  les  Lumières  ?  »
contenues  dans  le  tome  IV  des  Dits  et  écrits  (textes  339  et  351).  F.  Brugère  y
remarque  que  la  seconde  version,  par  contraste  avec  la  première,  contient  une
référence  au  Peintre  de  la  vie  moderne  de  Baudelaire  qui  devient  «  l’équivalent
esthétique  de  l’acte  philosophique  de  Kant  ».  F.  Gros  tente  enfin  d’élucider  le
paradoxe suivant lequel Foucault, dans les années 1960 et 1970, annonce « la fin du
sujet  »  et  soutient  «  l’absence  d’œuvre  »  tout  en  se  présentant  dans  ses  entretiens
comme l’auteur d’une œuvre systématiquement ordonnée et logiquement cohérente.
Ce  n’est  que  dans  les  années  1980  qu’il  parviendra  à  renvoyer  ce  paradoxe  à  lui­
même,  d’abord  (1980­1982)  en  affirmant  que  l’auteur  ne  cesse  de  se  réinventer  lui­
même  en  problématisant  les  modes  de  subjectivation,  puis  de  manière  plus
convaincante (1983­1984) en définissant le complexe savoir/pouvoir/sujet comme un
processus simultané de « véridiction », de « gouvernementalité » et de subjectivation
qui constitue, en outre, un lointain écho aux trois Critiques kantiennes.

Si  ces  contributions  sont  parfois  de  valeur  inégale,  l’ensemble  conserve  une  grande 148
qualité.  Chacun  des  volumes  de  cette  trilogie  aborde  le  travail  de  Foucault  sous  un
angle à la fois spécifique et pertinent.

Alain BEAULIEU. 149

Michel Foucault, Le pouvoir psychiatrique. Cours au Collège de
France. 1973­1974, édition établie par Jacques Lagrange, Paris,
Le Seuil / Gallimard, 2003, coll. « Hautes Études », 396 p. /
Michel Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège
de France. 1977­1978, édition établie par Michel Senellart, Paris,
Le Seuil / Gallimard, 2004, coll. « Hautes Études », 430 p. /
Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège
de France. 1978­1979, édition établie par Michel Senellart, Paris,
Le Seuil / Gallimard, 2004, coll. « Hautes Études », 350 p. /
Frédéric Gros, Michel Foucault, Paris, PUF, 2004, coll. « Que
sais­je ? », 3e éd. mise à jour, 125 p. / Stéfan Leclercq (dir.),
Abécédaire de Michel Foucault, Mons­Paris, Sils Maria Éditions
­ Vrin, 2004, coll. « ABéCédaire », 212 p.

À  l’occasion  du  20e  anniversaire  de  la  mort  de  Michel  Foucault,  les  publications  se 150
sont multipliées, tant celles de ses propres cours au Collège de France que des études
consacrées à son œuvre.

Avec les cours, édités sous la direction de François Ewald et Alessandro Fontana dans 151
la collection « Hautes Études » (Gallimard ­ Le Seuil), le lecteur peut suivre la pensée

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