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Les Annales politiques et

littéraires : revue populaire


paraissant le dimanche / dir.
Adolphe Brisson

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Les Annales politiques et littéraires : revue populaire paraissant le
dimanche / dir. Adolphe Brisson. 17/09/1916.

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LE ROI FERDINAND DE ROUMANIE
294 LES ANNALES N° 1734

De Saint-Aulaire, Blondel,
ministre de France à Bucarest. ancien ministre de France à Bucarest
ARISTIDE BRIAND,
président do Conseil, ministre des Affaires étrangères.

Mme Vaschide, Docteur Vaschide B. Delavrancca, Philippe Berthelot, Professeur Jorga. V. Babesch, Mme Bar,
du service de la propagande. (Sorbonne). ancien ministre. directeur du Cabinet. Faculté de Bucarest. Inst. Pasteur, Bucarest. Dr ès lettres, Sorborme.
A. Bréal. - R. Puaux.

P. Carp, C. Dissesco. Take Jonesco, N. Filipesco, C. Mille, A. Marghiloman.


anc mm. de l'opposition. ancien ministre. ancien ministre. ancien ministre. directeur de l'« Adeverul ». anc min. de l'opposition.

A.- Em.
Lahovary, JEAN. BRATIANO, Général Iliesco,
ministre de Roumanie à Paris. président du Conseil du gouvernement roumain. chef de l'état-major de l'armée roumaine.
QUELQUES PERSONNAGE? MELES AUX NÉGOCIATIONS QUI ONT ABOUTI A L'ALLIANCE
LA ROUMANIE ET LA FRANCE
N° 1734. LES ANNALES 295

NUMÉRO DÉDIÉ A NOS AMIS ROUMAINS


Notes de la Semaine est affligée de la violence qui lui est faite et des
rigueurs dont il faudra user envers la coupable;
mais, soldat de Dieu, elle ne peut faillir à sa
SOMMAIRE Jugés par eux-mêmes mission. Une nation qui se refuse à faire la vo-
lonté de l'Allemagne prouve, par la même, son
TEXTE IL faut essayer de bien connaître ses en- infériorité «culturelle», et se rend coupable!
Notes de la Semaine nemis. Je viens de lire avec profit l'ou- elle doit être châtiée.
:
Jugés par eux-mêmes. vrage du prince de Bulow, la Politique M. de Bulow se montre moins franc ; il
Bonhomme CHRYSALE allemande, élégamment traduit par M. biaise, il enveloppe de mille réticences ses
Lettres à un Jeune Français : Maurice Herbette, et dont une édition nou- aveux... Il pense que tôt ou tard le canon
Les Faussaires allemands : velle vient de paraître. Ce livre, écrit peu de parlera. Cette éventualité ne l'inquiète
d'Ems à Nuremberg. temps avant la guerre, contient des indica- point. Au fond il s'en réjouit comme d'une
Louis BARTHOU tions précieuses sur l'âme et le caractère diversion efficace aux menées socialistes.
Lettres de la Cousine : allemands. Il reflète la physionomie intel- Exalter le sentiment national lui paraît être
Il était une fois... Yvonne SARCEY lectuelle et morale de son auteur, diplomate le meilleur moyen de briser l'esprit révo-
Notre Hôpital. y. S. fin, souple, prudent, hypocrite. M, de Bu- lutionnaire, de grouper les dissidents en
Echos de la Guerre. SERGINES
low, que l'abbé Wetterlé considère comme un faisceau serré autour de la monarchie.
un homme remarquable et dangereux, n'est Il ne doute pas (et l'expérience a prouvé
La Petite Guerre : La qu'il voyait juste) que, au jour du combat,
Plume d'autruche. Gabriel TIMMORY pas un reître cynique, à la façon de Bis-
marck ; il fait patte de velours ; il affecte la toutes les énergies allemandes, sans distinc-
modération ; il proteste de la douceur tion de parti, ne s'unissent sous la bannière
LAROUMANIE : des Hohenzollern. Il compte que l'habitude
d'âme de l'empereur, son maître, et feint
La Nouvelle alliée. de croire à nos intentions agressives. L'in- de la discipline, vertu teutonne au suprême
Paul DESCHANEL
nocente Germanie ne cherche qu'a se degré, opérera ce miracle. La page entière
Notre Soeur. Jean RICHEPIN développer pacifiquement. La France guette serait à citer.
Pendant la guerre. l'occasion de l'attaquer. « Le but suprême « Pas un peuple n'a des capacités d'organi-
Hélène VACARESCO de l'ambition française, dit-il, sera, pendant sation pareilles aux nôtres, écrit-il; aucun
Le Passé. S. PICHON longtemps encore, de créer des prétextes n'a une pareille disposition de la volonté
La Famille royale. B. VASCHIDE pour une explication orageuse avec l'empire, pour la discipline; aucun n'est prêt comme
dans des conditions-offrant de belles chances lui à se soumettre aux lois d'une discipline
A Bucarest. F. FUNCK-BRENTANO de succès. » Vous reconnaissez à ce trait la rigide. C'est à ce don que nous devons nos
La Force roumaine. duplicité teutonne. Est-ce la France qui, de- meilleurs succès, nos institutions publiques
Edouard HERRIOT puis trente ans, a menacé par de perpétuelles les plus utiles. Le bloc de la Prusse est une
Les Richesses : Le Pétrole. alertes la paix européenne? Est-ce la France création de la discipline, comme notre armée
Paul LABBÉ qui a organisé le guet-apens de Schnaebelé, et notre fonctionnarisme. Ce que d'autres sont
Les Français en Roumanie. provoqué l'explosion d'Agadir, multiplié les parvenus à accomplir dans le feu de l'en-
Vasile POP querelles, tiré à demi l'épée du fourreau, thousiasme, nous l'avons souvent réalisé,
La Poésie : Les Souvenances. dans un essai d'intimidation, prononcé des grâce à une discipline rigoureuse. »
LAHOVARY paroles aigres et brutales, roulé des yeux de Les socialistes s'imposent d'ailleurs entre
Vae Victis. Alexandre DE LINCHE
Croquemitaine? Le prince de Bulow ne eux cette règle ; ils obéissent passivement aux
manque pas de toupet. Il sait fort bien que ordres des chefs, leurs manifestations s'exé-
A ma Vieille Table. la démocratie française ne souhaitait pas cutent avec une précision militaire. Ils ont
Rosalie BERNARD passé par la caserne, subi la morgue loin-
Appel aux Armes. un conflit sanglant, et qu'il dépendait de
l'Allemagne d'éviter cette aventure en réglant taine des officiers, la grossière arrogance des
Auguste DORCHAIN sous-offs. Ils ont courbe l'échiné. Le pli est
amiablement la question d'Alsace-Lorraine...
Résurrection. Je ne dis pas la restitution, mais même la pris... Oui, mais disciplinés dans l'action et
Gabriele D'ANNUNZIO la victoire, le seront-ils dans l'épreuve et le
neutralisation de ces provinces eût assuré
L'Heure Italienne et Roumaine. revers? M. de Bulow rappelle que, en 1806,
Georges TROUILLOT pour longtemps le repos du monde... L'or-
gueil pangermaniste ne l'a pas voulu ainsi, « les dignitaires de Berlin vinrent dévotieu-
Pour Hélène Vacaresco. parce qu'il croyait avoir la certitude de vain- sement recevoir Napoléon vainqueur à la
Marie-Anne COCHET porte de Brandebourg. » Et il ajoute : « Le
cre sur les champs de bataille. Le mauvais
Chants et Légendes du Cobzar. fonctionnaire prussien, le soldat prussien, le
coup se préparait sournoisement. Le ger-
Mon Pays. Hélène VACARESCO main rusé fourbissait ses armes et nous attri- citoyen prussien, dont les idées sont enraci-
buait ses désirs de conquête afin de pouvoir nées dans les traditions prussiennes, ont be-
Les Événements. Léon PLÉE soin de la confiance en la force du gouverne-
crier très haut qu'il avait été contraint de
Les Livres. Roland de MARES se défendre... Toujours la même comédie, ment pour lui garder un dévouement ab-
Sylvette et son Bleuet, roman, le même mensonge, le même faux initial. solu. La force. Ce mot est le leit-motiv qui
»

(suite), Notez que lorsque les Allemands se pro- revient à chaque page du volume. L'ancien
Charles FOLEY chancelier n'accorde, en somme, qu'une con-
clament pacifistes, d'une certaine façon ils
Revue Financière: de la Semaine. fiance modérée au loyalisme du peuple alle-
sont sincères!. En effet, ils ne songent à se
battre que parce qu'on a l'impertinence mand. Le puissant Guillaume II, idole de
ILLUSTRATIONS de leur résister. Mais, que l'on cède à leurs ses sujets, pourrait bien être lapidé par eux
Le roi Ferdinand de Roumanie ; la Fa- exigences, ils deviendront les plus débonnaires le jour où il leur apportera la défaite... Le
mille royale. — Les Personnalités des hommes. Dans une étude qui fit grand chauvinisme de M. de Bulow n'envisage pas
mêlées aux négociations. — Les
Conférenciers des " Annales » à Bu-
bruit l'an dernier, le philosophe Emile un tel dénouement, mais sa perspicacité le
Boutroux, profondément instruit des choses laisse entrevoir. Espérons... Les événements
carest. — Vues de Bucarest. — La vie
rustique ; la vie militaire ; l'industrie. d'outre-Rhin, analysait cet état d'esprit par- se précipitent... L' heure approche...
ticulier :
— Tableaux de Popesco, Stoenesco LE BONHOMME CHRYSALE.
et Grigoresco. L'Allemagne ne cherche pas la guerre ; elle
Escarmouches, par Henriot. s'efforce, au contraire, en inspirant la terreur, de
Couverture : La reine de Roumanie la rendre impossible. Mais, si quelque nation
et le prince héritier vêtus du cos- profite, ou est susceptible de profiter de son
tume national. amour de la paix pour faire valoir des droits
qui la contrarient, elle se résigne à sévir. Elle
296 LES ANNALES N° 1734

AUJOURD'HUI ET DEMAIN dience afin de recueillir, sinon un enga- des bombes sur le chemin de fer, près de
gement formel pour l'avenir, du moins la Karlsruhe et Nuremberg ». C'était la seul
LETTRES confirmation de la réponse antérieure. Le affirmation précise que la note contînt. Elle
roi Guillaume jugea cette entrevue inu- en prenait prétexte pour conclure que, « en
A UN JEUNE FRANÇAIS tile et fit déclarer à M. Benedetti qu'il
n' avait plus rien à lui communiquer. Ces
présence de ces agressions, l'Empire alle
mand se considérait en. état de guerre avec
faits furent relatés dans une dépêche, datée la France, du fait de cette dernière puis
XXXII d'Ems, où leur succession,' clairement éta- sance ». Dans la séance du 4 août, devan
blie, donnait à ce refus sa portée yérita- le Reichstag, le chancelier ne donnait pas
LES FAUSSAIRES ALLEMANDS ble. Il marquait simplement la fin de urne autre cause à la déclaration de guerre
D'EMS A NUREMBERG négociations où la France, qui avait obtenu Sur quoi donc reposait cette invention misé
13 septembre 1916. une satisfaction réelle, et la Prusse, qui rable? Elle avait pris, son vol, le 2 août
Avez-vous remarqué', mon cher ami, com- l'avait accordée, n'avaient, au jugement du dans l'officieuse Correspondance bavaroise
ment, l'anniversaire du Quatre Septembre, roi, plus rien à se dire. où l'on lisait que « des aviateurs avaienl
qui est pourtant un événement historique Quand Bismarck, Moltke et Roon, réunis été vus sur la ligne Nuremberg-Kissingen
où la République est sortie, a passé pres- à dîner dans la nuit du 14 juillet, connurent et sur la ligne Nurernberg-Ansbach, qui
que inaperçu? Ce silence voulu est un à Berlin cette dépêche, ils l'interprétèrent jetaient des bombes sur la voie ». La
excellent symptôme de l'union nationale. si bien comme un gage de paix qu'ils en Gazette de Cologne, jouant le rôle que
Les partis, au lieu de s'attarder dans l'inu- furent atterrés. Tout leur plan avortait. Il la Gazette de l'Allemagne du Nord avait
tilité dangereuse des polémiques rétrospec- y eut entre eux un long et tragique silence. rempli en 1870, reprit et propagea cette
tives, sont restés fidèles à la trêve de Comment remettre sur le pied de guerre information. Il n'en fallut pas davantage
salut public qui doit tourner vers l'ennemi une affaire qui, selon l'expression de Bis- à M. de Bethmann-Hollweg pour la pren-
commun toutes les pensées et toutes les marck, se perdait dans les sables? Le dre à son compte et en faire, avec une
énergies. Je me garderai bien de man- génie du futur chancelier s'y employa sans audacieuse précipitation, un grief à la
quer à la loi sacrée où la France puise retard. Après avoir interrogé Moltke et France. L'information d'un journal, pui-
sa force. Mais ce quarante-sixième anni- Roon sur l'état de l'armée, déjà trop prête, sée à quelle source et sous quelle inspi-
versaire, en ramenant mon esprit vers la hélas! il s'assit à part, prit un crayon ration? lui suffit pour y trouver le pré-
guerre de 1870, m'a suggéré un rapproche- et corrigea la dépêche, dont il ne sub- texte, absurde et mensonger, de la guerre
ment. Je ne résiste pas au désir de vous sista plus que deux paragraphes com- que son souverain, dépourvu de tout scru-
en faire part. Peut-être y trouverez-vous binés de telle sorte que le roi de Prusse pule, lui avait donné l'ordre de faire.
quelque profit. paraissait avoir voulu se dérober par Mais la guerre n'est pas finie, et déjà la
C'est un axiome traditionnel dans la po- un refus insolent à une demande insolite vérité, qui précède le châtiment, éclate! Et
litique prussienne qu'il faut plier le droit formulée par l'ambassadeur de France. cette vérité vient d'Allemagne! On n'a pas
aux nécessités des faits. Von Bernhardi, Ainsi les deux pays, trompés par la per- assez pris garde à des révélations qui sont
fidèle aux doctrines de Frédéric II et de fidie calculée du même faux, se croiraient la condamnation flagrante du gouvernement
Frédéric-Guillaume IV, a écrit là-dessus également humiliés, l'un par la demande, allemand. Emportée dans le courant des
quel question dogmes d'une audacieuse préci- l'autre par le refus, et seraient poussés événements, débordée par les faits et par
sion. Comme il voit dans la guerre à la guerre! Roon et Moltke exultèrent. les nouvelles, moins soucieuse de rectifier
un « instrument de progres », un « fac- La fausse dépêche fut publiée, d'après le passé que d'éclairer le présent et de pré-
teur de civilisation » et, pour tout dire, les soins de Bismarck, dans la Gazette de
l'Allemagne du Nord et communiquée aux
parer l'avenir, la presse n'a pasdusuffi- doc-
une « puissance créatrice », il n'hésite samment insisté sur la déclaration
pas à ajouter qu'on peut « la recher- Etats allemands du Sud. Elle produisit teur Schwalbe qui, après s'être fait l'écho
cher et la provoquer ». Il laisse à la di- la surexcitation des esprits que Bismarck de la prétendue agression par avions sur
plomatie le soin, dont le pouvoir militaire en avait attendue. Nuremberg, a ouvert une enquête dont les
se désintéresse, d' « arranger les questions Des deux côtés de la frontière, le sen- résultats ont démenti son allégation. Un
épineuses où la morale semble menacée ». timent populaire s'enflamma. La guerre ne singulier Allemand, ce docteur Schwalbe,
En 1870 et en 1914, la diplomatie prus- put être évitée. Ne croyez pas que Bis- et dont là guerre paraissait avoir détruit
sienne s'est acquittée de sa tâche par le marck en ait jamais ressenti un regret et l'espèce, d'ailleurs rare, puisque, sachant
même procédé : elle a plus de suite que moins encore un remords. S'il disait par- la vérité, il la dit, même au préjudice du
d'imagination. Il y a un faux à l'origine fois à son confident Moritz Busch qu'il gouvernement de son pays! Cette amied
de l'une et de l'autre guerre, et M. de avait l'âme triste et anxieuse, s'il ne pen- Veritas s'appuie sur un document officiel,:
Bethmann-Hollweg, avec toute la dis- sait pas sans quelques appréhensions de qui la rend incontestable. Il émane de
tance qui sépare un disciple médiocre d'un conscience aux trois guerres qu'il avait dé- l'autorité municipale de Nuremberg : Le
aussi grand maître, n'a fait que renouveler chaînées, je ne sache pas qu'il ait une commandant par intérim du IIIe corps d'ar-
et copier Bismarck. seule fois été troublé par la falsification mée bavarois, qui est ici, n'a nulle connais-
Vous appartenez à des générations qui de la dépêche d'Ems. Au contraire, il en du fait avant après la déclara-
sance que, ou
ignorent trop les événements où la France, tirait vanité. Ses thuriféraires y trouvaient tion de guerre, des bombes aient jamais été
en 1870, faillit sombrer. Elle fut victime l'
un de ses titres à la reconnaissance éter- jetées par des aviateurs ennemis sur les li-
de son imprudence, mais il faut surtout nelle de son pays et le professeur Hans gnes de Nuremberg-Kissingen ou Nurem-
dire qu'elle tomba dans un guet-apens, pré- Delbruck s'est écrié : « Bénie soit la main berg-Ansbach. Toutes les affirmations et
paré par un génie satanique. La candidature qui a falsifié la dépêche d'Ems ! » Ce cri toutes les informations des journaux à ce
au trône d'Espagne du prince de Hohen- traduit bien le sentiment national d'un pays sujet sont manifestement apparues comme .
zollern fut la cause de la guerre. Cette qui mesure le droit à la force et pour lequel fausses. Alors, que deviennent les alléga-
guerre, Bismarck et le parti militaire prus- la fin justifie les moyens. tions de M. de Schoen? Que valent les dé-
sien la voulaient pour consommer l'oeuvre Moins habile et moins heureux que Bis- clarations de M. de Bethmann-Hollweg?
de l' unité nationale, commencée à Sadowa. marck, qui réussit à se faire déclarer la L'ambassadeur et le chancelier sont saisis
Il s'en fallut de peu que le prétexte ne leur guerre par la France et à donner ainsi à en flagrant délit de mensonge. La dépê-
échappât. Le roi de Prusse, en donnant son notre pays trompé le rôle d'agresseur, dont che de Nuremberg est, comme la dépêche
approbation entière et sans réserve au dé- sa situation en Europe souffrit si cruelle- d'Ems, un faux criminel. Triste et misé-
sistement du prince de Hohenzollern, avait ment, M. de Bethmann-Hollweg a dû rable peuple! Il faisait horreur à Goe-
accordé à la France une satisfaction qui déclarer la guerre à la France. Sous quels the, qui ne pouvait vaincre les répugnan-
paraissait écarter le péril. Notre ambassa- prétextes? Il vous en souvient. La note
deur à Berlin, M. Benedetti, avait ex- remise le 3 août, à six heures trois quarts ces dont il souffrait. Faut-il s'étonner que
le monde tout entier, soulevé de dégoût,
primé sa gratitude pour une solution qu'il du soir, par M. de Schoen, qui présentait finisse, lui, aussi, par le prendre en hor-
jugeait suffisante. Pourtant, sur l'ordre du ses lettres de rappel, au ministre français reur?
gouvernement français, il sollicita du roi, des Affaires étrangères, alléguait que des LOUIS BARTHOU,
en ce moment à Ems, une nouvelle au- aviateurs militaires français avaient « jeté Ancien président du Conseil.
N° 1734 LES ANNALES 297
Les Lettres de la Cousine quelque chose de leur âme passe dans le Fée des vieux contes jettéra dans l'és-
l'âme de nos soldats, le Signe irradie le pace le Signe miraculeux que nous espé-
ciel, et c'est la victoire de la Marne... rons.
Il était une fois... Puis en héros, nos Français soutiennent, de
longs mois, presque seuls, avec une impétuo-
sité inouïe, le choc de ces hordes ef-
Il était une fois...
Oui, plus tard, nous raconterons cette
Ma chère cousine, épopée à nos petits-enfants avec des lar-
froyablement préparées aux massacres et mes d'orgueil... Et l'histoire finira ainsi...
Je ne sais si vous sentez comme moi la à la terreur. Les Anglais ne sont pas suffi- Alors la victoire vint...
douceur triomphante des jours que nous
traversons. Il semble que nous soyons les samment prêts, les Russes attendent leurs Puis ouvrant le livre d'un poète, de la
munitions...; le monstre savoure d'avance guerre, M. Maurice Barrés (1), lentement,
(voyageurs harassés qui viennent de gravir
une côte entre des précipices sans fond son triomphe... Mais, au pays du soleil nous lirons ceci, qui est la lettre d'un soldat
chaud, lentement le Signe s'est levé... Un mort pour la patrie :
et sous des orages épouvantables. Les.
pieds se déchirent aux cailloux du chemin, poète a parlé, d'Annunzio a prononcé les « Je désire que mon deuil ne soit pas
mots fatidiques et sacramentels, le peuple, oprté, car il ne faut pas qu'au jour de
et voilà que tout à coup, dans les ténèbres, ivre d'enthousiasme, a crié : « Vive la gloire le noir vienne ternir le soleil dont
une aurore se lève, le soleil luit, et des France!» le miracle était fait...
chants emplissent la montagne!... Les pèle- toutes les âmes françaises seront illumi-
Cependant le kaiser crachait, dévorait, dé- nées... »
rins montent toujours plus haut, ne sen- molissait toujours... Et tournant la page pieusement, nous li-
tant plus la fatigue. Ils viennent d'aperce-
voir le but... Au bout du dernier tournant, « J'aurai Verdun! » dit-il... rons encore ceci, qui est le dernier voeu
qui est là, se dresse la victoire, l'étape Verdun? il songeait à commettre ce crime d'un soldat de France écrivant à sa mère
:
n'est plus longue, et de tous côtés dès au pays de la bonne Lorraine!... Alors tous « Quand les troupes rentreront victorieuses
par l'Arc de Triomphe, si je
mains fraternelles se tendent... nos soldats, qui sont des poètes dès qu'il ne suis plus
«Nous sommes avec vous..., clament des s'agit de la patrie, dirent : à, maman, mettez vos plus beaux vête-
voix glorieuses et tendres, nous sommes « Tu auras notre sang, tu auras nos vies, ments et soyez-y... »
Et nos petits-enfants diront extasiés :
avec vous..., nous vous avons vus à l'oeu- mais tu n'auras pas Verdun... »
vre, vos soldats sont des héros!...» Et lentement, au-dessus du bois des gro- « Encore... Raconte encore... »
Et la soeur latine, la belle Roumanie, seilliers, là où Jeanne autrefois entendit ses Car depuis que le monde est monde, ja-
que nous avons toujours aimée, parce que voix, le Signe jeta une douceur d'étoile mais il n'y eut d'histoire plus belle, plus
miraculeuse que celle écrite aujourd'hui avec
nous avons cru en ses aèdes, la chaude sur l'enfer de Verdun..., et le miracle en- le sang de nos soldats...
Roumanie entre en lice... et, allègre, fraî- core une fois s'accomplit !
che, elle s'élance avec ses troupes cri Le kaiser, quoiqu'il crachât, dévorât, dé- YVONNE SARCEY.
de : «Vive la France! » au molît, n'eut pas Verdun... P.-T. — (1) Les Traits éternels de la
Et les pèlerins répondent : « Prenez nos Et tendis que le Signe opérait la magie de France, brochure qui vient de paraître en
coeurs, Amis, comme nous prenons les vô- ses miracles, les Anglais devenus forts, les librairie chez Emile Paul et dont, je crois,
tres, ils sont faits pour se comprendre, la Russes armés jusqu'aux dents, vinrent en
route maintenant nous sera plus légère. » hâte rejoindre les nôtres à la dure montée... on peut dire que c'est un petit chef-d'oeu-
Et tous les pays neutres, touchés, répétaient vre. C'est le discours prononcé à Londres
Et c'est peut-être ce qu'il y a de plus mi- par Maurice Barrés (Prix fr. 25).
raculeux en cette guerre, c'est qu'elle se avec admiration de tant d'héroïsme : « Ver-
1

déroule comme un beau conte de fées... dun... Verdun... Verdun!...» Et on sentit


Il y avait une fois..., pense-t-on. quelque chose de leur amitié passer les Croix-Rouge Française
— Union dss Femmes de Francs
Oui, il y avait une fois..., de pareilles
galamités n'arrivent point deux fois..., il
mers et les monts et courir vers la France...
Tous commençaient à aimer ce pays de HOPITAL
y avait une fois un monstre vomi par la poètes et de chevaliers, la France ! qui Temporaire-Auxiliaire n° 123
Sature, qui ouvrait une grande gueule pleine savait entraîner derrière elle tous les amou- FONDÉ PAR
" L'UNIVERSITE DES ANNALES "
de canons... reux de la justice... Elle a dans sa destinée
«Je cracherai du feu partout..., je dé- le Signe..., chuchotait-on tout bas... Aux- Vous intéresse-t-il de savoir qu'en ce mois-
vorerai tout..., je démolirai tout..., » dit-il. heures de péril, on l'aperçoit toujours. ci, un des mois les plus chargés de notre
Et le monstre, plein d'orgueil, crachait, Et tandis que le kaiser s'essouffle et ne hôpital, 873 grands pansements ont été faits
dévorait, démolissait comme il l'avait sait plus où donner de la tête, chaque jour dans nos deux salles d'opération... Nous avons
mis... Mais dans l'ombre
pro-
une fée veillait, une joie nouvelle éclaire notre horizon... Ah! en ce moment, nombre de cuisses fractu-
la fée des chevaliers. la griserie, l'enchantement de Paris, quand rées à soigner et toutes les infirmières savent
«Crache, dévore, démolis, kaiser, murmu- il apprit cette nouvelle : La Roumanie, combien les pansements en sont difficiles.
rait-elle doucement, ta force est invinci- Mais quelle joie quand on suit les progrès
pays des poètes et d'Hélène Vacaresco, heureux d'une guérison !...
ble, tu le crois, du moins, mais prends garde, patrie des chevaliers de l'Orient, les Ja-
les vilenies feront des martyrs et pas un Nous avons eu encore une semaine très
nesco, Filipesco, Dissesco, Bratiano, ve- favorisée ; outre le don charmant d'un
vaincu... Car, au travers de ta route, tu nait d'entendre la grande voix de Briand,
ami anonyme (500 francs), nous avons eu la
trouveras partout le Signe qui arrête les et nous tendait les bras. belle surprise d'un chèque lointain puisqu'il -
nommes de ton espèce, le signe lumineux, Et depuis, malgré d'angoisse de l'heure, nous arrive de Nhatrang (Annam). Le rési-
Mystérieux et divin, que les poètes et les malgré l'étape formidable qui reste à fran- dent de France, M. Maurice Boyer veut bien
chevaliers seuls coumprennent. Là où le Si- chir, malgré les combats qu'il faudra li- nous informer qu'une tombola ayant été or-
gne, comme une étoile dans la nuit, se le- vrer encore, un vent d'allégresse a passé ganisée à Nhatrang, le 14 juillet, au pro-
vera, ta puissance subitement sera vaine... sur la France... Depuis' le miracle de la fit des blessés soignés dans les hôpitaux de
Crache, dévore, démolis, kaiser, la France, Marne, les miracles ne cessent point, et France, une part de son produit a été allouée
la fée des vieux chevaliers te guette. Et c'est la volonté de nos héros qui les fait. Il à l'hôpital des Annales, à la demande de M.
tu trembleras de peur un jour au bord des semble qu'on respire le grand souffle du Thibeaudeau, délégué du résident de France
sources pures... " large et que des fleurs nous embaument, à Phanrang, de M. Massoulard, ingénieur des
Beau conte, qu'il serait facile de pour- et ce sont justement les parfums de toutes travaux publics à Tourcham, de M. H. Marc,
suivre en. choisissant quelques traits char- les amitiés qui se groupent autour de nous... planteur à Traïca, de M. Maurice Boyer, no-
mants et épiques de cette guerre sainte... Il semble que les défenseurs de la patrie tre résident à Nhatrang, celui-là même qui
Le Barbare viole un pays neutre, la Bel- donnent l'assaut final dans une apothéose de signe la lettre, de M. Jacques Blandin, adjoint
gique, il commet le sacrilège et le Signe gloire, entourés de tous les chevaliers du au résident de France à Nhatrang, du doc-
apparaît... monde... Et l'on tremble d'émotion en pen- teur Cecconi, médecin de l'assistance, à Nha-
C'est le roi-chevalier Albert et son geste trang, de M. Salomez, missionnaire aposto-
sant que tous les sacrifices consentis par lique à Daï-Dien, de M. Daô-Phan-Fuân, gou-
Immortel...
Le Barbare se rue vers Paris, coeur de nos enfants auront servi à une sublime verneur indigène de la province de Khanh-
la France, il crache, dévore, démolit... cause, et que nos chers morts pourront dor- Hoâ, et M. Nguyên-vàn-Di, maire du village
mir contents sous leur petite croix de bois... de Phu-Hôi...
Alors tous les morts se lèvent : les Bayard, Car bientôt la France se réveillera dans . N'est-ce pas admirable que tant de coeurs
les Jeanne d'Arc, les vainqueurs de Valmy; Mne lumière de victoire et cette fois, encore battent au loin pour la chère patrie, qu'ils
298 LES ANNALES N° 1734

partagent nos souffrances et veuillent les A la Brosse ! A la Brosse !... plus le mariage, c'est le sacrifice. Oh la guerre,
adoucir et qu'ils soient unanimes pour de tels monsieur, brise tant de coeurs! Elle arra-
élans de générosité... Nos soldats de la métro- Voici en deux mots nos comptes du mois, che un père à ses enfants, un tils à sa mère,
-pole sont fiers de leurs frères des colonies.
nous avions à la date du 31 juillet en caisse : un époux à sa femme, mais elle déroule toute
16,633 fr. 50.
Nous y retrouvons à la date du 31 août, une chaîne de drames poignants. Elle creuse
Les Envois au Front
97,218 fr. 35.
des plaies Cachées qui vous dévorent comme
Mme Henri Nicolle, Mme Francis Thomé et d'est-à-dire un peu plus que nous y avions un brasier. La blessure est fermée, mais elle
leurs amies toujours fidèles à leurs postes subsiste toujours plus profonde et une parole,
laissé. Et cependant nous avons eu des dé-
et qui assurent tranquillement, presque dans une pensée, l'écorchent. Voyez-vous, monsieur,
l'ombre, un si beau service, ont marqué cette penses élevées : 2,141 francs 70, mais c'est le il faudrait que la femme ne soit plus femme,
miracle charmant des cousines qu'elles em-
semaine sur le grand livre (tome XI !) leur plissent, nouvelles Danaïdes, comme par en- que ce soit un ange de pitié, de charité. Vos
33,446e envoi...; colis pour les soldats, sacs entrailles de père tressaillent peut-être en son-
chantement, une caisse qui se vide toujours. geant à ceux qui. n'auront jamais ces. caresses,
à terre, coussins, linges pour les hôpitaux, Nous avons payé les aveugles des ateliers
tout est empaqueté, cloué, ficelé, et quand ces baisers, qui n'auront jamais une maint
de l'Hôtel-Dieu, Val-de-Orâce, Quinze-Vingts d'enfant pour se poser sur leur iront. Vieillir
c'est fini on recommence. (1,600 fr.). Et de plus, M. Brieux, dans une
C'est certainement à l'Amérique que nous seul, c'est la vie, seul, dans l'éternelle nuit
pensée que l'on comprendra, a voulu que quel- ici-bas.
devons la possibilité de continuer toujours
ques femmes ou mères de ces « Blessés aux » Et cependant, monsieur, je ne suis pag
nos envois. L'American - Relief - Clearing - yeux», dans la misère, fussent secourues. C'est
House dont l'organisation est vraiment mer- un lâche. Je suis fort car Dieu est avec
ainsi que nous envoyons des secours men- moi. Il est ma force, mon divin consolateur.
veilleuse nous transmet de la part d'abon-
nés des caisses et des caisses, dont beau-
suels aux femmes dont le nom suit : Je chante, je ris souvent,c'est pour bercer
Mmes Bertain, Perrais, Porcheron; MM. Var-
coup contiennent des paquets tout composés ma mère et ma plaie saigne désespérément.
sin, Droit, Barbey Rideau, Marot, Crétin et Je suis content pour la France et pour moi,
ce qui facilite singulièrement notre tâche, Câques. quel martyre! Oh! pardonnez, monsieur, cette
La French Relief Society de Providence ac-
complit également une tâche miraculeuse. Mlle La Lettre d'un aveugle plainte lamentable. Oh! je vous en supplie, pu-
Clezio, de l'Ile Maurice expédie des caisses Et maintenant il m'est doux de publier bliez-la dans les Annales, c'est un crime d'en-
entières de paquets pour les soldats du front cette lettre adressée « à M. Brieux, par un dormir quand le réveil sera si cruel. Mes
qui se battent si bien. Mme Hamoir, à Paris, aveugle »... Elle marque combien des détres- frères sauront que je les aime. Je n'ai pal
ses de toute nature peuvent être consolées par tremblé sous la mitraille, je n'ai pas tremblé
encore cette semaine, a donné 350 sacs. le seul fait que des coeurs amis se pen- devant la mort, je n'ai pas tremblé, non
Terminons comme c'est l'usage en trans- je n'ai pas tremblé lorsqu'une balle d'échi-
mettant encore quelques demandes : chent vers elles...; la maman qui me charge
Le capitaine Durieux, 291e territorial, 1re de transmettre cette lettre qui lui fut dictée rait mon visage, lorsqu'on m'arrachait les
Compagnie de mitrailleuses, nous fait sa- par son fils, m'écrit : yeux et je tremble, et je tremble quand
«Si vous saviez comme il souffre et comme j'entends un petit enfant.
voir que ses poilus à peu près tous souffre
Ides régions envahies, ne reçoivent ni nou- il est défiguré, lorsqu'une douleur trop grande » Je vous embrasse parce que je
velles, ni subsides. Très dignes d'intérêt et au l'envahit, il prend ma tête dans ses bras et il et que je vous aime.
front depuis un an, il les recommande aux me dit : « Aime-moi, j'ai mal là », et il mon- » XAVIER DE WANDENEUF. "
marraines de bonnes volonté. tre son coeur. Est-ce que la fiancée n'a pas raison de vou-
Guittard, aide-major, 100e d'infanterie, 1er » Parfois, des larmes jaillissent de ses yeux loir mettre une petite main fidèle dans ces
bataillon, fait appel à la générosité des morts, et cependant il est gai avec les au- deux pauvres mains angoissées?
cousines des Annales pour les prier de tres. Il refuse d'épouser sa fiancée et ne Qu'en pensent les jeunes filles qui enten-
lui envoyer pour distraire les soldats de veut pas qu'elle se sacrifie. Il reste des. dront ce cri pathétique d'un coeur boule-
son bataillon, livres, journaux illustrés, jeux heures entières seul dans cet immense parc, versé?
peu encombrants, etc. la tête levée vers les deux et il souffre tant Les Toutous
de ne pouvoir se battre encore. »
L'Adoption des Prisonniers Voici donc cette lettre, d'une émotion pal- Voici un long temps que nous n'avons
pitante : parié de ces bonnes bêtes. M. Lepel-Cointer
Nous avons eu le plaisir de recevoir de
nombreux reçus de nos envois faits dans nous fait savoir que la Société en compta
A Monsieur Brieux, père des aveugles, aujourd'hui 1,347 au front... Voici le nom de
les différents camps. Toutes les caisses sont Monsieur, celles parties dernièrement et qui sont
parvenues opportunément parmi les malades «Ma mère vient de lire à haute voix cet
et les débilités, et c'est, en même temps nos filleuls-chiens puisqu'elles furent données
article, qui certes est d'un grand coeur, mais par les cousines des Annales. Souhaitons-leur
qu'un précieux encouragement pour nous, la permettez-moi, monsieur, de vous crier ma de faire fidèlement leur devoir et de nous rap-
preuve que les envois sont vraiment remis. souffrance. J'ai baissé la tête lorsque je vois porter quelque chose de la victoire. Et don-
Les présidents des comités de secours de Cel- (pardonnez cette expression, mes yeux sont nons-leur une pensée quelquefois, puisqu'elles!
lelager, Magdeburg, Parchim, Dulmen, Sprot- morts) les chimères dont vous faites des sont au danger et à l'honneur.
tau, nous chargent de transmettre leurs senti- réalités; je l'ai baissée pour que ma mère Voici le nom de ces héros à quatre pattes :
ments reconnaissants aux généreux inconnus ne lise pas ma souffrance, j'ai senti passer
qui leur valent de si grands adoucissements Pyram (à M. Gobin), Turc et Bronchite, à M. Le
à leur peine. un frisson sous mes paupières closes. Merci febvre), comme chiens de tranchées.
monsieur, merci, pour tout le bien que vous Cyrano et Wanda (à M. de Benazé), Pataud (à M.
Le président du Comité de Sprottau nous Roisin) Lionne (à M. Petit de Plas), Fox (a M. Cho-
faites à ces frères qui comme moi ne ver- mel), Rip (à M. Grancher), Mica (à M. Bégonin).
envoie ce remerciement touchant : ront jamais, ô jamais plus. Flora (à M. Broussey), Diane (à M. d'Après), Gyp, (à
M. Paul Lefébure), Hargir (à, M. Vernus), Turc (à M.
« Nous avons l'honneur de vous accuser » Et que serait, s'il vous plaît ce sentiment Thibault).
réception des dix caisses de lait que vous dont vous parlez, cet idéal guide? L'amour! Merci à tous ces maîtres qui ont fait la
lavez eu la bonté de nous adresser pour les ô dérision! l'amour! et qui parle d'aimer?Qui sacrifice à la Patrie de leurs bonnes et belles
nécessiteux de notre camp. Tout est arrivé en pourrait même se défendre d'un mouvement bêtes.
bon état. Cet envoi, tout à fait imprévu, est de répulsion en voyant ces trous, ces chairs Y. S.
arrivé fort à propos pour adoucir les pre- recousues, tuméfiées qui s'entr'ouvrent encore
miers mois de captivité à 152 nouveaux pri- par endroits. Oh! par pitié, ne parlez pas TROISIÈME ANNÉE D'HOPITAL
sonniers français. Ils avaient été faits prison- d'amour devant ces paupières bouleversées 109e LISTE DE SOUSCRIPTION
niers pendant le courant du mois de juin der- qui laissent pénétrer cette impression de dé-
nier. Vous devez penser combien ces pauvres goût et de recul, qui devinent cette pitié 5e LISTE DE LA 3e ANNÉE
prisonniers ont été heureux de recevoir lait que nous inspirons. On nous admire! O ironie (Du 27 août au 3 septembre 1916)
et biscuits à leur arrivée au camp d'interne- des choses! Le mariage, monsieur, et que Mme A. de Fario, Petrepolis, 100 fr. — Anonyme, 20
ment. serait l'hymenée? Le mariage, c'est le fruit francs. — Mlle Gimonet, New-York, 10 fr. — Une Tuni-
défendu, le désir honnête qui doit être étouffé sienne, 25 fr. — Maurice B., 600 fr. — M Maurice
Combien de prisonniers encore sont privés Boyer, Nhatrang, 2,000 fr. — Cyprienne, Marseille):
de marraines... N'y en a-t-il pas qui sentent dans un coeur loyal. Un noble coeur n'a pas 10 fr. — Mme Gilbert, Numéapolis, 22 fr. 75. — Un tout
le droit de demander à une jeune fille, pres- petit Français, 6 fr. — M. Cantomy, Beaulieu, 3
un vide au coeur et le besoin d'adopter francs 25. — Mlle Lestaevel, Die, 5 fr. — Cousine
unt de ces enfants malheureux, de les soute- que à une enfant, le sacrifice d'une vie qui Marthe, République Argentine, 10 fr. — Caporal
nir pendant ces quelques mois qui nous sé- s'ouvre à elle jonchée de roses, de transfor-
mer ce ciel sans nuages en une coupe d'amer-
Briel, 137e d'infanterie. 6 fr. — Mme Gruget. Luisant, 5
francs. — M. P.-R. Dumains; Washington, 5 fr.
Bmet L'.j 2 fr. — (Mme Fullelï, Leominster, 10 fr.
-
parent, encore de la victoire. C'est là une si
belle action! tume qu'elle boira jusqu'à la lie. Ce n'est Total général de cette 109e liste. 2,738 fr.
(A suiors.)
N° 1734 LES ANNALES

Échos de la Guerre défiler à la douce. Que se passa-t-il alors? De LES BRUITS QUI COURENT
petits baigneurs, qui accompagnaient au mar-
ché leurs jolies mamans, ramassèrent les cra- P. L. M. — Le train de Chambéry-Paris.
bes sans rien dire, les remirent dans le panier dimanche soir, était surbondé de voyageurs.
de même er se livrèrent à cet exercice avec Depuis bien dès dimanches, on n'avait vu sut
Jules Lemaître et Georg Brandès. la ligne une telle affluence. Seuls un gé-
C'était ces jours-ci l'anniversaire de la mort une patience un peu craintive tout le temps néral et l'un de nos confrères avaient eu
lie Jules Lemaître et cela nous rappelle un de que le capitaine Fryatt, sa pipe aux dents,
resta à regarder la statue de Duquesne. la chance, au départ dé Chambéry, de ne
fees meilleurs mots. Le critique danois Georg voir monter personne en leur compartiment
grandes qui a manifesté au début de la guerre Ce tête-à-tête muet et visiblement amical
du hardi marin français et du loup de mer de première. Mais à Aix-les-Bains tout chan-
des sentiments assez maladroitement germa-
nophiles, quoique possédant une renommée anglais impressionnait nos petits Parisiens, gea. Le quai était envahi par de braves poilus,
qui semblaient se demander : « Qu'est-ce qui prétendaient bien ne pas rester là et qui
mondiale, n'est cependant pas très connu en commencèrent à s'installer dans toutes les
France. Il le sait et il en garde une cer- qu'ils se disent? »
Nous savons aujourd'hui quel devait être le classes disponibles.
taine rancoeur.
Il y a de cela une quinzaine d'années, dialogue entre « le brave Duquesne » et ce Enfin, l'un d'eux, un. sergent boute-en-train,
un banquet avait été offert à Paris en son capitaine Fryatt qui fut assassiné par les Bar- se décide, ouvre la portière où s'était accoudé
honneur. Les organisateurs avaient cru bien bares. le général en civil, escalade le marchepied,
faire en plaçant à côté du critique danois entraîne les camarades.
le grand critique français Jules Lemaître. Mon courrier — Eh, là! intervient un employé, Vous
C'était une idée assez malencontreuse, car êtes en première! Descendez!
Sonnets pastiches
l'Affaire sévissait alors et Lemaître qui — Jamais! répond le sergent. Nous sommes
s'était lancé en pleine mêlée politique ne Rendons à César... Le sonnet genre Coppée chez nous. Regardez plutôt ce qu'il y a d'é-
pouvait manquer de montrer vis-à-vis de son que nous avons publié dernièrement et at- crit sur la dentelle.
voisin des sentiments aigres-doux. A, peine tribué à Edouard Herriot, a' pour auteur le Et, le doigt sur l'appui-tête, il montre les
les hors-d'oeuvre attaqués, l'écrivain des spirituel poète Xavier Roux. trois lettres : P. L. M.
« Contemporains » estima poli d'engager la Mais on ne prête qu'aux riches... Herriot — P. L. M. ! ajoute-t-il triomphant : Pour
Conversation : en a fait d'autres, ainsi qu'il appert de ce les militaires !
— Cette fête doit vous réjouir, car vous récit : Le général éclata de rire et, intervenante
le constatez, vous êtes très connu en France. «En 1890 — vingt-trois ans, déjà! — dans — Laissez-les, dit-il à l'employé, je suis
— Oh! protesta Brandès, avec aigreur... le grand réfectoire du lycée Louis-le-Grand^ heureux de les avoir là.
personne ne m'a lu et c'est à peine si le deux «cagneux», c'est-à-dire, pour les pro- Aussitôt les poilus de faire fête à ce voya-
public parisien connaît mon nom. fanes, deux aspirants à l'Ecole normale, mon- geur si gentil :
— Pardonnez-moi, dit alors Lemaître, avec taient sur un petit tréteau élevé au fond — T'es un bon vieux! T'es pas fier!
un sourire sardonique. de la salle. Au premier rang de l'auditoire, Le général riait, riait, puis, tourné vers
Et caressant sa barbiche de sa main, il le terrible proviseur Gidel était assis, ayant notre confrère, prononça doucement :
ajouta : à ses côtés ces professeurs incomparables : — Vous allez jusqu'à Paris?
MM. Hatzfeld, Merlet, Chabrier et, je crois — Oui, mon général, répondit le repor-
« On vous connaît bien, seulement on vous ter.
appelle Marthe. » bien, M. Rabier, qui était alors directeur
de l'enseignement secondaire. Les deux po- Les pauvres poilus ne sont pas revenus de
(Pour ceux qui ne sauraient pas : Marthe leur ahurissement, au moins avant cent ki-
Brandès est le nom d'une de nos plus cé- taches se livraient à une joute poétique, l'un
lèbres comédiennes.) représentant un disciple de Coppée, l'autre lomètres.
figurant un adepte du symbolisme. En ce
temps-là, on se battait ferme pour ou con- MODES PARISIENNES. On sait qu'il existe
tre Stéphane Mallarmé. Les spectateurs com- —
Le poète Jean Rameau a perdu son fils, aux environs de Péronne, de nombreuses fa-
tombé sur le champ de bataille. plaisants firent à leurs camarades le cha- briques de sucre. Généralement elles n'ont
Le général Nivelle, vient de citer ce brave leureux accueil que vous supposez et leur pas été abandonnées par leurs propriétai-
à l'ordre de l'armée : demandèrent la copie de leur dialogue. res dont les habitations très confortables et
soldat au » A quelques jours de là, des externes arri- luxueuses ont pour hôtes, depuis fin août
« Labaïgt-Rameau Jean-Marcel, vèrent à la classe en brandissant un numéro 1914, de nombreux officiers allemands.
218e régiment d'infanterie, détaché à la section du XIXe Siècle. Francisque Sarcey avait con-
des écoutes d'une armée. Dans l'une de ces maisons sont installés
sacré sa chronique hebdomadaire à l'élucu-
» Soldat plein de courage et d'abnégation, bration des deux jeunes lycéens! Notre on- un général en chef et son état-major, et
S'est toujours acquitté du service délicat qui les rapports avec le maître de céans avaient
cle avait bien voulu la trouver «étourdis- été jusqu'à présent assez corrects. Quand
lui était confié avec le plus grand entrain et sante de drôlerie». Il compara le sonnet du
un mépris absolu du danger, s'exposant sans disciple de Coppée à celui du Petit Homard un beau matin, M. X... s'aperçut que toute
hésiter aux plus violents bombardements pour des Batignolles et déclara «impayable» le son argenterie avait disparu!
Il s'en fut trouver le général, qui prit
assurer la continuité des liaisons. A été mor- sonnet du décadent : d'abord un air embarrassé, mais qui finit
tellement blessé le 8 août 1916, dans l'accom- par lui dire :
plissement de sa mission. » Indemne du contact occulte du Destin,
Toujours clamant le los de l'Idée éternelle, — Si vous voulez m'être aggréable per-
Puissent ces lignes glorieuses, consoler, dans sonnellement, je vous ferai rendre votre ar-
Je cueille l'aime fleur et me résorbe en elle
son immense douleur, le poète, notre ami. En les hâleurs du soir et la paix du matin. genterie. Voici : j'ai appris que vous aviez
une fille très élégante qui s'habille à Pa-
Je m'essore à travers l'Inexploré lointain ris, rue de la Paix. Or, ma femme et mes
Le capitaine Fryatt, dont le meurtre infâme Que transperce l'acier de ma dure prunelle, filles à moi, ont grande envie de toilettes
produit en Angleterre une émotion si pro- Loin des hantises de la ténèbre charnelle, parisiennes. Donnez-moi toute la garde-robe
fonde, était un ami de la France. Il se plaisait Dans la lucidité de l'obscur incertain... de Mme X... et je vous remettrai votre ar-
à passer quelques heures dans nos ports, et se genterie.
trouvait bien, selon sa formule pleine d'hu- Plasticité féconde en frondaisons rêvées, Ainsi fut fait. Les robes dataient de deux
mour, « de venir respirer l'air de la voisine ». Radieuse mirance aux âmes éprouvées ans et Mme X... ne les regretta pas. Ce qu'elle
Les baigneurs qui fréquentent régulièrement Vibrant aux cuivres saints de tes chastes accords, regrette c'est de ne pas pouvoir, contem-
la plage de Dieppe se souviennent-ils d'une Que ne puis-je, égorgeant mon sens qui se rebelle, pler la générale boche et ses filles, affublée s'en
petite scène remontant à un été de l'avant- Dans l'orbe illécébrant de ta clarté si belle, « Parisiennes. ». (Excelsior.)
guerre? Sur. la place où se tient le marché, un M'évaporer en toi, décharné de mon corps!
marin anglais, d'aspect un peu lourd, mais
énergique et loyal, considérait la statue de » L'auteur de ce merveilleux sonnet est au- ILS SONT TROP VERTS. — Parisa toujours
Puquesne. C'était le capitaine Fryatt. La jourd'hui professeur à la Faculté des Lettres exercé une sorte de fascination sur les Prus-
Contemplation du monument l'absorbait à tel de Lyon, maire de cette ville et sénateur du siens. C'est peut-être pour cela qu'ils ont
point qu'il ne pensait plus au panier de crabes Rhône. Quant à son collaborateur, je n'ose voulu le détruire.
Bu'il tenait à la main. (Le capitaine Fryatt pas vous en parler. Il a trop mal tourné! Le prince Henri de Prusse, venu à Paris au
faisait volontiers son marché lui-même.) Et il est journaliste. dix-huitième siècle, disait en s'en allant :
les crabes, sournois, en profitaient pour se » XAVIER Roux.» '— J'ai passé une partie de ma vie à dé»
500 LES ANNALES N° 1734

sirer connaître Paris; je passerai le reste de


ma vie à le regretter.
15 avril, 15 juillet et 15 octobre, le vieux
peintre descendait de son atelier chez son
LA ROUMANIE
Le grand Frédéric n'est jamais venu à Paris, concierge et sur la table de celui-ci posait
mais il a appris à en connaître la valeur par une toile peinte par lui. Ce qui faisait quatre
tous les Français qu'il invitait à sa table. Harpignies par an, c'est-à-dire un loyer des Le 9 janvier 1915, une grande manifesta-
Un jour, à souper, il demanda à ses convives plus élevés. tion franco-roumaine avait lieu à Paris,
ce qu'ils feraient s'ils étaient le roi de Prusse. Autre trait : tous les mois, le marchand
M. Paul Deschanel y prit la parole en m>
Le marquis d'Argens, consulté le dernier, de tableaux de Harpignies lui versait une termes :
répondit: mensualité considérable qu'il lui apportait lui- " Dès le printemps de 1912, à la veille Sk-
la première guerre balkanique, les hommes
— Ma foi, Sire, si j'étais roi de Prusse, même. Mais souvent l'artiste était mal dis-
d'état roumains, ceux qui étaient au pouvoir
je me hâterais de vendre mon royaume pour posé. Alors il refusait d'ouvrir :
aller en manger le revenu à Paris. « Glissez-moi ça sous la porte! » criait-il. comme ceux qui étaient dans l'opposition, re-
On ne dit pas ce qu'en pensa le grand! tinrent, à Bucarest, le même langage : « Nous
Frédéric. » sommes arrivés à une heure où la politique
Quant à Guillaume II, on affirme qu'il est LE DIEU DES. GROGNARDS.
— L'empereur, » roumaine ne peut pas ne pas évoluer: de
venu plusieurs fois incognito à Paris, avant la lisons-nous dans le Mémorial de Sainte-Hé- " problèmes nouveaux se posent, et d'abord
guerre. Il serait intéressant de savoir la vérité lène, racontant un jour à table l'une de ses » celui des Roumains d'au delà des Carpathes
à ce sujet et le gouvernement pourrait, sans affaires en Egypte, nommait, numéro par nu- » Le temps fera son oeuvre. » Depuis lors, les
inconvénients, nous révéler aujourd'hui ce se- méro, les huit ou dix demi-brigades qui en deux guerres balkaniques, la visite du tsarà
cret faisaient partie. Sur quoi, Mme Bertrand, Constantza, la guerre actuelle, ont précipité le
femme du général, ne put s'empêcher de choses, et de même qu'en 1912 la politique
LA BOUFFARDE EXILÉE.
— Les poilus amou- l'interrompre : roumaine ne pouvait pas ne pas évoluer, au-
reux de la bouffarde protestent... On les jourd'hui elle ne peut pas ne pas agir. Comme
— Mais comment, après un temps si long,
punit, paraît-il, quand ils fument la pipe dans vous pouvez vous rappeler de tous ces nu- en 1877, des résolutions que la Roumanie ut
les rues de Paris... On a grand tort. La méros ? prendre dépend tout son avenir. Elle a donné
pipe est encore dans nos moeurs. D'ailleurs, Madame, répondit vivement Napoléon, trop de preuves de son sens politique si fin, t..
incommoderait-elle quelques femmes, quelques — rapide et si sûr, son histoire est un trop éclatant,
c'est le souvenir d'un amant pour ses an-
épilés de l'arrière, qu'il importerait peu. Les ciennes maîtresses. mélange de vaillance et d'adresse, pour que se
civils peuvent bien supporter cette petite fu- SERGINES. résolutions puissent restez douteuses... »
mée tabagique de la part dès héros qui sup- Nous avons demandé à M. Paul Deschand
portent avec un courage surhumain les gaz son opinion sur le grand événement qui vient
asphyxiants et lacrymogènes. de se produire. Voici la réponse éloquente à
Naguère, la pipe était bannie de nos ca-
fés à la mode des grands boulevards.
LA PETITE GUERRE précise, qu'il a bien voulu nous adresser:

Jean Lecoq, dans le Petit Journal, raconte I. — LA NOUVELLE ALLIÉE


même à ce sujet, une anecdote dont Wal- D'abord, laissez-moi vous féliciter de
deck-Rousseau fut le héros, vers la fin de LA PLUME D'AUTRUCHE l'oeuvre excellente que Les Annales, on
l'Empire : accomplie en Roumanie et des service
« Waldeck aimait la pipe et souffrait de
Afin d'honorer l'inventeur des plus grosses
machines dont on se soit encore servi pour tuer les qu'elles y ont rendus à la France.
ne pouvoir la fumer dans les cafés du bou- La victoire de l'Allemagne eût été l'è-
levard où il se rendait quelquefois. Un jour,, petits enfants, la ville de Leipzig vient d'ajouter à
avec quelques camarades du Quartier La- ses armes une plume d'autruche jaune qui figure tranglement de la Roumanie. Déjà Bis-
tin], il se fit expulser du Café Riche où il avait dans le blason du comte Zeppelin. marck, dans ses Mémoires, prévoyait l'an-
fumé' la pipe malgré la défense qui en était Cette plume est, à n'en point douter, symbo- nexion de la Roumanie et de la Serbie à
faite. Waldeck rédigea de suite sur l'inci- lique. l'Autriche, sous forme de zollverein ou
dent une consultation juridique, fit faire un Et certes, il y a des analogies entre le plus autrement.
constat par un huissier et engagea même un grand, des oiseaux et le plus volumineux des Qu'est-ce que les empires du Centre
procès. Qu'en advint-il?... Les annales ju- ballons ; de même que l'autruche s'enfouit la tête victorieux, eussent pu offrir à la Rouma-
diciaires sont muettes sur ce litige singu- dans le sable pour ne point voir les chasseurs, le
lier. Mais la pipe n'en demeura pas moins zeppelin se cache dans les nuages pour se dérober nie ? — La Bessarabie (un million de
interdite pendant de longues années encore à la vue des canonniers. Roumains) ; soit une guerre nouvelle, à
dans nos cafés à la mode. Mais, à ces quelques similitudes se borne le brève échéance, avec la Russie.
parallèle, qui ne se saurait poursuivre jusqu'au Qu'est-ce que les Alliés pouvaient offrir
LES PROGRÈS DU FÉMINISME. Le féminisme
bout; car si l'autruche est redoutable quand elle à la Roumanie ? — La Transylvanie, ber-
— se croit attaquée, le zeppelin est, lui, un monstre
est dans une bonne passe. En Finlande, la d'humeur toujours agressive et la rage de des-
ceau de la race, la Bukovine, le Bana-
nouvelle Diète compte vingt-quatre femmes (trois millions et demi de Roumains).
truction est son état normal. Il n'y avait pas à hésiter et, en effet, le
parmi ses membres. Au Danemark, la loi En somme, la comparaison n'est pas flatteuse
constitutionnelle, récemment modifiée, accorde
pour l'autruche; elle est presque de nature à la gouvernement roumain n'hésita pas. Tout
le droit de suffrage et l'éligibilité aux fem- discréditer dans le monde élégant, où ses plumes de suite après la bataille de la Marne, il
îmes, qui entreront en lice à la prochaine conclut avec la Russie un accord aux ter-
consultation électorale. rehaussent de leur éclat toutes les grandes fêtes.
Une femme remplit depuis peu les fonc- Au jour du règlement de comptes, la Société' mes duquel la Roumanie pourrait occupes,
protectrice des Animaux ne pourrait-elle interdire lorsqu'elle le jugerait convenable, les ter*
tions de chef de cabinet d'un ministre an-
glais, et non des moindres; et un mouvement aux Boches de faire de la faune un mauvais ritoires austro-hongrois peuplés de Rou-
se produit à la Chambre des Communes en usage ? Les tibias et les têtes de mort dont leurs mains. Les frontières de ces régions n'étaient
faveur du vote des femmes. Mrs Pankhurst hussards s'ornent le chef sont des attributs où se pas déterminées. Cette faculté était ac-
va-t-elle triompher? marque leur bon goût et nous leur laissons volon- cordée à la Roumanie en échange de si
En France, la question ne se pose pas, pour tiers ces parures de sauvages. neutralité ; mais personne n'imaginait que
le moment, sur le terrain politique. Mais Il y en a d'autres qui leur conviendraient éga-
lement: la pince-monseigneur, la lanterne sourde
l'occupation de la Transylvanie pût avoir
le beau sexe envahit tout, jusqu'aux ca- lieu sans effort militaire.
sernes. Et voici que dans les usines où elles ou le satin. Lorsque l'Italie eut conclu son accord
travaillent aux munitions on les affuble d'un Mais de quel droit avilissent-ils les bêtes en les
costume qu'on dénomme « combinaison », réquisitionnant en effigie pour leurs écussons et avec la Triple Entente, M. Bratiano fit
mais qui ressemble fort à une culotte. Est-ce pour leurs drapeaux? C'est déjà trop d'avoir remettre à M. Sazonow une note dans la
symbole? Est-ce un commencement?... déshonoré l'aigle. quelle il demandait la Transylvanie, tout
Que Leipzig rende donc à l'autruche sa plume, le Banat de Temes var et la Bukovine jus-
qui d'ailleurs, seule, au milieu de ses armes, est qu'au Pruth.
L'ART ET L'ARGENT. Les anecdotes pleu-

vent sur le peintre Harpignies. En voici de un symbole inintelligible; car on conçoit mal La réponse russe n'admit pas d'abord
charmantes : qu'elle lui suffise : une vraie cité boche n'exigerait-
elle pas le plumage tout entier? ce point de vue ; mais le gouvernement
Harpignies avait une façon toute person- roumain s'en tint à ses premières de*
nelle de payer son terme. Les 15 janvier, GABRIEL TIMMORY. mandes. Après l'intervention de l'Italie,
N° 1734 LES ANNALES 301

accord fut
enfin conclu avec les puiss- II. — NOTRE SOEUR « Nous ne voyons pas comment un peu-
ances de la Quadruple Entente en août C'est en Roumanie même, où j'ai passe, ple aujourd'hui pourrait rester indéfini-
915. Le gouvernement roumain restait parlé, interrogé, senti battre à l'unisson de ment neutre sans être exposé à déchoir.»
bre de choisir l'heure de l'entrée en cam- Mon cher Diamandy, je suis de ceux
mon coeur le coeur roumain, c'est en pleine
pagne. communion de pensée avec la pensée rou- dont la foi en votre peuple, en notre soeur
Vous savez comment cette heure fut maine, c'est donc bien sans aucun artifice latine du Danube, est restée toujours
retardée par les erreurs de la diplomatie de littéraire, mais au contrôle raisonné de inébranlable.
Triple Entente. Mais enfin les victoires l'observation, que j'ai pris conscience de JEAN RICHEPIN,
russes, la prise de Gorizia, l'héroïque résis- notre parenté. Je ne m'amuse pas à une de l'Académie française.
tance de Verdun et la présence des Alliés image, j'énonce bel et bien un fait, quand
Salonique, en même temps que l'impos- j'appelle la Roumanie notre soeur. III. — EN ROUMANIE
sibilitéd'ajourner plus longtemps l'action Que ceux-là me donnent un démenti,
militaire, ont décidé la Roumanie à inter- qui ont été reçus à Bucarest par cette
pendant la Guerre 1914-1915
venir. hospitalité si large et si fine, j'oserai C'est en octobre 1914. On a traversé
La France accueille avec enthousiasme même dire si caressante ! Ne s'y sont-ils un temps d'angoisse, mais la victoire de la
alliée, fille de sa politique. Marne est là, derrière nous, qui projette
la nouvelle
pas trouvés comme en famille?
elle acclame le noble souverain qui, lors- A se promener le jour sur la chaussée un reflet lumineux sur l'avenir. Dans la
Kisselef qui évoque notre avenue du Bois, salle de l'Institut Pompilian un public
de
son avènement au trône, ouvrait les nombreux, plein de fièvre, se presse. Tout
voies aux «destinées nationales » ; la reine la nuit dans la rue de la Victoire qui
captivante et populaire; les éminents pro- ressuscite notre Boulevard de jadis, ne le Bucarest de l'intelligence et de la grâce
fesseurs,— véritables intellectuels, ceux-là ! s'imagine-t-on pas être chez nous, en plein est là... M. Filipesco va parler de
qui, dès le mois de décembre 1914, Paris, et parmi des Parisiens ? l'héroïsme français... L'heure convient à
Pressaient à notre ministre, M. Camille Dans les restaurants, les boutiques, tout l'émotion qu'on lit dans les yeux, dans les
londel (artisan, lui aussi, de cette grande le monde parle français. Beaucoup de gestes. Le noble patriote dont l'âme tout
entière, se livre aux souffles de l'idéal, rou-
oeuvre et
que la Roumanie n'oubliera petites gens, même. La plupart, qui n'osent
main, va dévoiler à sa patrie la vaillance
as), une courageuse protestation contre pas s'y risquer, du moins le compren-
agression allemande ; les grands apôtres nent. On n'est pas à l'étranger. du peuple qu'elle aime, de ces soldats de
de la politique nouvelle, les précurseurs, Quant aux auditoires qu'on a, dans France dont le nom, déjà épique, contient
ake Jonesco, Jean Lahovary, Filipesco ; des théâtres splendides, dans des salles à lui seul tant de grandeur et tant de
homme d'Etat réaliste Jean Bratiano, qui, beauté... L orateur paraît... Il ne dit pas:
comme le Pompilian ou l'Athenaeum, Transylvanie. Il dit: Alsace-Lorraihe... Il
froidement, a attendu l'heure ; cette ad- contenant quatre mille personnes, peut-on
mirable armée, toute rayonnante de la en rêver de plus attentifs, de mieux avertis ? ne dit pas aux armées de son pays : « Le-
oire de Plewna, et qui, encore une fois, Notre littérature leur est aussi connue que vez-vous, marchez, soyez dignes des aïeux».
Il dit : « Ecoutez, voyez! les armées de la
a montrer ce qu'elle sait faire. la leur. Aucun de nos génies qui ne leur
France se sont levées frémissantes... Aux
Roumains, Italiens, Français, le même soit cher. Nulle nuance de pensée ou de
ing coule dans nos veines. La longue al- verbe ne leur échappe. On parle comme yeux de l'univers émerveillé des miracles
ance de la Roumanie avec l'Autriche n'a- à des amis, et d'amis. à chaque instant s'accomplissent... » Et
ait été — M. Take Jonesco l'a expliqué Et quand on s'en va, n'est-ce pas avec par-dessus le sens clair et entraînant du
— des amitiés nouvelles au coeur, en effet, discours insigne, court comme un orage
d'une garantie contre l'Autriche même.
ce n'est et en regrettant de les quitter sitôt, et ardent... Et les paroles ont des tiges ca-
pas seulement parce qu'elle avait chées, et les veines s'allument... Et dans
pour souverain
un Hohenzollern, que la en espérant qu'on retournera les chercher chaque coeur le murmure du sang: s'accé-
Roumanie était liée aux Empires germa- là-bas, ou qu'elles viendront se renouer
ici ? N'est-ce pas, tout compte fait, je le lère, et bondit, et répète : « Nous aussi,
niques. Là
non plus, elle n'avait pas le
choix. Après Plewna, elle avait perdu la répète, de la famille qu'on y a trouvée, et nous aussi, nous irons là où nous appel-
lent les vieilles batailles. Nous aussi, comme
essarabie. Battue de tous côtés par le que l'on désire retrouvera
ot slave, elle était obligée de s'appuyer Aussi l'a-t-on retrouvée. Rappelez-vous ceux de la Marne, et de l'Aisne, et de l'Yser,
Vienne. La France, à cette époque, eut la belle et réconfortante manifestation nous franchirons les fleuves, nous serons
sur
tort de la trop négliger. En 1912, à franco-roumaine que présida Paul Des- des acharnés et des redoutables, nous
ucarest, je reçus d'aimables reproches : chanel, dans ce banquet offert à une mis- aussi... » L'intervention roumaine est née
Quoi ! me dit-on, la Roumanie est unie sion de Bucarest, et où furent prononcées de ces cris. Partout où il s'agissait de cette
la France par le sang, par les origines, de si graves paroles, où furent même pris, France qu'un brûlant destin nous incite à
sur la culture, notre jeunesse de si solennels engagements ! vouloir imiter, le sort de la Roumanie
va demander surgissait...
Paris ses inspirations premières, et il Voici ce que disait le docteur Jean
semble que la France ne Catacuzène, entre autres choses : Et dans l'enceinte de cette salle de
nous connaisse conférences, aussi bien que dans les réu-
pas, nous
voyons très rarement des Fran- « Nous aimons la France d'un amour
çais. " que les accidents de la politique ne sont nions où par milliers les auditeurs accou-
Avouons-le, le reproche, alors, était jamais parvenus à atténuer, et qui crée raient, dans le feu du verbe qui frappait
mérité. Ce n'était pour nous, envers vous, une dette de l'âme, le glaive se forgeait dont nous
pas une raison, parce
que certains problèmes se dressaient en- reconnaissance éternelle. » voyons aujourd'hui l'éclair illuminer les
tre entre la Roumanie et
nos alliés, pour
Et voici ce que disait le chef de la gorges des ombreuses Carpathes et se jouer
mission, M. Georges Diamandy, député, dans le Danube avec le rayon des derniers
pas nous efforcer de resserrer les liens président de la Société des Gens de lettres soirs d'été...
intellectuels et économiques et pour laisser
roumaine : Après Filipesco, ce fut Take Jonesco,
nos rivaux la place que, dans l'ordre
« Ce n'est ici ni le moment ni le lieu
industriel et commercial, nous aurions magnifique, selon sa coutume, et Georges
pu de vous dire ce que fut et ce qu'est la Laurent, et le colonel d'état-major Athana-
occuper au grand avantage des deux
couples. politique étrangère de la Roumanie. Qu'il siù, et Contantin Mille, et dans une soirée
Ce sont là des fautes où nous ne retom- me suffise de vous rappeler que nous consacrée à la France, nos poètes les plus
berons
pas. Cette fois, le pacte est défi-
attendons l'heure présente depuis près de ;
hauts et, racontée par un musicien,
if: Il sera scellé dans le sang, par la deux mille ans. Vous, comprendrez alors M. Nona Ottesco, l'histoire de la Mar-
foire. quel est notre idéal national et aux dé- seillaise.
PAUL DESCHANEL, pens de qui, il se réalisera. » Fondé à Bucarest dès 1911, devançant
Et il disait encore, en certifiant qu'il ainsi les autres réunions de propagande
de l'Académie française,
Président de la Chambre des Députés, exprimait l'opinion de tout son peuple : franco-roumaine qui, depuis, ont rendu à
LES ANNALES N° 1734

cette cause tant et de si féconds services, IV. — LE PASSÉ des Jonesco, des Lahovary, des Rosetti,
le Cercle des Annales, installé à l'Institut Combien de Français savent ou se rap- des Bibesco, dés Bratiano, demeurait fidèle
Pompilian, sous notre présidence et celle pellent que rien n'égalait la popularité de aux aspirations conformes à ses intérêts
de M. Blondel, ne se laissa arrêter ni par la France à Bucarest dans les dernières les plus évidents, qui la mettent en anta-
les rumeurs de guerre ni par les rigueurs années du second Empire ? Combien se gonisme flagrant avec le gouvemement
de la neutralité pour mener à bonne fin souviennent des pages enflammées de Mi- oppresseur de la Bukovine et de la Transyl-
l'oeuvre que lui imposaient les événements... chelet sur « la nation sacrifiée », sur le vanie. Elle entendait monter jusqu'à elle
Il fit plus et mieux : il voyagea, portant Danube, « ce vieux roi des fleuves de la plainte des trois millions de Roumains
jusques au coeur de nos provinces le verbe
qui déjà liait les deux nations. Tour à
tour Jassy, la ville nostalgique aux collines
arrondies, la ville qui regarde de loin les
cimes des Carpathes transylvaines, la claire
cité d'Etienne le Grand et du poète
Alessandri, Jassy fêta les Annales; leur
l'Europe, roi captif, roi barbare, aux tra-
giques aventures », où le grand visionnaire
croyait entendre se répercuter dans une
vaste plainte et comme dans un soupir,
l'âpre douceur des chants du pasteur
serbe, le rythme monotone du batelier, le
refrain du Roumain et du raïa bulgare ?
S.
qui subissent la domination magyare et
sont impatients de secouer le joug dont le
poids leur est insupportable.
PICHON.
ancien ministre des Affaires étrangères.

président moldave, le Dr Bogdan, Mme Nelly


Racovitza, leur présidente, animaient
Lorsqu'en 1856 le plénipotentiaire fran-
çais qui allait travailler à l'union des deux
V. - LA FAMILLE ROYALE
La Roumanie, pays latin, fille cadette de cette
l'expansion de ces fêtes qui, gagnant principautés de Moldavie et de Valachie belle famille latine qui aujourd'hui combat pour
Braïla, passèrent à Galatz... Braïla! Ga- arriva dans la future capitale du royaume le plus beau, pour le plus noble idéal qui soit au
latz !... C'est là qu'en ce moment affluent de Charles de Hohenzollern, sa voiture monde, a terminé ses préparatifs et à son tout
les bataillons russes en partance pour la circula dans de tels monceaux de fleurs appelle tous ses enfants sous les armes. Lisez
Dobroudja. C'est là, qu'abandonnant sa n'importe quel livre d'histoire ; vous verrez tou-
seigneuriale demeure de Baleni, la prin- que les chevaux en avaient jusqu'au jours ces mots : « Les Roumains, fiers de leur
poitrail.
Léon Cantacuzène nous aida magistrale- Napoléon III — il faut lui rendre cette origine latine... » Pourquoi cette fierté ? Parce
ment à organiser une véritable apothéose justice — ne cessa de faire des efforts pour que des historiens hongrois ont contesté cette ori-
française que — présage émouvant — des gine latine, peut-être pour mieux excuser la domi-
la reconstitution de l'antique nationalité nation magyare de ce pays roumain qu'est la
officiers du général Aslan (celui-là même d'origine romaine, qui avait sombré dans Transylvanie. Un vaillant parmi les vaillants, un
qui est en train de jeter ses soldats, ivres les chocs violents des peuples constamment prince régnant appelé Michel le Brave, Mihal
d'allégresse, dans les plaines, vers Temes- Bravul, avait déjà essayé de réunir sous son.
var) vinrent applaudir à outrance... Ce fut en guerre autour d'elle, mais qui avait su
conserver, au milieu de ses ruines, ses tra- sceptre tous les pays roumains - je dis tous — et
inimaginable d'enthousiasme et d'audace..., ditions, sa langue et les caractères de sa périt assassiné, victime de la trahison magyare, le
Oh! d'audace surtout... Nous raconterons 18 août 1601. C'est au roi Ferdinand Ier qu'était
longuement un jour de quelle élégante race. Ce fut avec son concours alors tout- réservée cette tâche magnifique : réaliser les aspi-
puissant que se forma, en 1859, sous le rations nationales roumaines, libérer les Rou-
impertinence à l'égard des Allemands se gouvernement du prince Couza, la princi- mains du joug magyar et venger la mort de
para notre neutralité. Tandis que, de son pauté moldo-valaque qui devait passer en Michel le Brave. La proclamation qu'il vient do
côté, l'amitié franco-roumaine consacrait 1866 — Bismarck aidant — aux mains du lancer à l'armée, au pays entier, dit entre autres:
aux blessés français le produit d'une belle neveu de Guillaume de Prusse, à l'heure où « Aujourd'hui nous devons achever l'oeuvre de
soirée, les Annales de Bucarest multipliaient la Confédération germanique s'effondrait nos pères, et réaliser pour toujours ce que Mi-
les occasions de se prouver, de mener le plus dans la déroute de Sadowa. chel le Brave ne put réaliser que pour un ins-
de tapage possible, certaines de trouver En toutes occasions, depuis la chute du tant. "
partout de nombreux et profonds échos. second Empire, la France a persévéré dans Le roi est non seulement un militaire et un
chef de valeur, mais un homme de haute instruc-
Secourables aux réfugiés serbes, aux cette politique qui n'a pas été pour elle tion ; il adore l'action, et je l'ai vu, lorsqu'il était
Belges, à la Croix-Rouge anglaise, elles sans mécomptes, mais qui est juste dans prince héritier, jouant au tennis avec ardeur.
réunirent au théâtre Regina Maria une son principe, puisqu'elle repose sur le Pendant les manoeuvres, il partageait la vie de
troupe d'élite où paraissaient les meilleurs droit des nationalités. bivouac de ses officiers et parlait familièrement
acteurs de la société roumaine, et ce sera C'est l'intervention de M. Waddington avec eux ; c'est pourquoi il est populaire
une des plus belles salles qu'on aura vues au Congrès de Berlin qui, en 1878, a valu et très aimé. Quoique d'origine étrangère, il a
à Bucarest. Encore un coup ! cette année à la Roumanie l'attribution de 2,000 kilo- su identifier son âme à l'âme roumaine et il
même, en collaboration avec Mme Marie mètres carrés de plus dans la Dobroudja. saura mener son pays vers un avenir glorieux.
Filipesco (la femme de l'illustre homme Tout récemment, pendant les guerres bal- Tout jeune, il a épousé Marie d'Edimbourg,
d'Etat) et d'un comité où figurent le nom kaniques, notre diplomatie s'est employée princesse anglaise qui était presqu'une enfant,
puisqu'elle n'avait que dix-sept ans lors de son
de la plupart de nos grandes dames, le avec activité et succès en faveur des re- mariage. Jeune, gracieuse, pleine de vie, elle
Cercle des Annales ouvre une souscrip- vendications roumaines. La paix de Bu- n'a eu qu'à paraître pour être sympathique, elle
tion dont l'annonce seule emplit de rage carest, à la préparation de laquelle nous n'a eu qu'à se faire connaître pour conquérir les
les germanophiles. Il s'agit d'offrir à la avons concouru de toute notre force, a été coeurs. Sa bonté est connue, et tout dernière-
France un convoi d'ambulances automo- le couronnement d'une oeuvre de plus de ment elle a parcouru le pays entier pour dis-
biles. La souscription, étalée au grand soixante ans de patience et de travail. tribuer sur la cassette royale une somme énorme
jour des quotidiens, est rapidement cou- Ce n'est cependant pas dans notre sens aux familles nécessiteuses. En arrivant en Rou-
manie, elle a su mettre de la vie et de la gaieté
verte... Le bal des Annales restera parmi que s'est exercé le pouvoir du roi Carol ; dans cette cour royale, si sévère, où le feu roi
les souvenirs les plus éblouissants de à quoi bon se créer des illusions sur ce était presque un ascète et la reine, âgée déjà, tout,
l'hiver qui aura précédé la guerre... Et point ? Il était trop allemand, trop dé- occupée de littérature. La reine Marie, artiste
c'est en alliée que la Roumanie va sous voué à la dynastie des Hohenzollern pour dans l'âme, dessinant et peignant, a fait avec
peu remettre à la France le don qu'elle qu'il en fût autrement. Il s'était rapproché talent quelques romans. De l'un d'eux, Ilderim

».
lui prépara aux jours tempétueux de la de l'Autriche, sans tenir compte du fait le poète roumain Victor Eftimiou a tiré une
neutralité morte... Eh ! bien, êtes-vous qu'elle avait été la plus obstinée des puis- pièce, et déjà, l'hiver dernier, pendant que le
contentes des Annales de Bucarest, ô à lutter contre la création de son poète lisait la pièce, la reine avait réuni chez,
sances elle des dames de la haute société, et toutes tri-
chères Annales de Paris ? royaume. Avant tout, il tenait à ne pas cotaient des gants de laine pour les soldats rou-
Avons-nous su un peu vous bien repré- rompre avec sa famille de Berlin. mains « qui iraient à la guerre
senter là-bas où maintenant tous les Rou- Mais le fond de l'opinion roumaine était La reine Marie, quoique l'une des plus
mains sont vos frères et toutes les Rou- en désaccord à cet égard avec le souverain jeunes reines d'Europe, a six enfants, tous
maines vos soeurs ? justement et unanimement respecté auquel beaux. Elle-même est si belle et si délicieuse-
le
pays devait une prospérité et des progrès ment jeune qu'on, a peine à croire, en la
HÉLÈNE VACARESCO. incontestables. La patrie des Cantacuzène, voyant, que c'est la mère de ce jeune et vigou-
N° 1734 LES ANNALES 303

table que la guerre, c'est la


reux garçon qu'est le prince paix achetée par l'extinction
héritier Carol. Celui-ci parle
le roumain comme un Rou- de la vie et du droit » (Bou-
main, et à l'âge de dix-huit troux). Les Roumains, une fois
de plus, se sont souvenus de
ans a suivi de son propre
il
Rome, l'aïeule guerrière qui
gré les cours d'histoire à vit dans leurs coeurs avec ses
l'Université de Bucarest, se
mêlant sur les bancs universi- traditions militaires. Dans
taires aux étudiants roumains, l'ancienne Dacie, Rome avait
fondé une colonie latine et
ses camarades. Tout jeune cette latinité fut un élément
capitaine, il se plaît à payer
lui-même la solde de ses sol- si puissant que l'orage des in-
dats. Le second enfant est la vasions barbares et la succes-
princesse Elisabeth, d'une sion des siècles n'a même pas
beauté admirable et qui a été touché l'âme et la vigueur de
élevée très simplement. Elle ces descendants latins. Le
dessine avec goût, chante avec soldat roumain donnera à son
émotion et s'est fait de nom- frère d'outre-monts le droit
breuses amies parmi les jeunes de dire comme lui : « Je suis
filles de son âge. de la bonne
Roumain » (sunt Român), ex-
société roumaine. Vient en- pression phonétique très
suite la princesse Marioara. rapprochée de celle qu'em-
enfant adorable, le jeune ployait le légionnaire romain
prince Nicolas qui toujours de jadis (Romanus sum).

veut faire preuve d'indépendance, le petit Je suis heureuse de penser que le soldat rou-
prince Mircea et le délicieux bébé qu'est la main sera aussi le « Poilu " comme son frère
princesse Ileana. de France, puisque cette appellation est syno-
Le jeune prince Nicolas se distingue par la nyme de la bravoure, du courage et que bientôt
vivacité de ses réparties. L'année dernièret elle le sera de la gloire.
furieux de la neutralité roumaine et insistan, Je suis heureuse aussi de reproduire ici quel-
pour que la Roumanie entrât en guerre, il ques lignes d'un soldat émi qui m'écrit du
s'écria un jour avec véhémence : « C'est hor- front, et qui se réjouit de penser que « lors-
rible, je suis donc le seul Roumain dans la qu'enfin la paix — une paix glorieuse — aura
maison... » et il ajouta un mot fort peu proto- rétabli le calme dans l'univers, elle aura aussi
colaire. Là-dessus, le prince héritier le fit soude par une étroite chaîne de sang verse en
sortir de table, en lui disant : commun, l'affection de nos deux pays, qui
— Tu es vraiment par trop bruyant. déjà s'aimaient ".
A quoi le petit vivement riposta : Le roi Ferdinand, par son geste grandiose,
— Eh bien ! je suis comme Filipesco... a bien mérité de sa nouvelle patrie qui déjà
Ces enfants verront éclore une nouvelle, le chérit et qui demain le bénira ; son nom
une grande Roumanie, un beau pays issu demeurera grand, parmi les plus grands de nos
d'une noble guerre, le roi sachant « qu'il aieux immortels.
y a encore quelque chose de plus redou- B VASCHIDE.

1. Le castel Pelesh, résidence d'été de la famille royale, à Sinaïa. — 2. La reine Marie de Roumanie et son plus jeune enfant. — 3. Le prince héritier Carol
4. La fille aînée, princesse Elisabeth. — 5. Les fondateurs de la dynastie.
LA ROUMANIE
504 LES ANNALES N° 1734

VI.
l'uaaiK 1912)
(Souvenirs de
- BUCAREST
Nous entrons dans la capitale de la
Roumanie le 3 novembre, assez tard
dans la soirée. A la gare j'ai une
agréable surprise. Non seulement le
Cercle des Annales de Bucarest, re-
présente par plusieurs de ses mem-
bres, et par sa jeune et gracieuse et
active secrétaire, Mlle Rosalie Ber-
nard. est venu me souhaiter la bien-
venue, mais le ministre de l'Instruction
publique, M. Constantin Dissesco,
a envoyé avec une
automobile son
chef de cabinet, M. Emile Nicolais.
me recevoir a la descente du train.
pour me demander d'être son hôte du-
rant mon séjour a Bucarest. Devant
une si charmante et presque bonne
grâce j'hésite un M. Nicolais
ne dit de in part de M. Dissesco :
instant.

M. le ministre a été l'élève de


votre père à l'Ecole des sciences po-
litiques a Paris."
Ce trait me va droit au coeur et
jen'hesite plus.
M. Dissesco m'en
voudrait sans doute.
si je disais
ce que ici
je pense de lui. les
sentiments de grati-
tude que m'a inspires
tout ce qu'il a fait pour
me rendre mon séjour
dans l'admirable ca-
pitale de la Roumanie
aussi agréable qu'inté-
ressant. Je crois pou-
voir dire que pendant
les huit jours que j'ai
passés dans son hôtel.
je m'y suis trouvé.
par ses soins, plus chez
moi, que lui-même,

m'avait installé dans


son bureau et dans sa
bibliothèque qui
étaient devenus les
miens. Sur les rayons

de cette bibliothèque,

A Bucarest
: 1. Le Palais royal. — 2. Le
munstére des affaires étrangères. - 3. Statue de Michel le Brave. - 4. La place du théâtre.
LA ROUMANIE
N° 1754 LES ANNALES 305

gnes devenues légendaires en Egypte


ou en Russie par les troupes, du grand
empereur.
Cependant le fond de la nature du
paysan roumains est indolent : c'est un
rêveur. Il aime conduire ses chariots et
ses buffles sur les routes noires, en chan-
tant les vieilles mélodies du pays. Il a la
vie facile, grâce a la merveilleuse ferti-
lité de ses terres, ou le blé et le maïs
poussent a hauteur d'épaule, sans qu'il
soit nécessaire d'y amener des engrais.
Je parcourais ces campagnes en no-
vembre, à l'époque où le soi en a été
retourne par la charrue : terres noires,
qui offrent un coup d'oeil singulier aux
yeux d'un Occidental. Des puits à ras
du sol, surmontes d'une manière de
grand balancier que des cordes. Atta-
chées aux deux extrémités font mou-
voir. A ces puits, les paysannes rou-
maines viennent puiser de l'eau : la
scene incessamment renouvelée depuis
la Bible chez tous les peuples agri-
coles, et qui restera toujours d'une
délicieuse poésie.

m'avait frappe a mon arrivée en Roumanie, est un Les paysannes roumaines ont généralement
train militaire que nous croisâmes a Turn-Se- conserve leurs costumes nationaux : des foulards
verin. Des soldats descendaient des wagons, de couleur vive, d'un 100 franc, paiement noues
d'autres faisaient monter des chevaux dans les autour de la tète ; des corsages blancs, couverts
parties du train qui leur étaient réservées. Je ne de broderies, surtout le long des manches, depuis
saurais bien exprimer l'impression de vie alerte, l'épaule jusqu'au poignet, des jupes a plis droits
robuste, active, qui se degagea aussitôt pour mot nouées à la taille par une ceinture brodée, que
du spectacle que j'avais sous les yeux et qui se ferment sur le devant des boucles en meta) ou
confirmerait par la suite. Rien de la raideur en argent ciselé. Elles sont presque toutes très
de parade, du mouvement mécanique rappelant belles, car dans le pays le type est reste pur. Les
obstinément le service commande des Alle yeux sont noirs, d'une expression à la fois rieuse
mands ; et rien non plus de la nonchalance, du et profonde. Le net est droit, moyen, mais à
laisser-aller pittoresque et bon enfant de nos son extrémité très légèrement enflé, comme nous
chers pioupious de France ; mais quelque chose disons, en pomme de terre : ce qui d'ailleurs,
de vivant et d'allant et de solide tout a la fois. ici,est loin d'être déplaisant. C'est une des ca-
An monastère de Cernicka, que je visitai en ractéristiques des Roumaines. et qui me les
compagnie de M. Dissesco, on est poursuivi ferait, je crois, reconnaître parmi bien d'autres
dans le recueillement d'une vie de cénobites, femmes. Tons les Roumains que j'ai vus étaient
comme en us vivant écho, par un incessant bruns. Ils ont généralement le front large et bas.
appel a la guerre. An milieu même du couvent les traits solidement dessinés, ils sont bien tels
se dresse, surmonte d'une aigle belliqueuse, un que l'on se représente les anciens Romains. tels
monument élève a la mémoire d'un moine tombé que nous les montrent les bustes de Rome et
en soldat. Et il n'est peut-être pas une de ce* du Louvre, on les bas-reliefs de la colonne Tra-
maisonnettes, fleuries de chrysanthèmes et jane. Mais on m'affirme à Bucarest que les vrais
d'icônes d'argent, ou ne se trouve un buste de Roumains sont blonds. Je le veux bien, quoique
Napoléon, l'image d'un soldat roumain ou russe, tous ceux que j'ai vus, et ceux même qui me
ou des gravures représentant des épisodes de la parlaient ainsi, fussent brans ou noirs.
guerre contre les Turcs (1877) : ou des campa- FUNCK-BRENTANO

Petits métiers de la rue : 1. Un marchand de moutons. — 2. Les nettoyeurs de chaussures.


5. Les blanchisseuses de
de maisses, armées longues
--
brosses, attendent les clients.
3. Le petit marchand de poulets. — 4. Porteur d'eau turc.
6. Marchands de lait caillé et de fromages.
LA ROUMANIE
LES A

L'aède rustique. — Les potiers. La peinture roumaine... Deux oeuvres : Le Repas des Moissonneurs, p
Dans le village. LA ROUMANIE :
NALES

ephan Popesco, et Horde de Tziganes en marche, par E-G. Stoenesco. Scène biblique. — Halte sur la route.
Les vendangeuses.
URS ET PAYSAGES
307 LES ANNALES N°1734
VII. LA FORCE ROUMAINE
La Roumanie a attendu ; mais en attendant,
elle se préparait. Les puissances centrales n'ont
pas ignoré ses efforts, dans ces dernières se-
maines, pour transporter du matériel de guerre
sur les points stratégiques, pour organiser des
ambulances. pour amasser des approvisionne-
ments. Depuis quelque temps, les fonctionnaires
russes et roumains des chemins de fer ne ces-
saient de collaborer. Des trains entiers de mu-
nitions arrivaient de France ou de Russie,
d'Angleterre ou d'Amérique. Les nominations
d'officiels, les promotions remplissaient les
co-
lonnes de journaux. Le général Iliesco inspectait
le Quadrilatère. On vaccinait les troupes contre
le typhus.
Le sort en est jeté. La Roumanie, elle aussi,
marche au secours des frères martyrs. Comment
se fera sa campagne ? Se bornera-t-elle. comme
on le croit, à opérer contre la Transylvanie,
tandis que les Russes pénétreraient en Do-
broudja pour s'opposer à tonte action de la
Bulgarie? Un avenir prochain le dira. L'idéal
de la Roumanie est an nord. Pour l'atteindre.

elle peut compter sur sa magnifique armée. En temps de


paix, cette force est divisée en cinq corps : elle se recrute, en

1. Le pont militaire de Corabis, sur le Danubé.-


2. " -
Le soldat roumain ». tantes» de Griporesso. 3. Attelage de boeufs faisant partie
du train des équipages de l'armée roumaine.
LA ROUMANIE
N° 1734 LES ANNALES 309

VIII. - LES RICHESSES:


LE PETROLE
On connaissait l'existence du pétrole,
en Roumanie, depuis longtemps déjà. En
1856. une raffinerie fut fondée a Ploiesti. et
Bucarest, grand luxe pour l'époque, put
être éclairée avec des lampes a pétrole.
Les gisements occupent une zone assez
étroite, qui s'étend le long des Carpathes
depuis le district de Succava jusqu'en
Olténie. Ils sont compris, en Moldavie,
dans les terrains tertiaires les plus anciens
et. en Valachie. dans les couches plus ré-
centes, méotiques, pontiques et levantines.
Leur profondeur varie de quelques mètres
à 800 mètres.

Les plus curieux phénomènes s'y mani-


festent : parfois des feux sortent tout a coup
les fentes des rochers, ce sont des gaz for-
mes d'hydrocarbures qui s'allument quel-
ques jours ou quelques semaines; ici des
bouillonnements sont produits par des éma-
nations sous les eaux ou dans des maré-
jaillissantes, comme il y en a a Bakou, qui
cages ; la on trouve des volcans de boue, s'élèvent a 100 mètres et versent avec pro-
sortes de cônes de 2 a 3 mètres de hau-
digalité la richesse pendant plusieurs mots ;
teur. L'exploitation, commencée en 1856, les sources de Campina sont intermittentes,
donnait au bout de dix ans d'assez beaux
résultats ; Marseille reçut alors près de elles jaillissent par éruptions successives,
3 millions de kilogrammes de pétrole ve-
accompagnées, le plus souvent, de formida-
nant de Roumanie. bles éjections de sable qui s'amoncelle en
De Draganesi a Campina et à Bouch- talus épais et bourbeux. L'une d'elles, la
tenar, c'est-à-dire sur une distance de 100 plus forte, atteint 30 mètres.
kilomètres, se trouve ce qu'on peut appeler Des baraquements en bois entourent les
la première ligne de pétrole : la seconde va puits de pétrole et sont, comme à Bakou,
de Moreni par Bacau à Zintéa ; toutes semblables à de gigantesques pains de sucre
deux sont parallèles aux Carpathes, s'eten- de couleur noire. Les fontaines cessent trop
dant en Valachie de l'est a l'ouest, et du souvent de jaillir : au lieu de livrer les ri-
nord au sud en Moldavie. chesses, elles les gardent au fond de la
Dans la Séeana Romana ou nous entrons, terre d'où il faut les extraire, à grand'peine
on nous conduit d'abord vers deux fon- quelquefois, si l'on en veut profiter.
taines qui sont en éruption. Je n'ai pas vu Il y a trois systèmes adoptés pour pui-
en Roumanie de ces monstrueuses fontaines ser : le système canadien, l'hydraulique et
la corde; mais si on emploie le plus souvent
des sondes mécaniques, on voit encore des
puits qui furent creuses a la main, à l'aide
des instruments les plus simples. Le liquide
est tire au moyen d'un treuil et dun sac
en peau jusqu'à ce que la source semble
tarie ; on creuse alors plus loin jnsqu'à ce
qu'on trouve un gisement nouveau. Il va
sans dire que des puits creusés à la main
ne peuvent être jamais bien profonds; ils
ne descendent que rarement au-dessous de
200 mètres. L'exploitation par le moyen
des sondés est évidemment plus coûteuse,
mais elle a l'avantage de pénétrer beau-
coup plus loin.
En Roumanie, on sonde actuellement
jusqu'à 200. 400 et même 600 mètres ; en
Galicie. on est descendu à des profondeurs
bien plus grandes encore. La corde est pre-
feree par les Américains ; elle n'exige la
présence que d'au maître sondeur et d'un
ouvrier; dans le système canadien, il y a
cinq hommes et sept dans le système hy-
draulique. Pour chaque sonde, il y a deux
équipes, l'une de jour, l'autre de nuit. Les
ouvriers reçoivent 3 francs et les maîtres
sondeurs 10 francs. Il y a parmi ces der-
niers, des hommes très habiles : ils devinent
l'endroit où le gisement est caché, ils sa-
vent « flairer le pétrole », rue dit M. Po-
pesca, qui ajoute en riant : " et souvent les
prise nez sont les meilleurs ".
PAUL LABBÉ.

1. Le part de Baitchik sur la mer Noire. — 2. Paysans roumains de Transylvanie. -


3. Les sondes et puits de pétrole dans la région de Campina.
LA ROUMANIE
310 LES ANNALES N° 1754

Réception de M. et Mme Jean Richepin à Bucarest. Georges Lorand.


Funck-Brentano.
LES CONFÉRENCIERS DU CERCLE DES ANNALES DE BUCAREST
N 1724 LES ANNALES 511

France sera une garantie en plus et une De sa jeunesse, et notre père inconsolable
source de richesses pour la France; car il L'a suivi de très près dans le gouffre insondable
serait inexplicable que les Allemands trouvent Où tout est nuit, mystère et ténèbres, horreur,
De tout temps la Roumanie nous a témoigné et aient trouvé la possibilité de tirer de Où seule la Foi joue un rôle d'éclaireur !
des sentiments affectueux. Elle a accueilli avec notre pays des centaines de millions, et que
les Français ne puissent le faire. Surtout après Nous avons, ô douleur sans cesse ranimée !
un empressement chaleureux les conférenciers l'agrandissement de notre royaume, les en- Fermé les yeux à notre mère bien-aimée,
de l'Université des Annales, Jean Richepin,
Henry Bordeaux, André Lichisnberger, Rey- treprises seront d'autant, plus grandes, et les Par un mélancolique et magnifique soir
naldo Hakn, Frantz Funck-Brentano, Auguste capitaux d'autant plus recherchés. En y met- D' utomne, où l'on mourait à tout, sauf à l'Espoir!
Dorchain, Georges Lorand, etc.; elle a égale- tant de la bonne volonté, la France se créerait
ment applaudi les orateurs que lui envoyait en notre pays une soeur dévouée. Laissons communier nos douleurs réunies !
la Revue Hebdomadaire, entre autres MM. La Roumanie, agrandie, aura dans l'Autri- Mes soeurs, souvenez-vous de ces trois agonies !
Lacour-Gayet et André Tardieu. Pendant la che-Hongrie une ennemie éternelle : d'autant
guerre, cette sympathie s'est encore manifestée plus notre pays sera-t-il pour la France une Résignons-nous enfin, croyons, prions sans cesse,
de façon enthousiaste, en 1915, lors de la alliée sûre. Et tournons nos regards anxieux vers le ciel,
visite du général Pau. Notre brillant confrère Toutes les circonstances militent en fa- Et vivons sans maudire, aux heures de tristesse
Vasile Pop, rédacteur en chef des Annales veur d'un rapprochement : les nécessités du Le Temps inexorable et le Passé cruel !
Roumaines, publia, à cette occasion, un article moment et celles de l'avenir commandent im-
prophétique et vibrant, que nous avons plaisir périeusement d'agir dans ce sens. Revoyons la maison paternelle en pensée,
à citer : VASILE POP. Et groupons-nous encore autour de l'âtre clair !
Que notre âme plaintive et tendre soit bercée
LE GÉNÉRAL PAU A BUCAREST Par la douce chanson d'un Passé triste et cher !
La réception et les manifestations chaleu- La Poésie Espérons, ô mes soeurs, que la mort est un leurre,

!!
reuses que le peuple roumain, a faites au Que vers Dieu tout-puissant l'âme monte à son heure
général Pau, depuis son premier pas sur le sol Que les lauriers coupés refleurissent au ciel !
de la Roumanie, jusqu'à son départ pour la
Russie, ont dépassé tout ce que l'imagination La Roumanie possède un grand nombre de Vous avez, comme moi, quitté la terre sainte.
la plus optimiste aurait pu prévoir. poètes, groupés autour de l'illustre Hélène Où reposent nos Morts tournés vers l'Orient...
Il n'y a eu qu'un élan, qu'un enthousiasme Vacaresco... Quelques-uns écrivent très pure- Revenons-y parfois ! Exhalons une plainte
d'un bout ; à l'autre de notre territoire. Ce ment en français : MM. Alexandre Mira- Dans la chapelle où brûle un cierge vacillant
n'était plus une manifestation, c'était comme si nesco, Ch.-Ad. Cantacuzène, Jules Brun, Léon
Lahovary, Alex, de Linche, etc., et la gra- Mes soeurs, souvenez-vous des heures envolées,
un vent de folie admirative avait poussé toutes
les classes de notre pays à porter leurs coeurs cieuse Rosalie Bernard, secrétaire de la rédac- Des jours évanouis et des bonheurs semés
au-devant du général Pau. Une foule en dé- tion des Annales roumaines. Disposant de peu Méritons, en priant pour Eux, mes exilées,
lire était venue saluer le héros français, et de place, nous ne pouvons les accueillir tous. La bénédiction de nos morts bien-aimés !
montrer à cet envoyé de la civilisation l'amour Les morceaux qui suivent se recommandent par LÉON LAHOVARY.
ardent des Roumains pour la France. de hautes qualités de forme et de pensée :
Il faut avoir assisté à ces manifestations.
Il faut avoir été porté, bousculé, écrasé, par LES SOUVENANCES VAE VICTIS !
cette foule délirante, pour comprendre et ap- Mes soeurs, souvenez-vous des aurores passées ! Dans un plateau de la balance
précier la grandeur et l'immensité de l'amour
A nos chers disparus dédions nos pensées ! Le glaive roumain est jeté !
que le peuple roumain nourrit envers la Demain, par la Mort aiguisé,
France. O mes soeurs, retournons aux lieux de nos amours.
Peut-être que le général Pau, que nous Il attestera la puissance
Que de bonheurs perdus dans le linceul des jours ! De son acier qui fut forgé
avons Vu pleurant, pendant que l'émotion l'é-
Mes soeurs, souvenez-vous des anciens crépuscules En de longs jours de patience.»
tranglait, racontera l'amour du peuple roumain
pour la France. Mais sûrement il n'aura vu Où dans les prés fleuris tintaient les campanules ! La Roumanie est riche en grains;
qu'un pâle reflet de ce qui s'était préparé, Rappelez-vous le vent tourmentant les volets,
Pour vaincre, il faut qu'elle en exporte.
de ce qui se passait, pendant et après son Le soir, l'automne et les colchiques violets !
Frères qui combattez ! qu'importe
passage, car il n'est pas possible qu'un être Que, pour atteindre à leurs destins,
humain pût supporter ce formidable fluide Mes soeurs, souvenez-vous des lointaines années ! Ils aient pris telle ou telle porte,
d'émotion que dégageait le peuple de la Que de' lauriers coupés et que de fleurs fanées ! Si nos blés sont restés latins ?
capitale à cette même heure, sans que ses
nerfs s'en ressentissent. Qui nous ramènera, par un brûlant midi, Enfin, ont lui les jours en fêtes
Malgré toutes ses négligences envers nous, Aux lieux où nous avons vu le jour et grandi ?... Où les épis d'or de ces blés,
les Roumains aiment cette grande nation, et le Mes soeurs, souvenez-vous des cueillettes de roses
Par un signal, se sont mués
jour où une alliance étroite, basée sur de so- En des pointes de baïonnettes.
lides liens, serait établie, entre la France et Au jardin ! jours charmants ! claires apothéoses ! Et leurs éclairs se sont mêlés
la Roumanie, elle pourra compter sur nous. Rayons évanouis ! parfums évaporés ! Aux tonnerres de vos tempêtes;
Nous avons été pendant l'adversité pour elle Ah ! que de fenaisons, au loin, par les grands prés ! Car il revient au fer tranchant
et contre l'Autriche (quoique nous ayons été Des fils des cohortes romaines
jetés par nos politiciens dans un camp ad- Mes soeurs, souvenez-vous des aubes virginales,
verse). Se nos courses, de nos extases matinales ! D'abattre, aux ancestrales plaines,
Le passage chez nous du général Pau, a L'une des têtes du serpent
Rappelez-vous l'amour errant par les forêts, Oui serre encor le monde aux chaînes
été comme une marche triomphale : il a pu Nos premières rougeurs et nos premiers secrets ! De son infâme embrassement !
se convaincre par lui-même des sentiments ALEXANDRE DE LINCHE.
que les Roumains nourrissent envers la Mes soeurs, souvenez-vous des idylles fleuries !
France. Ah ! que de boutons d'or fauchés par les prairies,
Il n'y aurait qu'à cultiver ces sentiments,
De jardins qui, pour nous, ne se rouvriront plus, MA VIEILLE TABLE
qu'à créer des organes qui puissent se mettre De voeux inexaucés, de regrets superflus !
en rapport plus intime avec la grande majorité Petite table en bois de rose,
du peuple roumain, et créer, à côté de la con- Mes soeurs, souvenez-vous de nos calmes veillées !
Seulette dans le grand grenier
fraternité d'âmes, une solide confraternité d'in- Dans l'ombre, que de marguerites effeuillées ! Et boitant depuis l'an dernier,
térêts. Je t'aime, table en bois de rose.
La France a bien placé des capitaux im- Ah ! que de souvenirs si cruels et si doux,
dans des contrées pour les De logis clos et de tombes autour de nous ! Tu me rappelles mon enfance,
menses sauvages
coloniser. Eh bien, chez nous, elle trouve Ce beau temps que j'ai tant aimé.
le terrain tout préparé, moins les aléas des Nous étions jeunes, gais, insouciants, crédules. Bien des manches tu m'as râpées
entreprises qui débutent dans des déserts, O perfides matins ! ô traîtres crépuscules ! Quand s'éclairait mon ignorance.
Nos lois et nos moeurs garantissent tout tra-
vail honnête. Notre frère est parti le premier, ô douleur! Sur toi souvent si je dormais,
Une alliance de la Roumanie avec la Par un triste et beau soir de printemps, dans la fleur Effet d'une horrible dictée,
312 LES ANNALES N° 1734

Pesait ma tête ébouriffée, — Et les vieilles, brûlant aux icones des cierges; Comme par d'Annunzio, Rome entière enivrée,
De douces choses je rêvais ! Et les vieux dont bientôt le tourment peut finir ; La Roumanie aussi, vers la gloire et la mort,
Et, près des puits, au bord des fontaines, les vierges Se lève et marche, et toi, dans un superbe effort
Petite table en bois de rose, Regardant, l'âme en fleur, si vous allez venir. L'exalte aux accents fiers de ta voix inspirée,
Depuis que des méchants t'ont prise,
C'est le destin: l'homme se bat, les muses chantent ;
Ma vie, bêlas ! est aussi grise — Allez, mes fils ! Dans un seul cri, tirez l'épée !
Que ton grenier froid et morose. Que son éclair déjà, de sa fauve splendeur, Ecoutez leurs refrains, ô guerriers ; qu'ils vous han-
Leur dise que leur foi n'est déjà plus trompée, tent.
Très d'une armoire grandiose Et que voici la foudre et le libérateur !... C'est l'appel au combat, c'est l'appel à l'amour.
Tu te blottis avec prudence,
Chère table de mon enfance, Et nous, si nous devons là-bas, parmi les herbes, Vous aurez des baisers merveilleux au retour,
Petite table en bois de rose ! Tomber, pour nous du moins, — ce rêve encore est Et même vous, grands morts endormis sous la terre,
[beau, — Vous aurez les baisers infinis du mystère.
ROSALIE BERNARD. C'est dans un sol roumain qu'auront grandi, superbes»
Le laurier de la gloire et la croix du tombeau.
MARIE-ANNE COCHET.
Ces AUGUSTE DORCHAIN.
vers ont été écrits par M. Auguste PAGES OUBLIÉES
prohain d'après un poème de M. Mircea
adulesco, publié par les Annales roumaines
par l'Actiunea, et interprété à l'Athénée de Pour l'Union Latine Les Chants et Légendes
ucarest, par M. de Max : et la Roumanie du Cobzar (1)
APPEL AUX ARMES
s tombeaux des aïeux par l'oubli refermés La croisade poursuivie en faveur de l'Union Ces chants courent les campagnes; on se les
endez-vous la voix qui monte et qui vous crie : latine et de l'alliance roumaine a inspiré les répète; ils exaltent le courage, honorent les
les peuples sont debout; au nom de la Patrie, poètes. Voici les vers enflammés que Gabriele défenseurs du sol national. D'où viennent ces
out aussi, nos fils vaillants et bien-aimés ! " d'Annunzio dédia à la Victoire certaine et fiers récits ? Des générations lointaines qui les
proche des soldats de la civilisation : ont transmis aux générations nouvelles. Toute
Oui, debout ! Voici l'heure aux minutes sublimes l'âme d'une race s'exprime en eux. En voici
nations luttant pour leur saint idéal ; RÉSURRECTION quelques-uns, choisis parmi les plus émouvants
nous avons le nôtre où, par delà les cimes, Nous sommes les nobles, nous sommes et les plus gracieux :
pas, est le terroir sacré de l'Ardéal ;
les élus; — et nous écraserons la horde LA TENTE DU SOLDAT
Bas où dans l'orgueil de la terre et de l'homme, hideuse. — Nous combattrons, la face à
e de la Dacie unie au sang latin,
aquit, et d'abord vit l'aigle altier de Rome
la lumière. — Nous sourirons quand il
faudra mourir. — Car, pour les Latins,
Le soldat dormait sous sa tente, — Avec
un sourire le soldat dormait,
agner par nos deux son nid du Palatin, c'est l'heure sainte — de la moisson et du Et la lune entra dans sa tente et dit : —
Je suis le regard de ta fiancée. — Et le sol-
l'idéal est là, le nôtre ! C'est la pierre combat. O femmes, — prenez les fau- dat répondit : J'ai mon épée.
cilles et moissonnez! — Apprêtez le pain
e
l'infrangible mur où, mille après mille ans,
a vu se briser — de nous qu'elle était fière ! —
assants de tous les Barbares insolents. nouveau — à la faim nouvelle! Vos hommes
frapperont fort, serrés comme les épis,
Et le vent entra dans sa tente et dit :
— Je suis le soupir de ta mère. — Et le
soldat répondit : J'ai la bataille.

std'où vient qu'aujourd'hui ses regards sont sévères? — dans la bataille, rang contre rang,
comme les blés drus sous le vent d'est. —
— Et la nuit entra dans sa tente et dit :
— Je suis le voile de celle que tu aimes.
er qu'elle n'entend point encor, vers les hauteurs,
le pas hardi de nos légionnaires
O Victoire, moissonneuse farouche, — je — Et le soldat dit : J'ai le drapeau.
sens sur mon front, dans l'attente, — la Et la rivière coula près de sa tente et dit :
t
rythme des clairons de nos buccinateurs ;
qu'elle voit à leur comptoir, faisant leur compte,
Quand le sol tremble au loin d'invisibles galops

fraîcheur du matin. — Comme le prêtre
de Mars aux enfants de Lanuve, — je dis :
« Vous avez entendu ce qui plaît au dieu.
— Je suis l'eau bienfaisante. — Et le soldat
dit : J'ai le sang.
Et le sommeil entra dans sa tente et dit :
ils.. Sent-ils ses fils ?... Pour laver cette honte, Hâtez votre heure, obéissez, partez. — Je suis le cher sommeil des hommes.

!
ment tu n'aurais pas, Danube, assez de flots.
dans la paix béate escompter la victoire
autres !... Rafler l'or des cités et des champs !...

— Vous êtes la semence d'un nouveau
monde. — Et les aurores les plus belles —
ne sont pas encore nées. »
— Et le soldat dit : J'ai la mort.
JE SUIS CONTENT
Le soldat a dit avant de mourir :
ens, Jésus, reviens, de ton temple de gloire Je
ser escompteurs, ces courtiers, ces marchands! GABRIELE D'ANNUNZIO suis content; — Qu'on le dise à ma —mère
ces dans son village, — A ma fiancée, dans
ais vous,
vrais fils de Rome à la gloire sans terme, sa chaumière, — Et qu'elles prient pour moi
dignes de sauver l'univers en péril, L'HEURE ITALIENNE & ROUMAINE en joignant leurs mains.
riez-vous hésiter quand il faut d'un pied ferme Le glas sonne. Plus rien ne sauvera ces êtres Et le soldat est mort, et sa fiancée et sa
ehir le Rubicon ?... César hésita-t-il ? Le boulgre, ce Bulgare, et l'ogre, ce Hongrois,
:
mère — Ont prié pour lui en joignant les
votre peuple et votre rêve qu'on égorge; Séculaires semeurs de carnage et d'effrois, mains. — Et l'on a fait sa tombe sur la
and l'hydre magyare étouffe de ses noeuds Tout le lot monstrueux des rois bourreaux et traîtres; champ de bataille, — Et la terre où on l'a
couché était rouge de sang, — Et le soleil
rères, vous ne prendriez pas, tel saint George, Et le faux Lohengrin, de son aigle casque ; disait en le voyant : Je suis content.
frapper comme lui, le glaive lumineux ?... Et le Turc, dans le sang noyé jusqu'à la gorge. Et les fleurs ont poussé sur la tombe et
vienne pour le geste attendu, qu'il se hâte, — Contre tous la justice inéluctable forge chaque fleur était contente d'y pousser, —
errier des guerriers, le géant des géants
ix qu'ayant gravi la plus haute Carpathe,
!
Le fer dont, à jamais, leur front sera marqué.
Celui qui faisait peur tremble sous la menace.
Et quand le vent passait dans les arbres,
— Le soldat disait du fond de sa tombe : Est-
ce le bruit du drapeau? — Et le vent disait :
à ses soldats rassemblés et béants : Deux gestes, en un jour, en ont flétri la face.
Non, mon brave, tu es mort dans la bataille,
voyez au lointain se dérouler ces plaines
Croquemitaine est mort. Force, gloire, butin,
mais te drapeau est vainqueur, — Et tes

ee
vent,
prés et les blés se mirent dans les eaux,
saturé de suaves haleines,
avec les bois, pleure avec les roseaux.
Tout croule, et sous l'étau qui serre sa morsure,
Ses yeux suivent, hagards, l'avance lente et sûre,
De l'heure sans pardon, au cadran du Destin.
camarades l'ont remporté tout joyeux. — Et
le soldat disait du fond de sa tombe — Je
suis content.

nt
ent
sont les labeurs et la chair des ancêtres
l'herbe si haute et les épis si forts ;
qui gémit dans les joncs ou les hêtres,
27 août, 1916.
GEORGES TROUILLOT.
Puis il entendait les pas des bergers et des
troupeaux. — Et le soldat demandait : Est-ce
le bruit des combats? — Et tous disaient :
appel des martyrs et la plainte des morts. POUR HÉLÈNE VACARESCO.
Non mon brave, tu es mort, les combats sont
es
ord vivants aussi nous appellent sans trêve : Merci d'avoir chanté notre France adorée,
finis et ta patrie — Est heureuse d'être libre.
— Et le soldat disait du fond de sa tombe :
es
ies
ces soldats qui, le coeur plein de fiel,
drapeaux haïs doivent tirer le glaive
plis aimés d'un drapeau fraternel ;
Muse roumaine au coeur et si doux et si fort,
Dont le verbe, éployant son magnifique essor,
Entraîna ton pays dans la lotte sacrée !
— Je suis content.
(1) Le Cobzar désigne en Roumanie la mugicien
jouant de l'instrument traditionnel, la cobza.
N° 173. LES ANNALES 316

Puis il entendait le rire des amoureux. Pour terminer, empruntons à l'oeuvre d'Hé- LES ÉVÉNEMENTS
Et le soldat demandait : Est-ce la voix de lène Vacaresco, qui exprime toute la poésie de
— l'âme roumaine, cette légende et ces vers :
ceux qui se souviennent de moi? — Et les HISTOIRE DE LA SEMAINE
amoureux répondaient : Non, mon brave, — L'ASSASSIN
Nous sommes ceux qui ne nous souvenons Celui qui touche au fuseau de la jeune GRÈCE ET ROUMANIE
jamais des autres. — Mais le printemps est fille — Aura le coeur léger — Comme la
là, la terre rit, — Nous devons oublier les LES BULOARES DANS LA DOBROUDJA
morts. — Et le soldat disait du fond de sa première feuille aux arbres qui verdissent. Les événements prennent une tournure do
— Car le coeur de la jeune fille — Est
léger plus en plus favorable aux Alliés, et cela sur
tombe : — Je suis content. Lorsqu'elle voit reverdir la première feuille.
— le terrain diplomatique comme sur le champ
CHANSON DU PRINTEMPS Il a marché si longtemps sur les chemins, de bataille.
— Que les chemins s'étonnent de voir — L'entrée en action de la Roumanie a sur
Deux oiseaux passent et l'un me de- Qu'il n'est pas encore fatigué. — Il a mar- la Grèce une répercussion des plus nettes,
mande : Pourquoi tu pleures ? — Et l'autre ché si longtemps sous le soleil, — Que le des plus sensibles. Non seulement le mom
le demande : Pourquoi tu chantes? — Et le soleil lui demande : « N'as-tu pas besoin — vement de Salonique atteste l'entraînement
ciel répond : C'est leur jeunesse. — Ne cueille De te désaltérer? » — Et le puits lui dit : du sentiment national, le mépris d'une poli-
point des fleurs sur les tombes, — Car les pau- « N'as-tu pas encore soif? » — Et les sour- tique passive et qui, sous couleur de neu-
vres morts n'ont que cela, — Tandis que nous ces lui disent : « Homme,» ne boiras-tu pas ? » tralité, trahissait la cause grecque; non seu-
avons la jeunesse. — Ta main joue avec ton — Il a passé tant
de nuits sans dormir, — lement la Macédoine est devenue un centre
collier et toutes les branches ont des nids. Que chaque nuit lui demande : « Ne pour- de résistance à l'invasion bulgare, un comité
— Ne trouble pas en riant le silence des tom- rai-je t'endormir? » national y organise la lutte contre l'ennemi
bes, — Car les morts n'ont que le silence. Et il répond à tous : « Laissez-moi! » — héréditaire et déjà le colonel Christodoulosf
— Ta ceinture s'enroule six fois autour de ta — Et il les hait tous, parce qu'ils ont pi- a-t-il repris Cavalla, mais le roi Constantin
taille et quand tu bois — La source te de- tié de lui; — Et la pitié lui fait horreur,
mande de boire encore. — Ne dis pas aux paraît reconnaître la possibilité d'une inter-
car il ferait — Horreur à la pitié, — Si vention, mais aujourd'hui les puissances de
tombes que le printemps est doux, — Car elle savait, — Et il n'essuie pas la sueur de
les morts n'ont que l'oubli. — J'ai pris
l'Entente ont mis fin à la situation intolé-
son front, — De peur que ce ne soit du rable qui leur était faite depuis tant de mois,
dans mon âme le regard de tes yeux —
Et le bruit de ton fuseau emplit mon oreille.
sang. du fait de l'espionnage et de la corrup-
Il ne boit pas l'eau de la source ni celle tion de l'ennemi.
J'aime ton seuil que je franchis Et du puits, — Il ne veut pas rêver, de peur
— — A côté, en effet, des généraux germano-
ton seuil sourit dans les fleurs. — Ne dis pas du sang, — Ni regarder ses mains, ni les pas- philes Dousmanis et Metaxas, les deux au-
aux tombes que l'amour dure, — Car elles ne ser sur son; visage. — Ses mains ont peur teurs responsables de la reddition des forts
te croiront pas. de son visage,' son visage — A peur de ses de Rupel et de Cavalla, le baron de
Enfin, — car il faut se restreindre, — un dernier mains; — Il a peur de l'empreinte de ses Schenk avait à sa solde toute une armée
poème, qui donnera une idée de la fine analyse des pas — Et de la couleur de son ombre. — d'espions qui, jour par jour, mettaient le Tu-
sentiments que contiennent ces chants populaires : Et il demande à sou ombre : « Pourquoi me desque et le Bulgare au courant des moin-
suis-tu? » — Et il demande à son seuil : dres mouvements de, l'armée et de la flotte
LA FEMME DÉLAISSÉE
« Me reconnais-tu? » — Et son seuil lui des Alliés. Dès qu'une troupe débarquait, elle
Mets une fleur dans ta ceinture — Pour faire paraît difficile à franchir, — Et sa maison était évaluée, suivie et son emplacement exac-
croire que tu es très joyeuse, — Et regarde a l'air de le haïr, — Et il hait sa maison. tement signalé. Il fallait en finir au plus
le ciel puisque lui seul peut comprendre ta Et il demande à tous : « L'as-tu connu? » vite avec ce régime de duplicité, arracher
— Et on lui répond : «
tristesse. — Et les oiseaux chanteront sans te De qui veux-tu par- notre corps expéditionnaire à une trahison,
faire sourire, — Car tu es celle qui as aban- ler? » — Et il est surpris de voir qu'on chaque jour plus certaine. Aussi bien les:
donné le sourire, — Et tu entends son pas ne sait pas. — Et il a toujours devant les puissances ont réclamé et obtenu le contrôle
qui va vers une autre. — Et tu l'entends ré- yeux, les yeux — De l'autre, — Et il lui dit : des postes, des télégraphes et de la radio-
sonner, sur le seuil de l'autre — Et ton coeur « Nous sommes toujours ensemble ». — Et télégraphie grecs, l'expulsion de tous les
d'épouse est plein de larmes, — Comme les il lui parle doucement, comme à un ami; — agents ennemis, espions ou autres, et la pu-
bourgeons sont pleins de sève — Mais nulle Et il le promène dans sa maison et dit : nition des sujets hellènes impliqués dans les
fleur ne sortira de toi, — Car ton seuil est — « Entre
dans ma maison »; — Et il lui faits de corruption et d'espionnage. Le baron
désert comme les environs des vieilles tom- montre son foyer et lui dit : « Couche-toi — Schenk lui-même devra partir.
bes. — Et ton coeur est comme un champ Sur ma couche. » — Et il lui montre l'en- C'était un minimum et l'Entente a eu d'au-
sans rosée, — Et la rosée de tes larmes est in- droit où sera sa tombe, — Et il lui mon- tant plus rapidement satisfaction qu'une flotte
différente à l'époux. — Et le voile de l'épouse tre ses mains — Et il lui dit : — « Vois, de trente vaisseaux de guerre, sous les or-
n'est plus doux à ses yeux. — Et ses yeux elles sont rouges de ton sang. — » J'ai dres de l'amiral français Dartige du Fournet,
aiment le voile d'une autre et son sourire — peur du sang. » appuyait ses exigences.
Car tu es celle qui as abandonné 1e sourire, — Celui qui touche au fuseau de la jeune Quant au mouvement de Salonique qui dans
Et tes enfants demandent : Mère, pourquoi ne fille — Aura le coeur léger — Comme la le premier moment donnait tant à penser, il
souris-tu plus? — Et tu dis à tes enfants : première feuille aux arbres qui verdissent. évolue heureusement. Ses chefs, le préfet Ar-
Vous êtes ses enfants, et tu pleures. — — Car le coeur
de la jeune fille — Est léger gyropoulos et le général Zymbrakakis, ont eu
Et tes pleurs assombrissent la maison, comme — Lorsqu'elle
voit reverdir la première feuille. la sagesse de laisser à leur action une forme
le brouillard — Assombrit les plaines. — exclusivement nationale et interventionniste.
Et l'époux fuit la maison assombrie — Malgré tout, la prudence est de mise. L'at-
Et il dit à l'autre : Ma maison est sombre Oui, j'ai su dès les jours de l'enfance vivace
titude des Hellènes dépendra, bien évidem-
— Et quand tu vois l'autre, tu tressailles; La liberté naïve ci la limpide audace.
ment, de la tournure des événements sur le
comme si tu l'aimais, — Et tu n'oses la haïr, champ de bataille des Balkans. C'est le ca-
parce que vous avez le même amour. — Et, pressant l'avenir sur mon coeur indompté,
non qui réglera leur diplomatie. Et on le
Et tu hais son péché qui est ta douleur. — J'ai marché dans ma force et dans ma liberté. sait si bien à Sofia que la Bulgarie, après
Et tu lui envies son péché, — Et tu lui en- J'ai balancé mon rêve ainsi qu'un feu de cierge avoir, d'ordre de Berlin, déclaré la guerre
vierais même la douleur de son péché — Dans la lumière eu fleur où l'Orient émerge, à la Roumanie, s'est empressée de devance!
Car ta douleur innocente te pèse plus qu'un Et j'entendais, au bruit de mon voeu dévorant, les Russes dans la Dobroudja et d'y chercher
péché. — Et tu regrettes de n'être point Ma race qui chantait en moi comme un torrent, des succès faciles.
maudite — Pour pouvoir dire : Je souffre HÉLÈNE VACARESCO. La réclame, le but d'intimidation sont visi-
à cause d'une malédiction. — Et tu n'aimes bles, et l'Entente ne saurait se hâter d'y
plus tes enfants, puisqu'ils sont ses enfants. parer.
— Et puisqu'ils sont ses enfants, tu les Il nous reste à remercier le personnel du C'est contre Dobritch, puis contre la tête
aimes davantage. — Et tu entends le bruit de service de la propagande (ministère des Affai- de pont de Turtukaïa que les Bulgares ont*
ses pas qui vont vers une autre, — Et tu sais res étrangères), M. Bréal, chef de ce service, porté leur attaque. Ils avaient réuni par là
qu'il l'aide à tirer de l'eau du puits — Et MM. René Puaux, Perroy, Latzarus et la une quantité de grosse artillerie, d'autre part
qu'il aime le chemin où elle a marché — Et très distinguée Mme Vaschide, qui ont bien la rive roumaine en contre-bas de plus de cent
qu'il évite les chemins où tu marches, — voulu, avec une extrême bonne grâce, collaborer mètres était difficile à défendre et la tête de
Puisque le voile de l'épouse n'est plus doux à ce numéro, en nous procurant quelques do- pont fut enlevée. Mais elle ne donne pas
à ses yeux. cuments essentiels. le Danube, il faut franchir le fleuve, débou-
514 LES ANNALES N° 1734
cher devant la forte position d'Oltenitza qui
barre le passage, à cheval sur la route de
LA VICTOIRE DE LA SOMME ET DE LA MEUSE LES LIVRES
Ici l'attente n'a pas été déçue. L'offensive
Bucarest. Et d'ailleurs les Russes arrivent à la franco-britannique, un moment arrêtée par le
rescousse. mauvais temps, a repris avec une énergie nou-
velle et conduit les armées alliées aux plus
brillants succès, à une réelle victoire.
La Guerre et les Poètes
Elles ont non seulement magnifiquement
progressé de chaque côté de Péronne, au Les poètes nous excuseront si nous avons
nord et au sud de la Somme, sur la longue dû les négliger quelque peu. Certes, ils
chaîne de positions qui s'étend de Ginchy au méritent la même sympathique attention que
delà de Chaulnes, mais grandement élargi les prosateurs, mais ces derniers, dans les
leur base d'attaque. circonstances actuelles, ont sur eux l'avan-
Au nord, pendant que nos troupes, déjà tage de l'actualité. Quand il s'agit de litté-
maîtresses de Maurepas, enlevaient Le Fo- rature de guerre, il faut se hâter de parler
rest et Cléry, puis le hameau d'Ommiécourt, du livre qui vient de paraître, qui em-
blotti dans la petite boucle que forme la prunte aux événements un intérêt particu-
Somme entre elle et le canal, et pouvaient, lier et qui, trop souvent, à courte distance,
des hauteurs conquises, voir le clocher de donne l'impression d'une chose fanée. Tous
Mont-Saint-Quentin profiler sa flèche sur le
ciel, les Anglais achevaient la conquête de ceux qui suivent de près le mouvement
Quillemont, capturaient le bois de Leuze, dé- Littéraire connaissent le sentiment mélanco-
bordant ainsi par la gauche, et très étroite- lique et décevant que l'on éprouve à feuil-
ment, pendant que nous débordions sur leter le livre d'un moment et dont la pre-
l'autre flanc le gros bourg de Combles, le mière lecture, il y a six mois ou un an, avait
grand centre de résistance de l'ennemi sur laissé un souvenir plein de charme. La
la route de Bapaume. page tragique n'a plus sa puissance d'émo-
Au sud nos soldats, étendant leur attaque tion; celle où nous avions senti passer un
de Biaches et de Barleux, désormais à cou- grand souffle d'enthousiasme pu de co-
vert au nord contre les feux de l'artillerie al- lère nous paraît factice. Ce n'est pas l'oeu-
lemande, jusqu'à Chilly, emportaient ce vil- vre qui a brusquement vieilli, mais nous
lage, puis dépassaient Deniécourt et Ver- échappons déjà à l'influence directe des
mandovillers, prenaient Soyécourt, l'un des événements qui créèrent l'atmosphère du
points les plus sensibles du front ennemi de- livre. Notre âme est impuissante à garder
LA PRISE D'ORSOVA vant Chaulnes. En avant de Belloy, d'où part au souvenir toute la délicate fraîcheur de
En Hongrie, les progrès des armées rou- le centre de notre attaque, jusqu'à Berny, la minute vécue. Le grand écueil est là
maines sont sensibles et marqués sur toute ce n'était qu'une longue suite de fortes défen- pour toute page s'inspirant essentiellement
la ligne qui va de la Bukovine, où elles ses venant s'appuyer à toute une série de bo- de l'heure qui sonne.
opèrent en liaison avec les troupes russes, queteaux, dont les troncs calcinés masquaient Les poètes ignorent cet écueil, leur oeuvra
au Danube, de Kimpolung à Orsova. Béné- une puissante artillerie. Mais l'élan des nôtres vivant surtout par le rythme et l'image, par
ficiant de la surprise, elles cherchent à se fut plus fort, et à leurs premiers trophées des la beauté propre du vers. On ne leur de-
saisir au plus vite, de la haute barrière des journées des 3, 4 et 5 septembre ils ajou- mandé ni la précision du document, ni la mi-
Sept-Châteaux, le Siebenbürgen des Alle- taient le 6 celui de la prise de Berny-en-San- nutie du détail constituant un argument pour
mands, qui couvre la plaine hongroise, et de terre lui-même. le développement d'une pensée politique
gagner le grand couloir que forment les deux Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la carte
vallées jumelles de l'Alesta et du Maros, sur ou philosophique. Il est dans le caractère
lequel elles viennent d'atteindre la ville d'Ol-
pour juger de l'importance des résultats ac- de leur génie d'éclairer le fond des choses
quis. Au nord, nous sommes à quelques pas
Toplicza, noeud de routes important. seulement de la route de Péronne à Bapaume ; en donnant au fait toute la simplicité du
Mais leur grand succès est à l'aile gau- symbole. Ce qu'on espère de leur inspi-
che où elles ont emporté le Vieil Orsova, nous la tenons sous nos feux. Au sud, nous at- ration, c'est l'expression durable du senti-
teignons Chaulnes, que nous maîtrisons vir-
qui, situé au point de rencontre des trois tuellement aussi. Mais ce qui caractérise sur- ment profond qui nous trouble ou nous
frontières roumaine, serbe et hongroise, four- tout l'avance française de ce côté de la exalte devant des gestes où nous reconnais-
nit un excellent pivot à leur marche débor- Somme, c'est l'ouverture à notre offensive sons d'instinct un peu de la misère, ou de la
dante et met aux mains du général Iliesco, du secteur de Roye, Roye la voisine de Lassi- grandeur humaines. Il semble qu'une guerre
comme on le fait remarquer, le passage obligé
des munitions allemandes vers les fronts turcs gny et de Noyon. comme celle-ci qui non seulement met aux
L'avance des généraux Fayolle et Micheler prises les premières d'entre les nations, mais
et bulgares. bouleverse le monde entier et constitue la
se double d'un chiffre de prisonniers qui n'est plus grande crise de civilisation que connut
LE RECUL AUTRICHIEN EN GALICJE pas de moins de 8,000, et de soixante canons,
Les Roumains sont admirablement servis dont une trentaine lourds. Et si vraiment le l'histoire, doive offrir aux poètes le thème
dans la tâche qu'ils se sont assignée par haut commandement allemand traitait notre de chants merveilleux et faire vibrer l'âme
le regain d'activité des troupes russes en- offensive sur la Somme de feu de paille, la de toutes les lyres.
tre la Zlota-Lipa et le Dniester, et faut-il prise de Soyécourt, de Chilly, de Berny, celle Nous avons déjà constaté à cette place
ajouter par leurs succès, leurs grands succès. de Cléry, de Quillemont et du bois de Leuze, que la guerre n'a point révélé jusqu'ici le
Car non seulement, en effet, nos alliés vien- si voisin de Combles, peuvent lui donner à ré- Poète attendu, celui dont la voix dominant
nent, en deux Coups de flanc presque simul- fléchir. Et ce n'est pas sans raison que les cri- toute les voix, traduira en chants immor-
tanés dont l'un très sensible à l'est d'Halicz, tiques militaires allemands les plus autorisés tels notre douleur et notre espoir. M. Por-
le noeud de voies ferrées d'un si haut in- conseillent un raccourcissement notable du ché et M. Bataille nous ont donné des poè-
térêt qui coupe la ligne de Stanislau à Lem- front occidental. Le général Falkenhayn envi-
berg, de refouler vers la grande place forte sageait lui-même davantage, — il proposait mes admirables, d'un souffle puissant; d'au-
tres ont célébré en strophes ardentes la vail-
de la Galicie tout le centre du front com- une véritable reculade, et ce serait là d'ail- lance de nos soldats et la beauté de l'effort
mandé par l'archiduc Charles, mais, sur les leurs la raison de son renvoi. En tout cas, commun à toutes les nations luttant pour le
Carpathes, dans la région de Zabie, ils ont nos grands succès sur la Somme et celui non droit et la liberté. Nos poètes, en générai,
également imposé aux Autrichiens un recul moins grand que les défenseurs de Verdun
sensible. En quelques jours, les armées russes, obtenaient à la même heure en enlevant au ne sont pas inférieurs à eux-mêmes, mais
tant sous Halicz, qu'ils doivent occuper à nord de la place, entre les deux bois du Ché- devant cette tempête et cet écroulement,
l'heure actuelle, que dans la direction de nois et de Vaux-Chapitre, sur quinze cents ils demeurent tels qu'ils étaient au temps
Vladimir-Volynski et de Gorodenka, ont fait mètres, la première ligne ennemie, accom- béni de la paix. On se résigne difficilement
aux Austro-Allemands, de vingt à trente mille pagnaient magnifiquement les journées anni- à la constatation qu'une si glorieuse épopée
prisonniers, et ce chiffre entraîne bien pour versaires de la bataille de la Marne. ne trouve pas tout de suite son Homère,
nos ennemis une perte au moins égale en mais il faut reconnaître que jamais dans
tués et en blessés. LÉON PLÉÉ. l'histoire un poète de génie n'a surgi des
N° 1734 LES ANNALES 315

profondeurs mêmes d'un tragique boulever- souplesse d'expression et beaucoup de tact SYLVETTE ET SON
BEUET
sement. et de mesure dans la fantaisie.
Et pourtant, les jours que nous vivons Avec M. Miguel Zamacoïs, nous nous éle-
vons à l'inspiration la plus large. Sous le
(1)
ont singulièrement développé ce qu'on nous
permettra de qualifier la « manie poétique » titre : L'Ineffaçable, l'auteur des Bouffons
chez nombre de gens qui, en d'autres temps, a réuni une série de poèmes où la grande ROMAN
n'eussent point songé à exprimer leurs senti- guerre est chantée sur un rythme émouvant. XVI
ments dans la forme rythmée. On s'imagine Le poète a soigneusement choisi au jour le
volontiers que seule la langue des dieux peut jour le fait de nature à frapper vivement SAPRÉ GUIDON !
traduire dignement une noble émotion, et l'imagination et il le développe puissamment, Rabibocher la bicyclette de la petite pa-
on « fait des vers » sans réussir à atteindre comme dans Le Traître aveugle, Le Chien tronne fut pour le garde l'affaire d'une heure.
réellement l'inspiration, ni même l'habileté et Le Blasphème. Les pages héroïques, Sylvette prit le temps de préparer Mme de
en tenant lieu parfois. La pénible recherche comme La Bataille de la Marne et La Prise Malbois à la séparation. Et, peu après le
de la rime brise tout véritable élan poé- de Ramscapelle, ont une allure impression- lunch, la jeune châtelaine et son fidèle ser-
tique chez ceux qui forcent ainsi leur ta- nante; la scène dramatique Le Petit Gars, viteur reprennent la route du manoir.
lent, et leur meilleur effort sombre dans est une des plus touchantes qui furent Rupain ne pédale pas les yeux au ciel et
la plus désespérante banalité. Les auteurs écrites à propos de la guerre, et le poème l'esprit dans les nuages. De près ou de loin,
déçus ne comprennent pas toujours qu'il des Fleurs de France est d'une grâce char- son regard de vieux chasseur toujours à
y a plus de responsabilité pour le critique mante : l'affût, aussi vite accommodé du plein soleil
à encourager par faiblesse un rimeur Voici les fleurs qui sont à nous !
des routes que de l'ombre des sous-bois,
médiocre qu'à ne pas rendre pleinement Nos champs sont leur grand eventaire... scrute tournants et buissons, ornières et
justice à un talent naissant. Aucune sévère Il faut les cueillir à genoux :
sillons.
critique n'a jamais empêché un poète vrai- Ce sont les fleurs de notre terre !
Pendant le trajet, le silence et la solitude
impressionnent Sylvette. Le coeur serré, elle
ment doué de s'affirmer dans la plénitude Marguerite, bleuet charmant, évoque la figure blanche et la silhouette
de ses moyens et de s'imposer à l'attention Ardent coquelicot garance, mince du vieil enfant de choeur, son corps
Far la seule force de son talent, tandis que Serrés par un bout de ruban amaigri de chasteté, allégé par les jeûnes,
éloge de complaisance crée les plus dan- Tout le bouquet des « pleurs de fiance » !
illusions risque de fausser toute son allure absente et déjà détachée de la
gereuses et terre. Quel contraste avec ce gros Rupain,
existence. Le silence peut être un Tout cela est d'un vrai poète et même
une dans les poèmes où M. Miguel Zamacoïs a court, robuste et trapu, de vieillesse saine,
acte de charité. ragaillardie de bonne soupe et de vin pur !
D'ailleurs, les poètes vraiment doués ne voulu s'en tenir étroitement aux circonstan- Il «bouffe ses kilomètres» d'un souffle égal
manquent pas dans notre littérature de ces, l'inspiration demeure toujours d'une évi- et large, avec des jarrets d'acier, le nez tourné
guerre et il est certain que des talents inté- dente noblesse. Par là, L'Ineffaçable oc- vers le sol en flair des moindres pistes.
ressants se sont indiqués ou affirmés. Dans cupe une place à part parmi les volumes de Tous deux, quels compagnons de choix. !
la France sauvée, de M. Fernand Hauser, vers consacrés jusqu'ici à la grande tragédie, Rupain, d'infatigable activité, soucieux
par exemple, il y a des strophes d'une béllé et il atteste que l'action ardemment vécue de son bien, de clair bon sens, d'expérience
venue, bien cadencées. M. Hauser a voulu, émeut jusqu'à l'âme ceux qui ne se retrou- avisée et prudente, de rapide adaptation aux
selon sa propre expression, établir « une vent absolument eux-mêmes que dans le circonstances imprévues et d'attaque irrésis-
sorte de journal harmonieux de la guerre », rêve et la méditation. tible en cas de danger. Manuel, idéaliste et
et il a été forcément amené à traiter les ROLAND DE MARÈS. généreux, contemplatif, imbu des souvenirs
sujets lès plus divers, qui ne se prêtent et des traditions de son pays, touchant d'ab-
toujours tempérament poétique de négation et prêt aux cruels sacrifices qu'exi-
pas au
l'auteur. Il en résulte fréquemment une Le Carnet du Lecteur gera sa foi.
Et Sylvette songe : « De ces deux types
chute brusque de l'inspiration assez péni-
différents et cependant si français, lequel,
ble et que l'acquis du métier n'arrive pas D'Azur, d'Argent et de Pourpre, après la guerre dominera, s'imposera, devien-
à dissimuler. Le même reproche peut être par ANGÈLE MARAVEL-BERTHOIN, dra le vrai Français de demain ? »
fait à M. Charles de Guerville, dont les Mme Angèle Maravel-Berthoin est une Algé-
L'exemple choisi fournit cette réponse
Glorieuses, malgré une certaine naïveté de rienne au coeur ardemment français. Elle a, Manuel est mort, hélas ! et ne laisse aucune
forme, ne sont pourtant pas sans mérite. dans de précédents recueils, décrit les splen- postérité. Rupain, encore si vivant, a décuplé
Son Hymne à la France a du souffle et son deurs pittoresques et exprimé l'âme de sa petite sa vie de quatre filles au logis et dé six fils
poème sur la bataille de la Marne a de patrie. Cette fois elle ajoute aux sujets qui lui au front ! » Et, triste, afin de se consoler
l'envolée; malheureusement, l'expression est sont familiers la pensée de la guerre. Ses vers en son perpétuel désir de concilier le pour et
souvent trop facile et banale. La Sente harmonieux et chaleureux saluent le départ des le contre, de lier l'avenir au passé, Sylvette
d'Ombre, de Mme Emma Baugé, a de l'a magnifiques soldats que la terre africaine donne
la France. belles strophes, emprun- conclut : « Mon brave Rupain sera peut-
grâce et une réelle délicatesse de sentiment, tées à Voici de
être oublié, quand le souvenir de mon pauvre
au volume, parmi beaucoup d'autres : Manuel, en exemple fécond, revivra dans
surtout dans les poèmes descriptifs, où
l'auteur, se dégageant de l'atmosphère spé- O vous qui vous dressez sur l'azur du lointain, toutes les âmes ! »
ciale créée par les événements, se laisse Vêtus de pourpre et d'or ainsi que des rois mages, ... A mesure qu'on approche d'Auberval,
aller franchement à sa nature d'une exquise Le front éblouissant sous le turban hautain, la campagne devient moins déserte. Des
Sensibilité. Et les bras étendus pour offrir vos hommages ; femmes et des enfants travaillent, espacés
M. Georges Docquois, lui aussi, dans son dans la plaine. La châtelaine en fait la
O vous dont le salem demeure parfumé
Guillaume en vers et contre tous, a voulu remarque :
Par la myrrhe et l'encens mis au pied de. la crèche,
nous offrir une sorte de journal poétique de Rois guerriers de la Bible au faste renommé, — Les Allemands sont tout près.. Ces
champs sont à portée de leur artillerie jourde
la guerre, mais il a su rester dans la note Au coeur toujours flambant, à l'âme toujours fraîche, et même légère... pourtant personne n'a
légère, railleuse ou attendrie, qui lui est fa-
milière. Ses petits poèmes, où il y a beau- C'est une étoile encore, ô rois, que vous suivez peur !
En suivant notre France au chemin de la gloire; — Pas de danger que ces bandits arrosent
coup, d'esprit et infiniment de métier, se Les peuples pour vous faire honneur se sont levés par ici : il y a trop de fabriques et d'usines
lisent facilement, avec leur caractère « d'é- Et mettent des lauriers à vos sceptres d'ivoire. allemandes dans le pays. Séquestres t confis-
chos » joliment tournés, où le « mot » de- cations, rien n'ôte, aux Boches l'espoir de
vant porter est toujours bien amené. Ce Et vous marchez, les yeux fixés sur l'horizon venir bientôt reprendre par ruse, sinon de
« mot » est parfois féroce, comme dans Où l'astre en feu prolonge un sillon de lumière, force, leur truc et leur trafic.
le Corbeau de Potsdam, car l'humour n'ex- Tandis que votre bouche égrène une oraison Puis, comme la route monte, le garde
clut pas la juste haine. M. Georges Doc- Pour cette étoile d'or qui reste la première. empoigne d'une main ferme le guidon de
quois est de ceux qui tournent le mieux ce Quand vous tombez, voici qu'aux bornes des déserts Sylvette ; il l'entraîne, l'emporte, l'enlève
qu'on appelait autrefois les « petits vers » ; Se lèvent plus nombreux de nouveaux frères d'armes,
et il excelle dans un genre qui, pour être Et leur clameur de guerre éclate dans les airs (1)Copyright by Charles Foley, 1916. — Tous droits de
secondaire, n'en exige pas moins une rare reproduction et de traduction réservés.
Mêléeaux chants, aux cris, aux blasphèmes, aux larmes... Voir Les Annales du 18 juin 1816.
316 LES ANNALES N° 1734

jusqu'au faîte d'un élan vigoureux, sans mêm — Eh ! ben, quoi ? glousse paternelle- lâchons pas la pédale : v'là un tournant dan-
cesser de parler : ment le brave homme. Ça ne serait pas à gereux !
— Et pourquoi craindrions-nous, nous faire qu'une bicycliste comme vous ramasse Que s'est-il encore passé les jours sui-

autres paysans, quand vous, petite patronne, une pelle pour un simple caillou. Faut vants ?
fleur de serre élevée dans le coton, vous avoir plus de résistance que ça ! Là, c'est Ni Mme Heltoux ni M. Claude ne sont
courez les grands chemins, sans souci des passé, vous revoilà d'aplomb ! Qu'est-ce —
balles qui cinglent votre bicyclette. J'ai su venus me le dire... Mais je peux vous assu-
que je, disais donc? Ah! j'y suis... Eh bien rer que votre belle cousine, d'habitude si
cela à Malbois. oui..., votre belle cousine et le géant en sont raide, se faisait souple et aguichante..., à
— Oh ! moi, j'avais de bonnes raisons... Je au flirt osé... Ça va ? Plus de tremblote dans croire qu'on nous l'avait troquée ! N'importe
croyais M. Davières en danger; je m'ima- le poignet ni de coton dans le jarret ? On ne quel homme l'aurait trouvée jolie, mais moi,
ginais lui causer une immense joie en allant perd pas sa pédale ? Bon..., alors je conti- je ne peux pas... Je l'ai trop dans le nez
lui chercher sa fiancée !
nue... Je dois vous dire que le filleul, dès pour qu'elle me donne dans l'oeil !
Sa fiancée à Malbois ? Oh ! pour une qu'il s'est trouvé mieux, a réclamé votre vi-

demoiselle aussi fine que vous, petite pa- site. Mme Marthe a eu beau jeu de lui an- — Mais lui..., mon filleul ?
Ah ! dame, lui, votre filleul, il n'a pas
tronne, ça n'était pas malin ! noncer que vous étiez partie pour très long- —
le nez aussi large, mais il n'a pas non plus le
— C'était naïf, c'était bête..., c'était fou ! temps..., sans lui dire le motif, bien entendu.
Mais ce matin-là, Rupain, je n'étais pas dans Hum ! ce guidon..., il m'a tout l'air de faire flair aussi fin que moi. Par contre, il a les
mes jours de finesse. L'opération de mon encore des siennes! Tenez bon, mam'zelle, yeux et le coeur autrement jeunes. Aussi ces
pauvre grand blessé, sa faiblesse ensuite, tenez bon ! Notre jeune homme a été furieux, « magnes et ces giries », qui me tapaient sur
enfin, ce qu'on me ressassait d'alarmant sans puis froissé..., jusqu'au moment où une lettre les nerfs, paraissaient l'amuser. En faut pour
me permettre de le voir ou de lui parler, de sa soeur lui apprit que vous étiez à Mal- tous les goûts !
m'avaient complètement troublé le coeur et bois. Il a retrouvé sa belle humeur. Dès — De quoi lui parlait Marthe ?

l'esprit. Sage et mesurée de coutume, je qu'il a pu se lever, appuyé à mon bras, il — Bien malin qui aurait pu l'entendre.
perdis, cette fois, sagesse et' mesure. Je suis m'a demandé à monter dans le salon gris. Là, Dès que je m'approchais, notre infirmière-
partie... devant vos portraits de famille, il m'a fait ra- major s'empressait de me donner des com-
missions à faire..., avec dispense de lui rap-
— Mieux eût valu rester. conter ce que je savais de chacun, depuis vos
porter la réponse. L'autre jour, pour sa pre-
Rupain lâche le guidon. La route, à pré- grands-parents jusqu'à votre cousine Luce et
sent, s'allonge droite et plate à travers le votre grand-oncle Hercule ! Ensuite il a dé- mière promenade dans le parc, Mme Marthe
plateau. Bientôt surgissent les bois d'Auber- siré jeter un coup d'oeil dans la chambrette a proposé au filleul d'aller voir, au bosquet
val. Quelques kilomètres encore, et là-bas, blanche..., et dame! je n'ai pas regretté de de Flore, le miroir du petit Amour... Atten-
au-dessin des frondaisons mouvantes, poin- lui avoir permis cette indiscrétion, car jamais tion, mam'zelle, ! V'là votre roue de devant
tent les deux pignons et les combles élevés je n'aurais cru lui faire tant de plaisir ! Cela qu'est reprise de tremblote ! Il vous jouera
du manoir. semblait lui rappeler quelque chose d'épa- un tour, ce vilain guidon-là..., trop sensible !
Plus perplexe, maintenant qu'on approche, touflant ! Personne ne l'a vu et ne le reverra Pas plus tard que ce soir, je me charge de le
le garde passe le doigt sur sa grosse mous- régler et de lui serrer la vis !
comme ça : il se tenait sur le seuil, le képi à A son tour, Sylvette a ralenti. Elle demandé
tache, se gratte le nez, puis l'oreille, avant de la main..., tellement ému qu'il dut s'appuyer
se décider à parler. L'embarras altère cette au chambranle. Il ne pouvait plus parler... dans une toux oppressée où sa voix argentine
voix forte que n'essouffle aucune rude
montée :
Il ouvrait des yeux à faire entrer dedans toute semble s'enrouer et grelotter :
Y sont-ils allés, miroir du petit
votre chambre, y compris la chaise basse et — au
— Sans aller si loin, mam'zelle, vous auriez le lit à rideaux de mousseline blanche. Quand Amour ?
trouvé au manoir une fiancée pour votre M. Claude s'en fut bien rincé la prunelle, — Non! votre filleul a refusé. Il a choisi
filleul. il ferma les paupières comme pour re- un autre endroit du parc. A l'heure dite,
En l'absence de Sylvette, Davières a-t-il trouver en lui-même quelque chose... ou pensez si j'étais là pour lui prêter mon bras...
fait allusion au mystère de la chambrette quelqu'un qui manquait dans le décor..., à Mais nous n'avions pas fait trois pas sur la
blanche ? De son flair infaillible le vieux moins que ça ne fût aussi pour me cacher pelouse que votre belle cousine nous rattra-
pisteur a-t-il éventé le secret ? La jeune fille deux grosses larmes. En tout cas, ces pait, m'écartait d'un coup de ses doigts secs
n'ose interroger. Son silence accroît la gêne larmes-là, je ne les ai pas vues couler, car sur l'épaule et glissait, à la place de mon
de Rupain. Il a conscience de n'avoir pas vous le savez, mam'zelle, votre filleul n'est bras, sous la vareuse bleue, à gauche, côté
mis la petite patronne suffisamment au cou- de ces flanchards qui pleurnichent dans du coeur, son bras souple, mince et tortillard
rant des intrigues de dame Marthe. De ses pas
la joie ou le malheur. Les pleurs on y coupe comme anguille ou couleuvre.
confidences, le plus lourd, le plus gros lui
reste sur le coeur.
court..., ça reste au fond du coeur... et, — Et lui, M. Davières ?
quand ça sort, ça ne se voit pas : c'est mêlé — Eh ! ben, lui, M. Davières, il n'est ni
On aperçoit maintenant la grille du parc. et perdu dans le sang des blessures. de marbre ni de bois, mam'zelle, et il a vingt-
Comment, sans trop alarmer la demoiselle, six ans, — vingt-six ans, songez donc! Na-
dire, en si peu de temps, ce qui lui reste à Sylvette tressaille, puis reprend de sa voix
douce : turellement qu'il préfère s'appuyer sur l'aile-
dire ? Quitte à se montrer maladroit, force.
lui est de brusquer l'explication. — Jusqu'à présent, Rupain, je ne vois en ron douillet et grassouillet d'une jeune et jolie
je ceci rien de très alarmant ! femme que sur l'abatis osseux et musclé d'un
— Ne devinez-vous pas de qui veux vieux briscard comme moi... Et depuis que
parler ? Dois-je vous désigner plus clairement Il n'y aurait rien eu de grave, je vous
— notre géant fait ses petites puis ses grandes
cette fiancée ? en réponds, si le jeune géant ne s'était baladé promenades au bras de votre belle cousine,
A l'idée que le garde va prononcer son qu'appuyé à mon bras. Malheureusement, le flirt a dû se corser... Je vous le répète,
nom et l'accoler au nom de Claude, le votre cabinet vert, où la belle cousine s'est mam'zelle, si j'ai votre veuve joyeuse dans le
coeur de la petite châtelaine se met à battre installée comme chez elle, est près du salon
éperdument. Rose de confusion, elle supplie gris et de la chambrette blanche. La fine nez, c'est parce qu'elle donne dans l'oeil de
mouche a eu vent de notre visite prolongée votre filleul... Espérons qu'elle ne lui a pas
en protestation pudique : encore donné dans le coeur! Mais pour de
— Oh ! non, ne me dites rien... C'est à au coin de famille. Elle y a coupé court en l'astuce, c'est une femme qui a de l'astuce !
M. Davières de me le dire. venant nous rejoindre. Inutile de vous dire De son côté, le jeune homme a recouvré
Ne comprenant pas, Rupain s'obstine : que, devant votre filleul, elle avait le sourire,
Attendre que M. Davières vous en et non seulement le sourire de ses lèvres, sa santé... et quelle santé ! Après tant
— de jours de jeûne, le gaillard doit se sentir
parle?... Ça sera peut-être long ! Probable mais le sourire de ses yeux de Chinoise, le
qu'il ne s'en vantera pas ! Mais moi, c'est sourire de ses narines, fossettes, joues et une faim d'ogre, et, comme dit le proverbe :
mon devoir de parler, mon devoir de servi- menton..., enfin, tous les sourires ! Aussi, « les absents ont toujours tort, car qui va à
la chasse perd sa place »... Encore ce sapré
teur fidèle et aussi, permettez-moi de m'en les jours suivants, M. Claude n'a pas guidon qui gambille et chaloupe !... Décidé-
targuer, mon devoir de très ancien ami de la demandé à voir la chambrette blanche...,
famille. Il est probable, à cette heure, que la peut-être parce qu'il n'y a pas pensé, peut- ment, mam'zelle, vous ferez mieux de mettre
pied à terre... Le trajet vous a lassée. Il ne
fiancée de votre filleul est votre belle cousine, être parce que ça l'ennuyait d'y entrer faut pas s'obstiner... Ça serait vraiment dom-
Mme Heltoux !
— Eh! bien..., qu'est-ce avec la veuve. Il ne manquait d'ailleurs pas mage, après ce beau record-là, de ramasser
qu'il y a donc ? d'autres pièces où se rencontrer... Ai-je la bûche au poteau d'arrivée. Aussi bien nous
Le garde n'a que le temps d'allonger le besoin de vous dire que Mme Marthe n'en- voilà devant la grille. J'ai la clé. Nous pour-
bras, d'empoigner et de fixer d'une main tretenait le jeune homme ni de vous, ni de
ferme le guidon de Sylvette : la roue de de- votre famille ?... Attention au guidon, rons regagner le' manoir par le parc.
vant vient d'osciller fantastiquement. mam'zelle. De l'oeil, de la poigne... et ne (A suivre.) CHARLES FOLEY.

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