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REFLEXIONS SUR LA GRILLE HIERARCHIQUE DU RITE ECOSSAIS ANCIEN ACCEPTE.

Gildas Rouvillois, Avril 2002.

« La Nature est avare de ses structures et prodigue de ses masques ». (Jean Carteret)

Le système des 33 grades de l’Ecossisme reproduit schématiquement la hiérarchie d’un centre spirituel dont la maçonnerie moderne a pu recueillir par héritage et grouper les éléments emblématiques, de façon variée suivant les régimes. Il est certain que cette hiérarchie n’apparaît ni très logique ni très homogène dans son développement, et qu’elle donne même l’impression d’un assemblage plus ou moins syncrétiste. L’histoire connue de la superposition successive de divers groupes de grades à partir des trois grades primitifs de la maçonnerie opérative, pendant le XVIIIème Siècle et au début du XIXème, va bien dans ce sens. Mais derrière cela, il reste encore suffisamment de traces de l’inspiration originelle pour percevoir une relative cohérence d’ensemble.

Le nombre 33 lui-même est significatif sous ce rapport, par son symbolisme axial et cyclique. On le met généralement en relation avec le nombre des années de la vie terrestre du Christ ; 30 années de vie cachée (réalisation ascendante) et 3 années de vie publique (réalisation descendante). 33 est aussi le nombre total des vertèbres de l’épine dorsale de l’homme, ce qui lui confère une signification axiale en tant que support de la tête.

L’emblème du Suprême Conseil du REAA est l’aigle bicéphale. Dans le panthéon indien, l’aigle est

un symbole de la vraie lumière et de l’autorité suprême

Vishnou, et aussi son arme de combat contre les serpents (« Tous les héros, les chevaliers, ont toujours combattu le serpent pour le vaincre et le contraindre à servir »). Dans le symbolisme islamique, l’aigle représente l’Esprit divin ou Intellect Premier en raison de sa résidence sur les sommets des montagnes, de son vol très haut, de sa vue perçante ( capable, croyait- on, de regarder le soleil sans baisser les paupières), ainsi que de sa descente verticale et foudroyante sur sa proie avant de l’emporter dans ses serres. L’aigle bicéphale peut se rapporter en même temps à la connaissance et à l’action, à la sagesse donc, figurant le principe commun du sacerdoce et de la royauté. On peut remarquer que les emblèmes portés par l’aigle du REAA se réfèrent aux caractères des trois degrés suprêmes de la hiérarchie écossaise :

La couronne pour le caractère « monarchique » du 33 ème degré, Souverain Grand Inspecteur Général ; Le glaive pour le caractère « militaire » du 32 ème , Sublime Prince du Royal Secret ; La devise « Deus meumque Jus » pour le caractère « judiciaire » du 31 ème , Grand Inspcteur Inquisiteur Commandeur des Tribunaux. Nous retrouvons là une expression de la tri-fonctionnalité indo-européenne de G. Dumézil. Dans le rituel du 33 ème degré, il est dit que le devoir des membres est « de défendre les immortels principes de l’Ordre et de les propager sans cesse sur toute la surface du Globe ». La Maçonnerie moderne a pris ainsi à sa charge, en même temps que les vestiges d’une hiérarchie ésotérique, le rôle de législateur du monde, ainsi qu’en porte témoignage la constitution des Etats-Unis d’Amérique, rédigée par des Maçons des hauts grades.

L’aigle Garuda est le véhicule céleste du dieu

C‘est de cette manière que la Maçonnerie entend faire bénéficier la manifestation des lumières spirituelles qui à travers elle découlent du Principe, comme le symbolise le triangle inversé entouré de rayons, allégorie de la coupe des influences célestes.

En réalité, dans toute forme de chevalerie spirituelle ( Taçawwûf en arabe) , y compris la Maçonnerie, on trouve deux lignes d’activité bien différenciées :

L’une est la réalisation spirituelle proprement dite, la marche initiatique en vue d’une progression

purement personnelle (Sulûk en arabe). L’autre concerne l’organisation et la direction ésotérique du cosmos et de la communauté traditionnelle (Taçarrûf ). C’est bien cette dernière qui emprunte la forme extérieure d’une organisation hiérarchique telle que le Rite Ecossais Ancien Accepté, encore que chaque membre puisse cumuler sur sa personne les étapes des deux voies. Si l’on en croit Michel Vâlsân, qui a fait une série d’articles dans la revue Etudes Traditionnelles sous le titre « Les derniers Hauts Grades de l’Ecossisme et la réalisation descendante », René Guénon aurait établi une correspondance entre les 3 derniers degrés de la maçonnerie écossaise et la réalisation descendante. Que veut dire par là René Guénon ? « par la redescente à laquelle se réfèrent les degrés ultérieurs au

30 ème , dit-il, sont apportées à toute organisation initiatique les influences spirituelles destinées à la

vivifier ». Mais Vâlsân estime que le problème de la réalisation descendante ne se pose véritablement que dans l’ordre de la réalisation personnelle, et que la théophanie qu’elle implique est avant tout d’ordre intérieur ; c’est le cas des avatars, prophètes et autres missionnés, dont Guénon nous explique qu’ils sont mis en présence de leur mission avant d’être envoyés vers le monde. On peut répondre à Vâlsân que l’initiation au 30 ème , avec sa montée d’une échelle mystique pour franchir la barrière des apparences, conduit l’impétrant « au sommet de l’initiation templière, place de l’Homme, dans la liberté de la créature, siège de sa volonté, au centre de l’ambiance des possibilités de la forme, du changement, du désir et de la mort ». En redescendant par l’autre versant de l’échelle, il reçoit la collée, qui confère l’énergie de l’initiateur au récipiendaire par les vertèbres cervicales, puis est renvoyé en mission dans le monde, où « il connaîtra tout le monde sans être connu de personne » .

Taçarrûf.

Pour aller plus loin dans notre analyse du REAA selon le mode externe (Taçarrûf), nous

proposerons un schéma global des 33 degrés du rite, basé sur un triple ternaire, étagé sur 3 niveaux successifs :

1 er Niveau :

les 3 grades de la Maçonnerie Bleue : apprenti, compagnon et maître. Nous noterons le renversement qui se produit au 3 ème degré par rapport aux deux premiers, symbolisé par l’entrée du temple à reculons, le retournement des tabliers, etc… Chaque étape de la progression ne fait intervenir qu’un degré à la fois, et enfin il s’agit

visiblement d’une initiation « de métier », comme en attestent les outils mis en scène par le rituel (Caste des Vaissyas)

2 ème Niveau :

nous trouvons ici les Ateliers de Perfection (4 ème au 14 ème degré), les Chapitres (15 ème au

18 ème ) et les Aréopages (19 ème au 30 ème) où les degrés sont conférés par groupes , 27 au total,

soit 3^3 . Les ateliers de perfections concernent encore une initiation de métier, mais à partir du 15 ème degré, Chevalier d’Orient et de l’Epée, l’initiation devient chevaleresque (Caste des Kshatriyas).

Nous trouvons ici les Tribunaux (31), Consistoires (32) et Conseils Suprêmes (33). Il se produit un renversement par rapport aux niveaux précédents, puisqu’au lieu de monter vers la lumière dans une atmosphère de plus en plus ténue, le Maçon s’évertue à canaliser vers la manifestation l’influence spirituelle qui découle du Principe, de manière harmonieuse et constructive (réalisation descendante). C’est dans ce sens que doit être comprise l’appellation d’administratifs appliquée à ces hauts grades.(Caste des Brahmanes).Au 32 ème ,nous trouvons une armée rassemblée dans le Camp des Tentes, mandala écossais qui représente en fait l’organisation hiérarchique d’un centre spirituel, avec les 3 degrés suprêmes séparés du reste et groupés au centre dans une enceinte sacrée.

1 Apprentis

4 / 14 Loges de Perfection

31 Tribunaux

2 Compagnons

15

/ 18 Chapitres

32 Consistoires

3 Maîtres

19

/ 30 Aréopages

33 Conseils Suprêmes

Si nous considérons maintenant les travées horizontales (Fig .), nous ne pouvons manquer d’effectuer certains rapprochements entre les signes d’ordre, habits, décors et motivations d’une colonne à l’autre de la travée.

1

ère Travée : 1

4/14

31

La dynamique de cette travée concerne la mise en ordre des instincts et des pulsions élémentaires. C’est assez évident lors de l’initiation au 1 er degré, ce l’est un peu moins dans

les degrés 4 /14, sauf bien sûr dans les grades dits « de vengeance » (9, 10, 11). Au 31 ème , il s’agit d’une action institutionnalisée sous la forme d’un tribunal.

2

Concerne la mise en œuvre des énergies d’amour et de compassion, le propre du cœur, ainsi

qu’en témoignent les signes d’ordre aux degrés 2, 18 et 32, qui mettent en jeu plus spécialement cette région du corps.

ème Travée : 2

15 / 18

32

3

La travée symbolise l’application de l’énergie spirituelle à l’action, et nous ne serons donc pas

surpris de trouver ici des signes impliquant la tête ou des couvre-chefs emblématiques ; calotte au 3 ème , casque et mains jointes sur la tête au 30 ème , couronne au 33 ème . La progression spirituelle symbolisée par le déroulement des 33 degrés du REAA nous fait ainsi parcourir l’anatomie symbolique de l’Homme Universel, afin que rayonne sur la manifestation l’ordre voulu par le Créateur pour prendre la place du chaos primordial.

ème Travée : 3

19 / 30

33

Sulûk.

Il nous reste ensuite à faire le même type d’analyse, mais cette fois sous l’angle de la progression spirituelle, le Sulûk d’Ibn ‘Arabî. Nous invoquerons une analyse parue en 1989 sous la plume de Dominique Aubier : La Face cachée du cerveau (Ed. Seveyrat, repris par Dervy en 1991). Ce texte nous a permis de rédiger une planche intitulée : « L’Initiation

maçonnique, miroir du cerveau » (1992), qui établit une relation entre les fonctionnalités des

6 couches de Baillarger du cortex cérébral et les étapes de l’initiation aux 3 premiers degrés de la Maçonnerie, apprenti, compagnon et maître. Il nous est apparu que l’on pouvait prolonger cette analyse vers les Hauts Grades du REAA, considérés, comme un développement des degrés « bleus » à des « octaves » de vibration

spirituelle plus élevées, en s’appuyant sur un découpage structurel qui reproduit presque intégralement celui des Grandes Constitutions de 1786 en 7 classes :

:

1 ère Classe :

Degrés 1, 2, 3

2 ème Classe :

Degrés 4 à 8

3 ème Classe :

Degrés 9, 10, 11 (Vengeance)

4 ème Classe :

Degrés 12,13,14

5 ème Classe :

Degrés 15 à 18 (Chapitres)

6 ème Classe :

Degrés 19 à 27

7 ème Classe :

Degrés 28 à 33

Nous allons considérer que les 3 premiers degrés forment un cycle à eux seuls, comme nous l’avons exposé dans notre travail : « L’initiation maçonnique, miroir du cerveau », aussi bien nous partirons de la 2 ème classe, celle des degrés 4 à 8. Il nous reste donc un groupe de six classes, auquel nous allons appliquer le paradigme qabalistique et neuropsychologique du modèle Rosch de Dominique Aubier, ainsi que nous l’avons annoncé plus haut.

Nous partirons par conséquent de la Classe des degrés 4 à 8, qui sera la 1 ère étape du nouveau cycle (Unité sur dualité dans le modèle Rosch). Puis la classe très particulière des degrés 9 à 11, les degrés de « vengeance ». Leur caractère violent et dramatique nous incite à leur attribuer le stade « Incomplétude et contradiction » du modèle. Ensuite, la séquence 12, 13, 14, paisible et majestueuse, mérite le titre de « Conciliation ». Ces 3 classes, réunies administrativement et géographiquement dans les mêmes locaux, forment la 1 ère Instance du modèle Rosch, le « Bip ».

Nous avons alors un changement de décor, et nous abordons les degrés « capitulaires » (15 à 18). Leur caractère chaleureux et christique cadre bien avec l’étape « Flamboiement et relance de la force de vie » du modèle. Puis nous abordons les aréopages avec des degrés consacrés à des tâches typiquement templières de protection des Lieux Saints et des pélerins (19 à 27). Ensuite, les degrés 28, 29 et 30 prennent un caractère beaucoup plus intérieur, plus métaphysique. Nous pouvons leur accorder le label « expansion » du modèle Rosch, précédant immédiatement l’arrêt brutal du Stop. Contrairement à ce que l’on pourrait penser au vu du découpage de 1786, nous préconisons de placer le stop dans la cérémonie d’initiation au 30 ème , lors de l’épisode de la barrière, qui ne peut être franchie par des moyens « terrestres ».

Après une descente aux enfers (le labyrinthe du modèle Rosch), nous abordons sur l’autre rive au « Grand Midi de la Connaissance » de la Face cachée du cerveau, situé fonctionnellement dans la couche VI du cortex cérébral. Dominique Aubier nous décrit ensuite 3 « stratégies », qui sont en fait des synergies entre la couche VI et les couches V, IV et I respectivement, sous les vocables d’union des contraires, de tenon et de fil rouge. Nous pouvons y voir une illustration neurobiologique de la réalisation « descendante », puisqu’il y a retour en arrière, non au sens d’une régression, mais plutôt d’une rétroaction (« feedback » en langage d’ingénieur). Ces 3 dynamiques ont pour figuration emblématique les 3 degrés ultimes du REAA. Nous voici donc au terme de notre exploration des arcanes corticaux, renforcés dans notre perception des grades écossais comme un système stratifié où les classes de degrés se répondent harmonieusement sur plusieurs niveaux de signification.

Présentation schématique des archétypes à l'intérieur du Principe d'unité

(Modèle" ROSCH" -voir D.Aubier: La Face cachée du cerveau )

1

MOTIF UNIQUE (cycle) régit l'Univers

PASSE

Tout se déploie en 2 instances évolutives

NIVEAU 1 Début

Perception des

données

informationnelles

NIVEAU 2 Epanouissement

Organisation de la 1 ère mise en forme cyclique

Sur 4 niveaux d'organisation

NIVEAU 3 Expansion adaptative

REPASSE

La 2 ème concrétise les éléments apparus dans la 1 ère .

Développement tous azimuts des potentiels structuraux

NIVEAU 4

Conclusion et renouvellement

COUCHE I

Unité se surimpose à la dualité (intégration du langage) (apprentissage)

COUCHE II

Contradiction et incom plétude (pensée symbolique)

COUCHE III

Conciliation

(plénitude relative)

En 6 couches

COUCHE IV

Flamboiement (réception des acquis et relance)

COUCHE V

Explosion constructrice

COUCHE VI

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