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Introduction

La garde à vue est au premier chef perçue comme une sorte de sanction. Dans
l’assentiment général, c'est en quelque sorte, une pré-condamnation, et quand la presse
indique que dans telle affaire, une personne a été placée en garde à vue, on comprend : “le
coupable a été arrêté”. En réalité, la garde à vue consiste à maintenir une personne à la
disposition de la police judiciaire pour les nécessités d’une enquête. Il s’agit d’une privation
de liberté individuelle1. Une définition donnée par le doyen Cornu nous semble plus
complète. Selon lui, la garde à vue est «la mesure de police en vertu de laquelle sont retenues
dans certains locaux non pénitentiaires et pour une durée limitée variable selon le type
d'infractions, des personnes qui, tout en n'étant ni prévenues, ni inculpées (aujourd'hui mises
en examen), doivent rester à la disposition des autorités de police ou de gendarmerie pour les
nécessités de l'enquête»2. Seul un officier de police judiciaire (OPJ) de la police nationale ou
bien de la gendarmerie, conformément au code de procédure pénale, dûment habilité par le
procureur du Roi, a le pouvoir de placer en garde à vue. Ce qui implique donc qu’il doit être
territorialement compétent.
Toute personne peut être placée en garde à vue, s'il existe une ou plusieurs raisons
plausibles de soupçonner qu'elle a commis ou tenté de commettre un crime ou un délit puni
d'une peine d'emprisonnement. Dans l’état actuel des choses l’OPJ, en vertu des articles 65 &
66 du code de procédure pénale (CPP), est admis à garder à vue non seulement les suspects,
mais aussi des témoins ou des personnes dont il apparaît nécessaire de vérifier l’identité. En
France contrairement, le témoin c’est-à-dire la « personne à l'encontre de laquelle il n'existe
aucun indice faisant présumer qu'elle a commis ou tenté de commettre une infraction »3, ne
peut être retenue que le temps strictement nécessaire à son audition, sans garde à vue. La
garde à vue est à priori impossible pour les agents diplomatiques, les ambassadeurs et consuls
ainsi que leur famille, les membres d'organisations internationales. C'est aussi le cas pour les
parlementaires sauf en cas de flagrant délit ou si le parlement vote la levée de l'immunité.
Les gardes à vue sont utilisées dans les trois sortes d’enquêtes à savoir : enquête en cas de
flagrant délit ou crime flagrant, enquête préliminaire et dans le cadre de l’instruction
préparatoire. Dans les deux premiers cas, la garde à vue est sous le contrôle du procureur du
Roi, dans le dernier sous celui du juge d’instruction qui a délivré la commission rogatoire. Ces
trois cas changent peu de chose pour le déroulement lui-même de la garde à vue, mais
modifient son issue. Dans les deux premiers cas, la garde à vue peut déboucher directement
sur un procès en comparution immédiate.

Justifiée par les nécessités de l’enquête, la garde à vue est une phase cruciale de la
procédure pénale en ce qu’elle tend à la manifestation de la vérité. Cependant, les nécessités
de la surveillance des personnes gardées à vue ne peuvent en aucun cas justifier des
conditions de détention indécentes portant atteinte à la dignité des personnes et aux libertés
individuelles. Il est en effet évident que la garde à vue reste une mesure dangereuse pour les
libertés individuelles. Comme le constatait justement Maître Maurice Garçon dans un article
publié dans le journal Le Monde en date du 4 juillet 1957, la garde à vue demeure la phase

1
RENAULT-BRAHINSKY Corine ; Procédure pénale : la poursuite- l’enquête et l’instruction- le jugement- le mineur ; 5ème
édition, Gualino éditeur, 2002, p. 121
2
Définition citée par BATUT Anne-Marie conseiller référendaire la cour de cassation française, dans son étude : “Le
contrôle de la garde à vue par la chambre criminelle”; publications de la cour, rapport annuel, rapport 1997
3
Article 62 du Code de Procédure Pénal français.
1
judiciaire la plus ostentatoire aux libertés individuelles et il parle à cet effet de « la
consécration de la détention arbitraire ».

C’est conscient de cette situation que, le nouveau CPP visant la conciliation de deux
impératifs convergents, à savoir la protection des droits des individus et l’établissement de la
justice pénale, a essayé de réaliser cette dure équation lors de la récente réforme. On peut lire
dans le préambule4 de la loi 22-01 formant le code de procédure pénale marocain, que le CPP
parle du soucis de la consolidation du droit au procès équitable, tel qu’il est prévu par l’article
10 de la charte internationale des droits de l’Homme, et l’art 14 du pacte international relatif
aux droits civils et politiques. Cette conciliation ne se réalise cependant pas toujours de la
même façon selon que l’on est devant l’une ou l’autre des phases de la procédure pénale, en
ce sens que les garanties de la protection des droits des personnes sont généralement plus
solides lors de la phase judiciaire du procès pénal qu’elles ne le sont pendant l’enquête
préliminaire, plus particulièrement lors de la garde à vue effectuée par des officiers de la
police judiciaire, qui sont soumis au pouvoir de l’exécutif. D’où l’intérêt et l’importance de
notre sujet. En effet, on peut aisément constater que c’est avant l’ébauche du procès pénal, et
considérant les différentes prérogatives que la loi confère aux officiers de la PJ dans
l’accomplissement de leurs missions de constat des infractions, de rassemblement de preuves
et de recherche des auteurs de ces infractions, que le risque de violation des droits des
personnes est plus apparent. Alors, il nous parait logique de nous interroger sur les
mécanismes de protection des libertés individuelles que la loi prévoit afin de limiter les
dérives et les abus des OPJ lors de la garde à vue.
Pour répondre à cette problématique, il faut souligner qu’une réglementation précise et
stricte de la garde à vue s’impose. Celle-ci doit non seulement faire de la garde à vue une
mesure exceptionnelle applicable exclusivement en cas d’existence d’indices graves et
concordants de culpabilité, mais aussi elle doit assortir sa mise en œuvre de précautions et de
garanties suffisamment protectrices de la personne, présumée innocente, qui en est l’objet.
Nous sommes donc amenés à étudier la façon dont le législateur pénal de 2003 a essayé de
concilier la préservation des droits des personnes et la protection de l’ordre public et de
l’intérêt général, qu’il s’est amplement vanté d’avoir consolidé par le biais du préambule de la
loi 22-01, à travers l’analyse des gardes fous qu’il a placé autour de la garde à vue. Dans une
première partie nous parlerons de la validité du placement en garde à vue qui reste à cet effet
soumise au respect de certaines règles procédurales strictes avant d’aborder, dans une seconde
partie l’examen des droits et garanties accordés au citoyen lors de la garde à vue.

PREMIERE PARTIE : LA VALIDITE DU PLACEMENT EN GARDE A


VUE
4
Voir le commentaire à propos du préambule du CPP donné par M. ESSAID Mohamed-Jalal dans son ouvrage intitulé "La
procédure équitable dans le code de procédure pénale de 2002”, Mars 2008, p.171-172
2
Dans le souci de préserver les libertés de la personne gardée à vue, le législateur à veiller à
un encadrement de la garde à vue en la soumettant à des conditions de validité (A) sous peine
de nullité (B).
A- Les conditions de validité
L’examen des articles 66 & 80 du CPP laisse entrevoir que la loi soumet la validité de la
garde à vue à quatre conditions essentielles à savoir : l’autorisation préalable du parquet (1),
la nécessité de l’enquête (2), la limitation quant au type d’infraction (3) et la limitation de la
durée (4).

1- L’autorisation préalable du parquet

En effet, l’obligation est faite à l’OPJ de requérir l’autorisation préalable avant de procéder
au placement en garde à vue d’une personne en cas d’enquête préliminaire (crimes ou délits
non flagrants passibles d’emprisonnement (article 80 du CPP). Mais, en cas d’enquête de
flagrance c’est-à-dire en cas de crime ou délits flagrants passibles d’emprisonnement aux
termes de l’article 66 du CPP, l’OPJ est tenu simplement d’aviser le parquet de toute mise en
garde à vue.

Cette obligation qui incombe à l’OPJ, a assurément pour effet de permettre au parquet de
suivre et de contrôler le déroulement de l’opération la plus sensible de l’enquête qui est la
garde à vue. Cependant, il faut souligner, d’une part, qu’il y a un manque de précision sur la
forme que doivent revêtir l’autorisation et l’avis préalables susmentionnés, ce qui laisse
présager que l’écrit n’est pas exigé et qu’ils peuvent, donc être donnés oralement. Or, en cas
d’absence d’un écrit (surtout pour l’autorisation préalable du parquet), non seulement la
difficulté de preuve de l’irrégularité éventuelle de la procédure est accrue, mais encore que le
risque d’abus et de tripatouillage5 (notamment dans la date et l’heure du commencement de la
garde à vue) est plus menaçant. D’autre part, au vu de la difficulté de circonscrire la notion de
flagrance dans des frontières strictes6 et des excès d’en découler dans la pratique, pour les
droits de la défense (qui s’avèrent plus menacés comparativement à l’enquête préliminaire qui
semble mieux les protéger)7, un réel souci recommanderait de subordonner la garde à vue à
l’autorisation écrite du parquet même en cas d’infraction de flagrance. Cette exigence
d’autorisation préalable du parquet par écrit est d’autant plus souhaitable quand on sait que les
OPJ aux termes des articles 66 et 80 disposent de pouvoirs exorbitants car c’est à eux qu’il
revient souverainement, et sans être tenu de motiver leur décision, si les “nécessités de
l’enquête” exigent la mise en garde à vue d’une personne.
5
Voir EL HILA Abdelaziz ; L’enquête policière entre les impératifs de l’ordre public et de la sécurité et les exigences des
droits de l’homme, extrait de “Droits de l’homme et gouvernance de la sécurité”, ouvrage publié Sous la direction de
SEDJARI Ali ; Edition l’Harmattan – GRET, 2007, pp. 386, 387

6
Notamment la flagrance dite de « par présomption » ( hypothèse où l’auteur est encore poursuivi par la clameur publique,
ou est trouvé dans un temps proche de l’action, porteur d’armes ou d’objets qui font présumer sa participation à l’infraction,
ou que l’on relève sur lui des traces ou des indices établissant cette participation), et la flagrance dite par « assimilation »
(hypothèse où le crime ou le délit a été commis dans une maison dont le chef requiert le procureur du roi ou un OPJ pour le
constater). V. art 56 CPP

7
V. ESSAID Mohammed-Jalal ; La procédure équitable dans le code de procédure pénale de 2002 ; Publié par la Fondation
Mohammed-Jalal ESSAID pour la Réforme du droit et le développement socio-économique ; Mars 2008, p. 65
3
2- La nécessité de l’enquête

Bien que les termes des articles 66 et 80 du CPP ne soient pas complètement identiques, leur
interprétation suppose que l’officier de la PJ n’ait droit au recours à la garde à vue que si
l’enquête exige qu’une ou plusieurs personnes soient à sa disposition. Ceci étant, si cette
nécessité est absente, la mise en garde à vue est illégale et expose celui qui l’a ordonnée aux
peines édictées par l’art 225 du code pénal (CP) 8 relatif à la détention arbitraire. La bonne
compréhension des textes voudrait que l’on mette un terme à la garde à vue si la nécessité, qui
a été justifiée pendant un moment, cesse d’exister.

Cependant, qu’en est-il de la notion de nécessité ? On peut relever, devant l’ambiguïté des
textes législatifs, deux conditions.

- Relation avec l’infraction : On pourrait de prime abord dire qu’il y a nécessité, chaque
fois que le bon déroulement de l’enquête fait obligatoirement appel à la mise en garde à
vue. En d’autres termes, l’officier chargé de l’investigation peut ordonner la détention de
toute personne pouvant l’aider à accomplir sa mission, à savoir la collection des moyens
de preuves, et l’identification des auteurs de l’infraction. Ainsi, tout individu ayant la
moindre relation avec l’infraction, pouvant apporter une contribution quelconque aux
recherches, ou tout simplement tout suspect, peut être placé en garde à vue.

- Garanties de présence : Or, le fait que l’enquête préliminaire puisse bénéficier de l’apport
d’une personne ne suffit pas à justifier sa mise en garde à vue. La justice serait injuste en
récompensant ceux qui l’ont aidée en les privant de liberté. Un individu peut toujours
témoigner et apporter des informations sans pour autant être détenu. C’est alors qu’on ne
peut parler de nécessité de garde à vue que lorsque les garanties de présence de celui qui
y est soumis devant les services de la PJ, sont insuffisantes.

Théoriquement, le droit à la liberté semble être très bien protégé par cette première
condition de nécessité, en ce sens que nul ne devrait être mis en garde à vue s’il n’a aucune
relation avec l’infraction objet de l’enquête préliminaire en cours, ou s’il représente de
suffisantes garanties de présence chaque fois que l’officier investigateur le convoque.
Cependant, le fait que ce soit ce même officier qui ait la compétence de qualifier la garde à
vue de nécessaire ou non, laisse une porte ouverte au risque d’atteinte aux droits des individus
sur le plan pratique. Si on éloigne le contrôle opéré par la chambre correctionnelle de la Cour
d’appel sur l’activité des officiers de la PJ9, la meilleure garantie des droits à ce stade, semble
être la conscience de ces officiers qui doivent toujours garder à l’esprit, outre la présomption
d’innocence qui est devenue un principe législatif du CPP, la gravité de la mission qu’ils ont à

8
L’article 225 du CP dispose que : « Tout magistrat, tout fonctionnaire public, tout agent ou préposé de l’autorité ou de la
force publique qui ordonne ou fait quelque acte arbitraire, attentatoire soit à la liberté individuelle, soit aux droits civiques
d’un ou plusieurs citoyens, est puni de la dégradation civique… Si l’acte attentatoire a la liberté individuelle a été commis ou
ordonné dans un intérêt privé ou pour la satisfaction de passions personnelles, la peine encourue est celle édictée aux articles
436 à 440 »

9
Selon l’art 17 CPP, les officiers de la PJ sont subordonnés au procureur général du roi auprès de la Cour d’appel, et soumis
au contrôle de la chambre correctionnelle auprès de la dite Cour.
4
accomplir et les différentes répercussions de leurs actes sur la société dont ils font eux-mêmes
partie.

3- La limitation quant au type d’infraction

C’est aussi sur cette troisième condition que diffèrent les règles énoncées aux articles 66 et
80 CPP. Ce dernier limite expressément le champ de recours à la garde à vue aux crimes et
délits punis d’emprisonnement alors que le premier article ne détermine pas le champ
d’application de la garde à vue en matière d’infractions flagrantes. Cette divergence est
partiellement écartée quand on sait que, selon l’art 56 CPP, on ne parle d’infraction flagrante
qu’en matière de crimes et délits. Les contraventions sont de ce fait écartées. Toutefois, pour
recourir à la garde à vue en ce qui concerne les délits ordinaires, l’art 80 CPP exige qu’ils
soient punis d’emprisonnement, alors qu’une infraction est flagrante, chaque fois qu’on est en
présence de l’un des quatre cas cités à l’art 56 CPP, sans faire appel au genre de la peine
prévue. Ceci étant, on peut donc conclure qu’il ne peut y avoir de garde à vue en matière de
contraventions. De même, en ce qui concerne les délits, il y a lieu de distinguer ceux qui sont
punis d’emprisonnement, et ceux qui ne le sont pas : face aux premiers, l’officier de la PJ peut
toujours recourir à la mise en garde à vue, alors que cela ne lui est possible pour les seconds
qu’en cas d’infraction flagrante.

La garde à vue peut toujours être ordonnée en matière de crimes. On peut critiquer le
législateur sur ce point. Qu’est ce qui justifie, pour une infraction punie de résidence forcée
(art 234 CP) ou de dégradation civique (art 227 et 229 CP), que le suspect soit mis en garde à
vue, alors que la peine privative de liberté n’est point envisagée par les textes, même en cas de
culpabilité ? On pourrait remarquer que le texte officiel arabe de l’art 80 CPP n’est pas très
formel en ce qui concerne les crimes 10. Il n’est pas clair si l’expression « punis
d’emprisonnement » n’est relative qu’aux délits ou si elle s’étend aux crimes également. Une
telle remarque est aisément rejetée car, en matière de crimes, la peine privative de liberté est
dénommée réclusion et non pas emprisonnement.

4- La limitation de la durée

Une fois toutes ces conditions rassemblées, l’officier de la PJ a le droit de décider la mise en
garde à vue. Cependant, le sujet de cette décision ne peut être détenu à jamais. Le principe
veut que les effets de l’exception soient restreints : étant une exception aux droits de la
personnalité, la garde à vue doit être temporairement limitée. Le législateur a donc désigné
une période pendant laquelle le prévenu peut rester en garde à vue. Cette période ne peut
excéder une durée maximum. Une fois achevée, le concerné doit immédiatement être relâché
ou présenté devant le représentant du parquet.

Selon les dispositions des articles 66 et 80 CCP, la distinction entre infraction flagrante et
infraction ordinaire n’a pas d’effets sur la période de la garde à vue. Cependant, les délais ne
sont pas les mêmes pour toutes les infractions. On distingue à ce sujet deux délais différents :
La durée de la mise en garde à vue ne peut excéder 48 heures. Toutefois, cette durée s’élève
au double, à savoir 96 heures, pour les infractions contre la sûreté de l’Etat et les infractions

10
V AGOURAM Jihad, l’enquête préliminaire au Maroc – Les droits de la personnalité lors de l’enquête préliminaire au
Maroc ; publié dans droit français le 24 Septembre 2005, disponible sur le site : droitcivil.over-blog.com/article-679463.html
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5
terroristes. Les premières sont réglementées par les dispositions des articles 163 à 218 du code
pénal, alors que les secondes furent l’œuvre de la loi 03-03 complétant le code pénal11.

Mais à cause de la brièveté de ces délais, et étant donné le temps requis par les services de la
PJ pour l’accomplissement de leurs missions, les articles 66 et 80 CPP ont prévu la possibilité
de prolongation de cette durée. Cette prolongation, elle aussi limitée dans le temps, est
soumise à des conditions de forme. Ainsi, il ne peut y avoir de prolongation sans autorisation
écrite du parquet. On ajoutera sur ce point de formalités, que l’art 80 CPP conditionne la
prolongation pour les infractions ordinaires par la présentation du concerné devant le
représentant du parquet, sauf en cas d’exception. Cette présentation n’est pas exigée pour les
infractions flagrantes. Une fois ces formalités réunies, l’officier de la PJ peut prolonger la
durée de la garde à vue. Cependant, cette prolongation ne peut être sans limites. On distingue
trois délais de prolongation. D’abord une prolongation de 24 heures en tant que règle
générale. Ensuite une prolongation de 96 heures pour les infractions contre la sûreté de l’Etat.
Puis enfin, une double prolongation de 96 heures pour les infractions terroristes.

Bien qu’ils déterminent les différentes conditions de recours à la garde à vue, les articles 66
CPP et suivants ne prévoient aucune sanction pour le défaut de l’une d’entre elles. On peut
donc légitimement s’interroger sur la nature d’une garde à vue qui n’a pas réuni toutes les
conditions légales. Peut-on la considérer existante et valide ? Ou devrait-elle être réputée
nulle ?

B- La nullité de la garde à vue et les éventuelles sanctions contre l’officier de police


judiciaire (OPJ).

Les conséquences qu’ont les procès verbaux (PV) établis par la PJ lors de l’enquête
préliminaire sur le déroulement du procès devant le tribunal, démontrent l’importance de la
question. Selon l’art 289 CPP, seuls les PV valides, ceux qui ont été rédigés selon les formes
et modalités prescrites par la loi, bénéficient de la force probante. Il s’ensuit donc que les PV
établis suite à une garde à vue illégale, sont dépourvus de toute force probante. Ils doivent
ainsi être écartés du dossier de l’affaire. Nous allons voir successivement la position du droit
positif sur la nullité d’une garde à vue irrégulière (1), celle de la jurisprudence (2) et enfin
évoquées les éventuelle sanctions contre l’OPJ (3).

1- Les dispositions légales sur la nullité d’une procédure (art. 751 CPP)

L’art 751 du CPP est plus précis sur la nature d’une garde à vue non conforme à la loi.
Selon ses dispositions, tout acte de procédure accompli d’une façon autre que celle édictée par
le CPP, est considéré non effectué. L’application de l’art 751 CPP sur les cas visés aux articles
66 et 80 CPP, entraîne l’annulation de toute garde à vue ordonnée en matière d’infractions non
visées par la loi, les contraventions notamment , en l’absence de nécessité, ou encore pendant
une période excédant les durées légales. Les PV établis à l’occasion d’une garde à vue
irrégulière seront de ce fait nuls car la garde à vue est considérée comme n’ayant jamais existé
et, partant, sans le moindre effet.
11
La loi 03-03 dite anti-terrorisme promulguée par le dahir n° 1.03.140 du 28 mai 2003. B.O arabe n° 5112 du 29 mai 2003.
Cette loi a amendé et complété le code pénal de 1962 et le nouveau code de la procédure pénale de 2003.
6
2- Position jurisprudentielle sur la question de la nullité 12

Les juridictions marocaines ont souvent eu l’occasion de se prononcer sur les délais
légaux. En 1992, la Cour d’Appel de Rabat avait décidé que, en matière de crimes, la non
observation des formalités requises par la loi, ôte aux PV tout effet et utilité, voire leur
caractère informatif. On notera aussi à l’actif des juridictions d’exception sur le stade de la
consolidation et de la protection des droits des individus, d’une part, un arrêt de la Cour
Militaire privant les PV de tout caractère légal, parce que la période de garde à vue avait
dépassé la durée légalement permise, et d’autre part, un arrêt de la Cour Spéciale de Justice
qui avait écarté les PV pour non conformité à la loi, en raison des mêmes motifs.

Cependant, si les juridictions de fond se prononcent en faveur de la préservation et de la


concrétisation des droits, plus étrange est la position de la Cour Suprême qui est la juridiction
régulatrice. Sous le règne de l’ancien CPP, et lors d’un arrêt qui avait suscité une vaste
polémique et qui est largement contesté par la doctrine, la Cour suprême adopta les motifs de
la Cour d’appel qui avait décidé que bien que les articles 68 et 82 du CPP désignent, en des
formules impératives, la durée légale de la mise en garde à vue, ce code ne prévoit pas
expressément la nullité en cas de non respect de cette durée, comme c’est le cas pour les
articles 61, 62 et 64 relatifs à la perquisition. Cet arrêt en était même arrivé à approuver
tacitement, à travers la confirmation de la décision de la Cour d’appel, que le défaut de
respect de la durée légale de garde à vue, pour des raisons d’enquête et de recherche, ne
constitue d’atteinte ni aux droits à la défense ni aux libertés privées.

Il faut signaler avant de conclure, que le tribunal de première instance (TPI) de Casablanca
a récemment rendu un jugement en la matière. Dans une affaire où le suspect était resté à la
disposition de la PJ pendant plus de 48 H, sans que le dossier ne contienne aucune preuve de
l’autorisation de prolongation, le tribunal a considéré illégale la période de la garde à vue
dépassant le délai maximum. Mais, il ne faut pas encore crier victoire car ce jugement n’a fait
que déclarer la mesure de garde à vue illégale, sans prononcer la nullité des PV. En outre, il a
tacitement considéré les PV valides en jugeant que le tribunal ne peut tirer ses conclusions en
ce qui concerne les déclarations du prévenu, contenues dans le PV, qu’après l’avoir entendu.
De plus, afin d’éviter l’annulation des PV, le jugement a motivé sa position en se basant sur le
défaut d’un texte formel en matière de garde à vue, comme c’est le cas pour la perquisition, et
sur un arrêt de la Cour Suprême daté du 14 juillet 1972, où elle décida que la nullité ne
pourrait résulter de la violation de la mise en garde à vue, à moins qu’il ne soit prouvé que
cette violation ait vicié, sur le fond, la recherche et la preuve de la vérité. On peut donc
constater que la pratique, à travers le jugement sus cité, démontre que le CPP n’a rien apporté
de nouveau en ce qui concerne la condition de la période maximum de la garde à vue. Reste à
craindre que les juridictions supérieures, bien que leurs décisions et arrêts soient légalement
fondés, ne confirment cette position. Le législateur marocain pourrait alors se féliciter du
grand profit qu’il a tiré d’une expérience de plus de quarante ans, de 1959 à 2003, pour
améliorer son produit et combler ses lacunes.

3- Les éventuelles sanctions contre les OPJ


12
A propos des arrêts cités, cf. V AGOURAM Jihad, article précité.
7
En effet, selon les dispositions des articles 30 à 32 du CPP, les OPJ auteurs des PV établis
en violation des formalités ou des délais de la garde à vue ou en infraction à la loi pénale
(torture, séquestration arbitraire…), s’expose à des sanctions disciplinaires et à des poursuites
pénales lorsque le fait constitue une infraction pénale (article 33 du CPP), sans préjudice de la
responsabilité civile. Théoriquement les OPJ qui ont autorisée une garde à vue illégale
s’expose aux sanctions prévues par l’article 225 du code pénal. Mais dans la réalité, pareilles
poursuites sont très rares13.

Après avoir évoquer dans une première partie les conditions légales dans lesquelles la garde
à vue est censée être menée, il convient de voir dans une seconde partie les droits et garanties
conférés au citoyen lors du placement en garde à vue.

DEUXIEME PARTIE : LES GARANTIES ACCORDEES AU CITOYEN


LORS DE LA GARDE A VUE
Les garanties accordées à la personne gardée à vue sont de deux sortes à savoir les
garanties de fond (A) et les garanties de forme (B). Elles permettent en effet de contrôler la
garde à vue. Nous allons les passer en revue pour en souligner leur importance, mais aussi en
dégager les insuffisances qu’ils révèlent.

A- Les garanties de fond

Ces garanties sont des droits indispensables conférés à la personne gardée à vue. Il s’agit du
droit de la personne gardée à vue de savoir la nature de l’infraction pour laquelle il est placé
en garde à vue (1), de son droit de faire prévenir un proche de la famille (2), de son droit à un
examen médical (3) et de son droit de faire appel à un avocat (4).

1- Notification à la personne gardée à vue sur la nature de l’infraction

Cela peut paraitre absurde de le rappeler mais bon nombre de gens confrontés à la garde à
vue oublient ce principe fondamental. La personne gardée à vue a le droit d’être informé
immédiatement par l'officier de police judiciaire de la nature de l'infraction sur laquelle porte
l'enquête. Elle doit également être informée des dispositions relatives à la durée de la garde à
vue.

2- Le droit de faire prévenir une personne proche

En effet, l’obligation est faite à l’OPJ qui décide de garder à vue une personne, d’en aviser
aussitôt et par tous les moyens la famille de celle-ci et d’en faire mention dans le procès-
verbal (article 67 CPP). Cette obligation constitue manifestement une mesure de bonne
justice, mais aussi de grande portée humaine pour la personne gardée à vue et sa famille car la
garde à vue est une véritable épreuve tant physique que psychique, et ce, que l’on soit
innocent ou coupable. Cependant, étant donné que cette obligation faite à l’OPJ “n’est ni
soumise à aucune forme déterminée et fiable, ni assortie de sanction en cas d’omission, sa
13
V EL HILA Abdelaziz, étude précitée p.391
8
concrétisation pratique semble malheureusement bien hypothétique” 14. Le risque de dérapage
aussi de la part des OPJ se fait sentir, car à en croire des avocats 15, souvent les OPJ, sans
réellement informer les familles se contentent de mentionner dans les procès-verbaux avoir
procédé à cette mesure.

3- L’examen médical

La personne gardée à vue a le droit de demander à être examiné par un médecin. En cas de
prolongation elle peut demander à être examiné une seconde fois. Même si elle ne le demande
pas, un examen médical est de droit si un membre de sa famille le demande. Il est important
de préciser que dans certains cas, le Procureur du Roi ou l'officier de police judiciaire peut
d'office désigner un médecin pour examiner le suspect s'il l'estime nécessaire.

4- L’entretien avec un avocat

Aux termes de l’alinéa 5 de l’article 66 du CPP l’assistance de l’avocat ne peut intervenir


durant le délai initial de 48 heures ou de 96 heures, selon la nature de l’infraction. Sous cette
réserve, le contact a lieu en principe dès la première heure de la prolongation de la garde à
vue16. L’entretien ne peut excéder 30 minutes. Cependant, les prérogatives reconnues à
l’avocat sont loin d’être négligeables. Il peut dès le départ, produire des documents ou des
observations écrites à la PJ ou au ministère public (MP) en vue de les joindre au procès-
verbal. Le CPP actuel permet même à l’avocat de demander au MP la mise en état de liberté
du prévenu, en contrepartie d’une caution pécuniaire ou personnelle17.

En plus de ces garanties de fond, existent également des garanties de forme qui doivent
être évoquées.

B- Les garanties de forme

1- La rédaction d’un procès verbal

Il s’agit, d’abord de l’obligation pour l’OPJ de mentionner sur le PV d’audition de toute


personne gardée à vue, le jour et l’heure à partir desquels elle a été appréhendée et le jour et
l’heure où elle été libérée soit présentée devant le magistrat compétent, une telle mention
devant, d’ailleurs être assortie en marge, soit de la signature ou de l’emprunte de la personne
intéressée, soit de l’indication de son refus ou de son impossibilité et de leurs causes (article
67 CPP).

2- La tenue d’un registre spécial

L’obligation est faite également à l’OPJ aux termes des articles 66 et 67 du CPP, de faire
figurer les mentions sus-évoquées ainsi que d’autres indications (concernant notamment la
durée de l’audition, la condition physique et sanitaire de la personne gardée à vue et sa
14
V. EL HILA Abdelaziz, étude précitée, p. 387

15
V EL HILA Abdelaziz, étude précitée, p. 387

16
V. ESSAID Mohamed-Jalal, ouvrage précité, p. 71
17
V. ESSAID Mohamed-Jalal, ouvrage précité, p. 72
9
nourriture) sur un registre spécial tenu à cet effet, dans tout local de la police et de la
gendarmerie recevant des personnes au titre de la garde à vue, registre devant être coté et
paraphé par le procureur du Roi à qui il doit être présenté au moins une fois par mois pour
contrôle et visa. Enfin, à coté de tout ceci, l’obligation est faite à l’OPJ de tenir le ministère
public quotidiennement informer de la liste des personnes gardées à vue au cours des 24
heures.

Ces obligations sont à conjuguer avec les attributions de haute importance expressément
confiées, à cet égard, au procureur du Roi et consistant outre la vérification susvisée des
registres, à veiller au respect des règles et délais de la garde à vue, à pouvoir ordonner à tout
moment sa cessation ou la présentation par devant lui de la personne retenue, et à visiter au
moins une fois par semaine les différents locaux de la police et de la gendarmerie recevant des
personnes gardées à vue et relevant de son ressort (articles 45 et 66 dernier alinéa du CPP).

CONCLUSION

En définitive, force est de constater que le régime procédural en vigueur, recèle bien des
dispositions qui entendent assurer la protection des droits da la personne gardée à vue, mais
cela reste insuffisant. Les quelques articles (66 et 80) du code de procédure pénale qui
détaillent la garde à vue sont précis en ce qui concerne la procédure, mais restent très évasifs
pour les conditions réelles de détention qui peuvent donc varier considérablement. Ces articles
donnent d’ailleurs des pouvoirs exorbitants à l’OPJ qui peut ordonner l’arrestation provisoire
de tout individu ayant une relation quelconque avec l’infraction, si le déroulement de
l’enquête préliminaire la nécessite, constituant ainsi un facteur d’atténuation des droits de la
personnalité qui nous paraît choquant. Il serait donc intéressant de penser à des précautions
supplémentaires à prendre en vue d’offrir des conditions plus efficaces et plus fiables lors de
la garde à vue. Ces failles doivent enfin interpeller les OPJ en tant qu’auxiliaires de la justice
œuvrant à la défense de l’ordre public et de la sécurité, qui doivent ainsi déployer toute
l’énergie et peut être tous les moyens pour trouver les coupables, pas en sacrifiant des
considérations liées aux droits de l’Homme et particulièrement aux droits de la défense et
surtout le principe de la présomption d’innocence.

BIBLIOGRAPHIE
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- Code pénal ; loi 03- 03 relative à la lutte contre le terrorisme.
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la sécurité et les exigences des droits de l’homme, extrait de “Droits de l’homme et
gouvernance de la sécurité”, ouvrage publié Sous la direction de SEDJARI Ali ;
Edition l’Harmattan – GRET, 2007

- RENAULT-BRAHINSKY Corine ; Procédure pénale : la poursuite- l’enquête et


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- DOSE Marie ; La garde à vue, article publié sur le site : www.avocat-dose.com

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comparé. La procédure pénale française vue par un anglo-saxon ; Cour de Cassation,
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