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Revue française de

psychanalyse (Paris)

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque Sigmund Freud


Société psychanalytique de Paris. Auteur du texte. Revue
française de psychanalyse (Paris). 1948.

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REVUE FRANÇAISE

DE PSYCHANALYSE
Revue française
de
PSYCHANALYSE

TOME XII

N° 1 - JANVIER-MARS 1948

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS

1948
A NOS LECTEURS

Ce fascicule, qui devait être le n° 2 du tome XI, 1939, était


imprimé, mis en pages et donc prêt à paraître lorsque la guerre a
éclaté. La mobilisation de l'éditeur et de l'imprimeur a tout laissé
en suspeNs.
Les Presses Universitaires de France ont bien voulu accueil-
lir notre revue dans leur maison et nous pouvons assurer nos lec-
teurs qu'elle paraîtra désormais, régulièrement, à raison d'un fas-
cicule par trimestre.
J. LEUBA.
Le Chahut à l'Ecole 51°
par
René ALLeNDY

Je dois peut-être m'excuser si le sujet que j'ai choisi présente,


au premier aboRd, une apparence frivole. En vérité, c'est une mani-
festation intéressante pour les psychologues et les psychanalystes, en
raison du fort contenu affectif qu'elle renferme (et je m'en suis
aperçu à l'enthousiasme avec lequel tous les adultes que j'ai inter-
rogés à ce sujet ont retrouvé leurs souvenirs scolaires). En outre,
il s'agit d'un phénomène collectif qui tient une place importante
dans la vie de l'école. Pour les professeurs et surveillants, le chahut
est un problème psychologique difficile, et devant lequel beaucoup
se trouvent entièrement désarmés. Certains membres de l'enseigne-
ment en ont terriblement souffert. Il en est qui ont dû renoncer à
leur carrière pour ce motif. Il en est d'autres qui, même sans avoir
jamais été chahutés, conservent pendant tout le temps de leur car-
rière une telle appréhension (on pourrait dire une telle phobie) du
chahut qu'ils en sont véritablement incommodés. J'ai eu l'occasion,
en particulier, de soigner un professeur qui, hanté par l'idée d'un
chahut possible, en faisait la nuit d'affreux cauchemars et éprou-
vait, le jour, de véritables malaises à aborder certaines classes.
Si l'on tient compte que le chahut commence, pour les enfants,
dès l'âge de dix ou onze ans, et peut se produire jusqu'à la fin des
études supérieures, on remarque que, pendant un tiers ou même
une moitié de vie, chacun de nous a été tenté ou sollicité par
cette manifestation explosive, dont le caractère apparemment
absurde, en tout cas irrationnel dans beaucoup de circonstances,
demande à être approfondi psychologiquement.
Les relations entre professeurs et élèves sont empreintes de
la plus parfaite ambivalence. D'une part, les professeurs ont pour
mission d'aider les élèves dans leur développement intellectuel,

(1) Communication à la Société psychanalytique de Paris, le 21 Mars 1939.


6 R, ALLENDY

de leur transmettre le bénéfice de leurs connaissances. Ils sont


censés aimer leur métier et aimer la jeunesse à laquelle ils s'adres-
sent. D'autre part, ils ont souvent été contraints au choix de leur
profession par un désir d'autorité tyrannique, un besoin de domi-
nation réalisé à peu de frais et sans trop de risque, puisqu'il s'agit
de dominer des enfants, des faibles. D'après l'expérience que j'en
ai, je crois que le personnel enseignant est composé, pour le plus
grand nombre, de sadistes plus ou moins conscients de leur per-
versité. Il faut reconnaître que pour un sadiste assoiffé d'autorité
arbitraire, avide d'infliger des tortures morales, quand ce ne sont
pas des punitions corporelles, et de lire l'angoisse qu'ils peuvent
susciter sur des visages asservis, il n'est pas de carrière plus pro-
pice que l'enseignement, surtout dans les cours primaires et les
premières classes secondaires. La preuve du sadisme habituel des
éducateurs peut être trouvée dans la barbarie des usages scolaires:
je parlais des punitions corporelles ; il est des classes primaires
qui ressemblent à des salles de torture. Je connais des cas d'en-
fants qui ont été attachés des heures entières dans des positions
malcommodes, sous les regards de leurs camarades. Je ne parle,
pas des coups de règle sur les ongles, des agenouillements sur
les cailloux ou sur le manche à balai, ce qui représente un sens
assez éveillé de la torture. On ne saurait trop répéter que ces faits
se reproduisent aujourd'hui à grande échelle dans les écoles pri-
maires. Quant aux supplices moraux : humiliations, décourage-
ments répétés, injustices systématiques, moqueries constantes sur
une infirmité ou un malheur dont l'enfant souffre, elle est monnaie
courante. Il suffit de penser que l'usage du fouet est encore cons-
tant dans les classes, en Angleterre, pour apprécier le sadisme des
pédagogues qui maintiennent de tels usages. Enfin, mon expérience-
clinique, portant sur une dizaine d'instituteurs, surveillants ou
professeurs, m'a confirmé sans une seule exception qu'il existait
chez eux de fortes impulsions sadiques. Encore ne s'agissait-il pas
de sadisme théorique, virtuel, comme on pourrait en trouver chez
tant de personnes, mais, dans la moitié des cas au moins, d'un
sadisme caractérisé avec pratiques erotiques perverses, phantas-
mes obsédants, etc..
Il existe ainsi une première ambivalence dans le psychisme des
professeurs, entre leur intention professionnelle consciente, dirigée
dans un sens bienfaisant, et leur orientation instinctive, malfai-
sante. En outre, les impulsions sadiques se renversent toujours par-
tiellement en impulsions masochiques : un grand nombre de ces
fonctionnaires enseignants ont une docilité particulière à se laisser
LE CHAHUT A L'ECOLE 7

malmener par l'Administration ou par leur supérieur hiérarchique.


D'ailleurs; leur métier est si dur, si ingrat dans certains cas et si.
mal l'émunéré, qu'on peut se demander comment ils le conserve-
raient sans le double attrait du sadisme à exercer sur les enfants
et du masochisme à satisfaire en des obligations excessives. Le-,
même masochisme peut aussi jouer à l'égard des élèves, comme
nous le verrons.
Il y à encore ambivalence lorsque le plaisir de dominer sadi-
quement les enfants double une attirance homosexuelle à vivre
auprès d'eux et à en jouir érotiquement ; après le sadisme, l'homo-
sexualité est le trait dominant des pédagogues. Il est bien évident
que l'enseignement offre des possibilités incomparables aux pédé-
rastes.
Enfin, un certain nombre de pédagogues ont leur vocation
déterminée par un désir inconscient de ne pas renoncer au cadre
de l'enfance. Grâce à leur profession, ils peuvent demeurer toute
leur vie dans l'école, avec l'enfance qu'ils ont aimée autrefois.
Quelquefois ils ont conçu l'ambition de devenir professeurs pour
compenser une infériorité éprouvée en leur temps d'écoliers ; ils
peuvent enfin dominer la classe et y briller d'un éclat, absolu. Même
ce dernier aspect de la vocation pédagogique comporte une ambi-
valence à l'égard des enfants: en même temps qu'une certaine
introjection de l'enfance, le pédagogue réalise une rivalité avec
la même enfance. Celui qui a été pauvre, écolier, se venge, une
fois devenu professeur, sur ses élèves riches par une sévérité dis-
proportionnée.
De toute façon, les sentiments du maître à l'égard des élèves
sont loin d'être purs,
Du côté des élèves, nous constatons la même ambivalence,
égale et de sens contraire. D'une part, le professeur représente,
par l'autorité qu'il incarne, un déplacement de l'imago parentale.
Il est senti comme une émanation du père ou de la mère, mais
une émanation moins redoutable, moins investie de « tabou »,
toutes proportions gardées. En' opérant ce déplacement, l'enfant
trouve un moyen de résoudre son complexe oedipien. Il peut réser-
ver à ses parents le côté positif de ses sentiments et projeter sur
certains professeurs le côté négatif de son ambivalence. On sait,
par le rêve et par les mécanismes névrotiques, quel soulagement
peut résulter d'un semblable dédoublement. D'ailleurs, à côté des
professeurs qu'il prend en horreur, l'enfant, toujours ambivalent,
peut entourer d'autres professeurs d'une vénération quasi amou-
8 R. ALLENDY

reuse. Et lorsque cette projection des sentiments positifs se réalise:


elle résoud l'ambivalence initiale, avec cette différence que le pro-
fesseur aimé peut devenir l'objet d'un amour plus ou moins senti-
mental, plus ou moins erotique (chez les filles notamment), mais
d'un amour comportant moins de culpabilité que la fixation paren-
tale, parce que débarrassé du tabou de l'inceste.
Entre les élèves et les professeurs, les possibilités homosexuel-
les réalisent toutes sortes de combinaisons possibles. De même
que, chez les invertis adultes, le désir est souvent doublé de haine,
l'enfant peut réagir à une attraction sexuelle pour le professeur,
qu'elle vienne de ce dernier ou de lui-même, par une attirance
négative et hostile. Il peut alterner, combiner les attitudes d'amour
et de haine. Quelquefois, le chahut n'est, pour l'élève masochiste,
qu'un prétexte à se faire punir et humilier, un moyen de compen-
ser par une punition sans trop de gravité le sentiment de culpa-
bilité inhérent au complexe d'OEdipe. Mais le chahuteur masochiste
est un type assez particulier, toujours cancre et détesté de ses
camarades.
Le chahut peut se produire chez de petits élèves, de sept à
huit ans, mais l'âge optimum s'étend de la puberté au temps des
premières réalisations sexuelles normales. C'est un fait que l'ado-
lescent satisfait en amour perd presque instantanément le goût
juvénile du chahut. Encore faut-il que ce soit une véritable satis-
faction, non une simple réalisation avec l'incomplétude habi-
tuelle de ce genre d'expérience chez les jeunes gens — en ce qui
concerne le côté sentimental proprement dit. Ces particularités
montrent l'influence considérable du facteur sexuel sur le chahut.
Une autre preuve de l'influence du facteur sexuel peut être
cherchée dans le caractère différent du chahut dans les classes de
garçons et dans les classes de filles. Le chahut des garçons a tou-
jours un caractère plus violemment agressif : ce sont des balles
lancées intentionnellement sur le chapeau du professeur (et je
songe au haute forme de M. A. P., mon professeur d'histoire, si
souvent visé par les élèves qui en devinaient certainement la signi-
fication phallique). Ce sont encore des boulettes de papier, des
projectiles quelconques. De mon temps, on provoquait des explo-
sions dans les becs de gaz, on défonçait les panneaux de la chaire
ou de la bibliothèque, sans doute pour affirmer une virilité nais-
sante et impétueuse. On disposait des plumes sur le siège du pro-
fesseur pour qu'il s'y piquât les fesses, autre symbole sexuel vic-
torieux. On arrachait les aiguilles de l'horloge, comme pour châ-
LE CHAHUT A L'ÉCOLE 9

trer le proviseur, etc. Il n'était jusqu'aux surnoms donnés


par les garçons qui n'eussent un fréquent caractère sexuel ou
castratif : un de nos surveillants de Janson était baptisé Gamahut
du nom d'un satyre éventreur ; un professeur de mathématiques,
affligé d'une amputation d'un bras, était appelé Brasero. Un cer-
tain M. Kuhn, surveillant dans une école d'art appliqué de Paris,
était chahuté sur cet horrible surnom : « J'en ai qu'une ». Un
certain M. C, professeur de philo au lycée de Tours, était de très
petite taille. Les élèves l'appelaient Molécule ou Cucule. Dès qu'il
se levait de sa chaire, les élèves se mettaient à regarder fixement
sa braguette ; alors il ramenait pudiquement son veston et allait
se rasseoir.
Chez les filles, le chahut a toujours quelque chose de puis
insidieux. Il consiste plus souvent à tromper le professeur et à
jouir silencieusement de son erreur, à observer malignement l'usure
de son vêtement, les trous de ses bas, le désordre de sa chevelure,
à organiser une résistance passive. Sans doute, les formes agres-
sives du chahut s'observent également, mais beaucoup plus rares,
et elles apparaissent généralement comme l'initiative particulière
de quelques fillettes à fortes tendances viriles. Autant que j'aie
pu m'en rendre compte, les petites filles qui ont pratiqué ce genre
de chahut en classe sont devenues plus ou moins inverties dans
leur vie adulte — et ce serait encore une confirmation de la signi-
fication sexuelle du chahut scolaire.
En 1920, au Collège de filles d'Aurillac, une certaine Mlle G.
était le régal des élèves. Silhouette démodée et solennelle, regard
constamment perdu dans le rêve, inconcevable distraction sur
laquelle les élèves misaient sans se. lasser: « Mademoiselle, les
Pyramides ont bien 1500 mètres ? — Oui, peut-être... environ »,
répond Mlle C. au milieu des rires qui fusent. Un autre jour les
gamines apportent une corbeille à ouvrage avec un fond à musi-
que. Elles la mettent en marche. « Arrêtez cette musique », dit
Mlle C. — Mais, Mademoiselle, c'est une boîte à ouvrage faite
comme ça » Et, Mlle C, impuissante, fait un cours en musique.
!

Une autre fois, une élève déchaîna les fous-rires de ses compagnes
en demandant : « Mademoiselle, estro est-il le préfixe de estropié ?
— Oui. — Dit-on aussi estromain? — Sans doute, mon enfant! ».
Mais il y a mieux, surtout lorsque le professeur et les élèves
ne sont pas du même sexe. Le cas n'est pas trop fréquent de fem-
mes enseignant de grands garçons, mais il s'est produit quelquefois
pendant la guerre et on m'a rapporté que dans un des cas de ce
10 R. ALLENDY

genre, les « bruits de baisers » étaient le mode de chahut favori


des garçons. On a remarqué qu'avec de jeunes professeurs femmes,
les garçons travaillaient beaucoup plus assidument, les filles à
l'inverse. Pourtant le contraire peut se produire quand la femme
essaye de prendre le garçon par l'autorité. Mme W., professeur
de philosophie dans un lycée de jeunes filles, en province, dont les
élèves supportaient docilement les manières autoritaires, fut
chahutée pendant un intérim au lycée de garçons. A ses injonc-
tions : « Bras croisés !» — « Restez dehors puisque vous êtes
en retard », on répondit par des hou-hou et du tapage.
!

Il arrive beaucoup plus souvent que les filles aient des pro-
fesseurs masculins. Alors le chahut prend souvent un caractère
amoureux : ainsi M. P., avant la guerre, faisait des cours au Lycée
Molière. Les jeunes filles avaient remarqué qu'il changeait chaque
jour de cravate et que la couleur de ces cravates revenait selon un
certain cycle. Alors elles se mettaient toutes dans les cheveux, à
l'avance, un ruban d'une couleur identique. Dans un autre lycée
de filles, le professeur, qui était jeune et un peu intimidé, voyait
avec une gène indicible les jupes de ses grandes élèves se relever
de plus en plus sur les bancs.
C'est la gêne du professeur qui suscite le chahut. Son aisance
le sauve. M. S., professeur de comptabilité dans une école alsacienne
de filles, ne se démontait jamais devant les tentatives de certaines
élèves assez délurées. L'une d'elles lui dit un jour : « Monsieur,
depuis un mois, je n'ai plus de règles. » -— « J'espère, Mademoiselle,
que je n'y suis pour rien », répondit M. S., impassible. Les élèves
jugèrent qu'il n'y avait pas moyen de s'amuser aux dépens de ce
professeur et cessèrent bientôt leurs velléités de brimades.
Dans les écoles mixtes, ce sont les garçons qui prennent l'ini-
tiative du chahut et les filles suivent le mouvement. Le chahut ne
diffère donc pas de ce qu'il est dans les classes de garçons. Ainsi,
à l'Ecole alsacienne de Paris, vers 1925, les enfants se moquaient
d'un certain M. C, professeur de français, qui était de très petite
taille, en faisant semblant de le chercher dans les coins les plus
exigus, dans les trous d'égout par exemple.
Dans l'enseignement supérieur, le chahut est conditionné par
d'autres considérations, généralement moins spontanées, moins
instinctives, des considérations de politique ou de cabales profes-
sionnelles. En réalité, les moyens ne diffèrent pas de ce qu'ils sont
dans l'enseignement secondaire : bruits, cris, projectiles, etc..
LE CHAHUT A L'ÉCOLE 11

Telles sont les formes du chahut, selon les âges et selon les
sexes. Par ailleurs, l'étude du chahut ne tarde pas à révéler un
fait entièrement significatif du point de vue psychologique : cer-
tains professeurs paraissent, en général, immunisés contre ces
manifestations négatives ;— quelles que soient les classes ou les
circonstances dans lesquelles ils se trouvent. D'autres, au contraire,
appellent le chahut partout où ils vont. L'Administration peut les
déplacer, les changer de villes, le chahut recommence invariable-
ment dès le premier cours. Tel est le célèbre M. P., le plus chahuté
de tous les professeurs de France.
Ces faits montrent que le chahut, réaction de psychologie col-
lective, est conditionné non seulement par la fonction du profes-
seur, par l'imago qu'il incarne, mais par ses particularités person-
nelles. Nous allons essayer de dégager ces dernières.
Tout d'abord, le chahut, de la part de l'élève, est une mani-
festation d'hostilité, de protestation, le négatif de l'amour. Très
typique à ce point de vue est la réaction scolaire d'un de mes petits
malades, lorsqu'il n'avait que six ans. Il avait à l'école une maî-
tresse qu'il aimait beaucoup. Un beau jour, cette maîtresse, qui
était enceinte, quitta sa classe pour aller accoucher et fut rempla-
cée par une jeune normalienne. Au moment où les enfants atten-
daient l'entrée de cette dernière dans la classe, avant même de la
connaître, mon petit bonhomme, grimpé sur son banc, criait à
tue-tête : « Chahut chahut » C'est ainsi que le chien fidèle à
! !

son maître aboie contre la venue de l'étranger.


Mais le plus souvent le chahut représente une libération de
l'agressivité, une résolution de l'ambivalence par précipitation des
sentiments négatifs. Un de mes amis, professeur de philosophie
dans vin lycée de Paris, a demandé à ses élèves une dissertation
sur le chahut. Voici ce que dit l'un d'eux, Pierre M. :
« Il est certain que le chahut indique d'abord un léger esprit
de rébellion contre une autorité que nous subissons une grande
partie de la journée, un refus de se plier à une discipline que nous
sentons facilement ébranlée. L'élève prend alors une sorte de revan-
che sur les heures où il a été contraint d'observer cette discipline.
Et c'est, je crois, celte sensation de revanche et de compensation
qui lui procure la plus grande partie du plaisir qu'il prend au
désordre qu'il crée, cette joie de n'être plus dominé, mais de domi-
ner à son tour. Il secoue ainsi, au détriment du professeur, l'auto-
rité que d'autres lui font subir. »
Le chahut sert de catharsis à l'hostilité oedipienne, par déri-
12 R. ALLENDY

vation sur une personne moins « tabou», et cette dérivation se


trouve encore facilitée par l'approbation du milieu : le garçon qui
chahute est encouragé par l'attitude des camarades et un prestige
correspondant à ses exploits.
Le même élève, Pierre M., écrit : « Enfin, je crois que l'amour-
propre est aussi, chez les élèves, un des grands facteurs psycholo-
giques du chahut. Il est en effet hors de doute qu'il existe parmi
eux une sorte d'émulation, — mal placée certes, — mais qui les
pousse à toujours faire mieux, ou pire, que le voisin. Chacun porte
alors en soi le désir de se distinguer, s'il est puni, de recommencer
la minute suivante pour bien montrer qu'il ne se « dégonfle pas »,
enfin d'être aux yeux de ses camarades « un dur». Et c'est là,
à mon avis, un élément très important du chahut, car il le mul-
tiplie. L'élève y trouve un domaine où il y a une réputation à
gagner et, généralement, il essaie d'en profiter. »
Cette fusion de la haine individuelle dans la haine collective
est le principal soulagement de la culpabilité. C'est pourquoi le
chahut scolaire constitue, pour les adultes, un des souvenirs les
plus agréables à évoquer. Cependant les élèves font quelques réac-
tions de culpabilité. Souvent ils déclarent que le professeur chahuté
est très fort dans sa spécialité.
Pour que se produise, sur certains professeurs, cette précipita-
tion des sentiments négatifs, il est nécessaire qu'une rupture
d'équilibre se produise dans les relations affectueuses entre maîtres
et élèves. Différentes conditions psychologiques favorisent celte
rupture.
Ainsi, le fait que le professeur, enfermé dans son indifférence
affective, dans son autisme, ne réponde pas sentimentalement aux
émotivités des élèves est une condition fréquente. Un autre élève
de philosophie, M. R. D., écrit : « Quelques mots intelligents,
compréhensifs et bien placés suffisent toujours à classer un pro-
fesseur aux yeux de ses élèves et à leur toucher le coeur. Quoi
qu'on en dise, les élèves sont très sensibles à certaines démons-
trations d'intérêt et d'amitié de la part d'un supérieur. Quant aux
sanctions, pour la discipline, elles sont normalement inutiles. »

Les professeurs les plus chahutés sont souvent ceux qui


n'aiment pas leurs élèves, qui demeurent indifférents à leur déve-
loppement, qui n'éprouvent aucune sympathie personnelle pour
eux. C'est peut-être pour cette raison que les professeurs de matières
accessoires, ceux que leurs classes voient le moins longtemps cha-
LE CHAHUT A L'ÉCOLE 13

que semaine, ceux qui, ayant trop d'élèves différents, n'arrivent


même pas à les connaître tous, sont le plus chahutés. C'est peut-
être aussi parce que ces professeurs de matières accessoires :
anglais, dessin, etc., sont habitués à se sentir en situation d'infé-
riorité auprès de leurs collègues de lettres ou de mathématiques
— et que le sentiment de leur infériorité dans la hiérarchie acadé-
mique leur donne une moindre confiance en eux quand il s'agit
d'imposer aux élèves.
En effet, les professeurs qui ont une faiblesse de caractère
prêtent au chahut, les timides, les émotifs, ceux qui sont sugges-
tibles, naïfs, qui se laissent prendre aux mensonges des élèves ou
à leur dissimulation, ceux qui se mettent en colère quand il ne
faut pas, ou dont la colère tombe à faux. Dans ce cas, la violence
des colères ou des punitions n'est aucunement un moyen de conju-
rer le chahut. Un professeur d'anglais d'une école libre de Béziers
avait des rages terribles, au point de boxer les élèves, de leur faire
saigner le nez ou de leur casser les dents. Malgré ses violences, il
était le plus chahuté de tous. Les élèves savent bien que la violence
n'est pas un signe de force. « Si je ne pense pas, écrit l'élève Pierre
M., que la valeur professionnelle entre en jeu, je crois par contre
que l'aspect physique des professeurs joue un grand rôle dans le
respect que l'on éprouve à leur égard. Certains d'entre eux inter-
disent le désordre par leur seule personnalité : l'hypothèse du
chahut n'est, avec eux, pas même sérieusement formulée. D'autres,
s'ils ne sont pas physiquement ridicules, le deviennent lorsqu'ils
réagissent contre un acte d'indiscipline, par exemple. Ils ont des
colères bouffonnes, des sanctions maladroites qui, loin de calmer
le désordre, l'augmentent irrésistiblement.

« Cela semble peut-être paradoxal, mais je crois que les sanc-


tions d'un professeur « chahuté » encouragent l'indiscipline même
si elles frappent le vrai coupable, car, généralement, celui-ci aura
à coeur de montrer immédiatement qu'il n'est pas « maté » pour
si peu. Quant à la punition qui frappe l'innocent, — et cela arrive
assez souvent, — inutile de dire qu'elle est toujours le prétexte de
huées violemment réprobatives et moqueuses. Un de mes cama-
rades remarquait l'autre jour que les professeurs « chahutés »
étaient ceux qui punissaient le plus. Ce n'est pas général, mais ce
n'est pas étonnant non plus. Il en est certains qui punissent beaucoup,
mais ils finissent presque toujours par s'en lasser, car il y a là
un cercle vicieux. Ils « collent » parce qu'ils sont chahutés, et ils
sont chahutés par représailles. »
14 R. ALLENDY

Un certain S., qui était professeur de physique au lycée X.,


inspirait un chahut sans trop de violence par ses airs précieux, ses
ongles trop longs, ses gestes empruntés pour toucher aux appareils.
Nous poussions des cris chaque fois qu'il approchait les mains
d'une machine et il avait, chaque fois, des soubresauts qui faisaient
notre joie...
Une infériorité, une dépression momentanée, peuvent susciter
le chahut. Certains professeurs m'ont raconté que, lorsqu'ils ont
un ennui domestique, familial ou autre, même tout à fait secret,
ils sont sûrs d'avoir des élèves plus turbulents. On m'a raconté le
cas d'un professeur habituellement très écouté qui commença une
fois son cours avec une rage de dents : ce jour-là, il a eu un chahut
intense, lequel ne s'est plus reproduit une fois la douleur calmée.
On m'a encore parlé d'un professeur que sa classe chahuta le jour
même où il venait de perdre sa fille. Un autre, au premier anniver-
saire de la mort de son fils, a trouvé sur sa chaire un petit cercueil
de bois fabriqué par ses élèves. Les enfants sont d'une férocité
implacable.
C'est souvent l'infériorité sexuelle du professeur, devinée par
ses élèves, qui déclenche le chahut: un élève de lycée, que j'ai
interrogé, m'a déclaré que les professeurs célibataires étaient plus
chahutés que les autres, et comme je lui en demandais l'explica-
tion, il m'a dit qu'à son avis les vieux garçons et les vieilles filles
devaient avoir un caractère plus tatillon que les autres.
Le fait, pour un professeur, d'avoir des infortunes conjugales
connues (comme il arrive dans les petites villes) est un moyen
très sûr d'être chahuté.
Inversement, le fait, pour un professeur, d'être très viril ou
la réputation d'avoir des succès féminins empêche le chahut. On
m'a rapporté ce mot d'un inspecteur d'académie à qui un proviseur
disait : « Nous avons un professeur qui fréquente les bordels de
la ville, et ça pourrait faire scandale auprès des élèves ». L'inspec-
teur répondit, fort de son expérience et de sa psychologie : « Lais-
sez, laissez, ils ne le respecteront que davantage ».
Même si l'activité sexuelle du professeur s'exerce dans un sens
homosexuel (le professeur à « chouchous »), il n'y a pas matière
à chahut tant que celui-ci est fort psychiquement et maintient un
bon contact affectif avec la classe ; j'en connais plusieurs exemples.

Mais, plus que toutes ces conditions, le sadisme refoulé,


LE CHAHUT A L'ÉCOLE 15

impuissant, chargé de culpabilité, chez le professeur, est par excel-


lence l'élément excitateur du chahut.
On m'a cité le cas d'un M. B., professeur, frère d'un pasteur,
qui se livre, dans certains milieux politiques, à des harangues incen-
diaires pour prôner l'autorité, la dictature, la force : il est parti-
san de réduire par le canon toutes les résistances. Ce M. B. a été
tellement chahuté dans toutes les classes de garçons où il a passé,
qu'on a dû l'envoyer à Molière, chez les filles.
Lorsque l'éducateur sadiste, avide de tyrannie, devient inca-
pable, pour des raisons de refoulement, d'auto-punition, ou sous
l'influence de facteurs extérieurs qui diminuent sa libido, d'impo-
ser sa domination, alors les enfants se vengent à coup sûr.
Un certain M. A., professeur à l'Ecole alsacienne vers 1925,
maltraitait ses élèves avec une extrême dureté. Les élèves ont filé
doux jusqu'au moment, où trois classes réussissant à se grouper en
une révolte commune, le professeur a été violemment chahuté,
conspué, au point qu'il ne lui a plus été possible de rester dans
l'établissement.
« Mais le plus grand responsable du chahut, écrit l'élève R. ,D.,
est le professeur. On peut distinguer deux genres de professeurs
chahutés, selon leurs réactions générales.
« Le premier genre est celui du professeur qui souffre énor-
mément du chahut, jusqu'à en être malade et obsédé. Ce profes-
seur est essentiellement un timide et, par conséquent, un faible,
cette faiblesse découlant de sa timidité.
« Les marques extérieures qui le distinguent ont une grosse
importance pour les premiers contacts avec la classe. Ce sont prin-
cipalement le manque d'autorité et de portée de la voix et, surtout,
le manque d'allure, de prestance, avec, souvent, un défaut physique
qui prête à l'hilarité (barbe étrange, vêtements mal coupés, loupes,
difformités, etc.).
« Tout d'abord, étonné d'être chahuté, ce professeur pense
obtenir le calme par une attitude indulgente. Il ne se rend pas
compte que tout le mal vient de lui-même et non, uniquement, de
l'état d'esprit des élèves. Puis, la colère le gagnant, il prend des
sanctions de plus en plus nombreuses et injustes. Mauvais calcul !
Le chahut redouble. Les punitions suscitent chez les élèves un
esprit de vengeance. La plupart du temps, elles ne tombent pas
sur les meneurs du tapage (dont, inconsciemment, le professeur a
toujours très peur), mais sur de pauvres hésitants qui, du coup,
16 R. ALLENDY

n'hésitent plus du tout à se déclarer les ennemis du maître et à


participer aux ébats du reste de l'assistance.
« Par ses réactions violentes et injustes, le professeur se
trouve donc maintenant devant une hostilité déclarée et générale. »
On m'a encore cité le cas d'un certain M. J., professeur au
lycée de Tours pendant la guerre. Ce dernier avait l'habitude de
terroriser ses garçons en les accablant d'injures et de grossièretés
telles que: « Mal embouché », « voyou », « polynésien mal torché ».
Il y réussissait si bien que le chahut
ne s'était jamais produit dans
sa classe. Sans doute son procédé d'injurier les élèves n'était-il pas
une. simple méthode d'autorité, mais répondait à sa nature pro-
fonde, car il était également grossier avec ses supérieurs, ce qui
lui avait valu une rétrogradation dans sa situation. Or, la guerre
ayant vidé les cadres, M. J. fut chargé d'aller faire une suppléance
au lycée de filles. Là, les grossièretés n'étaient plus de mise ; du
moins n'osa-t-il pas en user. Du même coup, il perdit toute son
assurance et il arriva que les filles le chahutèrent. Elles allèrent
jusqu'à lui mettre des punaises sur sa chaise, pour lui piquer les
fesses lorsqu'il s'asseyait, ce qui, symboliquement, est le comble !

En général, le professeur qui punit beaucoup n'est pas celui


qui obtient le plus de discipline : les enfants savent discerner la
faiblesse psychique qui se cache sous' cette sévérité.
Très souvent, d'ailleurs, le professeur chahuté est manifeste-
ment un masochiste et on peut discerner dans le renversement du
sadisme en masochisme ce que nous considérons comme le fer-
ment du chahut par excellence.
C'est ainsi qu'un professeur au lycée de Fontainebleau, vers
1925, commençait ses cours assis à peu près normalement sur sa
chaise, mais il s'affaissait progressivement jusqu'à ne plus laisser
passer que sa tête au-dessus de sa chaire. Cependant le chahut
allait crescendo et se terminait en tempête.
Ce masochisme du professeur peut être poussé très loin. Un
jour, de grands élèves avaient, en chahutant, cassé la montre de
leur profeseur, placée sur la table. Ce dernier se précipita alors
vers l'élève coupable en criant : « Vous avez cassé ma montre ;
donnez-moi deux francs » Il est évident qu'il voulait être drôle
!

et faire rire à ses dépens. Les élèves distinguent ce masochisme.


Le jeune R. D. continue, en réponse à l'enquête menée parmi les
élèves d'un lycée : « Le second genre de professeur chahuté est
l'indifférent. Il se moque éperdument de la conduite de ses élèves,
de leur travail et, souvent même, facilite le chahut, le provoque
LE CHAHUT A L'ÉCOLE 17

par une indulgence illimitée, y participe quelquefois. Tel ce pro-


fesseur qui fait le guet à la porte de la classe pour prévenir ses
élèves si un personnage redoutable arrive tandis que ceux-ci jouent
ardemment à la belote en fumant force cigarettes. Il y a certaine-
ment, chez ce professeur, un désir plus ou moins conscient d'être
chahuté.
« Malgré la valeur des connaissances qu'il peut avoir, ce pro-
fesseur n'a aucun souci d'en faire bénéficier ses élèves ; il ne s'in-
quiète ni de l'avenir ni de la réussite de ceux-ci. Il ne donne aucune
sanction et trouve même drôle que certaines individualités, complè-
tement écoeurées, ne chahutent pas et restent passives. Le chahut
est pour lui l'atmosphère normale de ses cours. Il est beaucoup
plus coupable, moralement, que le professeur timide qui essaie
tout de même de faire son métier et ne perd pas conscience de
sa mission.
« Le chahut est toujours l'oeuvre du professeur. Il est si facile
d'empêcher un chahut que, s'il n'y réussit pas malgré le désir
conscient qu'il a d'y parvenir, c'est que, inconsciemment, il trouve
une satisfaction intérieure à être dominé par ses élèves, lui qui,
normalement, devrait les dominer.
« Interrogez un élève au hasard, demandez-lui pourquoi il
chahute, puisqu'il a tout à y perdre, il vous répondra : « Je le sais
bien, mais, avec Un tel, il n'y a pas moyen de faire autrement, on
ne peut pas travailler avec lui : on est obligé de chahuter » Ce
!

qui prouve bien que le désir de chahuter est subi par l'élève, pro-
voqué par une force extérieure à lui : la faiblesse de caractère
du professeur.
« Evidemment le professeur chahuté ne s'en rend pas compte,
sans cela, dès le lendemain de cette prise de conscience, il ne serait
plus un professeur chahuté, et cela, à la grande satisfaction de
ses élèves. De son côté il pourrait constater que ses élèves ne sont
pas uniquement des « voyous » et qu'ils sont capables d'autant
de respect et d'amitié pour lui qu'ils en ont pour les autres pro-
fesseurs : que c'est lui qui doit changer pour que ses élèves chan-
gent.
« Beaucoup d'élèves, d'ailleurs, se rendent compte que les
professeurs chahutés sont beaucoup plus à plaindre qu'à blâmer,
et souvent, dans le chahut le plus indescriptible et devant leur pro-
fesseur torturé, le coeur de beaucoup renferme plus de pitié impuis-
sante que d'animosité pour leur victime. En creusant un peu, on
pourrait y distinguer aussi une certaine nuance de mépris, et cela
18 R. ALLENDY

peut être illustré par une courte phrase que beaucoup de jeunes
gens prononcent en sortant de la séance : « Quel pauvre type ». !

Or il est impossible de concevoir un pareil masochisme du


professeur à l'égard des élèves qui ne soit marqué d'homosexualité.
Nous trouvons, dans cette homosexualité masochique qui aboutit
à une persécution, un reflet de ce que nous savons des mécanismes
paranoïaques. On m'a parlé d'un certain professeur d'anglais à
Saint-Louis que ses élèves appelaient « cul de singe » parce qu'il
avait une réputation de pédéraste pratiquant. Celui-là était forte-
ment chahuté et s'y prêtait avec complaisance. Un élève de philo,
interrogé sur le chahut, répond qu'il faut que le professeur « pos-
sède » l'élève, ou que ce soit le contraire. D'ailleurs les plaisante-
ries de nature sexuelle se rencontrent assez souvent dans les
chahuts. Un professeur d'histoire, de province, très chahuté, a des
conversations très libres avec les élèves qui l'écoutent, parle sans
cesse de la vie sexuelle des personnages historiques. Un de ses
élèves demande à sortir souvent. Les autres le plaisantent à haute
voix, l'accusent de sortir pour se masturber. Le professeur répond
à cette plaisanterie par une autre : « Vous allez devenir impuissant
si vous vous masturbez ainsi. »

Enfin, j'ai analysé un professeur de lycée qui avait la phobie


d'être chahuté. Il rêvait fréquemment que sa classe était houleuse,
qu'il punissait en vain et qu'à la fin, un élève s'avançait vers lui
le poing tendu. En vérité, il n'avait jamais été chahuté, mais l'image
obsédante du chahuté était liée, dans son cas, à un sado-masochisme.
évident (il battait les prostituées, il s'excitait avec des phantasmes
sadiques) et à une orientation homosexuelle, jamais réalisée, mais
qui apparaissait comme une conséquence de son masochisme. Chez
lui, on trouvait en outre une forte tendance exhibitionniste. Ce
trait de caractère est assez fréquent chez les professeurs. On dirait
que beaucoup d'entre eux trouvent leur fonction très inférieure
à leur ambition secrète. On a remarqué que les « chahutés » étaient
souvent des insatisfaits de leur profession. N'ayant pu réaliser leur
exhibition d'une façon avantageuse et satisfaisante, ils la réalisent
sur un mode masochique. Voici un cas : M. N., professeur de mathé-
matiques dans un lycée de province, aussi médiocre dans l'exercice
de sa profession que dans le restant de son existence, desservi par
un physique plus comique qu'imposant, affecte une mise débraillée,
soi-disant très quartier-latin, s'agite dans des réunions politiques
où il discutaille frénétiquement, travaille à s'établir une réputation
de « rigolo », enfin se laisse jovialement chahuter en classe, l'essen-
LE CHAHUT A L'ÉCOLE 19

tiel pour lui étant d'être remarqué, même au prix du ridicule. Aux
cris de « Cocu Cocu » qui l'accueillent en classe, il répond tout
! !

réjoui : « Mais je ne suis pas marié comment voulez-vous que je


!

sois cocu ?»
L'exhibitionnisme du comique est le plus répandu dans la
profession. Un jeune professeur de lettres à Paris, M. D., à l'allure
nonchalante et ennuyée, ne parvient pas à tenir sa classe. Il punit
constamment mais ne maintient pas ses punitions. Il plaisante avec
ses élèves et se montre complètement détaché de l'autorité de sa
fonction. Un élève lui demande : « Pourquoi me punissez-vous ? »
Il répond : « Vous vous figurez que je le sais ? ». A un autre qui
se montre particulièrement indiscipliné, il propose quatre heures
de retenue ou une exclusion d'un quart d'heure de la classe à son
choix.
Si important que soit l'élément exhibitionniste dans la psycho-
logie du professeur chahuté, il ne suffit jamais, à lui seul, à pro-
voquer le chahut. A mon avis, il ne fait que renforcer le sado-maso-
chisme fondamental et le colorer d'une façon spéciale. J'ai connu
le cas de plusieurs professeurs chahutés qui portaient des chapeaux
haute-forme, des cannes volumineuses, des parapluies par tous les
temps, ou qui garnissaient leur bureau des objets les plus hétéro-
clites. Assurément ils cherchaient à devenir le point de mire de
leurs élèves, mais ne se permettaient pas d'être admirés. Un pro-
fesseur d'histoire, d'une cinquantaine d'années, agrégé tardif, a dû
être nommé en province parce qu'il était trop chahuté à Paris. Tout
son comportement marque un désir intense d'être remarqué, de
brimer insolemment les autres jusqu'à ce qu'il en reçoive un souf-
flet. Volontiers, il parade dans un uniforme militaire, avec une
cravache. Il s'est fait exclure d'une organisation professionnelle
qu'il attaquait anonymement dans un grand journal de droite
auquel il collaborait ; bien que d'origine juive, il affecte une atti-
tude antisémite ; il dénonce aux autorités hiérarchiques l'enseigne-
ment prétendu subversif d'un collègue qui a donné un avis défa-
vorable sur les qualités scolaires de son fils ; bref, il réussit, à force
de bassesse et de méchanceté, à se faire mépriser et mettre à l'in-
dex. En classe, quand le calme règne, il réussit, par des plaisante-
ries familières ou par tout autre moyen, à provoquer le chahut le
plus extrême, puis, au moment des épreuves du baccalauréat, il
se venge des élèves qui l'ont chahuté en les « pistonnant à rebours »
auprès du jury. Ses apparitions dans les couloirs des locaux d'exa-
men au moment des épreuves, orales sont très redoutées de ses
élèves.
20 R. ALLENDY

Je me rappelle le chahut du Professeur P. à l'Ecole de Méde-


cine. P. se faisait poursuivre par des maris jaloux dans les cou-
loirs de la Faculté. Il faisait des jeux de mots en se livrant à des
plaisanteries qui devaient déchaîner les cris.
Je me rappelle encore le père L., arrivant un matin au milieu
de son service à l'hôpital Lariboisière, et déclarant : « Mes enfants,
je viens de m'apercevoir que je suis cocu ». !

D'ailleurs, dans ces cas de masochisme franc de la part du


professeur, je veux dire lorsque ce masochisme ne recouvre pas
un sadisme trop actif à l'égard des élèves, ceux-ci se contentent
de faire des « chahuts sympathiques » qui tiennent le milieu entre
l'ovation et les sifflets et qui s'arrêtent toujours au bon moment.
Les chahuts de M. P. sont une illustration inépuisable de la
recherche masochique du chahut par des provocations et des mala-
dresses invraisemblables.
« On dirait, écrit un élève, que M. P. cherche à faire chahuter
toute la classe. Il punit pour une vétille (déchaînant ainsi hurle-
ments et sifflets) un des rares élèves qui se tiennent à peu près
cois dans sa classe, tandis qu'il reçoit, sans broncher, la boulette
lancée d'une main sûre dans son oeil gauche.
« C'est la classe où tout est permis, pourvu que ce soit une
grosse bêtise.
« Il arrivait à P. de nous faire des lectures ; dans ces moments,
un calme relatif s'établissait. Encore une fois, on aurait cru que
les hurlements habituels manquaient au professeur. Un jour, lisant
la traduction française de je ne sais quel texte latin où il était
question de chèvres, il s'arrêta subitement et se mil à imiter en
souriant le cri de cet animal. Comme de juste — et comme il
l'avait sans doute souhaité — toute la classe se mit à rire et à bêler.
Il fut impossible de rétablir le silence, et l'heure s'acheva dans
l'animation générale.
« P. avait encore une autre manière de provoquer le chahut. Il
faisait les bulletins trimestriels en classe, devant nous. « Résultats
nuls. Elève paresseux... » La classe prenait violemment parti pour
l'élève et P. devait rectifier : « Résultats encore faibles, mais pro-
grès nettement marqués ».
« Certains chahuts où se révélait bien la complicité incons-
ciente du professeur chahuté avec les élèves, prenaient figure de
rites. Ainsi, nous avions cours avec P. le samedi de trois à quatre
heures. Or, deux pensionnaires, habitant assez loin et sortant tous
LE CHAHUT A L'ÉCOLE 21

les quinze jours, devaient prendre le train à 15 h. 45. L'Adminis-


tration autorisait les deux élèves à sortir dès trois heures et demie.
Tel n'était pas l'avis de P. Pour empêcher les deux garnements
de sortir, il fermait la porte à double tour. Il savait pourtant, par
expérience, que c'était peine perdue, il savait pourtant qu'il ne
gagnerait à cette lutte que force houlettes sur la figure et flots
d'encre dans le dos de sa blouse. Mais tous les quinze jours il refer-
mait la porte, et tous les quinze jours, la classe se groupait en
demi-cercle autour d'une fenêtre et, cependant que P. cherchait
à percer les premières lignes de défense, les deux élèves s'échap-
paient par la fenêtre située à deux mètres à peine du sol. »
Envisagé sous l'angle psychologique, le chahut est un phéno-
mène intéressant, en ce sens que la, psychologie collective des
élèves sert de détecteur aux tendances affectives plus ou moins
inconscientes du professeur. On peut admettre que le professeur
habituellement chahuté éprouve de graves conflits psychiques dont
les éléments sont avant tout le sado-masochisme, dans lequel le
masochisme prédomine généralement, avec un accompagnement
éventuel d'homosexualité et d'exhibitionnisme.
Il est bien évident que l'élève aussi chahute selon ses propres
complexes. Mais le coefficient individuel est très atténué dans la
mesure où le chahut est une action collective et, dans l'ensemble,
on peut considérer qu'une classe assez nombreuse est un réactif
constant et presque toujours identique à lui-même. La façon par-
ticulière dont l'élève se comporte dans l'action collective de chahu-
ter peut devenir un élément de diagnostic pour ses complexes pro-
pres, en même temps que de son degré d'adaptation, sociale. Il y
a là un test psychologique important par sa valeur significative et
sa fréquence, capable de comporter des indications intéressantes.

DISCUSSION

M. LEUBA. — C'était une fort bonne idée d'introduire un exposé


sur ce thème qui n'a jamais été abordé ici, bien que nous récol-
tions à tout instant, dans les analyses que nous faisons, qui des
réminiscences, qui des échos directs des mauvais rapports entre
maîtres et élèves. Que ces rapports se placent sur le plan sado-
masochique, nous le savions depuis longtemps, mais il est excel-
lent que M. Allendy ait formulé publiquement ce que nous disons
entre nous.
Que M. Allendy me permette de formuler une petite critique
22 R. ALLENDY

de détail. « Les élèves chahuteurs par masochisme sont générale-


ment des cancres, peu aimés ou même détestés de leurs camara-
des », a-t-il dit. Je voudrais que M. Allendy apportât un correctif
à ce « généralement ». A l'inverse, on observe souvent de ces
pseudo-cancres qui sont en réalité des sujets brillants, originaux,
très séduisants, qui ne décrochent, il est vrai, jamais de prix, mais
deviennent, dès leur entrée à l'université, puis dans la carrière
qu'ils ont choisie, des Messieurs, avec une canne et un chapeau.
C'est un fait remarquable qu'alors, si ces chahuteurs-cancres
deviennent à leur tour professeurs, ils soient tout à fait à l'abri du
sadisme de leurs élèves. Connaissant toutes leurs roueries, ils
excellent à les rendre inopérantes.
Je voudrais aussi signaler à M. Allendy une autre cause de
sadisme de certains professeurs. C'est le sadisme par sentiment
d'infériorité. Je connais tel agrégatif qui, chargé de faire « bacho-
ter » un élève, écrasait ce pauvre gosse de son savoir, apprenant
par coeur les leçons qu'il devait lui donner, par crainte d'être pris
en défaut. Uniquement préoccupé de n'être pas pris en faute, il
n'avait pas le moindre souci du profit que son élève pouvait tirer
de son singulier enseignement et le rabrouait brutalement dès que
ce dernier prétendait placer un mot.
M. LOEWENSTEIN. — M. Chentrier nous dira combien fréquents
sont les professeurs qui ont peur des élèves. Un médecin racontait
devant son fils le chahut qu'il faisait à la Falculté. On l'appelait
spécialement pour organiser les chahuts. Devenu professeur, il n'a
jamais été chahuté.
Je reprocherais à Allendy de n'avoir pas assez fait ressortir,
comme Odier et Leuba l'ont fait, la projection à l'envers du com-
plexe oedipien, c'est-à-dire de n'avoir pas examiné assez le compor-
tement du professeur par rapport à ce qu'a été son comportement
comme élève.
Une autre critique, plus générale, concerne ce qu'a dit Allendy
au début, que les professeurs sont des sadistes compensés. Je
m'inscris en faux contre cette assertion, car. c'est la fonction du
professeur de sadiser les élèves, cela entre dans ses fonctions de
réprimer l'agressivité, le sadisme, la cruauté de l'enfant. Une des
fonctions essentielles de l'éducation est de refouler le sadisme des
enfants. Ce n'est pas par sadisme que l'on devient professeur.
M. CHENTRIER. — La conférence d'Allendy nous ouvre mille
horizons, non pas pour nous psychanalystes, mais pour l'usage
des professeurs qui n'ont jamais rien compris à ce phénomène.
LE CHAHUT A L'ÉCOLE 23

Dans les écoles communales, les corrections corporelles sont


beaucoup plus fréquentes qu'on ne le croit, non seulement dans
les écoles de province, mais même à Paris. Quand ces punitions
ne sont pas effectivement données, elles jouent par menace. Sur
une photo de classe, le premier élève tenait en main un martinet.
Le professeur ne s'en servait, paraît-il, jamais, mais il avait un
art consommé de torturer ses élèves en les en menaçant.
Il est une remarque que j'ai beaucoup aimée, c'est celle qui
concerne le savoir remarquable que l'on attribue au professeur
chahuté. Cet éloge est le fait d'une catégorie d'élèves, précisément
de ceux qui chahutent. Ces élèves-là ne tarissent pas d'éloge sur
le talent, le savoir de leur maître.
Quand au flair particulier des élèves pour trouver le point
faible d'un maître, on en peut donner dès exemples innombrables.
C'est ainsi qu'un professeur de « math.-élem. », nouveau venu, a
été envahi, au bout d'un mois, de papiers qui proposaient des
remèdes à l'impuissance. De fait, ce professeur souffrait d'impuis-
sance. Par que] mécanisme les élèves ont-ils pu avoir la certitude
de cette impuissance ?
M. LAFORGUE félicite M. Allendy d'avoir su trouver un sujet
aussi séduisant et aussi tragique. Le danger de ces sujets est de se
laisser aller à des généralisations qui pourraient faire passer à
côté du problème essentiel. Je me suis demandé s'il n'y a pas un
chahut normal et un chahut pathologique. Je me souviens du cas
d'un professeur que l'on n'avait jamais pu chahuter. Un de ses
élèves, qui avait des mains de fille et chaussait du trente-sept, se
déguisa en fille pour se rendre à un bal, séduisit son professeur
qui le conduisit dans sa chambre et le dévêtit. On imagine la tête
du professeur. Dans ce cas, le déguisement de l'élève représentait
le dépit de cet élève de n'avoir pas « possédé » le professeur dans
un chahut normal.
Un certain professeur ne connaissait pas le chahut parce que
c'était pour lui une question d'amour-propre de dominer ses élèves
et de les empêcher de se livrer à un chahut normal. Il faisait subir
à ses élèves les rigueurs de son propre surmoi.
A mon avis, la question n'est pas si simple qu'elle paraît.
Elle est beaucoup plus complexe. Je me demande si l'on n'a pas
eu tort de ne pas distinguer suffisamment le sadisme de l'agres-
sivité normale. Il y aurait lieu de rechercher en quoi se différen-
cient ces deux mobiles.
24 R. AL.LENDY

Mme MARIE BONAPARTE.


— Je connais au moins deux cas qui
semblent contredire le dire de M. Leuba : des professeurs qui n'ont
jamais été chahutés et n'ont eux-mêmes jamais chahuté.
M. LEUBA. —Je n'ai pas dit que la réciproque fût vraie.
Mme MARIE BONAPARTE. — Certains maîtres ont une sorte de
rayonnement d'isolement. Ils n'ont pas à souffrir du chahut des
autres. En ce qui concerne l'agressivité, je pense qu'il est difficile
de trouver dans la vie une agressivité qui ne soit pas teintée d'éro-
tisme, et donc de sadisme.
M. CHENTRIER. — Il ne faut pas manquer de distinguer entre
le chahut et l'agressivité. Un professeur peut avoir une forte pro-
portion d'élèves chahuteurs, mais n'être pas chahuté. Il peut de
même y avoir dans une classe nombre d'élèves qui ont une forte
agressivité, mais ne chahutent pas. Ainsi, un élève cherchait à
mettre en colère ses professeurs en ne se soumettant pas à cer-
taines règles concernant la rédaction. II le faisait sans chahuter,
par exemple en omettant régulièrement de laisser la marge deman-
dée, en haut de la page, par le professeur.
M. STERN. — J'ai été très étonné d'apprendre qu'en France on
en est resté aux méthodes du fouet. En Allemagne, une chose inter-
dite est interdite, l'interdiction est observée. Cela n'empêche pas
le maître d'exercer ses sanctions d'une façon répressive, mais à
l'exclusion des coups.
Il y aurait beaucoup à dire, à propos du chahut, de l'esprit des
classes, des formes du chahut. Ici, en France, le chahut prend très
souvent une signification directement sexuelle. En Allemagne, il
prend une tournure nettement sadique-anale. Par exemple, on
souillera d'excréments les vêtements du professeur.
M. ODIER.— J'ajouterai, pour terminer, une forme de chahut,
et c'est le chahut ludique, qui a le caractère d'une préparation à
la vie.
M. ALLENDY remercie les argumentateurs et ne répondra que
très succinctement. La question des limites entre l'agressivité nor-
male et le sadisme est très difficile à résoudre. La limite en est
changeante suivant les temps et les lieux.
J'ai enregistré avec intérêt la remarque de Stern, relative
M.
à la forme du chahut en Allemagne. Ce qui rend souvent le chahut
symbolique, en France, c'est son caractère de gaîté.
LE CHAHUT A L'ÉCOLE, 25

Ce que disait Leuba s'explique fort bien par une sorte de


catharsis : les élèves chahuteurs trouvent dans le chahut un exu-
toire à leur agressivité.

J. LEUBA.
Du moi et de son rôle
dans la
thérapeutique psychanalytique ( 1)

Rapport présenté à la première réunion


franco-britannique de psychanalyse (2)
par
S. NACHT

INTRODUCTION
I. — Définition des processus psycho-névrotique et de guérison en fonction du moi.
II. — Généralités sur le développement et les fonctions du moi.
III. — Le moi au cours du traitement psychanalytique.

INTRODUCTION

Si l'on parcourt la bibliographie psychanalytique on s'aperçoit


qu'elle est marquée par deux périodes apparemment distinctes :
dans la première, l'intérêt des auteurs semble accaparé par l'étude
du refoulé (l'inconscient, disait-on alors, le ça, dit-on aujourd'hui);
dans la seconde période, c'est au refoulant que va plutôt toute
l'attention. Ce refoulant représente une partie de l'entité psychique
opposée au ça et que nous appelons le moi.

(1) Ce travail, qui devait paraître dans le N° 2, 1939, de cette revue, et qui
était composé, a été publié, dans l'intervalle, par l'ENCEPHELE. Ce travail n'est
pas une étude complète. J'ai été néanmoins amené, puisqu'il s'agit d'un rapport,
à envisager la question dans son ensemble. C'est pourquoi certains aspects du
problème du moi n'ont pu être suffisamment appronfondis, par exemple celui
du rôle de la peur et des mécanismes d'introjection : d'autres, telle la projection,
ont été négligés.
(2) Le 31 Avril 1939.
28 S. NACHT

L'intérêt de plus en plus marqué pour cette seconde entité de


l'appareil psychique est fort légitimé.
En effet, tout d'abord, sans l'intermédiaire du moi, nous serions
bien en peine de savoir grand'chose sur le ça. Ce sont précisément
les réactions du moi, face aux pulsions émanant du ça, qui nous
offrent le moyen d'aborder ce dernier, impénétrable autrement.
Mais ce n'est pas là le seul intérêt qu'il présente. Si l'on
admet, et l'expérience nous oblige à le faire, que des deux entités
psychiques le moi seul est destiné à changer, à se modifier, à évoluer,
le ça restant immuable, tout au moins chez un individu donné, nous
devons en tirer des conclusions thérapeutiques de grande impor-
tance. Notamment celle-ci : seul le moi offre quelques possibilités
d'être influencé par le traitement psychanalytique. Cette influence
susceptible de s'exercer sur le moi constitue le thème principal de
ce travail.
Je ne l'aborderai cependant pas d'emblée, quelques détours
me paraissant nécessaires. Ils ne nous apprendront, certes, rien de
bien nouveau, m'étant astreint à rappeler tout d'abord quelques-
unes des notions le plus communément admises aujourd'hui. Mais,
ce faisant, j'établirai les bases et aussi les limites de cet exposé.
Je crois utile par exemple de parler succinctement du moi en géné-
ral avant d'étudier ses modifications sous l'influence du traitement.
Et de même comment saurai-je échapper à la nécessité de rappeler
en quelques mots l'esprit dans lequel se poursuit le traitement psy-
chanalytique ? C'est par ce dernier point d'ailleurs que je vais
commencer.
DU MOI EN THÉRAPEUTIQUE 29

DÉFINITION DES PROCESSUS PSYCHO-NÉVROTIQUE


ET DE GUÉRISON EN FONCTION DU MOI

La guérison psychanalytique est essentiellement un processus


dynamique, ou, si l'on préfère, une suite de modifications du cours
des divers courants énergétiques qui composent la vie psychique.
Un névrosé est principalement un être incapable d'aimer et d'agir
— ou s'il se met à aimer c'est bien bizarrement qu'il le fait, et
lorsqu'il agit c'est plutôt de manière inadéquate, à tort et à travers.
La cause en est que chez lui la capacité d'aimer — donc la force
nécessaire à une telle dépense — est épuisée par des investissements
n'ayant de sens que pour l'inconscient et dont l'objet infantile,
souvent introjecté, n'a aucun lien avec la réalité d'adulte. A son
tour, la capacité d'agir d'un tel être est amoindrie, réduite à des
degrés variables par les symptômes névrotiques. Ce sont eux qui
accaparent stérilement — et privent d'autant — le moi des forces
qui lui sont nécessaires pour s'acquitter des tâches imposées par
la vie. Que ce soit dans un cas ou dans l'autre, le fait est qu'il s'agit
d'un moi privé d'une part plus ou moins grande de la force néces-
saire à l'accomplissement de l'action. C'est un moi faible.
Or, cette faiblesse n'est que la conséquence d'une autre fai-
blesse qui a marqué, dès l'origine, le développement du psychisme.
Les fixations ou les régressions, bref, les symptômes névrotiques
sont, comme chacun le sait ici, le résultat d'une attitude faible du
moi en face des pulsions du ça. Le moi faible, au lieu de se laisser
pénétrer par le courant pulsionnel pour s'en saisir afin de le trans-
former, en se l'assimilant en vue d'une adaptation harmonieuse au
inonde de la réalité, ce moi faible réagit, saisi de peur, par des mou-
vements de défense excessifs contre les pulsions du ça comme contre
autant de dangers. Ce moi craintif, en refoulant anormalement cer-
taines pulsions, fait comme la fameuse autruche du désert. L'effet
de ce refoulement aveugle lui reviendra sous forme de sous-produits
encombrants, de dérivés pulsionnels inutilisables sur le plan de la
vie réelle. Les manifestations dérivées des tendances pulsionnelles
constituent précisément les symptômes névrotiques qui affaiblissent
d'autant le moi par l'énergie qu'il est obligé de déployer en main-
tenant l'état de refoulement initial, mais aussi par celle qu'exige
le travail de transformation qui mène du refoulé au symptôme.
30 S. NACHT

De ce fait, un moi faible est destiné à devenir de plus en plus


faible en luttant contre le ça, en même temps qu'il se mettra dans
l'impossibilité de recevoir aucun renforcement pulsionnel de lui.
L'action la plus bienfaisante de la thérapeutique psychanaly-
tique tend à redresser cette situation apparemment sans issue.
Le moi semble trouver dans la situation telle qu'elle est créée
par le transfert thérapeutique une sécurité lui permettant, avec
l'aide de l'analyste, de détruire les résistances recouvrant et mainte-
nant le refoulement pathogène. Le défoulement opéré dans la sécu-
rité qu'offre l'atmosphère du traitement va permettre au moi ainsi
rassuré de s'emparer des tendances du ça et d'en faire un usage
plus sain, en se les incorporant. « Le ça deviendra le moi » (Freud).
Rappelons-nous un instant le schéma du traitement tel que la
théorie le conçoit « idéalement ».
Le psychanalyste demande au malade de se soumettre à la règle
fondamentale du traitement, savoir, de s'astreindre à tout dire de
ce qui lui viendrait à l'esprit pendant la séance. En demandant cela
le psychanalyste a la certitude — ou tout au moins l'espoir — qu'il
ne sera pas suivi par le malade. En effet, il est bien attrapé, ce
psychanalyste, lorsqu'un malade malicieux s'applique à lui fournir
d'un bout à l'autre de la séance de ces pures associations libres dont
il ne peut rien tirer.
Il n'en peut rien tirer parce que si de telles associations reflè-
tent jusqu'à un certain point le cours des « tendances » inconscien-
tes, elles n'offrent par contre aucun élément d'intervention théra-
peutique. Cela, parce que les facteurs inconscients à eux seuls ne
font pas la névrose, ils n'offrent pas non plus de point d'amorce
au travail de la guérison. C'est la rencontre, des facteurs inconscients
avec certains autres que le psychanalyste guette, en surveillant le
libre enchaînement des associations. En effet, tôt ou tard,
le malade va se trouver en peine de poursuivre ses asso-
ciations. Il réagira de diverses manières devant celle diffi-
culté : il pourra s'arrêter net sans plus pouvoir trouver
quoi que ce soit à dire. C'est le refoulement saisi sur le vif. Il pourra
sciemment ou inconsciemment changer brusquement de sujet. Dans
ce second cas, il a opéré un déplacement grossier ; tel autre malade
pourra même être pris d'angoisse, etc.
Toutes ces manifestations, quelle que soit leur forme, sont
précieuses, car elles traduisent précisément la confrontation de ce
qui émane de l'inconscient avec le moi.
C'est bien l'intervention du moi qui arrête d'abord le déroule-
DU MOI EN THÉRAPEUTIQUE 31.

ment du matériel inconscient, trahissant alors par telle ou


telle réaction la résistance à l'accepter. Ce sont ces diverses mani-
festations du moi qui nous intéressent par dessus tout, car ce sont
elles qui nous permettent d'abord de reconstruire le processus névro-
tique et de le dissocier ensuite par les interprétations que nous four-
nissons au malade.
Mais ces interprétations, c'est encore au moi du malade que
nous les adressons, c'est cette partie de lui-même que nous visons
et c'est elle seule que nous pouvons espérer modifier, ce faisant.
Donc le moi se révèle à l'analyse comme l'élément responsable
des résistances, partant des symptômes, et c'est encore lui qui rend
possible le travail de guérison.
Afin de mieux comprendre ce travail, il nous faut auparavant
exposer quelques notions sur le moi. .

II

GÉNÉRALITÉS SUR LE DÉVELOPPEMENT ET LES FONCTIONS DU MOI

Par moi on désigne l'entité psychique qui nous permet de pren-


dre conscience à la fois de nous-même et du monde extérieur. Cette
définition communément admise est imparfaite, car elle ne donne
qu'une idée partielle du moi : celle d'un système perception-
conscience à caractère purement réceptif, donc statique. Or le moi,
outre cette prise de conscience, a pour fonction la transformation
de celle-ci en la conscience de l'être et sa participation à l'activité
générale.
Cette activité du moi est double : tantôt elle est orientée vers
le monde extérieur, tantôt? vers le inonde représentant notre vie.
intérieure, consciente ou inconsciente.
A cette double activité s'ajoute une troisième : le moi va s'allier
tantôt avec la représentation qu'il se fait de la réalité pour agir
sur les tendances inconscientes, tantôt il se fera au contraire le porte-
parole de ces dernières pour agir sur la réalité extérieure.
Ces fonctions fondamentales faciles à énoncer sous cette forme
à dessin schématique sont complexes et tellement liées aux origines
du moi, j'entends à ses éléments formateurs, qu'il n'est guère pos-
sible d'étudier les unes sans les autres.
Ces origines posent quantité de problèmes, dont certains appa-
32 S. NACHT

raissent comme insolubles. Il va de soi qu'ici ne seront évoqués


que ceux pouvant être envisagés sous l'aspect psychanalytique, à
savoir celui des forces dynamiques et de leur évolution.
Le moi est originellement en fonction de la perception.
Cependant la perception seule, tant qu'elle reste à l'état
isolé de perception pure, n'aboutit pas à une prise de conscience.
Il en est ainsi des perceptions internes (coenesthésiques) ou
externes (sensorielles) de l'enfant pendant les premiers mois, per-
ceptions qui ne semblent pas aller plus loin, jusqu'à la prise de
conscience. Or, ce n'est qu'une suite de prises de conscience asso-
ciées qui finissent pas constituer la conscience, fonction dominante
du moi. Comme dit P. Janet, la conscience résulte « de la prise de
conscience d'une prise de conscience ».
Ces prises de conscience superposées semblent n'apparaître qu'à
partir du moment où les perceptions déclenchent des mouvements
à sens différents, s'opposant plus ou moins entre eux. C'est de la
rencontre et de l'opposition des perceptions internes et externes
notamment que semble naître la prise de conscience. C'est donc
une opposition, un « conflit » de tendances qui est à l'origine des
premiers états de conscience, donc des formes rudimentaires du
moi. En d'autres termes, on pourrait dire que le moi apparaît comme
le résultat d'un processus répété de transformation des tendances
inconscientes (source des premières perceptions internes) au contact
de la réalité (source des perceptions externes). C'est l'opposition des
deux tendances énergétiques groupées d'un côté dans le courant
pulsionnel, de l'autre dans la pression exercée directement et indi-
rectement par la réalité extérieure, qui fournit la source des pre-
miers éléments du moi. L'aphorisme « La fonction crée l'organe »
trouve une excellente application ici.
C'est la nécessité où se trouve le petit être faible et sans défense,
tel qu'il est au début de la vie, d'éviter un choc trop violent entre
ses tendances et les forces contraires, c'est le besoin de se protéger
contre ce danger qui aboutit à la création du moi.
A l'origine il est donc un moyen de protection, de défense. Si
bientôt d'autres fonctions lui incombent, celle-là restera néanmoins
primordiale.
Lorsque Freud dit (1) que c'est dans une transformation, sous
l'influence de la réalité extérieure et par l'intermédiaire de la per-

(1) FREUD : Le moi et le soi. lissais de psychanalyse. Payot.


DU MOI EN THÉRAPEUTIQUE 33,

ception consciente, de la partie la plus externe, périphérique du ça


que se forme le moi, il emploie une image qui nous fait bien com-
prendre, en le simplifiant beaucoup, ce processus. En effet, on peut
parfaitement comparer le moi à une enveloppe protectrice, telle la
membrane cellulaire ou les téguments qui revêtent le corps;
Cette analogie peut être poussée plus loin. On sait l'importance
dès fonctions non seulement protectrices, mais encore celle des
échanges et régulations remplies par la membrane cellulaire. Il en
est de même du moi qui, outre les fonctions de défense, doit s'acquitr
ter d'autres charges importantes que nous envisagerons plus loin.
Pour l'instant nous pouvons souligner deux points :
1° topiquement, le moi se développe à la surface du ça, à la
limite du monde intérieur et à la rencontre de celui-ci avec le
milieu externe.
2° énergétiquement, le moi ne semble pas posséder d'énergie
propre, il l'emprunte au ça.
Cette deuxième remarque me paraît de beaucoup la plus impor-
tante. Le fait qu'elle implique est capital pour la compréhension
non seulement de la formation et de l'évolution du moi, mais aussi
pour ce qui est du problème de sa force, problème qui domine tout
le fonctionnement de l'appareil psychique. La sauté et la maladie
psychiques, et partant tout le problème de la guérison psychana-
lytique, dépendent, en effet, en grande partie, de la force du moi.
Donc l'énergie brute du moi jaillit des profondeurs de la vie
pulsionnelle représentée par le ça. Quel est dès lors le rôle des
forces « antagonistes » venant du inonde extérieur ?
Leur énergie ne semble pas se déverser directement dans le
moi, elle apparaît plutôt comme une force de résistance permettant
la transformation du ça en quelque chose d'autre qui sera préci-
sément le moi.

Si nous admettons cette hypothèse, nous pouvons dire main-


tenant que nous avons une petite notion sur les origines et les for-
ces du moi. Revenons donc à son activité. Tout au début de la vie
du petit enfant elle est évidemment très élémentaire, comme le
sont les pulsions caractérisant telle ou telle phase de son dévelop-
pement.
Mais d'ores et déjà l'orientation générale de ces fonctions
apparaît : réduire, amortir le heurt entre les pulsions et les inter-
34 S. NACHT

dictions extérieures, éviter les sensations pénibles, bref rechercher


le meilleur compromis viable entre le principe de plaisir et celai
de réalité.
Lé moi ainsi conçu évoluera parallèlement aux différentes
étapes parcourues par le ça ; puisque les pulsions sont différentes
et plus nombreuses à chaque étape du développement, les résis-
tances qui leur sont opposées le seront aussi. On a donc essayé
de décrire l'évolution du moi en la calquant sur celle des stades
de la libido. Toute systématisation en cette matière risque d'abou-
tir à des erreurs. Je crois que même en ce qui concerne les diffé-
rents stades de la libido, ce serait méconnaître le fait d'observa-
tion que de leur fixer un cadre systématiquement limité. L'erreur
serait encore plus grossière en envisageant de la même manière
l'évolution du moi, qui est infiniment plus complexe encore.
Cette réserve faite, il n'en est pas moins vrai que dans la
mesure où telle ou telle tendance pulsionnelle domine la situation
libidinale, le moi correspondant au même stade évolutif en portera
l'empreinte.
Si nous voulions suivre l'ordre relativement chronologique que
la psychanalyse assigne aux diverses étapes évolutives, nous aurions
à envisager tout d'abord le stade oral. Mais à ce stade le petit
enfant n'a pas encore de véritable conscience de lui-même, il ne
semble pas encore avoir franchi, en matière de connaissance, le
stade de la perception pure. Ses besoins instinctifs par ailleurs
sont si réduits, mais en même temps tellement vitaux, qu'ils ne
rencontrent aucun obstacle direct à leur satisfaction.
Aucune véritable résistance n'étant apportée à leurs manifes-
tations, le petit être se trouve comme prolongé dans le inonde
ambiant, il se confond avec lui. Les êtres qui l'entourent, notam-
ment sa mère (ou ses substituts), veillent sur lui, l'entourent,
et non seulement permettent, mais comblent tout besoin aussi vile
et aussi complètement que possible. D'ailleurs, s'il n'en était pas
ainsi, le petit enfant ne saurait vivre.
Il n'y a donc pas encore de résistance devant les forces pul-
sionnelles, il n'y a pas encore d'opposition entre le ça régi par le
principe de plaisir et la réalité extérieure. Le tout petit enfant, en
ces temps protégé par et contre la réalité extérieure qu'il est porté
à confondre avec sa mère, s'épanouit librement. La différenciation
d'un apareil protecteur ne se fait pas encore sentir. De ce fait il
est bien difficile de concevoir l'existence du moi à ce stade évolutif.
Celle entité psychique ne prendra forme qu'à partir de l'instant
DU MOI EN THÉRAPEUTIQUE 35

où le petit être se sent distinct de ce qui l'entoure ; lui en opposi-


tion avec les autres.
Cette distinction ne se produit forcément que lors de la per-
ception des premières résistances que la réalité dresse devant les
manifestations pulsionnelles. Nous pouvons concevoir que c'est
seulement alors que le petit enfant prendra conscience corporelle-
ment et psychiquement de lui-même en tant qu'individu.
Ce sera surtout au début. du stade anal que ces conditions
apparaîtront et que des rudiments du moi se produiront. Trois
faits sont d'une importance capitale à ce point de vue, durant cette
phase : l'apparition de la motilité volontaire, celle des tendances
agressives et surtout de l'intervention des premiers principes péda-
gogiques, notamment en ce qui concerne, l'éducation des sphincters.
Le facteur primordial me paraît être l'apparition des mouve-
ments volontaires.
L'enfant qui commence à marcher quand il veut et où il veut,
qui se saisit volontairement de tel ou tel objet, commence à pren-
dre conscience du monde à travers lui-même.
En même temps cette prise de conscience dessine la limite de
lui-même, donc de son moi naissant: il peut ou ne peut pas ce
qu'il veut, on lui permet ou on lui interdit ce qu'il désire!

Il sent l'opposition, ou tout au moins la distinction, entre lui


et ce qui n'est pas lui.
De plus, cette limite est marquée par l'apparition pour la
première fois dans son existence de la peur : peur d'un danger ou
simplement d'un déplaisir. La nécessité vitale d'adapter la force
pulsionnelle aux obstacles, résistances ou interdictions extérieures
apparaissant, le moi devra s'en charger.
Mais en même temps, de la confusion des tendances auto-
érotiques émergeront des manifestations plus précises, notamment
uréthrales et anales. D'où l'érotisation par excellence des fonctions
excrétoires : miction et défécation. Ce sont précisément ces fonc-
tions que la mère (ou ses substituts) vont commencer à discipliner.
De ce fait, pour la première fois le plaisir subira une contrainte.
la tendance pulsionnelle rencontrera une force opposée, une résis-
tance. Une adaptation deviendra nécessaire, c'est alors que le moi
va agir.
Mais comment ?
C'est apparemment devant la punition que telle ou telle pulsion
va céder et se plier à la règle imposée.
36 S. NACHT

Mais ce n'est pas directement que la punition — ou, ce qui


est le cas le plus fréquent, la menace de punition — peut agir sur
l'enfant pour qu'il renonce à tel ou tel plaisir, ou pour qu'il se
soumette à telle ou telle habitude de propreté, par exemple.
Ce qui va agir, c'est quelque chose de lui-même en quoi se
prolonge la menace ou l'interdiction, qui sont dès lors comme
prises en charge par une partie de l'être. Celte couche de psy-
chisme, en laquelle plonge la réalité extérieure, figurée notamment
par les éducateurs, est destinée à la longue à devenir le moi.
Mais par quel mécanisme ?
Principalement par ce mécanisme subtil des identifications
avec les personnes présidant à l'éducation de l'enfant, avant tout
avec sa mère, mais aussi avec tous les êtres qui le soignent, le
protègent et l'aiment. L'enfant, dont la personnalité n'est faite
encore que des tendances qui émanent de ce que plus tard nous
appellerons le ça, pris entre la nécessité de satisfaire ces tendances
et la résistance opposée à leur satisfaction sous forme d'interdic-
tions par l'éducateur, cède et se conforme plus ou moins à l'exi-
gence de ce dernier. C'est mû par le besoin de garder l'amour pro-
tecteur et bienfaisant des éducateurs et par crainte de le perdre
qu'une partie du ça se laisse infiltrer, puis transformer au contact
de la réalité (représentée surtout par la mère et ses substituts).
Cette partie du ça lui emprunte ses caractères, obéit à ses prin-
cipes, qui est schématiquement parlant le principe de réalité, et
il devient ainsi le moi. Peut-être serait-il plus exact d'employer ici
le terme d'introjection plutôt que celui d'identification.
Ce dernier terme devrait être réservé plutôt aux tendances
attribuées aux parents, puis acceptées par l'enfant comme siennes,
mais restant comme une enclave inconsciente dans le moi sous
forme de surmoi.
Tandis que l'introjection, qui procède par une assimilation de
l'objet parental par une des couches du ça (1), transforme cette
couche précisément en une nouvelle entité psychique : le moi.
Ce moi à peine formé sera un moi faible. Il est peut-être utile
de préciser dès maintenant le sens de ces mots : moi faible et moi
fort. Il apparaît qu'un moi fort est un moi qui n'a pas peur des
pulsions émanant du ça, qui se laisse pénétrer par elles pour laisser

(1) Je crois qu'il serait préférable — ainsi que le fait remarquer H. Hartmann —
de ne parler du ça qu'à partir du moment où le moi est différencié, les deux entités
dérivant d'une entité instinctuelle non différenciée.
DU MOI EN THÉRAPEUTIQUE 37

les unes s'épanouir et se réaliser lorsqu'elles sont compatibles avec


le principe de réalité ; les autres — celles en contradiction avec lui
— il les transformera, en vue de leur adaptation relative à la réalité.
En outre, la force du moi se mesure aussi par la résistance dont il
est capable de faire preuve en cas d'insatisfaction pulsionnelle ou
de déplaisir. Cette réceptivité physiologique devant le ça lui per-
met de renforcer constamment sa structure par l'appoint renou-
velé de l'énergie vitale représentée par le courant des pulsions. Un
moi fort semble donc destiné à devenir de plus en plus fort. Le
moi faible, par contre, craintif devant les pulsions, cherche de plus
en plus à se protéger contre elles, comme si elles devaient le mettre
en danger. Cette protection, il peut la chercher dans une soumis-
sion excessive au principe de réalité. Plus il se dérobera devant les
forces pulsionnelles, davantage il sera voué à rester dépourvu de
l'énergie qu'elles seules cependant peuvent lui apporter. On devine
les innombrables nuances dans les degrés de force ou de faiblesse
du moi qui peuvent découler du fait de divers dosages, des condi-
tions particulières à chaque être : constitutionnelles, forces intrin-
sèques des pulsions, atmosphère du milieu ambiant, caractères des
parents ou autres éducateurs, traumatismes dus à des conditions
exceptionnelles qui peuvent surgir à un moment donné, etc..
Il y a cependant un élément sur lequel il importe d'insister
plus spécialement, car il marque vigoureusement cette étape évo-
lutive de l'être humain : c'est l'agressivité.
Elle se manifeste en même temps que l'apparition des dents
et de l'activité musculaire volontaire, donc elle coïncide avec la
phase fournissant les conditions élémentaires du développement
du moi, me semble-t-il.
Je crois que l'agressivité peut décider de l'avenir de la person-
nalité, donc du moi, car elle peut lui donner le meilleur de sa force
ou le pire de sa faiblesse.
L'agressivité se montre à celle étape de l'évolution dans sa
forme élémentaire primaire. Mais elle représente une force éner-
gétique qui, bien intégrée dans le moi, aboutira à travers les trans-
formations heureuses du développement aux qualités les plus pré-
cieuses de la personnalité : activité, énergie, force du caractère,
esprit d'initiative, sans oublier son intrication harmonieuse avec la
pulsion génitale chez l'homme. Elle est cependant, à celte phase,
plus que jamais une arme à deux tranchants, car dans le cas défa-
vorable elle peut affaiblir dangereusement le moi en lui enlevant
toute force et en l'écrasant sous le poids du masochisme. Ce risque
38 S. NACHT

est à chaque pas, puisque toutes les fois qu'une pulsion subit une
interdiction, le sentiment de frustration déclenche des réactions
agressives contre la personne qui remplit le rôle d'interdicteur.
Et du fait que cette personne est aimée (il s'agit de la mère ou de
quelqu'un qui la remplace) et que l'enfant désire conserver à tout
prix cet amour; l'agressivité risque constamment de s'infléchir sur
le moi du sujet. Mais à cette phase, ce renversement de l'agressi-
vité ne se fait pas par intermédiaire du surmoi, pour la bonne
raison qu'il n'existe pas encore. Ici, le renversement de l'agressivité
se fait directement sur le moi, qui se trouve dès lors comme impré-
gné d'elle. L'agressivité ainsi retournée contre le sujet fait doré-
navant partie intégrante de son moi sous forme de tendantes auto-
destructives et plus tard masochiques (1).
Nous n'allons pas poursuivre l'évolution du moi au travers des
autres stades du développement. C'est là une tâche débordant notre
sujet.
Si nous nous y sommes engagés jusqu'ici, c'est pour mon-
trer combien les fonctions du moi sont étroitement liées à ses élé-
ments formateurs et comment, par-dessus tout, sa force est tribu-
taire du ça de par l'apport constant de l'énergétique pulsionnelle
qu'il y puise.
Et maintenant, supposons l'évolution du moi accomplie ;
quels sont les caractères d'un moi ayant atteint sa maturité ?
Définir avec précision tous les caractères d'un tel moi me
paraît difficile, étant donné les facteurs variés qui peuvent entrer
en jeu et dont il faut tenir compte : milieu, conditions sociales et
matérielles, conditions exceptionnelles qui peuvent surgir, époque
de civilisation, etc..
Nous ne pouvons énoncer que le caractère essentiel d'un tel
moi : s'interposer d'abord avec souplesse entre les besoins du ça
et les résistances ou les exigences de la réalité extérieure s'y oppo-
sant, et réussir ensuite un compromis satisfaisant entre les deux
principes, celui de plaisir el celui de réalité. Seul un moi capable
d'accomplir cette tâche mettra la personnalité à l'abri de la maladie.
Un moi se laissant déborder par les pulsions, obéissant au
principe de plaisir, ouvrira la porte aux processus psychotiques,
aux réactions anti-sociales et aux perversions, tandis qu'un moi

(1)Voir à ce sujet les rapports sur le masochisme de S. NACHT et de R.


LOEWENSTEIN à la Xe conférence des psychanalystes de langue française. Paris, 1934.
E. Denoël et Revue de Psychanalyse, 1938, T. 10.
DU MOI EN THÉRAPEUTIQUE 39

trop soumis au principe de réalité, et ce aux dépens excessifs des


nécessités pulsionnelles, ne trouvera d'issue que dans la névrose.
Mais une telle conception du moi est encore incomplète. Cette
représentation d'un moi faisant face' au danger émanant de la
réalité ambiante d'une part, et d'autre part à celui découlant de
l'irruption des désirs issus du ça, ne correspond que jusqu'à une
certaine époque de l'évolution de la personnalité.
Avec la formation du surmoi, une troisième instance — un
troisième « ennemi » — s'impose au moi.
A partir de cette phase du développement, une partie du conflit
résultant de l'opposition du ça et de la réalité se trouve intériorisée,
c'est-à-dire qu'une partie des interdictions sera hautement formulée
par le surmoi sous l'aspect de concepts moraux, et dès lors c'est à
une nouvelle fraction de lui-même que le moi aura à se mesurer.
Un moi fort, celui qu'on devrait trouver chez l'adulte en bonne
santé psychique, s'efforce d'adapter les pressions de ces trois
instances : surmoi, ça et réalité extérieure.
Cette tâche est d'autant plus difficile que, la plupart du temps,
ces tendances émanant des trois instances s'opposent plus ou moins
les unes aux autres. De plus le moi devra réussir à grouper et
harmoniser ses forces dans une synthèse qui représente à vrai dire
notre personnalité. Ce travail de synthèse se poursuit sans cesse
dans les couches profondes, inconscientes, du moi. Dans cette
couche arrivent constamment les sollicitations pulsionnelles du ça.
Leur passage dans le moi implique tout de suite leur transforma-
tion. Tout ce qui auparavant se trouvait pêle-mêle dans le ça, qui
s'accommode très bien des tendances opposées les unes aux autres,
des affects qui se déplacent sans cesse, ou qui se condensent en
dépit de toute logique, toutes ces tendances pulsionnelles conte-
nues dans le ça et dont la seule constante est l'obéissance aveugle
au principe de plaisir, une fois parvenues devant le moi, vont être
coordonnées par lui ; il leur imposera un certain ordre, le sens
logique, la retenue devant les principes éthiques, moraux, la résis-
tance des forces du monde extérieur, l'attente ou même la renon-
ciation à la satisfaction, bref l'obéissance au principe de réalité.
Pendant tout ce travail de synthèse, le moi devra se défendre
,
et surmonter à tout instant trois craintes : la peur de la réalité,
la peur du ça, la peur du surmoi. Un moi fort est celui qui a
vaincu la peur sur ces trois fronts. Ce n'est qu'alors qu'il sera libre
de se mouvoir entre les forces qu'il doit maîtriser pour se mani-
fester.
40 S. NACHT

Dans la mesure où un tel moi atteint cet idéal, il a atteint la


maturité. Durant cette laborieuse évolution le moi peut réagir par
certains autres mécanismes afin de triompher de cette triple peur
qu'il éprouve devant le ça, le sur moi et la réalité : par des réac-
tions de défense.
Les plus courants sont le refoulement et la sublimation.
Ensuite viennent le déplacement, la régression, la formation réac-
tionnelle, la projection, l'introjection, l'infléchissement sur le moi,
la neutralisation.
Toutes ces réactions dérivent d'ailleurs plus ou moins du
refoulement, qui est le mécanisme de défense initial. Les autres
le suivent comme des réactions secondaires.
Leurs effets répétés forment à leur tour le moi, le marquent de
ses traits caractériels.
Mais si dans cette lutte la défense manque son but ou le
dépasse, ces mécanismes mèneront à la formation de symptômes
tels qu'il nous est donné d'en observer et d'en traiter.

III
LE MOI AU COURS DU TRAITEMENT PSYCHANALYTIQUE

Nous devons donc nous représenter chez l'homme idéalement


normal un moi réussissant ce tour de force qui consiste à satis-
faire pour le mieux le ça tout en respectant le principe de réalité
et en tenant tête au surmoi. C'est évidemment un tour de force,
aussi est-il rarement réalisé dans toute sa perfection. Chez l'homme
qui s'écarte plus ou moins de cet idéal de normalité, le moi faiblit
et cède devant l'une ou l'autre de ces instances.
Ainsi, si nous évoquons pour commencer le cas le plus grave,
celui où le moi est le plus atteint, puisqu'il apparaît comme entiè-
rement envahi et submergé par les pulsions du ça auquel il ne
saurait plus opposer aucune résistance appuyée sur le principe de
réalité. Un tel moi est le fait d'un processus psychotique évoluant
en dehors de toute fonction d'adaptation à la réalité. Il en est de
même jusqu'à un certain point dans le cas du criminel pur, par
exemple, type rare, celui qui tue pour tuer. A un degré moindre,
le moi du pervers sexuel est également acquis à certaines pulsions
du ça telles quelles.
Tout autre apparaît le moi au cours du processus névrotique.
Chez le névrosé, le moi plus évolué trouve dans sa structure
DU MOI EN THÉRAPEUTIQUE 41

des forces lui permettant de lutter non pas tant contre les pulsions
du ça que contre les exigences du surmoi. Cette lutte dont le moi
est plus ou moins le vaincu, selon la nature et le degré de la névrose,
il la mènera grâce à toute la série des réactions de défense aboutis-
sant plus tard à la formation des symptômes.
Le caractère névrotique occupe une situation intermédiaire
entre les phénomènes névrotique et psychotique. Le moi, dans ce
cas, est également touché dans l'ensemble, mais il lutte et résiste
en développant des attitudes réactionnelles. Ici, tout comme dans
la psychose, toute la personnalité est atteinte, cependant à un degré
moindre, puisque le contact avec la réalité est maintenu ; mais un
tel moi fait siennes et s'intègre néanmoins les réactions caracté-
rielles un peu comme le psychotique le ferait. Aussi les difficultés
thérapeutiques de ces cas se rapprochent-elles parfois de celles que
présentent les psychoses. Nous voici donc revenu au problème
thérapeutique.
Freud a indiqué dans une formule lapidaire comment il se
pose : « Ce qui était le ça doit devenir le moi ».
En développant cette idée n'écrivait-il aussi : « Leur inven-
tion (celle des efforts thérapeutiques de la psychanalyse) n'est-elle
pas de renforcer le moi, de le rendre plus indépendant vis-à-vis du
surmoi, d'élargir son champ de perception, de transformer son orga-
nisation afin qu'il puisse s'approprier de nouveaux fragments du
ça » (1) ?
La névrose étant avant tout le fait du moi, la guérison ne
salirait résulter que d'une action exercée sur le moi. Renforcer le
moi, voilà le but essentiel de cette action. Toute l'activité théra-
peutique converge vers ce but : l'assouplissement du surmoi, l'indé-
pendance du moi face au surmoi, la possibilité pour lui de recevoir
et de transformer le plus possible de forces émanant du ça ne sont
à la fois que moyens et fins en vue de ce renforcement du moi.
Nous avons appris en effet que la faiblesse du moi résultant d'un
développement insatisfaisant lui viendrait surtout de son incapa-
cité à s'approprier les éléments pulsionnels pour les transformer
en les adaptant aux conditions de la réalité.
Quant à la tyrannie exercée par le surmoi, elle est plus le
résultat d'une faiblesse du moi (peur des investissements inces-
tueux, peur de l'agressivité, etc..) que de l'acuité des interdictions
qu'il incarne.

(1) S. FREUD : Nouvelles conférences. N.R.F. Trad.'A. Bermann.


.
42 S. NACHT

Quels sont donc les moyens dont nous disposons et comment


les employons-nous pour fortifier le moi ?
Les moyens ? Mais toute la technique psychanalytique nous
en fournit.
Les discussions qui ont eu lieu au congrès de 1936, à Marien-
bad, autour de la question d'une théorie des résultats thérapeu-
tiques l'ont bien montré. Rassurez-vous, je ne vais pas passer en
revue toute la technique psychanalytique à cet effet. Je me borne-
rai à souligner les points saillants relatifs au problème du moi.
Auparavant, je ne saurais suffisamment insister sur le fait
que tout se tient solidement dans ce que nous faisons au cours
d'un traitement psychanalytique. Ainsi, séparer l'analyse du moi
de celle du ça, comme on a essayé de le faire en théorie tout au
moins, me paraît un non-sens. Comment concevoir, en effet, l'ana-
lyse de telle ou telle réaction de défense du moi contre telle ou telle
pulsion du ça en négligeant cette dernière ? Imagine-t-on un stra-
tège organisant la conquête d'une place forte sans se préoccuper
des forces de l'ennemi ?
On a de même essayé de séparer l'analyse des résistances de
celle du contenu des symptômes, en donnant la priorité à la pre-
mière. Vous ne manquerez pas de vous apercevoir avec moi qu'en
réalité il s'agit du même problème envisagé sous un autre aspect.
Il en est de même des essais faits dans le but de mettre en avant
l'intérêt de l'analyse du caractère.
Je cite ces différents essais théoriques parce qu'ils visent essen-
tiellement la manière de traiter le moi. Mais je ne crois pas exagé-
rer si je dis que ces essais, de même que tous ceux entrepris dans
le but fort louable en soi de perfectionner la technique en la modi-
fiant, ne nous ont rien apporté de bien intéressant. En matière de
technique, comme en certains autres domaines, nous ne trouve-
rons nulle part, jusqu'à nouvel ordre tout au moins, meilleur guide
qu'en nous référant aux principes formulés par Freud. Le pre-
mier de ces principes, fondement même de toute notre
activité thérapeutique, s'énonce, comme vous le savez, de façon
bien simple : détruire les résistances inconscientes s'opposant au
défoulement.
Qu'est-ce à dire, détruire les résistances, sinon modifier, en
les analysant, les réactions de défense du moi ? Et le défoulement,
qu'est-ce en fin de compte sinon la possibilité pour le moi de
s'approprier et d'utiliser au mieux les tendances du ça ? Les deux
processus renforcent le moi : le premier en le libérant d'une
DU MOI EN THÉRAPEUTIQUE 43

dépense énergétique stérilement employée à maintenir le refoule-


ment ; le deuxième en l'enrichissant de toutes les forces pulsion-
nelles utilisables, après leur adaptation à la réalité extérieure. Mais
dans les deux cas, ce qui arrête le moi dans cette évolution c'est
la peur. La peur du moi devant la pression des forces pulsionnelles
exigeant satisfaction, voilà la source essentielle de sa faiblesse.
Nous savons que la condition primordiale d'un développement nor-
mal du moi, c'est qu'il triomphe de cette peur, peur tantôt du ça,
tantôt du surmoi. Au cours du traitement, les mêmes problèmes
se poseront dès que nous essayerons de toucher aux réactions de
défense derrière lesquelles le moi se croit à l'abri. Le rôle le plus
efficace que l'analyste puisse remplir est celui d'aider le moi à
vaincre cette peur. N'oublions pas trop ce fait pourtant élémen-
taire : tout homme malade obéit à l'enfant craintif qu'il garde au
fond de lui-même. Si nous réussissons à le. débarrasser de la peur
en l'aidant à regarder en face courageusement et avec des yeux
d'adulte ce qu'il a craint et en l'amenant à lutter contre, directe-
ment, nous en ferons un être accompli, agissant, et sentant saine-
ment les choses de la vie.
Suffit-il pour cela d'interpréter au malade le sens des résis-
tances, ainsi que de démonter devant lui les réactions de défense
que le moi a échafaudées ? Certes non, car ce travail purement
explicatif risquerait de n'apporter au malade que des notions par
trop rationnelles, tant qu'il n'atteindrait que la partie consciente du
moi. Si certains résultats heureux peuvent s'obtenir par ce seul
moyen, c'est qu'il s'agit alors de troubles superficiels comme ceux
qui s'installent parfois en présence de conflits passagers. Ce sont
les névroses dites actuelles, caractérisées par un moi qui, précisé-
ment, étant assez solide, reprendra facilement le dessus. Il me
semble que ce sont ces cas dont s'enorgueillit, de manière si spé-
cieuse, la psychothérapie de Stekel. La psychanalyse s'adressant
aux troubles profonds et souvent chroniques, qui ont ébranlé toute
la personnalité, se voit obligée d'aller plus loin. Ce plus loin veut
dire : s'efforcer d'atteindre, afin de la modifier, la couche incons-
ciente du moi, celle qui est en contact direct d'une part avec le
ça et d'autre part avec le surmoi, celle où s'élaborent précisément
les réactions de défense et partant les symptômes. Ce travail n'est
possible que par l'utilisation thérapeutique du transfert.
Seul le transfert, en réalisant l'atmosphère si riche en affects
qui caractérise la situation dans laquelle se trouve le malade en
analyse, permet au moi de celui-ci de trouver en la personne de
l'analyste l'appui qui lui est si nécessaire pour triompher de la
44 S. NACHT

peur éprouvée en face du ça et du surmoi. Appui d'autant plus


précieux que cette peur vécue jadis par le moi sera ravivée dans
un premier temps du traitement, lors de la destruction des méca-
nismes de défense.
Prenons l'exemple schématique d'un transfert positif : le
malade apporte inconsciemment, à l'instar du petit enfant, le besoin
de s'appuyer sur l'analyste et de se faire aimer par lui qu'il
identifie à son père ou à sa mère et même aux deux parents. Ce
besoin sera satisfait fatalement, — bien qu'illusoirement, — étant
donné l'attitude de l'analyste, invariablement empreinte, de son
objectivité bienveillante. Ainsi épaulé par l'analyste, le moi du
malade se sentira plus fort et laissera plus de liberté, de ce fait,
aux mouvements venant du ça. Ces mouvements deviennent vite
préconscients ou même conscients. L'analyste ne les désapprou-
vant pas, le moi du malade interprétera cette attitude très volon-
tiers comme une acceptation qu'à son tour il va imiter, donc adop-
ter. Alors, lin grand pas est franchi et les premières communica-
tions plus aisées entre le moi et le ça s'accompliront.
Or, quelles sont les aspirations ou tendances du ça qui appa-
raissent généralement dans cette situation ? Ce sont principale-
ment, tantôt des tendances sexuelles, tantôt des tendances agres-
sives (1) ou, comme elles sont souvent plus ou moins liées, les deux
en même temps. Comme leur objet, l'analyste, ne réagit ni par
menaces, ni par punition, le moi rassuré les acceptera petit à petit
en adoptant à son tour encore une fois la même attitude envers
le ça. Il (l'analyste-objet) accepte devient: je (le moi) accepte.
Toute l'attitude du moi envers le ça se trouve ainsi renversée,
mais dans un sens heureux.
Ce revirement du moi témoigne d'une identification de trans-
fert avec le psychanalyste. De même qu'au cours du développe-
ment la formation du moi s'appuie sur une suite d'identifications
parentales, de même au cours de l'analyse nous assisterons expé-
rimentalement à une réadaptation du moi à d'autres formes d'iden-
tifications, celles fournies par l'analyste, et cela pour le plus grand
bien de la nouvelle orientation du psychisme. Grâce à cette nouvelle
suite d'identifications, le moi se retrempera et se modèlera sur
un mode adapté, adulte, apte à jouer un rôle plus sain face aux
autres instances psychiques, notamment face au surmoi. Cette
modification de structure de l'appareil psychique, déterminée par

(1) Parce que le plus fortement refoulées.


DU MOI EN THÉRAPEUTIQUE 45

les changements opérés dans le moi, s'accomplit d'autant mieux et


aura d'autant plus de chances de jouer que le surmoi à son tour
sera influencé. L'identification du moi avec l'analyste n'exclut pas
par ailleurs l'identification du surmoi à son tour avec l'analyste.
Cette identification du surmoi à un modèle plus souple, moins
rigide, moins infantilement cruel, donnera encore plus d'aise à
l'ensemble des fonctions psychiques.
A la formule : il accepte = j'accepte s'ajoutera celle de : il
permet = je me permets. Il en résultera une diminution de la ten-
sion anormalement entretenue par un surmoi infantile, sévère
étouffant le moi sous le poids des réactions de culpabilité.
On devine ici toute l'importance d'un facteur que d'habitude
nous laissons trop dans l'ombre : celui de la personnalité du psy-
chanalyste. Elle peut faciliter ou rendre parfois impossible, selon
chaque cas, ces processus de réorganisation du moi.
Il ne s'agit pas tant de la personnalité apparente, consciente,
que de celle qui se dégage des couches profondes, inconscientes.
D'où l'importance plus grande des interférences plus ou moins
conscientes allant du malade à l'analyste. C'est là un aspect du
problème thérapeutique que nous ne pouvons pas approfondir ici.
J'ai seulement tenu à le signaler.
Cela fait, comment pouvons-nous expliquer l'action bienfai-
sante de l'analyste ? Que fait-il pour réussir ces modifications dif-
ficiles entre toutes ? Eh bien, apparemment peu de chose, tout au
moins directement ! La plupart du temps il lui suffira de se main-
tenir dans l'attitude classiquement prescrite, qui. est celle d'une
neutralité bienveillante, et de laisser ainsi venir vers lui, afin de
les interpréter, les manifestations du transfert, car c'est unique-
ment d'elle qu'il délient son efficience. Dois-je rappeler ce qu'in-
diquent ces réactions de transfert ? Elles montrent, je schématise
bien entendu, que ce que le malade attend inconsciemment de l'ana-
lyste, c'est de retrouver principalement en lui l'appui qui lui a
fait défaut jadis au cours de son développement, manque ressenti
spécialement par le moi lorsqu'il s'agissait pour lui de réagir envers
les autres instances psychiques. Grâce au transfert, qui lorsqu'il
est positif pare l'analyste aux yeux de l'analysé de toutes les qua-
lités, de tous les pouvoirs, il retrouvera dans la situation analytique
cette aide précieuse.
Si le moi trouve dans cet appui tant de force, c'est qu'il y met:
inconsciemment bien plus : une preuve d'amour. L'intérêt, la bien-
veillance, les encouragements tacites, le calme et la constance que
46 S. NACHT

montre l'analyste pendant de longs mois, parfois des années, finis-


sent par apporter au malade une certitude dont son inconscient est
avide : celle d'être aimé. C'est dans celte illusion, mais qui pour
l'inconscient — on ne sait trop comment — est une certitude, c'est
dans cette satisfaction certes illusoire du besoin d'être enfin aimé
ou aimé à nouveau par le père ou la mère que le moi trouve le
meilleur réconfort. On ne saurait jamais assez insister sur le fait
que tout le développement du moi est en fonction des liens qui
l'unissent aux divers objets, notamment parentaux, ayant marqué
leurs investissements successifs et dans leur mode et dans leur
qualité.
Ces investissements ont-ils été assez heureux pour que la
sexualité évolue sans crainte, et assez satisfaisants pour éviter les
réactions si dangereuses de frustration, dont la plus nocive est le
détournement des forces agressives des voies de sublimation? C'est
qu'alors le moi a pu se sentir aimé, donc protégé et par conséquent
assez fort. Dans le cas contraire, lorsque l'enfant, à tort ou à raison
(ceci est une autre question), a manqué de celte certitude bienfai-
sante d'avoir l'amour protecteur de ses parents, le moi se sent
désarmé, faible devant la réalité autant que devant ses propres
besoins instinctifs. C'est dans son moi qu'il portera le plus la mar-
que de cette faiblesse.
C'est avant tout un remède à celte blessure que l'analyste peut
apporter. En ce faisant, le moi se consolidera et pourra prendre
un nouvel essort.
Je n'ai fait ici qu'évoquer le sens de ce processus dans ce qu'il
a de schématique ; nous savons tous combien, en réalité, il se révèle
infiniment plus complexe et difficile à résoudre, notamment lors-
que le moi se trouve placé en face de forces pulsionnelles particu-
lièrement violentes.
Il y a aussi le cas du transfert négatif qu'il faut coûte que
coûte résoudre ; il y a, à l'opposé, le cas de ceux qui ne peuvent
se contenter de ce que le transfert représente, c'est-à-dire une
transposition de situations préfigurées destinées à être liquidées.
Certains de ces malades veulent à tout prix, sciemment ou incons-
ciemment, obtenir de l'analyste satisfaction, réelle à leur besoin
d'amour. Il y a bien d'autres cas autrement difficiles ; nous ne
pouvons pas nous appesantir sur eux, sous peine de glisser dans le
domaine purement technique de la thérapeutique psychanalytique.
Revenons donc à notre sujet et admettons que nous nous trou-
vions maintenant en présence d'un moi libéré de ses réactions de
DU MOI EN THÉRAPEUTIQUE 47

défense névrotiques, suffisamment fortifié par l'analyse pour qu'il


puisse affronter crânement les besoins pulsionnels. Le moi amené
à ce point adoptera une nouvelle attitude à l'égard du ça : il ne
refoulera plus inconsidérément et brutalement toutes pulsions ; il
s'ouvrira par contre à leur accès et tâchera de se les approprier
afin de les transformer en vue de leur adaptation à la réalité exté-
rieure : c'est-à-dire satisfaire certaines d'entre elles, en sublimer
d'autres. Comment cette nouvelle élaboration des pulsions s'opè-
rera-t-elle par le moi ?
Le moi, plus évolué, certes, — sous l'influence du traitement,
— porte-t-il dorénavant en lui-même ses possibilités ? Est-il apte
à accomplir ce travail par lui-même ?
La plupart des psychanalystes ont tendance à le croire. Aussi,
une fois l'analyse du moi amenée à ce point, laissent-ils faire. Freud
lui-même, sans qu'il se soit exprimé sur ce point de façon explicite
(à ma connaissance tout au moins), semble accorder au moi la
faculté intrinsèque de ce travail de regroupement, d'assimilation,
de réorganisation En ces dernières années, Nunberg a étudié fort
bien la fonction de synthèse du moi, comme il l'appelle. Il serait
plus exact de dire synthèse en vue de l'adaptation au réel, car il
est évident qu'il s'opère toujours un certain regroupement pul-
sionnel, même si ce travail est fait par un moi faible et devait
aboutir à un processus névrotique ou psychotique. Nunberg, si
j'ai bien compris sa pensée, souhaiterait une intervention de l'ana-
lyste dans le but de favoriser ce travail de synthèse adaptée. Certes,
ce serait bien intéressant. Mais pouvons-nous le faire ? Ce n'est
évidemment pas par pure discrétion où respect du sacro-saint prin-
cipe de la liberté individuelle que la majorité des analystes
s'abstiennent de le faire. C'est bien plus par la force des choses
qu'ils adoptent cette attitude effacée. En vérité nous n'avons pas
de moyens directs pour agir dans ce sens. Notre travail thérapeu-
tique ne peut aller plus loin que d'amener le moi à ce qu'il puisse
s'en charger lui-même ; mais dans la plupart des cas, nous nous
voyons obligés d'attendre qu'il veuille bien, en quelque sorte, le
faire. Tout cela s'applique surtout à ce qui a trait à une action
directe exercée par l'analyste dans ce sens, car indirectement nous
nous livrons à ce travail constamment. Je veux dire par là que
nos interventions renferment implicitement une certaine directive
que le moi de l'analysé peut saisir. Souvent, d'ailleurs, il ne deman-
de pas mieux que de le faire. D'autre part, lorsque nous soumet-
tons sans cesse au moi, par notre travail thérapeutique, la confron-
tation de son inspiration névrotique avec la réalité, celle du passé
48 S. NACHT

auquel il s'accroche et du présent qu'il néglige, de ce fait, de vivre ;


lorsque tant de fois nous lui soulignons l'écart qui sépare ce qu'il
désire consciemment de ce qu'il réalise inconsciemment, durant
tout ce travail, nous sollicitons évidemment le moi dans un certain
sens, nous l'incitons à se. tourner vers ce qui est possible, conforme
à une adaptation saine à la vie. Encore faut-il que tous ces appels
trouvent une oreille attentive, autrement dit que nous ayons devant
nous un moi qui veuille bien s'en servir.
Il y a une autre action indirecte que l'analyse exerce sur le
moi : celle que subissent les associations affectives si particulières
qui conditionnent les complexes. Ces associations peuvent être
rapprochées des réflexes conditionnés décrits par Pavloff.
Au cours du traitement, et là encore grâce aux réactions de
transfert, ces associations finissent par se rompre ; l'arc de ces
réflexes conditionnés se brise et de ce fait les différents complexés
aussi.
Le moi y trouvera une nouvelle source de libération, de force
et aussi la possibilité de réformer d'autres liens associatifs — mais
ceux-là adaptés. Ainsi se réduit notamment le besoin de répétition
si caractéristique du processus névrotique.
Pouvons-nous plus dans cette voie ? Je ne le crois pas, tout
au moins dans l'état actuel de nos connaissances. C'est dans cette
lacune regrettable qu'il faudrait chercher la raison de certains
types d'échecs thérapeutiques. Souhaitons donc que notre savoir
s'enrichisse un jour afin de mieux comprendre, donc de mieux
faire. Peut-être saurons-nous mieux comprendre alors, par exem-
ple, deux types de cas également mystérieux qui s'observent par-
fois : le premier, celui de certains malades correctement analysés,
et même réanalysés souvent pendant des années et des années par
plusieurs analystes successivement et dont la névrose, en dépit de
tout, reste à peu de chose près sans changement. Il m'a semblé que,
dans certains de ces cas, la cause de l'échec se trouvait précisément
dans le fait que le moi se dérobait à cette réorganisation qui lui
incombait. Nous avons tous pu observer un deuxième type de mala-
des qui, au contraire, évoluent avec une rapidité déconcertante vers
la guérison, déconcertante parce que l'analyste, non seulement n'a
pas eu à intervenir, mais souvent n'a pas encore compris lui-
même de quoi il s'agissait, que ces malades sont déjà guéris. C'est
à propos des cas de cette espèce que l'on pourrait dire en para-
phrasant Ambroise Paré : « Je l'écoutai, Dieu le guarit ». Nul doute
que ce soit encore dans la structure du moi que nous trouverons
DU MOI EN THÉRAPEUTIQUE 49

l'explication de tels faits ; il y a toujours dans cette structure des


parties plus ou moins solides, des zones exemptes de conflits.
Comme dit H. Hartmann : c'est sur ces parcelles solides que nous
devons toujours nous appuyer lorsque nous entreprenons la tâche
du renforcement du moi, dont dépend la guérison. C'est ce que
j'ai essayé de faire ressortir principalement au cours de cet exposé.

BIBLIOGRAPHIE

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STERBA.
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50 S. NACHT

DISCUSSION
par J LEUBA

M. ODIER. — Ce problème du moi a une fâcheuse réputation


cirez les psychanalystes. Nous paraissons le redouter. Le mieux
serait d'aborder cette étude en toute simplicité, en apportant cha-
cun sa petite idée.
M. JONES expose l'attitude de l'école anglaise devant le pro-
blème de la genèse du moi. Il fait ressortir l'importance que l'on
accorde, à Londres, au mécanisme de la projection et il exprime le
regret de ce que M. Nacht n'ait pas fait à ce mécanisme la place
qu'il mérite.
M. DE SAUSSURE désire tout d'abord remercier nos amis d'An-
gleterre d'être venus en nombre, puis Nacht de son brillant exposé.
A propos de la formation du moi, Nacht a eu l'air de penser
qu'elle date de la phase anale. De nombre d'enfants, pourtant, on
voit qu'ils ne sont pas comblés, dans la phase orale, autant que
Nacht le dit ; témoin le drame du sevrage. Et cela montre que le
moi existe antérieurement à la phase anale.
Dans notre action thérapeutique il y a lieu de souligner notre
rôle éducatif. Car nous complétons, chez beaucoup de nos malades,
leur éducation sur certains faits relatifs à la sexualité, à ses moda-
lités, et nous les soulageons beaucoup en les renseignant. Il faut
tenir compte de ce côté de notre éducation. Ici, il ne s'agit pas
d'analyse, il s'agit d'enseigner des choses que le malade ne connaît
pas.
Nous pouvons aussi nous permettre des enseignements de ce
genre dans le. domaine de la formation du moi. Certains malades
n'acceptent pas une certaine relativité. Nous pouvons introduire,
sur le dévelopement du moi, des explications éducatives qui jouent
un rôle important. Théoriquement nous voudrions réduire l'analyse
à l'analyse du transfert et des résistances, alors que, pratiquement,
nous faisons plus, en en étant plus ou moins conscients. Mais il
serait précisément bon que nous en fussions bien conscients.
M. LOEWENSTEIN. — Je me permettrai d'exprimer à Nacht cer-
taines critiques portant -— c'est peut-être paradoxal — sur l'ex-
trême clarté de son exposé. M. Jones a souligné l'un des côtés négli-
gés par M. Nacht.- M. Nacht n'a vu qu'un aspect du moi, celui de
la connaissance du monde, et il l'a fait en partant de la compa-
raison de Freud avec la membrane perméable.
DU MOI EN THÉRAPEUTIQUE 51

Nous essayons, après une analyse, de nous faire une idée de ce


que nous avons vu. La fonction défensive ne nous apparaît alors
que comme une toute petite partie du moi. Ce que je reproche à
Nacht, c'est de n'avoir pas montré en quoi consiste le fait, pour le
moi, de parvenir à regarder avec des yeux d'adulte. A entendre
Nacht, les choses paraissent claires, trop claires. Tout le côté du moi
exempt de conflits qu'a décrit M. Hartmann dans un travail original
a été laissé de côté par Nacht, bien qu'il y ait fait allusion.
M. HARTMANN. — Le moi, selon M. Nacht, naîtrait du conflit,
par défense. Cette idée n'est pas entièrement juste. S'il est des
mécanismes de défense qui sont formés sur le mode des processus
instinctuels il en est aussi d'autres. Il faut en particulier tenir
compte de l'influence de la perception et de la motilité sur la for-
mation des mécanismes de défense.

d'un stade indifférencié.


Avant la séparation du ça et du moi il est préférable de parler

Le principe de réalité serait prévalent sur la synthèse, selon


M. Nacht. Si l'on veut établir un ordre hiérarchique de ces fonc-
tions, on est bien obligé d'admettre une prévalence de la synthèse
sur l'adaptation au inonde extérieur.
M. LAFORGUE. — Nacht s'est fort bien acquitté de sa tâche,
extrêmement difficile. Je trouve que la clarté de l'exposé de Nacht
est une de ses principales qualités, parce que ce problème du moi
est un des plus difficiles à exposer.
Je suis d'accord avec le Dr Jones, qui a reproché à Nacht de
n'avoir pas fait à l'introjection la part qu'elle mérite. En dehors
de cela, je ne vois pas ce que l'on pourrait ajouter à cet exposé si
complet, si ce n'est la notion de l'angoisse, qui a été escamotée et
qu'il y aurait lieu d'introduire pour compléter l'exposé.
Mme MARIE BONAPARTE. — En écoutant la discussion, je me
disais qu'il y a dans la notion du moi quelque chose de primordial.
J'en parlais récemment à Freud à propos de son chien, et j'en
étais venue à dire qu'on sent son moi personnel. C'est ainsi que
Topsy, quand elle se réveille, retrouve immédiatement son moi.
Et c'est là un moi primordial qui échappe à toute définition.
M. LAGACHE. — Le travail de M. Nacht, qui envisage dans son
ensemble l'analyse de l' « ego », soulève plus de problèmes que
l'état des connaissances ne permet d'en résoudre, et ces problèmes,
en dépit des encouragements de notre président, sont des plus
compliqués. En voici quelques-uns :
52 S. NACHT

1° — Le langage est une première source de difficultés. L'usage


des pronoms personnels, surtout des pronoms de la première per-
sonne, pèse sur les problèmes de la personnalité. On discute pour
savoir s'il faui dire le « moi » ou le « je », si le « moi » et le « je »
désignent des instances différentes. On ne s'avise pas assez que le
langage est pour le psychologue tantôt un guide, lorsque les réalités
psychiques étudiées sont d'ordre culturel, et tantôt un obstacle,
lorsqu'elles sont présociales, comme c'est le cas de la conscience
en tant que telle.
2° — Une autre difficulté tient à ce que l'on met sur le même
plan le ça, le moi et le surmoi et qu'on les considère comme les
trois « institutions » de la personnalité. Or, en première analyse,
ces trois notions ne sont pas homogènes : le moi existe pour la
psychologie traditionnelle et pour la conscience psychologique pré-
scientifique ; il n'est pas l'objet d'un concept scientifique que nous
puissions définir à notre gré; le ça et le surmoi ne sont pas de
pures « découvertes », ce sont des entités construites par Freud
pour rendre compte de ses découvertes. C'est une question, de
savoir quelle valeur « existentielle » il faut leur accorder.
3° — Dans le problème de la formation du moi, les psychana-
lystes ont le plus grand avantage à ne pas négliger les travaux des
généticiens. Certaines conceptions de la formation de la person-
nalité consciente sont parallèles à la conception psychanalytique :
pour Ch. Blondel, pour Wallon, l'individu élabore sa person-
nalité consciente en se détournant de la cinesthésie (Blondel) aux
dépens de l'intéroceptivité (Wallon) ; en termes psychanalytiques,
par un processus de défense qui oppose l'ego et l'image extérieure
du corps à l'inconscient et à l'intérieur du corps. Ce que les géné-
ticiens étudient surtout, c'est le travail de clivage au terme duquel
l'ego et l'alter ego sont distingués. Les étapes intermédiaires —
confusion de l'ego et de l'alter ego, intégration par l'ego des deux
pôles de la situation (jalousie-sympathie), personnalités compo-
sites ou interchangeables — sont particulièrement utiles dans
l'analyse des identifications.
4°— On parle beaucoup du rôle de l'introjection dans la for-
mation de l'ego. Les mécanismes de projection jouent un rôle fort
important aussi dans la représentation que la personne se fait
d'elle-même en prenant appui sur l'image extéroceptive du corps
propre, sur le « double ».
5° — Cela amène à poser la question des rapports de la
conscience et de l'ego. La psychanalyse laisse dans l'ombre cette
DU MOI EN THÉRAPEUTIQUE 53

question, qui est pourtant fort importante au double point de vue


théorique et pratique. Une étude descriptive du travail analytique
ne tournerait-elle pas autour de la « prise de conscience » ? On
confond généralement la conscience et le moi, bien qu'à l'origine la
conscience n'ait certainement pas la structure du moi, si l'on entend
par là la forme de la première personne. Au cours du développe-
ment, la personne arrive à se représenter elle-même en tant qu'être
vivant dans le monde et distinct des autres êtres. L'ego apparaît
ainsi comme un objet créé par la conscience. Le fait que cette
conscience nous apparaît toujours avec la forme de la première
personne est en partie un fait de langage, je exprimant l'unité et
le sens retardé de la conscience, en partie un fait psychologique,
je imposant à la conscience un reflet de l'unité de la personne ; et
c'est là un envoûtement auquel il est difficile d'échapper.
Mme MORGENSTERN. — J'aurais aimé dire un mot relatif à la
notion du moi menacé dans son intégrité. C'est alors qu'il se
retrouve le mieux, et c'est dans ces états de menace que l'on peut
aussi le mieux l'étudier. On le voit bien dans ces états de déper-
sonnalisation, quand le malade est pris entre son ça, son surmoi
et son moi. Il se retrouve après cette désagrégation.
M. GLOVER se montre sceptique quant à l'utilité de ces discus-
sions sur un sujet si vaste qu'il est impossible de l'embrasser tout
entier.
M. ODIER rectifie en deux mots une petite erreur d'interpré-
tation de M. Lagache : il n'a pas dit que le problème fût facile,
mais que, devant ce difficile problème, il ne fallait pas craindre
d'apporter chacun sa petite idée, si modeste qu'on la jugeât. C'est
cela qui lui semble si utile dans ces discusisons générales, et c'est
pourquoi il ne partage pas la conclusion de M. Glover.
M. Odier clôt la discussion en adressant à Mme Marie Bona-
parte les remerciements de tous pour son large accueil et pour
le bon esprit qu'elle fait rayonner dans les rapports des groupes
parisien et londonien.
Batrachomomyachie
Document pour la deffense
et illustration du thème oedipien
recueilli par
J. LEUBA

Tritons, crapauds, grenouilles,


Préparez-vous à mourir.
Pas un de nous bredouille
Ne s'apprête à revenir.
Il faut dans la bataille
Affronter les entailles.
Nous t'alons,
Triton.
X... (1)

D'aussi loin qu'il me souvienne, j'ai toujours éprouvé pour les


crapauds une tendresse singulière. Leurs yeux pailletés d'or sont,
avec ceux des sépias et des pieuvres, les plus beaux de la création.
Et peut-on concevoir quelque chose de plus pur que la goutte de
son flûte semée, les nuits -d'été, par le crapaud sonneur ou le ven-
triloque crapaud' accoucheur ? Et puis, pourquoi se chercher des
raisons ? Je les aime parce qu'ils sont eux et parce que je leur dois
mes plus décisives émotions, au seuil de mon adolescence.
Si mon tour d'esprit m'inclinait à accorder une valeur aux
fétiches, j'élirais mascotte le crapaud qui est sur ma table de tra-
vail. C'est un crapaud qui s'était égaré dans une chambre de
chauffe. Tapi dans un obscur recoin, il a été asphyxié par l'air trop
sec et s'est momifié dans une attitude de repos si naturelle qu'on

(1) « La Batrachomachie », dans le chansonnier du « Club des Amis de la


Nature », à N...
56 J. LEUBA

le pourrait croire vivant, n'était le léger enfoncement de l'oeil sous


l'auvent de l'orbite, découvrant un croissant de paupière nacrée.
Je l'ai mendié sous prétexte de lui redresser les mains, sans doute
rebroussées par une poussée des pattes postérieures au moment de
son agonie. Il a l'air d'un estropié. Mais je me suis tout de suite
habitué à le voir ainsi, tout de même que nous avions fini par ne
plus voir la main mutilée de notre père.
Oui, il avait eu la main gauche emportée par l'explosion d'un
fusil en tirant sur un aigle. Un habile chirurgien lui avait miracu-
leusement conservé les deux derniers doigts. Il s'en servait avec
une telle adresse que seuls ceux qui le voyaient pour la première
fois remarquaient la difformité.
Cette espèce de palette bosselée, terminée par deux doigts qui
paraissaient démesurément longs, lui faisait même usage qu'une
main entière, même dans ses travaux de jardinage. Je me rappelle
comme, tout petit, j'étais émerveillé de sa force d'Hercule, quand,
installant dans le jardin une pièce d'eau pour des plantes aquati-
ques, il mettait en place de gros blocs de gneiss.
C'est penché sur cette mare, créée des mains de mon père,
que j'ai passé les heures les plus riches, vécu les émois les plus
intenses de ma seconde enfance. Avec mon frère aîné, je l'avais
peuplée de toute la faune aquatique empruntée aux étangs du pays
et j'y regardais à loisir vivre les batraciens et les insectes. A dix
ans, ils m'avaient livré tous leurs secrets. J'avais épié, palpitant,
les cérémonies des pariades, le miracle des métamorphoses. Je
connaissais dans leurs moindres détails les invites des tritons à leur
femelle, la chaste approche du couple lorsque, tète bêche et côte
à côte, le mâle en riche tenue de noces, tous deux la queue vibrante
repliée sur les flancs, s'accomplissait le mystère de la fécondation.
J'avais trouvé dans la bibliothèque de mon père l'explication
de tout ce que je n'avais pas compris tout seul. Cela dérangeait
parfois la petite idée que je m'étais faite. J'avais ainsi lu, et ce
m'avait été un grand apaisement, comment les lèvres du cloaque de
la femelle cueillent le sac à germes déposé sous son nez par son mari.
Cette manière de faire me semblait préférable à toute autre.
En mai, je faisais des expéditions lointaines à la ferme des
« Mouilles », à une petite lieue de la maison, vers une mare d'eau
croupissante sous une croûte de lenmas, opale sertie de hauts
sapins. Tous les crapauds de la région s'y rendaient pour la ponte.
Ils y venaient par centaines. De partout des couples formés en
cours de route, au hasard des rencontres, se hâtaient vers l'eau
BATRACHOMOMYACHIE 57

pour déposer leur double chapelet d'oeufs noirs, d'un brun si chaud
dans un rais de soleil.
Ces couples m'étaient familiers, de vastes femelles ventripo-
tentes trimballant sur leur dos leur mâle sans vergogne. Je les
trouvais un peu grotesques, mais je m'irritais surtout de voir les
mâles enfoncer leurs poings, avec ce ridicule pouce de circons-
tance, sous les bras de "leur épouse. A quoi est-ce que ça ressem-
blait, de se faire ainsi trimballer ? Et pourquoi serraient-ils si fort?
Je ne me privais pas de les arracher à leur moelleux coussin, aux
flancs rebondis. Sous prétexte d'estimer la force de leurs biceps,
bien sûr, en réalité pour l'émoi terrible et délicieux de les arracher
à leur femelle et de les voir s'y réinstaller aussitôt. Dans leur pré-
cipitation ils s'agrippaient n'importe comment, pour gagner peu
à peu la position de choix si quelque rival leur en laissait le loisir.
Car les mâles inemployés étaient légion et c'était un jeu magni-
fique d'en réunir plusieurs autour d'une femelle libérée. Ils étaient
frénétiques et la prise de possession se faisait en conséquence. Ils
l'empoignaient n'importe où, n'importe comment, enfonçant leur
onglet dans toute partie demeurée libre sous la grappe des escala-
deurs.
Lors d'une de mes expéditions aux « Mouilles », j'avais aperçu,
flottant à la surface de l'étang, un de ces groupes compacts. Le
premier mâle installé, dérangé sans doute au moment de la prise
de possession, avait enfoncé ses onglets en avant des bras, à la nais-
sance du cou, le menton collé sur le large museau de la femelle.
Il n'avait pas changé sa prise, crainte sans doute d'être supplanté
en se déplaçant. Un autre, cuisses pendantes, enserrait la tète de
la femelle par dessous, menton contre menton. Dans ses efforts de
rétablissement pour se hisser sur le dos de la femelle, il ramenait
à tout moment d'un coup de reins ses cuisses vers le haut et déco-
chait des ruades à son rival, lui retroussant les paupières. Trois
autres mâles s'agrippaient aux flancs, les poings enfoncés comme
en un polochon, ou s'empoignaient mutuellement. C'était somp-
tueusement infect.
Ramenant sur l'herbe du bord l'invergogneux paquet, — je
jure qu'à ce moment-là j'étais uniquement occupé par l'observa-
tion désintéressée du phénomène, — j'ai l'impression que les pattes
de la femelle sont flasques. Ces bougres-là, entre tous, sont bien
capables de l'avoir étouffée. Je détache un à un les mâles et libère
la martyre. Elle est flasque, morte.
Un gros démon de mâle, habillé de toile goudronnée, revient
58 J. LEUBA

sur elle, s'y installe d'un bond. Je n'ai pas compris ce qui s'est
passé ni comment un naturaliste aussi aguerri que je l'étais à onze
ans a pu se départir de la sérénité qui est de mise dans l'observa-
tion impartiale des faits. Je me sentis tout entier soulevé par une
vague de fureur assassine, arrachai à la poignée ce mâle sacrilège
et le projetai brutalement à la surface de l'eau pour l'y écrabouiller.

Est-ce que cet imbécile ne s'avise pas d'en claquer sur le coup?
Me voilà tout abruti de le voir gisant à la surface de l'eau, le dos
incurvé en coquille, les membres collés au corps, paumes implo-
rantes. Son ventre en papier de verre, bombé vers l'azur, est fleuri
de petits lemnas or vert. Il a déjà l'air moisi. Je me prends à dire,
sataniquement : « Qu'il est mignon; avec son petit jardin sur le
ventre! »
Me voilà frais, tout seul avec mon assassinat. J'en suis boule-
versé, mais me donne aussitôt des raisons, cherchant à établir là
juste part des responsabilités. Non et non, ce n'était pas prémédité:
indignation légitime devant un sacrilège. Et puis enfin, ce dégoû-
tant outrepassait les limites de l'obscénité permise. En outre il va
empoisonner la mare et faire crever les têtards.
Tous les arguments se valaient pour me prouver que mon crime
ne tirait pas à conséquence. Aucun n'avait le pouvoir de redonner
de l'assurance à mes jambes flageolantes.
Je me le représentais gonflé à l'instar de la femelle étouffée,
bouffi, marbré de lividités, comme ce noyé que mon frère aîné
avait vu retirer de la Marne, le chef couronné de charas et de
potamogetons inglorieux. Il ne tarissait pas de quolibets style cara-
bin sur « ce macchabée qui avait dû mariner au moins deux mois
au jus, puisque l'épiderme de ses mains était restée, comme des
gants que l'on quitte, aux mains des repêcheurs ».
Toutes sortes de pensées plus ou moins raisonnables se met-
tent à défiler dans ma" tête et, de fil en aiguille, je vois ressurgir
un champignon bizarre que j'avais aperçu (je pouvais avoir trois
ou quatre ans) dans un coin de la bibliothèque, piqué comme une
fleur dans un verre vide. Il ne m'avait pas échappé que mon père
eût cherché à le dissimuler — il a toujours été d'une incroyable
pudibonderie. J'avais cependant réussi à le voir de tout près (pour-
quoi faire tant de mystère autour d'un champignon, s'il vous
plaît ?). Il commençait à se décomposer et avait une odeur infecte.
Plus tard, j'avais reconnu son image sur des planches de cham-
pignons peintes par mon père et recherché ce qu'il pouvait avoir
de si mystérieux. Il n'avait rien du tout de mystérieux, à preuve
BATRACHOMOMYACHIE 59

qu'il avait un nom: il s'appelait phallus impudicus, c'était écrit


dessous. Drôle de nom pour une vulgaire morille.
Vous expliquerez ça comme vous voudrez : j'ai toujours dû
faire un effort pour retenir les noms des champignons et pour m'y
intéresser. Celui-là m'avait frappé parce que mon père en avait fait
mystère, c'est sûrement pour cela que j'ai retenu son nom.
Tout ça n'a aucun rapport.
Donc, je pensais à ce crapaud qui allait se décomposer et sen-
tir mauvais, sans compter qu'il pouvait empoisonner les têtards.
« Les macchabées mal entretenus, dit mon frère le carabin, appel-
lent le quolibet. Quand ils ont un complet de sapin et des messieurs
en bâton de jus autour, tout le monde lève son chapeau avec com-
ponction et leur fait une conduite pleine de dignité ». Je ne veux
pas que les promeneurs du dimanche puissent faire des quolibets
sur mon crapaud. Je vais lui donner sépulture décente aux côtés
de sa crapaude, sous l'abri tutélaire du grand sapin, au bout de
l'étang. La mousse y est épaisse. Il y sera dignement mis en terre
par un cortège de nécrophores en livrée de gala et de staphylins
odorants, voilà.
Je me munis donc d'une branche morte, pas fier du tout, mais
suffisamment distrait de mon horrible remords par les apprêts de
la sépulture. Je me penche au bord de la mare pour y ramener
mon mort. Naturellement, je glisse dans la vase et, reprenant brus-
quement mon équilibre d'un coup de reins et' d'un balancement
des bras, je m'envoie le bout de la branche morte en pleine figure.
J'ai tout le côté droit du visage balafré, de la tempe au menton,
et la paupière éraflée. Pour un peu je me crevais l'oeil.
Cette heureuse diversion m'apporte une détente. Tu vois d'ici
la rigolade de la chouette famille si lu t'étais étalé de tout ton
long dans la vase Je me mets à rire tout seul en imaginant le
!

tableau de pauvre moi rentrant à la maison trempé des pieds à


la tête, des paquets de vase et de lemnas collés à mes jambes nues
et le front couronné de conferves.
C'est donc assez guilleret que j'allonge la branche vers le
macchabée pour le ramener à moi. A peine lui ai-je chatouillé le
ventre qu'il se retourne tout soudain et nage précipitamment vers
le fond, faisant des crochets du plus haut comique et brassant la
vase bleue pour se dissimuler à mes yeux.
De ma vie je ne rirai avec une telle plénitude de joie. Dieux
bons, que la vie était belle et mon crapaud adorable. Toutes choses
60 J. LEUBA

prenaient un sens définitif et magnifique. Et peintes des plus riantes


couleurs. Les sinistres sapins avaient perdu leur austérité redou-
table et je ne me demandais plus pourquoi des gens éprouvent le
besoin de planter devant leur maison ces personnages inconsolables.
On pouvait désormais, sans irrévérence, tirer leur barbe de lichen
et s'en faire des moustaches, ils entendaient la plaisanterie.
J'avais envie de faire mille galipettes, de gambader comme un
ouistiti dans les ramures. Cher vieux pendard de crapaud, cra-
paud de mon coeur, tu m'as eu, sacré farceur ! Cette mystification
était impayable. On pouvait vraiment aimer de tendresse.un cra-
paud de mon coeur, tu m'as eu, sacré farceur Cette mystification
!

des crapauds, dans la gouille du jardin que nous appelions grandio-


sement « l'étang ». La place légitime de mon crapaud était là, à
lui marquée par le destin.
J'avais repéré le nuage de vase soulevé au dernier crochet, et
je savais bien que c'était là que je le trouverais, coiffé de limon
fin. J'ai le bras beaucoup trop court pour l'atteindre, mais j'ai là
rallonge du râteau de bois que j'emporte dans mes expéditions
pour pêcher dans les fonds vaseux. Je n'ai donc aucune peine à
ramener au bord mon facétieux pince-sans-rire.
A cet instant je l'ai vraiment chéri de ne s'être pas bêtement
laissé occire. Je ne suis plus très sûr de ne lui avoir pas demandé
pardon de mes violences ; il n'importe. Mais je sais bien que je
lui ai tenu des discours à l'oreille, truffés d'épithètes qui ne liraient
pas à conséquence, car enfin, s'il s'était conduit comme le dernier
des derniers, il avait eu la magnanimité de me sauver des peines
éternelles.
On est tout seul, n'est-ce pas, devant un crime aussi abomi-
nable. A qui le confier sans perdre la face ? En faire l'aveu, c'était
courir au-devant du déshonneur sans rachat. Le raconter- à mon
père ? Il était le dernier être au monde à qui je pusse le dire. Il
n'aurait rien répondu et son hochement de tête désapprobateur
(« Je me demande d'où diable j'ai sorti ces chenapans ») m'aurait
!

définitivement accablé. Je ne pouvais pas supporter sa désappro-


bation.
A ma mère ? Elle n'aurait rien dit non plus. Les rares fois
où je m'étais aventuré à lui faire des confidences pesantes, elle
s'était dandinée sur sa chaise, passant d'une fesse sur l'autre
comme pour se raffermir dans sa dignité (où sa dignité allait-elle
se nicher ?), avec un air embarrassé et renfrogné qui en disait
plus long qu'elle n'en pouvait proférer. Et puis je n'approuvais
BATRACHOMOMYACHIE 61

pas du tout sa hargne contre' les chenilles, les larves et tous ani-
maux rampants. Elle eût été parfaitement capable de me dire
que c'était bien fait pour ce dégoûtant.
Non, non, il valait mieux régler l'affaire entre nous, de toute
évidence. Accroupi au bord de l'étang, les pieds dans la vase et
le nez dans un thyrse de lysimaque, je le tenais à pleine main,
tout près de ma bouche, le pouce sur le sternum. Je faisais les
demandes et les réponses en appuyant du pouce pour obtenir ses
approbations gutturales. Et puis je m'essayai à l'imiter et j'y
réussis à merveille. Je gloussais dans son oreille et il me répon-
dait. Nous faisions un duo ravissant. Bref, nous sommes rentrés
à la maison copains comme on ne peut l'être, plus, lui conforta-
blement installé dans une vieille boîte à lait tapissée d'herbe mouil-
lée et moi tout heureux d'entendre le bidon résonner de sa voix
rauque. Parole, il avait d'attendrissantes tonalités musicales.
Pour sceller notre accord définitif et qu'il fût tout à fait à
l'aise dans mon
étang, je lui donnai une femelle en ponte. Elle
était occupée par un petit freluquet maigrichon, vigousse et rous-
péteur en diable. Il commença par m'asperger le visage d'un long
jet d'urine claire. J'étais habitué à ces facéties et j'entends fort
bien, moi aussi, la plaisanterie. Ça me faisait chagrin, bien sûr, de
l'arracher à ses délices, mais ce galopin faisait vraiment figure
d'usurpateur, à côté du roi des. crapauds. Sans tenir compte de ses
ruades ni de ses protestations urinaires, je le portai loin, loin, au
bas de la vigne qui jouxtait le jardin, sous l'humide abri d'une
touffe de rhubarbe. Chemin faisant, j'abondais en justifications
inconsistantes et péremptoires : c'était comme ça parce que c'était
comme ça, s'pas, et ça ne pouvait être autrement. Les grandes
personnes n'étaient pas rigoureusement tenues de donner des
explications aux enfants, s'pas. Bref, il devait aller gagner sa vie
ailleurs. Au surplus, il n'était qu'un... un... enfin quoi, un... oui,
parfaitement. Je butais sur le choix de l'épithète. Il me venait sur
la langue des mots indifférents, dénichés dans un livre de géomé-
trie : parallélépipède, pinacoïde, cône tronqué. Cône tronqué !

Crevant ! Ce quolibet me parut d'une cocasserie impayable et mer-


veilleusement adéquat à son périprocte abrégé. Ça lui allait comme
un gant. Eh oui, parbleu, un cône tronqué, voilà ce qu'il était,
moins que rien, un insignifiant petit foutriquet d'anoure, indigne,
avec son grotesque croupion de crapaud croupissant accroupi, de
faire figure dans l'aristocratie des urodèles, sous la haute égide du
roi des crapauds.
Et voilà pour lui, c'était irréfutable.
62 J. LEUBA

Je revins à l'étang avec des sentiments assez mélangés. Au


fond, je n'avais pas été tendre pour le foutriquet. Tant pis pour
lui, il n'avait qu'à se tenir à sa place. A quoi est-ce que ça ressem-
blait, cet avorton sur cette royale épouse ?
Il n'y avait pas à tortiller, c'était comme ça et ça ne pouvait
pas être autrement. Et c'était très bien ainsi, puisque ça finissait
comme dans les contes de fées : ils' se marièrent, ils furent heureux
et ils eurent des tas d'enfants. La reine brodait ses guirlandes
d'oeufs entre les hampes strictes des typhas, aux écouvillons four-
rés de loutre. Le cèdre de l'Hymalaya déployait sur l'étang le dais
protecteur de son grand bras. Tout était bien qui finissait bien.

INQUIÉTUDES

Ce n'était pas du tout fini. J'étais continuellement tracassé


par le crapaud. Il y avait dans toute cette histoire quelque chose
qui n'était pas régulier. J'avais le sentiment que mon père se
retirait de moi. Il ne m'appelait plus « mon rat » comme à l'accou-
tumée, quand au jardin je m'affairais à ses côtés. J'aimais tant y
travailler avec lui. Mille univers s'offraient à mon avidité et j'appre-
nais constamment de nouvelles choses de lui, rien qu'à le regarder
faire. Tout en s'activant à sa besogne, il ne laissait pas de marquer
qu'il ressentait avec plaisir à ses côtés mon zèle empressé. Tandis
qu'il secourait un massif de pavots malmenés par une pluie d'orage,
il me demandait tout à coup, d'une voix de tête qui faisait ma joie:
« Chatatiosse, vératiosse, ratatipatéosse ? » Et je répondais de ma
voix de chapelle Sixtine, que je cherchais à ;faire monter, sépul-
crale, de mes talons : « Chataosse, vernaosse, ratapatéosse ».
J'avais mis très longtemps à comprendre ces vocables dont je
n'avais jamais pensé qu'ils pussent avoir un sens. Je les entendais
et les redisais comme on entend des phrases rituelles et comme
on fait des répons. Le ratapatéosse surtout me ravissait d'aise.
Parfois, c'était moi qui prenais l'initiative et je demandais,
à la cantonade : « Samson était un homme très fort. Il devait sa
force à...?? ». Mon père faisait semblant de n'avoir pas entendu,
et tout à coup, au moment où je m'y attendais le moins, la réponse
m'arrivait tout près, dans l'oreille : « Ses ch'veueueueux, M'sieu ».
Et de rire dans sa moustache, car il entendait la malice, ayant le
haut du crâne poli comme un pommeau de rampe d'escalier. Dans
ces moments-là nous faisions un duo à l'unisson parfait.
A la vérité, c'était moi qui me retirais. J'étais, incroyablement
BATRACHOMOMYACHIE 84

distrait, faisant tout de travers et sans entrain. Je ne m'arrachais


que de mauvaise grâce à mes lectures. Couché en sphynx'sur la
peau de mouton marron, sous l'abri de la vaste table de la biblio-
thèque, je dévorais les oeuvres complètes de Buffon, et Réaumur
et Figuier, cherchant et réfléchissant à, des choses. Savais-je moi-
même à quoi ? Le comble, c'était d'être abreuvé des sarcasmes
de mon frère benjamin. Mon père riait, le plus souvent, de mes
impairs. M'envoyait-il à la recherche de son sécateur, qu'il égarait
dans tous les coins, je le hélais au fond du jardin, de la porte de
la remise : « Papa, c'est le râteau pu la bêche que tu veux ?» Ma
petite gouape de frère s'emparait aussitôt de l'incident, le montait
en épingle et concluait sarcastiquement : « C'est comme ça, les
savants, c'est distrait ». Et moi j'aurais tué ma petite sale bête
de frère avec le plus grand plaisir.
Je finis par trouver ce qui me tracassait. Ce n'était peut-être
pas tout à fait ça, mais le problème s'imposait à mon esprit avec
une clarté lumineuse. Il ouvrait un champ d'expériences illimité.
Du coup je reprenais pied et m'installais dans une nouvelle marotte.
Il s'agissait de découvrir le truc de la coquille. Oui, le truc
du crapaud qui fait le mort, le ventre en l'air, en rentrant le dos.
Etait-ce une ruse de mon crapaud à moi ou bien tous y étaient-ils
habiles ?
C'était au milieu des vacances d'été. Le roi et la reine vaga-
bondaient dans le jardin, chacun de son côté. Je les rencontrais
rarement. Les têtards grouillaient au fond de l'étang. On voyait
déjà poindre le petit bourgeon des pattes nageuses, à la naissance
de la queue, La première série d'expériences devait tout naturel-
lement porter sur les enfants crapauds. Connaissaient-ils le truc ?
J'ai honte de le dire : j'avais le sentiment que l'expérience ne
s'imposait pas, puisque les têtards ne pouvaient en aucune façon
cambrer l'olive replète de leur mailloche. Mon démon me disait
d'essayer, j'essayai. Le premier que je pêchai dans le creux de
ma main-était d'un beau brun tête de nègre sur le dos. Après avoir
bien gigoté, il s'immobilisa le ventre en l'air, petite panse tendue,
nacrée, où transparaissait l'intestin, enroulé comme un tube de
baromètre anaéroïde.
Je le laisse choir dans l'eau du plus haut que je puis. Il coule
à pic jusqu'à mi-profondeur, puis nage précipitamment sous l'abri
des calthas.
Le suivant, je le projette vivement à la surface. Il coule aussi
à pic et atterrit sur le ventre. Quand je veux le reprendre, il
64 J. LEUBA

m'échappe. Eh, eh Ça devient très intéressant. Un peu plus fort


! !

C'est là que les choses commencèrent de se gâter : le suivant en


creva, et je l'offris en pâture aux monstrueux crochets digéreurs
d'une larve de dytique. J'assistai tendu, le coeur battant, à la lente
digestion qui se faisait sous mes yeux. Je ne sais plus, du tout
quelles atroces pensées m'agitaient alors, mais je devais avoir un
visage singulièrement tourmenté, car mon père me dit : « Est-ce
que tu n'as rien de mieux à faire que de te fatiguer à rester des
heures la tête en bas ? Va regarder la tête que tu as ».
C'est donc que je commençais à éveiller des soupçons. Je
tenais pourtant essentiellement à voir le truc. Plus de crapauds
vulgaires, tous égaillés dans le jardin. Mais il y avait des crapauds
sonneurs. Avec ceux là, le truc réussissait presque à tout coup.
Je m'excitais énormément à répéter l'expérience et je me sentais
constamment dans les affres du meurtre côtoyé.
Un événement fortuit vint me détourner des crapauds. Un
camarade de collège avait reçu d'un vieil ami entomologiste quel-
ques Carrausius, ces longs orthoptères semblables à des phasmes,
dont le corps grêle et les longues pattes miment des tiges végétales.
Il me lit cadeau de l'un d'eux. Il fut aussitôt installé dans un grand
bocal, sur un bouquet de lierre. Je ne me lassais pas de montrer
à tout venant comme, brusquement saisi ou heurté, l'insecte se
laissait choir, toutes les pattes collées au corps, en prenant l'aspect
d'une brindille. Cet état de catalepsie me mettait chaque fois dans
un ravissement sans nom.
L'intérêt pour le Carrausius lit un bond quand il commença
de pondre ses oeufs non fécondés. Le mystère de la parthénogenèse
s'offrait à mes cogitations. Ce n'était pas chose de peu. Ce qui
m'intéressait désormais, ce n'était plus le coup de fouet du long
abdomen de la femelle vierge, accompagné du petit bruit de l'urne
brune, à couvercle d'or, projeté contre la paroi du bocal. Ce n'était
pas non plus la naissance des petits, tout menus, qui déambulaient,
sitôt secs, avec leur urne vide collée au derrière. J'avais vu cela
des centaines de fois, car cette femelle était une véritable mitrail-
leuse à oeufs, et cela ne m'apprenait rien de plus que ce que je
voyais. Non, ce qui me fascinait, c'était l'attente d'un mâle, car je
savais qu'il en apparaissait de temps à autre. Celui-là, je l'atten-
dais au tournant, et on verrait bien s'il connaissait le truc de la
catalepsie.
J'en fus pour mon attente. Des centaines d'oeufs recueillis,
triés par dimensions (je savais que les mâles étaient minuscules
BATRACHOMOMYACHIE 65

et je mettais à part les tout petits oeufs), soigneusement installés


dans des cristallisoirs, pas un mâle ne surgit. J'étais refait encore
un coup, de toute évidence.
La catalepsie me trottait sans répit dans la tête. Je m'adressai
au « cordonnier », petit coléoptère de miteuse tenue que je ren-
contrais fréquemment dans les allées du jardin. Mis sur le dos, il
rentrait ses courtes pattes dans les gaines du thorax, tout pareil
à un bout d'écorce, puis faisait saillir l'articulation du thorax à
l'abdomen. D'une brusque détente, avec un tac sec, il sautait
comme un ressort et retombait sur le sol. S'il arrivait sur le ventre,
il déployait ses pattes et filait prestement. Sur le dos, il recom-
mençait jusqu'à réussite. Le diable, c'est que je ne pouvais pas
faire la différence entre le mâle et la femelle, et c'était le truc du
mâle qui m'intéressait.
J'eus alors une idée simplement géniale : si j'essayais avec
mes lapins. Ce qui m'avait donné cette idée, c'était d'avoir vu, un
jour, un lapin « étonné ». Je dis étonné, il m'avait paru tel, pour
avoir été déposé un peu brusquement sur le dos, au fond de la
huche dont il avait réussi à s'échapper.
Je prends Couni, le gros mâle des Flandres qui achevait ses
pâmes eu épileptant à l'a renverse, sa quiquette en l'air, après
avoir sailli les lapines que nous lui donnions. Qu'il était lourd, et
quelles ruades. La chose se passait dans la remise. J'avais roulé
en son milieu le gros billot sur lequel nous débitions les branches
coupées. Il était un peu creusé en cuvette. Je soulève mon Couni
au-dessus de ma tête, non sans une certaine acrimonie, car le bou-
gre donnait de violents coups de reins et me griffait en ruant, et
je le plaque vivement, mais sans violence, sur le dos. Il était trop
long pour la largeur du billot et sa tète dépassait le bord.
O miracle, voilà mon Couni en catalepsie Les yeux fous,
!

exorbités, il regarde fixement le vide. Il gît les quatre pattes roides,


la queue rabattue sur ses bourses flétries. Je goûte une âpre joie
de le posséder à merci. Comme c'est malin d'ironiser sur les pâmes,
quand la pâme n'est qu'une vulgaire catalepsie !

Je le mignotais bien gentiment, lui faisais des papouilles sur


le ventre, avec mille compliments de sa fourrure. Je le baisais sur
le museau, déplaçais ses pattes. Elles restaient dans la position que
je leur imposais. IL fallait bien se rendre compte, n'est-ce pas. Il
avait l'abandon et la plasticité d'un lapin de cire.
L'expérience était probante.
Il n'était pas content, mon Couni, quand je le remis dans sa
66 J. LEUBA

cage. Toc et tsi, il tapa du pied en grognant et pissa en l'air comme


il se devait. Je l'aimais mieux ainsi. Il y avait de quoi être humilié
pour lui et, au fond, je le préférais rouspéteur ; c'était plus digne.
Les choses devenaient de moins en moins louches.
Au fait, cela n'apparaît pas à première vue. Qu'ai-je à m'occu-
per de catalepsie ? Tant pis, je me suis mis à dire tout ce qui me
passait par la tête, ça s'est trouvé comme ça, je le laisse.
La catalepsie continuait de me turlupiner. J'avais trouvé dans
de vieux almanachs des histoires passablement horrifiantes de gens
qui pouvaient rester raides pendant des jours et des jours, dor-
mant d'un sommeil d'où l'on ne pouvait les tirer. Et des histoires
d'hommes que l'on allait enterrer vivants et qui se réveillaient tout
juste au bon moment. J'avais entendu dire par M. Labrousse, un
vieil antiquaire qui venait tous les samedis soirs déguster un
cognac, — il était fort disert et racontait beaucoup de choses éton-
nantes, — que nombre de gens étaient hantés par la crainte d'être
enterrés vivants et faisaient promettre qu'on leur ouvrît les veines
quand ils seraient morts, afin d'être bien sûrs de ne pas se réveiller
morts. Tout cela me paraissait saugrenu, quoique assez troublant.
Je tranchais par devers moi, avec simplicité : « En voilà des
affaires ! Quand on est mort, on est mort, et puis voilà. »
Un jour, comme je traversais le village, qui est tout en lon-
gueur sur une jolie épaule à flanc de coteau, j'entendis tout à
coup des gens qui criaient: « Attention à votre chien, M. Dubreuil ».
M, Dubreuil, c'était le notaire du village. Il avait à ses côtés son
chien de chasse, un « seller » resplendissant, à robe de flamme.
Un énorme matou angora s'était sournoisement détaché de l'appui
d'une fenêtre où il sommeillait d'un oeil et s'apprêtait, d'une repta-
tion de panthère, à attaquer le chien par derrière. Le notaire tenait
en main une baguette de coudrier. Détournant négligemment la
tête, comme un qui ne s'émeut de rien, il envoie derrière lui, au
juger, un petit coup de badine au chat. La souple pointe de la
baguette lui fouette le bout du nez. Et voilà le matou qui se dresse
tout soudain sur ses quatre pattes, à une hauteur incroyable!;
s'immobilise quelques secondes et s'effondre sur le côté.
Le notaire n'avait rien vu. Les gens vont pour faire partir
ce chat qui « faisait le mort » au milieu de la route, crainte d'une
malice de ce Raminagrobis, et tout le monde de s'extasier sur
cet accident extraordinaire. On avait bien vu que le notaire avait
donné sur le museau une simple chiquenaude. Personne ne pou-
vait s'expliquer comment le matou en était mort sur le coup. Je
BATRACHOMOMYACHIE 67

ne sais plus comment cela finit. Le notaire en parlait avec mon


père et admirait qu'un si petit coup de badine, donné par hasard,
sur le museau, eût pu avoir un effet si décisif.
C'était le filon. Vous pensez si j'avais hâte d'expérimenter la
chiquenaude. Comme nous faisions la chasse aux chats pour pro-
téger les oiseaux, j'avais moins de scrupules à en étendre un C'en
serait toujours un de moins pour venir dévorer nos nichées de
mésanges.
Les expériences furent décevantes. Il y avait trop d'hypocrisie
à gagner les bonnes grâces d'un matou, à l'amadouer pour pouvoir
lui décocher commodément une chiquenaude sur le museau. Une
toute petite chiquenaude, bien sûr, mais qui résonnait cruellement
en moi, vu ce que j'en attendais. Ces trahisons étaient contraires
à tout moi et me remplissaient de honte. Je renonçai très vite à
poursuivre l'expérience, en m'appuyant sur des considérations
raisonnables : le notaire avait fait un coup de hasard parce qu'au
coup de baguette s'était joint l'effet de surprise. Oh disait bien
que des gens pouvaient mourir d'une peur subite.

QUAND LA PEUR S'EN ALLA

C'est tout de suite après la mort du matou qu'arriva la chose


où s'en fut la peur.
Par plusieurs recoupements, j'ai la certitude que j'avais alors
onze ans révolus. J'étais entré dans ma douzième année au moment
où les coupes mauves des colchiques marquent la fin de l'été, la
fin des vacances, la rentrée des classes, la fin de tout. On était en
septembre. Les jours s'écourtaient, chauds encore, avec quelques
orages attardés.
Un soir, après dîner (nous dînions de très bonne heure), ins-
tallé avec mes frères à nos devoirs d'école, autour de la table,
mon père vint nous trouver et demanda: « Qui est-ce qui veut aller
aux Mouilles faire une commission ? Ça presse. » La question était
de nature à stimuler notre zèle. Il ne fallait pas rater cette occasion
de révéler aux peuples épatés notre fureur studieuse. Quand on
est à ce point passionné par l'étude, il est bien naturel, n'est-ce
pas, qu'on ne se laisse pas dissiper par ce que disent les grandes
personnes.
« Ne parlez pas tous à la fois », ajouta plaisamment mon père;
à titre de simple encouragement, sans doute. Papa avait un succès
68 J. LEUBA

fou. Nous avions mis le nez dans nos dictionnaires, nous répétant
à mi-voix, au nominatif et au génitif, le mot que nous cherchions,
comme si nous avions été affolés de le perdre. « Alors, quoi, finit
par dire mon père avec un peu d'humeur, faudra-t-il que ce soit
moi qui y aille ?»
Il était temps de me rehausser à mes propres yeux, probable.
L'aventure du matou m'avait passablement dégoûté de moi-même
par les suites qu'elle avait entraînées. De sorte que je m'entendis
tout à coup jeter, sur un ton de défi et en me dressant sur mes
ergots : « Eh bien, moi j'irai. » — « A la bonne heure », dit sim-
plement mon père. « Tiens, va, mon rat, et prends ta pèlerine, il
va' faire de l'orage. »
Il m'avait dit « mon rat ». Je serais monté à l'Hymalaya, rien
que pour le ton affectueux qu'il y avait mis.
Ah, je crânais en chaussant mes souliers cloutés, mais je ne
me sentais pas fixe intérieurement, tandis que je daubais sur les
grands dadais qui ont peur de se mouiller (c'était pour mon flem-
mard de frère aîné) et qui n'osent, la nuit venue, aller à la remise
sans se faire accompagner, tout en prenant des airs dégagés.
Oh, je disais cela sans conviction et je n'insitai pas trop sur
le dernier point, parce que je savais mieux que personne comment
ça se passait quand on m'y envoyait. Je laissais grande ouverte la
porte qui donnait sur le jardin, afin d'avoir devant moi le long
rectangle de lumière amie projeté sur la terrasse, et je piétinais
le gravier avec une intensité décroissante, comme pour gagner
l'allée qui menait à la remise, derrière la maison. Le temps d'y
courir mentalement, de fermer la porte, de revenir, et je faisais
de nouveau crisser le gravier. Je rentrais, un peu essoufflé, pas
trop, juste assez.
Ainsi, je pouvais ad libitum faire « lemsieukiajamaieupeur »,
comme le grand dadais avait eu la férocité de l'insinuer lorsque je
quittai la chambre, affecter d'entreprendre une chose aussi simple
que d'aller de nuit fermer la porte de la remise, et faire claquer
mes souliers ferrés dans l'escalier de grès dur pour me donner
du volume : je savais bien ce qu'il en était. Quand je m'étais fait
valoir auprès de ma mère, le jour où j'avais retenu tout seul, en
attendant que mon père vînt l'étayer, une immense armoire dont
un pied vermoulu s'était effondré, elle n'avait pas manqué de sou-
ligner, d'un ton où je ne discernais pas s'il exprimait le ravisse-
ment ou le dépit, ou tous les deux à la fois, que l'on n'aurait pas
osé espérer ça de moi lorsque j'étais un nourrisson. J'avais eu la
BATRACHOMOMYACHIE 59
coqueluche à trois mois et, à l'entendre, je n'en menais pas large.
Elle me dépeignait, sous les aspects d'un foetus en rupture de bocal.
Ma tante Caroline, en me voyant, s'était exclamée, tout apitoyée :
« Ouais, il n'est qu'écrit !
» J'avais, compris : à l'avenir, il n'y
aurait pas lieu de la faire à l'ostentation.
En ce moment-là je n'étais même pas écrit. Je me faisais
l'effet d'un minuscule ouistiti, à peine esquissé en pointillé, qui
allait devoir affronter les géants de la futaie. La nuit venait de
tomber et le ciel était chargé d'orage. Il me fallait traverser la
moitié du village, gagner la forêt de chênes au sortir des vignes,
franchir, après les chênes, la vaste étendue des champs du Loclat
et entrer dans la futaie, que je ne quitterais plus jusqu'aux Mouil-
les. Quatre kilomètres de terreurs sans nom.
Il n'était pas question de revenir en arrière ni de pleurnicher.
J'étais bien résolu à me porter au-dessus de moi-même pendant
tout ce calvaire. Je partis donc en disant d'un ton très naturel à
mon père : « Au revoir, p'pa, à t't'à l'heure ». Je. mourais d'envie
de l'embrasser pour me donner du courage, mais je craignis de
flancher.
Dans le village tout allait aisément : je n'avais jamais eu
peur d'y aller de nuit. C'était uniquement au jardin que j'avais
peur, la nuit. J'enviais, en passant sous les fenêtres éclairées, lés
gens installés en famille sous la lampe. J'aurais été fier qu'ils me
vissent aller seul aux Mouilles, mais je ne rencontrai pas un vivant,
dans la partie du village que je devais traverser.
Arrivé au chemin de la cure, je savais que je franchirais la
limite de la zone habitée ; passée l'église, j'étais tout seul entre
deux murs de vignes. Je distinguais à peine la route, tant le ciel
était sombre.
L'orage éclata tout d'un coup. Le premier éclair m'aveugla
et la pluie cingla tout aussitôt sur mes mollets. Cet orage était le
bienvenu : j'en avais toujours aimé le spectacle. L'averse me déten-
dait, et les éclairs, très rapprochés, me faisaient voir pendant de
brefs instants le paysage familier et rassurant. Et puis j'avais
encore sous les yeux, en me retournant, les fenêtres éclairées des
maisons du village.
Les premières difficultés réelles commencèrent à la limite des
vignes. Il me fallait, pour gagner les champs du Loclat, traverser
une bande de forêt de chênes. La présence toute proche de la forêt
me fit hésiter. On ne peut pas demander à un galopin d'onze ans
la force de se porter tellement au-dessus de lui-même. Je le con-
70 J. LEUBA

fesse, j'eus envie de rentrer à la maison et d'avouer que j'avais peur.


Mais je m'avisai d'une lâcheté plus honorable. La bande de
forêt finissait en pointe, vers la gauche, et la route, par un grand
détour, la traversait dans sa partie la plus étroite. Au lieu de couper
tout droit par le raidillon, je suivis la route, sifflant et chantant à
tue-tête pour conjurer la peur. La pluie tombait drue sur les feuil-
les. J'avais rabattu le capuchon de ma pèlerine sur ma tête et je
suais d'être monté si vite dans l'air saturé d'eau.
Je commençais à trouver du charme à mon équipée. A la
lueur des éclairs, les champs du Loclat m'apparaissaient. Leur vert
était d'une intensité extraordinaire. La pluie diminua au moment
où je m'y engageai. Je tirai à droite pour retrouver l'étroit sentier
qui menait à la futaie. L'orage s'éloignait rapidement. Les éclairs
s'espaçaient et je perdis momentanément le sentier. Cela ne
m'effraya pas du tout. J'avais le vague sentiment qu'il ne pouvait
rien m'arriver de plus inconfortable que ce que j'avais traversé
en passant la bande de forêt de chênes. A la faveur d'un éclair
très lumineux, je puis retrouver le sentier et marchai vivement
vers la futaie.
On y entrait par une sorte de portail fait de deux colonnes
quadratiques de roc grossièrement taillé. Ce portail, en un endroit
où une porte ne s'imposait pas, me parut un comique décor. Il me
fit penser, confortablement, à ce portail minuscule qu'un clown
portait sous son bras et posait au milieu du tapis pour faire son
entrée sur la piste. Tout allait pour le mieux. La pluie avait cessé.
C'était beaucoup moins difficile que je me l'étais imaginé. Encore
une ou deux expéditions du même genre et je serais cuirassé. Je
jubilais en pensant au couplet de bravoure que j'allais entonner
en rentrant, pour bien assurer ma supériorité sur le grand dadais,
dont c'était la place, après tout.
La peur éclata comme un coup de tonnerre à l'instant même
où j'abordai le portail. A la faible lueur d'un furtif et lointain
éclair, je vis un homme bouger derrière la colonne de droite et
tout aussitôt je me sentis empoigné à la naissance de la cuisse.
J'en eus le souffle coupé et me figeai, sidéré de terreur. Le temps
s'abolit.
Peu à peu me vint l'idée que je pouvais avoir heurté de l'aine
une branche basse. Je m'enhardis jusqu'à porter la main sur la
branche. Je rencontrai un doigt osseux et dans le même instant
j'entendis un corps lourd rouler dans le taillis. Le doigt n'était
plus là.
BATRACHOMOMYACHIE 71

Une nouvelle vague de terreur me bouleversa. J'avais l'impres-


sion que mon aorte battait derrière mes amygdales, et j'avalais,
j'avalais, la bouche en coton cardé, pleine d'un goût amer, pour
faire descendre cette horrible boule qui m'étranglait. C'était le
pendu qui m'avait saisi, à n'en pas douter. Car le pendu me reve-
nait subitement à l'esprit et s'y implantait. Au plus chaud de l'été,
des polissons qui dénichaient des oiseaux avaient découvert le père
Vandamme pendu dans un taillis. C'était un vieux buveur, bien
inoffensif de son vivant. Mais, pendu, il prenait une autre tournure.
A ce moment-là je n'aurais pas tranché aussi péremptoirement :
« Quand on est mort, on est mort, et puis voilà ». Quelqu'un qui
est mort dans son lit, oui, j'admets, mais un pendu, bigre, c'est
une autre affaire.
Il me revenait toutes sortes d'images, et comme je battais les
buissons, dans mes escapades en forêt, dans l'espoir de trouver,
moi aussi, un pendu. Car c'était Philippin, un garçon de mon âge,
qui l'avait découvert. Il s'était acquis de la gloire et je l'enviais.
C'avait été un événement au village. On colportait des détails sur
l'état du corps. Philippin, qui n'avait fait que le découvrir, mais
n'avait pas assisté à la levée du cadavre, racontait avec des airs
entendus et des réticences, comme un qui en sait beaucoup plus
long qu'il ne veut bien condescendre à en dire, que ça bourdonnait
passablement tout alentour. Les vêtements du vieux ondulaient en
conséquence et il avait fait son entrée au cercueil en pièces déta-
chées, étant dans un état assez avancé. L'histoire n'avait rien perdu
à être colportée, c'était clair. Un des vignerons qui avaient été
chargés de la macabre besogne, après les formalités judiciaires,
aurait fait à ce sujet une plaisanterie en provenance directe de
l'almanach Vermot. Je ne l'ai pas retenue parce que, depuis cette
nuit-là, la catalepsie, avec tout son cortège macabre, m'a définiti-
vement fichu la paix. N'empêche que le carabin avait raison : ces
choses-là n'arrivent qu'aux macchabées mal entretenus.
Une foule d'autres détails me revenaient à l'esprit, comme si
j'avais dû me purger une fois pour toutes des horreurs qui som-
meillaient en moi.
La boule avait fini par redescendre. Mais j'avais froid, les
jambes chavirées, et je voulais absolument voir si le mort était
en état de me pousuivre. Au point où j'en étais, ça ne me servait à
rien de revenir en arrière et de me sauver dans les champs du
Loclat : le pendu ne m'aurait pas raté au tournant des chênes. Il
me fallait à tout prix une certitude. Je risque un pas sur la droite
72 J. LEUBA

et soudain le capuchon de ma pèlerine m'est arraché. Si c'était


arrivé deux ou trois siècles plus tôt, je serais certainement mort
d'épouvante. Mais, dans ce laps, j'avais un peu recouvré mes
esprits et j'étais devenu très attentif à mes sensations, qui m'inté-
ressaient beaucoup et me distrayaient. Je reconnus tout de suite
le contact élastique d'un rameau et je fus du même coup rassuré
quant au pendu. Je me souvins du grand chêne mort, à droite du
portail. L'orage avait dû casser une grosse branche incurvée. Elle
était en équilibre instable et mon geste fébrile pour écarter la main
osseuse l'avait fait basculer dans le taillis. Tout cela était beaucoup
plus raisonnable et ma peur me parut ridicule.
Je pouvais à loisir lui mettre des qualificatifs, je sentais bien
que je n'avais pas fini de m'expliquer avec elle. Car je n'étais qu'à
l'entrée de la futaie et il ne s'agissait pas de manquer le chemin
des Mouilles, sinon j'irais me perdre Dieu sait où. Je pensais à la
bifurcation qui montait tout droit à la Maltournée, la maison du
garde-forestier, dont le féroce dogue ne ferait de moi qu'une bou-
chée si je m'égarais dans ses parages.
L'obscurité était complète. Heureusement, je n'avais plus dans
les yeux les fulgurances de l'orage, qui faisaient la nuit plus opa-
que encore. Peu à peu je distinguai des blancheurs et reconnus à
ma droite le chemin caillouteux des Mouilles. J'allais très lente-
ment, parce que je savais que le chemin était soutenu, à main
droite, sur une centaine de mètres, par un mur de hauteur crois-
sante. Je l'avais sauté bien des fois de jour, mais si j'y faisais une
chute de nuit, je me casserais à coup sûr la jambe, et je me voyais
déjà gisant abandonné, sans même avoir l'idée que l'on s'inquié-
terait de ne pas me voir rentrer et que l'on viendrait à mon secours.
J'avançais lentement, en assurant chacun de mes pas. Bientôt
je reconnus sous mes souliers les racines des grands sapins, en un
endroit où elles traversent le chemin et le protègent contre le ravi-
nement. Je connaissais le chemin par coeur et de pouvoir repérer
ma position me rassurait un peu.
La futaie s'égouttait. A chaque petit coup de vent qui parve-
nait sous le couvert, elle bruissait tout entière de minuscules
averses. De temps à autre de grosses gouttes claquaient sur les
larges feuilles des buissons d'érables, entre les fûts. Tout m'était
sujet à tressaillements : l'écrasement de ces grosses gouttes, le
crissement de deux branches appuyées l'une contre l'autre, sous la
poussée du vent que j'entendais bruire tout en haut, dans les cimes,
tandis qu'en bas le silence était renforcé par ces menus bruits. Je
BATRACHOMOMYACHIE 73

me familiarisais peu à peu avec eux, attentif à les reconnaître, et


je recommençais à trouver du charme à mon expédition, lorsque
je perçus à mes côtés, à trois reprises, — et ce n'était pas le fait
de mon imagination, — un froissement de brindilles sous un pas
léger. Et puis je ne fis qu'un bond intérieur, sans un cri, et d'un
seul coup tout mon sang me quitta: j'avais mis le pied sur la
main du pendu.

Il y a des gens qui vous annoncent des histoires « à faire


dresser les cheveux sur la tête », « à vous donner froid dans le
dos ». Quand on entend des choses comme ça, on sait d'avance
qu'il ne s'est rien passé dont il vaille la peine de parler: Avoir les
cheveux dressés sur la tête, cela veut dire que les poils se dressent
tout le long de la moelle, de toute la surface de la peau jusqu'à
l'intérieur des os. Ceux qui n'ont pas éprouvé ça continueront toute
leur vie à parler des cinq sens comme un manuel scolaire et sans
plus savoir qu'un manuel de quoi ils parlent.
Ils prétendent que leur coeur a cessé de battre et c'est à cela
qu'on distingue les gens qui font de la littérature de ceux qui
disent la vérité. Si seulement il cessait de battre. Mon coeur à moi.
n'avait pas cessé de battre. L'animal rampait en ondulant derrière
mes côtes jusque sous la clavicule, tout en battant à petits coups
précipités. Je les sentais à peine, mais dans les artères serrées
comme des poings crispés, j'entendais des jets de vapeur, des piau-
lements musicaux, des coups sourds qui me retentissaient dans le
crâne comme un tremblement de terre succussoire.
J'étais sonné connue ces boxeurs « groggy » qui restent debout,
quasi morts, après avoir encaissé un mauvais coup.
Quand ces bavards vous disent qu'ils ont eu froid dans le dos,
c'est exactement comme s'ils voulaient se donner des émotions en
prononçant paletot ou raquette de tennis. La chemise se colle dans
le dos, c'est entendu, niais c'est au centre des oeuvres vives de la
pensée et du sentiment que l'on est de glace, au coeur de la colonne
vertébrale, au coeur même du cerveau. On voudrait pouvoir mourir
à la seconde pour échapper à cette horreur. Il faut vraiment que
la vie soit bien chevillée au corps pour résister à un pareil séisme.
Et l'on se met à voir dans sa propre tête des choses étonnantes,
comme si toute votre vie défilait sous vos yeux. Je me suis vu à
l'âge de deux ans, au bas de la vigne, pendant les vendanges, porté
dans les bras de Rosine, ma première bonne.
74 J. LEUBA

Cette image se détachait lumineusement et je puis l'évoquer


comme je veux. Elle me restitua au monde des vivants et je perçus
les battements de mon coeur. Il ne rampait plus en ondulant dans
tout le haut de la poitrine. Il battait énergiquèment, à coups sourds
et réguliers, faisant osciller mon corps d'arrière en avant et cognant
contre ma trachée au point de scander ma respiration d'abasour-
dissants tschu, tschu, tschu, comme si j'avais eu une locomotive
sous le crâne. Chacun de ses battements me donnait entre les omo-
plates une douleur aiguë qui s'irradiait dans l'épaule et le bras
gauches.
S'il avait fait jour, je me serais évadé dans une fuite panique,
comme un poulain épouvanté. Dans cette obscurité, il n'y fallait
pas songer. : aussitôt que j'aurais levé le pied, lé pendu m'aurait
attrapé par une jambe et fait culbuter le nez dans les cailloux.
C'en eût été fini de moi. Non, non, il ne fallait pas perdre la tête
et lâcher la main du pendu, puisqu'il ne pouvait ainsi me saisir.
Je sentais sous mon soulier le roulement de la peau sur les
petits os de la main et la consistance élastique de son épaisseur.
J'attendais, j'attendais, appelant le miracle du jour: si au moins
je pouvais y voir clair !
Petit à petit se précisa l'idée de reconnaître la main, et, pres-
que sans que je le voulusse, je me baissai lentement, lentement
pour la toucher. Un fort craquement me fit me relever brusque-
ment. Je reconnus que c'était mon genou qui avait craqué et je
recommençai. Je descendais d'une main le long de ma jambe, afin
de ne pas me quitter tout à fait en me risquant dans l'inconnu.
Dame, c'est que, dans des moments comme ceux-là, on est encore
tout content de s'avoir. Je palpai l'empeigne de mon soulier et
gagnai le bord de la semelle du bout des doigts. Quelque chose
de froid en débordait. Je touchai la chose du dos des doigts à demi
fléchis, comme font les mamans sur la joue de leurs enfants pour
sentir s'ils ont de la fièvre. Puis je risquai le bout de mes doigts
étendus. Je rencontrai un rebord dur, incurvé, au toucher un peu
rugueux. Mon petit doigt accrocha une patte qui devait être luxée
en l'air d'une drôle de façon, et sans plus hésiter je pris à pleine
main un crapaud. Il était inerte ; ma semelle cloutée avait mordu
sur son crâne.
Ce fut comme si toutes les lumières célestes s'étaient allumées
à la fois. D'un seul coup j'étais guéri, comme le jour où le docteur
m'avait ouvert le gros abcès tendu qu'une épine m'avait donné et
qui m'avait mis les nerfs en pelote. Je sanglotais de rire comme
BATRACHOMOMYACHIE 75

ce jour-là. Je baisais avec transports mon crapaud mort sur le


museau et sentais sur mes lèvres la saveur caustique et vireuse
;

de sa peau. Pauvre vieux, c'était donc toi !

Je me remis tout de suite en marche, gardant à la main mon


crapaud, je ne saurais dire pourquoi. Peut-être sa présence ache-
vait-elle de me rassurer. Et puis, au bout d'un moment, j'en fis
mon deuil et le déposai dans un taillis.
Comment dire ce que j'éprouvais ? Il m'était arrivé plus d'une
fois de sortir d'un cauchemar avec une impression d'épouvante,
les yeux pleins d'images terrifiantes qui s'envolaient au réveil. Le
soleil entrait par la fenêtre, j'entendais les moineaux se chamailler
dans le prunier, du jardin fleuri montaient des bouffées de par-
fums. Tout redevenait aussitôt clair. Je me trouvais riche d'une
magnifique journée de découvertes. C'est un peu de cette façon,
avec en plus un ineffable sentiment d'allégement et de facilité,
que je ressentais ma délivrance. Comment avais-je: pu m'abandon-
ner à des émotions aussi déraisonnables ?
J'étais parfaitement quiet. Toutes choses m'étaient proches et
fraternelles. La forêt me paraissait féerique mais sans mystère. Les
chuchotements dont elle était pleine prenaient un. sens précis et
dépouillé de toute ambiguïté. La peur était bannie pour toujours.
Nul besoin, désormais, de me hausser à des hauteurs d'où je ris-
quais de me casser le nez. Au ciel lavé par l'orage, des étoiles appa-
raissaient entre les cimes, faisant la nuit plus claire. Je n'aurais
pas trouvé merveilleux qu'une biche vînt passer sa tête sous mon
bras et me tenir compagnie. Je l'imaginai auprès de moi et me
racontai des histoires très tendres en cheminant à ses côtés.
Je découvrais avec ravissement la vie nocturne de la forêt,
reconnaissant ici le pas lourd d'un blaireau, là-bas le glapissement
d'un renard. Je me mis à imiter l'appel chevrotant d'une hulotte,
ne doutant point qu'elle vînt à mon appel se poser sur mon épaule.
Un gros rapace nocturne, à l'affût sur le chemin, tourna vers
moi l'émeraude lumineuse de ses yeux ronds et s'envola par dessus
ma tête. J'aurais voulu qu'il me dise s'il était hibou, moyen duc,
ou quel autre oiseau. Pourquoi se sauvait-il de son vol capitonné ?
N'étais-je pas leur ami à tous ? Je me sentais porté par un élan
de tendresse vers tous les êtres animés.
La gent batracienne déambulait, goûtant la fraîcheur de
l'humus. Un crapaud, dérangé, vint heurter le bout de mon soulier.
Je le morigénai : « Allons, allons, petit énervé, tu n'es donc jamais
allé à l'hôpital ? Ne sais-tu pas te garer des voitures ? Qu'est-ce
76 J. LEUBA

qu'on l'apprend, donc à l'école ? » Et mille autres sornettes. J'avais


pris tout le monde sous ma protection.
C'est ainsi que je parvins à la petite combe de la Maltournée,
qui étend son étroite bande de prairies au pied du faîte arrondi,
de la montagne des Mouilles. Déjà le dogue des Martin signalait
ma présence, à quelque deux cents mètres sur ma gauche. Je savais
qu'il étendait sa vigilance fort loin autour de la maison du garde
et se montrait particulièrement féroce pour les voyageurs noctur-
nes. Cela me causa quelque inquiétude mais pas la moindre
angoisse. Je pris simplement la précaution d'enlever ma pélerine
et de l'enrouler autour de mon bras, pour la lui donner à déchirer
en cas de nécessité, et mis dans mes poches plusieurs gros cailloux.
Le dogue vint bien, en aboyant furieusement, dans ma direction,
mais je m'étais hâté de traverser les prés, où je marchais plus
rapidement, et il ne tarda pas à se taire. Cela me donna à penser
au chien des Mouilles, autre bête féroce que l'on tenait tout le
jour à la chaîne, mais qui était libre la nuit. J'avais tout le temps
de penser à la manière dont je m'y prendrais pour n'avoir pas à
m'expliquer avec lui.
Il n'y avait plus que la croupe à traverser. Là, le chemin était
moelleux, capitonné d'aiguilles de sapins et d'humus épais. Je me
guidais aisément à la clarté des étoiles et j'arrivai très vite à la
lisière de la futaie, en vue de la ferme des Mouilles. Une lumière
brillait à une fenêtre de la chambre commune. Je hélai le fermier
pour qu'il appelât son chien, qui faisait un vacarme impression-
nant, amplifié qu'il était par l'écho. Il vint à ma rencontre, ahuri
et amusé tout ensemble de me trouver seul et sans lanterne au
sortir de la forêt des Mouilles. Je devais lui produire un effet assez
pitoyable, avec ma pélerine mouillée et mes grands yeux cernés.
Il voulait à tout prix me reconduire jusqu'aux champs du Loclat
et je dus presque prendre la fuite pour qu'il n'en fît rien, non
sans lui avoir remis l'objet que je lui apportais.
Je n'aurais pas donné pour un empire ma joie de retraverser
seul la forêt, sans la moindre crainte, plus à l'aise que je n'y
avais jamais été en plein jour.
Le retour fut un enchantement. Je me sentais dans mon
domaine, partie intégrante de la forêt, exactement au même titre
que les oiseaux nocturnes et que les menues bêles à poils. J'aurais
voulu les connaître tous. Je ne pouvais pas ne pas penser aux cra-
pauds, dont la forêt abondait, à cause de toutes les mares qui
jalonnent sa lisière. Je repensais à mon crapaud écrasé, à un autre
BATRACHOMOMYACHIE 77

que j'avais vu engagé dans la gueule démesurément ouverte d'une


couleuvre à collier, et que je n'avais pas cherché à dégager, assis-
tant à la lente déglutition sans en perdre un mouvement. Je pen-
sais sans émoi à toutes ces cruautés, parce que je commençais,
d'accepter, en le découvrant, l'ordre naturel des choses.
Le crapaud est écrasé par mon pied, ou bien dégluti tout rond
par un rapace ou par une couleuvre. La couleuvre est dépecée par
la buse qui fond sur elle du haut de l'azur, et le crapaud gobe les
limaces qui dévorent les fraises. J'étais frappé de ces enchaîne-
ments. C'était comme ça parce que c'était comme ça : à chacun
de se garer des voitures pour son propre compte.
Tout cela était beaucoup plus pacifiant que mes féroces expé-
riences.
Contrairement à ce que je pensais en montant aux Mouilles,
je n'entonnai pas en rentrant de couplet de bravoure. Tout d'abord
parce que je n'en éprouvais nul besoin. Ensuite parce que je voyais
déjà fondre sur moi toutes les corvées nocturnes, sous prétexte
que je n'avais peur de rien. Mon père me demanda simplement :
« Tu n'as pas eu peur, mon rat ? » (J'ai senti, à ce moment-là, qu'il
était tout proche de moi et fier de moi). — « Penses-tu si tu savais
!

comme elle est belle, la forêt, de nuit (je disais cela un peu pour
le faire bisquer, parce que je savais combien il en était amoureux),
et on y rencontre des tas de gens que l'on n'y voit pas de jour. »
Mon père avait l'habitude de ces dérobades ambiguës. Il savait
bien que les enfants ne communiquent jamais leurs impressions
aux grandes personnes. Mais je compris alors qu'il avait, lui aussi,
son jardin réservé où personne n'entrait, et mes yeux commencè-
rent de s'ouvrir sur les tristesses de mon père.

Les brumes se dissipaient ; je sentais un nouvel ordre de


choses s'intégrer à moi. Du fond des âges montait l'image d'un
jardin baigné d'une lumière de rêve. Ce n'était pas un certain
jardin. Il ne ressemblait à aucun jardin connu. C'était un jardin
céleste, Le Jardin. Il m'arrivait tout imprégné d'émois enfantins,
d'images lumineuses, peintes en touches nettes et cernées de cou-
leurs pures.
Il m'apparaissait tout' à fait carré, profond comme une fosse
et de toutes parts ceint de murs élevés. Je discerne confusément
des pampres sur un pan de mur. Au milieu, un mamelon de ver-
78 J. LEUBA

dure piqué de plantes ornementales et parcouru d'étroites allées


gazonnées, émaillées de fleurs guillerettes. Je ne puis mettre un
nom aux grandes fleurs du massif. Sont-ce des pivoines arbores-
centes, des roses France, des hortensias ? Je ne sais. Je ne vois
que les masses indécises de gros pompons roses. Mais je salue
tout le cortège de petites fleurs que mon père me permettait de
cultiver dans un petit coin de jardin à moi, et qui m'appartenaient
en propre : des anémones à feuilles de renoncule, des nivéoles,
des adonis, des ancolies, un corymbe de viorne boule de neige,
jailli de la branche basse d'un buisson.
J'étais seul dans ce jardin paradisiaque et cependant j'y sen-
tais une présence. Ni hostile ni bienveillante : une présence.
Au pied du mur auquel je faisais face, une pièce d'eau enclose
dans un muret très bas. Du sentier, effaçant tous les angles du
muret et les capitonnant de moelleuses rondeurs, montait une
nappe de mousse veloutée, d'une douceur irréelle. Cette mousse
était d'un or vert luminescent et faisait plus appuyé le rose de
corail de la margelle. Elle tenait toute la largeur du mur. L'eau
en était limpide, mais le fond très sombre, de ton violacé. Je n'y
pouvais distinguer aucun objet. Tout cela était baigne d'une lumière
diffuse, très douce, aux opalescences marines.
Je savais que des crapauds se cachaient dans cette pièce d'eau
et je devais les en expulser. On exprimait des doutes sur le succès
de mon entreprise ; ces crapauds étaient plus malins que moi ; ils
iraient se cacher tout au fond, contre le mur, où je ne pourrais
ni les voir ni les atteindre. Très sûr de moi, sans nulle forfanterie,
je répondais à la présence : « Vous verrez comme c'est facile ».
Et je retroussais ma manche, plongeant sans hésiter l'avant-bras
dans l'eau, d'une tiédeur délicieuse.
J'avais le bras beaucoup trop court, mais je n'éprouvais aucun
étonnement de le voir s'allonger, s'allonger, jusqu'au fond du
bassin, où je cueillais à pleine main un crapaud. Je devinais que
la présence était émerveillée de ce miracle. Pour moi, je m'éton-
nais de son étonnement, tant je trouvais cela naturel.
Après la capture du crapaud, c'est le mur à gauche de la pièce
d'eau qui s'offre à moi. Contre lui s'adosse une sorte de remise-cage.
Elle tient d'une cage de ménagerie et de ce que nous appelions le
bûcher quand j'étais tout petit petit. C'est à la place de ce bûcher
que mon père avait fait construire la remise, lorsque j'avais qua-
tre à cinq ans.
BATRACHOMOMYAÇHIE .79
Dans la cage-bûcher, je vois un spectacle qui serait irritant
si, bouffon, il ne me faisait pouffer. Un rat de grandeur insolite
est assis sur un escabeau et tient dans ses bras un crapaud. Le
crapaud a exactement, quant au bas du corps, l'attitude des enfants
qui se laissent couler des genoux des grandes personnes, lorsqu'ils
en ont assez de les entendre bêtifier en prétendant les amuser. Sort
ventre bombe en avant et ses longues pattes pendent écartées
au-dessous des genoux du rat. Il enfouit sa tête dans le sein du
rat qui le tient enlacé, penchant vers lui son museau. Le crapaud
a l'air pâmé de bonheur d'être ainsi mignoté et dorloté. Mais le
rat fait en le baisant sur le crâne un bruit désagréable de grigno-
tement et je découvre qu'il lui dévore tout gentiment le crâne.
Je perçois de façon aigüe la morsure des incisives. On dirait d'un
grattement d'ongle sur une nappe. Je pouffe : « Regardez-moi ces
deux idiots De quoi ont-ils l'air ? »
!

Et subitement le rat, dressé, lance vers mon cou l'éclair d'une


lame. Sans aucune provocation de ma part, n'est-ce pas. Le cra-
paud avait disparu. D'une esquive non moins rapide, je sauve ma
fête, mais reçois de plein fouet la lame tranchante sur le visage.
J'ai tout le côté droit du visage balafré, de la tempe au menton,
et la paupière-éraflée. Pour un peu l'animal me crevait l'oeil.
Beaucoup de sang, naturellement. Je ne souffrais pas du tout,
j'étais simplement émerveillé de ce qu'un tel bouillonnement de
sang pût ainsi jaillir, sans aucun inconvénient pour moi, d'une
plaie aussi superficielle. Et puis je passe la main sur la plaie et je
la vois — j'allais dire sur la joue du rat, mais le rat s'était estompé
puis volatilisé — se refermer comme une fermeture-éclair, sans
laisser la moindre trace.
Je prononce très paisiblement : « Après tout, tant pis pour ce
crapaud : on n'a pas idée d'un pareil ballot ».
C'est comme ça que ça finit.
A propos de trois pas
d'Anorexie Mentale
par
O. CODET

Plusieurs psychanalystes ayant déploré que ne soient pas


publiés plus de cas cliniques, il m'a paru qu'il ne serait peut-être
pas sans intérêt de choisir et grouper trois cas d'anorexie mentale
dont le point de départ est le même : fixation vive et inassouvie
à la mère. Non point que je veuille donner ce point de départ
comme constant, mais il permet mieux la comparaison des trois
cas. Je les exposerai aussi raccourcis que possible.
Ils m'ont semblé intéressants à comparer sur deux plans diffé-
rents :
1° ils portent sur trois fillettes, de 3 ans 1/2, 9 ans 1/2 et
15 ans 1/2, et illustrent avec évidence la complexité croissante des
conflits avec l'âge des sujets.
2° ils montrent avec netteté le rôle primordial de l'attitude
parentale dans la genèse comme dans la guérison.
Ce sont choses déjà connues des psychanalystes et je n'ai pas
la prétention d'apporter rien de nouveau, trop heureuse si mes
cas peuvent illustrer des points acquis.

Complexité croissant avec l'âge :

Quand je parle de complexité, il n'est pas dans mon inten-


tion de faire allusion aux difficultés que comporte la mise en
train d'une analyse d'enfant. Cette mise en train m'a au contraire
toujours paru plus difficile chez les tout petits : le petit enfant ne
se sent jamais malade psychiquement ; les symptômes qui alar-
ment les siens, il les a organisés pour sa satisfaction personnelle
et il trouve tout bien ainsi ; il n'a que faire de vous.
Il ne s'abandonnera à vos investigations que s'il a pour vous
de l'estime, de l'amour, de l'admiration, de l'intérêt, etc. C'est dire
82 O. CODET

qu'il n'y a pas en psychanalyse de petite enfance d'autre transfert


utilisable que positif, faute de quoi l'enfant vous ignore, et vous
n'obtiendrez de lui au lieu d'abandon que du silence ou des cris.
Je n'ai donc pas voulu parler de cet amorçage de l'analyse,
mais bien de la complexité sans cesse accrue, au cours des années,
par l'intrication de chocs nouveaux, leurs interdépendances, leur
enfouissement plus ou moins réussi, qui masquent tout le tableau
et donnent ces névrosés adultes, chez lesquels on n'arrive à mettre
le doigt sur les points Cruciaux qu'après des recherches minu-
tieuses dans les directions les plus opposées.
Chez le petit enfant, rien de semblable et, une fois que vous
êtes adopté, qu'il bavarde, joue, dessine ou invente des histoires,
ou qu'il commente à sa manière les histoires toutes faites que
la tradition lui a transmises, ses soucis, ses élans, ses craintes,
ses rancoeurs viennent au jour avec une facilité étonnante.
Il en est de même pour les rêves, dont l'ingénuité symbolique
est bien connue, et telle que certains peuvent même se passer
d'interprétation. J'en cite à témoin celui-ci, d'une fillette de cinq
ans un peu durement tenue par une institutrice austère : l'enfant
se voyait en classe ; mais elle avait prodigieusement grandi, au
point qu'elle perçait le plafond et le toit de l'école. Et par consé-
quent c'était elle qui faisait la classe. Elle enseignait aux élèves
trois mots nouveaux, qu'elle me confia avec une grande confusion,
car c'étaient de « gros mots ». Ils étaient cités dans un ordre
d'interdiction de plus en plus impérieuse. Du premier elle savait
qu'il s'agissait d'excréments. Du second, plus court, elle m'expli-
qua que c'était une insulte grave. Quant au troisième, qui était
« vache », c'était bien pis encore, car ma petite fille appartenait
à un milieu très « peuple », et « vache » était pour elle l'insulte
réservée pour la toute-puissance, c'est-à-dire l'agent de police.
Cette grande simplicité qu'ont, le plus souvent, les troubles
affectifs des tout petits, je la comparerais volontiers à ce qui se
passe en rivière lorsqu'un léger obstacle, une branche par exemple,
s'en va au fil de l'eau. Elle peut ne rencontrer aucun obstacle, et
rien ne la décèle, elle ne gêne en rien. Mais si elle bute quelque
part, elle créera un léger remous, un bruit de ruissellement qui
attirent l'attention. Intervenir et la sortir de l'eau dont elle gêne
l'écoulement est facile. Mais si nul ne s'en soucie, ce léger obstacle
accrochera au passage peu à peu tout ce qui descend de l'amont ;
d'autres branches s'intriqueront à elle, des feuilles, pailles, et tou-
tes les vilenies des hommes. Un véritable barrage, d'une extrême
ANOREXIE MENTALE 83

complexité, s'établira, tourmentant de cent façons l'eau qui le


secoue en vain ; et il nécessitera un long travail, dans des choses
assez laides, afin que soient sortis l'un après l'autre ses éléments,
jusqu'au noyau central parfois devenu si difficile à atteindre.
On me pardonnera cette parabole en songeant que j'ai d'illus-
tres devanciers et que M. Freud lui-même n'a pas dédaigné d'illus-
trer ainsi sa pensée.
Cette simplicité de schéma qu'ont les conflits enfantins tient
à deux causes :
D'abord une affectivité, si je puis dire, non encore marquée
de cicatrices, fort peu camouflée d'éléments intellectuels et où
l'émotion marque avec vigueur et netteté, comme des pas sur la
neige fraîche.
Puis, l'étroitesse du milieu dans lequel l'enfant mitonne, milieu
souvent réduit au strict noyau familial, facile à explorer, milieu
presque fermé, pour l'enfant, au monde extérieur. Cela explique
aussi la virulence des membres qui le composent.
Importance de l'attitude parentale au cours du traitement.
Puisque nous arrivons à ce second point, qu'illustreront des obser-
vations, il me faut souligner l'énorme différence, ici, entre les
psychanalyses d'adultes et celles d'enfants.
Certes, une psychanalyse d'adulte peut être facilitée ou gênée
par l'entourage, mais, chez l'enfant, les parents sont tout, non
seulement eu fait et devant la loi, mais encore aux yeux de l'enfant.
Si bien que ce transfert positif, que vous aurez obtenu parfois non
sans peine, ne peut persister que si l'enfant sent, non pas la com-
plicité, mais l'approbation de ses parents. Au moindre désaccord
entre eux et vous l'enfant se ferme vis-à-vis de vous et se rejette
passionnément vers eux. Ils peuvent d'un mot annihiler votre effort.
Vous en verrez plus loin un exemple.
D'autre part, nous sommes obligés d'utiliser les parents, non
seulement pour l'anamnèse, mais encore, dans une certaine mesure,
pour le contrôle des faits journaliers et actuels. La règle, en ana-
lyse d'adultes, est de ne faire état que de ce que livre le patient.
Mais aussi celui-ci est-il capable de se raconter, tandis que l'enfant
vit sans cesse dans l'actuel. Il a, dé lionne foi, oublié beaucoup des
années précédentes, même et peut-être surtout si elles ont été capi-
tales au point de vue affectif.
Et lorsque je dis que l'enfant vit dans l'actuel, je ne veux
pas dire qu'il vit dans la vérité actuelle.
84 O. CODET

Nous ne pouvons en effet pas exiger de l'enfant la règle de


sincérité demandée à l'adulte. D'abord parce qu'il y a des enfants
menteurs. Mais surtout parce qu'il y a souvent, chez l'enfant, ce
qu'on ne peut guère appeler un mensonge, mais plutôt une demi-
croyance à dès histoires purement imaginaires, auxquelles l'enfant
attache de très bonne foi la même importance qu'au réel.
Enfin il y a de soi-disant mensonges qui sont des vérités affec-
tives : je citerai en exemple une confidence toute récente d'enfant
de quatre ans, vue dans le service du Dr Pichon. J'avais conseillé
à la marraine qui l'élève un peu de fermeté éducative, et, l'enfant
ayant été insupportable, on l'avait privée de dessert. Or, il se trouva
que ce dessert était le préféré : une glace La petite fit une colère
!

si vive" que, dans sa rage impuissante, elle se mordit le bras et se


l'entama. La marraine ne céda pas, et me voyant le lendemain,
me raconta la scène. Et voici la traduction que m'en donna l'en-
fant : « Tu saisi depuis que je ne t'ai pas vue, j'ai été très sage.
— Ah ?
-— J'ai été très sage sans arrêt, tous les jours ; j'ai été si

sage que marraine m'a dit : « Ma petite Léone, puisque tu es si


sage, je t'achèterai une glace pour ton dessert ; et tous les jours,
à tous les repas, tu auras une glace, et tu seras toujours très sage. »
Si donc nous nous privons du témoignage parental nous ris-
quons d'être entraînés à chaque instant dans l'irréel. Cela n'a pas
d'importance, direz-vous, si la vérité affective seule compte. Mais
être entraînés dans l'irréel sans le savoir nous prive de connaître
dans quel sens et jusqu'où l'enfant a éprouvé le besoin de modifier
ce qui ne vibrait pas dans le même ton que lui. Savoir, dans l'exem-
ple précédemment cité, que la marraine avait promis une glace à
l'enfant sage ne vous eût rien appris ; mais savoir que la petite
fille a entièrement ainsi remanié la scène nous permet de croire
qu'elle accepte d'être sage en échange de la récompense désirée. ;
et nous avons conseillé à la marraine, en cas de sagesse, de ne
pas marchander les glaces, afin d'accorder autant que possible le
monde extérieur à l'affectivité de l'enfant.
Nous voici arrivés à l'aide qu'il est parfois possible de deman-
der aux parents, et qui est spécialement marquée dans la première
de nos observations.
Cela va encore contre les usages d'une analyse d'adulte, et
pour cause. La genèse d'une névrose d'adulte remonte, on peut
dire toujours, à des temps éloignés ; l'ambiance passée, que nous
entrevoyons, est désormais révolue, inaccessible.
Chez l'enfant, par contre, cette ambiance traumatisante est
ANOREXIE MENTALE 85

là, à notre portée, et si nous avons affaire à des parents intelligents,


nous pouvons la modifier ; tout en faisant gagner parfois un temps
considérable dans la guérison du symptôme, cela sert en quelque
sorte d'épreuve expérimentale pour étayer notre opinion sur le cas
de l'enfant.
Odier en 1928, puis Pichon et Parcheminey la même année,
ont publié des cas qu'ils ont donnés comme exemples de « Traite-
ments psychothérapiques courts d'inspiration freudienne, chez les
enfants », et où, sans aller au fond des choses, il ont pu lever le
symptôme gênant (curiosité morbide, refus d'écolage, obsession de
lavage des mains). Or le symptôme isolé joue souvent, dans l'en-
fance, véritablement le rôle de signal d'alarme, et obtenir sa dispa-
rition peut éviter l'organisation d'une névrosé future.
C'est à ce genre d'intervention que je rattacherai ma première
observation, et son originalité lient à ce que l'enfant, très jeune.
était si uniquement fixée à sa mère qu'il me fut positivement
impossible d'entrer en contact avec elle, chose très rare. Force me
fut donc; non seulement, selon l'expression savoureuse de
Loewenstein, « de faire régresser ma thérapeutique au stade de la
psychothérapie », mais encore, faute de pouvoir faire des dis-
cours, de la faire mettre en action par la mère. La mère seule fut,
en quelque sorte, chargée du traitement.
Voici les faits :

Suzanne est une petite fille de trois ans et demi, qui me fut
envoyée parce que, depuis deux mois, elle refusait de manger, sans
raison.
Auparavant elle mangeait seule, très adroitement, lorsque tout ;

à coup elle a prétendu ne plus savoir. Sa mère, en riant, l'a aidée,


croyant à un jeu. Mais ce n'en était pas un, et Suzanne refuse de
rien prendre elle-même, pleure et jeûne.
Si sa mère la fait entièrement manger à la cuiller, elle accepte,
à condition qu'il s'agisse d'une nourriture à consistance de crème,
sans grumeaux. Encore n'est-ce pas sans d'interminables simagrées.
De sorte qu'en fin de compte, au lieu d'avoir augmenté de poids,
elle a perdu un kilo dans ces deux mois.
Suzanne a un frère, plus âgé qu'elle de deux ans, avec lequel
elle est en bon termes. « IL fait tout ce qu'elle veut, dit la mère :
elle le fait tourner en bourrique ». Le garçon est en effet un gros
bonhomme placide, qui semble plein d'admiration et de sollicitude
pour sa petite soeur.
86 O. CODET

De père, elle n'en a pas connu, le sien ayant abandonné sa


famille et divorcé avant la naissance de Suzanne.
L'enfant a été nourrie au sein jusqu'à un an, et le sevrage,
fait à la cuiller, a été difficile à accepter, au point que le poids a
été. presque stationnaire pendant trois mois à ce moment-là. Une
fois le renoncement obtenu, les choses ont été sans nuage, mais
l'enfant est restée anormalement attachée à sa mère, n'acceptant
que d'elle seule les menus soins que nécessite son âge.
Entre sa mère et son frère, elle est gaie, intelligente, bavarde,
montrant une certaine rouerie pour obtenir ce qu'elle veut. Au
contraire elle devient silencieuse et fermée en présence d'étrangers.
Au reste, elle a toujours vécu seule ainsi entre sa mère et
son frère, sans autres parents, sans amis, jusqu'à l'arrivée d'une
soeur de sa mère, venue de province, abandonnée elle aussi par
son mari avec un enfant de quatorze mois. Les deux soeurs se sont
alors installées pour vivre ensemble et élever ensemble les trois
enfants, voici un peu plus de deux mois.
La date me frappe, les troubles de Suzanne remontant à deux
mois, et la mère confirme qu'en effet Suzanne a semblé au début
vivement intéressée par la sollicitude avec laquelle le nouveau bébé
était nourri à la cuiller par sa tante. C'est huit jours plus tard à
peu près que l'enfant a prétendu être incapable de manger seule.
A l'examen, Suzanne est une enfant mince, à la mine éveillée,
mobile, au regard vif, fort occuupée à m'observer sans arrêt à la
dérobée. Elle refuse, de quitter la main de sa mère, se blottit dans
ses jupes en criant dès qu'on essaie de l'en séparer.
Je ne peux non seulement pas la voir en particulier, mais
même l'attirer vers moi. Une deuxième tentative, le lendemain, est
aussi inutile ; bonbons et caresses ne peuvent même détourner son
attention de sa mère. Et devant l'impossibilité d'entrer en contact
avec l'enfant nous nous résignons à agir par sa mère.
Nous lui expliquons — ce qu'elle comprend bien — que le
spectacle du petit cousin nourri comme un bébé a conduit Suzanne
à faire une régression aux temps heureux où elle jouissait des
mêmes témoignages de sollicitude, et que son attitude est proba-
blement destinée 1°, devant l'arrivée d'un tiers, à s'assurer l'unique
possession de sa mère et 2° à en tirer le maximum pour régner
plus sûrement.
Nous conseillons — le début de cette organisation étant récent:
deux mois — de se dérober sous un prétexte ou un autre (par
ANOREXIE MENTALE 87

exemple un travail pressé) à l'assistance réclamée par l'enfant


lors du repas. De desservir son déjeuner en même temps que celui
des autres sans commentaires, comme si on ne s'apercevait pas
qu'elle n'a pas mangé. Ne pas parler de nourriture devant elle.
D'autre part, être très affectueuse avec elle entre temps, afin
de lui faire sentir qu'elle n'est pas moins aimée.
Revenir trois jours plus tard.
La mère laisse passer huit jours sans revenir. Elle revient
seule. Elle nous raconte ainsi ce qui s'est passé : Suzanne, lors du
premier repas, n'a touché à rien, suivant d'un oeil inquiet sa mère
qui ne l'aidait pas et bavardait avec indifférence. On desservit et
l'enfant, stupéfaite, refusa de quitter la table nue. On l'y laissa
donc et elle y resta près d'une heure, immobile, sans jouer. Dans
l'après-midi, sa mère la prit sur ses genoux et lui raconta ses
histoires préférées. Suzanne riait, semblant avoir oublié. Mais
quand vint l'heure du repas du soir et tandis que sa mère mettait
le couvert, l'enfant se jeta sur elle et la mordit très fort au niveau
du genou. La mère, le coeur gros, ne punit pas.
On se mit à table, et Suzanne attendit... en vain. Mais vers la
fin du repas, voyant que nul ne s'occupait d'elle, elle commença
de manger seule, en pleurant. Le lendemain elle mangea seule,
bien que silencieuse et triste encore.
Sa mère, entre tant, s'appliquait à lui faire mille petits
plaisirs. Et le troisième jour elle mangeait normalement.
Quelques jours plus tard Suzanne, qui s'habillait à peu près
seule alors, prétexta ne plus pouvoir y parvenir. Deux jours de
suite il fallut la vêtir entièrement; mais sa mère comprit elle-même
la substitution dû symptôme, ne s'y prêta pas, et tout rentra dans
l'ordre.
Il faut cependant mentionner que lors de la seconde visite
que me fit sa mère, Suzanne, avertie qu'on venait me voir, avait
fait une crise de colère et de larmes, criant que j'étais « trop
méchante », si bien que sa mère était venue seule. L'enfant n'avait
pas hésité à m'attribuer ses malheurs ; et je pense même que ceux-
ci lui avaient été ainsi plus supportables que s'il lui avait fallu en
rendre sa mère responsable.
Le symptôme alarmant supprimé, je soulignai de nouveau à
la mère toute la gêne que pouvait créer pour l'enfant son trop vif
88 O. CODET.

attachement, lui conseillant d'une part de donner toute, la tendresse


nécessaire dans les formes normales, mais d'autre part de fournir
à Suzanne tout ce qui pourrait la détacher un peu d'elle : amitiés,
distractions, etc..
Cette histoire date de janvier 1932. Or j'ai revu Suzanne en
décembre 1935. La maman avait proposé à la petite : « Tiens, nous
allons aller dire bonjour à Mme Codet ». Et à sa grande surprise
mon nom n'évoquait plus rien pour l'enfant. Elle se laissa faire
docilement, me dévisagea sans retrouver dans ses souvenirs ni
mon visage ni mon intervention. Suzanne menait une vie normale,
allait volontiers à l'école, avait quelques camarades de prédilec-
tion, assumait chez elle quelques fonctions ménagères. Enfin il
semble, jusqu'à présent, que tout puisse peut-être en rester là et
que la thérapeutique brutale à laquelle j'ai eu recours faute de
mieux ait été bien supportée. La recommandation à là mère d'être
dans le même temps tout spécialement affectueuse avec l'enfant
a certainement rendu le traumatisme plus supportable ; et le
violent transfert négatif fait sur moi a fait le reste.
Telle est la simplicité, la pauvreté même de, ce premier cas
d'un très jeune enfant. Notre second cas est déjà plus complexe :
l'enfant à neuf ans et demi. Le père, l'école y jouent un rôle, ainsi
qu'une certaine rivalité vis-à-vis de l'autre sexe.

Lisette nous est amenée dans le service du Professeur Lere-


boullet, où elle est soignée pour une spina bifida, des éruptions
dentaires difficiles, de l'anémie et des troubles alimentaires étique-
tés « Dysphagie sans lésion oesophagienne ». Actuellement c'est
une enfant assez grande pour son âge, maigre, la peau sèche,
déshydratée. Elle est vêtue par sa mère avec une grande recherche,
bouclée artificiellement avec soin. Elle se pavane, satisfaite d'elle,
et regardant avec un mépris évident les enfants de la consultation
qui semblent moins choyés qu'elle.
La mère est une femme bête, pleine de gémissements et de
soupirs, un de ces êtres qui, à force de geindre, attirent sur eux
toutes les forces sadiques de l'univers. Elle ne cessera de caresser
l'enfant tout en nous racontant son histoire, mêlée de pleurs que
Lisette regarde sans émotion, comme la moindre des choses.
Le drame de l'anorexie commence très tôt, puisque l'enfant
n'avait que deux ou trois semaines, et il éclate brusquement, après
un traumatisme précis : Lisette têtait sa mère un jour bien sage-
ment, dans la cuisine, lorsque sa grand'mère fit tomber près d'elle
ANOREXIE MENTALE 89

toute une batterie de cuisine qui était rangée sur une planche.
Cela fit un tintamarre facile à imaginer. L'enfant pousse des hur-
lements d'effroi et se rejette loin du sein avec horreur:
Pendant deux jours elle refusa toute têtée, poussant des cris
aigus à chaque tentative de sa mère. Enfin vaincue par la faim,
ou apaisée peut-être par le temps écoulé, elle accepta d'être remise
au sein.
Mais la mère était bonne nourrice et, durant ces deux jours
sans têtée, ses seins étaient gonflés d'une telle tension que le lait
se mit à gicler impétueusement dans la bouche de l'enfant, envahis-
sant le cavum, le nez, l'étouffant.
Cette fois le refus de téter fut définitif. Non seulement le
sein, mais même le biberon ne fut plus toléré. Avec grande patience
on éduqua l'enfant à la cuiller dès ces premières semaines, et c'est
ainsi qu'elle fut nourrie, à grand renfort de soupirs et de suppli-
cations .
Cette émotion maternelle, ces prières, ces larmes, il semble
qu'elles se soient répétées de repas en repas durant les neuf années
de Lisette; servant non seulement à obtenir qu'elle prît un mini-
mum de nourriture, mais aussi à combler le besoin d'immolation
passionnée de la mère.
Celle-ci nous parle de son mari, ancien gendarme, comme d'un
être dur et brutal, toujours au café, et ne s'occupant d'elle et de
l'enfant que pour imposer par la force ses fantaisies. Fréquem-
ment ces mères excessives sont des femmes que l'amour à déçues.
Dans ce cas-ci nous pensons qu'à la tyrannie de l'époux cette
femme passive a préféré quand même la tyrannie de l'enfant, aussi
absolue, mais qui, elle, permet un débordement de tendresse.
Actuellement, voici comment s'organisent les repas : la mère
va chercher l'enfant à l'école et porte son cartable, de peur qu'il
ne soit trop lourd pour elle. Elle essaie de donner appétit à l'enfant
en lui racontant ce qu'elle aura à manger. Dès l'arrivée à la mai-
son, à 11 heures 35, on s'attable, et les exhortations commencent.
Lisette annonce qu'elle n'a pas faim. La mère supplie de bouchée
en bouchée. Le père se met en colère. Lisette, la bouche pleine.
refuse d'avaler, fait de grands efforts pour amener quelque renvoi
destiné à servir de démonstration. Elle y réussit et amène même,
de loin en loin, quelque régurgitation, tandis que la mère prend
le ciel à témoin que les brutalités du père conduiront cette enfant
au tombeau.
90 O. CODET

Bref, cette comédie, où les supplications pathétiques alternent


avec la violence, dure chaque jour de onze heures et demie à deux
heures. On a demandé l'autorisation pour l'enfant de n'entrer en
classe que vers deux heures trente. L'institutrice n'a accepté que
de mauvaise grâce et se désintéresse de cette élève qui ne peut
suivre les autres. Elle est un peu rude avec elle et Lisette, habituée
aux hommages de sa mère, déteste sa maîtresse. Cela explique que
les symptômes augmentent après chaque période de vacances, alors
qu'il faut rentrer en classe.
Nous commençons le traitement, non sans faire auparavant
quelques prescriptions, que nous n'arrivons pas à faire accepter à
la mère' sans beaucoup de mal : mettre Lisette à table à la même
heure que ses parents ; ne plus lui parler en rien de nourriture ;
ni supplications ni menaces ne seront plus faites. Manger simple-
ment, en même temps qu'elle, sans s'occuper de ce qu'elle fait.
Desservir quand vient l'heure normale de la classe et l'y faire
partir de façon qu'elle s'y présente en même temps que ses cama-
rades.
Ayant ainsi l'espoir d'avoir modifié un peu le milieu de culture
de cette névrose, nous commençons le traitement. Il fut grande-
ment facilité par un transfert positif qui s'établit très rapidement.
Je vis l'enfant durant trois mois et demi à raison de deux séances
par semaine. En voici les traits saillants :
D'abord Lisette, qui parlait très facilement, assise près de
moi ou sautillant par la pièce, s'attacha à me démontrer son droit
à la maladie, s'appuyant sur l'exemple de deux cousins, deux
garçons de son âge qui ont toujours vécu dans son voisinage. L'un
est un encéphalopathique congénital avec paralysies multiples et
déglutitions légitimement difficiles. L'autre, plus jeune et peut-
être psychiquement contaminé par l'exemple de l'aîné, semble un
anorexique mental typique.
Lisette parle abondamment de ces deux cousins, qui sont deux
petits mâles violents; elle réclame les mêmes droits qu'eux dans
sa politique familiale, disant textuellement du plus jeune : « Il ne
mange pas et n'est même pas malade; moi au moins je suis
malade, j'ai une spina bifida, j'ai le droit de ne pas manger ».
Cette antipathie de rivale, elle l'étend aux autres garçons de
sa connaissance, qui sont tous, à l'entendre, de petits idiots et
de petites brutes. Puis elle en arrive à son père, pour lequel elle
déclare ouvertement avoir peu d'affection en raison de sa bruta-
lité : « On n'est vraiment bien tranquille que lorsqu'il n'est pas
ANOREXIE MENTALE 91

là » — Il nous embête tout le temps ». — Sans cesse ce « on »


et ce « nous » revient dans ses discours, signifiant le couple mère-
enfant, à l'exclusion du père.
Et parce qu'il est détesté on lui dénie le droit d'être seul à
manger ce qui lui plaît. Nous apprenons en effet que ce père,
d'ailleurs gros mangeur, est très difficile pour la nourriture, crie
et tempête quand le plat est mal choisi à son gré ou mal apprêté,
s'en va en claquant la porte, ou lance le contenu du plat dans le
jardin. Lisette, dès lors, lui dénie le droit de lui imposer à elle
deux tranches de pain ou tel plat de riz.
Ce fait d'imiter le père pourrait en imposer pour une identi-
fication à l'image paternelle, d'autant que l'un et l'autre abusent
de la douce passivité de la mère ; mais à un examen approfondi,
force nous est de constater, tant Lisette parle durement et avec
mépris de son père, qu'il est pour elle purement et simplement un
rival à combattre, au besoin sur son propre terrain. Il faut lui
disputer âprement, par la violence et par la ruse, le droit de main-
tenir sa mère en servitude.
Cet attachement à la mère-esclave, le désir de sa possession
sous une forme enfantine, sadique, la lutte contre le père, sont
synthétisés dans le rêve suivant, dont les éléments ne sont même
pas camouflés : « J'ai rêvé que maman était couchée dans le lit
avec un homme, et moi j'étais couchée sur le tapis près du lit.
Maman s'est penchée vers moi, m'a montré que le dessin du tapis
représentait des pommes de pin, et elle voulait que je les mange.
Mais, je n'ai pas voulu et je suis montée dans son lit. Là, j'ai vu
que ses « lolos » étaient aussi des pommes de pin, et je les ai
mangés. Je trouvais ça très bon. Mais l'homme a voulu m'en empê-
cher, il s'est mis dans une grande colère, il criait très fort et j'ai
eu si peur que ça m'a réveillée ».
Elle ajoute que son papa ne veut jamais qu'elle aille dans le
lit de sa mère, mais qu'elle y va quand il part au café le soir.
Une chose est curieuse dans ce rêve ; c'est que cette anorexi-
que qu'on ne peut faire manger rêve d'une mère-nourriture dans
toute la force du terme, puisqu'elle lui dévore les seins, ces seins
qu'elle n'a possédés que deux ou trois semaines, jusqu'à ce que
le fâcheux accident des casseroles l'en ait brutalement privée. Il
semble alors qu'à ce plaisir oral et coenesthésique dont elle rêve
encore elle ait substitué, sa mère ne demandant positivement pas
mieux, tout le rituel d'amour triomphant que sont devenus ses
repas. Lisette ne désire plus tirer, nous pourrions dire traire, de
92 O. CODET

sa mère que les mille supplications tendres qui sont devenues une
véritable sublimation de la nourriture-amour, plaisir oral interdit.
La mère suivant notre conseil de ne plus faire aucun commen-
taire sur ce que mangeait ou non l'enfant, celle-ci fut, au début
du traitement, très déçue et s'en plaignit à moi. Elle me savait res-
ponsable de ce nouveau programme. Cependant, et grâce à son
attachement pour moi, elle accepta peu à peu mes explications.
Elle accepta l'idée qu'elle s'était comportée jusqu'alors comme un
petit bébé, qui a encore peur que le repas ne donne lieu à un grand
tintamarre (que ce soient les casseroles qui tombent ou le père
qui fulmine). Que ce petit bébé avait sans cesse besoin de sa mère,
ce qui était humiliant. Si bien que je ne pouvais pas croire qu'une
fillette intelligente comme elle, bientôt une jeune fille, ne se mît
pas très vite à se débrouiller seule. Elle devait pouvoir faire aussi
bien que les autres jeunes filles et peut-être même mieux.
Bref, au bout d'un mois et sa grande vanité aidant, Lisette
prenait ses repas sans difficulté, ne mangeant guère plus qu'aupa-
ravant, mais sans orage et dans le même temps que ses parents.
Il lui fut aussi très pénible de renoncer au privilège d'arriver
en retard à l'école. Mais la maîtresse, alertée par nous, lui témoigna
quelque intérêt, et le carnet de quinzaine ayant donné une bien
meilleure moyenne, elle fut prise d'une louable et efficace ému-
lation.
Tout eût donc été bien, sans la mère, qui souffrait d'un renon-
cement qui s'avérait bien plus pénible encore pour elle que pour
l'enfant, et qui découvrit que Lisette était un peu constipée... Je
conseillai de l'huile de parafine, mais... la mère était déclenchée ;
elle avait trouvé un équivalent : on écartait sa sollicitude des repas
de l'enfant Elle allait s'occuper de ses selles Et les gémisse-
! !

ments reprirent sur ce nouvel aliment, si j'ose dire : « Elle est


allée deux fois à la selle hier ah je suis désespérée » Ou bien :
! ! !

« Elle pousse, ma Lisette, elle pousse et rien ne vient Ma vie est


!

un calvaire. » Et, en deux semaines, Lisette avait organisé tout le


petit rituel spécial : elle se retenait, jouait à ne se libérer qu'avec
parcimonie, restait deux heures assise sans résultat, tandis que
devant elle montaient, en cantique d'amour, les lamentations mater-
nelles !

Je dus consacrer deux longs tête-à-tête à la mère pour lui


montrer l'analogie des deux symptômes et sa part de responsabilité
dans la stagnation de l'enfant à un stade sadique-oral et sadique
anal.
ANOREXIE MENTALE 93

Tout évolua alors normalement. Deux mois et demi après le


début du traitement l'enfant avait très notablement repris du
poids, mangeait suffisamment, travaillait bien, allait à la selle et
aidait un peu sa mère dans ses travaux. Heureux hasard, la mère
commença alors une seconde grossesse, drainant ses inquiétudes
vers le nouvel enfant. Je saisis l'occasion d'expliquer à Lisette la
procréation, la grossesse, la naissance de ce futur enfant, qu'elle
accepta. J'en profitai pour lui mettre en valeur que le terrible sexe
d'en face, pour lequel elle n'avait jusqu'à présent éprouvé que des
sentiments hostiles, pouvait avoir d'appréciables côtés de protection,
de douceur même, d'agrément physique et d'amour.
J'ai revu l'enfant de loin en loin pendant deux ans, durant
lesquels le bon état s'est maintenu. Mais, en guise d'addendum, je
signalerai que, huit mois après la naissance de sa seconde fille.
la mère revenait en larmes nous annoncer que le bébé refusait sein
et biberon.
Un départ en province a été cause que nous ne l'avons plus
revue.

Dans la belle étude intitulée « Contribution à l'étude du surmoi


féminin », Mme Odier rapporte deux cas de fixation vive à la
mère. Mais ces deux mères se trouvent être l'une, et l'autre deux
femmes autoritaires, peu embarrassées d'un joug masculin, exi-
geant et obtenant de leurs filles, par une sorte de compétude du
couple, une attitude passive, au moins vis-à-vis d'elles.
Tout au contraire, et par un mécanisme analogue, il semble
chez Lisette que la persistance d'une attitude vivement sadique à
un âge déjà un peu tardif ait été en grande partie provoquée par-
le masochisme excessif de sa mère et qu'il y ait là une névrose
en participation. Il est hors de doute que la maladie d'un enfant
ne soit, pour beaucoup de mères, l'occasion d'un déchaînement
de démonstrations tendres, dont elles ont plus besoin qu'eux. Nous
ne pouvons pas ne pas en tenir compte dans le traitement.

Notre troisième observation porte sur une adolescente. Je ne


vous la donnerai pas comme un modèle d'analyse : le médecin
qui m'avait confié le cas, et que je tenais au courant, eut à l'égard
des parents de la malade des mots imprudents qui provoquèrent
l'arrêt du traitement.
Fanny a quinze ans et demi. Depuis deux ans et demi elle
est soignée pour un amaigrissement progressif et un manque
94 O. CODET

d'appétit qu'on a successivement attribués à des troubles glandu-


laires, gastro-intestinaux, à de la tuberculose, du diabète, etc..
Elle a été vue par un grand nombre de médecins dont, en dernier
lieu, un neurologue, qui fait le diagnostic d'anorexie mentale. Au
cours de cette consultation il signale aux parents que Fanny sem-
ble avoir une violente animosité contre ses deux frères et qu'il
faut l'en séparer pour la traiter. Les parents se montrent furieux
de ce que leur fille puisse manquer de tendresse pour ses frères ;
ils houspillent l'enfant qui nie, naturellement, et toute la famille
traite le médecin en termes vigoureux.
L'enfant est alors mise en maison de santé et confiée à un
psychiatre. Mais là, elle semblé être arrivée à se procurer et à
ingérer quelque substance toxique, car elle fait, à deux reprises,
un véritable empoisonnement avec vomissements, diarrhée pro-
fuse, fièvre élevée. Et la maison de santé n'en veut plus prendre
la responsabilité.
On l'envoie alors à la campagne chez sa grand'mère, et le
vieux médecin, secondé d'une infirmière qui ne la quitte pas,
arrive à lui faire prendre dix kilos en six mois.
Elle rentre alors chez ses parents, car elle réclame sa mère
à cor et à cri. Là elle reperd ses dix kilos et on la mène voir un
nouveau médecin. Celui-ci la met en maison de santé, alitée, avec
interdiction de sortir de la chambre. Son état d'ailleurs ne le per-
mettrait guère : elle est squelettique. Cependant, en trois semaines,
le poids n'augmente guère ; et une surveillance plus stricte montre
qu'elle a une provision de purgatifs dans son armoire ; que ses
parents ont été assez sots pour lui apporter en outre quelques
boîtes de taxol, laxatif qu'elle leur a demandé ; qu'elle dissimule
dans le récipient de sa chaise percée les aliments qu'on lui sert
et qu'elle recouvre ensuite de matières ; que le lait et les soupes
sont versées dans le lavabo ou dans la bouillotte ; qu'elle fait de
la gymnastique la nuit. Enfin on l'a plusieurs fois surprise à faus-
ser les pesées, glissant des objets lourds dans le peignoir qu'on
l'autorise à garder par pudeur.
Détail qui n'est pas sans intérêt, ces objets étaient plusieurs
couteaux de poche appartenant à son frère aîné et qu'elle avait
toujours près d'elle.
Les visites parentales sont alors interdites. Une infirmière doit
assister à chaque repas. Enfin, sur le conseil de M. le docteur
Pichon, le médecin commence à considérer le côté psychique de
l'affaire et me confie la jeune fille.
ANOREXIE. MENTALE 95

Les parents expliquent que Fanny a un frère aîné, de trois


ans plus vieux, et un plus jeune qu'elle de six ans. Elle n'avait
jamais été malade, a eu ses règles à treize ans et pendant trois
ou quatre mois seulement.
Sur mes questions qui insistent, je découvre alors que l'ano-
rexie — symptôme le plus alarmant, car l'enfant, qui mesure
1 m. 60, pèse actuellement 33 kg.
— n'est pas le seul symptôme
ni même peut-être le symptôme capital : Fanny, lors de ses pre-
mières règles, les a dissimulées à tous. Elle usait de tampons
d'ouate pour s'essuyer sans cesse, et lesdits tampons ainsi que
son linge souillé lui faisaient si grande horreur et honte qu'elle
les jetait purement et simplement par la fenêtre.
La concierge les trouvant dans la cour de l'immeuble venait
faire des scènes violentes aux parents, lesquels la mettaient dehors
avec indignation, jusqu'à ce qu'une marque reconnue sur le linge
forçât à se rendre à l'évidence. La mère, alors, entreprit d'expli-
quer à Fanny ce qu'était le flux menstruel. Mais, aux premiers
mots, l'enfant se mit en fureur, se précipita sur sa mère et la rossa.
Plusieurs nouvelles tentatives d'explications eurent le même
résultat. Enfin, un jour, la petite étant indisposée partit pêcher
des écrevisses à la main, dans un petit torrent glacé où, dans l'eau
jusqu'à la ceinture, elle passa tout le jour. L'écoulement sanguin
s'arrêta et ne revint plus.
C'est deux ou trois mois plus tard que l'anorexie s'installa.
Les parents m'apprirent encore que Fanny avait coutume de
prendre sans cesse des laxatifs, de se présenter dix ou onze fois
par jour à la selle et, tout le long du jour, de s'introduire le doigt
dans l'anus pour extirper... quelque chose. Elle a toujours sur elle
une provision des classiques papiers de soie dont, dès qu'elle est
seule, elle se coiffe le doigt pour se l'introduire dans l'anus. Mais
à la moindre alerte elle reprend une attitude décente, fourrant le
papier embarrassant n'importe où : sous un coussin, dans le capi-
ton d'un fauteuil, etc.. Et la domestique, le lendemain, fait une
abondante récolte.
C'est ainsi que nous commençons l'analyse, au rythme de qua-
tre ou cinq séances par semaine.
Et tout d'abord Fanny parle sur un ton mondain, avec une
abondance telle que nous avons l'impression qu'elle cherche à ce
qu'en terme de pêche on appelle « noyer le poisson ».
Elle se disculpe et, tout de suite, nous trouvons ce qui a orienté
le choix du symptôme : sa mère chérie, pour garder sa ligne.
96 O. CODET

mange à peine et se purge chaque jour au sulfate de soude. Elle,


Fanny, sait qu'elle n'est pas jolie comme sa mère ; elle est laide
de maigreur, osseuse, la peau sèche et rugueuse, les cheveux cas-
sants... mais cela lui est égal, car elle ne se mariera pas, elle restera
toujours auprès de sa mère. D'ailleurs elle a toujours vécu entourée
de frères, de cousins, elle en a assez vu, des garçons, elle en a
horreur, elle a horreur des hommes.
Tous ces garçons lui remémorent ses vacances à la campagne,
et sa vive phobie des serpents, sur laquelle elle insiste. Elle se
rappelle même que, juste avant sa maladie, elle avait d'horribles
cauchemars peuplés de serpents : ils grouillaient dans la chambre,
elle ne pouvait étendre la main sans en toucher, ouvrir les yeux
sans en voir. Ils montaient vers elle, elle sentait qu'ils allaient
entrer dans sa bouche, dans ses yeux.
Puis il fut question de ses rivalités d'enfance avec son frère
aîné : « Nous nous battions sans cesse. Nous avions une petite
voiture à deux places et je me vois encore avec, dans chaque main,
une poignée de cheveux que je venais de lui arracher ». Actuelle-
ment ils sont en bons ternies, ou plutôt ils s'ignorent récipro-
quement et ne se parlent jamais ; lui a ses amis et joue au jeune
homme. Mais, toute petite, elle en était très jalouse.
Elle m'explique alors, douloureusement, que sa mère avait
une adoration pour ce fils aîné, souvent malade, tandis qu'elle ne
s'occupait jamais d'elle, qui était robuste. Sa mère répétait à qui
voulait l'entendre qu'elle n'aimait que les garçons.
Si bien que, lorsque sa mère attendit de nouveau un enfant,
Fanny fut prise d'une peur affreuse que ce ne fût un second gar-
çon. Le frère aîné désirait un frère, mais elle (elle avait six ans')
priait Dieu chaque soir d'envoyer une fille.
Hélas, ce fut un garçon.
Fanny se rappelle dans les moindres détails cette époque si
dramatique pour elle. Elle se rappelle tout, sauf la figure centrale
du tableau : sa mère. Elle ne peut en rien évoquer cette mère
chérie et ingrate. Mais elle revoit la chambre, ce qu'on servait à
la malade. Puis l'horrible nouvelle de la venue d'un frère et l'élan
qui la jeta alors contre son père qui semblait si triste.
Hélas la tristesse du père avait une autre cause : la mère
!

était mourante. On la sauva pourtant, non sans des mots de lutte,


contre une fièvre puerpérale très maligne. On l'administra même
et Fanny se revoit, agenouillée et sanglotante, devant le prêtre qui
traversait la chambre.
ANOREXIE MENTALE 97

Durant des années elle se demanda si Dieu avait voulu punir


sa mère d'avoir eu encore un garçon ou si toutes les naissances
étaient aussi dramatiques.
Elle dit n'avoir su, que deux ans plus tard que les enfants
étaient portés dans le ventre de leur mère. Son frère aîné le lui a
dit quand elle avait huit ans et cela, elle n'a pu l'accepter qu'en
le ridiculisant. Pendant plusieurs mois, lui et elle « jouaient au
gros ventre » avec de grands éclats de rire.
Et soudain elle nous dit combien avoir un gros ventre doit
être pénible. Toute une séance se passe à nous décrire son anxiété
dès qu'elle mange à sa faim : « Je me sens grosse, gonflée, j'ai
peur d'éclater ». Et encore : « Malgré moi il faut que je sois
sûre que mon ventre est vide et j'ai peur, si je mange, qu'il ne
devienne énorme ». N'est-ce pas en se remplissant ainsi le ventre
que l'enfant se forme ? me demande-t-elle. Sa mère lui a dit que
l'enfant se forme avec le sang des règles, mais elle ne peut pas
croire une chose « si dégoûtante ». Pourtant elle sait que lorsque
l'enfant pousse dans le ventre on n'a plus ses règles...
Elle a d'autre part lu que « la Providence vous envoie un
enfant » Mais son père a dit un jour à table que les Untel ne
voulaient pas en avoir. La volonté y est donc pour quelque chose?
Et pourquoi faut-il être deux? Que fait le père? Elle pense que
la mère doit concentrer toute sa volonté sur son désir d'avoir un
enfant et, en même temps, contempler longuement le père. Est-ce
cela ?

Je renseignai Fanny en détail, et j'entends encore son excla-


mation : « Comment ! ça ne se passe pas par l'anus ? » Elle
ignorait l'existence du vagin (ce qui est loin d'être exceptionnel).
Plusieurs séances furent alors remplies de questions uniquement
sexuelles. Entre temps elle interrogeait les infirmières sur tout ce
qui se passait à la maternité de la maison de santé. Cependant, et
quelque souci que j'aie eu de lui présenter les choses sous un
jour simple et naturel, elle en avait encore un grand dégoût, et
je dus longuement souligner la beauté de l'union dans l'amour,
la grandeur de l'enfantement dans la joie.
Elle s'épanouit enfin, me pria de prévenir ses parents qu'elle
savait maintenant toutes ces choses, et me demanda de lui résu-
mer mon opinion sur elle. J'expliquai que tout s'était passé comme
si, lors de la cessation de ses règles, elle avait peu à peu redouté
inconsciemment de voir son ventre grossir en conséquence comme
celui d'une femme enceinte et qu'elle eût voulu se le vider par des
98 O. CODET

jeûnes, des purgations, des expulsions digitales. Comme si, eu


somme, la Providence avait bien pu lui jouer le mauvais tour de
lui envoyer un enfant. L'expérience qu'elle avait du si pénible
accouchement maternel la poussait inconsciemment à se faire sans
cesse avorter par l'anus.
Elle abonde dans mon sens, en y ajoutant, ce qu'elle ne m'avait
jamais dit, qu'elle se bandait étroitement la poitrine de peur de
voir ses seins se gonfler.
Cependant, si nous comprenions l'anorexie et le vidage du tube
digestif, nous voyions encore assez mal le violent refus de Fanny
d'accepter la venue de ses règles.
Les choses s'éclairèrent assez vite lorsqu'elle s'étonna que je
pusse lui témoigner quelque affection, à elle, une fille !
Sa mère, et tous les renseignements que nous avons pu avoir
de l'extérieur le confirment, n'avait jamais eu de penchant que
pour les garçons. Fanny nous explique qu'eux seuls ont tous les
droits, tant sociaux qu'affectifs. Ils sont chéris d'eux-mêmes et de
tous, tandis qu'aux femmes sont réservées toutes les corvées, en
plus du manque d'amour.
Elle, d'aussi loin qu'elle se rappelle, a toujours désiré être
un garçon. Elle était sportive, plus robuste, plus intelligente que
ses frères. Mais quoi, sa mère aussi est robuste, intelligente, et
cela ne l'empêche pas d'être obligée tout le jour de s'occuper de
son intérieur, de se fatiguer le soir à raccommoder les vêtements
de ses enfants, de devoir coucher malgré elle avec un homme qui
ronfle, l'empêche de dormir et ne fait rien de ses journées qu'aller
au cercle, etc.. Les dires de Fanny n'étaient d'ailleurs que
l'écho de ce que, depuis toujours, elle avait entendu sa mère et
ses tantes répéter.
Sous ces influences, qui venaient à l'appui de son désir d'être
un garçon, c'est-à-dire d'être aimée, elle avait de toutes ses forces
repoussé l'idée d'être une femme. Et la venue de ses premières
règles avait été pour elle une horrible et insupportable évidence,
qu'elle avait refusée avec la vigueur que vous savez. Je le lui
expliquai.
Elle me fit en réponse le rêve de fleurt suivant : « Nous som-
mes à la campagne, dans le grand couloir du second, sur lequel
donnent toutes les chambres mansardées, et nous jouons à cache-
cache première vue. Tous mes cousins et cousines sont là, et des
amis de mes frères. Nous nous couchons. Non ! (elle rit), nous
nous cachons par groupes de deux : un garçon, une fille. On
ANOREXIE MENTALE 99

s'amuse beaucoup, on fleurie, c'est très agréable. On peut faire


tout ce qu'on veut, sauf jouer avec les briquets, à cause du feu. »
Entre autres associations et à propos des briquets elle dit:
« C'est quelque chose que tous les hommes ont dans leur poche.
Papa en a un et mon frère aussi. Mais c'est dangereux, forcé-
ment »
!

Durant ce qui précède deux mois et demi ont passé et Fanny,


ne trichant plus, mais, au début, très surveillée, a augmenté de
poids d'un kilo par semaine en moyenne. Depuis trois semaines
elle mange seule, sans surveillance, et elle a continué à engraisser
au même rythme. Tout le monde est ravi. Elle l'est moins et envi-
sage avec une certaine crainte sa sortie de la maison de santé :
que fera-t-on d'elle ? Durant ces deux ans et demi elle a perdu
l'habitude de tout travail ; va-t-on la remettre en classe avec un
pareil retard ? D'autre part elle s'est habituée à la sollicitude de
tous, à mille soins des infirmières ; va-t-on la traiter « comme
tout le monde » si elle perd de son importance ? (Tout cela est
conscient et exprimé. Nous en sommes aux bénéfices secondaires).
Je n'avais pas cru devoir cacher au médecin qui m'avait
confié Fanny mon opinion sur ce cas. A ce moment il convoqua
les parents pour leur recommander une pension qui permît une
transition avant de la replonger dans le milieu familial traumati-
sant, et qui en même temps lui permît de me voir.
Malheureusement, dans le but de montrer aux parents leurs
erreurs, il eut des paroles telles que : « C'est votre désintérêt de
l'enfant qui a permis l'installation de la maladie. Bien que ce ne
soit qu'une fille vous devez lui donner toute l'affection à laquelle
elle a droit dans votre foyer » etc. Et la mère, hors d'elle à
ces blâmes d'ailleurs mérités, se précipita vers sa fille, lui repro-
cha d'avoir jeté le discrédit sur sa famille. Ce fut une scène très
violente, Fanny, sanglotant, suppliant, sa mère, jurant qu'elle ne
désirait rien que retrouver sa place auprès d'elle.
Puis le lendemain, en tête-à-tête, elle me reprocha de l'avoir
trahie, d'avoir cherché à lui faire perdre le peu d'affection que sa
mère lui gardait. Enfin sa mère me pria de cesser tout traitement,
étant sûre, disait-elle, que la tendresse d'une mère, même décriée,
serait plus efficace que toute la psychiatrie du monde.
Nous ne pûmes que former le souhait que cette violente crise
qui jetait la mère et la fille dans les bras l'une de l'autre eût le
meilleur effet, ce qui était possible maintenant que le plus gros
travail de déblayage était fait. Nous eûmes par la suite de ses nou-
100 O. CODET

velles indirectement: durant deux mois, rentrée chez elle, Fanny


continua d'engraisser régulièrement, sans traitement aucun, fait
sans précédent depuis le début de sa maladie. Mais peu à peu
l'anorexie — seule — reparut, et au bout d'un an il fallut de
nouveau la mettre en maison de santé. Nos renseignements s'arrê-
tent là.
Cette observation a déjà presque l'allure d'un cas d'adulte.
La toute-puissance parentale s'y manifeste pourtant avec la même
intensité que dans les cas précédents.
Si bien qu'on se demande parfois, comme Mme Morgenstern
le faisait jadis remarquer, si la psychanalyse des parents ne serait
pas la vraie solution. Il est certain que, quelles que soient les
difficultés que cette solution comporte, elle pourrait peut-être,
dans certains cas, être envisagée, au moins pour l'un des parents,
si la psychanalysé de l'enfant le révélait comme particulièrement
et nocivement névrosé.
Quetzalcoatl
Le dieu-serpent à plumes
de la religion Maya-Aztèque ( 1)

par
le Dr Celes Ernesto CARCAMO

SOMMAIRE
I. — LES ELÉMENTS DU SYMBOLE : 1. Le serpent.
— 2. Les plumes.
II. — LE SENS DU SYMBOLE : 3. Le serpent à plumes, les dieux doubles et la dupli-
cité des instincts. — 4. Le sacrifice maya-aztèque et la popularisation de l'agres-
sion. — 5. La signification anale du serpent et de la spirale. — 6. L'oiseau
buveur de fleurs et la victoire sur l'inceste.

Il est convenu, parmi les psychanalystes européens, de consi-


dérer le serpent comme ayant une valeur uniquement ou presque
uniquement phallique (2). Une étude comparative me paraît mon-
trer que cette opinion classique, si elle veut être universelle, est
trop absolue, et je crois pouvoir démontrer que, sur le continent
américain tout au moins, et en se plaçant au point de vue de la
mythologie archéologique, on rencontre un serpent paradoxal, le
serpent-oiseau, le serpent à plumes, dont la partie proprement
serpentine est une représentation avant tout femelle.
Si le motif du serpent se retrouve dans presque toutes les
religions du monde, dans aucune d'elles il n'acquiert par sa fré-
quence et par son haut grade de stylisation le caractère dominant
qu'il eut dans les religions maya et aztèque. Ces deux religions
furent celles de peuples qui, des plus lointains âges avant notre ère
jusqu'à la conquête espagnole des XVIe et XVIIe siècles, furent les

() Communication à la ociété sychanalytique e


aris, le 2 février 939.
2) his the serpent] is one of the most constant symbols of the phallus. ery
t
ccasionally an also symbolise the intestine or their contents, but, so far as I know,
nothing else ». E. Jones : Papers on psychoanalysis (4e édit.), un vol. Baillière, Tindall
and Cox, Londres, 1938, p. 170, et en note.
V. aussi R. REED : Serpent as Phallic Symbol. Psychoanalytic Review, IX, p. 91.
102 E. CARCAMO

maîtres du territoire s'étendant au nord jusqu'aux frontières pré-


sentes du Mexique, au sud jusqu'à celles du Nicaragua actuel. Il
fut, semble-t-il, originairement maya et constituait le symbole fon-
damental de la pensée religieuse de ces peuples. Les Aztèques le
prirent des Mayas lors de la conquête de leur empire, ils en firent
un objet de grande vénération, qui peu à peu devint une divinité
profondément enracinée dans les sentiments religieux de la
nation. Les Aztèques l'avaient appelé Quetzalcoatl, ce qui se tra-
duit par les mots: serpent-oiseau (de Quetzal = oiseau et Coatl =
serpent). Cette divinité fantasmagorique était diffusée à l'extrême
dans l'art, la mythologie et la religion maya-aztèques. En emprun-
tant nos données à ces deux civilisations pour fonder nos conclu-
sions, nous envisageons dans le présent travail le peuple aztèque
et le peuple maya comme ayant un fond psychologique commun.
La similitude de l'inconscient humain dans les différents peuples,
en contraste avec leur diversité intellectuelle, est un fait qui nous
semble établi. (1). Par ailleurs, nous nous rattachons à la théorie
de Lehmann (2), d'après laquelle les Aztèques et les Mayas, quoi-
que possédant un langage différent, offrent des analogies étroites
dans leurs éléments culturels fondamentaux : calendrier, religion,
etc.. On peut considérer ces deux civilisations, unies par l'histoire
et par la légende, comme deux branches issues, au cours d'un passé
très ancien, d'une racine commune.

LES ÉLÉMENTS DU SYMBOLE (3)

Le serpent

Nous rappelons la description que nous donne Joyce (4) : le


serpent stylisé ou idéalisé se trouve dans toutes les représentations
religieuses mayas (v. fig. I à IV). On y ajoutait des plumes d'oiseau,
des dents de jaguar, des ornements humains, des écailles, etc.,
quelquefois même entre la mâchoire une tête humaine, symbole

(1) C. G. JUNG : Métamorphoses et symboles de la libido (trad. franc.). Paris,


1938. Editions Montaigne.
(2) LEHMANN, cité par W. WOLF : Médecine et chirurgie en Amérique préco-
lombienne. Presse Médicale N° 70, 31 Août. 1938.
(3) Ce travail comportait un certain nombre d'illustrations. La désorganisation
de la fabrication, du fait de la mobilisation, n'en a pas permis le clichage. Nous
les publierons dans l'un des numéros qui suivront (N. D. E.).
(4) Th. A. JOYCE : Central American and West Indian Archacology.. un vol.
Londres, 1916.
Th. A. JOYCE :Maya and Mexican Art. The. Studio, Londres, 1927.
LE SERPENT A PLUMES 103

de l'intelligence humaine (voir figure V). On peut rapprocher cette


description des dieux partiellement humanisés de l'Egypte, de la
Syrie et des Indes (1). Les éléments fondamentaux et qui donnent
son nom à la divinité sont le serpent et les plumes.
Du point de vue archéologique, le serpent est un des êtres qui,
furent reproduits aux époques les plus anciennes de l'humanité.
Lors des premières tentatives de l'art préhistorique, à l'époque de
l'aurignacien primitif, apparaissent sur l'argile molle qui revêtait
les murs des grottes des tracés exécutés avec les doigts ; ces tracés
sont en forme d'ondulations, de spirales, et quelques-unes de ces
lignes ondulées présentent une extrémité amincie et une autre avec
un renflement, donnant l'image d'un serpent (2). Ultérieurement,
le serpent fut représenté de façon réaliste non seulement dans des
intentions décoratives, mais sans aucun doute aussi dans un but
magico-religieux.
Il est intéressant de remarquer que la spirale, qui peut être
considérée comme une stylisation du serpent, fut regardée par
l'homme primitif comme l'élément originaire de la vie (3). L'idée
que la vie commença dans le premier tourbillon d'eau est une idée
aussi vieille que l'humanité ; elle remonte à l'époque du culte
primitif des dieux terrestres (culte des dieux de. la terre, des eaux,
etc.). La mythologie Scandinave comme celle de l'antique Gaule
représentait la force génératrice au moyen de, la spirale et le coquil-
lage est l'image pétrifiée de cette force magique. Le prana hindou,
le principe premier et universel de la vie, était personnifié en
Kuhdali, le serpent enroulé en spirales. En Amérique du Nord,
un mythe très antique du peuple Zuni dit que la Mère du monde
fit tourbillonner de l'eau dans un vase : de ce tourbillon d'eau
surgit la vie, puis elle frappa l'eau avec ses doigts et il se forma
de l'écume ; ensuite cette Mère-terre souffla sur l'écume, des flo-
cons en sortirent, qui formèrent les montagnes.
La même chose peut être dite des tourbillons de sable, des
tourbillons d'eau, des tourbillons de vent, des tourbillons de feu (4).
Tout possédait une force vitale autonome, car l'homme primitif
a eu de la causalité une conception essentiellement dynamique et
ces tourbillons divers ne sont que des aspects d'un même principe
causal, qui fut représenté et stylisé d'abord sous la forme d'une

(1) MACKENZIE : Migration of Symbols. Londres, 1935.


(2) René SAINT-PÉRIER : L'art préhistorique. Edit. Rieder. Paris, 1937.
(3) JUNG, loc. cit.
(4) JUNG : Métamorphoses..., p. 85.
104 E. CARCAMO

spirale et ensuite sous celle des êtres et des choses doués de la


forme spiralée ou capables de la prendre : coquille, bras de poulpe,
plante verticillée, serpent, etc..
Il y a beaucoup d'autres raisons, en outre des points de contact
et des coïncidences ci-dessus, pour que le serpent ait été considéré
comme un être possesseur d'une énergie magique de vie, en rela-
tion avec la force élémentaire de l'univers.
L'analogie est une des bases psychologiques fondamentales
dans l'élaboration subconsciente des symboles. Or le serpent est
l'être le plus véritablement terrestre, il rampe subtilement sur la
terre pour regagner les trous et crevasses où il demeure, il prend
la couleur de la terre ou celle des végétaux qui la recouvrent, il
peut aussi se glisser dans l'eau et il en imite le courant par son
zigzag ou la ligne ondulée des éclairs et des flammes, évoquant
ainsi des points de contact avec le feu (1).
Ses attitudes inoffensivés et impassibles de léthargique indiffé-
rence, froides comme le contact de son corps, se changent subi-
tement et traîtreusement en une attitude érigée, agressive, parfois
mortelle par sa morsure à la plaie cuisante. Le docteur P. Federn,
dans une communication à la Société Psychanalytique de
Vienne (2), a fait remarquer que les femmes frigides ont des rêves
d'angoisse où se retrouve fréquemment le serpent avec un carac-
tère contradictoire d'hypocrisie glacée et de brûlante agressivité
érigée : symbole évident, selon lui, du double caractère qu'offre
pour elles le membre viril dont elles redoutent l'approche.
La mue du serpent, son changement annuel de peau, constitue
un caractère important qui l'a fait considérer comme doué d'une
puissance surnaturelle de vie, lui permettant d'atteindre l'immor-
talité par une sorte de réenfantement, une autorégénération, qui
est exprimée en une image douée de puissance surnaturelle, celle
du serpent en forme de cercle (3).

(1) La langue française indique ces relations dans des expressions comme : l'eau
serpente, le feu serpente, un serpent de feu, qui ont leur équivalent en espagnol : el
agua o el fuego serpenta, la serpe de fiamas, etc..
(2) Inédit. Transmis par le Centre de bibliographie psychanalytique de Londres,
46, Gloucester Place, W.l.
(3) « ô Nâga-Vâsuki », dit une prière indienne adressée au serpent (COSQUIN :
Les contes indiens et l'Occident. Champion, édit. Paris, 1922, p. 256), ô Nâga-Roi, tu
es sans commencement ni fin, tu es invincible et tout-puissant... ».
Le serpent catoblepas du mythe grec représentait l'infini de. l'extinction et du
renouvellement en dévorant sa propre queue toujours renaissante. L'amphisbène, serpent
héraldique, est muni d'une tête à chaque extrémité. Il est donc, lui aussi, sans fin.
LE SERPENT A PLUMES 105

Il serait interminable, peut-être impossible d'énumérer toutes


les raisons qu'eut l'homme primitif de mettre cet animal en rela-
tion avec le secret des choses et le secret de la vie. Je crois que
c'est par suite de ses multiples possibilités de comparaison que le
serpent est apparu comme une force mystérieusement fluide, adap-
table indifféremment à une quantité de conceptions d'ordre magi-
que, en vertu de ses caractéristiques morphologiques et de sa
variabilité dynamique. Dans le monde païen antique, le serpent ne
symbolise pas le monstre redoutable du péché, comme le veulent
les religions hébraïque et chrétienne. Pour les anciens qui véné-
raient les forces créatrices selon une religion naturaliste, le ser-
pent signifiait la force magique de la vie sous les deux aspects,
utile et nocif, créateur et destructeur, qu'elle peut avoir. Cette force
magique, cette énergie vitale a été distinguée par toutes les philo-
sophies et toutes les religions du monde, seuls les noms varient :
magie ou médecine, orenda des Indiens de l'Amérique, prana des
Hindous, Eros des Grecs, forces qui dynamisent nos activités
inconscientes et qu'en psychanalyse nous désignons par le nom
de Libido.
Les Indiens américains disent que quand l'orenda se disperse,
se dédouble ou s'éloigne, se manifestent des états anxieux, neuras-
théniques dont le plus simple est l'hésitation ; « l'homme devient
alors le centre des désirs opposés, son orenda dédoublée lutte pour
la maîtrise et son âme agitée se tient au-dessus du corps, attendant
l'issue du conflit, tandis que le corps lui-même tombe malade » (1)
Dans une parabole bouddhiste, nous trouvons une très fine
définition philosophique et psychologique du serpent (2). Un ser-
pent, désespéré et honteux de sa condition, voulut se transformer
en bhikkou, c'est-à-dire en un être religieux, moral et noble. Il se
déguise en jeune homme et il est admis à l'ordination d'un cou-
vent ; la nuit arrive, son compagnon de cellule se retire et le
serpent, rassuré, se met à dormir. Il oublie ainsi sa condition de
novice et, durant le sommeil, reprend son aspect naturel. Il y a là

Nous ne pouvons nous étendre ici sur la valeur ésotérique du cercle. C'est, par
exemple, un symbole de réalisation magique, d'interpénétration avec l'univers, dans
beaucoup de danses et cérémonies primitives (SACHT, Histoire de la Danse, Gallimard,
édit. Paris, 1938).
(1) H. B. ALEXANDER : L'art et la philosophie des Indiens de l'Amérique du
Nord. F. Leroux, édit. Paris, 1938.
P. COZE : L'oiseau-tonnerre. Editions « Je Sers ». Paris, 1938.
(2) René GUYON : Anthologie bouddhique. Un. vol. édit. Paris, 1924.
106 E. CARCAMO

une symbolique intéressante de l'inconscient qui durant le som-


meil, par une diminution de la censure, manifeste tous ses
désirs dans leur plus primitive crudité. Le serpent, dans ce conte
bouddhique, représente la force ambivalente de nos prototendances
inconscientes qui, orientées sagement, sont capables des réalisa-
tions les plus élevées et les plus utiles, mais qui, abandonnées à
des fins aveugles, peuvent entraîner aux actes bas et dangereux.
On retrouve le même symbole dans la figure du Bouddha qui, arrivé
au sommet de la sagesse, médite les dix principes de perfection au

milieu de la tempête des éléments déchaînés, sa tête protégée par


la tête déployée du serpent cobra (1).
Chez les Mayas et les Aztèques, le serpent est en relation avec
la forcé génératrice de la vie et en conséquence avec les phéno-
mènes sexuels, mais il est difficile de savoir si le serpent est pour
eux un symbole sexuel exclusivement féminin. M. J. Soustelle,
directeur-adjoint du Musée de l'Homme au Trocadéro, spécialiste
en ces études, me disait à ce sujet que les Aztèques mexicains ne
s'étaient pas très préoccupés de donner à leurs symboles un carac-
tère étroitement déterminé. Je crois que cette indifférence n'est
qu'apparente, parce que Mayas et Aztèques faisaient dériver toutes
leurs conceptions cosmogoniques du principe de duplicité enfermé
dans chaque élément. Ainsi, par exemple, l'élément eau était sou-
mis à un dieu mâle, qui avait une épouse (2). La terre elle-même

(1) A. OSMET : Symbolisme du serpent. Bibl. Eudiaque, Durville, édit. Paris,


e. d.
(2) Cette mythologie comportait des éléments secondaires plus complexes. Dans
la maison des dieux de l'eau, il y avait quatre chambres, avec une tonne dans chacune,
pour la bonne eau qui féconde, pour la mauvaise par laquelle le pain se couvre de
moisissures et d'araignées, la troisième pour la pluie qui gèle, la quatrième pour l'eau
qui empêche les plantes de fleurir.
LE SERPENT A PLUMES 107

était tantôt décrite comme une fantastique grenouille mâle et


tantôt comme une déesse. Dans un travail de Palacios (1), dans
le livre de W. Wolff (2), on peut suivre le polymorphisme du
serpent maya et sa valeur de symbolique féminine. Il est employé
avec prédilection dans les symbolisations de la Terre-mère ; celle-ci
est représentée par exemple par une femme vêtue d'une jupe de
serpents (Coatlicue) ; par une femme-serpent qui était la mère
des autres dieux (3). Sa tête est formée de deux têtes de serpents
accolés, elle porte une jupe de serpents à sonnettes, elle a des
pieds en forme de serres, des mains faites de têtes de serpents et
placées à la hauteur de ses yeux.

Les plumes

Le second élément important et caractéristique du symbole


est la plume. Les Mayas et les Aztèques et tous les Indiens
d'Amérique, de même que beaucoup d'autres primitifs, considé-
raient les plumes comme un signe de dignité divine ; les plumes
ornaient la tête des grands seigneurs mayas les jours de fête, ainsi
que celles des prêtres et les casques des guerriers (4). Ceci est à
rapprocher du fait que le soleil, symbole de toute puissance, se
représentait chez beaucoup de primitifs sous la forme d'un
oiseau (5). Chez les Illicois, le calumet du soleil avait des oiseaux
peints ornés de plumes voyantes. Seler (6) dit que le perroquet
et plus spécialement l'oiseau du feu chez les Mayas, l'ara, était
assimilé à un dieu qui descendait du ciel à midi sur l'autel des
offrandes (7). Pour les Mayas l'oiseau signifiait aussi l'âme et la
lumière, et l'oiseau jaune, symbole de l'oiseau de feu, représentait
la résurrection des forces vitales, et était en relation avec le vent,
l'esprit et la vie (8). Les Aztèques voyaient dans le soleil un aigle
qui s'élève le matin et tombe à la nuit (9). Le colibri était pour

(1) E. J. PALACIOS : La cintura de serpientes de la piramide de Tenayuca. Impr.


Mund. Mexico, s. d.
(2) W. WOLFF : Déchiffrement de l'écriture maya P. Geuthner, édit. Paris, 1938.
(3) JOYCE : Loc. cit. (Central American Archaeology)
(4) GENET et CHELBATZ : Histoire des peuples Mayas Quichés. Un vol. Genet,
édit., p. 190. Cf. aussi : Les hauts reliefs des ruines de Narango, in : Revista de
geografia et archeologia guatemalteca, 1923.
(5) A. KRAPPE : La genèse des mythes. Un vol. Payot, édit. Paris, 1938.
(6) Eduard SELER : Die Ruinen von Xochicalco. Berlin, 1904.
(7) Son nom de Kimich-Ka-Mo signifie à la fois ara brûlant et passage du zénith
(8) WOLFF. TOC. cit (Déchiffrement...), pp. 202 et 244.
(9) Alfonso CASO : La religion, de los Azlecas. Enciclopedia illustrado Mexicana.
Un vol. 61 p. Mexico, 1936.
108 E. CARCAMO

eux un oiseau divin, qu'ils appelaient « rayon de soleil » ou


«cheveu de soleil » (1).
La plume est le rayon du soleil fécondant et en ce sens c'est
un symbole phallique que nous voyons corroboré dans un mythe
aztèque, celui de la naissance d'Huitzilopochtli, le dieu mâle, le
dieu Soleil et de la Guerre. Cette fable raconte comment Coatlicue,

Le dieu Quetzalcoatl sous la forme du serpent emplumé

la Mère-Terre, la femme-serpent, un jour qu'elle se rendait à


l'autel du Soleil pour y faire ses dévotions, voit tomber à ses
pieds une petite boule de plumes de couleur brillante. Elle la
ramasse et la serre dans son sein, mais quand elle veut la repren-
dre, elle ne la retrouve plus. Quelque temps après elle se rend
compté qu'elle est enceinte. La conception est de caractère mira-
culeux et le soleil en est l'auteur (2).
La valeur phallique de l'oiseau se retrouve dans des représen-
tations symboliques plus aisément accessibles pour nous que les
légendes lointaines des Mayas et des Aztèques. L'étude des sym-
boles oniriques, telle que nous le permet la psychanalyse, confirme

(1) REVILLE : La religion dit Mexique, de l'Amérique Centrale et du Pérou.


Un vol. Fischbacher, édit.
(2) Pour JUNG (Métamorphoses..., p. 84), la plume est un symbole de puissance,
la couronne de plumes une couronne de rayons, l'auréole et le couronnement des iden-
tifications avec le soleil.
LE SERPENT A PLUMES 109

l'interprétation mythologique. Voici un exemple. Le docteur


Allendy a exposé aux élèves de l'Institut Psychanalytique de Paris,
dans ses conférences sur l'interprétation des rêves, le rêve suivant
qu'il a bien voulu m'autoriser à reproduire. Une femme dont le
mari commence à être un peu las, et qui doute de la fidélité de ce
dernier, fait le rêve suivant : « Un bel oiseau (j'aimerais assez,
ajoute-t-elle, manger de cet oiseau) tombe devant moi, mourant. Je
veux demander à un chasseur quel est cet oiseau, mais une femme
me le prend des mains pour se renseigner. Je la suis de peur qu'elle
ne me le rende pas. Tout à coup je vois sortir des ailes de l'oiseau
un petit parasol lumineux. Il y a peut-être discussion avec la
femme qui a pris l'oiseau car je dis : « Ce petit parasol, en tout
cas, je le garde ». Au moment où je prends l'oiseau et le parasol,
il se forme à presque toutes les extrémités du parasol des goutte-
lettes brillantes qui ressemblent à des pierres précieuses. »
Les symboles sont assez clairs, quand on connaît la situation,
pour pouvoir se passer de chaînes associatives. Le bel oiseau mou-
rant, c'est l'amour qui s'éteint. La rêveuse croit qu'une autre
femme lui vole sa part ; le parasol est un symbole phallique et les
gouttelettes représentent la liqueur fécondante. Elle veut garder
tout cela pour elle. La malade, bien qu'encore jeune, se considé-
rait comme parvenue à un plan d'essence spiritualisée et à l'abri
du désir charnel. C'est pourquoi elle ne reconnaît pas l'oiseau et
avait besoin de l'initiation du chasseur pour prendre conscience
de ce qui lui manquait.
La valeur phallique de l'oiseau se retrouve dans l'argot et le
langage populaire de pays divers. Les imaginations des artistes
offrent elles aussi l'occasion de vérifier cette équation : oiseau =
organe génital mâle. Sans recherches expresses, nous nous
remémorons deux figurations de cet ordre. Dans un tableau de
Frans Floris, daté de 1554, qui représente la chute des Anges et
se trouve au Musée d'Anvers, les organes génitaux d'un des dénions
sont figurés par la tête d'un oiseau de proie. Un oiseau phallique
est visible également sur un petit dessin à l'érotisme peu voilé,
distribué par un fabricant de produits pharmaceutiques (urinaires)
pour illustrer une chanson d'étudiants à l'érotisme encore plus
direct.
Les allusions figurées à l'oiseau-phallus sont certes plus nom-
breuses et le XVIIIe siècle français en a fait, croyons-nous, souvent
usage. Nous nous bornerons à ces deux exemples d'origine contras-
tée, empruntés à l'art de l'église et à celui de l'apothicaire, pour
110 E. GARCAMO

appuyer la thèse d'après laquelle, dans le serpent-oiseau, l'union


est réalisée, la coalescence existe entre les deux symboles très
fréquents : l'oiseau, qui est un emblème phallique, et le serpent,
qui, chez les occupants primitifs du continent américain, a une
valeur — au contraire de l'Europe — surtout féminine. La fusion
des deux êtres a lieu sous une forme qui fait ressusciter en esprit
le chaînon perdu de l'archéoptéryx, du serpent-oiseau géologique.

Le dieu Quetzalcoatl sous la forme du serpent à tête humaine


D'après l'opinion générale, le véritable sens, le secret du ser-
pent à plumes n'a pas encore été dévoilé. En général, et c'est ce
qui intéresse notre point de vue, qu'il soit considéré comme sym-
bole de la lumière, de la pluie, du vent ou du mouvement ondu-
latoire des eaux, il est toujours assimilé à une divinité des forces
créatrices de la vie. Je crois que Quetzalcoatl représente tout ce
qui a été dit sur lui et que les diverses interprétations qui en ont
été faites ne sont que des vues partielles de ses divers aspects.
Alfonso Caso dit que Queltzalcoatl est un exemple de ce tra-
vail de synthèse auquel était arrivée la religion aztèque et qu'il
LE SERPENT A PLUMES 111

consistait en une condensation ou fusion, dans une seule repré-


sentation religieuse, de particularités élémentaires apparemment
discordantes, ou appartenant à d'autres divinités. Ainsi il est le
dieu du vent, de la vie, du matin, de la planète que nous nommons
Vénus, le patron des jumeaux ou des monstres, réunissant en lui
les divers pouvoirs partiels des autres dieux. Par l'analyse que
nous avons faite des éléments constitutifs du serpent à plumes,
nous pouvons conclure qu'il est une réunion de deux éléments
générateurs, mâle et femelle, père et mère (Père-Soleil et Mère-
Terre) en conjonction génératrice. Quetzalcoatl des Aztèques et
des Mayas est la conception symbolique de la divinité créatrice,
c'est le dieu de la fécondité, le donneur de vie, qui réunit en lui
les valeurs séparées, des deux sexes. Il est la représentation magi-
que et religieuse des deux principes générateurs fondamentaux,
masculin et féminin, qui, en se réunissant, constituent une divinité
symboliquement androgyne, formant un tout organique. Nous
aboutissons donc à cette notion d'androgynie, dont la portée est
universelle et en qui se réalise le rêve ancestral de la perfection
et de la satisfaction suprêmes, celui d'une cause créatrice en éter-
nelle auto-fécondation et en éternel enfantement (1).
Ceci est en accord avec l'opinion de Hiler (2), qui affirme
que les divinités des primitifs sont fréquemment androgynes.
Brinton (3) est du même avis. Le père Sahagun (4) rapporte que
les Indiens de l'époque de la conquête du Mexique appelaient
Quetzalcoatl « Père et Mère ».

LE SENS DU SYMBOLE

Le serpent à plumes, les dieux doubles


et la duplicité des instincts
L'étude sociologique et psychanalytique des mythes permet
de les considérer comme un produit social extrêmement complexe,
qui signifie soit un souvenir guerrier ou politique d'importance
fondamentale dans l'histoire d'une société, soit un phénomène

(1) - Voir J. HABLEY DES FONTAINES : La notion d'androgynie dans quelques


mythes et quelques rites. Un vol., Coll. Hippocrate, Le François, édit. Paris, 1938.
(2) HILER : Vas Gebet, cité par HALLEY DES FONTAINES.
(3) Daniel C. BRINTON : Rig-Véda Americamts. Sacred Songs of the ancient
Mexicans, with a glose in nahuatl. Un vol. de 95 p. Philadelphie, 1895.
(4) Fr. Bernardino de SAHAGUN : Historia general de las cosas de Nueva Es-
pana (édit. par Carlos Maria de Bustamente). 3 vol. Mexico, 1249, vol. II, p. 70.
112 E. CARCAMO

cosmique ou cataclysmique. Mais à travers cette signification de


tels faits, en apparence indépendants de la volonté ou du carac-
tère de l'individu, il passe constamment un courant affectif caché,
une arrière-pensée inconsciente qui utilise les phénomènes objec-
tifs pour son extériorisation.
L'homme primitif a passé sa vie dans la contemplation du
monde extérieur et, malgré tous ses efforts pour l'objectiver, il n'a
fait au travers de ce monde extérieur que se contempler lui-même.
L'image qu'il se fit du monde sensible reste sans doute une inter-
prétation principalement subjective, accordée à ses expériences
vécues et aux composantes affectives de son tempérament. Il arriva"
ainsi à une représentation anthropomorphe de l'univers, à des
dieux ayant des caractères identiques à ceux dont il est doué lui-
même : le soleil avait deux pieds et deux mains, la lune était la
matrice du monde et tous ces dieux ont vécu depuis la création
du monde des épisodes de grandeur et de misère comme l'homme
lui-même.
Pour Freud (1), les mythes sont les débris défigurés des désirs
imaginatifs et collectifs, un résumé des rêves séculaires de l'huma-
nité encore en enfance. En accord avec ce que nous ont appris
Freud, Jung et autres sur les racines instinctives du sentiment
religieux, le serpent emplumé Quetzalcoalt doit être considéré
comme exprimant l'instinct de vie ; mais la représentation de
l'anxiété humaine ne pouvait manquer dans la mythologie aztèque,
et en effet nous trouvons à côté du dieu de la vie, Quetzalcoalt, son
ennemi juré, Tezcatlipoca, autre important dieu créateur. Il repré-
sentait originairement le ciel nocturne et il était en relation avec
tous les dieux planétaires, avec les dieux de la mort, du mal et
de la destruction ; il était le saint patron des sorciers et des voleurs.
C'est le dieu de la mort, mais en réalité il est l'équivalent néces-
saire de Quetzalcoalt, sa transfiguration nocturne, ou mieux, son
double : ceci est en accord avec ce que nous avons dit antérieu-
rement sur l'appareil polythéisme ésotérique des Aztèques. Il était
le dieu du froid et de la glace et aussi le dieu du péché et de la
misère. Ces deux divinités de la vie et de la mort sont en guerre
depuis le commencement du monde et l'histoire de leurs luttes
constitue l'histoire de l'univers. Dans ce sens, ils représenteraient,
avec leurs caractères positif et négatif, les deux forcés qui dirigent
par un mécanisme d'opposition tous les phénomènes de la nature.

(1) FREUD : Gesammelte Schriften zur Neurosenlehre. Int. Psa. Verlag, Vienne,
1926.
LE SERPENT A PLÛMES 113

La théorie de Freud selon laquelle les instincts fondamentaux


doivent être groupés en deux classes, celle des instincts de vie et
celle des instincts de mort, distinctes et antagonistes, a suscité de
grandes et intéressantes controverses, même chez les disciples de
Freud jusqu'alors les plus orthodoxes. Les uns soucrivent à cette
théorie, d'autres la réfutent et les deux groupes s'appuient sur de
solides arguments. Je n'aurai pas la prétention de vouloir résoudre
ni même celle de discuter le problème ; je voudrais seulement
rappeler quelques données de l'histoire et de l'archéologie pré-
colombiennes qui peuvent apporter, à mon avis, une contribution
à ce sujet. Il est possible que, devant l'hypothèse d'un instinct de
mort, chacun de nous, comme le prétendait le Dr Schiff dans une
conférence à l'Institut de Psychanalyse à Paris, s'oriente selon
sa sensibilité et ses dispositions affectives constitutionnelles.
L'inconscient humain s'exprime dans un langage très différent du
langage de la conscience ; celle-ci correspond à une structure
psychique très supérieure, elle résulte d'une sédimentation cultu-
relle beaucoup plus jeune que celle de l'inconscient.
Les deux couches de l'appareil psychique sont profondément
éloignées quant aux motifs qui engendrent leurs activités réci-
proques et également quant à la valeur significative de ces motifs.
C'est une raison pour nous de chercher, quand l'occasion se pré-
sente, à retrouver les relations entre ces activités et ces motifs. En
considérant les cérémonies sanglantes qui ont accompagné chez
les Toltèques, les Aztèques et aussi chez les Mayas l'adoration du
serpent emplumé et des autres dieux de leur Panthéon, on peut
entrevoir les cheminements profonds de l'instinct, les rapports que,
dans certaines civilisations humaines, le rituel et le culte ont avec
les tendances vitales élémentaires.

Le sacrifice maya-aztèque et la polarisation de l'agression.


Les sentiments qu'éveille, par exemple, chez l'adulte normal,
l'image maternelle sont très loin des sentiments de terreur que
produisent chez le très jeune enfant les, divers phantasmes de la mère
phallique, dont une représentation mythologique nous est donnée
par Cuatlicue, la déesse jupée de serpents, figure apocalyptique de
la Terre-Mère chez les Aztèques. L'homme Maya primitif a réuni
en une même divinité ses deux sentiments de tendresse et de
terreur envers la terre-mère, l'expérience journalière lui avait appris
qu'elle était la douce mère nourricière et en même temps le monstre
qui dressait contre lui de mystérieux guet-apens sur le chemin
de la vie.
114 E. CARCAMO

Freud a montré que, pour la mort comme pour la mère, les


notions conscientes et inconscientes, les notions primaires et les
notions évoluées sont divergentes. Pour l'enfant, l'idée de mort
ne revêt pas le caractère que lui attribue l'adulte. Pour lui ce
n'est pas une perte douloureuse et irréparrable de la vie, une sépa-
ration définitivement cruelle d'avec un être aimé, c'est seulement
l'éloignement momentané mais immédiat d'une personne devenue
indésirable, éloignement propre à résoudre maints problèmes
d'intérêt vital dans son petit univers restreint. La relation qui existe
entre le civilisé et le primitif est sans doute comparable à celle
qui sépare l'adulte de l'enfant. Le civilisé se place en face du
problème de la mort d'une manière qui diffère de celle du primitif,
il ne peut l'accepter qu'à force de résignation, et avec le renfort de
concepts philosophiques, comme un fait naturel et inévitable.
L'homme moderne est angoissé devant l'idée d'abandonner obli-
gatoirement ce monde, et de plonger dans un autre sur lequel il
n'a pas de certitudes et dont aucune science ni aucune philosophie
n'ont pu pénétrer le secret. Plus il avance et plus il aboutit à des
conclusions d'un pessimisme toujours moins rassurant.
Seul le Bouddhisme a eu le courage d'idéaliser l'anéantisse-
ment, le Nirvana, l'engloutissement dans l'inconscient cosmique.
A part lui, toutes les religions du monde ont considéré la mort
comme un processus de dématérialisation de l'esprit et comme
une continuation de la vie individuelle de l'âme dans un monde
supérieur où tout effort et toute lutte disparaissent et où tous les
désirs seraient comblés. Suprême aspiration de l'âme humaine vers
la stabilité, vers l'inertie, vers une relaxation de l'appareil bio-
psychique si longtemps en effort et en lutte pour une détente
béatifique impérissable dans l'absolu. Chez les Aztèques, nous
trouvons profondément enraciné ce sentiment qu'on retrouve chez
les habitants contemporains du Mexique (1).
Le culte de la mort et la pratique du sacrifice sont les carac-
téristiques prédominantes de la vie du peuple aztèque pré-colom-
bien. « Tout ce qui vit est voué à la mort et pourtant il peut
être sacrifié [prématurément] par le couteau d'obsidienne », dit
Wolff (2). Toute l'organisation religieuse et sociale de ce peuple
était dirigée par l'idée de la mort inévitable et du sacrifice san-
glant nécessaire. Ce fut un peuple conquérant et fondateur de

(1) Cf. le film d'ElSENSTElN sur le Mexique, intitulé Kermesse funèbre.


(2) W. WOLFF : Déchiffrement...
LE SERPENT A PLUMES 115

grands empires, mais le but des guerres y fut surtout d'obtenir des
esclaves pour en faire des victimes propitiatoires à des dieux insa-
tiables. Son histoire religieuse apparaît comme un interminable
et épouvantable cauchemar de sang, dans lequel les sacrifices du
plus raffiné sadisme pouvaient aboutir au cannibalisme rituel.
Voici, d'après Réville (3), quelques-unes des fêtes caractéris-
tiques, cruellement originales, du calendrier mexicain en l'honneur
de Xiuhtecutli, le dieu du feu : « Chacun des prisonniers était
empoigné par un prêtre qui le chargeait sur ses épaules, le portait
sur la plateforme et le jetait sur un colossal brasier de charbons
incandescents qu'on avait prépare pendant la nuit. C'était alors
pendant quelques instants un indescriptible fouillis de chair
humaine grésillante, crépitante, craquelante, des contorsions, des
hurlements qui remplissaient les assistants de terreur. Seuls, les
prêtres vaquaient avec calme à leurs monstrueux offices et, armés
de longs crocs, ils harponnaient les misérables, les tiraient hors
du brasier avant qu'ils eussent rendu le dernier soupir et les
jetaient aux trois quarts grillés sur la pierre de sacrifice où ils les
achevaient à la manière ordinaire. Bientôt, un monceau de coeurs
fumants s'élevait devant l'idole du dieu du feu ».
La contradiction est flagrante avec les règles de morale privée
que, pour les engager aux bonnes oeuvres, le prêtre aztèque ensei-
gnait à ses fidèles, après la confession : « Donne à manger à ceux
qui ont faim, des habits à ceux qui sont nus, quelques privations
que ces soins doivent t'imposer, car la chair des malheureux est
ta chair et ils sont des hommes semblables à toi-même » (2).
Il semble que tout le sadisme inné contenu dans l'âme popu-
laire aztèque et réprimé dans sa vie civile se soit déversé et libéré
dans les pratiques sanglantes de ses cérémonies religieuses. D'après
les historiens, le premier sacrifice fut pratiqué sous le règne de
l'empereur Colhuacan, sur quatre esclaves, dans le but de laver
une offense faite aux dieux par cet empereur. Lors de ce premier
sacrifice, par conséquent, nous voyons la vengeance contre l'empe-
reur se déplacer sur les esclaves immolés.
Ce mécanisme de déplacement est réproduit par tous les sacri-
fices postérieurs. Le prisonnier sacrifié en holocauste à la divinité
s'identifie à elle, devient le dieu lui-même, et avec lui s'identifient

(1) REVILLE, loc. cit., p. 138.


(2) Aimé CHEVALIER ; Le Mexique ancien et moderne, p. 12, un vol. Paris,
1863, Hachette, édit.
116 E. CARCAMO

le prêtre sacrificateur et les fidèles qui ont mangé le corps de là


victime (1).
«Les Aztèques, dit Seler (2), pleuraient les victimes sacrifiées
comme s'ils étaient des membres de leur propre famille ».
Les acquisitions de la psychanalyse permettent de considérer
ces actes sacrificiels comme un geste d'auto-agression projeté sur
un tiers et comme une sorte de suicide par délégation, dans lequel
le mécanisme défensif de la projection transforme l'impulsion
masochique primitive en réalisation sadique dérivée (3). Il s'agit
d'un déplacement de pulsions, comme la psychanalyse freudienne
nous en a montré la fréquence au cours du développement libi-
dinal.
On pourrait dire que l'attitude ambivalente de l'Aztèque vis-
à-vis des victimes qu'il sacrifie situe le niveau de son sentiment
religieux: l'introjection partielle de l'objet le place, au point de
vue social, à une époque correspondant chez l'individu au stade
sadique-anal primaire (4). »

La signification anale du serpent et de la spirale

Nous sommes donc en présence d'une civilisation particuliè-


rement sanguinaire, rituellement et minutieusement cruelle, plus
qu'une autre vouée à la mort et qui semble essentiellement fondée
sur la dérivation sadique de pulsions destructrices primitives. Cette

(1) C'est la transsubstantiation de diverses autres religions.


(2) SELER. loc. cit.
(3) Si l'on accepte la théorie freudienne des instincts de mort, on dira, en utili-
sant la terminologie de Mme Marie Bonaparte (Introduction à la théorie des instints,
Denoël, édit. Paris 1937), que les instincts destructeurs du moi ont' été, sous l'action
de la censure, détournés de leur originelle orientation centripète, suicide, et canalisés
à l'extérieur sous forme d'instincts de mort, objectaux, meurtriers d'autri, homicides.
Une preuve de la puissance de transformation, de conversion de ces forces ins-
tinctuelles est donnée par l'évolution que le sacrifice religieux des Indiens d'Amérique
subit sous l'action répressive de la civilisation. Les Mayas, dont le niveau culturel fut
toujours supérieur à celui des Aztèques, avaient transformé le sacrifice des prisonniers
et des esclaves en un sacrifice pratiqué sur eux-mêmes : dans leur rituel final, ils
s'incisaient avec des épines d'agave le membre Viril, le lobule de l'oreille et la langue
et offraient ensuite à leurs dieux le sang ainsi obtenu. Chez eux, la cérémonie du
sacrifice est l'aboutissement terminal de la répression par le surmoi des forces instinc-
tive du ça. Ce rituel de circoncision maya, comme celui des peuples sémitiques,
dérive les pulsions agressives sur des effusions sanguines symboliques, sans danger
pour l'individu ni pour le prochain (Cf. « La Circoncision », publication de la Société
de Psychologie Collective, L'Hygiène mentale, mai-juin 1938).
(4) K. ABRAHAM : Versuch einer Entxicklungsgeschichite der Libido auf Grund
der Psychoanalyse seelischer Störungen. Intern. Psychoanal. Verlag, Vienne, 1924.
LE SERPENT A PLUMES 117

civilisation a comme emblème un serpent mythique, à signification


double, mâle et femelle à la fois, dieu androgyne se fécondant lui-
même et se nourrissant de lui-même, qui réunit en lui les signi-
fications opposées de la vie et de la mort. Le serpent à plumes y
est un symbole prévalent, c'est le seul dieu auquel des temples
entiers soient uniquement consacrés, où l'image longuement repro-
duite, comme au temple toltèque de Tenayuca ou au temple maya
de Xochicalco, atteint à la grandeur à la fois par la puissance et
la monotonie.
On pourra, à présent, apprécier mieux certaines représenta-
tions incluses dans l'un des éléments du serpent à plumes, lui-
même issu, nous l'avons vu, des tourbillons du feu et de l'eau, et
dont un aspect de prédilection est la spirale.
Cette spirale nous paraît être en relation avec des éléments
très primitifs de la vie instinctive, ceux de la phase excrétoire et
excrémentielle. Nous croyons, nous fondant sur la comparaison de
divers faits mythologiques, que la spirale serpentine est la repré-
sentation stylisée des énergies vitales, des forces génératrices
occultes de l'univers. La spirale a aussi une signification excré-
mentielle, probablement parce que les déjections humaines et celles
de certains animaux en ont souvent la forme. Nous avons vu plus
haut que Jones reconnaît parfois au serpent une valeur excré-
mentielle (1).
Des mythes aztèques divers mettent d'une part en relation la
spirale serpentine et l'ordure fécale et d'autre part établissent
l'origine des êtres à partir de cette ordure. Une des représentations
de la déesse de la terre, de la femme serpent, était Tlazolteotl,
déesse à la fois de l'amour, de l'accouplement, du péché et des
ordures excrémentielles. Un autre aspect de cette déesse de la terre
était la déesse engendrée par les âmes des femmes mortes en cou-
ches, déesse qui apparaissait soit sous la forme d'un serpent, soit
sous celle d'une femme très belle, à l'affût des jeunes hommes
pour les tuer.
Le serpent spirale, producteur d'ordure et générateur du
monde, est ici exprimé en une mythologie précise. Elle est à rap-
procher des phantasmes enfantins de toute-puissance excrémen-
tielle que la psychanalyse nous a fait connaître et que les légendes
religieuses de divers pays nous confirment. Pour les Egyptiens,
l'homme était sorti du limon du Nil et avait eu à l'origine pour

(1). V. p. 1, note 2.
118 E. CARCAMO

moitié la forme d'une grenouille, et, pour le reste, quelque chose


de boueux et de terreux lui restait attaché (1). Les Australiens du
Sud croient qu'une déesse mère engendra la race humaine à par-
tir de ses excréments (2).
L'équivalence psychanalytique entre les excréments, l'or et la
toute-puissance donne le sens d'une fable hindoue rapportée par
Cosquin (3): un serpent dormait sur une marmite pleine d'or qu'il
distribuait le matin aux hommes pieux. Le même auteur rapporte
que chez les Hindous, les serpents nagas sont censés renfermer
dans leur tête un joyau magique, doué du pouvoir de réaliser
tous les désirs (4). Mais le fait qui nous paraît intéressant surtout
à rapporter ici, parce qu'il indique expressément les rapports entre
les fonctions excrémentielles et l'agressivité, est le suivant. Un
hiéroglyphe aztèque qui signifie la guerre, Atltlachinolli, est
composé des éléments Atl : eau, urine, et Tlachinolli, excrément et
feu, ou excrément ardent. Il est en forme de spirale avec la double
indication de l'excrément et du courant d'eau, tous deux en rela-
tion réciproque avec la pluie et la foudre (5).
Le serpent à plumes nous apparaît maintenant comme un
équivalent symbolique dans l'« inconscient collectif » des conflits
infantiles que crée chez l'enfant le problème de la naissance. La
théorie anale de la naissance se retrouve dans le mythe, comme la
survalorisation des excréments et leur rôle dans la formation des
idées de puissance. La mythologie du serpent à plumes est direc-
tement liée au sadisme sacrificiel de cette religion aztèque, empê-
trée, malgré ses efforts, dans la boue et dans le sang.

(1) Niloï Hieroglyphia Horafollon, I, 25, Lemans, édit. Amsterdam, 1835, cité
par HALLEY DES FONTAINES.
(2) Ashley MONTAGU : Coming into beeing among the Australian Aborigenes, cité
par HALLEY DES FONTAINES.
A rapprocher aussi deux aliénés mentionnés par JUNG (Métamorphoses, p. 181)
qui avaient « pondu » le monde par l'anus. L'un d'eux s'était représenté dans un
tableau, tout nu et en érection, entouré de femmes et des attributs de la toute-puissance,
le globe terrestre sortant de son rectum.
(3) E. COSQUIN : Les contes indiens et l'Occident. Un vol. Paris, 1926, Cham-
pion, édit.
Légendes identiques en Europe : Allemagne, Bohême, Hongrie (JUNG, Métamor-
phoses..., p. ).
(4) E. COSQUIN : Veinte cuentos de la India (mitos, cuentos y legendas). Revisto
de Occidente, Madrid, 1926.
(5) Groupe, hiéroglyphique du codex Borgia, in SELER, loc. cit., cité aussi par A.
BALINT, Imago, 1923.
LE SERPENT A PLUMES 119

L'oiseau buveur de fleurs et la victoire sur l'inceste

Si Quetzalcoatl, héros mythique et dieu-serpent emplumé,


représente par son tronc serpentin les attachements terrestres de
l'humanité, le besoin d'ordure et de péché qui la possède, les fixa-
tions sadiques anales qui l'asservisent à la destruction et à la
mort, par son pennage il porte aussi avec lui les signes d'une libé-
ration possible.
Dans la mythologie variée, profonde, suggestive des rappro-
chements les plus curieux, que fut celle du peuple aztèque, il y a
un tel enchevêtrement de symboles, une telle ambivalence et une
telle condensation de significations, un tel foisonnement de divi-
nités et tant d'assimilation entre les dieux qu'il peut paraître vain
d'y chercher un fil conducteur, une idée directrice. En nous fon-
dant sur les faits rassemblée par Réville, par Alfonso Caso, par
Seler, Soustelle et d'autres encore, nous croyons cependant entre-
voir comme le mythe aztèque principal, celui (de Quetzalcoatl,
concrétise l'effort de l'homme aztèque pour surmonter l'angoisse
dû péché originel et de la mort.
Les diverses légendes religieuses centrées autour du dieu ram-
pant et volant sont assez intelligibles, croyons-nous, pour permettre
quelques conjectures de synthèse. Si nos suppositions sont contre-
dites, peut-être auront-elles l'avantage de susciter du moins un
débat ou des recherches nouvelles. Nous avons dit que chez les
Aztèques le serpent, symbole avant tout féminin, concrétisait à
la fois les idées de maternité et de mort. Dans cette religion,
comme dans tant d'autres, l'idée et' la pulsion de mort ont donc
une valeur incestueuse. Le retour au sein maternel de la terre
comme aboutissement de la vie n'est pas propre aux seuls peuples
maya et aztèque, mais ils avaient trouvé, pour représenter leurs
dieux, des images d'une grandeur inégalée. Coatlicue la Terre-Mère,
la mère des dieux, du soleil, de la lune et des étoiles, n'a pas pour
seule représentation la moitié-serpent du dieu universel et synthé-
tique Quetzalcoatl. Des statues la' montrent aussi avec des cheveux
frisés, comme les déesses infernales qui gouvernent le monde funè-
bre, et dans ces cheveux sont sculptés des scorpions, des araignées,
des mille-pattes, tous animaux de la nuit et compagnons de la mort.
La statue de la déesse porte une multitude de seins,' dont elle a
besoin pour alimenter ses fils, les dieux et les hommes, elle montre
ouvertement un coeur ensanglanté, ses pieds sont armés, en forme
de serres. Tout ensemble admirable et répulsive, nourricière et
120 E. CARCAMO

meurtrière, elle exprime l'ambivalence de l'Aztèque vis-à-vis de


l'idée maternelle, attirante et dangereuse en même temps.
Le caractère incestueux de la terre maternelle, séjour de mort
et créateur de vie, est admirablement exprimé dans la mythologie
aztèque. La pulsion agressive de mort y est frappée du même inter-
dit que la pulsion incestueuse de vie, et le but des cérémonies
sacrificielles est d'éluder ou de racheter cette double interdiction.
Quand le dieu du Soleil, Huitzilopochtli, descend au crépuscule
pour rejoindre la déesse-mère au Pays de l'Ouest, dans les ténèbres
du monde de la nuit, de la région vouée au mal et aux fonctions
basses des êtres, il y est accueilli par les âmes conductrices, celles
des mères qui moururent en couches, il parcourt les enfers et,
dans un sacrifice de soi-même, il offre son sang pour ressusciter
les cadavres, il réanime, en les aspergeant de son sang, les os épars
des morts (1).
Cette notion de l'auto-sacrifice pratiqué par Quetzalcoatl est
très importante. Le rituel du sacrifice prend ainsi, croyons-nous,
sa signification vraie et devient mieux compréhensible. L'immola-
tion des victimes les identifie, elles ou leurs commettants, avec le
Dieu-Soleil qui, à la nuit, meurt et tombe dans les ténèbres mater-
nelles, où il s'immole lui-même. Par le sacrifice d'un être humain,
de soi-même ou d'une personne représentative, sont magiquement
comblées trois tendances instinctives : l'hostilité envers le père
(par identification, en se tuant, c'est lui qu'on tue), le besoin de
châtiment (en raison de cette hostilité envers le père), l'expiation
de la tendance incestueuse (à l'égard de la mère).
D'où l'importance de la forme de la mort chez les Aztèques.
La mort naturelle est considérée par eux comme déshonorante, les
âmes de ceux qui meurent de leur « belle » mort doivent subir
une suite d'épreuves purificatrices à travers une série d'enfers
souterrains avant d'atteindre le paradis de l'Est, le pays du Soleil,
et de pouvoir revenir sur terre, mués en oiseaux brillants qui se
nourrissent de fleurs (2). Ont droit à cette béatitude les victimes
des sacrifices (ou ceux dont elles furent les remplaçants), les guer-
riers morts dans la bataille, les femmes mortes en couches et donc
assimilées aux guerriers (3).

(1) Alf. CASO, loc. cit.


(2) « Cette civilisation luxueuse et barbare des Aztèques où se mêlaient le
...
goût des fleurs et celui du sang ». J. SOUSTELLE Introduction à Pierre VERGER, Au
Mexique, 185 photographies, Hartmann, édit. Paris, 1938.
(3) Chez les Aztèques, le coït et l'accouchement avaient la même valeur religieuse
que la guerre.(SELER, loc. cit.).
LE SERPENT A PLUMES 121

Seuls ces êtres ont payé leur dette de vie, seuls, ils ont triom-
phé de la tentation incestueuse et ont pu se dégager des forces
mauvaises du serpent pour conquérir les attributs bénéfiques de
l'oiseau. Ceux-là seuls sont les élus du Père-Soleil, éternellement
dignes de se donner sans remords à l'amour de la Terre-Mère et
de boire sans fin le nectar des fleurs.

En résumé,

1° Le serpent à plumes, propre aux civilisations maya et


aztèque, constitue un symbole de valeur générale collective,
« archétype inconscient » de Jung. Il paraît associé fondamenta-
lement aux préoccupations ano-génitales primitives de l'enfant.
2° Le serpent à plumes, symbole bisexuel de fécondité, appa-
raît comme une hypertrophie ou une survalorisation de l'instinct
de vie en opposition avec l'instinct de mort (1).
3° L'idée de mort chez les peuples maya et aztèque, comme
peut-être chez beaucoup de primitifs, a un caractère incestueux.
C'est pour cette raison, croyons-nous, qu'elle a déclenché chez ces
peuples des mécanismes de répression et de défense à type sacrifi-
ciel, exprimés dans un cérémonial magico-religieux d'une sanglante
atrocité.

DISCUSSION
M. ODIER se demande jusqu'à quel point nous sommes en
droit d'appliquer nos connaissances psychanalytiques actuelles à
des civilisations anciennes. Dans la conscience collective des Mayas-
Aztèques, quelle était la signification du serpent à plumes ? Il y a
un certain danger à lui appliquer notre symbolisme contemporain.
Odier rapporte un rêve très angoissant qui lui a été narré par
une malade : celle-ci voyait s'approcher d'elle un serpent à poils,
qui lui causait une terreur folle. Sur quoi elle est tombée dans
une grave dépression, mais des anges ailés la rassurèrent.

(1) Le serpent à plumes, en tant que serpent et en tant qu'emplumé, semble ne


pas contredire au symbolisme phallique universel et de l'oiseau et du serpent, ainsi
que M. Carcamo lui-même l'a entrevu à diverses reprises. Cela ne saurait l'empêcher
de figurer l'une de ces grandes divinités maternelles que l'on vénère dans tant de
religions. Nous connaissons en effet bien des déesses-mères phalliques : déesse Mout
de l'Egypte, déesse Kali des Indes, cette dernière participant, au même degré que le
serpent à plumes des Mayas-Azteques, des forces de destruction et de mort (note de
Mme. M. Bonaparte).
122 E. CARCAMO

M. DE SAUSSURE. — Je voudrais demander à M. Carcamo


diverses choses. J'ai cru comprendre que le serpent peut être
accompagné de divers oiseaux. A-t-on des données sur l'évolution
de ces oiseaux ? Y a-t-il eu d'emblée des espèces d'oiseaux diffé-
rentes ?
Autre question : N'y a-t-il pas, chez les Mayas, des danses
qui symbolisent le serpent à plumes ?
M. CARCAMO. — Le serpent Quetzalcoatl (de quetzal, oiseau,
coati, serpent) a toujours eu une valeur magique. Le serpent figuré
était toujours le serpent à sonnettes. Quant à l'oiseau, c'est un
oiseau de l'Amérique du Nord que je ne connais pas.
Dans un livre de M. Wolff, cet auteur prétend avoir déchiffré
l'écriture maya. Les Indiens de la région frontière font des danses
spéciales en cercle pour faire venir la pluie. A un moment donné,
au cours de cette danse, ils prennent un serpent dans la bouche,
comme si le serpent symbolisait le souffle qui apporte la pluie. Les
Aztèques figuraient l'excrément par un serpent enroulé en spirale
et l'appelaient d'un nom qui signifiait urine-pluie ou excrément
ardent.
M. LEUBA. — J'ai fort goûté la conférence de M. Carcamo,
parce qu'elle nous permet de confronter le symbolisme de très
vieilles civilisations avec le symbolisme de nos contemporains. Je
constate sans surprise — et ceci répond à l'objection première
d'Odier — que nous sommes fondés à penser que le symbole du
serpent à plumes a un caractère indéniable d'universalité. Le ser-
pent à sonnettes, justement redouté pour sa morsure mortelle, était
tout indiqué pour cristalliser les craintes conscientes et inconscien-
tes.
Je puis citer deux exemples actuels d'un symbolisme iden-
tique, sinon toujours dans les images directes du rêve, du moins
dans le contexte des associations.
Dans l'un de ces rêves, un cheval ailé était directement associé
à un serpent (je me borne à cette indication succincte, parce qu'il
s'agit d'un patient en cours de traitement).
Dans le second, où je puis être plus explicite, un patient
(névrose d'angoisse très camouflée, avec maladies comportant des
hémorrhagies) rêvait à un horrible animal aquatique, sorte de
larve emplumée de dytique aux pinces monstrueuses, qui saisis-
sait des têtards par la queue et les en amputait. L'eau du bassin
était toute rougie de leur sang.
LE SERPENT A PLUMES 123

Or toutes les fois que l'on voit apparaître le complexe de


castration en rapport avec des images de sang, il s'agit d'une
menace de castration par la mère phallique. Là première associa-
tion sur ce rêve fut le souvenir d'un doigt écrasé par une porte
que la mère du patient avait refermée sur lui.
Le point essentiel de ce rêve, quant à l'objet qui nous occupe,
est que ladite larve était recouverte de plumes.
Dès lors, les sacrifices sanglants des Mayas-Aztèques appa-
raissent clairement comme des sacrifices propitiatoires, destinés à
préserver de la castration en apaisant la mère sanguinaire. Ils ne
représentent nullement, à mon avis, une auto-agression, ainsi que
l'a donné à entendre M. Carcamo.
On voit aussi le serpent à plumes symboliser l'excrément (d'où,
peut-être, l'expression « poser une plume » pour désigner une
exonération intestinale). Un de mes patients m'avait rêvé, la même
nuit, sous les aspects d'un serpent à plumes auquel se substituait
tout à coup sa mère, à ses côtés dans un abattoir où il marchait
dans des lacs de sang, puis sous les aspects d'un énorme estron
couché à côté de moi sur le divan.
Ces miennes observations confirment ce que M. Carcamo a
fort bien montré, à savoir que le serpent à plumes n'est pas un
symbole à sens unique.
M. HARTMANN. — Une simple question : il y a bien, dans tout
ce qu'a dit M. Carcamo, cette manière particulière de surmonter
l'angoisse de la castration par la mère phallique. M. Carcamo ne
m'a pas fait comprendre comment ce serpent à plumes permet de
surmonter l'angoisse.
M. LOEWENSTEIN. — Je pense, comme Leuba, que dans ces
sacrifices symboliques il ne s'agit pas d'auto-agression, mais d'une
agression sur autrui destinée à détourner le malheur ; le sacrifice
d'esclaves permettait aux survivants de n'être pas sacrifiés, c'est-à-
dire châtrés. Les dieux, si j'ai bien compris, étaient fort sangui-
naires chez les Mayas. Mais il y a, de plus, tout ce que l'on trouve
chez les peuples cannibales, qui participent de la gloire des tués
en mangeant leur chair.
Les Mayas, paraît-il, n'étaient pas du tout sanguinaires. Leurs
sacrifices, symboliques, se bornaient à des incisions du lobe de
l'oreille. C'est leur invasion par les Toltèques qui leur a apporté
les sacrifices sanglants.
Le problème méthodologique posé par Odier pourrait être
posé autrement. Les valeurs représentées par le symbole serpent
124 E. CARCAMO

à plumes se retrouvent dans tous les peuples ; dès lors le problème


se pose d'une façon plus particulière : quelle est la particularité
qui a fait que l'on a divinisé le serpent à plumes ? Ces divinités,
telles que vous les avez décrites, sont des êtres dangereux. Leuba
nous a rappelé que le serpent à sonnettes est un serpent, des plus
dangereux sur le plan conscient.
M. HARTMANN. — Ces sacrifices sanglants sont une projection
de l'agression. De ce fait, les dieux et les déesses sont très sévères,
et c'est la culpabilité devant l'agression qui conditionne la projec-
tion de celle-ci.
M. SCHIFF. -— Ce qui m'a le plus vivement intéressé, au point
de vue analytique, c'est d'apprendre que le symbolisme du serpent
n'est pas univoque. Un de mes malades piétinait dans des rêves
un serpent qui finalement se trouvait être un phallus maternel.
J'ai compris les sacrifices sanglants autrement que Leuba et
Loewenstein. Les sacrifiés jouent bien le rôle de boucs émissaires ;
on les plaint, on les admire, on pleure sur leur sort, et donc on
pleure sur son propre sort, détourné sur d'autres. Cette hypocrisie
entre le bourreau et la victime est de toutes les époques et de tous
les pays.
Mme MORGENSTERN. — Si je ne me trompe, le serpent repré-
sente la divinité de la pluie, entre autres significations. On lui
demande là fécondité par la pluie. En même temps on lui demande
de rassurer l'homme. Je crois que nous avons le droit de faire des
rapprochements psychanalytiques avec ce que nous observons dans
nos analyses. Je me demande si la libération de la peur peut se
faire par la symbolisation.
M. ALLENDY. — La double symbolisation du serpent peut se
rapprocher du double symbolisme du soulier : c'est le serpent qui
s'enroule, mais c'est aussi le serpent qui, avalant une proie, peut
faire penser à un orifice qui accouche.
M. ODIER. — La discussion entre Leuba et Loewenstein d'une
part, M. Hartmann de l'autre, m'a suggéré une idée : nous retrou-
vons, projetées sur le serpent, toutes les phobies relatives au phal-
lus. D'accord. Mais chez ces peuples exposés à la morsure mortelle
du serpent, en est-il de même ? Les petits enfants aztèques ont
pu avoir des névroses projetées sur le serpent ; mais ils vivaient
au milieu de serpents vivants qui pouvaient prêter, chez l'Aztèque
adulte, à la projection d'une névrose d'adulte.
J. LEUBA.
La Vénus de Willendorf
par
Max COHEN

Dans les couches aurignaciennes de loess de Willendorf, petit


village sis sur le Danube, en amont de Krems, Szombathy et Bayer
trouvèrent, en 1908, une figurine de onze centimètres de haut,
sculptée dans du calcaire oolithique à grain serré. Les deux
archéologues dénommèrent leur découverte, par plaisanterie, la
Vénus de Willendorf. Une description détaillée nous en est fournie
par M. Breuil (1). En voici un extrait :
« C'est l'image d'une femme de proportions massives, d'âge
bien mûr, complètement nue et ne portant d'autres ornements
que des bracelets très simples à l'avant-bras. Ses mamelles énormes
retombent jusque sur le ventre, très proéminent. Les hanches et
l'attache des cuisses sont très replètes. Quant à la tète, volumi-
neuse, elle est surtout occupée par la chevelure, faite d'un tortil-
lon qui s'enroule en spirale. Du visage, aucune partie n'est même
indiquée. Les parties génitales, en revanche, sont détaillées avec
amour. L'artiste qui a modelé cette figurine a fait preuve d'une
grande habileté, d'un réalisme audacieux, poussé jusqu'à l'horrible.
Il s'est évidemment complu dans l'exagération des organes de la
fécondité et des régions voisines ; il a systématiquement diminué
ou omis les autres. Son oeuvre dénote un art consommé et pleine-
ment maître de sa technique »
Cette petite statuette, créée il y a 25000 à 30000 ans, est, en
effet, une des plus belles manifestations des étonnantes qualités
artistiques de l'homme de l'époque paléolithique. Ce qui, avant
tout, nous frappe, c'est le contraste étrange entre le corps nu et
la tête, entièrement voilée par un masque sphérique, soigneuse-
ment tressé. Le sens de cette dissimulation a paru, jusqu'ici, énig-

(1) L'Anthropologie, Tome XXI, 1910, p. 699.


126 MAX COHEN

matique. Même si H. Breuil avait raison d'y voir des nattes de


chevelure, — chose peu probable, vu la longueur de la spirale, —
le problème de la dissimulation totale n'en resterait pas moins
entier.
La psychanalyse, nous a apporté des éclaircissements sur le
refoulement, dans l'inconscient, des tendances, des angoisses et
des réactions psychiques de l'homme préhistorique. Cela nous
encourage à entreprendre la tâche de résoudre l'énigme de cette
oeuvre d'art, aussi précieuse que surprenante. Elle semble conte-

La Vénus de Willendorf

nir et nous avoir transmis une parcelle de cette réalité qui, après
des milliers d'années, devait faire apparaître, dans la poésie, le
mythe, le rêve et la coutume populaire, le sujet étrange de la tête
voilée.
Je crois pouvoir démontrer que le sujet de la tête voilée résulte
des émotions et angoisses émanant de la mère. S'il en est ainsi,
nous aurons résolu le problème.
A l'image de la mère se lie l'angoisse primitive de l'homme,
l'angoisse de la naissance, causée par le manque de respiration
durant la naissance, par l'expulsion douloureuse de la chaude et
douce enveloppe qu'était le sein maternel, vers le froid, la lumière
crue et la dureté d'une vie indépendante. La mère est l'objet de
l'amour, en tant que créatrice, nourrice, éducatrice et protectrice,
mais le souvenir des douleurs qu'elle a dû faire subir à l'enfant
LA VÉNUS DE WILLENDORF 127

naissant demeure au fond de l'inconscient. La tentation qui pousse


vers l'inceste, l'appréhension d'être châtré augmentent le trouble
dans l'âme du mâle, pour qui, néanmoins, le sein maternel reste
le paradis perdu, dont la récupération forme le but éternel du
désir masculin, but de la vie que la mort seule pourra racheter.
L'ambivalence des sentiments que la femme évoque dans le
mâle se reflète distinctement dans les caractères qu'on donne aux
divinités féminines, depuis la cruelle Kali et la Méduse terrible
jusqu'à la Demeter mystérieuse et à la gracieuse Madone. Parmi
les femmes divines qui, de tous temps, ont peuplé l'imagination
des croyants, il s'en trouve même quelques-unes qui réunissent
en elles seules tous les différents aspects de la grande déesse-mère.
Telle est Bhavani, la mère hindoue, l'image résumée de la longue
file de mères de l'humanité. Elle est l'épouse de Shiva, tout en
ayant des relations sexuelles avec ses trois fils. Amante de Brahma,
elle se homme Maja, déesse filante du foyer. Dans les bras de
Vishnou elle devient Lakshmi, Aphrodite hindoue. Elle est Dourga,
déesse de la planète Vénus, déesse d'amour comme étoile du matin,
déesse de guerre comme étoile du soir. Elle est Kali, déesse impi-
toyable et éhontée de la mort et de la volupté, qui effraye l'homme
par sa vulve béante, qui l'humilie, le maltraite et l'émascule (1).
Bonne et mauvaise, réunissant ciel et terre, maternelle et féroce,
vertueuse et impudique, elle est l'image de la première mère, image
céleste aussi de la femme sculptée par l'artiste des Willendorf. Car
cette femme également fut aimée, puisque l'artiste a été poussé
à tailler son corps dans la pierre. Elle fut crainte aussi et, comme
notre enquête le démontrera, c'est pour cette raison qu'elle a dû
se voiler la tête.
La peur qu'inspirent les mères aux fils, cette peur qui est
d'origine tant individuelle que phylogénétique, se révèle avec clarté
dans l'impuissance psychique. Les hommes qui en sont atteints ne
le sont, ainsi que nous le savons, qu'en présence des femmes qui
leur rappellent, même inconsciemment, leur mère. La peur que
leur inspire l'aspect de ces femmes éteint leur sensualité. Mais
voici une particularité très importante pour la solution de notre
problème : l'obscurité complète, souvent, fait renaître la puissance.
L'obscurité caché les traits de la femme confondue, dans l'in-
conscient, avec la mère, l'effet troublant ne se produit pas et le
mécanisme de barrage n'est pas déclenché.

(1) Cf. C. D. DALY : Der Menstruationkomplex. Imago, 1, 1928, p. 46.


128 MAX COHEN

On sait qu'il est aussi des rêves incestueux pendant lesquels


la personne qui rêve ne sait pas reconnaître la figure du parte-
naire défendu, ou bien où celui-ci apparaît sans tête. Otto Rank
cite (1) quelques rêves d'un malade, relatés par Ferenczi, qui ont
trait à semblable inceste avec la mère. Celui qui rêve a affaire à
des femmes corpulentes dont il ne voit pas la figure et avec les-
quelles, dans son rêve, il veut consommer le coït. Cet objet de
rêve ne rappelle-t-il pas la Vénus de Willendorf, femme corpu-
lente dont on ne voit pas la face ?
C'est à la même intervention de l'inconscient, qui supprime,
dans les rêves incestueux, les traits du partenaire défendu, que de
nombreux sujets doivent de s'imaginer difficilement, en état de
veille, la face d'une personne aimée. Plus on insiste, moins on
réussit à reconstituer l'image cherchée. L'effort de volonté se heurte
contre un obstacle manifeste : l'inhibition de l'inceste. Il se dresse
d'autant plus haut qu'on essaie de le franchir. Dans cet ordre
d'idées est remarquable le cas-type de saint Louis de Gonzague,
relaté par son contemporain Cepari : il aurait été si pieux que
non seulement il ne regarda jamais aucune femme en face, mais
encore ne supporta pas de rester, seul à seule, dans une pièce
avec sa mère.
La figure de la femme aimée provoque, dans les cas qui nous
occupent, l'émotion angoissante qui atteint le mécanisme prohi-
bitif et réduit la jouissance ou même la supprime. Il est com-
préhensible que l'amant cherche à vaincre ces entraves En voilant
!

la face de celle qu'il aime, il a trouvé, sans en connaître le rapport,


un moyen efficace, bien que bizarre, de s'assurer la possession
sereine de sa partenaire.
Ce procédé est en effet très répandu, la littérature et la réalité
nous en fournissent de nombreuses preuves. Dans Inzestmotiv
(p. 127), Rank résume une tragédie de Lope de Vega : la jeune
épouse du duc de Ferrara trompe son mari avec son beau-fils, qui
était venu, comme messager de son père, demander sa main. Les
ayant surpris en tête-à-tête, le duc fait voiler la face de sa femme,
la fait attacher à une chaise et. ordonne à son fils de la tuer, en
prétendant que la personne ligotée est un dangereux criminel.
Après une hésitation empreinte de méfiance le fils obéit, puis est
à son tour poignardé par les gardes, par ordre du duc. C'est sous
l'influence de sa propre résistance psychique que le poète a préféré,

(1) Cf. Otto RANK : Inzesmotiv., p. 322.


' LA VÉNUS DE WILLENDORF 129

comme personnage, une belle-mère à une mère (1), et une même


mort cache l'inceste perpétré en dépit de tous les obstacles, tant
objectifs que subjectifs. Le poète a donc créé une scène pendant
laquelle, sous une forme déguisée et inconsciente, le fils s'unit à
sa mère, bien que le père soit survenu. Il était nécessaire de cacher
les traits, de la mère, car, sans cet expédient, le fils, effrayé, eût été
détourné de son projet.
Le même sujet est traité presque identiquement dans la
mythologie nordique, bien qu'il soit peu probable que celle-ci ait
été connue de l'auteur dramatique espagnol du XVIe siècle. Dans
une suite à la légende de Sigurd, Swanhild, fiancée du roi Joermun-
rek, l'aurait trompé avec Randver, le prince héritier (ici égale-
ment Jl fils avait été le messager de son père pour la demande
en mariage). On ligote la femme dans le portail du château-fort (2)
et elle doit être piétinée à mort par des chevaux, mais, lorsqu'elle
ouvre les yeux, les animaux n'osent pas la toucher et ce n'est
qu'après lui avoir voilé la face qu'elle pourra être exécutée, pen-
dant qu'on mène Randver au gibet, par ordre de son père.
Saxo nous transmet l'histoire d'Olo, roi de Danemark. Son
vassal, Starkather, veut assassiner le roi qui prend son bain. Mais
l'éclat des yeux du roi sans défense le fait reculer. Le roi ne se
doute de rien et, connaissant l'effet terrifiant de son regard, il
voile sa face et demande à Starkather d'approcher.
Dans cette relation, il s'agit d'une transposition, sur la per-
sonne du père, du pouvoir d'inspirer de l'angoisse inconsciente,
transposition dont parle Otto Rank dans « Das Trauma der
Geburt » (p. 16). Ainsi, le geste de voiler la face est attribué au
père, geste qui, autrement, serait propre à la mère, pour ne pas
effrayer son fils qui s'approche. Le but est facile à comprendre :
il incite à la satisfaction sans crainte et rend possible le meurtre,
en l'espèce. Par la pénétration du glaive dans le corps, ce meurtre
symbolise le coït. La conception primitive de l'action, tuée par là
légende, serait que. la mère aurait voilé ses traits pour que le fils
pût accomplir son acte incestueux. Que cette action fût réelle ou
qu'elle n'ait été qu'imaginée par un désir infantile, il n'importe,
puisque l'imagination aurait son origine dans un fait réel des
temps primitifs.
Dans le mythe grec connu, Persée décapite la Gorgone Méduse et

(1) O. RANK, L. C., p. 130.


(2) Cf. S. FREUD, Introduction à la psychanalyse, p. 168
130 MAX COHEN

se sert de la tête coupée pour pétrifier Polydecte, qui allait contrain-


dre au mariage Danaé, mère de Persée. La Méduse est manifeste-
ment le double de Danaé, et ainsi, dans le monde des imaginations
infantiles qui est celui des mythes, la tête de la mère — tête dont
l'effet redoutable est connu de Persée en sa qualité de fils — est
employée pour tuer, par l'épouvante, un rival détesté. En la Méduse
décapitée, nous reconnaissons le sujet de songes de la mère sans
tête.
Ce sujet réapparaît dans un conte de fées allemand, « Sündli-
che Liebe », relaté par les frères Grimm :
« Sur le Mont Saint-Pierre, près d'Erfurt, se trouve le sépulcre
d'un frère et d'une soeur. La soeur était si belle que son frère,
rentrant d'un long voyage, s'en éprit violemment et qu'ils péchèrent
ensemble. Aussitôt le diable leur arracha la tête. Leurs effigies
furent taillées dans la pierre tombale, mais les têtes disparurent.
On en mit d'autres, en cuivre jaune, mais elles disparurent éga-
lement. Même si on dessinait des têtes à la craie, elles étaient
effacées le lendemain. »
Rank, en citant ce conte (1), remarque que la disparition des
têtes rappelle impérieusement le mécanisme de défense des rêves
incestueux, pendant lesquels la tête du partenaire défendu reste
invisible.
Il évoque également la terrible tête de Méduse, la célèbre
image" voilée de Saïs en Egypte, connue des Anciens, dont le voile
ne pouvait pas être écarté, car son aspect tuait. Ce que nous savons
à ce sujet ne se fonde que sur la tradition, tout renseignement
exact faisant défaut. Peut-être l'image de Saïs fut-elle semblable à
la Rhée voilée de la Villa Albani à Rome, une statue étrange et
sévère, dont l'aspect ahurit, car, derrière le voile épais, l'inconscient
du spectateur devine la mère. C'est la Mort ; elle vient redemander
la vie que naguère elle donna, et pourtant la terreur qu'elle inspire
se heurte à un flot d'amour. « Cette sculpture est unique dans
l'archéologie classique », dit avec raison Alfred Jeremias (2). Des
sculptures de ce genre ne peuvent, en effet, être qu'extrêmement
rares, parce que la tête sans face donne à ce qui est défendu, banni,
oublié, une expression trop connue par l'inconscient pour que les
artistes, sans être poussés par la forte nécessité psychique, osent
le ressusciter sous cette forme éloquente.

(1) L. c, p. 461.
(2) Alfred JEREMIAS. Der Schleier von Sumer bis heute. Der alte Orient, Fasc.
l-2, 1931.
LA VENUS DE WILLENDORF 131

L'attitude masochique et féminine qu'ont les Juifs envers leur


Dieu-père les empêche de comparaître devant lui tête nue (1). Les
orthodoxes entre eux s'enveloppent même entièrement pendant
leurs prières, comme s'ils voulaient, fascinés, imiter un geste de

Rhée voilée de la Villa Albani

leur dieu, qui cache sa tête terrible afin que les croyants puissent
l'approcher.
Saint Paul ordonne (1 Cor. 11, 5.6.13) :
« Toute femme qui prie ou qui prophétise, la tête non voilée,
déshonore son chef ; c'est comme si elle était rasée. Car si une
femme n'est pas voilée, qu'elle se coupe aussi les cheveux. Or, s'il
est honteux pour une femme d'avoir les cheveux coupés ou d'être

(1) REIK. Ver cigene und der fremde Gott. pp. 71 et 209.
132 MAX COHEN

rasée, qu'elle se voile. — Jugez-en vous-mêmes : est-il convenable


qu'une femme prie Dieu sans être voilée ?»
Ainsi l'apôtre, traitant un sujet de mode féminine qui, croirait-
on, était de peu d'importance pour le paladin de Dieu, son aversion
violente à l'égard du visage découvert des femmes, aversion née
de l'angoissé, lui arrache des ordures saugrenues qu'il cherche en
vain à motiver. Il met en demeure ou bien d'enlaidir la tête de la
femme en la tondant, comme si par la laideur il voulait la rendre
inoffensive, ou bien de la voiler. Les deux procédés paraissent être
de même valeur, abstraction faite des considérations esthétiques.
Tondre la tête ou la couvrir ont même signification symboli-
que chez les Basques. Ce petit peuple, qui vit depuis des milliers
d'années la vie des montagnard retirés et isolés, a sauvegardé jus-
qu'à nos jours des vestiges d'une très ancienne civilisation dans
sa langue, ses coutumes et sa mentalité. Strabon relate que beau-
coup de femmes basques épilaient la partie antérieure du crâne
(Iberia III, 164), de sorte qu'elle brillait comme le front, tandis que
d'autres cachaient leur tête dans un bonnet, jusqu'au lobe des
oreilles. Cette coutume se conserva pendant des siècles, bien que
l'alternative tondre ou voiler se soit effacée avec le temps. Andrée
de Poça, dans sa relation datée de 1587, nous apprend que les
femmes basques se rasaient le crâne et se couvraient la tête d'un
véritable turban. De même, les femmes juives orthodoxes se rasent
la tête et portent perruque.
Dans l'antique Israël, le voile porté en public était réservé à
la prostituée, qui manifestait ainsi qu'elle était prête à se livrer.
Cela apparaît clairement dans la Genèse, où Judas crut sa bru
Tamar être une fille publique « parce que son visage était voilé »
(Ledrain). La prostituée portait le voile afin que l'homme se servît
d'elle sans crainte de sa dignité féminine, sans crainte de retrou-
ver sa mère en elle, pour assouvir son désir.
Le fait de rendre méconnaissables des proches en les voilant
ou en leur noircissant le visage, thème fréquent des mythes et
contes de fées, doit être également mentionné ici (Grimm, Aller-
leirauh), Rendre méconnaissable est une condition indispensable
à l'acte défendu.
Hérodote raconte (L, 199) que, suivant un précepte religieux,
les Babyloniennes se livrèrent, une fois en leur vie, dans le temple
de Mylitta. A cette occasion, elles portaient une couronne tressée
de cordes. En regardant de près, on constatera que le voile de la
Vénus de Willendorf est fait, lui aussi, d'une corde tressée ou
LA VÉNUS DE WILLENDORF 133

tordue, qui, en forme de spirale, commence au sommet du crâne


pour s'enrouler autour de toute la tête.
En maints endroits du globe il existe une coutume suivant
laquelle la femme mariée, donc la mère; se fait connaître par un
couvre-chef spécial. Fréquemment, le seul fait de porter un couvre-
chef distingue l'épouse de la célibataire. L'expression allemande
« unter die Haube kommen » (1) s'emploie encore de nos jours lors
des épousailles d'une jeune fille. En latin, la jeune femme s'appelle
nupta (de nubo, voiler). Dans la Rome antique, la fiancée se coiffait
d'un foulard spécial, couleur de feu, le flammeum. La coutume
française de « coiffer Sainte-Catherine » relève du même domaine.
Il paraît qu'autrefois lé voile servait généralement à éviter que la
face de la mère ou de la femme évoquant la mère provoquât de
l'angoisse. Le voile de la femme orientale y trouvait également sa
raison d'être, bien qu'on l'explique autrement.
Une hypothèse d'après laquelle, à un certain degré du déve-
loppement psychique, le voile seul permettait l'union des deux
sexes, ne serait peut-être pas à rejeter a priori. Dans l'imagination
de l'homme, la face de la femme offrait un danger, et la femme
se voilait pour supprimer cette impression. Le voile, symbole de
sa soumission à l'union physique devint aussi le symbole de la
soumission féminine tout court. Dans le conte biblique du voyage
de fiançailles de Rebecca (Genèse, 24), l'héroïne, ayant aperçu sou
futur époux Isaac, « prit son voile et se couvrit ». A l'époque, ce
geste n'aurait pu être conçu comme une manière de se soustraire
pudiquement aux regards masculins, car lorsque le messager
affronte Rebecca pour la demande en mariage (verset 17), cette
rencontre d'un homme inconnu ne l'incite nullement à dissimuler
sa figure. Ce n'est qu'en apprenant, au bout de son voyage, qu'elle
se trouve devant son fiancé, que Rebecca se voile. Elle manifeste
ainsi sa soumission, et Isaac, comprenant son geste, la conduit
sous la tente de sa mère décédée, comme si elle devait la remplacer.
« Ainsi Isaac fut consolé de la mort de sa mère » (verset 67).
Le département hindou du musée ethnographique, à Berlin,
possède un recueil du XVIIIe siècle contenant, entre autres, une série
de miniatures délicieuses, illustrant des chansons populaires hin-
doues, dites raga. On y représente un couple d'amants dans les
différentes phases du jeu de l'amour. Toutes les scènes, sauf la
dernière, nous montrent la femme sans voile. Sa tenue naturelle

(1) Littéralement : venir sous le bonnet (N. D. R.).


134 MAX COHEN
LA VÉNUS DE WILLENDORF 135

et ingénue prouve qu'elle n'est pont dans ce jeu une novice dési-
reuse de cacher son trouble derrière un voile, ni une coquette qui
emploierait le' même moyen pour simuler la pudeur. Cependant;
dans la dernière scène, un voile rose parfait sa mise. Son parte-
naire va atteindre le but de ses désirs, lorsqu'elle se détourne pour
couvrir sa face d'un voile. Le rite observé selon la coutume hindoue,
dans ces scènes, prescrit apparemment le port du voile, la dissi-
mulation de la face, à la femme qui s'abandonne.
Le voile, en tant qu'instrument de l'ars amatoria hindoue, se
retrouve dans une miniature du XVIIe siècle (1). Cette reproduction
confirme notre explication de la miniature du musée de Berlin. Le
sujet montre également une femme couchée sur un lit de repos
et prête à exaucer le désir de son amant. Parmi les nombreuses
images féminines des miniatures hindoues, reproduites dans
l'ouvrage de Stchoukine, seule la femme dans son rôle d'amante
consentante porte un voile. Ce détail vestimentaire, qui y apparaît
pour la première fois, doit donc nécessairement être en rapport
avec la signification de la scène reproduite, c'est-à-dire avec le coït
imminent. Cette conclusion se trouve corroborée par le soin avec
lequel le voile a été dessiné, ainsi que par ses dimensions. La
femme va ramener sur sa figure le voile qui repose sur sa poitrine.
Par ce geste, elle manifeste sa soumission à la volonté de son amant,
ainsi que le fit autrefois Rebecca.
Le caractère féminin connu du sacerdoce nous permet, dans
le cadre de cette enquête, de citer des exemples ayant trait aux
prêtres et aux moines. Voici tout d'abord le flamine romain, auquel
il était défendu de paraître tête nue ; voilà l'ecclésiastique catho-
lique avec sa tonsure et sa gamme de couvre-chefs. L'accoutrement
de certains moines mendiants du Japon attire particulièrement
notre attention. Au cours de leurs quêtes, ils portent en guise de
chapeau un panier qui cache entièrement leur tête. Ce couvre-chef
rappelle d'emblée, par sa forme et son étendue, le masque tressé
qui rendit méconnaissable la Vénus de Willendorf. D'après
Wellhausen (2), les devins arabes se voilaient quand ils s'adonnaient
à leurs visions et prophéties. D'où l'appellation Dhul Chimar,
l'homme au voile, donnée à plusieurs devins célèbres. Ils se voi-
laient seulement dans l'exercice de leurs fonctions de prophètes.

(1) Dans J. STCHOUKINE : La peinture indienne à l'époque des Grands Mogols;


pl. LVI. Paris, 1929.
(2) In Arabisches Heidentum, II, p. 135.
136 MAX COHEN

En admettant qu'à l'origine le sacerdoce eût été une prérogative


féminine, les prêtres auraient conservé quelque chose du vêtement
de la femme mariée.
Bien qu'il ne me soit pas possible de prouver leur rapport avec
le sujet de la présente enquête, je voudrais encore citer deux autres
exemples : on voile la tête en signe de deuil, us mentionné déjà
dans la Bible, où il a même signification que cet autre qui consiste
à se faire tondre aux mêmes occasions (II, Samuel, 19, 5 et Jéré-
mie, 48, 37) ; on la voile également aux condamnés à mort (Esther,
7,8), coutume observée en France, de nos jours encore, envers les
parricides et sanctionnée par la procédure pénale.
La statuette de Willendorf ne semble pas être la seule sculp-
ture préhistorique sui generis. A part quelques sculptures sur os,
au musée régional de Brunn, statuettes qui ne permettent pas de
déterminer si on a affaire à une dissimulation de la tête ou s'il
s'agit seulement d'un travail primitif, nous mentionnerons, surtout,
une catégorie spéciale de sculptures préhistoriques, probablement
d'origine pélasgienne, trouvées dans l'île de Malte. Leur conception
trahit une proche parenté avec l'ouvrage de Willendorf. Il s'agit
de sculptures en calcaire, de vingt à quarante centimètres de
haut, représentant des femmes assises, ventrues, soit des déesses-
mères, soit des ancêtres, toutes dépourvues de tête (1). Les têtes
ne sont nullement détachées par violence, elles furent sculptées
séparément ; on peut le déduire de la présence d'une cavité dans
le cou. Comme il ressort d'une enquête de l'Institut Royal d'An-
thropologie (2), les têtes pouvaient facilement être posées et enle-
vées. En effet, quelques têtes ont été trouvées, munies d'une
protubérance qui s'adapte exactement à la cavité du cou.
M. G.-F.-C. Hawkes, le distingué conservateur-adjoint du départe-
ment des « British and Mediaeval Antiquities » du British Museum,
est d'avis, m'écrit-il, que les têtes furent posées sur les troncs à
dés occasions solennelles. L'hypothèse opposée semble tout aussi
justifiée, à savoir qu'à de telles occasions ou pendant les services
religieux, les têtes étaient enlevées, afin de donner aux profanes
la possibilité d'en approcher sans crainte.
Du grossier masque tressé dont s'est servie la femme de
l'époque aurignacienne pour voiler sa face, jusqu'au loup en soie

(1) Quelques-unes de ces sculptures se trouvent au British Musrum, salon central.


Voir, aussi Luigi M. UGOLINI, « Malta », Roma, 1934.
(2) ourna of the Royal Anthrop. Inst., Vol. LIV, 1924, pp. 67-100.
LA VÉNUS DE WILLENDORF 137

de la mi-carême, l'évolution sur le plan matériel est aussi grande


qu'est minime l'évolution sur le plan psychique. Le carnaval, épo-
que où les désirs réprimés sont autorisés à surgir, libère l'âme,
comme l'orgie d'antan, de la tension causée par le refoulement.
Tel quel, il signifie l'accouplement sans distinction, la promiscuité
comportant son risque d'inceste. C'est justement ce risque d'in-
ceste, bien ressenti par l'inconscient, qui constitue l'attrait du bal
travesti, où la femme doit être voilée, tandis que l'homme peut y
prendre part sans masque. La femme qui assiste au carnaval est
pour ainsi dire libérée de toute contrainte. Elle peut faire sans
gêne son choix supputé incestueux, et l'homme peut l'accepter, à
cause du loup qui rend possible la licence carnavalesque.
Les femmes qui se cachent la figure, dans le rêve, le mythe,
la poésie et la réalité, sont des mères. Elles se voilent devant leurs
fils pour leur épargner les angoisses que leur aspect provoque.
C'est sa mère qu'aime l'homme en la femme, et qu'il craint en
même temps. C'est, chez l'homme, le fils qui souffre de son senti-
ment ambivalent envers la femme, et qui ne supporte pas son
aspect, tout en recherchant son étreinte. Cette constatation géné-
rale autorise, en l'espèce, cette conclusion : la femme qui sénat de
modèle à l'artiste de Willendorf était sa mère. Elle se voila la face
pour ne pas effrayer son fils, qui voulait la contempler, la modeler,
la posséder. Il aurait pu reproduire le corps de n'importe quelle
femme sans avoir besoin du voile ni du masque, ces signes de bon
vouloir, ces clefs de l'intimité. En présence de sa propre mère, il
se sentit embarrassé. L'angoisse provoquée par l'aspect de la figure
nue aurait étouffé sa puissance artistique et masculine.
Si notre figurine n'avait pas 25000 ans, si elle n'avait pas été
créée à une époque de l'évolution humaine où le refoulement et
la sublimation des désirs incestueux n'avaient atteint qu'un de
leurs premiers degrés, d'autres possibilités pourraient à bon droit
être envisagées. L'artiste aurait pu avoir sculpté son épouse, qui,
devancière de Rebecca, aurait remplacé sa mère ; ou bien ses désirs
refoulés lui auraient suggéré d'attribuer à sa création le masque,
symbole du consentement qu'il convoitait dans son inconscient, de
la part de son modèle. L'époque lointaine d'où nous est venue notre
statuette nous autorise à rejeter ces hypothèses et à considérer ce
geste comme une réalité, comme un acte voulu par la mère de
l'artiste. Se voilant la face, elle se déclarait prête à subir sa volonté.
Les réactions de l'amoureux de nos jours sont encore les
mêmes que celles de l'homme, paléolithique. L'amant passionné
138 MAX COHEN

craint la clarté du jour; dans son inconscient, il identifie mère


et amante, et ainsi, pour éviter le veto d'inhibition de l'inceste,
il garde ses tendresses pour l'obscurité. Généralement, l'amour
sensuel est relégué à la nuit.
Puisque l'homme craint sa mère en la femme, il attribue aux
femmes des traits de bonté extraordinaire, comme s'il voulait cal-
mer sa peur inconsciente de la cruauté maternelle. La femme dont
il craint l'aspect et dont il désire le corps, il l'enveloppe d'un man-
teau de fiction, il la cache sous un masque ou un voile et l'entoure
d'obscurité. Il ferme les yeux pour ne pas la voir.
Notes et Documents

Un rêve où la Terre est prise comme symbole du père


La terre recouvre d'une façon si générale la valeur symbo-
lique de la mère qu'il nous a paru intéressant de rapporter le rêve
suivant où elle revêt nettement la signication du père.
L'auteur de ce rêve est une femme d'une quarantaine d'années,
encore vierge, dont la sexualité avait été fortement refoulée.

Texte.
« J'étais couchée toute nue dans une vigne, contre la terre.
Près de moi, également nue et dans la même position, était une
autre jeune fille. Je vois à la fenêtre d'une ferme une femme qui
tire un rideau blanc. Elle devait être la propriétaire et j'étais gênée
d'être ainsi dans sa vigne. Un serpent très gros passe sous mon
corps. Malgré ma peur des animaux rampants, je ne suis pas
effrayée. »

Associations.
Vigne : terre de labour, fécondité du sol. Je puis maintenant
regarder la nature avec d'autres yeux et participer à sa sensualité.
Jeune fille : ancienne pensionnaire qui avait toujours peur la
nuit. Elle croyait apercevoir un petit homme, couvert d'un cha-
peau pointu, et venait souvent se réfugier dans mon lit.
Fermière : ma mère qui se cache derrière un rideau blanc,
symbole de pureté.

Interprétation.
La fermière étant la propriétaire de la vigne, on pourrait se
demander si ici la terre n'est pas le symbole d'une mère phallique.
Dans la marche générale de l'analyse, rien n'autorise cette façon
de voir. D'autre part, le doublet, représenté ici par la jeune pen-
140 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

sionnaire, montre bien une crainte de l'organe masculin. Enfin,


la veille, la malade m'avait apporté le rêve suivant : « J'étais
dans un grand lit, toute nue et le corps serré contre le Pape. Il
y avait quelqu'un d'immatériel entre nous qui n'empêchait nulle-
ment le contact avec le Pape ». Cela confirme que la malade est
en plein conflit oedipien.
R. DE SAUSSURE.

Anagramme, ou d'un moyen commode de- payer ses


dettes en rêvant

« Employé dans un service de contentieux, je suis chargé par


un tailleur d'aller recouvrer une dette de deux mille francs chez
un créancier récalcitrant, miteux, de mauvaise foi et qui échappe
à toutes les poursuites en changeant constamment de domicile.
Cet individu s'appelle Abel Hermant. Je finis, après bien des recher-
ches, par le dénicher dans une sale petite ruelle du côté de Plai-
sance. Il reconnaît avoir commandé et reçu deux complets du
tailleur, mais il prétend qu'il ne peut rien payer. »
Tel est le rêve apporté par un homme de trente-sept ans, en
traitement pour une grave névrose de caractère, avec forte homo-
sexualité latente, dont le trait dominant est un comportement tout
à fait pathologique à l'égard de l'argent. Il semble se complaire
dans des embarras financiers dont il ne peut sortir, quelques réels
efforts qu'il fasse. Car il déploie une grande activité, qui consiste
à courir de tous côtés à la recherche d'expédients plus ou moins
en marge du code, pour boucher les trous les plus voyants. Il
s'occupe de contentieux, mais il est constamment obligé de se
soustraire lui-même aux poursuites de ses clients parce qu'il bou-
che les trous avec les provisions qu'ils lui versent, puis néglige,
pour aggraver sa culpabilité, les démarches qu'on lui a confiées.
En analyse depuis plusieurs mois, après une première rupture
du traitement, pour non paiement, il n'a jamais versé un sou à
son analyste et lui doit précisément, le jour où il lui apporte le
rêve, la somme de deux mille francs qu'il est chargé de recouvrer.
Le rêveur est fort gêné de ce rêve et ne dit mot. Je le laisse
mijoter dans son silence, attendant les associations qui me per-
mettront d'établir l'analogie entre la situation du rêve et la situa-
tion réelle. Il ne parvient pas à vaincre sa résistance à parler et
je lui viens en aide en lui demandant : « Ce M. Abel Hermant
NOTES ET DOCUMENTS 141

s'appelait Jean, naturellement ? » — « Oui, oui, naturellement.


Euh, non, non, mais... comment, je n'ai jamais dit qu'il s'appelât
Jean Ah, mais si, ça me rappelle que, dans le rêve, je suis parti
!

furieux ; je lui ai flanqué mon poing sur la gueule en disant :


« Pan sur la tête à Jean !
».
— « Ainsi, lui dis-je, ce n'est pas vous qui me devez deux
mille francs, c'est moi qui dois vous payer la faveur insigne de
faire votre analyse ?» — « Je ne vois pas le rapport », répond-il
en s'esclaffant. — « Essayez un peu du petit jeu des anagrammes:
Jean Abel ne pourrait-il être un Jean Leba travesti ? »
— « Ah, je n'aurais pas pensé à ça. »
Ce rêve amusant condense beaucoup plus de choses qu'il ne
convient d'en introduire dans ces notes succinctes. Soulignons seu-
lement ce fait remarquable que la situation du rêve, au coup de
poing près, a été vécue dans la réalité dix bonnes années avant le
traitement, et l'astuce de cet inconscient retors qui, pour exprimer
une situation actuelle, exhume de son réservoir mnémonique un
fait depuis si longtemps disparu de la mémoire consciente.
J. LEUBA.
142

Comptes rendus bibliographiques

KAREN HORNEY : The neurotic personality of our time (Le névrosé


de notre époque). New-York, 1937, 230 p.

Chaque névrosé porte en lui un certain nombre de conflits


qui proviennent de son développement psycho-biologique. Ce sont
des tendances qui, à la suite de circonstances diverses, s'opposent
les unes aux autres, au lieu de se développer harmonieusement.
C'est le grand mérite de Freud d'avoir éclairé ces conflits psycho-
biologiques. Mais ceux-ci, par la désadaptation qu'ils provoquent,
créent une série de conflits secondaires dans notre adaptation avec
l'entourage ; nous pourrions les appeler conflits sociaux.
La psychanalyse classique s'est surtout penchée sur les pre-
miers et a trop négligé les seconds. Cette orientation unilatérale
est même, à notre avis, la cause de bien des échecs thérapeutiques.
Nous modifions les facteurs dynamiques de l'être en transformant
une part de la libido narcissique en libido objectale, en libérant
certaines inhibitions, etc.. Mais nous ne transformons pas assez
les habitudes de nos malades. Or les habitudes sont comme un
prolongement de nous-mêmes, prolongement qui nous relie au
monde extérieur. Cette négligence a pour conséquence que parfois
le dynamisme nouveau, au lieu de transformer nos habitudes; est
transformé par elles et reprend son organisation première et
vicieuse.
Dans ces cas où nous négligeons trop l'analyse minutieuse
des comportements, nous agissons comme un homme qui, voyant
un insecte sur le dos, retournera son corps (son moteur) mais
luxerait ses ailes qu'il maintiendrait à l'envers.
L'animal, pour reprendre son vol, serait ensuite obligé ou de
tourner son corps, ce qui le replacerait dans la position fâcheuse
précédente, ou de tourner ses ailes, ce qu'il ne sera pas toujours
en mesure de faire.
Certes, depuis qu'Anna Freud a écrit son magistral ouvrage
sur les mécanismes de défense du moi et que de nombreux ana-
COMPTES RENDUS BIBLIOGRAPHIQUES 143

lystes s'attellent à mieux définir la psychologie du moi l'analyse


des comportements est moins négligée et il en résulte une efficience
thérapeutique plus grande.
Madame Horney se place uniquement sur ce plan social et
étudie les conflits qu'elle y observe. C'est renier une part énorme
des découvertes de Freud et nous pourrions faire bien des cri-
tiques à son livre, qui sous-estime et méconnaît en de nombreuses
places l'importance du développement psycho-biologique. Nul
doute qu'une grande partie de la critique psychanalytique n'envi-
sagera son ouvrage que de ce point de vue déficient. Pour notre
part, nous avons eu trop de plaisir à sa lecture pour l'envisager
sous cet angle, et, laissant la critique de côté, nous aimerions sou-
ligner ce qu'il nous paraît apporter de constructif.
Il y a dans le livre de Karen Horney une richesse d'obser-
vations psychologiques qui, bien que superficielles parce qu'elles
n'atteignent pas le plan pulsionnel, méritent d'être lues et méditées.
Assurément peut-on lui reprocher, dans un certain sens, de ne plus
être analyste, mais elle n'en mérite pas moins de retenir notre
attention parce qu'elle souligne tout ce qui, jusqu'à ces dernières
années, a été par trop négligé par l'analyse.
Madame Karen Horney s'est proposé de décrire non pas telle
ou telle forme de névrose, mais un type moyen qui correspond à
celles que nous rencontrons le plus souvent. Dans son introduc-
tion, elle nous prévient que si elle reste fidèle aux enseignements
généraux de Freud, elle s'en écarte cependant sur divers points.
Elle ne saurait accepter ce rôle déterminant que l'on fait jouer aux
conflits de l'enfance, non pas que ceux-ci ne produisent une cer-
taine structure de l'esprit ou de l'affectivité dans laquelle vien-
dront s'insérer les conflits de l'âge adulte, mais elle ne saurait
les envisager comme les éléments provocateurs de la névrose.
Karen Horney s'écarte encore des vues classiques de la psycha-
nalyse en donnant au milieu social une importance plus grande
que celle que lui donne Freud. C'est un destin personnel, dit-elle,
d'avoir une mère qui se sacrifie toujours ou une mère dominatrice,
mais ce n'est que dans des conditions culturelles définies que nous
rencontrons tel ou tel type de mère, et c'est aussi à cause de ces
conditions que cette expérience aura une influence sur notre avenir.
Le milieu social a une influence sur le choix de nos normes.
Suivant le milieu, telle attitude semblera adaptée ou névrotique,
mais on peut aussi caractériser la névrose en fonction du dyna-
misme de l'individu, considérer comme anormale toute rigidité
144 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

d'attitude qui empêche l'homme de répondre par une attitude nou-


velle à une situation nouvelle. Ou bien encore sera névrotique la
personne qui ne parvient pas à réaliser le potentiel qui est en lui.
Au fond, les normes peuvent être établies en fonction de don-
nées biologiques ou sociologiques. Karen Horney cherche à combi-
ner ces deux points de vue. Elle pense que l'on est en droit de
parler d'une personnalité névrotique de notre époque parce que
le contenu des conflits qui peuvent conduire à une hystérie ou à
une obsession reste à peu près le même pour les personnes de
notre temps. Cette personnalité névrotique est caractérisée : 1° par
un besoin exagéré d'être approuvé et aimé, non pas seulement de
ses amis, ce qui serait normal, mais même par des personnes qui
sont indifférentes ou hostiles ; 2° par une incapacité de savoir vrai-
ment aimer ; 3° par une insécurité qui résulte des caractères pré-
cédents ; 4° par une incapacité de manifester certaines exigences ;
5° par une sorte de tyrannie de compensation ; 6° enfin par cer-
taines inhibitions sexuelles.
Etudiant la structure dynamique qui relie entre eux ces dif-
férents traits de caractère, Mme Horney consacre un chapitre à
l'anxiété. Elle se sépare des formules les plus récentes de Freud
en ce que l'anxiété n'est pas, pour elle, une simple peur de la
pulsion, mais une peur d'une pulsion refoulée.
Dans un chapitre sur la structure fondamentale des névroses,
Karen Horney soutient qu'un enfant est capable de supporter un
traumatisme s'il est entouré d'une affection suffisante. Au contraire,
si les parents sont névrosés et incapables de donner une atmos-
phère chaude et confiante, les traumatismes deviennent pathogè-
nes. De même les privations ne sont pas l'élément traumatique
le plus sérieux, mais bien la façon dont elles sont imposées. L'en-
fant doit réprimer son hostilité parce qu'on lui fait sentir qu'il a
besoin de ses parents, ou parce qu'on l'effraie, ou parce qu'on le
menace de ne plus l'aimer. Au fur et à mesure qu'il refoule davan-
tage son agressivité, il devient plus anxieux.
Ces situations infantiles créent ce que Mme Horney appelle
l'anxiété fondamentale (« basic anxiety ») (1).
Cette organisation caractéristique permettra le développement

(4) On constatera que si Mme HORNEY admet bien un élément pulsionnel (l'agres-
sivité refoulée), tous les conflits ultérieurs dérivés de ce premier traumatisme garde-,
ront le caractère exclusif de conflits sociaux. Sans méconnaître l'importance du climat
familial, nous ne saurions avec Mme HORNEY négliger tous les problèmes sous-jacents
de l'organisation libidinale.
COMPTES RENDUS BIBLIOGRAPHIQUES 145

de névroses graves où la moindre provocation déclenchera une.


réaction exagérée.
L'auteur distingue un autre groupe de névroses (les névroses
de circonstances) qui guérissent facilement et qui ne reposent pas
sur cette même organisation caractérielle. Elle en donne un exem-
ple type : une femme de 45 ans présente des palpitations avec
sensation d'angoisse. Pas de causes organiques décelables. Vingt
ans auparavant, elle avait épousé un homme de vingt-cinq ans
plus âgé qu'elle avec lequel elle était parfaitement heureuse. Elle
en eut trois enfants qui se sont admirablement développés. Au
cours des six dernières années, son mari présenta des manifesta-
tions irrégulières d'impuissance qu'elle supporta bien. Dans les
huit derniers mois, un homme lui fit la cour. Dès ce moment naquit
un ressentiment contre son mari, sentiment qu'elle refoula et qui
se traduisit par de l'anxiété. Quelques séances furent suffisantes
pour la guérir.
L'anxiété fondamentale implique un manque profond de
confiance en soi-même. Elle comporte un conflit latent entre le
désir de prendre contact avec les autres et l'impossibilité de le
faire en vertu (de la méfiance et de l'hostilité qui existent à l'égard
d'autrui.
Le névrosé se protège contre cette anxiété par l'affection, la
soumission, la puissance ou la fuite. Le but de ces mécanismes
de protection est de se rassurer, mais le dynamisme qui pousse
l'individu à ces mécanismes peut être aussi fort que celui d'une
pulsion.
En fait, ces tendances peuvent exister à l'état normal dans
des proportions variées chez chacun de nous ; elles sont alors vou-
lues et conscientes et ne présentent pas ce caractère obsessionnel
qu'elles ont lorsqu'elles sont une forme de défense contre l'anxiété.
Il est incontestable que le désir d'être aimé ou apprécié, comme
le besoin de succès ou celui d'exercer de l'influence, peuvent
conduire à des satisfactions autres que celle de se rassurer.
Si quelqu'un se sent sans secours dans un monde qui lui
paraît perpétuellement menaçant et hostile, il est logique de désirer
de l'affection et de l'appui.

Beaucoup de névrosés affirment qu'ils né demandent qu'une


chose, c'est de vivre en paix et entourés de l'estime et de l'affection
de leur entourage. Leurs, exigences leur paraissent minimes et ils
ne comprennent pas les échecs de leur vie conjugale, de leur vie
146 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

sociale ou professionnelle. Ils n'ont aucune conscience de leur sen-


sibilité, de leur hostilité latente et de leurs exigences d'être rassu-
rés. Sans le savoir, le névrosé est incapable d'aimer et néanmoins
il ressent un besoin perpétuel d'être aimé.
Il est difficile de définir ce que l'on pourrait appeler l'amour
normal, aussi Mme Horney étudie-t-elle surtout les formes névro-
tiques d'aimance (besoin de dépendance, d'être admiré, reconnais-
sance, etc.).
Quelles sont les caractéristiques du besoin névrotique d'être
aimé ? 1° Ce besoin est obessionnel et insatiable ; il ne s'agit pas
de désirer être aimé pour jouir de cette affection, il s'agit d'une
nécessité vitale. 2° Il s'agit d'être aimé de tous ceux que l'on appro-
che, quels qu'ils soient. 3° La solitude n'est pas supportée.
4° Exceptionnellement et dans des cas plus graves, ce besoin d'être
aimé est entièrement concentré sur une seule personne (mari,
épouse, médecin, etc.). 5° L'amour est recherché à n'importe quel
prix, le plus souvent par une dévotion, admiration et docilité com-
plètes. 6° La personne dépendante se sent assujettie et est irritée
de cet esclavage ; malgré son hostilité elle continue sa soumission
par besoin d'être aimée. 7° Ces personnes demandent à être aimées
exclusivement et sont très jalouses, bien qu'elles refoulent parfois
cette jalousie. 8° Ces personnes réclament d'être aimées telles
qu'elles sont et supportent mal la critique, qui leur apparaît comme
un retrait d'affection. 9° Ces personnes veulent être aimées sans
condition, sinon elles pensent être aimées pour les avantages
qu'elles apportent au partenaire et non pour elles-mêmes. Par
contre, elles exigent des sacrifices constants des autres. 10° Ces
personnes sont extrêmement sensibles à toute rebuffade et à tout
refus. L'hostilité qui résulte du refus est souvent refoulée et se
traduit par un mal de tête. La crainte d'essuyer un refus peut
donner toutes sortes d'inhibitions et cultive de façon latente l'an-
xiété et l'hostilité.
Le besoin névrotique d'affection prend souvent la forme d'un
besoin sexuel insatiable (ici Karen Horney soutient la thèse inversé
de Freud : elle n'accepte pas que le besoin d'affection dépende
de la sexualité). La rencontre du besoin sexuel et du besoin d'aimer
dépend surtout de différences de culture, de vitalité et de tempé-
rament.
Cependant tous ces avides d'affection ont un caractère commun :
le peu d'importance qu'ils accordent au choix de l'objet. La
sexualité n'entre en ligne de compte ici que pour se mettre au ser-
COMPTES RENDUS BIBLIOGRAPHIQUES 147

vice du besoin de se rassurer ; l'anxiété qui provoque ce besoin


n'est pas liée à des difficultés sexuelles, mais à des problèmes
sociaux. Telle est la thèse de Karen Horney.
Gagner l'affection des autres pour se rassurer signifie se rap-
procher de ses semblables ; mais on peut se rassurer par une voie
opposée, par une course au pouvoir, au prestige ou à la possession.
On diminue ainsi le contact avec autrui et l'on cherche à fortifier
sa propre position. Là encore il ne s'agit pas de buts qui soient en
eux-mêmes névrotiques, mais qui le deviennent parce que les gens
y tendent de façon obsessionnelle. Comme le dit Mme Horney,
chez l'homme normal l'aspiration au pouvoir naît de la force, chez
le névrosé elle naît de la faiblesse.
Cette aspiration à la puissance d'une part neutralise l'anxiété
et, d'autre part, donne une issue aux tendances agressives refoulées.
L'idée de puissance est une compensation à ce sentiment de
détresse qu'engendre l'anxiété, elle est une protestation contre
l'entourage qui regarde l'enfant comme un être insignifiant.
Ce besoin de puissance peut prendre les formes les plus variées;
besoin de contrôler autrui, actes extraordinaires, prouesses, besoin
d'avoir toujours raison, besoin de contradiction, etc..
La composante agressive qui se manifeste dans ces mécanis-
mes de neutralisation de l'anxiété à la faveur d'une aspiration
dominatrice s'exprime soit par un besoin d'écraser autrui, soit par
un besoin d'humilier, soit encore par un besoin de déposséder.
Lorsque ces personnes ne dirigent pas, elles se sentent entière-
ment perdues, dépendantes et sans scours. Ces besoins d'humilier
autrui sont souvent refoulés et s'expriment par leur contraire:
besoin d'admirer, de ne pas contredire, etc.. Aussi trouve-t-on
souvent les deux tendances contradictoires associées.
Le besoin de déposséder autrui s'accompagne également d'un
sentiment de culpabilité qui se traduit par l'impossibilité de jouir
des biens acquis. En sorte qu'involontairement les névrosés de
cette catégorie déruisent leur propre but. Ils désirent tout, mais
par suite de leurs pulsions destructrices et de leur anxiété, ils
restent finalement les mains vides.
Karen Horney consacre ensuite un chapitre à la concurrence
névrotique. La rivalité n'est pas en elle-même un fait névrotique,
mais beaucoup de gens éprouvent le besoin perpétuel de se mesurer
aux autres, même lorsqu'ils sont dans des situations qui n'exigent
nullement cette compétition. Ce besoin de se sentir supérieur n'est
pas toujours conscient. Cette concurrence ne se fait pas dans le
148 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

but d'une plus grande efficience, mais uniquement dans le but


d'être exceptionnel et d'attirer par là les regards d'autrui. L'ambi-
tion est généralement masquée et l'individu s'imagine vivre pour
la cause qu'il défend. Ces ambitieux névrosés ne sont pas toujours
centrés sur un but, niais voudraient briller dans tous les domaines
à la fois. Ils se lancent avidement dans une direction, puis regret-
tent si fort ce qu'ils laissent de côté qu'ils abandonnent, décou-
ragés, la première voie. Ils oscillent ainsi entre plusieurs activités
et, finalement, ne réussissent nulle part. Un autre trait de cette
concurrence névrotique, c'est qu'elle est toujours associée à une
agressivité latente considérable. Le besoin de mépriser les autres
est aussi fort que celui de réussir. Le désir de faire échouer les
autres provoque à son tour une série d'inhibitions.
Dans les analyses, ces malades désirent beaucoup plus l'échec
de l'analyste que leur guérison. Ils cachent soigneusement leurs
progrès et se plaignent de l'inutilité du traitement. Ces personnes
se montrent ingrates dans toutes circonstances parce qu'elles ne
peuvent faire crédit à quelqu'un, étant incapables de placer quel-
qu'un au-dessus d'elles.
L'inhibition qui oblige certains névrosés à renoncer à toute
concurrence provient de ce qu'ils sont mus par un double désir :
par une aspiration agressive à être seuls à dominer et par le
besoin obsessionnel d'être aimés de tous. Le névrosé prendra alors
un autre mode de triomphe et de domination : il asservira par la
névrose ou la maladie. Ainsi sa domination sera justifiée à ses
propres yeux et ne s'opposera plus à son désir d'être aimé. Ces
malades ont sans cesse besoin de se justifier. Ils ont une peur
névrotique de l'échec et ont d'autant plus de peine à accomplir
une action que leur entourage s'attend à un succès. C'est surtout
lorsque l'homme craint que l'on aille découvrir son ambition qu'il
renonce à lutter et agit comme s'il se désintéressait de l'objet qu'il
convoite.
La fuite devant la compétition peut avoir une origine inverse,
à savoir la peur du succès. Celle-ci résulte d'une crainte de ne
plus être aimé de ceux que l'on dépasse. Ces personnes éprouvent
le besoin d'écarter tout compliment, de se réfugier dans une modes-
tie névrotique. Ils sont trop vieux ou trop jeunes pour donner leur
avis. Ils restent convaincus qu'ils sont incapables. Par ce moyen,
ils neutralisent totalement l'anxiété due à la concurrence. Il est
à remarquer que c'est toujours le point sur lequel le névrosé mini-
mise ses capacités qui est celui de sa plus grande ambition (Adler
exprimerait cette proposition dans le sens inverse).
COMPTES RENDUS BIBLIOGRAPHIQUES 149

Les personnes que la névrose oblige à renoncer à toute concur-


rence, sentent un décalage entre leurs possibilités et leurs réali-
sations, décalage qui ne fait qu'accuser leurs sentiments d'infé-
riorité. Elles en veulent généralement à leur entourage, qu'elles
rendent responsable de leur échec. De là aussi ce sentiment que
l'entourage doit les aider et les sortir d'affaire. La guérison ne peut
survenir que lorsque le névrosé prend sa part de responsabilité dans
ses échecs.
Le chapitre suivant est consacré aux sentiments de culpabilité
névrotiques. Une des caractéristiques qui accompagnent ces sen-
timents, c'est que les personnes qui' les éprouvent et qui se repro-
chent effectivement mille choses supportent fort mal les moindres
critiques venant d'autrui. C'est pourquoi l'on peut dire que ces
sentiments, loin d'être authentiquas, ne sont qu'une expression de
l'anxiété qu'ils recouvrent. Ils sont provoqués par la peur d'être
désapprouvé. Cette peur est largement due au fait que tout névrosé
a horreur de sa faiblesse et qu'il se construit une façade pour la
cacher à ses propres yeux et à ceux d'autrui. Mais la crainte reste
que tôt ou tard sa vraie nature soit découverte. Les sentiments de
culpabilité sont souvent un appel à être rassuré et un déplacement
sur des faits insignifiants de cette culpabilité provoquée par l'hypo-
crisie du masque revêtu.
Souvent, pour éviter l'agressivité et pour échapper à un redres-
sement intérieur, le névrosé fuit dans la maladie. Fuir dans des
sentiments de culpabilité est plus facile que de changer.
Au chapitre suivant, Mme Horney s'occupe à déterminer quel
sens peut avoir la souffrance névrotique. C'est poser le problème
du masochisme moral.
L'utilisation de la souffrance et la tendance à renoncer à une
maîtrise de la vie proviennent d'un courant sous-jacent qui peut
être décrit comme une tendance à se faire plus faible au lieu de
se faire plus fort, plus misérable au lieu de se faire plus heureux,
Souffrir, chez le névrosé, peut avoir directement une valeur
de défense, et de fait devient souvent sa seule protection contre un
danger imminent. En s'accusant lui-même, il évite d'être accusé
et d'accuser autrui ; en se montrant malade ou ignorant, il évite
les reproches ; en se diminuant lui-même, il évite le danger de la
compétition. Toute la souffrance qu'il accepte est un mécanisme
de défense.
Ainsi, malgré sa détresse qui l'empêche d'agir directement, le
névrosé obtient ce qu'il veut : amour et asservissement de l'entou-
150 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

rage. Cependant, on constate chez ces malades une souffrance qui


dépasse à la fois celle que normalement la situation pourrait pro-
voquer et celle qui serait nécessaire stratégiquement pour obtenir
l'affection désirée.
Karen Horney émet l'hypothèse que, grâce à cette exagération
névrotique, la situation douloureuse réelle paraît moins grande.
Mais encore faut-il expliquer l'élément hédonique que le maso-
chiste trouve dans sa souffrance. La satisfaction, selon notre auteur,
viendrait d'une sorte de fuite dans le désespoir et elle la compare
au plaisir que l'on peut éprouver à se perdre dans quelque chose
de plus grand que soi ; elle établit une sorte d'égalité entre le
plaisir masochique et le plaisir nrystique. Le plaisir est procuré
par le fait que le malade renonce à être un sujet agissant, ce qui
dépasse ses forces, et qu'il n'est plus qu'un objet sans volonté
personnelle.
Les tendances masochiques partagent avec beaucoup d'autres
tendances névrotiques le caractère de compromis entre des aspi-
rations incompatibles. Le névrosé tend à se sentir un esclave et ne
pense cependant qu'à asservir son entourage.
Tels sont, extrêmement résumés, quelques-uns des mécanis-
mes et des comportements étudiés par Karen Horney. Il serait
à souhaiter qu'un analyste reprît ces observations, les complétât
et les reliât à leurs bases pulsionnelles sous-jacentes.

R. DE SAUSSURE.

JEAN DESBORDES : Le vrai visage du Marquis de Sade. Paris :


Editions de la Nouvelle Revue Critique, 1939, 338 p.

A l'exception du livre d'Otto Flaque (Le Marquis de Sade :


Grasset 1932), aucune étude importante n'a été consacrée à l'auteur
de Justine depuis celles de Duehren (1901) et de Guillaume Apol-
linaire (1909). Le présent volume n'entend pas être une analyse
psychologique de la vie ou des oeuvres du divin, marquis, c'est
une étude historique, contenant un grand nombre de lettres iné-
dites qui complètent très heureusement le volume de Paul Bour-
din : Correspondance inédite du Marquis de Sade (Librairie de
France, 1930). Ces lettres ne nous apportent aucune connaissance
nouvelle sur les tendances erotiques de Sade ; par contre, elles
mettent en lumière certains traits psychopathiques de son carac-
tère ; elles sont un document indispensable pour celui qui tenterait
COMPTES RENDUS BIBLIOGRAPHIQUES 151

de faire une nouvelle étude d'ensemble de ce personnage si curieux


du XVIIIe siècle. Regrettons que M. Desbordes se soit montré si
laconique sur l'enfance de Donatien, alors que des renseignements
plus précis sur ses parents, sur son oncle l'abbé et sur sa tante
d'Avignon nous eussent permis de mieux comprendre l'origine de
ses perversions.
R. DE SAUSSURE,

JEAN CARRIER : L'Anorexie Mentale. Paris : Le François, 1939,


315 p.

Le sous-titre de ce volume : Trouble instinctivo-affectif, mon-


tre l'orientation générale de cette étude très complète. Après avoir
passé en revue l'historique de la question, l'auteur décrit la symp-
tomatologie de cette affection. On remarquera particulièrement les
pages consacrées à la faim, l'appétit et les effets de la sous-alimen-
tation. Le chapitre qui traite de l'état mental de ces malades aurait
beaucoup gagné si M. Carrier avait eu plus de connaissances psy-
chanalytiques. Ce livre, qui témoigne d'une grande érudition, est
une excellente mise au point de la question et peut être un point
de départ précieux pour une étude psychanalytique de l'anorexie.
Il se termine par un abondant index bibliographique.

R. DE SAUSSURE.

CH. BAUDOUIN :La Psychanalyse. Chronique annuelle publiée par


l'Institut International de collaboration philosophique. Paris,
Hermann, 1939. 1 vol. 149 p.

Dans cet ouvrage, M. Baudouin nous donne un. compte rendu


de 230 livres et articles concernant la psychanalyse. Bien que le
point de vue de l'auteur ne soit pas toujours le même que le nôtre,
le travail considérable qu'il s'est imposé, l'objectivité avec laquelle
il l'a réalisé nous permettront de faire de ce volume un précieux
instrument de travail. L'auteur ne s'est pas limité à rendre compte
des travaux de l'école de Freud, il a voué son attention également
aux écoles de Jung, de Steckel et d'Adler. Un chapitre entier est
consacré à ce dernier en guise de nécrologie. II n'a pas résumé
les articles dont il rend compte les uns après les autres, il en a
exposé l'essentiel sous les rubriques suivantes : Dernière étapes de
152 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Freud. L'Enfant. Les débuts de l'introjection selon l'école anglaise.


Gomment la Psychanalyse agit-elle ? Démontage de quelques struc-
tures. Psychothérapie et Hygiène mentale. Humanisme et Société.
Le Rêve. Où la Psychologie redevient la science de l'âme. Confron-
tations et vérifications. Réactions et jugements. Philosophie de la
Psychanalyse.
Afin de rendre aussi complète que possible cette publication
annuelle, nous prions les psychanalystes de bien vouloir envoyer
leurs travaux à M. Baudouin, Saconnex d'Awe près Genève.

R. DE SAUSSURE.

GASTON BACHELARD La Formation de l'Esprit Scientifique. Contri-


:
bution à une psychanalyse d'une connaissance objective. Paris:
Vrin, 1938. .1 vol. 254 p.

Ce petit livre, plein de richesses, poursuit avant tout un but


épisthémologique. Analysant un certain nombre d'ouvrages scien-
tifiques du XVIIIe siècle, il montre en quoi les savants d'alors s'écar-
taient d'une attitude vraiment scientifique. Ce ne sont pas les thèses
générales de cet ouvrage que nous désirons résumer ici ; nous
voulons seulement indiquer en quoi il peut intéresser les psycha-
nalystes. L'auteur a voulu adopter « l'attitude d'un psychanalyste
à l'affût des raisons irraisonnées ». Il nous dépeind, par exemple,
le côté captatif du substantialiste. « Il faut comprendre... dit-il,
que la substance d'un objet est agréée comme un bien personnel
On en prend possession spirituellement comme on prend possession
d'un avantage évident. Entendez augurer un réaliste : il a immé-
diatement barre sur son adversaire parce qu'il possède la richesse
du réel tandis que son adversaire, fils prodigue de l'esprit, court
après de vains songes... du point de vue psychanalytique, et dans
les excès de la naïveté, tous les réalistes sont des avares. » Voilà
qui vient rejoindre la thèse de Laforgue sur l'attitude anale des
dogmatistes. Et Bachelard d'ajouter : « La psychanlyse qu'il fau-
drait instituer pour guérir du substantialisme est la psychanalyse
du sentiment de l'avoir. Le complexe qu'il faudrait dissoudre est
le complexe du petit profit qu'on pourrait appeler, pour être bref,
le complexe d'Harpagon ».

Etudiant certains livres d'alchimie, l'auteur nous montre que


sous une apparence scientifique ce sont les thèmes de l'oedipe ou
de la castration qui sont décrits. Voici un texte où se retrouvent
COMPTES RENDUS BIBLIOGRAPHIQUES 153

les préoccupations d'un onaniste : « La pierre s'épouse elle-même;


elle s'engrosse elle-même ; elle naît d'elle-même ; elle se résoud
d'elle-même dans son. propre sang, elle se coagule de nouveau avec
lui et prend une consistance dure ; elle se fait blanche, elle se fait
rouge d'elle-même ».
L'intérêt que présente pour nous cet ouvrage ne réside pas
seulement dans les citations très curieuses que M. Bachelard a
exhumées de vieux livres ; en le méditant, tous ceux qui s'intéres-
sent à la théorie de la psychanalyse y trouveront de nombreux
sujets de réflexion.
R. DE SAUSSURE.

GASTON BACHELARD : La Psychanalyse du Feu. Paris : N. R. F.,


1939, 210 p.

On pourrait dire que ce livre fait suite au précédent pour ce


qu'il cherche également à dépister les erreurs de la pensée préscien-
tifique. M. Bachelard décrit d'abord le complexe de Prométhée.
Si l'enfant s'approche du feu, il se heurte à un interdit des parents.
Le feu, comme la sexualité, est initialement l'objet d'une interdic-
tion générale. Mais comme un petit Prométhée, l'enfant cherche
à dérober les allumettes. Il veut savoir et connaître mieux que
son père. Sous le complexe d'Empédocle, M. Bachelard décrit ce
besoin de rêvasserie qui s'éveille en contemplant le feu. Le rêve
est plus fort que l'expérience.
« On ne peut étudier que ce qu'on a d'abord rêvé. La science
se forme plutôt sur une rêverie que sur une expérience et il faut
bien des expériences pour effacer les brumes du songe ». A ce
propos M. Bachelard montre toutes les rêvasseries sexuelles dont
sont empreintes les premières études sur le feu. Il nous livre une
série de documents du XVIIIe siècle qui sont remarquablement
démonstratifs. Partout le frottement apparaît comme origine du
feu. « En vérité, le feu fut surpris en nous avant d'être arraché
du ciel. » Mais si la conquête du feu est primitivement une
« conquête » sexuelle, on ne devra pas s'étonner qu'il soit resté
si longtemps et si fortement sexualisé. M. Bachelard nous le mon-
tre par une série de citations du plus haut intérêt, qu'il a consi-
gnées dans les chapitres sur le feu sexualisé et la chimie du feu
(histoire d'un faux problème).
154 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Dans un dernier chapitre, l'auteur étudie le symbole du feu


sublimé; cette dernière étude est trop rapide ; il y manque un
paragraphe sur la pureté sexuelle et l'action purificatrice du Feu
de Dieu.
R. DE SAUSSURE.
ETAT NOMINATIF DES MEMBRES
DE LA SOCIETE PSYCHANALYTIQUE DE PARIS
AU 1er JANVIER 1948
.

MEMBRES D'HONNEUR

M. le Professeur Sigmund FREUD (décédé).


Mlle Anna FREUD, 20, Maresfield Gardens, Londres, N. W. 3.
M. le Docteur Ernst JONES, « Plat », Elsted, near Midhurst (Sussex).

MEMBRES TITULAIRES (1)

1946 Dr BERGE André, 110, avenue du Roule, Neuilly-sur-Seine.


.
m. f. Mme Marie BONAPARTE, 6, rue Adolphe Yvon, Paris - XVIe. Vice-Présidente.
1946 Dr BOUTONIER Juliette, 2, rue de la Montagne Ste Geneviève, Paris - Ve.
1929 Dr CÉNAC Michel, 4, rue de Babylone, Paris - VIe, Trésorier.
1935 Dr CODET Odette, 10, rue de l'Odéon, Paris - VIe.
1938 Dr DOLTO Françoise, 260, rue St Jacques, Paris - V.
1946.. M. PUGAUTIEZ Maurice, 16, rue Charles Degroux, Bruxelles.
1928 Dr FLOURNOY Henry, 5, rue de Monnetier, Genève.
m. f. Dr HESNARD Angelo, 47 bis, Littoral Frédéric Mistral, Toulon (Var).
1934 Dr LACAN Jacques, 5, rue de Lille, Paris - VIF.
m. f. Dr LAFORGUE René, 62 bis, rue de la Tour, Paris - XVIe.
1937 Professeur LAGACHE Daniel, Faculté des Lettres, la Sorbonne, Paris - Ve.
1946 Dr LEBOVIE Serge, 15, rue Campagne Première, Paris - XIVe.
1946 M. LECHAT Fernand, 22, rue Armand Campenhout, Bruxelles-Ixelles.
1932 Dr LEUBA John, 6, rue René Bazin, Paris - XVIe, Président.
1937 Mme LOWTZKY, 4, Alharizist, Pension Sachs, Behavia, Jérusalem.
1932 Dr MALE, 6, rue de Bellechasse, Paris - VIIe.
1929 Dr NACHT Sacha, 50, rue du Docteur Blanche, Paris - XVIe. Membre asses-
seur du comité.
m. f. Dr PARCHEMINEY Georges, 171, avenue Victor-Hugo, Paris - XVIe.
1933 Dr REVERCHON-JOUVE, Mme, 28, rue Marbeuf, Paris - VIIIe.
1933 Dr SCHLUMBERGER Marc, 17, avenue Théophile-Gautier, Paris - XVIe, Secrétaire.

(1). La mention m, f. signifie membre fondateur. Le millésime indique la date


d'admission à la société.
156 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

TRANSFERTS

Le Dr ODIER Charles et Mme ODIER-RONJAT lise, domiciliés à Lausanne, ont


été transférés à la Société suisse de psychanalyse.
Les Drs HARTMANN, LOEWENSTEIN, de SAUSSURE et SPITZ ont été transférés à
la Société psychanalytique de New-York, où ils sont domiciliés.

MEMBRES ADHERENTS
1932 Dr ALLENDE Navaro, 1944, Calle Moneda, Santiago du Chili.
1931 Dr BELTRAM, Prof, univ., 1601, Echeveria, Buenos-Ayres.
1947 Dr BENASSY, 36, rue St Didier, Paris XVIe."
-
Mlle BERMAN Anne, 50,
1927 rue Pergolèse, Paris - XVIe.
1946 Dr BOUVET, 17, rue Jean Mermoz, Paris - VIIIe.
1936 Dr BREUER Elsa, Mlle 29, rue Cassette, Paris - VIe.
1934 M. CHENTRIER Théodore, 17. bis, rue de Bretagne, Asnières (Seine).
1947 Dr COURCHET, 3, square du Bois de Boulogne, Paris .- XVIe.
1938 Mlle FEIBEL Charlotte, 101, W. 80 th Street, New-York City 24.
1935 Mlle GUEX Germaine, 9, Florimont, Lausanne.
1947 Dr HELD, 99, Avenue Raymond Poincaré, Paris - XVIe.
1928 Dr HOESLI Henri, 90, rue du Bac, Paris - VIIe.
1937 HOFFMANN Hanna, Mme, 1900, Anselroad, Cleveland (Ohio).
1929 LAFORGUE Paulette, Mme, 82, rue Lafontaine, Paris XVIe.
-
1935 Dr MARETTE Philippe, 11, rue de Bellechasse, Paris - VIIe.
1935 Prince PIERRE de GRÈCE, 6, rue Adolphe Yvon, Paris - XVIe.
1928 Dr REPOND André, Malévoz sur Monthey (Valais), Suisse.
1931 Dr RIETI E., Istituto psych. di Grugliasco, Turin (Italie).
193 Dr CARCAMO, Peru 1645-55, Buenos-Ayres.

MEMBRES DECEDES
Dr ALLENDY René, 67, rue de l'Assomption, Paris - XVIe.
Dr MORGENSTERN Sophie, Mme, 4, rue de la Cure, Paris - XVIe.
Dr PICHON Edouard, 48, avenue de la Bourdonnais. Paris - VIIe.
Dr MARTIN-SISTERON Maurice, 14, boulevard Edouard Rey, Grenoble.
Dr SCHIFF Paul, 14, rue César Franck, Paris - XVe.

MEMBRE DEMISSIONNAIRE
DT BOREI. Adrien, 11, quai aux Fleurs, Paris - IVe.

MEMBRES RADIES POUR NON ACTIVITE


M. DOREAU Bernard, 11, rue Edmond Valentin, Paris - VIIe.
M. GERMAIN Paul, 10, rue Durantin, Paris - XVIIIe.
Dr HELOT, 8, place Masséna, Nice (Alpes-Maritimes).
Dr PIERRE J.-L., 10 bis, rue Paul Baudry, Paris - VIIIe.
Dr VIOLET Madeleine, Mme, 19, rue Monsieur, Paris - VIIe.
ETAT NOMINATIF DES MEMBRES 157
COMMISSION D'ENSEIGNEMENT

La Commission d'enseignement est constituée par les membres du bureau.

ASSOCIATION DES PSYCHANALYSTES DE BELGIQUE A.S.B.L.

Grâce aux persévérants et courageux efforts de MM. DUGAUTIEZ et LECHAT,


il s'est fondé à Bruxelles, en 1947, une association des psychanalystes de Belgique
qui se propose, entre autres buts, la diffusion de la psychanalyse en Belgique et !a
préparation, dans un but de prophylaxie, d'assistantes médico-pédagogiques dont
le rôle social n'est plus à souligner.
Cette association, légalement constituée par le dépôt de ses statuts, s'est placée
sous l'égide de la Société psychanalytique de Paris, dont elle devient ainsi la filleule.
L'activité que déploie ce groupe fait si bien augurer de son avenir que nos
voeux en deviennent superflus.
Ci-dessous, la liste des membres de l'association.

ASSOCIATION DES PSYCHANALYSTES DE BELGIQUE

Liste des membres

MEMBRES D'HONNEUR

Dr John LEUBA, 6, rue René Bazin, Paris - XVIe, Président d'honneur.


Madame. Marie BONAPARTE, 6, rue Adolphe Yvon, Vice-présidente d'honneur.
Dr Charles ODIER, I, chemin des Magnolias, Lausanne (Suisse).

MEMBRES EFFECTIFS
Dr Albert BOUILLON, 45, rue de Montigny, Charleroi.
M. Maurice DUGAUTIEZ, 16, rue Charles Degroux, Bruxelles, Président.
M. Fernand LECHAT, 22, rue Armand Campenhout, Bruxelles-Ixelles, Vice-président
Mme Fernand LECHAT, id. Trésoriers.
Dr Edouard SCHEPENS, 100, chaussée de Vleurgat, Bruxelles.

MEMBRES CORRESPONDANTS
Dr Raymond BAUDOUX, 87, rue Washington, Bruxelles.
Dr Lucien BOVET, 16, Ch. de Languedoc, Lausanne.
Dr Hans CHRISTOFFEL, 21, Albanvorstadt, Bâle.
Dr Charles FONTAINE, 244, rue Belliard, Bruxelles.
M. Jean LAVACHERY, 290, chemin de Waterloo, Bruxelles.
Dr Paul PHILIPPART, 14, avenue Tytgas, Woluwe St Pierre.
Mlle Madeleine RAMBERT, 9, avenue de Mornex, Lausanne.
Dr G. RICHARD, 40, rue du Crêt Taconnet, Neuchâtel.
Dr Marc SCHLUMBERGER, 17. avenue Théophile Gautier, Paris - XVIe.
Dr J. TAS, chemin Vermeerstraat, Amsterdam.
Imprimerie Sully
ROANNE
EDIT. N° 21776 IMP. N° 3112

Le Gérant: J. LEUBA
BIBLIOTHÈQUE DE PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE

PUBLICATIONS RECENTES
Psychologie et Sociologie
Section dirigée par Maurice PRADINES, professeur à la Sorbonne
BONNARDEL
BOUTONIER
— Les
(J.). — L'Angoisse,
Défaillances .
de
in-8°
(R.). — L'Adaptation de l'homme à son métier, in-8°
la volonté, in-8°
CAVÉ (Dr M.).— L'OEuvre paradoxale de Freud, in-8° '
160
220
»
»
80 »
80 »
CAZENEUVE (J.).
— La Psychologie du prisonnier de guerre, in-8° 120 »
COLANÉRI (L.Jh.) et GÉRENTE (G.).
— La dénonciation et les dénonciateurs,
in-8° ......
DE GREEFF (E.); — Les Instincts de défense et de sympathie, in-8°
........ 240
180
»
»
DIEL (P.). — Psychologie de la motivation, in-8°.
DESOILLE (R.). — Le Rêve éveillé en psychothérapie, in-8°

DURKHEIM (E.). — Les Règles de la méthode sociologique, in-8°


260
260
150
»
»
»
GALICHET (G.).
— Essai de grammaire psychologique, in-8° 300 »
GORDON (P.). —L'Initiation sexuelle et l'évolution religieuse, in-8° 260 »
GURVITCH (G.).
— La Sociologie au XXe siècle :
T. I : Les Grands problèmes de la sociologie, in-8° 600 »
T. II : Les Etudes sociologiques dans les différents pays, in-8° 300 »
LAGACHE (D.).
— La Jalousie amoureuse :
T. I : Les Etats de jalousie et le problème de la conscience, in-8° 360 »
T. II : La Jalousie vécue, in-8° 360 »
LEIF (J.). — La Sociologie de Tônnies, in-8° 160 »
LEY (A.) et WAUTHIER (M.-L.). — Etudes de psychologie instinctive et
affective, in-8° 180 »
LUCQUES (CL).
— Un Problème de l'expression, in-8° 300 »
MERLEAU-PONTY (M.). — La Structure du comportement, in-8° 180 »
OHANA (J.). — La Chance, psychologie du succès, in-8° : 180 »
PIAGET (J.). — Le Développement de la notion de temps chez l'enfant, in-8° 200 »
— Les Notions de mouvement et de vitesse chez l'enfant, in-8° 200 »
— La Représentation de l'espace chez l'enfant, in-8° 600 »
PRUDDHOMMEAU (M.).
— Le Dessin de l'enfant, in-8° 200 »
STOETZEL (J-.).
— Théorie des opinions, in-8° 380 "
VIALLE (L.). — Introduction à la vie imparfaite, in-8° 240 »
VIDAL (A.). — Conscience de soi et structures mentales, in-8° : 120 »
VIOLET-CONIL (M.) et CANIVET (N.). — L'Exploration expérimentale de la
mentalité infantile, in-8° 400 »
WALLON (H.). —Les Origines de la pensée chez l'enfant :
T. I : Les Moyens intellectuels, in-8° 260 »
T. II : Les Tâches intellectuelles, in-8° 380 »
ZAZZO (R.).— Intelligence et Quotient d'âges, in-8° 80 »

Logique et Philosophie des sciences


Section dirigée par Gaston BACHELARD, professeur à la Sorbonne

in-8°
BERNARD (Claude). — Principes de Médecine expérimentale, in-8° 400 »
BUJEAU (L.-V.). — La Philosophie entomologique de J.-H. Fabre. in-8° 100 »
..
BONNOT (L.). — Essai sur les fondements de la logique et de la méthodologie .
causale, 160 »
— Sur la logique et la théorie de la science, in-8°
CAVAILLÈS (J.). 100 »
LUPASCO (S.).
— Logique et contradiction, in-8° 260 »
"
MATISSE (G.). — Le Rameau vivant du inonde, in-8° 320

PINEL (E.). — La Méthode statistique en médecine,


RUYER (R.). — Éléments de psycho-biologie, in-8°
in-8°
NOGARO (B.). — La Valeur logique des théories économiques, in-8°

............. 110 ... 200


280. »
»
»

108, BOULEVARD St GERMAIN, PARIS


BIBLIOTHÈQUE DE PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE

PUBLICATIONS RECENTES
Morale et Valeurs
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Professeur à là Sorbonne

DESHAIES (G.)- — L'Esthétique du pathologique, in-8° 150 )>


HUSSON (L.). — Les Transformations de la responsabilité, in-8° 500 »
NABERT (J.). — Eléments pour une éthique, in-8° 220 »
POLIN (R.). — La Création des valeurs, in-8° 200 »
— La Compréhension des valeurs, in-8" 120 »
TONNIES (F.). — Communauté et Société, catégories fondamentales de la
sociologie pure. in-8° 160 »

Histoire de la Philosophie et Philosophie générale


Section dirigée par Emile BRÉHIER
Membre de l'Institut, professeur à la Sorbonne
.

ADOLPHE (L.). — La Philosophie religieuse de Bergson, in-8° 150 »


BLONDEL (M.). — La Philosophie et l'esprit chrétien :
T. I : Autonomie essentielle et connexion indéclinable, in-8° 160 »
T. II : Conditions de la symbiose seule normale et salutaire, in-8° 300
BRUNSCHVICG (L.). Héritage de mots, héritage d'idées, in-8°
.... 100
»
»

CHAIX-RUY (J.).

— J.-B. Vico. OEuvres choisies, in-8° 200 »


GÉRARD (R.).
— Les Chemins divers de la connaissance, in-8° 16(1 »
GILLE (P.). — La Grande Métamorphose, in-8° 100 »
GOLDSCHMIDT (V.). — Le Paradigme dans la dialectique platonicienne,
in-8° 150 »
— Les Dialogues de Platon, in-8° 400 »
HUSSON (L.). — L'Intellectualisme de Bergson, in-8° 200 »
JALABERT (J.). — La Théorie leibnizienne de la substance, in-8° 300 »
LAMY (P.). — Le Problème de la destinée, in-8° 160 »
LAPORTE g.). —-Le Rationalisme de Descartes. in-8° 400 »
NOGUÉ g.).
— Esquisse d'un système des qualités sensibles, in-8" 240 »
— Le Système de l'actualité, in-8°
180 »
OECHSLIN (L.). — L'Intuition mystique de sainte Thérèse, in-8° 300 »
PARODI (D.). — Le Problème politique et la démocratie, in-8° 120 »
PÉTREMENT (S.).
— Le Dualisme chez Platon, les Gnostiques et les Mani-
chéens, in-8° 350 "
PORTIÉ (J.-F.).
— Essai d'exploration humaine. in-8° 400 »
PRZYLUSKI (J.). — Créer, in-8° 160 »
ROUSTAN (D.). — La Raison et la vie, in-8° 200 »
SCHUHL (P.-M.). — La Fabulation platonicienne, in-8° 120 »
SUNDÉN (H.).
— La Théorie hergsonienne de la religion, in-8° 360 »

108, BOULEVARD SI GERMAIN. PARIS


A Edouard Pichon, mon ami ( 1)

par
John LEUBA

Edouard Pichon était membre fondateur de la Société Psycha-

adieu.
nalytique de Paris ; il en fut aussi le président. Et c'est au nom
de la Société Psychanalytique de Paris que je viens lui dire notre

Mais c'est aussi et surtout au nom de l'amitié que je parle.


Non pour célébrer ses mérites scientifiques : nous le ferons ailleurs
et de la manière qui convient à son oeuvré si variée, si riche et
surtout si originale. Je voudrais simplement, ici, chercher à effacer,
l'affligeant souvenir de tout cet appareil funèbre autour de ce
grand vivant en évoquant une dernière fois sa silhouette.
C'est presque une dérision de parler de grand vivant à propos
d'un ami que je n'ai connu, depuis quelque trois lustres, que navré
par la maladie. Mais le feu sacré de la recherche et du savoir le
possédait à tel point qu'il parvenait à y puiser une impétuosité,
une fougue qui n'étaient pas le moindre sujet de notre admiration
devant cet être d'exception. Car à aucun moment son activité intel-
lectuelle ne se relâcha. Et c'est là le miracle et l'exemple étonnant
de Pichon, que cette inlassable activité productive dans une condi-
tion physique qui eût écrasé tout autre que lui.
Je le revois, lors de la première séance de notre Société à
laquelle je fus introduit. Je revois ce cou décharné, ce teint bleui
par l'a demi-asphyxie, et, dominant de haut cette misère physique,
ce regard avide, attentif, tout pétillant de lumineuse intelligence,
avec un pli malicieux au coin de la paupière fatiguée par l'insomnie.
Il était de tradition que le président en fonctions donnât d'office
la parole à Pichon pour ouvrir les discussions. Car il n'avait pas
son pareil pour animer un débat, susciter des controverses et, sou-
ventes fois, provoquer de vives joutes.
Pichon parlait. Il démarrait essoufflé. On voyait son coeur
160 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

cogner sous son gilet. Allait-il pouvoir soutenir son effort ? Il le


soutenait, sa voix se faisait plus forte, son débit moins haletant.
C'était un charme de l'entendre, orateur-né, clarifier les problèmes,
passer les arguments au crible de son impitoyable logique.
Condamné à ne se mouvoir que parcimonieusement, il avait
reporté toutes ses énergies sur ses activités intellectuelles, au ser-
vice desquelles il avait mis un instrument qui était son orgueil : sa
belle langue française, qu'il aimait avec dévotion et défendait sans
ménagement contre les attentats des barbares.
Il était prêt à déclarer péremptoirement qu'un peuple qui perd
le sens et le respect de sa langue est mûr pour tous les esclavages.
M. Damourette, son savant oncle, en collaboration de qui il élabora
et publia cette grammaire qui est leur oeuvre magistrale, pourrait
nous dire tout l'amour que Pichon portait aux mots.
Et c'est ce que d'aucuns n'ont pas compris, chez lui. A l'instar
des hommes qui adhèrent vigoureusement à leurs credos, Pichon
avait sur toutes choses des opinions solides. Car il avait un certain
nombre de credos appuyés sur des impératifs catégoriques, et « il
ne fallait pas » les attaquer. Il apportait alors, dans la défense de
ses idées, une partialité juvénile tout à fait désarmante et une pas-
sion que sa facilité verbale transformait aisément en traits acérés.
U s'était ainsi créé des inimités solides, mais combien respectueuses,
à raison de sa haute tenue morale et de son intrépidité.
C'est que l'on ne savait pas tout l'attendrissant côté d'ingénuité
enfantine qu'il y avait chez lui : une démonstration amicale, un
petit mot affectueux suffisaient pour apaiser ces orages verbaux.
Pichon était un tendre, assoiffé d'affection.
Je le revois, notre pauvre ami, dans son appartement de l'ave-
nue de La Bourdonnais où toutes ses tendresses étaient centrées
sur son admirable compagne et sur son fils, je le revois si accueil-
lant, si heureux que l'on ait bien voulu se déranger pour venir le
voir — nous l'avons si peu gâté à cet égard. Il avait devant lui
un grand plateau sur lequel il se faisait apporter ses livres et ses
papiers, tel un enfant dans sa chaise d'enfant et montrant une
joie d'enfant.
Et Pichon parlait. Il savait aussi écouter, et c'était un merveil-
leux enrichissement de passer une heure avec lui.
Nous n'aurons plus Pichon, fécond animateur. Mais il a été
A EDOUARD PICHON; MON AMI 161

trop vivant, il a laissé trop de preuves de sa fécondité pour ne pas


demeurer toujours vivant parmi nous.
Nous ne pouvons pas mieux dire à Madame Pichon, si terri-
blement éprouvée, à M. Damourette et à toute sa famille, toute la
part, la part immense, que nous prenons à leur peine.
Paul Schiff
par
Juliette BOUTONIER

Le Docteur Paul Schiff a brusquement été enlevé à l'affection


des siens le 17 mai 1947, à l'âge de 56 ans. La mort n'a pas permis
que l'oeuvre qu'il avait entreprise fût achevée : depuis 1935, Paul
Schiff était neuro-psychiatre des prisons (il fut l'un des trois pre-
miers médecins qui eurent ce titre en France) et il avait mis au
service de cette fonction nouvelle sa triple compétence de psychia-
tre, de juriste et de philosophe. Il avait en effet obtenu sa licence
de philosophie avant même d'achever ses études de médecine, et
sa licence de droit après son doctorat. Interne des asiles de la
Seine en 1923, puis chef de clinique dans le service du Professeur
Claude en 1927, il s'était ensuite orienté vers la psychanalyse, tout
en demeurant, de 1929 à 1936, médecin traitant à l'hôpital Henri
Rousselle où il donnait également une consultation de sexologie.
Membre de la Société Française de Psychanalyse; depuis 1928, il
était l'un des plus assidus à ses réunions et l'un de ses collabora-
teurs les plus actifs. Parmi tant de travaux, rappelons seulement
le rapport qu'il présenta en 1935 à la 9e conférence des Psychana-
lystes de Langue Française, sur « Les paranoïas et la psychana-
lyse ». Mais c'est à là psychiatrie des prisons et à la psychologie
des criminels qu'il s'attachait, avec toute sa puissance de travail
et sa volonté tenace, depuis plus de dix ans : il meurt en laissant,
à peine ébauché, un ouvrage de Psychologie criminelle, et sans
avoir même vu s'ouvrir ce service d'observation psychiatrique de
la Petite-Roquette qu'il avait pu, après dix ans d'efforts, mettre sur
pied, et qui devait commencer à fonctionner trois jours après sa
mort.
Certes la guerre, où il s'est tant dépensé, est sans doute la
principale responsable de cette fin prématurée qui a privé Paul
Schiff des fruits de son labeur et plongé dans une stupeur désolée
sa famille et ses amis ainsi que ses malades. De nombreux articles
publiés par la Revue de Psychanalyse, l'Encéphale, l'Evolution
Psychiatrique, le Bulletin de Sexologie, les Annales Médico-Psycho-
164 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

logiques, etc., ne nous donnent qu'une idée bien imparfaite de


l'oeuvre qu'il aurait produite. Mais malgré cela, je crois que nous
trahirions sa mémoire si nous regrettions qu'il eût choisi ce destin
en préférant mener, pendant la guerre, l'existence dangereuse qui
a été la sienne, au lieu de se mettre à l'abri de la lutte. Il est d'autres
oeuvres que celles qui «ont écrites, et d'autres moyens de donner
toute sa mesure que de se vouer entièrement à une tâche scienti-
fique. Paul Schiff pouvait mettre au service d'une bonne cause un
courage indomptable auquel sa vie de médecin avait offert certes
un emploi, mais, si j'ose dire, assagi. Il faut l'avoir connu comme
alpiniste et camarade de courses en montagne pour soupçonner ce
côté de son caractère. Ces qualités mises en temps de paix au ser-
vice d'un sport difficile se retrouvent chez lui, transmuées en vertus'
héroïques, pendant cette guerre où il ne connut pas, à proprement
parler, de repos. Mobilisé en 1939, il avait aussitôt demandé à partir
comme médecin de bataillon, et pendant la « drôle de guerre », il
fut, a ce titre, en avant de la ligne Maginot. La débâcle le conduisit,
avec son bataillon, dans le Sud de la France, tendant à gagner
l'Angleterre, mais n'en trouvant pas le moyen. Rentré à Paris dès
1940, Paul Schiff fait aussitôt partie des premières organisations
de la Résistance avant qu'il fût question de « réseaux ». Sa femme,
avec un égal courage, était son associée. Durant cette période, il
passe quinze fois dangereusement la ligne de démarcation, lacère,
la nuit les sinistres affiches annonçant les premiers fusillés. Mais
en 1942, un ami membre de son groupe, M. Fawtier, professeur à
la Sorbonne, est arrêté avec bon nombre d'autres. Cependant Paul
Schiff et sa femme restent à Paris et continuent leur action, jus-
qu'au jour où la Gestapo se présente à leur domicile pour arrêter
le Dr Schiff qui, par un heureux hasard, était absent, ainsi que sa
femme. Alors commence pour eux une vie errante. Mais tandis que
Mme Schiff poursuit à Paris, dans « la clandestinité », non seule-
ment sa tâche professionnelle d'ophtalmologiste, mais sa partici-
pation à la Résistance, son mari décide de rejoindre les troupes
gaullistes. Arrêté par les Allemands à la frontière espagnole avec
deux camarades de fortune dont l'un est fusillé, il parvient à
déjouer les soupçons qui pèsent sur lui, on le garde en « liberté
surveillée » en attendant des renseignements... qu'il n'attend pas :
il s'enfuit par un col enneigé à plus de 2.000 m. d'altitude. L'Espa-
gne : deux mois de prison, cinq mois de camp de concentration. Il
maigrit de quinze à dix-huit kilos. Libéré sur l'intervention des
Anglo-Américains, il est dirigé par le Portugal sur le Maroc où il
s'emploie à rejoindre l'armée gaulliste en Afrique du Nord. En 1943,
PAUL SCHIFF 165

il participe, à la campagne d'Italie comme médecin-transfuseur,


puis médecin de bataillon sur le front jusqu'en septembre 1944.
A ce moment, il rejoint en France les troupes débarquées dans le
Midi, et malgré la joie qui lui est donnée d'avoir enfin des nouvelles
de sa femme et de sa fille, dont il n'avait rien su pendant deux ans,
et de les retrouver saines et sauves, il demande et obtient d'être
envoyé sur le front d'Alsace, comme médecin de bataillon, en
décembre 1944. A Obenheim, il fait partie des troupes sacrifiées
pour défendre l'Alsace contre la dernière offensive de von Runstedt.
Blessé légèrement à la tête avant l'encerclement prévu, il refuse
l'évacuation encore possible, et le 11 janvier 1945 il est porté disparu
avec son groupe. Il était en fait prisonnier et fut affecté, dans un
camp-hôpital, au traitement des malades nerveux, jusqu'en avril
1945 où il fut délivré par l'avance de la première, armée française.
Il ne passa à Paris que pour rejoindre sa division (Forces Françaises
Libres) sur les Alpes, à la veille de l'armistice. Démobilisé en octo-
bre 1945, il avait repris immédiatement son travail médical, portant
avec beaucoup de discrétion les croix de guerre qui lui avaient été
attribuées en 1939-40, puis en 1944-45, et laissant oublier les cita-
tions qui à plusieurs reprises étaient venues souligner son mérite
exceptionnel. Dans le foyer reconstitué, dès avant son retour, par
celle qui en fut, malgré tout, la gardienne vigilante, il nous avait
d'abord paru, malgré tant d'épreuves, étonnamment reposé et rajeuni.
Miracle de la joie, sans doute, et sans lendemain, puisque si vite,
et presque sans avertissement, la maladie le frappait sans appel,
comme si, en ces dernières années, il avait dépensé toutes ses forces
et vécu toute une vie. Mais c'est pour cela aussi qu'il a rendu ineffa-
çable le souvenir qu'il laisse parmi nous en tant qu'homme, privilège
de ceux qui ont assumé sans défaillance non seulement leur oeuvre,
mais leur destin.
De l'essentielle ambivalence
d'Eros
par
Marie BONAPARTE
.

Désir est indigence.


(PLATON, Banquet).
Eros est donc semblable à un'
taon. Indigent de sa nature,
il reste indigent quoiqu'il
obtienne.
(PLOTIN, Ennéade III).

TOPSY ET ALBICIADE.
LE CONCEPT D'AMBIVALENCE.
DE L'INDIGENCE DE L'AMOUR.
DE LA VANITÉ DE L'ASPIRATION UNITIVE.
LA TENTATIVE DE FUITE D'EROS HORS LE RÉEL.
DE L'AMBIVALENCE HUMAINE ENVERS SOI-MÊME.
BIBLIOGRAPHIE.

TOPSY ET ALCIBIADE

La dernière fois où j'allai à Vienne voir Freud, avant la prise


par les Allemands de l'Autriche, ce fut dans l'hiver 1937-1938.
Freud possédait alors une chienne chow, Lun. Je savais com-
bien il aimait les animaux, l'un en particulier, sa compagne fidèle,
qui restait couchée sagement à ses pieds pendant les heures d'ana-
lyse. Aussi emmenai-je cet hiver-là notre chienne chow, Topsy,
pour la lui faire connaître. Topsy avait, quelques années aupara-
vant, été un cas médical remarquable. Elle avait présenté, sous la
lèvre, une petite tumeur qui, extraite, s'était révélée être un lympho-
sarcome. Je l'avais fait soigner par des rayons qui l'avaient appa-
168 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

remment arrachée à une horrible mort, et ce combat, sur une


créature que j'aimais, entre la vie et la mort, et où la vie semblait
avoir triomphé, avait exalté mon amour pour ma fidèle petite com-
pagne jusqu'à une sorte de passion.
Je lui avais même consacré une série de petits poèmes en prose,
où j'épanchais mon coeur au cours de ces oscillations entre la crainte
et l'espoir (5b).
Sans doute l'âge où j'étais alors entrée, après la cinquantaine,
était-il responsable de cette exaltation d'amour pour une créature
animale ; c'est l'âge, en effet, pour les femmes, où s'éteint l'auréole
de la beauté et des possibilités d'amour, où nos enfants grandis
nous quittent; où ce qui nous reste de vie s'étend devant nous, non
plus semblant infini comme dans la jeunesse, mais borné, à une dis-
tance à présent mesurable, par la pierre du tombeau.
Donc, en cet hiver de 1937, j'avais mené à Freud, que j'aimais
comme un père spirituel, ma petite chienne Topsy, que j'aimais,
elle, comme une sorte d'enfant inférieur, pour que tous deux se
connussent.
Freud lui fit bon accueil, lui offrit du sucre et l'admira. Je la
lui menai deux ou trois fois. Puis, à Vienne, éclata une épidémie
de spirochétose, ou typhus canin. C'est une maladie affreuse, des
ulcères saignants, fétides, se produisent partout dans l'animal, dans
les intestins, sur les gencives, la langue, et l'animal meurt dans
d'affreux tourments. On dit plus tard qu'à Vienne, cet hiver-là, vingt
mille chiens auraient péri.
Ce mal se prend en reniflant au sol les traces des autres chiens ;
les rats des égouts de Vienne auraient été la cause de sa première
éclosion. Comme mesure prophylactique, il n'est que de faire porter
un masque à l'animal. On ne voyait alors dans tout Vienne que
des chiens masqués, leur museau transparaissant à travers des
membranes de mica, ou disparaissant derrière une paroi opaque
de carton ou de papier.
Topsy aussi porta le masque. Mais le masque ne me rassurait
pas, et dans les heures d'analyse que Freud m'accordait, je parlais
beaucoup de mes inquiétudes pour ma chère Topsy.
Cependant, malgré ma sollicitude pour elle, Topsy n'aimait pas
que moi. Elle avait beau, chaque nuit, à l'hôtel où j'habitais avec
ma fille, coucher dans ma chambre sur un canapé, le matin, après
le réveil, ce n'était pas toujours moi qu'elle suivait. Elle préférait
souvent sortir avec nia fille ou la femme de chambre et me délais-
sait, même si je la rappelais.
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 169

Or, un soir où j'étais en analyse avec Freud, où je lui parlais


de mes inquiétudes pour ma petite compagne, et lui rapportais,
comme elle m'avait justement désertée ce matin-là, je ressentis
soudain un sentiment étrange que j'exprimai : « Je voudrais que
Topsy fût morte... ». Alors il me dit : « Topsy vous a été infidèle
et vous lui en voulez, et puis vous aimez tellement Topsy, et tout
sentiment violent devient ambivalent. D'où vos désirs de mort
contre elle. »
Et, passant du plus humble objet au plus exalté, il me dit :
« De même, dans le Banquet, Alcibiade, adorateur de Socrate,
exprime un souhait pareil. Il le motive par des rationalisations
morales, mais en réalité c' est l'ambivalence essentielle de tout amour,
violent qu'exprime là Alcibiade ».
De retour chez moi, je me procurai le Banquet (23) et relus le
célèbre passage. « Quand je l'entends », dit Alcibiade de Socrate,
« le coeur me bat avec plus de violence qu'aux corybantes ; ses
paroles me font verser des larmes... en écoutant ce Marsyas, la vie
que je mène m'a souvent paru insupportable... je suis donc obligé
de m'éloigner de lui en me bouchant les oreilles comme pour échap-
per aux sirènes ; sinon je resterais jusqu'à la fin de mes jours assis
à côté de lui. Cet homme réveille en moi un sentiment dont on ne
me croirait guère susceptible, c'est celui de la honte : oui, Socrate
seul me fait rougir : car j'ai la conscience de ne pouvoir rien opposer
à ses conseils ; et pourtant, après l'avoir quitté, je ne me sens pas
la force de résister à la faveur populaire. Je le fuis donc et je l'évite,
mais, quand je le revois, je rougis à ses j'eux d'avoir démenti mes
paroles par ma conduite, et souvent j'aimerais mieux, je crois, qu'il
n'existât pas: et cependant, si cela arrivait, je sais bien que je
serais plus malheureux encore, de sorte que je ne sais comment
faire avec cet homme-là. »
On pourrait croire, d'après ces paroles, qu'Alcibiade, quand il
désire la mort de Socrate, souhaite d'abord la disparition d'un cen-
seur oppressif. Mais c'est un censeur, un maître qu'il adore, et dont,
plus loin, il nous rapportera comment, une nuit, il s'offrit à lui, le
corps après l'âme. Il avait invité Socrate à dîner, chez lui, en tête-
à-tête... « Après dîner je prolongeai notre entretien assez avant dans
la nuit ; et lorsqu'il voulut s'en aller je le forçai de rester, sous
prétexte qu'il était trop tard. Il se coucha donc sur le lit où il avait
soupe ; ce lit était tout proche du mien, et nous étions seuls dans
l'appartement... Quand donc, mes amis, la lampe fut éteinte et que
les esclaves se furent retirés, je jugeai qu'il ne fallait point user de
170 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE.

détours avec Socrate et que je devais lui dire ma pensée franche-


ment. Je le pousse donc et je lui dis : « Socrate, dors-tu ? — Quoi
donc ? — Je pense, répondis-je, que tu es le seul amant digne de
moi, et il me semble que tu n'oses me découvrir tes sentiments... »
Mais Socrate accuse alors Alcibiade, qui espérait obtenir de lui
la sagesse en échange de sa jeune beauté, de vouloir lui donner
« du cuivre contre de l'or ». Alcibiade insiste : « Tels sont mes
sentiments, Socrate, et je n'ai rien dit que je ne pense ; c'est à toi
de prendre la résolution qui te paraîtra la plus convenable pour toi
et pour moi. » — « C'est bien, répondit-il, nous y penserons et nous
ferons ce qui nous paraîtra le plus convenable pour nous deux sur
ce point comme sur tout le reste. » Après ce propos, je le crus
atteint par le trait que je lui avais lancé. Sans lui laisser le loisir
d'ajouter une parole, je me lève, enveloppé de ce manteau que vous
me voyez, car c'était en hiver, je m'étends sous la vieille capote de
cet homme-là, et, jetant mes bras autour de ce divin et merveilleux
personnage, je passai près de lui la nuit tout entière. Sur tout cela,
Socrate, je crois que tu ne me démentiras pas. Eh bien, après de
telles avances, il est resté insensible, et il n'a eu que du dédain et
du mépris pour ma beauté, et il n'a fait que l'insulter ; et pourtant
je la croyais de quelque prix, ô mes amis. Oui, soyez juges de
l'insolence de Socrate : j'en atteste les dieux et les déesses, je me
levai d'auprès de lui tel que je serais sorti du lit de mon père ou
de mon frère aîné. »
Le divin et merveilleux personnage a donc méprisé les avances
de son jeune adorateur, et l'on sait que tout amour méprisé se mêle
volontiers de haine. D'où sans doute aussi le souhait d'Alcibiade
énoncé plus haut : « souvent j'aimerais mieux qu'il n'existât pas ».

LE CONCEPT D'AMBIVALENCE

Dans ces séances d'analyse, les dernières que j'eus avec Freud,
je discutai longuement avec lui ce problème de l'ambivalence de
l'amour.
Est-il possible à un amour, quelqu'il soit, d'être pour un autre,
pour un amant, pour une amante, pour un père, une mère,
un frère, une soeur, un enfant, pour un ami, voire pour quelque
créature ou quelque objet dans la nature, d'être absolument pur
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS. 171

de toute trace d'ambivalence ? Un amour pur est-il jamais possible


sans ce mélange obscur et sous-jacent de haine, d'agression, que
la psychanalyse permet de déceler dans nos patients, que les cir-
constances de la vie ramènent parfois au jour, et qui constitue l'am-
bivalence des sentiments humains ? Ou n'est-il que des degrés
divers de ce mélange?
Dans son Essai d'une histoire de l'évolution de la Libido (1),
Karl Abraham, le disciple de Freud, pose qu'il serait deux stades
de cette évolution, l'un pré-, l'autre post-ambivalent: celui du nour-
risson au sein non encore pourvu de dents ; celui de l'amant par-
venu au stade génital parfait et terminal.
Par contre Freud, dans l'Analyse d'une phobie chez un petit
garçon de cinq ans (8a) écrivait, après avoir rapporté comment le
petit Hans battait son père, puis embrassait l'endroit battu : « ...la
vie affective des hommes est de fait constituée par de telles paires
contrastées ; oui, il n'y aurait peut-être ni refoulement ni névrose
s'il en était autrement. Ces contraires affectifs, lesquels ne devien-
nent à l'ordinaire conscients à l'adulte que dans la passion la plus,
exaltée, mais qui en général se répriment l'un l'autre jusqu'à ce
que l'un parvienne à recouvrir et cacher l'autre, trouvent moyen de
subsister côte-à-côte pendant un bon bout de temps dans la vie
psychique de l'enfant ».
Ainsi Abraham et Freud semblent ici en contradiction, le pre-
mier déniant l'ambivalence à la pleine génitalité, le second attri-
buant la manifestation la plus exaltée de l'ambivalence justement
à la passion génitale exaltée.
L'essentielle ambivalence d'Eros a été reconnue par Freud.
Dans Malaise dans la civilisation (81) il critique en ces termes
l'utopie communiste qui règne depuis Platon et d'après laquelle,
en abolissant l'inégalité entre les possessions matérielles, on abo-
lirait du coup les causes d'agression et on rendrait les hommes
bons. L'agression « n'a pas été créée par la propriété, mais régnait
de façon presque illimitée en des temps primitifs où cette dernière
était encore bien peu de chose ; à peine l'instinct de la propriété
a-t-il perdu chez les enfants sa forme anale primitive que déjà
l'agression se manifeste chez eux ; elle constitue enfin le sédiment
qui se dépose au fond de tous les sentiments de tendresse ou d'amour
unissant les humains, à l'exception d'un seul peut-être : du senti-
ment d'une mère pour son enfant mâle ».
Ainsi Freud ne concède l'absence d'ambivalence « peut-être »
172 REVUE FRANÇAISE DEPSYCHANALYSE

qu'à un seul sentiment : celui, parfois, d'une mère pour son enfant
mâle. Il se rapproche par là de La Rochefoucauld (16), lequel
n'admettait d'exception à l'égoïsme humain foncier que pour l'amour
maternel.
Nous discuterons plus loin de ces points de vue particuliers
au sein du problème de l'ambivalence affective en général.

Freud donc pensait que l'ambivalence est un fait primordial,


élémentaire de la vie affective humaine, qu'elle fait partie, pour
ainsi dire, de la texture de nos instincts.
Telle était aussi la pensée du créateur du concept comme du
terme d'ambivalence, le psychiatre suisse Bleuler-.
Bleuler, on le sait, institua en psychiatrie la grande classe des
schizophrénies, et c'est sur les schizophrènes qu'il décrivit d'abord
le phénomène psychique de l'ambivalence.
La première mention de l'ambivalence dans son oeuvre se
trouve en 1911 dans le Manuel de psychiatrie (4a) d'Aschaffenburg,
où la partie traitant des démences précoces ou schizophrénies lui
avait été confiée.
Bleuler alors distinguait trois sortes d'ambivalence : l'ambiva-
lence affective, l'ambivalence de la volonté ou ambitendance et
l'ambivalence intellectuelle. Mais au cours de son oeuvre, ultérieu-
rement, il devait de plus en plus rapporter les deux dernières à
l'ambivalnce foncière des sentiments et surtout, sortant du domaine
du pathologique, élargissant sa conception, Bleuler établissait que
l'ambivalence, loin d'être un phénomène particulier aux schizophrè-
nes, constituait une manifestation régulière du psychisme normal,
que la maladie ne faisait qu'exagérer.
Ici, il convient de préciser ce qu'il faut entendre par ambiva-
lence. Nous ne saurions mieux faire à' cet effet que de citer Bleuler
lui-même :

«Pour les gens bien portants, eux aussi », écrit-il dans le


Manuel de psychiatrie déjà cité, « chaque chose a deux faces. La
rose a ses épines. L'homme normal cependant, dans 99 % des cas,
opère la soustraction entre les valeurs négatives et les positives. Il
aime la rose malgré les épines. Le schizophrène par contre n'éprouve
pas le besoin d'opérer la synthèse cogitative des diverses faces : il
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 173

aime la rose en raison de sa beauté mais la hait en même temps à


cause de ses épines. Ainsi chez lui, bien des concepts simples ou
compliqués, en particulier bien des complexes présentent les deux
signes affectifs, lesquels se manifestent ou simultanément ou, de
façon kaléidoscopique, alternativement. Cependant, même dans des
circonstances normales, la synthèse fait souvent défaut ; l'homme
bien portant lui-même sent comme deux âmes habiter sa poitrine,
et il ne parlerait pas tellement de péché si celui-ci ne présentait
quelque chose d'agréable. Si la double valorisation ne réside pas
dans l'expérience même, mais dans la relation qu'elle comporte, la
logique demande dans certaines circonstances le maintien des deux
signes : le temps qu'il fait peut être beau ou bon en vue d'un cer-
tain objectif, mais mauvais pour un autre ; il fait beau par rapport
à avant-hier. Toujours est-il que l'homme normal emploie dans ces
cas le signe en rapport exact avec la relation, tandis que le schizo-
phrène en vient à des valorisations tout à fait inadéquates ».
Dans le discours sur L'ambivalence (4b) qu'il tint trois ans plus
tard, en 1914, à la séance solennelle de la Faculté de Médecine de
Zurich, Bleuler a mieux marqué l'universalité de l'ambivalence, en
particulier en amour.
« La racine habituelle d'émois affectifs ambivalents est cepen-
dant ou bien la présence de qualités de valeurs diverses ou bien de
rapports différents dans le même objet. Les roses ont leurs épines,
mais les épines elles-mêmes ont leur utilité. On aimerait que le temps
fût chaud et sec à cause de ses rhumatismes, mais on souhaite la
pluie pour son potager. C'est d'ailleurs dans les rapports entre
homme et femme que l'existence de ces deux faces a le plus d'im-
portance. Le mariage lui-même n'est déjà pas sans ses ombres ; on
renonce à sa liberté, à son indépendance économique, à ses amis.
Les relations essentiellement passionnelles ne sont, même dans
l'état amoureux le plus intense, jamais ni même passagèrement
marquées par la présence de sentiments exclusivement positifs. Une
femme peut, du point de vue corporel, combler tous les désirs, mais
du point de vue spirituel demeurer insatisfaisante ; les qualités qui
excitent le désir sexuel et celles qui éveillent l'estime et la tendresse
d'autre part sont bien souvent de nature tout à fait différente. En
ces matières de la plus haute dignité psychique, l'homme bien por-
tant lui-même ne peut que rarement opérer la soustraction entre
le positif et le négatif, il ne sait ni se résoudre à un renoncement
ni à une vie commune heureuse. Les deux tendances se maintiennent
côte à côte désunies et non compensées, état de choses qui engendre
174 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

certes les conflits les plus fréquents de la vie conjugale et somme


toute du psychisme. »
Telle apparaît, au père du concept de l'ambivalence, l'ambiva-
lence essentielle d'Eros.
Cependant précisons notre pensée : Qu'est-ce exactement, être
ambivalent ? Ici il nous faut tenir compte du concept freudien du
refoulement ou du moins de la répression. Prenons d'abord l'exem-
ple le plus simple, celui même suggéré par Bleuler. Une jeune fille
est devant un rosier tout fleuri, mais tout hérissé d'épines. Va-t-elle
étendre la main pour cueillir les fleurs ? Oui, si la soustraction s'est
bien effectuée, si la crainte des épines est suffisamment vaincue,
réprimée, par le désir des fleurs embaumées. Mais si la soustraction
ne s'est pas bien effectuée, la crainte des épines opposée au désir
des fleurs lui pourra imposer deux attitudes : ou bien, paralysée
par deux forces égales mais contraires, elle restera indéfiniment
devant le rosier sans se résoudre à rien, ou bien elle étendra et
retirera sa main tour à tour, tout aussi indéfiniment, suivant l'émer-
gence alternative en elle de l'une ou l'autre force. Ainsi l'ambi-
valence peut se manifester de façon soit simultanée soit alterna-
tive, ainsi que le disait Bleuler. La simple répression de la crainte
des épines ici peut suffire à tenir en échec l'ambivalence envers
les roses. Dans le cas plus éminent de l'amour il y faut le refou-
lement réel de la composante haineuse. Mais là, comme toujours,
Je refoulement doit être réussi pour que l'ambivalence, sans cesse
aux aguets au fond de nous, soit vraiment vaincue. Tout refoule-
ment raté comporte le retour du refoulé sous une forme ou l'autre.
Le refoulé reparaît alors, plus ou moins manifeste, plus ou moins
déguisé.
Et c'est pourquoi l'ambivalence ressurgissant du fond de nous
nous trouve le plus souvent désarmés et pourquoi, à notre propre
surprise, nous nous découvrons soudain en proie à des réactions
de haine envers les êtres que nous avions cru le plus purement
aimer.

DE L'INDIGENCE DE L'AMOUR

L'ambivalence humaine envers les êtres et les choses n'est pas


sans circonstances atténuantes. Car si l'homme a envers l'univers
des réactions mêlées et d'amour et de haine, c'est que l'univers
lui a semblé commencer.
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 175

Le monde est plein d'objets et d'êtres qui nous sont hostiles.


Le monde est plein d'objets et d'êtres que nous convoitons, mais
qui se refusent à nous. Toutes les roses ont leurs épines. Toutes
les mères, à de certains moments, refusent ce qu'ils demandent
à leurs enfants. À ces moments-là, l'enfant hait sa mère. Tout en
continuant de l'aimer par ailleurs. Ma petite-fille, à trois ans, nous
appelait volontiers méchants et bons à la fois (naughty nice
Mummy ! disait-elle à sa mère).
Chez les adultes l'ambivalence, simultanée et paralysante,
s'avère particulièrement intense dans les névroses et les tempéra-
ments obsessionnels, ainsi que tout, psychanalyste' le peut observer.
Mais pourquoi est-ce, chez l'homme normal, justement au cours
de la passion la plus exaltée, de la passion sexuelle, que l'ambi-
valence alternative se manifeste avec le plus d'éclat ? L'amour est
le plus exigeant, le plus difficile à satisfaire des instincts. Avons-
nous faim et pouvons-nous manger, la faim disparaît. Avons-nous
soif et pouvons-nous boire, nous cessons d'avoir soif. Avons-nous
sommeil et pouvons-nous dormir, nous nous réveillons dispos.
Ainsi, repus, désaltérés, réveillés, nous ne pensons plus à manger,
boire ou dormir jusqu'à ce que le besoin à nouveau n'en renaisse.
Mais le besoin d'aimer est d'une tout autre ténacité. Il ressemble
à quelque soif que rien jamais ne saurait totalement étancher, pas
même la possession physique.
Ce fait n'a pas échappé aux deux seuls grands philosophes
qui aient vraiment traité de l'amour avant Freud. Platon dans le
Banquet (23) nous révèle dans son langage mythique qu'Eros est
fils de Poros l'Abondance et de Pénia la Pauvreté. D'où sa double
hérédité :
« D'abord, il est toujours pauvre, et, loin d'être beau et déli-
cat, comme on le pense généralement, il est maigre, malpropre,
sans chaussures, sans domicile, sans autre lit que la terre, sans
couvertures', couchant à la belle étoile auprès des portes et dans les
rues; enfin, comme sa mère, toujours dans le besoin. Mais d'autre
part, selon le naturel de son père, il est toujours à la piste de ce
qui est bon et beau, il est mâle, hardi, persévérant, chasseur habile,
toujours machinant quelque artifice, désireux de savoir .et appre-
nant avec facilité, philosophant sans cesse, enchanteur, magicien,
sophiste, De sa nature, il n'est ni mortel, ni immortel; mais, dans
le même jour, il est florissant et plein de vie, tant qu'il est dans
l'abondance, puis il s'éteint, pour revivre encore par l'effet de la

PSYCHANALYSE 12
176 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

nature paternelle. Tout ce qu'il acquiert lui échappe sans cesse,


en, sorte qu'il n'est jamais ni riche ni pauvre... »
Plus de deux mille ans plus tard, Schopenhauer composait
son amère Métaphysique de l'Amour (26b). Nourri autrement que
Platon aux sciences biologiques, il dressait au-dessus des individus
passagers son génie de l'espèce lequel, n'ayant en vue que la per-
pétuation des êtres, éblouit et déçoit tour à tour l'individu par
le mirage de l'amour : « La passion ayant reposé sur un délire qui
faisait miroiter, aux yeux de l'individu, ce qui n'a de valeur que
pour l'espèce comme ayant de la valeur pour lui, l'individu, une
fois le but de l'espèce atteint, le mirage doit s'évanouir. Le génie
de l'espèce, qui s'était emparé de l'individu, le laisse à nouveau
libre. Abandonné par lui, il retombe dans ses limites étroites et
sa pauvreté originelle, et s'aperçoit avec étonnement qu'après avoir
éprouvé une aspiration si haute, héroïque et infinie il n'a obtenu
en fait de jouissance rien autre que ce que toute satisfaction
sexuelle lui peut donner : contre toute attente il ne se trouve pas
plus heureux qu'auparavant. Il constate qu'il a été la dupe du
génie de l'espèce. C'est pourquoi, en règle générale, un Thésée com-
blé abandonnera son Ariane. La passion de Pétrarque eût-elle été
satisfaite, son chant se serait dès lors tu, comme celui de l'oiseau,
dès que les oeufs ont été pondus. » Eros s'avère alors vraiment
fils de Pénia, la Pauvreté.
Ainsi, non seulement amour impliquerait manque, indigence
quand l'objet aimé se refuse à nous, mais encore, et de façon autre-
ment définitive, quand il s'est accordé. « La plus belle fille du
monde ne peut donner que ce qu'elle a. » La Métaphysique de
l'amour schopenhauerienne est le plus philosophique des commen-
taires du vieil adage : Post coïtum omne animal triste.
Mais atténuons un peu tant d'amertume. Après les premières
possessions d'une femme adorée le mirage certes renaît avec l'appé-
tit sexuel. A nouveau le délire s'emparera de l'amant, à nouveau
tout son être, chair et âme, aspirera à l'union avec ce qu'il aime,
à cette fusion voluptueuse des chairs qui devrait fondre jusqu'aux
âmes. Mais l'éclair de la volupté passé, chacun à nouveau retombe
dans sa pauvreté individuelle et se trouve réduit à attendre, pour
tenter d'en ressortir et repasser ses limites étroites, que renaisse
le mirage, du désir.
C'est pourquoi, de désirs en plaisirs, de possessions en décep-
tions, tout amour passionné finit par s'éteindre et tout amant se
retrouve un beau soir dégrisé, seul et pauvre dans l'immense et
indifférent univers.
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 177

DE LA VANITÉ DE L'ASPIRATION UNITIVE


L'aspiration à l'union avec quelque chose d'autre, en dehors
de soi, reste cependant l'aspiration même de tout amour. Et c'est
cette aspiration unitive d'Eros qui a inspiré à Platon dans le Ban-
quet (23) cet autre mythe :
« Jadis », nous conte Aristophane, « la nature humaine était
différente de ce qu'elle est aujourd'hui. D'abord, il y avait trois
sortes d'hommes : les deux sexes qui subsistent encore, et un troi-
sième composé de ces deux-là... Cet animal formait une espèce tout
entière et s'appelait androgyne, parce qu'il réunissait le sexe mas-
culin et le sexe féminin... en second lieu, tous les hommes présen-
taient la forme ronde ; ils avaient le dos et les côtes rangés en
cercle, quatre bras, quatre jambes, deux visages attachés à un
cou orbiculaire, et parfaitement semblables ; une seule tête qui
réunissait ces deux visages opposés l'un à l'autre, quatre oreilles,
deux organes de la génération, et le reste dans la même propor-
tion. » Ces êtres étranges, mais très vigoureux, tentent d'escalader
le ciel et de combattre contre les dieux. Zeus, pour les punir,
décide de les couper en deux « de la manière que l'on coupe les
oeufs lorsqu'on veut les saler, ou qu'avec un cheveu on les divise
en deux parties égalés... Cette division étant faite, chaque moitié
cherchait à rencontrer celle dont elle avait été séparée ; et lors-
qu'elles se trouvaient toutes les deux, elles s'embrassaient, et se
joignaient avec une telle ardeur, dans le désir de rentrer dans
leur ancienne unité, qu'elles périssaient dans cet embrassement
de faim et d'inaction, ne voulant rien faire l'une sans l'autre... »
Zeus, ému de pitié, met alors les organes de la génération,
qui étaient restés par derrière, par devant.
De cette manière, la conception se fit par la conjonction du
mâle et de la femelle.... » Mais le mâle aussi cherche à s'unir au
mâle comme la femelle à la femelle, suivant que les animaux décou-
pés étaient, lorsque doubles, tout mâles ou tout femelles.
C'est ainsi que l'Eros platonicien, plus ample que le génie de
l'espèce schopenhauerien, rend compte à la fois, dans le célèbre
mythe, des faits de l'homo- comme de l'hétérosexualité.
Cependant Platon (23), mieux qu'aucun autre poète, a ici
exprimé l'obscure ardeur unitive qui pousse l'un vers l'autre les
amants. Lui-même homosexuel bien qu'épris de chasteté, c'est à
propos de l'amour entre hommes qu'il écrit : « Ces mêmes hom-
mes qui passent toute la vie ensemble, ils ne sauraient dire ce
qu'ils veulent l'un de l'autre; car, s'ils trouvent tant de douceur
178 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

à vivre de la sorte, il ne paraît pas que les plaisirs des sens en


soient la cause. Evidemment, leur âme désire quelque autre chose
qu'elle ne peut exprimer, mais qu'elle devine et qu'elle donne à
entendre. Et quand ils sont couchés dans les bras l'un de l'autre,
si Vulcain, leur, apparaissant avec les instruments de son art, leur
disait : « O hommes, qu'est-ce que vous demandez réciproque-
ment? » et que les voyant hésiter, il continuât à les interroger
ainsi : « Ce que vous voulez, n'est-ce pas d'être tellement unis
ensemble que ni jour, ni nuit vous ne soyez jamais l'un sans l'autre?
Si c'est là ce que vous désirez, je vais vous fondre et vous mêler
de telle façon que vous ne serez plus deux personnes mais une
seule, et que, tant que vous vivrez, vous vivrez d'une vie commune,
comme une seule personne, et que, quand vous serez morts, là
aussi, dans la mort, vous serez réunis de manière à ne pas faire
deux personnes, mais une seule (1). Voyez donc encore une fois
si c'est là ce que vous désirez, et ce qui peut vous rendre parfai-
tement heureux ?»
«Oui, si Vulcain leur tenait ce discours, il est certain qu'aucun
d'eux ne refuserait ni ne répondrait qu'il désire autre chose, per-
suadé qu'il vient d'entendre exprimer ce qui de tout temps était
au fond de son âme : le désir d'être uni et confondu avec l'objet
aimé de manière à ne plus former qu'un seul être avec lui. La
cause en est que notre nature primitive était une, et que nous
étions un tout complet. On donne le nom d'amour au désir et à
la poursuite de cet ancien état. »
Le mythe platonicien, qui déborde la simple génitalité, recèle
sans doute une signification biologique plus profonde encore, celle
même que Freud, dans Au delà du principe de plaisir (3f), a cru
en pouvoir dégager. Là, après avoir exposé que le fondement de
tout instinct semble être le principe d'inertie qui tend à ramener
ce qui changea à un état primitif, Freud avait avancé que les
« instincts de mort » qu'il postule tendraient, du point de vue phy-
sico-biologique, à ramener sans cesse la matière vivante à l'état
inorganique d'où elle était issue. Mais quel est, se demande-t-il
alors, l'état primitif auquel la Libido au sens large, les « instincts
de vie » qui s'opposent à ceux de mort, tendent à ramener la

(1) En illustration à ce fantasme à la Vulcain, je citerai le cas d'un homme


qui toute sa vie en avait adoré un antre d'un grand amour unique et platonique.
Lorsque celui-ci mourut, il aurait voulu que son' ami fût incinéré afin que, lorsque
lui-même mourrait, leurs cendres pussent être mêlées dans une urne unique.
:
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS

matière ? Et Freud, après avoir cité le mythe d'Aristophane, de


conclure ainsi
« Devrons-nous, à l'instar du poète-philosophe, oser cette
hypothèse : la substance vivante, au début, lorsqu'elle fut animée,
179

aurait été déchirée en petites parcelles, et, depuis lors, celles-ci


aspireraient à se réunir au moyen des instincts sexuels ? Et penser
que ces instincts, dans lesquels les affinités chimiques de la matière
inorganique se continuent, surmontent peu à peu, en passant par
le domaine des organismes monocellulaires, les obstacles qui, dans
un environnement plein de dangers vitaux, s'opposent à cette aspi-
ration, ce qui les contraint à se créer une écorce protectrice ? Et
que les parcelles, ainsi dispersées, de substance vivante en viennent
à se constituer en organismes pluricellulaires et enfin, délèguent
aux cellules sexuelles l'instinct à se réunir, ceci au plus haut degré
de concentration ?»
Notre vision est ici sollicitée par les plus vastes perspectives.
Les organismes monocellulaires aspirent à se conjuguer et le font.
Les organismes pluricellulaires délèguent cette fusion par conju-
gaison à leurs cellules sexuelles, mais l'individu reste en dehors
de la fusion, tout en gardant et ressentant l'ardente aspiration à
une impossible. union totale. Le soma aspire en vain à ce que le
germen seul peut accomplir.
D'où l'ambivalence foncière de l'amour humain qui, aspirant
sans fin à l'impossible, en veut forcément en même temps à l'objet
aimé qui ne le peut jamais assouvir. Alors, en proie à une tension
douloureuse et constante, l'amant, ce Tantale éternel, en peut venir
parfois à désirer la disparition de ce qu'il aime pour mettre fin
à sa torture. Si la femme aimée était morte, après le temps du
deuil, la liberté renaîtrait. Mais il y a le temps du deuil où l'élan
persisterait vers l'objet disparu, élan plus vain encore puisque s'en
allant dans le vide. Alcibiade, l'amant inassouvi de Socrate, a beau
dire : « Souvent j'aimerais mieux, je crois, qu'il n'existât pas »,
il ajoute aussitôt, autre face de l'ambivalence, « et cependant, si
cela arrivait, je sais bien que je serais plus malheureux encore... »
du moins pour un temps. De sorte « qu'il ne sait comment faire
avec cet homme-là », ce qui est bien la marque des sentiments ambi-
valentiels.
De même, ma petite chienne Topsy, quand à Vienne je là
désirais morte, c'était pour mettre fin à cet état de tension dou-
loureuse vers une amie animale laquelle ne pouvait, au fond, pas
vraiment répondre à cet étrange amour entre créatures de diverses
180 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

lignées. Je savais d'une part sa vie courtement limitée ; elle ne


pouvait d'autre part entendre ma pensée, comprendre mes soucis,
même mes soucis pour elle, et si cette innocence animale justement
me flattait et me reposait à l'égal des fleurs qu'on respire, j'en
éprouvais par ailleurs un vide, un manque dans mon humaine
solitude. Alors elle,eût dû mourir tout de suite, la fragile Topsy, cette
enfant trop muette, pour mettre fin à mon impossible élan vers
elle. Mais quand, quelques années plus tard, elle fut vraiment
morte, je ressentis, pendant plusieurs semaines, autre face de
l'ambivalence, un élan plus douloureux encore vers ma petite com-
pagne disparue et vers le passé avec elle, dans ma maison, dans
mon jardin, vers ce passé que rien ne pouvait plus ressusciter.
Telle Alcibiade avec son maître Socrate, « je n'avais su comment
faire » avec la compagne animale que j'avais tellement aimée.
Tant il est vrai que, quel que soit l'objet de notre amour, un
animal chéri ou un maître adoré, les réactions psychiques sont
les mêmes, et que, pour le coeur humain, quand il aime, il n'est
pas de dignité ou d'indignité de l'objet.

Il semble être deux grandes façons d'aimer, l'une qui aspire


à absorber, assimiler l'objet de convoitise. C'est ce que nous fai-
sons lorsque nous mangeons et que nous exprimons quand nous
disons : j'aime le biftek. L'autre aspire à se fondre avec l'objet
aimé, c'est le mode de la passion sexuelle et ce qu'éprouve l'amant
tout hors de lui d'amour lorsqu'il dit à l'aimée avant ou pendant
la possession : Je t'aime !
Le premier de ces modes d'amour est le prégénital, le second
le génital proprement dit. Ils semblent tous deux refléter des
manières diverses de réagir de la cellule. La cellule qui assimile
la nourriture le fait par osmose ; les liquides nourriciers qui la
nourrissent n'ont pu être élaborés qu'au prix de la désagrégation,
de la mort de l'organisme convoité. Par contre la cellule sexuelle
qui se conjugue avec une autre cellule sexuelle ne périt pas pour
cela ; hormis les globules polaires expulsés, rien n'est perdu de
la substance vivante des cellules qui s'unissent, fusionnées en une
synthèse nouvelle, pour inaugurer un être nouveau. Et la pénétra-
tion de l'ovule par le spermatozoïde est la seule effraction, au sein
d'une cellule, qui ne soit pas blessure, mal, mort.
C'est même pourquoi, transposant la crainte de l'effraction
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 181

cellulaire de l'amibe au corps entier de Ja femelle des animaux à


fécondation interne, j'ai cru découvrir, dans la fuite de la femelle
devant le mâle, et dans la peur de la pénétration qu'éprouvent tant
de femmes, un reflet de l'attitude défensive «élémentaire de la
cellule. Ce « complexe de perforation » serait à la racine de bien
des frigidités féminines, cependant que la résistance à l'émiette-
ment de la substance, que la cellule d'abord manifesterait sur un
mode primitif, se refléterait dans le complexe de castration de
l'homme.
Telles sont les idées que j'avais exposées, voici quelques années,
dans un essai : Vues paléobiologiques et biopsychiques (5a).
Le « complexe de perforation » comme le « complexe d'émiet-
tement » sont, chacun à sa façon, des manifestations de l'instinct
de conservation de la cellule. La cellule, si l'on peut dire, s'oppo-
serait à ce que sa substance fût ou transpercée ou dispersée. Elle
aspirerait obscurément à rester intacte et entière. Et cela serait à
la base de cette biologique « résistance à la sexualité » (4c) que
Bleuler, dans un essai, avait déjà signalée comme antérieure à
toute répression morale. Ce serait là le prototype cellulaire du
conflit entre les instincts sexuels et les instincts dé conservation
du moi.
Mais ici nous étendons plus loin ces vues. La cellule primitive
aspire à assimiler autour d'elle d'autres substances, et cette aspi-
ration de nos propres cellules, psychiquement ressentie, nous
l'appelons faim. L'aspiration à l'union de nos cellules sexuelles,
ressentie psychiquement par notre moi, nous l'appelons amour.

Dans l'amour parvenu au stade génital s'attardent bien sou-


vent des vestiges des stades prégénitaux. Ce n'est pas en vain que
le baiser est l'expression de l'amour ni que tant d'amants et de
parents disent, soit à leur maîtresse, soit à leurs enfants : Je vou-
drais te manger Et si, dans ces cas normaux, ce désir d'absorber
!

ce qu'on aime pour se l'assimiler, tel un beau fruit, reste plato-


nique, les grands pervers sadistes, qui de temps en temps éton-
nent le monde, après avoir tué pour la volupté souvent mangent
la chair et boivent le sang de leur victime (3).
Mais c'est d'ailleurs de la résistance fatale que la réalité
ambiante oppose à nos désirs que découle surtout l'ambivalence
humaine normale.
182 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Dans son essai fondamental sur Les Pulsions et leur


destin (8d), Freud a bien montré comment le moi, à l'origine,
ressent volontiers comme hostile tout ce qui est extérieur,
étranger. Il tend à se l'assimiler, sinon au sens physique originel,
du moins au sens psychique ultérieur, par l'introjection ; par
contre il tend à rejeter au dehors tout ce qui, de ses propres pul-
sions, le trouble et lui est pénible, par la projection. Ainsi le moi,
dominé par le principe de plaisir primitif, se constitue en un Moi-
plaisir, où n'est toléré que ce qui plaît.
Or, à mesure qu'il évolue et apprend à connaître plus d'objets
désirables en ce monde, le moi aspire à s'assimiler de plus en plus
d'êtres et de choses.
Cependant l'univers résiste à cette assimilation, qu'elle soit
plus ou moins sur le mode de la faim ou de l'amour. Chaque micro-
cosme résiste à l'appétit des autres microscosmes, et le macrocosme
subsiste en dehors de nous, à jamais.
Ou bien l'être ou l'objet convoité est séparé de moi par le
vouloir ou la résistance d'un autre, et c'est cet autre que je veux
détruire pour m'en emparer. Tel est le cas d'agression le moins
ambivalent, celui de l'amant qui tue son rival auprès d'une femme,
semblable en ceci au conquérant qui massacre les possesseurs d'un
territoire qu'il convoite afin de s'en emparer et d'en jouir.
Ou bien c'esl l'être ou l'objet passionnément aimé qui reste
séparé de moi par son propre vouloir, qui se refuse à moi de son
propre gré ; l'ambivalence alors peut atteindre à son paroxysme.
Tel apparaît le cas de l'amant méprisé qui tue la femme aimée:
Don José et Carmen.
Mais la plus profonde source de l'ambivalence reste ce fait,
plus haut mis en valeur, que la satisfaction la plus complète, la
plus entière possession ne saurait satisfaire l'aspiration unitive
des amants, dont les corps et les âmes, en dépit de la volupté, et
de l'union de gamètes, demeurent séparés.

L'aspiration sexuelle, au sens le plus large, constitue le proto-


type de toutes nos aspirations d'amour, ainsi que la psychanalyse
l'a pu démontrer et comme Platon déjà le pressentait avec son
Eros d'acception aussi large que la Libido de Freud. L'amitié est
ne la sexualité inhibée quant au but, en partie sublimée ; de même
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 183

l'amour des parents pour les enfants et des enfants pour les
parents. L'attrait même que nous éprouvons pour les autres
créatures et jusqu'envers les objets peuplant l'univers est de la
libido détournée, orientée vers ceux-ci.
Aussi ne serons-nous pas surpris de retrouver dans nos plus
diverses relations d'amour les traits fondamentaux d'Eros, dont
sa foncière ambivalance.
De même que pour l'amour sexuel, et de façon beaucoup plus
évidente, quelqu'attirance que j'éprouve, pour les êtres ou les objets
épars dans l'univers, quelque vive que puisse être mon aspiration
vers eux, quelque chose en moi sent et sait qu'ils restent à jamais
.en dehors de mon individu borné, que je reste à jamais moi, et
eux, eux.
Aussi peut-on douter, de l'absence d'ambivalence de la mère
elle-même envers son enfant, fût-il mâle. Freud avait avancé que
c'était là « peut-être » le seul sentiment qui pût être dépourvu
d'ambivalence, cela du fait que le petit garçon, pour la mère,
réalise le plus ancien des désirs de la petite fille: l'adjonction d'un
pénis à son corps. Mais la naissance de l'enfant a mis matérielle-
ment fin à cette satisfaction narcissique ; ce n'est plus qu'en ima-
gination que le fils figure, pour la mère, l'organe mâle dont
l'absence à son propre corps la plongea autrefois dans le deuil.
L'impossibilité de remonter le cours du temps, de reprendre en soi
l'enfant que la naissance en sépara, reproduit à nouveau la situa- .

tion d'élan impossible à satisfaire, plus haut décrite pour les


amants. Et ceci, en plus de toutes les occasions réelles de jalousie,
de ressentiment et d'agression que l'attitude des enfants grandis-
sants, fils comme filles, peut donner aux mères.
Quand Ferenczi, dans son si suggestif « Essai d'une Théorie
génitale » (7), postule que le désir profond de tout homme est de
faire retour au corps maternel, ainsi que tant de fantasmes des
névrosés et aussi des normaux eh témoignent, il ne fait que repro-
duire en miroir l'aspiration profonde mais vaine qu'éprouve en son
inconscient toute mère envers son enfant. Mais si le mâle peut
vraiment, dans le coït par le truchement du pénis, faire un sem-
blant de retour dans le corps de la femme, ce simulacre de réunion
passagère ne saurait combler son insatiable désir. Car seul le ger-
men, la cellule sexuelle, réalise vraiment le retour in uterum ; dès
l'éclair de la volupté passé, le soma retombe dans son incurable
individualité.
De l'ambivalence du fils envers son père, Freud dans Totem
184 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

et Tabou (8c) (Le retour infantile du totémisme) a écrit, faisant


allusion à la révolte des fils conjurés contre le père oppressif des
hordes préhistoriques : « Nous avons souvent eu l'occasion de
découvrir, à la source d'importantes créations culturelles, l'ambi-
valence affective au sens propre, c'est-à-dire la rencontre de l'amour
et de la haine envers le même objet. Nous ne savons rien de l'ori-
gine de cette ambivalence. Une hypothèse est possible : elle serait
un phénomène fondamental de notre vie psychique. Mais une
autre possibilité me semble pouvoir être envisagée : au début étran-
gère à la vie affective, l'ambivalence aurait été acquise par l'huma-
nité dans le complexe paternel, où l'investigation psychanalytique,
aujourd'hui encore, la trouve le plus fortement marquée. »
Je ne crois pas que cette dernière hypothèse, à laquelle d'ail-
leurs Freud ne s'est pas arrêté, puisse rendre compte des faits.
L'ambivalence envers le père n'est qu'une des manifestations, si
elle est la plus marquée dans ses effets, de la réaction ambivalen-
tielle du psychisme humain à la résistance, rencontrée dans l'uni-
vers, à ses,désirs. Et la plus fondamentale des déceptions que cette
résistance lui apporte, c'est qu'elle le confine en ses propres limites
quand il aspire à s'unir avec ce qu'il aime.
Telle est la douleur profonde qui guette tout amour.
L'amour aux stades prégénitaux peut bien s'assimiler l'objet
aimé, comme lorsque, je mange, mais au prix de la destruction
de cet objet.
L'amour au stade génital conserve l'objet aimé, mais cette
conservation de l'objet aimé implique l'impossibilité de se l'assimiler.
Alors l'amour génital, se heurtant aux murailles de l'individualité
étrangère, l'amour déçu régresse au mode prégénital et voudrait
détruire, soit pour assimiler, soit pour simplement mettre fin à
la douleur d'une aspiration vaine. Mais il se trouve alors confronté
par le deuil possible de l'objet disparu, et souffre alors une autre
sorte de douleur.
L'amour prégénital et l'amour génital sont chacun à sa façon
imparfaits, et de plus antagonistes, chacun, dans ses résultats.
Ainsi Eros, oscillant sans cesse entre deux modes d'amour
imparfaits et inconciliables, reste condamné à une insatisfaction
éternelle.
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 185

C'est là ce principium individuationis que Schopenhauer par


dessus tout déplore et dont les poètes de tous les temps ont essayé
de s'évader quand ils ont chanté l'union des âmes soeurs, ou la
fusion de l'âme dans le sein de l'immense et maternelle nature.
Illusions ! rêves dont il est toujours un réveil Le « principe d'in-
!

dividuation » reste la malédiction de l'univers. Et c'est pour le


surmonter que Schopenhauer lui-même, le grand pessimiste, a
rêvé l'unité de sa Volonté, de cette Volonté universelle où se confon-
draient et ma volonté de vivre et celle de tous les vivants. Tut
twan asi, Tu es ceci, dit de toute créature le mystique hindou
inlassablement cité par le philosophe allemand.
Cependant l'impossibilité même d'admettre cette unité rêvée
a conduit Schopenhauer à prêcher la négation de cette même
Volonté de vivre. L'univers, avec lequel l'individu aspire à fusion-
ner, se refuse à cette union suprême auquel l'individu ne cesse
pourtant d'aspirer, d'où souffrance perpétuelle. Pour supprimer
la douleur, il faut donc supprimer en nous le désir. Mais, remède
plus radical encore, il faut supprimer l'univers, l'objet de notre
vaine aspiration éternelle Ainsi serait supprimé le douloureux
!

élan, toujours frustré, de l'homme, ce Tantale, vers lui.


Aussi les dernières pages du Monde comme Volonté et Repré-
sentation (26a) accomplissent-elles cet anéantissement :
« Avons-nous reconnu l'être en soi comme étant la Volonté, et
dans tous les phénomènes rien que son objectivation ; avons-nous
suivi l'évolution de la Volonté depuis la poussée, dénuée de
connaissance, des obscures forces naturelles jusqu'à l'activité
pleine de conscience de l'homme ; alors nous n'éluderons en rien
la conséquence qui en découle : avec la libre négation de la Volonté,
par le renoncement à celle-ci, tous ces phénomènes sont du même
coup supprimés, et avec eux cette perpétuelle poussée, cette agita-
tion sans but et sans trêve, à tous les stades de cette objectivation
en laquelle et par laquelle subsiste le monde. Supprimée la multi-
plicité des formes qui se suivent par étapes, supprimée avec la
Volonté toute son apparence phénoménale, enfin aussi les formes
générales de celle-ci, le temps et l'espace, et encore les dernières
formes basales de ceux-ci, le sujet et l'objet. Pas de Volonté : pas
de représentation, pas d'univers.
« Devant nous ne reste plus que le néant. Mais ce qui se
débat contre cette dissolution dans le néant, notre nature, n'est
justement que la Volonté de vivre, que, nous sommes nous-mêmes,
tout comme elle est notre univers. Si nous avons du néant une telle
186 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

horreur, ce n'est rien là qu'une autre expression de ce que nous


Voulons si fort la vie, de ce que nous ne sommes rien autre que
cette volonté et de ce que nous ne connaissons rien autre qu'elle.
«Nous l'avouons volontiers : ce qui reste après le renonce-
ment de la Volonté n'est, pour tous ceux que la Volonté encore
pleinement anime, en réalité Rien. Mais inversement, pour tous
ceux chez qui la Volonté s'est retournée et niée, ce nôtre et si
réel univers, avec tous ses soleils et ses voies lactées, n'est — Rien. »
On ne saurait plus complètement anéantir, au moins sur le
papier, l'univers. Le Président Schreber, ce fou génial dont Freud
a étudié l'autobiographie (8a), ne s'y prend pas mieux dans son
fantasme de l'anéantissement du monde (Weltuntergangsphan-
tasie). Là, Freud rapportait ce fantasme destructeur au retrait,
opéré par une psychose narcissique, de tous les investissements
libidinaux normalement portés sur l'univers. Nous ajouterons que,
dans ce cas, la composante haineuse, agressive, de notre relation
à l'univers peut, libérée, se donner libre jeu et supprimer, au moins
en imagination, l'univers.
Et Freud ici de citer le choeur des Esprits dans Faust (9), après
que celui-ci, dans sa colère contre les leurres et les déceptions du
monde, l'a maudit :

« Malheur ! Malheur !
Tu l'as détruit
Le monde si beau,
D'un poing puissant,
Il croule, il tombe en pièces !
Un demi-dieu l'a fracassé !
Nous emportons
Ses débris dans le néant
Et pleurons
La belle qui n'est plus. »

Cependant le désir de vivre, l'aspiration vers les choses de la


vie, tous les appétits physiques et psychiques, ne peuvent se résigner
à cette catastrophe. Faust, comme Méphistophélès le lui fait ironi-
quement observer, « n'a pas bu, cette nuit-là, une liqueur brune... »,
et il va suivre le conseil que donne encore le même choeur des
Esprits :
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 187

«Toi le plus puissant


Des fils de la Terre,
Plus beau
Rebâtis le monde,
Bâtis-le dans ta poitrine !
Recommence
Une nouvelle course vitale
Avec un sens clair
Et que de nouvelles chansons
Résonnent au-dessus ! (1)

Ainsi le désir, l'amour, aussi indestructible que l'agression, que


la haine, survit à la destruction même de la chose primitivement
aimée, mais condamnée pour avoir déçu. Il cherche seulement à
s'orienter ailleurs. Et c'est pourquoi l'homme, depuis qu'il sut
éprouver et mesurer la déception universelle, s'il condamne le
monde réel, s'est rebâti en esprit d'autres univers imaginés meil-
leurs et même illusoirement plus réels.

LA TENTATIVE DE FUITE D'EROS HORS LE RÉEL


Nous avons jusqu'ici bien souvent confondu l'union physique
et l'union psychique. Nous semblons avoir pensé sur le mode des
primitifs qui, lorsqu'ils ont mangé leurs pères ou leurs ennemis,

(1) « Weh ! Weh !


Der Erdensöhne
Die schöne Weilt,
Mit mächtiger Faust,
Sic stürzt, sie zerfällt !
Ein Halbgott hat sic zerschlagen !
Wir tragen
Die Trümmer ins Nichts hinüber
Und klagen
Uber die vertorene Schöne.
Mächtiger
Der Erdensöhne
Prächtiger
Baue sie wieder,
In deinem Busen baue sic auf !
Neuen Lebenslauf
Beginne
Mit hellem Sinne,
Und neue Lieder
Tönen darauf !
188 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE
croient avoir introjecté leurs qualités psychiques, leur âme. Ou
bien les croyants à la communion qui pensent s'unir à Dieu par le
truchement d'un peu de pain et de vin. Ou mieux encore comme
les amants qui confondent l'orgasme avec leur âme et qui croient
que, lorsqu'ils ont éprouvé ensemble la volupté charnelle, leurs
âmes, leurs êtres entiers ont fusionné.: Telle est la force de l'ima-
gination humaine qu'elle peut, confondant le physique et le psy-
chique, ressentir tout cela.
Nous allons à présent pénétrer au domaine tout psychique de
l'imagination, et les introjections et les projections dont nous allons
parler ont toutes pour lieu la seule âme humaine, dans sa richesse
et sa folie.

L'homme est un animal délirant, et c'est la réaction de ses


désirs à son intelligence. Homo delirus quia homo sapiens. L'ani-
mal vit dominé par l'aveugle principe de plaisir, l'animal qui ne
prévoit pas sa mort et doit, comme toute vie, se sentir immortel.
L'homme par contre, qui a su passer de ce principe primitif au
principe supérieur de réalité, bien que se sentant tel l'animal
immortel, se connaît mortel. Il se connaît limité dans le temps,
mais aussi dans l'espace ; il a su voir que la conquérante aspira-
tion unitive qui obscurément l'anime se heurte de toutes parts
aux limites qui séparent son infinie individu de l'immense univers.
Tout ce qu'il pense un moment s'être victorieusement assi-
milé bientôt lui échappe, et c'est cet affreux sentiment d'inéluc-
table écoulement qui a arraché à Pascal (2) son cri célèbre : « C'est
une chose horrible de sentir s'écouler tout ce qu'on possède. »
Regarde-t-il en dehors de lui-même, l'homme voit la même
instabilité régner dans l'univers. La tendance « holistique » qu'a
exaltée Smuts (27) et qui tendrait à créer de toujours plus vastes
synthèses à pour contre-partie une non moins puissante tendance
désintégratrice, bien que le grand ministre de l'Union l'ait laissée
dans l'ombre, sans doute en vertu de l'optimisme conquérant de
son propre esprit. Si les soleils et les mondes se forment sans

Pascal.
trêve dans l'infinité de l'espace, ils ne s'y dissolvent pas moins
jusqu'au dernier atome. Tout s'écoule et fond, et les soleils et les
mondes possèderaient-ils la conscience qui fait l'orgueil du « roseau
pensant », ils déploreraient la fugitivité des choses à l'égal d'un
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 189

Mais le « roseau pensant », qui a su mesurer la profondeur


de sa propre misère parmi celle de l'univers, s'est retourné contre
cet univers hostile qui si obstinément se refuse à son avidité et
s'en est vengé en le niant, en l'anéantissant par la pensée. Cepen-
dant, comme le principe de plaisir résidant au fond de notre
inconscient ne saurait renoncer à un univers béatifique, un délire
émané de cet inconscient a rebâti, suivant le conseil des Esprits
à Faust, l'univers « dans notre poitrine », pour le projeter au
dehors. Alors, le monde réel a été stigmatisé du nom d'Illusion
et ce monde imaginaire exalté comme étant la suprême Réalité.
Ce monde imaginaire, ce inonde meilleur est le monde divin,
la cité de Dieu que le désir humain, le tout-puissant Eros, a dressée,
en plein ciel, avec ses architectures diverses suivant les temps et
les climats, au-dessus de notre terrestre misère.

Qui habite ce monde de l'au delà ? Des dieux, des esprits, les
âmes des morts.. Mais quels sont-ils, ces dieux, ces âmes, sinon
la projection d'images qui sont en nous ?
Tout ce que je vois dans le monde, ne le vois-je pas par pro-
jection ? L'image que le inonde extérieur imprime sur ma rétine,
je la projette au dehors, sur l'objet d'où elle émana, et j'appelle
cette projection du nom de l'objet. Les Idées platoniciennes elles-
mêmes n'ont pas d'autre origine : des objets perçus nous extrayons
une idée ; Platon (23) ensuite reprojeta cette idée au dehors et lui
attribua, par opposition à l'univers réel mais passager, la seule
réalité immuable et éternelle.
De même des dieux, ces esprits. L'idée anthropomorphique
que nous nous en formons émane des créatures qui nous entourent
et que nous aimons. Le père de notre enfance, introjecté en nous,
devient l'idée du Père, aimé, vénéré, redouté et bravé selon les cas
et les moments. Cette idée du père fait ensuite retour au dehors et
s'en va dans le vide, où elle engendre la figure du Père éternel. Dieu,
projection suprême de la paternité, ainsi fut engendré par ses pro-
pres enfants.
Or la fonction de Dieu n'est pas minime. Ne doit-il pas, ce père
suprême, réparer tous les torts faits par la nature à ses enfants ?
Si nous souffrons ici-bas par les rigueurs de la nature ou la
méchanceté des hommes, dans l'au delà, ce monde meilleur, tout
sera changé, le bonheur sera donné aux justes dans l'éternité, et
190 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

les deux manques éternels dont gémissent les hommes seront abolis:
plus de mort ! la vie sera éternelle plus d'isolement l'Aimant
! !

sera à jamais uni à l'Aimé, l'âme à Dieu. L'aspiration unitive d'Eros,


ici-bas à jamais insatisfaite, sera enfin assouvie dans l'au delà. Seuls
les damnés resteront à jamais privés de la Présence aimée béatifique.
Certes, en dépit des promesses de paradis, la plupart des
croyants, demeurés attachés à cette vie terrestre, mettent-ils en pra-
tique la vulgaire maxime d' « un tiens vaut mieux que deux tu
l'auras » Ils ne se hâtent en général pas, tout orthodoxes qu'ils
!

puissent être, d'aller dans l'au delà fusionner avec Dieu et semblent
tenacement préférer à cette union future leur présente misère... Tant
le bon sens biologique peut primer sur les plus prometteurs délires
de consolation.
Mais parmi les âmes religieuses il en fut de tout temps d'amou-
reuses ferventes qui n'ont pu supporter la trop longue attente impo-
sée ici-bas à leur élan vers Dieu. Sans quitter leur prison mortelle,
elles ont alors appelé Dieu à s'unir à elles dès ici-bas. Tels sont
les mystiques de toutes religions aux extases étrangement sembla-
bles en tous les siècles, sous tous les cieux.

Mais donnons la parole aux mystiques eux-mêmes. Voici com-


ment Plotin (24), le dernier grand philosophe de l'hellénisme, le
chantre de l'Un, décrit l'union mystique que, d'après le témoignage
de son disciple Porphyre, qui vécut six ans auprès de lui, il eut,
au cours de ce temps, éprouvé en quatre extases :
« Alors l'âme ni ne voit, ni ne distingue par la vision, elle
n'imagine pas non plus qu'il y ait deux choses ; mais elle devient
pour ainsi dire autre chose, et plus elle-même. Et rien de ce qui
lui appartient en propre ne contribue en rien ici. Mais étant tout
absorbée dans la Divinité, elle est Une, s'y conjoignant, pour ainsi
dire centre à centre. Car ici concourant ils sont Un ; mais quand
ils sont séparés ils sont deux. Aussi dans cette conjonction avec la
Divinité, il n'y avait pas deux choses mais le percevant était un
avec la chose perçue, car ce n'était pas Vision mais Union; qui-
conque devient un en se mêlant à la Divinité et après se souvient
de cette union en aura en lui-même une image... Car alors rien
n'existait plus en celui qui était monté jusque-là ; ni colère, ni
désir de rien autre, ni raison, ni aucune perception intellectuelle,
ni, en bref, était-il mû lui-même, s'il faut encore assurer ceci ; mais
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 191

étant pour ainsi dire en extase, ou s'efforçant dans l'enthousiasme,


il se trouvait établi dans l'union calme et solitaire. » (Ennéade VI, 9).
Si, passant les siècles, nous nous transportons d'Alexandrie en
France, à l'époque du Grand Roi, voici ce que nous révèle Blaise
Pascal dans son « Mémorial » (29):

L'an de grâces 1654,


«
lundi, 23 Novembre, jour de Saint Clément, pape et martyr, et
autres au martyrologue, veille de Saint Chrysogone, martyr et
autres, depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ
minuit et demie.
« Feu

« Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob,


« Non des philosophes et des savants,
« Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix.
« Oubli du monde et de tout hormis Dieu.
« Le monde ne t'a point connu, mais je t'ai connu.
« Joie Joie ! Joie ! pleurs de joie
! !

« Mon Dieu, me quitterez-vous? Que je ne sois pas séparé


éternellement !
« Renonciation totale et douce. »
Le caractère incommunicable de l'expérience extatique nous
confronte déjà dans ces deux citations. Incommunicable est ce
caractère parce qu'il n'est pas de l'ordre de l'intellect, mais du
sensible. Comment donner à un aveugle l'idée des couleurs ? Com-
ment, à qui n'a jamais éprouvé la volupté charnelle, rendre en
mots les caractères de l'orgasme d'amour ?
Les mystiques, bien entendu, placent bien au-dessus de la
raison leur expérience béatifique, rapportée à l'action de la plus
haute création imaginaire humaine, Dieu. Les psychiatres et les
psychologues tendent au contraire à regarder et juger les phéno-
mènes mystiques du haut du tribunal de la raison. Et, sans méju-
ger des mystiques, parmi lesquels, à témoin Plotin et Pascal, se
rencontrent de très grands esprits, on ne saurait nier qu'un cer-
tain déséquilibre est nécessaire à l'éclosion de l'extatisme.
Parmi les mystiques, d'ailleurs, se trouve un cortège impo-
sant de femmes, ce qui n'est pas pour surprendre. Les mystiques
hommes eux-mêmes présentent, entremêlés à leur viril orgueil
d'identification à Dieu, des traits féminoïdes très marqués dans
leurs extases, où la passivité envers Dieu domine. Mais les mysti-

PSYCHANALYSE 13
192 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

ques femmes nous offrent au mieux le tableau pur de l'amour


mystique.
L'amour, dans la vie des femmes, n'est-il pas d'une plus exclu-
sive importance que, dans la vie de la plupart des hommes ? Il est
plus de grandes amoureuses que de grands amoureux. Et les mys-
tiques sont des âmes dévorées par l'amour.
C'est sans doute pourquoi nul mieux que Sainte Thérèse de
Jésus, la grande mystique espagnole, n'a exprimé les ardeurs, avec
les traits pathologiques y adjoints, de l'extase divine.
« L'âme », écrit Thérèse, « ni ne voit, ni n'entend, ni ne
comprend, pendant qu'elle est unie à Dieu ; mais ce temps est
ordinairement court, et semble même plus court encore qu'il n'est.
Dieu s'installe dans l'intérieur de cette âme de telle manière que,
revenue à elle, il lui est impossible de douter qu'elle a été en Dieu
et Dieu en elle; et cette vérité a laissé en elle une impression si
profonde que, restât-elle plusieurs années sans être à nouveau
élevée à cet état, elle ne pourrait ni oublier la faveur reçue ni
douter de sa réalité... Mais, direz-vous, comment l'âme peut-elle
voir et comprendre qu'elle est en Dieu et Dieu en elle, si pendant
cette union elle n'est pas capable ni de voir ni de comprendre ?
Je réponds qu'alors elle ne le voit pas, mais qu'elle le voit claire-
ment ensuite ; non pas en vertu d'une vision, mais d'une certitude
qu'elle possède et que Dieu seul peut donner » (Le château inté-
rieur, V, 1) (28b).
Ailleurs Thérèse a essayé de préciser les caractères de ses
unions et de ses extases.
« La différence entre l'union et l'extase est telle : celle-ci
dure plus longtemps et est plus visible extérieurement, parce que
la respiration diminue graduellement, de telle sorte qu'il devient
impossible de parler ou d'ouvrir les yeux. Et bien que ceci même
arrive lorsque l'âme est en état d'union, il y a plus de violence
dans l'extase ; car la chaleur naturelle disparaît, je ne sais com-
ment, quand l'extase est profonde, et dans tous ces modes de
l'oraison il y a plus ou moins de cela. Quand elle est profonde,
comme j'ai dit, les mains deviennent froides et parfois raides et
droites comme des morceaux de bois; quant au corps, si le ravis-
sement survient pendant qu'il est debout ou à genoux, il demeure
comme il se trouve ; et l'âme est tellement emplie de la joie que
Notre-Seigneur lui présente qu'elle semble oublier d'animer le
corps et l'abandonne. Si le ravissement' dure, les nerfs finissent
par le sentir » (Vie XX et Relations VIII) (28 a et c).
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 193

Voilà une très belle auto-description d'une crise hystérique de


catalepsie. Si les médecins et les psychiatres du dix-neuvième siècle
avaient déjà suspecté le caractère sexuel des extases mystiques,
la psychanalyse a démontré comment les symptômes de l'hystérie
constituent l'activité psychosexuelle des psychonévrosés, par
ailleurs réprimée. On ne peut donc s'empêcher de voir dans l'extase
d'une Thérèse des équivalents de l'orgasme. Ce n'est pas en vain
que Thérèse nous parle aussi dans sa Vie (XX) (28b) de « ces
terminaisons » d'une bien plus haute qualité de ses extases, ni
que le Chérubin radieux qui lui apparut un jour la transperça
avec un dard de feu de délices si violentes qu'elles en deviennent
douloureuses :
« Je lui vis à la main une longue lance d'or, et à sa pointe
paraissait être un peu de feu. Il me sembla l'enfoncer à plusieurs
reprises dans mon coeur, et percer jusqu'à mes entrailles ; quand
il la ressortait, il me semblait les sortir aussi et me laisser toute
en feu du grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu'elle
me faisait gémir ; et cependant la douceur de cette douleur exces-
sive était telle que je ne pouvais souhaiter d'en être délivrée. L'âme
n'est satisfaite à présent par rien de moins que Dieu. La douleur
n'est pas corporelle mais spirituelle ; bien que le corps y ait sa
part, et même une large part. C'est une caresse d'amour si douce
qui a lieu alors entre l'âme et Dieu, que je prie Dieu dans sa
bonté de la faire éprouver à quiconque pourrait croire que je
mens (Vie XXIX) (28 b).
Telle est la célèbre transverbération de Thérèse dont je rap-
procherai la confession que me fit un jour une amie. Elle avait
alors perdu la foi, mais à quinze ans elle avait subi une crise mys-
tique intense et désiré se faire religieuse. Or elle se rappelait avoir
un jour, agenouillée devant l'autel, éprouvé de si surnaturelles
délices qu'elle avait cru que Dieu lui-même descendait en elle.
Ce ne fut que plus tard, lorsqu'elle se fut donnée à un homme,
qu'elle reconnut cette descente de Dieu en elle pour avoir été un
violent orgasme vénérien.
La chaste Thérèse n'eut jamais l'occasion de faire ce rappro-
chement qui pourtant semble s'imposer aussi pour sa transverbé-
ration.

Si nous le faisons ici, cen'est pas par malignité et pour rabais-


ser les saints et les saintes. Mais pour montrer que lorsqu'Eros
194 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

cherche à s'enfuir hors le réel décevant, la force d'attraction ter-


reste malgré lui l'y ramène, et que l'amour de Dieu reste marqué
de tous les attributs de l'amour humain.
C'est pourquoi, revenant au sujet central de cette étude, nous
allons rechercher si, en s'enfuyant vers Dieu, Eros parvient du
moins à perdre son essentielle ambivalence.
Il cherche en tous cas à y échapper. L'objet aimé n'est donc
plus alors la fragile créature, qui déçoit en ne rendant pas l'amour,
ou malgré elle en mourant un soir.
Dieu est l'amour infini ; Dieu est la vie infinie ; l'Eternel ne
saurait mourir, pour la bonne raison qu'il n'est jamais né, nous
ajouterions pour la meilleure raison qu'il n'est pas. Un fantôme
ne peut donc périr.
Ainsi Dieu, qui vit infiniment et peut aimer toutes ses créatures
d'un amour non moins infini que sa vie, devrait pouvoir être aimé
d'un amour absolu et pur.
C'est à quoi se sont évertués tous les croyants de tous les
temps.. Il s'agit donc de laver, au maximum, l'amour de Dieu de
l'ambivalence. Cependant Dieu, malgré la proclamation de sa bonté
infinie, apparaît assez méchant. Il nous envoie mille misères, mille
maladies. Dieu, dans sa bonté infinie, disait un ironique professeur
de pathologie, a inventé mille chemins pour nous ramener à Lui.
Les catastrophes dues à l'insensible nature accablent l'huma-
nité : inondations, tremblements de terre, sécheresses, épidémies.
Les catastrophes plus cruelles encores dues à la férocité humaine
provoquent des hécatombes, guerres ou révolutions. Et jusque
dans le sein de la famille la plus unie, les jalousies, les rivalités,
les agressions demeurent sans cesse aux aguets. L'homme qui veut
croire en la bonté de Dieu a un rude problème à résoudre : la
réconcilier avec la toute-puissance divine, également proclamée !
Il a fallu tout le masochisme moral de l'homme, dont nous
reparlerons, toute sa croyance invétérée en quelque faute obscure
et inexpiable dont la douleur serait le châtiment, pour faire
accepter à l'humaine victime sa souffrance et en absoudre le divin
bourreau.
Le masochisme moral humain va jusqu'à absoudre Dieu
d'avoir- inventé ce mal suprême, le péché, d'avoir permis à l'homme
de perpétrer des crimes inexpiables, ce qu'il eût pu empêcher !
Aussi a-t-il fallu inventer le Diable. Le Diable a pour mission
d'expliquer l'origine et la perpétuation du Mal. Il assume par là
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 195

aussi la fonction de détourner de Dieu la haine qui, sans le Diable,


lui resterait largement due.
Que le Diable ait d'ailleurs à l'origine été identique à Dieu,
voilà qui résulte du fait général que, dans les religions naissantes,
alors qu'elles refoulent les religions déclinantes, les démons,
les esprits du Mal présentent les traits des dieux des credos
vaincus (25a). Satan lui-même n'est-il pas un grand ange déchu,
Lucifer, le porteur de lumière, devenu par sa chute le Prince des
ténèbres ?
Ainsi, par la création du Diable et des démons, la branche
haineuse du sentiment envers Dieu de l'homme souffrant, de
l'homme tout grondant de reproches, peut être déviée et s'orienter
ailleurs. C'est ce qui fit, dans les premiers' siècles de la chrétienté,
la force de la théologie dualiste des Gnostiques, opposée à l'ortho-
doxie, aux efforts monistes de Rome, et c'est sans doute pourquoi
l'un des plus grands esprit d'alors, Augustin (2), oscilla si long-
temps entre manichéisme et catholicisme.
Cependant l'agression humaine est restée de plus fixée à ses
premiers objets, aux choses ici-bas hostiles, mais peut-être plus
encore aux choses attirantes mais bientôt décevantes, aux leurres
d'ici-bas. Car tout enfant naît avec la faim du monde, faim que
le monde se charge bientôt de décevoir. La maison de pain, de
gâteau et de sucre de Haensel et Gretel n'existe que dans les contes,
et même là recèle une sorcière ogresse qui inédite de dévorer les
enfants !
Et ce qui passe, de l'univers, à travers ma substance, par la
respiration, la nutrition, la circulation du sang, je ne le peux même
retenir; mes annexions de l'univers, sans cesse m'échappent;
même au sens physique ; comme disait Montaigne (18), « c'est ainsi
que je fonds et échappe à moi ».
Que dire alors des choses belles, des heures heureuses que je
ne puis retenir et qui ont arraché à Pascal (22) son cri poignant
comme à Lamartine son plus beau chant (15) ? Et si la nature
alentour semble à jamais attirante et belle, j'apprends bientôt à
sentir, sinon à avouer, que sa beauté n'est qu'un voile brillant jeté
sur sa férocité indifférente. Aussi la terre, où tout ce leurre, où
toute cette déception sévissent, la terre, habitat du Mal, a-t-elle été
honnie, maudite par les croyants. Le petit enfant, par suite, à son
baptême, est sommé, par la voix du prêtre, de renoncer à « Satan
et à ses oeuvres ». Il faut donc au Chrétien, au boudhiste aussi,
196 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

haïr les joies du monde, à cause des déceptions qu'elles impliquent


bientôt. Et Méphisto, l'esprit de destruction, de sadisme anthro-
pomorphisé de la Nature, « l'esprit qui toujours nie » (9), ne les
offre à Faust, brillantes, l'une après l'autre, que pour lui en bien
vite dévoiler l'amertume et la vanité.
Enfin l'agression humaine, pour se mieux détourner de Dieu,
a pris encore ce suprême chemin : elle s'est retournée contre le
croyant lui-même. Le croyant s'est haï, il a haï en lui la chair,
la création de Dieu, avec tous ses désirs de joie trompeuse Il faut
!

tuer le désir, a dit Boudha et après lui Schopenhauer, et les ascètes


de toutes religions martyrisent leur corps, jeûnent, veillent, se
donnent la discipline, s'enfoncent des clous dans la chair.
L'amour pour Dieu en a-t-il été totalement purifié pour s'être
ainsi lavé de la haine en l'orientant vers Satan, ses oeuvres et
l'homme lui-même.?

Il semble que non. Dans une de ses très belles études sur la
psychologie religieuse, Dogme et idée obsessionelle (25b), Théodor
Reik a montré comment la haine envers Dieu tend toujours à
ressurgir sous tous les dogmes. D'où la rigueur, destinée à la tenir
réprimée, refoulée. Mais tous les croyants nous l'ont dit : la ten-
tation de blasphémer Dieu malgré eux est l'une de leurs terreurs.
Les exemples extrêmes mettent en valeur les phénomènes
généraux. Plus d'un névrosé religieux se plaint des idées repous-
santes qui lui viennent en priant. Au milieu de la plus ardente
prière s'imposera à lui la formule obsédante : « Dieu cochon » ou
« Dieu merde » ou l'idée de Jésus déféquant. Et Reik de citer
maints cas, extraits de sa pratique analytique, de ces blasphèmes
compulsionnels qui torturent ces croyants.
On dira que ce sont là des malades. Mais toute l'histoire reli-
gieuse est emplie de ces retours de la composante haineuse envers
Dieu, ainsi que Reik le put démontrer sur l'exemple des diverses
sectes chrétiennes.
L'ambivalence essentielle d'Eros éclate aussi, pour qui sait
voir, sur l'exemple des grands amoureux, des grandes amoureuses
de Dieu que sont les grands mystiques. Eux, qui le plus ardem-
ment aiment Dieu, peuvent aussi le plus lui en vouloir, tout comme
des amoureux passionnés terrestres.
Non seulement ils le confondent avec le Diable au cours de
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 197

ces fausses extases, de ces fausses délices contre lesquelles ils ne


cessent d'être en garde, mais il est des moments où, à leur façon,
ils le suppriment.
Je veux ici parler du phénomène psychique dont tous les
mystiques ont parlé, de la « nuit obscure ». Le terme est dû à
Saint Jean de la Croix qui lui a d'ailleurs donné trois acceptions
différentes, ainsi qu'Evelyn Underhill, dans sa si complète étude
sur le Mysticisme (29), nous le dit : « Il convient peut-être d'aver-
tir les lecteurs que dans son oeuvre Saint Jean applique ce terme
à trois choses absolument différentes, c'est-à-dire à une forme de
purgation qu'il appelle la « nuit des sens », à la contemplation
obscure ou « obscurité divine » dionysiaque ; et à la vraie « nuit
obscure de l'âme » qu'il appelle la « nuit de l'esprit ». D'où beau-
coup de confusion dans les. écrivains modernes ayant traité du
mysticisme à propos de la nuit obscure.
C'est cette dernière acception de la nuit obscure que nous
étudierons ici.
Saint Jean de la Croix (13) lui-même en a écrit : « L'âme est
conciente d'un profond vide, d'une destitution des trois sortes de
biens, naturels, temporels et spirituels, qui furent créés pour sa
consolation ; elle se voit au milieu des maux opposés, des imper-
fections misérables et des aridités, du vide de l'entendement et
de l'abandon de l'esprit dans les ténèbres. »
Sainte Thérèse nous a décrit ainsi son expérience de la nuit
obscure : « L'âme, comme mise aux fers, perd tout contrôle sur
elle-même et tout pouvoir de penser à autre chose qu'aux absur-
dités qu'il (le Diable) lui présente, lesquelles, étant plus ou moins
insubstantielles, inconsistantes et disjointes, servent seulement à
étouffer l'âme, de sorte qu'elle reste sans pouvoir sur elle-même
et, par suite, les' diables jouent à la balle avec, et l'âme est inca-
pable de s'échapper de leurs mains. Il est impossible dé décrire
les souffrances de l'âme quand elle est dans cet état. Elle cherche
ce qui pourrait la soulager, et Dieu ne lui permet de rien trouver:
La lumière de la raison, dans la liberté de son vouloir, demeure ;
il lui semble que ses yeux sont recouverts d'un voile... Des tenta-
tions semblent l'opprimer, et l'obnubilent, de sorte que sa connais-
sance de Dieu devient comme une chose dont elle entendrait parler
de loin... » (Vie, XXX) (28 a).
Ainsi la présence de Dieu s'est retirée de l'âme. Et cela au
point qu'elle doute de Dieu.
« La foi est morte », écrit encore Thérèse, « et endormie,
198 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

comme toutes les autres vertus ; pas perdue, cependant — car


l'âme croit tout ce que l'Eglise enseigne, mais sa profession de
foi est à peine davantage qu'une profession de foi faite par la
bouche... Si tiède est son amour que, lorsqu'elle entend parler de
Dieu, elle écoute et croit qu'il est, mais elle ne se souvient de
rien de ses expériences passées... » (Vie, d°, 28 a).
Cependant peut-être, personne mieux que Mme Guyon, la mère
du Quiétisme, dans la simplicité de son âme, n'a exprimé l'oscil-
lation ambivalentielle entre la possession et la privation de Dieu :
« Aussitôt que je percevais », écrit-elle, « le bonheur d'un état de
l'âme, ou sa beauté, ou la nécessité d'une vertu, il me semblait
sentir aussitôt le vice contraire, comme si cette perception, qui
bien que très rapide était toujours accompagnée d'amour, ne
m'était donnée que pour que je pusse ressentir son contraire,
d'une façon qui était d'autant plus terrible à cause de l'horreur,
que j'en éprouvais. C'est alors, ô mon Dieu, que le mal que je
haïssais, je le commettais, et le bien que j'aimais, je ne le faisais
pas... » (Vie, XXIII) (11b).
Et Mme Guyon a longuement gémi, dans ses prolixes ouvrages,
sur le phénomène de la nuit obscure. Telle est la réaction éprouvée
par elle après une période béatifique d'illumination unitive pen-
dant laquelle la présence de Dieu ne l'avait pas quittée un instant :
« Mais combien je dus payer cher cette période de bonheur ! Car
cette possession qui me semblait entière et parfaite, et d'autant plus
parfaite qu'elle était plus secrète, et étrangère aux sens, constante
et exempte de changement, n'était que le prélude à une privation
totale, durant bien des années, sans soutien ou espoir de retour »
(Vie, XX) (11b).
On le voit sur ces citations : la « nuit obscure » terrifique
semble aux mystiques aussi difficile à définir que l'extase béati-
fique avec laquelle elle alterne. Car incommunicable demeure à
qui ne l'éprouve pas l'essence de l'expérience mystique, qui est
tout sentiment et sensation, étrangère, hostile à la raison.
La nuit obscure, cependant, où l'âme perd le sentiment de
la présence de Dieu, cette « grande négation », cette « mort mys-
tique », comme l'appelait Mme Guyon, à quoi correspond-elle dans
l'économie biologique humaine ?
Les forces nerveuses humaines ont des limites ; après les
périodes unitives, extatiques, l'âme retombe sur soi, épuisée, « dans
ses limites étroites et sa pauvreté originelles », comme disait Scho-
penhauer de l'amant dégrisé par la possession accomplie.
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 199

Les mêmes alternances semblent dominer les mystiques ; on


pourrait, paraphrasant l'adage latin, dire: Post coïtum cum Deo
omnis anima tristis. Dans ces alternances de dépression, le mys-
tique retombé dans sa solitude en doit vouloir, obscurément, si puis-
samment à l'Objet divin qui sembla ne s'offrir que pour mieux
se refuser. Et s'il n'ose, retenu par la peur du blasphème, fran-
chement alors nier Dieu, pourtant du fond de son âme il le sup-
prime, et la « grande négation » et la « mort mystique » dont
parle Mme Guyon sont au fond, bien que les mystiques n'osent se
l'avouer franchement, la négation et la mort de Dieu lui-même.
Le Croyant mystique, dans sa déception amère, tue Dieu, qui
l'a trompé.
Tout idéal qui nous a failli est plus ou moins durablement
renié. On le peut voir jusque de nos jours où « Dieu est mort »,
comme le proclamait Zarathustra (20 a), mais où d'autres idéals
ont assumé sa place ici-bas. Malheur aux idéals qui ne donnent
pas à leurs fervents la force et la victoire!

DE L'AMBIVALENCE HUMAINE ENVERS SOI-MÊME

Du moins, dira-t-on, il est un amour qui doit échapper à


l'ambivalence : l'égoïsme, qu'un La Rochefoucauld (16) nous pré-
senta comme le mobile profond et commun de tous nos sentiments,
doit être pur de haine ! Ce n'est pas en vain que le Christ, en nous
prêchant l'amour du prochain, avait dit: Aime ton prochain comme
toi-même ! L'amour envers soi-même doit donc être le parfait
prototype de tout amour.
Et cependant, de temps immémorial, l'homme s'est frappé la
poitrine et n'a pas été content de soi. Il ne s'est pas aimé intégra-
lement, il a aussi haï quelque chose en soi. L'adage moral chrétien
ne comporterait-il pas aussi parfois une contre-partie tacite : Hais-
toi toi-même comme ton prochain ? Car c'est ce que de tous temps
ont dû faire les saints, les ascètes de toutes les religions ; ils jeû-
nent, veillent, portent le cilice et se donnent la discipline. C'est
aussi, sur le plan moral pur, ce dont témoignent leurs écrits, où
on les voit s'accuser d'autant plus de tous les péchés, de toutes
les turpitudes, qu'ils sont plus avancés dans la voie de la sainteté,
dans un quasi-délire d'indignité, que seul — phénomène d'ambiva-
200 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

lence et d'équilibre heureux — tempère par ailleurs l'orgueil de


leur humilité.
Telles sont certaines formes extrêmes que la haine morale de
soi peut revêtir. Mais chacun de nous en a sa plus ou moins forte
dose. Là « mauvaise conscience » est le fait de l'homme, animal
social. L'éducation, depuis des millénaires, par la coercition
d'abord, puis par l'amour, a réfréné la férocité humaine primitive;
mais l'agression humaine ne s'est pas pour cela laissée supprimer ;
elle a rebondi contre l'obstacle, telle une balle contre un mur, et
s'est retournée contre le sujet lui-même. Cette double origine de
notre conscience morale a été bien vue et par Nietzsche et par
Freud,
Dans la Généalogie de la Morale (20b), Nietzsche, en 1887,
écrivait très généralement ; « Tous les instincts qui ne se déchar-
gent pas au dehors se retournent au dedans — c'est cela que
j'appelle l'intériorisation de l'homme : c'est seulement ainsi que
croît dans l'homme ce qu'on appelle' plus tard son « âme ». Le
monde intérieur tout entier, à l'origine aussi mince que s'il était
placé entre deux peaux, s'est élargi, épanoui, a acquis profondeur,
ampleur, hauteur, dans la proportion où la décharge des instincts
de l'homme vers le dehors a été inhibée. »
Dans son essai, publié en 1929, Malaise dans la Civilisation (8i),
Freud, éclairé par les observations de la psychanalyse, précisait
l'origine de ce retournement, en particulier de l'agression : « A
quels moyens recourt la civilisation pour inhiber l'agression, pour
rendre inoffensif cet adversaire et peut-être l'éliminer ? Nous avons
déjà repéré quelques-unes de ces méthodes (celles en particulier
de coercition et d'amour commandé), mais nous ne connaissons
pas encore la plus importante apparemment.
« Nous pouvons l'étudier dans l'histoire du développement de
l'individu. Que se passe-t-il en lui qui rende inoffensif son désir
d'agression ? Une chose bien singulière. Nous ne l'aurions pas
deviné et pourtant pas n'est besoin de la chercher loin pour la
découvrir. L'agression est introjectée, intériorisée, mais aussi, a
vrai dire, renvoyée au point même d'où elle était partie: en d'autres
termes, retournée contre le propre moi. Là, elle sera reprise par
une partie de ce moi, laquelle, en tant que « surmoi », se mettra
en opposition avec l'autre partie. Alors, en qualité de « conscience
morale », elle manifestera à l'égard du moi la même agressivité
rigoureuse que le moi eût aimé satisfaire contre des individus
étrangers. La tension née entre le surmoi sévère et le moi qu'il
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 201

s'est soumis, nous l'appelons « sentiment inconscient de culpabi-


lité » ; et elle se manifeste sous forme de « besoin de punition ».
La civilisation domine donc la dangereuse ardeur agressive de
l'individu en affaiblissant celui-ci, en le désarmant, et en le fai-
sant surveiller par l'entremise d'une instance instaurée en lui-
même, telle une garnison placée dans une ville conquise. »
De la genèse du surmoi, noyau de la conscience morale, Freud
nous a parlé en maint endroit : ce sont les défenses, c'est la voix
introjectée de nos éducateurs, du père autoritaire en particulier.
Et c'est pourquoi Dieu, ce Père exalté, est, dans toutes les reli-
gions, figuré comme le créateur, le gardien et le vengeur de là
morale.
Ce lien entre Dieu, Père exalté, et la morale inhibitrice des
instincts humains avait aussi très bien été vu par Nietzsche. Après
avoir énoncé que « l'ancêtre est enfin nécessairement transfiguré
en un Dieu » et que c'est « peut-être même là l'origine des dieux »,
il écrivait: « Cette volonté d'auto-tourment, cette cruauté retournée
contre soi-même de l'animal humain intériorisé, intimidé et par
là ramené en lui-même, de l'homme que, pour l'apprivoiser, on
enferma dans l' « Etat », de cet homme qui a inventé la mauvaise,
conscience afin de se faire du mal, après que l'issue naturelle, de
cette volonté de se faire du mal eut été bloquée — cet homme de
la mauvaise conscience s'est emparé de l'hypothèse religieuse afin
d'exalter son automartyre à un degré effroyable de dureté et
d'acuité. Une dette, une faute envers Dieu : cette pensée lui devient
un instrument de torture. Il comprend en « Dieu » les suprêmes
contraires qu'il soit capable de trouver à ses essentiels et indisso-
lubles instincts animaux, il réinterprète ces instincts animaux eux-
mêmes comme constituant une culpabilité envers Dieu (en tant
qu'hostilité, révolte, rébellion contre le « Seigneur », le « Père »,
l'ancêtre et l'origine du monde), il s'est fait une torture de la
contradiction « Dieu » et « Diable », tout le « non » qu'il oppose
à lui-même, à la nature, à ce qui est naturel, réel en son être, il
le rejette hors de lui-même comme étant un « oui », comme étant
réel, corporel, véritable, comme étant Dieu, la sainteté de Dieu, la
justice de Dieu, l'au delà, l'éternité, le martyre sans fin, l'enfer,
l'incommensurabilité de la peine et de la faute. C'est là une sorte
de délire de la volonté dans la cruauté psychique qui n'a tout
bonnement pas son pareil : la volonté de l'homme de se trouver
coupable et abject jusqu'à l'inexpiabilité, sa volonté de se penser
puni sans que jamais la peine puisse équivaloir à la faute, sa
202 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

volonté d'infecter et d'empoisonner le tréfonds des choses avec le


problème de la peine et de la faute, afin de se couper la retraite
une fois pour toutes hors de ce labyrinthe d' « idées fixes », sa
volonté de s'ériger un idéal — celui de Dieu, être sacré
— afin de
toucher du doigt et de s'assurer par comparaison une indignité
absolue. O que dire de cette brute insensée et triste, l'homme !
Quelles inventions lui viennent, quelle contre-nature, quels paro-
xysmes d'absurdité, quelle bestialité de l'idée éclate dès qu'elle est
tant soit peu empêchée d'être une brute de l'acte ! »
Nietzsche ne pouvait déjà deviner, lorsqu'il qualifiait d'illu-
sions sans fondement le sentiment de culpabilité, « la dette, la
faute » des hommes, envers Dieu, dus à quelque fantastique hosti-
lité, révolte, rébellion contre le Seigneur, le « Père », « l'ancêtre
et l'origine du monde », que ce crime n'était pas imaginaire, mais
préhistoriquement réel ; il était réservé à Freud de nous le mon-
trer (8c). Dieu, en effet, fut en son temps « corporel » et « véri-
table », puisque son prototype fut sans doute le Père de la horde
primitive, un jour assassiné par ses fils révoltés et conjurés, « brutes
de l'acte à leur tour », pour s'emparer de sa puissance et de ses
femelles, mères et soeurs mêlées. Voilà le double crime oedipien
initial, le péché originel de l'humanité, reproduit dans l'inconscient
de chacun de nos petits garçons, et que le sang d'un Dieu-fils cru-
cifié, plus toutes les eaux des baptêmes et les absolutions de tous
les confesseurs, ne suffit pas à expier.
L'incomensurabilité dans l'éternité de la faute à la peine, par
le cauchemar des enfers, n'en témoigne pas moins de la folie irra-
tionnelle humaine. Et celle-ci éclate mieux encore quand les saints
et les ascètes, impatients de souffrir, font descendre sur cette terre
même et le ciel et l'enfer, par leurs extases béatifiques et leurs
macérations atroces de la chair adjointes aux tortures de leur
conscience morale exacerbée. Il n'est, pour se convaincre de l'excès
de ces saints délires masochiques, qu'à ouvrir un livre d'hagio-
graphie.
Mais, dans un autre domaine encore que l'hagiographie, nous
pouvons voir sévir l'agression de l'homme contre lui-même, en
dépit de tout l'amour qu'il se porte en général par ailleurs.

Il est des malades mentaux qui présentent au psychiatre le


plus déconcertant problème. Ce sont ces gens qui, sans cause appa-
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 203

rente suffisante, perdent plus ou moins rapidement tout goût pour


la vie et, sombrant dans cette mélancolie qui a donné son nom à
leur sombre délire, finissent bien souvent par le suicide.
Abraham (1) et Freud ont étudié ces états, sur lesquels la
psychanalyse a permis de projeter quelques lueurs. Dans Deuil et
mélancolie (8e), Freud, réservant dès l'abord les cas de mélancolie
qui pourraient être dus à des causes organiques, rapproche tout
un groupe de mélancolies d'allure psychogène du phénomène
normal du deuil.
« La mélancolie est psychiquement caractérisée par une
dépression profonde et douloureuse, par un retrait de l'intérêt
pour le monde extérieur, par là perte de la faculté d'aimer, par
l'inhibition à toute occupation et par un ravalement du sentiment
de soi, lequel se manifeste par des auto-reproches et des auto-accu-
sations, lesquels peuvent s'exalter jusqu'à l'attente délirante du
châtiment. Le tableau clinique nous devient plus compréhensible
si nous considérons que le deuil présente les mêmes traits, à l'ex-
ception d'un seul : le sentiment de soi n'y est pas troublé. Mais
par ailleurs le tableau est le même. Le deuil profond, la réaction
à la perte d'une personne aimée, implique le même état d'âme
douloureux, la perte de l'intérêt pour le monde extérieur, — autant
que celui-ci ne rappelle pas le défunt, — la perte de la faculté de
choisir n'importe quel autre objet d'amour, — ce qui voudrait dire
qu'on remplace celui qu'on pleure, —- l'abstention de toute occu-
pation qui n'est pas en rapport avec le souvenir du défunt. »
Et Freud d'exposer comment la mélancolie se produit, dans
certaines natures, à la suite de la perte de quelque être aimé, ou
de la déception due à celui-ci. Le mélancolique apparaît ainsi en
deuil d'un être chéri, mais au lieu que son deuil soit conscient et
peu à peu se dissolve à mesure du détachement de la libido de
chacune des situations où il escomptait la présence de l'être aimé,
le deuil mélancolique reste inconscient. Et l'objet aimé et perdu,
introjecté, demeure alors indestructible dans l'inconscient. Contre
lui, assimilé au moi, le surmoi du patient alors s'acharne, avec ses
reproches et ses accusations, et quand le mélancolique en vient au.
suicide, c'est en réalité, sur le plan psychique, un meurtre qu'il
commet sur l'objet externe introjecté et fusionnant avec son moi.
Telle est la conception de Freud, succintement résumée, d'après
laquelle l'ambivalence envers l'objet aimé, haine et amour entre-
mêlés, se maintiendrait jusque dans l'introjection si fatale au
mélancolique.
204 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE.

Cependant, un peu plus loin, Freud exprime une autre hypo-


thèse relativement au moins à certains cas de mélancolie : « Un
facteur sans doute somatique, inexplicable du point de vue psycho-
génétique, se manifeste dans l'amélioration régulière de cet état
vers le soir. A ce débat se relie la question suivante : une perte
dans le moi, sans égard à l'objet (une blessure purement narcis-
sique du moi), ne suffirait-elle pas à engendrer le tableau clinique
de la mélancolie, et un appauvrissement toxique direct en libido
du moi ne produirait-il pas certaines formes de cette affection ? »
Je crois ces dernières suggestions de Freud des plus impor-
tantes. Je n'ai eu que peu de traits mélancoliques à observer parmi
les personnes que j'ai analysées. Mais toujours j'ai pu observer
quelque faiblesse de l'attachement narcissique de la libido chez
ces personnes. Les mélancoliques semblent être des gens qui
s'aiment mal ; ils n'ont pas ce solide, ce magnifique narcissisme de
l'être dit normal qui s'aime en aimant la vie ; ainsi la branche
haineuse de l'ambivalence peut à l'occasion se donner libre cours
contre eux-mêmes.
Il est en effet maintes réelles raisons pour lesquelles on peut
éprouver, à l'instar des mélancoliques, bien qu'à un degré moin-
dre, un sentiment d'indignité, et par suite ne pas assez s'aimer soi-
même. Non seulement à cause de la « mauvaise conscience »
dénoncée par Nietzsche et étudiée par Freud, mais pour bien
d'autres encore de nos insuffisances, non plus morales mais per-
sonnelles, narcissiques. Qui de nous a, dans tous les cas, été à la
hauteur des circonstances ? Qui n'a pas dans sa vie accompli
maints faux pas ? Qui ne s'est pas reproché de s'être alors manqué
à soi-même et d'avoir, par sa propre faute, attiré sur soi l'insuccès,
le malheur ? Il est des péchés contre soi-même. Tel commerçant
a méjugé les besoins de son époque et accumulé des stocks qu'il
ne peut écouler. Tel rentier a joué à la bourse et a perdu sa for-
tune. Tel amant, par ses jalousies, ses bévues, a perdu sa maîtresse.
Et Hitler, après Napoléon, n'a pas pu prendre Moscou.
Certes, un narcissisme puissant sait encaisser tous les coups
et attribuer ses propres fautes, par projection, à d'autres ou au
destin, se déchargeant ainsi de la culpabilité envers soi-même. Dans
ces cas, la vie peut continuer sous l'égide du tout-puissant narcis-
sisme.
Sinon, dans ces cas aussi, la mélancolie guette, qui ramènera
le vivant déçu par la vie à la mort.
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 205

Comment se fait-il que la mort puisse parfois fasciner les


vivants ? Pourquoi tant de poètes ont-ils si magnifiquement chanté'
l'attirance, le vertige de la mort, tel le poète des Hymnes à la
nuit (21), le mystique Novalis ? Ou Léopardi (17), exaltant ensem-
ble et l'Amour et la Mort ? Certes souvent cet attrait de la mort
est-il l'attirance vers un être qui nous y attendrait ou nous y
acompagnerait, et par là s'avère-t-il tout mêlé d'érotisme. Tel fut
le cas de Novalis aspirant à rejoindre sa fiancée perdue ; tel celui
de Kleist cherchant désespérément, tout le long de sa douloureuse
existence, la créature élue consentant à l'accompagner dans l'ivresse
d'une mort volontaire et la trouvant enfin dans Henriette Vogel.
La vie ne pouvant jamais satisfaire l'aspiration unitive des êtres,
la mort, dans son immuabilité définitive, est alors imaginée le pou-
vant : enfin soustraits à la vie changeante et versatile, les amants
rêvent d'une union aussi éternelle que la mort même, dans l'au-
delà.
Mais faut-il postuler, tel Freud dans sa seconde théorie des
instincts, un instinct de mort autonome, antagoniste à la vie, et
qui serait sans cesse obscurément à l'oeuvre dans le tréfonds de
l'être de tous les vivants ? Tel serait-il, le fondement indestructible
de l'ambivalence essentielle d'Eros ?
On sait que Freud, en 1920, dans Au delà du principe de
plaisir (8f), puis en 1924, dans Le problème économique du maso-
chisme (8g), a posé pour la première fois le concept des instincts
de mort. Tout instinct, d'après lui, tendrait à ramener la matière
vivante à un état antérieur ; tel serait l'automatisme de répétition,
cas particulier à la vie, du principe d'inertie régnant dans toute
la nature. Ainsi les instincts de vie, la libido, en cherchant à unir
de toujours plus grands ensembles, tendraient à ramener la
matière vivante à l'état primitif et indivisé des premières masses
protoplasmiques, pulvérisées par quelque accident originel. Ainsi
les instincts de mort l'amèneraient tous les vivants à l'état primitif
d'où la vie est sortie, celui de la matière inorganique.
Mais la libido s'emparerait de bonne heure des instincts de
mort si dangereux à l'intérieur des vivants, et les projetterait au
dehors sous forme d'instincts d'agression, de sadisme. La part
d'instincts de mort que, malgré tous ses efforts vitaux, la libido
ne parvient pas à rejeter au dehors, en se liant à celle-ci, insti-
tuerait le masochisme primaire, le masochisme secondaire se trou-
vant constitué par le retour du sadisme sur le sujet lui-même.
Telle est la seconde théorie des instincts de Freud, succédant
206 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

à sa première doctrine qui opposait aux instincts sexuels les seuls


instincts ( de conservation) du moi. Il faudrait être insensible à
la splendeur où peut s'élever parfois la pensée humaine pour n'en
pas sentir la grandeur et la beauté.
On sait que les psychanalystes se sont, relativement aux ins-
tincts de mort, divisés en deux camps, d'aucuns les acceptant,
d'autres les rejetant. Pour ces derniers, les instincts de mort ne
seraient pas; seule une dégradation de l'énergie vitale, une entro-
pie amènerait les vivants à la mort.
Et Freud lui-même n'a-t-il pas semblé se rallier à la concep-
tion du déclin vers la mort considéré comme une entropie quand,
à propos de la conjugaison des cellules sexuelles, il écrivait que
« le processus vital de l'individu, de par des raisons internes,
ramène des tensions chimiques à l'équilibre, c'est-à-dire à la mort,
tandis que l'union avec une substance vivante individuellement
différente accroît ces tensions, pour ainsi dire introduit de nou-
velles différences vitales, qui alors doivent être dévécues » (8f).
Que la tendance de tous les vivants au retour à l'inorganique,
on l'appelle entropie ou instinct de mort, elle ne nous en confronte
pas moins, biologiquement, dans toute la nature.
Cela, on ne le saurait nier. Convient-il cependant de l'appeler
instinct de mort, le terme d'instinct impliquant étymologiquement,
tel celui de pulsion, l'idée d'une poussée en avant (de instinctus,
participe passé d'instinguere) ?
Et si la tendance universelle au retour à la mort doit plutôt
être conçue comme une dégradation de l'énergie, une entropie, et
qualifiée de ce dernier nom, comment concevoir le retournement
de ce concept interne, négatif, létal, en le concept externe, positif,
vital qu'est l'agression ?
L'identité fondamentale de l'entropie létale individuelle avec
l'agression que tout vivant manifeste envers le monde extérieur
semble difficile à imaginer. Serait-ce la même force qui me fait
mourir de vieillesse, et auparavant m'a fait tuer et manger un
perdreau ou un poulet ?

L'agression ne serait-elle pas plutôt une force élémentaire


inhérente à la vie qui veut assimiler les choses environnantes, et
s'épandre et conquérir autour de soi l'espace et pour cela détruire
qui s'y oppose ?
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 207

L'agression apparaîtrait alors comme un dynamisme primitif,


irréductible à autre chose, telle qu'est par exemple la force de gra-
vitation ou la force centrifuge. Elle alimenterait l'aversion, la
haine, la destruction, tout ce qui tourne violemment, avec animo-
sité, le sujet contre lés objets, et par là s'opposerait à la force
contraire qui aime et voudrait se fondre avec les objets sans les
vouloir détruire. Libido et Destrudo (1).
Mais comment, si nous éludons l'hypothèse des instincts de
mort internes primaires, rendre compte des deux grands modes
du masochisme, du masochisme érogène, dont le féminin ne serait
qu'un dérivé, et du masochisme moral plus ou moins désexualisé ?
D'après Freud (8f et g), le masochisme érogène constituerait
la base de tous les autreset il le fait dériver de l'instinct de mort,
primitivement érotisé. Mais ne pourrait-on plus directement ren-
dre compte de son origine : dès le début de notre existence, les
événements précoces de la vie nous apportent bien souvent la peine
entremêlée au plaisir.
Telle est donc 1' « ambivalence » de la Nature Alors le moi,
!

qui reste dominé dans son tréfonds par le principe de plaisir, fait
contre mauvaise fortune bon coeur, et retenant l'attrait pour le
plaisir, on vient à admettre, voire à appeler la souffrance qui lui
était entremêlée. L'association inconsciente des idées et des affects
s'établit, l'automatisme de répétition commande le retour conjoint
de la souffrance et du plaisir. Certes une certaine plasticité de la
constitution est nécessaire et ce lien ne s'établit pas dans tous les
cas ; certains principes de plaisir sont plus exigeants que d'autres
en fait de pureté hédonique. Mais cette conception, qui est d'ail-
leurs celle de Rodolphe Loewenstein dans son rapport sur le Maso-
chisme (19), et qu'il y appuie d'exemples cliniques, rendrait super-
flue l'hypothèse, du moins pour la genèse du masochisme érogène,
des instincts de mort.
Le sadisme ne serait-il pas d'ailleurs le phénomène primaire,
suivant la première doctrine de Freud, et le masochisme le fait
secondaire, par retour du sadisme sur soi ? Les grands sadistes
nous montrent, de façon exemplaire, ce retour du sadisme de
l'objet au sujet ; le vampire de Düsseldorff, Kürten, qui avait mas-
sacré érotiquement d'innombrables femmes, se repaissait à l'idée

(1) Terme dû à Edoardo WEISS qui, lui, accepte pleinement les instincts de
mort. Le sens prêté par moi ici à DESTRUDO est différent.

PSYCHANALYSE
208 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

de son propre sang jaillissant de son cou tranché par la guillo-


tine (3).
Cependant, plus régulier encore nous apparaît le secondaire
retour sur soi de l'agression humaine primitive dans la genèse
du masochisme moral plus ou moins désexualisé. Ici, d'après
Freud lui-même, nous assistons à la conversion du dehors au
dedans de l'agression, et l'hypothèse des instincts de mort s'avère
là du moins superflue. Sous la pression exercée par les éducateurs,
l'enfant peu à peu introjecte les défenses, les ordres de ceux-ci,
qui constitueront ensuite, tout au long de sa vie, sa conscience
morale, son instance interdictrice et punitive.
De façon concomitante, l'agression propre et primitive du
sujet investit cette instance et se trouve de ce fait retournée du
dehors vers le dedans ; elle sévira désormais contre le sujet lui-
même.
C'est dans ce dernier cas que l'ambivalence essentielle de
l'homme envers lui-même apparaît le plus clairement. Que l'homme,
à l'instar de tous les vivants, s'aime lui-même, voilà ce dont témoi-
gne toute l'histoire de l'humanité comme la biographie d"un chacun.
Mais que l'homme en même temps ne soit pas tout content de soi
et souvent se condamne, se déteste, voilà ce dont témoigne encore
l'observation psychologique des cas extrêmes d'ascétisme, ou de
mélancolie, comme aussi les cas plus atténués de simple moralité
sociale, plus ceux où l'on se reproche de s'être manqué à soi-
même.
Ainsi le surmoi humain sévit plus ou moins férocement contre
le propre moi et toute l'ambivalence de l'homme envers lui-même
éclate.
Il ne semble pas que, dans la série animale, pareil phénomène
se produise avec semblable rigueur. Les insectes sociaux eux-
mêmes, si agressifs entre eux parfois, ne semblent pas l'être avec
eux-mêmes avec la même prédilection — même quand les fourmis
ailées s'arrachent les ailes après le vol nuptial. Pour que l'ambi-
valence essentielle d'Eros puisse se retourner contre le sujet même
d'où elle était partie à la conquête de l'univers, il fallait sans doute
la colossale imagination de l'homme qui, seule, a permis à ce
suprême d'entre les primates, non seulement d'inventer matériel-
lement le miroir, mais encore de se regarder lui-même psychique-
ment comme du dehors, et de se considérer, lui, sujet, comme objet.
Saint Augustin décrit de façon typique et imagée ce phéno-
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 209

mène, dans la page de ses Confessions (2) où, juste avant sa conver-
sion à l'orthodoxie romaine, l'exemple de saint Antoine au désert,
rapporté par Ponticianus, l'amène à un amer retour sur lui-même:
« Ainsi contait Ponticianus. Mais toi, ô Seigneur, tandis qu'il par-
lait tu me retournais contre moi-même, me prenant de derrière
mon dos, d'où je m'étais placé et d'où je ne pouvais m'observer ;
et tu me plaçais devant mon propre visage afin que je visse com-
bien j'étais stupide, contrefait et sordide, maculé et ulcéreux. Et
je me regardai et m'abhorrai, et il n'était nul lieu où me fuir. Et
si je tentais de détourner les yeux de moi-même, il poursuivait
son récit, et toi tu m'opposais moi-même à moi, et tu me mettais
à nouveau devant mes yeux, afin de me faire saisir mon iniquité
et la haïr... » (VIII, 7.)
Ainsi qu'il s'agisse d'aimer un amant, une amante, un père,
une mère, un frère ou un enfant, quelque humble créature, telle
ma petite chienne Topsy — qui inaugura cette étude — quelque
maître vénéré tel le Socrate d'Alcibiade, quelque dieu comme pour
les mystiques, ou l'univers comme pour les poètes et les philoso-
phes, ou même qu'il s'agjsse de m'aimer moi-même, l'homme,
malgré tous ses efforts, reste impuissant à échapper à la fatalité
de ses instincts. Où que s'envole ou se cache Eros, jusque dans
l'empyrée auprès de Dieu ou dans le tréfonds égoïste du coeur
humain, il emporte avec lui les traits de sa nature, dont l'un des
plus constants est de traîner après soi son frère Thanatos.
Car non seulement la vie n'est qu'au prix du jeu alternatif
de l'amour et de la destruction, non seulement les vivants ne peu-
vent survivre qu'à condition de tuer tout alentour pour la nourri-
ture, pour l'espace où respirer, s'épandre, mais encore Eros, quand
il cherche à fondre ensemble les substances et les âmes afin de se
perpétuer, se heurte à la résistance du « principe d'individuation »,
laquelle à ce point l'irrite qu'il laisse le passage à l'Ange de la
destruction, de la mort.

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FERENCZI (Sandor) : Versuch einer Genitaltheorie, Int. Psy.
Verlag, Leipzig, Wien, Zurich, 1924.
FREUD (Sigmund) :
A) Analyse der Phobie eines fünf jährigen Knaben (1909).
B) Psychoanalytische Bemerkungen über einen autobiogra-
phischen Fall von Paranoïa (1911).

D) Triebe und Triebschicksale, 1915.


E) Trauer und Melancholie, 1917.
F) Jenseits des Lustprinzips, 1920.
G) Das oekonomische Problem des Masochismus, 1924.
H) Hemmung, Symptom und Angst, 1925.
I) Das Unbehagen in der Kultur, 1929.
GOETHE (Johann-Wolfgang) (1749-1832) : Faust.
GRIMM (Brüder) (Jacob-Ludwig-Carl, 1785-1863) (Wilhelm-
Carl, 1786-1859): Kinder ahd Hausmärchen, gesammelt durch
die Jubiläumsausgabe, Iena, 1922.
11) GUYON (Jeanne-Marie Bouvières de la Mothe) :
A) Les torrents spirituels, 1683.
B) La vie de Madame de la Mothe-Guyon, écrite par elle-même,
1720.
DE L'ESSENTIELLE AMBIVALENCE D'EROS 211

12) JAMES (William) : The varieties of religious- expérience ; a study


in human nature, being the Gifford lectures on natural religion
delivered at Edinburgh in 1901-1902, London, Longmans, Green
et C° 1902.
13) JUAN DE LA CRUZ (S.) (1542-1591) : Noche Escura in Obras com-
pletas.
14) KELSEN (Prof. Hans) The platonic Eros, translated by George
B. Wilbur M. D. in The American Imago, vol. 3, N° 1 et 2,
Avril 1942.
15) LAMARTINE (Alphonse de) :Le Lac, in Méditations poétiques, 1820.
16) LA ROCHEFOUCAULD : Réflexions ou Sentences et Maximes
morales, 1685, editio princeps.
17) LEOPARDI (Giacomo) (1798-1837) : Amore e morte in Canti.
18) MONTAIGNE (Michel de) (1533-1592) : Essais.
19) NACHT et LOEWENSTEIN : Le Masochisme, rapport au Congrès des
psychanalystes de langue française, in Revue française de psy-
chanalyse, Vol. X, n° 2, 1938.
20) NIETZSCHE (Friedrich-Wilhelm) :
A) Also sprach Zarathustra, 1883-1885.
Zur Genealogie der Moral, 1887.
B)
21) NOVALIS (Friedrich von Hardenberg (1772-1801) : Hymnen an
die Nacht.
22) PASCAL (Blaise) (1623-1662) : Pensées.
23) PLATON (427-347 ?) : Le Banquet, in OEuvres complètes de Pla-
ton, publiées sous la direction de M. Emile Saisset, Paris. Biblio-
thèque Charpentier, sans date (en dix volumes).
24) PLOTINOS (205-270) : Complète Works, London, George Bell et
Sons, 1918.
25) REIK (Theodor) :
A) Der eigene und der fremde Gott, Int. Psa. Verlag, 1923.
B) Dogma und Zwangsidee, Int. Psa. Verlag, 1927.
26) SCHOPENHAUER (Arthur) :
in Die Welt als
A) Die Verneiniung des Willens (1820),
Wille und Vors-
B) Metaphysik der Geschlechtsliebe (1844),
tellung.
27) SMUTS (General the Right Honourable J.-C.) : Holism and Evo-
lution, London, Mac Millan et C° Ltd, 1926.
28) TERESA DE JESU (Santa) (1515-1582) :
A) Vida.
B) El castillo interior.
212 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

c) Relaciones.
in Obras (Cartas) de Santa Teresa de Jesu, Madrid : Don

Le
Joseph Donblado, 1793.
29) UNDERHILL (Evelyn) : Mysticism, a study in the nature and
development of man's spiritual consciousness, London, Metuen
et C° Ldt, 1912, 4th édition.

Les citations dans cette étude, sauf celles de Platon et de


Malaise dans la Civilisation, de Freud, par M. et Mme Ch. Odier,
sont des traductions personnelles.
Cap, 1942-43.
Notes sur l'Excision
par
Marie BONAPARTE

Des explorateurs, des voyageurs, des missionnaires, des ethno-


graphes nous ont souvent rapporté la coutume, chez diverses
peuplades, de l'excision ou clitoridectomie. Montaigne s'en étonna
et cita, parmi les pires bizarreries des moeurs humaines, la « cir-
consion des femmes »
Mais si cette coutume a été souvent relatée, ses raisons, voire
ses rationalisations, sont restées obscures, et ses résultats, en ce qui
louche la psychosexualité des femmes, semblent avoir fort peu
intéressé les chercheurs.
On sait qu'en un temps, au XIXe siècle, les chirurgiens euro-
péens, eux-mêmes, encouragés par l'inocuité opératoire due aux
pratiques de l'asepsie, tentèrent la clitoridectomie en vue de « gué-
rir » les petites filles affectées de masturbation excessive.. On sait
aussi qu'en général, dans ces cas, ces petites obstinées n'étaient
nullement « guéries », et continuaient à se masturber. Des traités
de chirurgie en passant le signalent, et ce fait me fut confirmé par
le professeur Pinard, un jour où je l'interrogeais à ce sujet. Mais
il ne put me montrer aucune femme ayant subi cette mutilation,
la clitoridectomie ayant alors été abandonnée depuis longtemps à
Paris.
Un jour, à Vienne, Freud me donna à lire un livre édité à
Berlin : Neger Eros, par Félix Bryk, un voyageur ayant résidé en
Afrique orientale. Il y avait étudié les moeurs des Nandis, une tribu
habitant les pentes du mont Elgon. Il décrivait la manière dont les
filles Nandies subissent l'opération destinée à les priver de leur
clitoris : lorsqu'elles ont atteint la pleine nubilité, vers dix-sept
ou dix-huit ans, une vieille femme leur brûle le clitoris avec une
pierre chauffée au rouge. Félix Bryk cherchait à comprendre les
raisons de cette cruelle coutume: les hommes Nandis, prétendait-il,
cherchent par là à féminiser au maximum leurs compagnes en
214 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

leur supprimant ce dernier vestige pénien qu'est le clitoris et cela,


ajoutait-il, doit avoir pour effet de favoriser le transfert de la sen-
sibilité de la zone érogène infantile des petites filles, qui est le
clitoris, à la zone érogèNe adulte des femmes, qui doit donc, à
la puberté, devenir électivement le vagin. Freud me fit remarquer
que Félix Bryk devait connaître sa propre théorie du transfert
pubère chez les filles de la sensibilité d'une zone à l'autre, et
l'hypothèse de Félix Bryk lui semblait digne d'être examinée et
vérifiée à la lumière de l'observation des faits.
Freud me dit qu'en tous cas cette opération ne devait pas
supprimer les possibilités érotiques, orgastiques, des femmes ; les
hommes Nandis n'auraient pas admis sans cela, me dit-il, une
coutume les privant de la communion voluptueuse avec leurs com-
pagnes, à laquelle les hommes, sous tous les climats, attachent du
prix.
J'interrogeai depuis lors quelques voyageurs et ethnographes
ayant eu des relations sexueles avec de telles femmes, voire avec des
femmes Somalies, qui avaient subi la cruelle infibulation. Ils me
dirent que ces femmes semblaient capables de jouissance sexuelle.
Mais outre que l'homme, en de pareils moments, est peu apte à l'ob-
servation réaliste froide, on sait jusqu'à quel point l'homme de toutes
couleurs peut, en pareille matière, être leurré par la femme. Sa vanité
l'y aide, et sa paresse aussi. Les hommes Nandis eux-mêmes ne
seraient-ils pas susceptibles de subir pareille illusion ? Le problème
ne pouvait être abordé du point de vue de l'homme partenaire, qui
reste donc le plus mauvais de tous les observateurs en ce qui con-
cerne toute la psychosexualité féminine.
Le matériel humain d'observation manquait, et, à l'heure où
j'écris ceci, celui que j'ai pu recueillir n'est pas ample. Mais les
observations précises à ce sujet étant rares, et ne sachant quand
j'en pourrai récolter de nouvelles, j'ai pensé utile de les publier,
espérant qu'elles inciteraient d'autres chercheurs à les compléter
et à vérifier par des cas nouveaux la justesse de l'hypothèse qu'elles
m'ont inspirée.

Cas 1. — A l'automne de 1929, me trouvant à Berlin avec


Freud, j'appris, par une jeune doctoresse, le Dr Hupfer, se trou-
vant là de passage, qu'il y avait à la clinique psychiatrique de
Leipzig un cas des plus intéressants. Il s'agissait d'une jeune Alle-
mande souffrant de masturbation compulsionnelle ; elle avait eu
NOTES SUR L'EXCISION 215

recours à toutes les mutilations chirugicales possibles pour s'en


délivrer, mais ceci sans succès. Je résolus donc, sur le chemin de
Vienne, où je devais retourner avec Freud, de m'arrêter à Leipzig
pour la voir.
Là, à la clinique psychiatrique de cette ville, le Dr Hupfer,
avec le Dr Herbert, Weigel, me la présenta.
La patiente était alors âgée de trente-six ans, blonde, assez
jolie, d'aspect distingué et appartenait au milieu petit bourgeois.
Voici ce qu'elle-même me révéla : sa masturbation compul-
sionnelle la poussait à l'acte jusqu'à quinze fois par jour. Elle eu
souffrait beaucoup, mais ne pouvait., résister à la compulsion qui
la saisissait aux moments les plus inopportuns, par exemple lors-
qu'elle préparait le repas familial. Alors elle devait s'interrompre,
courir dans la pièce voisine, et là, accroupie, se livrait à un acte
masturbatoire court, après quoi elle pouvait reprendre ses occupa-
tions domestiques. Une grande honte la terrassait, mais peu après
la compulsion reparaissait;
Dans l'acte sexuel avec son mari, cette femme restait totale-
ment frigide, étant de type clitoridien exclusif. Peut-être deux fois,
se trouvant un peu ivre, éprouva-t-elle dans le coït quelque sensa-
tion vaginale.
Pour mettre fin à sa douloureuse et humiliante compulsion,
elle alla consulter des médecins. L'un d'eux l'adressa à un chi-
rurgien.
J'aurais voulu avoir les observations chirurgicales. Mais on
comprendra que je les attendis en vain, qu'il ne fut pas possible
au Dr Weigel de les obtenir pour moi. Tout ce que je pus avoir,
ce sont les renseignements que lui-même me fournit dans une lettre
ultérieure, que je traduis textuellement ici :
« Leipzig, le 5 mai 1931.

« Madame,

« Cem'est un plaisir de pouvoir vous fournir des renseigne-


ments plus précis sur Frau R. (née en 1893).
« Depuis sa dixième année elle souffre d'une perpétuelle et
violente démangeaison aux organes génitaux externes et d'onanisme
excessif, jusqu'à 8-10-12 fois par jour. Elle se maria en 1922. Elle
préfère l'onanisme aux rapports sexuels. En 1928, la paratomie
avec résection des nerfs. A la fin de 1928, opération d'Alexander-
216 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Adam. En 1929, résection du clitoris et castration (ablation des


deux trompes et des ovaires). Le tout sans le moindre succès. Le
mari est apparemment maladroit dans les rapports, il accomplit
le coït sans préliminaires. Soi-disant fantasme conscient pendant
l'onanisme : digitalio par le mari.
« Après avoir été analysée pendant quatre semaines par Mlle le
Dr Hupfer, elle ne reparut plus. Une clinique chirurgicale lui avait
proposé de nouvelles possibilités opératoires, sans doute s'y est-
elle soumise.
« Je relèverai, parmi les notes assez pauvres sur les circons-
tances extérieures de sa vie : grossesse illégitime en 1918 ; nais-
sance d'un enfant légitime en 1927, l'enfant mourut au bout de
trois jours. Depuis, dit-elle, compulsion grandement renforcée à
l'onanisme. Le père est épileptique, deux soeurs du père sont des
malades mentales.
« Herbert WEIGEL. »
Je pus voir, avec le Dr Hupfer, cette femme en position gyné-
cologique. On distinguait deux grandes coupures latérales là où
les nerfs avaient été sectionnés. Le clitoris était abrasé ainsi que
son capuchon et jusqu'à ses racines. Toute la région vestibulaire
et vulvaire semblait une surface plane fendue. Sur ma demande,
la patiente me désigna sa zone érogène, située assez haut, à deux
centimètres et demi ou trois du méat uréthral, exactement sur la
cicatrice du gland clitoridien.
Cette femme, d'un niveau moral élevé, semblait très malheu-
reuse. Tout travail pour elle était inhibé. Elle eût préféré perdre
toute possibilité voluptueuse à demeurer ainsi.

En juin 1941, ayant été évacuée de Grèce, que les Allemands


envahissaient, en Egypte, je poursuivis mes investigations sur
l'excision. En Egypte, en effet, la plupart des Musulmanes et aussi
des Coptes sont excisées, en général entre cinq et dix ans. Je me
mis en rapport avec le professeur Mahfouz Pacha, le gynécologue
de l'Hôpital copte du Caire. Il me précisa que l'opération consiste
en l'ablation du gland clitoridien et des petites lèvres.
On croyait, me dit-il, que la coutume avait été apportée en
Egypte par les Musulmans. On sait pourtant qu'elle fut propre,
NOTES SUR L'EXCISION 217

de temps immémorial, à l'Afrique nord-orientale, et qu'elle s'y est


perpétuée depuis le temps des Pharaons jusqu'à nos jours. Les
momies égyptiennes sont excisées.
A l'Hôpital copte, le professeur Mahfouz me montre deux
femmes excisées qu'il vient d'accoucher. Chez l'une d'elles, les
deux petites lèvres excisées sont soudées par-dessus un moignon
du clitoris qu'il me fait palper au travers. Chez ces deux femmes,
assez peu du clitoris semble abrasé. Le professeur Mahfouz dit
avoir pourtant vu un cas mortel.
Il dit que la sensibilité erotique des femmes n'est nullement
affectée par l'opération, bien qu'on prétende exciser les femmes
pour les rendre plus calmes. Il n'a pas observé plus de frigidité
parmi les Egyptiennes excisées que parmi les Européennes. Il a
deux Françaises et deux autres Européennes en ce moment en trai-
tement pour frigidité. Il les traite par des extraits d'hypophyse et
de testicule. (La libido, d'après Freud, serait donc d'essence mâle
dans les deux sexes.) Il dit avoir parfois des succès (peut-être en
grande partie de transfert ?). Il aurait ainsi ramené, chez une
femme la sensibilité clitoridienne seule. D'autres cas, reconnaît-il,
relèvent uniquement du traitement psychique.
Le professeur Mahfouz n'a pas fait attention si, parmi les
excisées, il y a plus de femmes de type vaginal que parmi les
autres femmes et ne peut là-dessus répondre à mes questions.
Une investigation psyqhologique, que j'aurais aimé pouvoir
entreprendre dans son hôpital du Caire, serait, me dit-il, impos-
sible, à cause du scandale qu'elle provoquerait.

Il faut, en effet, pour pouvoir conduire une investigation sem-


blable, plusieurs conditions difficiles à réunir.
1° trouver une femme excisée,
2° une femme excisée parlant une langue familière à qui fait
la recherche,
3° une femme excisée assez intelligente et cultivée pour com-
prendre l'intérêt scientifique de cette recherche,
4° une femme excisée consentant par suite à révéler avec sin-
cérité sa psychosexualité et les secrets de sa vie erotique. Et c'est
pourquoi une investigatrice aura plus de chances de succès dans
218 REVUE. FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

cette recherche qu'un investigateur. On est plus en confiance entre


femmes.
On voit combien d'obstacles sont à surmonter sur la voie de
cette investigation : matériels, linguistiques, intellectuels et surtout
moraux.
Je pus cependant, dans deux autres parties de l'Afrique, qu'il
m'est impossible de préciser pour des raisons de discrétion faciles
à comprendre, trouver deux femmes remplissant les conditions
précitées.

Cas 2. — Mme A. a quarante ans. Mariée depuis huit ans, elle


est mère de trois enfants, un fils et deux filles.
Elle a été excisée à six ans. C'est dans un village qu'eut lieu
l'opération. L'opératrice était une sorte de sorcière, une diseuse
de bonne aventure dans les villages. Elle se rappelle l'opération.
La souffrance en fut intense. Ses quatre soeurs, toutes ses aînées,
ont aussi été excisées. Elles sont toutes également mariées. Mme A.
me dit que ses enfants à elle, deux filles de cinq et trois ans, ne
seront pas excisées ! La coutume, depuis vingt ans, tend à se per-
dre dans les classes cultivées. ;

Mme A. pense que l'excision aurait pour but de diminuer la


sexualité des femmes dans les climats chauds. Mais que cela n'y
parvient pas !
A une deuxième entrevue, Mme A. interrogée sur ses réponses
voluptueuses, me dit être parfaitement normale dans l'acte sexuel.
Elle se déclare satisfaite chaque fois. Mais il lui a fallu le temps
de l'accoutumance. D'ailleurs, au début de son mariage, pendant
environ trois semaines, son mari fut impuissant. Il alla alors
consulter un médecin, qui prétendit que c'était parce que jusque
là il avait été trop sage. Le médecin lui dit de conseiller à sa jeune
femme de l'aider. Elle le fit, et le soir-même fut déflorée. Elle
saigna et souffrit beaucoup, et dut aller consulter un médecin.
Elle dut par suite rester huit jours intacte. Au bout de ces huit
jours, reprise des rapports. Le mari souffrait alors d'éjaculation
précoce. L'acte, avec l'habitude, dit-elle, s'allongea, et au bout de
trois mois environ elle-même atteignit à l'orgasme. Elle a besoin
que ce soit plus fort vers la fin.
Mme A. a été réglée à quatorze ans. Elle se souvient de s'être
masturbée dans l'enfance (indépendamment de l'excision) et ensuite
NOTES SUR L'EXCISION 219

d'avoir recommencé à se masturber à partir de vingt ans. La mas-


turbation était manuelle, externe, sans élection du site clitoridien.
Sa mère, dans son enfance, pourchassait sa masturbation.
Mais la petite fille n'y renonça pas pour cela !
Mme A. est très maternelle et vit sans cesse entourée de ses
enfants.
Elle poursuit à son tour la masturbation chez ses petites filles.
Elle croit que, dans l'enfance, c'est dangereux pour la santé. Je la
rassure. Son petit garçon, lui, est déjà dans la période de latence.
Mme A., appartient évidemment à un type mixte clitorido-
vaginal. Elle se masturba sur un mode externe dans l'enfance et
avant son mariage, et cette masturbation précoce et obstinée ne
l'empêcha pas, plus tard dans le coït, de s'avérer vaginale, parfai-
tement adaptée à l'acte sexuel normal.

Cas 3. — Mme B, que je pus voir longuement deux fois, est


âgée de trente ans, et fort intelligente.
Son père était un bourgeois citadin, sa mère une fille du
peuple. Elle perdit de bonne heure son père, et, vers ses onze ans,
malgré la résistance de ses oncles paternels, sa mère et sa tante
maternelle décidèrent de la faire exciser. Car sans cela, disait-on,
lors d'un accouchement, le clitoris grossit démesurément et cela
dégoûterait un mari !

A sa naissance, on avait traité, comme il est de coutume, son


clitoris avec de l'alcool très fort, soi-disant pour l'empêcher de
grossir, un gros clitoris étant considéré comme une chose laide,
et, de plus, le signe d'un appétit sexuel excessif. Elle avait, soit
pour cela, soit plutôt par constitution, un clitoris très petit. La
femme qui l'a excisée était une horrible femme noire, d'Afrique
centrale. Comme le clitoris était si petit, l'opératrice en enleva plus
qu'il ne convenait. Mme B. ne sait pas si les petites lèvres furent
intéressées. Toujours est-il qu'elle souffrit d'une hémorragie et
d'une infection de la plaie, avec fièvre. Elle dut garder des semaines
le lit. Elle a conservé de l'opération un souvenir d'horreur. Elle
se souvient de sa rancoeur contre sa mère, pour l'avoir livrée à
l'opératrice. Elle lui en voulait comme de l'avoir privée de quelque
chose de précieux, comme d'un injuste et obscur dommage qu'on
lui aurait fait subir. Elle a été réglée à douze ans, après avoir été
220 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

excisée. Elle n'a pas souffert, ne s'est pas effrayée à la vue du sang.
Elle ne se rappelle pas s'être jamais masturbée clitoridienne-
ment, ni dans l'enfance ni plus tard, ni avant ni après, sa « circon-
cision ». Elle se rappelle seulement un imprécis onanisme anal,
qui lui procurait à peu près le plaisir qu'on a à se frotter lorsqu'un
endroit vous démange, et qu'elle pratiqua surtout après son exci-
sion.
Elle s'est mariée voici trois ans. Elle a très peu saigné lors
de sa défloration. Au bout de trois mois, elle atteignit à l'orgasme
dans l'acte normal, mais elle est toujours restée très lente et
n'atteint en général à l'orgasme qu'une fois sur trois. L'acte pour
elle a toujours besoin d'être long. Plutôt vingt minutes à une demi-
heure que cinq minutes, mais elle n'a jamais regardé la montre !

La sensibilité érogène lui est demeurée sur la cicatrice clitori-


dienne. Si elle est chatouillée à cet endroit par l'homme, elle en
éprouve du plaisir, mais comme local, à fleur de peau, bien que
pouvant aller jusqu'à l'orgasme final. Mais l'ensemble de l'être
reste en dehors, et elle attribue cette incomplétude à sa mutilation.
Par contre, vaginalement, dans le coït, avec le pénis, elle
éprouve des satisfactions pleines. Quand elle peut arriver jusqu'à
l'orgasme, elle est tout à fait heureuse après ; sinon, elle reste de
mauvaise humeur, ne pouvant plus avoir de plaisir 'après que
l'homme a achevé sa jouissance, ni par lui ni seule.
Si, pendant le coït, son mari lui touche le clitoris ou plutôt
la cicatrice de celui-ci, cela gêne l'évolution de sa volupté.
Elle préfère la position normale (decubitus dorsal) ou bien
couchée sur l'homme. La position assise, chevauchant l'homme, ne
lui procure aucun plaisir. Elle a lu le livre de Van de Velde (Le
mariage parfait) et a essayé ce qu'il préconise.
On voit que Mme B. doit appartenir constitutionnellement au
type cloacal (onanisme anal dans l'enfance) avec faible appoint
phallique, clitoridien. D'où le peu de trouble apporté, dans ses
possibilités érotiques, par la mutilation de l'excision, qui n'atteint
donc par la zone interne vaginale.

Ce cas semble à rapprocher de celui d'une Européenne non


excisée que j'ai pu observer.
NOTES SUR L'EXCISION 221

Cette femme, mariée à dix-huit ans, resta totalement frigide


avec son mari. Au bout de peu d'années elle divorça et se remaria.
Avec ce second mari, elle demeura longtemps tout aussi frigide,
puis un beau jour, tout-à-coup, atteignit à l'orgasme, exclusivement
vaginal. Le clitoris chez elle restait absolument insensible. Telle
elle demeura jusque vers trente ans. La sensibilité clitoridienne
lui revint un jour aussi tout-à-coup. Mais jamais par le clitoris elle
ne put éprouver de satisfaction voluptueuse pleine. Parce qu'elle
était de type surtout vaginal et que dans ce cas tel est toujours
le tableau clinique.
Mais n'étant pas excisée, cette femme ne pouvait accuser de
cette carence clitoridienne la mutilation sanglante du clitoris, ce
qu'elle eût pu faire si elle l'eût été.

On connaît la théorie freudienne du transfert de la sensibilité


érogène des filles du clitoris au vagin. D'après Freud, toutes les
petites filles se masturberaient clitoridiennement, leur sensualité se
manifesterait alors sur le mode mâle. A la puberté seulement la
sensibilité des filles, quittant le clitoris, se transférerait au vagin.
Le plus ou moins de succès de ce transfert conditionnerait l'adap-
tation ultérieure plus ou moins réussie des femmes à leur fonction
érotique dans le coït. Des troubles dans cette évolution peuvent se
produire. La frigidité féminine n'est le plus souvent qu'une anes-
thésie vaginale, le clitoris ayant indûment conservé, à lui seul,
tout l'investissement libidinal infantile.
L'absolu de cette théorie a été depuis contesté par diverses
élèves-femmes de Freud, dont Karen Horney, Ruth Mack Bruns-
wick, Mélanie Klein. D'après ces auteurs, on rencontrerait des
cas de masturbation vaginale chez des petites filles. Cependant
Freud croyait que c'étaient là des masturbations anales attribuées
plus tard rétrospectivement au vagin, lequel d'après lui n'est
pas découvert dans l'enfance mais seulement lorsque commence à
y passer le sang des menstrues.
Au contraire, d'après Mélanie Klein et aussi Ernest Jones, le
vagin serait pressenti de bonne heure par l'enfant, et l'investisse-
ment libidinal du clitoris serait dû, plutôt qu'à un infantilisme
persistant des zones érogènes, à une réaction contre le vagin. Ce
serait un mécanisme de défense contre l'angoisse de la fonction
222 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

femelle, avec la crainte qu'elle comporte de l'effraction en talion


du corps de la petite fille par la mère, que l'enfant désira en son
temps éventrer pour conquérir les trésors imaginés à l'intérieur de
son corps. Ce mécanisme réactionnel est ainsi pensé par ces auteurs
comme étant d'essence psychogène et mis en action secondairement.
Je crois pour ma part, dans les cas de clitoridisme persistant
chez la femme,, à une détermination bien plus primitive et consti-
tutionnelle. Tous les vivants, tous les humains sont bisexuels. Les
zones érogènes humaines reflètent la psychosexualité particulière
à chaque individu. Le phallique actif exprime le mâle ; le cloacal
passif le femelle. L'angoisse de la pénétration joue certes son rôle
dans le refus par la femme de sa fonction érotique vaginale. Mais
ce « complexe de perforation » de la femelle, comme je l'ai appelé
dans un essai consacré à ce sujet, est l'expression même du
complexe de virilité de la fille et. de la femme. La sexualité virile
est donc d'orientation centrifuge, convexe. La sexualité féminine
est d'orientation centripète, concave. Mais il se trouve que la répu-
gnance vitale qu'opposent tous les vivants, de l'amibe à l'éléphant,
à la pénétration, à la blessure de leur substance, vient ici favo-
riser, de ce point de vue vital, le mâle. Ce n'est pas pour rien que
les enfants hurlent quand le médecin leur enfonce dans la bouche,
une cuiller pour regarder leur gorge ou quand on leur impose la
pénétration anale d'une canule. La sexualité féminine, d'ailleurs,
comporte de fait plus de dangers vitaux que la sexualité mâle.
Hormis la castration à laquelle les organes génitaux externes de
l'homme sont plus exposés que les organes génitaux internes de
la femme, et les maladies vénériennes qui menacent les deux sexes,
la femme est autrement mise en péril que l'homme par sa sexualité.
Les dangers réels de la grossesse et de l'accouchement n'ont pas
leur pendant chez l'homme, sans parler de la souffrance accompa-
gnant la plupart des fonctions sexuelles de la femme, menstruation,
défloration, enfantement.
Aussi n'est-il pas surprenant que son complexe de virilité soit
plus aisément accepté par la femme que son complexe de féminité
par l'homme. L'engramme psychosexuel convexe et phallique de
la libido est en général mieux toléré chez la femme
que l'engramme psychosexuel concave et cloacal de la

(1) Marie BONAPARTE.Vues paléobiologique et biopsychiques, Revue française


de psychanalyse, Paris 1937. Communication faite au 14e Congrès international de
Psychanalyse à Marienbad, 1935.
NOTES SUR L'EXCISION 223

libido chez l'homme. La plupart des hommes très virils répu-


gnent, non seulement aux clystères et aux suppositoires, mais
jusqu'à la prise de leur température anale lorsqu'ils ont la fièvre.
Il faut au contraire, pour qu'une femme possède pleinement
sa fonction erotique femelle, que l'érotisation de ses zones internes
soit telle qu'elle neutralise et surpasse l'angoisse vitale éveillée par
la peur de la pénétration.

Les deux types féminins que l'on rencontre chez la femme


adulte, le cloacal-vaginal et le phallique-clitoridien, peuvent-ils se
révéler, dès les premières années de la vie, par des modes différents
1

de masturbation, l'un de tendance externe, l'autre d'orientation


interne ? Et si des cas de masturbation interne peuvent être cons-
tatés ou inférés dans l'enfance, jusqu'à quel point et avec quelle
fréquence cette masturbation se rencontre-t-elle, et, dans chacun
de ces cas, l'onanisme est-il anal ou vaginal ? Toujours semble-
t-il que la masturbation simplement anale, chez une petite fille,
telle celle pratiquée par Mme B., notre cas 3, doit elle-même suffire
à faire présager une sensibilité vaginale à l'âge adulte, le vagin,
comme le dit si bien Lou Andreas Salomé, n'étant qu'une annexe
louée à l'anus, tous deux dérivant du cloaque concave originel.
La masturbation vaginale infantile existe-t-elle vraiment ? La
barrière naturelle de l'hymen s'y oppose-t-elle plus ou moins selon
les cas ? Un hymen très résistant est-il un stigmate mâle ? (Mme A.,
notre cas 2, souffrit beaucoup à sa défloration, mais fut cependant
vaginale !) Et parmi les femmes vaginales, en est-il qui se soient
elles-mêmes déflorées dans l'enfance et pas seulement, comme il
arrive parfois, à l'adolescence, avec des carottés ou des bougies ?
En tous cas je ne crois pas, contrairement à ce qu'on en pense
ailleurs, qu'une masturbation clitoridienne prénuptiale, chez la
jeune fille conditionne une. anesthésie vaginale ultérieure dans le
coït. La masturbation clitoridienne persistante et exclusive est bien
plutôt conditionnée que conditionnante, effet plutôt que cause. Car
elle apparaît comme l'expression moins d'un infantilisme attardé
de la sexualité, que d'une part de virilité accentuée dans la cons-
titution de la femme. Le clitoridisme durable et exclusif chez une
femme est bien plutôt l'expression de quelque chose en plus, eu
trop, que de quelque chose en moins dans sa constitution bisexuelle.

PSYCHANALYSE 15
224 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Le mâle, comme le pense sans doute justement Maranon (1), sem-


ble donc être un progrès sur le femelle ; la femme, chez qui tout
est plus petit que chez l'homme, serait un homme inhibé, arrêté
dans son évolution par l'adjonction, l'excroissance des annexes
femelles.
Par suite, une femme est-elle constitutionnellement d'un type
mixte vagino-clitoridien, telle Mme A., notre cas 2, elle aura eu
beau se masturber sur le mode externe avant le mariage,. elle ne
deviendra pas une clitoridienne, une « externe » exclusive, mais
sa cloacalité, sa vaginalité, s'éveillera dûment quand elle sera sou-
mise au coït.
Ce type mixte, cloacal et phallique à la fois, semble être d'ail-
leurs le plus fréquent parmi les femmes.

Il est deux types de frigidité chez la femme : la totale et la


partielle qui respecte comme zone érogène le seul clitoris.
La première frigidité, qui frappe d'anesthésie le vagin avec
le clitoris, est d'essence hystérique, c'est une inhibition psychogène
névrotique. Elle peut céder d'un seul coup, sous l'influence de la
vie, d'un partenaire sexuel nouveau, d'une psychanalyse réussie, et
ce qui apparaît alors au-dessous est d'ordinaire une fonction eroti-
que normale de type féminin, vaginal. Tel fut le cas de l'Euro-
péenne dont j'ai rapporté succinctement le cas. Ce qui n'est pas
pour surprendre, la féminité et l'hystérie étant proche apparentées;
une certaine fragilité, labilité de la libido est nécessaire à une
inhibition aussi totale, fragilité, labilité de nature femelle et non
mâle. Une telle inhibition a pu être causée par des interdictions
brutales de la sexualité dans l'enfance, masturbation ou jeux
sexuels avec des partenaires, elle fut d'essence morale, psychogène
et des causations tout aussi psychiques la peuvent lever. Le pronos-
tic de la frigidité totale chez la femme est en général favorable.
Il en est autrement des cas de frigidité partielle de type clito-
ridien. Ceux-ci sont presque toujours basés sur une bisexualité
constitutionnelle, biologique, réfractaire aux influences psychiques

(1) La evolucion de la sexualidad y los estadods intersexuales, Madrid, Morala,


1930. L'évolution do la sexualité et les étals intersexuels, trad. du Dr SANDURCO
D'ARELLANO, Paris, Gallimard, 1931.
NOTES SUR L'EXCISION 225

plus ou moins tardives. La libido trouvant là une issue, tend à


passer et repasser par ce chemin frayé, ainsi qu'il arrive dans les
diverses perversions où elle trouve, par des voies détournées, pour-
tant une satisfaction pleine. Et la femme de type clitoridien reste
inconsciemment fïère de sa virilité, malgré la souffrance consciente,
répétée et souvent intense de l'insatisfaction dans le coït normal,
qu'elle ressent comme une infirmité. On peut voir, dans les cas
extrêmes, la répugnance à la pénétration atteindre à ce point : le
clitoris, par ailleurs si sensible, peut être frappé d'anesthésie si une
pénétration vaginale accompagne son excitation, et quelle que soit
la position à laquelle consente l'homme. Une intervention chirur-
gicale; telle l'opération Halban-Narjani rapprochant le clitoris tout
près de l'entrée du vagin, ne change elle-même pas grand'chose
dans ces cas extrêmes à l'anesthésie sexuelle dans le coït due à
une telle répugnance à la pénétration.
Il ne faudrait pourtant pas penser que ces femmes-là, répu-
gnant à la pénétration, soient pour cela fatalement homosexuelles.
Le choix de l'objet et les positions de la libido sont des faits indé-
pendants. Les clitoridiennes exclusives sont souvent très hétéro-
sexuelles ; adoratrices du phallus, elles ne pourraient aimer un
être en étant dépourvu. Elles désirent l'homme, le recherchant
même avec l'activité de leur propre virile nature, mais elles mani-
festent dans le coït ce qu'on pourrait appeler une inconsciente
« psychologie d'avaleur de sabres ». C'est comme si chaque fois
elles proclamaient : « Voyez, je l'aime tant, mon aimé, que je
m'expose pour lui au redoutable danger de la pénétration Mais !

ça ne me fait rien Je ne sens rien Je reste intacte ! »


! !

Et ces femmes, bien que recherchant l'homme, répugnent


aussi souvent plus ou moins à la maternité.

Peut-on supprimer le clitoridisme excessif des femmes en leur


coupant le clitoris ? Le cas 1 que nous avons rapporté, celui de
la femme de Leipzig, semble répondre négativement à cette ques-
tion. Mais on pourrait objecter que ce cas était un cas d'exception
par l'intensité de la poussée masturbatoire et que, de plus, vu
l'âge tardif où la clitoridectomie fut pratiquée, les engrammes
nerveux étaient fixés et ne pouvaient plus être modifiés. Tel est
donc le cas chez les eunuques tardivement châtrés. Cependant les
226 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

témoignages, rapportés au début de cet essai, du professeur Pinard


et d'autres auteurs, tendent tous à infirmer la possibilité d'inhiber
la masturbation des petites filles en leur coupant le clitoris, ainsi
qu'on le tenta un temps en Europe. Et le cas de Mme A. notre cas 2,
excisée à six ans, parle dans le même sens, cette femme ayant
pratiqué la masturbation de type externe sinon exclusivement cli-
toridien après son excision. Ce qui ne l'empêcha pas, comme nous
l'avons déjà indiqué, de manifester, lors de son mariage assez tar-
dif, une sensibilité vaginale normale que sa constitution tenait en
réserve et prête à s'éveiller dans l'acte sexuel normal.
Je crois que les mutilations sexuelles rituelles imposées aux
femmes d'Afrique, depuis un temps immémorial, puisque les
momies sont excisées — Cléopâtre elle-même devait l'être ! —
constituent l'exact pendant physique des intimidations psychiques
imposées dans l'enfance à la sexualité des petites filles de races
européennes. Et je pense qu'elles comportent, du point de vue de
la sexualité ultérieure de la femme, les mêmes résultats.
Avec l'introjection progressive des personnes d'autorité entou-
rant L'enfant, avec le renforcement concomitant du surmoi ou
conscience morale, moins de coercition physique apparaît néces-
saire qu'aux temps plus primitifs de l'humanité où les instincts
archaïques sont plus forts et plus difficiles à courber. Les mêmes
résultats qu'autrefois par la violence physique sont alors obtenus
par l'intimidation psychique. Notre code pénal ne comporte plus
les tortures d'autrefois, ou que l'on rencontre encore aux tribus
primitives. Et l'intimidation de la sexualité juvénile suit la même
loi de décroissance en ce qui concerne la brutalité de la répression
que le code pénal.
Mais si les mutilations agissent sur la psychosexualité, en
l'intimidant plus ou moins suivant sa force originelle, elles ne
semblent pas plus capables que les intimidations imposées à nos
enfants de la faire changer d'orientation. L'orientation semble
donnée à partir de centres nerveux constitutionnellement plus ou
moins bisexuels, cela quoi qu'il arrive à partir du dehors.
Parmi les femmes excisées, les clitoridiennes à libido forte-
ment d'orientation mâle convexe doivent garder la même érotisa-
tion de la cicatrice clitoridienne, telle la femme de Leipzig (cas 1).
Les vaginales ne sont bien entendu pas touchées dans leurs possi-
bilités orgastiques par l'excision du clitoris. Les femmes de type
mixte, vagino-clitoridien, les plus fréquentes, gardent leurs deux
NOTES SUR L'EXCISION 227

zones, telles mes deux cas 2 et 3. En serait-il, parmi celles-ci, de


type assez indécis pour que l'excision du clitoris pût concourir à
intérioriser la zone érogène, à renforcer dans quelque mesure la
sensibilité vaginale interne ? Freud, comme je lui exposais mes
objections à la thèse de Félix Bryk, m'exprima un jour cette opi-
nion modérée. Mais je crois pourtant que l'intimidation physique
de la sexualité des filles par la sanglante excision ne doit pas davan-
tage atteindre au but de les féminiser, de les vaginaliser, que l'inti-
midation psychique de la masturbation clitoridienne des petites
filles d'Europe. La proportion des clitoridiennes parmi les Euro-
péennes ou Américaines est assez élevée, même parmi les filles que
l'on terrifia dans l'enfance au sujet de la masturbation par des
menaces variées, pour qu'on puisse douter du succès dans ce sens
de l'excision sanglante.
Je sais qu'on l'a prétendu : le clitoridisme excessif chez les
Européennes ou Américaines serait dû à l'influence perturbatrice
de la civilisation qui tendrait à efféminer les hommes comme à
masculiniser les femmes, à atténuer, en deux mots, la différence
entre les sexes (1). D'après cette thèse, les femmes sauvages
devraient être autrement normales Certes, des statistiques sur
!

ce très difficile objet d'investigation, la psychosexualité mystérieuse


de la femme, n'ont pu être établies. Mais la croyance à la normalité
absolue de la femme primitive doit être un rejeton de l'illusion à
la Rousseau sur l'homme parfait à l'état de nature mais gâté, cor-
rompu par la civilisation — utopie d'ailleurs ressuscitée en grande
partie de notre temps par les communistes dans leurs attaques
contre la société cause de tous les maux Les ethnographes qui
!

ont porté attention à ce sujet, tel Géza Roheim, ont trouvé bien
des cas de clitoridisme chez les femmes primitives. En douter ce
serait d'ailleurs douter de la biologique bisexualité humaine.
Cependant, parmi les femmes d'Afrique appartenant aux deux
derniers types, le vaginal et le mixte, il en doit être aussi dont la
libido, en ceci pareille à celle de certaines Européennes, n'est pas
assez solide pour résister à l'intimidation, dans ce cas à l'intimi-
dation physique, sanglante, de l'excision. Ces femmes-là. doivent
alors perdre toute posibilité de satisfaction érotique. Bien que je
n'en aie pas rencontré, il doit y avoir, parmi les femmes d'Afrique,

(1) MARANON a avancé le contraire et exprimé l'espoir que dans les races
cultivées, grâce à un progrès continu, les hommes et les femmes deviennent de moins
en moins bisexuels ! ou intersexuels !
228 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

comme parmi les Européennes, certaines femmes totalement fri-


gides, et ces cas de frigidité totale doivent être susceptibles d'être
modifiés par les influences de la vie, étant comparables au cas de
l'Européenne que j'ai rapporté parallèlement à mon cas 3.
Retrouverions-nous, parmi les femmes excisées, du point de
vue biologique plus étroit de la fonction érotique, les trois grandes
classes de femmes que Freud a si bien distinguées et décrites du
point de vue plus général de la psychosexualité totale de la femme?

Freud, dans l'un de ses derniers essais (1), a en effet classé


les femmes en trois grandes catégories, suivant leur réaction à la
découverte infantile de la différence entre les sexes et à l'envie
du pénis qui s'ensuit : les revendicatrices, les acceptatrices et les
renonciatrices.
Les revendicatrices, ayant vu le pénis du garçon, et le dési-
rant, le revendiquent au point de pouvoir inconsciemment s'ima-
giner l'avoir. Elles surinvestissent leur clitoris, et tendent à assu-
mer toutes les attitudes viriles, psychiques et sociales, dans la vie.
Ici seraient à distinguer, comme l'a fait Abraham, deux sous-types :
celui de la vengeance (Rachetypus) et celui du désir (Wunschty-
pus). Dans ce dernier cas, l'illusion de pourtant posséder le pénis
peut nier la réalité au point de ne plus avoir besoin de s'en venger.
Les acceptatrices constituent les femmes adaptées à leur fonc-
tion biologique comme à leur rôle social. Elles ont dûment rem-
placé le désir du pénis par celui de l'enfant, et accepté la substi-
tution, à la zone phallique mâle, de la zone vaginale femelle par
où l'homme et l'enfant passeront. L'érotisation de la pénétration
s'accomplit dans ce cas, la femme a distingué entre pénétration-
blessure pour donner douleur et mort et pénétration-caresse pour
donner volupté et vie. Un harmonieux type mixte vagino-clitoridien
est fréquent dans ce groupe.
Les renonciatrices, enfin, sont des femmes que la découverte
de la différence entre les sexes a abattues, découragées, rebutées
au point qu'elles préfèrent renoncer à exercer leur sexualité. Elles

(1) « Uber die weibliche Sexualitât. " Internationale Zeitschrift für Psycho-
analyse, 1931.
NOTES SUR L'EXCISION 229

abandonnent la rivalité avec le mâle dans ces conditions biologi-


ques de désavantage. Les frigides totales qui ont pourtant accepté
l'homme appartiennent au groupe des acceptatrices, mais inhibées
temporairement. Les vraies renonciatrices renoncent vraiment à
tenter l'embrassement du mâle tout en ne cherchant pas à rivaliser
avec lui dans son domaine. Elles fourniront plutôt ces armées de
vieilles filles adonnées à des fonctions sociales féminines, de mater-
nité substituée : nurses, infirmières, institutrices, assistantes socia-
les, souvent plus ou moins désexualisées, sorte de pendant au genre
humain de la gent ouvrière chez les abeilles et les fourmis. On
doit les rencontrer bien plus rarement que parmi nous dans les
sociétés primitives, où la femme peut moins aisément se dérober
à son rôle de reproductrice,

Il reste ici à souligner que les diverses réactions des filles à


la découverte de la différence entre les sexes doivent, primordiale-
ment, être déterminées par la constitution plus ou moins bisexuelle
et plus bu moins libidinale du sujet, sans préjuger d'un certain
appoint psychique issu des événements de l'enfance. De même tout
enfant, quand il peut observer le coït des adultes, réagit à cette
« scène primitive » en mâle ou en femelle, en s'identifiant plus
ou moins à l'homme actif ou à la femme passive, suivant le degré
plus ou moins viril ou féminin de sa propre constitution. La même
loi doit s'appliquer à la découverte de la différence entre les sexes.

Ce sont d'ordinaire les sociétés primitives de structure patriar-


cale qui imposent à leurs enfants les mutilations sexuelles rituelles.
Il semble que ce soient les « pères », les anciens des tribus, succes-
seurs du père de la Horde préhistorique, qui aient cherché par là
à intimider la sexualité de leurs enfants, des fils leurs rivaux, des
filles leurs compagnes.
Mais jusqu'à quel point les pères de la tribu — qui d'ailleurs
délèguent auprès des filles, pour l'exécution des mutilations, de
vieilles femmes, lesquelles doivent être ravies de se venger de leur
vieillesse sur la jeunesse à faire souffrir ! — jusqu'à quel point
un désir de surféminiser les filles s'adjoint-il ici, dans le rite de
l'excision, à l'intention d'intimider leur sexualité ?
230 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Qu'un tel désir soit présent, comme Félix Bryk le supposait,


voilà qui n'est pas impossible. Il semble en effet être deux sortes
d'hommes, qui se rencontrent dans toutes les sociétés, des plus
primitives aux plus civilisées. On les pourrait appeler les ennemis
ou les amis du clitoris.
Quand les Musulmans d'Egypte crient, comme la suprême
injure, aux Européennes : « Mère de clitoris » ! ils expriment la
première de ces attitudes. Félix Bryk aussi rapporte que les hom-
mes Nandis parlent avec une répugnance profonde de « ce qui
pend » entre les jambes de la femme — faisant allusion au clitoris,
et on a lu ce que Mme B. rapportait du dégoût qui saisirait un
mari si, comme on le craignait, le clitoris de sa compagne grossis-
sait après un accouchement !

Les hommes très virils semblent en effet répugner à tout ce


qui n'est pas féminin dans la femme, et cette attitude se rencontre
aussi chez nombre d'Européens.
Par contre, il est des hommes plus bisexuels, plus féminoïdes
eux-mêmes, qui recherchent dans la femme comme lé complément
manquant de leur propre virilité. Restés fixés dans l'inconscient
à la « mère phallique » de leur imagination infantile, ils consti-
tuent ce qu'on pourrait appeler la classe des amis du clitoris. Ces
hommes-là prennent plaisir au minuscule pénis de la femme, ils
aiment à jouer avec et j'ai même eu connaissance d'un cas extrême
où l'homme, un Européen, retournant le rapport normal des sexes,
éprouvait un grand plaisir à introduire le clitoris de sa compagne
dans son propre méat uréthral !

C'est dans ce groupe des fervents de la mère phallique que


doivent se ranger les hommes de ces tribus d'Afrique qui, à l'in-
verse de celles pratiquant l'excision, se complaisent, tels les Bapedi
du nord du Transvaal, à l'élongation des nymphes chez les filles,
qui alors simulent un. pénis.
Cependant ces diverses pratiques ne semblent satisfaire que
l'imagination de ceux qui les imposent aux filles. Les filles n'en
sont pour cela sans doute pas beaucoup changées quant à leur
constitution plus ou moins bisexuelle native, à laquelle les influen-
ces extérieures ne peuvent apporter que de légères variations.
Les nymphes d'es femmes Bantous atteignissent-elles à un
quart de mètre de longueur, elles ne sont pourtant pas un pénis,
et il ne suffit pas de couper le clitoris à une femme pour intério-
riser sa sexualité, ainsi que nous l'avait montré notre cas de Leipzig
NOTES SUR L'EXCISION 231

et même Mme B., notre cas 3, où la masturbation externe ne fut


pas abandonnée en dépit de l'excision.

Sur l'exemple des femmes d'Europe soumises à une intimi-


dation sexuelle psychique dès l'enfance aussi bien que sur celui
des femmes d'Afrique exposées à une intimidation sexuelle phy-
sique de par les mutilations rituelles, il semble que la sexualité
des femmes soit réfractaire à changer son orientation individuelle
naturelle, plus ou moins constitutionnellement bisexuelle suivant
les cas.
Les influences éducatives peuvent être très puissantes dans le
sens de l'inhibition morale: j'ai connu une petite fille chez qui
une répression excessive de la masturbation infantile (on lui atta-
chait chaque nuit pendant des mois et des mois cruellement les
bras aux barreaux de son lit) conditionna une véritable catastrophe
de la sexualité, une frigidité totale si tenace que rien, ni de nou-
velles amours, ni même une psychanalyse, ne parvint à la lever.
Mais le degré de virilité erotique d'une femme ne semble pas
aussi aisément modifiable. Que l'on interdise, sous les pires mena-
ces, à une fille la masturbation clitoridienne infantile, ou qu'on
lui coupe même le clitoris, on ne saurait changer par là son degré
de bisexualité constitutionnelle.
Dans le conflit entre la morale sociale et l'instinct humain, l'édu-
cation et la rééducation s'avèrent souvent très puissantes. Dans le
conflit, à l'intérieur de l'instinct, entre le mâle et le femelle
en chacun de nous, la puissance de l'éducation et de la
rééducation restent assez minimes. Ici la nature garde le dernier
mot.
Le Cap, 1942.
La Problématique
du Psycho-somatisme
par
Georges PARCHEMINEY

Depuis quelques années, un mouvement nouveau s'impose au


monde scientifique sous le terme de médecine psycho-somatique.
Créé en Amérique par Mme Dunbar et son école, il a récemment
été l'objet, en France, d'un brillant patronage à la Clinique de
la Faculté.
e Mme Dunbar donne la définition suivante de ce terme de méde-
cine psycho-somatique : « C'est la partie de la médecine qui a trait
à une recherche des mécanismes émotionnels et physiques impli-
qués dans les processus" morbides chez chaque malade, en mettant
l'accent sur l'influence que chacun des deux facteurs exerce sur
l'autre, et l'individuel sur l'ensemble. »
Cette définition nous indique que l'objet de l'étude sera l'ap-
profondissement de ce qu'on range couramment sous le terme
d'émotion.
En effet, dans le travail de Dunbar paru en 1938, Emotions
and Bodily Changes, l'auteur précise bien sa position scientifique :
« Nous savons; dit-elle, que des altérations corporelles peuvent être
déterminées par des stimuli mentaux, par des émotions, aussi effec-
tivement que par des toxines et des bactéries, et que les modifica-
tions physiologiques qui accompagnent l'émotion peuvent troubler
la fonction d'un organe du corps. »
Nous voyons se dessiner la pensée de l'auteur et si Dunbar
s'appuis sur les travaux de Pavlov et de Camion pour expliquer
la physiologie de l'émotion, il demande à la psychologie, et singu-
lièrement à la psychanalyse, l'approfondissement du contenu
psychologique de l'émotion, retrouvant ici les acquisitions de la
psychogenèse et des conflits psychiques. L'importance de ces
conflits y est soulignée, et Mme Dunbar reprend à son compte un
texte de Freud : « Des conflits exclus du conscient peuvent créer
234 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

une tension permanente qui peut occasionner un trouble durable


ou temporaire sur les fonctions organiques. »
Nous n'avons pas l'intention d'insister sur les travaux de
Mme Dunbar, et nous remarquerons seulement que l'auteur ne prend
pas de position philosophique du point de vue de la recherche et
de la méthode. A la lecture des textes, on peut considérer que
l'auteur s'en tient implicitement au dualisme classique. Nous trou-
vons toujours l'idée de la division en sphère psychique et physique,
de l'interréaction du physique et du moral ; cependant, à un autre
moment, Mme Dunbar s'exprime ainsi : « Les phénomènes psycho-
logiques et somatiques prennent place dans le même système
biologique et sont probablement deux aspects du même processus. »
Mais l'auteur ne pousse pas du point de vue théorique l'appro-
fondissement de cette hypothèse, et son oeuvre est avant tout diri-
gée dans le sens clinique.
Nous rappellerons que, récemment, le Dr Nacht a donné de
l'oeuvre de Mme Dunbar et des nouvelles perspectives qui s'offrent
à la recherche un exposé particulièrement clair, en insistant bien
sur le fait que la notion de dualisme cartésien doit être abandonnée
comme point de départ de toute investigation scientifique.
Dans ce travail, consacré uniquement à de pures spéculations
et à des hypothèses, je tenterai de mettre en relief trois points :
Tout d'abord, d'indiquer, après de nombreux auteurs, que
toute compréhension d'une médecine psycho-somatique se relie à
une position philosophique a priori, plus ou moins explicitée.
D'autre part, de restituer à l'oeuvre de Freud et de son école
la part prépondérante et décisive dans la création de ce mouve-
ment (1) ;
Enfin, de montrer que, si l'on veut limiter cette recherche à
l'étude des réactions morbides psycho-somatiques, la médecine
psycho-somatique n'existe pas. Elle n'est qu'une section, artificiel-
lement isolée, d'une conception anthropologique de la médecine,
d'une vision plus synthétique de toute l'existence humaine ; et là
encore, comme l'a bien indiqué W. Riese, c'est précisément l'étude
des névroses qui a conduit à une révolution de la méthode, où

(1) Les fondateurs réels de la médecine psycho-somatique, comme on le verra


au cours de cet exposé, sont des analystes dont l'oeuvre se situe entre 1920 et 1930,
et dont les travaux n'ont été que la suite logique de l'exension des notions freudiennes
concernant la théorie des névroses, et surtout l'étude de l'hystérie.
LA PROBLÉMATIQUE DU PSYCHO-SOMATISME 235

s'inscrivent les travaux principalement de Freud, Von Monakow


et Goldstein.
Tout d'abord, — et ceci constitue une position essentielle de
départ, — il convient d'abandonner une attitude de pensée philo-
sophique qui nous est commune, qui vient de notre éducation, de
notre enseignement, et qui régit sans que nous en prenions pro-
prement conscience, comme un postulat, toute la pensée médicale :
je veux signifier que nous pensons en cartésiens (sans pour cela
avoir approfondi l'oeuvre de ce philosophe). C'est un fait que toute
la pensée scientifique du XIXe siècle, et spécialement dans le
domaine médical, est dominée par une conception dualiste qui
nous apparaît comme une évidence a priori, dualisme qui s'accom-
mode du reste aussi bien, comme le souligne le Pr Colin de Nancy,
du point de vue métaphysique, d'une attitude matérialiste ou d'une
attitude spiritualiste.
Quoi qu'il en soit, toute la recherche, dans le domaine médical,
est dominée par cet apriorisme dualiste, et il est à peine besoin
de dire quels progrès immenses ont été réalisés en fonction de
cette doctrine implicitée.
Cela est si vrai que, aujourd'hui encore, médecine et psychia-
trie sont, pour beaucoup, des domaines séparés : certes, on parle
bien en clinique d'influence du physique sur le moral et récipro-
quement, mais sans vue doctrinale précise, et en maintenant l'in-
dépendance relative des deux champs distincts de la connaissance.
Si, dans les grandes lignes, la clinique pouvait valablement
isoler en deux groupes, organique et psychique, les manifestations
morbides, l'étude des troubles rangés sous le terme imprécis de
névroses venait mettre une ombre au tableau. Comme le faisait
remarquer W. Riese dans une remarquable étude, dans les névro-
ses, tantôt l'âme était tout et le corps rien, tantôt l'inverse, de telle
sorte qu'une orientation nouvelle s'imposait à l'esprit.
La psychanalyse, en particulier, procède d'un envisagement
snouveau des faits en ce qui concerne la théorie des névroses, et
cela devient le point de départ d'une vue anthropologique plus
générale : on ne peut comprendre une névrose, voire même un
symptôme morbide quelconque, sans l'intégrer dans une connais-
sance de l'homme dans sa totalité : la médecine psycho-somatique
naît de cette conception, mais comprise elle-même non comme une
entité isolable, non comme une entité organo-psychique qui se
suffit à elle-même, mais comme aspect d'une vue anthropologique.
236 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Si l'on veut, dans les conceptions philosophiques, chercher une


doctrine qui s'oppose au dualisme cartésien, on peut, ainsi
qu'Alexander l'a indiqué, se référer à la conception de Spinoza qui
postule un principe d'identité quand il dit : « Ordo et connexio
idearum idem est ac ordo et connexio rerum. »
Nous trouvons également chez saint Thomas d'Aquin des
pages très suggestives concernant les rapports de l'âme et du corps.
Selon l'auteur de la Somme, l'âme est l'acte d'un corps naturel,
organisé, qui a la vie en puissance.
Une substance spirituelle, ajoute-t-il, qui est unie à un corps
seulement comme cause motrice, n'exerce sur lui que l'action d'une
puissance ; mais l'âme intellectuelle est unie au corps comme forme,
et donc par son être: néanmoins elle le gouverne et le met en
mouvement par sa puissance active.
Et plus loin, il relie les opérations intellectuelles à l'affecti-
vité, et il donne de cette affectivité une théorie dynamique qui n'est
pas sans ressemblance frappante avec la conception freudienne
quand il ramène l'affectivité sensible à deux inclinations élémen-
taires, — nous pourrions dire à deux pulsions, — qui sont l'irasci-
ble et le concupiscible.
En dehors de ces analogies, ce que nous voudrions souligner
est comment l'étude des névroses a abouti à une orientation nou-
velle des idées médicales et c'est précisément là ou le génie de
Freud, en s'attaquant à la névrose hystérique qui demeurait une
énigme insoluble pour le cartésien classique, a fait sauter les bar-
rières et a donné de nouvelles directives à la pensée. C'est ce qui
explique peut-être, si on y réfléchit, le fait que la limitation de
l'hystérie au pithiatisme constitue le bastion inexpugnable du car-
tésianisme.
On ne peut comprendre la médecine psycho-somatique sans
revenir, dans les grandes lignes, à l'évolution des idées analytiques.
Une remarque préalable s'impose : Freud, qui avait toujours
professé un dédain pour la spéculation philosophique et s'en tenait
à une position empiriste, était cependant, au début de ses travaux,
un neurologue élevé dans la plus pure tradition anatomo-patholo-
gique, donc dualiste.
Or, en affirmant que l'esprit agit sur le corps, comme corol-
laire à la notion de psychogenèse, Freud devait aboutir, ainsi que
l'a montré Dalbiez, à une solution métaphysique des rapports de
LA PROBLÉMATIQUE DU PSYCHO-SOMATISME 237
l'âme et du corps se rapprochant de celle d'Aristote : « La psyché
est le principe par lequel nous vivons, nous sentons et nous pen-
sons. » Cette conclusion serait en fait l'opposé des idées de Freud
qui s'est toujours tenu à un strict déterminisme matérialiste.
Revenons à quelques notions essentielles de psychanalyse.
Un symptôme a une expression psychique, il n'est pas le fait
d'une émotion sans contenu, il procède d'un intentionnalisme déter-
miné : ce qui a été appelé psychogenèse. Terme équivoque, car
il laisse supposer la création par l'esprit seul d'un trouble de la
personnalité, et nous reviendrons plus loin sur ce point. Quoi qu'il
en soit, nous donnons à ce symptôme une signification pathologi-
que du fait que cette intentionnalité ne correspond plus à une
volonté réfléchie et consciente ; par exemple, nous ne décrirons
pas comme un symptôme morbide le fait d'un vomissement lié à
une perception écoeurante.
Si un sujet, cependant, présente des vomissements sans cause
apparente (toute affection organique éliminée), nous parlerons de
vomissement hystérique, mais ce symptôme a une expression psy-
chique aussi claire que dans le premier cas : il est l'expression d'un
affect de dégoût non perçu par le moi du sujet. Ce qui lui donne,
à nos yeux, sa signification pathologique, c'est le fait de ne se relier
à rien d'actuel : il ne devient pathologique, pour nous, que du fait
de l'inconscience relationnelle.
Il n'est naturellement pas dans nos intentions de reprendre
l'étude de l'inconscient qu'on ne peut, cependant, limiter à des
processus- psychiques soumis au refoulement. Si l'on admet, avec
Freud et avec Young, que l'inconscient représente l'essence même
de la psyché, la conscience n'étant qu'un rejeton tardif de l'évolu-
tion psychique, on introduit ici une perspective évolutive génétique;
mais alors cette attitude génétique ne peut se limiter au psychisme,
car on ne peut la séparer du développement organique, nerveux,
de son intégration au milieu extérieur. Evolution et adaptation ne
sont que les termes d'un même processus biologique, et la signi-
fication d'une névrose, comme de tout symptôme morbide, ne peut
être envisagée en dehors de cette notion.
(Réfutons, en passant, certaines critiques où des auteurs ont
représenté l'inconscient comme un psychisme autonome, un per-
sonnage caché dans l'ombre, qui commanderait à la marionette que
serait la personne.)
Ici encore c'est un des mérites essentiels de Freud d'avoir
238 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

conçu l'intérêt de la notion d'évolution dans le genèse des névroses,


et cela en étudiant aussi bien les grandes lignes de l'évolution de
la pensée, communes à tous les êtres, qu'en mettant l'accent sur
la biographie particulière de chaque individu, de son historicité
propre dans l'évolution de sa destinée.
Au début de ses travaux, quand il s'étonnait de recourir à
la recherche du passé vécu pour comprendre le sens de l'actuel, il
ne pouvait se douter de l'importance qu'allait prendre, en psycho-
pathologie, la notion de régression psychique.
Si donc on veut aborder l'étude de l'inconscient d'un point
de vue évolutif, tout d'abord se pose la question d'un inconscient
collectif inné ou hérité, et cela soulève un problème si l'on adopte
les idées de Young qui voit par exemple dans la notion qui lui
est chère d'archétype non seulement une image originelle, préexis-
tant dans notre inconscient, mais à la fois un centre chargé
d'énergie.
Mais ce sur quoi nous voulons insister, c'est sur le fait que,
aux premiers stades de l'évolution, nous ne pouvons faire de diffé-
rence entre ce que nous appelons le psychique et l'organique. Cer-
tes, déjà Freud avait parlé, en se référant aux idées de Darwin,
de l'expression affective des émotions ; Kretschmer avait indiqué
qu'aux stades d'évolution inférieurs il n'y a pas de différence
entre l'expression volontaire et l'expression affective, mais ce qui
est essentiel, c'est de savoir que cette structuration progressive
reste toujours inscrite dans l'inconscient à l'état virtuel, certes,
mais potentiellement actif. La notion de complexe n'est qu'une
mise en évidence de cette potentialité régressive agissante, de même
que l'étude du phénomène normal qu'est le rêve nous montre la
réalité vivante d'un psychisme régressif, n'étant plus qu'une vir-
tualité potentielle dans la période vigile.
C'est ici que prend naissance une approximation plus valable
de la notion de psycho-somatisme.
En effet, si l'on veut étudier une génétique de l'être humain,
on est obligé d'envisager ce développement sous un aspect limité,
donc artificiellement isolé.
C'est ainsi que la psychologie génétique, qui a comme objet
l'évolution de la pensée de l'enfant à l'adulte, indiquera les diffé-
rentes phases que parcourt la pensée de l'enfant avant d'arriver
à la pensée logique : animisme, pensée symbolique, syncrétisme, etc.
La psychanalyse a eu comme objet l'évolution du psychisme
LA PROBLÉMATIQUE DU PSYCHO-SOMATISME 239
en fonction de l'évolution des instincts, de leur intégration dans
un psychisme de plus en plus différencié, et cela en fonction éga-
lement de l'adaptation au monde extérieur.
C'est aussi dans cette perspective génétique que se situe le
travail classique aujourd'hui de von Monakow et Mourgue, qui
reprennent dans les grandes lignes l'idée d'intégration évolutive,
en insistant d'une part sur le parallèle entre cette évolution et la
morphologie croissante de l'appareil nerveux, et d'autre part sur
une notion qui leur est propre, celle de la localisation chronogène.
Nous ne pouvons, faute de temps, insister ici; on pourrait retrouver
dans l'oeuvre de Kretschmer cette même notion d'évolution.
Un pas important dans la recherche a été effectué quand
l'évolution des tendances et du psychisme a été étudié cette fois,
non pas en parallèle avec la morphologie de l'appareil nerveux,
mais en fonction de la physiologie des fonctions viscérales.
Alexander, dans un travail du plus grand intérêt dont l'im-
portance n'a pas été suffisamment mise en relief, a montré, sous
le titre de logique des sentiments, que toutes les tendances les plus
primitives dont nous étudions les manifestations psychiques sont
en même temps des tendances inscrites dans la physiologie. Sous
le nom de syllogismes émotionnels, l'auteur indique que les tendan-
ces dynamiques réceptives, agressives ou éliminatrices, qui sont
la matrice des sentiments plus tard différenciés, qui s'expriment
dans la vie affective de l'individu et qui sont le moteur de notre
affectivité consciente, sont conditionnés en fait par des processus
.
biologiques dynamiques qui se traduisent à la fois, psychologique-
ment et physiologiquement, les deux aspects n'étant qu'un seul
et même processus.Il existerait pour cet auteur un équilibre dyna-
mique entre des quanta vectoriels d'incorporation, d'élimination ou
de rétention. C'est ainsi, par exemple, que la tendance à recevoir
et à retenir: que nous observons chez certains types caractériels est
liée et représente la même tendance inscrite physiologiquement
dans des troubles de rétention ou: de constipation. Nous verrons
plus loin que des phénoménologistes comme Merleau-Ponty ont
repris sous un angle nouveau cette hypothèseen y introduisant
une notion qui, à notre avis, n'exclut pas l'hypothèse d'Alexander.
Ce qu'il convient de retenir, c'est que dès le début de la vie,
fonctions physiologiques et manifestations affectives primaires ne
sont que l'aspect de la même tendance, et c'est le facteur dyna-
mique qui va servir de commune mesure: à ces deux manifestations.

PSYCHANALYSE 16
240 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

biologiques que nous distinguons artificiellement, et qui sont en


fait identiques. Et Schilder reprend à cet égard une hypothèse de
Goldstein en émettant l'idée que la quantité d'énergie, dont l'être
dispose est une constante ; d'autre part Baudoin note avec justesse
que notre conduite a des tendances comme notre organisme a
des fonctions.
Nous voici dès lors amenés à considérer cette hypothèse
obscure de l'énergie et à l'envisager par rapport à la théorie dyna-
mique des pulsions.
Ici encore, nous nous trouvons dans l'inconnu et le domaine
de la pure spéculation. Freud lui-même, dans sa métapsychologie,
a bien montré que la notion de pulsion représente une « grenzgebiet »,
une limite frontière en ce qui est d'une part l'activité des pulsions
que nous pouvons étudier psychologiquement et, d'autre part,
l'origine de ces pulsions qui appartient à la vie organique. Vers
la fin de sa vie, il s'exprimait avec la réserve scientifique et la
probité intellectuelle qui le caractérisent quand il disait que les pul-
sions sont en quelque sorte notre mythologie. Nous ne savons rien
de ces forces mystérieuses, et cependant nous ne pouvons pas nous
en passer.
Certains auteurs comme Schilder et Hartmann, en considérant
que l'énergie pulsionnelle est d'origine organique, ont nettement
pris position en faveur d'une psychologie biologique et rangé la
psychanalyse dans le cadre de la biologie générale.
Cependant, le problème est moins simple qu'il ne paraît, car
si nous considérons par exemple ce que Freud dit à propos de
l'instinct sexuel, principalement dans son travail « Au-delà du prin-
cipe de plaisir », nous voyons que, d'une part, il considère cet
instinct comme un facteur organique dont le terme de libido
représente l'idée de quantum d'énergie, mais que, d'autre part, il
est amené à une spéculation métaphysique, à l'idée d'un Eros pla-
tonicien qui déborde le cadre d'une pure hypothèse énergétique.
Von Monakow critique, sous le terme d'ambilogisme, la position
de Freud qui s'exprime tantôt psychologiquement, tantôt biologi-
quement. Il est certain que la pensée de Freud n'est pas toujours
très claire, par exemple quand il dit ceci : « Le ça (es) serait à
une des extrémités ouvert au somatique, prendrait en lui les besoins
instinctifs qui trouvent leur expression psychique. »
Un instinct doit avoir une représentation psychique pour
pouvoir être un fait de conscience ; mais cela indique que, pour
LA PROBLÉMATIQUE DU PSYCHO-SOMATISME 241

Freud, le physique à un certain moment subit une transformation


en psychique, et réciproquement, comme c'est pour lui le cas dans
le phénomène de la conversion hystérique.
Comme le fait observer Riese, cela indique que la faculté de
transformation de l'un dans l'autre présuppose la notion cartésienne
de l'existence séparée des deux. Nous voyons ici que l'empirisme
de Freud ne s'est pas dégagé de certaines positions philosophiques
traditionnelles auxquelles nous faisions allusion au début de cet
exposé.
L'écueil disparaît si l'on adopte avec Alexander et d'autres
élèves de Freud le principe d'identité qui nous semble une théorie
plus adéquate aux faits.
On pourrait rapprocher celle conception de celle de von Mona-
kow qui, en introduisant la notion de horme, identifie l'âme et la
vie et supprime l'opposition de l'âme et du corps. Mais ces consi-
dérations théoriques n'ajoutent rien aux hypothèses déjà exposées.
Revenons désormais à l'inconscient ; il représente d'une façon
virtuelle la somme des acquisitions, des structurations de la per-
sonnalité, des adaptations successives au milieu.
Cette adaptation au milieu ne peut s'effectuer correctement
que si l'être est en mesure d'affronter les situations vitales qui
peuvent être ressenties comme un danger et déterminer ce que
Freud appelle des fixations évolutives chargées d'angoisse, ou
Goldstein des situations de catastrophe. Que l'angoisse soit consi-
dérée, ainsi que le veut Goldstein, comme une réaction de l'être dans
sa totalité, ou que Freud cherche à classer l'angoisse dans des
réactions de danger venant de l'extérieur, ou intériorisées, cela
importe peu.
Ce qui paraît essentiel, c'est qu'une situation vitale déterminée
à une certaine étape d'une structuration qui est ressentie ou vécue
comme une situation de catastrophe a tendance à demeurer active
potentiellement dans l'inconscient, et à se manifester ultérieure-
ment par des réactions de défense, qui indiquent une certaine fixa-
tion d'une étape de l'évolution ; nous les appelons des symptômes
morbides.
Si l'on se réfère à la théorie de Jackson, nous voyons donc
que la symptômatologie de la névrose représente les signes positifs
d'un certain degré de dissolution.
Mais, allons plus loin : si cette régression réactive certains
stades, certaines structures primitives d'indifférenciation, nous
242 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

voyons donc que les lois de l'inconscient qui s'appliquent à ces


structures, ou plus exactement au psychisme inhérent à ces struc-
tures, vont faire sauter les barrières du psychique et de l'organi-
que; et qu'elles s'appliquent aussi bien aux processus psychiques
qu'aux processus physiologiques. Le secret du phénomène soma-
tique de l'hystérie, des troubles dits fonctionnels en pathologie,
voire même de certains troubles organiques, résulte de cet envi-
sagement des phénomènes.
Le principe d'identité psycho-physique se manifeste dans la
réactivation dés processus d'indifférenciation primitive.
paraît légitime de citer ici deux noms qui, à notre avis, sont
Il
à la base de ce qu'on appellera plus tard le psycho-somatisme, dont
les travaux, à notre connaissance, n'ont pas été mentionnés par les
auteurs américains.
Il y a près d'un siècle l'Allemand Carus, dans un travail « Zur
Entwicklungsgeschichte der Seele », avait émis l'idée que toute la
clef de la connaissance de la vie psychique résidait dans la région
de. l'inconscient ; il indiquait que l'âme et le corps représentaient
un tout unique et qu'on devait penser, génétiquement, aussi bien
dans le psychologique que dans le somatique.
Mais c'est au psychanalyste allemand Georges Groddeck que
nous devons, à notre avis, la conception théorique du psycho-
somatisme. Groddeck, naturellement, s'élève contre la conception
dualiste, mais il émet l'hypothèse, audacieuse à son époque, (ceci
en 1927), pour laquelle il fut traité de « verrukt », à savoir que
l'on peut appliquer les lois de l'inconscient psychologique à la
compréhension des malades organiques, et que celles-ci pouvaient
être analysées et traitées suivant la technique analytique.
Certes, une telle hypothèse, menée jusqu'à l'extrême, peut
susciter dès réserves légitimes. Mais, en ce qui nous intéresse, et
si nous faisons appel aux théories d'Alexander concernant l'iden-
tité évolutive des pulsions dans le psychisme et dans les fonctions
viscérales, nous pouvons mesurer toute la réelle valeur de l'idée de
Groddeck qui entraîne déjà une conséquence immédiate, celle de
situer dans le cadre de la psycho-pathologie toute une série de
troubles appelés communément troubles fonctionnels, qui sont sans
cesse ballotés entre un substratum organique ou un trouble physio-
logique non défini ; envisagée de ce point de vue nouveau, nous
voyons combien l'étude de l'inconscient, considéré à un stade d'in-
différenciation, nous montre la nécessité de revenir à un principe
d'unité, qui s'inscrit en quelque sorte dans l'observation clinique.
LA PROBLÉMATIQUE DU PSYCHO-SOMATISME 243

Partant de cette hypothèse, l'énigme du processus hystérique,


à savoir la représentation corporelle d'un affect, d'une expression
psychique, le fameux saut mystérieux, suivant l'expression de
Freud, du psychique dans le physique, disparaît : il n'y a pas de
saut, car il y a identité, un seul et même processus dont nous ne
percevons que deux aspects différents, parce que nous les observons
du point de vue de notre logique rationnelle, et qu'ainsi nous ne
les situons pas dans leur véritable perspective régressive.
On pourrait aller plus loin dans les hypothèses : nous savons
que, dans l'étude des névroses, nous nous trouvons en présence
d'un inconscient qui obéit à ce que nous appelons la croyance
magique à la toute-puissance de la pensée. Nous n'avons pas, ici,
à nous étendre sur ces faits connus de tous, ni à indiquer les ana-
logies qui ont été faites entre cette attitude et le comportement
des primitifs, ou la période de l'enfance décrite par Piaget sous le
nom d'animisme. Kretschmer indique que ce qui caractérise cette
croyance à la toute-puissance, c'est qu'il y a indifférenciation entre
la pensée et l'acte, qui ne sont qu'un même processus : ce que nous
appelons une causalité magique découle de cette identité.
Or, si nous nous référons à des travaux de T. Simson et
S. Spielrein, concernant les crises convulsives hystériques, crises
qui représentent suivant Kretschmer une « bewegungsturm », tem-
pête de mouvements, et pour cet auteur le stade ultime de régression,
nous voyons que les auteurs retrouvent à l'état non pathologique
chez les enfants ces réactions motrices désordonnées, et plus tard
des attitudes motrices qui seraient la première manifestation d'une
pensée préconceptuelle. En un mot, l'acte précède la pensée, ou
mieux, représente le début de la pensée.
Une étude importante serait à faire entre la pensée symbolique
et ses manifestations physiologiques.
Piaget a bien montré le développement chez l'enfant des sym-
boles anatomiques, c'est-à-dire de la représentation du corps pro-
pre au moyen d'un objet extérieur, et nous connaissons dans l'étude
des névroses et du rêve les variétés de cette symbolique.
Mais on pourrait poursuivre ce rapprochement et étudier les
symboles physiologiques : nous arrivons ici à ce qui a été appelé
l'expression affective des émotions, que Freud a étudiée dans ses
travaux sur l'hystérie, et que certains auteurs, en étudiant la signi-
fication psychique de certains troubles fonctionnels, ont appelé des
langages d'organe, terme qui doit être accueilli sous toutes réserves.
244 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Il convient en effet de s'entendre sur les mots d'expression


symbolique, de signification.
Quand nous disons d'une image onirique qu'elle symbolise
telle représentation, nous faisons une reconstruction secondaire, sur
un autre plan de la pensée ; comme il a été, dit déjà, par exemple,
un serpent dans un rêve ne symbolise par le pénis : il est cet
organe.
De même, quand un névrosé présente des vomisements, nous
disons pour là clarté qu'il symbolise corporellement une attitude
de dégoût de là vie, il réalise ce que dans le langage courant nous
dirions : j'en ai la nausée. Mais en fait, ce symptôme vomissement
est lui-même le dégoût pour une attitude vitale inconsciente du
malade.
Ce n'est que notre explication sur un autre plan de la pensée
qui lui donne sa signification symbolique.
Nous voici amenés à retrouver une analogie entre ces quelques
hypothèses et les acquisitions de l'école phénoménologiste.
Dans son important travail sur La Phénoménologie de la Per-
ception, M. Merleau Ponty, sous le terme de psychanalyse existen-
tielle, donne une solution nouvelle à cette énigme des rapports âme
et corps qui se transpose, ou mieux s'exprime, dans les problèmes
du psychosomatisme.
Il ne s'agit plus ici d'une thèse moniste ou dualiste : c'est
l'existence qui constitue le milieu dans lequel se comprend la com-
munication du corps et de l'esprit, comme le dit l'auteur, le troi-
sième terme entre le psychique et le physiologique.
En fait, il y a, entre la théorie freudienne et la conception
phénoménolégiste, des points de contact et. une frappante simili-
tude.
Par exemple, Merleau-Ponty rappelle dans l'essentiel deux
observations de Binswanger : dans l'une, il s'agit d'une jeune fille
à qui sa mère a interdit de revoir un jeune homme aimé, qui pré-
sente de l'anorexie, puis de l'aphonie. L'aphonie se serait déjà
manifestée dans l'enfance à la suite d'une peur violente.
Merleau-Ponty dit avec raison que l'aphonie constitue un refus
de la coexistence ; l'émotion choisit de s'exprimer par l'aphonie
parce que la parole est par excellence la fonction qui nous met
en rapport avec autrui .

La malade veut rompre avec la vie : si elle ne peut plus déglu-


LA PROBLÉMATIQUE DU PSYCHO-SOMATISME 245

tir les aliments, ajoute l'auteur, c'est que la déglutition symbolise


les mouvements de l'existence qui se laisse traverser par les évé-
nements et se les assimile : la malade, à la lettre, ne peut avaler
l'interdiction qui lui a été faite. Notons ici que Freud s'est déjà
exprimé dans des termes identiques en donnant la signification de
l'anorexie hystérique.
Et M. Merleau-Ponty rappelle un autre cas de Binswanger où
un malade, au moment où il retrouve et communique au médecin
un souvenir traumatique, éprouve un relâchement du sphincter.
Le rôle du corps est d'assurer cette métamorphose : il trans-
forme les idées en choses. Si le corps peut symboliser l'existence,
c'est qu'il la réalise et qu'il en est l'actualité.
A la réflexion, on se rend compte combien les hypothèses
phénoménologiste et freudienne sont loin de s'opposer. Pour le
psychanalyste en effet, le corps peut symboliser l'existence, mais
il met l'accent sur un moment donné de l'évolution génétique, dans
la persistance inconsciente de ce moment et dans son actualisation
ultérieure.
Enfin, il donne de ces phénomènes une explication dynamique,
liée à des conflits de forces.
Reprenons l'observation 2 de Binswanger : un malade présente
un relâchement du sphincter au moment d'une abréaction d'un
élément traumatique.
Ce relâchement sphinctérien ne symbolise pas la libération
d'une angoisse : il est ce phénomène, et ici, nous rappellerons
l'hypothèse d'Alexander, à notre avis de très grande valeur : l'inté-
gration des tendances, au cours du développement, est commune
aux fonctions physiologiques et aux représentations psychiques.
Cette considération entraîne comme suite logique de pouvoir
mieux comprendre en clinique toute cette série de troubles dits
subjectifs ou fonctionnels, réunis sous le terme de troubles phy-
siologiques. La physiologie est l'étude des fonctions : mais dans ce
cas, ces troubles sont des troubles de quelles fonctions ?
Von Weizacker avait déjà fait la remarque que toute cette
série de symptômes, que l'on observe en clinique, qu'ils soient des
troubles vasculaires, respiratoires, digestifs ou autres, paraissent
se comporter sans pouvoir être ramenés à un ensemble précis, et
que ce n'est qu'après une certaine évolution qu'on pourrait les
relier à une affection organique ou à une névrose proprement dite.
Et d'autre part, il remarque que ces symptômes peuvent dispa-
246 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

raître aussi bien sous l'action d'une thérapeutique médicale don-


née que sous l'effet d'une psychothérapie.
Gela nous ramène en fait, après toutes les spéculations, les
hypothèses émises jusqu'alors, aux réalités cliniques, aux faits
devant lesquels nous nous trouvons constamment en présence dans
notre pratique journalière.
Nous rappelons ici que, depuis plus de trente ans, bien avant
la parution des travaux américains, de nombreux analystes se sont
attaqués a ce problème du psycho-somatisme. Nous ne rappelle-
rons, pour n'en citer que quelques-uns, que Ferenczi, Simmel,
Deutsche à côté de Groddeck et de Alexander déjà nommés.
En France, il y a vingt ans, des travaux de Pichon, Laforgue,
Hesnard, Leuba, puis de Nacht, ont été publiés. Rappelons qu'en
1927, Laforgue et nous-même avions rappelé l'importance des
conflits psychiques sur la genèse de troubles organiques.
On peut donner de ces liaisons somato-psychiques, sur le plan
clinique exclusivement, une explication justifiée par l'épreuve thé-
rapeutique. C'est ainsi par exemple que Laforgue et Hesnard, dans
un important travail sur les processus d'auto-punition, ont bien
montré comment des états inconscients de culpabilité peuvent
s'exprimer et se réaliser en syndromes organiques, dont nous
voyons la liaison psychologique sans pouvoir du reste établir la
genèse de cette transformation.
Combien de fois, au cours d'un traitement analytique, ne
voyons-nous pas se modifier ou disparaître un symptôme propre-
ment organique auquel nous n'avions peut-être pas prêté d'intérêt.
Inversement, quelle transformation une névrose grave ne subit-elle
pas au cours d'une maladie organique intercurrente. Nous nous
souvenons d'un malade présentant une névrose obsessionnelle des
plus graves, dont les troubles psychiques ont cédé comme par
enchantement le jour où, par accident, il se fit une fracture de la
hanche. La période passée à la clinique représenta pour lui le
paradis ; et le jour où il quitta la clinique, les obsessions réappa-
rurent.
Nous pourrions multiplier les exemples : il suffit de parcourir
tous les travaux de l'école psychanalytique depuis plus de trente
ans.
L'ensemble des faits cliniques rangés sous le terme de psycho-
somatisme représente en réalité des prénomènes d'une extrême
complexité. Pour la clarté de la description, nous pourrions, sans
LA PROBLÉMATIQUE DU PSYCHO-SOMATISME 247

être dupé du côté arbitraire de cette distinction, considérer trois


ordres de faits.
Tout d'abord, dans le premier groupe, nous rangerions les
représentations corporelles de l'hystérie. Ici, ce qu'on a appelé la
plasticité corporelle de l'hystérie s'explique plus facilement grâce
à la psychanalyse qui montre bien la motivation inconsciente de
cette plasticité.
Nous avons essayé, plus haut, de réduire l'hypothèse de conver-
sion à un principe d'identité ; si on peut parler de signification
psychologique d'un symptôme corporel, on ne peut plus parler de
psychogenèse de ce symptôme, pas plus du reste que d'une orga-
nogenèse.
Mais, comme nous avons voulu le montrer, cette notion d'iden-
tité ne s'applique pas uniquement à la vie relationnelle, c'est-à-dire
à l'appareil nerveux volontaire et sensoriel, mais à tout le système
viscéral et sympathique. Cela entraîne comme conséquence que la
signification psychologique peut embrasser tout un domaine plus
étendu que celui réservé, comme le veut le pithiatisme, au terri-
toire de la volonté. :

L'extension de l'hystérie aux.syndrômes fonctionnels se trouve


ainsi justifiée.
La preuve en est fournie par l'étude des phénomènes hypno-
tiques qui réalisent en quelque sorte une névrose hystérique expé-
rimentale.
Que voyons-nous en effet, dans l'hypnose ? En dehors des
symptômes provoqués qui ont leur siège dans le système nerveux
de relation : paralysie, anesthésie, troubles sensoriels, nous voyons,
ainsi que de nombreux travaux, à l'étranger, l'ont montré, des
modifications profondes exercées par la suggestion hypnotique dans
les fonctions, physiologiques.
Et ce qui nous paraît essentiel, si l'on se réfère à des travaux
comme ceux de Freud, Ferenczi et Schilder, la suggestion hypno-
tique agit en actualisant la structure primitive qui est précisément
liée à l'organisation commune soma-psyché.
On peut dire que toutes les psychothérapies ou toutes les
magies sont fondées sur ce processus : c'est par lui que s'opèrent
ces phénomènes dits miraculeux de guéri son où en apparence
l'esprit agit sur la matière.
Dans un deuxième groupe de faits cliniques on pourrait ranger
248 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

tous les troubles fonctionnels de caractère durable, qui ont été


spécialement étudiés par l'école américaine.
C'est aux travaux de Pavlov et surtout à ceux de Cammon
que se réfère cette école pour en donner l'explication.
On sait, par exemple, qu'un facteur émotif peut provoquer une
décharge d'adréaline et amener une hypertension. On peut donc
supposer qu'une instance d'éléments émotifs inconscients agissant
durablement peut être à la source de troubles permanents d'hyper-
tension.
En fait, les phénomènes sont d'une grande complexité, et nous
ne saisissons qu'un, ou que quelques éléments de l'ensemble.
Une émotion peut, par exemple, provoquer l'apparition d'une
urticaire. Joltrain a montré que cette urticaire est la conséquence
d'un choc hémoclasique. L'accent est mis, ici, sur le segment
endocrino-humoral de la genèse du symptôme.
Alexander, Meng et de nombreux auteurs se sont attachés à
l'étude de ces cas.
Or, quand on lit le résumé de leurs observations (et ici, nous
pensons surtout aux cas qui ont trait à des affections digestives :
ulcus gastrique, colite, etc.), on est frappé par le fait que les auteurs
soulignent l'importance des rapports de l'angoisse et du refoule-
ment des pulsions agressives au cours des étapes de l'histoire du
malade.
Si l'on adopte la théorie de Freud sur les instincts de destruc-
tion et le masochisme primaire, on peut formuler l'hypothèse de
pulsions destructrices inhibées se retournant sur l'individu: hypo-
thèse qui est celle de certains auteurs qui, comme M. Benedeck,
veulent trouver un rapport entre cette hypothèse des instincts de
mort et certains principes de biologie.
Quoi qu'il en soit, inhibitions et angoisse constituent des
modalités de réactions affectives par rapport au monde extérieur,
et c'est donc toute l'influence du milieu social qui se précise dans
la genèse des troubles morbides.
La notion de maladie organique se relie donc à l'épanouisse-
ment plus ou moins réussi de toute l'affectivité, au problème du
bonheur et de la destinée.
Et si l'on veut concéder que l'esprit ne se résoud pas en équa-
tions pulsionnelles ni en structures mentales, mais que le psychi-
que se relie au spirituel, on peut considérer comment les troubles
LA PROBLÉMATIQUE DU PSYCHO-SOMATISME 249

de l'âme et la guérison de l'âme sont reliés à toute la sphère cor-


porelle.
On pourra objecter, de tout ce qui précède, que la notion de
psycho-somatisme n'offre rien de nouveau, et que depuis longtemps
le médecin, comme jadis le médecin de famille, faisait, sans le
savoir, de la médecine psycho-somatique .
Certes, mais il pratiquait cette médecine avec des qualités de
finesse psychologique, d'intuition, de pénétrante bonté ; en un
mot, avec des éléments incommunicables qui constituent l'art
médical ; cette thérapeutique, pour être codifiée, a donc besoin
d'être l'objet d'une science médicale.
C'est la conclusion à laquelle a abouti le remarquable travail
du Dr Nacht, qui voit dans un esprit nouveau une collaboration
du médecin, voire du chirurgien et du psychiatre, conclusion à
laquelle nous nous rallions entièrement.
Du point de vue théorique, notre exposé avait comme objet
de montrer l'appoint décisif de la théorie analytique des névroses
dans la notion de psycho-somatisme d'une part, et, d'autre part,
que la médecine psycho-somatique ne peut être limitée aux inter-
réactions soma-psyché, mais étendue, à une large perspective
anthropologique.
Ainsi orientée, en dehors même de ses buts et de ses exigences
thérapeutiques, elle pourra, de l'étude du malade, contribuer à la
connaissance de l'homme.
Rappelons-nous que tout le mouvement d'idées que l'on
appelle psychanalyse et qui, aujourd'hui, déborde les cadres de la
médecine, a eu comme point de départ l'examen d'une jeune
malade hystérique.
Agressivité réactionnelle
dans l'angoisse d'abandon
par
Germaine GUEX( 1)

Nous rencontrons dans l'analyse des états ou des. manifesta-


tions soudaines d'agressivité qui paraissent ne pas faire corps avec
la nature même du malade et qui souvent même tranchent carré-
ment avec l'ensemble du tableau caractérologique que nous pou-
vons nous faire de lui par ailleurs. C'est ce que nous sommes
convenus de considérer comme des manifestations secondaires,
chronologiquement, par rapport à des événements ou des états
traumatisants à l'égard desquels le patient a réagi dans le sens
de l'opposition et de la haine. Cette agressivité réactionnelle, qu'il
est parfois difficile au premier abord de distinguer d'une agressi-
vité d'origine constitutionnelle, — nous savons du reste que cette
distinction n'a rien d'absolu, — prend tout son caractère de symp-
tôme névrotique à l'épreuve du traitement.
On sait combien sont divers et nombreux les facteurs externes
et internes pouvant donner lieu à des réactions d'agressivité. Je
voudrais apporter ici quelques observations, cliniques se rapportant
à l'un de ces facteurs dont l'importance me paraît devoir être souli-
gnée: je veux parler de l'insécurité affective ayant son point de
départ dans une frustration d'amour durant l'enfance, et de l'an-
goisse d'abandon qu'elle engendre (Fear of loss of love).
La fréquence et l'intensité de cette forme d'angoisse chez les
malades qui recourent à l'analyse m'a particulièrement frappée
durant ces dernières années. Cette constatation a été le point de
départ d'une étude clinique du syndrome et de la structure psychi-
que, à mon avis particulière, que présentent les angoissés de l'aban-
don que pour plus de commodité et faute d'un meilleur terme,

(1) Communication faite à la XIe conférence des psychanalystes de langue


française, tenue à Bruxelles, à la Pentecôte 1948.
252 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

j'appellerai les abandonniques (1). Il m'est impossible de résumer ici


cette étude ; je voudrais simplement situer très sommairement les
manifestations agressives de l'abandonnique par rapport à l'en-
semble de sa symptômatologie.
L'angoissé de l'abandon est un névrosé de type primitif
demeuré fixé au stade de dépendance à l'égard de la mère qui carac-
térise les premières années de l'enfance. Chez lui toute la force
instinctuelle et affective semble drainée dans un seul sens, être
dirigée par une seule nécessité : s'assurer l'amour et par là main-
tenir la sécurité.
De là, la primauté de l'image maternelle ou de l'image pater-
nelle « maternisée », si l'on peut dire, chez les individus des deux
sexes. L'évolution affective liée au développement normal de l'ins-
tinct sexuel, tel que Freud l'a décrite, ne peut se produire : pas
d'oedipe ou tendance oedipienne sporadique et mal caractérisée,
toujours prête à s' « infantiliser ». Partant, pas de surmoi au sens
freudien. Par contre, on constate chez un grand nombre de ces
malades des systèmes d'interdictions extrêmement rigides et sévè-
res, toujours liés à l'être ou aux êtres ayant joué un rôle maléfi-
que (j'emploie à dessein ce terme qui suscite d'emblée l'idée de
magie) dans la petite enfance du patient. Pour le petit enfant
l'abandon est le maléfice par excellence, c'est donc à l'objet frus-
trant que sont liés ces systèmes d'interdictions. Ne pouvant intro-
jecter son amour, l'enfant introjecte sa sévérité et ses exigences.
Chez l'abandonnique c'est le moi et non le surmoi qui s'oppose
à l'oedipe, un moi faible et primitif pour qui la relation oedipienne
est inconcevable, car elle constitue déjà une menace quant à la
sécurité. Qui dit relation, au sens affectif et sexuel, dit distinction
dé deux êtres, comme l'a montré Freud : le sujet et l'objet. Deux
êtres qui se cherchent, s'affrontent, ou dont l'un cherche à conqué-
rir l'autre. Tout cela implique trop de risques pour le névrosé de
l'abandon. C'est pourquoi le problème de l'oedipe ne se pose pas ou
se pose à peine. L'abandonnique aspire au sentiment de fusion à
Un autre être (mère) et non au sentiment de relation qu'il ne conçoit
même pas. Et c'est la preuve d'une évolution considérable, d'une
transformation profonde de lui-même, d'autrui, et de sa capacité

(1) Nous ne laissons passer qu'à contre-coeur ce déplorable néologisme, qui


dépare le beau travail de Mlle GUEX. Les névrosés ainsi désignés n'ont pas toujours
été des abandonnés, il s'en faut de beaucoup ; mais les choses se passent comme si.
Pourquoi ne pas les appeler tout simplement des « abandonnés » — entre guille-
mets (n.d.l.r.) ?
AGRESSIVITÉ RÉACTIONNELLE DANS L'ANGOISSE D'ABANDON 253

d'aimer, quand, vers la fin de son analyse et souvent peu avant


la recherche d'un objet actuel, on le voit faire une franche poussée
oedipienne. On peut dire que l'oedipe est alors le signe de la gué-
rison.
Le syndrome qui se rattache à l'angoisse de l'abandon m'ap-
paraît toujours davantage comme méritant d'être isolé et comme
caractérisant une forme de névrose d'angoisse bien définie, dont
la symptômatologie ne peut être rattachée adéquatement à aucune
des névroses classiques. Cela avant tout parce qu'elle relève d'un
stade antérieur du développement de l'individu.
La névrose d'abandon se manifeste par des réactions affectives
variées qui marquent le caractère et le comportement du sujet dès
son jeune âge, mais qui s'affirment avec une violence particulière
toutes les fois qu'une circonstance de la vie réactive le sentiment
de frustration et d'abandon. Si elles diffèrent d'individu à individu,
ces manifestations ont cependant toujours en commun deux carac-
tères : l'angoisse et l'agressivité, et se rattachent toutes à un étal
psychologique initial caractérisé par l'absence d'un juste sentiment
du moi et de sa valeur propre.
C'est sur ce trépied de l'angoisse qu'éveille tout abandon, de
l'agressivité qu'il fait naître, et de la non-valorisation de soi-même
qui en découle, que s'édifie toute la symptômatologie de cette
névrose.
Seules nous intéressent ici les manifestations agressives. On
n'oubliera pas cependant que chez l'abandonnique l'agressivité est
nourrie par l'angoisse, qu'à son tour elle contribue à amplifier.
Les deux facteurs sont étroitement liés.
Le facteur agressif est présent dans la plupart des actes, des
pensées, des sentiments de l'abandonnique, à moins toutefois que
celui-ci n'ait été pleinement rassuré par un être qui l'aime. Encore
n'est-ce alors le plus souvent qu'une trêve à l'angoisse, donc aux
manifestations agressives ; l'avidité de l'abandonnique est si totale
et ses craintes de perdre l'objet si intenses, que tout est prétexte à
revendications, que tout devient menace de frustration, de perte.
Aussi ne quitte-t-il les positions d'attaque que pour prendre celle
de la défense. Jamais il ne désarme complètement. Le danger serait
trop grand.
La manière la plus directe de manifester son agressivité et
d'assouvir ses rancunes corniste à venger le passé. Faire subir à
d'autres ce dont il a souffert lui-même, menacer, frustrer, aban-
donner à son tour est l'expression de son besoin de revanche.
254 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Mais l'abandonnique fait payer à autrui ses souffrances pas-


sées de mille façons plus subtiles :
par les exigences sans limites de son besoin d'amour. L'aban-

donnique, par définition, ne peut aimer de façon oblative, il tyran-
nise, exige, revendique sans cesse, le compte ouvert de son enfance
ne se bouclant jamais. Frustré et n'ayant jamais pu accepter cette
frustration, il a droit à toutes les réparations.
Extrait du journal d'une jeune analysée au début de son trai-
tement : « Je n'ai jamais pardonné à ma mère. A moi l'avenir,
l'amour et le plaisir pour qu'ils comblent les vides ; et vous tous
qui m'aimez, aimez-moi beaucoup, encore, encore, vous ne m'aime-
rez jamais assez pour guérir le mal de mon enfance. »
Les exigences de l'abandonnique en matière de sentiments
relèvent directement de sa mentalité particulière, c'est-à-dire du
stade de développement intellectuel, moral et affectif de la période
à laquelle se sont produits les traumatismes de frustration qui ont
arrêté son évolution affective. Les remarquables travaux de Piaget
sur la pensée du petit enfant et sur sa pseudo-moralité ont jeté une
vive lumière sur les lois particulières qui régissent l'esprit enfan-
tin. Comme l'enfant, l'abandonnique fait fréquemment appel à la
pensée magique, il méconnaît l'intention pour s'en tenir à l'appa-
rence des faits, il ne peut intérioriser une relation affective et par
là sa sécurité demeure tout extérieure, donc constamment mena-
cée. De plus l'abandonnique, comme l'enfant, se meut dans l'absolu
et lui rapporte toutes choses.
Cette mentalité prélogique donne aux exigences de l'abandon-
nique un caractère particulièrement violent et redoutable. Si l'aban-
donnique, consciemment et rationnellement, ne croit pas à la lecture
de pensée, il agit cependant comme si c'était là pour lui un fait
évident. La plus grande preuve d'amour qu'il réclame de l'objet
est non seulement d'être compris, mais d'être deviné. Il ne s'exté-
riorise pas, n'exprime clairement ni ses désirs ni ses peines, dans
l'espoir secret que l'être aimé prouvera son intérêt et son. attache-
ment par la toute-science de ses besoins. S'il y manque, c'est alors
le reproche virulent de ce qu'il ait prouvé par là son manque
d'amour.
C'est là ce que j'appelle familièrement dans mes analyses le
mécanisme de « la mise à l'épreuve pour faire la preuve ». Cette
mise à l'épreuve consiste à dire le faux pour être contredit, à faire
montre de fausse-indifférence, à opter pour de faux choix,, à oppo-
AGRESSIVITÉ RÉACTIONNELLE DANS L'ANGOISSE D'ABANDON 255

ser de faux refus, etc., pour s'assurer du don divinatoire de l'objet


et par là de son intérêt et de sa compréhension.
Mlle J., 20 ans, s'est trouvée lésée affectivement et profondé-
ment dévalorisée par une attitude inhibée et froide de la part de
sa mère, et surtout par l'existence d'une soeur aînée au caractère
particulièrement facile et bien douée intellectuellement. Mlle J.
doute de tout ce qui lui est témoigné et oscille constamment de
la dépression à la révolte. Sa vie est entièrement dominée par le
mécanisme de la mise à l'épreuve des sentiments qu'elle suscite
chez autrui. Son chef de bureau, la voyant fatiguée, lui offre
un congé : elle refuse peu aimablement, espérant, dit-elle, qu'il
insistera. Elle fait la connaissance d'un jeune homme. Sympathie
réciproque. Le jeune homme désire l'emmener au cinéma. Elle
l'envoie promener pour le même motif. Pas plus que le chef de
bureau, le jeune homme ne saisit le sens caché de ce désagréable
refus, il abandonne le projet, d'où vive déception chez la jeune
fille. Cependant il revient à la charge et l'invite cette fois-ci à dan-
ser. Même attitude chez Mlle J., mêmes conséquences. Apprenant
quelques semaines plus tard qu'il est allé au bal avec une de ses
camarades, elle entre dans une violente colère et imagine une ultime
mise à l'épreuve. Elle va trouver le directeur des cours du soir où
elle a l'occasion de rencontrer le jeune homme et lui demande à
être changée de classe. Durant tous les jours qui suivent elle attend
avec une émotion intense. Car ce qu'elle escompte, c'est que cette
fois-ci le jeune homme s'étonnera, s'inquiètera, s'excusera de ses
incompréhensions et lui fera un grand aveu d'amour contrit. Dix
fois, vingt fois, elle se représente la scène, mais rien ne se passe,
évidemment. La vie entière de Mlle J. est une longue suite d'échecs
analogues dûs aux mêmes motifs.
Si de telles exigences sont fondées sur la pensée magique elles
n'en sont pas moins subtilement agressives. La prélogique de tels
malades leur permet d'exercer une tyrannie sans mesure. D'autres
mises à l'épreuve contiennent et révèlent une agrssivité plus directe.
Je pense ici aux attitudes de durcissement, de raidissement, à l'in-
différence feinte, aux mots et aux gestes blessants que l'abandon-
nique oppose fréquemment aux efforts de l'objet pour le conquérir
ou le rendre heureux.
Notons que les névrosés de l'abandon du type le plus agressif
et fortement dévalorisés sont des analysés extrêmement pénibles
du fait de ce mécanisme. Les premiers temps de l'analyse ne sont
guère qu'une mise à l'épreuve en règle de l'analyste. Si ce dernier

PSYCHANALYSE 17
256 REVUE FRANÇAISE DEPSYCHANALYSE

se laisse prendre au piège et considère menaces, ruptures, mots


agressifs, lettres désagréables comme des manifestations d'agres-
sivité pure et non comme l'expression d'un intense besoin de com-
préhension et de sécurité, ou si plus simplement il perd patience,
l'analyse est perdue elle aussi. S'il réussit le test elle est en bonne
voie ; un transfert fortement positif fondé sur une expérience vécue
toute nouvelle permettra un travail fécond. Le malade aura réalisé
son rêve : il aura trouvé son magicien Il restera à l'analyste de
!

lui en faire perdre le goût !

L'abandoimique, avons-nous dit, se meut dans l'absolu. Ses


exigences totales lui semblent' absolument légitimes. Il attend des
êtres qui l'aiment la ponctualité, l'exactitude, la régularité, bref
qu'il ne lui soit jamais fait faux-bond d'aucune manière; les empê-
chements, les difficultés physiques ou psychiques auxquelles peuvent
se heurter la bonne volonté et le désir de l'objet, tout cela n'existe
pas pour lui. Le sens du réel, du possible et des contingences lui
fait entièrement défaut, d'où ses revendications incessantes- et
démesurées.
Pas plus qu'il n'admet les contingences du réel, l'abandon-
nique ne peut supporter toute autre forme de relatif. Son mal
d'amour participe de l'infini et donc seuls des remèdes absolus
peuvent l'en guérir. Du moins est-ce ainsi qu'il ressent les choses
et qu'il les exprime. Pas de limites, pas de mesures, pas de restric-
tion. L'abandonnique aspire à tout partager avec l'être qu'il aime,
à tout savoir, à tout connaître de lui (ce qui lui constitue en même
temps une mesure de sécurité contre les infidélités possibles), à
tout faire avec lui. De même veut-il être aimé totalement, abso-
lument et pour toujours. L'attachement abandonnique est exclusif,
il n'admet ni l'absence, ni le partage. C'est le tout ou rien qui fait
loi.
On mesure aisément la part du facteur agressivité dans de
telles exigences. Tyranniques en elles-mêmes, leur satisfaction
implique de constantes revendications, leur insatisfaction donne
lieu à des scènes renouvelées, toujours cruelles, parfois sadiques.
La crise de revendication liée à l'angoisse d'abandon est une des
formes les plus fréquente de querelle conjugale.
2° L'abandonnique extériorise encore son agressivité de façon
négative par sa passivité envers les êtres qui l'aiment et la force
d'inertie qu'il leur oppose.
M. T., homme intelligent et actif dans sa profession, est, par
AGRESSIVITÉ RÉACTIONNELLE DANS L'ANGOISSE D'ABANDON 257

ailleurs un grand névrosé par angoisse d'abandon, incapable de se


tirer d'affaire dans sa vie privée. Comme un enfant il doit être
accompagné par sa femme-mère pour tout achat vestimentaire.
D'interminables discussions précèdent le choix. Elles s'enveniment
facilement, M. T. projetant sur sa femme sa propre opinion de lui-
même, persuadé qu'elle le considère « comme un rien du tout »,
et que, comme sa propre mère, elle ne veut tenir aucun compte de
ses goûts ni dé ses besoins.
Quand M. V. part en voyage, tout son plaisir s'évanouit s'il
est obligé de s'occuper lui-même des préparatifs. Malgré lui, et
bien qu'il se critique sur ce point, il ressent alors un profond senti-
ment d'injustice. Aussi attend-il de sa femme qu'elle prévoie tout,
organise tout ; ' alors seulement, son billet et son passeport dans
sa poche, calé dans le compartiment où on l'a installé et bien
pourvu de provisions de voyage, il, peut affronter l'épreuve de
l'éloignement.
L'abandonnique a souvent un fort sentiment de son incapacité
à être actif, ce qui de fait va de pair avec un manque objeclif
d'expérience. Mais ces lacunes, souvent réelles, sont exploitées par
l'abandonnique dans le sens de sa névrosé, d'une part pour pro-
longer la jouissance d'un état infantile d'irresponsabilité, d'autre
part pour avoir barre sur autrui en l'asservissant à ses besoins,
déplacement sur les objets actuels des fautes commises par les
parents. L'incapacité à se tirer d'affaire et sa peur des responsa-
bilités sont très souvent considérées par le malade lui-même
comme une des conséquences directes du fait qu'il a été insuffi-
samment aimé. Dans bien des cas il éprouve une évidente satis-
faction de ce que la faute parentale soit ainsi prouvée de façon
manifeste. Si les parents vivent encore il en tire vengeance, de
façon directe en étant à leur charge, de façon indirecte en leur
faisant honte. Si les parents ne peuvent être mis en cause, c'est
l'objet actuel qui les remplace.
3° On ne peut considérer le problème de l'agressivité chez le
névrosé dé l'abandon sans faire une part importante à la compo-
sante agressive qui entre dans ses interprétations, fantaisies et
comportements masochiques.
Il peut paraître paradoxal de considérer des manifestations
masochiques connues agressives en elle-mêmes, et non pas seule-
ment, suivant la conception freudienne, comme un retournement
d'un sadisme refoulé. Nous y sommes amenés par le fait que la
névrose d'abandon nous met en face de manifestations masochi-
258 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

ques d'un caractère particulier que l'on ne peut faire rentrer dans
le cadre des descriptions classiques. Comme le Dr Odier l'a mon-
tré dans son dernier ouvrage « L'angoisse et la pensée magique »,
on est fondé à distinguer deux sortes de masochismes : le maso-
chisme moral tel que Freud l'a décrit, à base de culpabilité, et le
masochisme affectif des abandonniques, à base d'agressivité contre
autrui et contre soi-même et de dévalorisation. Ce dernier est pri-
maire, partiellement donné dans la constitution même de l'individu
et renforcé par l'abandon. Ses mécanismes élaborés par le moi
sont conscients ou préconscients et semblent jouer à deux fins :
d'une part renforcer et justifier le sentiment de non-valeur de soi-
même, d'autre part, et c'est sur cet aspect qu'il faut insister ici,
alimenter, la rancune initiale et l'empêcher de s'étendre.
Signalons seulement ici le rôle de premier plan que jouent les
manifestations masochiques parmi les symptômes de la névrose
d'abandon, tant par, leur fréquence et leur intensité que par la
somme d'énergie psychique qu'elles utilisent. Sous la forme d'inter-
prétations, de fantasmes, de rêves, comme aussi de troubles du
comportement, le masochisme affectif est une des caractéristiques
les plus frappante de cette névrose.
La structure du masochisme affectif est complexe et difficile
à saisir. Un lien étroit l'apparente au mécanisme de la mise à
l'épreuve et comme lui il s'appuie sur la pensée magique. Mais ce
qui me fait insister ici sur ce symptôme, c'est sa composante agres-
sive. En s'en prenant à soi-même, en niant sa propre valeur, en
s'abaissant, en s'avilissant, en se détruisant psychiquement, le sujet
sait bien qu'il atteint l'objet, et à travers lui, parfois aussi directe-
ment, la mère ou le père coupable du manque d'amour.
On peut observer dans la névrose d'abandon trois groupes de
manifestations masochiques, dont les composantes psychiques
diffèrent et dans lesquelles le facteur dévalorisation et le facteur
agressivité sont inversement proportionnels et d'intensité variable.
1° Les manifestations masochiques liées au besoin de mettre
à l'épreuve pour faire la preuve.
Ici le sujet fait naturellement les frais du test qu'il fait passer
à autrui. Ses fausses attitudes, ses faux choix, ses faux refus... etc.,
le privent sans cesse de ce qu'il souhaite, de ce vers quoi il aspire.
Ils accentuent sa situation d'infériorité, son état de dépendance,
et, comme nous l'avons vu, aboutissent invariablement à l'échec.
Le masochisme est ici pour une part le résultat d'une technique
AGRESSIVITÉ RÉACTIONNELLE DANS L'ANGOISSE D'ABANDON 259

mauvaise. C'est un « raté », avec ce que cela comporte de désir


conscient de réussite et de besoin inconscient d'échec. En fait le
sujet aspire encore fortement au bonheur. Grâce à ses croyances
magiques il est généralement inconscient des souffrances qu'il
inflige autour de lui.
2° Les manifestations masochiques explosives.

J'entends par là les scènes de désespoir, les crises de dévalo-


risation dirigées contre l'objet, les accès d'angoisse plus ou moins
spectaculaires. Dans toutes ces explosions affectives se mêle au
sentiment de dévalorisation et d'impuissance une très violente
agressivité. Bien qu'il n'y paraisse pas toujours, c'est en fait le
facteur agressif qui domine. Plus qu'à se faire consoler et rassurer,
le sujet vise à blesser l'objet, à le désemparer, à prendre barre sur
lui par la culpabilité qu'il lui infuse, disons mieux qu'il lui assène.
Car le propre de ces crises est de mettre en évidence l'irresponsa-
bilité du sujet-victime et la totale responsabilité de l'objet-bourreau.
3° Les manifestations masochiques secrètes.

Il s'agit ici des abondants fantasmes et rêveries masochiques


de caractère affectif, non sexuel, qui accompagnent toute névrose
d'abandon. Ce sont en général les symptômes d'une tendance auto-
destructrice profonde liée au sentiment de non-valeur. Mais le fac-
teur agressif n'y est pas étranger non plus. Dans les histoires que
l'abondonnique se raconte, dans ses déformations et interprétations
de la réalité, s'expriment sans réserves non seulement sa défiance
envers lui-même, mais sa méfiance envers autrui, envers l'objet
en tout premier lieu. Dans les fantasmes l'objet devient capable
de tout, c'est-à-dire du pire : tromperies, infidélités, abandon. A
entendre ces récits on se demande à juste titre quelle part de
sentiments positifs peut encore animer le sujet. En fait son insé-
curité intérieure l'oblige le plus souvent à nourrir sa méfiance afin
d'éviter un don de lui-même qui, pense-t-il, serait nécessairement
suivi d'un abandon. Ne pas s'attacher pour ne pas perdre, ne pas
aimer pour ne pas être trahi. C'est l'idée du risque à éviter, de ce
risque d'abandon et de solitude qui le hante et contre lequel il
doit à tout prix se prémunir, qui pour une part pousse l'abandon-
nique aux fantasmes. Ceux-ci sont un raccourci de ses désespoirs
et de ses rancunes.
Cen'est pas seulement dans les fantasmes qu'apparaissent les
mesures de protection à l'égard de l'abandon. Tout au long de
260 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

l'analyse on observe des réactions de défense qui peuvent attein-


dre une rare violence. C'est que l'analyste cristallise généralement
dès les premiers entretiens toute l'attente anxieuse et avide de
l'abaridonnique, avec tout ce qu'elle comporte d'espoir mais aussi
avec les tendances interprétatives à sens unique alimentant l'agres-
sivité, et le masochisme affectif qui l'accompagne nécessairement.

fait un bon début d'analyse et amorce un trans-


M 11" I., 23 ans,
fert nettement positif. Il s'agit d'une jeune fille présentant les
symptômes classiques d'une névrose d'abandon et dont l'enfance,
vécue sous la menace d'une grand'mère sadiste, justifie pleine-
ment la profonde insécurité affective. Après cinq semaines de traite-
ment, un accident de ski interrompt les séances. Au premier abord,
Mlle I. en manifeste un vif regret, puis devient chaque jour plus
sombre, plus agressive envers son entourage, mais surtout, en paro-
les, à mon égard. Plus le temps passe, plus Mlle I., toujours immo-
bilisée, déblatère contre analyse et analyste, jusqu'à devenir carré-
ment menaçante, assurant vouloir me faire un mauvais coup dès
sa guérison. L'entourage s'émeut et me prévient. Connaissant le
cas, je présume une très violente crise d'angoisse d'abandon. Effec-
tivement, il suffit d'une demi-heure de séance assise pour que la
malade, arrivée tendue et violemment agressive, s'effondre dans
une crise de sanglots, suppliant que je ne l'abandonne pas.
Ne s'octroie pas qui veut de pareilles réactions d'agressivité !

Il est bien évident que chez cette malade l'élément constitutionnel


jouait un rôle important, se manifestant par des interprétations fri-
sant la rigidité paranoïaque et par une agressivité primaire avoi-
sinant le sadisme de la grand'mère. Cependant la suite du trai-
tement et ses résultats positifs ont prouvé que la névrose empirait
fortement l'action du facteur constitutionnel. Il s'est avéré que la
malade se (protégeait fréquemment contre une forte angoisse
d'abandon par des réactions désespérées de défense comme celle
que l'interruption accidentelle du traitement me permit d'observer.
J'ai prononcé le mot de paranoïa. Je voudrais en terminant
indiquer le danger de confusion possible, en particulier lorsqu'il
s'agit d'adolescents, entre les interprétations abandonniques et les
interprétations paranoïaques. L'abandonnique de 14 à 20-22 ans
présente parfois des manifestations d'avidité anxieuse et agressive
tellement paroxystiques qu'on peut hésiter devant le diagnostic
à poser. Plus souvent qu'il ne semble au premier abord il s'agit
seulement de névrose, chez des êtres en pleine instabilité et dont
AGRESSIVITÉ RÉACTIONNELLE DANS L'ANGOISSE D'ABANDON 261

la libido explose sans retenue. Dans ce cas le traitement met assez


rapidement en évidence une mobilité et une souplesse des inter-
prétations qui exclut l'hypothèse d'une psychose.
De la Stupidité névrotique
par
Hugo STAUB

« Heureux les pauvres d'esprit car le royaume des cieux leur


appartient ». Tout le monde connaît ces fameuses paroles de
saint Mathieu.. Il nous semble peut-être bizarre que la plus haute
récompense que l'Eglise puisse donner soit réservée aux pauvres
d'esprit, aux sots, aux ignorants. Et notre étonnement croît quand
nous constatons qu'il ne s'agit pas ici d'une remarque isolée d'un
apôtre, mais que, dans tout l'Ancien et le Nouveau Testament, on
constate que l'ignorance est tenue dans la même estime. Dans les
épîtres de saint Paul aux Corinthiens, nous lisons: « Mais si quelque
homme est ignorant, laissez-le rester ignorant ». L'histoire d'Adam
et d'Eve nous apprend que le paradis leur était donné à la condi-
tion qu'ils restassent ignorants. Mais s'ils contrevenaient à l'inter-
diction de toucher au fruit défendu, c'est-à-dire de voir et de con-
naître, ils s'exposeraient aux sanctions les plus effrayantes. On
pourrait facilement citer des multitudes d'autres exemples. Mais
ce .serait inconsidéré d'en conclure que de tenir en estime l'igno-
rance fût une chose propre à l'Eglise ou à la religion. L'histoire
du péché originel, par exemple, se retrouve, sous des formes variées
à l'infini, dans les légendes asiatiques. Sur ce point, Roheim a
donné des détails intéressants dans son travail « The Garden of
Eden » (1).
Ce ne sont pas les sanctions infligées pour les crimes de voir
et de comprendre, ni leur explication psychologique qui font l'objet
de ce travail; Nous devons constater toutefois qu'une estime parti-
culière de cette ignorance semble être commune à toutes les races
humaines, à tous les niveaux culturels.
Dans le folklore, les mythes, les légendes, les contes et les

(1) Journal Intern. de Psych., vol. XX, 3e et 4e part.)


264 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

romans, l'ignorant est présenté sons les aspects les plus divers,
comme héros et pivot. Le paysan ignorant, dans les farces du
moyen-âge, se montre finalement supérieur au roi puissant, aux
abbés, au rusé citadin et au savant. Nous voyons d'ailleurs une
répétition de ce thème en d'innombrables films américains dans
lesquels un détective novice, qui semble ne faire que des gaffes
et qui est mis à la porte par tout le monde, surpasse finalement
les détectives expérimentés en découvrant le criminel. Le benjamin
stupide dépassera les frères et les soeurs intelligents, les filles dédai-
gnées deviennent des reines (thème de Cendrillon), l' « ignorant a
de la chance ». « Le paysan le plus ignorant a les plus belles
pommes de terre », dit un proverbe allemand. Parsifal, le chaste
fol, devient, avec Richard Wagner, une figure, mythique presque
sainte. Un idiot est le point central et le titre du grand roman de
Dostoïewsky. « Personnellement, j'ai une grande admiration pour
la stupidité », dit Oscar Wilde.
Ces quelques exemples, dont chacun de nous pourrait facile-
ment augmenter le nombre, devraient suffire pour nous convaincre
que le simple d'esprit n'est point toujours l'objet de la désappro-
bation ni du dédain.
L'intelligent est respecté, admiré et estimé, mais il est aussi
objet d'envie et de méfiance, et c'est déjà pour cela qu'il n'est pas
aussi indiqué que l'ignorant comme héros et centre des poésies
et des rêveries.
Ce bénéfice secondaire de la bêtise n'est pas sans importance,
il est déjà une compensation plus que suffisante aux blessures
narcissiques auxquelles l'ignorant pourrait être exposé.
Recherchons les raisons qui amènent la société à cette attitude
sympathique envers, l'ignorance, attitude qui semble être en contra-
diction absolue avec les idéaux du développement culturel.
« Un stupide peut détruire plus que cent sages peuvent édi-
fier », dit un vieux proverbe. Cet axiome est certainement juste,
surtout si on l'applique aux relations d'individu à individu. Mais
la bêtise n'a-t-elle pas aussi une grande force créatrice ? Le Bon,
dans la « Psychologie des Foules », nous fait remarquer combien
le niveau intellectuel de l'individu est réduit dans la formation des
foules. Dans la foule, l'individu est stupide et ignorant, mais cet
abaissement du niveau intellectuel le rend spécialement apte à des
prestations collectives considérables dont l'être intelligent ne serait
jamais capable. D'un autre côté, Le Bon nous fait remarquer que
la foule veut être dominée et guidée et qu'elle veut obéir. Au fond,
DE LA STUPIDITÉ NÉVROTIQUE 265

dit-il, elle est conservatrice, elle a une grande répugnance poul-


les nouveautés et le progrès, une vénération presque illimitée pour
les traditions. Toutes ces qualités prééminentes pour la forma-
tion des foules sont aussi caractéristiques pour l'ignorance. Nous
ne serons donc pas surpris de ce que, tout au moins dans les masses
organisées d'une manière patriarcale, qui forment certainement
encore la majorité des sociétés humaines, l'ignorant jouisse d'une
considération particulière comme élément constitutif et conserva-
teur des foules. Cela nous permet de comprendre, par exemple,
pourquoi l'Allemagne hitlérienne commença son régime par l'exclu-
sion, l'emprisonnement et la destruction de milliers d'intellectuels
pour arriver à l'abaissement du niveau intellectuel dans les écoles,
les universités et jusqu'à l'interdiction de la pensée individuelle.
Seul quelques « Führers » futurs, choisis avec soin, jouissent d'une
éducation un peu plus approfondie, tandis que les autres sont sou-
mis aux restrictions les plus sévères sur la pensée et les recherches.
(Par exemple, châtiments les plus sévères pour avoir écouté les
postes de radio non seulement ennemis, mais étrangers eh général.)
Nous trouvons donc un premier élément producteur de l'igno-
rance dans leur aptitude à former les foules, à la formation et à
la conservation d'idéaux, à l'obéissance, ce qui les rend spéciale-
ment sympathiques aux éléments dirigeants des sociétés à orga-
nisation patriarcale. En français, cette qualité a trouvé son expres-
sion dans le mot « idiot », dont la désignation s'appliquait en grec
à un simple particulier.
Serrons le problème d'un peu plus près : « L'ignorance est
la mère du dévouement », dit une vieux proverbe anglais — et nous
nous souvenons qu'il existe un autre état d'esprit, dans lequel les
fonctions intellectuelles sont considérablement abaissées : la pas-
sion amoureuse, avec son estimation exagérée de l'être aimé.
L'amoureux est vraiment pauvre d'esprit, dans cet état, dépourvu
de sens critique, prêt au dévouement jusqu'au sacrifice de lui-
même. Cette disposition au dévouement dont l'ignorant, le pauvre
d'esprit, est certainement plus capable que l'être intelligent, criti-
quant, méditant et doutant, est ressentie par l'entourage comme
un énorme bénéfice narcissique et payé de sympathie.
Cette satisfaction narcissique que l'ignorant donne à son
entourage est contraire aux réactions émotionnelles que suscite
l'être intelligent qui médite et qui doute : car il provoque de l'envie
et par suite, comme réaction du surmoi, un sentiment de culpabilité
et de la peur ; en second lieu, de l'admiration comme surcompen-
266 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

sation du dérangement de l'équilibre narcissique ; puis, une aug-


mentation des tendances au sentiment d'infériorité ressenti comme
une blessure narcissique. Ce ne sont que queques aspects du
malaise émotionnel que l'être intelligent, savant, inflige à son
entourage. Tandis que le simple pauvre d'esprit répand autour de
lui une atmosphère calme et paisible, l'être intelligent produit plu-
tôt une atmosphère de malaise émotionnel. Nous comprenons cette
réaction, car nous savons que le désir de savoir, d'apprendre et de
comprendre sont issus de la sublimation d'émotions agressives :
du désir de voir, de toucher, de détruire, d'incorporer : ce qui d'ail-
leurs ressort déjà des mots eux-mêmes: savoir, apprendre, com-
prendre. « L'étudiant suce le savoir des seins de la Science », dit-on
en allemand et, dans presque toutes les langues, on parle de la
soif de savoir, l'université est l'alma mater.
Toutes ces tendances agressives, prégénitales, qui forment la
base des sublimations intellectuelles, sont les caractéristiques des
oedipes virulents et leur aspect castrateur résonne encore comme
les harmoniques de la corde d'un instrument de musique, quand
l'intellectuel influence l'ambiance. Il réactive et augmente ainsi
dans son entourage la peur de la castration, plus ou moins bien
surmontée ou voilée. Il en est autrement de l'ignorant, du pauvre
d'esprit. Il ne cherche pas à savoir, ne pose pas trop de questions
et se contente de réponses évasives ; il ne veut pas réformer les
choses existantes : il est conservateur. Il n'attaque pas son entou-
rage, par des menaces de castration, mais il est plutôt prêt à se
soumettre à l'autorité d'autrui ; il ne critique pas trop, mais il est
prêt à accepter la réalité telle qu'elle est, plutôt enclin à l'idéaliser;
il ne nie pas, mais préfère croire, il ne rabaisse pas, mais préfère
admirer, bref, il se conduit comme les grandes personnes, les
parents, voudraient que leurs enfants se conduisissent.
La langue française, avec sa sûreté psychologique surprenante,
dit du pauvre d'esprit : « c'est un bon enfant ».
L'ignorant accepte de rester bon enfant dans ses rapports avec
le monde extérieur ; de rester infantile, c'est-à-dire châtré. Il
accepte la castration et, ainsi, il n'est pas dangereux et donc sym-
pathique.
Si nous nous rappelons tous lesrites initiaux du passé et du
présent qui cherchent dans toutes les sociétés à surmonter la peur
de la castration par une castration symbolique du nouvel adulte
(même si ce n'est que sous la forme des examens subis au cours
DE LA STUPIDITÉ NÉVROTIQUE 267

des études), nous comprendrons le soulagement éprouvé par la


société devant les ignorants.
Les recherches entreprises jusqu'ici nous conduiront en même
temps à comprendre les bases psycho-sexuelles de la stupidité.
Nous excluons d'emblée les cas de véritable débilité intellec-
tuelle. Nous savons que des lésions du cerveau et certains troubles
endocriniens causent une démence d'origine organique. La psycha-
nalyse ne peut presque rien apporter à la compréhension et au
traitement de ces maladies. Mais nous savons aussi qu'il existe
une pseudo-débilité d'origine psychique, ou plutôt psycho-sexuelle,
qui nous intéresse, nous psychanalystes, au plus haut degré.
Nous trouvons la preuve la plus certaine de l'existence d'une
débilité d'origine purement psychique dans le fait que même des
personnes intelligentes et cultivées peuvent devenir stupides passa-
gèrement, par exemple en tant que membres d'une foule, en tant
qu'amoureux, à la suite d'un emprisonnement ou sous d'autres
influences extérieures importantes (terreurs, chocs divers).
Dans la thérapeutique des névroses, nous rencontrons pres-
que chaque jour des cas isolés d'inhibition ou de désordre intel-
lectuel. Le chercheur obsessionnel souffre d'une diminution de sa
fonction de perception, du sens de la réalité ; le mécanisme obses-
sionnel d'isolation est un désordre dans la fonction du sens et du
besoin de causalité et d'ordonnance des perceptions ; des troubles
d'association des malades qui ne se rappellent rien quand ils sont
sur le divan du psychanalyste et dont le cerveau est vidé et des
douzaines de symptômes du même genre sont le pain quotidien
de la thérapeutique psychanalytique. Nous connaissons leurs fon-
dements psychosexuels émotionnels et nous pouvons les traiter,
les guérir. Il en est de même pour les inhibitions professionnelles
— et souvent, dans une analyse bien réussie, apparaissent des
facultés intellectuelles et artistiques jusqu'alors inconnues ou
enfouies depuis longtemps et qui relèvent considérablement le
niveau intellectuel du névrosé guéri. Ces résultats bien établis de
la thérapeutique psychanalytique prouvent déjà qu'en principe la
stupidité ou, du moins, la stupidité partielle, est guérissable par
la psychanalyse.
D'autres cas, plus intéressants, et encore assez peu connus dans
tous leurs aspects, sont ceux dans lesquels la pseudo-débilité psy-
chique constitue le seul ou le plus saillant symptôme névrotique.
Et malgré cela, la stupidité est probablement la forme de névrose
la plus répandue dans notre civilisation.
268 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE .

Freud nous signale le premier ce fait curieux qu'il y a tant


de petits enafnts doués d'une intelligence rayonnante, d'un superbe
esprit d'observation et d'un intérêt vivant pour le monde extérieur
et qui sont en contraste frappant avec la faiblesse intellectuelle de
la majorité des adultes normaux. Et il attribue ce dépérissement
relatif, dont le développement intellectuel souffre si souvent, aux
interdictions de pensée dont l'éducation des enfants est si sur-
chargée dans notre civilisation (Avenir d'une Illusion).
Nous trouvons dans la clinique psychanalytique tous les cas
et degrés de désordres intellectuels. Inhibitions dans les études
chez les enfants, orientation insuffisante dans l'espace et le temps,
gaucherie exagérée, mauvaise connaissance des hommes, mauvais
esprit d'observation, mauvais style, inaptitude absolue à s'exprimer
par] écrit, grande crédulité et absence d'esprit critique, impossibilité
d'être instruit par l'expérience, besoin et compréhension des cau-
salités insuffisants, jusqu'à la cessation presque complète de toutes
les fonctions intellectuelles.
Et toujours, quand nous avons l'occasion d'étudier le méca-
nisme des inhibitions intellectuelles, nous pouvons faire les cons-
tatations suivantes :
1° En général, l'intelligence fait défaut quand des motifs affec-
tifs l'y invitent.
2° Comme dans les autres inhibitions, nous trouverons que la
fonction intellectuelle inhibée était sexualisée auparavant. L'inhibi-
tion de la pensée signifiera souvent acceptation de la castration.
3° Etant donné, comme je l'ai déjà fait remarquer, que la
pulsion à savoir procède des sources prégénitales (désir de regar-
der, impulsion d'usurpation orale, manuelle et anale), l'inhibition
du développement de ces pulsions agressives jouera aussi un grand
rôle dans l'inhibition de l'intelligence.
4° Le désir de savoir n'est pas une pulsion sexuelle, mais une
fonction du moi. Son développement suit toutefois, conformément
au principe de plaisir, les différentes phases du développement de
la sexualité infantile vers laquelle, en tant que centre de l'intérêt
infantile, elle est dirigée au début.
Les origines de ce désir de savoir se trouvent dans l'ombre des
problèmes physiologiques non résolus ; son but est l'appropriation
des choses par le moyen de l'intelligence. Son intensité diffère avec
les individus, déterminée par le concours de l'éducation et des fac-
teurs congénitaux.
DE LA STUPIDITÉ NÉVROTIQUE 269

D'après la conception de Freud, qui semble d'ailleurs être


confirmée par les expériences de Pavlov, il s'ensuit la transfor-
mation de la pulsion d'usurpation primitive en une appropriation
des choses par la pensée et la compréhension, de façon que la sus-
pension de la décharge motrice de l'action soit remplacée par le
processus de la pensée. La pensée aurait des qualités qui permet-
traient à l'appareil psychique de supporter des tensions plus éle-
vées pendant la remise de la décharge.
A propos de l'objet de la pulsion à savoir, il faut dire qu'il
n'y a rien qui ne puisse devenir son objet. Selon le principe de
plaisir, qui domine la première enfance, le désir de savoir sera
d'abord, au service de la satisfaction des tendances prégénitales et
sexuelles pour suivre ensuite, dans le cours normal des choses,
la voie des sublimations.
On voit, par ces quelques considérations schématiques, de
combien de façons différentes les inhibitions de la pensée peuvent
prendre naissance. Freud nous indique une des raisons les plus
fréquentes de ces inhibitions dans les Trois essais sur la théorie de
la sexualité. Il y écrit : « Etant donné qu'à l'exploration sexuelle
de l'enfant deux éléments restent inconnus, le rôle du sperme et
l'existence de l'orifice intérieur de l'organe sexuel féminin (les
éléments précisément dans lesquels l'organisation physiologique
infantile est encore arriérée), les efforts de l'explorateur infantile
restent régulièrement inféconds et aboutissent à une renonciation
qui laisse persister un déchet permanent de la pulsion à savoir.
L'exploration sexuelle de ces années d'enfance se fait toujours indi-
viduellement, elle représente un premier pas vers l'orientation indé-
pendante dans le monde et cause une forte aliénation de l'enfant
envers les personnes qui jouissaient auparavant de toute sa
confiance. »
Nous savons tous combien de nos jours l'enfant est peu aidé
par ses parents dans ses curiosités sexuelles. Ou bien il ne reçoit
aucune réponse à ses questions, ou bien on ne lui donne qu'une
réponse évasive ou fausse, assez souvent on le rabroue : tu ne le
comprendrais pas, il est indécent ou défendu de poser de pareilles
questions. Pour faire plaisir aux parents, les enfants cessent enfin
de poser' des questions. Ils sentent le manque de sincérité de leurs
parents, qui agissent autrement qu'ils ne parlent et qui édifient
une autre morale pour leurs enfants que pour eux-mêmes. Mais
l'enfant veut aimer ses parents et les idéaliser ; si ce n'est pour
d'autres raisons, par faiblesse, par besoin d'appui et parce qu'il a
270 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

peur. Il se détourne alors de ces investigations qui déplaisent à


ses parents, et il édifie une barrière de défense ; la pulsion à savoir
perd de son intensité et il en résulte un étiolement général des
fonctions de la pensée.
Des menaces de punition trop sévères à rencontre des curio-
sité infantiles, du désir de regarder ou de toucher, peuvent charger
d'anxiété permanente la pulsion à savoir et, par suite, conduire à
des troubles sérieux de l'aptitude aux études. Chez les enfants non
renseignés au point de vue sexuel, la découverte fortuite et soudaine
des organes génitaux de l'autre sexe peut être un traumatisme qui
les conduit tout droit à renoncer à toute observation. Une sévérité
ou une pruderie exagérée dans l'éducation des petits enfants
(notamment dans l'éducation à la propreté, de même que l'inter-
diction trop formelle de regarder ou de toucher les selles), peut
conduire au refoulement absolu de tout intérêt sexuel et, par suite,
au dépérissement du désir de savoir. Car, pour l'enfant, jusqu'au
début de la latence, les intérêts anaux, uréthraux et génitaux sont
en rapport étroit.
Le dépérissement de l'intelligence se fait sentir sur ces trois
plans de la façon suivante : par peur de perdre l'amour de ses
parents ou par peur des sanctions, les tendances défendues sont
refoulées. Pour maintenir plus fermement ce refoulement, l'inté-
rêt du moi est soustrait à l'exploration de ces choses défendues et
le développement de la faculté de penser est inhibé. Jusqu'ici, la
situation serait relativement simple. La pseudo-débilité apparaît
comme une inhibition névrotique qui ne diffère pas, au point de
vue structural, des autres inhibitions névrotiques dont le pronostic
clinique est assez favorable.
En réalité, les choses sont presque toujours plus compliquées:
tout d'abord, la pseudo-débilité est fortement exploitée par le
malade, à raison des bénéfices secondaires de la maladie. La stupi-
dité est employée comme arme contre l'entourage pour décharger
impunément des agressions prégénitales non satisfaites. Dans un
cas de pseudo-débilité très bien présenté, Steff Bonstein montre
comment un enfant se sert de la bêtise pour se venger de ses
parents (Journal International de Psychanalyse, 1930). La ten-
dance du comportement en ce cas est à peu près la suivante : c'est
la faute de ma mère si je suis restée une petite fille stupide ; elle
doit me dédommager pendant toute sa vie. Insatiablement, elle
demandait qu'on s'occupât d'elle, qu'on lui consacrât du temps et
des soins. Elle-même ne pouvait donner aucune assistance, ne pou-
DE LA STUPIDITÉ NÉVROTIQUE 271

vait aider ses parents en quoi que ce fût. Elle ne subsistait que
par elle-même, elle était maladroite et désordonnée. Les parents
résignés la laissaient tranquille, ne la punissaient même plus pour
ses méfaits, car, se disaient-ils, on ne peut pas la considérer comme
responsable à cause de son obtusion. Je n'ai pas besoin d'appren-
dre, ni de m'incorporer des connaissances, pense-t-elle. C'est la
faute de mes parents si je suis stupide, donc, je veux rester stupide,
même si mon père, voulait avoir une fille intelligente. L'enfant
terrible fait aussi partie de cette catégorie. En somme, l'enfant
accepte de ne pas interroger ses parents sur l'origine des enfants,
sur la différence des sexes, mais il prend les parents au mot en
employant la stupidité imposée comme instrument de vengeance.
J'ai eu l'occasion d'étudier cette situation depuis plus d'un
an, chez une petite fille âgée de onze ans. L'histoire de l'enfant
donne des renseignements intéressants sur le mécanisme de la
pseudo-débilité. C'est l'enfant illégitime d'une femme anglaise, de
famille bourgeoise normale, mais qui menait une existence déréglée
et qui laissa l'enfant chez sa grand'mère sans plus s'en occuper.
L'éducation de la grand'mère et d'une tante était sévère, puritaine
et bourgeoise. L'enfant, bien développée physiquement et saine,
était restée très en arrière au point de vue intellectuel. Elle apprit
à écrire à l'âge de sept ans. L'écriture était dure et maladroite,
l'orthographe très insuffisante. L'inhibition dans les études était
presque totale : on la renvoya de chaque école comme incapable
d'apprendre. Son ignorance en géographie était particulièrement
frappante. Ses connaissances de l'Angleterre se réduisaient à la
notion que Londres, où elle avait été élevée, était sa capitale. De
la France, elle ne connaissait que Paris, où elle avait passé sa sep-
tième année, et la Côte d'Azur où elle avait passé ses vacances,
sans savoir où elle se trouvait. Mais c'étaient là presque toute ses
connaissances en géographie jusqu'à l'âge de dix ans. Toutes les
tentatives pour l'intéresser à la géographie glissaient au début sur
elle comme de l'eau sur un canard.
Lui demandait-on si elle était catholique ou protestante, elle
répondait avec une indignation étonnée : « Mais, je suis chré-
tienne », et cela quand elle avait dix ans, et bien que sa famille
fût catholique et qu'elle-même eût été assez longtemps dans une
école de religeuses. Ses connaissances biologiques ou physiologi-
ques étaient nulles, ainsi que sa compréhension de la causalité et
son besoin de causalité. Dans les besognes ménagères habituelles,
elle était maladroite et cassait tout ce qui était cassable, comme la

PSYCHANALYSE 18
272 REVUE-FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

cuisinière maladroite des journaux humoristiques ; elle se tachait


d'encre et en maculait les objets toutes les fois que l'occasion s'en
présentait. Elle avait peu de désir de propreté personnelle et aucune
coquetterie féminine. La vie affective, elle aussi, semblait tout
d'abord être inhibée et appauvrie : peu de besoin d'amour ou de
soutien. En revanche, elle montrait un amour et une compréhen-
sion profonds pour les animaux ; elle s'occupait d'eux comme
s'ils étaient des enfants, avec sympathie et affection, compréhen-
sion et patience. Elle avait une préférence visible pour les chats
ou les chiens perdus, qu'elle considérait évidemment comme des
compagnons d'infortune.
A part une grande méfiance pour les plats qu'elle ne connais-
sait pas, et un faible immodéré pour les sucreries, elle était simple
et normale dans son alimentation.
Bien qu'elle fût élevée avec un demi-frère de deux ans plus
âgé qu'elle, ses connaissances et son intérêt des questions sexuelles
étaient nuis. Elle ne posait aucune question et semblait même ne
pas se rendre compte des différences sexuelles.
Enfant terrible à un tel degré qu'elle était la terreur des adul-
tes, elle développa une imagination toujours grandissante à créer
des situations embarrassantes. Son agressivité dans de telles cir-
constances était remarquable. Je me rappelle par exemple un inci-
dent d'il y a environ cinq ans (elle avait alors.six ans), alors qu'elle
passait ses vacances avec nous sur la Côte-d'Azur. Nous rencon-
trâmes un musicien nègre que nous avions connu à Paris et ma
femme lui serra la main. Là-dessus, l'enfant s'écria, avec un éton-
nement plein de reproches et en sa présence : « Comment peux-tu
serrer la main à un nègre ? Je déteste les niggers ! » (un mot,
d'ailleurs, considéré comme particulièrement injurieux par les
nègres).
A part l'agressivité voilée qui éclatait dans tout son compor-
tement et qui s'abritait spécialement derrière la stupidité, elle était
une fille obéissante, d'un bon naturel, calme et facilement satis-
faite, sans obstination consciente, sans grand défaut visible du
caractère. Envers les autres filles, elle était une bonne camarade et
surtout extrêmement loyale.
Bonne en sports, excellente en natation, d'un courage physique
remarquable, elle semblait être une fille heureuse et contente,
pourvu que l'on n'exigeât pas d'elle des efforts intellectuels.
La stupidité et l'obtusion émotionelles lui servaient de cuirasse
DE LA STUPIDITÉ NÉVROTIQUE 273

protectrice contre son entourage. Quant aux jeux, elle s'y adonnait
avec une véritable passion. Elle jouait toute seule avec des animaux
vivants ou imités, avec des soldats, des princes, des princesses, des
poupées, et tous les autres joujoux. Elle inventait des histoires et
des dialogues qu'elle leur faisait incessamment jouer et raconter.
Si elle jouait seule, elle était sans inhibitions, pleine de fantaisie
et de sincérité. Dans les jeux de société, dames et échecs, elle était
bonne aussi, mais assez agressive. Si on lui demandait des expli-
cations d'un de ses innombrables méfaits, elle donnait toujours
la même réponse stéréotypée : « I don't know », en levant les
épaules et en donnant à son visage une expression des plus infan-
tiles et innocentes. On ne pouvait tirer d'elle aucune autre expli-
cation. En ce geste de défense du « I don't know » était condensée
toute l'histoire de sa stupidité névrotique. Elle ne savait vraiment
pas : qui était son père ni quelles étaient les occupations de sa
mère, ni ce que font les grandes personnes quand elles sont entre
elles, parce qu'elle fut renvoyée dans sa chambre toutes les fois
qu'il y avait des visiteurs et recevait comme explication que les
grandes personnes avaient à discuter des choses qui ne regardaient
pas les enflants.
Elle ne savait pas d'où venaient les enfants, rien de la sexualité
ni des problèmes sexuels, rien de ces centaines de choses que les
enfants demandent d'habitude et auxquelles des éducateurs peu
psychologues répondent comme dans ce cas : « Les enfants ne
doivent pas toujours poser des questions », ou « c'est une question
impertinente, ou indécente ; il n'y a que les gens mal élevés qui
posent des questions pareilles ».
Ainsi, elle s'identifiait enfin avec les exigences de ses éduca-
teurs, se résignant à ne plus rien savoir. Et dans cette résolution,
elle alla jusqu'au bout. Elle abandonna les adultes pour s'adonner
aux animaux et aux jouets, qui ne la désillusionnaient pas, ne la
repoussaient pas et elle se barricada presque entièrement contre
son entourage. Le fait de ne pas vouloir savoir devint, comme tous
les mécanismes de défense, un élément intégrant de la formation
de son caractère et une arme excellente pour la lutte défensive par
l'intermédiaire de l'entêtement et de l'agression. Gomme un trai-
tement psychanalytique n'aurait pas été facile dans ce cas, pour
des raisons extérieures, je croyais pouvoir m'en dispenser quand
je la pris chez moi, il y a un an et demi.
J'essayai d'abord de surmonter le barrage émotionnel et intel-
lectuel par des moyens pédagogiques et psychologiques. Mais il y
274 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

avait une immense méfiance à vaincre. Des tentatives de compenser


par des explications les omissions faites dans son éducation anté-
rieure, ainsi que des tentatives d'éclaircissement sur les questions
sexuelles, échouèrent complètement, sans laisser aucune trace visi-
ble. Elle posait des questions sexuelles ou autres, on y répondait,
mais elle ne s'en incorporait rien. Lentement la méfiance diminua,
processus qui était largement favorisé par le changement de milieu.
En ma fille, du même âge qu'elle, elle trouva une bonne camarade
et amie, à laquelle elle s'attacha avec un amour véritable et dont
l'intelligence non inhibée et la chaleur émotionnelle faisaient sur
elle une grande impression.
Le barrage émotionnel se relâcha progressivement, des signes
d'amour véritable, mais hésitants et méfiants, firent leur apparition.
Tandis qu'auparavant ces manifestations d'amitié, toujours
véhémentes, faisaient ressentir leur caractère agressif et peu sin-
cère par la douleur qu'elles infligeaient aux victimes de ses caresses,
ces manifestations se font maintenant plus hésitantes et plus rares,
mais aussi plus sincères.
Ce n'est qu'à partir du moment où se développèrent ces rap-
ports de vraie affection avec son entourage que le barrage intel-
lectuel commença lentement à se dissiper. Je lui expliquai souvent
et en détail la signification du « I don't know », de sa gaucherie,
de sa tendance à faire l'enfant terrible ; je lui expliquai aussi la
physiologie des hommes et des animaux, la sexualité, la naissance
et la mort, à l'aide de livres illustrés, choses à la compréhension
desquelles elle met maintenant un intérêt animé et toujours crois-
sant. Elle fait des progrès même en géographie, après avoir appris
et accepté le rapport entre le désordre de ces études et son igno-
rance des détails de l'anatomie humaine. C'est avec une persévé-
rance et une rapidité étonnantes qu'elle augmente maintenant ses
connaissances intellectuelles et rattrape ainsi ce qu'elle avait répu-
dié dans sa première enfance. Il y a un an, elle était encore la der-
nière de la classe de neuvième ; maintenant, elle lutte, avec diffi-
culté, mais avec un succès croissant, pour obtenir une bonne place
en sixième.
Le manque de temps et une discrétion compréhensible m'empê-
chent de donner plus de détails analytiques de ce cas.. Ces détails
n'ajouteraient d'ailleurs rien d'important à notre problème, à part
le fait qu'ils confirment les thèses sur l'origine de la pseudo-débilité
que je vous ai soumises. Mais ce que ce cas a de particulièrement
intéressant et d'instructif, c'est que l'on pouvait observer in statu
DE LA STUPIDITÉ NÉVROTIQUE 275.

nascendi comment les inhibitions intellectuelles et le barrage affec-


tif deviennent lentement des éléments intégrants de la formation
du caractère, s'y raidissent et forment ce que Reich a appelé
la « cuirasse de caractère ». Et ce mécanisme nous donne aussi
des indications sur le pronostic de cas de ce genre. Je ne vois pas
du tout pourquoi l'analyse des enfants souffrant d'inhibitions intel-
lectuelles rencontrerait des difficultés plus grandes que le traite-
ment des autres problèmes névrotiques, si on réussit à dissiper le
barrage émotionnel qui semble toujours être en rapport étroit avec
l'inhibition intellectuelle et si on réussit ainsi à établir un transfert
positif assez stable. Avec les adultes, la situation est tout à fait
différente. Car le caractère de l'adulte a déjà une certaine rigidité
et il est beaucoup plus difficile à influencer. Ici, mous retrouverons
toutes les difficultés que nous rencontrons dans l'analyse de carac-
tère. Et il s'y ajoute une autre difficulté, plus grande; encore peut-
être. Il va sans dire qu'en pareil cas, on n'est pas très enclin à se
sentir malade, et, avant tout, la stupidité fournit un énorme béné-
fice secondaire, point sur lequel j'ai intentionnellement insisté au
début de cet exposé. Le pronostic ne peut par conséquent pas être
très favorable chez les adultes. Un barrage émotionnel est une trop
bonne protection contre les douloureuses déceptions de l'amour et
la stupidité est trop souvent ressentie plutôt comme un sentiment
de bonheur que comme une maladie.
Avant de terminer, j'ajouterai quelques remarques sur un
autre phénomène qui touche à notre thème et sur lequel C.-P.
Oberndorff vient de publier une étude : « The feeling of stupidity »,
le sentiment de la stupidité (1).
La plupart des gens ont, au cours de la vie, éprouvé
parfois le sentiment de ne pas être intellectuellement à la hauteur
de la situation, que cette défaillance n'était pas due à un manque
d'intelligence, mais à un barrage intellectuel passager.
On peut, je pense, regarder ce phénomène, par exemple l'oubli
de noms propres, comme une défaillance fortuite, et le déterminer
à peu près par des éléments semblables.
Si d'ailleurs ce barrage intellectuel se répète d'une manière
obsessionnelle et intensive, faussant le comportement général de
l'individu, ce sera là une forme de névrose caractérisée par ce
symptôme spécial. Cela aussi, je pense, ne nous apprend rien de

(1) Journal int. de psychologie, vol. XX, 3e et 4e part.


276 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

très nouveau. Nous connaissons des cas multiples (névrotiques d'ail-


leurs), où, dans certaines situations, des individus ne sont pas à
la hauteur de leur tâche et de leur niveau habituel. Nous pensons
par exemple au phénomène du trac, qui', assez souvent, fait man-
quer leur carrière à des artistes très doués ou qui les condamne,
tout au moins, à fournir de grands et continuels efforts pour sur-
monter ce handicap.
Au point de vue structural, je ne vois pas une grande diffé-
rence entre deux ordres de phénomènes. Comme, de toute façon,
il s'agit dans le sentiment de stupidité de désordres du processus
de la pensée, un examen plus détaillé des matières présentées par
Oberndorff sera certainement intéressant.
Oberndorff trouve le sentiment de la stupidité, comme symp-
tôme névrotique central, en particulier chez des malades qui souf-
rent à différents degrés de dépersonnalisation.
A la racine de cette maladie, on voit l'érotisation de la pensée
qui comprend l'évaluation émotionnelle de l'intelligence.
Des quantités de libido trop vastes seraient mobilisées pour la
construction et la préservation d'une digue contre l'entrée et la
sortie des pensées. Cela correspond à la constatation, qui a été
faite ici, que les troubles du développement et de la fonction de
penser ont des origines prégénitales (sucer, toucher, regarder,
posséder).
Oberndorff constate souvent des troubles de la vue et d'autres
troubles névrotiques des yeux chez ses malades. Ainsi, un de ses
malades déclara, à la première consultation, qu'il vivait depuis des
années dans l'abstrait, qu'il lui manquait le sentiment de la mani-
festation des choses et la faculté de les sentir. La puissance mentale
était complètement barrée et ses yeux étaient le centre de la ten-
sion nerveuse, de sorte qu'il se sentait parfois comme s'il était
uniquement « oeil ». Dans le cas de la petite fille dont j'ai parlé,
on pouvait aussi observer des troubles de la vue. Dans sa seconde
enfance, elle ne pouvait pas lire sans lunettes, à cause d'une myopie
qui signifiait : « Je ne veux pas voir ». Ces troubles s'améliorèrent
parallèlement à l'affaiblissement du barrage intellectuel et, aujour-
d'hui, les lunettes sont déjà oubliées.
Les causes de l'apparition du sentiment de stupidité sont très
diverses. Chez les uns, il apparaît dans la compagnie de certaines
personnes, hommes ou femmes, que le malade, pour une raison ou
DE LA STUPIDITÉ NÉVROTIQUE 277

une autre, considère comme lui étant supérieures. Dans d'autres


cas, c'est plutôt devant un groupe que devant une personne donnée,
ou dans l'assimilation intellectuelle plutôt qu'en parlant.
Ces diverses situations qui déterminent l'apparition du symp-
tôme nous donnent des éclaircissements précieux sur l'origine de
la maladie.
L'homosexualité (latente ou apparente), des différences de
niveau intellectuel ou social, une surestimation de l'intelligence de
la part des parents sont, d'après Oberndorff, quelques situations
qui favorisent l'apparition de ces troubles. L'érotisation de la pen-
sée, dit-il, se produit si l'enfant a été repoussé et blessé au point
de vue émotionnel par le parent le moins intelligent et du même
sexe ; l'érotisation de la pensée serait favorisée par le fait que
l'enfant apprendrait à priser l'intelligence en tant qu'arme, grâce
à laquelle il se vengerait du parent qui l'avait déçu et avec laquelle
il l'humilierait.
Dans le même ordre d'idées, on trouverait, d'après Oberndorff,
à la racine du sentiment névrotique de stupidité une pénible pri-
vation d'amour, du côté du parent du même sexe considéré par
l'enfant comme intellectuellement inférieur. Au lieu de s'identifier
comme précédemment avec le parent le plus intelligent, l'enfant
voit dans la stupidité un état d'esprit qui agirait favorablement
sur l'être aimé, comme c'était le cas, selon l'enfant, pour les parents.
Pour l'inconscient, la stupidité servirait ainsi à lui sauvegarder
l'intérêt sexuel et, en même temps, à le garantir contre des échecs
psycho-sexuels.
Le pronostic de ces cas n'est pas défavorable, conclut Obern-
dorff, mais le traitement en est long, étant donné que le sentiment
de stupidité annulera l'effet des interprétations analytiques.
Pour conclure, nous pouvons dire que le sentiment de stupidité
est une véritable névrose de transfert, tandis que la stupidité névro-
tique doit être plutôt rangée dans les névroses de caractère à cui-
rasse narcissique.
Angoisse et Résistances
Contribution à l'étude phénoménologique du Moi
par
Fernand LECHAT

La psychanalyse est, à proprement parler, une thérapeutique


du Moi.
Ceux qui en sont justiciables y recourent parce que leur Moi
est mal conditionné pour une raison quelconque, qu'il soit consti-
tutionellement faible ou qu'il soit inadapté aux réalités extérieures.
La psychanalyse tend alors, par la dissociation du bloc com-
plexe dont est formé le Moi mal venu, mal réussi, de remettre ce
Moi soit en état de poursuivre un développement qui n'avait pas
eu lieu, soit en état de s'adapter aux conditions de la vie réelle.
Mais, qu'est-ce que ce Moi ?
Il faut comprendre ainsi l'individu global dans sa fonction
d'adaptation au réel.
Pour mieux dire c'est ce qui reste d'agissant chez un individu
si l'on fait la somme algébrique de tous les facteurs de pulsions
et d'inhibitions.
Cette somme peut être positive quand les pulsions l'emportent,
négative quand les inhibitions dominent ou nulle quand les unes
et les autres s'équilibrent.
Cet aperçu un peu trop mathématique ne fournit toutefois
qu'un indice quantitatif quant à la valeur du Moi, c'est-à-dire qu'il
mesure son énergie disponible.
Mais il ne faudrait pas penser qu'un Moi sans inhibition serait
un Moi idéalement constitué, car dans la vie sociale pratique on
ne trouverait place pour lui que dans une prison ou dans un asile.
Si l'énergie du Moi est une qualité hautement souhaitable,
celle-ci n'est donc pas suffisante par elle-même. Une seconde condi-
tion doit être réalisée, c'est l'adaptation de cette énergie à la vie
sociale pour qu'elle s'intègre harmonieusement à celle-ci. C'est
la condition qualitative qui n'est réalisée que par la présence en
280 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

l'individu d'une somme d'inhibition opportune et jouant sans


qu'elle soit déterminée par l'angoisse qui est, à proprement parler,
l'indice d'une inadaptation.
Différents auteurs semblent avoir donné la meilleure défini-
tion de l'angoisse en la montrant comme une appréhension de la
perte du Moi. Aussi est-il courant de constater qu'à son point
paroxystique l'angoisse s'accompagne d'une impression de mort,
ou de folie — deux formes, l'une physique, l'autre morale, de la
perte du Moi. A des degrés plus ou moins atténués, les mêmes
représentations de mort ou de folie se retrouvent dans les états
d'angoisse les plus bénins.
Il apparaît bien que l'individu a le souci capital de la conser-
vation intégrale de son Moi et qu'en général il y subordonne toutes
autres préoccupations dans la mesure où son intérêt au Moi est.
important.
Cet intérêt au Moi, selon la maturité psychique de l'individu,
peut avoir été réduit par une évolution vers l'oblativité ou demeu-
rer hypertrophié comme il l'est normalement dans la petite enfance,
et l'on conçoit que si l'angoisse est l'apréhension de la perte du
Moi; sa possibilité d'apparition et le degré qu'elle peut atteindre
sont fonction de l'intérêt porté au Moi. Ainsi la voit-on la plus
fréquente et du degré le plus élevé chez les égocentristes.
Plus est important l'intérêt au Moi, plus est redoutée la moin-
dre atteinte, la moindre altération de la plus petite partie, mais il
reste entendu que l'individu le plus normalement constitué au
point de vue psycho-affectif garde la crainte de l'anéantissement
global du Moi ou d'une perte tellement considérable qu'elle consti-
tuerait une réduction de la valeur globale du Moi.
Il ne faut pas confondre l'hypertrophie de l'intérêt au Moi
avec la puissance réelle du Moi. S'il est vrai que le Moi du narcis-
siste s'enfle démesurément en raison de la place qu'il lui attribue
dans l'univers cela ne signifie pas qu'il soit fort, car il n'y a pas
plus de rapport direct entre un Moi gonflé et un Moi fort qu'entre
l'obésité et la robustesse physique. Au contraire, le rapport est
inverse. Aussi l'angoisse, suppose-t-elle un Moi faible d'une part
et, d'autre part, un intérêt exagéré à son endroit.
La prophylaxie de l'angoisse consiste donc essentiellement à
fortifier le Moi tout en réduisant au minimum l'intérêt qu'on lui
voue. D'ailleurs, ces deux objectifs sont interdépendants, car les
ANGOISSE ET RÉSISTANCES 281

préoccupations à l'égard du Moi sont d'autant plus marquées que


celui-ci est faible.
La perte du Moi est appréhendée dans la mesure de la fai-
blesse de ce dernier, c'est-à-dire dans celle de son incapacité d'adap-
tation à la réalité. Aussi le Moi faible ou bien tente de se sous-
traire à toutes sollicitations qui lui paraissent dangereuses parce
qu'il ne lui est pas possible de contrôler ses entraînements, ou bien
cède sans résistance à toutes les sollicitations et, par ces deux
modes de comportement, évite' tout conflit. Il prend la position
d'une personne qui, par exemple, refuse toute discussion parce
qu'elle n'est pas en mesure d'y faire face ou qui acquiesce systé-
matiquement à tout ce que dit son interlocuteur parce qu'elle est
incapable de faire valoir un argument opposé. L'éviction du conflit
par l'un ou l'autre de ces moyens met l'individu à l'abri de l'an-
goisse aussi longtemps que peut se maintenir le refus. Et dans
cette situation, le Moi n'a pas l'impression de se perdre.
Une remarque importante est que le Moi n'est pas seulement
une entité physique ou une entité morale individuelle. Il s'étend
au dehors de l'individu et se confond avec l'ambiance habituelle.
Le Moi d'une personne mariée comprend la personne du conjoint
comme si elle était partie intégrante de lui-même. La famille, les
amis, les animaux et objets familiers sont de même incorporés
dans le Moi avec des valeurs diverses, selon les attaches affectives
plus ou moins étroites.
Plus le Moi est faible, plus il a besoin de s'étayer en s'étalant
en surface, pourrait-on dire, sur les êtres et les choses qui l'envi-
ronnent. Le Moi le plus fort serait celui qui, tout en restant en
contact affectif avec l'entourage, n'aurait pas besoin de se confon-
dre avec lui.
Le Moi ainsi compris est assez complexe du chef de ces exten-
sions et est vulnérable sur bien des points étrangers à l'individu
proprement dit.
Ce que l'on craint de perdre est ce Moi, tel qu'il est actuelle-
emnt, tel qu'il est constitué, tant physiquement que moralement,
tenu compte de tous les éléments adjonctifs de l'ambiance.
Pour le Moi faible, toute modification quelconque de sa
structure peut équivaloir à la perte totale du Moi ancien, habituel,
même si ce qui doit en résulter est avantageux. Les « devenirs "
quels qu'ils soient modifiant le statu quo peuvent être appréhendés
parce qu'ils supposent un moment de perte du Moi actuel. Com-
bien de gens ne gardent leur équilibre qu'à la condition de ne
282 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

jamais rien changer dans leur modus vivendi, tant au point de


vue de leur comportement personnel qu'à celui de la composition
et de la disposition de l'ambiance. Ils refuseront une nouvelle
situation nonobstant le bénéfice qui en résulterait ; ils craindront
de se faire de nouveaux amis ou d'en perdre ; ils ne pourront
qu'avec les plus grandes difficultés se séparer de domestiques,
d'animaux ou d'objets qui pourtant ne leur conviennent plus.
Déménager ou modifier leur manière de vivre est pour eux un pro-
blème angoissant ; faire un voyage en est un autre. Il en est de
même en ce qui concerne tout changement dans la composition
de l'entourage : départ d'un enfant qui se marie ou va séjourner
ailleurs, arrivée d'amis qui s'installent, puis départ de ceux-ci
quand l'accoutumance s'est réalisée, etc. Tout cela est générateur
d'un malaise plus ou moins lourd.
Sur le plan plus strictement individuel, les modifications phy-
siologiques de la puberté et de la ménopause sont ressenties aussi
comme la perte du Moi ancien au profit d'un nouveau.
Que ce soit par transformation, par adjonction ou par ampu-
tation, l'individu faible peut se sentir en danger de perdre son Moi,
soit dans le domaine physique, soit dans le domaine psychique,
soit par rapport à l'ambiance. Les moindres modifications de ce
Moi composite peuvent être redoutées comme si elles allaient en
effriter le Moi global de même qu'une petite brisure fait tomber en
poussière des larmes bataviques.
L'angoisse de la castration est bien connue comme supposition
d'une modification du schéma corporel, mais il convient d'élargir
le sens de ces termes et de l'étendre à tout ce dont on craint d'être
privé tant au point de vue physique qu'au point de vue psycho-
affectif, y compris ce qui se rapporte à l'entourage matériel et
moral. Le désarroi éprouvé lors de la disparition d'un être cher
ou d'un bien quelconque, chez un sujet particulièrement sensibilisé
à la perte, apparaît comme une manifestation de cette angoisse dite
« de la castration ». Celle-ci, qui serait mieux nommée si on la
disait « de frustration », est ressentie devant la perte d'une partie
du Moi total, compte tenu de toutes les possessions et annexions.
Les adjonctions, certes moins redoutées que les amputations,
sont néanmoins mal acceptées et mal supportées par certains : il
en est qui ne peuvent sans angoisse envisager ou réaliser une
acquisition, un enrichissement, une grossesse, une maternité, une
augmentation de la famille, etc.
ANGOISSE ET RÉSISTANCES 283

Ces adjonctions sont, dans bien des cas de névroses, considérées


à l'égal de la présence d'un corps étranger dans un organisme. Non
agréées par «le Moi qui tend à s'en défaire, elles apportent un trou-
ble comme si elles compromettaient son instable synthèse. Par
exemple, un Moi narcissique est poussé à rejeter de son entourage
quiconque ne sert pas ses intérêts narcissiques.
Un Moi sainement constitué, c'est-à-dire doué de la souple
vigueur qui lui permet l'adaptation au réel, non seulement n'a
point besoin de s'étayer sur des appuis étrangers à lui-même, mais
ne craint pas les modifications comme un danger de rupture de sa
synthèse. Il se sent fort car sa capacité d'adaptation le met en
mesure de faire face à tous les changements, soit de lui-même par
rapport au milieu, soit encore du milieu par rapport à lui. Il ne
craint plus que sa perte totale — s'il en est réellement menacé —
ou une diminution tellement importante qu'elle y équivaille.
Cette peur de la perte totale a conduit l'individu inquiet à la
croyance en un « au delà » fondé sur la base de l'immortalité de
l'âme. C'est une assurance prise contre la perte du Moi psychique,
assurance dont le paiement consiste en l'abandon (plus ou moins
bien réalisé selon le degré d'inquiétude de chacun) du Moi physique
que l'on sait périssable. Malheureusement beaucoup de névrosés
ne trouvent, du chef de cette croyance, aucun apaisement de leur
angoisse, au contraire, car, par contrepartie, l'éventualité d'une
damnation recrée pour eux le risque de la perte.
La même peur suscite encore bien des moyens de protection
contre la perte du Moi, et le plus paradoxal d'entre eux ressemble
à celui qu'emploie Gribouille pour éviter de se faire mouiller par
la pluie : se jeter à l'eau. Ce moyen revêt différentes formes ayant
pour trait commun de représenter un renoncement au Moi, une
négation de celui-ci pour supprimer la crainte de le perdre. Nom-
breux sont ceux qui se remettent complètement entre les mains
de Dieu, d'un Dieu qu'ils ont imaginativement construit selon leur
besoin d'une tutelle. Dès lors, plus de problèmes, car Dieu dirige
lui-même toute leur existence, prenant toutes décisions pour eux
et ils n'ont plus qu'à s'abandonner passivement à lui. « Fiat volun-
tas tua ». Il ne s'agit pas là d'une religion vénérative, mais d'un
abandon du Moi qui charge Dieu de résoudre tout à sa place.
Dans un même ordre d'idées, mais en renforçant encore la
valeur pratique du renoncement au Moi, quantité de personnes
entrent au couvent, font voeu d'obéissance et, sous, la cloche pro-
tectrice d'une communauté, s'en remettent au pouvoir d'un supé-
284 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

rieur qui gèrera toutes leurs affaires matérielles et spirituelles.


Plus de position à prendre devant la vie, plus de conflits, plus de
Réalité. « Perinde ac cadaver ».
Sur le terrain plus restreint des difficultés matérielles de
l'existence, une foule de gens n'ont, à peine sortis de l'adolescence,
que la hâte de s'enrégimenter dans l'armée ou dans une quelcon-
que administration où, sous la condition d'abdiquer leur Moi sur
le plan professionnel et même souvent dans un domaine beaucoup
plus étendu, ils végéteront commodément sans autre rôle que celui
d'un rouage passif, mais avec la garantie d'un lendemain toujours
pareil à la veille, sans responsabilité qui ne soit couverte par une ,

hiérarchie en cascade dont le sommet est lui-même sans respon-


sabilité et sans initiatives vraies. Je ne sais comment se ferait le
gouvernement dans un état ou le Moi de tous les individus serait
fort, mais il n'y aurait probablement pas de fonctionnaires.
Une curieuse; observation est celle-ci : l'individu réagit contre
une atteinte portée à son Moi, mais il consent facilement à en faire
lui-même l'abdication, à le détériorer, à le diminuer, voire à le
supprimer. Tels qui redoutent une piqûre thérapeutique, répu-
gnant à l'introduction d'une substance étrangère dans leur orga-
nisme, s'intoxiquent de leur propre chef par l'alcoolisme ou par
l'usage de stupéfiants, sachant fort bien à quels délabrements ils
vont ainsi. Tels autres qui redoutent une privation de liberté vont
s'enfermer à perpétuité dans un cloître. Tels autres encore qui
vivent sous l'angoisse de mourir se suicident afin d'y échapper,
alors qu'ils feraient tout pour se soustraire à un attentat.
En somme, le Moi faible peut, de manière variées, tendre à
son auto-suppression pour éviter de vivre dans la crainte de sa
perte par l'action d'un facteur étranger (gribouillisme). Cela doit
faire penser à la tendance régressive vers la vie intra-utérine que
manifestent sous toutes sortes de formes les inaptes à la vie, c'est-
à-dire ceux dont le Moi ne se sent pas assez fort pour être autonome.
Ces conduites paradoxales sont le signe de l'angoisse profonde
qui suscite, comme on le sait, des comportements anarchiques,
inadéquats, contrairement à la peur normale dont la fonction est
de déterminer une réaction évictive devant une menace réelle. Le
Moi faible, en présence d'un danger imaginaire auquel il lui sem-
ble ne pouvoir se soustraire, ne tend qu'à faire cesser son angoisse,
ou bien en réalisant ce qu'il craint pour ne plus avoir à le craindre,
ou bien en renonçant à sa fonction comme un monarque qui abdi-
ANGOISSE ET RÉSISTANCES 285

que lorsqu'il se croit sur le point d'être détrôné. Préventivement,


il cherche à s'étaler pour prendre appui sur les êtres et même sur
les choses qui l'entourent.
Le Moi faible n'a pas toujours recours à l'extension au dehors
de l'individu pour trouver dans les appuis les plus divers la solidité
et la stabilité qui lui font défaut : c'est là le cas du névrosé le
plus commun. Un autre moyen consiste, au contraire, en un
repliement au dedans, en une mise à l'abri dans une forteresse
autistique qui supprime, dans la mesure du possible, tout contact
avec l'extérieur. La plupart des psychoses répondent à cette for-
mule et ne réagissent par. l'angoisse que si leur imagination
leur suggère l'idée d'une attaque visant ce Moi retranché qui se
sent alors en danger de perdre sa position de stabilité. C'est le
thème schizophrénique et plus particulièrement paranoïaque.
Deux moyens fort différents se proposent au Moi faible pour
échapper à l'angoisse de se perdre : ou bien le renoncement dont
il vient d'être question ou bien l'affirmation outrancière, impéra-
tive, tyrannique, la morbide volonté de puissance nietzchéenne qui
raidit l'individu comme une cuirasse de plâtre soutient un mal
de Pott. Le cas du schizophrène représente une combinaison des
deux moyens : une retraite devant le monde extérieur dont il ne
sentira plus ainsi l'opposition à la puissance illimitée qu'il peut
réaliser dans son autisme.
La névrose, vue sous un certain angle, pourrait se définir
comme étant le besoin morbide et panique de créer une zone de
sécurité devant la perspective d'une perte du Moi. Les symptômes
seraient les moyens inconsciemment adoptés à cette fin. Objecti-
vement ces moyens sont évidemment pis que le mal qu'ils pallient
avec un succès d'ailleurs souvent assez douteux, mais il n'en est
pas ainsi subjectivement, et si un névrosé se plaint de tel ou tel
symptôme, il le fait comme un boiteux se plaindrait de devoir user
d'une béquille, sans qu'il soit question de la lui enlever car elle est
sa condition d'équilibre.
Le névrosé tient à ses symptômes. Il a eu ses raisons de les
former ; il a les mêmes raisons de les garder. On s'en aperçoit
bien, au cours d'une psychanalyse, lorsqu'on le voit opposer les
résistances les plus subtiles à sa guérison.
Qu'est-ce pour lui la guérison ? Devant sa logique consciente,
elle apparaît comme la fin de toutes les complications parfois
inextricables de son existence et, conséquemment, elle est désirée.
286 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Cependant, devant son inconscient, elle est anxieusement redoutée,


car elle équivaut à la perte du Moi actuel.
Quand la névrose est inacceptée, de même qu'au début chez
le boiteux l'ennuyeuse nécessité de se servir d'une béquille, le désir
profond de s'en défaire est encore assez actif et les pronostics
concernant une heureuse issue de la cure sont très favorables ; les
résistances opposées par le sujet sont relativement légères et son
Moi participe à l'opération en raison de la situation mal supportée.
Mais il en est tout différemment lorsque l'accoutumance s'est pro-
gressivement établie, lorsque le sujet s'est habitué à trouver arti-
ficiellement une certaine stabilité névrotique : alors, quoique son
désir conscient le pousse à se défaire à tout prix d'un comporte-
ment qu'il sait bizarre, mais qu'il sent obligatoire, sa peur
inconsciente d'une atteinte à son Moi actuel et habituel suscite des
réactions de défense. Celles-ci sont d'autant plus puissantes que le
Moi se isent en danger de s'effriter. De telles résistances sont donc
en raison directe de la faiblesse du Moi, ce qui, à première vue,
semblerait paradoxal, mais on se rend aisément compte que la
psychologie de quiconque est plus bu moins névrosé est paradoxale
par définition.
Par opposition à la notion d'un Moi faible qui se signale à
l'observateur par les comportements névrotiques, on pourrait peut-
être, en terminant, tenter de représenter ce qu'on peut considérer
comme un Moi fort.
Le Moi idéalement fort serait celui qui pourrait s'adapter ins-
tantanément à la part de réalité qu'il ne peut adapter à lui en la
dominant, compte tenu d'une conformation aux règles sociales et
aux us et coutumes du milieu. Il y aurait une adaptation réciproque
immédiate de la réalité à lui-même et de lui-même à la réalité.
Deux critères se proposent, en conséquence, pour échelonner
les degrés de la puissance du Moi :
1° la part plus ou moins grande de réalité qu'il est capable
d'adapter à lui sous condition de s'adapter lui-même à l'autre part;
2° la durée plus ou moins longue de la période de pré-
adaptation.
La solidité du Moi ne se mesure pas à sa résistance, mais à sa
souplesse et à son élasticité qui lui permettent, non de dominer en
bloc les circonstances quelles qu'elles soient, mais de ne pas se
laisser dominer par elles.
Du Moi-chêne et du Moi-roseau, c'est ce dernier qui est le
mieux constitué.
Mère phallique
et
mère castratrice
par
John LEUBA

J'ai toujours été frappé de voir, soit au cours de traitements,


soit dans des conversations avec des collègues, soit encore dans les
séminaires de contrôle, combien la notion de la crainte de la femme
phallique est tout ensemble des plus répandues et des plus malai-
sées à appréhender.
Je pense tout particulièrement à l'air ébahi de certains jeunes
analystes en contrôle lorsque la mère phallique venait pour la
première fois. sur le tapis. Il semblait qu'ils n'eussent jamais
entendu évoquer une notion de ce genre ni vécu ce phénomène
dans leur propre analyse. C'est pour cette raison qu'il m'a paru
utile de chercher à préciser cette notion et les raisons de la crainte
inconsciente qu'inspire à l'homme la mère phallique. Ce travail,
des plus sommaires, n'a que la signification d'une note pratique.
Plus j'accumule les expériences thérapeutiques et plus je suis
obligé de constater avec quelle toxicité la mère castatrice ou la
mère phallique interviennent dans le complexe de castration de
l'homme ; plus aussi je m'aperçois combien ce complexe se résout
aisément sur le plan oedipien, alors qu'il est parfois très long
à réduire quand à la crainte de l'inceste s'ajoute la crainte
inconsciente de pénétrer dans le vagin.
Si je m'en réfère à ma seule expérience clinique, je constate
que les choses se passent bien ainsi dans toutes les manifestations
de l'impuissance masculine à ses divers degrés.
L'étonnement qu'éprouvent parfois les jeunes analystes de

PSYCHANALYSE 19
288 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

voir l'impuissance persister alors que la crainte du père a été liqui-


dée, je l'ai éprouvé au début de ma pratique psychanalytique,
n'ayant pas compris tout de suite que la situation oedipienne est
en partie inversée du fait que le patient est obligé de se défendre
de sentiments négatifs à l'égard de sa mère redoutée.
Au premier abord on ne s'explique pas comment une erreur de
jugement qui aboutit à attribuer à sa mère et, souventes fois, par
extension, à toute femme un pénis peut exercer de tels ravages
dans les activités génitales masculines. Car on comprend très bien
que la situation oedipienne puisse engendrer un complexe de cas-
tration, c'est-à-dire induire le jeune garçon à renoncer psychique-
ment à son pénis par crainte de l'inceste. La théorie freudienne
de la horde est en effet de celles qui se peuvent défendre sur le
plan biologique. On comprend moins bien, du même point de vue
biologique, qu'une attirance aussi impérieuse que celle qui est
exercée par le désir de pénétrer le sexe d'en face puisse se heurter
à la crainte d'y perdre son engin.
Sur le plan oedipien, cela se conçoit fort bien, encore qu'il soit
assez singulier de voir une fonction que l'on considère comme
aussi primordiale et aussi inéluctable que la fonction de repro-
duction, et dont on a fait un instinct, retenue et même empêchée
par un renoncement psychique à l'instrument de cette fonction.
Je suppose que si l'on s'en étonne cela provient d'une certaine
mystique du sexe, selon laquelle tout être en vie a pour fin de se
reproduire, posant en fait que deux sexes sont indispensables pour
atteindre cette fin et que ces deux sexes présentent des différences
irréductibles l'un à l'autre.
Si l'on renonce à l'hypothèse d'un « instinct de reproduction »
dont on peut parfaitement se passer, — comme on peut d'ailleurs,
à mon avis, se passer de tous les concepts que l'on désigne par le
terme d'instincts, — pour n'admettre qu'une fonction érotique
capable de se satisfaire de toutes manières et qui aboutit, dans
les conjonctures favorables, à la fécondation, le complexe de cas-
tration devient chez le mâle un fait compréhensible. On le voit
nettement jouer chez les singes hamadryas, chez les guenons et
même chez les anthropoïdes.
Chez les hamadryas, les jeunes mâles qui se font adopter,
célibataires, par un couple ne se permettent aucune privauté auprès
de la ou des femelles dominées par le vieux mâle. Si, sollicités
par l'odeur de la peau sexuelle, ils se permettent en l'éloignement
du vieux mâle de soulever la queue de la femelle pour palper la
MÈRE PHALLIQUE ET MÈRE CASTRATRICE 289
peau sexuelle, dès qu'ils sont aperçus par le vieux ils sont pour-
suivis, attaqués et cruellement mordus. Mais les sanctions ne vont
pas toujours jusqu'à ces sanglants sévices, car le célibataire, sur
le point d'être rejoint, s'offre alors au vieux mâle homosexuelle-
ment.
Cette identification à la femelle par renoncement à sa sexualité
ne diffère en rien de celle que l'on observe chez les Primates homi-
niens. On comprend fort bien que le jeune mâle, devant un tel
danger, sacrifie la partie pour sauver le tout. Le mythe du bromure
dans le pinard, les mythes de guerre recueillis par Mme Marie
Bonaparte illustrent de façon éloquente, sur un autre plan, cette
tendance de tout être en vie à sacrifier la partie pour sauver le
tout.
Du point de vue biologique donc, le complexe de castration
se conçoit fort bien ; c'est un simple mécanisme de défense devant
la peur d'un danger. En effet, nombre d'animaux, quand ils sont
en danger, sacrifient quelque membre (l'araignée dite « faucheux »
une ou deux pattes, l'étoile de mer un bras, le lézard sa queue,
les céphalopodes un bras) pour sauver le, reste du corps.
J'avoue ne pas comprendre, de ce même point de vue biolo-
gique, comment une conception erronée du sexe féminin peut inci-
ter à une crainte du même genre et à redouter de le pénétrer. Cela
donne évidemment raison à ceux qui vont disant que la psycho-
logie et la biologie ne peuvent se rejoindre, parce que ces deux
disciplines ne recourent pas au même système de références.
On devrait cependant pouvoir trouver, semble-t-il, des faits
biologiques de même sens chez d'autres espèces animales ; je n'en
connais aucun.
Cette peur, du vagin, me suggérait un confrère avec qui j'en
parlais, pourrait procéder de la pensée que le pénis supposé caché
au fond du vagin est le pénis paternel. Ainsi la crainte de pénétrer
dans le vagin féminin ne serait qu'un prolongement de la crainte
de la rivalité oedipiene.
Tout ingénieuse qu'elle est, cette hypothèse ne me satisfait
pas pour la raison' que j'ai dite plus haut : c'est que l'angoisse
de la castration étant d'ordinaire facile à réduire sur le plan
oedipien, en dehors des cas où l'attitude du père est férocement
sévère, il n'y a pas de raison pour que cette angoisse,aille se nicher,
difficilement délogeable, dans ce déduit.
Prenons un exemple : voici un homme de trente ans qui a
290 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

toutes les apparences d'un petit coq bien assuré dans sa sexualité,
mais qui est en réalité affligé d'éjaculations précoces avec orgasmes
incomplets. Un traumatisme dans son très jeune âge, vers quatre
ans, conditionnait un symptôme particulier qui consistait en le
fait de ne pouvoir se mettre à table devant des hommes sans être
aussitôt débordé par une intolérable angoisse. Il était alors obligé
de quitter la table sous un prétexte quelconque. Ne pouvant ni
accepter ni faire des invitations à dîner, il en était souvent réduit
à manger seul et debout à l'office, unique endroit où il se sentît
à l'aise. Lé traumatisme revécu au cours de l'analyse était celui-ci:
il avait dû, entre trois et quatre ans, étant à table avec des invités,
dire une incongruité. Dans la séance qui avait précédé la revivis-
cence, lors d'un dîner qui avait eu lieu la veille, puis au cours de
la séance suivante, dudit traumatisme, il n'avait cessé de répéter
par devers lui, avec insistance et beaucoup de conviction, mais
comme un vocable dénué de sens particulier, le mot de Cambronne.
Je suppose donc qu'ayant entendu ce mot d'un des enfants
de la ferme voisine il l'avait répété en toute innocence, soulevant
la colère paternelle. Il s'est revu cramponné à sa chaise avec les
deux pieds, rentrant la tête dans les épaules, attendant avec terreur
son père qui venait sur lui le visage contracté par la fureur,
arraché de sa chaise par derrière, transporté à la cuisine où il
revoit des taches jaunes par terre et sa bonne essuyant les taches.
Il avait donc réagi par une défécation assassine, ces mêmes taches
jaunes se retrouvant sur le visage de son père mort évoqué en
association.
Le traumatisme introduisait du même coup le patient dans
l'angoisse oedipienne, son père l'ayant éloigné de la table, c'est-
à-dire de sa mère.
A partir de là, toute la situation oedipienne vint au jour avec
liquidation du père, possibilité de s'asseoir à la table d'un conseil
d'administration et d'accepter à dîner chez des amis ; mais rien,
strictement rien ne change quant à ses difficultés sexuelles. Le
transfert, jusqu'alors positif homosexuel, se fait alors négatif et
dans le même moment son attitude à l'égard de sa femme devient
aussi négative. Il lui reproche d'être trop entreprenante et trop
virile..
Je l'obligeai alors à formuler ses attitudes négatives envers sa
mère, dont il ne parlait que sur un ton très élogieux et fort rare-
ment, et qu'en outre il ne voyait guère.
MÈRE PHALLIQUE ET MÈRE CASTRATRICE 291

Cette effraction dans le domaine de ses sentiments pour sa


mère eut pour effet de fair surgir des rêves de castration sanglants.
Dans l'un d'eux il se voit prenant un bain de mer, environné de
homards, de langoustes, de crabes, tous munis de pinces mons-
treuses et sectionnant des petits poissons. L'eau en est toute rougie
de sang.
Nous retrouvons plus tard un nouveau traumatisme : sa mère
le maintient solidement, le visage sévère, tandis qu'un médecin lui
fait une singulière opération sur le bas-ventre. L'hypothèse d'un
décollement un peu sanglant du prépuce par le médecin se vérifie
à la faveur de divers recoupements et informations directes.
Enfin, et je souligne ce dernier rêve pour le haut intérêt qu'il
présente en tant que le symbole y contenu se retrouve fort souvent,
il me voit étendu à sa place, sur le divan, tandis que gît à mes
côtés un monstrueux étron. Après quoi je me confonds avec sa
mère et il se retrouve aux. côtés de celle-ci dans un abattoir,
pataugeant dans un lac de sang.
Sans insister plus sur ce rêve, je voudrais citer d'autres
exemples analogues.
Un patient qui avait une peur presque insurmontable des
femmes, et qui marquait sa peur par un jaillissement de taquine-
ries ironiques, ne pouvait avoir avec elles des rapports que par
surprise, autant dire, en les prenant d'assaut comme on prend une
forteresse. Un jour, à la suite d'une cortico-pleurite avec épanche-
ment, il avait fait un hémoptysie. A cette occasion, disait-il, il
avait mis triomphalement son mouchoir sanglant sous le nez de
son père : « Vois ce que ma mère a fait de moi », voulait-il dire
par là.
Ce malade rêva, au cours du procès que je lui fis faire de
sa mère, laquelle était tendrement castratrice, qu'un petit bassin
qu'il avait peuplé de têtards et de crapauds était hanté par une
larve de dytique emplumée qui avait coupé la queue à tous les
têtards. L'eau du bassin en était toute rougie. La première asso-
ciation sur ce rêve fut le souvenir d'un doigt sanglant, écrasé par
une porte que sa mère avait refermée sur lui. Ce patient, par
exception, n'avait pas d'impuissance habituelle, mais il était obligé
de surmonter sa peur de la femme par une attitude brutale com-
pensatrice.
De ces faits et de nombre d'autres analogues, je crois pouvoir
tirer une règle d'une utilité pratique incontestable et qui s'est
292 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

constamment vérifiée dans ma pratique analytique : toutes les fois


que l'on voit apparaître le complexe de castration en rapport avec
du sang, il s'agit d'une castration par la mère, phallique ou non.
Cette castration s'associe alors souvent à la notion de la fente
vulvaire sanglante au moment des règles, fente interprétée comme
une plaie, ainsi que Freud l'a montré.
Les violences exercées par sa mère sur un petit garçon, à
l'occasion d'un lavement ou de l'introduction d'un suppositoire,
peuvent être ressenties comme une menace directe sur la zone
génitale. Exemple : un impuissant rêve qu'il est en short. Une
blanchisseuse glisse par derrière sa main dans son short et tente
de saisir ses génitoires. Dans le même moment il voit s'ouvrir la
porte d'une sorte de remise qui pourrait être l'abattoir du village
et un grand couteau apparaître à cette porte.
On peut inférer que la blanchisseuse est là pour le linge sale
et donc que l'enfant a dû réagir par une débâcle intestinale à une
tentative de lavement ressentie comme une menace directe sur ses
organes (la main est glissée par derrière).
Un autre rêve vient confirmer cette, hypothèse : le patient est
couché à plat ventre sur le divan analytique et son psychanalyste
l'ausculte par derrière « d'une façon suspecte », en cherchant à
saisir ses organes.
Ces deux rêves sont venus tardivement, au cours d'un traite-
ment contre lequel le patient se défendait comme un beau diable,
identifiant son analyste à sa mère et se refusant à subir le lavement
analytique, ressenti dans son inconscient comme une menace de
castration sanglante.
Citons encore un dernier exemple pour la clarté qu'il apporte
clans la compréhension de la crainte qu'inspire le phallus maternel:
un patient rêve qu'il va pêcher des coquillages marins. Il n'est pas
à son aise en pêchant ces sortes de moules, parce qu'elles ont un
petit orifice fort étroit dans lequel il est très dangereux de mettre
le doigt ; c'est qu'il y a, tapi au fond de cet orifice, un petit serpent
qui peut vous mordre le doigt.
Cette symbolisation de l'organe féminin par un mollusque
bivalve : huître, moule, palourde, etc., est si fréquente que le sym-
bole est presque devenu un signe, le signifié étant toujours le
même. Si l'on avait quelque doute à cet égard, il suffirait de rap-
peler l'association qu'une phobique avait faite sur des moules qui
intervenaient dans un rêve : avec beaucoup de confusion elle
MÈRE PHALLIQUE ET MÈRE CASTRATRICE 293
m'avait avoué qu'elle avait été très choquée d'entendre dire que
certains vieux Messieurs très chics (elle n'osait dire « des vieux
marcheurs ») se promenaient volontiers sur les pelouses des
champs de courses pour voir « bailler les moules ». Comme je'
prétendais l'obliger à préciser ce que cela voulait dire, elle me
déclara avec indignation qu'il était inouï que tant de femmes
pussent s'asseoir dans une tenue indécente, alors qu'elles ne por-
taient pas de pantalons.
Il y aurait beaucoup à dire de cette symbolique.
La figuration de la femme phallique et castratrice, si redou-
table, prend nombre d'aspects divers, toujours aussi redoutables.
On trouve dans l'oeuvre de Max Ernst toute une série d'images qui
s'y rapportent. L'une d'elles représente un long objet conique et
blanc qui, s'introduisant entre des replis, va à la rencontre d'un
objet du même genre, mais plus petit, dissimulé dans ces replis.
Cette image est éloquemment adornée de cette légende : « Effet
d'attouchement ». La rencontre possible du pénis masculin avec le
pénis féminin dissimulé au fond du vagin y est représentée d'une
façon non allusive.
Dans d'autres oeuvres, beaucoup plus élaborées, du même
artiste; l'organe féminin est figuré sous les aspects de paysages
végétaux à la manière du douanier Rousseau ; des monstres aux
gueules effroyablement dentées et de monstrueux insectes dentés
dont les formes s'apparentent à celles de la mante religieuse sont
dissimulés dans les feuillages.
Ces représentations du vagin denté, dans lequel l'homme a
inconsciemment peur de laisser son engin, expliquent fort bien
la terreur ressentie par certains hommes à la perspective de s'offrir
comme proie à ces gueules menaçantes.
Il faut faire ressortir ici la remarquable analogie qui existe
entre la larve de dytique couverte de plumes et le serpent à plu-
mes dit « Quetzalcoatl » des Mayas-Aztèques, ainsi que l'identité
de l'excrément sous l'aspect duquel un de mes patients m'a rêvé
et de certaines représentations sculptées du dieu Quetzalcoatl qui
figurent notamment un excrément emplumé (c'est peut-être de là
que proviendrait l'expression « poser une plume » pour exprimer
une exonération intestinale).
Cela fait comprendre la signification des atroces sacrifices san-
glants que faisaient les Mayas-Aztèques pour se concilier Quetzal-
coatl, mère castratrice, afin de n'être pas châtrés.
294 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

Signalons en passant qu'ici le serpent n'est pas un symbole


univoque et que, s'il est le signe universel du pénis masculin, il
peut dans certains cas devenir le symbole du phallus maternel. Par
ailleurs l'excrément peut alors constituer pour l'homme un sym-
bole pénien, tout de même que pour l'inconscient de la femme.
Ces identifications du serpent, de l'oiseau, de l'excrément, tous
symboles phalliques, viennent du fond des âges et traduisent une
crainte du coupe-cigare de la femme qui a sans doute, en dernière
analyse, son origine dans la crainte de l'oedipe. Mais il y a plus
dans cette peur, que l'on pourrait dire phylogénétique, qui se tra-
duit par l'impuissance psychique.
De là cette ambivalence des sentiments que la femme inspire
aux hommes et qui se reflète en clair dans les caractères que l'on
attribue aux divinités féminines.
C'est pour cette raison, pensè-je, que le complexe de castration
dans l'espèce humaine n'est pas tant conditionné par la crainte du
père que par une crainte ancestrale de la mère et que cette crainte
peut persister indépendamment du fait d'avoir surmonté le père.
J'en conclus donc que le complexe de castration chez l'homme, s'il
se ramène toujours, en dernière analyse, à la crainte de l'oedipe,
est surtout conditionné par une crainte que je dirai phylogénétique
de la mère en tant que telle et qu'à raison de cette crainte il est
tout-à-fait exceptionnel que l'homme dispose librement de sa
sexualité.
Il y a donc plus dans ce complexe de castration qu'une simple
crainte des représailles du père ; il y a bien une crainte de la mère
en tant que telle et, par extension, de la femme en général. Si l'on
y réfléchit, on ne peut pas ne pas trouver cela tout naturel. Pour
les petits enfants le père est un personnage inexistant, un être
mythique, autant dire, et dont le rôle est des plus effacés. Car c'est
là mère qui fait l'éducation de l'enfant, c'est une femme qui pré-
side à tous les plaisirs, à toutes les frustrations, à toutes les
contraintes éducatives. Le père ne joue dans tout cela qu'un rôle
d'arrière-plan et, le plus souvent, épisodique.
Peut-être intervient-il aussi dans cette peur obscure de la
femme une crainte narcissique de même nature que celle qui fait
redouter à la femelle d'être pénétrée par le mâle. Cette crainte
ressortit au narcissisme physiologique qui induit tout être en vie
à redouter d'être entamé dans son intégrité. Qui sait à quels dan-
gers l'on ne va pas s'exposer en s'engageant dans ces profondeurs
mystérieuses ?
MÈRE PHALLIQUE ET MÈRE CASTRATRICE 295

Cela pourrait expliquer du même coup l'angoisse qu'éprouvent


tant d'hommes à plonger ou à nager en eau profonde et les mythes
des eaux profondes tels que Mme Marie Bonaparte les a relatés. Je
suis certain, parce que j'en ai eu la preuve manifeste à plusieurs
occasions, qu'un très grand nombre de noyades sont dues à une
peur panique et soudaine qui enlève au nageur tout contrôle.
On évoque. alors, pour expliquer la noyade, une crampe para-
lysante, comme si une simple crampe, même portant sur tous les
membres, ne laissait pas la possibilité de se maintenir normale-
ment à la surface de l'eau, en attendant qu'elle se dissipe ; où le
fait d'avoir été paralysé par des algues enroulés autour des jambes
(c'est une pure légende) ou encore des remous capables d'attirer
le nageur au fond d'un entonnoir, comme le ferait le mythique
Maelstrom.
Tous ces phénomènes sont manifestement conditionnés par
l'angoisse de la castration, ainsi qu'en font foi les dires de nos
patients, qui évoquent alors la possibilité d'être mordus par un
poisson à la jambe ou aux génitoires.
Ce n'est donc pas, en dehors de cas tout-à-fait exceptionnels
où le père est vraiment très redoutable, la crainte de celui-ci qui
peut déterminer un grave complexe de castration, puisque, cette
crainte liquidée, le complexe persiste tant que la peur de la mère
n'a pas été réduite.
Pour terminer, il convient de préciser ce que ces cogitations
visaient à mettre au point : on parle tantôt de mère phallique et
tantôt de mère castratrice, comme si les deux termes avaient
même valeur. En fait il faut distinguer la mère qui se veut phal-
lique et s'est attribué un pénis dans son inconscient et la mère
que le garçon conçoit, consciemment ou non, comme phallique en
lui attribuant, lui, un pénis.
Les premières sont presque nécessairement castratrices, puis-
qu'elles ont répudié leur féminité, bien souvent leur maternité et
donc châtrent par constitution et par destination. Ces femmes
phalliques sont donc, le plus souvent, en même temps castratrices.
Quant aux secondes, elles résultent d'une erreur de jugement.
Le garçon projette sur sa mère une conception erronée de son sexe.
Cette projection peut parfaitement se faire à l'égard d'une mère
normale et causer entre elle et son enfant mâle de désastreux
malentendus. Dans les deux cas la mère est ressentie comme dan-
gereuse dans l'inconscient du garçon (1).
296 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

La croyance de l'enfant à l'existence d'un pénis chez sa mère


peut être renforcée accidentellement. C'est ainsi qu'un mien patient
avait surpris, enfant, sa grand'mère accroupie sur la cuvette des
cabinets dans le moment où elle déféquait. Le bâton fécal lui était
apparu tel un gros pénis et cette vision l'avait si bien ancré dans
la certitude que sa mère avait le même engin qu'à l'âge de dix ans
encore il n'eût pas fallu lui dire que les femmes n'étaient pas faites
comme les hommes.
Chez ce patient le complexe de castration, aggravé par le
départ du père dans son jeune âge, se réglait en conséquence : il
avait abouti à une inversion complète des goûts érotiques.
La crainte de l'oedipe me paraît jouer un rôle incomparable-
ment plus important chez la fille, dans le déterminisme de l'inver-
sion des tendances. L'identification de la fillette avec son père la
préserve alors du danger de rivaliser avec sa mère ; le pénis qu'elle
s'attribue dans son inconscient la protège ainsi contre l'oedipe. Ce
complexe de virilité, né lors du trauma initial (coït parental), peut
s'accompagner ou non d'un refus indigné de subir le sort de sa
mère et d'un désir de la venger en s'emparant du pénis paternel,
puis, par extension, de celui de tout homme.
Dans ce dernier cas la fillette deviendra une femme phallique
et castratrice. Dans le premier, c'est-à-dire lorsqu'il n'y a pas de
désir prononcé de vengeance, elle sera une femme phallique sans
plus, mais ratera sa vie affective et, de surcroît, aura bien des
chances de demeurer une femme frigide et donc, malgré tout, cas-
tratrice dans une certaine mesure.
C'est pour cette raison que je faisais, plus haut, une petite
restriction au sujet du caractère castrateur de la mère phallique.

(1) Cette projection se fait tout naturellement quand la mère a assumé le rôle
de l'homme et porte culottes, le père étant effacé devant sa virile épouse. Mais elle
peut aussi résulter, plus bénignement, du fait que le jeune garçon, entré dans la phase
phallique de son évolution psychologique, a tendance à surestimer son pénis au point
d'en attribuer un à tout le monde, hommes et femmes.
C'est ainsi qu'un garçon de quatre ans disait, un jour, à sa mère : « Montre-
moi ton bide » (il désignait ainsi son robinet) ; « il est caché sous tes moustaches »
(les poils du pubis). « Si tu ne me le montre pas, je croirai que tu n'en as pas ».
L'Énigme de Clemenceau
par
le Docteur Pierre LACOMBE

Peu de New-Yorkais savent qu'au coeur de leur propre cité,


dans le Village même, encastrée dans la façade du théâtre Sheri-
dan, une flamme perpétuelle brûle à la mémoire de Georges Cle-
menceau, le principal artisan de la victoire lors de la première .

guerre mondiale. Jamais, semble-t-il, il ne fut plus opportun de


rappeler cette magnifique figure si pleine d'enseignements. Cette
petite flamme dédiée à une grande mémoire est comme un lien
vivant entre deux générations, entre deux guerres.
On s'est toujours accordé à reconnaître en Clemenceau .« Le
Père-la-Victoire », celui qui dans les heures sombres de 1917 ranima
chez les Français le courage et l'unité, qui transforma la défaite
en victoire. Et aujourd'hui, alors que les problèmes de la paix une
fois de plus se posent, on commence à réaliser combien, dans ce
domaine aussi, Clemenceau était sage. Il insista avec son sens aigu
des réalités sur des solutions qui, si elles avaient été adoptées,
auraient pu conduire à une paix durable.
Et pourtant cet homme d'Etat, si grand dans la guerre et si
clairvoyant dans les problèmes de la paix, fut constamment l'objet
des critiques les plus violentes et les plus passionnées. Lui qui,
dans sa vieillesse, devint l'organisateur de la victoire, il fut long-
temps nommé « Le Tigre ». Il semble qu'il y avait deux hommes
en lui, un demoliseur et un créateur. Sa vie est pleine de contra-
dictions et il est resté une sorte d'énigme même pour ses admi-
rateurs. « Je suis un mélange d'anarchiste et de conservateur dans
des proportions qui restent à déterminer », disait-il un jour.
Quelle est la clef de son énigme ? Comment fut-il à même
d'accomplir de si grandes choses ? Il semble qu'à lui, comme à
tout homme, un problème psychologique se soit posé, un grand pro-
blème humain dont la solution commande la plupart de nos actions
et influence la vie entière de l'individu. C'est ce problème, qui
explique les contradictions de la vie de Clemenceau, que nous vou-
298 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

drions étudir ici, car sa solution' est riche d'enseignements et peut


être donnée en exemple. C'est en effet parce que Clemenceau résolut
avec succès ce problème que ses contradictions se fondirent en
une unité et que, père de sa propre victoire, il put le devenir de
la victoire de ses compatriotes.

Si Clemenceau, dans la boutade citée plus haut, exprime en


une formule saisissante ce qu'on peut appeler son énigme et com-
ment il s'apparut à lui-même, voici comment il apparut, à ses
contemporains. Selon le mot d'un de ses meilleurs biographes, « il
fut jeté dans la mêlée par la haine de la tyrannie et il apparut à
tous comme un tyran ; révolutionnaire par tempérament il fut
porté au pouvoir et vers l'ordre ; adversaire des entreprises colo-
niales il occupa le Maroc ; adversaire de l'emploi de l'Armée dans
les grèves il l'imposa et l'exposa dans les conflits du travail ; hostile
à la répression armée il provoque inconsciemment des répressions
sanglantes ; dénonciateur de l'égoïsme patronal il défendit le
patronat ; hostile aux monopoles de l'Etat il racheta la Compagnie
de l'Ouest ; adversaire de la peine de mort il y recourut. »
Ces attitudes contradictoires chez un homme d'une si forte
personnalité ont provoqué des critiques et des attaques aussi nom-
breuses que passionnées. Mais n'y a-t-il pas une explication pro-
fonde à ce comportement, une solution à ce problème ? « Suppri-
mer les questions n'est pas y répondre », écrivait dans sa thèse de
médecine Clemenceau. Nous voudrions tâcher de trouver une
réponse à la question qu'il pose et de comprendre en quoi et pour-
quoi il fut ce mélange d'anarchiste et de conservateur dont il parle,
ce « géant de la contradiction », comme le nomma un de ses
contemporains. Nous verrons peut-être que cette contradiction
cache tout autre chose chez celui qui disait : « Une vie est une
oeuvre d'art ».

Pour l'étude de ce problème la psychanalyse nous offre un fil


conducteur. Freud a montré que les attitudes, les comportements
de l'adulte sont fonction des émotions éprouvées, des influences
subies dans l'enfance et de la solution plus où moins heureuse
apportée aux problèmes, voire aux conflits, de cette première
période de la vie. Ces problèmes affectifs se posent essentiellement
dans le milieu familial, et, parmi les problèmes familiaux, le pro-
L'ÉNIGME DE CLEMENCEAU 299

blème paternel est, chez l'homme, l'un des plus importants. Pour
l'adulte, en effet, certaines personnes, certaines entités, la société,
l'autorité peuvent devenir, du point de vue de l'inconscient, des
symboles et des substituts du père. Si bien — on n'y saurait trop
insister — que le comportement de l'individu vis-à-vis de la société
et des problèmes sociaux est fonction de la solution apportée au
cours de son développement aux problèmes affectifs familiaux et
notamment au problème des relations affectives avec son père.

Quelles influences majeures se sont exercées sur Clemenceau


enfant» quelles émotions importantes a-t-il ressenties ? Il nous le
rapporte lui-même. « Je crois, dit-il dans « Clemenceau peint par
lui-même », que la seule influence qui ait eu quelque effet sur moi
c'est... oui... c'est celle de mon père. » Et plus loin: « Où l'influence
de mon père a achevé de s'emparer de moi, c'est quand à Nantes,
au lycée, je suis entré en philosophie... » Tout au long de sa vie,
écrit un de ses biographes, Clemenceau avait l'impression que le
regard de son père jetait fixé sur lui. « Si je faisais telle ou telle
chose, disait-il quelquefois, mon père ne me reconnaîtrait plus
comme son fils. »
Or qui était le père de Clemenceau et quel fut son comporte-
ment vis-à-vis de son fils ? Benjamin Clemenceau, père de Georges,
appartenait à une vieille dynastie de médecins vendéens. Il prati-
quait une médecine de bienfaisance, s'occupant principalement de
soulager les malheureux. C'était un révolté, jacobin conspirant
contre l'Empire, ayant le culte de la Révolution, libre-penseur,
anticlérical. Or voici comment il apparaissait au jeune Georges :
« Je n'ai jamais vu mon père, jamais, dit-il, que dans un seul état:
la colère. Jamais je ne suis entré dans une pièce où il était sans
qu'il me dise : Georges, déguerpis ! » Il éduqua son fils à la romaine.
Il l'éleva non religieusement et dans la foi républicaine. « Il faut
vous, dire, écrit Clemenceau, que je suis né d'un père idéologue et
qui avait le culte de la Révolution. Aux Aubraies il y avait des
portraits de Saint-Just, de Robespierre dans tous les coins. Mon
père me disait que c'étaient des dieux et qu'à côté de ça il n'y
avait rien. Mon père m'a fait républicain. » Ailleurs il écrit : « Mon
père me disait à dîner, au cours de mes études au lycée : Qu'est-
ce que tu as appris aujourd'hui ? Je lui disais. Je lui racontais
les théories cléricales qu'on m'avait servies dans la journée sur
300 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

l'âme, la vie, la mort, etc., et il les discutait. » Un de ses biographes


ajoute : « Son père lui avait enseigné l'horreur du gouvernement
des curés !»
Or ce père toujours en colère et révolté prend aux yeux du
fils une figure capitale au cours de la scène pathétique de son arres-
.
tation en 1858, scène au cours de laquelle le jeune Clemenceau,
au comble de l'émotion, veut sceller une sorte de pacte de solidarité
avec son père et fait le serment de le venger. Cette scène, qui devait
rester profondément gravée en lui, Clemenceau la rappelle ainsi :
« Mon père était émouvant et terrible. Il conspirait contre l'Empire
avant que je pusse en faire autant. Un jour on vint l'arrêter. Je
me jetai sur sa main et la baisai avec ardeur : « Je vous vengerai. »
Ah ! de quelle bourrade il m'écarta et quel grondement pour me
lancer : « Tu veux me venger ? Travaille. »

On ne peut manquer d'être frappé de l'empreinte marquée sur


le jeune Georges par ce père « émouvant et terrible ». Cette
empreinte va se révéler et va jouer dans tout le développement et
les activités de Clemenceau. Ainsi il va comme son père faire sa
médecine et, plus tard, quand il pratiquera, il fera comme lui une
médecine de bienfaisance, s'occupant de soulager les malheureux.
Comme lui il sera un révolté, il conspirera contre l'Empire alors
même qu'il n'est qu'étudiant et, comme son père, il sera, arrêté
(1862) et emprisonné. Il deviendra comme lui un jacobin, un libre-
penseur, un anticlérical. Comme son père enfin il sera adversaire
déterminé de la peine de mort. Il y a là, de toute évidence, un
mécanisme d'identification au père qui a joué.
Mais quelle est la nature de cette identification ? Est-ce une
identification par amour ou par admiration ? Regardons-y de plus
près. Comment ce père toujours en colère et qui ne lui laissait
d'autre alternative que de déguerpir aurait-il pu inspirer de l'amour
chez Georges Clemenceau, lui qui devait écrire : « La grande mala-
die de l'âme c'est le froid. » Georges Clemenceau, en effet, en dépit
de certaines apparences, était un sensible et un tendre. Ne devait-il
pas dire: « Il n'y a qu'une chose qui existe réellement: la famille? »
Et aussi « L'intelligence est une chose précieuse, mais il y a une
chose qui vous conduira plus loin : le coeur. » N'est-ce pas un sen-
sible et un tendre qui devait éclater en sanglots à l'annonce de
l'armistice et qui, dans son testament, demanda que l'on plaçât
L'ÉNIGME DE CLEMENCEAU 301

dans son cercueil un coffret qu'il conservait précieusement et qu'il


tenait de sa mère, ainsi que des fleurs fanées que des « poilus »
qui allaient mourir lui avaient données au front? Cert