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de ceux sensibles aux attraits d'une eau

qui appelle : Viens à moi !


« Qui suis-je pour vous dire Je n'étais pour rien dans mon salut.
ce que je vous dis, Un goéland humain m'a sauvé,
moi qui ne fus pierre polie par l'eau qui avait vu les vagues me capturer
pour devenir visage et paralyser mes bras.
ni roseau troué par le vent
pour devenir flûte... J'aurais pu ne pas être possédé
par le djinn de la Mu'allaqa
Je suis le lanceur de dés. antéislamique,
Je gagne des fois, je perds d'autres fois.
Je suis comme vous ou un peu moins...
Je suis né près du puits si la porte de la maison avait donné
et des trois arbres solitaires telles sur le nord,
des nonnes. si elle ne s'ouvrait sur la mer,
Je suis né sans flonflons ni sage femme. la patrouille de l'armée n'avait repéré
J'ai reçu mon nom par hasard, par hasard, le feu des villages cuisant la nuit,
appartenu à une famille, si quinze martyrs avaient
et hérité de ses traits, ses caractères une fois encore dressé des barricades,
et ses maladies : si ces campagnes ne s'étaient brisées.
Premièrement : Problèmes artériels et Je serais peut-être devenu un olivier,
hypertension un professeur de géographie,
Deuxièmement : Pudeur devant le père, un expert ès royaumes des fourmis
la mère et la grand-mère-arbre. ou gardien de l'écho !
Troisièmement : Illusion que la grippe se guérit
par une infusion chaude de camomille. Qui suis-je pour vous dire
Quatrièmement : Paresse à évoquer ce que je vous dis
l'antilope et à la porte de l'église,
l'alouette. moi qui ne suis qu'un lanceur de dés
Cinquièmement : Ennui durant les nuits d'hiver. entre prédateur et proie.
Sixièmement : Inaptitude flagrante au chant. J'ai gagné en lucidité,
Je n'étais pour rien dans ce que je fus. non pour jouir de ma nuit étoilée
Le hasard m'a fait de sexe masculin..., mais pour être témoin du massacre.
par hasard j'ai vu l'astre lunaire,
pâle tel un citron, J'en ai réchappé par hasard :
courtiser les femmes encore réveillées J'étais plus petit qu'une cible militaire,
et je n'ai pas fait d'effort pour trouver plus grand qu'une abeille
un grain de beauté butinant les fleurs de la haie.
au plus intime de mon corps ! J'ai eu très peur pour mes frères et mon père,
peur pour un temps de verre,
J'aurais pu ne pas exister, mon père aurait pu peur pour mon chat,
ne pas épouser ma mère, mon lapin, pour une lune ensorcelante
j'aurais pu connaître le sort de ma sœur au-dessus du haut minaret,
qui poussa un cri puis mourut j'ai eu peur pour les grappes de la vigne,
sans se rendre compte qu'elle n'était née pendantes comme les mamelles de notre
qu'une heure et qu'elle n'avait pas connu sa chienne...
mère... La peur marcha en moi et je marchai en elle,
nu-pieds, renonçant à mes petits souvenirs
J'aurais pu subir le sort des œufs de pigeon d'attentes du lendemain.
brisés avant d'éclore.
J'ai par hasard échappé à l'accident d'autobus,
le jour où j'ai manqué l'excursion scolaire. Plus le temps pour le lendemain.
Plongé la nuit dans la lecture d'un roman d'amour,
J'avais oublié l'existence et ses vicissitudes Je marche. Je me hâte. Je cours.
pour m'identifier à l'auteur et à l'amant-victime. Je monte. Je descends.
Je fus ainsi le martyr de l'amour dans le romain Je crie. J'aboie. Je glapis. J'appelle.
et le rescapé de l'accident de la route. Je hulule. J'accélère.
Je ralentis. Je bascule.
Je n'étais pour rien dans mes jeux avec la mer, Je m'allège. Je me dessèche.
mais j'étais un enfant inconscient, J'avance. Je vole. Je vois.
Je ne vois pas. Je trébuche. que d'obtempérer à sa cadence :
Je jaunis. Je verdis. Je blêmis. mouvement des sens,
Je me fends. Je larmoie. chacun corrigeant l'autre,
J'ai soif. Je fatigue. J'ai faim. intuition qui révèle un sens,
Je tombe. Je me relève. Je cours. pâmoison dans l'écho des mots,
J'oublie. Je vois. Je ne vois pas. mon image partie
Je me souviens. de mon moi à un autre,
J'entends. Je recouvre la vue. ma confiance en moi
Je délire. J'hallucine. et ma nostalgie de la source.
Je chuchote. Je crie.
Je ne peux. Je gémis. Je n'ai de rôle dans le poème
Je m'affole. Je m'égare. que si l'inspiration tarit
Je diminue. Je me multiplie. et l'inspiration est l'atout du
Je tombe. Je m'envole. J'atterris. talentueux
Je saigne. Je m'évanouis. s'il s'applique.

Par hasard ou fuyant l'armée,


les loups avaient, par bonheur, J'aurais pu ne pas tomber amoureux
déserté le lieu. de la jeune fille
si elle ne m'avait demandé l'heure,
Je n'étais pour rien dans ce que fut ma vie si je n'avais été en chemin pour le cinéma...
si ce n'est de lui dire Elle aurait pu ne pas être la métisse qu'elle
lorsqu'elle m'apprit ses cantates : était
« Y en a-t-il d'autres encore ? », ni une idée foncée et ambiguë.
puis d'allumer sa lampe Ainsi naissent les mots. J'exerce mon cœur
et tenter de les remanier... à l'amour pour qu'il contienne les roses et les
épines...
J'aurais pu ne pas être une hirondelle Mystiques mes termes, charnelles mes envies
si le vent l'avait voulu et je ne suis celui que je suis aujourd'hui
et le vent est la providence du voyageur..., que si le couple se forme : mon moi et son
qu'il soit de nord, d'est ou l'ouest. autre féminin.
Le Sud quant à lui Amour ! Qui es-tu ?
me fut lointain et insaisissable Tu es tellement toi et pas toi.
car le Sud est mon pays. Amour. Lève-toi sur nous,
tempêtes tonnantes,
que nous devenions ce que tu souhaites,
je devins métaphore d'hirondelle, l'incarnation du céleste dans la chair,
planant par printemps et automne et dissous-toi dans un déversoir
au-dessus des débris..., qui déborde de tous les côtés,
baptisant mon plumage à l'eau du lac car, lisible ou déguisé,
puis prolongeant mon salut tu n'as pas de forme
au Nazaréen immortel, et nous t'aimons lorsque nous
car le souffle de Dieu l'habite tombons amoureux par hasard.
et Dieu est la providence des Tu es la chance des malheureux.
prophètes...
J'ai la chance d'être le voisin de la divinité... J'ai eu la malchance de souvent
la malchance que la croix soit l'échelle éternelle à échapper à la mort par amour
notre lendemain ! et je demeure, par chance, fragile
pour encore tenter l'expérience !
Qui suis-je pour vous dire
ce que je vous dis, qui suis-je ?
L'inspiration aurait pu ne pas être mon alliée L'amour avisé dit en son for intérieur :
et l'inspiration est la chance des solitaires. L'amour est notre mensonge sincère.
Le poème est un lanceur de dés L'amoureuse l'entend et dit :
sur un carré d'obscurité, Ainsi est l'amour, il s'en vient et s'en va
il éclaire ou n'éclaire pas comme éclair et foudre.
et les mots tombent alors
ainsi que plume sur le sable. A la vie je dis : Doucement, attends
que le lie de ma coupe soit sèche...
Je n'ai pour rôle dans le poème Dans le jardin, des roses à foison
et l'air ne parvient pas à se dissocier de la rose. lettre après lettre,
Attends, que les rossignols ne saignement après saignement,
s'échappent de moi, sur ce.canapé,
que je ne me trompe d'air. avec un sang noir qui n'est ni l'encre
Sur la place, les chantres tendent les du corbeau ni sa voix,
cordes de leurs mais la nuit entière ?
instruments Pressée goutte après goutte,
pour l'hymne de l'adieu. par la chance et le don.

Abrège-moi doucement,
que l'hymne ne se prolonge, La poésie y aurait gagné
que le timbre ne se brise entre les préludes si lui, nul autre, n'avait été la huppe
et ils sont à deux voix quand le finale est un solo. au-dessus de la béance du gouffre.
Vive la vie ! Il a peut-être dit :
Enlace-moi doucement que le vent ne me Si j'avais été un autre que moi,
disperse. je serais devenu moi, encore une fois.
Même à cheval sur le vent,
je ne peux me défaire de l'alphabet. Ainsi je ruse : Narcisse n'étais pas beau,
Ne me serais-je tenu sur une montagne, bien qu'il en fût convaincu.
j'aurais été heureux de me tenir dur la tour de Mais ses créateurs l'ont asservi à son miroir.
l'aigle : Il prolongea alors sa contemplation de l'air
Nulle lumière plus élevée ! humide...
Mais pareille gloire couronnée d'or bleu infini Aurait-il pu voir un autre que lui-même,
est difficile à visiter : qu'il serait tombé amoureux
le solitaire là-bas demeure solitaire, d'une jeune fille le fixant,
il ne peut redescendre à pied, oublieuse des bouquetins courant
car ni l'aigle ne marche entre lys et marguerites des prés...
ni l'homme ne vole. Aurait-il été perspicace
que ta cime ressemble au gouffre, qu'il aurait brisé son miroir,
et vu comme il était, les autres...

ô haute solitude des cimes ! Aurait-il été libre,


qu'il ne serait pas devenu légende...
Je ne fus pour rien dans ce j'étais ou serai...
C'est le hasard, et le hasard n'a pas de nom. Et le mirage est le livre du voyageur
Nous pourrions le nommer forgeron dans les déserts...
de nos destinées ou postier du ciel, Sans lui, sans le mirage, pas de marche
le nommer menuisier en quête de l'eau. C'est un nuage, dit-il,
du berceau du nouveau-né portant d'une main la cruche de ses espoirs
et du cercueil du défunt, et pressant de l'autre sa hanche.
serviteur des dieux dans les légendes Et ses pas martèlent le sable
par nous écrites avant de partir pour rassembler les nuages dans un trou.
nous cacher derrière l'Olympe... Et le mirage l'appelle, le séduit,
Les potiers affamés nous crurent le trompe puis le porte haut :
et les maîtres repus de l'or nous contredirent. Lis, si tu parviens à lire.
L'imaginaire est, pour le malheur de l'auteur, Ecris, si tu parviens à écrire
réalisme sur les planches.
Il lit : Eau et eau et eau,
Mais il en va autrement en coulisse et il trace une phrase sur le sable :
où la question n'est plus : Quand ? N'était le mirage,
Mais : Pourquoi, Comment et Qui ? je ne serais pas vivant à ce jour.

Qui suis-je pour vous dire L'espoir est par chance du voyageur,
ce que je vous dis ? le jumeau du désespoir
ou sa poésie improvisée.
J'aurais pu ne pas exister, Si le ciel est gris,
la colonne aurait pu tomber que je vois une rose pointer soudain
dans une embuscade des fissures d'un mur,
et la famille, diminuer d'un garçon, je ne dis pas : Le ciel est gris,
celui-là même qui écrit ici ce poème, mais je fixe longuement la rose
et je dis : Quel jour que ce jour ! Qui suis-je pour vous dire
ce que je vous dis ?
Et à deux de mes amis, J'aurais pu ne pas être celui que je suis,
je dis aux portes de la nuit : j'aurais pu ne pas être là...
Si un rêve est indispensable j'aurais pu être à bord de l'avion
qu'il soit à notre image... et simple, qui s'écrasa ce matin.
comme si nous dînions tous les trois, Mais j'avais manqué mon vol
dans deux jours, car, par bonheur, je suis un lève-tard.
pour célébrer l'accomplissement J'aurais pu né pas voir Damas et Le Caire,
de la prophétie dans notre rêve le Louvre ou les villes ensorceleuses.
et le fait que depuis deux jours,
tous trois n'avons pas diminué d'un. Le fusil aurait pu séparer
mon ombre de cèdre vigilant,
Célébrons la sonate de la lune si mes pas avaient été plus lents.
et la clémence de la mort qui, J'aurais pu voler en éclats,
nous voyant ensemble, heureux, n'insista pas. devenir pensée furtive,
si mes pas avaient été plus pressés.
Je ne dis pas : La vie, là-bas au loin, J'aurais pu devenir amnésique,
est réelle si j'avais trop rêvé.
et le lieu, imaginaire.
Je dis : La vie, ici, est possible. J'ai la chance de dormir seul,
d'écouter ainsi mon cœur,
C'est le hasard que cette terre devint sainte, de croire en mon talent à déceler la douleur
non parce que ses lacs, et appeler le médecin,
ses collines et ses arbres dix minutes avant de mourir,
étaient la réplique d'édens célestes dix minutes suffisantes pour revivre
mais parce qu'un prophète y marcha, par hasard et décevoir le néant.
pria sur un rocher qui pleura Mais qui suis-je pour décevoir le néant ? »
et qu'une colline tomba, évanouie,
par crainte de Dieu.

Le Lanceur de dés, Mahmoud Darwich


C'est par hasard que la pente du pré
dans un pays (Actes Sud, 2010). Poèmes traduits de l'arabe par Elias
devint musée du vide... Sanbar
Parce que des milliers de soldats des
deux bords
moururent là-bas
pour défendre deux chefs qui
criaient :
En avant ! avant d'aller attendre le butin
sous deux tentes de soie...
Les soldats moururent à maintes reprises
et ils ne savent à ce jour qui l'emporta !
C'est par hasard que quelques conteurs
survécurent et racontèrent :
Si les autres l'avaient emporté sur les autres,
notre histoire humaine aurait d'autres intitulés.
Je t'aime verte. 0 terre, verte.
Pomme ondoyante dans la lumière et l'eau.
Verte. Verte ta nuit. Verte ton aube.
Recouvre mes yeux avec douceur...,
la douceur de la main maternelle
dans une paume d'air.
Je ne suis qu'une graine de tes graines, verte...

Ce poème n'a pas qu'un poète


et il aurait pu ne pas être lyrique...

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