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Chapitre 3

Éthologie et anthropologie cliniques

Au chapitre précédent, nous nous sommes attaché à rappeler les fondements


neurobiologiques du comportement. Nous avons noté en particulier, le lien entre l’évolution
du système nerveux et les comportements, tant d’un point de vue phylogénétique
qu’ontogénétique.
Dans ce périple qui va nous conduire du « soma » à la « psyché », l’étape suivante consiste
à considérer l’étude des comportements sous un angle éthologique et phylogénétique, dans
une perspective évolutive en partant du comportement animal, en particulier des primates, en
passant par nos ancêtres pré-humains, pour enfin aboutir à homo sapiens.
Quelle place un tel « voyage » a-t-il dans un cours d’introduction en psychologie clinique ?
Lorsque vous vous installez sur une terrasse de café sur la Grand-Place de Mons (ou dans
tout lieu public similaire), vous aurez le loisir d’observer comment nos contemporains entrent
en contact, établissent un « territoire », échangent des politesses, s’échangent des boissons et
des nourritures, se parlent, se séparent, etc. Tous ces comportements semblent gouvernés par
des règles sociales et culturelles, ce qui est certainement le cas. Néanmoins, il est également
possible d’entrevoir les traces de comportements instinctifs hérités de nos ancêtres lointains.
D’aucuns parlent de comportements fossiles pour signifier leur caractère archaïque.
Comment ceux-ci nous ont-ils été transmis et surtout pourquoi subsistent-ils encore
actuellement malgré les progrès étonnants de la culture et de la technologie ? Certains
comportements et habitudes se sont constitués progressivement pendant des millions
d’années. Il est raisonnable de penser que ceux-ci ont probablement laissé des traces
durables, quasi instinctives, dans le comportement humain. Ces comportements et habitudes
ont sans doute été remodelés par la culture, mais sur une période nettement plus courte (de
l’ordre de quelques centaines de milliers d’années, voire de milliers d’années seulement) ? Il
est donc également raisonnable de penser que l’un ou l’autre de ces comportements ont plus
ou moins résisté au modelage culturel. Ou encore, on peut penser que la couche culturelle du
comportement peut, dans certaines circonstances, être « attaquée » et que l’on assiste alors à
des formes de régression phylogénétique vers le noyau instinctif.
L’éthologie constitue une discipline intéressante pour notre propos. Comme le soulignent
FEYEREISEN et de LANNOY (1985), on peut voir dans les mouvements expressifs du corps
comme un reste d’animalité, un résidu de réactions instinctives héritées de nos ancêtres
phylogénétiques.
L’anthropologie, va également nous aider à comprendre le phénomène humain tant dans sa
dimension culturelle que phylogénétique (évolution de l’espèce).
La primatologie nous a donné également une idée sur la façon dont les contraintes de
l’environnement déterminent les comportements chez des espèces phylogénétiquement
proches de l’homme. C’est d’ailleurs par cela que nous ouvrons ce chapitre.
C’est à ce titre que nous nous risquons à parler d’éthologie et d’anthropologie cliniques.
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1. MODELES ANIMAUX

Dans quelle mesure le comportement animal peut nous apprendre quelque chose sur le
comportement humain ? Ouvrons quelques dossiers !

Eléphants

Les éléphants sont connus pour leur intelligence. Ils disposent d’une organisation social
complexe, adoptent des comportements qui évoque une conscience de la mort et font preuve
de grande capacité d’apprentissage.
Des observations récentes suggèrent qu’ils sont sensibles aux situations traumatiques et
qu’ils sont susceptible de développer des syndromes post-traumatiques, comme le document
ci-dessous le suggère :

Elephants remember to take revenge

By Roger Highfield, London

February 17, 2006

The saying that elephants never forget has been given a chilling new twist by experts who believe
that a generation of pachyderms may be taking revenge on humans for the breakdown of elephant
society.

Elephants appear to be attacking human settlements as vengeance for years of abuse, the New
Scientist reported.

In Uganda, for example, elephant numbers have never been lower or food more plentiful, yet there
are reports of the creatures blocking roads and trampling through villages, apparently without cause
or motivation.

Scientists suspect that poaching during the 1970s and 1980s marked many of the animals with the
effects of stress, perhaps caused by being orphaned or witnessing the death of family members.

Many herds lost their matriarch and had to make do with inexperienced "teenage mothers".
Combined with a lack of older bulls, this appears to have created a generation of "teenage
delinquent" elephants.

Dr Joyce Poole, the research director at the Amboseli Elephant Research Project in Kenya, said:
"They are certainly intelligent enough and have good enough memories to take revenge.

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"Wildlife managers may feel that it is easier to just shoot so-called 'problem' elephants than face
people's wrath.

"So an elephant is shot without (people) realising the possible consequences on the remaining
family members and the very real possibility of stimulating a cycle of violence."

Dr Poole's study showed that a lack of older bulls to lead by example has created gangs of hyper-
aggressive young males.

Richard Lair, a researcher at the National Elephant Institute based in Thailand, said that there were
similar problems in India where villagers — particularly in West Bengal — live in fear of male
elephants, which the villagers claim attack the village for only one reason: to kill humans. "In
wilderness areas where wild elephants have no contact with human beings they are, by and large,
fairly tolerant," he said.

"The more human beings they see, the less tolerant they become."

Ce document est intéressant. De jeunes éléphants ayant vécu des situations traumatiques
devinennent « délinquants » au cours de leur adolescence – en Ouganda, en tuant le bétail de
villageois en guise de représailles suite à des attaques de ces mêmes villageois (ce qui dénote
une grande intelligence puisqu’ils ont fait le lien entre les villageois et le bétail), en Afrique
du Sud, en tuant des rinocéros femelles refusant leur avances sexuelles. Compte tenu du
mode de vie des éléphants, le rapport de cause à effet entre les situations traumatiques et les
comportemnts « pathologiques » semblent relativement évident.

Canidés – effets de meute

Dans une meute de grands chiens, si l’un d’entre eux se met à aboyer et à courir, les autres
lui emboîtent le pas, par pure mimétisme. Chacun confortant l’autre, le phénomène s’amplifie
en boucle sans qu’il soit possible de le contrôler. C'est l'effet de meute.
On observe aussi ce phénomène chez l’homme : rumeur, embrigadement sectaire ou
idéologique (nazisme, communistes), emballement de foule, affolement en bourse, action de
marketing, messages internet, viol collectifs (« tournante »),etc… L’expression « hurler avec
les loups » est donc à peine une métaphore !

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Primatologie

L’étude de nos « cousins » directs, les grands primates, est susceptible de nous aider à
cerner l’« archéologie » de nos comportements.
Frans de WAAL (2005) a longuement étudié le comportement des grands primates, en
particulier celui des Chimpanzés et Bonobos.
Ces espèces ont des facultés que l’on croyait, jusqu’il y a peu, constituer une exclusivité
humaine : empathie, solidarité, capacité de former des coalitions, gestion des conflits … La
faculté de s’imaginer ce que l’autre pense et vit (théorie de l’esprit) ouvre la porte à
l’empathie, mais aussi à la cruauté. Un Chimpanzé ou un Bonobo sont parfaitement capables
de se représenter l’effet de leur comportement sur un congénère.
Chez l’homme, et en particulier chez les enfants, la « théorie de l'esprit » concerne l'aptitude à
comprendre que le point de vue de l'autre peut différer du sien.

Illustration 3.1. - neurones miroirs.mov – Document vidéo

La Théorie de l’esprit désigne les processus cognitifs permettant à un individu d'expliquer


ou de prédire ses propres actions et celles des autres agents intelligents. Il s’agit donc de
l'aptitude à comprendre les conduites d’autrui sur base des inférences à partir d'états
mentaux supposés. Il semble que l'humain et certains grands primates seraient les seuls à
posséder cette capacité à traiter les états mentaux intentionnels. Chez l’homme, cette capacité
ne serait pas maîtrisée avant l'âge de 4 ans. Les individus souffrant d'autisme présentent dans
leur grande majorité un important déficit en Théorie de l'esprit. Il semble que cette aptitude
constitue un prérequis à l’empathie qui, quant à elle, concerne plus particulièrement la sphère
émotionnelle. Enfin, ce concept doit être associé au phénomène d’attribution de fausses
croyances tel qu’on l’observe dans certaines pathologies (exemple, la paranoïa).

Chimpanzés - pouvoir – stratégies et alliances

En outre, les chimpanzés sont passés maîtres dans l’art de sceller des coalitions afin de
conquérir le pouvoir, et ce, sur des périodes de temps relativement durables. Ainsi, Frans de
WAAL montre comment « Yeroen » et « Nikkie », deux mâles chimpanzés, s’associent afin
de prendre le pouvoir et en fomentant un « assassinat politique » contre « Luit », le mâle alpha
du groupe.
Or, la soif de pouvoir et de privilèges se retrouve aussi chez l’homme. Les exemples
foisonnent dans les partis politiques, les conseils d’administration, les comités de direction,
etc. Dans la rue, de jeunes « mâles » rivalisent au moyen de grosses cylindrées, de chaînes
stéréo tonitruantes ou vêtements coûteux.
Les chimpanzés sont obsédés par le pouvoir compte tenu des immenses avantages
lorsqu’ils parviennent à le conquérir (nourritures, compagnes sexuelles, …) ou de l’intense
amertume (voire des dépressions) lorsqu’ils le perdent.
Dans cette conquête du pouvoir, les chimpanzés sont capables de mettre en oeuvre des
stratégies, par exemple, nouer des alliances et des « traités » avec certains congénères afin de
renforcer leur position sociale.

Illustration 3.2. – Chimpanzé – pouvoir - stratégies.mp4 – Document vidéo

Le rang détermine aussi qui disséminera sa semence. Bâtis pour se battre, les chimpanzés
ont tendance à scruter et détecter les faiblesses de l’adversaire. Dans cet univers, il est donc

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hors de question de paraître amoindri. Les mâles ont donc la propension de dissimuler leur
état affectif.
Faut-il dès lors s’étonner que chez l’homme, les « mâles » soient moins enclins à consulter
un « psy » que les « femelles » ? Faut-il être surpris si la taille et le confort d’un bureau
augmentent à mesure que l’on gravit les échelons de la hiérarchie. Dirigeants politiques ou
financiers, officiers supérieurs, ecclésiastiques de haut niveau, les stars, les familles royales
rivalisent de couleurs chatoyantes, de dorures et de bijoux. Ces attributs rappellent aux
individus situés en bas de la hiérarchie où se situe la place de chacun dans la hiérarchie.
Les rituels de préséances foisonnent chez les singes (séances d’épouillage et
d’allolustrage) comme chez l’homme (cérémonies protocolaires, cocktails mondains). Dans
le cas des cocktails mondains, Desmond Morris (1968) nous rappelle simplement que les
petits-fours ont remplacé les parasites alors que les compliments vestimentaires se substituent
aux séances d’allolustrage. Ces « séances d’allolustrage » ont souvent pour fonction de
rappeler les normes du groupe (en particulier la hiérarchie) – songez à certains repas de
famille – et apportent, en échange du respect de ces normes, calme et réconfort.
Chez l’homme comme chez les singes, les individus passent le plus clair de leur temps à
envoyer des signaux visant à affirmer leur position sociale. « Luit », le concurrent malheureux
de « Yeroen » et « Nikkie » aurait probablement sauvé sa vie, s’il avait fait acte de soumission
à temps. Nous verrons dans un autre cours que, chez l’homme, la communication vise tout
autant, sinon plus, à définir la relation (qui a le pouvoir) qu’à transmettre des informations.
Cette attitude a pour fonction de garantir une paix relative. En effet, plus la hiérarchie est
nette, moins il devient nécessaire d’entrer en conflit pour la renforcer. Une hiérarchie claire
garantit également la collaboration. C’est pourquoi, souligne de WAAL, l’armée ou une
grande entreprise a des hiérarchies définies avec précision. Dans ces structures, comme dans
une dictature, un refus d’obéissance est généralement sanctionné énergiquement. « Luit » en
sait quelque chose !
Les conflits et l’agressivité des Chimpanzés a failli conduire cette espèce à sa perte car ces
stratégies conduisent souvent à la destruction de clans entiers. Menace qui ne va pas sans
rappeler de sinistres souvenirs chez l’homme.

Les bonobos et la conciliation

Les chimpanzés et les bonobos diffèrent quant à leurs stratégies de gestion des conflits : la
violence chez les premiers, la conciliation par la sexualité chez les seconds.

Illustration 3.3. - Bonobos - copie.mp4 – Document vidéo

La plupart des conflits sont réglés par des gratifications sexuelles.


Les femelles bonobos sont solidaires au point que cette qualité leur assure la suprématie
sur les mâles. En général, les femelles expérimentées sont propulsées dans la position
dominante du fait de leur expérience.
S’il n’est pas rare que les femelles chimpanzés s’associent afin d’interrompre des
altercations entre mâles (gestion de conflit), ce comportement est la règle chez les femelles.
Celles-ci dominent moins par la force ou la ruse que par le chantage affectif. Ainsi, si un
mâle exprime de la colère, les femelles manifestent de l’indifférence. On constate que les
mâles bonobos sont moins stressés, vivent plus longtemps.

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Lorenz et la théorie de l’empreinte

C'est l'Allemand HEINROTH qui, au début du XXe siècle (1910), a proposé le terme
Pragung (ensuite traduit en anglais par inprinting) pour désigner le phénomène par lequel un
oisillon nidifuge prend, dans les heures qui suivent l'éclosion, l'empreinte des caractéristiques
de sa mère et en même temps de son espèce. LORENZ (1935, 1937) a aussi montré que
l'empreinte existait chez d'autres animaux, notamment les mammifères.

Lorenz

« Disséquant » le comportement du poussin de poules ou de canetons qui sortent de l’œuf,


LORENZ distingue deux mécanismes : la réaction consistant à poursuivre la mère et
l’identification à celle-ci au cours de la poursuite.
La réaction de poursuite serait un comportement inné (présent dès l'éclosion) qui pousserait
chaque poussin ou caneton venant de sortir de l'œuf à suivre « automatiquement » tout
individu ou objet mobile. On observe en effet cette réaction en substituant un autre individu à
la mère biologique, que cet individu appartienne ou non à la même espèce. LORENZ en a fait
des démonstrations publiques spectaculaires en se substituant par exemple à une cane dès
l'éclosion de ses œufs : quelques jours et semaines plus tard, les canetons le suivent dans tous
ses déplacements, sur terre et sur l'eau. Ainsi a été popularisée cette image émouvante et
esthétique où les canetons ayant pris l'empreinte de Lorenz sont rassemblés autour de sa tête
qui émerge de l'eau, le plus près possible de leur « mère de remplacement ».

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Les oies de Lorenz : les oies se sont attachées à lui car c’est la première personne qu’elles ont vue, elles le
suivent donc partout

C'est au cours de la réaction de poursuite que le jeune canard, ou le jeune poussin, apprend
à reconnaître de façon sélective les caractéristiques de sa mère, que celle-ci soit la mère
biologique ou un individu (voire un objet) de substitution. Selon LORENZ et la plupart des
éthologues de l'école objectiviste, le jeune prend ainsi l'empreinte des caractéristiques
particulières et spécifiques de l'individu qu'il suit. En conséquence, à l'état adulte, il aurait
tendance à préférer les individus appartenant à la même espèce que sa « mère d'empreinte »,
que celle-ci soit la mère biologique, une femelle d'une autre espèce, un objet mobile, etc., en
particulier au moment des rapprochements sexuels.
C'est à propos de ce phénomène que les éthologues ont proposé le concept de période
critique. Ils désignent ainsi le moment particulier du développement, post-éclosion ou
postnatal selon les espèces (généralement les heures qui suivent l'éclosion chez les oiseaux, et
les semaines qui suivent la naissance chez les mammifères), au cours duquel le jeune prend
sélectivement l'empreinte du premier individu ou du premier objet mobile rencontré.
Ainsi était-il admis que, chez les canards, l'empreinte ne pouvait se réaliser qu'entre la 12e
et la 24e heure après 1'éclosion: c'est alors que le jeune prend l'empreinte sélective de la
forme, du plumage, des mouvements, des déplacements et des vocalisations de 1'individu qu'il
suit. Il prend en même temps 1'empreinte de ses futurs partenaires sexuels. On peut profiter de
cette période critique pour modifier les préférences que l'oiseau manifestera à l'âge adulte
pour ses partenaires sexuels. Par exemple, si on remplace la mère d'un canard colvert de
moins de 1 jour par une cane mandarin, le jeune prend l'empreinte de celle-ci. Devenu adulte,
le canard colvert choisira comme partenaire sexuel une cane mandarin plutôt qu'une cane
colvert. Les éthologues ont aussi distingué des périodes critiques chez de nombreuses espèces
de mammifères, au cours des semaines qui suivent la naissance.

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Un phénomène intéressant est celui de la double empreinte des animaux familiers, à leur
mère et à l'homme. C'est le cas notamment des chats et des chiens. On a montré que le chaton
prend l'empreinte de sa mère au cours de ses trois premières semaines de vie postnatale, puis
l'empreinte de l'homme au cours des quatre semaines suivantes. Or la qualité de l’empreinte à
l'homme dépend étroitement de la qualité de l'empreinte qu'il a prise de sa mère au cours des
trois premières semaines, et qu'il continue de développer pendant les quatre semaines
suivantes. Abandonné ou rejeté par sa mère pendant ces périodes critiques, le chaton présente
des difficultés à s'attacher aux êtres humains. On dispose là d'un exemple original
d'empreinte, puisque le jeune peut prendre l'empreinte de deux individus différents au moins,
et donc s'attacher à eux de façon non contradictoire. Un mémoire récent réalisé dans le
service de psychologie clinique a confirmé que l’animal pouvait, du moins partiellement,
remplacer un membre un humain absent et reprendre à son compte les besoins relationnels des
autres membres de la famille.
La double empreinte constitue le terrain sur lequel des liens d’attachement réciproques
peuvent se développer entre l’homme et les animaux. Ce type de lien peut s’avérer important
pour les enfants ou les personnes âgées ou avec certains patients pour lesquels un travail
thérapeutique médiatisé par l’animal peut constituer une piste utile (autistes, psychotiques,
handicapés mentaux, enfants souffrant de maladies somatiques chroniques).
S’occuper d’un animal domestique implique la permanence d’une pensée vivante pour le
bien être d’un être vivant qui dépend largement de nos bons soins. Elle implique également la
création et le maintien d’un lien et une responsabilisation du patient envers un être plus fragile
que lui. En échange, le patient peut bénéficier d’une forme d’affection inconditionnelle dans
le cadre d’une relation bien-traitante. Enfin, les soins exigent des capacités d’anticipation (les
vaccins, prévoir l’espace lorsque l’animal sera adulte).
Avec les psychotiques, l’animal peut mobiliser les parties du psychisme restées saines et
vivantes et contribue de la sorte au travail thérapeutique. Avec les délinquants, ce type de
travail permet de responsabiliser le jeune face à l’animal. Avec les personnes souffrant de
troubles de l’attachement, ce type de thérapie permet au patient de construire un lien dont la
réciprocité sera à la mesure de son investissement.
En conséquence, le premier lien affectif (la prise d'empreinte du jeune vis-à-vis d'un seul
individu) est considéré comme déterminant tous les autres liens qui s'établissent entre le jeune

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et son environnement, en particulier les autres individus de la même espèce. Lorsque ce lien
est peu solide et superficiel, les autres liens le seraient aussi.

Les Travaux d’Harlow

Dans une série d'expériences devenues célèbres, HARLOW a démontré la nécessité d'un
lien d'attachement entre le bébé Rhésus et la mère, ainsi que toutes les implications
qu'entraînait ce manque d'attachement.
Des jeunes singes Rhésus sont élevés dans un isolement social plus ou moins complet dès
la naissance. Quand l’isolement social est total pendant les trois premiers mois, on observe
après l'arrêt de l'isolement quelques lacunes dans le développement social, mais un
développement satisfaisant des fonctions cognitives. Quand l’isolement social dure plus de 6 à
12 mois, on observe une incapacité à tout développement social (pas de manipulations, ni de
jeux sexuels).

Quand on propose des mères artificielles à des bébés singes, ceux-ci préfèrent les mères
revêtues de chiffons doux aux mères en fils métalliques. Cette variable ne change pas, même
si les « mères» métalliques ont un biberon : pour HARLOW ceci signifie que le réconfort du
contact (prémisse de l'attachement ?) constitue une variable majeure dans le lien avec la mère,
supérieur même à l'apport de nourriture. Plusieurs variables secondaires ont été étudiées
(mère à bascule, mère stable, mère chauffée, mère froide) : parmi les « variables secondaires
», les bébés Rhésus préfèrent les mères à bascules et les mères chauffées, mais ces variables
changent avec le temps. Les bébés Rhésus séparés de leur mère mais élevés ensemble
présentent un meilleur comportement social que ceux qui sont maintenus en isolement. Les
femelles élevées en isolement total ont ultérieurement un comportement` très rejetant à l'égard
de leur propre bébé.
Un tel constat doit nous faire réfléchir si on travaille dans l’Aide à la Jeunesse et/ou avec
des familles négligentes ou maltraitantes. En principe, une mère ne peut donner comme soin
à son bébé que ce qu’elle a reçu elle-même comme soin lorsque celle-ci était petite. Cette
notion sera reprise ultérieurement par les systémiciens sous des concepts tels que
« transmission transgénérationnelle » ou « légitimité destructive » (Voir cours d’entretien
clinique).
Ces expériences montrent l'importance du besoin précoce d'attachement et les séquelles
durables, voire définitives, qu'une carence précoce d'attachement provoque chez le bébé
Rhésus. Il existe une période sensible au-delà de laquelle la récupération n’est plus possible.
Un contact corporel d’une certaine qualité joue donc un rôle essentiel dans l’attachement.
En revanche, cet attachement ne semble pas tributaire de la réduction de la faim et de la soif.

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L’enfant a besoin d’une base de réconfort et de sécurité à partir de laquelle le jeune rhésus
peut explorer et prendre connaissance de son environnement.
Harlow constate les réactions de jeunes enfants à la séparation maternelle. Il a observé des
enfants de 13 à 32 mois isolé de leur mère et a constaté trois grandes phases consécutives à la
disparition de la mère.
1°) Phase de protestation lors de la séparation: l'enfant pleure, s’agite, cherche à
suivre ses parents, les appelle (surtout au coucher). Il est inconsolable, puis
après 2 à 3 jours, les manifestations bruyantes s’atténuent. )
2°) Phase de désespoir survient alors: l'enfant refuse de manger, d’être habillé, il
reste renfermé, inactif, ne demande plus rien à son entourage. Il semble dans
un état de grand deuil.
3°) Phase de détachement enfin: il ne refuse plus la présence des infirmiers,
accepte leurs soins, la nourriture, les jouets. Si à ce moment-là, l'enfant revoit
sa mère, il peut ne pas la reconnaître ou se détourner d'elle. Plus souvent il crie
ou pleure.

Que retenir de ceci :


1° Les comportements ont probablement une valeur de survie et constituent donc une
adaptation adéquate à un contexte qui, sans doute, ne l’est pas ;
2° La composante animale chez l’homme a peut-être été sous-estimées. En particulier,
certains troubles psychiatriques peuvent être assimilés à des régressions vers des
structures comportementales plus archaïques;
3° Certains comportements s’expliquent mieux lorsqu’on tente de les articuler à des
problèmes de territoire et de hiérarchie.
4° Enfin, l’organisation sociale des humains – par exemple la suprématie des mâles -
n’est pas une nécessité naturelle.

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2. Aux sources de l’organisation sociale

2.1. Evolution des sociétés pré-humaines et humaines

LUMLEY (2007) propose de distinguer trois étapes entre le stade primate et le stade homo
sapiens : la période où il y a lieu de parler de singes anthropoïdes, celle des hominidés et celle
enfin où il est possible de considérer que l’on a affaire à des êtres humains.

2.1.1. Singes anthropoïdes

Il s’agit de singes qui présentent certaines caractéristiques morphologiques anthropoïdes.


Le premier spécimen présentant de telles caractéristiques a été découvert au Tchad :
Sahelanthropis tchadensis (dit « Toumaï »), datant de -7 mio.
Dés -6 mio. , les chercheurs ont découvert des indices d’un grand remaniement génétique
qui marque une frontière nette entre les primates et les anthropoïdes. C’est de cette époque
que datent les Australopithèques, en particulier Australopithecus afarensis (dite « Lucy »)
découverte par Yves Coppens et son équipe.

Australopithecus afarensis

Lucy est considérée comme le premier anthropoïde réellement bipède (bien que cette
hypothèse soit actuellement contestée, voir l’encart ci-dessous). Ce constat est déduit de la
forme des empreintes sur le sol. La station debout a eu pour conséquence indiscutable la
libération des mains, rendant celles-ci disponibles pour la manipulation et, plus tard, la
fabrication des outils. Cette aptitude a probablement joué à son tour un rôle dans
l’organisation de la pensée. En effet, la fabrication d’outils implique des capacités
d’anticipation. Inversement, l’usage d’outils – même élémentaires – doit sans doute jouer un
rôle dans le développement des aptitudes cognitives. Ce processus circulaire a toutefois été
très long avant que les premières traces d’outils en pierre n’apparaissent. Il se peut que les
outils en bois – comme on l’observe chez certains singes actuellement – aient précédé les
outils en pierre, mais ceci demeure dans le domaine de la pure spéculation.
L’influence des activités manuelles sur la construction de la pensée est également une idée
spéculative. Toutefois, s’appuyant sur l’adage célèbre, l’ontogenèse rappelle la phylogenèse,
la psychologie développementale démontre une forme de circularité assez similaire chez
l’enfant entre les activités sensori-motrices et le développement de l’intelligence.

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Théorie de l'East Side Story ... ou comment d'un ancêtre commun nous avons pu
aboutir aux premiers hominidés d'un côté et aux grands singes de l'autre ?

Yves Coppens a émis (en 1981) une hypothèse géologique et climatique pour expliquer cette
séparation. Il faut remonter 8 millions d'années en arrière. A cette époque vivent sur l'est du continent
Africain (boisé à l'époque) de grands singes hominoïdes... Cette région est alors géologiquement
instable du fait de la pression des plaques tectoniques. Une faille immense s'effondre du nord au
sud, partageant en deux notre population de grands singes : la Rift Valley. Cette barrière naturelle va
également avoir des conséquences sur le climat et la végétation. A l'est, la sécheresse s'installe et va
transformer la forêt en savane. Les grands singes habitués à une nourriture abondante et à un
environnement boisé, vont se retrouver dans un milieu où il faut faire parfois plusieurs kilomètres
pour trouver à manger. Pour ce faire, la bipédie est le moyen le plus pratique et rapide... De là
découlent également le développement du cerveau, la denture omnivore, l'apprentissage des outils et
la parole.. Obligés de s'adapter, les hominidés qui s'y trouvaient sont probablement nos ancêtres !

A l'ouest, pas de changement climatique.. la végétation est luxuriante et la nourriture abondante. Les
grands singes (panidés) qui se trouvent là n'ont pas besoin d'évoluer puisqu'ils trouvent suffisamment
de nourriture dans les arbres. L'usage de la bipédie n'est donc pas indispensable. Les ancêtres de nos
grands singes actuels sont certainement issus de cette population : plutôt arboricoles, ils utilisent
ponctuellement la bipédie.. Mais tous n'est pas aussi simple... Cette hypothèse, aussi séduisante
soit-elle, a été contrecarrée par les dernières découvertes de fossiles...Abel tout d'abord puis
Toumaî... En effet, si l'on suit le raisonnement, on ne doit pas trouver d'hominidés à l'ouest de la Rift
Valley. Or Toumaï a été découvert à plus de 2500 kilomètres à l'ouest de la fracture du Rift ! Certes
une écrasante majorité de nos ancêtres (plus de 3000) a été trouvée à l'est du Rift ; pour l'instant seuls
deux individus sont en contradiction avec la théorie... des individus isolés, perdus ? Yves Coppens
avait lui même déclaré, après la découverte d'Abel, que "si l'on exhume en Afrique occidentale des
spécimens beaucoup plus anciens, de 7 ou 8 millions d'années, il faudra bien changer le fusil
d'épaule"...1

2.1.2. Hominidés

Homo Habilis

Selon LUMLEY (2007), on peut parler d’Hominidé dès qu’apparaît l’aptitude à fabriquer
des outils. Ceux-ci apparaissent dès -2,5 millions d’années, On retrouve donc des outils en
pierre avec Homo Habilis. Avec celui-ci, des nouveautés apparaissent :

1
Article tiré de : http://www.hominides.com/html/dossiers/eastsidestotry.html. Voir aussi "La Recherche"
février 2003.

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a) L’aptitude à fabriquer des outils


- La forme des outils suggère que leur fonction consistait essentiellement
à découper, mais non à tuer. Leur faible efficacité indique que ces
ancêtres ne pouvaient donc que s’attaquer à des charognes.
- La présence d’outils témoigne de façon indiscutable de l’aptitude à
anticiper et à formuler des projets, càd la présence d’une pensée
conceptuelle (et non d’un usage d’outils par imitation).
- Enfin, ces outils, parce qu’ils permettent de manger de la viande, vont
contribuer au développement du cerveau compte tenu de l’apport en
protéines qui en résulte.

b) Bascule occipitale
- On observe un élargissement de la boîte crânienne consécutif au
mouvement progressif de bascule occipitale (enroulement des crânes
vers la zone préfrontale). Ce mouvement de bascule provoque la
descente des voies aériennes supérieures et crée ainsi les conditions du
langage articulé.
- De façon générale, on assiste à une augmentation de la taille du cerveau
(>600cm3) qui permet l’apparition des zones de Broca et de Wernicke.
On se rappelle que ce sont précisément ces zones qui prennent en
charge le langage.
- Ceci autorise des progrès au niveau de la communication, de la
transmission des savoirs et la vie communautaire...

c) Apparition d’une vie en groupe


- De fait, c’est de cette époque que datent les traces des premiers
campements (sites de taille des outils). Des groupes d’individus vivent
essentiellement dans des cavernes et mènent une vie de nomades
(probablement en suivant les charognes laissées par les félins qui, eux-
mêmes, suivent les troupeaux d’herbivores).
- L’émergence de collaboration se fonde sans doute sur le partage de la
nourriture, ce qui différencie un groupe d’un troupeau.
- C’est dans ce contexte que la prise en charge des enfants se développe
et que l’on assiste aux débuts d’une interdépendance des jeunes et des
vieux. Les « vieux » ne sont plus abandonnés. En échange de la
nourriture, ils « gardent » les petits pendant que les adultes chassent et
cueillent. Ceci permet :

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Texte provisoire – Diffusion interdite

=> la transmission de l’expérience


=> accroît les liens d’attachement
=> crée de facto la division du travail (répartition des tâches =
organisation sociale)
=> plus globalement, conduit à l’émergence de l’altruisme.

Homo ergaster

- Homo ergaster (homme qui travaille).


- -1,8 millions d’années.
- Nom lié aux sites de taille des outils
- Début de la chasse ; encore charognards
- Arrivée aux abords de l’Europe (Géorgie, Caucase)

Homo erectus

Le biface est un outil dont les deux faces opposées ont


été travaillées afin d'améliorer le coupant de la "lame".

- Homo erectus (homme qui travaille).


- -1,5 millions d’années.
- Premiers outils symétriques
- La symétrie n’a pas d’utilité fonctionnelle, donc
- Première forme de pensée esthétique
- Diffusion très rapide de la symétrie
- 2 hypothèses :
- => Soit l’hypothèse de la transmission d’idées (plus rapide
que la diffusion des populations),
- => Soit l’hypothèse de la convergence cognitive : une même
aptitude cognitive conduit nécessairement aux mêmes progrès
partout.

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Texte provisoire – Diffusion interdite

L’homme de Tautavel

- -0,8 millions d’années.


- Campements de longue durée.
- Stratégies de chasse élaborées.
- Homo Heidelbergensis (anténeandertaliens)

2.1.3. Hominisation - Homo Neandertalis et Homo Sapiens

L’aptitude à domestiquer le feu fait l’homme

LUMLEY (2007) à nouveau propose de parler d’hominisation à partir du moment où les


hominidés deviennent capables de domestiquer le feu ; étape qui est acquise vers -0,4 millions
d’années. C’est en effet à partir de cette date que l’on retrouve des traces de charbon de bois
et d’os brûlés. Homo Neandertalis et Homo Sapiens ont à l’évidence acquis cette compétence
essentielle.

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Texte provisoire – Diffusion interdite

Conséquences cognitives et physiques

Cette conquête a probablement eu des conséquences considérables, en particulier sur le


plan cognitif. Cette aptitude exige en effet une capacité cognitive très élaborée compte tenu
de la complexité de cette technique.
L’invention du feu a eu des conséquence sur le développement du cerveau. La cuisson des
aliments a en effet facilité la digestion de la viande. Ceci a à son tour permis d’en augmenter
la consommation. Or, le développement et le fonctionnement du cerveau exigent un apport
important de protéines. L’invention du feu a donc entraîné des progrès évolutifs au niveau du
système nerveux.
La cuisson des aliments a eu des conséquences sur la capacité de survivre. Par exemple,
cette aptitude a facilité la mastication, ce qui a permis la réduction de la machoire et, en
conséquence, l’expansion du crâne. La cuisson a également fait reculer les parasitoses. La
possibilité de se chauffer a aussi permis de conquérir des territoires plus froids, ou de
maîtriser les saisons froides.
Le feu a enfin permis d’améliorer la fabrication des outils (durcissement des pointes à la
flamme).
Cette aptituide apparaît quasi simultanément en différents endroits éloignés. À nouveau,
les deux hypothèses déjà évoquées s’affrontent : S’agit-il d’une transmission rapide ou faut-il
évoquer la thèse de la convergence cognitive (l’aptitude du cerveau étant la même partout, il
est logique que des individus indépendants fassent les mêmes découvertes simultanément ?).

Conséquences culturelles

L’aptitude à domestiquer le feu a également des conséquences culturelles fondamentales


Le feu a eu d’autres fonctions évidentes : se chauffer, s’éclairer et se protéger des
prédateurs. Ceci a donc crée une nouvelle « contrainte » au sens défini ci-dessus : le feu a
obligé les membres de groupes à se rassembler autour du foyer pendant la nuit. Par ailleurs, il
a également obligé le groupe à s’organiser et à collaborer pour collecter le bois et entretenir
le feu. Celui-ci a donc joué un rôle dans le développement des comportements collaboratifs.
Mais ce n’est pas tout.
Condamnés à se rassembler autour du feu, les individus « ne pouvaient pas ne pas
communiquer ». Il n’y avait rien d’autre à faire que dormir … ou parler. Nos ancêtres
devaient passer ce temps libre pour évoquer la chasse et élaborer les stratégies. Les femelles
pouvaient raconter leur journée et les anciens transmettre leurs savoirs et des légendes. Les
enfants devaient écouter avec attention et intérêt. En résumé, le feu a probablement eu une
influence sur les structures narratives et a installé l’habitude de se raconter, de produire des
récits.
Lorsque vous vous transportez de nos jours sur la Grand-Place de Mons, une belle soirée
d’été, vous serez frappés d’observer ce goût qu’ont les gens de se rassembler, en rond, autour
d’une table pour boire, manger … et parler. Et si la nuit tombe, certaines tables vont se garnir

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Texte provisoire – Diffusion interdite

de bougies. Romantique, me direz-vous ? Ou alors, un comportement fossile rappelant les


repas pris en groupe autour du feu il y a des centaines de milliers d’années ?
Et que dire des structures linguistiques : « fonder un foyer », « avoir un foyer » etc … Ces
structures linguistiques ne témoignent-elles pas d’une structure comportementale archaïque :
se réunir autour du feu ?

Chasses – cueillettes

La collaboration lors de la chasse, des cueillettes ou lors de l’élevage des petits a


probablement multiplié et différencié les codes de communication pour aboutir au langage au
sens strict. La cueillette prodigue également un apport de sucre, indispensable au
fonctionnement du cerveau.

A l’aube de la culture

Premières huttes :
- Abris pour façonner les outils et protéger le feu
- Début de l’architecture
- Maquillage : usage de coquillages probablement comme peinture de
chasse ou de guerre

Premiers bijoux sépulcraux


- -0,3 millions d’années.
- En d’autres mots, début de la pensée symbolique.
- Sans doute, apparition des croyances « religieuses » primitives.

Premières sépultures datées


- 0,1 millions d’années. :
Datant de -25000 ans, des sépultures où des personnes – hommes, femmes et enfants - sont
inhumées simultanément évoquent une organisation sociale de type familial.

Divers
- Répartition des tâches sexuées (les femmes, trop handicapées par les
grossesses et l’allaitement pour chasser), restent au campement,
entretiennent le foyer, cueillent, protègent et élèvent la progéniture.
- Proximité qui joue un rôle dans l’attachement.
- Néanmoins, pratique de la régulation des naissances par infanticide
(dont on retrouve encore le comportement fossile aujourd’hui chez
certaines personnes perturbées).

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Texte provisoire – Diffusion interdite

Homo Sapiens Sapiens

-0,035 millions d’années. : Homo Sapiens


- Déjà présent en Afrique
- Il arrive en Europe et, plus évolué que Homo Neandertalis il oblige
celui-ci à reculer vers des territoires plus hostiles, ce qui entraîne sa
disparition.
- On a estimé qu’une femme souffrant de multiples fractures avait
survécu il y a -9000 ans. On subodore l’intervention d’un groupe
familial pour expliquer cette observation.

Émergence de la solidarité et de la transmission transgénérationnelles

Apparition des codes linguistiques => permet d’organiser et de complexifier le lien


=> qui est l’enfant de qui ? = Apparition de la filiation
=> qui procrée avec qui ? = Apparition de l’alliance

Sédentarisation progressive
=> stabilisation du lien homme-femme
=> première famille nucléaire
=> stabilisation renforce les liens d’attachement
=> émergence du père
Anthropogenèse de la famille
Homo Sapiens Sapiens

=> Unité primordiale devient père-mère-enfant


Père plus présent
ð s’interpose dans la relation mère-enfant
ð augmente les liens d’attachement père-progéniture
Horde devient une association de plusieurs familles

Quelques repères chronologiques à retenir

- 7 millions d’années (100%) Australopithecus afarensis (dite « Lucy »)


- 6 millions d’années (86%) trace de pas de groupes (premières cellules « familiales ?)
-2,5 millions d’années (36%) premiers outils (pensée intentionnelle, planification)
-1,5 millions d’années (21,5%) Premiers outils symétriques (pensée esthétique ?)
- 500.000 ans (7%) Maîtrise de feu (transmission et lien social renforcés)
- 100.000 ans (1,5%) Sépultures (premiers pas de la métaphysique)
- 35.000 (0,5%) Homo Sapiens
- 25.000 ans (0,36%) Productions artistiques avérées (Lascaux : -15.000)
- 8000 ans (0,1%) Agriculture et élevage (néolithique)/première ville (Jéricho)
- 3.500 ans (0, 05%) Premières formes d’écriture
- 500 ans (0,007%) Imprimerie
- 400/300 ans (0,007%) Copernic - Galiée – Kepler - Newton
- 100 ans (0,007%) Théorie de la relativité
- 60 ans (0,0009 %) Premiers ordinateurs
- 15 ans (0,0002%) Décodage du génome humain
- 1 (0,0000%) Boson de Higgs

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Texte provisoire – Diffusion interdite

Gestion de la Violence intra-horde

Le fait de vivre ensemble pose le problème de la gestion de la violence au sein du groupe


(laquelle menace l’espèce)
Trois exemples : Cherchez le lien ?
=> Oies : lorsqu’un conflit éclate, elles s’attaquent ensemble à un objet
=> Chimpanzé : Mise à mort d’un membre du groupe (seul exemple clair « d’assassinat »
chez les animaux)
=> Humaines : lapidations, rituels sacrificiels, Fatwa, excommunication, peine de mort,
meurtres racistes, …

L’ontogenèse répète les étapes la phylogenèse dans la construction de l’intelligence

Nous venons de voir que : Libération des mains => manipulation et outils => organise la
pensée et inversement : la pensée organisée => manipulation et outils.
Le processus forme une boucle de rétroaction circulaire et positive (amplification). Sur base
du chapitre précédent, on peut traduire cette boucle comme suit : manipulations => création
de nouvelles connexions et de nouveaux réseaux de neurones => nouvelles manipulations plus
sophistiquées => création de nouvelles connexions ..., et ainsi de suite.
On retrouve ce « chemin » au niveau de l’ontogenèse (Cfr développement de l’intelligence
chez l’enfant selon Piaget, d’abord « sensori-moteur », puis « opération concrète » puis «
« opération formelle ». (L’ontogenèse semble ici encore répéter les étapes de la phylogenèse).
Ainsi, la première forme d’intelligence est sensori-motrice (importance des manipulations
d’objets et des sens). Plus l’enfant a d’opportunités de manipuler des objets et son
environnement, plus il exerce son intelligence ; et plus il exerce son intelligence, plus il
progresse dans ses capacités de manipulation des objets et de son environnement.

Organisation sociale primitives

Le passage de l’organisation animale à l’organisation culturelle a été étudié par Price et


Stevens (1996). Ceux-ci proposent de distinguer l’organisation agonique et l’organisation
hédonique (tableau ci-dessous). Le passage du système agonique (loups, Babouins) au
système hédonique (Grands primates, humains) s’est opéré progressivement. on peut encore
observer de nos jours des organisations agoniques lorsque l’écosystème se met à ressembler à
ceux que nos lointains ancêtres connaissaient, comme les situations de guerre ou de précarité
urbaine aigue. Le mouvement de bascule de l’hédonic vers l’agonic se produit lorsqu’une
rupture intervient dans le registre du symbolique.
Lorsqu’on observe le comportement humain en contextes extrêmes, on réalise à quel point
l’organisation agonique à tendance à émerger. Sans plus de commentaires, je vous invite à
réfléchir aux situations suivantes :

- Nazisme et Stalinisme de façon générale


- En particuler, la Shoah (catastrophe en hébreu).
- Massacre au Cambodge dans les années 70.
- Massacre au Rwanda.
- guerres claniques autour des richesses minières au Congo (carence de l’autorité de
l’état).

Mais aussi
- panne générale d’électricité dans des quartier paupérisés d’une grande ville.

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- insécurité dans des quartiers inondés de la nouvelle Orléan.


- Révolte des banlieux en France.
- Les mafias.

Et si près de nous
- les conflits dans les embouteillages ou pour un stationnement
- l’ambiance dans les files d’attentes lorsqu’on sait « qu’il n’y en aura pas pour tout le
monde »
- Ceraines rivalités en politique (affaire Cools)
- les violences institutionnelles (nombreuses)
- l’atmosphère carcérale
- le harcèlement sexuel
- le raquette dans les écoles
- Les bandes de quartier

AGONIC HEDEONIC
300 millions d’années 30 millions d’années
Génome Culture

Valeurs : Valeurs :
-Domination/Soumission - Affiliation, approbation
-Hiérarchie, autorité, respect, honneur - égalitaire, (éthique relationnelle)
- Territoire, Hiérarchie, possession
- looser/winner
- RHP : Ressource Holding Power SAPH Social Attention Holding Power

Estime de Soi liée à : Estime de Soi liée à :


- Rang, Attachement
- Statut, discipline Altruisme, approbation

Pouvoir Pouvoir
Rituels de domination et séduction Rituels d’attraction

Moyen du pouvoir : Moyen du pouvoir :


Force Charisme, leadership
Intimidation, menace Séduction

Fonction des règles : Fonction des règles :


- Cohésion du groupe - Cohabitation
- Respect hiérarchie - Echange

Régulation et conflits : Régulation et conflits :


- Rivalité - Coopération
- Signaux, blasons, uniformes - Langage, conversation
grades, décorations, parades, négociation
Rites, cérémonies

Emotions de base : Emotions de base :


peur, crainte honte (échec), culpabilité
(transgression)
Action Symbolique

Psychopathologie : Psychopathologie :
TBL de RANG Tbl ATTACH
- DEP = perte de rang DEP = perte de lien
- HYPO = pouvoir, domination
- ANX = angoisse d’être agressé ANX = angoisse de perte
- TBL PERS -TBL PERS
= (se) mettre à distance : = préserver le lien PHOB, TOC, HYST
PARA, SZ, EVIT, ANTISOC, DEPT ANOR,
Sado-masochisme, abus BDL

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Systèmes : Systèmes
Groupes armés, gang Syndicats, tribunaux, écoles, média
Bandes (Caïd), clans, mafia (« Parrain ») Association de consommateurs
Equipe de vente agressive (« manager ») La famille (idéalement)
Guetto, Favela, Certaines citées-Banlieu
Certaines communautés religieuses
Certaines familles
Certaines institutions
Faits de société :
- comportements sur la route : anonymat + rupture du symbolique (chacun est enfermé dans sa voiture)
- Certains comportements sexuels déviants : viols collectifs.
- Harcèlement sur lieu de travail.
- Raquettes à l’école.
- Certaines compétitions sportives, Le comportement de certains supporters dans les stades et aux alentours.
- Les récentes émeutes dans les banlieux françaises.
- Dans certaines familles prépondérance de l’agonic : => psychopathie, violence conjugale, maltraitance .
- Certaines zones de guerre en Afrique ou au Mexique (guerre entre l’Etat Mexicain et les cartels de la drogue).
- Le camp de Guantanamo.

RANG
Dominant

ATTACHEMENT

Affilié Rejeté

La balance nature/culture

Une des hypothèses de la psychologie évolutionniste laisse songeur !


La seconde section de ce chapitre nous montre que l’évolution de notre espèce remonte a
près de 7 millions d’années. Pendant ce laps de temps important, des habitudes, des réflexes,
des comportements de survie se sont inscrits dans notre système nerveux, voire ont
littéralement « sculpté » celui-ci dans un long processus de mutations génétiques et sélections
natuelles.

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En regard de ce lent processus, nous avons vu que les faits culturels n’ont émergés que très
tardivement (de l’ordre de -4000 à -400.000 ans selon ce qu’on entend par « fait culturel »)2.
En conséquence, la culture n’a pas eu le temps d’imprimer sur notre système nerveux une
marque suffisamment profonde pour infléchir les « trajectoires » comportementales
imprimées par des millions d’années.
En un mot, l’homme moderne est encore actuellement programmé pour se conduire comme
un chasseur-cueilleur (paléolithique) dans un monde moderne. Il est invité à se conduire
comme un être civilisé alors que ses programmes comportementaux vestigiaux (infra) le
pousse encore à chasser et faire la guerre. Il crée des modèles mathématiques et compose des
symphonies, mais est encore habité, voire submergé, par des « instincts », des « pulsions »,
des « habitus » qui viennent du fond des âges. Et cela le pousse encore souvent à se
comporter comme un être primitif pour amasser de l’argent, des biens et des terres pour
asseoir son pouvoir sur ses frères et les dominer, les asservir et pour se réserver des privilèges.
C’est là une idée qu’il faut avoir bien en tête pour tenter de comprendre l’homme moderne
et ses contradictions.

Conclusion

L’homme est un animal grégaire. Pendant des centaines de milliers d’années – voire des
millions -, il a appris à survivre et à s’organiser en groupe. Au cours d’un laps de temps aussi
long, il paraît inévitable que certaines structures comportementales vestigiales primitives
s’inscrivent dans le bagage phylogénétique de chaque individu.
Dès la naissance, le bébé – et les parents – disposent de dispositifs innés
(« compétences ») qui les poussent à signaler des états de besoin, à y répondre, à se
rapprocher. Ces comportements de soins mutuels se développent avec l’âge et se
différencient en même temps qu’ils se complexifient avec nos pairs, conjoints, aïeuls,
progéniture, etc.
Le fait qu’il existe des personnalités antisociales, psychopathiques ou perverses indique
toutefois que ces « compétences » exigent un environnement propice pour que celles-ci
s’expriment et se développent. Dés lors que les conditions sociales de précarisent et que le
cadre culturel se délite, des organisations « agoniques » ressurgissent et menace les individus,
les société, voire l’espère entière !
Il est dés lors inconcevable de penser la psychologie clinique en dehors des cadres
culturels et sociaux qui structurent en encadrent les comportements humains.

2
Quelques repères : maîtrise du feu – 0,4 moi ; premiers bijoux – 0,3 ; premières sépultures datées -0,1 ; trace
d’organisation sociale de type familial – 25000 ans ; agriculture et élevage – 8000 ans, écriture – 3500.

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3. PSYCHOLOGIE ET PSYCHIATRIE EVOLUTIONNISTE

Nous abordons dans cette section un courant de pensée fortement – d’aucuns diront peut
être « trop » - ancré dans les perspectives éthologique et anthropologique. Nous allons en
esquisser les contours avant d’en tirer les apports, mais aussi les limites.

3.1. Charles Darwin et évolution

Nous allons évoquer la théorie de l’évolution de Charles Darwin et il importe d’en rappeler
les principaux éléments.
La parution, en 1859, de l'ouvrage de Charles Darwin « L'Origine des espèces » apporte
pour la première fois, et de façon définitive, tant les preuves sont nombreuses, l’explication de
l’évolution morphologique et comportementale des espèces. Par exemple, comme expliquer
l'usage, chez le pinson, de brindilles ou d’épines pour l'extraction de larves hors des troncs
d’arbres ? Rien dans la structure du cerveau du pinson ne permet de prédire ce qu’il faut bien
nommer une aptitude à utiliser des outils.
Le processus de sélection naturelle tient en trois mécanismes : variation – filtrage –
amplification :

- Variation : un comportement émerge, sans doute fruit du hasard, et d’une mutation


génétique. Par exemple, des pinsons ont accidentellement utilisé une brindille. Le
comportement est « récompensé » et le pinson apprend à reproduire la séquence qui lui
a permis d’attraper plus facilement des larves.
- Filtrage : La mutation donne un avantage à l’individu compte tenu des pressions de
l’environnement. Du coup, cet individu voit ses chances de survie et de reproduction
augmenter. De ce fait, il transmet le comportement et l’aptitude supportée par
mutation génétique à sa descendance qui voit à son tour ses chances de survie et de
reproduction augmenter.
- Amplification : Les individus porteurs de la mutation prennent le dessus sur les
individus qui n’en sont pas porteurs, lesquels finissent par disparaître. L’individu
porteur de la mutation survit plus longtemps et se reproduit davantage.

Pour bien comprendre le processus d’amplification, il faut prendre conscience du


phénomène de concurrence vitale entre les espèces et, au sein d’une même espèce, entre les
individus : les sujets ayant les mêmes nécessités nutritionnelles deviennent rivaux. Le plus
apte prend le dessus sur le moins apte parce qu’il échappe plus facilement à ses prédateurs,
parce qu’il parvient à se nourrir et parce qu’il a plus de chance de se reproduire et de
transmettre les gènes qui lui ont donné l’avantage.
L’aptitude à prendre le dessus sur ses rivaux passe, nous allons le voir, par la capacité à
conquérir ou conserver un territoire et, le cas échéant, à imposer sa domination (hiérarchie) –
notamment la primeur dans l’accès à la nourriture et aux femelles – aux autres.
Or, nous verrons que les questions de territoire et de hiérarchie demeurent des
préoccupations centrales dans le comportement et les pensées de l’homme moderne.
On estime aujourd’hui que c’est par un tel processus que l’homo sapiens a pris le dessus
sur l’homme du Neandertal.

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Fait ou opinion ?

Les faits sont des informations vérifiables, quantifiables et/ou fondés sur des
raisonnements ou des procédés tels que toute personne qui les reproduits aboutit aux mêmes
conclusions et/ou observations. Par contre, une opinion est un jugement de valeur, une
appréciation subjective, soit non reproductible, soit fondée sur des raisonnements ou des
procédés tels que toute personne qui les reproduits aboutit à des conclusions et/ou
observations différentes, voire opposées. Les opinions se construisent souvent sur la base
d'éléments isolés et procèdent généralement par extrapolation des règles générales abusives.
Les théories cherchent au contraire à embrasser un maximum de faits connus (principe
d’exhaustivité) dans un schéma explicatif cohérent (principe de non-contradiction)

Discussion – Pour en finir avec le créationnisme

Les théories de Darwin ont été récemment contestées par des mouvements religieux
traditionalistes créationnistes.
Un des arguments des créationnistes est que les preuves avancées par les tenants des thèses
darwiniennes ne sont que des preuves indirectes et des inférences. Par exemple, la notion
d’évolution se fonde sur des analogies entre des squelettes, des datations – qui permettent
d’établir une chronologie et la notion d’adaptation qui permet d’estimer que telle structure est
mieux adaptée aux contraintes de l’environnement que d’autres. Mais, selon les
créationnistes, personne n’a pu observer directement l’évolution. Dès lors, les thèses de
Darwin ne seraient que des spéculations, donc des croyances, donc aussi tout aussi discutables
que les thèses créationnistes.

Si on acceptait un tel raisonnement, alors l’atome n’aurait été, pendant longtemps, qu’une
théorie peu fiable, puisque personne ne l’avait jamais observé. Les choses sont encore pires
s’agissant de la gravitation, qui est une force et donc par nature inobservable directement. Et
pourtant, la gravitation s’exprime de multiples manières qui sont mesurables.
La théorie de la gravitation explique les faits observés mieux que tout autre théorie.
« Mieux » signifie ici, avec un minimum de contradictions. En effet, lorsqu’une théorie
implique de nombreuses contradictions avec les faits observés et/ou n’explique que très
partiellement ceux-ci, alors cette théorie est considérée comme devant être rejetée.

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Texte provisoire – Diffusion interdite

Cela signifie aussi que l’on s’attend à ce que la théorie soit revue et remplacée par une
théorie plus précise càd qui comprend encore moins de contradictions et explique davantage
les faits observés.
Les créationnistes partent donc du principe qu’il faut voir, pour croire. Cet « argument »,
appelons-le « argument scoptophile » est extrêmement naïf à plus d’un titre. En effet, pour
« voir », il faut des instruments adaptés. Et pour se laisser « voir », la nature impose que
l’humain change l’échelle de ses perceptions, que ce soit à l’échelle du temps ou de l’espace.
Par exemple, avec de simples yeux, on ne peut pas « voir » que la terre est ronde. Pour
voir que la terre est ronde, il faut envoyer un satellite dans l’espace qui la photographie.
Pourtant, on sait que la terre est ronde depuis l’Antiquité (voir encadré ci-dessous).
Ceci nous conduit à la seconde critique des thèses créationnistes. Celles-ci rejettent la
possibilité d’inférer une réalité inobservable à partir de faits indirects. Pourtant, lorsque je
regarde un chat bondir, je peux en inférer qu’il chasse une proie sans pour autant voir celle-ci.
De la chute d’une pomme ou de la rotation des planètes autour du soleil, on peut déduire
l’existence d’une force gravitationnelle centripète qui compense la force centrifuge induite par
le mouvement des planètes.
La troisième critique du créationnisme se confond avec celle que l’on adresse à toute forme
d’argument d’autorité. Pour les créationnistes, les thèses de Darwin sont fausses parce qu’elle
contredisent les textes sacrés. Autrement dit, si on suit ce raisonnement, on doit « croire » la
thèse créationnistes, simplement parce qu’une instance considérée comme supérieure – les
auteurs du texte, un prophète, voire Dieu, a établi une « vérité » toute faite une bonne fois
pour toutes. Cette « vérité » n’aurait donc pas besoin d’être démontrée puisqu’elle provient
d’une instance supérieure et se base non sur des arguments, mais sur une décision, un pouvoir
arbitraire. Mieux, ou pire, le simple fait de tenter d’argumenter est considéré comme une
faute, généralement passible de mort. Ce qui, évidemment, est très dissuasif. Le conflit entre
Galilée et le pape Paul V au début de XVIIe siècle constitue une illustration frappante de ce
type de logique.
Nous observons par ailleurs que les créationnistes confondent faits et opinons. Il est vrai
que ces opinons indiquent notre appartenance culturelle et fondent notre identité sociale. Ceci
explique sans doute pourquoi certains défendent leurs opinions avec bec et ongles et parfois
en recourant à la torture et au meurtre.
Parfois, l’argument d’autorité a des effets étonnants. La religion interdit de manger des
poissons sans écailles. Or, à première vue, l’esturgeon ne porte pas d’écailles. Lorsque les
dignitaires du régime théocratique iranien ont réalisé que ce poisson constituait un enjeu
économique considérable, la réhabilitation de cette espèce a été mise à l’ordre du jour. Des
« spécialistes » ont réexaminé la surface de l’esturgeon, ils ont découvert la présence
d’écailles microscopiques. Et l’espèce a été réhabilitée. Il faut dire que la pêche et la vente
du caviar constituent une source de revenu considérable.
De façon plus générale, on une idéologie est un système de croyances, d'opinions, de
convictions qui ne renvoient qui s’étaient mutuellement sans renvoyer à aucun faits probants
et/ou en usant de raisonnements erronés et/ou fondée sur des idées reçues. Une idéologie est
par essence irréfutable, donc non-scienfique3.

3
Une proposition scientifique n'est donc pas une proposition vérifiée, mais une proposition réfutable (ou
falsifiable) càd vérifiable par l'expérience ou l’observation. La proposition « Tous les cygnes sont blancs » est
une hypothèse scientifique car elle peut être réfutée par l’observation. Ainsi, si j'observe un cygne noir, cette
proposition est rejetée. Par contre, j’affirme que « Dieu existe », cette hypothèse n’est pas scientifique car il
n’existe aucun moyen de la tester ! Néanmoins, si cette proposition n’est pas scientifique, elle a du sens : elle
signifie que beaucoup de communautés humaines ne peuvent vivre sans l’idée de Dieu !

80
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3.2. Psychologie évolutionniste

La psychologie évolutionniste part du principe que nos comportements ont fait l’objet, au
cours de l’évolution de l’espèce, d’un processus de sélection de type Darwinien. En d’autres
termes, nos comportements actuels ont persisté parce qu’ils présentent une valeur de survie
pour l’espèce.

Universalité des émotions ?

Un exemple nous est donné par l’étude des émotions chez l’homme. Par exemple, les
expressions faciales sont-elles universelles ?
Ekman pense avoir démontré que cette hypothèse était fondée. Il a en effet montré que les
membres d’une société isolée de Nouvelle-Guinée, les Papoux, étaient capables d’identifier et
de reproduire plusieurs expressions faciales des occidentaux. Par ailleurs, ils utilisent ces
mêmes expressions dans les mêmes circonstances que nous. Enfin, lorsque les chercheurs ont
montré les expressions faciales des Papoux à leurs étudiants américains, ceux-ci ont à leur
tour correctement identifié ces émotions. Cette étude plaide en faveur de l’idée que les
émotions sont universelles, et dès lors innées puisque les spécificités culturelles ne semblent
jouer aucun rôle.
L’étape suivante consiste à dire que si les émotions sont innées, c’est qu’elles résultent de
l’évolution de l’espèce et donc d’un processus de sélection naturelle. Les émotions ont donc
une fonction par rapport à l’environnement.
Par exemple, l’anxiété est liée à la sécrétion de l’adrénaline lors de la rencontre avec un
événement stressant. Or, on sait que cette hormone est mobilisée dans deux contextes
essentiels pour la survie : le combat ou la fuite. En effet, l’adrénaline prépare à l’action et
stimule la mémoire (utile afin de déterminer les expériences antécédentes relatives à
l’événement stressant en cause : vaut-il mieux combattre ou fuir ?). Ceci implique en retour
que les événements stressants sont les plus susceptibles d’être stockés en mémoire. Ce qui
donne ici un étayage neurobiologique de la théorie du trauma.
La plupart des émotions auraient donc une fonction de survie en ce qu’elle prépare à une
action spécifique : la peur conduirait à la fuite, la colère à l’attaque. Ce raisonnement est
moins clair en ce qui concerne la tristesse puisqu’elle ne voit pas une action spécifique se
dégager. Il s’agirait plutôt d’une émotion conduisant à la « non action ».
La psychologie évolutionniste admet que la culture joue également un rôle. Mais
uniquement au niveau de l’expression (ou non) de nos états internes. Ainsi, il est bien connu
que les Japonais se montrent souriants en toutes circonstances, même lorsqu’ils éprouvent de
la colère ou de la peur. Ceci est dicté par des règles sociales qui prescrivent aux Japonais de
ne jamais montrer leur véritable état émotionnel intérieur. Ceci n’est toutefois vrai que dans
des contextes publics. En privé, les Japonais éprouvent et expriment les mêmes émotions que
les occidentaux.

Stratégies de sélection de partenaires sexuels

La plupart des humains passent une partie substantielle de leur existence à chercher,
séduire et conserver un partenaire sexuel. Du succès ou de l’échec de cette entreprise
résultent des conséquences importantes, parfois pathologiques (anxiété, dépression, violence,
meurtre, suicide). Il importe donc de comprendre ce volet essentiel du comportement humain.
L’attirance physique constitue un autre exemple de modulation culturelle. Ainsi, ce
qu’une culture trouve attirant ou repoussant peut changer du tout au tout dans une autre

81
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culture, ou dans une autre classe sociale au sein d’une même culture, ou d’une époque à
l’autre.

Illustration 3.4. Choix partenaire - couple - sexualité ́ – Document vidéo

Ce qui ne varie pas, c’est le fait que les hommes sont naturellement attirés par les femmes
et inversement. Ce qui ne varie pas, non plus, selon les psychologues évolutionnistes, c’est la
règle qui gouverne la sélection du partenaire : choisir le partenaire le plus apte à remplir la
fonction soit maternelle, soit paternelle. De ce point de vue, on observe des critères différents
en fonction du sexe. Les hommes chercheraient avant tout des femmes aptes à porter la
progéniture alors que les femmes préféreraient des partenaires surtout aptes à l’aider à
protéger et élever la progéniture. Ceci expliquerait pourquoi les hommes accordent davantage
d’importance aux caractéristiques physiques (hanches larges, fesses développées, taille fine,
poitrine généreuse, …) et pourquoi les femmes préfèrent des partenaires stables et « gentils »
(càd protecteurs).
Néanmoins, hommes et femmes se rejoignent sur la nécessité de rechercher un partenaire
génétiquement compatible. De ce point de vue, il semble que l’on ait sous-estimé le rôle de
l’odeur dans ce processus. Il s’agit ici sans doute d’un indice assez convaincant de l’existence
de comportements fossiles chez l’homme.
Des expériences montrent que les humains sont capables de détecter, dans l’odeur de
transpiration de partenaires sexuels potentiels ceux qui seraient les plus génétiquement
compatibles, càd à percevoir le « complexes majeurs d'histocompatibilité » (Chez l'être
humain, l'antigène HLA).

3.3. Psychiatrie évolutionniste

La psychologie évolutionniste n’ambitionne pas uniquement d’expliquer, comme nous


venons de le voir, le comportement normal, mais aussi le comportement pathologique.
Comme le soulignent Workman et Reader (2007), si on se place dans une perspective
évolutionniste, on peut alors se demander pourquoi les désordres psychiatriques n’ont pas
disparu. Quatre explications sont avancées :
1° Argument de la pléiotropie : Les gènes qui prédisposent aux désordres psychiatriques
peuvent avoir aussi des bénéfices.
2° Argument du décalage temporel : L’homme moderne existe depuis 100 000 ans alors
que l’agriculture n’est apparue qu’il y a 10 000 ans et l’écriture il y a environ 5000. Par
conséquent, les structures cognitives et comportementales élaborée au cours de 7 millions
d’années n’ont pas eu le temps de changer. Les facteurs environnementaux qui causent les
désordres psychiatriques résultent d’un style de vie récent à l’échelle évolutive alors que nos
programmes comportementaux sont encore adaptés à un style de vie du pléistocène4. En effet,
l’essentiel de l'évolution humaine s'est déroulé dans un écosystème qui n'existe plus
aujourd'hui.
3° Argument du compromis : les facteurs sélectifs agissent uniquement sur le fitness
inclusif (lié au fait de protéger les porteurs de notre bagage génétique), et non sur les
mécanismes psychologiques.
4° Argument statistique : les désordres psychiatriques sont dus aux fluctuations du hasard
de la transmission génétique qui se comporte de manière gaussienne.

4
Entre – 1.000.000 et – 12.000 ans.

82
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Ces arguments ne sont évidemment pas mutuellement exclusifs. Par ailleurs, on peut leur
opposer un autre :

Les comportements vestigiaux ou « fossiles »

Dans cette optique, les comportements en cause sont moins le résultat d’un processus
adaptatif que des vestiges des structures neuronales archaïques (supra). Par exemple,
l’homme moderne persiste dans certains comportements de marquage territorial (comme
déposer une veste ou un sac sur le siège à côté duquel il s’assoit) alors que ceux-ci sont
inutiles, voire contre-productifs en termes d’adaptation. En d’autres termes, les conséquences
d’un tel comportement ne sont plus adaptatives, voire sont nuisibles. Néanmoins, ces
comportements persistent. Une explication possible est qu’il s’agit là d’un schème
comportemental inné, génétiquement programmé, biologiquement « câblé » dans notre
système nerveux et auquel il est difficile de résister.
Un autre exemple peut être observé dans les restaurants. Après quelques bouchées, le
dîneur relève la tête et regarde autour de lui. On retrouve ce comportement chez les animaux,
y compris les animaux domestiques. La fonction d’un tel comportement est de se protéger
contre une attaque soudaine lors d’un moment où l’individu est plus vulnérable. Néanmoins ?
Demaret (1979) estime qu’il s’agit d’un comportement adaptatif au sens où celui-ci reprend
immédiatement son sens lors d’une guerre ou d’un conflit.
Certains comportements de sujets schizophrènes évoquent l’idée d’une régression au
niveau de schèmes comportementaux vestigiaux. Nous nous rappelons de ce patient
totalement inhibé et clinophile, ne sortant de sa chambre que pour se ravitailler en café. Il
utilisait des itinéraires compliqués destinés à minimiser tout risque de rencontre avec d’autres
personnes (patients ou soignants). Ses « sorties » sont par ailleurs minutieusement calculées
de telle sorte que les rencontres soient improbables.
On pourrait multiplier les exemples. Le comportement des navetteurs qui empruntent
journellement le même itinéraire, quel que soit l’état de la route et les risques
d’embouteillages, évoque les comportements territoriaux des mammifères. Ceux-ci suivent
invariablement le même itinéraire chaque jour, ce qui leur évite d’être surpris par des
prédateurs.
Les jeunes gens qui font vrombir leur moteur, hurler leur chaîne stéréo et exhibent les
chromes de leur moto devant les demoiselles rappellent le comportement des oiseaux lors des
parades nuptiales, lesquels se manifestent par des chants et l’exhibition de plumages colorés.
La chambre mal rangée et les vociférations de la chaîne stéréo de l’adolescent dissuadent
efficacement les parents « d’envahir » leur territoire. Le parfum des dames est censé
remplacer l’émission de phéromones, etc.
Les comportements « fossiles » peuvent aussi expliquer la persistance de structures
sociales archaïques. "Pourquoi les femmes des hommes riches sont belles". Telle est la
question que pose Philippe Gouillou. L’argent et l’accumulation de biens matériel sont des
signes de réussite sociale, donc d’abondance, ce qui constitue un avantage pour la survie de la
progéniture. Ainsi, les femmes, conditionnées depuis des millions d’années, à veiller sur la
préoccupation chercheraient encore aujourd’hui des partenaires qui font la démonstration de
leur capacité à garantir les meilleures conditions de vie. Ainsi, les hommes, conditionnés
depuis des millions d’années, à veiller à s’assurer une descendance et à transmettre un
patrimoine, seraient prêts à tout pour « réussir » dans cette entreprise. De nos jours, force est
de constater que ces préoccupations n’ont pas disparu. La thèse de Philippe Gouillou ne doit
toutefois pas à en déduire que le déterminisme biologique est absolu. Bien au contraire, la
culture a changé la donne et a libéré les hommes et les femmes de ces déterminismes. Mais
vous connaissez le proverbe : Chassez le naturel ; il revient au galop !

83
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Schizophrénies : sujets déficitaires ou personnes d’exception ?

Si la schizophrénie est un trouble en partie déterminé par des facteurs génétiques5 et dont
le déclenchement engendre incontestablement des déficits importants, on se demande alors
pourquoi les sujets porteurs de cette maladie n’ont pas fait les frais du mécanisme de sélection
naturelle ?
Pour expliquer cette anomalie, Heston (1966) a mené une étude sur l’évolution
psychologique d’enfants de mères schizophrènes, séparés de celles-ci à la naissance et placés
dans un foyer d’adoption. Si la moitié des enfants se sont avérés porteurs de troubles mentaux
divers, l’autre moitié a révélé une personnalité plus riche, plus créative qu’un groupe de
contrôle. Les porteurs « sains » disposeraient d’avantages déterminants et présentant une
valeur de survie telle que ces atouts les sauveraient de la disparition. Ce type d’observation a
été depuis plusieurs fois évoqué dans la littérature (Demaret, 1979, 1996). Les exemples de
célébrités ne manquent pas, songeons au mathématicien John Nash ou au pianiste Glenn
Gould. Enfin, bon nombre de cliniciens ont rapporté des observations similaires. En ce qui
nous concerne, nous avons acquis la même conviction.
Plus globalement, l’approche éthologique de la psychiatrie de Demaret (1979) nous
enseigne que des comportements apparemment aberrants ont toutes les chances de se
maintenir s’ils possèdent une valeur de survie. Or, bon nombre de schizophrènes que j’ai eu
l’occasion d’observer (et parfois de suivre pendant des années) donnent souvent l’impression
de traiter trop d’informations : ils sont attentifs au moindre bruit (hypervigilance), donnent du
sens à des choses qui n’en s’ont pas (hypersémiologie), accordent de l’importance à des faits
secondaires (hyper-amplification), construisent des théories complexes et étranges, font
preuve de créativité artistique débordante, semblent se perdre en conjectures en s’immergeant
dans leur monde interne. Ainsi, l’hypersémiologie, également observée chez les enfants qui
ont été maltraités ou chez les rescapés des camps de concentration, correspond à une position
d’attente anxieuse, de vigilance glacée qui constitue un comportement adaptatif dont la valeur
de survie est indiscutable.
L’hypersémiologie constitue aussi une réponse possible à l’hyposémiologie des milieux
perturbés sur le plan de la communication. La « communication deviance » étant une
perturbation liée à des problèmes d’attention conjointe, on peut imaginer qu’une réaction
possible soit de prêter encore davantage d’attention et de construire des représentations
perçues comme étant délirantes et paranoïaques par des observateurs externes.
Enfin, comme ceci ne va pas sans être accompagné d’angoisse et de souffrances intenses
pour le sujet, on peut s’attendre à un autre type d’attitude que nous qualifierons de défensive
et qui consiste à adopter une position de repli afin de se rendre imperméable à un afflux
excessif d’informations. Sur le plan cognitif, le sujet inhibe les voies des actions volontaires
(Frith, 1996) et, les voies émotives (émoussement des affects).

3.4. Critiques de la psychologie évolutionniste

La psychologie évolutionniste formule des propositions qui nous aident à « lire » le


comportement humain sous un angle nouveau. Par exemple, lorsqu’on a compris qu’une
dépression liée à une perte d’une figure d’attachement n’est pas de même nature qu’une
dépression liée à la perte d’un rang dans une hiérarchie, on comprend que l’on a sans doute
affaire à des problématiques très différentes qui appellent des traitements différents. On voit

5
On sait aujourd’hui que la piste génétique n’est pas suffisante pour expliquer l’émergence de la schizophrénie.
L’étude des jumeaux indique une concordance allant de 15% à 69% selon les études, ce qui indique que des
facteurs environnementaux sont également à l’œuvre.

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ici l’utilité de cette approche puisque, dans le cadre de la psychiatrie fondée uniquement sur
les symptômes (et le DSM IV), cette distinction n’existe pas.
La psychologie évolutionniste présente toutefois quelques risques de dérives. La première
d’entre elles risque de nous conduire à penser que ce qui est le fruit de la sélection naturelle
doit représenter la « norme ». Ainsi, le processus de sélection naturelle se fonde sur le
principe de la loi du plus fort. On perçoit alors la dérive idéologique qui consisterait à
affirmer qu’il faut respecter les lois de la nature en consacrant la loi du plus fort en valeur à
respecter. N’est-ce pas ce à quoi nous assistons déjà dans une certaine conception de
l’économie ?
Cette dérive risque de se voir renforcée si l’on considère que la psychologie évolutionniste
renforce la perspective innéiste et génétique du comportement. Or, on sait que dans cette
approche, les notions d’éducation ou de psychothérapie perdent une bonne part de leur utilité.
Les psychologues évolutionnistes rétorquent qu’ils ne négligent pas l’impact de
l’environnement. Cependant, ce dernier sert essentiellement à ajuster et affiner des tendances
qui, elles, sont génétiquement prédéterminées. Or, ceci fait l’impasse sur une dimension
essentielle chez l’homme : le langage et le symbolique. Un symbole est une représentation
mentale qui remplace l’objet réel. En particulier, le psychique, espace symbolique par
définition, constitue une prise de distance par rapport à l’univers somatique – instinct,
fonctionnement neurobiologique, etc. De fait, l’homme a amplement démontré qu’il était
capable de prendre des dispositions manifestement dommageables tant à la survie de l’espèce
que celle des individus.
L’intérêt de la psychologie évolutionniste est de nous prémunir de la dérive inverse qui a
prévalu pendant des décennies et qui a consisté à nier le rôle important joué par la sphère
somatique. Cette dérive a tenté d’expliquer le psychisme comme une entité totalement
autonome par rapport aux contraintes génétiques, instinctuelles et neurobiologiques.
On ne combat pas un excès idéologique par l’excès idéologique contraire, mais par la
démarche scientifique. Celle-ci nous commande d’accorder sa place à chaque composante
susceptible d’expliquer le comportement humain.
On notera enfin que la psychologie évolutionniste conduit parfois à un raisonnement
simplificateur. Par exemple, si un comportement est universel, alors il est inné. Et s’il est
inné, alors il est génétiquement déterminé. Et s’il est génétiquement déterminé, ceci démontre
qu’il résulte d’un processus de sélection naturelle.
Or, aucun de ces postulats n’est vrai, du moins à 100%. Ainsi, faut-il déduire du fait que
tous les hommes savent rouler en bicyclette que le comportement « rouler bicyclette » est
génétiquement déterminé ?
Ou bien, tous les comportements innés sont-ils génétiquement déterminés. Ce qui est
génétique, ce ne sont pas des comportements, mais un ensemble de contraintes neuro-
développementales qui rendent possible ou impossible telle gamme de comportements. Par
exemple, le fait que nos émotions soient prises en charge par l’amygdale ou le cortex orbito-
frontal. Et ceci est un fait effectivement universel que partagent Ludwig Beethoven, Adolf
Hitler et tous les lecteurs de ce cours. Il ne s’agit pas pour autant de personnes gérant leurs
émotions d’une façon qui pourrait être tenue pour fort semblable.

Inné – acquis et universalité

On a souvent avancé son universalité pour affirmer sa nature génétique. Un tel


raisonnement repose sur une prémisse gratuite : ce qui serait universel, serait de nature
génétique. Un mécanisme de convergence pourrait tout aussi bien expliquer ce phénomène.
Ainsi, le fait de rouler en bicyclette est un comportement universel. Il serait pourtant absurde
d’en déduire que ce comportement est génétiquement programmé. Ce qui est d’ordre

85
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génétique, c’est le dispositif sensori-moteur qui autorise le comportement « rouler en


bicyclette » et ce comportement en soi.
Une autre prémisse gratuite est : ce qui est précoce, est nécessairement inné. Mais on sait
aujourd’hui que le fœtus est déjà capable d’apprendre au moins dès le 7ème mois de gestation,
de sorte qu’à la naissance, ce qu’on observe, ce sont déjà des comportements qui résultent
d’une interaction génétique-environnement.

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4. ANTHROPOGENESE DE L’HOMME, DE LA FAMILLE ET DES


SOCIETES HUMAINES

Il importe de souligner l’importance de l’organisation sociale chez l’homme. Comment


sommes-nous passé d’une société de primates à une société humaine ? Comment la famille -
une organisation sociale particulière- est-elle apparue ?
L’homme est un animal grégaire. Pendant des centaines de milliers d’années – voire des
millions -, il a appris à survivre et à s’organiser en groupes. Au cours d’un laps de temps
aussi long, il paraît inévitable que certaines structures comportementales s’inscrivent dans le
bagage phylogénétique de chaque individu.
Dès la naissance, le bébé – et les parents – disposent de dispositifs innés
(« compétences ») qui les poussent à signaler des états de besoin, à y répondre, à se
rapprocher. Ces comportements de soins mutuels se développent avec l’âge et se différencient
en même temps qu’ils se complexifient avec nos pairs, conjoints, ancêtres, progéniture, etc.
Le fait qu’il existe des personnalités antisociales, psychopathiques ou perverses indique
toutefois que ces « compétences » exigent un environnement propice pour que celles-ci
s’expriment et se développent.
Le rôle de l’organisation familiale sur le fonctionnement mental sera développé dans divers
cours de master, mais nous estimons que son importance doit être soulignée dès le départ au
même titre que les facteurs biologiques ou intrapsychiques.

L’anthropogenèse a un double intérêt pour le psychologue clinicien :


- Dans son contenu, elle nous donne des informations sur comment la culture s’est
lentement élaborée au cours de l’évolution et quels vestiges il en subsiste dans le
comportement et l’instinct de l’homme moderne (comportement « fossile »)
- Dans sa méthodologie et son épistémologie en ce que la démarche de cette
discipline – fondée sur l’interprétation et le recoupement de témoignages indirects
– rappelle celle du psychologue clinicien qui, souvent, doit se contenter d’indices
parcellaires pour en inférer un mode de pensée, un vécu psychique.

4.1. Des sociétés de primates aux sociétés humaines

Comparées aux sociétés de chimpanzés, les sociétés humaines sont infiniment plus
pacifiques. Il semble que, chez l’homme, les tyrans soient tôt ou tard éliminés, ce qui
représente, d’un point de vue évolutif, un avantage pour l’espèce.
Pour être plus précis, les tyrans contrecarrent une classe de comportement essentielle sur le
plan évolutif : la coopération.
La coopération existe à des degrés divers au sein de toutes les espèces vivantes. Certains
végétaux entretiennent des relations dites mutualiste. Le mutualisme est une interaction entre
plusieurs espèces, dans laquelle chacun tire profit de cette relation. Ce type de relation
implique entre les deux espèces associées une adaptation telle que l’une ne peut survivre et/ou
se reproduire sans l’autre.
L’exemple le connu concerne l’anémone de mer et le poisson clown. Ce poisson est
recouvert par d’un mucus qui lui permet de tolérer le venin produit par l’anémone. Le poisson
se dissimule à l’intérieur de l’anémone. En échange le poisson clown sert de leurre pour
attirer des proies de l’anémone et défend celle-ci contre ses prédateurs. Une fourmilière
repose également sur une organisation sociale de type coopératif.

87
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Cependant, la coopération a été perfectionnée à son plus haut niveau chez l’homme. Par
ailleurs, à l’inverse de ce qu’on observe dans le règne animal, l’homme coopère non
seulement dans l’intérêt de l’espèce, mais aussi dans celui des individus.
Les stratégies de coopération sont devenues de plus en plus sophistiquées à mesure que le
langage s’est développé. Langage et coopération constituent probablement les deux faces
d’une même pièce, les progrès dans un domaine contribuant aux progrès dans l’autre. La
construction de huttes, la chasse ou la domestication du feu sont des activités qui exigent une
coopération et l’usage d’un langage, même élémentaire (voir ci-dessous). Face aux
conditions de vie extrêmes (climat, prédateurs, gibiers difficile à capturer), l’homme ne doit
probablement ses chances de survie qu’à la coopération et au langage. Par ailleurs, le langage
semble avoir remplacé les séances d’épouillage chez les singes : renforçant les liens sociaux,
donc la coopération et l’attachement.
Enfin, le langage a sans doute permis de symboliser et de ritualiser la violence de telle
sorte que la violence réelle entre individus a été réduite et contrôlée. Le fait qu’il existe des
criminels ou des guerres indiquent néanmoins que cette violence n’est pas totalement
éradiquée et que la coopération ne constitue pas nécessairement le premier choix des hommes.
Mais, ces comportements déviants nuisent tôt ou tard à l’espèce.

4.2. Épistémologie de l’archéologie des groupes humains et familiaux

Les temps qui précèdent l’apparition de l’écriture représentent 99% de l’évolution de


l’espèce humaine. Ceci débouche sur un paradoxe.
D’un côté, il n’est donc pas possible d’omettre cette période si l’on souhaite comprendre
l’origine de la famille. Mais, d’un autre côté, nous ne disposons d’aucune archive écrite.
Tout au plus, pouvons-nous nous appuyer sur les quelques traces laissées par les premiers
hominidés : traces de pas pétrifiées, outils, vestiges de campements, sépultures … Par
exemple, le fait de retrouver côte à côte des pas d’hommes et de femmes ou bien encore
d’adultes et d’enfants – remontant à -3,6 millions d’années de notre ère - laisse supposer que
les hominidés vivaient déjà en cellules « familiales ».
C’est pourquoi Masset (1986) l’absence de preuves directes confine ce type de
raisonnement aux limites de la spéculation. Il stigmatise de la sorte le lien de cause à effet qui
a été établi entre la station bipédique et l’invention des premiers outils. Ce lien est de fait
purement spéculatif si l’on s’en tient aux seules « archives » disponibles, c’est-à-dire
quasiment aucune. Sa conclusion, cohérente avec ses prémisses, est que l’étude
archéologique des structures familiales est vouée à l’échec. Tout au plus, selon cet auteur,
peut-on se limiter à déduire quelques conséquences de contraintes objectives de
l’environnement : la nécessité de l’échange des géniteurs, celle de contrôler de la fécondité,
… - nous y reviendrons – seules données autorisant des conclusions scientifiquement valides
et robustes.
Il faut saluer ici la stricte rigueur de cette position, mais celle-ci nous paraît trop rigide
parce qu’elle ne tient pas compte de données issues de disciplines autres que l’archéologie.
Ainsi, faute de preuve directe, il est néanmoins possible de s’appuyer sur d’autres données :
l’anthropologie, la primatologie ou tout simplement l’étude de l’évolution des systèmes
biologiques, voire la psychologie génétique comme le propose de Duve (1996). Ainsi, si l’on
reprend l’exemple du lien entre la bipédie et l’invention des premiers outils, un double constat
s’impose. D’une part, sur plan phylogénétique, dans le million d’années qui suit la station
debout, les hominidés semblent accomplir des progrès important sur le plan des aptitudes
intellectuelles et psychomotrices. D’autre part, sur le plan ontogénétique, on observe
également des progrès intellectuels importants liés à la conquête de la motricité fine et de la

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station debout de l’enfant. Piaget a même proposé la notion d’intelligence psychomotrice. À


ce stade, l’enfant apprend et développe ses aptitudes cognitives en goûtant et en manipulant
des objets.
Pour ces raisons, nous proposons ci-dessous un scénario plausible de l’origine et de
l’évolution des systèmes familiaux tout en invitant le lecteur à le considérer comme une
hypothèse plausible, fondée sur un faisceau de présomptions, mais non comme un ensemble
de faits scientifiquement établis.

4.3. Origines possibles des systèmes familiaux

4.3.1. Hypothèses fondées sur des arguments strictement scientifiques

On se rappelle que Masset (1986) rejette les hypothèses évoquées ci-dessus en dénonçant
leur caractère purement spéculatif. Par contre, il estime que l’on peut tirer des conclusions
scientifiquement valides et robustes en analysant les contraintes objectives de
l’environnement qui ont nécessairement pesé sur nos ancêtres et qui pourraient constituer la
« structure fossile du comportement » (Supra). Nous exposons ci-dessous une synthèse de
l’exposé que l’auteur précité propose.

L’échange des géniteurs

Tous les mammifères sociaux vivent en petits groupes et procèdent à l’échange de


géniteurs entre « groupes ». Cet échange peut concerner tout autant les mâles
(Cercopithèques) que les femelles (Chimpanzés).
Or, dans les petits groupes, la proportion des deux sexes est sujette à des fluctuations
importantes et aléatoires. Ceci a pour conséquence un déficit quasi permanent de
reproducteurs et hypothèque les capacités de reproduction du groupe. L’échange de géniteurs
constitue la seule solution tenable en termes de survie de l’espèce. Notons que cette stratégie
se retrouve dans d’autres espèces que les primates, chez les lions par exemple, lesquels vivent
aussi en petits groupes.
L’interdit de l’inceste (reproduction endogamique) constitue un corrélat important en ce
qu’il importe de préserver certains individus du groupe afin qu’ils constituent des candidats
« acceptables » dans le cadre d’un échange de géniteurs, mâles ou femelles.

Singe Cercopithèque

Dans toutes les sociétés humaines et aussi longtemps que l’on puisse remonter dans le
temps, l’échange des femelles est gouverné par des règles relativement strictes, des festivités
et l’échange de biens. Il est assez aisé de percevoir dans ces rituels l’origine des cérémonies

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de « mariage ». Ces cérémonies légitiment à la fois l’échange et la progéniture issue du


« mariage ».

Le contrôle de la fécondité

Le contrôle de la fécondité constitue un fait avéré. Les lions tuent parfois leur progéniture.
Les fous de bassan (espèce d’oiseau marin) limitent leur reproduction en fonction des rochers
disponibles sur certaines falaises et non en fonction de nombre de candidats à la reproduction.
Les adultes excédentaires sont ainsi privés de rapports sexuels.
Chez l’homme, lorsque la pression des prédateurs était forte, chaque femelle pouvait porter
jusqu’à douze petits au cours de son existence alors que le renouvellement des générations
n’en demanderait que deux. Les individus excédentaires étaient en fait décimés par les
maladies, les accidents et les prédateurs. En d’autres termes, la régulation des naissances
s’opérait de manière naturelle.
Mais entre -2 millions et -1,5 millions d’année,s le plus redoutable des prédateurs –
Dinofélis (littéralement : Félin terrible) – disparaît, ce qui lève la pression de la prédation.
Un calcul démographique rapide permet de calculer que, sans aucun mécanisme de
contrôle de la fécondité, la population actuelle de la terre devrait être près de 400 fois plus
importante.
Comme rien ne permet de penser que d’autres causes naturelles – guerres, épidémies,
catastrophes naturelles – soient devenues plus fréquentes après la disparition de Dinofélis, on
ne peut que conclure à une régulation « culturelle » des naissances.
Au registre des mesures possibles, on peut citer : les tabous sexuels qui limitent le nombre
de rapports sexuels possibles, le fait de retarder l’âge de procréation, la contraception,
l’avortement et l’infanticide.

La division sexuelle du travail

Les singes qui ne se servent pas ou peu d’outils peuvent sans inconvénient répartir les
tâches de façon identique en fonction des sexes. Il semble que la division sexuelle du travail
soit un fait spécifique à l’espèce humaine.
Ce fait est connu de toutes les sociétés traditionnelles. Les tâches réservées aux hommes et
aux femmes ne sont pas nécessairement identiques selon les cultures. Ainsi, le tissage est
l’apanage des hommes chez les Indiens Pueblos alors qu’il s’agit d’une tâche réservée aux
femmes chez les Indiens Navahos.
Par contre, comme le propose Masset (1986), on est en droit de penser que les soins des
enfants les plus jeunes a toujours été l’attribut des femmes. De fait, il en est ainsi pour tous
les mammifères et toutes les sociétés humaines connues.
Ceci implique que les femmes ne pouvaient évidemment pas participer à la chasse, tâche
qui aurait exposé gravement la progéniture et aurait diminué les chances de succès des
chasseurs. Par ailleurs, la nécessité d’entretenir le feu en l’absence des chasseurs explique
sans doute l’origine de l’expression de la « femme au foyer ».
Ceci n’a rien de péjoratif pour la femme car cette situation expliquerait aussi pourquoi elles
ont des aptitudes verbales plus développées.

Illustration 3.5. – Différence des sexes –A - chasse

Non-astreintes au silence requis par la traque du gibier, confrontées aux tâches – en groupe
– de cueillettes et de collectes, les femmes se sont retrouvées dans des contextes qui les
encourageaient à communiquer. Par ailleurs, il faut probablement développer un langage bien

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plus nuancé pour décrire le monde à un enfant que pour chasser. On retrouve encore
actuellement cette différence entre hommes et femmes au niveau du langage. Confrontées à
une tâche d’association verbale, les femmes se montrent en moyenne supérieures aux
hommes. Par contre, confrontés à une tâche de lancé, les hommes se montrent supérieurs aux
femmes, non pas tant en raison de leur force que d’une aptitude à bloquer le poignet au
moment du lancé.
Avec un peu d’humour, on comprend peut-être aussi pourquoi les hommes apprécient plus
souvent les sports qui évoquent la poursuite d’une cible – football, basket, … - ou ceux qui
suggèrent la chasse.
Notons enfin que la division sexuelle du travail a probablement contribué à renforcer la
solidarité entre conjoints, chacun ne pouvant plus se passer de l’autre.
En conclusion, la longue durée de l’enfance chez l’homme et sa dépendance à sa mère
serait à l’origine de la division sexuelle du travail

Illustration 3.6. langage & 3.7 – Différence des sexes

La spécificité de la sexualité humaine

De tous les primates, la femme est la seule à ne pas connaître de période spécifique de
« chaleur ». En d’autres termes, il n’y a pas de limite temporelle aux comportements de
reproduction.
Selon Masset, ceci a dû exacerber la rivalité tant entre mâles qu’entre femelles. Afin de
réguler la violence issue de cette situation, l’homme a donc été contraint d’inventer des règles
afin de contrôler les relations entre individus.
Une réponse possible est le couple monogame. L’officialisation du lien conjugal implique
– en principe – une abstinence à l’égard des autres partenaires potentiels. Ce rituel a pour
fonction d’apaiser les rivalités et de renforcer les liens entre « époux ». Nous savons
aujourd’hui que ce principe connaît de nombreuses exceptions. Mais à l’origine, la
transgression de la monogamie était souvent passible de peine de mort.
La monogamie a probablement contribué à renforcer les liens d’attachement entre
conjoints, chacun devenant plus disponible pour l’autre.

Conclusion

Il importe ici de ne tirer aucune conclusion définitive ni de justifier des choix moraux et
éthiques conservateurs, mais simplement de dresser un constat plausible de l’origine des
comportements humains
Que l’on se fonde sur des faisceaux de présomption ou sur des analyses plus étayées, nous
croisons la route de la notion de « structures fossiles » du comportement et des relations
sociales et familiales.
Ces « structures fossiles », sans constituer une contrainte incontournable et définitive,
doivent néanmoins encore peser sur les comportements de nos contemporains.

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4.3.2. Hypothèses basées sur un faisceau de présomptions

Les éléments développés ci-dessous relèvent davantage de l’enquête de police que de


l’étude scientifique au sens strict. Nous ne disposons d’aucune preuve directe et nous devons
nous contenter d’indices. Comme dans une enquête, c’est la conjonction des indices qui
finissent par emporter notre conviction, mais il ne faut jamais oublier que ce type de
démarche est plus fragile.
Pour bâtir ce faisceau de présomptions, nous devons recouper des données issues de
sources diverses :
- Les vestiges archéologiques (traces de foyer, « déchetterie » des campements, outils,
sépultures, traces de pas fossilisées, …), mais aussi :
- Données issues de l’anthropologie, notamment la connaissance que nous avons des
habitudes des peuples « primitifs » ;
- Données issues de la primatologie et de l’éthologie animale ;
- Données issues de l’éthologie humaine (où on peut déceler certains comportements
fossiles).

Troupeau et bancs

La première forme d’organisation sociale, hormis les colonies d’insectes -comme les
fourmis ou les abeilles – ou les bancs de poissons, est le troupeau.

Le troupeau présente plusieurs avantages en termes de survie : la vigilance face aux


prédateurs est le fait de plusieurs individus et non d’une seule, ce qui accroît les chances de
détecter à temps la menace ; l’effet de masse est susceptible de dérouter les prédateurs, voire
de les dissuader. Le troupeau protège : les buffles se rassemblent en présence des prédateurs,
les oies ouvrent les ailes et entourent les individus qui sont blessés. La sécurité du groupe est
assurée, mais celle-ci est le fait d’un programme instinctif groupal et non le fruit d’une
volonté des individus.
Chez les prédateurs par contre, le groupe permet de perfectionner les techniques de chasse
et augment les chances de succès : Les lions ou les loups chassent en groupe.
La protection de la progéniture constitue un autre avantage manifeste. Les lions, les loups
ou les buffles éduquent ensemble les petits. Les petits sont protégés par tous, mais il n’y a pas
de notion de parenté, hormis celle liée à l’olfaction.
Il ne faut toutefois jamais perdre de vue que dans ce type d’organisation de survie du
groupe, voire de l’espèce, prime la survie de l’individu. La solidarité – au sens
anthropomorphique - n’existe pas.
La troupe est en quête de nourriture, mais selon le principe du « chacun pour soi ».
Toutefois, la vie en troupeau pose d’autres problèmes. Ainsi, le fait de vivre ensemble
pose le problème de la gestion de la violence au sein du groupe. Le problème est en partie

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réglé sur base de règles de dominance (hiérarchie) provisoirement acceptée par les membres
du groupe aussi longtemps que le « dominant » ne donne pas de signes de faiblesse.
Comme chez tous les mammifères, l’unité primordiale est constituée de la mère et de son
petit. Mais celle-ci est provisoire. Ainsi, la lionne, le buffle ou l’ourse femelle chassent leurs
petits à la puberté.
Les sardines entreprennent encore de nos jours de grandes migrations en bancs. L’étude de
ces mouvements n’a pas permis de leur trouver une explication, une fonction. Ces migrations
ne donnent aucune source supplémentaire de nourriture, ne facilite en rien la reproduction.
Une des hypothèses avancées est qu’il s’agit d’un comportement fossile. À une époque
reculée, ces migrations avaient une fonction qui a disparu. La force de l’habitude ?

Primates

Les primates vivent également en troupe. À l’inverse des herbivores, les singes ont
davantage tendance à occuper un territoire précis, même si celui-ci peut également changer
en fonction des ressources disponibles.
Ces groupes sont structurés sur base de l’âge, du sexe et de la dominance, non de la
parenté. L’unité primordiale tend à devenir plus stable dans le temps. Chez les primates
supérieurs, des liens « affectifs » semblent unir la mère et sa progéniture au-delà de l’âge
adulte. Ceci est corrélé avec le fait que le système limbique chez les singes est bien plus
développé que chez les autres mammifères.

Singes anthropoïdes, hominidés et humains

L’ancêtre de l’homme devait avoir une organisation similaire. L’organisation sociale a


probablement évolué en fonction de l’évolution des hominidés : homo habilis, homo erectus,
homo sapiens (homo « qui pense »).

LUMLEY (2007) propose de distinguer trois étapes entre le stade primate et le stade homo
sapiens : la période où il y a lieu de parler de singes anthropoïdes, celle des hominidés et celle
enfin où il est possible de considérer que l’on a affaire à des êtres humains.

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5. LES COMPORTEMENTAUX NON VERBAUX

5.1. Comment les comportements non-verbaux acquièrent-ils un sens ritualisé ?

Le discours explicite d'un sujet ne rend que partiellement compte de ce qu'il communique.
Donc, en clinique, il faut prendre en considération l'ensemble des réactions, en particulier la
mimique, le regard, la gestuelle et les silences.
Par ailleurs, certains comportements non-verbaux, dans certains contextes, peuvent receler
une signification en soi. Par exemple, un chasseur peut procéder à un examen visuel
approfondi d’une plaine afin d’y distinguer le gibier. Ceci entraîne le froncement des
sourcils. On suppose qu’ensuite deux mécanismes sont intervenus : association et
généralisation. L’association : le froncement des sourcils serait apparu en association lorsque
l’individu se retrouve dans un état d’esprit similaire. La généralisation : le froncement
apparaît dans toutes les situations dérangeantes.
Ces mécanismes expliqueraient d’autres comportements non-verbaux : se gratter le cuir
chevelu lorsqu’on est perplexe, tousser ou se frotter les yeux lorsqu’on est embarrassé, froncer
les sourcils lorsqu’on examine une idée ou un problème complexe, se croiser les bras pour
exprimer qu’on se met sur la défensive, etc.

5.2. Aux origines du langage

On estime aujourd’hui que le langage gestuel constitue une des premières formes de
communication. Toutes les sociétés « primitives » accordent une importance primordiale à la
danse. Or, la danse est d’abord fondée sur le mimétisme. Chez les Indiens, ou sans doute
chez tous les chasseurs-cueilleurs – les hommes communiquaient par gestes, mimant tel gibier
en figurant ses cornes en plaçant les mains au-dessus de la tête, imitant tel comportement
caractéristique d’une espèce, etc. Mais la danse peut aussi évoquer des éléments abstraits :
esprits maléfiques ou protecteurs, mythes et légendes, etc. En ce sens, la danse est un langage
au sens où elle permet la représentation symbolique d’objets ou d’êtres absents. Elle permet
également d’évoquer le passé ou le futur, c’est-à-dire la capacité d’analyser les expériences,
d’anticiper l’avenir, de construire des stratégies (chasse, construction d’abris, fabrication
d’outils..). En un mot, il s’agit de « penser ».
Plus globalement, la gestuelle est particulièrement en situation de chasse ou de guerre. Le
fait que nous accompagnons nos paroles de gestes (illustrateurs, cfr ci-dessous) constitue sans
doute un vestige de ce passé gestuel. L’étape suivante, mais ceci nous éloigne de ce cours,
consistera à utiliser les grognements pour former un protolangage articulé, ancêtre des langues
humaines actuelles. Retenons ici que le langage gestuel constitue sans doute la forme de la
plus archaïque, donc inconsciente, communication humaine. C’est cette caractéristique
inconsciente qui intéresse ici le clinicien.

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5.3. Les différents canaux de la communication non-verbale

Passons maintenant en revue quelques aspects de la communication non-verbale.

6. Illustration 3.8 – communication non verbale - Zayan

Le regard

D’un point de vue éthologique, fixer une personne du regard peut prendre généralement
deux significations : on désire attirer l’attention de la personne et lui signifier que nous
voulons lui prêter attention ou lui manifester notre agressivité ou notre dominance.
Dans le premier cas, le comportement inverse – détourner le regard – signifie soit le
désintérêt, soit l’embarras ou la honte. Ceci est phénomène est bien connu des personnes qui
courtisent. Des coups d’oeils rapides, mais répétés de la « belle » constituent par contre un
message discret d’encouragement.
Dans le second cas, le comportement inverse, est adopté par la personne qui se sent
dominée ou qui souhaite manifester un comportement d’apaisement.
Les regards mutuels invitent généralement à un rapprochement physique ou une
collaboration. Par exemple, la mère et son bébé, deux amants, deux musiciens tâchant de se
coordonner, des membres d’une famille lors d’un entretien qui cherchent le soutien ou
l’approbation de l’un ou l’autre membre.
La dilatation des pupilles signale généralement une émotion intense : peur ou l’attraction
sexuelle.

D’un point de vue éthique, avec Lévinas, nous pensons que regarder une personne
implique déjà une responsabilité à son égard ("La rencontre de l’Autre m’engage, et cela je ne
peux le fuir",). Il suffit de songer à ces regards furtifs, mais lourds de sens que nous
adresssons aux passants dans la rue, aux clochards qui nous tendent la main, aux collègues, à
ceux que nous aimons …
Par notre regard, nous pouvons signifier à cette personne beaucoup de chose constructives
… ou toxiques : est-ce qu’elle existe à nos yeux ou sommes-nous indéfférents ? Est-ce que
nous l’acceptons ou nous la rejetons ? Est-ce que nous la respectons ou nous la méprison ?
Est-ce que nous l’aimons ou la haïssons ?

Les mimiques

C'est le moyen de communication le plus archaïque et qui existe depuis toutes les
premières semaines du bébé. La mimique est un moyen de communication volontaire destinée
au visage et au regard de la mère et bien sûr toutes les émotions s'y expriment traduisant
extérieurement les affects intérieurs, en particulier l'affection et l'agressivité.

Les postures

La posture est généralement associée à des attitudes de dominance/soumission ou


manifeste les intentions de rapprochement ou de rejet, voire de menace.
Les comportements d’affiliation et de distanciation décrits par SIMONEAU et
MIKLOWITZ (1991) ci-dessous constituent une excellente illustration.
L’attitude de séduction d’une femme se caractérise par les jambes croisées haut, la poitrine
en avant et la tête rejetée en arrière.

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Les gestes

C'est un aspect privilégié de la communication et de la réciprocité, il assure le maintien du


contact avec l'autre. Lorsque je regarde l'autre qui me regarde, je sais que la communication
entre nous est établie, autrement dit le regard est un moment fondateur de l'échange. Lorsque
nous regardons quelqu'un dans les yeux, nous sommes donc en contact d'intimité réciproque
et lorsque nous détournons le regard nous rompons délibérément la communication. Les gens
qui s'aiment, par le regard, sont en relation fusionnelle et toute l'affectivité peut s'y exprimer.
Comme la mimique, la gestuelle indique nettement les intentions d'accueil ou de rejet. Tous
ces messages émis peuvent converger ou se contredire.
On distingue plusieurs types de gestes :

Les illustrateurs

Comme leur nom l’indique, les illustrateurs illustrent le discours. Ils sont très variés : ils
peuvent mettre l’accent sur un mot ou une phrase, souligner la parole ou retracer le flot de la
pensée dans les airs. Les illustrateurs sont généralement employés pour faciliter une
explication difficile à traduire en mots.
Les illustrateurs signifient généralement un engagement appuyé dans l’effort pour
communiquer une idée. Alors qu’ils deviennent plus fréquents lorsque la personne est très
impliquée dans ce qu’elle dit, leur diminution peut parfois être considérée comme un indice
de mensonge.

Les auto-contacts

Les auto-contacts (appelés « manipulateurs » par Ekman) désignent tous les mouvements
où une partie du corps masse, frotte, tient, pince, gratte ou triture une autre partie. Leur durée
varie de quelques secondes à plusieurs minutes. Les gestes les plus brefs ont souvent un but
apparent : arranger les cheveux, nettoyer les oreilles, gratter une partie du corps. D’autres, en
particulier les plus longs, semblent dépourvus de sens : tordre et détordre les cheveux, se
frotter les doigts, tapoter du pied. Les auto-contacts sont parfois exécutés uniquement au
niveau du visage (mouvements de la langue contre la joue, dents qui mordent les lèvres). Les
auto-contacts sont généralement révélateurs d’un embrarras, voire d’une anxiété. Leur
apparition peut dans certains cas être considérée comme un indice de mensonge.

La synchronie interactionnelle

La synchronie interactionnelle décrit ces situations où deux ou plusieurs personnes


adoptent les mêmes postures et la même gestuelle de façon syncrhonique (en miroir) ou, au
contraire, où lorsque ces personnes adoptent des comportements opposés et désyncrhonisés.
Elle synchronie interactionnelle témoigne d’une congruence, d’une intimité, d’une relation
de bonne qualité alors que l’asynchronie témoigne au contraire d’une incongruence, d’une
distance, d’une relation de mauvaise qualité.

Le silence

Il n'est qu'apparemment une absence de communication, le plus souvent lourd de sens. En


clinique et en psychothérapie, des séances entières peuvent être silencieuses. Ce silence peut

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être défensif, voire agressif mais également, profondément fusionnel, tout à fait heureux et
privilégié. Pour le clinicien, le silence de l'autre doit être bien géré, c'est-à-dire d'abord
respecté. Plus on est anxieux moins on supporte le silence de l'autre. Le silence en thérapie est
aussi un espace de projection facile, il doit toujours se replacer dans le sens le plus général de
la communication du sujet.

La communication chimique

Les phéromones sont des substances chimiques émises par la plupart des animaux au travers
de la peau ou de l’haleine et qui agissent comme des messagers entre les individus d'une
même espèce. Ces messages transmettent des informations relatives à l'attraction sexuelle, la
détection de menaces ou la location de sources de nourritures.
Le rôle des phéromones est bien connu chez les fourmis.
Chez l’homme, elles agissent en quantités infinitésimales, mais néanmoins de façon bien
plus active que l’on ne le pensait jusqu’il y a peu.

8. Illustration 3.9. – La communication chimique

Les phéromones peuvent parfois trahir un état intense d’excitation sexuelle ou de peur
panique. Comme indiqué ci-dessus, les humains sont capables de détecter, dans l’odeur de
transpiration de partenaires sexuels potentiels ceux qui seraient les plus génétiquement
compatibles, (« complexes majeurs d'histocompatibilité »).
Il va de soi que la communication non-verbale joue, chez l’homme, un rôle secondaire par
rapport au langage articulé. Elle constitue néanmoins une source d’information importante
parce qu’elle est de nature plus inconsciente (donc plus authentique) et plus émotive, ce qui
ne peut laisser aucun clinicien indifférent.

Le code vestimentaire et autres formes de communication sociale non-verbale

Le code vestimentaire peut avoir une signification sociale. Il donne une indication quant
au rang social (col blanc et col bleu), sa culture, sa religion et/ou son occupation (exemple, la
blouse blanche du médecin). Dans le monde des entreprises, les vêtements rappellent souvent
les valeurs attachées à la fonction : Le tailleur et le chignon de la secrétaire de direction
soulignent la rigueur, le sérieux, l’efficacité et la discrétion liée à son poste. Le costume du
cadre souligne sa dominance et sa réussite. Bien que ces codes soient tacites, il semble que
tout le monde les respecte, soit en s’y soumettant, soir en les transgressant. Les adolescents
ou les punks utilisent des contre-codes afin d’affirmer leur identité et/ou leur rejet des codes
établis.
La cravate possède une valeur hautement sexuelle. Cette longue « queue » accroché au cou
de l’homme possède à l’évidence une signification phallique. Il est assez révélateur que dans
les scènes de séduction de certains films, une femme fatale attrape l’homme par la cravate
pour l’attirer à elle ! En Allemagne ou chez nous, dans les cantons de l’Est, pendant le
carnaval, les femmes s'arment de ciseaux pour couper les cravates des hommes dont la
fonction castratrice est à peine voilée (mais attention, elles n’ont droit à ce privilège qu’un
seul jour par an !). La cravate semble également être utilisée comme caractère sexuel
secondaire prenant la même fonction que la queue de certains oiseaux connus pour l’usage
qu’ils en font lors de leur parade nuptiale. La cravate est généralement un signe de
dominance. C’est pourquoi les cadres se doivent d’en porter une.
Les vêtements soulignent également l’appartenance sociale.

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Chez les ouvriers et les employés, hormis dans certaines circonstances comme un marriage
ou un enterrement, le fait de porter une cravate n’est pas recommandée en dehors de ces
contextes. Elle risque alors de provoquer des réactions de rejet parce qu’elle véhicule des
valeurs qui ne sont pas les siennes. Les personnes à faibles revenu se doivent de choisir des
vêtements pratiques (faciles à laver), économiques, simples (sans prétention) et confortable.
Dans les classes dites « supérieures », les tissus sont coûteux, sophistiqués, peu pratiques,
autant de caractéristiques rappelant leur réussite et leur domination. Pour Bourdieu, l'objectif
des dominants est de légitimer leurs pratiques culturelles, d'imposer leurs choix comme étant
les meilleurs, comme étant à imiter. Ces pratiques permettent d’opérer la distinction entre les
leurs (ceux qui ont les mêmes pratiques et les mêmes codes) et les autres !
Ces codes permettent dès lors d'exclure ceux qui ont les mêmes codes. Toutefois, comme
la classe sociale immédiatement inférieur à la classe supérieur tend à imiter celle-ci, il importe
que les codes évoluent (mode) de manière que les dominés, pour les suivre, soient sans cette
obligés de s'affaiblir par un investissement précaire pour enfin lâcher prise (Plusieurs patients
nous on raconté que, enfant, ils ont été contraints de changer d’école simplement parce que
leurs parents étaient incapables de les habiller dans les mêmes et coûteuses marques de
vêtements que leurs condisciples. Des clivages sociaux, des mises à l’écart et des attitudes de
rejets et de mépris s’ensuivant, la vie au sein de l’école en était devenue intenable).
Le raisonnement tenu ci-dessus à propos des vêtements et de la cravate peut être tenu pour
d’autres pratiques : usage de la langue (relâche ou soutenu ?), activités sportives (football ou
golf ?), activités culturelles (doudou ou Concours Reine Elisabeth ?), habitudes alimentaires ?
(Pitta-frite ou foie gras truffé), lieux de loisir fréquentés (salle des fête ou club sélect ,).
Certes, il ne faut pas non plus tromber dans la caricature ! C’est évidemment l’esprit et non la
lettre qui importe ici !

6. PSYCHOPATHOLOGIE ET ETHOLOGIE

On retrouve dans le comportement animal, les prémices de bon nombre de nos


comportements. Certes, les facultés de symbolisation chez l’homme ont modulé ces
comportements de façon considérable. Mais ceci constitue une raison de mieux connaître les
racines animales du comportement afin de prendre la mesure de l’effet de la culture et du
symbolique.

6.1. Éthologie et communication non-verbale

Éthologie

L’éthologie la science qui étudie le comportement « animal » dans son milieu naturel, càd
sans l’intervention d’artifices expérimentaux.
L'éthologie étudie l'animal dans son cadre de vie normal et non en laboratoire comme le
font les behavioristes et néo behavioristes.
L’éthologie humaine a pour projet d’une part de transposer la méthode appliquée à la
recherche animale et d’autre part d’établir les corrélats comportementaux entre l’homme et
l’animal.
L'éthologie évite en principe les interprétations comme en psychanalyse. Enfin, de par sa
définition même, elle vise à étudier comment les individus et les espèces résolvent les grands

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problèmes vitaux qui se posent à eux : survivre dans son environnement (se nourrir, se
reproduire, cohabiter avec d’autres espèces et ceux de la même espèce, le cas échéant, vivre
en collectivité (territoires, hiérarchies, communication).
L'éthologie trouve de maintes applications en psychologie clinique comme en témoignent
les exemples qui vont suivre
Nous rappelions en introduction que les mouvements expressifs du corps peuvent être lus
comme un résidu de réactions instinctives héritées de nos ancêtres phylogénétiques. En
d’autres termes, le corps parle et ceci de façon d’autant plus authentique qu’il est moins
susceptible d’être contrôlé par la pensée.

6.2. Éthologie du comportement quotidien

Territoire

Le territoire au quotidien

Nous avons souligné ci-dessus l’importance du territoire pour la survie, tant chez l’animal
que chez l’homme. Chez ce dernier, on observe aussi des comportements de marquage de
territoire.
Par exemple, lorsqu’une personne s’installe dans un train, ou dans un fauteuil au cinéma, il
dispose son sac et son manteau de telle sorte que ceux-ci délimitent un espace vital autour de
lui. Les conflits entre voisins – et donc les conflits de territoire – occupent une bonne part du
temps des avocats et des magistrats. Les vols et les guerres constituent des faits très courants.
Le mobile consiste presque toujours à s’emparer du territoire d’autrui ainsi que des ressources
qui s’y trouvent : argent, femelles, métaux précieux, ressources énergétiques …
On comprend ainsi pourquoi l’homme passe autant de temps à
acheter/vendre/restaurer/aménager son lieu d’habitation puisque celui-ci lui offre un lieu pour
conserver ses « ressources », élever sa « progéniture » et se protéger contre les « prédateurs ».
Les travaux de Hall (1971, 1984) sur les distances interpersonnelles indiquent que la
notion de territoire suit des variations culturelles. Ainsi, chez les nords-européens, la
« bonne » distance entre deux personnes correspond à la longueur du bras alors que celle-ci
est inférieure dans les pays méditerranéens.
Les travaux sur la synchronie interactionnelle indiquent quant à eux que nous ne nous
comportons pas de la même façon selon que notre interlocuteur nous paraisse sympathique ou
antipathique.

Le territoire en psychopathologie

On a parfois opposé les maniaco-dépressifs aux schizophrènes, les premiers étant


davantage marqués par l’extraversion et la syntonie alors que les seconds semblent être
dominés par l’introversion et l’autisme. La syntonie se définit comme l’aptitude à vivre en
résonance avec l’ambiance sociale, on conçoit que le maniaco-dépressif et le schizophrène
entretiennent des rapports au « territoire » qui sont en opposition. L’un va faire preuve d’un
comportement territorial grégaire, marqué d’exubérance et d’euphorie alors que l’autre se
montrera individualiste et distant.
Si le maniaque se sent partout chez lui, le mélancolique se sent partout importun. Ce
dernier se comporte comme un animal qui a perdu son territoire alors que le premier agit
comme un conquérant.

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Le schizophrène a de tels problèmes de territoire, qu’il lui arrive de ne plus situer les
limites de son propre corps et de confondre ses limites avec les murs de sa propre chambre. Il
en résulte des vécus d’intrusion intolérables lorsque les infirmières pénètrent dans sa chambre.
Bon nombre d’hospitalisations de jeunes psychotiques se produisent également à un
moment du cycle de vie du système familial où la question de quitter le « territoire » familial
se pose. Bon nombre de psychotiques évoquent souvent aussi que, dans leurs familles
d’origine, les frontières entre les membres du système étaient poreuses alors que celles avec
l’extérieur étaient au contraire hermétiques ou infranchissables (frontières de caoutchouc de
Wynne).
Enfin, on s’interrogera sur l’effet, sur ces deux formes pathologiques, de l’hospitalisation
dès lors que l’on entrevoit celle-ci comme l’assignation d’un territoire. En vertu de ce qui
précède, il faudrait alors considérer l’hospitalisation comme flattant trop les tendances au repli
du schizophrène ou, à l’inverse, contrariant le besoin d’espace vital du maniaco-dépressif.
Par ailleurs, des individus méfiants et distants – traits caractéristiques des personnalités
paranoïaques ou schizoïde -bénéficient d’un avantage dans un environnement hostile.

Hiérarchie

La hiérarchie au quotidien

Selon Price & Stevens (1996), la plupart des animaux sont plus ou moins capables
d’estimer les ressources à leur disposition (RHP : Resource Holding Power). Avec
l’évolution, les primates et l’homme vont également intégrer dans leur « comptabilité » les
ressources sociales disponibles et plus précisément la « quantité » d’attention qu’ils sont
susceptibles d’obtenir de la part des autres membres du groupe (SAHP Social Attention
Holding Power) : faveurs sexuelles, dons de nourriture, protection du groupe et en particulier
des dominants, etc.
Ce capital augmente en fonction de la position sociale qu’occupe l’individu dans la
hiérarchie : plus sa position est élevée, plus son RHP et son SAHP augmentent et
inversement.
Les auteurs voient dans le SAPH le précurseur de l’estime de Soi. Dans cette perspective,
l’estime de Soi est une forme de « capital » qu’il importe de préserver, voire d’augmenter.
Lorsqu’un individu voit sa position sociale diminuer, ses ressources diminuent également.
Chez l’homme, mais aussi chez les primates, ce processus va de pair avec une perte de
l’estime de Soi, ce qui conduit à des réponses dépressives : comportements inhibés et soumis,
diminution des interactions sociales.
Ce n’est un secret pour personne que l’homme, comme le chimpanzé, passe le plus clair de
son temps à rivaliser pour conquérir des positions sociales dominantes : situations
professionnelles prestigieuses et rémunératrices, villas cossues, berlines de luxe, nourritures
sophistiquées et jolies femmes sont des notions qui vont de pair dans le chef de beaucoup
d’humains.
Ce qui se comprend aisément si on perçoit qu’un mâle dominant donne un maximum de
chance d’avoir une progéniture saine et correctement nourrie et protégée.
Cependant, nous verrons que chez les femmes, les critères de choix d’un partenaire
intègrent également l’« évaluation » de la « gentillesse » du partenaire (càd, le fait qu’il ne va
pas attaquer la progéniture ou elle-même) et sa « coopération » (son aptitude effective à
mettre ses ressources à la disposition de la progéniture).
On comprend dès lors pourquoi, chez l’homme, perdre son emploi ne signifie pas
simplement perdre un revenu.

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La hiérarchie en psychopathologie

Selon Demaret, les composantes hiérarchiques donneront naissance à des tendances


paranoïaques. La méfiance et l’agressivité qui résulteraient de ces tendances auraient pour
fonction de maintenir la vigilance du « dominant » dont la position peut être sans cesse remise
en question par des juvéniles arrivés à maturité.
En outre, le maniaque se comporte comme un animal qui monte dans la hiérarchie alors
que le mélancolique agit comme l’animal qui descend. La maniaco-dépression correspondrait
à des moments charnières où la stabilité du système hiérarchique est compromise.

Activités de substitution

Activités de substitution au quotidien

On comprend dès lors que les conflits de territoire ou de hiérarchie soient nombreux. Ces
conflits risquent de compromettre la survie, non seulement de l’individu, mais aussi et surtout
de l’espèce. À cette fin, le processus de sélection naturelle a prévu les « comportements hors
de propos ».
Les animaux peuvent parfois adopter des comportements apparemment hors de propos.
Par exemple, deux coqs en pleine lutte se mettent à picorer le sol. Deux oiseaux rivaux se
mettent à lustrer leurs plumes, etc. Ce type de comportement peut apparaître comme étant
dysfonctionnel et l’animal semble « malade » ou « fou ».
Les activités de substitution se reconnaissent par leur caractère inapproprié au contexte
(hors propos) et/ou aussi par le fait que l’acte n’est pas mené à son terme ou au contraire est
mené à l’excès.
En réalité, celles-ci se déclenchent généralement dans des situations de conflit – lorsque les
tendances à fuir et à agresser sont égales -, d’intense frustration ou de sous stimulation. Dès
lors, ces comportements semblent avoir une fonction adaptative et d’apaisement.
Par exemple, sous l’effet d’un choc électrique, les rats de laboratoire finissent par
développer de nombreuses activités de substitution. Démunis d’une réponse adéquate, ils
tentent d’en créer une nouvelle en tentant diverses solutions.
On retrouve ce type de réponses chez l’homme, sous des formes banales comme se
caresser le menton, se gratter le crâne, pianoter, manipuler un crayon, etc. Ces
comportements sont généralement la manifestation d’une émotion intense liée à une situation
embarrassante, voire conflictuelle.

Activités de substitution et psychopathologie

On retrouve ce type de réponses chez l’homme sous des formes nettement plus
pathologiques : tics, activités compulsives, conversions hystériques, grignotage (voire
boulimie), masturbation compulsive, automutilation. Les symptômes psychosomatiques
apparaissent comme des réponses endocrinologiques internes venant se substituer aux
réponses externes inhibées.
Les rituels obsessionnels constituent un exemple frappant. Les sujets TOC développent
souvent des activités de nettoyage, même lorsque celles-ci ne sont pas indiquées. Ce
comportement émerge aussi dans des situations de conflit, de frustration ou de sous
stimulation.

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L’éthologie en thérapie familiale

S’appuyant sur ces données, les thérapeutes familiaux ont pris l’habitude d’être très
attentifs sur la façon dont les membres d’une famille s’installent dans le bureau de
consultation : qui s’assied près de qui ? Qui est éloigné de qui ? Etc. L’occupation du
territoire peut donc constituer une métaphore des distances interpersonnelles.
Ils observent également les phénomènes de synchronie interactionnelle : qui s’anime ou se
fige pendant qu’un autre parle ? La hiérarchie se manifeste quant au choix des fauteuils – qui
s’empare des plus confortables ou des plus élevés -, quant à l’ordre dans lequel ils entrent
dans le local de consultation et bien sûr qui prend la parole le premier ou qui « tient le
crachoir » le plus longtemps ?
Les comportements non-verbaux d’affiliation manifestent l’intention de communiquer :
s’adresser du regard ou en parole, se pencher vers, sourire à, manifestation d’approbation
(acquiescer de la tête, etc.), gestes illustrateur
Inversement, Les comportements non-verbaux de distanciation manifestent l’intention de
ne pas communiquer, voire les rejets : ignorer du regard ou regarder ailleurs, mouvement de
recul, manifestation d’agacement ou de désapprobation (mimiques, gestes).
SIMONEAU et MIKLOWITZ (1991) ont étudié les comportements d’affiliation et de
distanciation chez 18 patients schizophrènes et 18 patients bipolaires et leurs parents durant
une interaction de 10 minutes.
Les patients bipolaires et leurs parents ont fait preuve de comportements non-verbaux
« affiliatifs » ("gestes illustrateurs" ou " comportements prosociaux") pendant une durée plus
longue que dans le cas des patients schizophrènes et de leurs parents.
Inversement, les parents de patients schizophrènes et leurs parents ont des comportements
non-verbaux de distanciation (« regarder ailleurs ») pendant une durée plus longue que dans le
cas des patients bipolaires et de leurs parents.
TRONICK (1989) – bien connu pour ses expériences à propos du still face - avait déjà
suggéré que si l'enfant ne pouvait pas suffisamment influer sur le comportement de la
personne donneuse de soin, notamment au travers de signaux affectifs, celui-ci se tournait
alors vers d'autres stratégies de régulation autorientée comme regarder ailleurs pendant de
longues périodes, orienter le corps dans une direction opposée à l’interlocuteur, adopter des
comportements auto-apaisants tels que l'autocontacts ou comportements liés à la sphère
buccale.
Le comportement autorientée le plus extrême est sans doute l’automutilation, lequel en
institution peut être renforcé par le fait qu’il attire évidemment l’attention des soignants et
qu’il conduit à des soins alors que ceux-ci avaient cruellement fait défaut durant l’enfance.
Les travaux d’Albert SCHEFFLEN -que nous étudierons dans le module systémique -
constituent un apport précieux à l’observation clinique de patients psychiatriques et de leur
famille.

6.3. Fitness – reproduction et adaptation

Introduction

Le fitness décrit la capacité d'un individu à se reproduire. C'est une mesure de la sélection
naturelle. On évalue la valeur sélective d'un individu par son nombre de descendants à la
génération suivante.
Le succès reproducteur dépend de plusieurs facteurs : ressources en nourriturres,
opportunités de reproduction, présence de prédateurs, l’agressivité, etc. Par exemple,

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Texte provisoire – Diffusion interdite

l’agressivité permet la survie de l’espèce : Elle permet la répartition des individus sur les
ressources (territorialité). Sa ritualisation limite la mortalité : dans la plupart des espèces, les
combats sont autant que possible évités par l’intimidation – couleurs vives des poissons, de
certains grenouilles toxiques, de serpents venimeux, etc. Lorsque le combat se produit, celui-
ci est rarement mortel grâce à la ritualisation. Par exemple, chez certains canidés, le fait de
présenter une partie vulnérable constitue un acte de soumission qui apaise de dominant. Dans
d’autres espèce, certains mâles adopteront des postures de femelles prête à l’accouplement en
guise d’acte de soumission.

6.4. Éthologie et psychiatrie

Éthologie et psychiatrie

L’archaïsme des fantasmes et des comportements des malades mentaux a amené FREUD à
lier les symptômes à des régressions ontogénétiques, autrement dit aux premiers stades de la
vie infantile.
Les éthologues ont cependant amené progressivement l’idée de certaines similarités entre
le comportement humain et animal, de sorte que la régression doit être également
appréhendée sous un angle phylogénétique, c’est-à-dire en termes de régression à des niveaux
de fonctionnement présents dans des formes animales non humaines.
Une question-clef qui revient fréquemment en éthologie concerne la valeur de survie d’un
comportement : quel avantage tel comportement a-t-il par rapport à un autre ou, tout
simplement, à l’absence de comportement spécifique dans une situation donnée. Si on tient
pour acquis la théorie de la sélection naturelle, on peut s’étonner que des maladies mentales
graves, comme la schizophrénie, n’aient pas disparu par simple sélection naturelle.
Nous allons explorer diverses explications possibles. L’une d’entre elles, qui nous paraît
essentielle, est que les gènes qui prédisposent à ces « maladies » constitueraient, dans certains
cas, un avantage plus qu’un inconvénient. On se situe ici bien évidemment au niveau de
l’espèce et non de l’individu pour lequel toute forme pathologique avérée est source de
souffrance et de handicap.
L’éthologie permet de penser que beaucoup de troubles psychiatriques sont probablement
des distorsions de conduites adaptatives. Ou encore, ces troubles nous révèlent des
« structures fossiles du comportement » (Demaret, 1979).
Examinons ceci de plus près en étudiant trois grands groupes psychopathologiques.

Psychoses schizophrénique et paranoïaque

La schizophrénie est une maladie mentale, en partie déterminée par des facteurs génétiques.
Ce syndrome se caractérise par des symptômes tels que délire, hallucination, troubles de la
pensée et plus globalement par une perte de contact avec la réalité.
On a pu estimer que la schizophrénie devrait, si elle ne comportait que des désavantages,
être beaucoup moins fréquente qu’elle ne l’est (autour de 1%). Or, ce n’est pas le cas. Il doit
donc y avoir aussi des avantages. Demaret (1979) rapporte une étude de Heston (1966) qui a
suivi l’évolution psychologique d’enfants de mères schizophrènes séparés d’elles à la
naissance. Si 50% se sont avérés être porteurs de troubles mentaux (psychotiques ou non), les
autres 50% ont fait preuve d’une personnalité plus riche, de plus de créativité qu’un groupe de
contrôle. On suppose ainsi que les porteurs « sains » (détenteur du génotype qui ne s’exprime
pas totalement au niveau de phénotype) disposeraient de moyens de « survie » plus importants
que le commun des mortels.

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Texte provisoire – Diffusion interdite

C’est un fait que plusieurs de nos patients pas trop « atteints » semblent disposer d’une
intuition, d’une sensibilité, parfois d’une intelligence émotionnelle hors du commun. Cette
observation est corroborée par des observations en psychologie cognitive qui décrivent les
schizophrènes comme étant incapables de filtrer adéquatement l’information provenant de
l’extérieur.
En un mot, le schizophrène serait victime de ses trop grandes capacités perceptives et
cognitives, ce qui le condamnerait à un repli défensif alors que les porteurs sains du génotype
seraient dotés d’aptitudes exceptionnelles.
Si le fait de se montrer distant et méfiant est généralement jugé sous un angle péjoratif
dans notre société occidentale et moderne, ces traits ont présenté (et peuvent présenter encore
actuellement) de nombreux avantageux dans les sociétés finalement assez brutales qui se sont
succédées dans l’histoire de l’humanité.
Certains auteurs comme Price et Steven (1996) voient dans la paranoïa un trait de caractère
fréquent chez les individus dominants. La fonction de la paranoïa serait de prévenir toute
manœuvre susceptible de réduire leur territoire et d’amoindrir leur position dans la hiérarchie.
Adolphe Hitler, Joseph Staline constituent des exemples célèbres et extrêmes, mais lorsqu’on
observe bien les mœurs de certains de nos dirigeants actuels, on constate que cette hypothèse
paraît plausible.

Dans une perspective plus expérimentale, SIMONEAU et MIKLOWITZ (1991) ont


développé un instrument - non-verbal Interactional Coding System – pour mesurer les
comportements non-verbaux d’affiliation versus de distanciation. Cette étude comprenait 18
patients schizophrènes et 18 patients bipolaires et leurs parents durant une interaction de 10
minutes observée en post hospitalisation.
Les auteurs ont classé les interactions en deux catégories : affiliation et distanciation.
Les comportements d’affiliation manifestent une intention de communiquer, via des
comportements tels que : s’adresser du regard ou en paroles, se pencher vers, sourire à,
manifestation d’approbation (acquiescer de la tête, etc.), gestes illustrateurs.
Les comportements de distanciation manifestent une intention de ne pas communiquer ou
de rejet via des comportements tels que : ignorer du regard ou regarder ailleurs, mouvement
de recul, manifestation d’agacement ou de désapprobation (mimiques, gestes).
Les résultats sont intéressants.
Les patients bipolaires et leurs parents ont fait preuve de comportements non-verbaux
« affiliatifs » ("gestes illustrateurs" ou " comportements prosociaux") pendant une durée plus
longue que dans le cas des patients schizophrènes et de leurs parents.
Inversement, les parents des patients schizophrènes et leurs parents ont des comportements
non-verbaux de distanciation (« regarder ailleurs ») pendant une durée plus longue que dans le
cas des patients bipolaires et de leurs parents.

Le trouble maniaco-dépressif

Il s’agit d’une maladie nettement plus héréditaire que la schizophrénie. Elle se manifeste
par une alternance de périodes dépressives (tristesse, inhibition du comportement) et des
périodes maniaques (joie excessive, désinhibition comportementale, logorrhée).
Dans sa version non pathologique, la tendance maniaque se manifeste par un dynamisme
débordant et une très grande créativité. On a ainsi constaté que bon nombre d’artistes connus
étaient atteints d’un trouble maniaco-dépressif (Par exemple Robert Schumann, dont la
musique reflète ces alternances de façon remarquable).
En d’autres termes, et à nouveau, les détenteurs d’un tel génotype disposeraient de moyens
de « survie » plus importants.

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La psychopathie

Les psychopathes sont des individus qui agissent sans réfléchir et sans empathie, dans le
seul but d’assouvir leur instinct, au mépris des conséquences pour autrui. Ces individus
n’hésitent pas à « passer à l’acte » et à se montrer violents pour arriver à leurs fins et certains
deviennent des voleurs, des violeurs et/ou des meurtriers. Ce qui conduit bon nombre de
psychopathes en prison.
Cette tendance, dans sa version atténuée, produit des individus qui sont très portés à
l’action, à la recherche de sensations fortes et à la prise de risque. Peu enclins à la réflexion,
ils n’hésitent pas non plus à « passer à l’acte » mais dans un registre dont le caractère
antisocial est moins immédiatement apparent, comme la conduite automobile dangereuse.
Enfin, certains arrivent à canaliser (sublimer dirait Freud) leurs tendances dans des activités
socialisées : sauveteurs, para-commandos, etc.
À nouveau, on discerne bien la valeur de survie de tels comportements dans certains
contextes comme les guerres, les conflits et plus généralement les situations où il faut agir
vite.

6.5. Troubles de la personnalité et phylogenèse

La thérapie cognitive, principalement développée par T. BECK repose sur l’hypothèse de


l’héritage phylogénique que nous venons de développer dans ce chapitre.
Rappelons que l’idée de base que l’évolution biologique de l’homme se déroule sur près de
8 millions d’années alors que l’évolution culturelle ne représente que quelques milliers, voire
dizaines de milliers d’années. Dans ces conditions, il est peu raisonnable de penser que
quelques millénaires de culture ont totalement effacé des millions d’années d’évolution.
Face aux défis de la vie préhistorique – recherche de nourriture, lutte contre les prédateurs,
quête de partenaires sexuels – l’homme a développé des stratégies comportementales
adaptées. Par stratégie il faut entendre : séquence de comportements stéréotypés destinés à
augmenter les chances de survie et à réduire les tensions liées à certaines pressions
biologiques (faim, besoins sexuels, etc.) et environnementales.
Par ailleurs, ces stratégies s’appuient sur des schémas également issus de l’évolution. Un
schéma est une façon stable de percevoir l’expérience et de traiter l’information tant sur le
plan cognitif qu’émotionnel. Ces schémas déclenchent des stratégies comportementales qui
peuvent être adaptées ou non. Plus prosaïquement, le concept de schéma recouvre la façon
dont nous évaluons les événements, ce que nous ressentons et comment nous réagissons. Un
schéma est constitué de croyances qui peuvent être implicites ou explicites.

Troubles de la Schéma Stratégie


personnalité

Dépendante Je ne peux m’aider


Ni être aidé€ Attachement excessif
Evitante On va me
blesser Evitement
Passive-agressive On va me léser Résistance

Paranoïde Les autres sont des rivaux Méfiance

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Narcissique Je suis spécial(e) Exagérer certains traits

Histrionique J’ai besoin d’attirer


l’attention Se mettre en scène

Obsessive-compulsive L’erreur est à proscrire Perfectionnisme

Antisociale Les autres sont des proies Attaque

Schizoïde J’ai besoin d’un espace


sans personne Isolement

D’après, BECK & FREEMAN, p.26

Schéma et stratégie sont donc des concepts intimement liés puis le second serait destiné à
donner une réponse adaptée au premier.
Les troubles de la personnalité constitueraient des traces de ces schémas et de ces
stratégies. Celles-ci, adaptées à une époque préhistorique, ne conviendraient plus à notre
époque moderne.
BECK se propose de relire la nomenclature des troubles de la personnalité du DSM de la
façon décrite dans le tableau ci-dessus.
On notera que ce tableau ne reprend pas les troubles de la personnalité Borderline. En
effet, BECK estime qu’il n’y a pas de schémas ou de stratégies typiques de ce trouble. Il
s’agit ici plutôt d’un déficit de l’égo sans contenu de pensée ou de stratégies standards.
Même si les idées de BECK sont dans le cas d’espèce assez spéculative, il faut toutefois
souligner que la thérapie cognitive est une approche effectivement très efficace dans le
traitement de la dépression et des troubles de la personnalité.
Par ailleurs, cette théorie explique pourquoi les troubles de la personnalité sont plus
résistants au traitement psychologique que d’autres syndromes. En effet, il s’agit de lutter
contre des tendances profondément ancrées dans l’instinct. Les méthodes « culturelles » -
comme – la psychothérapie - seraient donc au départ moins adaptées au traitement de ces
problèmes. Sauf si, comme BECK, on tient compte de ce facteur dans l’élaboration des
stratégies thérapeutiques.

7. CONCLUSION DU CHAPITRE

Dans ce chapitre, nous avons montré que le comportement ainsi que la vie mentale
(perceptions, émotions, cognitions) et relationnelle de l’être humain était le fruit d’une longue
évolution dont on retrouve les vestiges dans le comportement animal ou dans certaines
modalités psychopathologiques.
Le caractère universel de certains de ces comportements suggère qu’ils résultent d’une
forme de déterminisme neurobiologique. Mais pas uniquement, ces structures
comportementales ont également été façonnées sous la pression des contraintes de
l’environnement. La théorie de l’évolution suggère que la valeur de survie d’un
comportement détermine sa sélection.
Néanmoins, si cette théorie explique assez bien l’évolution jusqu’à l’émergence du
langage, elle « colle » de moins en moins aux faits lorsqu’on prend en considération les
capacités intellectuelles, émotionnelles et sociales de l’homme « symbolique ». D’autres
modèles sont nécessaires et font l’objet du chapitre suivant.

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