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Chapitre 5

Théories de l’attachement

1. Prémisses des théories de l’attachement

Les théories de l’attachement puisent leur fondement dans la rencontre d’un psychanalyste
– John BOWLBY – avec l’éthologie. L'éthologie étudie l'animal dans son cadre de vie
normal et non en laboratoire comme le font les béhavioristes et néo-béhavioristes.
Les fondateurs de l'éthologie sont K. LORENZ ET N. TINBERGEN. L’œuvre DE EIBL-
EIBESFELDT représente une indispensable introduction théorique pour qui veut se
familiariser plus à fond avec la méthodologie de travail en éthologie. Les notions d'empreinte
et de territoire sont essentielles. Pour plus de détails, on se référera à LORENZ (1984) ainsi
qu’au chapitre 4 de ce cours.

Illustration : au cours – Document vidéo – « La cas de John »


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Héritages de l’éthologie

Nous avons vu au chapitre 3 que des éthologues comme LORENZ ou HARLOW avaient
apporté des contributions importantes dans la compréhension des mécanismes de base lors de
la construction du lien entre la mère et le bébé dans le monde animal.
Ainsi LORENZ a mis en évidence la notion d’« empreinte » pour désigner le phénomène
par lequel un oisillon prend, dans les heures qui suivent l'éclosion, intègre les caractéristiques
de sa mère et en même temps de son espèce et entame des comportement de « poursuite » à
l’égard de sa mère. Il a aussi mis en évidence des comportements d’appétence pour l’état de
repos, chez les oiseaux. Cette quête ne s’apaise qu’en présence d’une certaine configuration
de stimuli. Par exemple : beaucoup d’oiseaux vivant en milieu marécageux ne peuvent pas
trouver de repos tant qu’ils ne sont pas accroché à une tige, tournées vers le haut, dans un
endroit abrité. Par analogie, BOWLBY a observé des comportements d’appétence pour l’état
de repos, chez les bébés qu’il a associé au sentiment de sécurité.
De son côte, on se rappelle que HARLOW a démontré la nécessité d'un lien d'attachement
entre le bébé Rhésus et la mère, ainsi que toutes les implications qu'entraînait ce manque
d'attachement.

Héritages de la psychanalyse

Les théories de l'attachement prennent leur racine dès le début du 20ème siècle. Ainsi un
certain HERMANN, un contemporain de FERENZI, défend déjà l'idée de besoins primaires.
Le psychanalyste anglais FAIRBAIRN propose d'abandonner la théorie de la pulsion.
Anna FREUD constate quant à elle les effets terribles de la séparation durable. Aux Etats-
Unis un courant se développe et tend à dénoncer les effets de l'institutionnalisation. On
retrouve notamment à la tête de ce courant René SPITZ
L’examen des points de convergence et de divergence entre les théories de l’attachement et
la psychanalyse est très éclairant, mais dépasse le cadre du présent exposé. Retenons
toutefois que les psychanalystes estiment que l’étayage fondamental est lié à la satisfaction
des besoins biologiques et sexuels (et leur élaboration fantasmatique), les théoriciens de
l’attachement pensent que l’étayage fondamental est lié à la satisfaction des besoins
d’attachement et de tendresse.

2. Les chercheurs importants dans le champ des théories de


l’attachement

2.1. Les travaux de BOWLBY

Mais l'auteur réellement fondateur des théories de l'attachement est bien sûr John
BOWLBY. Celui-ci né en 1907 dans un milieu qu'il décrit comme aisé mais peu attentif sur le
plan affectif.
Au début, les travaux de BOWLBY ont été profondément marqués par les thèses de
DARWIN. Dans cette perspective, les théories de l'attachement, ou plus précisément les
systèmes d'attachement, procurent un avantage sélectif à l'espèce en ce qu'il garantit la
protection de la progéniture. De même chez l'humain, on observe une tendance à maintenir
une proximité entre la mère et l'enfant.

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Dans cette perspective, les comportements d'attachement sont destinés à favoriser la


proximité et, dès lors, à protéger l’espèce. Par exemple, les sourires et les vocalisations du
bébé sont supposés attirer l'intérêt de la mère, son enfant, de même les pleurs amènent la mère
à se rapprocher. Ces comportements semblent innés et ont pour fonction de favoriser un
attachement réciproque entre la mère et l'enfant. Ce n'est que plus tard, avec les travaux de
FONAGY ou de STERN, que le rôle du maintien d'une proximité dans le développement des
capacités de mentalisation chez l'enfant sera démontré.
Dés 1958 BOWLBY est conduit à réfuter la théorie de l'étayage la pulsion libidinale par la
satisfaction des zones érogènes, en particulier orale, (théorie de Freud) et reconsidère les faits
à la lumière de l’éthologie. Cette prise de position a été à l'origine de nombreuses
controverses entre les psychanalystes et a conduit Bowlby a quitter ce champ.
BOWLBY constate que l'attachement du bébé à sa mère et de la mère au bébé dominent le
tableau relationnel. Cet attachement résulte d'un certain nombre de systèmes comportements
caractéristiques de l'espèce. Ces systèmes s'organisent autour de la mère.
Originairement BOWLBY a décrit cinq systèmes comportementaux d’attachement innés :
sucer, s'accrocher, suivre, pleurer, sourire. Ces cinq modules comportementaux définissent la
conduite d'attachement. Ces conduites sont primaires; elle ont pour but, selon BOWLBY
(1969), de maintenir l'enfant à proximité de la mère (ou la mère à proximité de l'enfant).

John BOWLBY

Dans le domaine psychopathologique, BOWLBY a décrit, s'inspirant en partie des travaux


d’HARLOW (réactions de jeunes enfants à la séparation maternelle).
Pour BOWLBY, cette réaction à la séparation est à la base des réactions de peur et
d'anxiété chez l'homme.
Dans une perspective éthologique, BOWLBY compare ces réactions à ce qu'on observe au
cours d'expériences de séparation chez certains primates. Ceci constitue le point de départ
pour sa théorie de l’attachement. L'essentiel ici est de noter que la deuxième phase, celle du
désespoir, paraît la plus proche de ce qu'on observe chez l'animal et des manifestations
dépressives de l'adulte. Toutefois, pour BOWLBY, il ne faut pas confondre séparation et
dépression: 1'angoisse déclenchée par la séparation, les processus de lutte contre cette
angoisse (tels que colère, agitation, protestation) et la dépression elle-même, ne doivent pas
être considérés comme de stricts équivalents.
Après avoir observé les liens entre les troubles du comportement et l'histoire des enfants en
institution, il travaille avec WINNICOTT et s'occupe du suivi d'enfants placés. En 1948, il
rédige un rapport pour l'OMS (Organisation mondiale de la santé) qui concerne les enfants
sans famille, problème particulièrement crucial dans l'Europe d'après guerre. Ce rapport
intitulé "Maternal care and mental health" défendait l'idée que les carences de soins maternels
avaient des effets péjoratifs sur le développement de l'enfant. Il constate qu’ultérieurement ces
enfants souffrent de relations affectives, ont des problèmes de concentration intellectuelle,
sont inaccessibles à l'autre et peuvent présenter une absence de réaction émotionnelle. Bien

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que ce rapport le rende célèbre, ses théories ont apporté une polémique avec les mouvements
féministes, avec les milieux hospitaliers et avec les collègues psychanalystes.
En 1946, BOWLBY travaille à la Tavistock Clinic à Londres au sein d’un orphelinat. Son
attention fut très vite attirée par le niveau anormalement élevé de mortalité chez les jeunes
enfants, en particulier entre 5 et 12 mois.
Les soins qu’ils recevaient ainsi que les conditions sanitaires de l’établissement étaient
pourtant satisfaisants. Il ne semblait donc pas y avoir de cause objective à cette surmortalité.
Spitz s’aperçut alors que la mort ne venait qu’achever un processus qui exprimait une
rupture de la communication de l’enfant avec son environnement : Cela commençait par des
problèmes de nutrition jusqu’à un refus complet d’alimentation. Le bébé devenait également
inexpressif, bougeait de moins en moins, avec une atonie du corps et du visage. Au bout de ce
cycle, l’enfant devenait si vulnérable que n’importe quelle maladie pouvait l’emporter. Spitz
parlera alors de syndrome d’hospitalisme pour désigner ce marasme psychique de l’enfant.
Cependant, ce syndrome ne touchait pas tous les bébés de la tranche d’âge observée. Ceux
qui étaient considérés par le personnel comme les plus « difficiles », les plus agités, donc ceux
qui sollicitaient le plus l’intervention des infirmières n’étaient pas touchés par ce syndrome.
C’était plutôt les bébés que l’on qualifie de « sages » qui étaient concernés.
Spitz en déduit alors que ce qui instituait la différence, c’était la fréquence des interactions
que le bébé avait avec les adultes qui s’occupaient de lui, et que ces interactions étaient vitales
aussi bien physiquement que psychiquement, apportant l’amour et la sécurité affective
nécessaire au développement de l’enfant. De là la formule de Spitz devenue célèbre : «
L’amour maternel est aussi important que le lait ».
Cette observation doit nous faire réfléchir face à des patients « difficiles ». De tels
comportements ont pour effet d’attirer l’attention du personnel soignant et d’accroître les
interactions le patients. « Mieux vaut une interaction conflictuelle que pas d’interaction du
tout » semble être le « leitmotiv » qui gouverne le comportement de tel patient ! ce type de
stratégie de « coping » sensé protéger la personne de l’abandon peut parfois produire l’effet
contraire : le rejet ! Ce « leitmotiv » est susceptible d’expliquer, du moins en partie, pourquoi
certaines femmes s’accrochent à un partenaire violent (Femmes battues) ou encore pourquoi
bon nombre des enfants maltraitants supportent en silence des parents violents !

Fonctions de l’attachement

Ces fonctions ont pour but d’assurer protection et réconfort à l’enfant, en particulier
lorsque celui-ci perçoit une menace. Cette menace peut être réelle ou simplement perçue
comme telle (un bruit soudain et inhabituel). Elle peut provenir du monde extérieur ou de
perceptions corporelles désagréables (faim, froid, coliques et bientôt de l’« imagerie »
mentale que l’enfant à propos de ses relations avec le monde).
Si les réponses de l’entourage sont appropriées, l’enfant, il développera un sentiment de
sécurité stable qui lui donneront le désir et la confiance pour explorer le monde. Au cours de
cette exploration, des surprises l’attendent, tantôt agréables, tantôt désagréables. Dans ce
second cas, l’enfant revient régulièrement vers la mère afin de restaurer un niveau de sécurité
puis il repart en exploration. Ce schème, répété un certain temps, conforte le bébé, renforce
sa sécurité de base et lui permet d’élargir son champ d’expérience et d’exploration.

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A
partir de
cette

Lors de ce processus, l’attitude « secure » de la mère est fondamentale. Dans ce cas, le


bébé constate que sa mère est présente, attentive. Elle encourage à ses expériences et perçoit
que celle-ci, face à ces expériences, demeure sereine. De nouvelles compétences peuvent
alors émerger grâce aux expériences nouvelles. L’enfant intériorise la confiance de la mère et
développe une confiance en lui et en un monde globalement intéressant et stable. On
considère alors qu’il s’agit d’un enfant secure.
Il importe d’ajouter que l’attitude « secure » de la mère est à la fois liée à ses expériences
avec sa propre mère dans le passé, mais aussi à la qualité de son milieu humain actuel :
conjoint, famille, amis, etc.
Par contre, lorsque les réponses de la mère et de son entourage aux besoins d’attachement
de l’enfant ne sont pas adéquates, l’enfant se développe moins bien. Il fait moins
d’expériences ! Il explore moins le monde car il a besoin de davantage de réconfort. Dans les
cas extrêmes, il risque de développer un attachement de type insécure.

2.2. Les travaux de M. AINSWORTH – La Strange Situation Procedure

C'est à Marie AINSWORTH une psychologue canadienne que l'on doit une prolongation
expérimentale des théories de BOWLBY.
En 1960, elle met au point une situation standardisée – La Strange Situation Procedure
(S.S.P.) est constituée de sept épisodes de 3 minutes. Cette étude a clairement mis en relation
les catégories d'attachement qui sont au nombre de trois à cette époque et le style de
maternage.
D'autres chercheurs tels que BRETHERTON ou SROUFE, qui sont élèves de
AINSWORTH, vont mener une série d'études qui montreront les corrélations de
l'attachement secure avec les relations au père et avec la capacité d'ajustement au milieu.

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La Strange Situation Procedure (S.S.P.)

Illustration : au cours – Document vidéo – « La Strange Situation Procedure » (B.


Pierrehumbert/S. Lebovici)

But : éliciter des comportements d’attachement chez des enfants de 1 an


A. Un « étranger » fait entrer l’enfant et un parent dans une pièce inconnue (un labo)
puis laisse ces deux-ci seuls.
B. l’étranger revient, parle avec le parent puis s’approche de l’enfant
C. le parent laisse l’enfant seul avec l’étranger
D. le parent revient lorsque l’étranger sort
E. le parent laisse l’enfant seul.
F. l’étranger revient
G. le parent revient et l’étranger sort

La manière dont l’enfant se comporte au moment où il se trouve réuni à son parent montre
comment il a vécu les séparations et comment le parent arrive à l’apaiser. Cette procédure
permet de classer les enfants dans une des catégories suivantes :
A. secure (Fréquence : 60%)1
B. insecure/anxieux-évitant (15%)
C. insecure/anxieux-ambivalent (10%)
D. insecure/désorganisé-désorienté (Catégorie D) (15%)2

1
Fréquence relativement stable dans les pays occidentaux.
2
Cette catégorie ayant été mise en évidence ultérieurement, les sujets de cette catégorie ont été d’abord répartis
dans les 2 autres groupes insecures.

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Figure 1 - Proportion d’enfants pour chaque style d’attachement 3

Codage

Un enfant sécurisé (secure) fera confiance au parent, ne pensera pas qu’il est abandonné et
anticipera la scène où il se verra conforté. Même s’il marque quelque désappointement d’être
laissé seul, il sera rapidement réconforté par le retour du parent. On observe généralement les
comportements suivants : protestations lors des séparations (surtout la seconde) ; accueil
enjoué de la mère à son retour ; l’enfant reprend ses jeux après avoir été réconforté.
Un enfant insécurisé (insecure) se comportera de manière différente selon la nature de son
angoisse (types A, C ou D). On observe généralement les comportements suivants dans le
groupe B (évitant) : l’enfant semble peu affecté par la séparation ; il évite les contacts ; il
n’accueille pas sa mère au retour de celle-ci ; il se focalise sur son jeu. On sait pourtant que
ces enfants sont déjà aux prises avec un niveau de stress élevé dans les premiers mois de la
vie. En effet, Gunnar et al (1996) ont montré que les lignes de base de cortisol étaient plus
élevées chez des nourrissons exposés à l'insécurité, en particulier ceux du groupe B.
Dans le groupe C, l’enfant montre de la détresse lors des séparations (anxiété); il mélange
la recherche de contact et le rejet coléreux (ambivalence) ; il est difficile de le réconforter lors
des retrouvailles.
Le groupe D se manifeste par des comportements à la fois du groupe A et C, sans grande
cohérence (désorganisé) avec des attitudes bizarres et stéréotypées.

Validité et fidélité

La procédure exige une formation importante. À cette condition, la fiabilité interjuges est
bonne. La stabilité à court et moyen terme est également bonne. On considère aujourd’hui
que la Situation Etrange (S.S.P.) n’est peut-être pas aussi adaptée pour évaluer la relation
père-enfant que pour évaluer la relation mère-enfant (les pères prodigueraient la sécurité par
d’autres moyens).
3
https://saylordotorg.github.io/text_introduction-to-psychology/s10-growing-and-developing.html

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On s’est demandé si ce qui était mesuré n’était pas tant la sécurité d’attachement que la
capacité ou la volonté de l’enfant à contrôler son anxiété. Toutefois les corrélations trouvées
par AINSWORTH entre les comportements durant la S.S.P. et les comportements à la maison
ne plaident pas en faveur de cette hypothèse. La S.S.P. semble donc bien mesurer la sécurité
d’attachement.

Signification psychopathologique des catégories

Les catégories « insecure/anxieux-évitant » et « anxieux-ambivalent » (et a fortiori,


« secure ») n’ont aucune prétention prédictive sur le plan psychopathologique. Elles
témoignent tout simplement de stratégies plus ou moins satisfaisante face à des sources
d’anxiété.
Par contre, la destin des enfants de type « insecure/désorganisé-désorienté » ont une
destinée plus préoccupante. Sans mécanismes « correcteurs » par la suite, il semble qu’
arrivés à l’âge, un certain nombre d’entre eux présentent des risques de troubles mentaux
(infra). Il importe donc de les identifier dès que possible afin de mettre en place des mesures
de prévention.
Les nourrissons qui manifestent des états cataleptiques - suspension complète du
mouvement volontaire (freeze) – ou encore qui se frappent la tête, ou des battements de mains
doivent attirer l’attention. En général, ces comportement se maintiennent même en présence
du soignant (parent, tuteur, infirmier).
Et pour cause, car il est généralement admis que, pour ces enfants, le « soignant » ait servi
à la fois de source de la frayeur et de réconfort. Il en résulte que l'activation du système
d'attachement se soit déclenché dans des contextes contradictoires. Il n’est donc pas étonnant
que ce type soit souvent lié à une histoire de négligence grave ou de violence physique ou
sexuelle ( Main et Hesse, 1990).

Parents effrayants

Un parent « effrayant » ne pas nécessairement un parent sadique ou activement maltraitant.


Le plus souvent, il s’agit plutôt d’inadéquation marquée. En principe, toute expérience de
stress – inévitables dans le monde réel -, surtout s’il est intense, doit être suivie d’une
expérience de réassurance et de réconfort. Ils protègent, donne un sens à la source de stress,
la relativise. Par leur attitude confiante, enseignent à l’enfant que cette source de stress n’est
pas dangereuse ou lui apprennent comment éviter ou atténuer le stress.
Dans ces conditions, l’enfant apprend à maîtriser ses peurs et à gérer son stress.
Mais si le ou les parents ne remplissent plus cette fonction de réconfort, alors les sources
de stress, même bégnines, deviennent des sources d’effroi : une forme de peur insurmontable
qui submerge les capacités de pensée et d’action et altère le système nerveux.
Un parent peut devenir effrayant parce qu’il est lui-même submergé sur le plan
psychologique (mère dépressive ou psychotique, parents toxicomanes ou alcooliques,
situation de grande précarité sociale, handicap mental, etc). En générale, la famille ou, à
défaut, la société prend le relai et les enfants ont des chances de s’en sortir. Sauf si la famille
ou la société soient elles-mêmes défaillantes. Il suffit, pour s’en convaincre, d’effectuer une
petite recherche afin de voir ce que sont devenus les enfants abandonnés sous le régime de
Ceaușescu en Roumanie durant les années 60-89.

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En l’absence de réconfort, de tuteur de résilience dirait Boris Cyrulnik, ces enfants doivent
affronter non seulement des sources externes de stress (bruits soudains, étrangers, …) mais
aussi internes (rage, colère et même la haine comme nous le verrons avec Mélanie Klein en
master).
Les enfants doivent alors faire face seuls à ces affects intenses et pénibles. Ils ont peur de
mourir ou d’être détruits et d’éclater en morceaux. Nous avons vu au chapitre 2 que dans ces
cas, ces expériences d’effroi abiment le système nerveux, en particulier, les hippocampes où
siège la mémoire épisodique. Il s’agit d’une donnée qui va être exploitée par Mary Main.

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2.3. Les travaux de M. MAIN – L’Adult Attachement Interview (A.A.I.)

Aux alentours des années 1982, une autre élève de AINSWORTH, Mary MAIN, qui est
basée à Berkeley en Californie, mène une étude sur quarante familles de niveau social moyen
et dont les enfants ont été suivis de la naissance jusqu'à l'âge de 6 ans. Elle met au point avec
son équipe un entretien structuré qu'elle utilise avec les mères, tandis qu'elle utilise la
situation étrange pour observer les relations mère-enfant. Avec son équipe, elle a ensuite
procédé à la transcription et au codage des entretiens avec les parents. Ils sont alors frappés
par la correspondance entre la classification de la sécurité de l'enfant et les récits des parents.
L’entretien structuré et la technique de codage qui va avec est appelé "Adult attachement
interview" (AAI). Des illustrations de ce questionnaire et du principe de codage seront
présentées au cours.
Cette procédure permet de classer les sujets dans une des catégories suivantes :

A. secure-autonome (Catégorie F comme Free-autonomous) (58%4)


B. insecure/détaché (Catégorie Ds comme Dismissing) (24%)
C. insecure/préoccupé (Catégorie E comme Enmeshed, preoccupied) (18%)
D. insecure/désorganisé-désorienté (Catégorie U comme Unresolved loss)5.

Il est frappant que cette répartition est a peu de choses près identique dans toute les culture
ce qui suggère qu’il s’agit d’une constante anthropologique.

Codage

Les sujets secures font des récits cohérents6 de leur passé (même difficile) et ont la
possibilité d’explorer librement leurs pensées. Ils ont accès à l’ensemble de leur souvenir ; ils
portent un regard objectif sur leurs relations, sans tenter de reformuler leur histoire selon un
modèle plus désirable, sans tenter d’idéaliser, de nier, de justifier ou minimiser les actes de
leurs parents. Ils identifient bien les incidences émotionnelles des expériences négatives sur
leur vécu actuel. Au niveau de la forme du discours, ces sujets respectent les principes de
GRICE7, en particulier le principe de coopération.
Les sujets insecures-détachés font des récits qui sont incohérents (les anecdotes racontées
contredisent les appréciations générales qu’ils formulent à l’égard de leur lien avec les figures
d’attachement). Les récits sont également très pauvres : ils évitent la discussion sur les
questions d’attachement ; ils évitent toute évaluation négative de leurs parents et de leur
enfance ou font des tentatives exagérées pour tenter de justifier les actes parentaux. Ils se
montrent souvent incapables de se souvenir. Et lorsque le souvenir persiste malgré les
défenses, les cognitions sont isolées des émotions ; le sujet semble désaffecté. Enfin, ils ne
peuvent mesurer l’impact de leurs expériences passées sur leur vécu actuel. Au niveau de la
forme du discours, ces sujets transgressent la maxime de quantité (discours pauvre, évasif) et
de qualité (récits qui ne s’appuient pas sur des événements probants).
Les sujets insecures-préoccupés font des récits très fournis mais « à côté du sujet »
(quantité excessive d’informations, digressions). À l’inverse des « détachés », ils semblent
envahis sur le plan émotionnel (tristesse profonde, colères mal contenues, irritation, manque

4
D’après van IJZENDOORN at al. (1986), cité par MILJKOVITCH (2001).
5
Cette catégorie ayant été mise en évidence ultérieurement, les sujets de cette catégorie ont été d’abord répartis
dans les 2 autres groupes insecures.
6
Entre mémoires sémantiques et épisodiques.
7
Cfr Annexe

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de recul) par leur histoire. Ils ne semblent pas encore dégagés de leurs relations, s’expriment
souvent de façon infantile, ont tendance à répéter les propos tenus jadis par les parents. Il leur
est difficile d’être autonome et de penser par eux-mêmes. Au niveau de la forme du discours,
ces sujets transgressent la maxime de pertinence (répondent à côté).
Les sujets désorganisés produisent des récits désorganisés tant sur le plan de la forme que
du contenu. Les repères temporels et spatiaux sont brouillés (le clinicien a lui-même des
difficultés pour rétablir la chronologie). Lorsqu’il évoque des événements traumatisants
mêmes anciens, le sujet semble revivre la situation comme si elle se produisait maintenant
(effet de persistance). Les souvenirs sont principalement constitués d’images sensorielles8.
Le sujet semble parfois perdre le contact avec la situation d’entretien.
L’utilisation de l’ Adult Attachment Interview dans des contextes cliniques a montré que
les expériences traumatiques et de perte est très commune dans les échantillons psychiatriques
(Steele & Steele, 2000). En particulier, le sujet “états-limites” sont fréquemment associés à
des interviews de type “unresolved and insecure-preoccupied interviews”. Les troubles
alimentaires sont liés à des interviews de type unresolved and insecure-dismissing interviews.
Les sujets suicidaires ont souvent des protocoles de type unresolved and ‘disorganised’
interviews. En psychologie légale, les prisonniers incarcérés à la suite de crimes présentent
une incidence élevée d’abus durant l’enfance une prévalence importante de profils insécures
(dismissal and/or preoccupation). L’AAI ne doit toutefois pas devenir un instrument de
diagnostic. Néanmoins, il peut être utile pour identifier des profils inter-personnels
particuliers parmi des sujets porteurs par ailleurs de symptômes identiques.
On trouvera en annexe III la synthèse des styles d’attachement lors de l’AAI/

2.4. Correspondances entre SSP et AAI

Main (1998) résume ces correspondances dans le tableau qui suit.

8
. Dans certaines situations, cela peut aller jusqu’à des vécus hallucinatoires ou des phénomènes de
dépersonnalisation.

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2.5. Les travaux de MONTAGNER (1988)

Des équipes de plus en plus nombreuses effectuent des recherches sur le nourrisson et le
jeune enfant en s'inspirant des principes éthologiques. Ces études se centrent en général sur
les interactions mère-enfant ou entre enfants du même âge (observations dans les écoles
maternelles ou les crèches). L'accent est mis sur les comportements préverbaux de l'enfant, les
travaux récents cherchant à « décrypter » un véritable code de communication préverbale.

Montagner étudie les comportements entre enfants et définit diverses séquences


comportementales. Il distingue ainsi parmi les interactions entre enfants des séquences
comportementales qui ont pour but d'apaiser et de créer des liens (offrande, caresse, baiser,

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inclinaison latérale de la tête...) et des séquences qui entraînent une rupture de lien, un recul,
une fuite ou une agression (ouverture de la bouche avec émission d'une vocalisation aiguë et
projection en avant d'un bras ou d'une jambe). En fonction de la fréquence d'occurrence de ces
conduites, Montagner décrit divers types comportementaux (leaders, dominants agressifs,
dominants fluctuants, dominés craintifs, dominés agressifs...) qui semblent en partie corrélés
au type d'attitude de la mère et changer avec l'attitude de cette dernière, du moins jusqu'à 3
ans. Toutefois cet essai de typologie n'est pas admis par certains auteurs.

Etudes des interactions sociales des enfants à la crèche. Analyse films image par image: 90
comportements (descriptions physiques = acte matériel qui indique les descriptions
fonctionnelles) – 6 catégories (descriptions fonctionnelles):
1. Offrandes
2. Sollicitations
3. Menaces
4. Actes de saisie
5. Agressions
6. Isolements

Ces patterns élémentaires peuvent être relativement observés en institution psychiatrique


avec certains patients ou encore dans certaines communautés, voire entre collègues !

2.6. Le jeu trilogique de Lausanne

Le rôle du père étant mieux établi de nos jours, qu’en est-il des relations dans le cadre
triadique ?
Une méthode consiste à procéder à des mesures liées aux contenus des échanges non-
verbaux. Ce type de communication est effet moins susceptible de subir les biais liés à la
conscience d’être observé. (C’est pour cette raison que la communication non-verbale a attiré
l’attention des chercheurs s’intéressant au mensonge).
Le jeu trilogique de Lausanne développé par et son équipe (FIVAZ-DEPEURSINGE & al.
, 2001) constitue une illustration remarquable de ce type d’approche.
FIVAZ-DEPEURSINGE (2001) a développé un système d’observation et codage des
interactions parent-nourrisson (triangle primaire). Compte tenu de la grande spécificité de
cette approche, celle-ci sera abordée dans le cadre des travaux pratiques.

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L’observation comprend quatre parties :


- La mère joue avec le bébé et le père passif (tiers)
- Le père joue avec le bébé et la mère passive (tiers)
- Le père et la mère jouent avec le bébé
- Le père et la mère discutent ensemble sans s’occuper du bébé

L’analyse des interactions se fonde sur quatre fonctions du jeu trilogique :


- La participation : est-ce que chacun est inclus dans le jeu ?
- L’organisation : est-ce que chacun joue bien son rôle ?
- La focalisation : est-ce que chacun suit le jeu ?
- Le contact affectif : est-ce que chacun est accordé émotionnellement ?

La réponse à ces questions permet de classer les triades en 5 catégories d’alliance :


coopérative, tendue, stressée, collusive ou désordonnées.
L’originalité de cette approche réside dans le fait que ce que l’on tente observer cible la
triade père-mère-enfant au lieu de se concentrer uniquement sur la relation mère-enfant. Elle
intègre par ailleurs l’influence de l’observateur sur l’observation. Elle se fonde enfin sur les
comportements non-verbaux.
Cette étude crée des ponts entre l’approche systémique et la psychologie
développementale. Elle nous aide à cerner l’importance de l’intersubjectivité, de l’alliance
coparentale et de la compétence du nourrisson.

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3. La représentation de l’attachement - Les modèles internes


opérants (M.I.O.)

3.1. La fonction symbolique

On se rappelle que la fonction symbolique se développe progressivement. Ainsi, le


nourrisson n'est pas capable de construire des structures symboliques. Il est par contre capable
d'intérioriser des séquences d'événements. À ce stade, l'enfant partage avec les animaux la
caractéristique de ne répondre qu'à des paramètres présents dans la réalité environnante.
Comme PIAGET l'a montré, l'intériorisation des schèmes d'action contribue à la construction
de la fonction symbolique. Dès lors, l'enfant est capable de réagir indépendamment des
éléments présents c'est-à-dire qu'il est capable de revenir sur des éléments passés ou
d'anticiper des éléments futurs.
Parmi ces représentations il y a les modèles relationnels qui aident à comprendre le
comportement de son entourage et à anticiper celui-ci. C'est ce que BOWLBY "modèle
interne opérant" (M.I.O).
Nous avons vu que pour BARTHOLOMEW, il y a lieu de distinguer le modèle de soi et le
modèle d'autrui. Le modèle de soi se réfère à des images de soi comme étant plus ou moins
digne d’être aimé, le modèle des autres se réfèrent quant à lui à des images de l'autre comme
étant plus ou moins attentif et sensible à nos besoins.
Signalons enfin que le M.I.O est un concept qui est lié au concept de permanence de l'objet
chez PIAGET. En effet c'est dans la mesure où l'enfant a acquis la permanence de l'objet, il
peut accepter la disparition provisoire de la figure d'attachement sans crainte qu'il s'agisse
d'un abandon.

3.2. Stratégie primaire et stratégie secondaire

MAIN a introduit la distinction entre stratégie primaire et stratégie secondaire. Les


stratégies primaires sont innées et sont constituées d'un répertoire de comportements
d'attachement dont la fonction est de maintenir la mère à proximité.

Illustration : au cours – Document vidéo – « bébé appelant mère.mov »

Les stratégies secondaires, par contre, constituent une adaptation du comportement en


fonction du plus ou moins grand succès que l'enfant a rencontré dans ses expériences visant à
maintenir cette proximité.
Ces adaptations secondaires peuvent conduire l'enfant à minimiser (stratégie de
minimisation) ou à maximiser (stratégie de maximisation) le système d'attachement. Ces
stratégies apparaissent lorsque les stratégies primaires ne suffisent plus à obtenir le réconfort
et la proximité de la mère.
La stratégie de minimisation conduit à l'inhibition du système d'attachement lorsque la
mère ne supporte pas les demandes affectives de l'enfant. Dans ce cas de figure, l'enfant
constate que ses demandes affectives ont plutôt tendance à éloigner la mère. Les
comportements de détachement et d'évitement auraient alors pour fonction de soulager la
mère et de rendre plus tolérable pour celle-ci un rapprochement avec l'enfant. Poussée à
l'extrême cette stratégie de détachement correspond à un renoncement de l'espoir à être
protégé et rassuré.

174
Texte provisoire – Diffusion interdite

Au contraire, les stratégies de maximisation contribuent à hyperactiver le système


d'attachement. Constatant qu'une réponse est obtenue de la mère uniquement lorsqu’il
manifeste une détresse extrême, l'enfant apprend progressivement à augmenter l'intensité des
signaux de détresse qu'il émet. Le profil de ses enfants est plutôt un profil anxieux et
préoccupé. Cette attitude empêche par ailleurs l'enfant d'explorer et de s'intéresser au monde
extérieur.
Une dernière stratégie dite désorganisée résulte d'un conflit entre deux stratégies
incompatibles. Ceci se produit en particulier lorsque l'enfant a peur de sa mère ou lorsqu'il a
peur pour sa mère. Lorsque l'enfant a peur de sa mère, il se trouve alors dans la situation
paradoxale où il est amené à chercher du réconfort auprès d'une figure qui en même temps
l'effraie. C'est par exemple ce qui se produit avec des mères maltraitantes. La situation où il a
peur pour sa mère se rencontre plutôt lorsqu'on a affaire à des mères traumatisées ou
endeuillées. Dans ce cas de figure, il se trouve également dans la situation paradoxale où il a à
chercher du réconfort auprès d'une mère dont il sent que sa quête de réconfort perturbe et
éloigne celle-ci.
Théoriquement les M.I.O. sont mis à jour au fur et à mesure des nouvelles expériences de
l'enfant. Néanmoins plusieurs problèmes se posent.
Premièrement, on observe que généralement les personnes ont tendance à percevoir les
événements au travers des premiers M.I.O. qu'ils ont construits. Deuxièmement, on peut
assister à l'organisation d'un système défensif. BOWLBY a introduit le concept d'exclusion
défensive pour désigner le mécanisme qui consiste à ne pas traiter les informations gênantes
pour le système déjà constitué. Dans ces conditions, les M.I.O. ne sont pas mis à jour.
Deux origines sont possibles à ce phénomène. La première correspondant aux interdits
parentaux. Par exemple, une mère peut se montrer hostile lorsque son enfant manifeste des
sentiments négatifs qu'ils soient dirigés ou non contre elle. Alors qu'elle peut se montrer
présente et chaleureuse lorsqu'il est gai. En conséquence l'enfant intériorise cet interdit
implicite d'extériorisation des sentiments négatifs. Il ira dès lors dans le sens des attentes
parentales pour ne pas être confronté à un sentiment de culpabilité ou de honte. L'autre
origine correspond à une stratégie d'évitement des informations qui risqueraient de confronter
l'enfant à un sentiment de tristesse ou d'angoisse.

3.3. La transmission transgénérationnelle des M.I.O.

L'imperméabilité aux expériences explique pourquoi certaines personnes semblent répéter


des schèmes interactionnels qui manifestement leur sont nocifs. Tout se passe comme si elles
continuaient à fonctionner comme elles le faisaient avec leur première figure d'attachement.
Par exemple, une personne qui a été maltraitée durant son enfance aura tendance, une fois
adulte, à choisir un partenaire dans ces relations de couple où l'un des partenaires est soumis
et impuissant et l'autre contrôlant et insensible.
Le même type de schéma peut également se reproduire entre le parent et l'enfant. Dans la
mesure où le parent a été amené à exclure défensivement certaines informations, l'adulte
régule alors son comportement en fonction de ses propres schémas et non en fonction de ce
qu'exprime l'enfant. C'est à ce moment qu'on peut parler de transmission
transgénérationnelle.
Selon les auteurs de la théorie de l'attachement, cette transmission n'est cependant pas une
fatalité. Les M.I.O. peuvent toujours être révisés. Cette opération ne va cependant pas de soi
et exige un milieu sécurisant telle une bonne alliance thérapeutique en cas d'une
psychothérapie. Dans un tel contexte, l'évocation des épisodes douloureux devient moins
dévastatrice.

175
Texte provisoire – Diffusion interdite

3.4. La pluralité des modèles internes opérants

Existe-t-il un ou plusieurs modèles internes opérants par personne ? Si cela semble être le
cas chez le jeune enfant, cela est moins clair en ce qui concerne l'adulte. Selon MAIN chacun
développerait un état d'esprit général. Cela supposerait qu'un seul modèle de l'enfance soit
retenu. L'autre alternative consisterait à penser que différents modèles développés durant
l'enfance fusionnent en un seul mais dans ces conditions on pourrait alors se demander
comment un sentiment de soi pourrait émerger dans de telles circonstances.
Néanmoins c'est ce que propose CRITTENDEN (1990) qui suggère que nous disposons
d'un méta-modèle c’est-à-dire d'un modèle généralisé qui comprendrait en même temps
plusieurs sous-modèles, chacun spécifique à une relation donnée. Cette notion serait
compatible avec la notion de faux self chez WINNICOTT ou du clivage de la personnalité.

3.5. Stabilité des M.I.O.

Nous avons vu que les M.I.O. étaient relativement stables durant la vie adulte en dehors de
la survenue d'événements particuliers. Il est donc plus que probable que ces M.I.O. vont
structurer et organiser les relations amicales et amoureuses de l'adulte.
Elles vont l'organiser lors du choix du partenaire et de la rencontre mais aussi dans la suite
de la construction ou de la non-construction de la relation de couple. Ainsi si lors de la
rencontre et des périodes dites de flirt c'est le système d'attachement qui est surtout activé, on
va observer si la relation se poursuit à un rééquilibrage entre le système d'attachement et le
système exploratoire.
Une autre forme d'équilibre doit également être trouvée entre les deux partenaires en tant
que chacun est à la fois donneur et receveur du soutien, d'attention, de sécurité et d'amour.
Un troisième d'équilibre doit être trouvé entre quatre systèmes de comportement à savoir la
reproduction, l'attachement, la sexualité et les soins parentaux. Bien souvent, les qualités du
partenaire idéal sont celles qui sont liées au partenaire qui saura réduire l'inconfort de l'autre
partenaire ou éventuellement qui respectera ses modalités défensives.

3.6. Discussion autour de la notion secure/insecure

Signification de l’attachement secure

Un enfant secure est un enfant qui sait utiliser l’adulte comme base de réconfort pour
s’ouvrir au monde et aux autres. En ce sens, le concept d’attachement s’oppose à celui de
dépendance. Un enfant dépendant, au contraire, a sans cesse besoin de réconfort et il n’est
jamais satisfait de ce que l’adulte lui donne. Envahi par une éternelle quête de réconfort, il ne
peut mobiliser son énergie pour explorer, s’ouvrir au monde et aux autres.

Normal ou pathologique

Il serait hâtif de décréter que les enfants secures seraient normaux et que les enfants
insecures seraient anormaux. S’il est vrai que les personnes secures sont moins nombreuses
dans les groupes cliniques, les stratégies relationnelles de maximisation (insecure/anxieux) ou
de minimisation (insecure/détaché) constituent au contraire des adaptations réussies face à des
situations difficiles.
Le caractère « pathologique » est moins lié à l’appartenance à une catégorie qu’au prix que
l’enfant paie pour s’adapter. En d’autres termes, tout dépend de l’intensité et du coût des

176
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stratégies dites « insecure ». C’est pourquoi, dans la perspective clinique, une évaluation
dimensionnelle est préférable à une évaluation catégorielle.

4. Implications psychothérapeutiques

4.1. Apports aux psychothérapies en général

Le contexte d'une psychothérapie peut être assimilé à une situation où l’on établit une base
de sécurité suffisante. Il s'agit également d'une situation de séparation/retrouvaille. C'est donc
la discontinuité même des rencontres avec le psychothérapeute qui crée un contexte propice à
faire émerger les problématiques de séparation et de retrouvaille.
Ceci est important à noter dans la mesure où dans les contextes institutionnels, en présence
d'éducateurs ou d'infirmières, le dispositif de soins s'inscrit dans une continuité. Cette
continuité peut être rendue nécessaire pour certains patients. Néanmoins elle n'est pas la
panacée universelle et c'est dans de tels contextes que le travail du psychothérapeute peut
inscrire une forme de différenciation dans le dispositif de soins : la discontinuité dans la
continuité9.
Dans la perspective des théories de l'attachement, la place de la réalité c'est-à-dire des faits
réellement vécus par le client dans son enfance a beaucoup plus d'importance que dans
l'approche psychanalytique. Ceci est lié, nous l'avons vu, au fait que Freud a substitué la
théorie du fantasme à la théorie de la séduction.10
Le contexte de la psychothérapie est susceptible d'activer le système d'attachement dans la
mesure où il s'agit d'une rencontre d'une personne en recherche de soins et d'une personne
pourvoyeuse de soins. Cette situation surtout si la personne se présente en situation de
vulnérabilité, de crise, a toutes les chances de mobiliser chez l'un et chez l'autre les stratégies
d'attachement typique. Le patient peut alors faire une expérience de soins qu’il n'avait jamais
vécue jusqu'alors. C'est alors que l'on peut parler d'une expérience émotionnelle correctrice.
Le concept d'alliance thérapeutique largement développé en systémique peut être envisagé
ici comme un équivalent de la base de sécurité que le psychothérapeute établit avec le patient.
On peut parler d’une expérience relationnelle correctrice dans la mesure où le thérapeute
s’engage dans un mode relationnel différent de ceux affichés par les figures d'attachement
habituelles du patient. Il existe aussi un attachement du psychothérapeute au patient et qui
peut renvoyer au concept de contre-transfert.
Le thérapeute invite le patient à une forme d’auto-réflexion, d'exploration de son passé qui
devrait permettre une prise de distance par rapport à ses modes habituels de pensée et qui
devrait permettre l'établissement de nouveaux modèles internes opérants.
La relation avec le thérapeute peut aussi être assimilée à une forme de partenariat corrigée
quant au but (voir ce concept ci-dessus). Le thérapeute est en outre une sorte de compagnon
qui peut supporter et contenir les émotions intenses. Il est enfin comme la figure
d'attachement espérée, disponible, fiable. Pour certains patients, cette expérience de stabilité
peut être entièrement nouvelle et inconnue pour eux.

9
.En centre de jour, c’est l’inverse : on installe une continuité dans la discontinuité.
10
Pour un auteur comme Alice Miller la théorie du fantasme a fait beaucoup de dégâts et a largement contribué
à l'absence de reconnaissance des faits d'abus et de maltraitance sexuelle.

177
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Parallèle avec la relation thérapeutique

Un patient en difficulté et qui consulte un clinicien, va entamer un cycle exploration-


attachement un peu sur le même modèle que la relation mère-bébé.
D’abord envers son thérapeute qui, au départ, fait partie d’un monde externe à explorer !
« Puis-je lui faire confiance ? », « Suis en sécurité avec lui ? ».
Ensuite, le thérapeute peut jouer un rôle similaire à celui de la mère du patient. Plus
précisément, le patient, surtout lorsque celui-ci se trouve dans une position très régressée, peut
éventuellement associer son thérapeute à ses représentations maternelles (notion de transfert).
Comme dans le cas du bébé, le patient constate que son thérapeute est présent, attentif. Il
encourage à ses expériences – exploration de son inconscient, de ses peurs, de ses souvenirs
douloureux, etc - et perçoit que celle-ci, face à ces expériences, demeure serein et stable.
C’est cette attitude du thérapeute que l’on peut rapprocher de la notion de “contenance” dans
l’approche psychanalytique.

4.2. Théorie de l'attachement et thérapie familiale

Pour les spécialistes de théorie de l'attachement le travail thérapeutique est une co-
construction. En effet, ils travaillent avec le sujet à la construction d'une histoire cohérente de
sa propre vie. Il s'agit de l'acquisition d'une compétence narrative. Cette approche fait songer
à l'approche constructiviste et surtout constructionniste dans le champ des thérapies
systémiques. Ceci n’est pas le fruit du hasard dans la mesure où ces deux approches,
constructivisme/constructionnisme et théories de l'attachement, ont une base : l'influence du
philosophe GRICE (Cfr Annexe II).
DE SON COTE, BYNG-HALL a tenté la jonction entre théorie de l'attachement et
thérapie familiale. Il introduit notamment le concept de scripts familiaux. Il s'agit de
scénarios, de séquences interactionnelles où les schèmes d'attachement sont répétés. Il
propose un travail dont la philosophie consiste à réécrire avec la famille ces scripts familiaux.
Dans le même esprit, BYNG-HALL (1995)11 a mis au point le « Family Separation Test »
(F.S.T.). Ce test a l’avantage d’être facilement administrable durant une thérapie. Avant la
thérapie, on demande aux parents s’ils sont d’accord de participer à un test très simple. On
leur donne alors des instructions écrites. Les enfants ne sont pas avertis de ce qui va se
produire, comme dans la S.S.P, de telle sorte qu’ils peuvent supposer que ce sont leurs parents
qui prennent les décisions. Les parents doivent quitter la pièce à un signal donné par le
thérapeute et laisser seuls les enfants avec le thérapeute. Ils doivent revenir dans la salle au
bout de 6 minutes, en entrant ensemble et en restant côte à côte durant 5 secondes avant de
réagir naturellement.
Cette procédure permet de révéler :
1° des difficultés éventuelles en cas de séparation
2° les comportements de réconforts éventuels entre pairs durant la séparation
3° les comportements d’attachement éventuels envers le thérapeute
4° Quelle est la principale figure d’attachement de l’enfant lors du retour des parents
5° les indices quant à la nature de l’attachement qui lie chaque enfant à chaque parent

BYNG-HALL a également mis au point une version abrégée de l’A.A.I.


1° Donnez 5 adjectifs qui décrivent chaque parent
2° Décrivez un épisode qui illustre chacun de ces adjectifs

11
. in BYNG-HALL, 1995, p. 20.

178
Texte provisoire – Diffusion interdite

3° Comment vos parents collaboraient pour votre éducation ?


4° Que se passait-il lorsque vous étiez en état de désarroi ?
5° Vous arrivait-il d’être menacé ou rejeté par l’un de vos parents ?
6° Vous souvenez-vous pourquoi vos parents se conduisaient de la sorte ?
7° Avez-vous eu à souffrir de pertes ou de séparations ?
8°Pensez-vous que ces expériences ont eu des effets sur votre personnalité ?

L’auteur ne donne malheureusement aucun critère permettant d’évaluer les réponses.


C’est pourquoi nous proposons une grille de codage inspirée des critères gouvernant celui de
l’A.A.I. Plusieurs études visant à valider cette grille sont actuellement en cours.
Enfin, nous suggérons le concept de M.I.F. - Modèle Interne Familial –afin de décrire les
représentations qu’une personne a du fonctionnement de sa famille. Ce concept est plus large
que celui de M.I.O. car il ne concerne pas uniquement des représentations liées à
l’attachement. Par contre, l’analyse des M.I.F. repose, du moins en partie, sur les mêmes
principes que ceux qui régissent l’analyse des M.I.O. : la cohérence. Il a lieu de se référer aux
travaux de FIESE(1999). En effet, bien que procédant de courants de recherches très
différents, MAIN et FIESE se sont appuyés sur les travaux de GRICE. Par ailleurs,
l’attention apportée à la narration, au récit s’inscrit assez logiquement dans le cadre des
approches constructionnistes en thérapie familiale. Le concept de M.I.F. est actuellement en
cours d’élaboration et exige des travaux de recherche complémentaires12.

4.3. Troubles de la relation patient-caregiver

Dans la littérature, la notion de « caregiver » est associée aux parents, mais aussi aux
membres d’une équipe thérapeutique.

Relation parent-enfant

Dans ce cas, les parents sont les « caregivers ». La relation repose des « compétences
parentales » tels que : la capacité de percevoir les signaux de l’enfant, la capacité de les
interpréter correctement, la capacité y répondre adéquatement et rapidement.
On peut observer ces compétences en scrutant les regards réciproques, les expressions
faciales, les interactions verbales, le rythme des échanges, le dialogue tonique (toucher,
maintien postural, distance).
Dans un groupe de mère d’enfant de type insecure-désorganisée, Lyons-Ruth (2005) a
mis en évidence une diversité́ de profils de comportements de la mère et du nourrisson que
l’on peut distinguer deux groupes principaux.

Groupe impuissant/craintif

Dans le premier groupe, les mères manifestent significativement plus d’appréhension,


d’hésitation ou de retrait face aux comportements d’attachement de l’enfant. Elles semblent
en général plus craintives et inhibées, et parfois particulièrement douces ou fragiles. Il est très
peu probable qu’elles se montrent ouvertement hostiles ou intrusives et elles ont tendance à
céder devant les efforts répétés de l’enfant pour établir le contact. Cependant, elles ne

12
Ainsi, nous avons souvent observé que de nombreux patients psychotiques répétaient, dans leurs délires ou
dans des mises en scènes comportementales, des modèles familiaux intériorisés.

179
Texte provisoire – Diffusion interdite

prennent pas l’initiative de saluer ou d’approcher l’enfant et souvent hésitent, s’éloignent ou


essaient de détourner les demandes de contact proche de l’enfant avant d’y donner suite. Nous
avons nommé ce groupe « impuissant/craintif vis-à-vis de l’attachement» (Lyons-Ruth et
Spielman, 2004; Lyons-Ruth et al., 2003). Les enfants de mères du groupe impuissant/craintif
ne cessent de poursuivre leur mère pour établir le contact. Ils expriment tous leur détresse,
approchent leur mère et tentent d’établir un contact physique avec elle, bien qu’ils manifestent
par ailleurs des comportements désorganisés, y compris des signes de conflit, de crainte,
d’incertitude, d’impuissance, ou d’humeur déprimée.

Groupe hostile/auto-référentiel

Le deuxième groupe de mères d’enfants désorganisés manifeste significativement plus de


comportements auto-référentiels, de comportements négatifs-intrusifs que les autres mères.
Les comportements négatifs-intrusifs et auto-référentiels sont fortement corrélés, de sorte que
ces mères montrent souvent un mélange contradictoire de rejet et de recherche de l’attention
de leur enfant. Nous appelons ce profil maternel «hostile/auto-référentiel vis-à-vis de
l’attachement ». Les enfants de ces mères manifestent à la fois des comportements
conflictuels désorganisés et des taux élevés de comportements évitants ou résistants, comme
se détourner de la mère, ou de la détresse persistante, ou des comportements de colère
aggravée en présence de la mère.

Unthought Known

Ces stratégies désorganisées, y compris leurs composants défensifs et conflictuels, sont des
exemples de ce que Christopher Bollas a appelé le «Unthought Known». Je veux dire les
représentations non conscientes, implicites, procédurales des processus interactifs qui se
développent pendant la petite enfance, avant que le système mnésique explicite, associé avec
les images ou les symboles conscients, ne soit disponible (Lyons-Ruth, 1999).
Même dans notre échantillon très stressé et à bas revenu, les enfants dont les mères
manifestent des patterns de communication affective non perturbée ont un taux bas de
désorganisation de l’attachement. Les enfants dont les mères manifestent des patterns de
communication affective perturbée (hostile ou impuissant) ont un taux de désorganisation
jusqu’à 5 fois plus élevé.
Nous voyons ces deux profils maternels, hostile et impuissant, comme des positions
complémentaires dans un système dyadique, dans lequel l’un a besoin de dominer et l’autre se
sent impuissant à prendre des initiatives. Nous pensons ainsi qu’un modèle dyadique de
relation hostile-impuissant sous-tend la diversité des profils maternels.
En accord avec l’idée que les modèles dyadiques sont internalisés, nous voyons que beaucoup
de parents manifestent des patterns de comportements mixtes qui incluent aussi bien les
éléments hostile/ auto-reférentiel que les éléments impuissant/craintif de l’interaction avec
l’enfant. Ces relations très déséquilibrées de dominance-soumission conduisent à des réponses
contradictoires d’hostilité-impuissance envers l’enfant, réponses qui ont pour double effet de
rejeter et d’intensifier les comportements d’attachement de l’enfant. Ces combinaisons de
comportements contradictoires chez la mère suscitent en retour des comportements
contradictoires chez l’enfant, sous forme de comportements désorganisés vis-à-vis du parent.

180
Texte provisoire – Diffusion interdite

Accordage affectif

Stern dénomme « accordage affectif » le fait que l’imitation puisse traduire le passage
d’états internes de la mère au bébé et réciproquement, par la contagion d’affect.

Exemple :

Un nourrisson de 9 mois frappe de la main un jouet de consistance douce, d’abord avec une colère, puis,
progressivement, avec plaisir, exubérance, et humour. Il adopte un rythme régulier. La mère adopte ce même
rythme et dit « kaaaaaaa-bam, kaaaaaaa-bam », « bam » coïncidant avec le coup sur le jouet, et le « kaaaaaaa »
accompagnant le moment où le bras du bébé s’élève et reste suspendu en l’air, moment plein de suspense, avant
de frapper le jouet. Il est important de noter qu’il ne s’agit pas d’une simple imitation du comportement du bébé
par la mère. Celle-ci utilise une autre modalité (la voix, dans cet exemple) que celle par laquelle le nourrisson
s’exprime (le geste). L’« appariement » mère-nourrisson est intermodal ou transmodal.

L'accordage affectif prend des éléments discrets d'interactions et les introduit dans un
mouvement d'accordage presque musical par lequel les actions des deux sujets s'orientent
autour d'une action commune pour faire sentir une émotion ou une intention autre que
l'événement discret exprimé. En d’autres termes, il y a ici une mise en phase, une
syncrhonisation des états internes du bébé et de la mère.
Selon STERN, les conduites d’accordage peuvent être observées dès les premières
interactions mère-nourrisson. Mais c’est vers 9 mois environ que l’accordage affectif est
pleinement développé, car c’est vers cet âge que les bébés « découvrent qu’ils ont une psyché
et que d’autres personnes ont des psychés séparées ».
Par ailleurs, divers travaux en psychopathologie ont montré que la mère, lorsqu’elle
s’écarte trop du nourrisson – parce qu’elle est déprimée, par exemple – plonge ce dernier dans
un désarroi important. Les expériences basées sur le paradigme du « Still Face » indiquent
combien l’enfant est perturbé dans ce type de condition et à quel point il lutte pour rétablir le
contact avec sa mère et provoquer un réaccordage (STERN, 1997). On ne peut exclure que
certains enfants « moins expressifs » plongent leur mère dans un désarroi tel que celle-ci
n’arrive plus à prendre contact avec son bébé. À ce titre, il est concevable que mère et bébé
se façonnent mutuellement. Dans un tel contexte perturbé, on conçoit que la conjonction de
l’attention, compétence pré-requise à toute forme de communication, ne soit pas mise en
place correctement et hypothèque les échanges futurs entre l’enfant et son environnement.

Relation parent-personnel

Dans ce cas, le personnel peut être perçu par les patients comme des « caregivers ». La
relation repose des compétences similaires à celle énoncées ci-dessous. Cependant, dans ce
cas, il n’y a pas de relation de filiation entre caregivers et patients, mais on observe
fréquemment des mouvements similaires à ce que les psychanalyses appellent
« transfert/contre-transfert ».
Nous proposons la définition suivante du concept d’accordage, inspirée des travaux de
Daniel Stern (1989) et que nous avons adapté aux relations patients-personnel. L’accordage
est un type d’interaction fondé par une chaîne d’ajustements comportementaux et affectifs
allant du « donneur de soin» au « receveur de soins» et inversement. Cette interaction
aboutit à une expérience affective organisatrice de la pensée, des affects et des
comportements en cas de succès de l’ajustement (accordage) ou au contraire déstructurante
en cas d’échec de l’ajustement (désaccordage). L’accordage constitue le socle sur lequel un
espace intersubjectif peut se construire.

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Texte provisoire – Diffusion interdite

Nous pensons que l’étude des relations précoces mère-enfant nous en apprend beaucoup à
propos des relations patient-personnel. Cette piste mérite d’être explorée de manière
approfondie.

4.4. Théorie de l'attachement et psychopathologie

Il semble de mieux en mieux établi que l’attachement désorganisé conduit plus souvent a
troubles psychopathologique à l’adolescence ou l’âge adulte.
Ces études suggèrent en outre que les difficultés mentales et émotionnelles peuvent
survenir plus tard dans la descendance de parents qui n’ont pourtant en aucune façon maltraité
leur enfant, voire de parents habituellement sensibles aux signaux de l'enfant et de la
communication (Hesse et Main, 1999).
Par contre, ce qui apparaît, c’est que des parents ayant eux-mêmes subi des conditions
difficiles pendant leur enfance, peuvent manifester des émotions et des comportements
subtilement effrayants. L’enfant est alors pris dans une situation paradoxale : la source de son
effroi (son ou ses parents) se trouve être aussi la source de réconfort Hesse et Main, 2000).
En outre, ce type de contexte rappelle en partie la notion de double contrainte décrite par
Bateson.
Enfin, la contenance du thérapeute, concept clé chez Winnicott, semble bien être une
réponse appropriée à ces patients qui viennent tester notre possible "effroi" à leur contact.

Styles d’attachement et psychopathologie

Le style d’attachement à 18 mois serait lié l’incidence de symptômes borderline à l’âge de


19 ans.

Lyons-Ruth (2005) a réévalué 50 des 70 nourrissons avec leurs parents à l’âge de 19 ans.
Elle avait à disposition plusieurs mesures indépendantes de la qualité des soins pendant les
18 premiers mois de la vie : présence de comportements hostiles-intrusifs vis-à-vis du
nourrisson (codés sur la base d’enregistrements vidéo d’interactions à la maison), mesure des
troubles de la communication de la mère avec l’enfant évaluée en laboratoire à 18 mois.
Toutes ces mesures étaient liées à l’incidence de symptômes borderline à l’âge de 19 ans.
L’auteur souligne à raison que « C’est la première fois que l’on peut confirmer la relation
entre la qualité des soins du nourrisson et des symptômes borderline à l’adolescence sur la
base d’une méthode prospective fondée sur l’observation plutôt que sur la base de rapports
rétrospectifs fournis par le sujet lui-même. Les résultats soulignent l’importance à long terme
des échecs précoces de la régulation intersubjective dans la relation affective parent-
nourrisson ».
Des études ont montré que 89 % des nourrissons abusés ou négligés manifestaient des
comportements d’attachement désorganisé vis-à-vis du parent (Carlson et al. , 1989). Il est
toutefois important de ne pas faire l’équation entre désorganisation et abus, puisque
approximativement 15% des nourrissons à bas risque manifestent néanmoins un attachement
désorganisé (van Ijzendoorn et al. , 1999).
Néanmoins, si on accepte l’idée que notre vie psychique et relationnelle est conditionnée
par nos expériences passées, certaines perturbations devraient conduire plus que d’autres à
des troubles de la personnalité.

182
Texte provisoire – Diffusion interdite

Le style d’attachement à 12 mois est lié à des perturbations de la relation à la mère à 4


mois

Koulomzin & al. (2002) ont observé des enfants de 4 mois en présence de leur mère. Il est
apparu que plusieurs comportements spécifiques constituaient de bons prédicteurs du style
d’attachement à l’âge d’un an.
Ces comportements spécifiques – Regards vers la mère, orientation de la tête vers la mère,
autocontacts et mises en bouche. Tronick (1989) avait déjà suggéré que si l'enfant ne pouvait
pas suffisamment influer sur le comportement de la personne donneuse de soin, au travers de
signaux affectifs, celui-ci se tournait alors vers d'autres stratégies de régulation, autorientée,
comme regarder ailleurs pendant de longues périodes, orienter le corps dans une direction
opposée à l’interlocuteur, adopter des comportements auto-apaisants tels que l'auto-contact ou
des comportements liés à la sphère buccale.

Conclusion

En conséquence, nous savons, d’une part que le style d’attachement à 12 mois est lié à des
perturbations de la relation à la mère à 4 mois Koulomzin & al. (2002). D’autre part, le style
d’attachement à 18 mois est lié l’incidence de symptômes borderline à l’âge de 19 ans
(Lyons-Ruth, 2005). Enfin, on sait que les nourrissons au prise avec un niveau de stress élevé
dans les premiers mois de la vie ont des lignes de base de cortisol plus élevées (Gunnar et al.,
1996).

183
Texte provisoire – Diffusion interdite

ANNEXE I
Aperçu du type de critère permettant de catégoriser les styles d’attachement

Style d’attachement Indices


Sécure-autonome Accès à l’ensemble des souvenirs d’enfance, y compris les souvenirs
négatifs.
Concordance entre représentations généralisées et souvenirs
spécifiques.
Regard objectif sur les relations d’attachement et y accorde de
l’importance.
Cohérence entre les différentes réponses apportées au questionnaire.
Ne formule pas son histoire selon un modèle plus désirable.
Absence de mécanismes déformant les représentations de soi et des
figures d’attachement (e.a :idéalisation, clivage, dénigrement).
Absence de mécanismes déformant les représentations des relations
aux figures d’attachement (minimisation des événements négatifs
et/ou de leur impact affectif, justification des actes des figures
d’attachment)
Adhésion au principe de qualité de Grice
Adhésion au principe de quantité de Grice
Adhésion au principe de modalité de Grice
Adhésion au principe de relation de Grice
Détaché Absence de concordance entre les représentations généralisées et les
souvenirs spécifiques.(Æ principe de qualité de Grice)
Absence de cohérence entre les différentes réponses apportées au
questionnaire.( Æ principe de qualité de Grice)
Représentations générales isolées des souvenirs spécifiques à la base
de ces représentations. (Æ principe de quantité de Grice)
Tendance à évoquer des souvenirs n’ayant aucun rapport avec son
enfance (souvenirs « hors propos ») (Æ principe de relation de Grice)
Présence de mécanismes déformant les représentations des relations
aux figures d’attachement ( déni et/ou minimisation des évènements
douloureux et/ ou de leur impact affectif ce qui se manifeste par une
tendance à insister sur le caractère exceptionnel des expériences
douloureuses, une tendance à justifier les actes des figures
d’attachement, une tendance à engager sa responsabilité dans la
survenue des actes des figures d’attachement, une idéalisation des
relations aux figures d’attachement )( Æ principe de quantité et de
qualité de Grice)
Présence de mécanismes déformant les représentations des figures
d’attachement (idéalisation des figures d’attachement)( Æ principe de
qualité de Grice)
Tendance à faire des déductions positives à partir de souvenirs
généraux banals, non empreints d’affects
Incapacité de se rappeler, réponses évasives (Æ principes de quantité
et de modalité de Grice)
Préoccupé Etat d’irritation, de colère, d’excitation, de tristesse.
Discours marqué par une quantité excessive d’informations souvent
hors sujet, tendance à se noyer dans des préoccupations de l’enfance
au point de ne plus tenir compte du contexte de l’entretien ou de la
questions posées. (Æ principes de quantité et de modalité de Grice)
Tendance à s’adresser directement aux parents au cours de l’entretien.
(Æ principe de relation de Grice)
Irruption dans le discours de paroles prononcées par les parents dans
le passé (Æ principe de relation de Grice)
Style d’expression enfantin.

184
Texte provisoire – Diffusion interdite

Incapacité de donner des représentations générales des relations


d’attachement malgré le rappel de nombreux souvenirs spécifiques.
(Æ principe de quantité de Grice)

Manque de recul qui empêche le sujet d’avoir une vision équilibrée


de lui-même et de ses figures d’attachement.( Æ principe de qualité
de Grice)
Tendance à passer d’une tonalité affective forte (ex : pleurs) à une
autre tonalité (ex : rires) sans que cela soit relié.
Désorganisé-désorienté Présence d’un événement « extrème » dans l’histoire du sujet (ex :
décès d’un parent, viol)
Tendance à dénier cet événement traumatique (ex : parler au présent
du parent décédé)
A l’évocation de l’événement traumatique, tendance à parler comme
s’il revivait le moment effrayant ( images précises, détaillées,
prégnance d’images sensorielles) ( Æ principe de quantité et de
modalité de Grice)
Désorganisation du discours dans le temps et dans l’espace.( Æ
principe de modalité de Grice)
Tendance à rapporter des réactions extrêmes à l’événement
traumatique.

185
Texte provisoire – Diffusion interdite

ANNEXE II
Apports de la philosophie du langage - Travaux de GRICE

« communication inférentielle ou implicite » -

GRICE (1979) ouvre sa réflexion sur la notion d’implication conversationnelle : le sens de ce qui est dit n’est
pas forcément immédiat et doit être inféré. Ainsi, si A est debout à côté d’une voiture immobilisée et que B
s’approche, l’échange suivant peut se dérouler :

A : Je suis en panne d’essence


B : Il y a un garage au coin de la rue.

Dans cet échange, B a inféré des propos de A qu’il cherchait où se procurer de l’essence.
Ce mécanisme est parfois sciemment utilisé pour amener des interlocuteurs à inférer une information sans
prendre la responsabilité de transmettre celle-ci.

Règle de conversation

Les règles qui gouvernent les transactions entre les humains – du moins celles qui requierent la collaboration
(transaction coopérative) – sont également implicites.
Pour GRICE (1979), la conversation n’est qu’une forme parmi d’autre de transaction coopérative (telle que
chercher à détecter une panne, pratiquer un sport collectif, etc.). Le principe de coopération, qui est au cœur de
ces transactions se décline en un certain nombre de règles que l’on peut regrouper en quatre catégories
principales : Quantité, Qualité, Relation et Modalité.
Chaque catégorie comprend une ou plusieurs règles qui, bien qu’implicites, sont généralement connues des
interlocuteurs. En fonction du contexte et des finalités de la conversation, ces interlocuteurs respecteront ou, au
contraire, transgresseront ces règles.
Si elles étaient explicitées et codifiées, ces règles seraient formulées comme suit :

Catégorie Quantité

« Que votre contribution contienne autant d’informations qui doit être fournie ». Cette première règle
constitue une qualité stylistique plus connue sous le terme de « précision ».
« Que votre contribution ne contienne pas plus d’information qu’il n’est requis ». Cette règle est également
bien connue sous le vocable « concision ».
Le non respect de cette seconde règle risque de conduire à des digressions - changements non concerté du
thème (ou glissements thématiques) – ou à la confusion (« De quoi parle-t-on) et à la perte du fil de la
conversation (perte de but13).

Catégorie Qualité

« Que votre contribution soit véridique » qui se décline en deux sous-règles :


« N’affirmez pas ce que vous croyez être faux » et
« N’affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuve ».

Catégorie Relation

« Parlez à propos » (be relevant), règle que nous qualifierons règle de pertinence. L’idée sous-jacente est que
chaque interlocuteur construit sa réponse en s’appuyant directement sur les propos qui viennent d’être énoncés
antécédemment. Les contributions des participants doivent s’imbriquer et dépendre l’une de l’autre.
Le non-respect de cette seconde règle risque, comme c’est le cas de la règle 2, de conduire à des digressions
et à la perte du fil de la conversation.

13
. Et on sait aujourd’hui, grâce aux travaux des psychologues cogniticiens que la perte de but constitue
précisément une des caractéristiques du fonctionnement mental de certains schizophrènes).

186
Texte provisoire – Diffusion interdite

Catégorie Modalité

« Soyez clair ». Cette règle se décline également en deux sous-règles


« Évitez de vous exprimer avec obscurité »
« Évitez d’être ambigu ».

Il existe d’autres catégories de règles (esthétique, sociales ou morales), par exemple : « Soyez polis ». Les
quatre catégories exposées ci-avant sont cependant plus essentielles lorsqu’on suppose que le but recherché est
l’efficacité maximale de l’échange d’information.

Transmission et transgression des règles

Ces règles sont ne pas enseignées systématiquement de manière explicite et, lorsque cela est le cas, cette
transmission s’effectue dans le cadre de niveau d’enseignement auquel la plupart des citoyens n’accèdent pas
(Art oratoire14, dissertation philosophique, etc.). Et cependant, la plupart des individus connaissent et maîtrisent
ces règles, même lorsque le niveau d’instruction est peu élevé. À ce titre, on peut estimer ici qu’il s’agit d’une
forme de « savoir » fondamentalement humain et qui puise ses racines dans des comportements
phylogénétiquement ancrés depuis très longtemps.
Celui qui transgresse ces règles s’expose généralement à des critiques. En effet, il existe une norme sociale –
elle aussi implicite – qui exige que ce système de règle soit respecté. Toutefois, la possibilité de les transgresser
est également admis : les contextes de « jeu » où l’on s’attend à ces transgressions : art dramatique (jeu avec les
quiproquos), discours politiques et diplomatiques, plaidoiries d’avocats, publicité ou, et ceci nous intéresse plus
directement, « jeux » familiaux et les communications pathologiques (Communication divergente).
Tout l’art réside dans le fait de transgresser la règle tout en faisant croire aux interlocuteurs qu’on l’a
respectée. La réussite de cette manœuvre confère à son instigateur un avantage sur les autres et, plus
généralement, un surcroît de pouvoir. Cet exercice, poussé à l’extrême, peut conduire à de graves perturbations
de la pensée et du comportement.

14
. le lecteur aura sans doute reconnu les trois grandes qualité du « style » parmi les règles énoncées ci-dessus :
clareté, Précision et concision.

187
Texte provisoire – Diffusion interdite

ANNEXE III
Styles d’attachement – Styles de discours lors de l’A.A.I.

§Secures
§
§Au niveau du fond
§récits cohérents de leur passé (même difficile), entre mémoires sémantiques et épisodiques.
§possibilité d’explorer librement leurs pensées
§ont accès à l’ensemble de leurs souvenirs
§portent un regard objectif sur leurs relations, sans tenter de reformuler leur histoire selon un
modèle plus désirable, sans tenter d’idéaliser, de nier, de justifier ou minimiser les actes de
leurs parents
§identifient bien les incidences émotionnelles des expériences négatives sur leur vécu actuel.
§Au niveau de la forme du discours
§respectent les maximes de GRICE, en particulier le principe de coopération

§Insecures-détachés
§
§Au niveau du fond
§récits incohérents (les anecdotes racontées contredisent les appréciations générales qu’ils
formulent à l’égard de leur lien avec les figures d’attachement)
§récits très pauvres : ils évitent la discussion sur les questions d’attachement ; ils évitent toute
évaluation négative de leurs parents et de leur enfance ou font des tentatives exagérées pour
tenter de justifier les actes parentaux.
§souvent incapables de se souvenir
§lorsque le souvenir persiste malgré les défenses, les cognitions sont isolées des émotions ; le
sujet semble désaffecté
§ne peuvent mesurer l’impact de leurs expériences passées sur leur vécu actuel.
§Au niveau de la forme du discours
§ces sujets transgressent la maxime de quantité (discours pauvre, évasif) et de qualité (récits
qui ne s’appuient pas sur des événements probants).

§Insecures-préoccupés
§
§Au niveau du fond
§font des récits très fournis mais « à côté du sujet » (quantité excessive d’informations,
digressions).
§À l’inverse des « détachés », ils semblent envahis sur le plan émotionnel (tristesse profonde,
colères mal contenues, irritation, manque de recul) par leur histoire.
§Ils ne semblent pas encore dégagés de leurs relations, s’expriment souvent de façon infantile,
ont tendance à répéter les propos tenus jadis par les parents. Il leur est difficile d’être
autonome et de penser par eux-mêmes
§Au niveau de la forme du discours
§transgressent la maxime de pertinence (répondent à côté)

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Texte provisoire – Diffusion interdite

§Désorganisés

§
§Au niveau du fond
§produisent des récits désorganisés tant sur le plan de la forme que du contenu
§Les repères temporels et spatiaux sont brouillés (le clinicien a lui-même des difficultés pour
rétablir la chronologie)
§Lorsqu’il évoque des événements traumatisants mêmes anciens, le sujet semble revivre la
situation comme si elle se produisait maintenant (effet de persistance)
§Les souvenirs sont principalement constitués d’images sensorielles
§Dans certaines situations, cela peut aller jusquà des vécus hallucinatoires ou des phénomènes
de dépersonnalisation.
§Le sujet semble parfois perdre le contact avec la situation d’entretien
§Au niveau de la forme du discours
§transgressent toutes les maximes de GRICE

189