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Texte provisoire – Diffusion interdite

Approches systémiques

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Illustration clinique (in Hendrick, 2007)

Voici une brève vignette clinique. Il s’agit d’une thérapie menée selon le modèle TBSI
(Hendrick 2007, 2013) dans le cadre d’un centre de consultation ambulatoire. Cette
illustration indique notamment quand et comment certains principes systémiques du modèle
TBSI sont mis en œuvre.

Lorsque les ados s’en mêlent et s’emmêlent

Il s’agit d’une mère qui vit avec ses deux adolescents et le beau-père de ces derniers. Marie a consulté plusieurs
thérapeutes avant de nous rencontrer. Cela n’a pas aidé sa fille Maryse, âgée de 16 ans. Elle a aussi un fils,
Mortimer, âgé de 18 ans. Elle souhaite consulter seule.

Depuis quelque temps, les relations sont tendues entre le beau-père, Eric, et les adolescents. Le beau-père s’est
mis en tête de mettre de l’ordre dans les comportements de ceux-ci. Ils ne rangent rien, fument du haschisch. Le
paroxysme a été atteint quand Monsieur a fouillé la chambre de sa belle-fille et lorsque celle-ci s’en est rendu
compte. Tout en le désapprouvant, Marie m’explique qu’elle est elle-même tombée «par hasard» sur le journal
intime de sa fille. En dehors des crises, Madame est très complice avec ses enfants, en particulier sa fille. Celle-
ci conseille à sa mère de quitter le « taré » (le beau-père). Elle envisage de partir en vacances avec ses enfants
sans son compagnon, mais hésite à quitter celui-ci.

Lorsque j’explore les tentatives de solution, Madame m’explique qu’elle s’use à jouer les pompiers au point
qu’elle songe sacrifier sa vie de couple au profit de ses enfants en quittant Monsieur. Je lui dis qu’elle doit avoir
de bonnes raisons de sacrifier ainsi son couple pour ses enfants. Elle m’explique que Mortimer a eu un cancer à
l’âge de 2 ans. Maryse est née entre deux chimiothérapies de Mortimer. Marie pense que le comportement de
Maryse est une séquelle de l’abandon qu’elle imagine lui avoir fait vivre lors des chimiothérapies de son frère.
En conséquence, Marie estime devoir réparer cette faute en donnant plus de temps à Maryse. Elle m’explique
qu’après l’épisode de la chimiothérapie, chaque enfant s’est mis à chronométrer le temps qu’elle passait avec
l’autre. Le temps a passé et Marie a calculé qu’elle avait fait l’équivalent du tour du monde en conduisant les
enfants à leurs activités. On imagine facilement le rôle que cela a joué dans sa vie conjugale.

Marie pense qu’elle a «tout» tenté et ne voit plus aucune solution: raisonner ses enfants, raisonner Eric,
s’interposer, etc. Je lui demande s’il lui est arrivé d’observer des situations où ce type de difficultés ne s’est pas
posé. Elle se rappelle qu’effective- ment, il n’y a pas eu de problème lors des dernières vacances en Corse. Elle
met l’amélioration sur le compte de la détente et de l’exotisme. Je lui demande néanmoins de décrire ce qui avait
changé dans leurs habitudes. Elle m’explique qu’elle passait plus de temps en couple alors que les adolescents
passaient le plus clair de leur temps avec des jeunes de leur âge.

Je lui suggère de retrouver ces moments de paix où elle a pu vivre une relation de couple agréable avec
Monsieur. Après quelques péripéties, le système familial se réorganise sur la base de « frontières » plus claires.

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(Suite de l’illustration à la fin de ce chapitre).

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I
Concepts et évolution de l’approche systémique

De façon plus générale, le fonctionnement de tout système vivant ne peut être correctement
appréhendé que dans son contexte, dans une dynamique temporelle et en prenant en compte
l’ensemble des variables qui le définit.
En particulier, le fonctionnement d’un individu ne peut être correctement appréhendé que
dans la perspective des relations de cet individu avec son entourage (contexte), dans la durée
(dynamique temporelle) et dans sa globalité (son corps, ses émotions, ses croyances, ses
groupes d’appartenance, son histoire, etc).
L’histoire des idées qui conduit à la pensée systémique est passionnante. Mais l’espace
nous manque pour la retracer. Nous allons donc essayer de relever l’impossible défi de
retracer en quelques lignes comment on est passé de la pensée analytique (fondée sur les
notions de causalité linéaire, de prévisibilité, de stabilité et d’une réalité objectivable) à la
pensée systémique actuelle (fondée sur les notions de causalité circulaire, d’imprévisibilité,
d’instabilité et d’une réalité construite par « l’observateur »).

1. Émergence de la pensée systémique

Vignette clique introductive - Véronique & Léon

Véronique téléphone pour un R.V. parce qu’elle est dépressive. J’invite le mari à la séance. Léon, le mari,
est d’accord de venir. En séance, Véronique explique que son mari n’est pas assez proche. Il travaille 9h/jour et
passe le plus clair de ses loisirs en salle de sport ou avec ses copains. Léon explique qu’il a besoin de ces
activités « pour détresser ».
Le couple est marié depuis 15 ans. Ils ont un fils de 12 ans et une fille de 7 ans. Léon vient d’une famille
nombreuse où il était le cadet. Son père est décédé alors qu’il avait 4 ans. Il décrit sa mère comme fusionnelle et
envahissante. Véronique vient aussi d’une famille nombreuse. Elle est la seconde d’une fratrie qui compte un
frère aîné et deux frères cadets. Elle décrit sa mère comme une femme courageuse, mais dépressive et son père
comme absent. Elle pense qu’elle a hérité des gènes de sa mère, ce que son médecin traitant confirme.

De la pensée analytique à la pensée systémique

À l’époque de DESCARTES et de NEWTON, le monde (et la vision que l’on en a) est


avant tout régi par les lois de la mécanique. Le modèle cosmologique de NEWTON permet
de prévoir la position à venir d’une planète dès lors que sa position passée est connue. En
d’autres termes, le passé détermine le présent et le futur, et le monde est parfaitement
prévisible. En outre, DESCARTES se propose de démontrer que le corps et l’esprit sont deux
substances indépendantes. Il jette également les fondements de la méthode scientifique.
Cette méthode est analytique au sens où il s’agit de décomposer ce que nous appelons
aujourd’hui un « système » en ses parties afin d’étudier celles-ci de manière séparée de
l’ensemble. Enfin, la réalité existe comme une donnée (d’essence divine, pour certains)
indépendante de l’esprit et celui-ci peut connaître le corps et la matière. Dans cette vision du
monde, les choses demeurent telles quelles aussi longtemps que rien ne vient les modifier. Il
s’agit d’univers statique où le changement et le désordre paraissent des exceptions
mystérieuses.

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MORIN (1990) nous montre comment ces modes de pensée relève d’un paradigme de la
simplicité, par opposition au paradigme de la complexité qui s’imposera par la suite. Le
paradigme de la simplicité vise à mettre de l’ordre dans l’univers, à séparer ce qui est lié
(Disjonction) ou à unifier ce qui est divers (réduction). Par exemple, l’homme est un être
biologique, mais aussi culturel. Il est à la fois chimique, langage et conscience. L’un ne peut
exister sans l’autre et pourtant, encore aujourd’hui la science traite l’un en oubliant ou
minimisant l’autre. Autre exemple : le cerveau. Il est à la fois une réalité biochimique et
organique, mais aussi pensée.

La poule et l’œuf ou comment se méprendre à propos des causalités


Il y a plusieurs manières de se tromper à propos de la vraie cause d'un effet. Voici quelques
exemples :

Tirée de : http://www.inquisition.ca/fr/philo/artic/oeufs_coque.htm

Avec la biologie, la mécanique quantique et la thermodynamique, tout cela va changer.


Tout d’abord, on constate que les lois de la mécanique ne s’appliquent pas aux phénomènes
relevant de ces nouvelles disciplines.
Les lois de la thermodynamique introduisent la notion d’irréversibilité et d’entropie dans
les processus physiques et chimiques.
VON BERTALANFFY, biologiste, présente, dès 1937, avec les conférences Macy,
annonciatrices de la "Théorie générale des systèmes", une nouvelle façon d’envisager la
complexité en prenant le contre-pied d’un DESCARTES. Il s’agit ici d’envisager le système
dans son ensemble sans plus isoler ses parties. L’étude des systèmes permet alors de mettre
en évidence des processus inaperçus lorsqu’on s’obstine à appliquer une démarche analytique.
Des propriétés, dites «émergentes », résultent des interactions entre les composantes du
système. On comprend ainsi que la démarche analytique, qui consiste à isoler les parties du
système, annihile l’objet même qu’elle prétendait connaître puisqu’elle suspend les
interactions. On découvre aussi que les interactions – et donc les causalités - sont circulaires.
Une interaction est circulaire dès lors qu’elle s’oriente selon des processus bidirectionnels,
voire multidirectionnels.
La cybernétique (WIENER, 1944) permet d’expliquer à partir des concepts de
rétroactions. Certaines boucles dites négatives tendent à maintenir le système en équilibre
(homéostasie). Le système devient alors sa meilleure explication au détriment de son histoire
qui perd ici en importance. La systémique permet de comprendre comment un système reste
en équilibre.
PRIGOGINE va à nouveau bousculer les mentalités en montrant que les systèmes loin de
l’équilibre (PRIGOGINE et STENGERS, 1970) ne se comportent pas comme les systèmes
« classiques ». Or, les systèmes vivants oscillent constamment entre un état loin de

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l’équilibre et l’équilibre. Donc, dans un système vivant, la régularité et l’absence de


changement est le résultat d’une activité et non un état statique.
Ceci change notre conception de la maladie mentale. Classiquement, santé et maladie sont
vues comme deux états stables et statiques, dont l’un est souhaitable. Dans la nouvelle
perspective, la santé n’est plus un état stable et statique, mais le résultat d’un processus, d’un
ensemble d’activités que le sujet exerce pour y demeurer : prendre soin de son corps, manger
sainement, entretenir des relations sociales et affectives satisfaisante, subvenir à ses besoins,
se divertir, explorer, exercer son intelligence, imaginer, créer etc. Si une personne suspend ce
processus, son état mental se dégrade vers un trouble anxio-dépressif. La santé résulte donc
d’un processus créatif et dynamique.

MATURANA (1984) et VARELA (1979) ont donné à ces processus d’auto-création et


d’auto-conservation le nom d’autopoiesis1. Dans cette perspective, la distinction entre
observateur et situation observée ne va plus de soi.
On conçoit que ces considérations ne sont pas sans effet sur la psychothérapie qui se
présente précisément comme une science (ou un art ?) du changement. MORIN (1990) défend
l’idée d’un paradigme de la complexité. Mais qu’est-ce que la complexité ? D’une part, ce
concept renvoie à l’idée d’une extrême quantité d’interactions et d’interférences entre un très
grand nombre d’unités et qui défient nos capacités de calcul. Plus fondamentalement, la
complexité recèle les idées d’incertitude, d’indétermination et d’aléatoire. Les phénomènes
météorologiques constituent une illustration intéressante : la trajectoire d’une tornade ou
même d’un anticyclone peuvent, pour un temps, se conformer à certaines prévisions et en
d’autres temps adopter un comportement imprévisible. En effet, d’infimes perturbations
peuvent engendrer des conséquences importantes. Ceci s’explique par le fait que les systèmes
complexes sont sensibles aux conditions initiales (Théories du Chaos & illustration page
suivante).
Ceci est particulièrement vrai en certains points du système et à certains moments du
processus. On parle de points de bifurcation. En ces points ou moments, des changements de
le système qui jusqu’alors se comportait de manière prévisible adopte soudainement un
comportement nouveau et imprévus.
Le fait de se référer peut aider à repenser certains phénomènes humains. Une situation
traumatique constitue un point de bifurcation, mais on peut aussi considérer que certaines
situations conduisant à la résilience constituent elles aussi des points de bifurcation. De
même, des événements singuliers peuvent se produire au cours d’une psychothérapie qui
permettent de débloquer une situation que pouvait paraître inextricable.
Le théorème de GÖDEL, par exemple, démontre que, dans un système formalisé, il est au
moins une proposition qui est indécidable. Et si cette proposition peut être démontré dans un
méta-système, celui-ci comportera lui-même une autre proposition indécidable. Ce qui vaut
en mathématique vaut a fortiori dans des sciences informelles telles que les sciences
humaines. En un mot, l’incertitude n’est plus une imperfection théorique, elle fait partie de
l’objet même d’étude.

1
autos : soi-même et poièsis : œuvre, production.

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D’après La%20théorie%20du%20chaos.webarchive

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Le paradigme de la complexité recèle une autre idée encore. Il y a un lien consubstantiel


entre désorganisation et organisation. L’une se nourrit de l’autre, chacune coopérant avec
l’autre pour organiser, en le complexifiant, l’univers. Les cellules de Bénard (voir ci-
dessous), les phénomènes météorologiques et bien d’autres exemples encore montrent
comment d’un processus qui produit du désordre, peut naître un ordre nouveau. La vie, qui
est organisation (et donc ordre), s’oppose à la loi d’entropie (qui énonce que tout système tend
vers sa désorganisation et donc le désordre).
Or, la vie n’est possible que s’il y a « mort », parce qu’elle est organisation et que dans ce
dessein, elle doit déconstruire du plus simple pour construire du plus complexe. Les cellules
de notre corps se renouvellent et se différencient en remplaçant des cellules plus anciennes ou
moins évoluées.
Actuellement, on distingue deux périodes dans l’évolution des théories systémiques : l’âge
de la première cybernétique et l’âge de la seconde. Schématiquement, le premier ensemble
théorique (environ de 1940 aux années 80) s’intéresse aux systèmes dits proches de
l’équilibre et suppose la possibilité d’une observation « objective » alors que le second
ensemble (années 80 à maintenant) se penche davantage sur les systèmes dits loin de
l’équilibre et implique l’impossibilité de dissocier l’observateur du phénomène observé.
Certaines théories (constructivisme) vont jusqu’à affirmer qu’il n’y a rien à observer en-
dehors de la présence d’un observateur.

Des questions initiales

Véronique & Léon (suite)

Lorsque j’interroge le couple sur les dépressions de madame, je découvre que monsieur souffre lui-même car
il pense qu’il est trop minutieux, ce qui l’oblige à faire des heures supplémentaires pour être certain que son
travail est bien fait. Il rentre à la maison épuisé et anxieux. Le sport l’aide à oublier ses soucis. Il n’est donc pas
le seul à avoir des symptômes. Mais pourquoi alors est-ce Véronique qui se plaint et pas Léon ?

Le « malade mental » est-il la source unique de son mal ? Telle est, comme nous le
rappelle ELKAIM (2003), la question à laquelle les thérapeutes familiaux se sont efforcés de
répondre. Cette interrogation résulte d’une série d’observations récurrentes : ainsi comment
expliquer que l’amélioration d’un membre d’une famille soit parfois suivie d’une
détérioration d’un autre membre ? Ou au contraire, comment expliquer des améliorations en
chaîne dans une famille ? Ou encore, comment expliquer que bon nombre de pathologies
mentales éclatent au moment où un membre « entre » dans une famille (naissance, mariage)
ou lorsqu’un membre en « sort » (émancipation des jeunes adultes, mariage, décès) ?
Comment expliquer ces anomalies ?
Ou encore, il est constant que le comportement, l’attitude ou encore les opinions d’une
personne dépendent du contexte dans laquelle on l’observe. Exemple : tel chef de service,
tyrannique sur son lieu de travail, devient doux et soumis dans son foyer (certains officiers
nazis ont laissé cette image, frappante à cause de l’horreur de leurs méfaits, alors que cette
observation est courante chez monsieur « tout le monde »). Les psychologues sociaux ont
montré depuis longtemps que les opinions variaient en fonction du moment et du lieu où la
personne était interrogée. Ainsi, les opinions religieuses se radicalisent le dimanche, à la
sortie de la messe alors que la même personne, interrogée dans un contexte plus neutre, prend
des positions plus nuancées. Beaucoup de parents s’étonnent lorsque d’autres adultes
décrivent le comportement de leur enfant, tantôt plus dociles, tantôt plus affirmé en dehors de
la famille. Les patients psychotiques « chroniques » adoptent fréquemment des
comportements passifs et dépendants en institution psychiatrique. Placés dans des

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circonstances imprévues, certains font preuves de « compétences » étonnantes et inattendues.


Tel adolescent, placé en institution et faisant preuve de comportements opposants, devient
soudainement pondéré et responsable dès lors qu’on lui assigne un rôle de tuteur à l’égard des
plus jeunes. Etc.
Il faut donc admettre que l’« malade mental » n’est pas la source unique de son mal !
L’évolution de la « maladie mentale » dépend aussi pour une bonne part des avatars des
relations familiales. Mais comment expliquer ce lien ? Caricaturalement, deux grands
courants vont rapidement émerger en tentant de répondre à cette question.

Deux grands courants – Côte Est – Côte Ouest

Sur la côte est, largement ouverte aux influences et aux flux migratoires de l’Europe, la
tradition psychanalytique2 tout d’abord, qui va laisser son empreinte en léguant l’idée
d’historicité comme facteur explicatif essentiel de la « maladie mentale » : le présent
s’explique par le passé et se transmet de génération en génération un peu comme les
mythes, les rituels et les traditions dans les cultures traditionnelles. Dans ce contexte de
brassage culturel qui mélange le nouveau à l’ancien, Nathan ACKERMANN fait figure de
pionnier. Mais ces dimensions sont réinterrogées non plus tant au niveau de la trace qu’elles
laissent dans le psychisme que dans ce qui relie les membres d’une famille entre eux et
comment chacun influence les autres. Un NAGY par exemple tente d’expliquer ce lien par
une balance qui légitime les actions du présent au nom d’une éthique relationnelle qui s’est
forgée sur base des fautes et des mérites, des legs et des transmissions du passé. De son côté,
un BOWEN insistera sur les processus de différenciation du Soi.
Sur la côte ouest, davantage tournée vers de nouveaux horizons intellectuels et les
croisements transdisciplinaires, l’apport de théories nouvelles comme la théorie des systèmes
de von BERTALANFFY, la cybernétique, etc. fécondent les travaux de l’école de Palo Alto
et du MRI en Californie. L’interaction dans l’ici et maintenant prend alors le pas sur
l’histoire et troque le concept d’influence du passé avec celui d’homéostasie. Dans cette
perspective, le symptôme d’un individu n’est plus tant l’expression d’une perturbation
intrapsychique mais bien davantage le témoin d’une perturbation au sein de la famille. Dès,
lors il importe moins de comprendre le sens du symptôme que sa fonction dans le système.
Si le symptôme garantit l’homéostasie du système, alors il est fort à craindre que, devenu
indispensable, il persiste assez longtemps.
Avec Paul WATZLAWICK, Don D. JACKSON ou John WEAKLAND, un pas
supplémentaire est franchi dans la mesure où ces auteurs vont montrer comment le symptôme,
voire la maladie mentale, peut se comprendre comme l’aboutissement d’actes de
communication et comment l’observation et la modification des interactions peuvent parfois
suffire à produire des changements décisifs.
Plus tard, la cybernétique de second ordre avec les travaux de von FOERSTER bouleverse
à nouveau la donne. Une première idée-clé réside sans doute dans le principe que
l’observateur (et donc, a fortiori, un thérapeute) ne peut être dissocié du système
observé. Et si le thérapeute participe à ce qu’il observe, on peut alors se demander s’il ne
contribue pas à stabiliser ou même à provoquer le phénomène qu’il observe. Une seconde
idée-clé, peut s’énoncer comme suit : il n’y a d’autre réalité que celle construite par
l’observateur. Dans cette perspective, la notion de “ réalité objective ” cède le pas aux
concepts de “cartes” (KORZYBSKI, 2001) et plus tard de “vision du monde” du client.
Thérapie familiale

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Faut-il rappeler la fuite d’un grand nombre de psychanalystes chassés par le nazisme qui considérait FREUD
et ses disciples comme les porteurs d’une pensée juive dégénérée. Le creuset américain, pétri de soif d’efficacité
et de pragmatisme, influera sur la pratique psychanalytique elle-même.

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Parmi les diverses formes de psychothérapie, certaines s’intéressent non plus seulement
l’individu mais à celui-ci en tant que membre d’un groupe d’individus : couple, famille,
groupes. Si le rôle de la famille dans le décours des principaux troubles psychopathologiques
n’a pas échappé à l’attention de certains psychanalystes ou de quelques comportementalistes,
c’est au courant systémique que l’on doit la réflexion, selon nous, la plus aboutie concernant
la famille.
Deux notions nous paraissent particulièrement essentielles si l’on souhaite penser – et
panser - la famille en tant que totalité : le système et la circularité. D’une part, la notion de
système aide le praticien à se rappeler que l’individu doit être sans cesse situé dans un
contexte interindividuel plus large : la famille, mais aussi l’entourage de la famille ainsi que le
contexte social et culturel. Par exemple, la problématique d’un adolescent délinquant ne peut
être uniquement pensée en termes de conflits intrapsychiques. Il importe aussi, et peut-être
davantage, de réfléchir au contexte, c’est-à-dire aux personnes qui l’entourent – parents, amis,
école, travailleurs sociaux, juge de la jeunesse, etc … - et aux enjeux que ce contexte sous-
tend. Dans ces conditions, la notion d’interaction entre les divers protagonistes devient
fondamentale. Comme lorsqu’on regarde un match de football, la compréhension du jeu
change du tout au tout selon qu’on se focalise sur un seul joueur ou que l’on envisage
l’ensemble des sportifs évoluant sur le terrain. Dans cette perspective, les problèmes humains
n’ont pas seulement un sens, mais aussi une fonction dans un contexte. En tant que théorie,
elle tente d’aborder la famille comme un tout, comme une organisation dont le maître mot est
l’interdépendance de ses membres.
D’autre part, puisque les interactions deviennent essentielles, il importe de cerner leur
caractère circulaire, et donc non causaliste au sens classique de ce terme. Ceci signifie que
dans un système, chaque individu façonne, sculpte littéralement les croyances et les
comportements des autres. Pour reprendre la métaphore du football, un but résulte de la
combinaison complexe des interventions de nombreux joueurs de chaque camp.
Dans cette perspective, la thérapie familiale se focalise principalement sur la modification
des interactions entre ou parmi les membres de la famille. La famille en tant que totalité, plus
que l’individu, devient donc la porte d’entrée de l’intervention.
En résumé, lorsque j’aborde un client, je me pose toujours d’emblée deux questions : dans
quels systèmes est-il impliqué actuellement et avec qui « interagit-t-il » le problème qui le
conduit à me consulter ?

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II
Les pionniers

1. Les travaux de Nathan Ackerman (1908-1971)

Nathan Ackerman est né le 22 novembre 1908 en Roumanie. Ses parents ont émigré aux
Etats-Unis en 1912.
Après avoir suivi une formation de psychiatre, il occupe différents postes dans des
institutions psychiatriques dont la célèbre Menninger Child Guidance Clinic. Il est très vite
frappé par l'impact des facteurs environnementaux sur la santé mentale et par l’importance du
fonctionnement familial. En 1944, il devient professeur à la Columbia University.

Dès 1938, Ackerman publie « The Unity of the Family and Family Diagnosis: An
Approach to the Preschool Child », ouvrage fondateur de la thérapie familiale. Il y souligne
que la famille doit être vue comme une unité. Son livre le plus célèbre demeure néanmoins
« The Psychodynamics of Family Life », publié en 1958. Il y montre comment la famille
façonne ses membres de telle sorte que ceux-ci puissent remplir les rôles et fonctions qu’elle
compte lui assigner.
Il fonde la Family Mental Health Clinic en En 1957 et le Family Institute en 1960 à New
York. L’Institut perpétue encore aujourd’hui ses enseignements34. Il est aussi un des
fondateurs de la revue Family Process.
On peut résumer la position d’Ackerman par la citation suivante : « (1) la schizophrénie
peut être conçue comme un trouble séparé et distinct qui touche l’organisme individuel ;
l’environnement familial, perçu comme un facteur périphérique, influence le cours de la
maladie, mais affecte principalement les manifestations secondaires ; ou (2) l’environnement
familial peut être conçu, non comme extérieur mais plutôt comme appartenant au coeur même
du processus morbide. Selon ce deuxième point de vue, les relations continues du patient et de
la famille sont d’une essence identique ; elles sont congruentes à chaque étape de la
vulnérabilité de la personnalité prémorbide, sur le début de la psychose manifeste, sur son
cours et ses conséquences. L’interaction familiale affecte ainsi les manifestations primaires
autant que les manifestations secondaires. Étant donné ce schéma théorique, l’hérédité peut
dicter sa loi sur le degré de susceptibilité, mais c’est l’influence émotionnelle de la vie sociale
et familiale qui transforme une fragilité dormante en une maladie psychotique manifeste. La
maladie est alors un symptôme de la défaillance familiale, qui peut seulement être comprise

3
http://www.ackerman.org/
4
http://av.vimeo.com/07427/322/37684427.mp4?token=1306999523_d473401ea464466419b6297b10784647

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au travers de trois ou quatre générations. Il me semble que c’est cette dernière perspective qui
est la plus prometteuse »5.
Comme le souligne Miermont (2004), de nos jours, cette approche doit être fortement
nuancée, du moins en ce qui concerne la schizophrénie. Les fondements n’en sont pas moins
là puisque Ackerman introduit la notion de fonctionnement familial comme facteur explicatif
de la santé mentale. Son influence sera essentielle sur des cliniciens comme Salvador
Minuchin ou Boszormenyi-Nagy ou Murray Bowen.

2. Les travaux de BATESON

Il est impossible de résumer la pensée de BATESON, tant celle-ci est riche et complexe.
Un certain nombre de concepts se dégagent néanmoins et nous nous proposons d’en explorer
quelques-uns parce qu’ils sont utiles pour une bonne compréhension des phénomènes de
communication.
Après une formation en biologie et zoologie, BATESON étudie l’anthropologie à
Cambridge où il se frotte au modèle d’anthropologie fonctionnaliste (MALINOWSKI). Ce
parcours initial donne le ton pour la suite puisque les fils conducteurs de la pensée du
chercheur sont la transdisciplinarité et la quête de la « structure qui relie ».
Ses contributions, nombreuses et originales, vont de l’anthropologie à la psychopathologie
en passant par la communication chez les schizophrènes ou chez les dauphins (BATESON &
RUESCH (1951), BATESON et al (1958), BATESON (1972, 1979)

Schismogenèse

Il part en Nouvelle-Guinée pour étudier les Iatmuls et les Balinais. En observant un rituel
(cérémonie dite du Naven). En analysant un film, il observa l’interaction entre une mère et
son enfant. Il observa la même interaction se répétant encore et encore : la mère attire
l’enfant par la parole, et le repousse par le geste.

5
in Ackerman (1966), p. 238.

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Cette observation le conduit à élaborer le concept de schismogenèse qui décrit la genèse


d’un schisme au sein d’un système social. Il distingue une schismogenèse « symétrique » (où
les participants se répondent selon le principe de « œil pour œil, dent pour dent » et
schismogenèse « complémentaire » où les participants se positionnent dans des rôles
complémentaires (domination/soumission). Dans l’un et l’autre cas, l’exagération du
processus peut aboutir à un déséquilibre du système social.

Cybernétique

BATESON participe aux conférences MACY dès 1942. Il y rencontre des personnages
tels que WIENER (cybernétique), von NEUMANNN (théorie des jeux), McCULLOCH
(théorie de la communication) et, par la suite, Heinz von FOERSTER (constructivisme). Pour
BATESON (1972), la cybernétique, et en particulier le concept de feed-back, est comme une
illumination.
Le terme cybernétique - du grec ancien κυϐερνητική, kybernêtikê (« art de piloter, art de
gouverner ») - fut introduit en 1947 par le mathématicien Norbert Wiener. La cybernétique est
une science du contrôle des systèmes, vivants ou non-vivants.
Le concept « Cybernétique » a été introduit par WEINER (1944) afin de décrire les
systèmes qui sont régulés par des boucles de rétroaction. Un thermostat constitue un bon
exemple de ce type de régulation. Ce processus permet qu’un équilibre homéostatique soit
maintenu. Le concept d’homéostasie décrit la tendance qu’ont les systèmes à se maintenir
dans un état d’équilibre

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Dans le monde vivant, on peut observer un phénomène similaire entre la population de


renards et celle des lemmings. Lorsque la population des rongeurs augmente, celle des
renards augmente également. Toutefois, au bout d’un certain temps, soit que les ressources
en nourriture disponibles pour les lemmings deviennent insuffisantes, soit que la
surpopulation chez ceux-ci aboutit à une épidémie, toujours est-il que la population chute. Du
coup, le stock de « viande » des renards diminue. De plus, Comme les renards sont
nombreux, la population de lemmings chute encore. Les renards meurent de faim et leur
population chute à leur tour. Ceci jusqu’à ce qu’un nouvel équilibre s’établisse autour de
faibles populations dans les deux espèces. Les ressources en nourriture augment à nouveau
pour les lemmings et ceux-ci recommencent à se multiplier. Ceci d’autant plus que la
population des renards a chuté. Et ainsi de suite.

Théorie des types logiques

BATESON introduit la théorie des types logiques dans son cadre de réflexion dès les
années 50. L'approche est fondée sur la théorie des types logiques de RUSSEL.
Un premier postulat de cette théorie implique qu’il existe, en logique, une discontinuité
entre la classe et ses membres. Une classe ne peut être membre d’elle-même : la classe des
chats n’est pas un chat. L’erreur qui consiste à classer ensemble le nom avec la chose
nommée équivaut à manger la carte à la place du menu.
Un second postulat implique qu’il n’est pas correct de classer ensemble une classe et les
éléments qui sont ses non-membres. D’une part, il y a la classe des chaises. D’autre part, les
tables et les armoires font partie de la classe « non-chaise». Mais on commet une erreur en
comptant la classe des chaises – qui n’est pas une chaise en vertu du premier postulat – au
nombre des éléments qui constitue la classe de « non-chaise ».
Le non-respect de ces postulats dans le discours formel risque d’aboutir à des paradoxes.

Par contre, dans le monde réel, une nouvelle variable entre en ligne de compte : le temps.
En quoi ce genre de considération est utile en psychologie ? BATESON propose l’exemple
suivant.
1° La fréquence d’un comportement est gouvernée par les lois du renforcement.
2° L’« exploration » est une classe de comportement.

14
Texte provisoire – Diffusion interdite

3° L’« exploration » est-elle gouvernée par les lois du renforcement ?


Qu’observe-t-on cher les rats ? Le but de l’« exploration » est obtenir des informations sur
les objets à approcher et ceux qui sont à éviter. Découvrir qu’un objet est dangereux – par
exemple, parce qu’il constitue un stimulus aversif (par exemple, une décharge électrique) –
constitue néanmoins un « succès » puisque le but est atteint. Ce succès (via une expérience
aversive) ne découragera pas le rat d’explorer par la suite (variable temps) d’autres objets
insolites.
Par conséquent, l’« exploration » n’est pas gouvernée par les lois du renforcement. Ceci
suggère que les lois du comportement et celle des classes de comportements ne sont pas
identiques. Ce qui implique que les méthodes d’étude sont également différentes.
En réalité, les lois qui régissent les classes de comportements relèvent plutôt des
phénomènes de communication (information).
Dans le domaine des communications humaines, la discontinuité entre classe et membre
est constamment battue en brèche, ce qui provoque des manifestations pathologiques, des
symptômes dont les traits formels sont identiques aux symptômes schizophréniques. En effet,
la communication humaine implique une multiplicité de types logiques. Par exemple, le jeu,
les sacrements, les métaphores, l'humour, la falsification de l’information, l'apprentissage.
Ainsi, même chez les mammifères, on observe des échanges de signaux qui permettent aux
partenaires de déterminer si un comportement doit être considéré comme un comportement de
"jeu" ou pas. Des chatons qui se battent émettent des signaux situés à deux niveaux logiques
distincts: au premier niveau, il s'agit de comportements apparemment agressifs (mordre,
souffler) ; alors qu'au second niveau, ils émettent des signaux qui signifient que ces
comportements agressifs (premier niveau) ne le sont pas réellement et qu'il s'agit de
simulacres. Le premier niveau est une information alors que le second est une information sur
l’information.
On observe également ces deux niveaux dans la falsification de l’information. Un méta-
message structure la façon dont il faut comprendre les messages situés au niveau inférieur. Le
destinataire de ces messages n'est pas sensé avoir accès aux méta-messages. Par exemple,
certains oiseaux utilisent ce principe comme technique de leurre. L’oiseau choisit un point
d'envol éloigné de son nid, ce qui induit les prédateurs potentiels en erreur. Lorsque l’oiseau
prend son envol, le prédateur confond le point d'envol avec le nid parce qu’il n’a accès qu’à
un seul niveau d’information 6.
Les mêmes tactiques ont été utilisées dans le cadre de stratégies militaires7 ou
commerciales.
Chez l'homme, le langage joue évidemment un rôle particulier. Notamment, la
communication verbale s'articule en permanence dans un jeu entre le sens concret et le sens
métaphorique. Ces deux axes peuvent constituer deux niveaux logiques distincts dans la
chaîne signifiante. Ce qui semble caractériser le schizophrène, c’est sa difficulté à distinguer
ces deux niveaux.
Si on considère que la schizophrénie est essentiellement le résultat d'une interaction
familiale, on devrait alors pouvoir observer des séquences d'expérience aboutissant à de tels
symptômes. Par conséquent, il n'y a pas lieu de rechercher quelque expérience traumatique
spécifique dans l'étiologie, mais bien de se concentrer, dans l’ici et maintenant, sur des
séquences d'interaction caractéristiques où les niveaux sont perpétuellement brouillés.
Ainsi, tout message véhicule une information et une information sur l’information (par
exemple, la position sociale respective de chaque informateur).

6
Notez que ceci n’implique aucune intention (et donc une cause ou un sens) mais implique une «conséquence»
(induire les prédateurs potentiels en erreur) et donc la fonction du comportement.
7
L’opération Fortitude est le nom donné aux manœuvres de désinformation des Alliés durant la Seconde Guerre
mondiale et destinées à tromper les Nazis sur le lieu et le moment du débarquement.

15
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Autrement dit : "Le schizophrène doit vivre dans un univers où les séquences des
événements sont telles que ses habitudes non conventionnelles de communication y sont, dans
une certaine mesure, appropriées"8. En guise d’exemple, voici un extrait d’une conversation
entre une mère et son fils « schizophrène » que nous avons eu l’occasion d’observer est qui
corrobore les exemples relevés par BATESON.

Vignette – Le pouvoir de définir la relation

Patient : As-tu apporté mes vêtements ?


Mère : Comment te sens-tu ?
Patient : As-tu apporté mes vêtements ?
Mère : Tu n’as pas l’air bien.
Patient : Mais si je vais bien (sur un ton irrité)
Mère : Pourquoi te mets-tu en colère contre moi ?
Patient : Mais non ! (mais sur un ton de colère).
Mère : (gémissante) Pourquoi me traites-tu aussi mal ? Tu devrais avoir plus de respect
pour ta mère.
Patient : Mais c’est toi qui …
Mère : (s’effondre en larmes)
Intervenant : Votre mère a raison. Vous devriez vous calmer.
Patient : … propos incompréhensibles.
Mère : Je vois bien qu’il n’a pas pris son traitement.
Patient : … quitte la pièce en claquant la porte.

Cet échange est d’une extrême densité communicationnelle ! En quelques mots, le trois
protagonistes définissent la relation avec la mère en position haute et le fils et l’institution en
position basse !
Il y a deux niveaux dans cet échange. Le niveau 1 concerne un échange d’informations
utilitaires - la lessive - alors que le niveau 2 porte sur la question de savoir qui a le pouvoir de
décider du sujet de la conversation, l’état psychique de l’autre et ce qui est bon pour lui. Si le
patient répond au niveau 2, il admet implicitement que c’est sa mère qui décide de ce dont il
faut parler.
Il admet dans la foulée que ses propres préoccupations n’ont pas d’importance. Mais si le
patient persiste au niveau 1, alors il montre qu’il est un mauvais fils. Face au refus de
répondre, la mère suggère alors subtilement que l’absence de réponse à sa question est un
signe de « folie ». Ce qui ne peut qu’être irritant, mais en se montrant irrité, le patient
confirme qu’il est émotionnellement fragile, donc « fou » dans ce contexte. Dans le contexte
psychiatrique, dire à un fils schizophrène qu’il a l’air triste ou en colère équivaut à lui
rappeler qu’il est malade et donc à contrôler. En résumé, plus le patient résiste au contrôle,
plus il confirme qu’il a besoin d’être contrôlé.

8
BATESON, 1972, p.14

16
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Il y a là de quoi se mettre en colère. Mais se mettre en colère en psychiatrie équivaut aussi


à confirmer que l’on est « fou » et ainsi de suite. L’intervention moralisante et éducative de la
référente n’a évidemment rien arrangé puisqu’elle souligne un consensus entre « les gens
normaux ». La conclusion de la mère est que son fils est bien fou - il a besoin d’un traitement
- et, dans la foulée, elle disqualifie l’institution - qui n’a pas fait son travail à ses yeux. Elle
rappelle que l’institution est un lieu où l’on doit donner des médicaments au lieu de discuter
avec un « dingue ». La mère et le référent indiquent également au patient qu’ils le
contrôlent ! Enfin, la mère semble traiter le personnel comme des auxiliaires de sa volonté.
Dès lors, l’institution a perdu sa position de tiers par rapport à la relation mère-fils !

La relation carte-territoire

Ce constat est à mettre en rapport avec la relation carte-territoire (KORZYBSKI, 2001)9.


La carte n’est pas le territoire et, en même temps, s’y réfère point par point. Ainsi, le langage
entretient avec les objets qu’il désigne le même rapport que la carte entretient avec le
territoire. Le jeu est un phénomène où les actions du « jeu » sont liées à (ou dénotent)
d’autres actions de « non jeu ».
La menace, la parade ou la tromperie sont des phénomènes qui ressemblent au jeu et qui
manifestent une différenciation primitive entre la carte et le territoire : le poing serré n’est pas
encore le coup de poing.
Cependant, la carte et le territoire peuvent entretenir des rapports plus complexes dans les
rituels, les fantasmes, l’art, la magie ou la religion. On assiste parfois à une tentative de déni
de la différence entre carte et territoire : le drapeau qu’on sauve au prix de sa vie, le
sacrement, les peintures en trompe-l’œil jouent de ce déni.
Ce constat permet de cerner deux particularités du jeu : primo, les messages échangés au
cours d’un jeu sont « faux » et, secundo, ce qui est dénoté par ces signaux peut ne pas exister.
C’est ainsi que les producteurs hollywoodiens peuvent, selon BATESON, librement
présenter, à un public puritain, une gamme très large de fantasmes pseudo-sexuels. Ainsi le
thème de l’homosexualité n’est ni montré, ni même dénoté par un signe mais simplement
suggéré à partir d’indices qui ne désignent pas l’homosexualité mais certaines idées pour
lesquelles l’homosexualité est un symbole approprié.

La théorie du double lien de Bateson

C’est probablement à MEAD, son épouse anthropologue, que l’on doit l’ébauche du
concept de double contrainte. Celle-ci avait constaté que le petit Balinais semblait soumis à
un régime de « douche froide » : la mère incite continuellement son enfant à montrer son
émotion mais pour s’en détourner aussitôt une fois que celui-ci s’exprime. Ce type
d’interaction conduit l’enfant, au bout de quelques années, à adopter une position de repli et à
développer une forme d’insensibilité émotionnelle persistante. Cette thèse est étayée par des
documents photographiques et filmés, ce qui laisse peu de place à des interprétations
douteuses. BATESON et al. (1958) vont reprendre cette idée lorsqu’ils observeront les
familles de schizophrènes. Et qu’observent-ils ?
On est en situation de double contrainte lorsque deux personnes ou plus font l'expérience
suivante de manière répétée : une injonction négative primaire est énoncée puis est suivie
d'une injonction secondaire qui vient contredire la première à un niveau plus abstrait. Enfin,
une injonction négative tertiaire interdit à la victime d'échapper à la situation.

9
Mais dont les écrits datent de la première moitié du XXe siècle

17
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La non-obéissance à l'une ou l'autre des injonctions est toujours assortie d'une menace
pouvant signifier la perte de l'amour, l'abandon, l'éclatement de la cellule familiale. Par
contre, l'obéissance à ces injonctions signifie toujours la perte d'autonomie, l'arrêt des
processus de différenciation.
De plus, il n'est pas possible d’obéir à l'injonction primaire sans désobéir à l’injonction
secondaire et inversement. Il en résulte que la « victime » ne peut jamais répondre
adéquatement dans ce genre de situation et est toujours confrontée aux deux types de menaces
que nous venons d'évoquer.

En outre, on dira que l’injonction secondaire se situe à un niveau plus abstrait dans la
mesure où celle-ci constitue un commentaire (un méta-message) sur l’injonction primaire.
Elle est en même temps masquée du fait qu’elle est communiquée dans un registre non-
verbal, plus inconscient, plus difficile à détecter et, dès lors, à commenter.
Il va de soi que cette situation est pathogène lorsqu'elle s'inscrit de façon durable dans le
cadre de relations qui ont une importance vitale pour la survie psychique (et physique) des
protagonistes.
Quant à l'injonction tertiaire - l'impossibilité d'échapper au contexte de double contrainte -
celle-ci résulte soit de l'immaturité de la "victime" (enfants, adolescents, handicapés, etc.) ,
soit d'une impossibilité psychologique (loyauté invisible trop puissante, secret de famille à
protéger, angoisse de perte insupportable, etc.) soit, dans les stades très avancés de la
pathologie, d’une impossibilité matérielle10 (rupture avec les parents, parents décédés,
familles éparpillées dans le monde, famille au bout du rouleau).
Ajoutons que, lorsque cette expérience s'est répétée pendant suffisamment longtemps, il
n'est plus nécessaire que ces éléments se trouvent réunis au complet pour que la double
contrainte reste agissante. En effet, la "victime" a alors appris à percevoir son univers sous la
forme de doubles contraintes. Dès lors, un seul ou quelques-uns des éléments cités ci-avant
suffisent à provoquer des mouvements de panique, de rage et de régression chez le sujet.

10
Ce qui n’empêche pas – bien au contraire - le jeu de se poursuivre dans le registre imaginaire, dans les délires
et les hallucinations.

18
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L'exposé qui précède reste cependant dans une perspective trop linéaire. Mais ce n'est
qu'une apparence qui est liée au souci d'exposer la situation de façon claire. En réalité, les
choses sont bien plus complexes et surtout circulaires. En effet, dans ce type de situation, tout
le monde est "victime", tout le monde est l'"otage" des autres. Par exemple, le patient détient
un pouvoir extraordinaire sur sa famille. Il sait que, pour celle-ci, il est inconcevable de
l'abandonner, surtout dans cet état. Les parents sont condamnés – du moins avant d’être
épuisés - à ne pas divorcer ; la fratrie est confrontée à l'exemple de ce qui arrive lorsqu'on
tente de se différencier, etc. C’est pourquoi BATESON apportera ensuite une correction
importante à la théorie du double lien en précisant le caractère à la fois réciproque du double
lien (la mère et l’enfant sont à la fois « victimes » et « bourreaux », agent et patient du
processus) et contextuel (ainsi, la mère balinaise reproduit inconsciemment un schéma qui lui
est prescrit par sa culture). C’est pourquoi ne faut pas penser en termes de « double contrainte
au sein de la famille » mais bien de « famille au sein de la double contrainte ».
Soulignons enfin que BATESON n’a jamais voulu construire une théorie
psychopathologique mais bien une théorie générale de la communication. C’est sur ce point
qu’il va prendre des distances avec Don JACKSON lorsque ce dernier fonde le MRI (infra).

Véronique & Léon (suite)

Véronique et Léon ont eux aussi des attitudes paradoxales qui fonctionnent comme des doubles liens. Par
exemple, Léon apprécie le côté maternant de Véronique. C’est même pour cette raison qu’il l’a choisie. Il dit :
« La première fois que je l’ai vue, j’ai tout de suite compris qu’elle était douce et gentille. Cela lui a rappelé sa
mère. Mais une fois en couple, sa peur d’être envahi l’a poussé à être souvent à l’extérieur.
De même, Véronique voudrait plus de proximité avec Léon. Mais si ce dernier changeait brusquement et
devenait plus proche, il est probable qu’elle perdrait le contrôle. Est-ce supportable.
Ainsi, on observe le pattern interactionnel ou interaction suivant : lorsque Léon donne plus de proximité à
Véronique, celle-ci devient plus distante. Et lorsque Véronique se rapproche de Léon, celui-ci s’éloigne pour ne
pas être envahi. Donc, quand l’un répond à l’attente de l’autre, ce dernier change d’attitude et prend une attitude
inverse à celle qu’il adoptait auparavant.
Dans ces séquences, chacun communique à l’autre, par son comportement s’il doit être proche ou éloigné,
sous contrôle ou hors contrôle, etc. Par conséquent, la façon dont l’un et l’autre communiquent produit un effet
(pragmatique) sur le comportement du conjoint.

Les prémisses de la communication sont généralement auto-justificatrices

BATESON (1981) définit quant à lui les contextes pathogènes comme suit. En premier
lieu, les prémisses de la communication sont généralement auto-justificatrices et produisent
des distorsions de l'apprentissage. Par leur fonctionnement même, elles peuvent créer le
consensus qui semblera les justifier. BATESON donne l’exemple de la personne qui croit
que tout le monde est son ami ou son ennemi. Cette personne émettra alors des messages et
agira significativement en fonction de sa prémisse. Le monde qui l’entoure aura alors
tendance à confirmer sa conviction.
Dès lors, il n'est pas souvent nécessaire de remonter dans le passé pour étudier l’étiologie.
« Les prémisses sont auto-justificatrices dans le présent et, par conséquent, celui qui a l'esprit
« dérangé », comme celui qui est normal, crée continuellement autour de lui l'environnement
qui fournit l'étiologie typique de ses habitudes communicationnelles—de ses symptômes. De
fait, pour BATESON, il est possible et fructueux d'étudier le fonctionnement d'un hôpital
psychiatrique classique pour y découvrir des indices de la raison pour laquelle les patients
sont mentalement malades.
Il en résulte deux sortes de résultats psychopathologiques : l'apprentissage d'une erreur
particulière, et la rupture ou distorsion du processus d'apprentissage lui-même. Le second
semble le plus important dans la mesure où « il s'agit d'un type de résultat pathologique plus
abstrait, plus insaisissable, et plus difficile à corriger par quelque pratique thérapeutique,

19
Texte provisoire – Diffusion interdite

puisque tout apprentissage lors de cette expérience passera par le processus d'ores et déjà
déformé.»
C’est sans doute ce qui rend le patient psychotique et sa famille si difficiles à traiter. De
plus, la plupart des prémisses pathologiques sont inscrites dans le contexte et sont dès lors
plus difficilement identifiables tant par leur caractère implicite sur le plan synchronique que
par leur déploiement diachronique, ainsi que le soulignent WATZLAWICK et STIERLIN.
Mais une des idées les plus originales de Bateson fut de songer à la théorie des systèmes
comme modèle susceptible d’expliquer ses observations des familles de schizophrènes. Cette
théorie, née dans les années 40 des échanges entre des mathématiciens, des physiciens mais
aussi des anthropologues constitue un des tournants majeurs de la pensée du XXème siècle.

3. Les travaux de Laing, Cooper et Esterson

Pour Laing et Esterson (1964), la personne souffrant d’un trouble mental n'est très souvent
que le sujet le plus vulnérable – le patient identifié - du système familial. Celui-ci tente de la
sorte de restaurer son équilibre et le patient identifié devient le garant et la victime de la
régulation homéostatique.

Dr. R. Laing

Par ailleurs, les auteurs réfutent la notion de schizophrénie. Il s’agit tout au plus d’une
expérience ontologique, d’un « voyage » dont il est possible de revenir. Le trouble évoluera
vers la guérison ou vers la psychose selon la réponse donnée par l'Institution psychiatrique et
la famille. Certes, le sujet « schizophrène » « (…) éprouve des impressions étranges et (ou)
agit d’une façon étrange (…) »11.
Leurs travaux se sont d’abord appuyés sur des observations – avec des enregistrements
vidéo - des échanges au sein des familles de patients réputés « schizophrènes ». Leur objectif
est d’en établir l’intelligibilité sociale. En particulier, ils ont étudié les influences réciproques
entre les membres de la famille.
Les auteurs ont ensuite mis leur théorie à l’épreuve en mettant en place des expériences de
thérapie communautaire : les patients étaient accueillis dans une maison communautaire, hors
des murs de l’institution psychiatrique et à l’abri de l’influence familiale. Conformément à
leurs hypothèses de base, les personnes y étaient accueillies non comme des « malades »,
mais comme des sujets effectuant un « voyage » existentiel.
Esterson (1972) a notamment approfondi l’étude de la famille en reprenant l’étude d’une
des familles de malades étiquetés « schizophrènes », les « Danzig », décrit dans l’ouvrage
écrit avec Laing.
Ronald Laing a été considéré comme l’initiateur de l'antipsychiatrie. Dans cette approche,
la maladie mentale est une réaction d'une personne à un environnement oppressif. L’hôpital
psychiatrique traditionnel, « mandaté » par la famille a pour mission d’étouffer par des
médicaments les questions existentielles que le patient identifié pose à son système et qui

11
Op. cit., p. 14.

20
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dérangent ce dernier. En voici une illustration très simple. Sur couverture de leur célèbre
ouvrage – L’équilibre mental, la folie et la famille, Laing et Esterson (1964) ont retranscrit un
échange entre un « schizophrène » et un des auteurs : Linterviewer – « mais croyez-vous que
vous devez être d’accord avec ce que la plupart des gens autour de vous pensent ? ». Ruth –
« Eh bien, c’est-à-dire que, quand je ne le suis pas, je me retrouve toujours à l’hôpital ».
Laing a particulièrement décrit un procédé – la mystification - par lequel un système peut
aliéner l’un de ses membres. Voici un exemple : une mère peut ordonner « normalement » à
son fils d’aller se coucher au nom du fait qu’il est l’heure de se coucher ou que c’est son rôle
de lui donner ce type d’instruction. Mais cette mère usera de mystification si elle donne des
commentaires tels que : « Je suis certaine que tu es fatigué, mon chéri, n’est-ce pas ?». En
d’autres termes, il y a risque de mystification lorsqu’une personne s’attribue le droit de
déterminer, mieux que la personne principalement concernée, quelle est l’expérience de celle-
ci et ce, quel que soit le feed-back donné par cette dernière.
Actuellement, les travaux de Laing sont relativement oubliés. Sa critique de la société, de
la famille et de la psychiatrie était sans doute trop « politiquement incorrecte » pour lui
survivre. Plus précisément, sa pensée a eu quelque impact lorsque l’air du temps était à la
contestation de l’ordre établi (ses écrits datent des années qui donneront le jour à « mai 68 »
en France). De nos jours, il n’est pas « correct » de mettre en cause la famille qui de
fondamentalement « toute mauvaise » sous la plume de Laing - tout excès engendrant son
excès contraire – est devenue « toute bonne» et intouchable12 !
Et pourtant, les comptes rendus des entretiens familiaux rassemblés dans leur ouvrage
principal - L’équilibre mental, la folie et la famille ou Sanity, Madness and the Family –
mérite le détour !
Aujourd’hui, si le procès intenté aux institutions psychiatriques doit être relativisé, c’est
sans grâce aux critiques radicales du mouvement de l’anti-psychiatrie. Il faut parfois un excès
pour combattre l’excès contraire. Il n’en demeure pas moins que certaines critiques
demeurent pertinentes encore aujourd’hui sur certaines sites : trop de patients encore végètent
et se désocialisent en institution psychiatrique, faute de structures ambulatoires appropriées.
Les travaux d’Esterson et de Laing ont sans doute influencé l’émergence d’une nouvelle
pensée en psychiatrie, que l’on songe à Ciconne, Hochmann ou Kaes dans le champ
psychanalytique ou à Goffman et Benoit dans le champ des approches interactionnistes et
systémiques. La psychiatrie mobile est en partie héritière de leur pensée.

12
Aux Etats-Unis, des associations de parents de schizophrènes attaquent en justice les psychothérapeutes qui
semblent mettre en cause la famille. Aux Etats-Unis et en Europe, les programmes de psychoéducation
s’appuient sans nuance sur l’hypothèse que les dysfonctionnements familiaux sont essentiellement la
conséquence de la pathologie de la progéniture. En Belgique et en France, le caractère sacré de la famille a eu
pour conséquence que les abus intrafamiliaux et les violences conjugales ont été longtemps tus.

21
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III
Les travaux du MRI de Palo Alto

Le psychiatre Don D. Jackson, qui a travaillé avec Grégory Bateson, va rappeler les anciens
membre du groupe Bateson pour réfléchir aux applications thérapeutiques de leurs
découvertes. Dans cette perspective, ils vont aussi s’intéresser aux travaux du thérapeute
Milton Erickson.

L’hypnose clinique – L’approche de M. ERICKSON

L’hypnose est en fait un état modifié de conscience caractérisé par certaines modifications
physiologiques, par une réceptivité élevée et un accès plus facile aux idées et émotions. Les
principes de changement proposés par Milton Erickson n’impliquent pas obligatoirement le
recours à la transe hypnotique.

Voici quelques-uns de ces thèmes. Pour Erickson, l’inconscient est comparable à un vaste
réservoir de ressources que le patient n’a pas encore suffisamment exploitées. La “ solution ”
du problème ne provient pas du thérapeute, mais bien du sujet en thérapie. Le thérapeute doit
utiliser le symptôme et non le combattre. Connaître la cause d’un problème n’est pas
indispensable pour trouver une solution. Un problème “complexe” peut trouver une issue dans
des solutions “simples”. L’insight n’est pas une condition nécessaire au changement
(Erickson, 1967, 1999, 2000, 2001a & b ; Malarewicz et Godin, 1986; Salem & Bonvin,
2004).
Ainsi cette hypnose ériscksonienne permet d’atteindre plus facilement l’inconscient en
focalisant l’attention du sujet sur des images précises. À l’inverse de l’hypnose classique,
autoritaire et fondée sur des suggestions directives, l’hypnose éricksonienne sollicite la
participation active du patient.
Le thérapeute utilise des métaphores, analogues à celles exprimées antérieurement par le
patient, pour guider son inconscient et l’amener à trouver lui-même les solutions à ses
problèmes. L’hypnose a fait preuve de son efficacité pour une gamme très variée de
problèmes, de la réduction de la douleur jusqu’à la psychothérapie en passant par des
opérations chirurgicales sous hypnosédation. Il y a donc ici un parti pris qui va se révéler
essentiel pour la suite : c’est l’hypothèse de l’existence de capacités d’autoguérison et de
compétences insuffisamment exploitées, mais présentes d’emblée.

22
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Soulignons d’emblée que si Erickson est associé à l’hypnose, son apport dans le champ des
tactiques et des stratégies thérapeutiques en dehors de la transe hypnotique nous paraît aussi
important, sinon davantage.

Interaction

La notion d’interaction a été abordée dans de nombreux domaines des sciences humaines :
sociologie, anthropologie, linguistique, psychologie génétique et bien sûr en psychologie
clinique.
L’étymologie même du terme « interaction » souligne la notion de réciprocité. Ainsi,
MAISONNEUVE insiste sur le fait que « L’interaction a lieu lorsqu’une
unité d’action produite par un sujet A agit comme stimulus
d’une unité réponse chez un autre sujet B et vice versa13». Pour
qu’on puisse parler d’interaction, il faut nécessairement envisager « une chaîne de
comportements – verbaux et non verbaux – dont chaque unité de
la chaîne constitue à la fois la résultante de (ou des)
l’unité(s) qui précèdent et les prémisses de (ou des)
l’unité(s) qui suivent » (BENOIT, 1988). TROGNON (1991) parle quant à lui
de « l’influence réciproque exercée par les actions d’un agent
sur un autre lorsque ceux-ci sont physiquement réunis14 ». L’idée
ici rendue par TROGNON concerne ces aspects de la communication qui nous permettent
d’agir sur les autres et, inversement, par lesquels les autres agissent sur nous.
C’est-à-dire que l’interaction est conçue comme un acte de communication dont la finalité
est d’influencer nos pairs. C’est cet aspect qui a retenu l’attention des chercheurs du MRI.
C’est aussi sur cette base que ce groupe a progressivement élaboré les 5 axiomes. Ainsi,
WATZLAWICK et al. (1967, 1972) nous rappellent que toute communication suppose un
engagement et définit dès lors la manière dont l’émetteur voit sa relation au récepteur ainsi
que la relation qu’ils entretiennent entre eux.

Communication

Le groupe est également s’intéresser à l’étude de la communication, principalement dans


sa dimension pragmatique. L’étude de la fonction pragmatique a pour ambition d’analyser
les effets de la communication sur le comportement des personnes. Dans cette perspective, on
étudie ici comment une personne (ou un groupe de personnes), via la communication, agit sur
autrui ou, inversement, est soumise à l’action d’autrui. En particulier, nous avons à nous
intéresser aux modalités par lesquelles chaque membre d’une famille arrive à influencer les
autres membres. Dans cette perspective, le modèle communicationnel de Palo Alto et les
théories familiales et systémiques ont permis d’identifier un certain nombre de concepts
pertinents : rôle, coalitions, patterns comportementaux, homéostasie, « jeu », etc.
Par ailleurs, le terme « communication » ne se réduit pas au langage parlé, mais évoque
plus largement tout échange de signaux de natures différentes circulant simultanément par
divers canaux dont le plus important est le canal visuel. C’est pourquoi, nous prêterons aussi
attention à la communication non verbale. Ceci est d’autant plus important que certaines
pathologies psychiatriques ont été expliquées à partir de contradictions entre les signaux issus
de canaux différents.
Enfin, on sait aujourd’hui que le contexte a une influence fondamentale sur la signification
du message. Ainsi, le message « quelle heure est-il » prendra un sens spécifique si la
13
Cité par MARC et PICARD (2003), p. 13.
14
d’après TROGNON, 1991, p.12; cité par L’ABATE (1998, p.19)

23
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personne qui l’énonce attend son interlocuteur depuis des heures. Le contexte donnera alors à
cet énoncé non pas le statut de question qu’il paraît avoir mais celui de reproche (« Tu es en
retard »). Dans le domaine de la pathologie psychiatrique, on sait que le contexte peut, si on
n’y prend garde, pervertir le sens des communications « thérapeutiques » au point d’en
inverser les effets en devenant pathogène (HENDRICK, 2001).

La pragmatique de la communication

C'est à la suite du développement dans les années 1950 des modèles cybernétiques et
systémiques et des travaux de BATESON, que le groupe de thérapeutes dits de l'école de Palo
Alto (Mental Research Institute) va se constituer sous la houlette de D. JACKSON, rejoint
rapidement par avec WATZLAWICK, WEAKLAND et FISCH pour ne citer que les figures
les plus importantes.
Ce groupe s’intéresse surtout aux interactions et à la communication. C’est dans cette
perceptive qu’ils énoncent une axiomatique de la communication.
L’interaction est une notion qui renvoie à la dimension pragmatique de la
communication WATZLAWICK, HELMICK, BEAVIN et JACKSON (1972). En d’autres
termes, communication et interaction apparaissent ici comme les deux faces d’une même
pièce.
Voici ce que BENOIT (1988) écrit à ce sujet : « C'est à la suite du développement dans les
années 1950 des modèles cybernétiques et systémiques (WIENER, 1948; von
BERTALANFFY, 1949), qu'inspirés par l'anthropologue Gregory BATESON, le groupe de
thérapeutes dits de l'école de Palo Alto (Mental Research Institute) avec P. WATZLAWICK,
J. BEAVIN, D. JACKSON, énoncèrent une axiomatique de la communication comprenant les
axiomes suivants (dans un best-seller Pragmatics of human communication (1967), traduit
improprement en français sous le titre Une logique de la communication).

A. On ne peut pas ne pas communiquer : le comportement n'ayant pas de contraire, on


ne peut pas ne pas avoir de comportement. Donc en situation de coprésence, qu'on le
veuille ou non, activité ou inactivité, parole ou silence, tout a valeur de message. Les
autres en retour ne peuvent pas ne pas réagir à ces communications. Toute situation de
coprésence est peu ou prou interactive.

B. Toute communication présente deux aspects : le contenu et la relation, tel que le


second englobe le premier et par suite est une métacommunication. Un énoncé contient
et véhicule une information (« message »), mais sa forme, son « ordonnance»,
comporte aussi une information sur l'information (nous dirions aujourd'hui des indices
de contextualisation), qui indique le statut et l'usage de cette information dans la chaîne
interactionnelle. Les animaux communiquent davantage au niveau de la relation. Par
exemple, le chat en quête de lait et qui se frotte à vos chevilles, ne signifie

24
Texte provisoire – Diffusion interdite

pas « Donne-moi du lait » (contenu), mais se comporte avec vous d’une manière
susceptible de déclencher un comportement maternant. Il définit avec vous une
relation du type ce celle qu’on peut attendre entre une mère chatte mère et son chaton.
Transposée chez les humains, cette différenciation se retrouve dans le contraste entre
l’amant qui dit « Je t’aime » à sa dulcinée et celui qui offre simplement une rose. On
conçoit que si les relations sont mal définies ou conflictuelles ou qu’il y a discordance
entre le contenu et la relation, des symptômes vont émerger.

C. La nature d'une relation dépend de la ponctuation des séquences de communication


entre les partenaires. Une communication interindividuelle peut être considérée comme
un enchaînement ininterrompu d'échanges. Chaque échange est lié à la fois au
précédent, et au suivant, et de plus (en vertu de l'axiome 1) à ce qu'émet le récepteur du
simple fait de sa présence. Ainsi tout échange est un coproduit, et plusieurs découpages
sont possibles pour désigner les tenants et les aboutissants de ce qui est communiqué. Il
va de soi que des désaccords peuvent émerger sur la ponctuation des échanges (le
vieux problème de la poule et de l’œuf). Les disputes conjugales portent souvent sur la
question de savoir « qui a commencé le premier les hostilités ».

D. Les êtres humains usent de deux modes de communication: digital et analogique. Le


langage digital possède une syntaxe logique très complexe et très commode, mais
manque d'une sémantique appropriée à la relation. Par contre, le langage analogique
possède bien la sémantique, mais non la syntaxe appropriée à une définition non
équivoque de la nature des relations. En clair, et pour reprendre l’exemple de l’amant
ci-dessus, dire « Je t’aime » a le mérite – ou le défaut – d’être clair et donc engageant.
Par contre, offrir une rose peut apparaître comme une démarche plus profonde sur le
plan affectif. Mais elle est aussi plus ambiguë et sa signification peut dès lors être plus
facilement niée ou redéfinie. C’est ainsi que naissent beaucoup de malentendus. Par
ailleurs, la partie non-verbale (vocale et gestuelle) d’un message est essentiellement
analogique. Basée sur un code dont les unités significatives sont généralement

25
Texte provisoire – Diffusion interdite

graduables (et donc non «discrètes »), ignorant la logique des contraires (ne possède
pas la négation), permettant la condensation (l'ambivalence et la polysémie), la partie
analogique de la communication est prédisposée à l'expression affective, à la définition
des indices de contextualisation (et donc de la relation) et à l'expression de
l'inconscient. Enfin, l’observateur sera particulièrement vigilant lorsque le message
digital est contredit par le message analogique (Voir aussi l’illustration B).

E. Tout échange communicatif est symétrique ou complémentaire selon qu'on se fonde


sur l'égalité ou la différence. Ces notions sont issues du travail de G. Bateson sur la
«schismogenèse». Les deux types principaux sont la symétrie où la recherche du
maintien de l'égalité peut obliger à la surenchère (cf. la course aux armements), et la
complémentarité (cf. relation Nord-Sud) où la différence risque en sens inverse de
s'accroître toujours plus. Dans la vie courante cependant, des mécanismes régulateurs
maintiennent la relation à un niveau d'équilibre »15. La relation qui s'établit entre
individus ou groupes est toujours basée sur l’un ou l’autre de ces paramètres. Les
relations toujours symétriques dégénèrent souvent en escalades qui aboutissent
généralement à l'éclatement. Les relations toujours complémentaires aboutissent plus
souvent à une forme de rigidité. Dans le deux cas, la situation devient potentiellement
pathogène.

15
. in BENOIT, 1988, pp.66 et 67.

26
Texte provisoire – Diffusion interdite

Une théorie du changement

La plupart des modèles psychopathologiques, tels la psychanalyse – tendent à expliquer


pourquoi les symptômes apparaissent et se maintiennent. Les chercheurs de Palo Alto ont
voulu aller au-delà et envisager comment les symptômes se maintiennent et comment on peut
produire un changement.

On est donc passé d’une théorie du « pourquoi » - focalisée sur la recherche d’une cause
passée - à une théorie du « comment »- centrée sur l’ici et maintenant et les conséquences - et
d’une théorie du non-changement à une théorie du changement.
WATZLAWICK, WEAKLAND et FISH (1975) distinguent deux types de changement :
les changements de type I et les changements de type II. Dans les changements de type I, la
solution consiste à faire un peu plus de la même chose alors que dans les changements de type
II la solution consiste à devenir créatif en faisant quelque chose de radicalement différent.
Ce schéma est valable pour des opérations plus abstraites. Prenons l’exemple de la
résolution de problème et des stratégies cognitives. Etant donné les 9 points ci-dessus,
joignez tous les points en quatre traits reliés entre eux sans lever le crayon.
En réalité ce problème n’a pas de solution aussi longtemps que l’on ne se débarrasse pas
d’une prémisse qui n’est pas posée dans l’énoncé mais qui pourtant s’impose généralement du
fait de nos habitudes perceptives, de nos a-priori en quelque sorte. Cette prémisse erronée
consiste à penser que les traits doivent s’inscrire dans les limites du carré défini par les points.
Dans ce « cadre », le problème n’a pas de solution. Pour trouver celle-ci, il faut élargir de
cadre, c’est-à-dire tracer des traits qui s’inscrivent au-delà du carré imaginaire. La solution
apparaît dès que l’on a opéré ce « recadrage ». Il faut opérer un changement de type II au
niveau cognitif pour trouver la solution. Voici un autre exemple :

27
Texte provisoire – Diffusion interdite

Dans ce type de problème, le recadrage est à la fois abstrait (modifier ses cognitions) et
concret (visuel). A l’avenir, lorsque nous parlerons de recadrage, il s’agira bien sûr d’un
recadrage abstrait, c’est-à-dire d’une profonde modification de sa façon de voir un problème.
Voici un exemple : En 1334, un château est encerclé depuis des mois. Les assiégés sont au
point de rupture. Il ne reste quasiment plus de vivres à part une vache et deux sacs d’orge
pour toute la ville. Que faire ? Tenir jusqu’à épuisement des dernières ressources
constituerait une tentative de produire un changement de type I, probablement voué à l’échec.
En effet, les assiégeants supposent – à juste titre – que les assiégés sont probablement à bout
de souffle.
Ce qu’il faut donc faire, c’est modifier radicalement la manière dont les assiégeants
« voient » la situation, il faut recadrer le problème, il faut produire un changement de type II.
Avez-vous trouvé la solution ? Les habitants du château de Hochosterwitz l’ont trouvée près
de 7 siècles avant vous. Ils ont tué la vache et l’ont balancée au-delà des murailles avec les
deux sacs d’orge de manière bien visible pour les assiégeants. Ceux-ci ont levé le camp et
abandonné le siège aussitôt. Vous devinez l’effet de cet acte apparemment insensé. En fait,
les agresseurs ont réalisé que tous ces mois d’attente et de souffrances à essayer d’affamer les
habitants de la ville avaient été vains et qu’il faudrait attendre un temps encore long et
incertain avant d’en arriver à bout. Ils ont donc abandonné en ignorant qu’ils étaient en fait
près du but qu’ils s’étaient assignés.
Nous verrons qu’en systémique, le travail thérapeutique consiste, pour une bonne part, à
produire de tels recadrages. Notons tout suite que la « solution » qui consistait à tenir le plus
longtemps possible en mangeant et rationnant la vache et les deux sacs d’orge contribuait en
fait à perpétuer le problème. Nous verrons donc aussi que la plupart des problèmes rencontrés
par les humains résident dans les « solutions » qu’ils leur appliquent. Bien souvent, le
problème, c’est la solution qu’on lui a appliquée et non le problème en soi.
Un exemple remarquable nous est donné dans le film la liste de schindler. Ce film relate
l'histoire vraie de Oskar Schindler, un homme d’affaire membre du parti nazi, futile et
opportuniste, qui réalise progressivement la tragédie de l'holocauste. Il finit par sauver la vie
de plus de 1100 juifs en trompant ses « amis » nazis, leur laissant croire qu’il utilise les juifs
comme main d’œuvre qualifiée. Néanmoins, le chef du camp où ses ouvriers sont contraints
de loger est un homme sanguinaire et arbitraire. Il abat les juifs sous des motifs apparemment
arbitraires. Son comportement semble motivé par le sentiment de toute puissance que lui
procure la possibilité d’avoir pouvoir de vie ou de mort. Réalisant la motivation du chef du
camp, Oskar Schindler lui suggère que la « vraie puissance » réside plus dans le pouvoir de
gracier que dans celui de condamner à mort. Animé par ce recadrage, le chef de camp devient
moins sanguinaire. Il n’est pas devenu meilleur, mais de nombreuses vies sont sauvées.

28
Texte provisoire – Diffusion interdite

Schindler a utilisé trois principes thérapeutiques importants : le recadrage, le principe


d’utilisation et la suggestion. Ces principes seront étudiés dans le module systémique.
Sur le plan clinique, prenons un exemple, classique et simple : certains types d’insomnies.
Une personne qui éprouve des difficultés à s’endormir parce qu’elle fait des choses excitantes
avant d’aller se coucher peut très bien amplifier ses stratégies habituelles en buvant une tisane
calmante, en lisant au lit, en évitant les sources d’excitations, en prenant un inducteur de
sommeil (solutions de type I). Et cela peut suffire.
Mais parfois ces stratégies échouent, voire font empirer le problème. A ce moment, le
problème n’est plus « Je n’arrive pas à m’endormir parce que je fais des choses qui sont
excitantes avant d’aller me coucher» (Problème I) mais bien « Je n’arrive pas à m’endormir
parce que je pense que je ne vais pas y arriver et ça m’énerve» (Problème II). Dans ce cas, les
solutions de type I ne sont plus adéquates.

La genèse des problèmes : les tentatives de solution

Lorsque nous sommes confrontés à un problème, nous le surmontons généralement en


engageant une action jusqu’à ce qu’elle devienne corrective (changement de type I). Aussi
longtemps que le résultat attendu ne se produit pas, nous « faisons plus de la même chose »
jusqu’au résultat. Pour soulever une table, nous augmentons progressivement la force jusqu’à
ce que le meuble bouge ; lorsqu’un pianiste souhaite apprendre un morceau, il répète encore
et encore jusqu’à la maîtrise ; lorsqu’un homme souhaite séduire une belle inconnue, il
commence par lui sourire, puis l’aborde, puis l’invite à dîner et lui offre des fleurs, etc. La
plupart des problèmes peuvent être résolus par ce type de stratégie.
Cependant, il arrive que celle-ci échoue parce la « solution » qui consiste à « faire plus de
la même chose » ne suffit pas, voire aggrave le problème. Ainsi, « remonter » le moral d’une
personne dépressive en lui faisant apparaître ses atouts dans la vie augmentent le sentiment de
culpabilité ou le sentiment d’être incompris ; la volonté des parents à contrôler leur adolescent
accroît la volonté de ce dernier à échapper au contrôle.
Dans de tels cas, un changement de type I ne suffit plus et/ou aboutit à une impasse. Le
problème doit être recadré (cf. le problème des neuf points) en élargissant le contexte
d’analyse et en redéfinissant le problème (changement de type II). Il peut arriver que le
simple fait de recadrer le problème permet de sortir de l’impasse.
Si ceci paraît évident, dans la réalité, bon nombre de personnes persistent à appliquer des
solutions de type I à des problèmes ou des solutions de type II s’imposent. La raison en est
qu’elles perçoivent leur problème comme étant de type I. Elles attribuent leur échec au fait
qu’elles n’appliquent pas assez bien ou avec assez d’intensité les solutions de type I et elles
s’évertuent à « faire plus de la même chose », là où il faudrait faire « quelque chose de
différent».
Ce modèle, apparemment très simple, a été étayé non seulement par les succès
indiscutables de cette approche, mais aussi par des études menées dans d’autres disciplines.
Ainsi, en psychologie sociale, BEAUVOIS et JOULES (1987) ont proposé une synthèse de
recherches qui démontrent que la « persistance dans l’erreur » est un phénomène très courant
et facilement observable. Ce modèle est également étayé par les théories des jeux que nous
allons maintenant aborder.

Le piège de la persistance – Lorsque la ténacité se mue en obstination

Le piège le plus fondamental identifié par le modèle du MRI réside peut-être dans cette
assertion apparemment paradoxale : le problème, c’est la « solution ». Le paradoxe n’est

29
Texte provisoire – Diffusion interdite

qu’apparent car si l’on met le terme « solution » en guillemets, c’est bien pour préciser qu’en
fait cette « solution » n’en est pas une.
Le problème, c’est donc la persistance de la personne dans une stratégie qu’elle estime
productive mais qui s’avère en fait contre-productive. Au mieux, la stratégie retenue
maintient le problème, au pire elle l’envenime. C’est là ce que nous appelons l’axiome de
persistance.
Il y a malheureusement une foule de situations où l’axiome de persistance semble
effectivement à l’oeuvre. Voici quelques exemples. L’alcool a toujours fait des ravages. Il
semble donc logique d’en limiter la vente et la consommation. Si on applique cette logique
jusqu’au bout, on interdit l’alcool : c’est la prohibition comme aux USA dans les années 30.
Que se passe-t-il alors ? La consommation augmente, un marché noir s’instaure, des alcools
frelatés et dangereux circulent et l’industrie du crime prospère. Le « remède » devient pire
que le poison. On peut tenir un raisonnement identique avec la pornographie ou la
consommation de drogue. Plus on interdit et plus le mal s’installe, devient incontrôlable.
Autre exemple : il semble logique de tenter de remonter le moral d’un déprimé, de
tenter de lui faire apparaître les bonnes raisons qu’il a pour ne pas déprimer. Mais si on fait
ça, on observe généralement une aggravation du patient. Non seulement il déprime, mais en
plus il se culpabilise.
Dernier exemple : si une femme, jalouse, questionne sans cesse son époux sur ses
activités, il y a de bonnes chances pour que celui-ci se ferme et ne donne aucune information.
Ces mystères ne font qu’amplifier la jalousie de madame qui redouble d’efforts pour
s’informer. Monsieur se ferme davantage et ainsi de suite.
BATESON avait déjà ouvert la voie à l’axiome de persistance en décrivant ainsi la
problématique de l’alcoolique. Son problème est de croire qu’il peut contrôler sa
consommation alors qu’il ne la contrôlera plus jamais. En effet, il doit sans cesse contrôler
qu’il contrôle sa consommation. Donc il doit boire pour vérifier qu’il peut s’arrêter. A partir
de combien de verres faut-il aller avant de s’arrêter et vérifier qu’on contrôle la situation ? Il
finit bien sûr par rechuter. Mais la prochaine fois, il est certain qu’il y arrivera. En réalité,
pour sortir de son problème, l’alcoolique doit accepter une fois pour toute qu’il ne contrôlera
plus jamais la bouteille.
Tous ces exemples concourent à montrer que, dans certaines circonstances, des
problèmes apparaissent simplement comme résultats de tentatives mal dirigées pour modifier
une difficulté réelle.
Pour WATZLAWICK, WEAKLAND et FISH (1975), il y a trois façons fondamentales
de provoquer une telle aggravation :
a) on choisit une solution qui revient à nier qu’un problème soit un problème; une
intervention qui s'impose n’est pas faite.
b) On s'efforce de modifier une difficulté qui est, soit parfaitement inaltérable (par
exemple, le fossé des générations, ou un certain pourcentage d'alcooliques incurables dans la
population), soit inexistante; on intervient quand on ne devrait pas.
c) On commet une erreur de type logique, créant ainsi un jeu sans fin, soit en essayant
de provoquer un changement I16 dans une situation qui n'admet de modification qu'à partir du
niveau immédiatement supérieur (c'est le cas du problème des neuf points ci-dessous, ou des
fautes de bon sens illustrées par nos exemples sur la dépression, l'insomnie et la jalousie),
soit, inversement, en essayant d'effectuer un changement II dans une situation où suffirait un
changement I (c'est le cas lorsqu'on exige une transformation dans l'attitude profonde et qu'on
ne se contente pas d'un changement de conduite); l'intervention a lieu au mauvais niveau.»17

16
voir section suivante pour la définition des changements de type I et II.
17
WATZLAWICK P., WEAKLAND J. et FISH R., (1975), p. 56 et 57.

30
Texte provisoire – Diffusion interdite

La prescription à 180°

Toute la démarche thérapeutique consiste donc à identifier les « tentatives de solution »


et à amener le client à réaliser et à renoncer à ces tentatives et à tenter une autre stratégie
entièrement nouvelle. Une façon pratique de découvrir ce qui serait nouveau et productif
consiste à imaginer une solution qui va dans le sens opposé des solutions déjà tentées.
FISCH, WEAKLAND et SEGAL (1986), nous expliquent qu’il existe une multitude de
situations pour lesquelles on peut corriger une déviation en lui appliquant son contraire. La
suggestion d’Oskar Schindler, ci-dessus, fonctionne aussi comme une prescription à 180° !

31
Texte provisoire – Diffusion interdite

IV
La théorie des systèmes

WATZLAWICK, BEAVIN et JACKSON (1972) reprennent la définition de HALL et


FAGEN : « Un ensemble d’objets et les relations entre ces objets et entre leurs attributs ».
Dans cette définition, les objets sont les éléments composant le système, les attributs sont
leurs propriétés et les relations sont « ce qui fait tenir ensemble le système18». Dans le cas où
les objets sont des êtres humains, WATZLAWICK et ses collaborateurs considèrent que les
« attributs qui permettent de les identifier dans le système sont leurs comportements de
communication ». Ils poursuivent que la meilleure manière de décrire des objets appartenant à
un système en interaction est de les décrire non pas comme des individus, mais comme des
« personnes-en-communication-avec-d’autres-personnes ».
HALL et FAGEN19 définissent également le milieu d’un système comme « l’ensemble de
tous les objets tel qu’une modification dans leurs attributs affecte le système ainsi que les
objets dont les attributs sont modifiés par le comportement du système ».
Enfin, on distingue les systèmes ouverts et fermés, ou clos, pour reprendre la terminologie
de WATZLAWICK et al. (1972), citant de nouveau HALL et FAGEN20. Ceux-ci précisent
que les systèmes organiques sont ouverts, ce qui signifie qu’ils « échangent avec leur milieu
matière, énergie ou information ». Un système est clos, par contre, s’il « ne reçoit ni n’envoie
d’énergie sous aucune forme, information, chaleur, matière, etc., et s’il n’y a donc pas de
modification des composants ».
La famille est considérée, dans la thérapie familiale, comme un système comme un autre,
doué d’homéostasie et de la capacité de se transformer ; elle cherche donc à assurer sa
permanence tout en s’adaptant aux règles de son évolution. Nous verrons également ce que
les propriétés du système, identifiées par certains auteurs, peuvent impliquer dans la
compréhension de la famille.
Ainsi, lorsqu’on observe un schizophrène, pris isolément, il paraît évident qu’il souffre de
troubles de la pensée et du comportement et que ces perturbations ne peuvent être expliquées
que par un mécanisme intrapsychique. Les pensées et les comportements du schizophrène
sont souvent jugés bizarres, hermétiques ou insensés. Et pour leur donner sens, certains ont
construit des théories complexes et souvent invérifiables.
La situation change lorsqu’on observe ce même schizophrène en présence de sa famille.
On se rend alors compte à quel point ce qui apparaissait jusqu’alors comme des perturbations
insensées apparaît maintenant comme quelque chose de cohérent, voire adapté dans ce
contexte précis. On peut encore aujourd’hui faire ce type observation. Ce sont ces
observations qui ont conduit BATESON à suggérer que la famille était analogue à un
système, c’est-à-dire à un ensemble d’éléments en interactions, régi par les lois de la
cybernétique et de la théorie des systèmes (infra).
Un tel modèle permet alors d’expliquer l’observation mille fois répétée où l’on constate
que l’état d’un membre de la famille se détériore lorsque l’état d’un autre membre s’améliore.
Tout se passe comme si, dans ces systèmes-là, la présence d’une personne malade était
nécessaire. En un mot, tout se passe comme si le symptôme avait une fonction
homéostatique.
Cette idée que la famille est comparable à un système en équilibre homéostatique sera
battue en brèche plus tard, lorsque à l’aune de la seconde cybernétique, la famille sera

18
op. cit, p.120
19
ibidem., p.20, cités par WATZLAWICK et al. 1972 p.121
20
ibidem., p.23

32
Texte provisoire – Diffusion interdite

envisagée, au contraire, comme un système en déséquilibre permanent, toujours à la recherche


de transformation vers de nouveaux états plus complexes. Cette idée d’homéostasie, certes
fertile, a conduit d’aucuns à la conclusion d’une « responsabilité » de la famille dans la
maladie. Outre que cette idée est nuisible sur le plan clinique, elle s’avère erronée car, au lieu
de s’inscrire dans la perspective systémique des schèmes de causalité circulaire, elle remplace
un schème de causalité linéaire (le psychisme comme cause du problème) par un autre (la
famille comme cause du problème). À l’inverse, d’autres ont vu dans la cybernétique une
théorie sans sujet, donc déresponsabilisante et anti-humaniste.

La structure des systèmes – éléments statiques

L’organisation d’un système peut être défini à partir des notions de limites, d’éléments, de
réservoirs et de réseaux de communication. Les notions que nous allons aborder sont
transposable dans de nombreux domaines, biologie, écologie, économie, sociologie,
psychologie et relations humaines …

Éléments

Prenons un exemple : le corps humain. Celui-ci est composé d’entités fonctionnelles que
sont les organes, le système circulatoire, le système nerveux. Ces entités sont elles-mêmes
des sous-systèmes complexes. Ainsi, le cerveau est lui-même constitué d’éléments (cortex,
système limbique, etc) et est entouré d’une membrane, etc.
Ces éléments du système corporel sont distincts, mais sont en même temps étroitement
interconnectés. Pris isolément, aucun ne peut survivre très longtemps. Ensemble ils assurent
un fonctionnement qui assure la survie de l’ensemble.

Limites externes - Systèmes fermés systèmes ouverts

Les systèmes fermés sont caractérisés par l’absence d’interaction avec l’environnement.
Ils ont une tendance à l’entropie, c’est-à-dire à une organisation interne simple, voire figée.
Lorsque ce processus est achevé, le système est alors dans un équilibre stable.
Les systèmes ouverts sont caractérisés par un grand nombre d’interactions avec
l’environnement. Ils ont une tendance à la négentropie, c’est-à-dire à une organisation interne
de plus en plus complexe, un ordre compliqué. Ce processus ne s’achève jamais, le système
alternant les moments d’équilibre stable avec des phases de déséquilibre (crises).
Une montre constitue un exemple simple de système quasi fermé. L’ouverture autorise
l’apport d’énergie – input – (remonter le ressort mécanique ou remplacer la pile). L’output
est constitué par un dispositif– aiguilles/écran– qui permet l’affichage des heures et des
minutes. Dans un tel système, les échanges avec l’environnement sont très limités en nombre,
très stéréotypés dans leur forme et dès lors très prévisibles.
Les systèmes vivants – cellule, corps humain, famille - constituent des exemples
sophistiqués de systèmes ouverts. Dans un tel système, on observe une membrane qui à la
fois sépare de l’environnement et organise les échanges entre celui-ci et la cellule.
Cette limite entre le dedans et le dehors remplit généralement plusieurs fonctions. La
première vise à préserver l’intégrité du système. Sans cette limite, la cellule se désagrège et
meurt. Toutefois, cette frontière n’est pas totalement étanche. Des échanges se produisent
entre le dedans et le dehors grâce à sa médiation. Selon la nature et la finalité du système en
question, ces échanges concernent de la matière, de l’énergie ou de l’information.
Au niveau social, les échanges peuvent également porter sur des personnes, des capitaux et
bien entendus des symboles, lesquels constituent une forme très élaborée d’information. Sur

33
Texte provisoire – Diffusion interdite

le plan psychologique, la conquête de la limite entre le soi et le non-soi constitue une


conquête majeure chez l’humain. Cet acquis fait par contre couramment défaut chez les
patients psychotiques qui vivent alors des expériences d’intrusion de pensée, voire corporelle.
Les familles disposent aussi de limites que l’on nomme dans ce cas frontières (infra).

Réseaux de communication.

Nous avons vu que les éléments d’un système, bien que distincts, étaient en même temps
étroitement interconnectés. Cette organisation permet des échanges, par exemple, de
l’information, de l’énergie ou de la matière.
Dans le corps humain, les aliments circulent entre les divers organes du système digestif.
Ceci permet à ces divers organes de « collaborer » à l’objectif qui consiste en la
métabolisation des protéines, des graisses, des vitamines, etc. et l’élimination des déchets. Le
système nerveux est plus complexe. Il permet la réception et le traitement des informations
en provenance du milieu interne ou externe. Ces informations sont véhiculées sous forme
d’influx électriques et de substances chimiques (neuromédiateurs).
Du fait de ces échanges, ce qui se produit en un lieu du système à nécessairement des
conséquences sur l’ensemble du système. Les éléments et les sous-systèmes du système
global sont interdépendants.
Dans une crise financière, comme celle qui secoue le monde en cet été 2008, la faillite
d’une grande banque a des « effets systémiques » sur l’ensemble du monde financier et
économique. On entend par là qu’un événement localisé se propage de proche en proche et
finit par affecter la totalité du système.
Dans une famille, les informations circulent aussi selon des réseaux spécifiques. Ainsi,
dans telle famille, le père et le fils ne se parlent que très peu ; lors d’un entretien familial avec
un thérapeute, ce peut-être surtout la mère qui s’exprime. Les autres membres de la famille
peuvent ne jamais s’adresser directement au thérapeute, mais faire transiter l’information par
la mère qui fait alors office de porte-parole, de porte d’entrée du système familial. Si le
thérapeute intervient auprès l’un des membre, ceci va néanmoins affecter l’ensemble de la
famille. Inversement, celle-ci va agir sur l’individu, notamment dans un sens qui tend vers un
retour à l’équilibre (voir ci-dessous).

Réservoirs

Il arrive couramment que ce qui circule dans un réseau doive être stocké en vue d’un usage
ultérieur. Les amateurs de bonne cuisine savent que leur « rondeurs » constituent autant de
réserve d’énergie qui, malheureusement, faute d’exercice s’accumule de plus en plus sous
forme de graisse. Même lorsqu’on n’est pas gourmant, le corps fait des réserves en cas de
nécessité. Les « rondeurs » féminines ont souvent à voir avec l’éventualité d’une grossesse.
Tous les systèmes disposent de réservoirs : le disque dur dans un ordinateur, le barrage
d’une centrale électrique hydraulique, la batterie d’un téléphone portable, la mémoire dans un
cerveau, les archives d’une entreprise, l’histoire familiale d’une famille, les livres et les
musées dans la société, etc.
Des dysfonctionnements peuvent surgir lorsque ces divers composants du système sont
corrompus. Par exemple, des réservoirs, en principe indépendants, sont interconnectés. C’est
ce qui s’est produit avec la crise de la vache folle durant années 90 en Belgique. On a
introduit une alimentation carnée dans circuit alimentaire qui concernait des herbivores. On a
pu constater les conséquences catastrophiques de cette politique. La crise était donc
prévisible d’un point de vue systémique.

34
Texte provisoire – Diffusion interdite

Ce problème a été aggravé par le fait de la taille excessive de certains « réservoirs », dans
le cas présent les exploitations agricoles extensives. Si on contamine un réservoir et que
celui-ci est trop grand, le désastre prend immédiatement une ampleur considérable.
Pour éradiquer ce type de contamination, on est obligé de fermer le réseau de
communication – la filière qui conduit de l’exploitation vers le détaillant en passant par les
abattoirs – et en « purgeant » les réservoirs (abattage massif). Le coût est alors prohibitif.
Un hôpital peut être considéré comme la juxtaposition de « réservoirs » - unités de soins
spécialisées -. Les patients constituent l’unité de base dont il faut réguler les entrées et les
sorties. Trop nombreux, les services sont surchargés et risquent de commettre des erreurs.
Mais si les patients ne sont pas assez nombreux, l’hôpital n’est plus subsidié suffisamment et
risque de disparaître.
On peut reproduire un raisonnement identique avec les flux migratoires dans un pays ou
avec beaucoup d’autres exemples.

Jusqu’à présent, nous avons examiné le système d’un point de vue essentiellement statique.
La notion de réseau et d’échange suggère toutefois un dimension dynamique, càd un regard
qui intègre la notion de temps.

La dynamique des systèmes - le fonctionnement des systèmes

Finalités – Flux – Vannes - Délais

La définition du système donnée précédemment est incomplète. En réalité, il faut ajouter


ici la notion de finalité. En d’autres termes, tout système présente un fonctionnement qui
semble orienté vers un but. Ce peut être l’auto-conservation, la reproduction, la collaboration
ou la rivalité avec d’autres systèmes ou d’autres buts encore. Retenons que tout système
fonctionne afin d’atteindre une ou plusieurs finalités.
Ceci implique l’aspect fonctionnel, à l’inverse de l’aspect structural, tient compte de la
variable « temps ». Le fonctionnement d’un système peut être défini à partir de notions
dynamiques comme les flux, les délais, etc.
Nous avons vu que des informations, de la matière, de l’énergie ou des personnes
pouvaient circuler dans des réseaux et des réservoirs. Si on intègre la variable « temps », il
est alors possible de mesurer des quantités par unité de temps, càd des flux. L’eau qui circule
dans un tuyaux peut s’écouler lentement ou rapidement, avec peu ou beaucoup de pression.
L’information qui entre dans votre ordinateur via internet peut être téléchargée plus ou moins
rapidement selon que vous disposez d’une ligne classique ou de l’ADSL. Un service
psychiatrique peut fonctionner avec un « turn-over » faible ou élevé. Une famille peut être
exposée et peut s’exposer à des événements de vie nombreux ou peu nombreux,
appauvrissants, gérables ou débordants.
Afin de réguler ces flux, tout système dispose de « vannes » qui peuvent être fermées ou
plus ou moins ouvertes. Il peut s’agir d’un robinet, d’un logiciel ou d’une personne. Par
exemple, dans un hôpital psychiatrique, le psychiatre de garde est la « vanne » qui régule les
entrées et les sorties de patients, et par voie de conséquence il régule aussi les flux d’argent
entrant dans la caisse de l’hôpital. Dans les systèmes humains, l’individu qui a accès à une
« vanne » dispose de plus de pouvoir que celui qui n’y a pas d’accès.
Les vannes et les flux expliquent qu’il existe un délai ou temps de latence entre une
décision et son exécution. Plus un système est complexe et centralisé, plus les délais sont
importants. Dans une grande entreprise ou dans un ministère, il peut parfois s’écouler des
mois, voire des années avant qu’une décision soit mise en œuvre … souvent alors que cette
décision est devenue obsolète.

35
Texte provisoire – Diffusion interdite

C’est pourquoi, on recommande de déléguer certains types de décision à des niveaux


subalternes afin d’accroître la réactivité du système. Ainsi, dans le système nerveux, les
décisions concernant le fonctionnement neurovégétatif (rythme cardiaque, sécrétion
d’hormones, régulation de la température corporelle) ne sont pas prises au niveau de cortex,
mais à celui de structures inférieures comme le système limbique, le bulbe rachidien, voire
des ganglions nerveux localisés près du lieu où l’action doit être menée.

Régulation et rétroaction

La régulation d’un système est mise en œuvre par des structures fonctionnelles appelées
boucles de rétroaction (feed-back). Elles jouent un rôle déterminant dans le comportement
d’un système en combinant plusieurs paramètres : l’état des réservoirs, les temps de latence
(délais), les vannes et les flux.
Exemples de processus régulés par le mécanisme de rétroaction : les flux migratoires
population, l'équilibre des prix, ou de la teneur en calcium du plasma … tout système vivant
ou humain.
Il existe deux types de boucles de rétroaction : les boucles positives et les boucles
négatives. Sur les boucles de rétroaction positives repose toute la dynamique du changement
d’un système (croissance et évolution, par exemple).
Sur les boucles de rétroaction négatives repose la régulation et la stabilité (rétablissement
des équilibres et autoconservation).

Le fonctionnement de base des systèmes repose sur le jeu combiné des boucles de
rétroaction, des flux et des réservoirs.
Dans un système où s'effectue une transformation, il y a des entrées et des sorties. Les
entrées résultent de l'influence de l'environnement sur le système, et les sorties de l'action du
système sur l'environnement. Entrées et sorties sont également appelées données et résultats,
ou encore inputs et outputs. Les entrées et les sorties sont séparées par de la durée; comme «
l'avant » de « l'après » ou le passé du présent.

36
Texte provisoire – Diffusion interdite

Dans toute boucle de rétroaction (comme son nom l'indique), des informations sur les
résultats d'une transformation ou d'une action sont renvoyées à l’entrée du système sous forme
de données.
Si ces nouvelles données contribuent à faciliter et à accélérer la transformation dans le
même sens que les résultats précédents, on est en présence d'une boucle de rétroaction
positive (positive feedback) : ses effets sont cumulatifs.
Par contre, si ces nouvelles données agissent en sens opposé aux résultats antérieurs, il
s'agit d'une boucle de rétroaction négative (negative feedback). Ses effets stabilisent le
système. Dans le premier cas, il y a croissance (ou décroissance) exponentielle. Dans le
second, maintien de l'équilibre.

La boucle positive : accroissement des divergences

Une boucle de rétroaction positive conduit à un comportement divergent : expansion


indéfinie, explosion (runaway vers l'infini) ou blocage total des activités (runaway vers zero).
Deux conditions peuvent se rencontrer.
Le « plus » entraîne le « plus », il y a effet de « boule de neige ». Par exemple: réaction
nucléaire en chaîne, croissance démographique, croissance d'une entreprise, capital placé à
intérêts composés, inflation, prolifération de cellules cancéreuses…

37
Texte provisoire – Diffusion interdite

Par contre, quand le « moins » entraîne le « moins », les choses se réduisent comme une
« peau de chagrin ». Des exemples typiques sont la faillite d'une entreprise ou le processus de
la dépression économique.
Dans un cas comme dans l'autre, une boucle positive laissée à elle-même ne peut conduire
qu'à la destruction du système, soit par explosion, soit par arrêt de toutes ses fonctions.
L'exubérance des boucles positives—cette mort en puissance—doit donc être contrôlée par un
processus inverse : des boucles de rétroaction négatives. Condition essentielle pour qu'un
système puisse se maintenir au cours du temps.
La fonte de la calotte polaire constitue un exemple de boucle de rétroaction
malheureusement très sérieux. Lorsque le soleil sur une surface blanche - comme un glacier
ou la calotte polaire – l’essentiel de l’énergie solaire est réfractée en direction de l’espace. Par
contre, lorsque que la glace fond, elle finit par découvrir des surfaces plus sombres – le sol ou
l’océan – qui absorbent davantage d’énergie solaire, laquelle augmente la fonte. Dans cet
exemple, on ne voit pas comment, une fois que le processus est enclenché, comment l’arrêter.
Non seulement ce système s’entretient, mais il s’amplifie. Non seulement il s’amplifie, mais
il devient irréversible.

La boucle négative : la convergence vers un but

Une boucle de rétroaction négative conduit à un comportement adaptatif ou finalisé,


c'est-à-dire paraissant tendre vers un but : maintien d'un niveau, d'une température, d'une
concentration, d'une vitesse, d'un cap. Dans certains cas, le but s'est établi de lui-même et
maintenu au cours de l’évolution: le système a « sécrété » sa propre finalité (maintien de la
composition de l'air ou des océans dans l'écosystème, du taux de glucose dans le sang, etc.).
Dans d'autres cas, il a été assigné par l'homme à des machines : automates et
servomécanismes.
Dans une boucle négative, toute variation vers le « plus » entraîne une correction vers le
« moins » (et inversement). Il y a régulation : le système oscille autour d'une position
d’équilibre qu'il n'atteint jamais. Le thermostat ou le réservoir d'eau muni d'un flotteur sont
des exemples simples de régulation par rétroaction négative.

Le fonctionnement familial est lui aussi régulé par des mécanismes de rétroaction
complexes. Certaines finalités peuvent parfois entrer en conflit comme la nécessité de
maintenir une certaine cohésion familiale et la nécessité de promouvoir et soutenir la
différenciation de ses membres. Autre source de conflit, celui qui oppose les finalités

38
Texte provisoire – Diffusion interdite

individuelles à celles du système. Ainsi, si un des membres s’écarte trop d’une norme ou
d’une règle familiale, il se produit des événements qui agissent comme des rétroactions
négatives. Par exemple, lorsque les parents se disputent, l’enfant a un symptôme qui distrait
les adultes de leur conflit et recentre ceux-ci sur l’enfant.

La ponctuation du temps - Temps illimité – temps limité

Imaginez que vous deviez étudier le fonctionnement d’une fontaine d’eau, par exemple
celle qui se situe sur la Grand’Place de Mons. Et imaginez encore que vous devez rédiger
votre rapport en vous basant uniquement sur une photographie …
La notion du temps que les protagonistes s’approprient dans un système a un effet sur la
dynamique de ce système. Ainsi, une situation conjugale ou familiale qui se vit comme
atemporelle – c’est-à-dire sans une notion de début ou de fin – peut engendrer une
rigidification du système. C’est le constat que pose AUSLOOS (1995) avec les familles à
transactions rigides.
De même, lors de l’hospitalisation de patients présentant une pathologie « lourde » (par
exemple, les psychoses), la dynamique relationnelle familiale et de l’équipe soignante sont
affectées de façon différente selon que le médecin a proposé ou non une date où l’opportunité
de l’hospitalisation sera réévaluée.
Dans le premier cas, le patient et la famille savent que l’hospitalisation n’est pas un fait
acquis et que si celle-ci est souhaitée, un travail devra être fourni par chacun : la famille devra
venir aux entretiens qui leurs seront proposés et le patient devra participer aux activités du
service (entretiens individuels, ateliers ergo, etc). L’équipe enfin ne peut se permettre
« d’oublier » le patient parce que l’évaluation est déjà programmée.
Dans le second cas, celui où aucune date d’évaluation n’est annoncée, la famille peut
penser qu’elle a « placé » son patient identifié et qu’elle peut se « retirer ». Le patient peut
penser qu’il peut régresser et se faire oublier de l’équipe. Celle-ci risque effectivement le
perdre de vue sous prétexte qu’elle est mobilisée par des tâches plus urgentes ou des patients
plus turbulents.
La ponctuation du temps joue donc un rôle important. Elle transforme le patient en acteur
de sa thérapie. Il ne peut plus se permettre de demeurer passif. Et c’est ce qui justifie cette
pratique des thérapies dites « brèves » de limiter le nombre de séance. Le but n’est pas tant
de « faire bref » - et c’est pourquoi nous mettons ce terme entre guillemets – que de ponctuer
la temporalité afin de dynamiser le processus thérapeutique21.
Comme AUSLOOS (1995) le souligne, la problématique du temps se présente d’une autre
manière avec les familles dites à transactions chaotiques qui vivent, au contraire, une
temporalité accélérée. Dans ces systèmes, les décisions sont remises en questions trop
rapidement, par exemple au bout de quelques jours, heures, voire minutes. Il s’agit dans ce
cas, de modifier une ponctuation qui est trop serrée. On invite les membres de la famille à
tenir un cap pendant une durée suffisante pour que les effets positifs d’une décision.
En institution résidentielle, ces temporalités sont très « contagieuses » : les équipes
thérapeutiques, les services sociaux, etc. tendent à adopter la temporalité du patient et de sa
famille. Avec une famille vivant dans l’agir (sans réfléchir), l’anxiété et la précipitation, les
intervenants deviennent (trop) actifs, irréfléchis et anxieux. Avec une famille vivant dans un
temps « arrêté », les intervenants deviennent « passifs » et perdent la notion du temps à
propos du patient.
La position occupée par une personne sur la ligne du temps modifie aussi le vécu et les
réactions du système. Les fins de mandats des présidents de république française constituent

21
Peut-être faudrait-il plutôt parle de thérapies ponctuées.

39
Texte provisoire – Diffusion interdite

un témoignage frappant. Comme le président n’aura plus de pouvoir dans quelques mois, les
langues se délient, les alliances se modifient, les règlements de compte se multiplient, etc. Ce
phénomène s’explique bien par la théorie des jeux, notamment dans le cadre des jeux répétés
(infra) : aussi longtemps que « l’adversaire » est en mesure de répliquer, il importe de le
ménager. Qu’il perde cette opportunité et ses « partenaires » de jeu modifient leur stratégie.
Partir à la retraite, quitter un emploi, entamer une séparation conjugale, terminer une thérapie,
etc., constituent des « fins de partie » délicates à négocier.
Les débuts de mandats constituent également des moments délicats. Le « nouveau » peut
tantôt rencontrer des difficultés à investir une « place » dans le système pour diverses raisons.
Par exemple, le système n’a pas fait le deuil de son prédécesseur. Ou bien, les choses se sont
mal passées avec celui-ci. Ou encore, la « place » n’existait pas et/ou elle entre en rivalité
avec d’autres places du système. Enfin, le « prédécesseur » occupe une autre place, mais
tente de garder un contrôle sur celle qu’il vient de libérer.
Dans une famille, cette problématique est activée dans les fratries lors de la naissance du
« petits derniers »22 ou lors de la constitution d’un nouveau couple après un divorce. Il arrive
que les « ex » tentent de maintenir le contrôle sur le nouveau couple. Dans les institutions, le
« petit nouveau »23 doit « faire sa place » et cela peut s’avérer parfois très difficile.

Propriétés des systèmes

Ainsi décrit, un système fonctionne selon des lois, des propriétés que l’on peut résumer
comme suit.

Totalité

Cette propriété nous rappelle que les liens qui unissent les éléments d'un système sont si
étroits qu'une modification de l'un des éléments entraînera une modification de tous les autres,
et du système entier. Une montre avec ses rouages constitue un premier exemple assez
simple : Si on manipule un des rouages, celui-ci transmet le mouvement à l’ensemble des
autres engrenages. Une cellule végétale ou animale constitue un exemple plus élaboré car,
dans ce cas, on observe des « entrées » (information ou énergie) et des « sorties ». De ce fait,
la cellule est capable de modifier son fonctionnement interne en fonction des conditions
externes. Enfin, elle est susceptible d’agir sur le milieu, de se coordonner avec d’autres
cellules, voire de se reproduire. Mais, qu’on l’isole ou qu’on la considère dans son contexte,
toute modification localisée se répercute sur l’ensemble. Le principe de totalité résume cette
idée que l’on ne peut agir en un point du système sans que ceci n’ait de conséquence sur
l’ensemble.
En outre, il est intéressant de noter que l’observation d’un système est une action qui, en
soi, provoque des modifications du système observé. Ceci est un phénomène bien connu en
physique quantique puisque le comportement d’un photon varie selon que celui-ci est ou non
observé. Or, il ne s’agit ici que d’une particule non vivante. Si vous jetez un coup de pied sur
un caillou, la trajectoire de ce dernier demeure relativement prévisible. Si vous agissez de
même avec un chien, la « trajectoire » de celui-ci devient moins prévisible (voire hasardeuse
pour vos mollets).

22
Notez le côté quelque peu disqualifiant de cette formulation.
23
Idem.

40
Texte provisoire – Diffusion interdite

Non-sommativité

Les propriétés d’un système ne résultent pas seulement (voire pas du tout) de la somme des
propriétés de ses éléments. Par contre, des propriétés émergentes résultant des interactions
entre les élément peuvent apparaître.
Ainsi, les qualités « aqueuses » de H2O n’existent pas dans H2 , ni dans H, ni dans O mais
émergent lorsque ces éléments se combinent selon la première formule. Le fonctionnement
d’une ruche, d’une fourmilière ou d’une termitière fournissent d’autres exemples intéressants.
Ces structures constituent des ensembles d’une grande complexité : répartition des tâches et
des rôles, réalisation de cellules géométriques dans le cas des abeilles ou de conduites
d’aération remplissant les fonctions d’un système à air conditionné dans les termitières, etc.
Néanmoins, ce résultat n’est ni le fruit d’une pensée individuelle – le cerveau de ces insectes
est trop élémentaire–, ni même la conséquence de l’addition des connaissances de chaque
individu – ce qui ne changerait rien à l’affaire -, mais la conséquence de la combinaison des
« efforts » de tous. En un mot, le tout est bien plus que la somme des parties. Le cerveau
humain constitue peut-être l’exemple idéal : le fonctionnement de chaque neurone est
extrêmement élémentaire. Mais quand ceux-ci « coopèrent », ils forment alors des noyaux
capables de remplir des fonctions plus complexes. Si ensuite, plusieurs noyaux interagissent
entre eux, ont abouti alors à la création d’une symphonie ou d’une théorie mathématique ou
d’un comportement sophistiqués.
Ceci a une conséquence pour l’observation des systèmes : l'analyse formelle des segments
du système artificiellement isolés ne permettra pas d’observer les propriétés émergentes.
Ceci aboutirait même à détruire l'objet que l'on étudie.

Equifinalité

Dans un système circulaire, source de ses propres modifications, les « conséquences » (au
sens de changement d'état au bout d'un certain temps), ne sont pas tant déterminées par les
conditions initiales que par la nature du processus lui-même, ou par les paramètres du
système.
D’où, les mêmes conséquences peuvent avoir des origines différentes, parce que c'est la
nature même du processus qui est déterminante et non la cause. Et comme le processus peut
varier en fonction d’une série de variables qui sont indépendantes de la « cause », on obtient,
à l’arrivée, autant de variétés de résultats. Il en résulte que la recherche des causes devient
accessoire.

Rétroaction

Cette notion, issue de la cybernétique, a déjà été évoquée ci-dessus.


Elle souligne que les liaisons entre les éléments du système sont circulaires. Un élément A
peut agir sur un élément B qui, à son tour, agit sur A de sorte qu’à l’avenir, l’action de A sur
B est modifiée. En d’autres termes, les relations entre A et B (processus) ne sont plus les
mêmes qu’avant. Si, du haut d’une montagne enneigée, vous lancez un petit caillou, celui-ci
va se mettre à rouler sur la neige qui va s’agglomérer autour de la masse rocailleuse. Ceci
modifie la masse totale qui, en fonction de la pente, peut enclencher un processus – un effet
boule-de-neige dans le cas présent – de sorte qu’une avalanche peut se produire. Celle-ci
résulte tout autant sinon davantage du processus physique qui lie masse et mouvement que du
lancer du caillou.

41
Texte provisoire – Diffusion interdite

Cette propriété modifie l’appréhension que l’on peut avoir de la notion de « cause ».
L’exemple de la boule de neige montre que ce qui décrit utilement le comportement du
système, ce n’est pas tant la cause que le processus.

Homéostasie

Un système tend à maintenir un équilibre par un mécanisme de rétroactions négatives.


En conséquence, l’état du système ne s’explique pas tant par son passé que par cette
recherche d’équilibre, càd par son fonctionnement actuel. Les relations causales ne sont plus
ici linéaires, mais circulaires.
Autrement dit, la description de l’état actuel du système fournit la meilleure explication de
son état actuel. La grande intelligence de Bateson est de ne pas s’être limité à la métaphore de
la machine cybernétique et d’avoir d’emblée pris en compte la notion de système vivant dans
le cadre de sa pensée.
C’est ainsi qu’un symptôme peut avoir une fonction homéostatique. Par exemple, dans
une famille où le besoin d’être unis est trop important ; où toute séparation, même
Cette vision sera reprise vingt ans plus tard dans le cadre de la « seconde cybernétique »,
laquelle insiste sur le fait que les systèmes humains sont des systèmes vivants et de ce fait, ont
davantage de capacité d’auto organisation que les autres systèmes.
Contrairement à la vision de la « première cybernétique », ce n’est plus l’ordre qui
constitue la norme mais le désordre. La crise n’est plus perçue comme un état délétère, mais
comme un processus qui permet à un système de croître et de s’adapter. Dans un système
vivant, la régularité et l’absence de changement sont le résultat d’une activité.

Véronique & Léon (suite)

Plus généralement, la fonction du symptôme est de garantir un équilibre homéostatique. Évidemment, ce qui
doit être maintenu en équilibre varie d’une famille à l’autre. Chez Véronique & Léon, c’est le contrôle et la
distance.

La famille en tant que système

JACKSON (1960, 1977) a proposé le concept d’homéostasie familiale, après avoir observé
que l’amélioration de l’état d’un malade avait souvent des répercussions catastrophiques dans
la famille de cette personne. Il a émis l’hypothèse que « ces comportements, et peut-être tout
aussi bien la maladie du patient, étaient des « mécanismes homéostatiques » qui avaient pour
fonction de ramener le système perturbé à son état d’équilibre » (WATZLAWICK & al.,
1972)24.
- Totalité : tout comportement de tout membre de la famille étant communication, il est
lié au comportement de tous les autres membres et en dépend ; il influence les autres et est
influencé par eux. C’est pourquoi tout changement (amélioration ou aggravation) dans l’état
du patient peut entraîner une nouvelle crise au sein de la famille.

24
p. 135 et sv.

42
Texte provisoire – Diffusion interdite

- Non-sommativité : « l’analyse d’une famille n’est pas la somme des analyses de


chacun de ses membres25». Il existe des caractéristiques propres au système, des modèles
d’interactions indépendants des particularités de chacun des membres. Beaucoup des
particularités des membres, et notamment le symptôme, sont engendrées par le système lui-
même, dans son ensemble.
- Equifinalité : des doubles liens peuvent engendrer tantôt des troubles psychotiques,
tantôt des comportements délinquants. Par ailleurs, une même perturbation – par exemple
une dépression – peut émerger dans des contextes relationnels différents. En fait, le
fonctionnement familial actuel est sa meilleure explication et la recherche de « causes »
n’apporte pas d’information déterminante à l’explication du problème.
- Rétroaction : « […] Des actions des membres de la famille ou du milieu, introduites
dans le système familial, agissent sur ce système et sont modifiées par lui26».
De façon plus globale, on peut considérer que :
1° La famille obéit aux lois générales des systèmes, en particulier au principe de totalité.
Les propriétés globales du système sont plus que la somme des propriétés individuelles.
Autrement dit, la famille a des propriétés globales (règles, frontières, mythes et rituels,
etc) qui ne résultent pas (ou pas seulement) de la somme des propriétés des individus
(personnalité). Ces propriétés nouvelles sont des propriétés émergentes qui résultent
des interactions entre les individus.
2° La famille est gouvernée par un ensemble de règles.
3° Chaque famille est délimitée par des frontières qui présentent des propriétés spécifiques
à chacune d’entre elles.
4° Ces frontières sont semi-perméables. En d’autres termes, certaines informations
circulent entre la famille et l’environnement et d’autres pas. En outre, certaines
informations ne circulent que dans un sens.
5° Les familles tendent à chercher un équilibre homéostatique.
6° Les interactions (ou communication) et les mécanismes de rétroactions sont importants
dans la description et la compréhension des systèmes.
7° En conséquence, les comportements sont mieux expliqués par des processus de
causalité circulaire que par des processus de causalité linéaire.
8° Chaque système familial est constitué de sous-systèmes et est lui-même inclus dans des
super-systèmes plus larges.

Un certain nombre de ces propositions appellent quelques précisions quant aux termes que
nous avons utilisés.

Vignette « – Une phobie scolaire » - Exemple de causalité circulaire dans une famille

Un enfant se montre anxieux d’aller à l’école. Sa mère, elle-même de nature anxieuse, se tourne vers son
époux pour raisonner leur fils. Mais le mari réagit agressivement à l’égard de ce dernier. L’enfant se montre
encore plus anxieux, ce qui affole sa mère, etc.

On conçoit dès lors que le problème, ce n’est pas l’enfant, ni même chacun des parents
mais bien l’interaction entre ceux-ci (causalité circulaire). Pourtant, classiquement nous
cherchons tous des causes linéaires et bien souvent, on affuble ces enfants d’un diagnostic de
« phobie scolaire », ce qui généralement ne fait qu’empirer les choses : les parents sont
catastrophés, l’enfant doit rencontrer quantité d’étrangers (médecins, psychologues), suivre

25
loc. Cit.
26
loc. Cit.

43
Texte provisoire – Diffusion interdite

des traitements, porter le fardeau du sujet « malade », devenir le problème de ses parents, etc.
Il peut aussi tirer des bénéfices secondaires importants, ce qui ne l’encourage pas à aller à
l’école. Il voit moins ses copains, ce qui a pour effet de le désocialiser et de le marginaliser.
Il prend du retard dans sa scolarité et vit des échecs.
La circularité joue également un rôle au niveau des relations entre les protagonistes. Il se
peut, par exemple, que cette mère privilégie trop la relation avec son fils au détriment de son
mari, ce qui peut expliquer la colère de ce dernier. Cependant, le principe de causalité
circulaire nous oblige également à raconter cette histoire autrement. On peut aussi imaginer
que lorsque l’époux délaisse trop son épouse, celle-ci risque de trop se rapprocher de son
enfant ; ou encore, lorsque l’enfant présente une singularité qui enclenche la surprotection
maternelle (naissance difficile, fragilité particulière, ou la phobie scolaire), les difficultés du
couple parental risquent d’être attisées ou, au contraire masquées.
Et en fait, ces différentes versions peuvent être vraies en même temps, chaque partie de
l’histoire constituant à la fois la cause et l’effet des autres éléments.

Fonction du symptôme - Homéostasie familiale

Dans la vignette 1 (phobie scolaire), le symptôme phobique peut avoir pour fonction : de
diminuer la distance entre la mère et l’enfant (si l’enfant est insécure) ; d’augmenter la
distance dans le couple (s’il existe des difficultés sur le plan sexuel) ; de maintenir le couple
uni (si une menace de séparation plane sur le foyer), etc.

Sous-systèmes et super-systèmes

Un système est composé de sous-systèmes : le couple parental, la fratrie (et à l’intérieur de


celle-ci, le groupe des filles et des garçons, le groupe des aînés et des cadets, etc). Chaque
sous-système a ses propres frontières.

Frontières

Comme une cellule ou tout système vivant a une frontière (peau, écorce, etc.), les familles
ont également une frontière qui régule les échanges affectifs, la proximité, la collaboration,
etc.
Certaines familles présentent des frontières trop perméables (dites « floues »), ce qui
expose les membres à des expériences pour lesquelles ils ne sont pas préparés. D’autres
familles présentent des frontières trop imperméables (dites « rigides »), ce qui les isole des
échanges indispensables avec l’environnement.
Pour MINUCHIN (1974), le concept de frontière a un sens plus précis. Ce sont des règles
qui définissent qui fait partie d’un sous-système et qui n’en fait pas partie. Pour qu’un
système soit fonctionnel, il doit avoir des frontières claires et souples. Ce type de frontière
permet des échanges avec l’extérieur tout en garantissant l’intégrité du sous-système. Les
problèmes peuvent surgir lorsque les frontières sont soit trop rigides (dans ce cas, il n’y a plus
d’échange avec l’environnement), soit trop « floues » (et dans ce cas, l’intégrité du système
n’est plus garantie).
Une famille peut avoir des frontières externes trop rigides et des frontières internes trop
floues. Cette configuration est plus fréquente dans les familles qui présentent des problèmes
d’inceste (HAYEZ et al. 1998). Une famille avec des frontières externes trop floues ne joue
plus son rôle de creuset d’apprentissages et tend à se désintégrer. Une famille avec des
frontières externes trop rigides ne peut s’appuyer sur des ressources externes et risque de
s’atrophier. Etc.

44
Texte provisoire – Diffusion interdite

Ainsi, dans la vignette 1, lorsque la mère privilégie trop la relation avec son fils au
détriment de son mari, elle établit une frontière interne trop perméable avec son enfant et une
frontière interne trop rigide avec son mari. Si les frontières externes du système ne sont pas
trop rigides, le problème peut trouver une issue grâce aux ressources que constituent la
famille élargie, le voisinage, les relations amicales, les professionnels et les institutions d’aide
et de soin. Etc.

Fonctions de la famille

À quoi une famille ou un couple peuvent-ils bien servir ?


La famille est une unité biologique (perpétuation de l’espèce), économique (collaboration à
la collecte et la préservation des ressources) et psycho-relationnelle (besoin d’attachement et
de gratifications sexuelles).
De ce point de vue, la famille (et dans une certaine mesure bon nombre de systèmes
humains) remplit les fonctions suivantes :
- Une fonction de contenance et défensive (limites dedans/dehors et frontières externes,
ambiance et humeur de base, Satisfaction des besoins d’attachement et de protection).
- Une fonction identificatoire (image de la famille, inscription des racines dans une histoire,
intériorisation des valeurs et habitus sociaux, intégration de valeurs familiales, intégration
de l’identité sexuelle).
- Une fonction organisatrice de la personnalité (rôles, places, statuts, distances
relationnelles et frontières internes, régulation des comportements et apprentissage des
modalités de négociation avec les autres, modèles de différenciation su soi, modèles de
relation aux autres et au monde).

De ce fait la famille constitue une matrice de développement du « Soi » essentielle. Ces


trois fonctions sont intimement mêlées et ne sont ici distinguées que pour des raisons
didactiques.

45
Texte provisoire – Diffusion interdite

V
Approches transgénérationnelles et structurales

Les modèles transgénérationnels

Véronique & Léon (suite)

On se souvient que Léon a perdu son père très jeune, qu’il décrit sa mère comme envahissante et qu’il était
le cadet. Dans un tel contexte, Léon a dû apprendre à mettre de la distance avec sa mère. Il a un problème avec
la proximité, ce qui peut expliquer son positionnement conjugal. Par contre, du fait de l’absence de son père, il a
été contraint à se comporter de façon responsable.
Véronique, par contre, était la première fille dans une fratrie de garçons où le père était absent. Dans un tel
contexte, Véronique a été très tôt mise dans une position de « mère-adjointe », voire de « mère de substitution »
lorsque sa mère était « dépressive ».

Quels effets ces expériences familiales peuvent-elles avoir sur le psychisme et le


comportement de Léon et de Véronique ?
Comme le titre l’indique, ces modèles accordent une grande importance à ce que les
générations antérieures transmettent aux générations suivantes. Comme le soulignent
ALBERNHE et ALBERNHE (2004), « l’idée de base de l’ensemble de ces
travaux est que l’étude des problèmes actuels trouve un
éclairage particulier à la lumière des conflits intériorisés
dans le passé, en particulier familial. C’est ainsi que de
génération en génération, se transmettrait un certain héritage
psychologique … »27.
Le passé joue donc ici un rôle important dans l’émergence des problèmes, voire un rôle
déterministe lorsqu’on pousse ces modèles à l’extrême. On ne s’étonnera donc pas que bon
nombre de travaux menés dans le cadre de ce courant soient le fruit de thérapeutes ayant une
formation de psychanalystes.

Le diagramme ci-dessus est le génogramme de la famille de Freud. Ce génogramme


permet de constater que Freud a entretenu une relation très proche avec sa fille cadette Anna à
l’image de la relation qu’il avait entretenue avec sa propre mère.
Véronique & Léon (suite)
27
op. cit., p. 40

46
Texte provisoire – Diffusion interdite

Léon s’est choisi une épouse apparemment peu intrusive et assez autonome. Il tente ainsi de « corriger » ce
qu’il a vécu dans sa famille en se choisissant une épouse qui ne sera pas comme sa mère.
De son côté, Véronique souffre encore aujourd’hui de l’absence de son père. Elle adopte des comportements
de « petites filles » qui incitent Léon à se comporter avec elle comme un père : il la conseille, la guide, l’oriente,
la soutient. Cette attitude exaspère Véronique alors même qu’elle pousse Léon à se comporter comme un
protecteur.

Par exemple, BOSZORMENYI-NAGY (1973) - dont la pensée a été popularisée dans les
pays francophones par HEIREMAN (1990) - s’est penché sur ce qu’il a appelé l’éthique
relationnelle. NAGY prend en considération les questions de justice et d’injustice. Les
relations entre individus semblent régulées par un principe d’équité. Ainsi, une personne
lésée cherchera à obtenir une compensation ; un préjudice pourra légitimer une action
destructrice. Ces actions « réparatrices-destructives » peuvent se transmettre de génération en
génération. Ainsi, si une réparation n’a pu être trouvée dans une génération, celle-ci peut
alors charger la génération suivante d’obtenir cette réparation (legs). Se tissent alors des
loyautés intergénérationnelles qui aboutissent à 1'apparition des symptômes. À travers la
thérapie contextuelle dont il est le fondateur, NAGY s'est efforcé de frayer de nouvelles voies
à ses patients en les libérant du poids que font peser sur eux telles ou telles « loyautés
invisibles ».
Pour BOWEN (1988, 1993), la famille est considérée comme une unité émotionnelle. Le
symptôme apparaît comme un processus de métabolisation destiné à rétablir un équilibre
perturbé. Deux variables influencent particulièrement les systèmes émotionnels humains :
l'angoisse et la différenciation du soi. L’angoisse est susceptible d'être transmise d'une
génération à une autre. De même, la différenciation du soi – qui rend compte du niveau de
fusion qu'un soi atteint dans ses relations intimes - est également susceptible d'être transmise
d'une génération à une autre.
La famille est aussi le lieu où l’on apprend à remplir certains rôles et à occuper une place
déterminée dans un système humain. Ainsi, Véronique a appris à se comporter avec les
hommes comme une mère. Lorsqu’elle a épousé avec Léon, c’est donc tout naturellement
qu’elle a spontanément, sans s’en rendre compte, pris cette place dans le couple.
D’autres auteurs, que nous ne ferons que citer, ont apporté des contributions essentielles à
ce courant. FRAMO a cherché à relier l’intrapsychique à l’interpersonnel en s’appuyant
notamment sur la théorie de la relation d’objet en psychanalyse. PAUL a étudié les
phénomènes de deuil, d’ « objets» partiels ou complets (encore une référence à la
psychanalyse). STERLIN, avec le concept de délégation, aide à comprendre comment une
génération peut se charger d’une mission initiée dans la ou les génération(s) précédente(s).
ANDOLFI insiste quant à lui sur la transmission des valeurs, notamment au travers des
mythes et des rites familiaux.
FEIRRERA (1963), ANDOLFI et al. (1990) se sont attachés, entre autres, à étudier
l’influence des mythes familiaux alors que NEUBURGER (1997) insiste d’une part sur le lien
entre mythe et rite et d’autre part sur l’influence de ces concepts sur la construction de
l’identité dans le cadre de rituels d’appartenance ou d’inclusion. L’idée sous-jacente, héritée
de la psychanalyse, est que le comportement actuel serait gouverné par des croyances héritées
des générations précédentes. Comme un TISSERON28 ou un KAES29, l’absence de
symbolisation de ces systèmes de croyances héritées conduirait à des dérives pathologiques.
C’est pourquoi AUSLOOS (1980) montre comment mythe et secret constituent des forces qui
agissent à l’insu des protagonistes. Bien d’autres auteurs encore, qu’il serait trop long
d’évoquer, continuent à réfléchir dans cette optique très riche.
28
TISSERON., TOROK, RAND., NACHIN, HACHET et ROUCHY (1995)
29
KAES, FAIMBERG, ENRIQUEZ et BARANES (1993)

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Texte provisoire – Diffusion interdite

En résumé, ces approches transgénérationnelles, si elles empruntent au courant systémique


la prise en compte du contexte familial, demeurent encore dans une perspective où les
causalités sont linéaires et où l’exploration du passé et l’insight constituent les principaux
moteurs thérapeutiques.

L’approche structurale de MINUCHIN

Véronique & Léon (suite)

Véronique et Léon ont appris, chacun dans leur famille d’origine, un certain nombre de règles. Ces règles
peuvent être explicites - par exemple en entendant des phrases comme « Les loisirs, c’est pour les
fainéantes». Le plus souvent, ces règles sont implicites. Ainsi, à force de voir sa mère et sa grand-mère être
« aux petits soins » des hommes, Véronique a intégré – sans que jamais on ne lui recommandât – que dans un
couple, il fallait « aux petits soins » de son époux.
Léon a quant à lui appris à réguler la distance avec sa mère – par exemple en ayant beaucoup de copains et
en faisant beaucoup de sport - afin de ne pas se sentir envahi. Il n’est donc pas étonnant qu’il répète les
stratégies, surtout avec une épouse si « proche ».
Véronique a bien évidemment souffert d’être un peu la « boniche » des hommes, mais d’un autre côté elle a
découvert que cela lui donnait aussi beaucoup de contrôle sur les hommes.
Enfin, la crise du couple ne se déclare pas n’importe quand. Au fond, le couple a fonctionné ainsi jusqu’à
présent. Pourquoi cela pose-t-il problème maintenant ? Lorsqu’on examine à quel stade du cycle de vie
familial cette famille se situe, on comprend ! Leur fils a maintenant 12 ans et entre dans l’adolescence. Il
devient rebelle à l’autorité et la mère ne s’en sort plus seule. Il a besoin du père, ce qui remet en question les
règles de fonctionnement qui jusqu’alors convenaient. Le système entre en crise.

Salvador Minuchin considère que la famille, à l'instar d'un organe vivant, ne peut remplir
correctement ses fonctions que si sa structure n'est pas perturbée. Par conséquent, il s'est
attaché à préciser ce que peut être une structure familiale saine : l'établissement de frontières
clairement délimitées entre les générations et les individus et aussi des règles familiales
fonctionnelles ; les distances interpersonnelles adéquates ; la participation à divers sous-
systèmes bien délimités qui permettent l’apprentissage de rôles familiaux et sociaux.
L’exercice du pouvoir exige que la hiérarchie soit respectée. Pour Minuchin, lorsque les
parents n’exercent pas le pouvoir et/ou le délèguent à l’un ou l’autre enfant, on ne tarde pas à
observer des dysfonctionnements.
Son modèle insiste sur la nécessaire dialectique entre appartenance et individuation dans
la construction de la personnalité. L'individuation est créée par la participation à différents
sous-systèmes et le sentiment d'identité est influencé par le sentiment d'appartenance à
différents groupes.
Les frontières - ensemble de règles définissant qui participe et comment aux divers sous-
systèmes - ont pour rôle de réguler les échanges entre le « dedans » et le « dehors » du
système : certains échanges (d’information, de matière et/ou d’information) doivent être
possibles et d’autre pas. C'est pourquoi, les règles qui gouvernent ces échanges doivent être
claires. Une peau en bonne santé constitue un bon exemple de frontière claire.
Il arrive que les règles soient trop rigides et que les échanges soient perturbés, voire
impossibles. Dans ce cas, les processus vitaux sont perturbés. Les échanges sont trop
limités, insuffisants, appauvrissants.
Dans l’illustration ci-dessus, les frontières sont claires : la faune peut circuler d’un site à
l’autre en toute sécurité. L’autoroute ne fait pas barrage aux flux migratoires.
Enfermé dans des frontières rigides, le système étouffe; sa dynamique interne se ralentit,
détériore, s’appauvrit.

48
Texte provisoire – Diffusion interdite

A l’inverse, il peut arriver que les frontières deviennent trop poreuses. Les échanges
deviennent anarchiques ; la dynamique interne est submergée par l’intrusion de « dehors »
vers le « dedans ». Le système se désorganise et son intégrité est menacée.
« La clarté des frontières à l'intérieur d'une famille est un paramètre utile pour l'évaluation
du fonctionnement familial ».
Certaines familles se replient sur elles-mêmes pour développer leur propre microcosme,
avec pour conséquence une augmentation des communications et des préoccupations entre les
membres de la famille. En conséquence, les distances s'amoindrissent et les frontières se
brouillent. La différenciation de tout le système familial devient incertaine.
Ce système peut aisément arriver à une surcharge et n'avoir plus les ressources nécessaires
pour s'adapter et changer dans des circonstances de stress. D'autres familles organisent des
frontières excessivement rigides. La communication des sous-systèmes entre eux devient
difficile et les fonctions de protection de la famille sont handicapées. Il s'agit là de deux
extrêmes dans le fonctionnement des frontières, on les appelle « enchevêtrement »et
« désengagement».
Une autre notion essentielle est le cycle de vie familial. Une famille évolue et les tâches et
les contraintes se modifient avec le temps. Une famille ne fonctionne pas de la même
manière lorsque les enfants ont 4 ans ou lorsqu’ils sont adolescents. Par ailleurs, à divers
moment de l’histoire, il y a des « entrées » (naissances, mariage, etc.) et des « sorties » (décès,
séparation, départ des jeunes adultes, etc). Tout ceci bouleverse les règles du système qui ne
conviennent plus. Le système entre alors en crise. C’est bien ce qui se produit dans la famille
de Véronique et Léon.
Le modèle thérapeutique qui découle de ces hypothèses consiste donc à modifier la
structure de la famille, ce qui a pour effet d’induire des changements dans son
fonctionnement. Pour y parvenir, trois étapes essentielles doivent être respectées : le temps de
l’alliance thérapeutique – à savoir joining et accommodation - qui consiste, pour le
thérapeute, à s’intéresser aux règles du système sans tenter de remettre celles-ci en question.
Le second temps consiste à évaluer la structure familiale avant d’entamer la troisième étape :
les opérations de restructurations. Ces restructurations découlent d’interventions spécifiques.
On peut, par exemple, modifier les frontières, prescrire des tâches en vue de faire vivre de
nouveaux patterns interactionnels plus satisfaisants, redéfinir le symptôme, etc.
La notion de structure est une notion plus statique que celle de système. Elle implique en
outre l’idée qu’au-delà des apparences, il existe des éléments cachés que le thérapeute
s’efforce de diagnostiquer au travers de cartes structurales avant d’intervenir. L’approche
Minuchin porte l’empreinte des populations dont il s’est particulièrement occupé : les couches
sociales défavorisées avec leurs tensions et les fréquentes désorganisations découlant de
conditions matérielles d’existence difficiles. C’est pourquoi je me sens proche de lui, compte
tenu de ma propre trajectoire professionnelle.
De fait, le travail thérapeutique présente un caractère herméneutique qu’un De Shazer
(1996), par exemple, va remettre en question. Ces éléments cachés – la structure – impliquent
aussi l’idée d’une réalité objectivable, que le courant constructiviste va remettre en question.
Enfin, le modèle structural s’appuie sur des constructs - comme celui de frontière – qui sont
certes utiles, mais qui trahissent une forme de pensée a priori de la rencontre et qui, selon
nous, peut être embarrassante dans la perspective d’une démarche clinique que nous voulons
aussi empirique que possible.

49
Texte provisoire – Diffusion interdite

VI
La thérapie familiale de nos jours

1. Evolution des modèles thérapeutiques dans les années 90

La thérapie orientée solution de De Schazer est principalement basé sur deux concepts.

Le premier de ces concepts, propose de s’attarder sur les solutions bien plus que sur les
problèmes. ("Solution-Focused Brief Therapy", Thérapie brève centrée sur la solution ou
TOS). Ce modèle se fonde sur la découverte fortuite que lorsque nous rencontrons un
problème, nous avons déjà bien souvent expérimenté des solutions à ce problème. La thérapie
consiste alors à faire émerger et à amplifier ces solutions déjà expérimentées mais
insuffisamment exploitées
Le second concept - déconstruction – s’inspire des travaux du philosophe Français Jacques
DERRIDA. La déconstruction est une méthode permettant au sujet de faire émerger « […]
des faisceaux de sens multiples, indéterminés, nouveaux,
inachevés et qui met en évidence les contradictions internes
d'un discours en sapant son unité apparente, selon le principe
que les signes linguistiques ne peuvent être reliés à des
réalités extralinguistiques30».

Le modèle du CTB (Centre de Thérapie Brève) ou la thérapie orientée sur la solution


(TOS) - Le modèle de Milwaukee

Steve de De Shazer fonde avec Insoo Kim Berg le Centre de Thérapie Brève dont le
modèle est principalement basé sur deux concepts.
Le premier propose de s’intéresser aux solutions bien plus qu’aux problèmes. Thérapie
brève centrée sur la solution, ce modèle se fonde sur la découverte fortuite que lorsque nous
rencontrons un problème, nous avons déjà expérimenté bien des solutions. La thérapie
consiste alors à faire émerger et à amplifier l’une ou l’autre solution déjà expérimentée, mais
insuffisamment exploitée. On voit ici l’influence des travaux de Milton Erickson.
L’auteur s’appuie également sur la notion de déconstruction du philosophe français J.
Derrida. La déconstruction est une méthode permettant au sujet de mettre lui-même en
évidence les contradictions internes de son discours en sapant son unité apparente.
Le modèle de Steve de Shazer vise à ne pas s’appesantir sur une analyse trop fouillée du
problème, démarche qui empêche l’émergence de solutions. Le client arrête ici ses tentatives
de solution parce qu’il expérimente dans le concret de son vécu relationnel des « solutions »
nouvelles. La technique des « exceptions » décrite en annexe constitue un exemple typique de
cette démarche. On demande au sujet s’il a observé des situations où le problème qui l’a
conduit à consulter ne s’est pas produit ou s’est manifesté avec moins d’acuité. Dans
l’affirmative, on explore ensuite « la différence qui fait la différence », c’est-à-dire les
facteurs qui, dans ce contexte de « solution », ont permis à celle-ci d’émerger (de Shazer
1996, 1999, 1999b, 2002).

30
in GRASSIN J.M., Dictionnaire International des Termes Littéraires, édition électronique.

50
Texte provisoire – Diffusion interdite

En bref, les antagonismes théoriques nous paraissent ici transcendés par les similitudes
thérapeutiques. Inversement, le travail de déconstruction du modèle de de Shazer constitue
une extension du concept de recadrage dans le modèle du MRI. Pour ces deux raisons, nous
avons eu l’idée d’intégrer ces deux modèles.

Approches narratives

L’approche narrative s’appuie le concept de « contrainte » et sur celles de Michel


FOUCAULT avec le concept de « pouvoir ».
La notion de « contrainte » remplace celle de « cause ». Ainsi, un problème émerge non à
cause de la personne ou de la famille, mais du fait de contraintes qui pèsent sur eux. Les
contraintes sont immergées dans tout événement, comportement, discours ou croyance. Ces
contraintes poussent l’individu à ne sélectionner que certains aspects de ces événements,
comportements, etc. et à en ignorer d’autres. Les contraintes empêchent l’individu de tenir
compte d’aspects ou ressources qui lui donneraient la clé de ses problèmes.
Le problème est d’emblée séparé de la personne ou de la famille. Par exemple, le sujet
n’est pas schizophrène ou la famille n’est pas schizophrénigène, mais le sujet – ou sa famille
– vit avec un problème de schizophrénie.
On voit bien comment cette approche s’inscrit dans une perspective narrative. La
narration donne une signification à notre expérience. Mais en retour, ces narrations, ces
récits, ces histoires structurent notre vie et façonnent nos perceptions, nos pensées et nos
actions. La narration a aussi une dimension normative en ce qu’elle énonce des règles et ces
normes sont elles-mêmes formulées par la culture et la société. Il s’agit donc de déconstruire
ces récits, ces histoires qui structurent aliènent notre existence. L’approche narrative a donc
une nature contestataire (subversive aux yeux de ceux qui la critique).
L’approche narrative a été principalement élaborée par Michael White. Pour cet auteur, la
notion de « contrainte » remplace celle de « cause ». Ainsi, un problème émerge non à cause
de la personne ou de la famille, mais du fait de contraintes qui pèsent sur eux. Les contraintes
sont immergées dans tout événement, comportement, discours ou croyance. Ces contraintes
poussent l’individu à ne sélectionner que certains aspects de ces événements, comportements,
etc. et à en ignorer d’autres. Les contraintes empêchent l’individu de tenir compte d’aspects
ou de ressources qui lui donneraient la clé de ses problèmes (White & Epston, 2003).
Le problème est d’emblée séparé de la personne ou de la famille. Par exemple, le sujet
n’est pas schizophrène ou la famille n’est pas schizophrénigène, mais le sujet – ou sa famille
– vit avec un problème de schizophrénie.
Ce n’est donc pas la dynamique personnelle ou familiale qui explique le problème, mais la
dynamique du problème qui organise les réactions de la personne et de la famille. Les
personnes sont abordées comme voulant mettre le problème à l’écart de leur vie. Néanmoins,
les tentatives de solutions qu’elles mettent en œuvre pour l’écarter ne font que perpétuer le
problème. Il n’est donc plus question d’affirmer qu’un problème à une utilité ou une fonction
car cette vision renforce au contraire le poids des contraintes.
Le modèle s’inscrit également dans le cadre du constructionnisme social (Gergen, 2005).
Comme dans le constructivisme, nous construisons la réalité, mais ces « réalités » sont
élaborées en vue de s’adapter à des contextes sociaux particuliers. Par exemple, les discours
ambiants sur la performance influencent les individus en les amenant à croire qu’ils sont
déficients dans les domaines où ils ne vivent pas en accord avec une norme donnée.
L’exemple de l’anorexie est, de ce point de vue, assez frappant. En effet, la société propose,
via les médias et la publicité, un idéal féminin « anorexique ». Faut-il s’étonner, dès lors que
les jeunes filles imitent ce modèle ?

51
Texte provisoire – Diffusion interdite

Les problèmes se situent dans des contextes interactionnels et culturels. Ainsi, le discours
qu’un individu apporte dans l’interaction façonne les croyances et réactions des autres. Et
leurs réactions ont alors souvent pour effet de soutenir le discours initial. Ce processus de
feed-back est décrit comme un processus d’invitation réciproque.
On voit bien comment cette approche s’inscrit dans une perspective narrative. La narration
donne une signification à notre expérience. Mais en retour, ces narrations, ces récits, ces
histoires structurent notre vie et façonnent nos perceptions, nos pensées et nos actions. La
narration a aussi une dimension normative en ce qu’elle énonce des règles.
La thérapie consiste donc à externaliser le problème, c’est-à-dire à déconstruire les
narrations et à reconstruire des histoires alternatives.
Bien que l’approche de White soit fort semblable à celle de de Shazer, quelques
différences les distinguent. Ainsi, si le second s’en tient à un discours centré sur les
« solutions », le second accepte de parler « problème » afin d’externaliser celui-ci et de le
différencier du sujet. Michaël White insiste davantage sur le contexte social et le concept de
pouvoir. Pour ce thérapeute, cette notion modifie radicalement l’image que l’on pouvait avoir
jusqu’à présent du thérapeute – agent de normalisation sociale – et incite ce dernier à adopter
une attitude beaucoup plus critique à l’égard d’un « système » social souvent perçu comme
oppressif et aliénant. De notre point de vue, s’il nous paraît adéquat de prendre en compte le
rôle du contexte social et des idéologies, le fait de ramener la personne au statut de sujet
totalement aliéné par le social nous semble exagérée .

2. Evolution récentes et tendances actuelles

L’évolution des recherches et la volonté des tiers payant de ne rembourser que des
traitements scientifiquement validés constitue la toile de fond des évolution actuelles. Ceci a
conduit à plusieurs évolutions : 1° Des efforts accrus au sein des approches
« traditionnelles » de procéder à des évaluations de leurs modèles et de leurs pratiques ; 2°
L’émergence de nouveaux modèles de thérapie familiale que l’on peut qualifier d’intégratifs ;
3° Le développement des thérapies multifamilales. Dans cette section, nous allons développer
ces deux derniers points.

2.1. Les modèles de thérapie familiale intégratifs

De nouveaux modèles de thérapie familiale que l’on peut qualifier d’intégratifs ont
émergés. Ils peuvent être qualifié de la sorte dans la mesure où on observe effectivement
plusieurs tentatives d’intégrer les résultats des recherches en psychologie clinique, mais aussi
d’autres paradigmes de pensée.
En ce qui concerne la recherche, on notera :
- L’intégration des recherches en psychopathologie.
- L’intégration des notions de facteurs de risques et des facteurs de protection
- L’intégration des recherches sur l’efficacité et le processus en psychothérapie ;
- La rédaction de manuels décrivant de manière précise et opératoire les
traitements qui ont appliqués ;
- La prise en compte des coûts,
- La prise en compte de la faisabilité et de la transportabilité de ces traitements
d’un contexte à l’autre, d’une culture à l’autre, etc.

52
Texte provisoire – Diffusion interdite

Ce qui conduit au développement de modèles d’intervention spécifiques à certaines


pathologies comme par exemple les troubles alimentaires, les troubles obsessionnels, la
toxicomanie, etc.

En ce qui concerne les nouveaux paradigmes de pensée, on notera surtout :


- L’intégration d’une pensée écosystémique : qui prend en compte que la famille
fait elle-même partie d’autres systèmes (pairs, école, communauté, société).
Par exemple, des études récentes montrent l’impact important des pairs – les
bandes de quartier - dans l’évolution des troubles des conduites et la nécessité
de tenir compte de ces éléments lors des interventions.
- La prise en compte des questions de société actuelle (ce qui explique l’intérêt
pour les troubles des conduites, la toxicomanie ou les troubles alimentaires.
- Les avantages de traiter plusieurs familles rencontrant un même problème en
même temps (Thérapies multifamiliales).

Nos sociétés sont confrontées à de graves défis :


- Les importants mouvements migratoires et l’inégalité de chances que ceux-ci
occasionnent
- La lente mais constante disparition des classes moyennes au profit d’un clivage
riches/pauvres
- La montée de la petite et moyenne criminalité et de la délinquance
- L’appauvrissement de l’Etat
- La croissance exponentielle des dépenses publiques, notamment en matière de santé
publique.
- Les profondes mutations qui affecte la structure familial : famille mono-parentale,
famille homo-parentale, croissance exponentielle du taux de divorce et des séparations
parentales hautement conflictuelles qui affectent sérieusement la santé mentale des
parents et des enfants.

Face à ces défis, l’Etat est à l’affût de nouvelles politiques susceptibles de joindre
l’efficacité à la réduction des coûts.
Plusieurs modèles de thérapie familiale ont émergé ces dernières années, essentiellement
en Amérique du Nord.
SEXTON et ALEXANDER (2004) ont identifié un groupe d'interventions familiales
efficaces dont la thérapie familiale fonctionnelle ((Functional Family Therapy, FFT), la
thérapie familiale multidimentionnelle (Multidimentional Family Therapy, MDFT), la
thérapie multisystémique (Multisystemic Therapy, MST) et la thérapie familiale
structuro/stratégique (Structural Family Therapy, BSFT). Toutefois ces modèles ont été
principalement appliqués à des familles avec un adolescent présentant des troubles du
comportement et un problème de drogue.
Ces modèles répondent mieux aux nouveaux enjeux que nous venons de décrire. C’est
pourquoi il ne faut pas s’étonner que certains pays européens tentent d’implanter ces modèles
afin de faire face à la délinquance et la toxicomanie. En Belgique, un des modèle cité ci-
dessous est en cours d’implémentation et de validation (MDFT).

Ces modèles apportent également un certain nombre d’innovations importantes.


Ainsi, le champ systémique s’est montré assez négligent en matière de recherche sur
l’efficacité des modèles. Les quelques recherches qui ont été menées ne permettent donc pas
de conclure à l’efficacité de la thérapie familiales systémique. D’une part, ces travaux

53
Texte provisoire – Diffusion interdite

présentent rarement la rigueur méthodologique indispensable à ce type de recherche. D’autre


part, ils mettent en lumière une série de limites inhérentes au modèle systémique.
Comme le souligne Cook-Darzens (2005), l’application stricte du paradigme systémique a
souvent conduit les thérapeutes à déplacer sur « (…) le système familial les accusations
étiologiques autrefois appliquées à l’un des parents (…) »31. Ce glissement est à la fois anti-
systémique, invalide et contre-productif. Par ailleurs, le modèle systémique classique a
souvent mis de côté le caractère plurifactoriel des troubles psychopathologiques.
Ces carences et ces dérives ont presque mené le courant systémique au bord de son
extinction dans le champ des traitements empiriquement validés au profit du « (…)
« gourouisme » et à une culture show business attachée à l’ésotérisme et aux métaphores plus
qu’aux valeurs empiriques »32.
Heureusement, consciente de ces problèmes, une nouvelle génération de chercheurs a
développé des nouveaux modèles d’inspiration systémique qui corrigent les défauts que nous
venons de décrire.
Ces modèles ont en commun un certain nombre de caractéristiques. Ainsi, bien que
d’inspiration systémique, ces approches intègrent également des concepts et des stratégies
thérapeutiques issues d’autres modèles thérapeutiques. Par ailleurs, les concepteurs ont
déployé des efforts importants pour améliorer la qualité méthodologique des études de
validation. Enfin, ces approches se caractérisent par la mise en place de protocoles spécifiques
destinés à traiter des populations présentant des problèmes spécifiques : troubles des
conduites, adolescents toxicomanes, etc.
Selon Waldron (1997) trois modèles de thérapie ont particulièrement fait leurs preuves :
1° l'approche systémique en ce y compris le modèle structural stratégique et le modèle
fonctionnel ; 2° la thérapie familiale comportementale ; 3° et enfin l'intervention familiale
basée sur le modèle écologique (thérapie multisystémique).
De nouvelles orientations théoriques et pratiques, plus favorables à la reconnaissance de la
thérapie familiale et à son maintien dans le champ des psychothérapies et de la santé mentale
en général se sont développées.
Ces nouvelles orientations partagent un certain nombre de traits communs :

- Élaboration : ces modèles résultent de travaux d’équipes importantes et non d’une ou


quelques personnages charismatiques
- Intégration : l’ensemble des concepts et méthodes développés dans les modèles
décrits ci-dessus sont utilisés et articulés
- Ouverture à d’autres approches théoriques hors du champ systémique : notamment
certaines avancées en thérapie cognitive ou en psychologie sociale. Par exemple, la
notion d’attribution causale
- Élargissement du champ thérapeutique à l'individu et au contexte extrafamilial : école,
communauté, voisinage, services sociaux, etc…
- Validation empirique : études contrôlées concernant l’efficacité réelle et l’analyse des
processus de changement ainsi que sur le fonctionnement familial et conjugal.
- Rendement: Prise en compte de données économiques telles que le ratio coût/bénéfice.
- Implémentation contrôlée du modèle, notamment formation et supervision des
intervenants
- Implémentation en milieu réel : les intervenants sont recrutés au sein même des
institutions chargées des prises en charges

31
op. cit., p. 174
32
ibidem, p. 176

54
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Plus récemment, certains chercheurs ont mis en évidence des processus familiaux
impliqués dans certains troubles psychopathologiques, en particulier les troubles
obsessionnels compulsifs.
Ainsi, l’accommodation familiale (AF) est définie comme « la participation des membres
de la famille aux rituels du patient, et la modification du comportement familial, qui sont
destinées à assister le patient dans son évitement de l’anxiété » (Lebowitz et al., 2012). Il
s’agit d’un processus par lequel l’entourage familial tente de soutenir le patient dans ses
difficultés (Albert et al., 2010). L’AF renvoie dès lors aux différents comportements dans
lesquels les membres de la famille s’engagent afin de prévenir ou d’atténuer les situations
anxiogènes pour le patient (Boeding et al., 2013).
La participation des membres de la famille à la pathologie d’un de ses membres constitue
un des postulats de base des thérapies familiales systémiques. Le concept d’accommodation
familiale semble assez proche de la notion d’homéostasie. A l’origine cependant, cette
contribution n’était pas toujours perçue comme fondée sur des mobiles bienveillants. Par la
suite, la notion de compétence familiale a été avancée (Isebaert et Cabié, 1999 ; Seron, 2002,
Hendrick, 2007.)
On a par ailleurs montré que de la famille pouvait aussi aider un de ses membres malade en
améliorant les interactions et les compétences familiales. Ainsi, Hampson et Beavers (1996)
ont montré que le pronostic était d’autant meilleur que la famille disposait a priori de
compétences élevées. De même, Robbins et al. (1996) ont suggéré qu’il existait une relation
entre les améliorations au niveau des interactions familiales et les résultats thérapeutiques
dans des situations avec des adolescents abusant de drogues.
Toutefois, les notions d’homéostasie et de compétence familiale demeuraient des concepts
flous. Ils n’étaient pas réellement mesurables jusqu’à l’émergence du concept
d’accommodation familiale. Par conséquent, l’AF constitue une avancée significative dans la
compréhension des processus pathogènes et thérapeutiques.
Certains de ces modèles seront étudiés plus en profondeur dans le Bloc I du module
« Psychologie clinique systémiques & psychodynamique ».

2.2. Les thérapies multifamiliales (MFT)

Dans la même veine des modèles intégratifs, un courant mérite un traitement spécifique de
par son caractère innovant !
La thérapie multifamiliale (MFT en anglais) est une méthode thérapeutique qui rassemble
plusieurs familles touchées par une même pathologie. Au cours des 20 dernières années, la
MFT est devenue une modalité de traitement de plus en plus populaire.
Son efficacité a été prouvée pour divers troubles psychiatriques, comme la schizophrénie
(Dixon et al, 2001;. Dyck et al., 2000; Dyck, Hendryx, Court, Voss, et McFarlane, 2002;
McFarlane, 2002), la dépression (Fristad, Goldberg -Arnold, et Gavazzi, 2003; Lemmens,
Eisler, Buysse, Heene, et Demyttenaere, 2009; McDonell et Dyck, 2004), les troubles
obsessionnels compulsifs (Barrett et al, 2005), les troubles de stress post-traumatique (Vins et
al., 2008) et de dépendance (troubles Marshall et al., 2005).
Il a également été démontré que ce traitement était utile pour les familles aux prises avec
une maladie physique grave et des problèmes sociaux majeurs (Fraenkel, 2006; Steinglass,
1998).
Laqueur (1978) a développé des consultations thérapeutiques réunissant plusieurs familles
de jeunes patients schizophrènes en s’appuyant sur le modèle systémique. Dans cette
approche, l’individu est appréhendé comme membre de systèmes plus vastes la famille, la
communauté, la société.

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Texte provisoire – Diffusion interdite

Dans cette perspective, Laqueur cherchait à recréer un espace communautaire pour des
familles et des patients afin de les aider à sortir de l’isolement et partager leur détresse.
En outre, l’interaction entre les familles semblait infléchir les schèmes de communication
singuliers et dysfonctionnels mis en place dans chaque famille pour faire face à la pathologie.
Ces schèmes adaptatifs, s’inscrivant dans des boucles de rétroaction positives, devenant par
eux-mêmes source de nouvelles difficultés.
McFarlane (1983) proposa une démarche psychoéducative. S’appuyant notamment sur le
concept d’émotions exprimées, le modèle visait surtout à dégager les familles des tendances à
la surprotection et/ou au désengagement, à l’hostilité et aux critiques négatives, tendances à la
source de nombreuses complications. L’approche visait également à alléger le fardeau de la
maladie qui pesait sur les familles. Enfin, des processus d’apprentissage vicariants semblaient
être mobilisés. Cependant, la MFT n’est pas réductible à la méthode psychoéducative et
d’autres pratiques thérapeutiques ont émergé.
La MFT est basée sur le concept que des familles confrontées à des problèmes similaires
peuvent partager leurs expériences, se conseiller, se soutenir et apprendre les unes des autres
(Asen & Schuff, 2006).
Bien que, d'un point idéologique et conceptuel, la MFT est souvent liée à la thérapie
familiale et la thérapie de groupe, il est difficile de la définir avec précision. En effet,
plusieurs orientations thérapeutiques majeurs ont inspiré des modèles et des pratiques très
différents (psychanalytique-psychodynamique, systémique, narrative, cognitivo-
comportementale, psychosociale). Ainsi, Edwards (2001) a relevé pas moins de 16 différentes
sources d’inspiration théoriques primaires dans son étude Delphi sur les conceptualisations
auprès de 10 experts en MFT.
Par conséquent, les cliniciens qui pratiquent la MFT, ne peuvent s’accorder que sur une
définition assez concrète et étroite de la MFT : la MFT est une thérapie qui regroupe plusieurs
familles autour d'un problème ou d'une pathologie commune. Cette définition est centrée sur
son cadre plutôt que sur un paradigme théorique unifié.
Les applications de la MFT à des troubles alimentaires (ED pour eating disorders) ont
commencé à la fin des années 1980 et portaient sur des adolescents plus âgés et des adultes
souffrant d'anorexie mentale (AN) et la boulimie (BN) (Marner et Westerberg, 1987;
Slagerman & Yager, 1989; Wooley & Lewis, 1987). Ces premières expériences, qui
comprenaient généralement une composante psycho-éducative et un travail sur les
transactions familiale, ne sont pas évalués formellement, mais ont donné des résultats
encourageants en termes d'amélioration des symptômes physiques et psychologiques.
Les pionniers de la MFT se sont inspirés des premiers courants systémiques (tels que celui
de Minuchin et de Selvini-Palazzoli), ainsi que du travail de la Marlborough Family Service
avec «familles à problèmes multiples» et de la «Maudsley Méthode» de traitement de la
famille.
Deux équipes européennes ont ensuite développé des programmes de MFT intensifs pour
adolescent AN, un à l'Université de Dresde en 1998 (Asen & Scholz, 2010), la deuxième en
1999 à l'Institut Maudsley à Londres (Dare et Eisler, 2000). Les deux équipes utilisent un
format de traitement de jour ambulatoire intensif, d'une durée de 9 à 12 mois, avec une séance
de mise en route de 4 jours entiers dont l'objectif premier est d'augmenter l'efficacité des
parents dans la prise en charge de la maladie de leur enfant, y compris la prise en charge
l'alimentation et des interactions autour de la nourriture. Pendant la même période, un
programme ambulatoire moins intensif mais à plus long terme, et ancrée dans le modèle
systémique, a été développé à Paris pour des patients adolescents (et à leurs familles)
résistants aux traitements classiques. Une approche MFT systémique avec des adultes
souffrant troubles AN chroniques a également été menée au Royaume-Uni (Colahan et al.,
2002).

56
Texte provisoire – Diffusion interdite

À l'heure actuelle, l'utilisation de la MFT pour adolescents est de plus en plus populaire
(pour ne pas dire à la mode) et divers projets MFT ont été développés en Europe de l'Ouest et
de l'Est, en Asie, en Amérique du Nord et en Australie.
En Europe, ces nouvelles adaptations thérapeutiques reflètent des variations infinies en
termes d'inspirations théoriques, de recrutement, de format, d'établissement, d'intensité et des
foyers thérapeutiques. Bien que l'influence du paradigme Maudsley en milieu familial tend à
dominer la plupart de ces programmes. D'autres approches MFT émergent, y compris des
groupes de psychoéducation pour les familles de malades adultes (Criquillion-Doublet &
Martins, 2012), programmes axés sur les adolescentes avec une forte orientation systémique
(Cook-Darzens), ateliers de soignants s’inspirant du modèle de Maudsley (Trésor et de al.,
2012).
En Belgique, l’équipe du CTTA (Le Centre Thérapeutique du Trouble alimentaire de
l’Adolescent) dirigée par Yves Simon à Braine l’Alleux a développé un modèle à la travée de
l’approche systémique et cognitivo-comportementale. Le service de psychologie clinique
systémique et psychodynamique de l’Umons collabore avec le CTTA depuis plusieurs années
dans le cadre de recherche sur l’efficacité et les processus psychothérapeutiques à l’œuvre
dans les thérapies familiales. Ces recherches confirment tout d’abord l’hypothèse d’une
présomption d’efficacité (Gelin, Fuso, Hendrick, Cook-Darzens et Simon, 2014). Mais
l’essentiel de nos travaux s’attèlent à identifier les facteurs thérapeutiques à l’œuvre dans les
MTF.
Alors que la thérapie basée sur la unifamiliale a démontré son efficacité dans le traitement
de troubles AN d'apparition récente chez les adolescents (Lock et al., 2010)33, ce est pas le cas
pour MFT, qui n'a pas encore été étudiée dans le cadre d’essais contrôlés randomisés. Il y a
néanmoins présomption d’une efficacité qui s’appuie sur des études longitudinales portant sur
de petits échantillons et des enquêtes de satisfaction des familles.
En termes de processus, la littérature offre une multitude de descriptions cliniques des
facteurs thérapeutiques potentiels (Lemmens & al., 2009).
Parmi ces facteurs, on peut citer :
- l'expérience communautaire (Steinglass, 1998),
- la confrontation par les pairs (Laqueur, 1972),
- la confrontation de points de vue multiples (Leichter et Schulman, 1974),
- l'expansion des réseaux sociaux (McFarlane, 2002),
- le fait de surmonter la stigmatisation (Asen et Schuff., 2006; Harter et al, 2002),
- l'apprentissage par l'observation et par identification (Rolland, 1994),
- et fait d'essayer de nouveaux modèles d'adaptation et de « coping » (Eisler, 2005;.
Keitner et al, 2002).

33
Une thérapie individuelle semblant préférable pour les troubles ayant émergés depuis plus longtemps
(plusieurs années).

57
Texte provisoire – Diffusion interdite

VII
Illustration clinique (suite et fin)

Voir la présentation du cas en tout début de chapitre

Quelques principes thérapeutiques utilisés dans cette situation clinique

Focalisation

La focalisation constitue une des clefs essentielles qui ouvre la porte aux change- ments dans
un temps court (Dewan et al., 2004). Marie se plaint de la situation. Par contre, Maryse, la
fille, est porteuse de plusieurs symptômes, mais elle ne souhaite plus rencontrer de «psy».
Marie sera la seule cliente, non seulement de la thérapie, mais actrice du changement, comme
le déroulement de la thérapie l’indique assez clairement. Dans certaines situations cliniques,
un membre peut viser le changement alors qu’un autre actionne les freins.

Tilmans (1987) a montré comment surmonter ce type de difficultés et mobiliser l’ensemble du


système. Néanmoins, dans certaines situations, la dynamique est telle- ment figée qu’il n’est
plus concevable de mobiliser toute la famille. Quel que soit le cas de figure, l’idée consiste à
travailler avec la ou les personnes disposée(s) à se met- tre au travail. La focalisation concerne
aussi le contenu. Le thérapeute aide le client à se concentrer sur un problème à la fois. Il l’aide
à identifier un problème prioritaire. Outre que cette approche facilite le travail réflexif, elle
permet de conduire plus rapi- dement à des changements positifs. Ceux-ci encouragent le
client à poursuivre et sur- tout à soutenir le changement lorsque des résistances émergent au
sein du système. Le thérapeute active ainsi un processus de changement par « effet boule de
neige ».

Dévoiler les interactions

Madame passe plus de temps avec ses enfants, en particulier sa fille, qu’avec son compagnon.
Manifestement, elle s’en plaint et souffre de la situation. Cependant, le modèle prévoit qu’elle
contribue en même temps à la persistance du problème. L’ana- lyse ciblée des interactions
concrètes lui permet d’identifier la nature exacte du problème de sa famille: les enfants
chronomètrent le temps passé avec leur mère qui songe, elle, à partir en vacances avec eux,
sans son compagnon, ou qui pense à une séparation; l’absence de sorties en couple, la
débauche de temps consacrée à ses enfants, son discours idéalisant à l’égard de ceux-ci...

Pour nous, il s’agit de rendre le client spectateur de ses interactions. A cette fin, on peut
utiliser différentes techniques :

58
Texte provisoire – Diffusion interdite

• le langage vidéo (demander une description de ce qui se passe si on visionnait la scène sur
un écran vidéo) ; 


• l’examen des tentatives de solution (« Qu’est-ce que vous avez déjà essayé pour résoudre
ce problème ? Décrivez-moi la scène ! ») ; 


• ou la technique des exceptions («Avez-vous déjà remarqué des moments où le problème ne


se produit pas? Décrivez-moi la scène! Qu’est-ce qui est différent par rapport aux
moments où le problème survient ? »). 
Il importe ici d’obtenir des descriptions de
séquences interactionnelles et non des explications. 
Travailler dans l’ici et
maintenant et l’analyse des interactions circulaires entretenant le problème

L’hyper-investissement de la mère déclenche l’agressivité et les intrusions du beau-
père à l’égard de ses beaux-enfants, lesquels réagissent en rejetant celui-ci et en
tentant de créer une coalition avec leur mère. En retour, celle-ci réagit contre
l’agressivité de son compagnon à l’égard de ses enfants. 


A l’inverse, les comportements désordonnés des enfants poussent les adultes à réagir. Maryse
et Mortimer incitent littéralement leur mère à les surprotéger et provoquent leur beau-père à
intervenir : quel adulte ne s’alarmerait pas s’il soupçonnait que sa progéniture consomme de
la drogue ? Quant au beau-père, il réagit de façon inconsistante, tantôt en s’investissant de
façon intrusive, tantôt en capitulant. Par exemple, il ne s’implique pas dans la thérapie et se
met par moments en retrait par rapport à la vie de la famille. De ce fait, il renforce la collusion
mère-adolescents.

La dynamique relationnelle au sein de la fratrie participe également au maintien du problème.


De fait, Marie se pose beaucoup de questions à l’égard de sa fille. Maryse exprime-t-elle
actuellement les séquelles de l’« abandon » que sa mère imagine lui avoir fait subir lors des
chimiothérapies de Mortimer ? En conséquence, Marie estime devoir réparer cette faute en
donnant plus de temps à Maryse. Ceci ne laisse évidemment pas indifférent Mortimer qui
réclame plus de temps lui aussi. Chaque enfant se met à chronométrer le temps que la mère
passe avec l’autre. La mère en arrive à calculer elle aussi: elle proclame fièrement avoir fait
«l’équivalent du tour du monde » en conduisant les enfants à leurs activités. Quel rôle cela a-
t-il joué dans son premier couple? Nous l’imaginons. De même, je perçois bien l’effet que
cela a dans le second et ce qui conduit Madame à consulter. En résumé, j’amène le client à
observer une intrication complexe de boucles de rétroactions stables où chacun incite les
autres et où, en même temps, chacun est invité à poursuivre un fonctionne- ment
manifestement problématique.

Les solutions appartiennent toujours au client, non au thérapeute

Il s’agit d’aider le client à découvrir par lui-même le caractère circulaire et inter- actionnel de
son problème. Ceci contribue à le responsabiliser. S’il souhaite un changement, cela implique
qu’il modifie ses stratégies relationnelles. Le travail du thérapeute ne consiste donc pas à
«comprendre» et à «expliquer» ou «interpréter» la situation au client, mais bien à mettre ce
dernier en position d’analyse de son propre fonctionnement selon notre postulat de
compétence. En outre, le client n’est susceptible de s’approprier que ses propres analyses. Il
opère ce mouvement lorsqu’il se sent capable de vivre une nouvelle perception de son

59
Texte provisoire – Diffusion interdite

problème en constatant sa propre contribution à celui-ci.

Utiliser ce que le client amène

Il nous semble qu’un point nodal de cette thérapie se situe au moment où nous notons
l’exception spontanée au problème, lors du voyage collectif en Corse. Dans ce contexte
différent, les relations familiales s’équilibrent : des frontières plus claires s’établissent entre
les générations. Marie cesse de jouer au pompier ; Eric interrompt ses intrusions; les
adolescents investissent les relations avec les pairs et arrêtent les provocations. L’essentiel de
la suite de la thérapie est construit autour des principes « arrêter les tentatives de solution » et
« faire plus de la même chose qui marche ». A cette fin, nous demandons à Marie de
comparer le contexte habituel à celui vécu en Corse. En paraphrasant Gregory Bateson, nous
l’invitons à décrire « ce qui est différent et qui fait la différence ».

En résumé, c’est le client qui fournit la «solution». La prescription coule alors de source car il
suffit de demander au client de poursuivre une action qu’il a déjà entamée. Ces interventions
ont donc pour objectif de réorganiser le système familial selon la structure décrite dans la
figure 2. Voici comment nous avons procédé.

60
Texte provisoire – Diffusion interdite

Passer d’une clinique de l’« être » à une clinique du « faire »34

La prescription vise à faire (re)vivre une nouvelle expérience positive au client.


Concrètement, nous avons demandé à Madame d’organiser une sortie en couple avec l’idée de
reproduire un contexte similaire à celui de la Corse. En outre, nous lui demandons d’observer
comment chaque membre de la famille réagit. En effet, nous informons toujours le client qu’il
pilote sa propre thérapie en menant des expériences relationnelles, en les évaluant et en les
modifiant en conséquence. Marie est également informée qu’il y aura sans doute des effets
agréables, mais aussi des « retours de manivelle» moins agréables. Ceux-ci sont d’emblée
connotés comme étant une réaction naturelle qui indique que le changement commence à se
produire dans la bonne direction. Le but de cette tâche est multiple : 1° Mettre la cliente dans
une pos-

ture «méta » par rapport à son problème ; 2° Faire passer Madame d’une position de
spectatrice à une position d’actrice (expérimentatrice); 3° Faire plus de la même chose qui
marche (voir ci-dessous) ; 4° La préparer à gérer les résistances au changement de son
système familial (voir ci-dessous).

Tenir un discours et une attitude solutionniste

Notez bien que nous utilisons l’expression « moins agréable » et non « désagréable ». Il s’agit
ici d’utiliser des suggestions positives indirectes et de bloquer les éventuelles autosuggestions
négatives. De même, nous insistons plus sur les solutions que sur les « causes ».

Si quelque chose marche, alors faites-en plus

Dans une palette de prescriptions possibles, celles qui consistent à demander au client de
poursuivre une action qu’il pratique déjà sont précisément celles qui ont les meilleures
chances d’être suivies.

Les interactions circulaires entretenant le problème apparaissent encore plus nettement


lorsqu’un des protagonistes commence à changer. La faim fait sortir le loup du bois ! C’est
pourquoi client et thérapeute doivent se montrer plus attentifs encore à ce qui se produit lors
de ces phases. Par exemple, Maryse réagit en orchestrant un week-end « épouvantable » afin
d’attirer à nouveau l’attention sur elle et rétablir avec sa mère la coalition contre son beau-
père. Le « jeu » familial prend une tournure quasi caricaturale, donc plus lisible.

Respecter les ressources et les limites du client et de son contexte, c’est gérer
l’homéostasie du système

Il est intéressant de s’arrêter quelques instants sur les «retours de manivelle» évoqués ci-
dessus. Par exemple, lorsque Marie suit notre prescription en sortant avec Eric, Maryse
orchestre un week-end «épouvantable» suite à l’absence des parents afin de rétablir
l’équilibre. En particulier, elle tente de rétablir une coalition avec sa mère contre son beau-

34
Ce qui sera par la suite envisé par d’autres comme l’essence même de l’approche dite « processuelle ».

61
Texte provisoire – Diffusion interdite

père. Le thérapeute intervient ici afin d’éclairer le patient sur le fait qu’il s’agit sans doute
d’une contre-manœuvre de Maryse qui teste la consistance des nouvelles règles. C’est aussi le
moment où le thérapeute doit se montrer particulièrement soutenant. Il doit aider à contenir
l’angoisse de différenciation (Bowen, 1988) – celle du client mais aussi la sienne – liée au
changement, encourager le client à maintenir sa position tout en se montrant compréhensif
lorsque celui-ci recule.

De tels épisodes nous informent sur la capacité de changement du système et ses forces
homéostatiques dans l’ici et maintenant. Le thérapeute doit trouver le juste équilibre entre la
nécessité de tenir le cap malgré les « vents contraires » et celle qui consiste à tenir compte des
rétroactions du système afin de ne pas pousser ce dernier au-delà de ses limites et de ses
ressources. Ce constat nous conduit à aborder la notion de régulation du processus
thérapeutique.

La régulation du processus thérapeutique

L’analyse de mes dossiers – je note quasi à la lettre les échanges – m’a confirmé la nécessité
d’une application flexible des principes du modèle TBSI. Cette souplesse est obtenue par un
travail de régulation du travail thérapeutique. Le fait de se référer à un modèle ne doit jamais
nous rendre aveugle ou obstiné. Le bon sens suggère que ce n’est pas le client qui doit
s’adapter au modèle, mais le contraire. Tous les clients ne sont pas identiques et certains sont
«demandeurs» d’un style thérapeutique donné et pas d’un autre. Il appartient au thérapeute de
savoir transgresser son modèle. Cette démarche permet en outre d’améliorer et de
complexifier celui-ci.

La gestion de l’homéostasie du système évoquée dans la section précédente constitue un


premier exemple. En voici d’autres.

Le travail du thérapeute porte sur les processus et non les contenus

Notre démarche consiste «à suivre le client à la trace». Le «postulat de la compétence» de


Guy Ausloos (1995), ainsi libellé: «Une famille ne peut se poser que des problèmes qu’elle
est capable de résoudre [...] Il s’agit de rendre à la famille ses compétences plutôt que de
considérer ses manques» et de l’accompagner dans ce processus (op. cit., p. 29).

Ainsi, dans le cas de Marie, nous aurions pu orienter le travail sur la piste de l’absence du
père biologique. Nous l’aurions sans doute fait si la mère en avait abondamment parlé, ou au
contraire si celle-ci avait totalement occulté ce thème de son discours. Or, nous ne retrouvons
aucun de ces cas de figure dans cette situation cli- nique. Dans notre approche, c’est le client
qui indique les pistes à suivre. Ceci change la position du thérapeute : il ne prend pas le
système client en charge, mais active un processus dans lequel celui-ci pourra s’auto-
observer. Ce qui importe ce n’est pas que le thérapeute « comprenne », mais que ce soit la
famille qui comprenne. Nous ne nous laissons pas non plus distraire par l’idée que le client «
cache son vrai problème ». En déroulant le fil de sa pensée, et avec une aide appropriée, le
client cerne tôt au tard ses difficultés. Le travail du thérapeute ne consiste donc pas à
l’orienter sur des « contenus pertinents », mais à l’aider à décrire et analyser ceux-ci.

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Texte provisoire – Diffusion interdite

Suivre et conduire le processus : « pacing » et « leading »

En hypnose, la technique du « pacing » consiste à suivre, respecter et ratifier les actes du


client : ses compétences. Il s’agit de suivre pas à pas ce qui vient du patient en respectant son
rythme. Ce n’est qu’au terme de ce processus de suivi que le thérapeute peut, dans un second
temps, orienter le changement – « leading » – mais toujours dans la direction prise par le
patient et en précédant de peu son intention. Il s’agit de pousser le navire dans la direction du
vent. Par conséquent, conduire signifie ici « amplifier » le mouvement amorcé par le client
tout en l’infléchissant très légèrement de sorte que la déviation obtenue s’inscrive
naturellement dans la « mouvance », un peu comme lorsqu’on danse avec une cavalière.

Ainsi, au début, Marie souhaite préserver son couple sans pour autant lâcher ses stratégies
d’hyper-investissement à l’égard des enfants. Ce qui, en fait, lui apparaît comme étant
incompatible et pénible. L’objectif consiste donc à l’aider à faire l’expérience qu’avoir une
vie de couple acceptable ne met pas en péril sa relation avec ses enfants. On s’approche de cet
objectif par des stratégies de «leading» lorsque des « exceptions » sont évoquées (voyage à
Ibiza). L’étape suivante consiste à réexpérimenter cette situation par une prescription
(disparition du couple).

Le système réagit alors de façon susceptible à faire reculer Marie. Le thérapeute bascule alors
dans une stratégie de «pacing» en acceptant et en accompagnant la maman dans son
mouvement de recul : reculer pour mieux sauter... Par exemple, en prescrivant également des
sorties mère-fille, afin de rétablir l’équilibre. Puis, lorsque la mère est rassurée sur le fait que
le thérapeute respecte ses réticences, elle accepte à nouveau les stratégies de « leading ».

L’alternance entre ces deux stratégies est permanente et s’opère par petites touches
insensibles et très progressives. Faute de quoi, on engendre des résistances et des ruptures
dans le processus thérapeutique. En ce lieu réside en fait tout l’art du thérapeute.

L’interaction entre le style du thérapeute et le style du client

Beutler et al. (2003) ont passé en revue une quantité impressionnante d’études concernant les
variables thérapeutiques susceptibles d’influencer l’issue de la thérapie: le sexe, l’âge, le type
de formation (psychologue, psychiatre, etc), la durée de formation, l’expérience et le style
interpersonnel. S’agissant de cette dernière variable, cinq classes de styles peuvent être
identifiées. Chacune d’entre elles se présente sous la forme d’un continuum qui joint deux
pôles opposés : directivité du thérapeute versus auto-directivité du patient, focalisation sur
l’insight versus focalisation sur le symptôme, focalisation sur l’émotion versus focalisation
sur des tâches et intensité du traitement élevée versus intensité du traitement basse.

En réalité, plus que le style propre du thérapeute, il semble que c’est l’inter- action entre le
style du client et le style du thérapeute qui influe sur les résultats. Ainsi, les patients
introvertis bénéficient davantage d’une approche focalisée sur l’insight. A l’inverse, des sujets
plus actifs, voire agressifs, impulsifs ou manquant d’autocontrôle tirent plus d’avantages de
l’approche focalisée sur le symptôme.

En conclusion, outre l’application des principes décrits ci-dessous, le thérapeute doit effectuer
un travail de régulation continu du processus thérapeutique afin de s’adapter en temps réel

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Texte provisoire – Diffusion interdite

aux réactions du client.

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