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LES NEUROSCIENCES
ET L’AMOUR
ou à propos du livre
Comment devient-on amoureux ?
de Lucy Vincent, Odile Jacob, 2004

Danielle Bastien
Psychologue, Psychanalyste,
68 rue Bois de Breucq, 71110 Bracquegnies

Dans ce moment particulier où il est ques- du comment, mais aussi du pourquoi ce


tion pour les cliniciens de rendre compte sentiment subsiste, y compris parfois sur un
de leurs pratiques, d’évaluer l’efficacité de mode teinté de souffrance et de déchire-
leur travail et d’entrer en dialogue avec les ment. Il est d’ailleurs tout à fait intéressant
questions insistantes des autres approches de constater que la fin de l’ouvrage débou-
travaillant dans le champ clinique, il me che sur cette question du « pourquoi ça
semblait intéressant de découvrir l’ouvrage dure » et y répond partiellement en termes
récent de Lucy Vincent, docteur en neuros- immunologiques : l’amour quand il s’ins-
ciences, sur la question éminemment clini- talle garantit une meilleure santé physique.
que de l’amour. Est-ce pourtant bien cela qui explique que
Sous l’entrée particulière du « comment de l’on « tombe et reste en amour » ou en est-
l’amour », Lucy Vincent nous invite à une ce une des conséquences ?
promenade didactique, ponctuée d’encarts Le livre est introduit comme ayant une
qui résument les points jugés importants ou mission : faire en sorte que les lecteurs
d’expériences scientifiques qui illustrent le soient plus perplexes par rapport à l’évi-
propos, introduisant ainsi les méandres bio- dence du sentiment amoureux qui peut les
logiques de ce qui participe au sentiment habiter, c’est-à-dire, en fait, qu’ils soient
amoureux. C’est donc une publication à plus au clair avec les données biologiques
visée de vulgarisation. Particulière l’entrée prédestinant aux rencontres amoureuses. La
l’est puisque, comme cliniciens nous ne psychanalyse nous apprend d’ailleurs aussi
sommes pas sans savoir que dans la ques- que derrière la magie de l’illusion et de
tion de l’amour, il ne s’agit pas seulement l’idéalisation, il s’agit de « retrouver » plus

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que de trouver, de reproduire un type de à prouver que l’interdit de l’inceste est


lien, plus que d’élire un objet d’amour. Les associé à un processus relevant de l’odorat,
deux déconstructions du sentiment amou- l’auteur réfute qu’il s’agisse là du lieu pré-
reux pourraient donc entrer en dialogue, cis d’inscription culturelle du sujet humain.
mais malheureusement cela n’advient pas. Ici aussi, on peut se demander dès lors com-
Dans une première partie, l’auteur démontre ment expliquer biologiquement les passages
à quel point l’attrait que peut nous inspirer à l’acte incestueux pourtant existant.
l’élu de notre coeur est déterminé essentiel- La question du maternel reste aussi en souf-
lement par la visée biologique de reproduc- france. L’articulation centrale de l’argumen-
tion. En deçà ou au-delà de l’impression du tation visant à prouver que le choix du
sentiment amoureux se déchaînent en secret conjoint et l’attachement sont d’abord, et
des hormones, comme l’ocytocine, la phé- avant tout, à visée reproductive, et l’auteur
rormone, l’odorat qui détecte les meilleures soutenant que l’attachement est d’abord à
compatibilités génétiques, permettant ainsi visée parentale avant d’être sexuel on ne peut
la sélection des critères d’excellence desti- que se questionner sur les cas cliniques où il
nés à la reproduction. Et bien sûr, s’il ne n’y a pas ou peu d’attachement entre une
s’agit pas de réfuter l’idée que nous sommes mère et son enfant. On est tout aussi légiti-
d’abord et avant tout des êtres de nature et mement en droit de s’interroger sur la ques-
de biologie, les questions qui surgissent en tion de savoir, si toutes ces dimensions sont à
clinique et illustrent la complexité psychi- ce point déterminantes, pourquoi les femmes
que des humains ne peuvent tout à fait se tombent-elles encore amoureuses après la
satisfaire de ces réponses, y compris, et sur- ménopause ? C’est d’ailleurs une des princi-
tout, dans le domaine de la « psychopatho- pales question qui subsiste à l’esprit tout au
logie de la vie amoureuse ». Que penser en long de la lecture de l’ouvrage : si nous som-
effet de l’homosexualité ou, plus encore mes à ce point et principalement condition-
précisément, des femmes ou des hommes nés par les facteurs biologiques associés à la
qui ne souhaitent pas d’enfant ? On sait en visée reproductive, pourquoi l’intensité du
effet que cela ne les empêche pas de tomber sentiment amoureux ne s’interrompt-il pas,
amoureux et d’être parfois bien en peine ou, au moins, ne s’estompe-t-il pas chez les
avec ce non-désir d’enfant qui insiste. femmes après la ménopause et tous les chan-
Le cerveau, maître du jeu dans ces histoires gements hormonaux qui y sont associés ?
de cœur, aurait donc toutes les informations La question de la jalousie est ensuite abordée.
nécessaires à sa « sélection » du (de la) can- Cette dimension qui constitue une charnière
didat(e) après 1 mois. Et Lucy Vincent importante entre différentes approches est
d’écrire : « Logiquement, le temps nécessaire envisagée ici, dans la suite de l’énonciation,
pour faire le tour de la question ne doit pas du point de vue du primat du biologique. Ici
dépasser un mois, si la magie ne prend pas au aussi, il s’agirait de « veiller au grain » si l’on
cours de ces premières semaines, elle n’appa- a enfin trouvé « l’élu(e ) idéal (e ) ».
raîtra pas par la suite. » La clinique ne peut Il est vraiment regrettable que l’auteur ne
que nous amener à nuancer de tels propos. lance pas de pistes plus précises à propos
La question de l’interdit de l’inceste, celle d’un dialogue entre neurobiologie et clini-
qui est d’ailleurs précisément centrale dans que que pourtant à certain moment elle
la représentation du sujet humain comme appelle. À plusieurs reprises, en nécessité
être de nature et de culture, tant dans de justifier des dimensions plus complexes
l’œuvre de Freud que dans celle de Lévi- que son propos, elle se réfère à la com-
Strauss, est ici aussi rapidement balayée. plexité humaine sans vraiment tout à fait la
S’appuyant sur des expériences qui tentent définir. Elle écrit : « Pourquoi nous faisons-
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nous avoir (par-delà l’évidence des signes s’installe pas. Peut être faut-il alors se diri-
biologiques), mais parce que nous ne som- ger vers d’autres ouvrages, qui sans vouloir
mes pas des robots et que le corps humain faire le pont entre les deux approches, inter-
est compliqué » (p. 55), ou encore : « Dans rogent plus certainement la frontière entre
cette affaire d’instinct de propriété, la cul- les différents champs de représentation de
ture vient au secours de la biologie » l’humain et de sa psyché. Ainsi l’ouvrage
(p. 104), ou enfin : « À la ménopause, la de Pierre Buser L’inconscient aux milles
mission spécifique du couple est terminée visages, également publié récemment chez
et son maintien ne relève plus que de méca- Odile Jacob, présente, d’un point de vue
nismes culturels » (p. 115). On aimerait neuroscientifique, ce que peut être l’incons-
donc l’entendre sur l’articulation du sujet cient d’un point de vue neurobiologique
humain comme être de nature et de culture tout en le confrontant et le différenciant de
et sur la complexité qui en résulte. l’inconscient freudien.
On referme donc l’ouvrage avec un senti- Donc, même si on a quelques indications
ment de déception, car, même si l’on a sur le « comment » biologique du sentiment
découvert quelques expériences intéressan- amoureux, voir même sur le « pourquoi »
tes qui sont d’ailleurs parfois très proches dans son lien à la fonction reproductive, la
de ce que l’on peut repérer en clinique, le question de l’Amour et de la place prépon-
débat attendu en ces périodes de remise en dérante qu’il peut occuper dans la vie de
cause entre neurobiologie et clinique ne nombre de nos contemporains reste entière.