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ALIÉNATION PARENTALE, UN CONCEPT À HAUT RISQUE

Jean-Yves Hayez, Philippe Kinoo

S.E.R. | « Études »

2009/2 Tome 410 | pages 187 à 198


ISSN 0014-1941
Article disponible en ligne à l'adresse :
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http://www.cairn.info/revue-etudes-2009-2-page-187.htm
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!Pour citer cet article :
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Jean-Yves Hayez, Philippe Kinoo, « Aliénation parentale, un concept à haut risque », Études
2009/2 (Tome 410), p. 187-198.
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Société

Aliénation parentale,
un concept à haut risque

Jean-Yves H ayez et P hilippe K inoo

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« La vraie trahison est de suivre le monde
comme il va et d’employer l’esprit à le justifier. »
Jean Guéhenno
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N
ous avons désiré rédiger une sorte d’essai qui fasse
le point sur notre pratique clinique et sur nos
connaissances, autour de ce douloureux problème
des séparations parentales très difficiles. Nous voulions
apporter notre témoignage à leur propos, sans simplifier, et
en espérant que les pistes de prise en charge proposées puis-
sent aider nos collègues ou/et susciter un débat avec eux.
D’autant que nous sommes persuadés que ces problèmes ne
feront que croître, à l’unisson de l’augmentation persistante
des couples qui se séparent.

J.-Y. Hayez : Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, pro-


fesseur émérite à la faculté de médecine de l’université catholique de
Louvain (courriel : jyhayez@uclouvain.be ; site web : www.jeanyves-
hayez.net).

Ph. Kinoo : Psychiatre infanto-juvénile. Service de psychiatrie infanto-


juvénile, cliniques universitaires Saint-Luc, Bruxelles.

Études – 14, rue d’Assas – 75006 Paris – Février 2009 – n° 4102 187

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Nous constatons que certains abusent du terme « alié-
nation parentale » – pourtant non validé scientifiquement –
et ne sont pas loin d’y ranger toutes les situations où existent
des difficultés majeures de rencontre parent-enfant… Ils
franchissent alors trop aisément le pas qu’a franchi le psy-
chiatre nord-américain Richard Gardner, en recommandant
des mesures de déplacement violentes pour l’enfant chaque
fois que la situation reste grave et rebelle à d’autres appro-
ches. D’autres pensent que l’hébergement alterné doit s’appli-
quer dans ces cas où les parents passent leur vie à se déchirer :
ce serait une sorte de médicament, apte à calmer au seul nom
de l’enfant. Ce n’est pas notre expérience ! En attendant, il
faut se rappeler que la garde alternée n’est pas une obligation
légale, mais une préférence du législateur en France et en
Belgique.

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Genèse de la notion
d’aliénation parentale
Après la séparation du couple parental, il existe souvent des
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difficultés de circulation de l’enfant1 entre ses parents. Elles 1. Pour simplifier, nous
emploierons le ter me
peuvent s’avérer importantes et durables, jusqu’au refus total
« enfant » pour désigner le
et permanent de séjourner chez un parent. ou les enfants issu(s) du
Il y a une vingtaine d’années, Richard Gardner a couple parental qui s’est
séparé. S’il y a plusieurs
donné une identité officielle à ces situations connues depuis enfants en jeu, il n’est pas
longtemps, en les appelant « syndrome d’aliénation paren- impossible que la position
tale » ; il a donné aussi à ce terme une apparence scientifique, de chacun par rapport à la
c i rc u l at ion ent re s e s
en schématisant et en résumant sa description en critères cli- parents soit différente,
niques très concrets, dont la présence en nombre significatif mais nous ne le discuterons
pas ici.
doit faire diagnostiquer la présence de son syndrome.
Les plus importants tournent autour du dénigrement
inobjectif et passionné du parent contesté par l’enfant, sous
l’influence déterminante du parent chez qui se passe la vie
quotidienne. Gardner y inclut un critère qui coupe l’herbe
sous le pied à tout doute et à toute critique : dans l’ambiance
générale de sa description, l’enfant serait incapable d’avoir
une pensée personnelle bien qu’il affirme vigoureusement le
contraire : s’il se prétend être un « penseur indépendant » et
insiste à ce propos, l’auteur y voit précisément la preuve qu’il
ne l’est pas.
Ce cadre conceptuel étant proposé, il s’est passé ce que
l’on pouvait redouter : on y a fait entrer beaucoup de vignet-

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tes cliniques, parfois des bien légères, sans examiner soi-
gneusement si elles correspondaient vraiment aux critères
gardneriens officiels, qui ont une pondération de gravité.
Mais surtout sans grand souci de l’étiologie, ce qui revient à
dire que l’on étiquette indûment comme parents activement
aliénants nombre de parents gardiens, alors que l’on se trouve
dans la catégorie majoritaire des causalités multifactorielles
que nous allons évoquer bientôt.
Ce « remplissage en vrac » a parfois été le fait d’inter-
venants naïfs et peu formés, à la recherche d’une sécurité
intellectuelle et de recettes pour guider leur action. S’en tenir
à une explication causaliste linéaire est également le fait de
certains « spécialistes » de la séparation parentale, en parti-
culier ceux qui se sont formés aux méthodes gardneriennes
et qui sont ici juge et partie.
Mais, pour d’autres promoteurs du concept, c’est une
stratégie beaucoup plus concertée. Des associations compo-

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sées de parents refusés – en grande partie des pères – préten-
dent haut et fort que, pour chacune de leurs situations
particulières, on se trouve bel et bien dans le cadre d’une
aliénation parentale. Et elles se sont souvent constituées en
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2. Ce sont les mêmes lob- véritables lobbies2, cherchant à influencer les scientifiques,
bies qui revendiquent les magistrats, l’opinion publique, etc. Or, la composition de
énergiquement la garde
alternée comme « la » solu- ces groupes est plus complexe qu’elle n’en a l’air. A côté d’une
tion de vie pour l’enfant présence minoritaire de parents réellement victimes d’injus-
après la séparation.
tice et d’aliénation, il y en a davantage qui sont en bagarre et
en rivalité permanentes avec leur ex-conjoint : sorte d’énor-
mes bras de fer où ce qui compte, ce n’est pas vraiment le
bonheur de l’enfant, mais plutôt de l’emporter sur l’autre.
Ces lobbies sont souvent intellectuellement puissants et leurs
membres ont des statuts sociaux forts. Leurs revendications
et leurs pressions sur les idées de la communauté sont donc
efficaces. Les mouvements féministes voient même dans cel-
les-ci une passe d’armes plus générale dans la lutte sociale
entre le pouvoir des hommes et celui des femmes.

Quelles sont les motivations en jeu ?


Ces difficultés majeures de circulation de l’enfant sont com-
plexes et variées. Schématiquement, nous en retiendrons
trois catégories, réparties sur une sorte de courbe de Gauss.
A un extrême, on trouve les cas où le parent refusé est le prin-

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cipal ou l’unique responsable. A l’autre, celles qui sont dues
au parent gardien. Au centre se trouvent les situations les
plus fréquentes, multifactorielles, où chacun y met du sien en
agressivité. Néanmoins, cette catégorisation qui ne tient
compte que des facteurs parentaux est simplificatrice et boi-
teuse, car l’enfant a aussi un rôle, et il existe même une mino-
rité de situations où c’est lui tout seul qui se construit une
représentation négative du parent refusé.
Le parent refusé a provoqué le refus. – Au premier extrême,
c’est donc le parent refusé qui a provoqué, principalement ou
exclusivement, que l’enfant le perçoive comme un repoussoir.
Il peut avoir été et demeurer l’agent principal de blessures
relationnelles profondes, dont voici quelques exemples :
– Du temps où le couple vivait ensemble, le parent refusé
était l’auteur de fortes violences envers son conjoint (le plus
souvent, l’homme envers la femme). Que l’enfant ait reçu des
coups lui-même ou non n’y change pas grand chose : l’image

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d’un adulte violent, qui a fait du mal au parent gardien que
l’enfant aime et parfois protège ou défend, s’est imprimée
dans le psychisme de cet enfant.
– Du temps où le couple vivait ensemble, le parent refusé
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n’investissait en rien l’enfant. Après la séparation, s’il se met


à réclamer des visites, sa motivation principale semble être
de continuer à harceler son ex-conjoint. Dans d’autres cas, sa
motivation inavouée et d’ordre financier3. 3. Le fait d ’obtenir un
hébergement alterné peut
– Le parent refusé s’est remis en ménage avec un compagnon
entraîner que le parent
ou une compagne qui n’aime pas l’enfant et le manifeste de refusé n’ait plus de pension
façon subtile ou grossière. Ce que l’enfant refuse, c’est de fré- alimentaire à payer. Une
fois sa requête acceptée, de
quenter le système constitué par son parent et son nouveau facto, il confie l’enfant à des
conjoint. Implicitement, il reproche à son parent son ineffica- tiers, voire ne demande à
cité ou sa lâcheté au moment où il faudrait le défendre lui, le recevoir qu’irrégulière-
ment et l’enfant devine
l’enfant, contre l’injustice du « nouveau ». qu’il n’est qu’une sorte de
– Le parent refusé – le plus souvent le père – a abandonné marchandise.
femme et enfants pour se jeter dans les bras d’une très jeune
femme. Nombre de grands enfants et d’adolescents ne peu-
vent pas lui pardonner cette trahison qui les laisse orphelins,
parfois brutalement, et qui introduit gêne matérielle et souf-
france morale dans la famille délaissée.
– Lors du séjour chez un parent, des enfants peuvent être
maltraités ou abusés sexuellement par celui-ci ou l’un de ses
proches. S’en plaignent-ils spontanément ou refusent-ils sous
l’un ou l’autre prétexte d’encore fréquenter ce parent ? C’est le
cas pour une minorité d’entre eux, les plus grands surtout,

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soit qu’ils verbalisent ce qui leur est arrivé (bien que cela soit
rare), soit qu’ils montrent leur souffrance et leur refus à tra-
vers les signes nouveaux d’un comportement perturbé. Mais
la majorité des enfants abusés dans un tel contexte sont des
enfants (très) jeunes qui le sont de façon soft (sans violence,
mais dans des « jeux » ou de la séduction), et ils ne compren-
nent pas bien ce qui leur arrive ; donc ils ne se plaignent pas
et c’est par hasard que le parent gardien découvre qu’il y a eu
4. Par pur hasard? Ici, la abus4 ; ou alors, ces petits enfants ont quand même la vague
mémoire d’évocation du intuition qu’il s’est passé quelque chose d’anormal et, pres-
petit fonctionne spontané-
ment, activée par un sti- que sans le vouloir consciemment, ils font passer au parent
mulus anodin, sans que le gardien un « innocent » test de vérification (« Maman, tu
parent gardien lui ait posé
la moindre question. Ou
mets aussi ton doigt dans ma mimine ? » demandera telle
alors, en jouant à haute petite fille au bain). Il s’en suit alors une cascade d’interroga-
voix – par exemple avec ses tions et de réactions émotionnelles entre l’enfant et le parent
poupées – l’enfant remet
en scène plutôt clairement gardien. Quelques fois, le parent gardien peut réagir en cher-
chant avec délicatesse, sans tout de suite dramatiser, une aide

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ce qui lui est arrivé (J.-Y.
Hayez et E. de Becker,
L’enfant abusé sexuelle-
pour comprendre et résoudre le problème. Mais bien plus
ment et sa famille : évalua- souvent les réactions émotionnelles anxieuses, indignées ou
tion et traitement, PUF, hostiles du parent gardien poussent l’enfant à épouser étroi-
1997).
tement ce que vit celui-ci, et même à en remettre ou à se cal-
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quer sur une part du débordement imaginaire de l’adulte.


C’est le parent gardien qui provoque le refus. – Il est alors,
stricto sensu, un parent aliénant, qui détourne l’enfant du
contact avec le parent refusé en dénigrant ce dernier d’une
manière totalement injustifiée ou exagérée à l’excès.
– Le parent gardien peut agir seul, souvent en raison d’une
forte problématique psychologique personnelle : psychose,
personnalité paranoïde, histoire de vie particulièrement
lourde, dont des éléments sont projetés indûment sur l’autre
parent. Il n’est pas rare alors qu’il reconstitue un petit châ-
teau fort bien barricadé, socialement isolé, dans lequel il s’en-
ferme avec l’enfant. Surtout quand il vit seul avec celui-ci, sa
manière de dénigrer son ex-conjoint peut être des plus subti-
les et n’être mise en évidence que par une observation atten-
tive. Par exemple, le parent gardien manipule les souvenirs
anciens de l’enfant ; il parle de façon méprisante et négative
de son ex-conjoint à des tiers sans s’adresser directement à
l’enfant ; il leur fait notamment remarquer toutes les injusti-
ces qu’il lui a fait subir.
– Plus souvent néanmoins, le parent gardien dispose d’alliés
dans sa famille d’origine. Il souffre alors, soit d’une des
pathologies évoquées ci-dessus, soit d’une « simple » et forte

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immaturité affective, qui entrave son indépendance par rap-
port à sa famille d’origine : alors, ce sont ses propres parents
qui enveniment les choses.
Le terme « aliénant » est donc à prendre avec un dou-
ble effet. Par son dysfonctionnement, le parent gardien rend
étranger l’autre parent à l’enfant. Mais il rend aussi l’enfant
étranger à lui-même, en abusant de son pouvoir psychologi-
que pour détruire l’image de l’autre parent construite par
l’enfant et imposer la sienne.
C’est dans ce contexte de vraie aliénation que de faus-
ses allégations d’abus sexuel sont portées à l’égard du parent
refusé. Il faut toutefois garder la tête froide à propos de l’épi-
démiologie de celles-ci. Contrairement à ce que l’on entend
souvent, elles ne sont pas en constante augmentation et ont
même un peu régressé après un « pic » entre 1996 et 19995. 5. Les allégations d’abus
existent dans 5 à 7 % des
Le parent aliénant est parfois convaincu de bonne foi de la
séparations parentales qui
nocivité de son ex-conjoint, en référence à ses propres vécus

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sont restées d if f ici les
et problèmes psychologiques qu’il projette sur l’enfant. (J.-L. Viaux, Etudes des
contentieux avec alléga-
Ailleurs au contraire, il invente délibérément : « C’est ma tions d’abus sexuel dans les
mère qui m’a dit qu’avec cette plainte, je gagnerais sûrement séparations parentales,
mon divorce », reconnaîtra dépitée une maman, plus incons- Laboratoire Pris – Univer-
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sité de Rouen, 2001).


ciente des effets de son accusation que réellement haineuse.
Mais le plus souvent, l’allégation d’abus survient dans un
contexte de conflit, de haine, de peur, où le moindre élément
(une rougeur près des zones génitales, un geste de l’enfant…)
devient symptôme puis conviction.
Quoi qu’il en soit, ce sont des familles où une prise en
charge thérapeutique impliquant l’enfant et ses deux parents
est nécessaire. L’intervention judiciaire seule constitue rare-
ment une solution suffisante.

Il y a aussi les dramatiques problèmes liés à la diffé-


rence culturelle ou religieuse qui pèsent de tout leur poids
après la séparation du couple, souvent de deux nationalités
différentes. Ici un des partenaires, souvent le père, n’hésitera
pas à enlever activement l’enfant ou à ne pas le restituer après
un séjour chez lui ; faisant fi de l’attachement qui existait
entre l’enfant et l’autre parent, il coupera radicalement le pre-
mier de tout contact avec le second. Une motivation d’orgueil
et de haine contre l’ex-conjoint s’ajoute fréquemment aux
raisons d’ordre culturel et religieux et malheureusement, les
législations du pays où l’enfant a été emmené peuvent soute-
nir le parent aliénant.

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L’enfant seul provoque le refus. – Dans de rares cas, le refus
est principalement le fait du seul enfant. Le parent gardien
préfèrerait que ce refus n’existe pas, car il lui complique la
vie. Le parent refusé, lui, ne croit pas facilement que c’est l’en-
fant qui est en cause et accuse le parent gardien ; celui-ci se
voit doublement victime : de son ex-conjoint et de l’enfant ; il
essaie donc de faire changer l’option de ce dernier, mais en
vain.
A l’origine de ces refus, on peut invoquer différentes
raisons :
– Chez les plus jeunes, la simple angoisse que suscite la ren-
contre avec le parent devenu lointain et étranger ; l’angoisse
que ce parent ne découvre les désirs œdipiens de l’enfant et
ne le punisse pour cela (« Papa ne peut pas savoir que je me
sens le petit homme de maman »).
– La simple angoisse d’être réprimandé et puni parce qu’on a
été « irrégulier » ou de mauvaise humeur lors des visites

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précédentes.
– Mais le refus peut également être l’effet du conflit de loyauté
que l’enfant éprouve tout seul après la séparation, surtout si
celle-ci reste litigieuse entre adultes ; une manière simple de
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s’en sortir est de se représenter qu’il y a un bon et un mauvais


parent et d’agir en conséquence. Et tel enfant, narcissique ou
anxieux, peut s’acharner dans son opinion pour ne pas vivre
la honte de changer d’avis ou la crainte d’être mis en pré-
sence du parent dénigré.
Les causes multiples. – Néanmoins, dans la majorité des
situations où un parent est refusé, les causes sont multiples.
En voici quelques exemples :
– Quand le couple vivait encore ensemble, le père se compor-
tait plutôt durement avec la mère et se montrait peu impliqué
dans le relation à l’enfant ; après séparation, il continue à faire
beaucoup d’ennuis à la mère ; il a l’air d’exiger les visites de
l’enfant « pour le principe » et n’a pas su s’occuper positive-
ment de lui les premières fois où il en a eu la garde. La mère ne
l’aime pas : bien qu’elle ne le dénigre pas ouvertement, elle est
incapable de faire passer l’image du « bon père » qu’il n’a pas
été jusqu’à présent. C’est probablement ici que se situe le méca-
nisme de « transmission inconsciente » par un parent de
l’image négative qu’il a de l’autre. L’enfant capte les composan-
tes souvent subtiles de cette transmission inconsciente et fait
siennes les idées et les affects les plus intimes de ce parent. Les
grands-parents maternels sont bien présents et sur la même

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longueur d’onde que leur fille. L’enfant, anxieux ou très attaché
à la mère, finit par fuir les contacts avec son père.
– On assiste parfois à l’amplification « de bonne foi » de cer-
taines inquiétudes sexuelles (un anus un peu rouge devient
un anus possiblement abusé). La maman ne fait rien, ne
consulte pas et ne porte pas plainte, mais son inquiétude,
dont s’imprègne l’enfant, alimente le cercle vicieux qui
entraîne la situation vers le refus.
– De très forts conflits existent depuis toujours entre les
parents et expriment leur rivalité et la volonté de pouvoir de
chacun sur l’autre. Quoi qu’ils prétendent, l’enfant n’a jamais
vraiment compté foncièrement comme personne dans ces
conflits : objet de litige, objet que l’on se dispute, objet de
chantages, il est manipulé par chacun des parents, parfois à
l’insu de la volonté consciente de ceux-ci. Quand l’un des
deux en a la garde au quotidien, il l’accapare jalousement et
dénigre son ex-conjoint. Celui-ci hurle, mais fait exactement

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la même chose si d’aventure l’enfant séjourne chez lui. Le
plus souvent l’enfant se conforme prudemment aux propos
du camp dans lequel il réside pour le moment.
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Effets psychologiques sur l’enfant


Dans les cas où le parent gardien est effectivement aliénant,
les conséquences psychologiques de son attitude sur l’enfant
ne sont pas minces.
– Au fur et à mesure que celui-ci grandit, il n’est pas rare qu’il
se rende compte de sa propre inobjectivité lorsqu’il dénigre le
parent refusé ; cette prise de conscience est au moins partielle
et intuitive, mais l’enfant continue néanmoins souvent à 6. Par exemple, ce pourrait
être l’origine de « sabota-
dénigrer son parent par conformisme prudent ; mais alors il
ges » de la réussite de soi,
se sent secrètement coupable de sa trahison : son plaisir de via échecs scolaires ou
vivre diminue et il peut chercher à s’autopunir de l’une ou professionnels.

l’autre façon6.
L’enfant peut également persister par orgueil : tout, plutôt que
d’avouer que l’on s’est trompé !
– Ailleurs, l’enfant demeure de bonne foi, mais il souffre de
ce que le parent gardien présente de façon si récurrente son
autre parent comme un vrai monstre. Cela peut l’angoisser,
surtout s’il est petit (« Un monstre, ça peut surgir n’importe
quand avec un sac pour vous kidnapper, n’est-ce pas ? »). Cela
peut aussi rendre l’enfant triste et préoccupé, même s’il ne le

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montre pas trop : il ne peut pas se référer à un papa et à une
maman, séparés ou non, comme le font la grande majorité de
ses copains ; c’est toujours la monotonie d’un seul parent, et il
ne peut jamais se sentir ni se déclarer fier de l’autre. Il y a
probablement aussi des failles dans la construction de son
identité, surtout s’il est du même sexe que le parent honni : le
parent gardien – supposons la mère – aura beau veiller à des
contacts amicaux avec d’autres hommes et même se remettre
en ménage avec l’un d’entre eux, possible substitut paternel
pour l’enfant, elle n’enlève rien au fait qu’elle désavoue indû-
ment la semence et le désir d’homme dont l’enfant est issu ;
celui-ci pressent l’interdiction imméritée de s’identifier à son
père et peine à aller chercher des références sexuées positives
ailleurs ; il a même du mal à croire à la valeur de sa propre
masculinité, c’est-à-dire des ressources sexuées spontané-
ment présentes en lui – lui qui est issu de ce père déclaré si
mauvais…

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– Autre évolution possible, l’évolution « caractérielle » : si
dans un premier temps, le parent gardien et l’enfant ont été
en alliance forte et en grande proximité affective pour lutter
contre l’autre parent, dans un deuxième temps (à l’adoles-
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cence le plus souvent), l’enfant utilise les mêmes attitudes de


haine, d’irrespect, de violence, de refus d’autorité contre le
parent gardien, tout en continuant à refuser l’autre parent.
Une fois devenu grand adolescent ou adulte, fait-il mieux la
part des choses et reprend-il contact avec le parent refusé ?
Tout dépend de la passivité soumise ou de la haine active que
le jeune a exprimée les années précédentes. Plus il a été actif
et en colère, moins il lui sera facile de penser qu’il pourrait se
réconcilier avec le parent refusé, c’est-à-dire, en quelque
sorte, obtenir le pardon de celui-ci.

Quelles solutions ?
Dans de rares cas, il est clair que le parent gardien actuel est
un agent hautement toxique, en ordre principal ou exclusif
par exemple : mère en perpétuel débordement émotionnel,
paranoïde, sans la moindre objectivité, qui entraîne indéfini-
ment l’enfant dans une forte ambiance de persécution ; mère
psychotique ; parent qui a déjà arraché un enfant à l’autre
parent, bien investi et aimé, dans le cadre d’un enlèvement
religieux, culturel ou narcissique.

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– Alors, une décision judiciaire doit le plus souvent confier
l’enfant en garde à celui qui était jusqu’alors le parent refusé
(ou à celui de qui il a été violemment arraché), avec les sou-
tiens psychologiques nécessaires pour assurer la transition.
On conçoit sans peine qu’un cadre judiciaire vigilant et ses
services sociaux exécutifs sont absolument nécessaires pour
y réussir. Aussi longtemps que son attitude ou sa conviction
ne changent pas, le parent jusqu’alors gardien ne doit plus
avoir avec l’enfant que des contacts réduits et accompagnés,
et encore, s’il parvient à ne pas s’y montrer négatif. Les
contacts informels doivent être interdits (lettres, téléphone,
contacts surprise à la sortie de l’école…). Ce parent jus-
qu’alors gardien, très frustré et malheureux de la décision
prise, doit être soutenu psychologiquement lui aussi, dans
toute la mesure du possible.
– Dans de rares cas de cette catégorie, le parent jusqu’alors
refusé n’est guère disponible pour élever l’enfant au quoti-

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dien lui non plus, et il faut envisager un placement de l’enfant
en milieu tiers avec un bon encadrement psychologique
(famille élargie, famille d’accueil, maison d’enfants ).
– Dans les situations inverses, plutôt rares elles aussi, le
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parent refusé est estimé franchement toxique, et l’on peut


travailler en miroir de ce qui précède.
– Attention toutefois à la question d’un abus sexuel qu’il
aurait commis et qui demande un raisonnement particulier.
Le principe le plus fondamental est que si un adulte a abusé
d’un enfant, qu’il le reconnaisse ou non, il est toujours injuste,
traumatisant ou pervertissant pour ce dernier de continuer à
avoir des contacts avec l’abuseur, aussi longtemps que celui-
ci n’a pas reconnu les faits et demandé pardon, et qu’on n’est
pas raisonnablement certain de la non-récidive. Partant de
là, la suspension des contacts est facile à mettre en place si les
faits ont été reconnus. Elle devrait durer aussi longtemps que
l’enfant dit « non », par peur, dégoût ou incapacité de
pardonner.
– Malheureusement, dans la majorité des situations, la mul-
tifactorialité des forces en présence rend l’issue plus confuse
et complexe. Il faut arrêter de penser que l’enfant ne pense
pas. Même s’il a été influencé directement ou indirectement,
même s’il désire se conformer à l’un ou l’autre, les idées qu’il
émet résultent toujours d’une synthèse personnelle. Il faut
donc le considérer comme un interlocuteur valable et s’expli-
quer avec lui comme avec ses parents. Le plus souvent avec

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l’appui déterminant d’un service judiciaire, la communauté
des intervenants en place doit mettre de l’énergie pour que
des contacts concrets continuent à exister entre le parent
refusé et l’enfant. Au minimum, il faudra s’en tenir à des
contacts quantitativement réduits dans un centre « Espace-
7. Du moins jusqu’à l’ado- Rencontre ». Parfois, on obtiendra un peu plus7 : par exem-
lescence, où le jeune a ple, un jour de visite tous les mois, quelques jours ensemble
davantage de pouvoir pour
imposer ce qu’il veut. pendant les vacances.
Lors des rencontres entre le parent refusé et l’enfant,
de nombreuses idées sur la pédagogie quotidienne élaborée
dans la mouvance de Gardner sont intéressantes : notam-
ment que le parent refusé se montre naturel et positif, plutôt
que d’incriminer le parent gardien et vouloir convaincre et
acheter l’enfant à tout prix.
Si la situation reste clairement négative entre les parents,
c’est une illusion de penser qu’une garde alternée imposée soit
une bonne solution de vie pour l’enfant, même si le parent

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refusé la demande à corps et à cri comme une manière de lui
8. Si l’on y procède quand rendre justice8. La haine ne s’apaise pas « au nom de l’enfant »,
même, c’est plus souvent qui n’a rien d’un médicament tranquillisant ; l’alternance le
une manière pour les inter-
soumet à haute fréquence à de lourds orages exacerbés par ses
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venants de se venger du
parent gardien, en lui mon- allers et retours. Jusqu’à quel point insister pour faire obéir le
trant que ce sont eux les
plus forts.
parent gardien lorsqu’il demeure rétif même aux jugements
des Tribunaux ? Dans ce contexte, les efforts des magistrats et
des autres intervenants psychosociaux s’effritent souvent face à
la résistance du parent gardien.
Une application, heureusement rare, est particulière-
ment problématique : c’est le cas où un parent – par exemple la
mère – kidnappe l’enfant : lors d’un moment de visite chez elle,
elle l’emmène dans un autre pays et commet de la sorte une
grave erreur, même si c’est le désespoir ou la conviction que
l’autre est mauvais qui l’anime. Lorsque, souvent bien plus
tard, la chose est jugée, le Tribunal a tendance à rendre l’enfant
à l’autre parent, en référence à la gravité du délit et à la valeur
exemplative du jugement. Ici, nous devons réfléchir dans une
logique du moindre mal. Surtout pour montrer à une société
que certaines règles sont importantes à respecter, nous avons
tendance à adhérer à cette prise de position des Tribunaux.
Nous ne sommes néanmoins pas sûrs que c’est toujours au
nom du plus grand bien de l’enfant, qui va de nouveau s’en
trouver déraciné. Il faut également veiller à ce que, par la suite,
le parent qui a procédé à l’enlèvement garde des bons contacts
avec son enfant, et qu’on ne le diabolise pas.

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En dehors de ce cas très particulier, l’essentiel est de
maintenir l’investissement intensif sur le terrain des services
sociaux d’Etat et d’autres intervenants, œuvrant de façon
tenace pour rétablir le dialogue entre les parents, même sous
contrainte, et pour rendre possible des contacts entre l’enfant
et le parent refusé. Et si cela échoue ? Tant pis, il faut se rési-
gner éventuellement à ne pas voir l’enfant pendant une durée
indéterminée, précisément parce qu’on l’aime. C’est ce que
l’on peut retenir du jugement de Salomon, qui se termine de
façon heureuse pour le parent qui aime avec le plus de désin-
téressement, mais qui ne pouvait pas prévoir cette issue à
l’avance. L’issue la plus immédiate ne sera certes pas souvent
de cet ordre : ce sera plutôt une traversée du désert de la ren-
contre. Néanmoins, les enfants deviennent grands adoles-
cents ou adultes un jour et on assiste parfois à des retrouvailles
profondes.

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Jean-Yves Hayez
et Philippe Kinoo
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